GT 2
Texte 1 : Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, Deuxième partie, Livre Quatrième,
chapitre I, 1866.
Texte 2 : Joseph Kessel, Le Lion, Deuxième partie, chapitre IX, 1958
Texte 3 : Joy Sorman, La peau de l ’ours, 2014
Texte 1 — Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.
Gilliatt, un pêcheur solitaire, robuste et rêveur, a bravé pendant des heures la tempête pour rejoindre
l ’épave de La Durande, un bateau à moteur. Tandis que la mer s ’apaise, il cherche de quoi se
nourrir. A la poursuite d ’un gros crabe, il s ’aventure dans une crevasse.
Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible.
Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre
autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée
5 d’une vrille. En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude
et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.
Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée
libre il prit son couteau qu’il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au
rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature,
10 qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C’était comme une langue hors
d’une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s’allongeant,
démesurée et fine, elle s’appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une
souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau
15 des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d’innombrables lèvres, collées à sa chair,
cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde.
Elle s’y fixa.
L’angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu’il
20 pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une
flèche, lui sauta autour du ventre et s’y enroula.
Impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de
Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d’affreuse et bizarre douleur.
C’était ce qu’on éprouverait si l’on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.
25 Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le
diaphragme de Gilliatt. La compression s’ajoutait à l’anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.
Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s’élargissant comme des lames d’épée vers la poignée.
Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt.
Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.
30 Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C’était le centre ; les cinq
lanières s’y rattachaient comme des rayons à un moyeu ; on distinguait au côté opposé de ce disque
immonde le commencement de trois 40 autres tentacules, restés sous l’enfoncement du rocher. Au
milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
35 Gilliatt reconnut la pieuvre.
1
Texte 2 — Joseph Kessel, Le Lion.
John Bullit est l ’administrateur d ’un Parc royal au Kenya. Sa fille Patricia est l ’amie d ’un lion
nommé King, qu ’elle a recueilli lionceau et soigné. Devenu adulte, King est rendu à la vie sauvage.
Lors d ’une promenade en voiture dans la réserve, Bullit procure à Patricia la joie de retrouver King.
Aussitôt King fut contre elle, debout, et ses pattes de devant sur les épaules de Bullit. Avec un rauque
halètement de fatigue et de joie, il frotta son mufle contre le visage de l'homme qui avait abrité son
enfance. Crinière et cheveux roux ne firent qu'une toison.
— Est-ce que vraiment on ne croirait pas deux lions ? dit Patricia.
5 Elle avait parlé dans un souffle, mais King avait entendu sa voix. Il étendit une patte, en glissa le bout
renflé et sensible comme une éponge énorme autour de la nuque de la petite fille, attira sa tête contre
celle de Bullit et leur lécha le visage d'un même coup de langue.
Puis il se laissa retomber à terre et ses yeux d’or examinèrent chacun de ceux qui se trouvaient dans la
voiture. Il nous connaissait tous : Kihoro, les rangers et moi- même. Alors, tranquille, il tourna son
10 regard vers Bullit. Et Bullit savait ce que le lion attendait.
Il ouvrit lentement la portière, posa lentement ses pieds sur le sol, alla lentement à King. Il se planta
devant lui et dit, en détachant les mots :
— Alors, garçon, tu veux voir qui est le plus fort ? Comme dans le bon temps ? C’est bien ça ?
Et King avait les yeux fixés sur ceux de Bullit et comme il avait le gauche un peu plus rétréci et fendu
15 que le droit, il semblait en cligner. Et il scandait d’un grondement très léger chaque phrase de Bullit.
King comprenait.
— Allons, tiens-toi bien, mon garçon, cria soudain Bullit.
