LETTRES GOTHIQUES
Collection dirigée par Michel Zink
JEAN D'ARRAS
Mélusine
ou
La Noble Histoire de Lusignan
ROMAN DU XIVe SIÈCLE
Nouvelle édition critique
d'après le manuscrit de la bibliothèque de 1 'Arsenal
avec les variantes de tous les manuscrits,
traduction, présentation et notes
par Jean-Jacques Yincensini
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre
et du Centre d'études supérieures de civilisation médiévale
LE LIVRE DE POCHE
Pour Sophie.
" Avànt de confiet"aux lecteurs la noble et belle histoire de Mélusine
et de ses fils, je voudrais exprimer ma gratitude aux proches et aux
collègues qui m'ont aidé. Je pense à Marie-Claude de Crécy, à
Christiane Marchello-Nizia, à Gabriella Parussa et à Claude Tho
masset. Je dois des remerciements particuliers à Claudio Galderisi,
dont les informations et les conseils avisés m'ont été précieux, et
à Richard Trachsler qui a accepté la tâche ingrate de relire la pre
mière mouture de cette publication.
Jean-Jacques Vincensini, agrégé de Lettres modernes et docteur
d'État, est professeur de langue et littérature médiévales à l'univer
sité François Rabelais de Tours. Il a publié, en 1996, Pensée mythique
et narrations médiévales (Paris, Champion, Nouvelle Bibliothèque
du Moyen Âge, 34), et, en 2000, Motifs et thèmes du récit médiéval
(Paris, Nathan, Nathan Université). Il est membre du Centre
d'études supérieures de la Renaissance (UMR 6576, Tours).
:D Librairie Générale Française, 2003.
ISBN: 978-2-253-06679-8-- I" publication LGF
INTRODUCTION
Mais si nous restons auprès d'elle, la fée
meurt d�finitivement et avec elle le nom,
comme cette famille de Lusignan qui
devait s'éteindre le Jour où disparaîtrait
la fée Mélusine 1.
EN LISANT JEAN D'ARRAS
Rabelais et Goethe, la littérature de colportage,
Claude Perrault et Valentin Jamerey-Duval, Gérard de
Nerval et Marcel Proust, André Breton et René Char,
Marcel Aymé, François Bourgeon, et la liste n'est en
rien exhaustive, témoignent de la renommée de Mélu
sine. Qui n'a rêvé au nom de cette fée médiévale qui,
dit-on, ferait encore entendre ses soupirs amers sur
Lusignan en Poitou? Fasciné, on imagine la serpente à
la queue dont les écailles miroitent et la femme perdue
d'avoir confié sa vie au mortel qu'elle aimait et qui,
toujours, l'a trahie. Vrai soleil de son temps, selon Bran
tôme, son éclatant souvenir n'a jamais cessé d'étinceler.
Plus, sans doute, que celui des princes et des rois qui
ont porté le nom de Lusignan. Son illustre renommée,
la fée serpente la doit non seulement aux légendes que
1'on racontait et raconte encore dans le pays poitevin,
mais aux romans de Jean d'Arras et de Coudrette, récits
1. M. Proust, Le Côté de Guermantes/. Paris, Gallimard, 1954, p. 12.
8 Mélusine
parmi les plus célèbres et les plus traduits en Jangues
étrangères de cette flamboyante fin du Moyen Age. Le
succès de l'œuvre en prose de Jean d'Arras tient à bien
des raisons. Au magnétisme de ses tableaux bigarrés qui
mêlent la séduisante étrangeté de la Merveille aux faits
culturels les plus éminents, et à la fascination que sus
cite le mystère de son sens. Telles sont les pistes que
l'on va emprunter en lisant Jean d'Arras. Il reste à sou
haiter que le lecteur, au terme de ce chemin liminaire,
puisse être, par le mouvement qui l'en éloignera, porté
vers Mélusine et sa secrète signification que l'on tente
laborieusement depuis des siècles de conquérir, non
sans la priver de sa puissance et de sa majesté.
Avec Jean d'Arras au pays des merveilles.
«Mélusine». Ce nom, la fée doit attendre 1393, le
moment où Jean d'Arras termine son roman, pour l'ins
crire à son état civil. Avant, la tradition courait que la
forteresse de Lusignan avait été fondée par une belle et
énigmatique fée, tige de la noble famille qui en était
issue. Le Reductorium morale de Pierre Bersuire (mort
en 1362) est la première attestation écrite de cette
légende. La fée y est encore anonyme
Dans ma patrie, le Poitou, on raconte que le puissant châ
teau de Lusignan a été fondé par quelque chevalier et la
fée qu'il avait épousée. On ajoute que de cette fée est
issue une foule de personnages nobles et puissants, et que
les rois de Jérusalem et de Chypre comme les comtes de
la Marche et de Parthenay y trouvent leur origine. Cepen
dant, après que son mari eut aperçu la fée dans sa nudité,
on dit qu'elle se mua en serpente. Et aujourd'hui encore,
on raconte que l'on peut apercevoir la serpente dans le
château quand il doit changer de maître 1•
«Mélusine»? L'étymologie, incertaine, Mater Lucina
aurait nommé la déesse t�télaire du domaine de son pre
mier occupant fameux, un certain Lucinius ou Licinius.
l. Traduction du prologue du Livre XIV.
Introduction 9
Au fil des siècles, disent les commentateurs les plus
téméraires, la divinité protectrice du lieu, la « mère
Lusine», serait peu à peu devenue « mère des Lusi
gnan». A peu de chose près, le nom Melusigne n'est-il
pas l'anagramme de Lusignen ? Les grandes lignes de
l'histoire de cette fée et la grâce nostalgique de son des
tin semblaient presque familières et voilà que s'ouvrent,
d'emblée, l'énigme et le mystère : une fée innommée
reçoit un nom obscur mais promis, par l'histoire, à la
plus glorieuse destinée. Comment comprendre ces noces
du merveilleux, de l 'étrangl! et de la puissance ?
Le personnage de l'épouse féerique, bienfaitrice mais
trompée, celle qui recevra au x1ve siècle le nom de
« Mélusine», est bien connu des contes issus du folk
lore. Dès la fin du xue siècle, ils se greffaient sur la
littérature écrite. Ainsi, en lisant Jean d'Arras, le regard
porte sur quelques témoins de la résurgence, au sein de
la littérature dite « savante», de la culture orale tradi
tionnelle, étape culturelle décisive que vit alors l'Occi
dent. Vers 1200, en effet, on recueille et rapporte en
latin des aventures merveilleuses, venues de Norman
die, de Bretagne ou de Lorraine, du Dauphiné ou de
Sicile, semblables à bien des égards à celle de la future
Mélusine. Dans le pays poitevin, écrit Jean d'Arras, les
anciens racontent que sont apparues a pluseurs tresfa
millierement choses lesquelles aucuns appel/oient lui
tons, aucuns autres les faes, aucuns autres les bonnes
dames qui vont de nuit. En témoigne un certain Ger
vaise. Il s'agit de Gervais de Tilbury, l'un de ces clercs
ethnographes qui évoluaient alors dans les milieux
cultivés anglo-angevins et impériaux. Suivons l'invita
tion du narrateur et commençons notre promenade au
pays des fées par la lecture de Gervais et de conteurs
en langue latine des années 1200. Dans ses Otia Impe
ria/ia 1 (entre 1209 et 1214), sorte d'encyclopédie où
confluent réflexions théologiques et traditions recueil
lies du sud de l'Italie au nord de l'Ecosse, Jean d'Arras
a retenu une histoire intitulée « Les yeux ouverts à la
1. Voir Le Livre des Merveilles (Ill' partie des Otia lmperialia), trad.
A. Duchesne. Paris, Les Belles Lettres, La roue à livres, 1992.
10 Mélusine
suite du péché». Raymond, seigneur de Château Rous
set, épouse une dame d'une beauté sans pareille et qui
lui a fait promettre de ne jamais la voir nue. De longues
années s'écoulent. « Un jour, la dame prenait son bain
dans sa chambre, selon l'usage ; revenant de la chasse,
le chevalier Raymond ...» On imagine la suite. Un
second récit de Gervais retient l'attention. Il évoque
l'étrange occupante du château d'Espervier qui, n'assis
tant jamais à la consécration du corps du Christ, est
soupçonnée de penchants diaboliques. On relit cet épi
sode dans le chapitre CXXXI du Violier des Histoires
romaines, « De la retraction du dyable pour nous
engarder de bien faire». Le mari, seigneur du château,
ayant appris l'attitude inexpliquée de son épouse, la
force à rester dans l'église et, quant le prestre jàisoit
la consecration, la dame fut par un esperit dyabolique
tellement enlevée que elle s 'envol/a contre mont, et en
passant rompit la moytié de la chapelle. Cette dame
serait la racine de la famille de Sassenage installée dans
la région de Valence et son histoire évoquerait la lutte
contre les Vaudois pour qui le sacrifice de la messe était
sans valeur.
Nombre de textes latins médiévaux font des varia
tions autour du thème bien connu de l'alliance d'un
homme chrétien et d'une femme succube. Un peu avant
Gervais de Tilbury, dans les années 1190, le cistercien
Geoffroi d'Auxerre avait rédigé son Super Apocalypsim,
composition de vingt sermons sur l'Apocalypse. On
découvre, insérés dans le sermon XV, deux exempla
dénonçant de telles amours. Dans le premier, le tabou
protège un temps le mutisme d'une épouse sortie des
eaux siciliennes ; le second met en scène une merveil
leuse diocésaine de Langres qui refuse de se laisser voir
nue dans son bain ; la violation perpétrée, elle mue en
serpent. Autour de 1200, Hélinand de Froidmont repro
duit les récits de Geoffroi d'Auxerre qui, cinquante ans
plus tard, serviront d'arguments au Speculum Naturale
de Vincent de Beauvais. Enfin, peignant également des
comportements peu chrétiens, le récit dynastique que
raconte Giraud de Barri dans son De Principis lnstruc
tione (1217): une belle comtesse d'Anjou, ancêtre des
Introduction 11
Plantagenêts, est incapable d'assister à la consécration ;
contrainte de le faire, elle s'envolera, laissant deux fils
sur terre. La race des Plantagenêts est à jamais fütrie et
honorée. On ne peut quitter ces versions en langue latine
sans regarder une pièce du clerc gallois Gautier Map,
client de Henri II Plantagenêt. Son De Nugis Curialium 1
(fin du xue siècle) est une compilation de légendes
riches de plusieurs aventures accouplant fées et mortels.
L'une d'elles met en scène un mortel extraordinaire
Hennon, dit« aux grandes dents». Il découvre en plein
midi une splendide jeune fille, le visage baigné de
larmes. Il épouse « cette noble peste», mais elle ne sup
porte pas l'eau bénite. La mère du héros s'en rend
compte, épie sa belle-fille et « un dimanche matin, très
tôt, lorsque Hennon était sorti pour aller à l'église, elle
la vit entrer dans son bain et de femme superbe se chan
ger en dragon». Prévenu, le fils la fait asperger d'eau
bénite et sa femme s'envole en poussant un grand hur
lement.
Pour ne pas prolonger ces lectures d'une manière trop
décousue, tâchons de savoir ce que ces premières
histoires ont en commun. Comment reconnaître les
fables nourries par cet imaginaire féerique et érotique
qu'évoque le prologue de Mélusine et qui trouvera une
triple illustration chez Jean d'Arras, dans l'histoire de
Mélusine et Raymondin et dans celle des parents de
chacun d'eux ? Deux séries de traits définissent un récit
« mélusinien». La première voit se succéder l'alliance
d'un humain, fortement singularisé, et d'un représentant
de l'autre monde; le consentement du mortel à un
tabou, clef de son avenir matrimonial et des gratifica
tions venues de l'épouse merveilleuse. Exact inverse de
la première, la seconde déroule la violation du tabou, la
séparation des conjoints, la perte d'une grande partie
(sinon de la totalité) des bienfaits et le retour de l'être
humain à sa singularité initiale. N'attribuons pas une
valeur exagérée à cette composition de figures inver
sées, ce n'est qu'une forme. Elle présente toutefois
1. Contes pour les gens de cour. trad. A. K. Bate. Turnhout, Brepols,
1993.
12 Mélusine
l'avantage de dissocier nos récits des innombrables his
toires racontant l'alliance, plus ou moins heureuse, des
êtres surnaturels et des humains. Retournons à nos livres
et, fermant ceux écrits en latin, ouvrons les narrations
en langue vernaculaire. On y discerne nos histoires dans
les premières d'entre elles, entre 1150 et 1190. Que ce
soit certains romans, Partonopeu de Blois, Le Bel
Inconnu ou Florimont, ou quelques lais, de la plume de
Marie de France ou anonymes. Dans l'un d'eux, Désiré,
le chevalier ne doit pas mal agir. Mais il divulgue son
étrange relation en confession : ce coupable aveu signe
sa trahison. Un mot à propos de Florimont, que Jean
d'Arras cite plus ou moins explicitement. Le récit d'Ay
mon de Varennes (vers 1188) campe un héros valeu
reux : il tue le monstre, assassin du père, du frère et
d'une sœur de la belle demoiselle de / 'Ile Selee. Elle a
passé la mer pour le rencontrer et en faire son époux et
son roi. Mais, attaché à sa famille, Florimont hésite et
elle, qui devine son embarras, lui propose un marché :
qu'il soit seul - première condition - quand il souhaitera
lui parler, et, seconde clause, qu'il ne parle de leur
amour à personne.
Suivant la caravane des contes, traversons les siècles
pour apercevoir les racines de l'imaginaire « mélusi
nien» dans la culture antique. On attribue parfois à
l'Hymne à Aphrodite, l'un des Hymnes homériques (vue
ou v!' siècle avant notre ère), l'honneur d'être l'ancêtre
indo-européen de l'histoire des alliances impossibles
entre un humain et un être de l'au-delà. Aphrodite
doit tomber amoureuse d'un mortel, le bouvier troyen
Anchise est l'heureux élu. L'union avec une immortelle
menace le géniteur humain d'impuissance. Aphrodite
rassure Anchise, en prédisant la naissance d'Enée. Le
tabou est énoncé à l'instant où, satisfaite de cette union,
Aphrodite déclare que, si on lui demande le nom de la
mère d'Enée, Anchise devra répondre « une Nymphe
fraîche et rosée» et ne pas se vanter de s'être uni à
elle, sinon Zeus, dans sa colère, le frappera de sa foudre
fumante : « Tu as tout entendu : songe bien à garder le
secret en toi-même, sans me nommer» (285-290). Cette
clause ne s'ajuste pas à celle de nos fables. Elle ne
Introduction 13
détermine pas la solidité des nœuds des amants, son
respect n'hypothèque pas leur alliance mais, seulement,
le destin d'un homme. Cet hymne n'est pas « rr,élusi
nien». Le tabou du même nom ne doit donc pas être
confondu avec n'importe quelle prohibition pesant sur
les relations entre mortels et non-mortels.
L'origine prétendument asiatique d'Aphrodite invite
à tourner le regard à l'orient de la Grèce. Dans Le Pro
blème des Centaures (Paris, Geuthner, 1929), Georges
Dumézil s'intéresse à la belle Urvaçi. Elle défend à
son compagnon humain de se montrer nu à ses yeux,
dans un récit attesté par toute la poésie brahmanique.
Cette nymphe apparaît au célèbre mythologue comme
la doyenne de la corporation, fort répandue dans le
folklore des Indo-Européens, des êtres qu'il nomme lui
même « mélusiniens». Le récit est bien connu en
Europe, dans le monde slave notamment où (p. 143)
« les romans de Mélusine lui ont donné, en même temps
que la consécration littéraire, une vitalité nouvelle : il
fleurit des lemuziny jusqu'aux bords de la Vistule». On
lit également dans Mythe et Epopée plusieurs histoires
analogues. Les relations du roi Santanu et de la déesse
Ganga (le fleuve Gange personnifié) viennent du
Mahabharata (I, 75). Ce récit explique l'incarnation du
dieu-ciel védique Dyau, les naissances extraordinaires
qui suivent, la terrible clause qui les autorise. Toujours
de Georges Dumézil, Du mythe au roman offre une ver
sion qui aura du succès : elle met en scène (p. 192) un
pêcheur danois qui suit « une» génie de la mer dans
son magnifique palais sous-marin. Quand il demande la
permission de retourner en visite à terre, elle accepte à
condition qu'il n'entre pas à l'église et ne chante pas
les psaumes. Georges Dumézil note que « ce type, avec
interdictions mélusiniennes, est rare dans les légendes
scandinaves de mariage entre humains et génies (marins
ou autres), alors qu'il domine dans les légendes cel
tiques parallèles». Le retour vers le monde grec sera
facilité par Le Problème des Centaures, car les aven
tures de Pururavas rappellent celles de Pélée, acces
sibles dans la Bibliothèque d' Apollodore d'Athènes
(me siècle de notre ère). Comme le fera plus tard Ray-
14 Mélusine
mondin, Pélée tue par mégarde son protecteur, en place
du sanglier qu'il visait. Il épousera Thétis, nymphe
maritime, fille de Nérée. Achille naîtra de leur union.
On connaît le rituel igné qui d'un enfant des hommes
ferait un dieu si son parent humain respectait le tabou qui
suspend à l'absence de tout reproche de sa part l'accom
plissement de ce cérémonial et le destin du couple. On ne
peut quitter la littérature antique sans dire un mot des
amours de Cupidon - un délégué viril du monde des dieux
- et de Psyché, de qui la beauté provoque la coléreuse
jalousie de Vénus. Le récit d'Apulée est un conte popu
laire de choix parmi ceux qui composent les Métamor
phoses. Il invite naturellement à élargir le regard. Le
trésor des contes répand aux quatre points cardinaux des
versions de notre récit. On rapporte à Madagascar qu'un
homme avait épousé une « femme qui avait des ouïes»
mais qu'il ne devait jamais lui rappeler son origine aqua
tique. Malheureusement la bière de canne à sucre eut rai
son de sa vigilance. On a là un témoin d'une immense
famille de récits à l'origine des dynasties malgaches et
comoriennes. En Extrême-Orient, récits japonais, océa
niens et chinois attestent abondamment la présence des
histoires « mélusiniennes ». Le récit chinois « La Déesse
de la mer amoureuse d'un marchand», que Ling Mong
tch'ou publia en 1628 1, tourne autour de cet interdit,
imposé par la déesse de la mer:« Notre union te donnera
santé et richesses. ( ... ) Mais n'en souffle mot, garde-toi
de le divulguer, même aux plus intimes.» Traditions et
légendes orales haïtiennes, histoires d'époux-animaux
racontées par diverses ethnies indiennes - de l'Arizona au
Canada -, ou contes nègres de Cuba et récits esquimaux,
composent le large éventail d'aventures « mélusinien
nes» qu'offrent également les Amériques. Une fable de
la tribu des Pieds-Noirs, « L'homme dont la colère était
grande » 2, campe un mortel très particulier, Figure
d'Ours. Il éprouve de telles colères qu'il doit se tenir à
1. L'Amour de la renarde, trad. A. Lévy. Paris, Gallimard/Unesco,
Connaissance de l'Orient, 1970, pp. 46-68. 2. W. Camus, dans Les
OiseaiL, de feu er autres contes peaux-rouges. Paris, Gallimard, 1978,
pp. 88-96.
Introduction 15
l'écart des hommes et vivre en nomade. Il rencontre Fille
du-Rocher qui lui apprend les manières de table mais le
met en garde contre tout contact avec du bois enfla:nmé.
Plus près de nous, Le Conte populaire français de
Marie-Louise Ténèze et Paul Delarue est une mine de
variantes venues de toutes les régions de l'hexagone,
sous l'entrée « L'homme à la recherche de son épouse
disparue». Ajoutons à cette imposante liste une nou
velle unité, un conte corse, « La peau de serpent » 1• Une
mère a pour enfant un serpent, qui, à dix-huit ans,
épouse une jeune fille de bonne famille
La jeune fille était très heureuse avec son mari. La mère
ne comprenait pas comment elle pouvait être heureuse
avec un serpent. Quant à lui, il ôtait sa peau de serpent
tous les soirs, à minuit seulement, et devenait un beau
jeune homme. Sa femme seule le savait et il lui avait bien
dit : « Ne dis jamais que j'ôte ma peau de serpent à
minuit ; si quelqu'un venait à le savoir, je devrais te quit
ter, et tu ne me retrouverais qu'après avoir usé une paire
de souliers en fer en marchant à ma recherche, et rempli
un bidon de larmes. »
Mais la mère a tellement insisté que la jeune femme a fini
par lui dire : « Mais vous ne savez pas qu'à minuit votre
fils devient le plus beau jeune homme qu'on ait jamais
vu?»
La mère a veillé un soir, et elle a épié son fils à minuit ;
elle l'a vu ôter sa peau de serpent et devenir un beau jeune
homme.
C'était fini : le secret était dévoilé. Le mari dit à sa
femme : « Qu'est-ce que tu as fait? Je t'avais bien dit de
ne le confier à personne! Maintenant, tu l'as dit à quel
qu'un, je dois partir bien loin de toi, et tu ne me verras
qu'après avoir usé une paire de souliers en fer en mar
chant à ma recherche, et rempli un bidon de larmes.» Et
il est parti.
L'éclat de l'imaginaire de la Merveille, c'est une évi
dence, s'étend au-delà. En lisant l'histoire de Mélusine
« la femme perdue, celle qui chante dans l'imagina-
1. Publié par G. Massignon, Contes corses. Paris, Picard, 1984 (reprise
de l'édition de 1963).
16 Mélusine
tion» selon Arcane 17, on découvre, en effet, mêlées
aux trois alliances fr�ppées d'interdits, bien d'autres
croyances du Moyen Age 1• Ancrées aux rêves que sus
citent ces amours (satisfaction immédiate de tous les
désirs humains), elles portent, parfois, l'empreinte du
christianisme : Paracelse, le fameux alchimiste, n'affir
mait-il pas que « Les Mélusines sont des filles de roi,
désespérées à cause de leurs péchés. Satan les enleva et
les transforma en spectres» ? Au pays des merveilles de
Jean d'Arras, les lutins actifs et bienfaisants des contes
germaniques rejoignent les nymphes peuplant les eaux
scandinaves et certaines femmes - les Banshees irlan
daises - dont les lamentations annonçaient la mort à
leurs proches. Autres témoignages de cette tradition, les
motifs dont elle pourvoit notre roman. Par exemple, le
« don contraignant» ou « l'épervier» qui signale le
déclin des Lusignan dans les ultimes pages du récit. Ce
dernier motif apparaît dans Mélusine comme dans Le
Livre des merveilles du monde 2 de Jean de Mandeville
qu'avait sans doute lu Jean d'Arras. Pour mettre un
terme à ce survol, on aura des égards pour un protago
niste dont les actions excitent particulièrement l'imagi
nation, Geoffroy la Grand-Dent qui ne resoingna
oncques homme : semblable en tous points au person
nage bien connu de« l'homme sans peur», il ne redoute
aucun adversaire. Le texte lui accorde à l'occasion
(l 59rb) ce titre on ne peut mieux mérité : Gieffroy qui
ne creint rien (« personne»). Signe éloquent, sa mère
le dispense de tous conseils, moraux ou juridiques,
quand il part outre-mer ; sa terrible force suffit.
Les malheureuses amours de Mélusine et de Raymon
din s'inscrivent dans un vaste ensemble nourri de l'ima
gination des prodiges, féeriques et héroïques. Mais,
insatisfaite, notre mémoire brode encore autour du nom
attribué en propre, à la fin du xrve siècle, à la fondatrice
du château de Lusignan en Poitou, épouse du seigneur
de la place, Raymondin, et mère de dix garçons. « Mé-
1. Voir, de C. Gaignebet et J.-D. Lajom, Art profane et religion popu-
laire au Moyen Âge. Paris, PUF, 1985. 2. Ed. è. Deluz, Paris, Ed. du
CNRS, Source d'histoire médiévale, 31, 2000, pp. 289-292.
Introduction 17
lusine » ? Nos souvenirs nouent alors de nouvelles asso
ciations, vagues peut-être, mais insistantes : les
Lusignan et la Terre sainte, les Lusignan et le <lue de
Berry, Mélusine et ses Très Riches Heures. Le roman
de Jean d'Arras, on le pressent, ne s'identifie pàs totale
ment aux fortunes d'une fée aimante. Il se nourrit d'une
substance spécifique, de nature historique et esthétique,
qu'ignorent les récits du XII° siècle et les contes « mélu
siniens ». De Mélusine, la fée perdue, à Jean de Berry,
prince du sang, quels passages ?
Offrir, lire, écrire un livre à la fin du x1v• siècle.
Août 1393. Jean d'Arras achève le livre qu'il a
consacré aux féeriques origines de la noble famille de
Lusignan. Il vient alors l'offrir à celui qui lui en a
demandé la rédaction, Jean de Berry 1• Acte culturel
éminent qui éclaire certains aspects de l'écriture de l 'ou
vrage. Jean d'Arras le présente à un prince qui, à défaut
de jouir d'une réputation morale inaltérable, vit auréolé
d'un immense prestige. Il le tient, d'une part, de son
rang. Troisième des quatre fils de Jean le Bon et de
Bonne de Luxembourg, le duc, âgé cette année-là de
cinquante-trois ans, a pour frère le brillant Louis d' An
jou et l'intrépide Philippe de Bourgogne. Tous trois sont
les oncles du roi Charles VI. Jean de Berry, par ailleurs,
tire parti de la fascination qu'exerce toujours son grand
père, Jean de Luxembourg, mort en 1346 à Crécy.
Considéré comme le meilleur chevalier du monde, le roi
de Bohême avait vaincu les Habsbourg en 1322 et lancé
la mode « pour les chevaliers en quête de gloire d'aller
I. Nous ignorons la date de cette présentation. 1393 voit la mort du
dernier roi d'Arménie, Léon VI (le 29 novembre), la conquête de la Bulga
rie par les Turcs. Le 5 août 1393 marque le premier anniversaire de la crise
de folie qui avait frappé le roi Charles VI, dans la forêt du Mans. Jean de
Berry passe les mois de juillet et d'août à Paris. li s'y repose après avoir
reconduit, malade, le roi Charles VI et y célèbre l'union de sa fille, Marie,
avec le connétable de France, Philippe d'Artois. Voir F. Lehoux, Jean de
Berry. Sa vie. Son action politique. Paris, Picard, 1966-1968. Il, p. 305.
18 Mélusine
faire la croisade de Prusse 1 ». L'admirable grand-père
de Jean de Berry attirait sur son petit-fils, qui n'en bril
lait guère par lui-même, les rayons de l'honneur de ces
guerriers dont la valeur et la bravoure esquissent les
idéaux culturels les plus élevés. Cette gloire a l'allure
d'une nostalgie dynastique, le duc de Beny saura en
jouer. Déjà du temps de Charles V « le Sage », le pou
voir, cessant de se confondre entièrement avec les hauts
faits chevaleresques, s'était peu à peu identifié à l'opu
lence et à la beauté affichées. Les lettres et les arts
étaient devenus d'efficaces instruments au service d'une
vision prestigieuse de l'affirmation politique. En 1393,
Jean de Berry et ses deux frères assurent la régence
durant les accès de démence de leur royal neveu. Favo
rables à un retour des valeurs et des pratiques féodales
et chevaleresques, ils les inscrivent et les développent
au sein de leur cour princière. Celle de Berry en porte
un éclatant témoignage. Le plus magnifique mécène de
l'époque y vit fastueusement. En 1398, il est entouré
d'une cour de deux cent quatre-vingts personnes 2• Ce
prince du sang célèbre pour sa munificence, digne d'être
compté parmi les plus délicats amateurs de beaux livres
du xV" siècle naissant, entretient une clientèle d'artistes
fameux, comme André Beauneveu et Guy de Dammar
tin. Nul ne l'ignore, c'est pour lui que Pol de Limbourg
et ses frères peindront les Très Riches Heures. Christine
de Pizan termine en novembre 1404 Le Livre des fais
et bonnes meurs du sage roy Charles V, elle y a ce
jugement sur Jean
Jolis estait, amoureux et de moult joyeuse condition, (...)
beaulx livres de sciences morales et hystoires nottables
des pollicies rommaines ou d'autres louables enseigne
mens moult aime, et vau/entiers en ot, tous ouvrages soub
tilment fais et par maistrie beaulx et poli 3•
1. F. Autrand, Jean de Beny. L'art et le pouvoir. Paris, Fayard, 2000,
p. 50. 2. D. Poirion, Littérature française. Le Moyen Âge. Paris,
Arthaud, 1971, p. 71. 3. Ed. S. Solente. Pa1is, Champion, 1977 (reprise
de l'édition de 1936), pp. 141-142.
Introduction 19
Jean d'Arras ne se voit pas aux côtés des élus que
l'inventaire de la « librairie » ducale a sauvés de l'oubli.
Il n'est signalé ni parmi les écrivains obscurs ni parmi
les fournisseurs du prince. En revanche, l'histoire de
Mélusine apparaît, mais ce n'est pas notre roman écrit
en français : parmi les ouvrages acquis après 1401 se
trouvent deux livres de l 'Jstoire de Lesignen en latin.
La bibliothèque du duc, qui possède une collection de
manuscrits d'une richesse inimaginable, n'avait pas de
rivales. Sa suprématie « n'a jamais été contestée par
personne, et ce fut de tout temps un titre d'honneur pour
un livre d'avoir appartenu à celui qu'on pourrait nom
mer le prince des bibliophiles français 1 ». Ses trois cents
manuscrits ne donnent pas seulement une idée du presti
gieux voisinage que rejoignait le roman de Mélusine, ils
brossent le paysage esthétique et intellectuel dans lequel
vivaient le prince et les « écrivains » qui travaillaient
pour lui, les sources auxquelles ils pouvaient puiser, les
auteurs qu'il était bon de ne pas oublier. Si la majorité
des œuvres conservées sont des livres religieux, la
culture antique tient une place non négligeable, notam
ment les traductions d'Aristote (Ethique et Politique,
Problèmes, deux exemplaires de Du ciel et du monde,
que le duc de Berry a signés), plusieurs rédactions du
Tresor de Sapience et du Gouvernement des roys et des
princes, appelé le Secret des secrets que fit Aristote. A
côté d'un Livre de Divination et d'œuvres philoso
phiques récentes, on découvre de nombreuses compila
tions historiques, sans doute l'une des lectures favorites
du duc. La littérature est également très présente dans
la « librairie » de Bourges qui conserve plusieurs
manuscrits présentés par les auteurs eux-mêmes. Plus
d'une quarantaine de chroniques et trente-huit romans !
Jean d'Arras pouvait accéder à ces volumes. Si peu
de choses sont sûres à son sujet que tout espoir de lier
l'homme et l'œuvre - si tant est que ce lien présente un
quelconque intérêt - paraît vain. Mais ce que nous
savons n'est pas sans importance. Jean d'Arras appar-
l. J. Guiffrey, Inventaires de Jean, duc de Berry (1401-1416). Paris,
E. Leroux, t. 1, 1894, p. cxli.
20 Mélusine
tient à une clientèle de renom. Evoluant dans l'une des
cours les plus magnifiques d'Europe, ses acquéreurs
sont panni les personnages les plus puissants et les plus
délicats de son temps. Il compte parmi ses amis de pres
tigieux écrivains, également au service du duc : Frois
sart et Machaut. Jean de Berry, écrit Louis Stouff, « fut
pour l'auteur de Mélusine ce que le roi Jean de Bohême
avait été pour Machaut et Wenceslas de Luxembourg
pour Froissart 1 ». Il n'y a guère de doutes : l'auteur de
Mélusine était comme imprégné du Méliador de Frois
sart et il ne pouvait ignorer La Prise d'Alexandrie, livre
où Machaut trace la biographie de celui que Jean d'Ar
ras nomme « le bon roi de Chypre », Pierre 1er de Lusi
gnan. Par ailleurs, ce libraire érudit connaît !'Ecriture
sainte et Aristote, il a lu Mandeville 2, L 'Histoire du
noble et vaillant roi Florimont et certains livres didac
tiques, comme le fameux Secret des secrets, on en
reparlera dans un instant. Voilà, c'est tout ce que l'on
sait de lui. Ces informations ébauchent l'image de
l'écrivain des x1ve et xve siècles, qui touche à toutes
les activités du livre. Sa lecture mais aussi le travail
primordial de la main 3 : l'écriture et le façonnage des
ouvrages. Sur la foi de quelques quittances, Louis Stouff
rappelle que, en 1380, un certain Jean d'Arras confec
tionnait pour Robert de Bar un écrin, un coffre à livres
sans doute. En 1392, un Jean d'Arras, libraire à Paris,
reliait trois livres de la chapelle du roi, un missel, un
bréviaire qu'il recouvrait de cuir de cerf et une Vie de
saint Louis. Quelques années plus tard, un (ce?) libraire
parisien « nommé Jean d'Arras recousait Guiron le
1. Essai sur<< Mélusine», roman du XIV' siècle par Jean d'Arras. Paris,
Picard, Publications de l'université de Dijon. Ill, 1930, p. 63 qui éclaire les
ressemblances de Mélusine avec le Méliador de Froissart. 2. Le chap.
II du Livre des merveilles du monde est cité au f 47rh : Ascunes gentz
quidunt qe la moitité de croiz Nostre Seignur soit en Cipre a une abbeye
des moignes qe homm appelle la montaigne de Seinte Croiz de Cipre [mes
y n'est mie ensy. Qar celle croiz de Ciprej est celle en quelle Dismas luy
bon larron .filt penduz. Ed. C. Deluz, p. 105. 3. Voir J. Cerquiglini
Toulet, la Couleur de mélancolie. [Link]équentation des livres au XIV' siècle.
Paiis, Hatier, Brèves, 1993.
Introduction 21
Courtois pour la duchesse d'Orléans 1 >>. Lecteur et
fabricant, Jean d'Arras est aussi un trouveur d'histoires.
Amédée Pagès 2 a vu une pièce des archives b&rcelo
naises selon laquelle Jean d'Arras, maître dans l'art de
trouver et de la maison du duc de Bar, a reçu à Barce
lone trente florins d'or des mains du roi Pierre. S'il est
maître dans l'art de découvrir les intrigues (trover) et
de les mettre en récits avec adresse, c'est qu'il bénéficie
de précieuses trouvailles : ces chroniques authentiques
et ces livres véridiques que, prétend-il à l'ouverture de
son prologue, on a trouvés sur ce sujet et qu'il aurait
reçus des mains du duc de Berry et du comte de
Salisbury.
Les effets du parrainage princier sur la création litté
raire de ce temps et sur celle de Jean d'Arras ne concer
nent pas seulement les conditions de l'acte d'écrire. Ils
affectent les thèmes des livres réclamés. Le mécénat
favorise les romans écrits à la gloire d'une famille ou
d'une cité, gloire souvent soutenue par la nostalgique
idée de croisade. Sous l'influence des dynasties prin
cières en quête de racines s'est développée en Europe
une littérature généalogique dans le but avoué de copier
le modèle de la légitimité royale. On cite les Percy en
Angleterre, les Wittelsbach, qui réussirent à s'affilier
aux Carolingiens. On parle des familles de Bouillon et
de Clèves qui prétendaient remonter à un chevalier venu
de !.'autre monde (ce n'est plus une femme) tiré par
un cygne. La littérature romanesque offre, aux côtés du
roman de Mélusine en prose, celui que Coudrette rédige,
en vers, pour Guillaume VII l'Archevêque, seigneur de
Parthenay, et, à sa mort en 1401, pour son fils Jean Il,
seigneur de Parthenay et de Mathefelon. On évoque
encore \'Histoire des seigneurs de Gavre, Fouke Fitz
Warin et Guy de Warwick 3• La souche de ces familles
ne peut être banalement historique et leur gloire suppose
l'invention d'un être surnaturel, un étranger « jeune et
1. 1930, op. cil., p. 21. 2. La Poésie française en Catalogne du
Xllf siècle à /afin du XV'. Toulouse, Privat, 1936. 3. M. Zink, Litréra
ture française du Moyen Âge. Paris, PUF, Premier cycle, 1992, pp. 327-
339.
22 Mélusine
brave. ( ...) Le cas est connu pour les familles d'Anjou,
de Blois, de Bellême 1 ». Les Plantagenêts et les Lusi
gnan, avec bien d'autres, ont pour ancêtre une femme,
dont l'extraordinaire beauté et le prodigieux dévoue
ment ne peuvent cacher longtemps l'origine diabolique
ou surnaturelle. En somme, en tendant son manuscrit,
!'écrivain offre au prince amateur d'art une mémoire.
Pour en préciser les contours, repartons de la question
initiale : à qui Jean d'Arras adresse-t-il son livre ? Non
seulement à un mécène raffiné, mais à un prince qui se
sort mal des campagnes militaires qu'il aimerait achever
en Poitou avec la prise de Lusignan. Or cette place
forte est le berceau d'une famille illustre, certes moins
fameuse pour le rôle que ses membres ont joué dans
leur pays d'origine - la branche française s'est éteinte
au début du xrve siècle - que pour la gloire qu'ils ont
connue en Terre sainte et à Chypre. Mais Lusignan,
c'est aussi une obsession pour Jean, à qui son frère
Charles V avait donné, en 1369, le comté de Poitou en
apanage à la condition qu'il le reprenne aux Anglais.
Or, située à quelques lieues de Poitiers, la forteresse
exerce sur cette ville une menace pennanente. Solide
ment tenue, elle est l'ultime point de résistance du parti
anglais. La place est investie le 12 mars 1373 mais le
château résistera jusqu'au t er octobre de l'année sui
vante. Ce siège intenninable coûte cher et le duc a
besoin des subsides royaux. On peut envisager, imagine
Françoise Autrand (p. 61 ), que, contrarié par « ce siège
long et difficile, Jean de Berry ait songé à justifier par
tous les moyens ses droits sur le berceau des Lusi
gnan ». Ce serait le motif initial de la commande à Jean
d'Arras et de la succession d'unions et de filiations qu'il
dépeint. En racontant que les Lusignan avaient été alliés
des Luxembourg, et dans la mesure où lui-même des
cendait directement par sa mère de Jean de Luxem
bourg, le comte de Poitou pouvait revendiquer
l'héritage de la branche éteinte des Lusignan de
1. G. Duby, « Les jeunes dans la société aristocratique dans la France
du Nord-Ouest au x11' siècle». Féodalité. Paris, Gallimard, Quarto, p. 1396.
Introduction 23
France 1• On comprend le soin que l'auteur de Mélusine
met à faire des fiefs et des royaumes des alliés du duc
(la maison royale d'Aragon, le duc de Bar et les princes
de la maison de Bohême-Luxembourg) le théâtre de
nombreuses scènes du roman. Dans cette perspective, le
livre est à la fois témoin de la mémoire princière et
instrument politique soucieux de sa« vérité». Pourquoi
ces guillemets ? Le roman déplie les aventures de la fée
Mélusine, favorisée de pouvoirs hors du commun, et de
ses extraordinaires fils, héros invincibles capables d'ex
ploits inaccessibles aux humains. Sur quelle base assez
sûre fonder alors la légitimité du récit qui prétend à
l'efficacité historique? Quel est, en d'autres mots, le
statut de la mémoire généalogique chez Jean d'Arras ?
La réponse est formulée dans le prologue et tout au long
de la narration. Les vrayes croniques, Aristote et saint
Paul s'accordent: les phénomènes merveilleux que l'on
trouve sur terre sont véridiques, notamment ceux que
l'on juge féeriques. Rien n'est scandaleux dans les para
doxes qui défilent alors (il faut croire à l'incroyable, la
raison doit accepter l'irrationnel, le merveilleux est réel,
la légende vraie). C'est qu'ils s'inscrivent sans heurt
dans un projet divin. Alors, telle une pelote qui se
dévide dès que l'on tire sur l'une de ses extrémités, du
roman à la fois généalogique et merveilleux procèdent
plusieurs choix renforçant cette position. Sans aucun
doute, ils rappellent les caractères du roman des x1ve et
xv• siècles qu'anime un souci mémoriel identique, mais
on va en voir maintenant l'allure particulière dans Mélu-
1. L'hypothèse est hardie si l'on s'en tient aux liens romanesques entre
Lusignan et Luxembourg; elle l'est moins si l'on se souvient qu'un Jean
de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir, avait épousé en 1390 Marguerite
d'Enguyen, descendante du roi de Chypre, le Lusignan Hugues rer. Voir la
table généalogique des Luxembourg dans l'Essai de L. Stouff et les pages
100-101. L. Harf-Lancner complète cette justification avec la date de la
rédaction. Léon de Lusignan, dernier roi d'Arménie, sillonne l'Europe pour
convaincre les souverains d'Occident de l'aider à reconquérir son royaume
perdu en 1375. Les Chroniques de Froissart le suivent dans le Paris des
années 1384-1385. li meurt en novembre 1393, l'année où Jean d'Arras
termine son ouvrage. Coudrette, Le Roman de Mélusine. Paris, GF-Flamma
rion, 1993, pp. 32-33.