Il fonça sur King. Le lion se dressa de toute sa hauteur sur ses pattes arrière et avec ses pattes avant
enlaça le cou de Bullit. Cette fois, il ne s’agissait pas d’une caresse. Le lion pesait sur l’homme pour
20 le renverser. Et l’homme faisait le même effort afin de jeter bas le lion. Sous la fourrure et la peau de
King, on voyait la force onduler en longs mouvements fauves. Sous les bras nus de Bullit, sur son cou
dégagé saillaient des muscles et des tendons d’athlète. Pesée contre pesée, balancement contre
balancement, ni Bullit ni King ne cédaient d’un pouce. Assurément, si le lion avait voulu employer
toute sa puissance ou si un accès de fureur avait soudain armé ses reins et son poitrail de leur véritable
25 pouvoir, Bullit, malgré ses étonnantes ressources physiques, eût été incapable d’y résister un instant.
Mais King savait — et d’une intelligence égale à celle de Bullit — qu’il s’agissait d’un jeu. Et de
même que Bullit, quelques instants plus tôt avait poussé sa voiture à la limite seulement où King
pouvait la suivre, de même le grand lion usait de ses moyens terribles juste dans la mesure où ils lui
permettaient d’équilibrer les efforts de Bullit.
30 Alors, Bullit changea de méthode. Il enveloppa de sa jambe droite une des pattes de King et la tira en
criant :
— Et de cette prise-là, qu’est-ce que tu en dis, mon fils ?
L’homme et le lion roulèrent ensemble. Il y eut entre eux une mêlée confuse et toute sonore de rires et
de grondements. Et l’homme se retrouva étendu, les épaules à terre, sous le poitrail du lion.
2
Texte 3 — Joy Sorman, La peau de l ’ours.
Le narrateur, créature monstrueuse moitié homme moitié ours, raconte sa vie malheureuse. Il
a progressivement perdu tout trait humain pour prendre l ’apparence d ’une bête et a été
vendu à un montreur d ’ours puis à un organisateur de combats d ’animaux. Ce dernier
orchestre une parade des animaux avant leur combat.
Le lendemain je suis mené, muselé et enchaîné, à travers les rues de cette ville toujours aussi
brouillonne, par un homme au physique de bourreau, glabre1 et épais. Il me semble qu’il
prend mille détours pour que la promenade soit sans fin, que nous n ’atteignions jamais notre
but ; nous tournons en rond, repassant plusieurs fois aux mêmes carrefours. Le bourreau fait
5 durer le plaisir, celui de me montrer à la foule qui, sur mon passage, produit toujours ces
mêmes cris d’étonnement et d’admiration, ces mêmes sifflements et ces mêmes
interpellations suscitant en moi, selon les jours et mon humeur, peur, fierté, indifférence ou
excitation — mes émotions peinent à se fixer.
Ce nouveau maître se contente de me faire avancer sur les pattes postérieures, ne me
10 demande d’exécuter aucun tour, même pas une révérence aux dames, un grognement feint à
l’attention des enfants, non, juste marcher vers une destination inconnue, tenter de fendre
cette masse survoltée qui m ’entoure, me serre de trop près, m ’étouffe, une marée humaine
que ma présence semble aimanter. Je reçois une pierre à l’arrière de la tête et vois aussitôt
détaler un jeune garçon, je sens le bout d’une canne s’enfoncer furtivement entre mes côtes,
15 une botte écrase mon pied, un soldat me bouscule puis une femme vêtue d ’une robe éclatante
se jette sur moi en hurlant — ours, sauve-moi, emmène-moi avec toi, loin très loin sinon ils
m ’attraperont me tueront. Le bourreau la repousse violemment avant qu’elle ait pu
m ’étreindre, elle s’effondre dans la poussière, personne ne la relève, nous continuons notre
chemin, j ’entends maintenant des applaudissements dans mon dos, et puis des : regarde,
20 regarde, je sens des mains qui se tendent dans notre direction, le fracas de la rue enfle,
bourdonne, ma tête comme une poche qu’on remplit d’eau, ma tête qui gonfle sous l’effet du
bruit, une cohue redoublée par ma présence dans ces rues.