24 Mélusine
sine. Peut-être faut-il aviser le lecteur pour prévenir sa
déception? En ouvrant ce roman, il doit moins s'at
tendre à pénétrer dans un charmant conte de fées qu'à
suivre les lourds brodequins d'une chronique à préten
tion historique.
Rejetant les effets poétiques de la laisse épique, la
chronique en langue vernaculaire a, dès le xme siècle,
esquissé son propre style, plus objectif, moins moral et
généralisant l'usage de la prose. Celle-ci, a-t-on dit 1,
doit être conçue comme l'instrument privilégié de la
culture aristocratique. L'adoption de la prose aux dépens
du vers, des langues vernaculaires à la place du latin,
conduit l'historiographie, qui n'exprime plus le passé
idéalisé partagé par l'ensemble de la communauté, à
transcrire les intérêts d'un groupe ou d'un prince. Nous
ne nous sommes pas éloigné de notre roman. L'affirma
tion de son prologue (Et commençay ceste hystoire a
mettre en prose le mercredi devant la Saint Cleymen en
yver l'an de grace mil .ccc uwx et xii.. ) est redite dans
l'épilogue : Et je, qui ay tous jours eu grant desir de
faire son plaisir a mon pouoir, ay mis diligence de ceste
histoire mettre en prose au mieulx queje l'ay sceufaire.
Contrairement donc à Coudrette, Jean d'Arras ne pré
tend pas traduire un original écrit en latin. Sur les dix
manuscrits qui copient son roman en prose, un seul,
celui de Vienne, déclare, non sans quelque confusion
d'ailleurs, que le duc de Berry lui a fourni (2vb) un petit
livres qui estait en français, du chasteau de Luseignen,
qui desclaire et monstre la fondacion et desfondeurs la
prudommie, lequel livre en plain et rude stille de latin
en français, j'ay translaté. En ne revendiquant pas le
travail de traducteur, Jean d'Arras témoigne, parmi
d'autres, de la fin du processus de désacralisation du
latin, initié par le grand mouvement de traductions qu'a
connu le x1ve siècle.
Certains clercs sourcilleux reprochaient la frivolité
trompeuse des fictions. Pour défendre son œuvre et
garantir la véracité de son propos, le romancier, depuis
1. Notamment G. Spiegel : The Past as Text : the 1heory and practice of
medieval historiography. Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997.
Introduction 25
le xu• siècle, en appelle aux autorités. Parfois d'autres
auteurs de fable, parfois des soutiens universellement
reconnus comme les incarnations de la sagesse. Sxem
ple des premiers, ici, Gervais de Tilbury et ses Otia
Imperialia. Notre libraire ne présente pas l'histoire qu'il
évoque comme un récit donnant l'impression nostal
gique que tout a été écrit « avant » 1, il lui donne un rôle
dans sa stratégie « véridictoire » : Gervais a dit... Il a
dit que les luitons vont de nuit, que autres fantasies
apparaissent la nuit, que les dictes faees se mettaient en
forme des tresbel/es femmes, et c'est ce même Gervais,
décidément très sollicité, qui, à son tour, compare les
secréz jugemens de Dieu es asbismes sans Jons et sans
rive (2ra-rb). Regardons des autorités plus consistantes.
Les recours, répétés à l'envi par les prologues des
romans, se figent dans de véritables stéréotypes d'envoi.
Il en est ainsi de l'idée de finalité - toutes les choses
tendent à un but, rien n'est contingent-, placée sous la
tutelle d'Aristote et, c'est selon, de la Politique ou de
l'Ethique. Jean d'Arras ne cite pas sa source. Peut-être
connaissait-il les traductions latines de la Physique et
de la Métaphysique ; peut-être, comme le cas était fré
quent, n'avait-il eu accès qu'à des commentateurs ou à
des textes imprégnés de la pensée néo-platonicienne des
premiers interprètes d'Aristote 2 ? Quoi qu'il en soit,
puisant dans l'« aristotélisme commun », l'auteur de
Mélusine en extrait quelques idées susceptibles d'étayer
l'authenticité des aventures fabuleuses qu'il raconte. Il
s'agit de l'une des grandes découvertes que l'Occident
latin fait chez Aristote : la nature conçue comme un
système de causes que l'on peut rationnellement décrire
et connaître. Mais comment comprendre les phéno
mènes paradoxaux ou surnaturels ? En indiquant les
1. Comparer avec le chapitre « La tristesse du déjà dit» de J. Cerqui
glini-Toulet (1993). 2. Sur cette question, lire, de A. de Libéra,« Aris
totélisme médiéval » dans le Dictionnaire de philosophie. Paris,
Encyclopedia Universalis, Albin Michel, 2000. Sous Charles V, entre 1369
et 1377, Nicolas Oresme traduit en français !'Ethique, la Politique, !'Econo
mique ainsi que le Livre du ciel et du monde. Mais dès le début du
xm' siècle, les médiévaux disposaient, en traduction latine, de la quasi
totalité des œuvres d'Aristote.
26 Mélusine
lisières de la nature, les êtres invisibles et fantastiques,
les chimères et les monstres, les signes diaboliques, les
événements miraculeux exposent les limites de la ratio
nalité aristotélicienne. C'est le cas, observe Alain de
Libéra, de« l'ensemble des problèmes à la fois logiques
et physiques posés par le mouvement angélique ou la
transsubstantiation qui ne sauraient être accommodés à
l'aristotélisme sans renoncer à certains de ses fonde
ments apparemment les mieux assurés». Et, en lisant le
prologue de la Noble histoire de Lusignan, on voit en
effet Jean d'Arras à la peine pour rendre compte de
l'existence et de l'ubiquité desfaees. Il n'est pas facile
de justifier, dirait un philosophe, les défaillances dans
les valeurs de vérité des propositions qui indiquent la
présence d'un être invisible. Le romancier ne s'en sort
qu'en reprenant à son compte certaines thèses élaborées
par les théologies de la « puissance divine absolue» et
certaines idées fortement teintées d'augustinisme 1•
Ainsi s'éclairent deux nouveaux courants qui irriguent
la véracité du roman. En premier lieu, le recours insis
tant au topos de l'historiographie médiévale selon lequel
il faut accorder aux sens - ce qu'on a ouy dire et veu
ou pajis de Poctou - un pouvoir de vérité ; en second
lieu, la valeur reconnue aux prédictions, celles de Pré
sine, du comte Aymeri de Poitiers, ou encore de Mélu
sine et de sa sœur Mélior. Parmi les modifications
essentielles que les penseurs médiévaux font subir aux
fondements mêmes de la philosophie d'Aristote, il faut
en effet compter le déterminisme astral conçu comme
causalité essentielle et divine« dans l'explication de ces
phénomènes de hasard ou de fortune qu'Aristote avait
voués à la simple causalité accidentelle» 2•
Habituellement, le plaidoyer en faveur de la véracité
utilise un argument complémentaire : il ne s'agit pas
d'une fiction mensongère puisqu'elle porte un message
didactique respectable. L'idée se répand à loisir au x1ve
et au xv< siècle grâce à une abondante production
d'œuvres morales et politiques, notamment de« miroirs
1. Tout. dans la nature, se produit par la volonté de Dieu (voir La Cité
de Dieu, XXI, 8). 2. A. de Libéra, p. 127b.
Introduction 27
des princes». La librairie du duc de Berry possédait
sept ouvrages intitulés Gouvernement des roys et des
princes. La vogue se répandait à travers de nombreux
romans. Perceforest, Jehan de Saintré, la version en
prose de Floriant et Florete, Les Trois Fils de rois, croi
sent Mélusine sur ce chemin à la fois pédagogique et
« véridictoire». Se voulant instructif, le récit de Jean
d'Arras offre explicitement des conseils de vie morale
et spirituelle où paraissent vertus et vices. Ce sont, entre
autres, les avis que, comme le père des demoiselles de
la Tour Landry, Mélusine dispense à ses deux couples
de fils, Urien et Guy (44ra-45va), d'une part, Antoine
et Renaud, de l'autre (79vb-80rb). L'ancêtre des Lusi
gnan y prodigue des avertissements bien connus de cette
littérature, que l'on retrouve, par exemple, dans le Livre
du corps de Policie de Christine de Pizan, notamment :
Comment le prince doit user du conseil des sages ;
Comment le bon prince doit aimer justice. On a égale
ment présente à l'esprit la conception de l'origine de la
royauté affirmée par Raymondin (28rb) : pour ce fu roy
premier establi : pour tenir justice et verité. Il s'agit de
l'un des stéréotypes préférés des « miroirs» : l'une des
missions essentielles du roi est le maintien de la justice.
Le Secret des secrets, que Jean d'Arras semble bien
connaître, le dit en ces termes : Et saches que verité
engendre desir de justice. Justice engendre bonne foy.
Bonne foy engendre largesse. Largesse engendre fami
liarité. Familiarité engendre amitié. Amitié engendre
conseil et ayde. Par ces choses fut tout le monde
ordonné et les loys faictes et sont couvenables a raison
et a nature 1•
La narration de Jean d'Arras se situe donc dans le
contexte historique et culturel propre aux xrve et
xve siècles, voué à l'amour du livre et à la célébration
d'une dynastie. Ces deux sujets sont indissociables. Ils
se lacenJ autour de l'idée de perpétuation. La fin du
Moyen Age, dit Jacqueline Cerquiglini-Toulet, met« en
parallèle la reproduction par le lignage, par l'engendre-
I. § IX'. Ms Baltimore, Walters Arts Gallery, W 308, transcription et édition
par D. Lorée. Document électronique. Adresse : [Link]/alc/medieval/[Link].
Mélusine
ment sexuel, fait des nobles, et la reproduction par le
livre, fait du clerc 1 ».
Mais quelle valeur faut-il accorder à ces connais
sances historiques ? Pour quelles raisons aller chercher
à l'extérieur de l'œuvre les moyens de la comprendre?
Les relations entre le livre de Jean d'Arras et l'histoire
ont fait couler beaucoup d'encre. On a douté de la véra
cité des événements racontés, de l'authenticité des
acteurs mis en scène; on a dit que l'histoire affleurait
derrière le roman ou qu'elle n'était qu'un trompe-l'œil.
Il est certain que, si l'on s'en tient à l'objectivité des
faits, Jean d'Arras est souvent pris en défaut. Certes,
un Geoffroy de Lusignan a bien dévasté l'abbaye de
Maillezais en 1232, avant de se rendre à Rome l'année
suivante pour recevoir le pardon du pape. Mais rien ne
dit qu'il ait assassiné son frère, événement tragique
placé au cœur de l'épisode dans le roman; en revanche,
nous savons que le pape de ce temps n'était pas
Benoît (XII) comme le dit notre récit (dernier pape de
ce nom, mort en 1342), mais Grégoire IX. Inutile d'in
sister sur ces distorsions, elles sont bien connues.
Moquant la quête des prétendus personnages histori
ques 2 incarnés par les acteurs du récit, de nombreux
commentateurs ont établi qu'ils n'étaient que pure fan
taisie. Mais, on l'a dit ci-dessus et on l'observera dans
un instant, la connaissance des conditions de la création
littéraire à la fin du Moyen Âge aide celle des contenus
constitutifs de notre roman. S'il est donc vain de cher
cher la vérité des faits historiques dans l'art littéraire, il
est nécessaire cependant, contre toute dérive formaliste,
de prendre en compte la vocation mémorielle du livre,
la dimension lignagère du récit et les diverses garanties
« véridictoires » qu'il tient à donner. Vu sous cet angle
explicitement culturel, ce roman est un livre d'actualité
digne de foi. L'histoire n'est pas une fable, elle n'af
fleure pas derrière le roman, elle est une part « réelle »
1. 1993, p. 141. 2. L'harmonie entre les Lusignan et les frères de
Rhodes contredit la réalité, comme l'origine écossaise et bretonne des Lusi
gnan. Pour information, nous indiquerons en note certaines de ces identifi
cations supposées.
Introduction 29
de cette œuvre, bel et bien placée sur le devant d'une
scène dont les décors, devinés pour l'instant en toile de
fond, laissent néanmoins imaginer la profondeur mysté
rieuse.
Avant d'y porter le regard, on consolidera cette affir
mation en pointant la présence de cette actualité cultu
relle dans les figures et les formes du texte. La première
remarque sera une sorte de plaidoyer pour la prose de
Jean d'Arras, parfois critiquée pour ses rebonds dispro
portionnés et informes. Il est vrai que, tel un fleuve
grossi par des affluents multiples, elle reçoit et charrie
une masse d'éléments venus de divers genres cultivés à
cette époque. Comme le, fait la prose romanesque en
cette période du Moyen Age, celle de Mélusine mêle la
chanson de geste, le récit bref, le conte breton, la chro
nique, le livre de chevalerie et le traité de morale. D'où
l'impression tangible, en lisant ce roman et au moment
de le traduire, de pouvoir, de temps à autre, reconnaître,
dans le creuset où ils sont en fusion, les éléments d'un
genre, les formes d'un autre, mais au sein d'un alliage
qui les a déjà partiellement unifiés. L'histoire de l'art
romanesque reçoit ainsi, de La noble histoire de Lusi
gnan, une confirmation précieuse. N'a-t-on pas affirmé
que la prose, et au premier chef celle du roman,« capte,
condense et entremêle tout l'espace polylangagier d'une
communauté», et que ce « cosmos langagier ( ... ) se
caractérise par une certaine informité» ? II est alors
piquant d'observer que cette « informité» est, selon
Antoine Berman, « caractéristique de la grande pro
se» 1• Traditionnellement, cet éclatement sans contrôle
apparent n'est guère estimé. On a reproché à Montaigne,
Tolstoï, Proust et Joyce de mal écrire. Cette abondance
et cette« informité» de la prose se doublent d'une sorte
d'éclat lexical. Jean d'Arras connaît les langues du bla
son, de la marine, de la vènerie et de la guerre, et il en
tire des effets vivants et riches de sens. Car, loin d'être
anecdotiques, ces langages répandent avec insistance
dans la narration les signes d'une culture concrète. Les
1. La Traduction et la Lettre ou l'Auberge du lointain. Paris, Seuil,
L'ordre philosophique, 1999, p. 50.
30 Mélusine
gages de la vérité, par exemple, sont des objets ou plutôt
des matières 1 : les livres où furent découverts les his
toires mises en prose par Jean d'Arras, la pierre qui
conserve à jamais l'inscription du pied de Mélusine,
seul témoignage patent de son passage sur terre ( l 40rb),
la sculpture de Geoffroy au-dessus de la porte de la
nouvelle abbaye de Maillezais (157va), les peintures sur
les murs du château d'Arménie offrant à l'un de leurs
descendants la vérité de l'histoire d'Elinas et de Présine
(162va); sans oublier le tombeau d'or et de pierres pré
cieuses, couvert d'un gisant, devant lequel s'élève une
statue d'albâtre de Présine portant un table! racontant
leur drame (143va-b), riche spectacle qui emboîte les
preuves matérielles dans lesquelles Geoffroy voit et
touche les images de ses origines. Ces preuves sont à
relier à une autre figure, moins matérielle certes, mais
tout aussi concrète : le voyage. On ne peut, avance Jean
d'Arras, atteindre la vérité des choses et des événe
ments, surtout de ceux qui sont à première vue peu
croyables, sans aller vérifier sur place. Il ne scet rien
qui ne va hors, dit Eustache Deschamps 2. Cependant le
prologue de Mélusine ne considère pas le voyage
comme un outil de formation, il en fait un accès au
savoir vrai. Comme Stendhal, soucieux de noter des
petits faits vrais, notre romancier livre des tableaux qui
ont la force du vécu, donc du vraisemblable. Le voyage
de Jean d'Arras en Catalogne est attesté. On a souligné
la remarquable précision de l'itinéraire vers Barcelone
suivi par Raymondin. On retiendra ici une scène cata
lane du récit, l'offrande de chevaux au cours du cérémo
nial funèbre (156vb; déjà, mais plus succinctement, en
Bohême, lOO ra). Elle trouve son explication dans le
droit canon et non dans les coutumes païennes du sacri
fice, à la mort d'un grand personnage, de ses chevaux
« les chevaux offerts à l'église lors des funérailles
étaient ad subsidium terrae sanctae, destinés à l'entre
tien des Etats fondés par les croisés. (...) Mais au
x1ve siècle, la Terre sainte était perdue, et les chevaux
1. Voir le chapitre « La matière des poètes», de J. Cerquiglini-Toulet.
1993, pp. 70-73. 2. Ibid., pp. 18-24.
Introduction 31
furent classés avec les autres objets de valeur qui consti
tuaient l'offrande : la cire et les draperies, dépouilles à
partager entre les religieux. » Lors de l 'enterrem�nt de
Louis X (mort en 1316), Philippe le Long, aîné des
frères cadets, « se rendit dans un des châteaux de
Louis X et y prit des chevaux, qu'il emmena ensuite à
Saint-Denis, où ils firent partie du trio habituel : lumi
naires. draps, chevaux offerts à l'église lors des funé
railles de l'époque » 1•
On comprend peut-être mieux maintenant ce qu'est
le roman de Mélusine. La tragédie de la fée-épouse et
les témoignages culturels fournis par l'écriture de sa
puissance peignent, autour de la Merveille et de ses des
cendants, de riches esquisses. Le tableau se remplit et
s'enlumine de ces ébauches, des tracés, des plages et
des couleurs venus des deux domaines, mais il reste
encore inachevé.
Fonder, conquérir, civiliser.
Focaliser l'attention sur les témoins de l'imagination
médiévale ou sur les signes de la mémoire culturelle
risquerait donc d'égarer. Incapable de nouer les fils de
sa trame, le roman présenté à Jean de Berry ne donnerait
à voir qu'un décor sans cohérence formelle ni contenu
homogène. A condition de s'attacher au rôle symbo
lique de ces deux premières sources de sens, on peut,
au contraire, mettre en lumière les principes simples et
l'ordre qui sous-tendent cette œuvre harmonieuse et où,
finalement, tout se tient. Il faut, au préalable, recon
naître que l'histoire et l'imaginaire offrent les données
irremplaçables à partir desquelles se dégage la nécessité
ou la logique qui les fonde. Plus le domaine du concret
et de l'expérience (réelle ou rêvée) est florissant, plus
1. Citations de R. E. Giesey, Le roi ne meurt jamais. LPs obsèques
royales dans la France de la Renaissance, traduction D. Ebnôther. Paris,
Flammarion, Nouvelle Bibliothèque scientifique, 1987, p. 63 et p. 76. Le
service qu'Edouard Ill fit célébrer à Saint-Paul en 1364 pour Jean II de
France donna lieu à de telles offrandes.
32 Mélusine
est abondant l'inventaire des motifs traditionnels, plus
le « bricolage » qui les rassemble trouve matière à opé
rer et à bâtir un système intelligible. Loin de ruiner la
cohérence du roman, la prolifération des faits et des fan
taisies chimériques fournit donc des conditions particu
lièrement favorables à l'exercice de l'activité, ou de la
« pensée », symbolique. Dans Mélusine, elle fait jouer
à certains membres du lignage des rôles précis dans une
scène dont la vocation est l'établissement de divers
modes de civilisation ou, si l'on veut, de culture. Ce
terme, bien général, signifie ici l'ensemble des manifes
tations les plus menues, les plus concrètes mais aussi
les plus puissantes et les plus raffinées de « la connais
sance, la puissance et la jouissance », triptyque qui
fonde, selon Daniel Poirion 1, le sens de cette histoire.
Un exemple donnera le ton.
Que fait l'aïeule des Lusignan, le samedi ? Si la réa
lité ne peut fournir le moindre secours, le roman, aidé
de descriptions détaillées, donne la réponse au moment
où la prohibition est imposée : elle se baigne dans les
eaux d'une cuve invisible au mortel. Ce n'est pas tout
ce/lui jour ne feray que penser par quelle voye je pour
ray mieulx accroistre en haute valeur vous et vostre
estat (12ra). Et, toujours le samedi (au début des aven
tures tout au moins), préoccupée de l 'estai de son mari,
elle paie les ouvriers qui bâtissent la forteresse fami
liale : Et les paioit Melusigne tous les samediz, si
qu'elle ne leur devait denier de reste (22vb ). Les inter
prétations sabbatiques, sollicitées pour justifier le jour
du bain, ne résistent pas à cette évidence : le samedi est
le jour où s'accordent les aspects contraires de la fée,
serpente, épouse et maîtresse d'ouvrage. Certaines tradi
tions mythologiques, testamentaires et folkloriques attri
buent au samedi une telle vertu unificatrice. Mais cette
piste prend, dans le roman de Jean d'Arras, une direc
tion tout à fait singulière, née du fameux tabou « mélu
sinien ». En le faisant accepter, la Merveille fait peser
sur son couple une méconnaissance obscure. Ses acti-
1. le Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge. Paris,
PUF, Que sais-je'?, 1982, p. 114.
Introduction 33
vités défricheuses et fécondes ne sont prises en charge
ni par une femme-dragon en tant que telle ni par une
femme répondant avec évidence aux critères humains.
Elles sont pourtant extraordinairement utiles au lignage
et leur achèvement relève du prodige. Mélusine ne
parle-t-elle pas des extraordinaires et fabuleuses cir
constances de l'édification de Lusignan ? Cette dénéga
tion inattendue n'est donc qu'un demi-mensonge : ne
reprochez pas à mes enfants, déclare l'épouse de Ray
mondin ( 140rb), qu 'ilz soient fllz (...) ne de serpente ne
de faee. L'interdit et la méconnaissance sont les condi
tions pour que se répandent, sur l'époux et sur les
enfants, sur la noble lignée qui fera de grans et haultes
prouesces, sur la région et sur le monde chrétien, les
largesses les plus formidables. Plus précisément, les
protagonistes humains ne bénéficient des largesses de
l'inestimable licorne que si ses actes, riches des plus
hautes valeurs de la culture des hommes, sont opérés
par une « civilisatrice » dont la nature doit être mécon
nue 1• Ce rôle est périlleux et temporaire. Le départ de
l'épouse surnaturelle, contrainte par la trahison de celui
qu'elle a tant choyé, rejoint un phénomène connu des
anthropologues et dont René Girard, dans Le Bouc émis
saire, a proposé une analyse célèbre : le sacrifice du
médiateur. Champion d'une humanité trop efficiente et
doué de pouvoirs étranges, l'être fae est l'antithèse de
la normalité humaine. Et quand l'alliance a rempli sa
tâche civilisatrice, il doit être immolé. Manière d'exor
cisme, la transgression et les conséquences qu'elle
déchaîne consistent à se débarrasser de cette présence
équivoque, à mettre fin à la confusion ontologique (que
des êtres des deux mondes naturellement séparés puis
sent se joindre) que l'interdit avait déjà pour fonction
de partiellement séparer. Voilà du même coup précisée
1. Qu'une fonction - fournir les valeurs culturelles -- devienne terme
(une «civilisatrice»), alors qu'un personnage (l'être fae) n'est employé
qu'à titre de rôle fonctionnel, puisqu'il ne paraît pas dans l'évidence de ce
qu'il est (que révèlera la transgression, puis l'envol de la serpente), est un
phénomène bien identifié. Il correspond exactement à cette «torsion » que
connaissent, selon C. Lévi-Strauss, toutes les transformations mythiques.
34 Mélusine
la notion bien vague d'« hybridité » et affirmé le rôle
premier et central de Mélusine, véritable clef de voûte
de l'ensemble des actes civilisateurs répandus dans
l 'œuvre, et non pas seulement dans les épisodes où elle
intervient.
La fondation de Lusignan, au cœur de la forêt de
Coulombiers, inviolée jusqu'alors, élargira le propos.
Mélusine bâtit sa forteresse sur une place qu'un cuir de
cerf pourra enclourre (14va). Aux yeux des historiens,
l'ardeur défricheuse de Mélusine et son action de bâtis
seuse en font « la fée de l'essor économique médié
val 1 ». Pour les folkloristes, le topos, nommé « motif de
Dido », figure une duperie : l'acquisition trompeuse
d'un territoire grâce à une peau d'animal. La fée met en
jeu, en effet, pour ce qui concerne le cœur du lignage,
non les compétences d'une bâtisseuse mais la ruse et
l'illusion d'une femme aux pouvoirs surnaturels et
trompeurs. Aucun protagoniste n'est dupe : Mais il n '.Y
ot celluy qui fort ne pensast aux merveilles et aux
richesses que ilz avoeint veues aux nopces, et aux tran
cheiz des fa/lisses. et au ruisseau qui soubdainement
s 'estait comparus et fait ou dit lieu (22ra). Cette fonda
tion féminine roublarde ne peut cependant se
comprendre dans son isolement. Elle s'inscrit dans le
dépli d'aventures fameuses pour la vocation territoriale
et généalogique de ses héros masculins. L'histoire de
ces juvenes qui composaient la part la moins privilégiée
de la chevalerie vient à l'esprit. Quatre des dix fils de
Raymondin et de Mélusine incarnent cette jeunesse aris
tocratique comparable à une meute lâchée à la conquête
de l'honneur et de proies féminines. Urien et Guy épou
seront, comme il se doit, les uniques héritières des
royaumes de Chypre et d'Arménie, assaillis par les Sar
rasins. Le couple formé par Antoine et Renaud reproduit
celui des deux aînés : Antoine se marie avec Christine
de Luxembourg, seule héritière du duché ; Renaud
convolera avec Eglantine, fille du roi Frédéric de
1. J. Le Goff, « Mélusine maternelle et défricheuse», Pour un autre
Moyen Age. Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1977, pp. 307-
331, p. 326.
Introduction 35
Bohême, défait et tué par le roi païen Sélodus de Craco
vie. On comprend donc que l'on soit tenté de considérer
l'action de ces jeunes intrépides et la célébratbn du
lignage comme l'enjeu même du roman. Mais on ne
peut en rester là. Complétant l'édification d'une cité en
pleine forêt, les conquêtes juvéniles mettent sur la piste
d'un système des modes d'instauration de la culture. A
la différence de leur mère, les quatre frères ne fondent
pas, ils s'installent dans un espace souverain, qu'ils
acquièrent en épousant l'héritière du lieu et en triom
phant des forces de civilisations opposées (mais qui par
tagent de nombreuses valeurs avec leur vainqueur).
Cette acquisition suppose donc le déroulement d'actes
belliqueux : l'art de ces garçons n'est pas la ruse mais
celui des armes, un art régi par le furor de conquérants.
C'est d'ailleurs l'occasion pour le texte de manifester
sa connaissance concrète des pratiques guerrières et son
expertise en armements. Quand Urien entre à Limassol,
il vient de délivrer l'île chrétienne de Chypre des
menaces sarrasines. Cette libération prend pourtant l'al
lure d'une prise de guerre, et les habitants s'en éton
nent : il est entré en ceste cité comme se il l 'eust
conquise (60va). Ce n'est pas tout. Geoffroy la Grand
Dent participe triplement à cette tâche civilisatrice.
D'abord, en remettant dans le droit chemin, à la place
de son père, les révoltés irlandais, puis en sauvant ses
frères <l'outre-mer des quatre princes sarrasins qui ont
juré leur perte, avant d'accorder une aide déterminante
aux Lusignan en guerre contre le duc d'Autriche. Mais
l'histoire célèbre une seconde série d'actions en faveur
de la civilisation : ses exploits contre de fantastiques
adversaires, le chevalier de la Tour Poitevine et les deux
géants. Incontestablement ces extraordinaires prouesses
rehaussent l'honneur des Lusignan et renforcent leur
stabilité. La défaite du géant Grimaut est même la clef
qui ouvre l'accès du clan à sa mémoire maternelle. Ces
succès, cependant, soulignent surtout les hauts faits de
« l'homme sans peur », celui dont le nom signe la mort
de ses plus terribles adversaires. Bref, Geoffroy accom
plit cette part de l'œuvre civilisatrice qui consiste,
comme pour son père avant lui, à maintenir la continuité
36 Mélusine
du lignage et à éliminer une sorte d'anti-culture sau
vage. Car les géants forment bien une famille, ils habi
tent un espace construit, ils sont sarrasins et partagent,
donc, une foi commune. Tel saint Marcel qui, après
avoir terrassé le dragon, genius loci et symbole de tous
les archaïsmes, peut fonder un quartier de Paris, Geof
froy sans peur élimine les signes de l'inhumanité de
l'ordre ancien, purification préalable à l'installation de
la vie sociale. Son troisième mode d'intervention dans
cette œuvre éminente s'impose sous des apparences à
première vue malheureuses. Le héros à la Grand-Dent a
commis ( 148ra) trois horribles péchés :
Et lui souvint comment il avait ars (brûlé) les moynes de
Malerés et l'abbé et son frere Fromont, sans raison, et
que par ce pechié avait esté sa mere perdue, puis lui
ramembre de son oncle, le conte de Forests, lequel il fist
saillir de la grosse tour de Marcelli le Chastel sur la
roche et le fist tuer. Lors commença Gieffroyfort a penser
a ses pechiéz et dist bien que, se Dieu n'a pitié de lui,
l'ame de lui est en grant peri.
Ces trois forfaits sont ici filtrés par la condamnation du
christianisme. Mais ils témoignent à leur façon de l'inté
gration d'une tradition mythologique, d'origine indo
européenne, dans l'ensemble symbolique que nous regar
dons. Les trois péchés commis par Geoffroy sont en effet
semblables aux fameux crimes du guerrier indo-euro
péen. Au service de la force pour le meilleur et pour le
pire, il est naturellement conduit, par le simple ministère
de sa prodigieuse puissance, et sans qu'il ait le sentiment
de perpétrer des délits, à commettre des horreurs. Or, on
le sait depuis Georges Dumézil, l'exercice du furor
conduit fatalement ce guerrier à trois excès irrémédiables,
ceux-là même dont Geoffroy s'accuse à juste titre: contre
les serviteurs du sacré (assassinat de Fromont), les repré
sentants des guerriers (meurtre indigne de son oncle),
enfin envers les femmes, détentrices des valeurs de la
fécondité et du bonheur familial (Geoffroy a déclenché la
transgression de laquelle résulte le retour de sa mère à
l'état de serpente). Mais, que ce soit dans l'intention d'ac
centuer les préoccupations familiales et lignagères de
Introduction 37
l'histoire, la dimension anti-civilisatrice de Geoffroy, ses
crimes ne visent que trois membres de sa propre famille
et, ainsi, donnent au schéma dumézilien une allure toute
particulière. Quoi qu'il en soit, les péchés du guerrier
couronnent et renforcent l'image d'un héros hors de l'his
toire et hors du commun, tout à la fois épouvantable cri
minel, tueur de néfastes géants et heureux sauveur
d'oublis.
Des données apparemment arbitraires ou incohé
rentes, relevant des rêves de puissance ou d'une histoire
idéalisée se rejoignent ainsi dans un ensemble ordonné
au sein duquel chaque membre du lignage devient l'em
blème d'un type d'instauration de la civilisation. Les
« jeunes» fils symbolisent la victoire martiale contre
une culture hostile, celle des Sarrasins. Geoffroy, héri
tier de Raymondin, occupe la place de l'éradicateur
individuel des derniers vestiges de l'ordre ancien 1, puri
ficateur des maléfiques représentants d'une anti-culture
primitive. Quant à la rusée Mélusine, elle figure l'obten
tion et l'ordonnancement, au cœur d'une nature sau
vage, de ce territoire qui sera le foyer de l'expansion et
de la souveraineté à venir. La narration de Jean d'Arras
propose donc un mode tout à fait original d'intégration
du motif de« la peau d'animal» : la fondation magique
est complétée, avec la bénédiction de la fée, par le
succès des armées des quatre fils et du Juror du sixième
enfant (du moins dans les manuscrits et les éditions qui
ne taillent pas dans ses élans purificateurs). Mais l'ou
vrage de Jean d'Arras va plus loin. Il s'applique à mon
trer que l'établissement de la civilisation demande des
protagonistes bien particuliers.
A l'origine, à l'amont même de la civilisation, des
crimes. Celui des fées, bien sûr, des trois sœurs cou
pables d'une sorte de parricide à l'encontre d'Elinas.
Mais également celui de Raymondin, assassin malgré
lui de son oncle protecteur, le comte de Poitiers. Et,
avant lui, celui de son père, Hervé, qui lui-même avait
tué le neveu de son seigneur bien-aimé, le roi de Bre-
1. Voir Henri Dontenville, [Link]çaise. Paris, Payot, Le regard
de l'histoire, J 973, p. 76.
38 Mélusine
tagne, avant de rencontrer une femme « à la fontaine »,
généreuse et bâtisseuse au point de peupler ce qui
n'était qu'un désert. Une fée parricide épouse donc un
criminel, fils d'assassin 1• Bien des contes et des récits
mythologiques, dira-t-on, présentent un tel tableau ori
ginel. Mélusine en donne son interprétation. A la suite
de son crime involontaire, Raymondin est désespéré : il
ne reviendra jamais parmi les siens, le voilà exclu du
compagnonnage des barons poitevins. Parallèlement,
châtiée par sa mère, Mélusine se voit menacée d'être
privée des avantages de la nature humaine. C'est alors
que le récit opère une inversion spectaculaire. L'alliance
des deux bannis permet qu'ils retournent ensemble dans
la société des hommes : la meurtrière rejoint l 'hurnanité
en assurant la réinsertion de son mari homicide. Voilà
ces deux destructeurs exclus devenus civilisateurs et
fondateurs. Socle de toute action en faveur du lignage
et de ses partisans, cette double réhabilitation, fragile
car soumise au respect de la prohibition, est le geste
civilisateur fondateur. Le principal ressort du roman
n'est donc pas la question de l'origine. Celle-ci n'est
qu'une pièce de plus dans l'échafaudage des modalités
d'instauration de la civilisation.
La valeur positive des meurtres initiaux fait penser
aux disgrâces - fastes également - des visages des fils
de Mélusine, et, bien entendu, à la part animale de son
hybridité. De nombreux commentateurs ont remarqué
que la proximité supposée de la fée de Lusignan avec
le démon n'expliquait pas les marques infligées aux
visages de ses garçons. Certes, considérés dans leur glo
balité, ces signes sont des indices de médiation, mais
pourquoi précisément ces disgrâces ? Une nouvelle fois
l'arbitraire de traits, contingents en apparence, peut se
ramener à une distribution simple. Ces « tares » relèvent
de deux ordres de réalité. Cinq fils affichent des distor
sions concernant les organes de la perception : Urien
(yeux de couleurs distinctes et oreilles immenses),
I. Ce qui confirme et élargit le propos de D. Poirion concernant « le
mystère des êtres à moitié jàés ( ... ). Au début, il y a eu le meurtre : c'est
ainsi que commence la légende des grandes familles», 1982, p. 114.
Introduction 39
Eudes (oreilles de taille différente), Guy (un œil plus
haut que l'autre), Renaud (un seul œil, mais extraordi
nairement voyant) et Horrible (trois yeux); trois [Link]
des empreintes animales: d'un lion (Antoine), d'un san
glier (Geoffroy) et d'une taupe (Fromont; d\m loup
dans le poème de Caudrette). Les interpréter comme des
signes royaux ne semble pas satisfaisant : ni Eudes, ni
Antoine, ni Geoffroy, encore moins Fromont et Horrible
ne portent la couronne royale. Ces deux séries peuvent
être momentanément considérées comme les versants
opposés de l'expression de la «sur-humanité» de ces
jeunes hommes, par ailleurs dotés des attributs propres
à l'humanité. Que de grands guerriers soient empreints
de marques animales ou d'anomalies affectant leurs
organes sensoriels n'a rien pour surprendre. Les mytho
logues qui les ont étudiés l'ont souvent constaté. Dans
le chapitre «Guerriers et fonnes animales » que son
livre Heur et malheur du guerrier consacre à ce sujet
(Paris, PUF, 1969), Georges Dumézil accumule les
témoignages. Retenons ceux-ci : le dieu avestique
Vdrd0ragna peut prendre l'apparence d'un sanglier
impétueux «prêt au combat, aux défenses aiguës»
(p. 206) ; la nature animale des guerriers scandinaves
les fait ressembler à des ours et des loups « par la force
et la férocité» (p. 208) ; Cuchulain, le héros irlandais,
marqué, dès son premier combat, «des signes - nom
breux, excessifs, souvent monstrueux» (p. 230), avale
l'un de ses yeux, l'autre se plaçant sur sa joue (p. 231);
le malheureux Arjuna est condamné aux expéditions les
plus pénibles par « cette disgrâce physique, ces pom
mettes un peu trop remontées ou trop développées»
(p. 234). On n'ignore pas non plus que le visage du
conquérant Alexandre était, du moins selon le Pseudo
Callisthène, «doté d'un type particulier de beauté, il
avait bien fonne humaine, mais la chevelure d'un lion
et les yeux vairons - le droit noir et le gauche bleu
vert -, des dents pointues comme celles d'un serpent 1 ».
Le lien entre les deux séries s'éclaire à double titre.
l. Le Roman d'Alexandre, traduction de G. Bounoure et B. Serret. Paris,
Les Belles-Lettres. La Roue à livres, 1992. p. 39.
40 Mélusine
D'une part, les signes exposés par les huit fils de Mélu
sine sont de nature positive : ni néfastes carences, ni
laides disgrâces, ils relèvent de ces emblèmes connus
sous le nom de « blessures qualifiantes». Ces traces,
d'autre part, affirment des compétences excessives sous
deux rapports au regard de celles des humains (Ray
mondin en est donc dépourvu) : soit comme des témoi
gnages d'une animalité sauvage, moins qu'humaine en
quelque sorte; soit comme les preuves d'une perception
quasi magique (voir l'avenir, nier l'oubli), plus qu'hu
maine donc. Confirmant cette idée, les traducteurs du
Roman d'Alexandre déchiffrent la disposition des yeux
et des oreilles sur le visage d'Alexandre et, du même
coup, sur ceux des fils de la Merveille : « A commencer
par les yeux vairons, toute caractéristique asymétrique
( ... ) était un signe de pouvoir et de don particulier dans
le domaine de la magie » (p. 231 ). Ajoutons la prodi
gieuse aptitude de Renaud (4lrb) : il n'apporta que un
œil sur terre, mais il en veoit si cler qu'il veoit venir
par mer les nefs ou par terre autres choses, de trois
veues. Elle rappelle ces magiciens borgnes, comme
Odinn, blessés ou défaillants dans les organes qui assu
rent précisément la fonction dont ils sont les maîtres. Le
borgne Odinn est un fascinant voyant. On comprend
peut-être mieux que, à la différence de ses frères, Fro
mont n'exhibe qu'une petite tache, poilue comme une
peau de taupe ou de fouine, animal qui passe pour aveu
gle i. Il sera éliminé comme son terrible frère Hon·ible,
son inverse puisqu'il possède le formidable privilège de
posséder trois yeux et de se comporter comme un être
diabolique. Se dessine alors la relation entre ce système
des marques physiques et les contraintes de l'imaginaire
dynastique : les deux fils éliminés par leur propre
famille alarment leur lignage, soit par excès de proxi
mité avec le divin, soit par une sauvagerie déréglée.
C'est une nouvelle pièce à verser au dossier du statut
de médiateur culturel des fils de Mélusine. Situés entre
l. Voir, entre autres, R. M. Bidler ( cf. infra, « Proverbes et expressions
sentencieuses»): Aveugle comme une taupe, se cacher comme une tau/pe.
Taupe ne voit goute. 2001, p. 205.
Introduction 41
d'inadmissibles extrêmes, ces conquérants, complétés
de l'éradicateur de géants, sont de« bons» et efficaces
intennédiaires entre l'humanité et le surnaturel, entre la
civilisation et les forces qui la nient.
Motifs de l'imaginaire médiéval et traces, roma
nesques de l'histoire des lignages contribuent à bâtir le
socle symbolique sur lequel s'appuie l'œuvre tout
entière. Il exprime en « clef mélusinienne )) le propos
de nombreux récits médiévaux qui pensent, narrative
ment et corporellement, les conditions de l'instauration
de l'ordre culturel. Dans cette perspective seulement, le
roman de Jean d'Arras peut être lu ,comme le« manuel
du parfait civilisateur )> du Moyen Age flamboyant.
PRÉSENTATION DE L'ÉDITION
En 1932, Louis Stouff publiait son édition du roman
de Mélusine écrit en prose par Jean d'Arras 1• On doit
rendre hommage à ce travail sérieux qui portait enfin à
la connaissance d'un large public l'un des récits les plus
attachants de l'art littéraire de la fin du Moyen Age.
Pourquoi en donner une nouvelle édition aujourd'hui?
Trois raisons la justifient à nos yeux. Partons d'une réa
lité patente : l'édition de Louis Stouff est difficilement
accessible et rares sont les lecteurs qui peuvent désor
mais aborder, dans la langue du x1ve siècle, cette œuvre
d'un grand intérêt. Le souhait de fournir une édition
répondant aux critères éditoriaux« modernes» fonde la
1. Mélusine. roman du XIV' siècle publié pour la première fois d'après
le manuscrit de la Bibliothèque de / 'Arsenal avec les variantes de la Biblio
thèque nationale. Dijon, Publications de l'Université de Dijon, fasc. V,
1932 (repr. Genève, Slatkine, 1974 ). Ouvrage désigné dorénavant par
l'abréviation LS. Comptes rendus de R. Bossuat qui, négligeant quelques
« vétilles », loue le soin et la légitimité de la méthode d'établissement du
texte (Bibliographie de l 'Ecole des chartes, XCIV, 1933, p. 378; du même:
« Edition soigneuse du manuscrit de l' Arsenal». Manuel bibliographique
de la littérature .française du Moyen Àge. Melun, Librairie d' Argences,
1951, p. 394), et de M. Delbouille, pour qui LS « a fait là œuvre fort utile»
(Le Moyen Àge, XLV, 6, 1935, p. 225).
42 Mélusine
deuxième raison. Certes le travail de Louis Stouff n'a
pas donné prise à des jugements sévères, mais, de-ci de
là, il laisse paraître sa part d'erreurs, quelques « vétil
les» inéluctables pour reprendre le mot de Robert
Bossuat. Offrir un texte qui en soit moins affecté ne
pouvait se concevoir que dans le cadre d'une refonte
d'ensemble. Considérant, comme il se doit, la totalité
des témoins connus, elle devait prendre en compte la
richesse potentielle de leurs leçons particulières. Elle
aurait également le souci de favoriser la lecture la moins
difficile et la plus agréable du manuscrit édité. On a à
l'esprit le recours à ces quelques procédés de « toilette
du texte», comme l'usage des guillemets, des traits
marquant le discours direct ou du tréma permettant
d'éviter la confusion d'homophones; on pense égale
ment au respect des rubriques et des alinéas propres au
manuscrit édité. Enfin, nous avons remis sur le métier
le travail publié en 1932 et facilité, croyons-nous, sa
compréhension en proposant une traduction intégrale,
placée en regard du texte de Jean d'Arras. Les motifs
de ce choix seront mieux éclairés en temps voulu.
LES MANUSCRITS
Onze manuscrits, complets ou fragmentaires, nous
ont transmis les plus anciennes versions du roman de
Mélusine 1• Il a été également transcrit dans plusieurs
éditions de la fin du xve siècle et du début du suivant,
imprimés qu'inaugure le texte publié à Genève, en
1478, par Steinschaber.
On décrira en premier lieu les copies du roman. Afin
1. B. Wolcdge, dans sa Bibliographie des romans et nouvelles en prose
française antérieurs à 1500 (Genève, Droz, 1954, pp. 61-62), répertorie les
dix manuscrits qui conservent le roman en prose de Jean d'Arras. Pour les
mss perdus, se reporter à B. Woledge et à L. Desaivre, pp. 148-150. On
ignore la localisation actuelle d'un ms de 120 ff, vendu vers 1970 par
Maggs Brothers. li est désolant que des mains anonymes privent ainsi la
communauté scientifique et les lecteurs d'un précieux témoin de l'œuvre
de Jean d'Arras.
Introduction 43
de correspondre aux objectifs spécifiques de cette col
lection, on s'appliquera essentiellement à mettre en
lumière les traits susceptibles d'éclairer les lignP,s de
pente de cette tradition écrite et de justifier le choix de
notre manuscrit de base et des manuscrits de contrôle.
S'inspirant partiellement de l'ouvrage de Léo Desaivre,
Le Mvthe de la Mère Lusine 1, Louis Stouff a décrit dans
les Préliminaires qui ouvrent son édition les six manus
crits déposés dans les bibliothèques parisiennes. Nous
renvoyons à ce travail pour leur description, sans nous
interdire, le cas échéant, de le compléter. Les quatre
copies non parisiennes que nous examinerons n'ont pas
été prises en compte par ces deux auteurs, elles deman
deront donc à être présentées avec un peu plus de
soins 2.
1. Ars = Paris, Bibl. de I' Arsenal, 3353.
Manuscrit (vélin) del67 feuillets. In-quarto (310 x 210
mm 3). Ecrit sur deux colonnes (35 1. chacune). Ecriture
ronde et soignt:e, « se rapproche de celle des chartes »
(LS, p. VII). 35 rubriques (en rouge). Alternance d'ini
tiales majuscules (gothiques) rouges et bleues, non fili
granées. Certaines apparaissent dans le corps du texte.
Pas de table des rubriques initiale ou finale.
Orné de 36 dessins 4 achevés et de bonne qualité
occupant la largeur d'une colonne (hauteur 8/9 cm);
placés avant chaque rubrique (plus celui qui précède le
prologue); couleurs variables, ombrées de gris. LS
répertorie les feuillets où les mécréants et Geoffroy sont
partiellement effacés (p. VII). Le premier dessin repré
sente une scène de dictée : assis sur sa cathèdre, le roi,
le duc ou l'auteur, touche de l'index de sa main droite
1. Meur/usine, Mer/usine, Melluslgne, Mel/usine, Mélusine, Méleusine.
Etude critique et bibliographique. Imprimerie Reversé, Saint-Maixent,
1883. 2. On trouvera des indications codicologiques complémentaires
dans les notices auxquelles nous renverrons. 3. Et non « 312 », LS,
p. VII. 4. Voir, de L. Harf-Lancner, « La serpente et le sanglier. Les
manuscrits enluminés des deux romans français de Mélusine », le Moyen
Âge, Cl, 1, 1995, pp. 67-87, et, de F. Clier-Colombani, la Fée Mélusine au
Moyen Àge. Images, mythes et symboles. Paris, Le Léopard d'Or, 1991.
44 Mélusine
(croisée au-dessus de la main gauche) un livre posé sur
l'étage intermédiaire d'une« roue à livres»; à ses pieds
l'auteur ou un copiste. Une seule lettrine, le E initial
E(n toutes choses) ; peinte en rouge, fleuronnée et fili
granée de blanc, sur fond gris-noir.
Incipit: En toutes choses commencier on doit appeler
le Createur des creatures qui est maistre de toutes les
choses faictes et a faire. Les dernières phrases permet
tent d'extrapoler le titre du roman: Et cy se taist Jehan
d'Arras de la noble histoire de Lusegnen. [166rb] Dieux
doint aux trespasséz sa gloire, et aux vivans force et
victoire, que ilz la puissent conquerir. Cy vueil l'ystoire
fenir. !Deo gratias
Ecriture du premier quart du xve siècle 1, précision qui
réduit l'empan chronologique proposé par Léo Desaivre:
« semble appartenir au règne de Charles Vil 2» (soit
1422-1460).
2. A = Paris, Bibl. Nat. de France, fr. 1482 (anc. 7555).
Copie (parchemin) in-quarto de 140 feuillets
(300 x 220 mm). Espaces réservés pour les rubriques et
les initiales (hauteur de 2, 3 ou 4 lignes ; contiennent
les lettres d'attente) ainsi que pour des illustrations.
Nombre (36) et taille équivalents à ceux des dessins de
Ars ( exemple : espace réservé en A 3ra, après la fin du
chapitre qu'il ne scet s'il est jours ou nuit ou s'il dort
ou veille, place nécessaire au dessin de Ars 3ra illustrant
Elinas, à droite, s'incline devant Présine). Ecriture cur
sive. Longues lignes (34/40 par page). Marques de
ponctuation / /.
Commence par : (e, lettre d'attente)n toutes choses
commencer, on doit appeler le Createur des creatures
qui est maistre de toutes les choses faictes et a faire.
L'explicit (140r) indique: Et cy se taist Jehan d'Arras
de la noble histoire de Lusignen. Dieux doint aux tres
passéz sa gloire et aux vivans force et victoire, qu 'ils la
puissent conquerir. Cy vueil l 'istoire fenir. Sans doute
l. La remarque est de F. Avril que nous tenons à remercier pour son
obligeance. 2. 1883. p. 142.
Introduction 45
dus à la plume d'un moine, deux vers alertes concluent
en propre le texte : Scriptor qui scripsit cum Christo
vivere possit, / Scriptori pro pena donetur pulcra p1·ella.
Copie sans lacune.
Léo Desaivre évoque certains de ses prédécesseurs
qui « pensent que ce manuscrit fournit la plus ancienne
des trois copies de la Bibliothèque nationale 1 ». Il date
rait donc du premier tiers du xv• siècle.
3. B = Paris, Bibl. Nat. de France, fr. 1484 (anc. 7556).
Petit in-folio (310 x 220 mm) de 200 feuillets; papier
de mauvaise qualité. Pas de blancs réservés pour des
dessins (quelques chapitres sont précédés de lettres
d'attente). Ecrites à l'encre rouge, de très nombreuses
rubriques - une au début de chaque chapitre (168) -
découpent le texte. Les chapitres correspondants s'ou
vrent sur une initiale gothique peinte en rouge (hauteur
2/4 lignes), le mot qu'elle orne étant écrit en hautes
lettres gothiques. Pas de table des rubriques. Longues
lignes (27/28 par page); justification: 185 x 130 mm.
Ce manuscrit débute par cette rubrique : Cy
commance le prologue du livre de Melusine en prose.
Puis : En toutes euvres commancer on doibt tout pre
mierement appeler le nom du Createur des creatures,
qui est vray maistre de toutes choses, faictes et a faire.
Explicit (199) : Et ainsi se taist Jehan d'Arras de la
tres noble hystoire de Lusignen. Cy veuille Dieu donner
aux trespasse sa gloire et aux vivans force et victoire.
qu'il la puissent bien tenir. Cy vueil ceste histoire finir.
Amen. / Deo gracias. Amen.
Liste des fils de Mélusine (4v) : Et premierement en
yssit Urien, roy de Chyppre et item Guyon, roy d'Arme
nie, item Regnault, roy de Bahaingne, (à la ligne)/ Item
Anthoine, duc de Luxembourc / Item Odon, conte de
Danemarche/ Item Raymon, conte de Forest/ Item Geof
froy la grand dent, seigneur de Lusignen/ Item Thierry,
seigneur de Parthenay/ Item Fromont qui fùt moyne de
Maillezais/ et Orrible [Link] (illisible) estoujfé.
1. Ibid., p. 145.
46 Mélusine
Dans une graphie du xvie siècle, bas Sr : Madamoy
selle de Tournon. Manuscrit d'une écriture peu élégante
de la fin du xv• siècle dont les caractères élancés indi
queraient son origine « picarde» (« Pays-Bas méridio
naux»). Le papier des feuilles de garde porte un
filigrane. Très différent de celui du corps du ms, il n'est
d'aucun recours pour préciser la datation de cette copie.
Intérieur de la couverture : armoiries d'une abbaye
royale des Flandres ou de Bourgogne ancienne, tracées
« vers la fin du xv" siècle» 1•
4. C = Paris, Bibl. Nat. de France, fr. 1485 (anc. 75562).
Manuscrit de 134 feuillets (vélin) ; in-quarto
(300 x 270 mm). Initiales majuscules laissées en blanc,
sauf la première : lettrine E peinte en rouge sur fond
gris-noir, équivalant à celle de Ars. Jusqu'à la fin, cette
copie écrit les lettres d'attente. Pas de rubriques.
Longues lignes (33/34 par page). Décoration : vingt
illustrations, plus ou moins achevées et peintes, émail
lent les feuillets en alternance avec des dessins gros
siers. Les thèmes illustrés sont en rapport étroit avec les
illustrations du manuscrit de l'Arsenal. Une seule est
entièrement colorée (occupe toute la largeur de f. 2).
Elle représente Raymondin, à sa gauche Mélusine age
nouillée devant lui, deux petits chiens dressés sur leurs
pattes (imitation de Ars 3ra, selon L. Desaivre). Bien
qu'effacée, la première scène est identique à celle de
Ars : c'est la même « scène de dictée».
Ms lacunaire de la fin, pas d'explicit. Incipit : En
toutes choses cornmencier, on doit appeler le Createur
des creatures qui est maistre de toutes les choses faictes
et a faire.
Louis Stouff ne dissimule pas l'intérêt qu'il porte à
cette copie : « S'il eût été achevé et n'eût pas été
outragé et mutilé par des vandales», dit-il, il « vaudrait
1. L. Desaivre, p. 147. L. Harf-Lancner voit « Le manuscrit B.N. 1484
( ... ) contemporain de l'édition princeps». « L 'Histoire de Mélusine et
L'Hisroire de Geoffroy à la grand dent: les éditions du roman de Jean
d'Arras au xv1' siècle», Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, L.
1988, pp. 349-366, p. 355.
Introduction 47
peut-être celui de l'Arsenal » 1• Pourtant ce manuscrit
est très lacunaire. Voici les sept épisodes manquants,
certains sont des passages cruciaux
- Absence du feuillet 2. 1v se termine sur Et que
cestuijour nous oyons (Ars l vb) et 3r s'ouvre sur: lors
s 'arresta /y roys touz esbahis (Ars 3ra).
- Manque le feuillet 7. Derniers mots de 6v : Et
parlerons doresenavant du conte Emery de Poictiers et
de Remondin ; premiers de 8r : et a demourer derriere.
Il s'agit de la présentation du comte de Poitiers et du
départ à la chasse (soit, dans Ars, ff. 7vb-8vb).
- Absence de l'ancien feuillet 17 : de quelque fan
tasme qu'il a trouve a la Fontaine de Soif à riche, qui
feust en ce temps oncues mais veu ou pays (arrivée du
comte de Poitiers et de sa cour à Lusignan ; Ars l 7vb à
18vb) ; visible, l'ancienne numérotation 18 est barrée
par une main plus récente qui reprend à 1 7.
- Absence des feuillets 24 et 25 ; ! 'ancienne numé
rotation (on passe directement donc de 23 à 26) est
lisible (26, 27 et 28 au-dessus de la nouvelle 24, 25 et
26) ; elle disparaît ici, remplacée par la numérotation
récente. Les feuillets manquants correspondent au
départ de Raymondin loin de Lusignan et à son arrivée
en Bretagne.
- Absence de deux feuillets (fin de 96v : je ne sauf
freray a mes gens riens a me}Jaire ou cas ; début de
97r : au chevalier qui estoit venu de Chyppre qui y veult
- la pagination n'en tient pas compte et passe sans heurt
de 96 à 97) qui rapportent la rencontre de Geoffroy avec
la dame de Valbruyant et son mari Garnier (Ars 1 l l vb-
113vb).
- Plusieurs 3 feuillets font défaut, entre pour lors
regnoit en Hollande (fin 115v) et, début de l 16r: Moult
fut le }ayant do/lent. Manquent donc la mort de Fro-
1. LS, p. IX. Pour ne pas alourdir nos références, nous renvoyons à notre
édition (en écrivant Ars... ). 2. C 22v se tennine sur : comment vostre
pere se party de son pays et laissa ses heritaiges qui devraient estre vostres
(• Ars 25ra). 23r s'ou,Te sur: s'i/z en serez rouz joyeux se vous amastes
oncques Hervy. (= Ars 27rb). 3. La reliure très serrée ne permet pas
ici de repérer la composition des cahiers.
48 Mélusine
mont, la transgression de Raymondin, le départ de
Mélusine et le début de la lutte de Geoffroy contre le
géant Grimaut (Ars 134rb-142va).
- Absence des derniers feuillets. Derniers mots
(136v) : ycelle .forteresce pour les Anglois (Ars l 64va).
Même si l'on ne suit pas Louis Stouff qui voit dans
ce manuscrit (p. X) « l'ébauche du ms de l'Arsenal»,
on peut légitimement considérer que C forme paire avec
lui et le dater de la même époque 1• Les indices fournis
par les esquisses d'illustrations (vêtements, coiffure) et
l'écriture les situent dans le premier quart du xve siècle 2.
5. D = Paris, Bibl. Nat. de France, nouv. acquis. fr. 21874.
Deux feuillets de garde suivis de 271 feuillets (papier
de très mauvaise qualité); in-quarto (290 x 210 mm).
22/26 longues lignes par page. Pas de blancs réservés
pour des illustrations. Initiales majuscules peintes en
rouge au début des chapitres. A partir du f. 11Or et jus
qu'au f. 172v, ils commencent par de hautes lettres
gothiques, peintes en noir; l'énoncé qu'elles composent
occupe la largeur du feuillet. Pas de rubriques ni de « gé
nérations » des fils de Mélusine. Sur le second feuillet de
garde, liste des jours fastes et néfastes de chaque mois 3.
Manque le dernier feuillet (pas d'explicit). Le texte
se termine sur : par universes contrees, par ceulx sont.
(= Ars l 65vb). Incipit : An toutes choses commancier
on doit appeler le Createur des creatures, qui est
maistre de toutes chouses .faictes et a faire.
Le manuscrit ne portant aucun numéro d'enregistre
ment, on ignore donc son origine. Le premier feuillet de
garde arbore les armes d'Anne de Bueil, qui épousa
Pierre d' Amboise le 23 août 1428 4• Ecriture cursive,
plutôt documentaire du troisième quart du xv• siècle.
1. Est-ce un lapsus qui fait proposer à L. Desaivre la date de 1485
pour ce ms répertorié sous le n" 1485 (p. 45)? 2. Estimation de
F. Avril. 3. Ne figure pas dans le catalogue de 1878; ignoré par
L. Desaivre. Notice de H. Omont dans Bibliothèque Nationale. Catalogue
des manuscrits .français. Nouvelles acquisitions. Paris, 1918, p. 328.
4. Fils de Hugues li[ d' Amboise, Pierre fut enterré en juin 1473 dans la
capitale du Berry.
Introduction 49
Datation confirmée par le filigrane, si l'on applique la
règle communément admise en la matière (date du
papier du ms = plus ou moins dix ans par ra:r,port à
celles du filigrane). Il est proche de Briquet n° 11.478
et 11.479 : « Manche bénissant à manchette festonnée
(...) a été probablement employé par plusieurs battoirs,
dans la région du sud et du sud-ouest de la France. »
« 11.478 : Bordeaux, 1460 (...) 11.479 : Rodez, 1460 »
(autres var. 1460-1470, dont une à Lyon, 1465).
6. E = Paris, Bibl. Nat. de France, fr. 5410 (anc. 9866).
Manuscrit de 140 feuillets (papier). Petit in-folio
(300 x 240 mm) Ni illustrations, ni rubriques, ni lettres
peintes dans les blancs qui leur étaient réservés (mais
quelques lettres d'attente). Ecriture peu soignée, petite
et serrée. 34/42/39 longues lignes par page.
Incipit : (E, non écrit)n toutes les chouses commen
cer, on doit appeler le Createur des creatures, qui est
mestre de toutes chouses faictes et a faire. En fin de
f. l 40r, on lit : Et cy se taist Jehan d'Arras de la noble
histoire de Lusignen. Le copiste écrit alors ses derniers
mots en vers (inégaux) : Dieux doint aux trespacez sa
gloire / Et aux vivans force et victoire / Que il puissant 1
conquerir. / S'i vieux l'istoire finir.
Le filigrane approche de près le n° 8527 de Briquet
(lettre P gothique avec jambage divisé à sa base en
« pince de homard ») : « Les produits qui en sont
marqués s'étendent surtout sur la région du Rhin moyen
et inférieur, allant au sud jusqu'à Berne et Soleure 2• ))
Pour ce qui concerne particulièrement le n° 8527, Bri
quet écrit : « Quiévrain (Belg.) 1463-1466. Bruxelles,
A. Gén. : Collect. fr pap..filgr. >> avant de proposer une
longue liste de variantes identiques, dont : « Darmstadt,
1464-68 (... ); Bade-Bade, 1467; Eberbach (Nassau),
1467 ; Courtray,1468 »,[Link] peut donc approximati
vement dater cette copie des années 1455-1480.
1. La copie substitue régulièrement a à e. Voir LS, p. XII. 2. « En
France, ne dépassant pas, à l'ouest, Paris et Nevers, si ce n'est pour Nantes,
Limoges et Toulouse. »
50 Mélusine
Chouses (commencier), saint Poul, nul n 'ousez,
grousse (bataille), grousses (pierres) 1, autant d'indices
d'une graphie qui reflète la langue populaire (elle pour
rait être parisienne, mais également du centre de la
France ou de la région lyonnaise) 2.
7. Brux = Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, 10390.
Manuscrit 3 (papier) de 193 feuillets, in-folio (297
x 203 mm). Ecriture non moulée 4 et régulière.
33 longues lignes par page. Aucune rubrique, aucun
espace réservé pour en inclure. Décoration très sobre
des lettres peintes en rouge débutent les paragraphes ;
une seule lettrine, décorant le premier mot de la pre
mière ligne (Ir : En toutes choses...), peinte en or, fond
grenat et bleu filigrané de blanc.
Resté blanc, l'espace réservé à l'illustration dans la
partie supérieure du feuillet lr est occupé par une éti
quette collée sur laquelle on peut lire : « L 'histoire de
Me/usine. Ms folio sur papier. A la tete sont les armes de
Marie, reine d 'Hongrie. Commence En toutes choses & a
la derniere page C'est le Livre de Mel/usine lequel est a
Monsieur Charles de Cray, comte de Chimay Charles. »
Incipit : En toutes choses comencer on doit appeler le
Createur des creatures qui est maistre de toutes les
chosesjàictes et ajàire. Explicit: Et cy se taistJean d'Ar
ras de la noble histoire de Lusignen. Dieu doint aux tres
passez sa gloire/ Et aux vivans force et victoire/ Que il
le puissent conquerir / Si vueilfinir / Amen.
Il convient de compléter ces informations pour indi
quer les importantes lacunes de cette copie
- Manque, lacune matérielle, de Filz a putain !
Parle a moy et viens a moy. Je te apporte (fin 171v) à
1. ff. Ir. 6v, 81v, 99v. 2. Voir la Phonétique historique du français
de P. Fouché qui rappelle la moquerie de H. Estienne, au xv1' siècle, envers
cene prononciation grossière : « Si tant vous aimez les ou doux I N'estes
vous pas de bien grands fous / De dire chouse au lieu de chose ». Paris,
Klincksieck, vol. li, 1969, p. 211. 3. Notice de M. Debae dans La
Bibliothèque de Marguerite d'Autriche. Essai de reconstitution d'après
l'inventaire de J 523-1524. Louvain-Paris, Peeters, 1995, pp. 382-
384. 4. Sans doute celle d'un copiste peu professionnel, selon F. Avril.
Introduction 51
et la teste a l'autre. Si furent tous esbahis de la gran
deur qu'il avait (début 172r). Soit, dans Ars, de 132rb
à 133va.
- Ce premier paragraphe de 172r se termine, au
beau milieu du feuillet, par : il faut avoir en toutes
choses commencement avant qu'elle soit mener a la fin.
(= Ars 133vb). On lit alors, sans aucun signe quel
conque de lacune, sous mener a la fin : En cest partie
dit l'istoire que, quant Remon fut a Nerbonne. Le
copiste passe donc volontairement de la mort du géant
Gardon à l'arrivée de Raymond dans une des villes qui
jalonnent sa route vers Montserrat(= Ars 146va). C'est
dire que le scribe de Brux fait lui-même subir à son
texte un sort pire que celui que des barbares ont infligé
au manuscrit C. La disparition touche, en effet, un vaste
ensemble de la geste de Geoffroy, enchaînant les réac
tions à la mort de Gardon, le meurtre de Fromont à
Maillezais et ses tragiques conséquences (transgression
de Raymond et départ de Mélusine), puis la défaite du
géant Grimaut, la découverte par Geoffroy de ses ori
gines familiales, le meurtre du comte de Forez, son
oncle, et le passage de Raymond à Rome.
- Ce n'est pas encore tout. Quand il reprend sa
copie au f. 172r, Brux se perd dans la géographie et
inverse les étapes du voyage de Raymond vers son
ermitage, comblant au passage une modique part de sa
lacune : En ceste partie dit l'istoire que quant Remon
fut a Nerbonne, ilfist faire, pour lui robe d'ermite moult
simple (...). Et puis s'en partit de Nerbonne et vint au
giste a Perignen et y prist la nuit et tant chevaucha qu'il
ariva a Romme et se confessa au saint apposto/e de
Romme qui lui encharga a faire sa penitance a Mont
Sarrat la ou il se rendait hermite. Et lors lui demande
rent ceulx qui estaient comis a loger les pelerins s 'i lui
plaisait a demourer le jour, et il leur re�pondit que oyl.
Et lors tous ses chevaulx furent logez et lui bailla l'on
une moult belle chambre pour lui et pour ces gens et
aprés Resmon ala visiter les hermitaiges.
Ce manuscrit viendrait d'un atelier de « Picardie » ou
52 Mélusine
« Pays-Bas méridionaux » 1• L'examen des filigranes
conduit Marguerite Debae à situer cette copie « vers
1475-1480 ». Les armoiries relevées - une ou trois
fleur(s) de lis ; lettre P fleuronnée - sont attestées,
observe-t-elle, de 1468 à 1497. Selon la règle admise,
la fourchette devrait être un peu plus largement ouverte,
de 1460 à 1500.
8. H = Londres, British Library. Harley 4418.
Grand in-folio (330 x 232 mm) enluminé, de 251 feuil
lets (parchemin de très bonne qualité). Ecrit sur deux
colonnes de 26 lignes. Table des 118 rubriques en fin
de prologue. Celui-ci et la Table étaient originellement
écrits sur huit feuillets, mais le deuxième (qui contient
la fin du prologue et le début de la Table) a été
arraché 2•
Numérotation des rubriques décalée de deux unités
en plus, quand 118 est remplacé par 120 : Comment la
serpente se est apparue a pluseurs seigneurs et meismes
au roy de Chypre. vi'', f. 251. Orné de dix-sept minia
tures qui occupent la largeur d'une colonne et une hau
teur de dix lignes. Décoration identique pour chaque
enluminure : riche décor marginal en haut et en bas du
feuillet, reprise à gauche de la colonne ; rubrique sous
le décor supérieur des armoiries, puis l'enluminure et,
en tête de chapitre, une grande lettre ornée, de la maison
de Créqui : D'or au créquier de gueules 3 • Dernière
enluminure : f. 202va, sous la rubrique Comment Sarra
zins furent desconjis devant Damas ou l'admirai de
Cordes et bien xtxx Sarrazins furent occis par les cres
tiens .iiiixx. xvi. « Bouts-de-ligne » dans l'espace laissé
vacant par la transcription.
1. M. Debae ajoute qu'il « fut acquis en 15\1 par Marguerite».
p. 383. 2. Notices dans le Catalogus Librorum Manuscriptorum Biblothe
cae Harleianae, 1808, vol lll, p. 143a (son auteur remarque : It is nearly, but
not entire/y perfèct ( ...). Thejirst page, however, is near(v illegible) et de H. L.
Ward. dans Catalogues ofRomances in the Departement o(Manuscripts in the
British Museum, I, 1883, pp. 687-689. 3. Le programme iconographique
de H est étudié par L. Harf-Lancner dans (( La serpente et le sanglier. Les
manuscrits enluminés des deux romans français de Mélusine», 1995, art. cit.
Introduction 53
L'écriture du premier feuillet est partiellement effa
cée. Autant que l'on puisse les déchiffrer, les premiers
mots sont les suivants : En toute chose commencier on
doit appeler le nom du Createur des creatures. Derniers
feuillets manquants : la copie se termine (251 vb) sur ces
mots : selon (texte effacé) ce que j'ay pu sentir des
anciens acteurs, tant de Gervaise comme d'autres philo
sophes, je repute ceste histoire et la cronique estre vraie
et les choses faees. Et qui dist le contraire, je dy que
les secrez jugements.
Manuscrit lacunaire, nombreux déplacements de
feuillets. Harry L. Ward l'a remarqué mais, ses indica
tions n'étant pas exactes, sa notice des Catalogues est
corrigée à la main et une rectification identique se
trouve au bas de la première page de garde du manus
crit, sur un papier portant l'indication suivante : The
proper order qfJJ: 205-220 is as follows : - 205, 212,
206-2ll, lacuna, 219, 213-218, lacuna, 220. Voici ce
que nous pouvons en dire :
- Le deuxième feuillet ayant été arraché, le pro
logue s'interrompt au bas de 1 vb (sur ces mots : les
jugemens et les punitions de Dieu sont comme abisme
sans rive et sans Jons, et n'est mie sage qui les cuide
comprendre en son engin. Et croy bien que les mer
veilles qui sont par universel terre et monde sont). Suit
alors la Table. Mais, écrites sur le feuillet détaché, ses
deux premières rubriques manquent et elle s'ouvre (en
3ra) sur la rubrique .iii. pour se terminer, en 7vb, avec
la fin de .cxviii. : De la conclusion que l'acteur prend
a la fin de son livre), suivi de : Çv fine la table et
comence le livre. La narration reprend alors (en 8ra),
poursuivant le texte du prologue interrompu, sur : leur
faisient jurer, les uns qu'zïz ne les verraient jamais
nues 1• La lacune dans le prologue correspond à Ars l va-
2rb.
1. Cette phrase concorde avec celle de Ars 2rb et non avec celle de
l'édition imprimée (p. 13: les ungz qu 'i/z ne verroientjamais l'ung l'autre).
A la suite de ce paragraphe vient la série des fils de Mélusine. 9ra : Cy
parle des noms et des estas des enfans [Link] nez au mariage de Ray
mondin et Melusigne. Er prernierement en issy le roy Urian qui regna en
Chippre, item le roy Guion qui regna moult puissamment en Hermenie,
54 Mélusine
Manque un feuillet après : Car tou:,jours chantait
s '.Y me/odieusement que c 'estait dou [lüra] a amer qu'il
ne sçot quelle contenance prendre (= Ars 3ra-3vb, Eli
nas rencontre Présine).
- Il n'y a évidemment pas de lacunes entre ff. 205
et 220 mais des inversions de cahiers. La lecture doit se
faire comme suit : de 205vb (la fu la mortalité moult
grant et grei) à 212ra (gneur assez que devant. Atant
est venuz [Link]). La fin de 212vb dit : Sy orent
conseil que ilz requerraient au roy Urian journee de
traittié sur forme de paix et ils le firent par acord au
tiers jour (= Ars l 27rb). Il convient alors de reprendre
la lecture en 206ra et de la suivre jusqu'à la fin de
211vb : en maniere de continue.» « Monseigneur, dist
Me/usine, ne vous es » (=Ars 131va).
- Vient alors une lacune jusqu'à 219ra. Lor
commence leur dure et amere departie ; ce double feuil
let se temline sur (219vb) : qui vendra a son plaisir.
Sans qu'il n'a, qui se poursuit en 213ra : sy grant
pecheur au monde que Dieu ne soit plus piteux et plus
pardonnable. Cette lacune soustrait donc les exploits de
Geoffroy contre Gardon, l'incendie de Maillezais et la
mort de Fromont suivie de l'explosion de colère de Ray
mond contre sa fantasme de femme.
- Le texte défile normalement jusqu'à la fin de
2 l 8vb : Et adoncques amendaient et croissaient (= Ars
14l rb); suit le f. 219 mal placé, puis vient 220ra qui
s'ouvre sur : salaire et escrire pluseurs lettres et les
scella et envoya a GieujJroy (= Ars 146rb). Une nou
velle lacune est donc ouverte (entre 218vb et 220ra) qui
escamote un nouveau volet des aventures de Geoffroy
le conflit avec Grimant et l'assassinat du comte de
Forez, complété du départ de Raymondin à Rome.
Mais ce n'est pas tout.
item le rov Regnault qui regna moult puissamment en Behaigne, item
Anthoins qui fil/ duc de Lucembourg, item Oedon qui fut conte de la
Marche. item Raymon quifu conte de Forest, item Gieut)roy au Grant Dent
qui Jill seigneur de Lusignen, item en issy Thierry. sire de Partenay, item
Fromot1 leur frere qui fi1 moine de [9vb] Mai//esiéz, lequel Giezdfroy au
grant dent ardy en la dicte abbeye avec l'abbé et cent religieux.
Introduction 55
Ni Harry L. Ward ni la main anonyme qui l'a
corrigé n'indique la lacune entre et de la n 'istera toute
sa vie. »«Ma suer (fin 12vb = Ars 5va) et que en poet
avoir corporellement (13ra = Ars 6ra). En arrachant ce
feuillet, désormais manquant, on n'a éliminé' rien de
moins que l'origine de l'interdit« mélusinien».
Dans sa liste des manuscrits perdus de notre roman,
Léo Desaivre (pp. 148-150) cite l'inventaire de 1469 de
la« librairie» de Philippe le Bon I qui place en septième
position un « livre en parchemin couvert d'aisselles
painturées à manie de draperie d'or, intitulé au dehors
Livre de Méluzine; fermoir et esmaillé des armes de
monseigneur de Créquy et broches de laiton doréz, his
toirié de histoires ; quemenchant le second feuillet
aprés la table : Leur faisait jurer. Et le dernier : De
Dieu et les pugnicions. » (p. 150). Il n'y a pas de doute:
ce manuscrit perdu est bien le n° 4418 du fonds Harley
de la British Library. L'identification a déjà été propo
sée en 1988 par Marc Gil, dans son article« Le mécénat
littéraire de Jean V de Créqui, conseiller et chambellan
de Philippe le Bon; exemple singulier de création et de
diffusion d'œuvres nouvelles à la cour de Bour
gogne» 2• Répertorié, écrit Marc Gil (p. 86), sous le
numéro 1269 de l'inventaire de 1469 et le numéro 1627,
« ce fameux manuscrit décoré des armes de Créqui ( ...)
est maintenant à Londres à la British Library». Pour
1. J. Barrois, Bibliothèque protypographique ou Librairies [Link] du roi
Jean, Charles V. Jean de Berri, Philippe de Bourgogne et les siens. Paris,
Treuttel et Würtz, 1830, 2. Actes du Colloque international « Livre
dans les pays du nord de la France : douze siècles de médiation culturelle>),
Eulalie, n" 1, 1998, pp. 69-95. Né vers 1395 et mort avant mai 1473, le
seigneur de Créqui fut l'un des premiers chevaliers de la Toison d'or en
1430. Sa passion pour les beaux livres enluminés a« laissé quelques magni
fiques et précieux témoignages de l'essor culturel à la cour de Bourgogne
vers le milieu du xV" siècle>), observe M. Gil (p. 70), ajoutant : « Plusieurs
manuscrits de la librairie de Jean V de Créqui sont passés dans celle de
Philippe le Bon avant la mort du duc (inventaire de 1467-1469). » Pour les
goûts esthétiques des seigneurs de Créqui et du duc Philippe le Bon, voir
l'éd. de G. Palumbo, les Trois Fils de rois (Paris, Champion, 2001, CFMA,
139, p. 37) ainsi que « Les enluminures des manuscrits de David Aubert»
(les Manuscrits de David Aubert escripvain bourguignon. Dir. D, Quéruel.
Paris, P. U. de la Sorbonne, 1999, pp. 81-100) de P. Charron et M. Gil.
56 Mélusine
ce qui nous concerne, deux observations méritent d'être
soulignées : la date de la rédaction de ce manuscrit pré
cède 1469; à cette époque, l'inventaire en témoigne, les
lacunes infligées à cette copie (en son début, tout au
moins) existaient déjà. Le style des bordures permet,
sans doute, d'affiner la datation : autour de 1460 1•
9. M = Madrid, Biblioteca nacional, 2148.
Manuscrit (papier) de 246 feuillets, quatre feuillets de
garde (trois précédant le texte, l'un à sa suite). Petit in
folio (270 x 200 mm). Longues lignes (25 par page);
justification 160 x 110 mm. Ecriture plaisante et régu
lière. Ni rubrique (ni espace réservé pour en écrire), ni
illustration dans les espaces destinés à cet effet ; pas de
lettres peintes dans les blancs où elles devaient figurer.
Pas de concordance régulière entre les plages réservées
ici aux illustrations (la dernière est située en 116v) et
les dessins de Ars. Exemple parmi bien d'autres qu'il
serait fastidieux de relever exhaustivement, M laisse un
vide de 85 mm de haut au f. 23v (après dire la dixe
partie de sa douleur), là où Ars lOrb va au paragraphe.
Inversement, alors qu'un dessin orne Ars 102rb (« Je
mariage, l'évêque entre les deux époux ; vue intérieu
re »), aucun espace n'est laissé libre pour le recevoir
dans M I51r.
Le ms commence par : (a)n toutes choses (a en
attente dans le cadre réservé, haut de 4 lignes) commen
cier, il fault appeler le Createur des creatures, qui est
maistre de toutes les choses faictes et a faire. Explicit
(246r) : Et sy se tais! Jehan d'Arras de la noble histoire
de Lusigne (pas de signe de nasalisation). Dieux/ donne
aux trespassez sa gloire / Et au vivant force et victoire
/ Que il la puissent conquerrir / Cy veuil mon histoire
.finer / Amen.
Si ce ms n'est pas lacunaire, il offre une copie expli
citement abrégée des événements peints par les autres
mss. Visiblement, le scribe n'apprécie pas les aventures
épiques et Geoffroy n'est pas son héros favori. En
1. Précision de F. Avril.
Introduction 57
conséquence, il effectue lui-même trois coupures consi
dérables et éloquentes :
- Après avoir évoqué l'arrivée de Raymondin et
Mélusine à Châtelaillon (115v : et s'en vindrent ou cas
tel Aiglon = Ars 45va), M passe directement alL départ
d'Urien et de Guy vers Chypre et résume alors, en
moins d'un feuillet et demi (1 l 5v- l l 6v ; 116v est large
ment occupé par un blanc réservé à une grande illustra
tion), l'ensemble de la guerre de Chypre 1, puis
l'expédition en Arménie, les mariages successifs des
deux frères donc, les nouvelles victorieuses envoyées à
leurs parents ainsi que la fondation de Notre-Dame de
Lusignan par Mélusine. Le ms M ne reprend que six
lignes avant la fin de 116v, à : (/ mq.) istoire dit que
Regnault et Anthoine furent moult joyeulx quant il sceu
rent les haultes et noubles conquestes et victoire que
leurs freres avaient euues sur les paiens (= Ars 75vb).
- Le copiste interrompt également le fil des aven
tures au f. 15l r (= Ars 90va), au moment où un messa
ger venant de Bohême arrive à la cour d'Antoine,
nouveau duc de Luxembourg. M résume alors claire
ment, en un paragraphe distinctement délimité, les
combats sous Prague, la mort du roi Frédéric et le
mariage de sa fille, Eglantine, avec Renaud de Lusi
gnan. Bref, il lui paraît suffisant d'avoir peint les
exploits de l'aîné, les prouesses du cadet - Renaud - ne
lui semblent plus dignes d'intérêt. Le ms reprend alors,
six lignes avant le bas du f. 151r, à (e)n ceste partie dit
l 'istoire que le jour aparut et fut la matinee belle et cler
et le souleil fut moult bel et cler lors l 'espouse fut moult
noblement paree. Ce texte se lit au bas de Ars 102rb 2•
- Ce n'est pas tout. Lassé, avoue-t-il sans fard, de
parler encore de Geoffroy, le copiste suspend sa pro
gression quelques lignes plus loin, au milieu de l'expé
dition d'Irlande (lors de l'intervention discrète de
l. Première bataille navale, rencontre avec le grand maître de Rhodes,
périlleuse mission du neveu du capitaine à Famagouste, victoire des frères
contre les païens, décès du roi de Chypre. 2. A la suite de ce saut narra
tif, inversion de deux cahiers de trois bi-feuiJJets. Le bon ordre est le sui
vant: 152 > 156-158 >153 -155 >159.
58 Mélusine
Philibert de Montmoret, Ars l 06rb) et court directement
au terme de l'épisode (161v) : Et finalement Geuffroy
les mist en sujection a son pere Raymondin et ici me
terray de Philibert et aussy de parler encore de Geuf
froy et commenceray a parler de Raymondin et du conte
de Forest et de Melusigne (= Ars 129va). Ce geste
gomme non seulement les aventures irlandaises de
Geoffroy, mais l'ensemble de sa campagne en Terre
sainte ainsi que le début de son expédition contre le
géant Gardon. Ici, à la suite de Melusigne, M continue
en ces termes, au bas de 161v : L 'istoire nous tes
moingne que Raymondin et Me/usine estoyent en la ville
de Meurvent 1•
La notice de l'Inventario general de los manuscritos
de la Biblioteca Nacional (vol. 6, 1962, p. 60) date ce
manuscrit du xvre siècle et le fait venir de la biblio
thèque du comte de Villaumbrosa. Le filigrane que nous
avons relevé est une fleur de lis couronnée, accompa
gnée d'initiales (J. B.), proche de Briquet n° 7251 (ou
7252) : « 7251 : 29 x 42r. Paris, 1467. A. nat. LL. 398 :
Délib. capit. de St-Germain ! 'Auxerrois. - Voy. Sotheby
(Principia, t. III, p. 36), Paris, 1475; Oxford, 1479. »
Cette copie serait donc des années 1460-1490.
10. V= Vienne, Ôsterreichische Nationalbibliothek, 2575.
In-folio (257 x 340 mm) de 141 feuillets (parchemin
de qualité médiocre), un feuillet de garde précède le
texte. Ecrit sur deux colonnes de 37 lignes. Les ff. 3
(3ra vide) et 4, 10 et 11 sont d'une écriture du
xvme siècle peu fidèle au texte médiéval 2• Deux foliota
tions parallèles : la première à l'encre (xvme siècle, sans
doute); la seconde au crayon (x1xe siècle, quand ont été
1. Contrairement à Brux, M ne va pas, toutefois, jusqu'à escamoter !e
crime de Maillezais, la transgression de Raymond et le départ de Mélusine,
puis la victoire de Geoffroy sur G1imaut et la mort du comte de Forez, son
oncle. 2. Notice de H. J. Hermann, dans Beschreibendes Verzeichnis
der llluminierten Handschriften in Ôsterreich. Leipzig, K. W. Hiersemann,
VIJ/3, 1938, p. 202 a et b.
Introduction 59
élaborées les Tabulae codicum manuscriptorum 1). Les
quatre feuillets rédigés par la main du xvme siècle ne
portent pas de numéros au crayon; erreur au f. 5 qui
devrait être le 3 (au crayon du x1xe siècle) où on lit
«2 ». Double foliotation jusqu'au f. 13 (encre; « 10»
au crayon).
Présente un «avant-texte» original qui s'ouvre sur
une Table des rubriques 2 : l ra-2ra (7e ligne : Ci finist
la table des rebriches). Elles correspondent précisément
aux 35 rubriques de Ars 3• Le copiste, qui commet des
erreurs, a bien écrit trente-cinq rubriques mais ne les a
pas toutes numérotées pour son dernier chapitre, il
écrit : le xxiiii" chappitre. Titres de rubriques régulière
ment différents dans le texte. Suivent alors divers titres :
Cy finist toute l'hystoire de Lusegnen / Cy finist tout
l'acomplissement de ceste presente hystoire j'ay
escripte pour mon trespuissant et excellent prince, mon
seigneur de Berry, duc de Berry et d'Auvergne, conte
de Poictou, d'Estampes, de Boulongne et d'Auvergne.
Et cy apréz seront escrips les nom des tous enfants qui
en sont yssus de la noble forteresse de Luseignen, qui
est fondee en la noble conté de Poictou. Explicit. Ecrite
à l'encre noire, vient une première liste de fils de Mélu
sine, qui débute par une lettrine filigranée : Cy apréz
1. Informations du Dr. E. Irblich, conservatrice au cabinet des mss de
l 'Ôsterreichische Nationalbibliothek, que nous remercions vivement pour
sor. obligeance et son extrême disponibilité. 2. Ci commencent les
rebriches du livre de la tresnoble et tresmerveilleuse histoire de Luselgnen
qui est fondee en la conté de Poictou. 3. Voici les cinq premières
rubriques : commence le premier Comment le roy Helinans vint a la fon
taine et comment il parla a la dame et comment apréz il ot a femme. Le
chappitre deuzieme. Comment le roy Helynaux fut·moult esbahis quand il
vit sa .fèmme ainsi soudainement departir de luy. Le tro/zieme chappltre.
Comment Raymondin occist son seigneur, le conte de Poictlers, quant il
cuidoit fer/r le sengler. (pas d'indication d'ordre) Comment Raymondin
trouva les .ili. dames sur la Fontaine de Soif: Le v' chappitre. Comment les
forestiers, les veneurs et pluiseurs aultres apporterent le conte et le porc
tous mors, le sengler sur un cheval et le conte sur une lictiere, menans
ensemble grans deulx et si tregrant plours que nulz ne les saurait raconter.
Initiales alternativement en doré ou en bleu, sauf un C, peint en rouge
Comment les nopcesfurent.fàictes de Regnault et de Englentine et comment
[Link] roy de Bahalgne.
60 Mélusine
ensement seront contenus les noms et les surnoms de
toute la noblesse 1• Cette première énwnération, termi
née par : Ci finist la tables des rebriches de tout cest
present livre de Luseignen, est suivie par une seconde
série (en rouge) qu'amorcent ces mots: Cy apréz s'en
suivent les noms et les surnoms de tout la noble ligne
qui en sont yssus de la noble forteresse de Luseignen
laquelle est fondee ou noble pais de Poictou. La plus
grande originalité de cette entrée en matière tient, peut
être, au contenu du prologue lui-même 2• Radicalement
différent de celui des autres copies, n'évoquant ni
David, ni saint Paul, il s'ouvre ainsi : Obeissance et
subjection aux princes terriens ou temporelz, évoque
ensuite les fais des roys et des princes seignourissans,
ayans de la police le gouvernement à qui [ 1 vbJ il ajjiert
user de repos convenable. Tesmoingnant le saige philo
sophe Aristote en son livre de Ethiques en disant en
ceste maniere, en seant et reposant l 'ame est sainte,
saige et prudente du commandement. Il se termine, à la
dernière ligne de 2vb, par : Aux mandemens de ce/lui
prince (le duc de Berry) ay voulu obtemperer et obeir
en recepvant de lui un petit livres qui estoit en français
du chasteau de Luseignen, qui desclaire et monstre la
fondacion et des fondeurs la prudommie, lequel livre en
plain et rude stille de latin en français, j 'ay translaté.
Deux lettrines historiées. C(i commencent les
rebriches du livre; l ra) et O(beissance et subjection ;
2va). Lettre peinte or sur carré fond grenat filigrané
1. Et tout premierement le roy Urien qui regna en Cipre I Item le roy
Guion qui regna en Armenie / Item le roy Regnault qui regna en Behaigne
I Item Anthoine qui fut duc de Lucembourc / Item Odon qui fi1t duc de
Danemarchel [2rb] !rem Raymon conte de Forestz ! Item [Link] Raymon
Gieffi"oy au grant dent a Luseignen I Item par le cas pareil fist Thierre a
Partenay / Item en yssi Fromont. leur .frere, qui fitt moyne de Maillesiez.
lequel Gief/roy au grant dent ardra a tout l'abbé et couvent, qui estait en
nombre total cent et un religieux, dont ce fut moult grant pitité et de le
raconter. comme nous raconte 1 '.vstaire cy en avant. ()1 .fènissent les noms
et les sernoms des en/ans. Dans la seconde liste, Odon devient duc de
Danemarche. 2. Il était fréquent d'enrichir un ms. quand on le faisait
copier sur parchemin, en lui ajoutant un prologue et des rubriques et en
retouchant sa forme générale. Voir, pour un ms de la même époque mais
d'un milieu différent, l'introduction de l'édition de G. Palumbo, p. 37.
Introduction 61
blanc, cadré de noir; à l'intérieur, écusson bleu dont la
figure centrale est effacée. Initiales des chapitres, alter
nant bleu et doré, avec décorations fleuronnées, rouge
et noir 1•
Venu de la bibliothèque du prince Eugène de
Savoie, le manuscrit est entré dans celle de Vienne
en 1737 ou 1738. Cachet de la Bibliothèque Impériale
de Napoléon aux ff. 1 et 148 2. Selon H. Hermann,
l'écriture « bâtarde française » et ce ms seraient du
milieu du xv0 siècle.
11. Ste = Edition Adam Steinschaber 3.
Nous prendrons également en considération ce texte
imprimé. Edition princeps de notre roman, il offre éga
lement l'avantage, compte tenu de l'année de sa publi
cation, 1478 (en août), d'offrir une copie contemporaine
de celle de certains des manuscrits évoqués ci-dessus et
qui présente des variantes intéressantes. Il s'agit du pre
mier ouvrage illustré imprimé en langue française. In
folio de 193 feuillets ornés de soixante-trois gravures
sur bois en pleine page. Première et dernière page
blanches. Caractères gothiques. 32/33 longues lignes
par page. Espaces de trois lignes pour les lettres initiales
restés blancs (pas de lettres d'attente).
Pas de signature. Sans titre. Incipit : En toutes œuvres
commencer on doibt toute premierement appeler le nom
l. Voir H. J. Hennann. p. 202 b. 2. Ayant remarqué que le « 4 »
(encre x1x' s.) du f. 7v est tout à fait différent de celui du chiffre « 140 »
(en bas, à droite) du feuillet correspondant, le Dr. lrblich suggère que ce
dernier pourrait avoir été écrit à Paris, quand le ms était à la Bibliothèque
impériale, de 1809 à 1815. 3. Pour éviter la confusion des sigles (B,
Brux, Br pour Brunet comme chez LS), nous renvoyons à l'édition
Steinschaber avec l'abréviation Ste. A la suite de L. Desaivre (1888) et de
B. Woledge ( 1954), L. Harf-Lancner recense les 22 éditions anciennes du
roman de Jean d'Arras (1988). Pour les éditions flamandes, espagnoles,
danoises, suédoises et tchèques, voir L. Desaivre, pp. 265-268. Pour les
traductions anciennes (anglaises, allemandes et espagnoles), se reporter à
celle que C. Lecouteux donne de la Mélusine de Thüring de Ringoltingen.
Paris, Champion, TCFMA. 59, 1999. Voir également LS, p. XIII, pour la
traduction anglaise des années 1500. Pour les éditions et adaptations
modernes, lire B. Woledge et R. Bossuat (Manuel bibliographique, 1951,
op. cil., p. 394).
62 Mélusine
du Createur des creatures. qui est vray maistre de
toutes choses faictes et à jàire. Explicit : Et icy se taist
Jehan d'Arras de l 'istoire de Lusignen. Et vueille Dieu
donner aux trespassez sa gloire, et aux vivans force et
victoire qu 'ilz la puissent bien maintenir. Suit l'achevé
d'imprimer : Cy finist le livre de Me/usine en français
imprimé par Maistre Adam Steinschaber natif de Suin
furt en la notable cité de Geneve. L'an de grace mil
.CCCC LXXVIII. ou mois d'aoust.
Seul exemplaire complet : celui de la Bibliothèque de
Wolfenbüttel (Brunswick). Il est reproduit en fac-similé
dans l'ouvrage paru aux bons soins de la Société suisse
des bibliophiles (Berne, 1924). La publication de Charles
Brunet donne également le texte édité en 1478 1 , c'est
de cet ouvrage que nous citerons désormais les pages.
Louis Stouff juge sévèrement l'édition de Steinschaber,
déplorant notamment que trois passages étendus et d'un
grand intérêt aient disparu : la digression sur les sept
arts libéraux; les adieux de Geoffroy la Grand-Dent au
soudan de Damas et le retour des frères dans leur royau
me; l'apparition de Mélusine sur la tour de Lusignan
trois jours avant la mort de Raymondin et les préparatifs
de ses obsèques 2•
12. R = Fragments Rosenzweig.
Nous avons placé à la fin ce document qui ne nous
servira guère mais que l'on ne pouvait passer sous
silence. En faisant l'inventaire d'anciens registres
paroissiaux d'une commune du Morbihan - Moustoir
Remungel - l'archiviste Louis Rosenzweig a eu le bon
heur de découvrir « une couverture en parchemin (... )
1. Mélusine par Jehan d'Arras. Nouvelle édition, conforme à celle de
1478. revue et conigée. Paris, Jannet, Bibliothèque elzévirienne, 1854.
Observons cette remarque pertinente : « l'édition de 1478 contient le plus
ancien texte connu, ( ...) elle renfenne une partie des prouesses de Geoffroy
à la Grant Dent, qui ne se trouvent pas dans toutes les autres éditions »,
p. 7. 2. Il relève d'ailleurs une omission supplémentaire (p. 234) - et
après lui L. Hart�Lancner la remarquera (1988. p. 356) - : l'hommage du
sultan de Damas à son valeureux adversaire Geoffroy (Ste 323, Ars I 25vb
l 26vb).
Introduction 63
feuille manuscrite d'un roman de chevalerie ayant tous
les caractères du x1ve siècle». Localisation actuelle :
Archives départementales du Morbihan.
Sans en faire la moindre description ni donner
quelque indice que ce soit, il en recopie les . parties
lisibles qu'il publie dans le Bulletin de la Société po�v
mathique du Morbihan daté de 1871 (pp. 53-59). L'ar
chiviste avait auparavant établi le lien de sa trouvaille
avec « deux romans (...) qui ont pour titres : Mélusine
et Geoffroy à la Grant-Dent» (p. 53). Cette découverte
le conduit à conclure sa transcription d'une affinnation
hardie : « Les fragments que vous avez sous les yeux
proviennent d'un manuscrit absolument inédit (...) ce
manuscrit est bien certainement antérieur [à 1387] ;
l'examen de l'écriture ne peut laisser aucun doute à cet
égard.» Dans un compte rendu de Romania, Gaston
Paris n'a pas caché son scepticisme. La datation propo
sée lui semble singulière et, si la langue des fragments
lui paraît bien celle de la fin du x1ve siècle, « il nous
semble fort malaisé», ajoute-t-il, « de déterminer la
date d'une écriture avec la rigueur qu'y met M. Rosen
zweig» 1•
La transcription de Louis Rosenzweig sauve de l'ou
bli deux fragments du roman de Jean d'Arras qui enca
drent le victorieux passage de Geoffroy en Terre sainte.
Le premier relate les conditions de son arrivée à Limas
sol, le second la fin du conflit avec les Sarrasins, le
pieux séjour à Jérusalem et les fêtes sur le chemin du
retour.
l. 1872, !, pp. 505-506. Pour des détails complémentaires sur ces
extraits, se reporter à la page 83.
64 Mélusine
TRADITION MANUSCRITE,
CHOIX DES MANUSCRITS DE BASE ET DE CONTRÔLE
La comparaison de ces onze copies et de l'édition
princeps de 1478 s'inscrit dans une double perspective :
mettre en lumière les filiations qui autorisent à les asso
cier - ou non - et, ainsi, tenter de voir comment a vécu
la tradition manuscrite de notre roman jusqu'au moment
où il nourrit les éditions imprimées ; chemin faisant,
s'efforcer d'évaluer ces textes pour justifier le choix
d'un manuscrit de base et de ceux qui en pennettront le
contrôle. La collation effectuée persuade de ne pas par
ler de deux rédactions divergentes 1• Les douze narra
tions sont suffisamment fidèles pour que l'on puisse
suivre sans peine leurs déroulements parallèles. Quand
elles ne sont pas lacunaires, elles racontent, en effet, des
péripéties identiques, aux déplis chronologiques et aux
contenus figuratifs et thématiques équivalents. De ce
tronc commun partent toutefois deux rameaux. On dis
tinguera donc deux grandes familles : d'un côté, sept
témoins (a : Ars, A, R, D, V, H, Ste), de l'autre (Il)
quarre mss : C, Brux, E et M; reste, dans une position
marginale, le ms B. Ces deux ensembles 2 ne dérivent
pas d'un manuscrit connu qui serait leur ancêtre
commun; on ne peut pas dire, en d'autres mots, de quel
manuscrit (0) procèdent les douze documents consi
dérés et on ne peut que supposer son existence.
Ces premières affirmations s'appuient sur les data
tions approximativement bornées ci-dessus, sur les
nombreuses variantes que l'on découvrira en fin du
document ainsi que sur les arguments qui suivent. Une
référence significative, tout d'abord : dans le prologue,
le texte de saint Paul est, sans exception, nommé Epistre
1. Sauf pour ce qui concerne Je prologue de V, nettement dissemblable
de tous les autres. 2. Les critères matériels ne sont pas les plus probants
pour établir cette distinction : un seul ms est enluminé. les espaces réservés
aux rubriques (non écrites) se voient aussi bien dans A que M; quatre copies
possèdent des lettrines peintes : deux appartiennent à a (Ars et V), deux à
J3 (C et Brux); les lettres majuscules peintes en rouge se découvrent aussi
bien en B et D (a) que dans le manuscrit de Bruxelles.
Introduction 65
aux Romains dans a, Lettres aux Romains dans 8 1•
Regardons maintenant quelques divergences grammati
cales notables. Les écarts paraissent au sein du groupe
verbal : la réaction de Raymondin à l'interpellation de
Mélusine oppose toujours il fremist (a) à il tressault
(8) 2 ; pour les membres de a, le chevalier de la Tour
Poitevine trouve Geoffroy ferme a l'escrime, ceux de 6
le jugent unanimement ferme contre le coup 3 ; ils
paraissent également dans les constructions syntaxiques
(par exemple, l'interpellation de Josselin par Raymon
din est directe en a, indirecte en 6 4). Si les substantifs
sont très généralement partagés 5, les qualifications sont
plus changeantes : les lamentations du roi Elinas sont
griefs (ou grans) dans a, elles sont toujours, au moins,
piteuses dans 8 6 ; les sujets des pays conquis sont soit
durs ou debonnaire, soit doux ou rebelles 7• Les copies
de a sont les seules à qualifier le géant Gardon de
meschant(e) creature quand celles de 6 le traitent col
lectivement de grant /au(o)quebaut 8• Eleneos a une
signification en français dans a, cette langue n'est pas
précisée en 6 9•
Pour peu que l'on regarde de près la première famille
(a), on constate que, malgré leur forte solidarité, Ars,
A, D, V, H et Ste présentent certains écarts, relativement
distinctifs pour ce qui concerne D. Ils conduisent à iso
ler deux sous-groupes au sein de a.
Les copies V, H et Ste composent une sous-famille
soudée. Plusieurs particularités clairement distinctives
la différencient du sous-groupe réunissant Ars et A,
1. Citer les douze copies serait d'une lourdeur excessive, nous ne renver
rons qu'à deux témoins, variables, de chaque famille, en favorisant Ars pour
des raisons justifiées dans un instant. Ici : Ars l va. D l v. E Ir, M 2v.
2. Voir var. 7. 3. D 260v, V 136ra. E 135r, Brux l 84r. Voir var. 53.
4. Ex. A 26r : Et ad ce respondy Remondin : « il en a bien cause d'en
parler! ». C 24r et Brux 40r : Remondin dist que Josselins al'Oit bien
cause d'en parler. 5. Encore que, chez tous les membres de la première
famille, Josselin soit accusé de savoir la querelle - comme par B 43v -, la
cause, pour les témoins de 8 (C 24r, Brux 40r). 6. Ars 5ra, E 4r, H
12va. 7. Ars 44vb, Ste 125 (de bonnes aises). C 39r, Brux 59v.
8. A 109v, V l 14ra. C l 14r, E 113v. 9. D 6v (/atinfrançoys), H 12rb.
Brux 6v, M IOv.
66 Mélusine
notamment ces forts indices d'homogénéité qui valent
d'être signalés en premier : la liste des glorieux fils de
Mélusine clôturant le prologue à l'instant où le récit
va s'enclencher 1, et l'accumulation de nombreuses
rubriques (sauf D). Cette filiation ne pouvait être aper
çue par Louis Stouff qui ne considérait que les mss de
Paris. Mais les traits qui caractérisent, à ses yeux, l'édi
tion de 1478 - l'emploi de l'adverbe adonc, les formes
amiral, caliphe - peuvent être également attribués à D,
V, H (et B en l'occurrence 2). Le recours massif à l'ad
verbe adonc/adoncques est, en effet, un véritable tic des
copistes des mss de Vienne et de Londres. Alors que
Ars 5ra l'ignore, H 12vb, par exemple, écrit Adoncques
devant les barons d'Albanie lui donnerent a femme une
orpheline ; également, H l 90ra : Adoncques s'en vont
aborder ensemble pour Ars l l 6va : Lors se vont abour
der ensemble. Nous compléterons ces premiers éléments
d'un choix de leçons, exclusivement données par D, V,
H et Ste : alors que dans Ars 8va les merveilles divines
sont merveilleuses, pour D 1 l r, V 8va et Ste 30, elles
sont (au moins) grandes: seuls, les membres de notre
quatuor écrivent et ceulx de son haste! (var. 8); si, pour
Ars, Josselin a bien cause d'en parler (28va; voir n. 4,
p. 65), il a bien raison pour D 41v, V 27rb, H 53rb et
l. Malgré leur originalité, ces générations ne brisent pas l'unité des
documents comparés. Il ne s'agit pas en effet d'une innovation radicale des
membres de a2, inconnue des autres mss. Ceux-ci les annoncent en creux
juste à la fin de leur prologue, dessinant ainsi la place exacte où les textes
de a2 les introduisent. Par exemple, Ars 2va : Et me orréz declairer la
noble lignie qui en es/ yssue qui regnerajusques en /afin du monde, selon
ce qu'il appert qu'elle a regné jusqu'a ore. Ars ne s'interrompt pas pour
produire la généalogie annoncée et poursuit : Mais pour ce que j ·ay premie
renwnt [2vb) commencé a traictier des faees. Par ailleurs. on note bien
également dans nos mss (quand ils ne sont pas lacunaires) une liste généalo
gique à l'épilogue de leur récit, comme dans Ars I57vb: Et dist l'.vstoire
que le roy Uriien regna mou/1 puissaumen/ en Chippre et ses hoirs aprés
lui, et Guion en Armenie, et Regnault en Bahaigne et ses hoirs ont regné
puissaument aprés lui, et Anthoine en Lussembourc et ses hoirs apréz lui.
et Œudes en la Marche, er Remond en Forests et [Link]"oy a Lusegnen, et
Thierry a Parthenay. Et cy jine la vraye histoire de la noble lignie de
lusegnen en Poictou. 2. Ce qui a conduit LS (p. IX) à noter que « le
texte [de B] paraît se rapprocher de celui de l'édition de 1478 ».
Introduction 67
Ste 86 ; dans nos quatre mss, (H)orrible corrige à juste
titre Eudes (corr. à 139rb, iefra).
Quels liens nouent ces quatre copies entre elles ou
avec d'autres témoins? La variante 12 est riche d'ensei
gnements. Semblable à Ars, V 30ra propose : que nul
ne Just si hardy qui par/ast mot ne fist signe nul. H 58va
et Ste 94 affirment leur solidarité : le premier écrit qu'il
ne fut sy hardy qu'il [58vb) parlast mot ne feist signe
aucun; l'imprimé : que nul ne fut si hardi qui parlast
mot ne fist signe aulcun. D 47r abrège : que n'y eust
homme qui parlast nefeist signe. L'indéfini (signe) nul
plutôt que aucun est un premier indice, fragile certes,
d'une certaine proximité de Ars avec l'un des membres
de ce sous-groupe, V, sans toutefois que l'unité de cette
sous-famille soit entamée 1• Avançons des arguments
plus solides. On constate, entre ces deux témoins, cer
tains rapprochements lexicaux plus fréquents que ceux
qui ajustent Ars à d'autres copies de ce sous-groupe. Ils
seront soulignés dans cet exemple, venu de la variante
28. Ars 60vb : raison que je le vous merisse a mon
pouoir, ( ...) combien que je ne le pourroye assouvir a
la value ; V 55rb : rayson que je vous le merisse a mon
pouoir, (...) combien certes que je ne le pourroie assou
vir a la value; H 124vb: raison que je le vous remercie
a mon pouoir ( ... ) combien certes que je ne le porroie
acomplir a la value 2• Argument supplémentaire de
poids : V est le seul manuscrit dont les rubriques, moins
nombreuses que celles de ses « confrères », sont quasi
similaires, dans leur contenu et leur nombre, à celles de
Ars. On ajoutera que les leçons de H paraissent posté
rieures à celles du ms de Vienne qu'elles rajeunissent 3.
1, Nous faisons donc l'hypothèse que D, H et Ste ne dérivent pas
de V. 2. Ste 166: raison queje vous merite à mon povoir. (... ) combien.
certes, que Je le pourroye accomplir à la value. 3. H réorganise la syn
taxe complexe de Vet présente une orthographe relativement moderne. Pour
V 85ra: [Link] escarmouchier souvent( ... ) et griefve de son pouoir moult
ceulz qui estaient dedens qui moult lentement se deUendoient, de grant
paour, on lit dans H 160va : il fait escarmouchier souvent ( ...) et grever de
son pouoir. H coupe alors la phrase, après avoir effacé les deux moult :
Ceulz qui estoiem dedens lentement et lachement se de[fèndoient pour la
grant paour. Ces deux traits se retrouvent exactement dans Ste 253. Parfois
68 Mélusine
Il est alors tentant de rapprocher H et Ste. Harry L.
Ward y invite 1 : The present copy [H] substantially
agrees with thefirst printed edition, which was printed by
maistre Steinschaber, natif de Suinfurt, in Geneva, 1478,
and has been reprinted in the Bibliothèque Elzévirienne,
edited by Ch. Brunet, Paris, 1854, Nous serions plus pru
dent. Certes, nous venons de le dire, plus proche de Ars
que les autres membres de cette sous-famille, V se sépare
sensiblement parfois de leurs leçons communes ; certes,
H et Ste offrent un nombre non négligeable de similitudes
originales et distinctives. Harry L. Ward n'a pas manqué
de les relever, nous les compléterons de celles-ci : ces
deux textes présentent des indices formels analogues 2, ils
sont les seuls à partager certains choix lexicaux (par
exemple, à dire que le roi Elinas estait rassoté 3 et à élire
l'indéfini aucun à la fin de l'énoncé mentionné à l'ins
tant: nefist signe). Mais il convient de modérer l'ampleur
de cette identification. L'éditeur de Sten' avait sans doute
pas seulement la copie de H sous les yeux. Certains
noms 4, certaines leçons ne sont connus que de V et Ste 5
ou bien, on y reviendra, de B et Ste : les sept ans de souf
frances d'Elinas 6, la terre de Ybernie 7; il arrive enfin
le copiste de H intervient en inversant les qualificatifs de V. Pour V 6ra :
jusques au jour du hault juge qui pugnira les maulx et exaucera les bons
en leur vertus, H l 3rb écrit : jusques au jour du hault jugement, que Dieu
pugnira les maulx et exaucera en leurs venus les bons. V 9vb : Et le conte
qui moult savoit de la chasse, devient en li 20rb: Et le conte qui savoit
moult de la chace.
I. 1883, op. cit., p. 689. 2. Les alinéas marqués d'une lettre peinte
dans Ars sont communément ignorés par H et Ste. Exemple : Ars 24ra :
Amis, dist la dame, c'est raison= H 46ra et Ste 75 ; le même texte (Amis(v),
dis/ la dame, c'est bien raison), noyé dans la masse du paragraphe, n'y est
indiqué par aucun signe distinctif. 3. H 12va et Ste 21. Ars 5ra et A 4v:
qffàlléz comme B Sv (affolé) ; D 6r et V 5rb : qffà(u)latés. 4. Henry de
Li(e)on, notamment; Hervy de Lean pour li. 5. H 20rb : l'alumelle de
l'espié eschappa en g/ich;nt par dessus. Ste 34 = V l lvb: l'alumelle de
I 'espié eschappa par dessus. 6. B 8v, Ste 21. Tous les autres mss disent
huit (.viii.). 7. B 9r, Ste 21. Albanie pour les autres copies. On lit dans
le Livre des merveilles du monde de Jean de Mandeville: Et puis est Alba
nie moult grant roialme et est appeliez Albanie pur ceo qe les gentz sont
plus blancz assez qe as autres marches la entor. ( ... ) Et puis après est
Hircanie, Baccarie, Hiberie et mouz des autres regions. Ed. C. Deluz, 2000,
op. cit., p. 287.
Introduction 69
que, H s'affiliant à V, Ste se retrouve seul: H 16ra et V
7va ont l'exclusivité d'une information étonnante que les
autres témoins, et notamment l'édition princeps, igno
rent: (le comte Aymeri fut grant pere du loyal saint Guil
laume) qui fiit conte de Poitiers 1• Distribution identique
à la lecture des « générations » des fils : contrairement à
H et V (et B), le texte imprimé, qui a peut-être connu un
manuscrit contaminé, supprime (p. 15) toute référence au
comte de la Marche comme à Horrible 2• On sera enclin à
tirer de ces remarques l'enseignement suivant: tout en
étant plutôt proche de H, Ste connaît la tradition manus
crite incarnée par V (et, on le verra, B).
Quelle place réserver à D, seul manuscrit de ce
groupe où les générations et les rubriques font défaut,
comme dans le sous-groupe qui vient ? Ce texte est une
mauvaise copie du modèle dont s'inspirent ces trois
« frères », avec qui, disons-le tout de même, ils parta
gent les leçons qui les distinguent de Ars et de A et
que l'on vient de lister (ceulx de son hostel, grandes
merveilles), etc. Détail significatif, en son f. 6v, ce ms
déclare que Aleneos, (...) qui vault autant a dire en latin
françoys comme « montaignie jlorie ». Si le copiste
n'écrit pas véritablement en latin-français, sa langue est
fréquemment incorrecte et semble le « travail d'un
manœuvre pressé de finir sa tâche 3 ». Non seulement sa
graphie et son orthographe paraissent peu soignées 4,
mais ses leçons, qui prouvent des difficultés de compré
hension (ou de restitution), ne paraissent pas toujours
dignes de foi. Exemples : D 3r, Mais pour ce que j 'ay
1. Ste 27 : fut grand pere saint Guillanen qui fùt conte. 2. H 9rb :
item Œdon qui fùt conte de la Marche ( ... ), item Fromon leur frere qui fù
moine de [9rb] Maillesiéz, lequel Gieufji'oy au grant dent ardy en la dicte
abbeye avec 1'abbé et cent religieux. V 2ra : Item Odon qui fùt duc de
Danemarche I [2rb] ( ... ) Item en yssi Fromont, /eurfrere, qui fut moyne
de Mail/esiez, lequel Gie:ffroy au grant dent ardra a tout l'abbé et couvent,
qui estait en nombre total cent et un religieux, dont [Link] moult grant pitité
et de le raconter, comme nous raconte l '.vstoire cy en avant. Rappelons
que cette liste se trouve en B 4v. 3. LS, p. XI. 4. Ou marquées
de régionalismes. « Les a pour les e : poullaigla, poutansa, (...) enfin le
redoublement des consonnes : ?perfection. Barsellone, Llusignen. » LS,
p. Xl.
70 Mélusine
premierement comancer a traictier des femmes (au lieu
de jàes), je vous vouldray dire dont celle femme (avec
un signe de nasalisation sans ambiguïté) vint ; égale
ment: Et Resmondin luy respond appertement: « Faulx
trestre, il ne dist pas mal de tel cas qui dit verité ! »
[42r] Et lors Josselin (au lieu de Raymondin) derechief
Les omissions - les sept arts libéraux ne sont que six
(9v) 1 - s'ajoutent à quelques erreurs grammaticales,
comme au f. 176v : Et avoyent juré qu 'ilz feroyent le
roy Urien mourir en croix et sa femme et enffans
ardoyent. Illustration caractéristique, cette phrase de D
20lr : Et demoura [Link] troix ans (pour jours) ou
Sepulcre. Et les aultres s'en allerent (les autres mss lis
tent les personnages qui, au contraire, viennent rejoindre
Geoffroy). Privé de certains caractères externes signifi
catifs du sous-groupe de mss, tout en partageant avec
eux des leçons coajonctives et en manifestant, par ail
leurs, des variantes exclusives 2, D semble s'inspirer
d'une tradition contaminée et/ou remaniée. On en tien
dra compte dans le classement final.
Considérons maintenant la copie de la bibliothèque
de !'Arsenal et le ms A avant de tirer un premier bilan.
Ars se recommande d'emblée pour ses nombreuses qua
lités, on y reviendra. L'ancienneté qui lui est justement
reconnue en fait, sans doute, la copie dont la date d'exé
cution est la plus proche de celle de la composition de
l'œuvre. A bien des égards, le témoignage de A est
étroitement lié à celui de Ars (noms de protagonistes,
de localités, précisions temporelles, listes de matériel
guerrier identiques). Ce paragraphe du prologue de Ars:
David le prophete dit que les jugemens et punicions
[ 1 va] de Dieu sont comme abysme sa,rs rive et sans Jons
et n'est pas saige qui les cuide comprendre en son
engin. Et croy que les merveilles qui sont par universel
1. Car il oublie la physique. Le copiste doit parfois se corriger : en 14r,
il rajoute dans la marge du bas le verbe qu'il a omis : (Et Reymondin)
jremist (tout ainsi). Pas de verbe dans cette phrase de D l 78r : Et celle qui
fùst moult saige : « A lés savoir queulx gens ce sont. » 2. Comme, en
210v: (Geoffroy et le soudan se/eussent entrebaisiéz) tant avoyent prins
grant amour ensemble.
Introduction 71
terre et monde sont les plus vrayes, comme les choses
dictes faees comme de pluseurs autres est copié terme
à terme par le ms A 1• Celui-ci pousse le scrupule j 1squ'à 1
partager avec Ars un certain nombre d'erreurs, ce qui
ne manque pas de soulever quelques difficultés pour le
choix d'un manuscrit de contrôle. On pense, parmi des
dizaines d'exemples, à l'énoncé vous !y devéz donner
don pour donner nom 2, aux noms de protagonistes,
erronés dans les deux manuscrits (admirai de Baudas
pour de Damas; le conte Aimery pour Bertrand 3) ; aux
inversions erronées de substantifs (damoiseaux pour
damoiselles et inversement 4) et à l'absence partagée de
formes verbales, comme estoit (le dit roy 5). Bref, A est
un ms respectueux et fidèle de la tradition incarnée par
Ars et qui présente l'avantage d'offrir, dans la grande
majorité des cas et une fois les erreurs conjonctives
écartées, les leçons correctes correspondant aux fautes
ou aux omissions de Ars. Ici, dans arriverent es paveil
lons et fut le conte logié, il indique le verbe fut ( l 7r)
qui manquait dans Ars (18vb); là, le manuscrit A 68r
écrit voulenté (accomplir) quand Ars 78vb est muet 6•
Mais, le cas n'est pas rare, il arrive que les leçons de
Ars valent bien celles de A. En 1v, ce manuscrit dit :
(mais y penser) sans (n'a guère de sens; et dans Ars
1va) soy esmerveiller et en soy esmerveillant; A 26r :
Et Remondin lui respondy : « Par foy, (omission de
appertement présent dans Ars 28vb) 7• En conséquence,
l'idée d'unir ces deux mss dans un sous-groupe s'im
pose légitimement. Voici deux nouveaux exemples des
différences qui les séparent solidairement des autres
1. [ 1 v] David le prophete dit que les judgemens et punicions de Dieu
sont came abisme sans rive et sans Jons et n'est pas sage qui les cuide
comprendre en son engin. Et croy que les merveilles qui sont par univer
selle terre et monde sont les plus vraies comme les choses ditesfaes comme
de pluseurs autres. 2. Ars 23va = A 11 v. 3. Ars 72ra = A 63r: Ars
158vb = A 133r. Voir p. 79 et n. 2. 4. Ars 87ra = A 74v. S. Ars
90vb - A 77r. 6. Observons que A écrit en lettres les chiffres romains
de Ars. A 94v: [Link], qui avait cinq ans (Ars l 15ra); A 105v: le maistre
les festoya quatre jours (Ars l27vb). 7. Sans parler du nombre nonnal
d'erreurs du copiste, comme ( 135r) : Quant le chevalier (pour Gieffroy)
apperceust le chevalier (Ars 160va}.
72 Mélusine
copies de a. Le roi des Bretons offre des terres quali
fiées, dans Ars 39ra et A 35v, par une précision « archaï
sante » : (toutes les terres) enhannables ; pour V, H et
Ste, ces terres sont arables 1• Si dans Ars 124rb et A
102v, Geoffroy ne prise pas un chief d'ail pourry le
soudan et son dieu, D 195r, H 202va et V 107rb admet
tent ensemble : ung chien pourry 2•
Le choix de la copie qui pourrait servir d'assise à
notre édition commence à s'éclairer. Complétées de
certaines caractéristiques mises en lumière lors de la
description des manuscrits, les remarques précédentes
conduisent à constater l'instabilité des représentants de
la première sous-famille (D, V, H et Ste). Relativement
récents, ils ont sans doute été exposés aux aléas des
remaniements et des contaminations qui naissent de la
distance avec les copies les plus anciennes 3• Avec son
prologue excentrique, les leçons peu sûres qu'offre la
main du XVIll e siècle, la qualité modeste de son texte 4,
V ne peut servir de socle à notre édition. Bilan identique
pour H, pénalisé par ses importantes lacunes. On rappel
lera également l'instabilité et les oublis propres à D et
les notables omissions exclusives de Ste 5. Bref, aucune
de ces copies ne peut, nous semble-t-il, servir de base
solide à une édition. Louis Stouff portait également une
appréciation sévère (p. XII) sur Ste : « des erreurs, des
longueurs, un langage exagéré ». Adouci, ce jugement
peut être étendu sans peine aux trois mss que nous
avons joints à Ste. Le sous-groupe Ars-A offre de meil
leures possibilités, le manuscrit de l 'Arsenal tout parti-
l. Voir var. 14. D 58v gomme l'adjectif: toutes les terres qui cysont envi
ron derny lieu. 2. Comme Ste 326. Sobre, B 150r simplifie: Par la dent
Dieu, disr Geuffroy. tantost le congnoistra. La substitution de chien à chie{
(d'ail) vient-elle d'une mauvaise lecture de la consonne finale de chie/'?
3. Les leçons de V (!Orb-! Ira; et celles de H 20vb-22va) confirment
les « rajeùnissements de la langue, communs à ce manuscrit [B] et au texte
de l'édition princeps» établie par L. Harf-Lancner (1988, p. 354).
4. Reconnue, avec une rigueur qui paraît excessive, par H. J. Hermann :
Unbedeutende eü!f'ache nordf'ranzosische Arbeit. 1938, op. cil., p. 202.
5. G. Paris la juge durement : « l'édition de Brunet, faite sur un texte
unique et mauvais, est pleine de fautes, et très souvent inintelligible : ce
roman aurait besoin d'être revu avec soin sur les manuscrits», 1872, p. 506.
Introduction 73
culièrement : en portent témoignage son ancienneté et,
donc, sa proximité avec les premières rédactions, son
lexique figuré 1, sa facture soignée, son écriture régu
lière et nette, la présence ininterrompue de dessins, la
division en chapitres annoncés par des mbriques cohé
rentes avec le texte, et l'absence de toute déficience nar
rative 2.
A l'écart des deux sous-groupes, tout en appartenant
à la famille a, le manuscrit B n'est pas facile à apparier
et sa position généalogique est équivoque. Cette copie
se détache de l'ensemble du groupe a de deux façons :
par sa tendance affirmée à offrir une versio brevis et par
ses leçons très spécifiques. Ce ms en effet n'abrège pas
ses confrères en respectant leurs leçons. Alliant parfois
des attributs marquants des deux familles (génération
des fils, comme a2 ; apport de certaines leçons propres
à 6), il fournit un texte remanié et indéniablement singu
lier 3. B offre parfois une véritable réécriture au point
que, dans certains cas, son texte n'est comparable à
aucune des onze autres versions. Il est original dans sa
forme 4 comme dans son expression concise. Le rédac
teur s'est inspiré des procédés stylistiques de l'abbre
viatio et, sans changer les contenus des récits qui
1. Des dizaines de termes et d'expressions pourraient être cités. Notons :
le1•riers et a/ans (7vb), courree a alun (14va); lefaulx du corps (7l va),
descuerre la cité (96vb). L'expression: seflstjigurer du hault et du grant
de /1.i (l57va) devient, dans V l34vb. H 239rb et Ste 403: [Link]
( ... ) la longueur du haut et la grandeur de lui; comme il se doit, B 188r
l'escamote (var. 52). 2. On notera désormais al, la sous-famille qui
unit Ars et A ; a2, le quatuor D, V, H et Ste. 3. « Diffère essentiellement
des précédents», écrit L. Desaivre, p. 147. 4. Contrairement à celles de
V, ses soixante-quatorze rubriques ne correspondent pas toujours aux titres
de Ars. Par exemple, on lit dans B ( 122r) une rubrique commençant par :
Comment le roy Selodus, Anthoine le duc et Regnault et le duc Oddo cheval
cherent en ordonance, ouvrant elle-même sur un début de chapitre écrit en
capitales : LE DUC ANTHOINE chevauchoit en belle bataille. Dans Ars
(97rb), le chapitre correspondant s'ouvre par une majuscule peinte, et on
peut lire une version plus étendue : Et quant le roy Selodus apperçoit que
ses gens reculoient ainsi, si en fu moult doulent et ot grant merveille pour
quelle cause ceulx de dedens avoient reprins tel cuer. Mais par temps sera
plus courrouciéz que devant! Car le duc Anthoine chevauche, banniere
desploiee, en belle bataille.
74 Mélusine
demeurent, globalement, identiques à ceux des autres
manuscrits, B fait bref 1• Il condense en supprimant par
fois un ou deux mots (soulignés ici dans un passage de
Ars) qui précisaient les circonstances de l'action: [2vb]
il chassait en une forest pres de la marine, en laquelle
(orest il avait une moult belle fontaine. En ce moment
print grant soif au roy Elinas et tourna son chemin vers
la fontaine ; B Sv : il chassait en une JOrest pres de la
marine ou il y avait une belle fontaine ; en ung moment
prist grant soif Les décalages peuvent être quantitative
ment plus abondants 2 ou prendre un tour plus qualitatif.
L'illustration suivante voit disparaître le vocabulaire
technique des armes. Là où Ars précise : La commença
grant ejfroy de canons et d'arbalestres, d'archiers, de
gect de pierres et de coups de canons et, quant vint a
l'aborder, la [l 16va] veissiéz gect de lances et de
dardes d'archigayes. Lors se vont abourder ensemble.
La veissiéz fiere occision etfiere meslee !, B s'en tient
à: [14l r] La eut grand occision etfieres chevaleries ! 3
Autres gages de sa particularité : l'introduction de per
sonnages inconnus par l'ensemble des autres copies; en
Sv, par exemple, Florimont est pere du pere d 'Alixandre
(son arrière-grand-père dans le roman Florimont), au
t. Comme l'annonce cette comparaison avec Je sous-groupe a2 (voir
var. 6). B 16v écrit : l'alumelle cou/la par dessus le sangler. D 12v :
l'alumelle de l 'espié eschappa et en frappant dessus le pourc ; V 11vb =
Ste 3 4 : l'alumelle de l'espié(ieu) eschappa par dessus le dos du porc ;
H 20rb: l'alumelle de l'espié eschappa en g/ichant par dessus [20va] le
dos du porc. 2. Ars annonce ainsi les futurs exploits de Geoffroy : en
Bretaigne. [l04vb] Et ot Melusigne les deux ans aprés, [Link] de quoy
le premier ot a nom Fromont et ama moult l'eglise, car bien le monstra a
la fin, car il fit rendu moine a Malierés, dont il advint puis ung grant et
horrible meschief ainsi com vous orréz cy avant en l'.vstoire. Et ly autre
filz qu'elle ot, l'an ensuivant, ot a nom Thierry [Link] moult bachelereux. Jcy
vous lerray a parler des deux [Link] et vous parleray de Giefjroy au grant
dent, qui fit le [Link] et le plus courageux et le plus hardy de tous les
autres. B se contente de: [130r] en Brethaigne. Et a tant m'en taiz et
parleray de Geoffroy a la grand dent le [Link] de tous. 3. Représen
tant a2, H l 90ra écrit : la veissiez moult grant e(froy quant ilz orent avisé
l'un l'aultre au cler et qu'ilz s'entrecongneurent. lors se mirent chrestiens
en ordonnance et archiers. Adoncques s'en vont aborder ensemble. la veis
siez fiere meslee !
Introduction 75
f. 87r le fils d'Antoine s'appelle Lays; des variations
temporelles (comme celle de 8v : Mais fut depuis, par
/'espace de sept ans 1) ou spatiales : Best le seul à nom
mer Saint Marcellin la forteresse où Geoffroy tuera son
oncle; les autres mss s'accordent pour dire Macely le
Chastel, anciennement Jalensi.
Malgré ces différences remarquables, Bn'est pas soli
taire, mais ses leçons originales et ses emprunts aux
deux familles que l'on a distinguées le rendent difficile
ment classable. On l'a indiqué à plusieurs reprises, il
partage des caractéristiques non négligeables avec les
membres de a2, notamment la liste des fils de Mélusine,
et se rapproche souvent de l'édition princeps 2, pour les
noms des pays conquis par Olifart, le fils de Renaud 3,
par exemple. En revanche, il présente une lacune équi
valente à celle de Ars 142vb alors que D 228v et Ste
365 proposent ensemble : s'il l'eust actaint au coup, ad
ce que le levier estait pesant, il / 'eust esmé jusques aux
dens 4• Il connaît, peu souvent certes, quelques leçons
propres à O. Anticipons un peu sur les caractères de
cette famille pour illustrer cette affirmation. Ars 7rb
ordonne une liste des arts libéraux : rethorique, gram
maire, musique, phisique, philosophie, geometrie, theo-
! . Trait commun avec Ste 21. Sa leçon originale, Ybernie, se trouve
précisément au f. 8v - ce qui n'est pas sans signification - où l'on découvre
cette autre bizarrerie exclusive: (les barons d'A/benye donnerent [Link])
une thiephienne (qui estait dame de Duras). 2. D'où l'interrogation de
L. Desaivre : « Ne doit-on pas en inférer que c'est de ce dernier manuscrit
[B], ou de toute autre copie analogue, que le premier éditeur de Jean d'Arras
se sera servi? (...) Les intercalations que nous avons signalées nous parais
sent l'indice certain d'une leçon plus moderne», p. 148. L. Harf-Lancner
complète les témoignages de L. Desaivre: « le premier imprimeur du roman
a vraisemblablement utilisé un manuscrit dont le texte était proche de celui
du manuscrit B.N. 1484» (B). Mais elle remarque immédiatement que « le
premier texte imprimé du roman de Jean d'Arras s'écarte sensiblement de
son modèle», 1988, p. 355. 3. B 128r : Strewe et Norbegve; D 158r:
Screve et Morvege; _Ste 270 : Streve et Norwége. A ces deux pays scandi
naves, V90ra, M 156r et Hl 70ra ajoùtent Dan(n)emarche. 4. Voir corr.
à 142vb, infra.
76 Mélusine
logie 1• Seuls B 12v et E 6v suppriment «philosophie »
qu'ils remplacent par «logique». Mais l'équivalence
s'arrête là et persuade de ne pas escamoter les écarts
entre les deux familles, en plaçant par exemple l'une
des deux copies dans la dépendance de l'autre : B ne
cite que six arts et retranche l'« astrologie», placée en
septième position par E. (Soit B 12v : rhetorique, gra
moire, logicque, phisicques, musique, geomeirie ; E 6v
= retorique, grammoyre, logique, musique, fisique, geo
metrie, et astralogie). L'éclairante variante 12 n'a pas
encore révélé toute sa richesse. L'originalité lexicale de
B ( 47r) reçoit un témoignage supplémentaire. Il est le
seul à écrire : si hardy de parler, tousser, cracher, ne
faire signe. Mais l'exclusivité du vocabulaire se double
d'un trait que ce manuscrit partage avec d'autres copies,
celles de O uniquement : les verbes de la liste sont à
l'infinitif alors qu'ils sont conjugués dans les mss de
a 2• Ajoutons le témoignage suivant : alors que les
membres de a, comme Ars 27vb, D 40r, V 26va et Ste
85, affirment : toute la salle (estait, Just) empli(e) de
noblesse, B 42v rejoint C 23r, Brux 39v et E 24r pour
dire : toute ta salle fut plaine de noblesse. En somme,
B apparaît comme une copie tardive, excentrée par rap
port à la famille la plus proche à laquelle plusieurs traits
l'associeraient (a2), possédant occasionnellement des
caractères propres aux mss 13, mais offrant souvent des
leçons spécifiques. Que B s'inspire d'un manuscrit
perdu (plutôt proche de a2) ou qu'il soit le fruit de
contaminations et de remaniements de diverses rédac
tions, il fait transition entre les deux familles.
Arrivons au groupe formé par les mss C, Brux, E et
M. Parmi les liens qui les nouent étroitement, le plus
évident, le plus puissant et le plus constant passe entre
C et Brux. Ce sont les seuls mss de notre corpus que
décore une lettrine identique et unique - un E - placée
exactement au même endroit, à l'initiale de la copie.
1. Respectée par A 6v, H l 6vb, Bnix 1 Or, /If l 6r et V 7vb. C est lacunaire,
D oublie la physique (p. 70 et n. !), l'édition princeps gomme ce passage.
2. E 28r (de/aire signe de parler), M 80v, C 27r et Brux 44r (de parler ne/aire
signe). D 47r, V 30ra, H 58va, Ste 94: qui parlast mot nefist signe.
Introduction 77
Leurs très nombreuses variantes communes attesteront
également leur étroite proximité. Exacts contraires de B,
C et Brux font appel aux techniques de l 'amplific.:atio
recourant aux synonymes et aux développements, ils
enjolivent, attentifs à préciser les circonstances des
actions et soucieux de déterminer les verbes et les sub
stantifs de leur copie. Quand le manuscrit de l' Arsenal,
par exemple, se borne à Ces destriers braidissoient,
C double les sujets : Ces destriers et ces coursiers
hanissoient 1• Pour « estes vous cy venus en ce pays pour
adeviner sur moy ? » Et Rernondin lui respondy apper
tement, Cet Brux développent les groupes verbaux dans
les mêmes termes : « estes vous venuz en ce pays pour
adeviner telles parolles sur moy ? » Et Remondin lui
respond haultement et appertement 2 • Enrichissant le
simple Gieffroy donna tout l'avoir de la tour, et ceulx
vuident et mettent le }ayant, C insère complément, verbe
et proposition coordonnée : Geoffroy donna tout / 'avoir
et lafinance qui estait en la tour, et les prisonniers/ 'en
remercierent et vuiderent toute la richesse de la tour et
en eut chacun d'eulx sa part 3 • Les liens étroits entre
C et Brux ne vont pas jusqu'à estomper les quelques
particularités, dignes d'être signalées, de ce dernier.
Comparons les leçons que les deux mss donnent d'un
épisode éclairant, la conclusion est exemplaire 4 : Brox
offre une copie rajeunie, une syntaxe mieux articulée,
une écriture plus moderne; mais son texte n'est pas
mt>illeur que celui de son prédécesseur, on le voit ici 5
- C 97r : Ces quatre, avaient fait leur serement que
jamais ne fineroient jusques a tant a tant (.. .) et avaient
entencion de arriver premierment en Armenie et de des
truire premiers l 'isle de Rodes et puis le royaume d'Ar
menie et puis passer en Chippre et tout destruire (...).
Mais comme dit le saige : « il remaint assez de ce que
1. Ars 84va; C 73v. 2. Ars 28vb; C 24r • BnLt 40v, 3. Voir
var. 50. 4. Le passage se situe au f. l 14rb de Ars. Nous soulignons,
dans C. les énoncés qui le distinguent de la copie de Brux et mettons en
gras ce qui, dans ce ms, paraît relever d'une orthographe et d'une syntaxe
moins anciennes. 5. On a en mémoire les difficultés de cette copie
avec la géographie, évoquées dans sa description.
78 Mélusine
fol pense. » Pour l'eure, avait entreulx pluseurs xpiens
tant d 'Armenie comme de l 'isle de Rodes et la oit une
espie qui estait proprement [97vJ au grant maistre de
Rodes qui resembloit si bien estre Sarrrazin que jamais
nul ne l 'advisast pour autre et si savait si bien leur
langaige comme s'ilfeust nat(f de leur pays.
- Brux l 48r : Ces quatre avoientfait leurs sermens
que jamais ne jineroient jusques a tant (...) et avaient
premierement entencion d'arriver en Armenie et de des
truire l'isle de Rodes et puis le royaume d'Armenie et
puis passer en Chippre et le destruire (...). Mais comme
dit le saige : « assez demeure de ce que fol pense. » Et
pour ce avaient pour lors p/useurs xpiens tant d'Arme
nie comme Rodes I qui resembloit si bien estre Sarrrazin
que jamais on ne / 'advisast pour autre, et si savait si
bien leur langage du pays comme s'il e11 eust esté natif.
La nature de ces traits disjonctifs légitime donc
l'hypothèse selon laquelle Brux serait postérieur à C.
Cette conjecture est moins périlleuse si on l'épaule
par quelques arguments complémentaires. Parmi eux, il
convient de souligner le caractère de certaines lacunes
qui gâtent Brux. On pense à la suppression des épisodes
précédant le meurtre de Fromont, allant jusqu'à celui
du comte de Forez. Rappelons que, si elle vient d'une
intervention extérieure pour C, ms initialement complet
donc, elle est due au copiste lui-même pour Brux 2•
Autre soutien à ! 'hypothèse avancée : la datation de ces
deux copies, évoquée au cours de leur description. La
proximité chronologique de la rédaction de C et de Ars
ne fait guère de doutes. Elle est telle que Louis Stouff
a pu écrire, peut-être avec une pointe d'exagération
« ne faut-il pas voir dans C, sinon l'ébauche du manus
crit de l'Arsenal, du moins une très ancienne copie de
1. La lacune qui suit vient d'un bourdon : Brux articule directement
xpiens à qui resembloit. Or cette proposition relative qualifie en fait une
espie qui estait proprement au grant maistre de Rodes. 2. Sans doute
ne faut-il pas tirer de cette comparaison des enseignements trop péremp
toires. Dans leur ensemble, les lacunes de Brux sont loin d'être identiques
à celles de C.
Introduction 79
ce manuscrit 1 ? » Voici deux nouveaux témoignages de
la probable antériorité de C. Malgré leur modestie, ils
nous semblent fournir des indices dignes d'ir>térêt,
d'autant qu'un nombre non négligeable d'occurrences
vérifie le premier : dans Hervy de Leon fut moult appert
(... ) saige chevalier, Brux 40v ne respecte pas la décli
naison, comme le fait encore C 24r : Hervy de Leon
fut moult appert(... ) saiges chevaliers; le manuscrit de
l'Arsenal et C 131 v se trompent en disant que Geoffroy
doit la franchise de son héritage au comte Ayme,y ; Brux
133r (avec E 134v, M 228r) corrige et écrit Bertrand 2 •
A quels enseignements conduit l'appréciation des
autres mss de 6 ? Les écarts - réels - qui distinguent C
de Brux, E et M 3 ne sont pas suffisamment distinctifs
qu'il faille séparer ces mss et les grouper dans des sous
familles différentes. Devant une difficulté soulevée par
l'un des quatre mss, les trois autres viennent solidaire
ment à son secours pour fournir ce qui est, sans doute,
la bonne leçon. Voici un exemple irritant à première
vue. Le prologue de Brux 1r pose un problème de lec
ture et de transcription. Sans aucun doute, le copiste a
écrit : En toutes choses comencer on doit appeler le
Createur des creatures qui est maistre de toutes les
choses faictes et a faire qui doivent tendre a perfection
de bien et les autres prins selon les vices des euvres 4 •
Le verbe souligné n'a guère de sens dans ce contexte.
Informé des leçons offertes par les autres mss de 8 5,
on trouverait légitime d'offrir à ce verbe un jambage
supplémentaire et de lire punis. Quant au ms de Madrid,
on l'a dit dans sa description, il s'isole par les nom
breuses et profondes coupes qu'il effectue dans les
aventures chevaleresques des fils de Mélusine, notam-
1. LS, p. X. 2. Voir corr. à 158vb. E, Met Brux écrivent l'explicit
en vers. Mais la lacune finale de C rend impossible une comparaison plus
précise. 3. Alors que C Sr dit: Qu'est il bon afaire ?, MI lv, Brux 6v
et E 4v sont solidaires pour écrire : Qu 'est il bon de faire ? 4. Nous
lisons ici comme M. Debae, 1995, op. cil., p. 382. 5. C Ir, E Ir et M
1 r : tendre a perfections de bien et les autres pu(g)nir se/on les vices des
euvres.
80 Mélusine
ment dans celles de Geoffroy'. Si ce manuscrit n'est
pas entreprenant dans le domaine épique, il n'est guère
soigneux tout au long de son déroulement. Un nombre
non négligeable de ses leçons, certes conformes globa
lement à celles que partagent les membres de 6, sont
médiocres, comme si le copiste comprenait mal ce qu'il
transcrit. Non seulement son orthographe 2 mais ses
constructions manquent souvent de rigueur 3• Les
phrases sentencieuses sont une pierre de touche révéla
trice. M 97r : Il fait bon fermer ! 'estable quant le cheval
soit perdu. M 76v : On prent [77r] pas telz cas sans
manches. E présente des traits repérés dans M, une
scripta récente 4 et des erreurs syntaxiques 5• La compa
raison suivante en donnera une idée 6
1. Peut-être animé d'une intention parallèle, il offre une variante exclusive,
au ton nettement« sentimental ». Elle paraît lors de l'adieu de Mélusine à ses
fils ( l 86r) : Adieu mes en/fans, adieu Urien. adieu Gion. adieu Anthoine, adieu
Reignault, adieu Eudes, �dieu Geuf/roy, adieu mes chieres enjlàns. Car jamais
ne me \'errez en !'estai que m'avez veue. Helas ! Pourquoy nasqui je oncques
de mere pour estre ainsi tourmentee? 2. C'est ici l'occasion de rappeler
que Mélusine évoque le mariage de Mathaquas, père de Florimont, avec une
dame de Duras, ainsi qu'une« montagne fleurie » qui serait la traduction fran
çaise de E/Oleneos. Comme l'indique L. Stouff(l930, p. 49), ces éléments
viennent de Florimont d'Aymon de Varennes (éd. A. Hilka, 1932): De Phe/i
pon de Masidone, I Quifu noris en Babilone, I Et [Link] a roi Maracas (var.
Maraquaz, Matequaz, Matachaz, Matascas, Matacart) I Qui estait sire de
Duras: IFlorimont ot non enji·ansois, I Eleneos dist en grejois (var. Elecheos),
v.19-24. Les leçons qu'offrent onze témoins-Ars 5ra, C5r, Brux 6v: Eleneos;
A 5r, E 4r, V 5va, H 12ra : Oleneos ; Ste 21 : Elineos ; D 6v : A leneos ; M 1 Ov :
0/eners ; B ne nomme pas la montagne - font constater une nouvelle fois la
spécificité de B et les particularités orthographiques de D et de M. Autre exem
ple : M ! l v : Mesieres seurs. 3. M 72v néglige l'enseignement de ses
confrères de Il (adeviner sur moy). Du coup la réponse de Raymondin ne se
comprend plus : « Sire chevallier, este vous venus en ce païs pour donner telle
paroi/es sur moy > » Er Raymondin lui reçpondy haultement : « Par ma foy,
faulx traytre, il ne devine pas qu'il dit verité. » 4. LS, p. XII : « Ce manus
crit [EJ est peut-être le plus récent si l'on en juge par certaines formes d'expres
sion: i!y eut pour il eut( ...) chatel pour chaste!, mille au lieu de mil; son amour
pour s'amour. » 5. Exemples: E l r: c'est homme qui voir les livres et
adjusterfoy et acteurs entendre les anciens, les prouvinsses, terres et roiaumes
(manque un verbe, comme l'isirer), [lv] (...) et sont les chouses men•ei/leuses
en temps dejàrme et manieres diverses et en temps de païz selon leurz diverses
natures espandues que, sanz (pour sauf) meilleur jugement. 6. «Toilette»
minimale pour ces trois extraits. Dans le passage suivant (8r) s'additionnent
répétitions et absence de verbe : A donc le conte qui moult savoir la chaiche se
Introduction 81
- Brux (C est lacunaire) lûr : le conte Emery de
Poitiers fut grant pere de layeul monseigneur saint
Gui/lemme (... ) et se mist en l'ordre et religion des
Blancs Manteaux mais de ce ne vous vueil je faire /one
procés pour ce que je vueil proceder tousjours avant du
conte Emerv et de notre vraie matiere.
- M 16r : le conte Emery de Poitiers fut grant pere
du loyal monseigneur saint Guillaume(... ) et se mist en
la religion des Blanches Manteaulx mais de ce ne vous
veille pas faire long procés mais veut toujours proceder
avant du conte Emery et nostre vraye matire.
- E 6v: le compte Emery de Poitiers fut grant pere
desloyal monseigner saint Guillaume ( ...) et se mist en
/ordre de religion des Blancs Manteaulx, mais de ce je
ne vous en veux faire longs procés et parla du conte de
Poictiers.
Ces observations orientent vers les conclusions sui
vantes. Les quatre membres de cette famille forment un
ensemble qui présente quelques parallèles avec le qua
tuor a2 (pas de copie privilégiée dont dériveraient les
trois autres ; clivage net entre mss soignés et négligés,
rédactions que les copistes ont voulu brèves ou amples).
C est la copie de 6 la moins éloignée de celle de Ars.
Mais ce manuscrit, comme son proche parent Brux, et
comme M, est trop gravement lacunaire pour servir de
socle à une édition. M - véritable digest narratif - et E
offrent une version médiocre de la leçon fournie par le
couple C = Bntx.
Arrêtons-nous un moment pour apporter deux nou
veaux éléments à cette enquête en filiation. Le premier
est fourni par les éditions imprimées. Dans son article
de 1988, Laurence Harf-Lancner observe que, autour de
1520, deux nouveaux récits naissent du roman de Jean
d'Arras: L 'Histoire de Mélusine et celle du plus formi
dable de ses fils, L 'Histoire de Geoffroi à la grand
dent: « L'édition Philippe Le Noir, que l'on date d'en
viron 1525, en offre actuellement le témoignage le plus
va e11(/èrez en /'escu de la pointe de la pointe de l'espieu qui moultfiit agüe,
mais 1 'escu du sangler dur qu'il avint, par la force du sangler, que le conte
versast a genouz.
82 Mélusine
ancien. Mais Philippe Le Noir a repris le fonds de son
père Michel qui, précisément, avait édité en 1517 une
Mélusine (... ) peut-être la première édition du nouveau
roman», aujourd'hui disparue. La séparation roma
nesque de la mère et du fils s'effectue par la disparition,
dans l'édition de 1525, de quatre séries d'épisodes
exposant les équipées de Geoffroy: 1. « l'aventure d'Ir
lande, celle de Terre sainte et la décision d'affronter le
géant Gardon» ; 2. « incendie de Maillezais, assassinat
de Fromont» ; 3. << le combat de Geoffroi contre le
géant Grimaut (...) la découverte du secret des origines
de Mélusine (... ) puis le châtiment du comte)> ; 4. « le
repentir, son pèlerinage à Rome ( ... ), ses exploits en
Autriche (...) l'aventure suprême qui oppose Geoffroi
( ... ) à un mystérieux chevalier de l'autre monde» 1•
Bref, L "Histoire de Mélusine s'enrichit de l'absence de
celle de Geoffroy 2 • Ne peut-on établir le parallèle sui
vant : les lacunes volontaires de M ( qui efface les aven
tures de Geoffroy en Irlande, en Terre sainte, et
l'exécution de Gardon) ajoutées à celles souhaitées par
le copiste de Brux correspondent presque exactement 3
à l'ensemble massif constitué des trois premières séries
évoquées à l'instant. Quoi qu'il en soit, il apparaît que
les coupures, concertées et soignées, de l'édition de
1520, gennes de la naissance des Histoires de Mélusine
et de Geoffroi, se révèlent déjà dans le sort destiné à
Geoffroy par plusieurs manuscrits des années 1460-
1480 4. Dit autrement, ces manuscrits, par la volonté du
copiste ou à cause de l'intervention de mains exté
rieures, sont, à la suite de C, les témoins de la dichoto-
1. 1988, art. cit., pp. 361-363. 2. Qui vit désormais une existence
autonome elle « connaît six éditions, entre 1530 et 1597 », ibid.,
p. 363. 3. Sans que les effacements s'effectuent terme à terme.
4. Rappelons les omissions infligées aux exploits de Geoffroy : Brux (de
la main du copiste)= Ars 133vb-146va; H = Ars 13lva-l 37ra ; C = Ars
l 33rb-142va; M (de la main du copiste)= Ars l 06rb-129va. Finalement,
la lacune con-espondant aux ff 133vb-137ra est commune à trois mss, Brux,
H et C.
1ntroduction 83
mie qui, plusieurs décennies I avant le texte imprimé,
détache le roman consacré à Mélusine de celui réservé
à son terrible fils. Cette remarque prendrait plus d'am
pleur si l'on suivait deux nouvelles perspectives. La pre
mière partirait des manques repérables au sein du roman
en vers de Caudrette : les exploits du sixième fils de
Mélusine en Bretagne, en Terre sainte et en Allemagne,
également son combat contre le chevalier fae. La
seconde perspective s'ouvrirait sur l'absence, dans
l'édition princeps, des déficiences qui invitent à relier
l'édition de 1525 et O. Au contraire, dans Ste, les omis
sions ont plutôt pour effet « de centrer la narration
autour de Geoffroy 2 ». Or les mss de u n'effectuent pas
ce recentrage, ce qui confirme, sans aucun doute, leur
ancienneté. On peut donc soutenir que les éditions de
1478 et de 1520 offrent un excellent poste pour voir
comment, à partir des divergences qui travaillent déjà
la tradition des copies de la noble histoire de Lusignan,
naissent des romans obéissant à des critères esthétiques
et moraux différents.
Des fragments Rosenzweig viendra le second élément
susceptible d'étayer notre classement. Avant de le consi
dérer avec un peu d'attention, il est indispensable de
prendre des précautions. Il est, en effet, périlleux de tenir
compte d'un document que personne n'a vu, si ce n'est
l'heureux archiviste, dont la transcription-invérifiable -
a soulevé des réactions circonspectes de la part de l'un de
ses très rares commentateurs, Gaston Paris 3• On l'a dit, ce
recopiage conserve deux fragments qui entourent l 'expé
dition de Geoffroy en Terre sainte. La seule édition que,
à leur époque, pouvaient connaître Gaston Paris et Léo
Desaivre était celle de Steinschaber-Brnnet. C'est donc
tout naturellement qu'ils établirent des liens entre les
fragments et l'édition princeps 4 et constatèrent l 'évi
dence : le défaut, dans l'imprimé de 1478, des quatorze
l. Les carences de H étaient constatées avant 1469. 2. L. Harf-Lanc-
ner, 1988, p. 358. 3. 1872, p. 506. 4. « Ces fragments sont à peu
près intégralement reproduits dans l'édition de 1854 du roman de Jehan
d'Arras», L. Desaivre, p. 211. L'édition de L. Stouff(l932) ne s'intéresse
pas aux fragments Rosenzweig.
84 Mélusine
lignes qui terminent le second fragment. Louis Rosenz
weig aurait donc trouvé non seulement un manuscrit iné
dit mais qui offre les leçons précisément absentes du texte
qui le« reproduirait». Que peut-on dire de cette origina
lité à la lumière de la tradition manuscrite esquissée ci
dessus ? Pour répondre, on ira sans attendre aux constats
les plus nets. Le plus évident et le plus massif est l'étroite
proximité de ces fragments avec le groupe a 1• A quelques
écarts orthographiques et quelques variantes lexicales
près, leur leçon s'obtient en copiant Ars ou A 2• Il suffit,
pour s'en convaincre, de lire les ff. 115ra-116ra de notre
édition en regard du premier fragment du Bulletin poly
mathique du Morbihan de 1871. En voici les dix pre
mières lignes ; le texte et la ponctuation viennent de Ars
l l 5ra ; les leçons de A 94v sont soulignées, celles de R 56
(en gras et entre parenthèses pour les omissions):
et ses damoiselles et Hervy son filz, qui avait. [Link] ans,
et ceulx qui devaient garder le port et le pays. Le roy ot
prins congié et estait entréz en mer. Et pour l 'eure il avait
bien .xiiiim. combatans, que arbalestriers que autres gens
d'armes. Et lors furent les voiles levees et s 'esquippent du
pvrt, et s'en vont singlant de tel force que la royne, qui fu
en la maistre tour, en perdy tost la veue. Et sachiéz que le
tiers jour aprés, Gieffroy au grant dent arriva soubz le
Limaçon, mais le maistre du port ne le laissa pas entrer
dedens. Non pourtant fa moult esbahiz quant il apperçoit!
1. Membre éminent de 13, C témoigne de l'écart qui distingue sa famille
de R. Face à Ars I27vb = A 105r et R 58 (passage commençant par: la
mort Jhesucrist apréz son/le crucifiement), C I09v écrit : la mort nostre
seigneur Jhesuchrist après ce que les juifs /'orent cruxifié. ( ... ) empereur
de Romme, a tout homme qui en voullit avoir .xxx. juifs pour un denier (. ..j
ilz sefeussent vau/entiers entrebaisiéz. Egalement, pour Et descendirent les
haub: barons au port et vindrent ou chaste/ des trois premières copies, on
lit dans C 11 Or : Et ne descendirent que le roy Guion et ses gens et le
roy Urien et Ge1{ffroy et le maistre de Rodes et les grans barons de leur
compaignie, et s'en vindrent en chaste/ (suivent les fêtes à Chypre et à
Rhodes). 2. L'archiviste inventeur fait peu d'erreurs de transcription.
Cependant, il faut lire de ga/lee pour de Galles (R 57, Ars l l 6ra), dans la
phrase concluant le premier fragment : le plus saige homme de Galles qui
nous soit demouréz; parmy tant que (les Sarrasins; Ars 127rb) pour par
mitant que (R 58).
Introduction 85
perçoit sur les vaisseaux (les armes de Lusignen) et (es)
bannieres. Si ne sçot que penser, mais tantost vint [ 11Srb] 1•
La lacune marquée n'est pas isolée. Dans une ceitaine
mesure, les deux fragments de R offrent une leçon un
peu moins consistante que celle des deux autres mss.
La réaction de la reine, qui suit immédiatement notre
illustration, est délestée de tous les mots en gras : « Aléz
savoir que c'est, car, se il n'y a trahison, il n y puet
avoir que bien ! Et aléz parler a eulx et savoir mon/
moult que c'est, et ayéz voz gens tous prests sur le port,
s 'ilz voulaient arriver par force que ilz en feussent
contrediz. » Ainsi est confirmée la communauté des
copies Ars et A qui forment, ces exemples le signalent,
un couple plus soudé que les alliances occasionnelles
passées avec un énoncé de R. On relève, entre autres :
A = R pour Laissiéz nous arriver (Ars l 15rb : entrer) et
Lors appel/a le maistre (Ars l 15vb omet appel/a); Ars
l 15vb = R : Dieux vous octroit bon amendement (bon
manque dans A 95r) et dictes a sonfrere que, il et vous,
atout ( ... ) venéz (A 95r : il et vous venéz atout). Inutile
d'y insister, Gaston Paris et Léo Desaivre ont com
mencé à soulever le voile, l'édition princeps expose
d'indiscutables divergences avec R, surtout vue au
prisme des mss qui sont réellement solidaires des deux
fragments. Ste escamote ici quatorze lignes connues par
toutes les autres copies et ajoute là des lourdeurs incon-
1. Pour confinner, comme en négatif, la jonction de R et d'al. on souli
gnera les particularités distinctives de D (ici 177v), porte-parole de u.2 : et
ses damoiselles et Henry son filz, qui avait . v. ans, et ceulx qui devaient
garder le port et le pays. Le roy 01 prins congié et estait entré en mer. Et
pour lors il avait bien .xiiilm. combatans [\ 78 r), que homes d'armes que
arbalestriers. Et lorsfurent les vailles levees et s 'esquippent en mer et vont
singlant de tel fource que la royne, qui estait en la plus liaulte tour, en
perdy tost la veue. Et saichiés que le tiers jour aprés, Gieffroy la grant
dent arriva au Limasson, mais le maistre du port ne le laissa pas entrer
dedens. Non pourtant il fu tout esbahis quant il apperceust les armes de
Lusignen sur les vaisseaux, aux bannieres. Quant à C 98v, représentant de
D, il allonge et raffine : tant gens d'armes comme gens de trait. er furent
les vailles levees a plain vent et se commanderent a Dieu et s 'esquipperent
en mer et s'en al/erent singlant de tel force ( ... ) les deux tours du clos et
leur demanda tour hault : « Quelz gens estes vous ? » ( ...) .xi. chevaliers de
vostre compagnie et vous en venir esbatre devers madame la royne. »
Mélusine
nues par ailleurs 1• On retiendra que Ste 327 et D 201r
partagent un élément conjonctif saillant, ce chiffre
précis qu'ignorent Ars, A et R : Titus venge la mort
de Jhesucrist quarante ans (anprés le cruxiffiment).
Proche, comme on l'a souvent prétendu, de l'imprimé,
B «l'intermédiaire» se joindrait-il à R? Encore une
fois, cette piste serait vaine. Pour s'en tenir au début du
premier fragment, B 139v rature totalement l'interven
tion de la reine Hennine : et ne sceust [le capitaine] que
penser et pour ce envoya savoir que c 'estoit etfit mectre
gens sur le port pour le defendre si besoing estait. En
un mot, B offre des premières lignes du fragment initial
une version significative, condensée et spécifique 2
L 'istoire nous dit que le roy Urien de Chipre assembla bien
xiiim hommes d'armes et gens de traict et s'en vint monter
en armes ('?) au port de Limasson. Et jusquez la le vint
conjoyé la reine Hermine et sonfilz, Henry, qui avoit envi
ron .v. ans. Ils ordonnent leurs gardes au port et au pays et
s'en monta en mer. Et misrent vaille au vent tellement que
en peu d 'eure la royne et les autres en perdirent la veue. Et
le tierzjours après Geujji'oy arriva au port de Limasson.
Que conclure de cette digression autour de R ? La pré-
sence, dans B, des quatorze lignes absentes de Ste n'a rien
d'étonnant ni de significatif: tous les autres manuscrits, y
compris les brefs extraits de R, les consignent (sauf M,
lacunaire). L'important n'est donc pas là. On doit à Louis
Rosenzweig d'avoir transmis un nouveau témoin de cette
part de la tradition de la noble histoire de Lusignan qu'in
carnent deux témoins - groupe al - sans doute parmi les
plus proches de la rédaction initiale. Cet énoncé circons
pect vise à esquiver le problème, insoluble ici, de la data
tion de R. Mais, pour ne pas éluder totalement la question
1. Comparer Or est vrc.:J' que quant le roy eubt pris congié et .fut entré
en mer(... ) et se esquipperent du port, et se boutèrent en mer (297) et le
passage correspondant dans Ars 11 Sra(= A 94v et R 56). 2. Comme il
gommera la totalité du châtiment infligé par Titus aux juifs. R, second
fragment, p. 58 = Ars 127vb; B 154r : Jherusa/em qui encore n 'estait
ruperee de la destmction de Vaspasien et Titus sonjilz et demoura Geuffi·oy
troys jours au saint sepulcre en devocion et cependant y arriverent les roys
Urien et Guyon et pluseurs autres chrestiens.
Introduction 87
de son antériorité par rapport à tous les autres manuscrits,
on s'appuiera sur ce rappel: les bribes sauvées donnent une
version qui, regardée de près, n'est pas identique en tous
points à celles de ses deux« frères » ; R ne les recopie donc
pas et il semble probable que ces trois copies œinégale
ampleur dérivent indépendamment d'un seul modèle.
Proches de Ars et de A, ces deux très courts fragments ne
sont donc pas d'un grand secours pour accroître notre
connaissance de u et bouleverser les filiations établies 1•
Redisons en effet, mais la prudence est de rigueur, que Ars
et A paraissent offrir un texte lexicalement plus riche et
plus complet que celui de R. Voici un dernier indice
complétant les gages déjà fournis. La phrase suivante (Ars
l 27rb), montre à la fois la grande proximité des versions et
les interventions« appauvrissantes » de R 58 (en gras; on
remarquera qu'elles induisent la répétition du verbe don
ner, évitée par le ms de l'Arsenal) : ilz furent d'accort
parmy tant que les Sarrasins leur donnerent (R gomme
deux verbes restituerent et [127va] rendirent) tout quant
qu 'ilz avaient frayé sur le voyage et pour rater dont ilz
estaient venuz, et chascun an deurent (suppression de
payer et) donner au roy Uriien .xxxm. besans d'or.
On peut retourner maintenant aux liens passés entre les
douze témoins considérés. A la suite de ces arguments, on
les présentera sous la forme du stemma codicum suivant
0
1
BruxE M
1. Les contiguïtés mises en évidence sortent confinnées par cette nouvelle
comparaison. D est moins éloigné du trio Ars, A et R que ne le sont B et Ste.
Mélusine
On l'a compris : notre manuscrit de base sera celui
que Louis Stouff a déjà édité en 1932, le manuscrit 3353
de la Bibliothèque de l 'Arsenal 1• Plaident en sa faveur,
non seulement les qualités et son ancienneté déjà signa
lées, mais le bon état et l'excellent achèvement de son
texte qui ne montre pas de véritables lacunes. Comme
annoncé précédemment, pour corriger son lot normal
d'erreurs individuelles, nous privilégierons un manus
crit de contrôle, A. Son appartenance à la sous-famille
al permet d'envisager des leçons en cohérence avec le
texte de !'Arsenal. A présente l'avantage d'offrir un
texte très fidèle, mais qui va, on l'a dit, jusqu'à la faute.
Cette difficulté engage donc à s'appuyer sur une copie
susceptible d'éviter les défauts des deux premiers. Ce
sera V, manuscrit de a2 souvent précieux pour les solu
tions qu'il propose face aux défaillances de Ars et de
A 2• Afin d'illustrer la communauté des variantes venues
de C et de Brux (8), qu'il était souvent intéressant de
proposer en regard des leçons de a, on a cité ce couple
de façon récurrente, liant ces conjoints par =.
l. « Précieux manuscrit de !"Arsenal», dit L. Desaivre qui loue « la
matière sur laquelle il est écrit, les miniatures dont il est orné, le nombre de
ces miniattu-es égal aux espaces vides des trois autres exemplaires [A, Cet tl
Enfin les dessins achevés ou non achevés du n' 75562 [C] sont évidemment la
copie grossière des miniatures de I 'Arsenal. JI serait difiicile de trouver des
signes plus probants», pp. J 43-144. A sa suite, LS rappelle que le manuscrit
de l'Arsenal « est considéré depuis longtemps comme la copie la plus
ancienne et la meilleure», p. VII. En 1933, R. Bossuat, à son tour. notait à
propos du choix, par LS, du ms de !'Arsenal:« Le choix est bon; des cinq
manuscrits qui nous ont transmis cette longue histoire, c'est assurément le
meilleur, le plus correct et le plus ancien», 1933, art. cit., p. 378. 2. On
précisera, au besoin, les manuscrits dont les énoncés confinnent la leçon
inattendue de Ars, A et V (corr. à 104vb) et ceux qui pennettent de corriger
les rares leçons erronées qu'ils ont en commun (142vb et 158vb).
Introduction
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ÉDITÉ
Le texte de Ars a été conservé même quand sa leçon
se distingue de celle des autres manuscrits. Nous
sommes intervenu seulement quand les manques, les
répétitions ou les erreurs empêchaient la compréhension
du récit. Les leçons rejetées 1 du manuscrit de base sont
reproduites en pied de page. Elles sont suivies des indi
cations de la correction (ajout, suppression de répétition,
etc. 2) ainsi que du sigle des témoins servant à la correc
tion. Les variantes, retenues parce qu'elles présentent
un intérêt grammatical ou qu'elles offrent de notables
initiatives lexicales, sont citées en fin de document.
Toilette du texte.
Selon l'usage actuel, nous avons ajouté majuscules
et ponctuation, tout en nous efforçant de respecter le
mouvement de la phrase. En général, nous avons
appliqué les « Règles pratiques pour l'édition des
anciens textes français et provençaux 3 ». Leur applica
tion est tempérée par endroits à la lumière des recom
mandations données dans On Editing Old French Texts,
de A. Foulet et M. B. Speer, et dans les Conseils pour
l'édition des textes médiévaux du Groupe « La civilisa
tion du Moyen Age» de l'Ecole nationale des chartes 4.
Quelques commentaires éclaireront l'usage fait de ces
conseils éditoriaux
�- Nous avons conservé les chiffres romains tels que
le manuscrit les écrit (en plaçant un point avant et après
ces chiffres).
- Pour la commodité de la lecture nous avons cor-
1. Corrections effectuées : lettres ou mots omis ou répétés à tort, graphies
erronées, omission d'un mot ou d'un groupe de mots, saut du même au
même, constructions incohérentes, groupe de mots déplacé, confusion
masc./fém., sing./plur. ou confusion de personnes, confusion sur les noms
propres. 2, Principales abréviations utilisées : mq. : manque ; corr.
d 'ap. : corrigé d'après; rép. de : suppression du terme ou du groupe cité,
répété à tort; a). d 'ap. : ajouté d'après. 3. Publiées dans Romania (Lli,
1926, pp. 243-249). 4. The Regent Press of Kansas, 1979, pour le pre
mier ouvrage; Fasc. I et Il, Paris, 2001 ; Fasc. III, Paris, 2002, pour le
second.
90 Mélusine
rigé quil, quilz. En revanche nous avons maintenu l'al
ternance sic, pour la conjonction se comme pour le
démonstratif ce(s).
- Le copiste utilise des abréviations usuelles. Lors
qu'il développe les mots comment,femme, il écrit deux
m. On a suivi son exemple.
- Nous avons employé le tréma avec prudence et son
emploi est restreint : pour distinguer les formes homo
graphes ou presque homographes ; également pour mar
quer des hiatus que dissimule la graphie médiévale et,
ainsi, lever des ambiguïtés comme argüer, trayr («tra
hir»), chaïrlcheïr, ajir 1• Pas de tréma, donc, sur les termi
naisons de logeiz, cliqueteiz, beney, ouy, ni sur payens
(comme layens) et oui!; mais tréma sur oï, cloïst, esjoy.
- Nous avons systématiquement utilisé l'accent aigu
sur le e tonique des plurisyllabes à la finale absolue ou en
syllabe finale devant -s et -z. Ce e tonique est ainsi dis
tingué d'une non accentué devant -z dans des substantifs
comme (/es) croniquez. (ses) espiez (espions), et des
formes verbales comme les impératifsjàictez. dictez ou la
5" personne du passé simple de veoir: veistez 2 •
- La copie distingue i/j. Pour ce qui concerne u et
v, uniformisation de u pour les futurs et les formes en
-raie des verbes «avoir» et «savoir » (comme le sug
gère l'alternance vous orréz /vous auréz 3 ), étendu au
verbe «pouvoir» (pourrions et non povrrions). Adop
tant les conclusions de Jodogne, nous transcrivons
pouoir et pouez 4•
1. Nombre d'hiatus sont phonétiquement réduits à l'époque de nos
copies, d'où fèis, meis, peu, veu, etc. En conséquence, d'autant que la
compréhension de ces formes ne soulève pas de difficultés, nous écrivons
seur ( « sûr)>) comme son homographe seur ( « sœur » ). Le copiste a indiqué
l'hiatus dans les termes formés sur esbahi(s) en utilisant le h ; quand cette
lettre est absente, l'hiatus est indiqué par ï (esbaïssiéz, f. 13Jva). A propos
de abbaye! abbaïe (135vb), voir P. Fouché. 1969, p. 438. 2. Pour ce
qui est des participes passés féminins, dits « picards », terminés par un son
palatal, on rencontre plus souvent les tenninaisons -ie (couchie, lie) que
celles en -iee (e/oigniee, logiee). Nuitie cohabite avec nuitiee. 3. Cf. A.
T. Baker, « Le futur des verbes avoir et savoir», Romania, LXlll, 1937,
pp. 1-30. 4. Cf. O. Jodogne, « Pouoir ou pol'oir? Le cas phonétique de
l'ancien verbe pouvoir», Travaux de linguistique et de littérature, IV, 1.
1966, pp. 257-266.
Introduction 91
- Agglutination maJontaire dans monseigneur,
madame et mademoiselle, sauf dans les cas où un servi
teur (réel ou métaphorique) s'adresse explicitement à
un(e) supérieur(e) hiérarchique.
- Pour distinguer -et et -tt que ne différencie pas la
scripta, nous nous sommes laissé guider par l' étymo
logie (exploictié, quitte, mettait).
- Majuscule pour les noms se rapportant à la Trinité
et à la Vierge mais pas pour les détenninants qui les
accompagnent.
- Le superlatif absolu maintiendra l'agglutination
de l'intensif tres et de l'adjectif, selon la graphie du
copiste.
- Transcription en un seul mot des expressions et
des termes qui sont passés agglutinés en français
moderne : myenuit, alarme, puisque, nonobstant, pour
tant (mais pas tous jours ni touz jours), sauf quand les
formes non agglutinées ont un sens spécifique (puis que
= « depuis que » ; pour tant = « c'est la raison pour
laquelle))).
Observations sur la langue et la ponctuation 1•
Tenant compte des caractères grammaticaux propres
à cette scripta, nous n'avons ni corrigé ni uniformisé
dans les cas suivants
- Alternance, tout au long du texte, des marques de
la conjugaison à la 1 re personne du présent de l'indicatif
(suilsuiz, vienlviens) et à la 3 e personne du passé simple
de estre (fwfut).
- Hésitation sur le genre de navire : le navire grantl
la navire prinse, 65va.
- Maintien occasionnel du féminin semblable au
masculin dans les adjectifs épicènes : grant desir, 3va ;
pour quel cause, 26vb ; grant alleure, 69va ; meschant
1. Ces lignes se bornent à exposer quelques phénomènes constitutifs de
la langue du copiste qui auraient pu justifier des corrections de notre part.
Ces précisions sur la procédure éditoriale adoptée ne doivent donc pas être
considérées comme une étude paléographique, grammaticale et lexicale en
tant que telle.
92 Mélusine
creature, 132vb ; plus grande et plus puissant, l 57va,
sans oublier Gieffroy au grant dent.
- Usage. intermittent de le pour les : que on ne le
(les frères) peust surprendre, 56vb.
- Présence de formes fléchies de atout 1 : atous les
barons, 22ra; atoute leur puissance, l 14vb; mais atout
grosse navire, 65vb.
- Graphie inverse, très fréquente, de traist, 3e per
sonne du présent de 1 'indicatif de traire.
- Maintien de la fonne il comme pronom personnel
sujet pluriel : il en ont encores 70va.
- Absence de pronom sujet : Et avons souffert,
128vb.
- Absence de plus dans les constructions superla
tives : un des beaulx bacheliers, 50vb; un des fiers et
des puissans Sarrasins, 71va; un des preudoms et un
des plus vaillans, 90vb.
-- Absence d'article (fréquente après laissier, traire
et ferrer) : trairent chevaulx, 48ra; ferrer chevaulx
49va; n 'euz sang traict, 142vb; laissierent bons gou
verneurs, l 53ra.
- Accord du participe passé conjugué avec l'auxi
liaire avoir avec le cas régime placé derrière : il a def
fiee la damoiselle et son pays, 78rb; Gieffroy ot oye
l'escusacion, l 13rb.
- Alternance de construction directe et indirecte
dans mis (a) mort, 12rb; le roy Selodus a mis mort,
99ra; etfoison (de): grantfoison vins, 93ra, grantfoi
son dames et damoiselles, 156va.
- Maintien de la construction non prépositionnelle
du complément déterminatif: le tresor ton pere, 6ra ; la
lignie Josselin, 38va; la gallee Uriien, 47ra ; la joue
Anthoine, 87ra.
- Maintien du -s de l'ancien cas sujet singulier
comme terminaison des participes passés avec estre et
des attributs : il est tous desarméz, 29rb; mon pere est
preudoms et loyaulx, 30rb ; ce n'est pas uns homs, l 25ra.
1. En un seul mot, signifiant l'accompagnement, non l'attribution
comme donna a tous ceux. Voir, de C. Marchello-Nizia, la Languejran
çaise aux XIV'" et x,• siècles. Paris, Nathan, 1997, pp. 336-337.
Introduction 93
Tout adverbe invariable devant un verbe, s'en vint
tout ardant, 76vb; variable devant un adjectif ou un
participe passé : Uriien qui estait tous arméz, 60rh (cf.
cas précédent).
- Absence d'un des membres symétriques dans les
séquences énumératives: « Par Joy [manque dit ly un]»
(...) « Par foy, dit (v autres», 26ra; a lui complaindre
[on pouvait attendre - comme le dit B - une heure] de
la doulour qu'elle ot de son pere et, l'autre heure... ,
60ra.
- Accord du verbe avec le sujet 1• Cas où le verbe
est au singulier alors qu'il a plusie�rs sujets exprimés
(souvent alternance d'accords) : / 'orgueil et la niceté
puet bien estre, 1 Ovb; Ci/z qui ont devocion ( ... ), si
se traye, 56vb; Anthoine et Regnault font sonner leurs
trompettes et fàit sa bataille mouvoir, 97va ; la foldre
et la tempeste y deust cheoir, 140va; Tant cheminent
leurs ostz que ilz trespassent la Lorraine et se met es
plains, 153ra; les sujets coordonnés sont postposés au
verbe qui ne s'accorde qu'avec le premier : Et vint
Remondin et Alain et ses enfans, 27vb. Cas inverse
accord par syllepse (idée de pluriel contenue dans un
substantif singulier à valeur collective) : noble lignie
( ... ) qui feront, 5vb; tout chevalier de noble lignie qui
y vouldront, 6ra; sa gent le virent, 37va.
Même élusif, un commentaire sur la ponctuation
de notre manuscrit de base est souhaitable. Comme
l'observe justement Gabriella Parussa, « ces dernières
années, ( ...) un certain nombre d'études concernant les
marques de ponctuation utilisées par les scribes médié
vaux (...) ont clairement montré l'importance que peut
assumer cet élément dans l'étude des langues d'un
texte 2 ». Pour indiquer des pauses ou circonscrire des
unités discursives, le manuscrit de l' Arsenal utilise des
points, plus rarement, des « traits obliques inclinés vers
la droite [incurvés dans Ars], tracés très finement et par
fois peu visibles, que l'on appelle virgule 3 », il se sert
1. Ibid., p. 405. 2, Christine de Pizan, Epistre Othea. Droz, Genève,
TLF, 517, 1999, p. 109. 3. Ibid., p. 110.
94 Mélusine
également des majuscules. Mais il serait très exagéré de
prétendre qu'il en fait un usage cohérent et systéma
tique. Voici trois observations qui sembleraient, tou
tefois, témoigner de l'ébauche d'une régularité, elles
concernent essentiellement la ponctuation « externe »,
séparant les phrases, et non la ponctuation qui leur est
« interne », celle dont la traduction fera cependant un
large usage 1
- Les outils de coordination, quand ils marquent
une sorte d'articulation logique, commencent souvent
par une majuscule et il arrive qu'ils soient précédés d'un
point, c'est dire combien les coordonnants rythment
cette prose. Voir les innombrables Et qui, précédés d'un
point, hachent le récit : Et n 'estait pas le roy Fedric fort
asséz. Et s 'estait mis en sa cité de Prange, lui et la plus
grant partie de ses gentilz hommes (90vb). Exemple
venu de 76va: (. le point manque) Or advint en pou de
temps ( ... ) 2• Et scat comme et le seigneur(...)(,) Et ne
lui estait demouré ( ...).
- L'« interlocution » s'annonce régulièrement par
l'une et/ou l'autre des marques de ponctuation (comme
l'ouverture et la fermeture des guillemets) : . Haa
nobles homs ne veuillez pas refuser (62rb);. Haa mon
seigneur dist Guyon quant vous aures (70va-vb). Même
usage de la ponctuation pour l'introduction du discours
direct : • Par foy sire, dist le patron (1 l 7va); mais dist
(.) Par Mahon; (.) Par mon chief, dist le gallaffre;
• Par foy, dist le soudant (1 l 8rb). Mais dans ces deux
situations, la ponctuation fait fréquemment défaut ou est
très inconstante : (fin des propos de Urien) la vouldront
suppediter (.) lors ot le roy grant joye; • Lors lui escrie
(132rb).
- La ponctuation sépare des parties - circonstan
cielles, souvent - en diverses propositions. Voici un
exemple qui illustre les trois observations : • Et en pou de
temps assembla bien de. vi. a . vii. mil hommes. Et se part
t. Pour marquer des incises, détacher des propositions relatives, des par
ticipes présents, etc., à l'intérieur de la phrase. 2. Ces points de suspen
sion ne remplacent que la fin de la phrase. Nous évitons, bien sûr, d'écrire
la ponctuation contemporaine que l'on peut voir dans l'édition.
Introduction 95
de son pays et y laissa bon gouverneur (« virgule ») Puis
[92ra) erra tant.
Bien que sommaires, ces remarques montrent com
ment la narration et la syntaxe, en se structurant, tendent
à charpenter une prose que menacent la dilatation et le
décousu.
REMARQUES SUR LA TRADUCTION
Nous avons souhaité présenter une traduction inté
grale 1 en regard du texte de Jean d'Arras. Ce vœu sem
blera peut-être regrettable ou inopportun. Ne risque+il
pas de faire passer ce témoin du français du xv• siècle
à la « niveleuse de la traduction 2 » ? Le lecteur du
xxl" siècle pourrait, dit-on, au prix d'un peu de bienveil
lance et d'une once d'attention, aller à la découverte de
cette langue aux allures à première vue si familières.
Eclairé par l'appareil de notes historiques et philologi
ques, l'original devrait, à lui seul, le satisfaire, évitant
ainsi le soupçon qui plane sur le résultat d'une traduc
tion, souvent douteux, parfois mensonger et mutilant.
L'intraduisible n'est-il pas une valeur?
Comment ne pas donner prise à de telles opinions ?
Il n'est pas certain, en premier lieu, que la connaissance,
plus ou moins exacte, de l'origine historique ou cultu
relle d'une œuvre littéraire, de sa tradition manuscrite
et des traits propres à son expression, donne accès à sa
signification, estompant du même coup l'intérêt de sa
traduction. Le deuxième argument naît d'un constat
d'évidence : Mélusine offre à la lecture une masse
imposante, aux ramifications narratives complexes,
1. Elle vient après celle que M. Perret a publiée, en 1979, et qui a été
justement reconnue pour sa fluidité et sa clarté. Paris. Stock, Plus Moyen
Âge, 1979. Cette traduction partielle était, notamment, précédée par l'adap
tation de L. Stouff, Mélusine ou la Fée de Lusignan. Paris, Librairie de
France, 1925. 2. Expression de M. Plouzeau, « Compte rendu de Perce
forest, 2' partie, t. l, édition critique de G. Roussineau, 1999 », Romania,
2000, pp. 242-271, p. 243.
96 Mélusine
parfois peu lisses, témoignant souvent d'un indiscutable
attrait pour l'emphase 1 et la monotonie ; notre roman
goûte, par ailleurs, les termes réalistes et techniques
qu'il n'hésite pas à amonceler. Si tant est qu'il soit
compréhensible, ce récit est-il alors lisible 2 ? Sa lecture
suscite-t-elle l'intérêt et l'émotion de celui �ui s'em
barque sur cette prose rebondie et « chaloupée· » ? Une
troisième raison plaide en faveur de la traduction des
aventures de� Lusignan, elle a trait à la fameuse altérité
du Moyen Age et à l'incessante fascination qu'elle
exerce de nos jours. Ce temps que nous aspirons à
connaître et à nous approprier paraît proche : des pans
entiers de sa langue, de sa culture, de son art, de sa
foi semblent accessibles. N'est-ce pas ce sentiment de
familiarité qui s'impose lorsqu'on ouvre une page de
{a noble histoire de Lusignan ? En réalité, le Moyen
Age est inexorablement loin de nous. L'altérité de ses
œuvres est un fait. Divers traits incontestables, d'ordre
culturel, historique et linguistique 4, creusent l'étran
geté qui nous tient écartés de l'époque où s'impose la
prose romanesque, d'autant plus quand son accès prend
l'allure d'une séduisante proximité. Bref, il faut tra
duire.
C'est pourquoi, afin de faciliter l'intelligence de 1:une
des œuvres marquantes de l'art littéraire du Moyen Age,
nous pensons utile une traduction qui, idéalement, per
mettrait de garder la « bonne distance », aussi bien vis
à-vis du texte médiéval que du penchant, toujours pré
sent, à raboter cette œuvre lointaine. Conséquence
directe de cette option, la traduction présentée penche
plutôt pour une certaine littéralité. Ce choix va de pair
avec l'espoir d'éviter les deux manières qui transposent
1. Traits qui ne lui sont pas propres. Voir B. Cerquiglini, la Parole
médiévale. Paris, éd. de Minuit, 1981, p. 13. 2. D'autant que la compré
hension (éventuelle) n'abolit pas forcément la traduction: « Une traduction
est-elle faite pour les lecteurs qui ne comprennent pas l'original?», s'inter
roge W. Benjamin, Charles Baudelaire. « Tableaux parisiens». Traduction
et avant-propos sur la tâche du traducteur. Heidelberg, R. Weissback, 1923
(Œuvres, traduction de M. de Gandillac. Paris, Gallimard, t. l, 1977,
p. 244). 3. B. Cerquiglini, 1981, p. 37. 4. Comme le lexique, sou
vent tout à fait différent du nôtre, parfois truffé de faux amis.
Introduction 97
la fascination dont on vient de parler dans le champ de
la traduction : le «mot à mot» d'une part, la «traduc
tion littéraire» de l'autre; soit rester au plus près du
manuscrit, avec respect et déférence, soit restituer en
embellissant, en cherchant d'élégantes et nobles équiva
lences 1• S'il n'est pas sûr que ce but soit atteint, voici
comment il peut se justifier 2.
On a admis qu'une traduction est une transfonnation,
maîtrisée par le souci de servir le sens de l'œuvre 3 •
Dans le prolongement des observations avancées ci
dessus, on s'est adossé à l'idée selon laquelle ce roman
exprime un véritable mythe appelant une multiplicité
d'écritures «génériques». Ce constat de départ engage
les trois options suivantes. En premier lieu, il incite à
privilégier le lexique concret et figuratif, quitte à
conserver tels quels certains termes 4 et à traduire le
vocabulaire abstrait (comme preud'homme); pour les
phrases sentencieuses et les proverbes, nous n'avons pas
cherché les équivalences modernes 5, sauf quand les
énoncés sont restés quasi identiques, préférant renforcer
l'allure stéréotypée de ces propositions 6; comme le fait
le manuscrit, nous nous sommes efforcé de conserver
les mots différents qui expriment une même notion (une
1. « La rhétorique embellissante (. ..) est active dans le champ littéraire,
mais aussi dans celui des sciences humaines, où elle produit des textes
lisibles, bri//ants, enlevés, débarrassés de leurs lourdeurs d'origine au profit
du sens», A. Berman, La Traduction et la Lettre ou l'Auberge du lointain.
Pat i,, Seuil, 1999, p. 58. 2, Ce qui suit n'est donc qu'un balisage de
pistes qui n'ont été qu'imparfaitement suivies et qu'il aurait fallu emprunter
avec plus de constance et de méthode dans l'ensemble des pages qui vien
nent. 3. La conservation de la division en chapitres et des paragraphes
tels que les indiquent les rubriques, les dessins colorés et les lettres capitales
peintes de notre manuscrit s'inscrit dans cette même perspective. Ces carac
téristiques ne sont pas seulement formelles, ce sont des procédés esthétiques
chargés de significations. 4. Appelés par un astérisque et définis dans
le Glossaire (p. 829). C'est ainsi que, sans trop d'originalité, nous avons
traduit l'expression en la vertu (de ta chamberiere Nature, 8va) :«dans les
mains ( de la nature, ta servante) », sans ignorer que vertu est généralement
porteur d'un sens modal et abstrait « ( pouvoir», «puissance», «disposi
tion»). 5. La terrible menace de Geoffroy : Je(. ..) mettray tout en jeu
et en .flambe (l 19vb), n'est pas exprimée par le tentant«je mettrai tout à
feu et à sang» mais : «j'y mettrai le feu, tout flambera.» 6. On a,
parfois, introduit «dit-on>), absent dans l'original.
Mélusine
tour peut être crenelee, guerlandee ou couronnee, par
exemple 1) ; par ailleurs, dans la mesure du possible, et
sans excès de témérité, il a paru judicieux de retrouver
les sonorités originales et de respecter les formes
lexicales peu attestées (escuerre, devorer, etc.) en évi
tant la paraphrase. On a tenté, en second lieu, de préser
ver la syntaxe arborescente de cette écriture, ses
prolepses, ses retours incantatoires, un certain rythme
(pas nécessairement le sien, d'où, parfois, des coupes
ou des inversions absentes du manuscrit), la variation
alternative des temps de la narration, les faveurs qu'elle
accorde aux répétitions (sans redire systématiquement
le seul saichiez, par exemple) et aux doublets. Enfin,
troisième option, la prise en compte de cette « polylogie
informe » et irrégulière du roman dont nous avons parlé
ci-dessus, de la variété des tons propres à chaque genre
prologue et épilogue philosophiques - qu'il ne s'agit
pas, avant tout, de rendre clairs : Aristote est-il clair ? -,
prose narrative 2, récits brefs, passages didactiques
(« Miroir des Princes »), épisodes épiques et chroniques
historiques.
1. D'autant que ces participes passés employés comme adjectifs ne sont
pas exactement synonymes. Egalement, ./lote et navire (complétés par
«vaisseaux», « bâtiments>) et «bateaux))). 2. Les conclusions déga
gées par J. Rasmussen dans la Prosefrançaise du xV" siècle (Copenhague,
E. Munksgaard, 1958) aideront à adopter les traits caractéristiques de cette
prose « sans contours nets et sans rythme harmonieux )) (p. 43) ou, plutôt,
de ces proses, notamment pour ce qui concerne leur rythme. Voir égale
ment, de K. D. Uitti, « Nouvelle et structure hagiographique. Le récit histo
riographique nouveau de Jean de Joinville )), Mittelalterbilder aus neuer
Perspektii•e. Munich, Fink, 1985, pp. 380-391.
Bibliographie 99
lNDICA TIONS BIBLJOGRAPHJQUES 1
ÈDITIONS
Mélusine, roman du xrv" siècle publié pour la pre
mière fois d'après le manuscrit de la Bibliothèque de
/ 'Arsenal avec les variantes de la Bibliothèque natio
nale, par L. Stouff. Dijon, Publications de l'Université
de Dijon, fasc. V, 1932 (repr. Genèye, Slatkine, 1974).
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I. A. Corfis. Madison, Hispanie Seminary of Medieval
Studies, 27, 1986 (contient les textes en espagnol de
1489 et 1526).
TRADUCTIONS
Mélusine. Traduction et postface de M. P�rret, pré
face de J. Le Goff. Paris, Stock Plus, Moyen Age, 1979
(traduction bulgare, 1987).
Mélusine, roman de Jehan d'Arras. Adaptation de
L. Naneix. Paris, R. Morel, Club du Livre chrétien,
1961.
La légende de Mélusine, renouvelée par J. Marchand.
Paris, Boivin, Collection Médiévale, 1927.
1. Pour les éditions et les traductions anciennes, se reporter à la note 3,
p. 61 ci-dessus. Pour Coudrette : Le Roman de 11,fé/usine ou Histoire de
Lusignan. Édition avec introduction, notes et glossaire établie par E. Roach.
Paris, Klincksieck, Bibliothèque française et romane, 18, 1982 ; Le Roman
de Mélusine. Traduction de L. Harf-Lancner. Paris, GF-Flammarion, 1993.
L'adaptation allemande de Thüring de Ringoltingen est traduite par
C. Lecouteux dans Mélusine et autres récits (Paris, Champion, TCFMA,
59, 1999). La version polonaise du texte de Thüring par Marcin Siennik
(1569) est traduite en français par E. Malek: Histoire de Mélusine (1671).
Fonune d'un roman chevaleresque en Pologne et en Russie. Paris, Presses
Universitaires de la Sorbonne, Croyances et Traditions, 2002.
100 Mélusine
Mélusine ou la Fée de Lusignan. Adaptation de L.
Stouff. Paris, Librairie de France, 1925.
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Me/usina o la Noble Historia de Lusignan. Traduc
tion C. Alvar. Madrid, Siruela, Seleccion de Lecturas
Medievales, 2, 1999.
ÉTUDES CRITIQUES« MÉLUS1N1ENNES »
Quatre ouvrages offrent des inventaires très docu
mentés. Ils fournissent les indications que la présente
bibliographie, volontairement sélective, ne retient pas.
Il s'agit du livre de Guy-Edouard PILLARD : La Déesse
Mélusine - mythologie d'une fée, Maulévrier, Hérault
Editions, 1989 1 , et de trois recueils d'articles qui
donnent une idée des tendances récentes de la critique
- Mélusine. Actes du Colloque du Centre d 'Études
médiévales de ! 'Université de Picardie. Wodan, vol. 65,
1996.
- Me/usine of Lusignan. Fouding Fiction in late
medieval France. Ed. D. Maddox et S. Sturm-Maddox.
Athens, The University of Georgia Press, 1996.
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vin et P. McCana., Paris, Champion, Nouvelle Biblio
thèque du Moyen Age, 49, 1999.
CHANAUD, Roger, « Le chevalier, la fée et l'hérétique.
Une ancêtre valentinoise de Mélusine, la dame du châ-
1. Bibliographie fournie (pp. 22-59) qui distingue corpus« mélusinien »
(1. Des origines à Jean d'Arras - 1393) et premières études (Il. De Jean
d'Arras à Léo Desaivre, 1393-1883), puis : Ill. De Léo Desaivre à Henri
Dontenville (1883-1948), enfin, IV. Mélusine et la mythologie française
après 1948.
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Carte : Les Lusignan et l'outre-mer.
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LES LUSIGNAN ET L'OUTRE-MER
MÉLUSINE
ou
LA NOBLE HISTOIRE DE LUSIGNAN
(lra} (Dessin: un personnage. sur une cathèdre, pointe
le doigt vers un scribe assis, sur la droite ; une roue à
livres en arrière-plan.)
En toutes choses commencier on doit appeller le Crea
teur des creatures qui est maistre de toutes les choses
faictes et a faire qui doivent tendre a perfection de bien
et les autres pervenir selon les vices des creatures. Et
pour ce au commencement de ceste hystoire je, cognoi
cent que je ne soye pas digne de lui requerir, supplie a
sa haulte dignité que ceste histoire je puise achever a sa
gloire et louenge et au plaisir de mon treshault, puissant
et redoubté seigneur Jehan, filz de roy de France, duc de
Berry et d'Ouvergne, conte de Poictou et d'Auvergne,
laquelle histoire j'ay commencé selon les vrayes coroni
quez que j'ai trovéz tant [lrbl de lui comme du conte
Au début de tout ouvrage, on doit invoquer le Créateur
de la création, maître de toutes les choses faites et à
faire, celles qui ont pour finalité la perfection du bien
et les autres qui n'y parviennent que selon le vice de
leur nature 1• C'est pourquoi, au début de cette histoire,
conscient d'être indigne de Lui adresser cette prière, je
supplie sa haute majesté de m'aider à mener ce récit à
son terme, pour sa gloire et sa louange ainsi que
pour le plaisir de mon éminent, puissant et redouté sei
gneur, Jean, fils du roi de France, duc de Berry et
d'Auvergne, comte de Poitou. Cette histoire, j'ai entre
pris de la raconter d'après les chroniques authentiques
1. Cette phrase trouve son intérêt particulier dans la distinction entre
les choses qui doivent tendre a perfection de bien et les autres qui ne
font qu'y pervenir. La question - centrale pour Aristote - est celle de
la finalité (de la « détennination téléologique» ). Elle préside à toutes
les choses, elle en est la fonne. En effet, en tout, la nature (mais aussi
toute activité humaine, cf. Politique, 1, l, i) agit dans un but interne et
immanent : « pour les choses de la nature, ou pour celles qui viennent
de l'intelligence, il y a toujours un pourquoi» {Méwphysique. Xl. 8).
Mais, si toutes choses « parviennent à une fin» (Physique, II, 8), il
convient de distinguer celles qui « tendent » vers leur perfection, vers ce
qui est leur bien et leur beau (Métaphysique, XIII, 3 ), de celles qui sont
« entreprises en vue d'une fin mais sont manquées». Idée illustrée par
un exemple qui s'accorde à ce prologue : « les monstres sont des erreurs
de la finalité (. ..) les monstres ont été produits par une semence viciée »
(Physique, li, 8). Pour la nature des connaissances aristotéliciennes de
Jean d'Arras, voir l'introduction, p. 25.
112 Mélusine
de Salbery en Angleterre, et plusieurs livres qui ont esté
trouvéz par ce que sa noble serour Marie, fille de Jehan,
roy de France, duchesse de Bar, marquise du Pont, avoit
supplié d'avoir la dicte hystoire a mon dessus dit sei
gneur, son treschier et amé frere, lyquelz a tant faict
qu'il en a sceu au plus prez de la droite verité qu'il a
peu. Et m'en a comandé a faire le traictié de l'ystoire
qui cy aprés s'ensuit, et je commenceray de cuer dili
gent. De mon povre sens et pouoir en ay fait le mieulx
que j 'ay sceu, si prie a mon Createur que mon tresre
doubté seigneur le veulle prendre en gré et aussi tous
ceulx qui l'orront lire. Et commençay ceste hystoire a
mettre en prose le mercredi devant la Saint Cleymen
en yver l'an de grace mil .ccc iiii"' et xii.. Et suppli
humblement a tous ceulx qui l'orront lire ou le liront,
se je y mespren a leur gré en nulle maniere, qu'ilz le
me veuillent pardonner, car certainement je l'ay fait au
plus justement que j'ay peu selon les croniques que je
cuide estre vrayes.
David le prophete dit que les jugemens et punicions
[lva] de Dieu sont comme abysme sans rive et sans
fons et n'est pas saige qui les cuide comprendre en
son engin. Et croy que les merveilles qui sont par
universel terre et monde sont les plus vrayes, comme
les choses dictes faees comme de pluseurs autres.
Doncques la creature ne se doit pas pener par oul
trageuse presumption que les jugemens et fais de
Dieu vueille comprendre en son entendement, mais y
penser et soy esmerveillier et, en soy esmerveillant,
Intentions de / 'auteur 113
que lui-même et le comte de Salisbury 1, en Angleterre,
m'ont fait découvrir et selon plusieurs livres qu'on a
trouvés sur ce sujet, afin de satisfaire sa noble sœur
Marie 2, fille de Jean, roi de France, duchesse de Bar, mar
quise du Pont, qui avait supplié mon seigneur, s0n cher
frère bien-aimé, de lui procurer ce récit. Il a tant fait qu'il
a réussi à s'approcher, autant que possible, de la vérité la
plus exacte et il m'a ordonné d'écrire l'histoire qui suit.
C'est avec application que je vais la commencer. J'ai fait
de mon mieux, avec mes pauvres connaissances et mes
modestes aptitudes. Je prie donc mon Créateur que mon
redouté seigneur et tous ceux qui entendront la lecture de
mon récit daignent l'apprécier. J'ai commencé sa mise en
prose le mercredi avant la Saint-Clément, au cours de
l'hiver de l'an de grâce mille trois cent quatre-vingt
douze. Je supplie humblement tous ceux qui l'entendront
lire ou le liront eux-mêmes de bien vouloir me pardonner
si, selon leur goût, j'ai commis des erreurs car, en toute
sincérité, j'ai rédigé cette histoire aussi précisément que
je l'ai pu, conformément aux chroniques que j'estime
authentiques.
Le prophète David dit : « Ta justice et tes punitions,
Dieu, sont abîmes sans rives ni fond et il manque de
sagesse, celui qui s'imagine les comprendre avec son
intelligence 3. » Selon moi, les phénomènes merveilleux
que l'on trouve partout sur la terre et dans le monde
sont des plus véridiques, notamment ces choses que l'on
juge féeriques. Que la créature, poussée par une arro
gante prétention, ne s'efforce donc pas de comprendre
intellectuellement les sentences et les actions divines,
mais qu'elle y pense et se laisse émerveiller et que cet
1. Guillaume de Montagu, chevalier de l'ordre de la Jarretière ( \328-
1397), époux d'Elisabeth de Montfort. 2, Fille de Jean le Bon et de
Bonne, comtesse de Luxembourg, épouse de Robert, prince de Lorraine et
duc de Bar. La comtesse Bonne avait trois frères (Charles IV, empereur
d'Allemagne et roi de Bohême; Jean-Henri, margrave de Moravie, et Wen
ceslas, duc de Luxembourg) et une sœur, Marguerite (épouse de Henri de
Bavière). 3. Nous nous inspirons de la traduction du Psaume 36, 7 pro
posée par O. Cadiot : « Ta justice / montagne si haute / Ton droit est un
immense abime», et 36, 4 : « li (le criminel) ne fait rien pour comprendre /
ni pour agir mieux», La Bible. Nouvelle traduction. Paris, Bayard. 2001.
114 Mélusine
considerer comme il saiche doubter et glorifier cellui
qui si celeement juge.
La creature de Dieu raisonnable doit entendre, selon que
dit Aristote que des choses invisibles, selon la distinc
tion des choses qu'il a faictes ça jus, et que par leur
presence de leur estre et nature le certifie, si comme
saint Pol le dit en l'Epistre aux Rommains, que les
choses qu'il a faictes seront veues et sceues par la crea
ture du monde, c'est l'orne qui voit les livres lire et
adjouste foy es atteurs, entendre les anciens, les pro
vinces, terre et royaumes visiter. L'en treuve tant de
merveilles, selon commune [lvb] estimacion, et si nou
velles que humain entendement est contraint de dire les
jugemens de Dieu sont abisme sans fous et sans rive. Et
sont ces choses merveilleuses et en tant de formes et
manieres diverses, et en tant de pays selon leur diverse
nature espandues, que, sauf meilleur jugement, je cuide
qu'onques homme, se Adam non, n'ot parfaicte
congnoissance des euvres invisibles de Dieu, pour quoy
il ne puist de jour en jour prouffiter en science et oïr ou
veoir chose qu'il ne puist croire estre veritables, les-
Existence de ! 'invisible 115
émerveillement la conduise à apprendre à craindre et à
glorifier Celui dont les jugements restent impénétrables.
Raisonnable, la créature de Dieu doit comprendre que,
selon la distinction des êtres vivants faite par Aristote 1,
il existe des choses invisibles ici-bas, qui, par leur pré
sence et leur existence naturelle 2, Jémoignent pour Lui.
Comme le dit saint Paul dans l'Epître aux Romains 3,
les choses qu'Il a conçues, seront perçues et connues
par la créature humaine, c'est-à-dire par l'homme qui
voit et lit les livres, prête foi à leurs auteurs, comprend
les anciens et visite les provinces, les terres et les
royaumes. Il y a tant de choses dont l'opinion commune
constate le caractère prodigieux et insolite que l'enten
dement humain est contraint de l'admettre : les juge
ments de Dieu sont des abîmes sans fond ni rives. Et
ces choses sont tellement prodigieuses, elles sont si
bizarres dans leurs formes et leurs manières d'être, elles
sont répandues en tant de pays sous des natures si
curieuses, que, sous réserve d'une meilleure interpréta
tion, je suis persuadé que, sauf Adam 4, personne n'eut
jamais une parfaite connaissance des œuvres invisibles
de Dieu, connaissance qui aurait permis à l'être humain
d'améliorer au fil du temps sa compréhension et
1. Le livre I du Traité du Ciel d'Aristote s'ouvre sur la distinction sui
vante : au sein des réalités naturelles, « les unes sont des corps et des
grandeurs [comme l'eau], d'autres possèdent corps et grandeur [les êtres
vivants], d'autres enfin sont principes des êtres qui possèdent cès détermina
tions [la matière. l'âme]». 2. Cf. f. 8va, idée de la nature« servante de
Dieu». 3. 1, 20 : « Car ce qui, de lui, est invisible, l'éternité de sa
puissance et de sa divinité, ses œuvres, depuis la création du monde, l'ont
rendu intelligible et par là pleinement visible, afin de rendre les hommes
inexcusables. » !, 28 : « Et comme ils n'ont pas trouvé bon d'avoir de
Dieu une vraie connaissance, Dieu les a livrés à une intelligence détraquée,
autorisant les actes de pire indécence. » La Bible éd. citée. 4. Cette
question dogmatique porte le nom de «justice originelle». Avec le don
surnaturel de la grâce, Adam et Eve auraient reçu des dons prénaturels,
dont la faculté de compréhension des vérités nécessaires à la vie naturelle
et des vérités religieuses et morales. Saint Augustin, saint Anselme et saint
Thomas se sont préoccupés de cette question qui pose en effet, par essence,
- comme l'écrit Jean d'Arras �- la soumission de la raison et de la volonté
à la grâce de Dieu.
116 Mélusine
quelles le sont. Et ces termes, je vous met avant pour les
merveilles qui sont en l'ystoire de quoy je vous pense a
traictier au plaisir de Dieu mon Createur et au command
de mon dessuz dit trespuissant et noble seigneur.
Laissons les atteurs ester et racontons ce que nous avons
ouy dire et raconter a noz anciens et que cestuyjour nous
oyons dire qu'on a veu ou pays de Poictou et ailleurs pour
coulourer nostre histoire a estre vraye comme nous le
tenons et qui nous est publiee par [2ra] les vrayes cro
niques. Nous avons ouy raconter a noz anciens que en
pluseurs parties sont apparues a pluseurs tresfamilliere
ment choses lesquelles aucuns appelloient luitons, aucuns
autres les faes, aucuns autres les bonnes dames qui vont
de nuit. Et de ceulx dit uns, appelléz Gervaise, que les lui
tons vont de nuit, entrent dedens les maison sans les huys
rompre ne ouvrir et ostent les enfants des berceulz et bes
tournent les membres ou les ardent, et au departir les lais
sent aussi sains comme devant et a aucuns donnent grant
eur en ce monde. Encores dit le dit Gervaise que autres
fantasies s'apperent de nuit en guise de femme a face
ridee, basses et en petite estature, et font les besoingnes
des hostelz liberalment et nul mal ne faisoient. Et dist que
pour certain il avoit veu en son temps ung ancien homme
qui racontait pour verité qu'il avoit veu en son temps
grant foison de telles choses. Et dit encores que les dictes
faees se mettoient en forme de tresbelles femmes, et en
ont pluseurs hommes prinses pour moilliers, parmy
aucunes con-[2rb]-venances qu'elles leur faisoientjurer,
les uns qu'ils ne les verroientjamais nues, les autres que
le samedy n'enquerroient qu'elles seroient devenues;
aucunes, si elles avoient enfans, que leurs maris ne les
verroientjamais en leur gesine. Et tant qu'ilz leur tenoient
Des témoins dignes de foi 117
d'entendre ou de voir des choses qu'il pourrait ne pas
croire véritables et qui, pourtant, le sont. Voici annoncés
les prodiges de l'histoire que je vais vous raconter pour
plaire à Dieu, mon créateur, et répondre aux demandes
de mon puissant et noble seigneur.
Mais laissons là les autorités et, afin de donner à ce
récit la couleur de vérité qui, selon nous, est la sienne
et qui nous a été conservée par les chroniques authen
tiques, racontons plutôt ce que nous avons entendu dire
et conter par nos anciens et que, aujourd'hui encore, on
dit avoir vu en Poitou et ailleurs. Nous avons donc
entendu nos anciens rapporter qu'en diverses régions
sont apparus en toute familiarité à diverses personnes
ces êtres de la nuit que certains appellent des lutins,
d'autres des fées, d'autres encore les bonnes dames. Au
sujet des lutins, un certain Gervais I affinne qu'ils se
déplacent la nuit, pénètrent dans les maisons sans enfon
cer les portes ni les ouvrir et emportent les enfants des
berceaux, les mutilent ou les brûlent. Et quand ils s'en
vont, ils les laissent en aussi bonne santé qu'ils étaient
auparavant et ils donnent à certains grand bonheur en
ce monde. Le même Gervais ajoute qu'on peut aperce
voir, la nuit, d'autres apparitions fantastiques qui pren
nent l'apparence de femmes au visage ridé, petites et
menues, effectuant avec obligeance les tâches ména
gères, sans faire aucun mal. Il affirme avoir croisé un
vieil homme qui racontait, comme un fait avéré, qu'il
avait lui-même observé de son temps un grand nombre
d'apparitions semblables. Gervais ajoute que les fées en
question prenaient la forme de très belles femmes et que
bien des hommes en avaient épousé certaines, à condi
tion de respecter les engagements qu'elles leur faisaient
jurer : certains qu'ils ne les verraient jamais nues,
d'autres qu'ils ne chercheraient pas à savoir ce qu'elles
devenaient le samedi 2, d'autres encore qu'ils ne les
regarderaient jamais pendant leurs couches, quand elles
1. Gervais de Tilbury, auteur des Otia lmperia/ia ( 1209-1214).
2. Sur ce jour si particulier. voir notre article : « Samedi, jour de la
double vie de Mélusine», Mélusines continentales et insulaires, 1999,
pp. 76-103.
118 Mélusine
leurs convenances, ilz estoient regnans en grant audition et
prosperité et, si tost qu'ilz defailloient, ilz les perdoient et
decheoient de tout leur boneur petit a petit. Et aucuns
convertissoient en serpens un ou pluseurs jours la sep
maine. Et dit le dit Gervaise qu'il creoit que ce soit par
auclllls meffaiz secréz au monde et desplaisans a Dieu
pourquoy il les punist si secretement en ces miseres que
nulz n'en a congnoissance fors lui. Et pour ce compare il
les secrézjugemens de Dieu es asbismes sans fons et sans
rive, combien que toutes choses sont sceues non pas par un
seul, mais par pluseurs. Et voit on que quant uns homs
n'aura oncques yssu de sa contree, qu'il a des choses veri
tables asséz prez de sa contree et region, que jamais ne
vouldroit croire par l'ouïr dire s'il ne le voit. Et quant de
moy, qui n'ay pas esté gueres [2va) loing, j'ay veu des
choses que pluseurs ne pomTOient croire sans le veoir. Ger
vaise propre nous met en exemple d'un chevalier nommé
Rogier du Chastel de Rousset, en la province d'Auxci, qui
trouva une faee et la voult avoir a femme. Elle s'i consenty
par tel couvenant que jamais nue ne la verroit et furent
grant temps ensemble et croissait le chevalier en grant
prosperité. Or advint, grant temps aprés, que la dicte fae se
baignoit, il, par sa curiosité, la voult veoir et tantost la fae
bouta sa teste dedans l'eaue et devint serpente n'onques
puis ne fu veue, et le dit chevalier declina petit a petit de
toutes ses prosperitéz et de toutes ses choses. Ne vous vueil
plus faire de proverbes ne d'exemples. Et ce queje vous en
ay fait, c'est pour ce queje vous entend a traictier comment
la noble et puissant forteresse de Lisignen en Poictou fu
fondee par une faee et la maniere comment, selon la juste
cronique et la vraye histoire, sans y appliquer chose qui ne
soit veritable, et juste de la propre matiere. Et me orréz
declairer la noble lignie qui en est yssue qui regnera
jusques en la fin du monde, selon ce qu'il appert qu'elle a
regné jusqu'a ore. Mais pour ce que j'ay premierement
[2vbJ commencé a traictier des faeesje vous vouldray dire
dont celle fae vint qui fonda la noble place et forteresce de
Lisignen dessus dit.
Des exemples convaincants 119
auraient des enfants. Aussi longtemps que leurs époux
respectaient ces accords, ils jouissaient d'une grande
considération et d'une solide prospérité, mais dès '1U 'ils
les trahissaient, ils perdaient immédiatement leur épouse
et leur bonheur déclinait petit à petit. Certaines de ces
créatures se transformaient alors en serpents, un ou plu
sieurs jours par semaine. Toujours selon Gervais, c'est
pour quelques fautes cachées à tous et qui offensent Dieu,
qu'il leur inflige secrètement ce sort misérable que nul ne
connaît à part lui. Voilà pourquoi il compare les secrets
jugements de Dieu à des abîmes sans fond ni rives, bien
que toutes ces choses soient connues non pas d'un seul
homme mais par plusieurs. On le voit bien, celui qui n'a
jamais quitté son pays ne voudra jamais admettre par ouï
dire des événements indéniables qui se déroulent tout
près de lui, tant qu'il ne les aura pas vus. Moi-même, je
ne suis pas allé bien loin et pourtant j'ai vu des choses qui
en laisseraient beaucoup incrédules s'ils ne les voyaient
pas de leurs propres yeux. Gervais lui-même cite
l'exemple d'un chevalier nommé Roger de Château
Rousset, de la province d'Aix-en-Provence, qui rencontra
une fée et voulut l'épouser. Elle y consentit à la condition
qu'il ne la voie jamais nue et ils vécurent un bon moment
ensemble, la prospérité du chevalier ne cessant de croître.
Mais, bien après leur mariage, la fée alla se baigner et,
poussé par la curiosité, le chevalier désira la regarder
immédiatement la fée plongea la tête sous l'eau, se trans
forma en serpente et on ne la revit jamais. Quant à la pros
périté et à la richesse du chevalier, elles s'épuisèrent peu
à peu. Mais je préfère cesser là ces préalables et ces illus
trations. Ce que je vous ai dit s'inscrit dans mon projet de
vous raconter comment une fée a fondé la noble et puis
sante forteresse de Lusignan, en Poitou, suivant la chro
nique authentique et l'histoire véridique, sans y ajouter
quoi que ce soit qui ne soit juste et attesté par le récit. Je
vais également mettre en lumière la noble descendance
qui en est issue et qui règnera jusqu'à la fin du monde, si
l'on en croit son règne jusqu'à présent. Cependant,
puisque j'ai commencé à parler de fées, je voudrais racon
ter d'où est venue celle qui fonda la noble place et la forte
resse de Lusignan, évoquée à l'instant.
120 Mélusine
Il est verité qu'il ot jadis un roy en Albanie qui fut
moult vaillant homs. Et, dit l'hystoire, qu'il ot de sa
premiere femme pluseurs enfans dont l'hystoire dit que
Mataquas, qui fu pere Florimont, fu ses premiers filz.
Celluy roy ot a nom Elinas et fu moult puissant et preux
chevaliers de sa main. Or advint que aprés le trespasse
ment de sa femme que il chassoit en une forest pres de
la marine, en laquelle forest il avoit une moult belle
fontaine. En ce moment print grant soif au roy Elinas et
tourna son chemin vers la fontaine. Et, quant il approu
cha de la dicte fontaine, il entrouy une voix qui chantoit
si melodieusement que il ne cuida pas pour l 'eure que
Histoire d 'Elinas 121
Le fait est que, autrefois, vivait en Ecosse 1 un homme
très valeureux. D'après l'histoire, sa première femme
lui donna plusieurs enfants et, dit-elle, son fils aîné,
Mataquas, fut le père de Florimont. Elinas, tel était le
nom de ce roi, par ailleurs chevalier puissant et terrible
ment fort de ses mains 2• Un jour, après le décès de son
épouse, il chassait près de la mer, dans une forêt où
jaillissait une très belle source. Pris d'une soif impé
rieuse, Elinas se dirigea vers cette fontaine. Il en était
tout proche quand il entendit une voix qui chantait si
mélodieusement qu'il crut, au premier abord, que c'était
celle d'un ange, puis il comprit bien vite, à sa douceur
1. Pays illustrant la veine celte et bretonne qui coule tout au long de
ce roman, avec ses espaces peuplés de fées, de géants et de trésors
mystérieux (Northumberland, Brumbloremlion), ses retours aux origines
(Raymondin et Geoffroy en Bretagne) et ses combats en Irlande. Ne pas
traduire Albanie par «Ecosse» couperait l'une des racines celtisantes du
roman, choix regrettable à nos yeux. Pour une présentation des argu
ments en faveur de I'« Albanie », voir, de M. Perret, « Attribution et
utilisation du nom propre dans Mélusine», Mélusine continentales et
insulaires, 1999, pp. 169-179 (et les exemples de L.-F. Flutre : «Alba
nie : 1 ° l'Ecosse, Florim.; Mélus. C 4724; Mil. 17; Percef, I, i, JO,
12, 11 (... ); Perl.. var. Abanie, Albenie, Alebine, Arhan, -banie, -benie,
Aubanie ( ...) - 2 ° l'Albanie, Gilion 112 b; 3 ° le pays des Albains
(Latium), Nouv. ». Table des noms propres avec toutes leurs variantes
figurant dans les romans du Moyen Age. Poitiers, Pub!. du CESCM, Il,
1962, p. I92b). Florimont fait de Duras le port de Durazzo, en Albanie.
L'ancrage gascon des Lusignan (dont témoigne encore de nos jours la
toponymie du Lot-et-Garonne) plaiderait en faveur de la ville de Duras
(arr. de Marmande). Sa prise est une notable victoire française sur les
Anglais (le château est rendu à Du Guesclin en 1377). 2. Nous
tentons ainsi de ne pas perdre preux chel'O!iers de sa main. Le nom
main s'employait au Moyen Âge dans des expressions diverses pour
signifier l'action ou l'effort (Godefroy, V, 77c). Le roi Richard était
bons chevaliers de sa main comme Gauvain qui déclare être li mieldres
de ma main (Tobler-Lommatzsch, abrégé TL désormais, V, 826b).
Expression utilisée également dans notre roman pour le roi de Chypre
(54va) et Philibert de Montmoret (105vb).
122 Mélusine
ce ne feust voix angelique, mais touttefoiz il entendy
asséz par la grant doulçour de la voix que c'estoit voix
femenine. Lors descendy du cheval pour ce que il ne
feist trop grans escroiz et l'attacha a une branche et s'en
va petit a petit vers la fontaine, le plus couvert des raims
et des arbrissiaux qu'il pot. [3ra] Et a l'approuchier de
la fontaine apperceut la tresplus belle dame qu'il eust
oncques jour veu a son adviz. Lors s'arresta tous
esbahiz de la grant beauté qu'il perceust en celle qui
tous jours chantoit si melodieusement que oncques
seraine, faee ne nimphe ne chanta tant doulcement. Lors
s'arresta ly roys tous esbahyz, tant de la beauté et du
noble atour de la dicte dame comme de son doulz chant.
Lors se quaity au mieulx qu'il pot de menus arbrissiaux
de paour que la dame ne l'apparceust. Et entroublia
toute sa chace et la soif qu'il avoit par devant. Et
commença a penser au chant et a la beauté de la dame
telement qu'il ne scet s'il est jour ou nuit ou s'il dort
ou veille.
(Dessin : Elinas, à droite, s'incline devant Présine.)
[3rb] Comment le roy Elinas vint a la fontaine,
comment il parla a la dame et l'ot a femme.
Ainsi comme vous pouéz ouir fu ly roys Elinas repeuz
et si abuséz, tant du doulz chant que de la beauté de la
dame, qu'il ne scet s'il dort ou se il veille. Et celle
chante tous jours si doulcement que c'estoit grant doul
çour a l'ouir. Elinas en fu tous abuséz et si oubliéz que
il ne lui souvint de nulle chose fors de ce qu'il voit et
oït. Et demoura la en cel estat moult grant temps. Et
lors vindrent deux de ses chiens courans qui lui sailli
rent contre mont lui faisant grant feste. Et il tressault
comme uns homs qui yst de son dormir et lui souvint
de sa chasse. Et ot lors si grant soif que, sans adviz ne
sans mesure, vint sur la fontaine et print le bacin qui y
pendoit a une grant chayenne, si puisa de l'eaue et but.
Et lors regarda la dame qui ot laissié le chanter et la va
Elinas à la fontaine 123
singulière, qu'il s'agissait d'une voix féminine. Pour
éviter que son cheval ne fasse trop de bruit, il descendit
de sa monture et l'attacha à une branche, puis avança à
petits pas vers la fontaine, en se dissimulant soigneuse
ment sous les branchages et les arbrisseaux. Quand il
en fut tout près, il aperçut la plus belle dame qu'il eût
jamais vue. Il fit halte, ébloui par le spectacle qu'offrait
la beauté de cette femme qui ne cessait de chanter, plus
mélodieusement et doucement qu'aucune sirène, fée ou
nymphe. Le roi s'arrêta alors, fasciné tout autant par sa
beauté et sa noble élégance que par son chant si doux.
Il se cacha de son mieux parmi les arbrisseaux de
crainte d'être aperçu. Ah ! sa chasse et sa soif étaient
bien oubliées ! Absorbé par le chant et la beauté de la
dame, il ne savait plus si c'était le jour ou la nuit, s'il
dormait ou s'il veillait.
Comment le roi Elinas vint à la fontaine et comment il
s'adressa à la dame et la prit pour épouse.
Vous venez de l'entendre, le roi Elinas était si captivé,
si séduit par la douceur du chant de la dame et par sa
beauté qu'il ne savait plus s'il dormait ou s'il veillait.
Quant à elle, elle poursuivait son chant si doucement
que son écoute était elle-même d'une infinie douceur.
Comme charmé, Elinas perdit la mémoire et ne se sou
vint plus de rien, sauf de ce qu'il voyait et entendait.
Dans cet état de confusion, il resta là un long moment.
Alors surgirent deux de ses chiens courants qui lui bon
dirent dessus, pour lui faire fête. Et il tressaillit comme
quelqu'un qui se réveille en sursaut et le souvenir de la
chasse lui revint. Il ressentit alors une soif telle que,
sans réfléchir ni prendre de précautions, il se dirigea
vers la fontaine, prit le récipient qui pendait au bout
d'une grande chaîne, puisa de l'eau et but. Il dirigea
alors son regard vers la dame, qui avait cessé de chanter,
124 Mélusine
saluer treshumblement en lui portant le plus grant hon
neur et reverence qu'il oncques pot. Et celle qui savoit
moult de bien et d'onneur lui respondy moult gracieuse
ment. « Dame, dist ly roys Elinas, par vostre courtoisie !
Ne [3va] vous vueille desplaire se je vous enquier de
vostre estre ne de qui vous estes, car la cause qui m'y
muet si est telle que je vous diray. Chiere dame, plaise
vous a savoir que je sçay et congnois ce pays tout envi
ron, et sachiéz que a quatre ou a cinq lieues de cy n'a
recest ne forteresse nulle, excepté celle dont je me suy
huy partiz qui est environ a deux lieues de cy. Et pour
tant m' emerveil je de quel part si belle ne si gracieuse
creature que ly corps de vous est, puet estre cy venue si
seule de compaignie. Et, pour Dieu, pardonnéz moy car
je fay grant oultraige de !'enquerre, mais le grant desir
de le savoir me fait faire cel oultraige. »
« Sire chevaliers, fait la dame, cy n'a point d'oultrage,
mais vous muet de grant courtoisie et de grant honneur.
Et sachiéz, sire chevaliers, que je ne seray mie longue
ment seule quant il me plaira, mais j'en ay envoyees
mes gens devant pour le grant plaisir que j'avoye prins
en ce bel lieu ou je me deduisoye maintenant comme
vous avéz ouy. » Atant vint a ce parler uns varlés bien
acesméz et montéz sur un gros trottier, et admenoit ung
moult bel pallefroy en destre, si richement [3vb] enhar
nachié que ly rois Elinas fu tous esbahiz de la richesse
et dist a lui mesmes qu'il n'avoit oncques mais veu si
riche. Et dist ly varléz a la dame : « Ma dame, il est
Une rencontre fascinante 125
puis marcha vers elle pour la saluer I très poliment, en
manifestant sa plus grande estime et sa plus vive défé
rence. Quant à elle, qui connaissait les égards et les
règles de politesse, elle lui répondit avec grâce :
- Madame, s'il vous plaît! dit le roi Elinas. Ne vous
déplaise si je vous demande qui vous êtes et à quel
lignage vous appartenez et je ne vous cacherai pas le
motif de ma demande : veuillez savoir, chère dame, que
je connais tout le pays à la ronde et je sais qu'il n'y a
habitation ni forteresse à quatre ou cinq lieues* 2 d'ici,
excepté celle dont je suis parti aujourd'hui et qui est
située à environ deux lieues*. C'est pourquoi je reste
confondu : d'où venez-vous? comment une créature
aussi belle et charmante que vous a-t-elle pu atteindre
cet endroit, seule et sans compagnie? Pour l'amour de
Dieu, pardonnez-moi si mon indiscrétion est blessante,
mais mon vif désir de connaître votre réponse me rend
aussi indiscret.
- Seigneur chevalier, fait la dame, il n'y a dans votre
indiscrétion rien d'offensant mais, au contraire, des
marques d'une délicate politesse et d'un vif respect.
Apprenez donc, seigneur chevalier, que si je le désirais
je ne serais pas longtemps seule car j'ai envoyé mes
gens devant pour jouir du plaisir extrême que suscite en
moi ce bel endroit où, à l'instant, je me divertissais,
comme vous avez pu l'entendre.
Pendant qu'ils parlaient ainsi arriva un valet vêtu avec
élégance, monté sur un gros cheval qui allait au trot, et
il tenait dans sa main droite les rênes d'un splendide
palefroi*, si richement harnaché que le roi Elinas, fas
ciné, se dit qu'il n'en avait jamais vu d'aussi magni
fique. Le valet s'adressa à la dame
1. Porter ou faire reverence : expressions qui traduisent le plus grand
respect, avec ou sans inclination du corps. On lit, par exemple, dans le
XXI' § du Secret des secrets (Introduction, p. 20) : De la reverence du roy.
A/Lr.:andre, chier filz, 1 'obeïssance du roy vient par .iiii. choses : pour la
preudommie du roy, pour ce qu'il se _fait amer a ses subgetz, pour ce qu'il
est courtois, et pour honneur et reverence qu'il a fait a ceulx qui en sont
dignes. Texte du ms Baltimore, trans. et éd. par D. Lorée. 2. Les mots
suivis d'un astérisque sont expliqués dans le Glossaire, p. 829 s.
126 Mélusine
temps de venir quant il vous plaira, car tout est prest. »
Et celle dist : « De par Dieu », puis a dit au roy : « Sire
chevaliers, a vostre congié et grans mercis de vostre
courtoisie. » Lors vint au palefroy pour monter, mais ly
roys s'avança et lui aida a. monter moult doulcement.
Celle l'en mercia et s'en part. Et ly roys vint a son
cheval et monte. Atant es vous ses gens qui le queroient
et lui dirent qu'ils avoient prins le cerf. Et le roy leur
dist : « Ce me plaist. » Lors commence a penser a la
beauté de la dame et la print si fort a amer que il ne
sçot quel contenance prendre, et dist a ses gens : « Aléz
vous en devant et je vous suivray asséz tost. » Et cilz
s'en vont qui bien apperceurent que ly roys avoit trouvé
quelque chose, mais ilz se partent de lui car ilz ne
l'osent reffuser. Et il tourne le frain du cheval et se met
les grans eslaiz tout le chemin qu'il avoit veu la dame
tourner.
L'ystoire nous dit [4ra] que tant suivit ly roys Elinas la
dame que il la rataint en la forest ou il avoit grant foison
d'arbres haulx et droiz. Et estoit en l'esté que le temps
estoit doulz et gracieux et ly lieux de la forest estoit
moult delictables. La dame ouy la frainte du cheval au
roy Elinas qui venoit grant aleure, si dist a son varlet :
« Arreste et attendons ce chevalier, car je croy qu'il a
oublié quelque chose a la fontaine ou nous dire partie
de sa voulenté dont il n'estoit mie pour l'eure advisié,
car nous l'avons veu fort pensif.» « Dame, dist le var
let, a vostre plaisir. » Estes vous venu le roy qui sans
arrest vint vers la dame comme s'il ne le eust oncques
plus veue et la salue moult effreenient, car il estoit si
souspriz de s'amour qu'il n'y savoit contenance. La
dame, qui congnut asséz qui il estoit et comment il
advendroit de son emprise, lui dist : « Roy Elinas, que
vas tu querant aprés moy si hastivement, emporte je rien
du tien ? » Quant Elinas se ouy nommer si fu moult
esbahiz, car il ne congnoissoit celle qui parloit a lui. Si
respondy: « Treschiere dame, du mien n'emportéz vous
rien fors tant que vous [4rb] passéz parmy mon pays et
De la fascination à ! 'amour 127
- Vous pouvez venir maintenant quand il vous plaira,
Madame, tout est prêt.
- Grâce à Dieu, répondit-elle avant de diff! au
roi : « Sei gneur chevalier, permettez-moi de prendre
congé, et grand merci pour vos égards. »
Elle s'approcha du palefroi* pour se mettre en selle
mais le roi s'avança et l'aida à monter avec la plus
grande douceur. Après l'avoir remercié, elle s'éloigna,
et le roi retourna alors à son cheval et se mit en selle.
À cet instant, ses gens qui le cherchaient arrivèrent et
lui annoncèrent qu'ils avaient pris le cerf. Le roi leur
répondit : « Cela me fait plaisir. » Il se mit alors à pen
ser à la beauté de la dame et l'amour le saisit avec une
telle force qu'il ne sut quelle contenance se donner. Il
dit alors à ses gens : « Allez devant, je vous suivrai
rapidement.» Et ils s'en allèrent, ayant bien senti que
le roi avait trouvé quelque chose, mais ils le quittèrent,
craignant de le contredire. Le roi, quant à lui, tourna
bride et s'élança précipitamment dans le chemin où il
avait vu la dame s'engager.
Selon l'histoire, le roi Elinas suivit la dame à si vive allure
qu'il la rejoignit en pleine forêt, là où les arbres étaient
denses, hauts et bien droits. On était en été, le temps était
doux et agréable et cet endroit dans la forêt, délicieux. Au
fracas fait par le cheval du roi Elinas, lancé à toute allure,
la dame s'adressa à son valet: « Arrête-toi et attendons ce
chevalier qui, je crois, a oublié quelque chose à la fontaine
ou peut-être vient-il nous révéler une partie de ses inten
tions qui lui était sortie de l'esprit à ce moment-là, car nous
l'avons trouvé très songeur.» « Madame, dit le valet,
comme il vous plaira.» Voici le roi qui se précipite vers la
dame comme s'il ne l'avait jamais vue de sa vie, avant de
la saluer tout effaré, car, saisi par l'amour, il n'avait plus
conscience de l'attitude à prendre. La dame, qui savait bien
qui il était et quel serait le destin de son entreprise, lui
dit : « Roi Elinas, que viens-tu chercher auprès de moi avec
tant d'empressement ? Ai-je emporté quelque chose qui
soit à toi ? » Elinas fut stupéfait de s'entendre appeler par
son nom; lui, en effet, ne connaissait pas celle qui lui par
lait. Il répondit : « Très chère dame, vous ne m'avez rien
pris qui m'appartienne, cependant vous traversez mon pays
128 Mélusine
est la villenie a moy quant vous estes estrangiere que je
ne vous reçoif en mon pays plus honnourablement que
je ne puis faire ycy. » Dont respondy la dame : « Roy
Elinas, je vous en tien bien pour excusé et vous pry, se
vous ne vouléz autre chose, que vous ne laissiéz ja a
retourner pour ceste querele. » Lors respondy ly roys :
« Treschiere dame, autre chose quier je bien. » « Et
quoy ? dist elle, dictez hardiement ! » « Ma chiere
dame, puisqu'il vous plaist, je le vous diray. Je desire
tant que nulle autre chose plus d'avoir vostre bonne
amour et vostre bonne grace. » « Par ma foy, dist la
dame, a ce n'avéz vous pas failly, mais que vous n'y
penséz fors toute honneur, car ja homme n'aura
m'amour en soingnentaige. » « Haa, ma treschiere
dame, dist ly roys Elinas, je ne pense a nul cas deshon
neste. » Dont dist la dame qui bien savoit qu'il estoit
espris de s'amour : « Se vous me vouléz prendre a
femme et jurer que se nous avons enfans ensemble que
vous ne mettréz ja peine de moy veoir en ma gesine ne
ne feréz par voye quelconques tant que vous me voiéz,
je suiz celle qui [4va] obeiray a vous comme loyal moil
lier doit obeir a son espoux. » Et le roy lui jura ainsi.
Que vous feroy je long compte• ? Ilz furent espouzéz et
menerent longtemps bonne vie ensemble, mais ly pays
du royaume d'Albanie estoient moult esbahiz qui celle
dame estoit, combien qu'elle gouvemast saigement et
vaillaument. Mais Mataquas qui estoit filz du roy Elinas
la haioit moult. Or advint qu'elle fu enceinte de trois
filles et les porta son terme et delivra au jour. La pre
miere nee ot a nom Melusigne, la seconde Melior, la
tierce Palestine. Le roy Elinas n'estoit pas pour lors au
lieu, mais son filz Mataquas y estoit et regarda ses trois
sereurs qui furent tant belles qu'a merveilles. Il s'en vint
devers le roy, son pere, et lui dist : « Madame la royne
Presine, vostre femme, vous a apporté les trois plus
belles filles qui oncques feussent veues. Sire, venéz les
Mariage sous condition 129
et il serait indigne de moi de ne pas vous recevoir, vous qui
êtes étrangère, avec plus d'égards que je ne le peux faire
ici.» La dame lui fit cette réponse:
- Je vous tiens bien volontiers pour excusé, roi Elinas, et,
si vous ne désirez rien d'autre, je vous en prie, que cette
affaire ne contrarie pas votre retour.
Le roi lui répliqua alors :
- Très chère dame, il y a bien autre chose que je désire de
tout cœur.
- De quoi s'agit-il 7 Parlez résolument!
- Ma très chère dame, puisque vous le voulez bien je vais
vous le dire: mon plus grand désir serait de conquérir votre
amour et d'entrer dans vos bonnes grâces.
- Ma foi, dit-elle, vous n'avez pas manqué votre but, mais
à la condition que vos intentions soient respectables! Je
n'aimerai jamais un homme qui fasse de moi sa maîtresse.
- Ah ! ma très chère dame, fit le roi Elinas, loin de moi
toute pensée malhonnête.
La dame, qui savait parfaitement combien il était épris, lui
déclara alors : « Si vous acceptez de m'épouser et de jurer
que, si nous avons des enfants, vous ne tenterez pas de me
voir pendant mes couches et n'utiliserez aucun subterfuge
dans ce but, je suis bien décidée à vous obéir comme une
épouse loyale doit obéir à son époux. » Et le roi lui en fit le
serment. Inutile d'allonger mon récit. Ils se marièrent et leur
bonheur dura longtemps ; cependant, malgré son gouverne
ment sage et éclairé, les gens du royaume d'Ecosse se deman
daient avec étonnement qui était cette dame. Quant à
Mataquas, le fils aîné d'Elinas, il la détestait profondément.
Or il arriva qu'elle fut enceinte de trois filles. Elle les porta
jusqu'à terme et accoucha donc le jour prévu. L'aînée reçut
le nom de Mélusine 1, la seconde de Mélior, et la troisième de
Palestine. Ce jour-là, le roi Elinas n'était pas auprès d'elle,
contrairement à son fils Mataquas qui, lui, bien présent vint
voir ses trois sœurs et leur extraordinaire beauté. Il alla
rejoindre son père, le roi, et lui dit:« Votre femme, madame
1. Peut-être la contraction de Mater Licinia, qui viendrait du gallo-roman
liciniacus ( <Licinius, nom supposé de l'un des premiers occupants romains
installés à cet endroit). C'est ainsi que la « mère Lusine>> serait devenue la
« mère des Lusignan». Voir aussi la note 1, p. 219.
130 Mélusine
veoir. » Ly roys Elinas, a qui il ne souvenoit de la pro
messe qu'il avoit fait a Presine, sa femme, dist : « Beau
filz, si feray je.» Et s'en vint despourveuement et entra
en la chambre ou Presine baignoit ses trois filles et
quant il les vit, il ot grant [4vb] joye et dist : « Dieux
beneye la mere et les filles ! » Quant Presine l'ouy, si
respondi moult horriblement : « Faulx roys ! Tu m'as
failli de couvenant, dont il te mesavenra ! Et m'as per
due a tous jours mais ! Et sçay bien que c'est par ton
filz Mataquas. Et me fouit partir soubdainement, mais
encore seray je vengie de ton filz ou de ses hoirs par
ma seur et compaigne, la dame de !'Ille Perdue.» Et a
ce parler print ses trois filles et s'esvanoy que puis ne
fu veue ou pays.
(Dessin : Présine, un petit dragon à ses pieds et ses
trois filles sur sa droite.)
Comment le roy Elinas fu esbahi quant il les vit ainsi
partir.
L'hystoire dit que quant Elinas ot perdue Presine et
ses trois filles, il fu si esbahiz qu'il ne sçot que faire
[5ra] ne que penser, mais fu depuis l'espace de .viii.
ans qu'il ne faisoit que plaindre, gemir et souspirer
et faire griefz lamentacions pour l'amour de Presine
qu'il amoit de loyal amour. Et disoit le peuple de son
païs qu'il estoit affolléz et donnerent le gouvernement
du royaume d'Albanie a Mathaquas son filz, qui gou
verna vaillaument et tint son pere en grant chierté.
Les barons d'Albanie lui donnerent une orphelinea qui
estoit dame de Duras et de Florimons qui depuis
souffry moult de peines en son temps. Mais nostre
hystoire n'est pas emprise pour lui et pour tant nous
en tairons nous et procederons en nostre hystoire et
vraye matiere.
L'ystoire nous dit que quant Presine party de Elinas
atout ses trois filles qu'elle s'en ala atout elles en Ava
lon, nommé !'Ille Perdue, pour ce que nulz homs, tant
y eust esté de foiz, n'y sauroit rassegner fors par aven
ture. Et la nourry ses filles jusques en l'aage qu'elles
Naissances et transgression 131
la reine Présine, vient de vous donner les trois plus belles
filles qu'on ait jamais vues. Sire, venez donc les voir.» Le
roi Elinas, qui ne se souvenait plus de la promesse faite à
sa femme, Présine, lui dit : « Cher fils, je viens.» Il y alla
à l'improviste, entra dans la chambre où Présine donnait le
bain à ses trois filles et, en les voyant, il ressentit une joie
immense et s'exclama:« Que Dieu bénisse la mère et les
filles ! » Quand elle l'entendit, Présine répondit d'une voix
affreuse : « Roi perfide ! Tu as trahi ton serment et le mal
heur va s'abattre sur toi. Tu m'as perdue pour l'éternité !
Je sais bien que ton fils Mataquas est responsable. Je dois
partir immédiatement, mais j'en serai vengée, de lui-même
ou de ses qescendants, grâce à ma sœur, mon alliée, la
dame de l'ile perdue.» Sur ces mots, elle prit ses trois
filles, disparut et on ne la revit plus jamais dans le pays.
Comment le roi Elinas fut stupéfait de les voir partir
ainsi.
L'histoire dit que, après avoir perdu Présine et ses trois filles,
Elinas fut si bouleversé qu'il ne sut plus que faire ni penser
et qu'il passa les huit années suivantes à se plaindre, gémir,
soupirer et à se répandre en poignantes lamentations pour Pré
sine qu'il aimait toujours d'un amour fidèle. On disait, dans
son pays, qu'il était devenu fou, aussi le gouvernement du
royaume d'Ecosse fut-il confié à son fils Mataquas qui l'ad
ministra parfaitement et s'occupa affectueusement de son
père. Les barons écossais lui donnèrent en mariage une orphe
line, dame de Duras et de Florimont, qui, depuis lors, connut
bien des malheurs dans sa vie. Mais cette histoire ne lui est
pas consacrée, aussi n'en dirons-nous pas plus et poursui
vrons-nous le récit authentique que raconte notre histoire.
Il dit que, après avoir quitté Elinas, Présine s'en alla
directement avec se� trois filles en Avalon, que l'on
appelle également l'ile perdue parce que, aussi souvent
qu'on y soit allé, on ne peut y revenir que par hasard.
Là, elle éleva ses filles jusqu'à l'âge de quinze ans. Et,
132 Mélusine
orent .xv. ans. Et les menoit tous les matins sur une
haulte montaigne laquelle estoit appellee, si comme
l'ystoire dit, Bleneos qui vault autant dire en françois
comme « montaigne [Srb] florie » et de la elle pouoit
asséz veoir la terre d'Albanie. Puis disoit a ses trois
filles en plourant : « Filles, veéz vous la le pays ou vous
fustes neez et ou vous eussiéz eu vostre partie, ne feust
la fausseté de vostre pere qui, vous et moy, a mis en
grant misere sans fin jusques au jour du hault juge qui
punira les maulx et essaucera les biens ! »
Lors Melusigne lui demanda : « Madame, quelle faul
seté vous fist nostre pere pour quoy nous avons ceste
griefté ? » Et elle leur compte tout ainsi comme vous
avéz ouy dessus. Et celle Melusigne remist sa mere en
autres paroles en demandant les estres et les noms des
villes et des chasteaulx du pays d'Albanie. Et en ce
racontant descendirent de la montaigne et vindrent en
Avalon et lors icelle Melusigne traist Melior, sa serour,
et Palestine, s'autre serour, a part et leur dist : « Mes
chieres seurs, or regardéz la grant griefté et misere ou
nostre pere a mis nous et nostre mere qui eussiemes esté
en si grant aise et en si grant honnour. Or n'en est il
bon a fairea ? Quant a moy, de ma partie je m'en pense
a vengier, car aussi pou de soulaz qu'il a empetré a
nostre [Sva} mere par sa faulseté, je lui pense a faire. >>
Et les autres deux lui respondirent : « Vous estes nostre
ainsnee, nous vous suivrons et avouerons ce que vous
en vouldréz faire. » « Par ma foy, dist Melusigne, mes
suers, vous monstréz amour de vrayes filles a vostre
mere et c'est moult bien dit. Et j'ay advisié, se il vous
semble bon, que nous l'enclouons en la merveilleuse
Elinas puni par ses _filles 133
chaque matin, Présine les conduisait au sommet d'une
montagne élevée, qui, selon la chronique, s'appelait
Blénéos, ce qui veut dire en français « montagne fleu
rie», d'où elle apercevait aisément la terre d'Ecosse 1•
En tannes, elle disait alors à ses trois filles : « Regardez,
mes filles ! Voici le pays où vous êtes nées et où vous
auriez eu votre part d'héritage si votre père ne nous
avait pas trompées, nous plongeant ainsi, vous et moi,
dans une profonde misère qui ne cessera que le jour où
le Juge souverain châtiera les méchants et récompensera
les bons.»
Mélusine lui demanda alors : « Quelle tromperie notre
père vous a-t-il fait subir qui nous inflige ce malheureux
destin ? » Et Présine leur raconta tout ce que vous venez
d'entendre. Mélusine continua à interroger sa mère sur
les personnes qui vivaient en Ecosse, sur les noms des
villes et des châteaux du pays. En conversant ainsi, elles
descendirent de la montagne jusqu'en Avalon et Mélu
sine prit alors à part ses sœurs Mélior et Palestine, et
leur dit :
- Jugez, mes chères sœurs, du triste destin et de la
misère où notre père nous a plongées, nous et notre
mère, nous qui aurions pu jouir d'une considérable pros
périté et des plus grandes dignités. Ne convient-il pas
de réagir 2 ? Quant à moi, et pour ce qui concerne ma
part, j'ai bien l'intention d'en tirer vengeance et je
compte lui faire subir autant de chagrins qu'il en a
infligé à notre mère par sa tromperie.
- Vous êtes notre aînée, lui répondirent les deux
autres, nous suivrons vos décisions et nous nous confor
merons à ce que vous envisagez.
- Eh bien ! mes sœurs, lança Mélusine, vous montrez
ainsi à notre mère un véritable amour filial ! C'est une
belle réponse. J'ai pensé que nous pourrions, si vous en
J. Jean d·Arras pouvait trouver Florimont dans la bibliothèque de
Charles V, duc de Berry. Deux vers de ce roman, note L. Stouff (1930,
p. 49), se lisent dans notre récit : Floriont ot nom en français / B/eneos est
dist en greçois. 2. Faire bon, « être utile, convenable», Di Stefano,
Dict. des locutions en moyen français, Montréal, éd. Ceres, 1993, 90c
(désormais : Di Stefano).
134 Mélusine
montaigne de Norhonbelande, nommee Brumbloreml
lion, et de la n'ystra de toute sa vie. » « Ma suer, dist
lors chascune, or nous en delivrons, car nous avons
grant desir que nostre mere soit vengie de la desloyauté
que nostre pere lui a faicte ! » Lors firent les trois
sereurs tant que, par leur faee condicion, que elles prin
drent leur pere et l'enclouirent en la dicte montaigne. Et
vindrent a leur mere et lui dirent : « Mere, il ne te doit
chaloir de la desloyauté de nostre pere s'il la t'a faicte,
car il en a son paiement, car jamais n'ystra de la mon
taigne de Brumbloremllio ou nous l'avons encloz et la
usera son temps en doulour. » « Haa, dist Presine, qui
bien le savoit, faulses et mauvaises et tresameres et
dures de cuer ! Vous avéz mal fait quant cellui qui vous
avoit engendrees vous avéz ainsi pugny par vostre faulx
et orguilleux couraige. [5vb] C'estoit ce ou je prenoye
toute la plaisance que j'avoie en ce monde mortel et
vous la m'avéz tollue. Sachiéz que je vous en paieray
bien la merite selon la desserte. Tu, Melusigne qui es
l'ainsnee et celle qui deusses estre la plus congnoissans,
c'est par toy, car je Je sçay bien, que ceste dure chartre
et prison a esté donnee a ton pere et pour ce en seras tu
la premiere punie. La vertu du germe de ton pere, toy
et les autres, eust attrait a sa nature humaine et eussiés
esté briefment hors des meurs nimphes et faees sans y
retourner. Mais, desormais, je te donne le don que tu
seras tous les samedis serpente du nombril en aval. Mais
se tu treuves homme qui te veulle prendre a espouse
que il te convenance que jamais le samedy ne te verra,
Tabou « mélusinien » 135
êtes d'accord, l'enfermer dans l'étrange montagne de
Northumberland I appelée Brumbloremlion 2, d'où il ne
sortira jamais.
- Ma sœur, agissons tout de suite, dirent les deux
autres, nous sommes en effet impatientes de venger la
trahison de notre père envers notre mère.
Alors, usant efficacement de leur pouvoir féerique, les
trois sœurs se saisirent de leur père et l'enfermèrent
dans cette montagne. Puis elles revinrent vers leur mère
et lui dirent :
- Mère, ne te préoccupe pas de la mauvaise conduite
de notre père à ton égard, il en est maintenant bien
payé : il ne sortira jamais de la montagne de Brumblo
remlion où nous l'avons enfermé et où sa vie ne sera
plus désormais que souffrance!
- Ah! dit Présine, qui savait bien ce qui s'était passé,
filles perfides et méchantes, aux cœurs pleins d'amer
tume et de dureté! Quelle mauvaise action de punir
ainsi votre géniteur, excitées par votre hypocrisie et
votre orgueil! Il était la source de tout le plaisir que je
ressentais encore en ce bas monde, et vous me l'avez
enlevé! Je vais vous faire payer le prix que vous méri
tez, je vous prie de le croire ! Toi, Mélusine, toi qui es
l'aînée et qui aurais dû être la plus raisonnable, c'est de
ta faute, je le sais bien, si ton père endure cette doulou
reuse réclusion et incarcération, tu seras donc châtiée en
premier. La valeur de la semence de ton père vous aurait
attirées, toi et tes sœurs, à sa nature humaine et vous
auriez été rapidement libérées de la condition des
nymphes et des fées, sans jamais y retourner. Au
contraire, voici le sort que je t'inflige : désormais, tous
les samedis, tu seras serpente du nombril jusqu'au bas
du corps. Cependant, si tu trouves un homme qui veuille
t'épouser et promette de ne jamais te voir le samedi, de
l. « Pays du nord de !'Humber, entre le Humber et le Fonh au nord
de l'Angleterre», L.-F. Flutre, p. 277b. 2. « Montagne merveilleuse du
Nonhumberland. (... ) L'Humbless, montagne du Northumberland vers la
limite de l'Ecosse; ou Bomborough, ville de la côte est du Nonhumber
land ; ou Nordanhymbrorum, génitif fréquent dans les œuvres de Bède le
Vénérable», L.-F. Flutre, p. 212b.
136 Mélusine
non qu'il te descuevre ne ne le die a personne", tu vivras
cours naturel comme femme naturelle et mourras natu
relment, et non contretant de toy ystra noble lignie
moult grant et qui feront de grans et haultes prouesces.
Et se tu es dessevree de ton mary, saiches que tu retour
neras ou tourment de devant sans fin tant que le hault
juge tendra son siege. Et t'apparras trois jours devant
[6ra] que la forteresse que tu feras et nommeras de ton
nom devra muer seigneur et aussi quant ly uns des hoirs
qui de ta lignie ystront devra mourir.
« Et tu, Melior, je t'ay ordonné en la Grant Armenie un
chaste! bel et riche ou tu garderas un esprevier jusques
atant que le hault maistre tendra son siege. Et la tout
chevalier de noble lignie qui y vouldront venir veillier
la sourveille et la veille et le jour .xxv•. de juing sans
sommeillier auront un don de toy des choses que on
puet avoir temporelment des terriennes choses, sans
demander ton corps ne t'amour en estat de mariage ou
d'autre conjunction naturelle. Et ceulx qui ce don te
demanderoient, sans eulx vouloir deporter, seroient
infortunéz jusques a la .ixme . lignie et seroient dechaciéz
de toutes leurs prosperitéz.
« Et tu, Palestine, tu seras enclose en la montaigne de
Quoinigo 1 atout le tresor ton pere tant que uns cheva-
l. Coingo, corr. d 'ap. A 6r.
Châtiment des trois sœurs 137
ne pas chercher non plus à découvrir qui tu es, ni de ne
parler de cela à personne 1, alors tu vivras le cours natu
rel de la vie comme une femme douée de nature
humaine et tu mourras naturellement. Quoi qu'il en soit,
tu seras la source d'un lignage aussi noble que puissant.
Il accomplira des exploits grandioses et considérables
mais, sache-le bien, si ton union avec ton mari est rom
pue, tu retourneras éternellement à ton tourment originel
qui ne cessera que lorsque le Juge souverain siègera. Et
tu apparaîtras trois jours avant que la forteresse que tu
vas fonder et nommer de ton nom ne change de sei
gneur, et chaque fois qu'un homme de ta lignée devra
mourir.
« Et toi, Mélior, je t'ai assigné en Grande Arménie un
château puissant et somptueux où tu garderas un éper
vier jusqu'au moment où le souverain Maître siègera.
Là, tous les chevaliers de noble sang qui désireront
venir veiller l'épervier sans dormir, le 25 juin, la veille
et l'avant-veille de ce jour, recevront un don de ta part:
tout ce qu'on peut obtenir comme biens matériels, sans
toutefois demander ta personne ni ton amour, que ce
soit par le mariage ou par toute autre forme d'union
chamelle 2• Et ceux qui te demanderaient un tel don,
sans vouloir s'en priver, seraient maudits jusqu'à la neu
vième génération et perdraient tous leurs biens.
« Quant à toi, Palestine, tu seras enfermée dans la mon
tagne du Canigou avec le trésor de ton père jusqu'à ce
1. Ne te verra, non qu'il te descuevre ne ne le die : le tabou, cœur du
roman, soulève des difficultés grammaticales, notamment cette suite de trois
négations. Compte tenu des événements (Raymondin verra bien Mélusine
mais ne divulguera d'abord sa découverte à personne, son épouse lui par
donnera donc sa transgression), on serait tenté d'attribuer à non que (...),
ne ne, négations suivies du subjonctif, une valeur hypothétique : « qu'il
promette de ne jamais te voir, et à la condition qu'il ne te découvre pas ni
ne le dise à personne, alors... » Mais non que résiste à l'attribution d'une
telle valeur. Nous penchons donc pour l'expression d'une série comparative
dans l'ordre de la négation (= ne pas faire x, ne pas faire y non plus, pas
plus que z), qui utilise en général en ancien français ne... pas plus que
ou ne... ne plus que. Voir les développements de C. Buridant sur la néga
tion dans Grammaire nouvelle de l'ancien .français. Paris, Sedes,
2000. 2. Voir l'introduction, p. 10.
138 Mélusine
liers de vostre lignie y vendra, lyquelz aura le tresor et
en aidera a conquerir la Terre de promission et te deli
vrera de la. » Les trois sereurs furent moult doulentes et
lors partirent de leur mere. Melusigne [6rb] s'en ala
parmy les grans forestz et boscaiges, Melior ou chaste!
de l'Esprevier en la Grant Armenie, Palestine, en Coin
gnigo ou pluseurs l'ont puissedy veue, car je l'ay pro
prement ouy dire au roy d'Arragon et autres pluseurs de
son royaume. Et ne vous vueille desplaire se je vous ay
ceste adventure amenteue, car c'est pour raison de l'is
toire de quoy je pense a traictier de quoy j'ay dessus
parlé. Et desormais vueil entrer en la droicte matiere de
la vraye histoire. Mais avant vous diray comment le roy
Elinas fina et comment Presine le mist dedens la mon
taigne et ensevely en un noble sercuel, comme vous
orréz cy aprés.
Longtemps fu ly roys Elinas en la montaigne et tant
que mort, qui tout affine, le prist. Lors vint Presine et
l'ensevely en une si noble tombe que nulz ne vit
oncques si noble ne si riche. Et y a en la chambre tant
de richesse que c'est sans comparaison, comme chande
labres d'or et de riches pierres, torches, lampes qui y
ardent jour et nuit. Et aux piéz de la tombe mist un
ymage d'albastre de son hault et de sa figure, si bel et
si riche que plus ne pouoit. Et tenoit la dicte ymage un
table! [6va] d'or ou toute l'aventure dessus dicte estoit
escripte. Et estably un jayant fier et horrible qui gardoit
ce lieu et tenoit tout le païs en subjection et pactiz. Et
ainsi le tindrent pluseurs jayans aprés lui jusqu'a la
venue Gieffroy au grant dent, dont vous orréz cy apréz.
Or avéz vous ouy du roy Elinas et de Presine, si vous
vueil desormais commencier la vraye histoire des mer
veilles du noble chaste! de Lisignen en Poictou et
comment ne par quel maniere il fut fondéz.
Tombeau et statue d 'Elinas 139
que vienne un chevalier de votre lignage, qui prendra
ce trésor et s'en servira pour conquérir la Terre promise
et te délivrera de là.
Très affligées, les trois sœurs quittèrent alors leur mère.
Mélusine partit, traversant forêts immenses et bois infi
nis; Mélior se rendit au château de !'Epervier en
Grande Arménie, et Palestine au mont Canigou où plu
sieurs l'ont vue depuis. Moi-même, je l'ai entendu dire
de mes propres oreilles au roi d'Aragon et à de nom
breuses personnes de son royaume. Ne m'en veuillez
pas de vous avoir raconté ces péripéties, l'histoire que
j'ai l'intention de vous raconter l'exige, je l'ai déjà dit.
Je tiens maintenant à entrer dans le vif de ce récit
authentique. Mais auparavant, je vais vous dire
comment mourut le roi Elinas et comment Présine l'en
sevelit dans la montagne en un monumental cercueil.
C'est ce que vous allez entendre raconter maintenant.
Le roi Elinas vécut longtemps dans la montagne jusqu'à
ce que la mort, qui conduit tout à sa fin, se saisît de lui.
Présine se rendit alors sur place et l'ensevelit dans un
tombeau si monumental que personne n'en a jamais vu
de plus majestueux ni de plus splendide. Il y avait à
l'intérieur des richesses incomparables : candélabres en
or, pierres précieuses, torches et lampes flamboyant jour
et nuit. Au pied du tombeau, elle plaça une statue d'al
bâtre, fidèle à sa stature et à ses traits, admirable et
richement ornée. Cette statue tenait une tablette en or
sur laquelle étaient gravés en toutes lettres les événe
ments racontés ci-dessus. Puis elle laissa un géant
féroce et hideux pour garder cet endroit. Il tenait sous
sa coupe tout le pays alentour, qui subissait l'impôt qu'il
exigeait. Plusieurs géants tinrent ainsi le pays jusqu'à la
venue de Geoffroy la Grand-Dent dont vous entendrez
parler par la suite. Vous avez entendu le récit du roi
Elinas et de Présine, je souhaite maintenant entreprendre
l'histoire véridique des prodiges liés au noble château
de Lusignan, en Poitou, en commençant par les moyens
et les circonstances de sa fondation.
140 Mélusine
La vraye histoire nous raconte qu'il ot jadiz en la brute
Bretaigne un noble homme lequel ot riote au nepveu du
roy des Bretons et l'occist, si n'osa demourer ou pays,
mais print toute sa finance et s'en vint sur haultes mon
taignes marchissans aux reffuges du Rosne et de plu
seurs autres gros fleuves, et estoit le pays non habitéz.
Et, si comme l'ystoire dit, il y trouva un jour sur une
fontaine une belle dame qui lui dist aucques toute
s'aventure. Et au long aler, ilz s'entr'amerent et lui fist
la dame moult de confors et bastirent ou lieu et pays
desert pluseurs fors, villes, et habitacions firent, et fu le
pays en asséz brief temps asséz peupléz. Et s'aviserent
[6vb] comment ilz nommeroient le pays et, pour ce
qu'ilz l'avoient trouvé plain de forestz et boscaiges, ilz
l'appellerent Foréz et encores est il ainsi nomméz. Or
advint qu'il ot entre la dame et le chevalier une riote,
ne sçay pas bonnement de quoy. Mais elle se party de
lui soubdainement, de quoy le chevalier fu moult dou
lens. Ce non contrestant il croissoit tous jours en grans
prosperitéz et en grans honneurs. Or advint que les
nobles de son pays lui pourveirent une bien haulte gen
tilz femme qui estoit sereur du conte de Poictiers qui
pour le temps regna. Et en ot pluseurs enfans masles.
Entre les autres, il en y ot un, le tiers, que l'en appella
Remondin, qui estait trop durement beaulx, gracieux et
bien entechiéz. Et ou temps que cellui Remondin pouoit
avoir de .xiiii. a .xv. ans, ly contes de Poictiers tint une
grant feste pour un filz qu'il avoit qu'il voult faire che
valier. Et n'avoit plus de filz et avoit une fille moult
belle laquelle fu nommee Blanche, et ly filz fu nomméz
Bertrans. Ly contes Emeris manda moult noble baronnie
pour l'amour de la chevalerie de son filz et manda lors
au [7ra] conte de Forestz qu'il venist a sa feste et
admenast trois de ses filz ainsnéz, car il les vouloit
veoir. Le conte de Foréz vint a son mandement le plus
honnnourablement qu'il pot et admena ses trois filz. La
feste fu moult grant. Et furent faiz pluseurs chevaliers
Le père de Raymondin 141
L'histoire authentique raconte que, jadis, en Basse
Bretagne 1, un homme de noble origine eut une querelle
avec le neveu du roi des Bretons et le tua. Craignart de
demeurer dans le pays, il rassembla son avoir et vint se
réfugier sur les hautes collines qui s'étendent aux confins
des sources du Rhône et de plusieurs autres grands
fleuves, contrée dans laquelle ne vivait aucun habitant.
L'histoire le rapporte,il rencontra un jour,près d'une fon
taine, une dame très belle qui lui raconte tout ce qui lui
était arrivé. Finalement,ils vécurent un amour partagé,la
dame le combla de richesses et ils édifièrent plusieurs for
teresses dans cette région et ce pays qui étaient jusque-là
déserts, bâtirent des villes et construisirent des habita
tions,si bien que,très rapidement,la contrée fut bien peu
plée. Ils se demandèrent alors quel nom ils lui donneraient
et, parce qu'ils l'avaient trouvée couverte de forêts et de
bois,ils l'appelèrent« Forez »,d'ailleurs c'est encore son
nom aujourd'hui. Mais une dispute survint entre la dame
et le chevalier,je n'en connais pas bien la cause. Toujours
est-il qu'elle le quitta subitement et que le chevalier fut
accablé de chagrin. Cependant sa fortune et son patri
moine ne cessaient de croître. Un jour, les nobles de son
pays lui donnèrent comme épouse une femme de très
haute naissance : la sœur du comte de Poitiers qui régnait
à cette époque. Il eut d'elle plusieurs garçons. Le troi
sième, appelé Raymondin, qui était d'une exceptionnelle
beauté, très gracieux et débordant de qualités remar
quables, avait quatorze ou quinze ans quand le comte de
Poitiers organisa une fête superbe en l'honneur de l'un de
ses enfants qu'il souhaitait armer chevalier. C'était son
seul fils, mais il avait par ailleurs une fille d'une grande
beauté. Elle s'appelait Blanche, son fils Bertrand. En
l'honneur de l'adoubement de son fils, le comte Aymeri
invita beaucoup de puissants seigneurs. Il convia le comte
de Forez à venir à la fête en lui demandant d'y venir
accompagné de ses trois fils aînés qu'il désirait voir. Le
comte de Forez s'exécuta aussi dignement qu'il le put et
1. Ou Bretagne « bretonnante )> (à l'ouest), par opposition à « gallo » ( à
l'est) ou gal/euse en ancien français.
142 Mélusine
nouveaulx pour l'amour de Bertrand, le filz au conte de
Poictiers, qui fut la journee fait nouveaulx chevaliers et
fut la fait chevalier ly ainsnéz filz au conte de Foréz. Et
jousta on bien et bel et continua la feste .viii. jours tous
entiers, et donna le conte Aymery de Poictiers moult de
riches dons. Et a la departie de la feste demanda le conte
Aymery de Poictiers a cellui de Foréz qu'il laissast
Remondin, son nepveu, et qu'il ne lui chaulsist jamais
de lui, car il le pourverroit bien. Le conte de Forestz lui
ottroya et demoura Remondin avec le conte, son oncle,
qui moult l'ama. Et departy la feste moult amoureuse
ment et moult honnourablement. Et atant se taist l'ys
toire a parler du conte de Foréz qui s'en ala en son pays
atout ses deux filz ainsnéz et sa mesgnie, et procede
avant a parler [7rb] du conte Aymery de Poictiers et de
Remondin.
L 'ystoire nous certiffie, et aussi la vraye cronique, que
cil conte Aymery fu grant pere de l'ayeul saint Guil
laume, qui relenqui toute possession mondaine pour ser
vir Dieu, nostre Createur, et se mist en l'ordre et
religion des blans manteaulx. Mais de ce ne vous vueil
faire long procés, ains vueil proceder avant du conte
Aymery et de nostre vraye matiere. L'ystoire dit que
cilz contes Aimery fu un tresvaillans homs et qui ama
toutes noblesces et fu ly plus saiges d'astronomie qui
feust a son temps ne depuis Aristote. Car, si comme dit
l'ystoire, par ce temps, nulz n'osoit faire apprendre ses
enfans nul des .vii. ars, qui sont apris par le noble art de
rethorique, tant grammaire comme musique, phisique,
Raymondin auprès du comte de Poitiers 143
il amena ses trois fils. La tète fut fastueuse. En l'honneur
de Bertrand, le fils du comte de Poitiers, plusieurs nou
veaux chevaliers furent adoubés dont le fils aîné du c0mte
de Forez. Les joutes furent brillantes et la tète dura huit
jours tout entiers, pendant lesquels le comte Aymeri de
Poitiers fit des dons éblouissants. La fête se termina, il
fallut se séparer, le comte Aymeri de Poitiers demanda
alors à celui de Forez de bien vouloir lui laisser son neveu
et ne se faire aucun souci car il serait bien pris en charge !
Le comte de Forez ayant donné son accord, Raymondin
demeura avec le comte de Poitiers, son oncle, qui l'aimait
beaucoup. Les convives se séparèrent alors avec de
grands témoignages d'amitié et d'estime. L'histoire cesse
ici de parler du comte de Forez qui retourna chez lui,
accompagné de ses deux fils aînés et de ses serviteurs, et
elle commence à s'intéresser au comte Aymeri de Poitiers
et à Raymondin.
Selon cette histoire et selon la chronique véridique, le
comte Aymeri était le grand-père de l'aïeul de saint
Guillaume, qui abandonna tous ses biens terrestres pour
se placer au service de Dieu, notre Créateur, et qui entra
dans l'ordre des Blancs-Manteaux 1• Mais je ne veux
pas vous en dire plus à ce sujet, préférant poursuivre
l'évocation du comte Aymeri, comme le fait notre
authentique récit. L'histoire rapporte que ce comte
Aymeri était un homme d'une valeur exi;eptionnelle,
friand de nobles gestes, savant en astronomie comme
personne à son époque ni à aucune depuis Aristote. En
effet, l'histoire en témoigne, en ce temps-là nul n'osait,
s'il n'appartenait à la noblesse, faire apprendre à ses
l. Eventuelle confusion, d'une part, entre les Guillemites et les Servites,
de l'autre, entre Guillaume de Malavalle et Guillaume d'Aquitaine, comte
de Poitou (voir LS, p. 330). Guillaume de Malavalle partit expier ses péchés
en Terre sainte en 1145, avant de vi\Te, ermite, en Italie. En 1157, son
meilleur disciple -- et biographe -, Albert de Sienne, fonda avec quelques
compagnons l'ordre des Ermites de saint Guillaume ou Guillemites. Connue
sous le nom de «Blancs-Manteaux», cette communauté s'établit dans le
nord de la France et dans les pays germaniques.
144 Mélusine
philosophie, geometrie, theologie ne les autres nobles
sciences, s'ilz n'estoient nobles. Et pour lors estoient
les sciences chier tenues et prisiees plus qu'elles ne
sont ores. Et les haulx princes veoient plus der en
leurs affaires par les sciences qui lors estoient aprinses
en [7va] temps deu que s'ilz feussent innocent des
sciences, et sentoient en brief le vif des conseulx que
on leur monstroit. Et ainsi je croy que cuer de noble
estrattion qui a la science des nobles vertus des ars des
suz diz ou cuer, qu'il n'en sauroit meserrer si tost que
cil qui auroit aprins les ars par avarice de vouloir enri
chir par dissimilitude de complaire aux princes et non
monstrer le vif du droit, car rudesse de nature ne se puet
bonnement appliquer a la nature nourrie en noblesse.
Quant de ce, je vous lerray ester le parler et retoumeray
au conte Emery et Remondin, quel chose il leur advint
cy aprés.
Au temps que ly contes Emery regna, l 'ystoire tes
moingne que de moult de sciences il estoit plains et
especialment de celle d'astronomie, comme j' ay dessus
dit. Et sachiéz qu'il amoit tant Remondin que plus ne
Un comte savant 145
enfants l'un des sept arts I à travers l'enseignement de
l'excellent art de la rhétorique, la grammaire, la
musique, la physique, la philosophie, la géométrie,
la théologie ni aucune autre science noble. C'était
un temps où l'on accordait plus d'intérêt et de prix
aux connaissances scientifiques qu'aujourd'hui. Aussi,
grâce aux enseignements qu'ils avaient reçus en temps
voulu, les princes de haut rang voyaient plus clair dans
leurs affaires que s'ils en avaient été dépourvus et pou
vaient saisir sur-le-champ l'essentiel des conseils qu'on
leur prodiguait. Je suis persuadé qu'un cœur d'origine
noble, nourri des vertus des arts évoqués à l'instant, ne
pourrait s'écarter du droit chemin aussi vite que celui
qui les aurait appris par avarice et désir de s'enrichir ou
pour complaire aux princes, et non par souci de la jus
tice dans toute sa rigueur, car une nature grossière ne
peut absolument pas se comparer à celle que la noblesse
a nourrie. Je n'irai pas plus loin dans ce domaine, je
vais plutôt retourner au comte Aymeri et à Raymondin,
pour évoquer les aventures qui vont leur arriver main
tenant.
L'histoire le rapporte, tout au long de son règne le comte
Aymeri maîtrisait de nombreuses sciences et, je l'ai dit,
particulièrement l'astronomie. Sachez également que Ray
mondin était l'être qui lui était le plus cher, comme lui-
J. « Arts libéraux : Disciplines de la connaissance et de l'expression.
Depui, !'Antiquité latine(...) ces fondements de la vie intellectuelle s'or
donnent en deux niveaux. Le trivium est la triple voie de l'intelligence et
de la persuasion : grammaire, rhétorique, dialectique. Le quadrivium est la
quadruple voie de la connaissance du monde : arithmétique, géométrie,
musique, astronomie. (... ) Cette classification subsiste dans les écoles et
universités, et c'est dans ce cadre que se développe la réflexion d'un Pierre
Abélard et d'un Thierry de Chartres, qui renouvellent au XII' siècle la pensée
philosophique et scientifique », J. Favier, Dict. de la France médiévale.
Paris, Fayard, 1993, pp. 81-82. Pour l'évolution, au cours du XIII' siècle,
des matières composant cette liste, voir de L. J. Paetow : The Art Course
at Medieval Universities with special refèrence to Grammar and Rhetoric
(Jllin. Univ. Press, The Univ. Studies, lll, 7, 1910) et Vérités dissonantes
de L. Bianchi et E. Randi. qui observent:<< En 1255, l'ensemble des œuvres
d'Aristote sont insérées dans le curriculum universitaire, leur importance
remplace désormais les anciennes disciplines du trivium et du quadrivium »,
Paris, Cerf, Pensée antique et médiévale, 1993, p. 71.
146 Mélusine
pouoit et l'enfant luy, et se penoit moult de servir le
conte son oncle et de lui faire plaisir. Ly contes si amoit
moult les chiens et les oysiaux et avoit foison de
braques, le-[7vb)-vriers, chiens courans et liemiers, bra
conniers, faulconniers, oysiaux de proye et chiens cha
cerez de toutes manieres. Or advint, si comme l'ystoire
tesmoingne, que ly uns de ses forestiers lui vint annon
cier qu'il avoit, en la forest de Colombiers, le plus mer
veilleux porc que l'en eust veu grant temps avoit ou
pays et que c'estoit ly plus beaulx deduiz qui y feust
grant temps a. « Par foy, dist ly contes, ce me plaist. Or
faictes que les veneurs et les chiens soient prestz demain
et nous yrons a la chace. » « Mon seigneur, dist le fores
tier, a vostre plaisir. » Ainsi se party du conte et
appresta tout ce qu'il appertenoit pour la chasse au jour
que le conte lui avait ordonné.
Le conte Emery se party de Poictiers a grant foison de
chevaliers et de barons. Et estoit Remondin tous jours
au plus prez de lui, sur un coursier, l'espee ceinte et
l'espié au col. Lors vindrent en la forest et commença la
chace. Ly pors fu fiers et orguilleux et devoura pluseurs
levriers et alans, et prinst son cours par la forest qui
estoit haulte et droicte [8ra]. Et commença grant la
huee, mais ly porcs ne doubtoit riens, mais rendoit estai
tel qu'il n'y ot si hardy chien qui l'osast attendre ne sy
hardy veneur qui l'osast enferrer. Lors vindrent cheva
liers et escuiers, mais il n'y ot si hardy qui osast mettre
Début de la chasse Jimeste 147
même l'était pour le jeune homme, qui s'efforçait de bien
servir le comte, son oncle, et de lui faire plaisir de son mieux.
Il adorait les chiens et les oiseaux et possédait d'imom
brables braques, lévriers, chiens courants et limiers, veneurs
et fauconniers, oiseaux de proie et chiens de chasse de toute
sorte. Il arriva, selon l'histoire, que l'un de ses forestiers vint
lui annoncer que l'on avait repéré dans la forêt de Coulom
biers le plus extraordinaire sanglier que l'on eût vu depuis
des lustres dans la région et que sa chasse serait le plus beau
dive\"lissement qu'on eût connu depuis longtemps.
- A la bonne heure, dit le comte, cette nouvelle me
plaît. Que les veneurs et les chiens soient prêts demain,
nous irons le chasser !
- Monseigneur, répondit le forestier, comme il vous
plaira.
Il laissa le comte et alla organiser tout ce qu'il fallait
pour que la chasse se déroule à l'heure fixée.
Le comte Aymeri sortit de Poitiers, accompagné d'une
foule de chevaliers et de barons. Montant un coursier,
Raymondin se tenait toujours près de lui, l'épée au côté
et un épieu pendu au cou. Arrivés dans la forêt, ils
commencèrent à chasser. Féroce et sauvage, le sanglier
déchira plusieurs lévriers et danois I avant de filer au
cœur de la futaie aux arbres immenses et bien droits.
Les rabatteurs commencèrent à crier, mais le sanglier
ne craignait rien, au contraire il revenait à la charge si
résolument qu'aucun chien n'avait la témérité de l'af
fronter ni aucun veneur, aussi hardi fût-il, celle de lui
porter le fer. Survinrent alors chevaliers et écuyers 2,
1. A /ans existe encore, sous la forme alano, en italien. Les dictionnaires
traduisent alano par «danois», c'est-à-dire (nous traduisons) : «chien au
pelage ras et au museau arrondi, aux oreilles courtes et droites, de haute
stature et destiné à la chasse ou à la garde. Etymologie incertaine. Peut-être
abréviation de catalano. "chien de Catalogne". Explication plausible car les
chiens prennent souvent le nom de leur pays d'origine», M. Cortelazzo et
P. Zolli, Dizionario etimologico della /ingua italiana. N. Zanichelli,
Bologne, 1, 1979, p. 34. Voir A. Strubel et C. de Saulnier, La Poétique de
la chasse au Moyen Âge. Les livres de chasse du xIV" siècle, Paris, PUF,
Perspectives littéraires, 1994, pp. 111-116. 2. Selon J. Flori, « Les
écuyers dans la littérature française du xn' siècle. Pour une lexicologie de
la société médiévale » (Et c'est la ,tin pour quoy sommes ensemble, Hom-
148 Mélusine
pié a terre pour l'enferrer. Lors vint le conte qui s'escrie
a haulte voix : « Comment? Cilz filz de truye nous
esbahira il tous? » Quant Remondin ouy son oncle, si
ot grant vergoingne et sault du courcier a terre l'espié
ou poing et s'en vint vistement devers le porc et le fiert
en l'escu de grant ayr. Et le porc s' escout et le gecta a
genoulx a terre, mais il ressault sus comme preux et
vistes et le cuide renferrer, mais le porc tourne et se met
au cours par telle maniere qu'il n'y ot chien ne chevalier
ne homme qui n'en perdist la trace et veue, fors que le
conte et son nepveu Remondin, qui estait remontéz. Et
le suivait si asprement devant le conte et devant tous
que ly contes ot grant paour que ly porcs n'affoulast son
nepveu, et lui escrie a haulte voix : « Beau [8rb] nep
veu, laissiéz ceste chace ! Que maudiz soit qui la nous
a annonciee, car, se cilz filz de truye vous affolle, je ne
auray jamais joye ! »
Mais Remondin, qui estait eschaufféz et qui ne ressoin
gnoit sa vie ne fortune bonne ne male qui lui peust ave
nir, le suit asprement et il estait bien montéz. Et tous
jours le suit le conte qu'a trace qu'a veue. Que vous
vauldroit longuement tenir le parler? Tous les chevaulx
commencierent a escauchier et a demourer derriere, fors
Remondin et le conte, et tant chacierent que la nuit
fu obscure. Lors s'arresterent dessoubz un grant arbre
et dist le conte a Remondin : « Beau nepveu, nous
Une chasse acharnée 149
mais pas un ne fut assez intrépide pour mettre pied à
terre et l'attaquer de son arme. Le comte arriva alors et
se mit à hurler :
- Quoi? Ce fils de truie va-t-il tous nous terrifier?
Raymondin entendit les paroles de son oncle, en
éprouva une grande honte, sauta de son coursier et,
l'épieu au poing, se précipita vers le sanglier qu'il attei
gnit en plein sur l'armure 1 avec une violence extrême.
Le sanglier évita le coup et jeta Raymondin à genoux,
par terre. Cependant, courageux et alerte, celui-ci se
releva et tenta de frapper l'animal de nouveau, mais le
sanglier fit volte-face et se rua dans un chemin si bien
que, à part le comte et son neveu Raymondin, qui avait
pu remonter en selle, chiens, chevaliers et veneurs en
perdirent non seulement la trace, mais la vue. Précédant
le comte et tous les autres, Raymondin suivit le sanglier
avec tant de fougue que le comte eut très peur que celui
ci blessât son neveu. Il lui cria alors : « Cher neveu,
cessez cette poursuite! Maudit celui qui nous l'a annon
cée. Jamais plus je n'aurai de joie dans l'existence si ce
fils de truie vous blesse. »
Mais Raymondin brûlait d'en découdre et ne se souciait
plus ni de sa vie ni de son destin, bon ou mauvais. Sur
son cheval rapide, il se lance à la poursuite du sanglier
avec ténacité. Et sans cesse le comte le talonne, le sui
vant à la trace ou du regard. Inutile de vous en dire
plus. Les chevaux commencent bientôt à se déferrer et
à traîner derrière, sauf ceux de Raymondin et du comte
qui continuent leur chasse jusqu'à la nuit noire. Ils
s'arrêtèrent alors sous un arbre immense et le comte dit
à Raymondin
mage à Jean Du(ournet, Paris, Champion, Il, 1993, pp. 579-592) le mot
désigne moins un statut social (nobiliaire) qu'une fonction (militaire,
hôtelière et, surtout, celle de l'entretien des armes). On trouve cependant,
aux ff. 78r et v, ! 'alternance gentil hommeiescuyer pour un même pro
tagoniste.
1. Escu du sanglier (aussi «armure» ou «paroi») : partie de la peau
très épaisse qui recouvre le cou, les épaules et l'échine.
150 Mélusine
demourrons cy tant que la lune sera levee. » Remondin
dist : « Si comme il vous plaira, monseigneur. » Il
descendy et prist son fusil et fist du feu. Un pou apréz
leva la lune belle et clere et les estoilles luisaient cler.
Le conte, qui moult savait d'astronomie, regarde ou
ciel et voit les estelles cleres et l'air pur, et la lune
estait moult belle, sans tache ne obscurté. Et entretant
que Remondin mettait paine [8va] a alumer le feu pour
faire a son seigneur plaisir, le conte regarde tous jours
ou ciel contre mont et commença a souspirer par
fondement et, aprés les durs et aigres souspirs, disait
« Vrays Dieux ! Comment sont les merveilles, que tu as
laissiees ça jus en la vertu de ta charnberiere Nature,
merveilleuses et diverses en leur expedicion, se tu n'y
espandoies ta grace divine ! Et especialment de
ceste merveilleuse aventure que je voy ou cours des
estoilles que tu as lassus assises des le commencement
du ciel par haulte science d'astronomie dont tu m'as
presté une des branches, de quoy je te doy louer de cuer
parfait et ta haulte majesté ou nulle ne se puet comparer.
Mais comment pourrait ce estre raisonnablement, s'il
n'estoit en ton invisible jugement, quant par congnois
sance humaine, que nulz homs pourrait avoir bien et
haulte honnour par mal faire? Et non contretant, je voy
par la haulte science et art dessus dit que par ta saincte
grace m'as presté, qu'il est ainsi, si en suy moult esmer
veilliéz. » Et lors commença a souspirer plus parfonde
ment que devant. Remondin, qui avoit alumé le feu et
qui bien [8vb] avoit ouy ce que ly conte Aymery avoit
dit en partie, lui dist : « Monseigneur, le feu est esprins,
Desseins de Dieu dans les astres 151
Cher neveu, nous resterons ici jusqu'à ce que la lune
se lève.
- Comme il vous plaira, monseigneur, répondit Ray
mondin.
Il met pied à terre et, avec sa pierre à feu, allume un
foyer. La lune se lève peu après, pleine et claire, les
étoiles brillent avec éclat. Expert en astronomie, le
comte lève les yeux vers le ciel et voit l'éblouissante
clarté jetée par les étoiles, la pureté de l'air et l'extra
ordinaire beauté de la lune. Aucune tache, aucune trace
d'obscurité ne la voilent. Alors, pendant que Raymon
din s'efforce d'allumer le feu pour faire plaisir à son
seigneur, le comte, la tête toujours tournée vers le
ciel, se met à soupirer profondément. Après quelques
plaintes, fortes et prenantes, il dit : « Dieu de vérité 1,
les merveilles que tu as laissées dans les mains de la
nature, ta servante ici-bas, resteraient bien étranges et
leur usage bien néfaste, si tu ne répandais ta grâce
divine ! Je pense tout spécialement à cet événement
inouï que, à la faveur de cette haute science des
astres dont tu m'as accordé un rameau, j'observe dans
le cours des étoiles, que tu as fixées au ciel à
l'aube des temps. Je dois t'en louer d'un cœur pur et
je dois célébrer ta haute et incomparable majesté. Car
comment la connaissance de l'homme, si tel n'était
ton insondable dessein, pourrait-elle accéder par la
raison à l'idée que des bienfaits et des dignités pour
raient naître de l'accomplissement du mal? Par cette
science éminente et cet art que ta grâce m'a accordés,
je vois bien pourtant qu'il en est ainsi et j'en suis
effaré ! » Et ses soupirs reprennent encore plus pro
fondément qu'auparavant. Raymondin, qui a allumé le
feu et parfaitement entendu les paroles du comte, lui
dit à son tour
1. Dieu de Vérité : « A cet hébraïsme, saint Jérôme substitue deux fois
(Jér., X, 10; Il Par., XV, 3) la tournure latine verus Deus, introduite en
français, depuis le dernier tiers du xu' siècle, par la traduction des Rois,
conservée par les Bibles françaises, et admise par les auteurs au xm' siè
cle», Hans Walther, Proverbia Sententiaeque Latinitatis Medii ac Recentio
ris Aevi Il/9, Gôttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1986, p. 246.
152 Mélusine
venéz vous chauffer. Et je croy qu'en pou de temps
vendront aucunes gens qui nous diront toutes nouvelles,
car je croy que la venoison soit prinse car j'ay ouy cour
ner, ce me semble, la rassemble des chiens. » « Par foy,
dist ly contes, il ne m'en est gueres, plus m'est de ce
que je voy. » Et lors regarde ou ciel et commence a
souspirer plus fort que devant. Et Remondin, qui moult
l'amoit, lui dist : « Haa, monseigneur, pour Dieu, lais
siéz telz choses ester ! Il n'appertient point a si hault
prince comme vous estes, mettre cure de enquerre de
telz ars ne de telz choses, car, comment qu'il soit, Dieu
vous a pourveu de treshaulte et noble seigneurie et pos
session terrienne, dont vous vous pouéz bien passer, s'il
vous plaist, de vous donner courroux ne ennuy pour
telles choses qui ne vous peuent ne aidier ne nuire. »
« Haa ! Folz, ce dist ly contes, se tu savoies la grant
et riche et merveilleuse adventure que je voy, tu en
seroies tout esbahiz ! » Resmondin, qui n'y pensoit a
nul mal, lui respondy : « Mon tresre-[9ra]-doubté sei
gneur, plaise vous a moy dire que c'est, s'il se puet fere,
et aussi se c'est chose que je doye savoir. » « Par Dieu,
dist ly contes, tu le sauras. Et saiches de certain que je
vouldroye que Dieux ne li mondes ne t'en demandast
rien, et l 'adventure te deust avenir de moy mesmes, car
je suiz desormais vieulx et si ay des hoirs asséz pour
tenir mes seignouries, car je t'aime tant que je vouldroie
que si haulte honneur feust eslue pour toy. Et l'aventure
si est telle que, se a ceste presente heure, uns subgiéz
occioit son seigneur qu'il devendroit ly plus riches, ly
plus puissans, ly plus honnouréz qui feust oncques en
Destin de Raymondin 153
- Monseigneur, le feu est allumé, venez vous
réchauffer. Je pense que rapidement des gens vien
dront nous apporter des nouvelles. Le gibier sera pris,
j'ai entendu, en effet, sonner le rassemblement. de la
meute.
- Vraiment 1, reprend le comte, peu m'importe, ce que
j'observe me soucie bien plus.
Il fixa alors les yeux au ciel et recommença à se lamen
ter, plus profondément encore. Raymondin, qui ressen
tait pour lui une vive affection, lui dit
- Ah! monseigneur, pour l'amour de Dieu, oubliez
tout cela! Ce n'est pas à un grand prince de votre qua
lité de cultiver de telles connaissances ni de se soucier
de telles préoccupations, car, quoi qu'il advienne, Dieu
vous a accordé une puissance éminente et noble ainsi
que de considérables biens matériels, vous pouvez donc
vous dispenser, si vous le voulez bien, de vous alarmer
et de vous soucier pour des choses qui ne peuvent ni
vous servir ni vous nuire.
- Ah! insensé, lui dit le comte, si tu connaissais
l'aventure grandiose, formidable et merveilleuse que
j'observe, tu en serais saisi d'étonnement.
Sans penser à mal, Raymondin lui répliqua
- Mon très redouté seigneur, ayez l'obligeance de bien
vouloir me dire de quoi il s'agit, si vous le pouvez et si vous
pensez qu'il faut que j'accède à cette connaissance.
- Par Dieu, tu le sauras, dit le comte. Sois-en bien
convaincu, j'aimerais que ni Dieu ni les hommes ne te
demandent jamais de rendre des comptes à ce sujet, et
que cette aventure ne relève que de moi-même, car je
suis vieux désormais et j'ai suffisamment d'héritiers
pour régir mes terres et mon affection pour toi est telle
que je souhaiterais qu'un destin aussi éminent te soit
réservé. Voici ce qui doit advenir : si à cet instant précis,
un sujet tuait son seigneur, il deviendrait l'homme le
plus riche, le plus puissant et le plus couvert d'honneurs
l. « Par.fài est, dès le xm" siècle, notre maJài d'aujourd'hui, c'est-à-dire
un très faible équivalent de vraiment», L. Foulet, G/ossary of the First
Continuation. Philadelphie, The Amer. Philo/. Soc., 1955, vol. Ill, 2, p.119.
154 Mélusine
son lignaige, et de lui ystroit si tresnoble lignie qu'il en
seroit mencion et remembrance jusques en la fin du
monde. Et saiches que c'est vray. » Lors respondy
Remondin que jamais ne le pourroit croire que tel chose
feust veritable, car ce seroit contre raison que nulz homs
peust avoir bien ne honneur pour faire mortelle trahison.
« Par moy, dist ly contes, Remondin, croy qu'il est tout
vray, tout aussi vray comme je le t'ay dit. » « Par foy,
dist ly enfes, ce ne croiray je ja, car ce n'est mie chose
qui face a [9rb] croire. » Et lors commencierent tous
deux fort a penser. Et lors ouyrent au long du boys un
grant escroiz et fort desrompre les menus rains et le
ronceys. Lors print Remondin son espié qui estoit par
terre et ly contes traist 1'espee, et attendirent ainsi
longtemps pour savoir ce que ce seroit et se mirent au
devant du feu, au léz ou ilz avoient ouy le bois des
rompre. Et en cel estat demourerent tant qu'ilz virent
ung porc senglier grant et merveilleux qui s'en venoit
escumant et morcelant les dens vers eulx moult horrible
ment. « Monseigneur, dist Remondin, montéz sus cest
arbre, que cilz sengliers ne vous face mal et m'en lais
siéz convenir ! » « Par foy, dist ly contes, ja ne plaise a
Jhesucrist que je te laisse en ceste adventure. » Et quant
Remondin I 'ot, si se met au devant du senglier l'espié
ou poing, en bonne voulenté de le destruire et ly sen
gliers destoume de lui et court vers le conte. Or
commence la doulour et la grant tristece Remondin et
le grant eur qui depuis lui vint de ceste doulereuse tris
tece, si comme la vraye histoire le nous raconte.
Un crime profitable 155
qui fut jamais sorti de son lignage et de lui naîtrait une
race si noble que, jusqu'à la fin du monde, on la men
tionnerait et on en garderait la mémoire. Tu peux me
croire, c'est la vérité.
Raymondin répondit qu'il ne pourrait jamais admettre
une chose pareille, car ce serait injuste que l'auteur
d'une funeste trahison puisse acquérir des biens et des
dignités.
- Pour ce qui me concerne, Raymondin, je crois que
c'est vrai, aussi vrai que je te l'ai raconté, dit le comte.
- Vraiment, dit le jeune homme, je trouve que c'est
incroyable, c'est vraiment une chose à laquelle on ne
peut pas croire.
Les voici tous les deux plongés dans leurs pensées.
C'est alors qu'ils entendirent à travers le bois un terrible
tapage et le vacarme que faisaient le craquement des
branches et le déchirement des ronces. Raymondin sauta
sur son épieu qui était au sol, Je comte tira son épée et,
anxieux de savoir de quoi il s'agissait, ils attendirent
ainsi un long moment, campés devant le feu, face au
côté où ils avaient entendu le fracas. Ils demeurèrent
ainsi jusqu'à ce qu'ils virent un sanglier d'une taille
stupéfiante, écumant et prêt à mordre, qui se jetait sur
eux, monstrueux.
- Monseigneur, montez sur cet arbre, dit Raymondin,
que ce sanglier ne vous fasse pas de mal et laissez-moi
m'en occuper !
- Sur ma foi, répondit le comte, qu'il ne plaise à
Jésus-Christ que je t'abandonne jamais dans ces cir
constances !
Raymondin l'entend, l'épée au poing il s'élance alors
vers le sanglier, bien décidé à l'abattre, mais l'animal
se détourne de lui et dirige sa course vers le comte. Ici
commence, comme nous le raconte l'histoire véridique,
le tourment et le profond désespoir de Raymondin, mais
aussi le grand bonheur qui, depuis, naquit de ce triste
drame.
156 Mélusine
Comment Remondin occist le conte son seigneur de
l 'espié et [9va] cuidoit ferir le senglier, si comme dit
l'ystoire.
(Dessin : le meurtre, le sanglier au centre.)
En ceste partie nous dit l'ystoire que, quant Remondin
vint a l'encontre du senglier" pour destoumer qu'il ne
venist sur son seigneur, que alors que le sengler l'apper
ceut, il se destouma de sa voie et vint vers le conte grant
aleure. Et quant le conte le vit venir, si regarde léz soy
et vit un espié et boute l'espié ou feutre et print l'espié
et le met soubz la plante du pié et l'abaisse. Et ly sen
gliers vint grant aleure. Et le conte, qui moult sçot de la
chasse, le va enferrer en l'escu de la pointe de l'espié
qui moult fu agüe, mais l'escu du sanglier fu si durs
qu'il convint, par la force du sengler, [9vb] le conte
verser a genoulx. Et Remondin vint courant et palmie
l'espié et cuide ferir le sengler entre les quatre membres,
car le senglier estoit enversé du coup que le conte lui
avoit donné. Et l'attaint Remondin du taillant de l'espié
sur la soye du doz et il venoit de grant randon. L'ale
melle b de l'espié I eschappa en glissant sur le porc et
vint attaindre le conte qui estoit verséz a genoulx, parmy
le nombril de part en part. Et Remondin retraist l'espié
et en fiert le porc tellement que il l'atterra tout mort.
Puis vint au conte et le cuide lever, mais ce fu pour
neant, car il estoit mort. Et quant Remondin vit la playe
et le sang qui en yssoit a grant randon, il fu moult dou
lens et le commence fort a regreter et le complaindre en
faisant lamentacions plus griefz que nulz homs ne fist
oncques nul jour de vie, en disant : « Hee ! Faulse For
tune, comment es tu si perverse que tu m'as fait occire
cellui qui tant m'amoit, cellui qui tant de bien m'avoit
fait. Hee ! Doulx Pere puissant, ou sera ores ly pays ou
cest fors divers pecheur se pourra tenir? Certes, tuit cilz
qui orront parler de [lOra] ceste mesprison me jugeront,
1. L'alemelle et l'espié, corr. d'ap. V LOra.
Raymondin meurtrier malgré lui 157
Comment Raymondin tua le comte, son seigneur, d'un
coup d'épieu alors qu'il pensait frapper le sanglier,
d'après ce que dit l'histoire.
Dans cet épisode, l'histoire rapporte donc que, lorsque
Raymondin s'élance sur le sanglier pour l'empêcher de
se jeter sur son seigneur, le sanglier l'aperçoit, dévie et
se précipite sur le comte. Celui-ci le voit venir, cherche
des yeux autour de lui et, apercevant un épieu, ren
gaine son épée, se saisit de l'épieu, le cale sous la
plante du pied avant de l'abaisser vers le sanglier qui
charge à toute allure. Chasseur émérite, le comte pense
l'atteindre de la pointe acérée de l'épieu en plein sur
l'armure, mais elle était si solide et le sanglier si puis
sant que le comte tombe à genoux. Raymondin se préci
pite, l'épieu au poing, et croit frapper entre ses quatre
pattes le sanglier, renversé par le coup porté par le
comte. Le tranchant de l'arme de Raymondin n'atteint
que les soies du dos car, relevé, l'animal chargeait à
vive allure. Glissant sur le sanglier, le fer de l'épieu
échappe des mains de Raymondin et vient frapper le
comte, à genoux, le transperçant par le nombril de part
en part. Raymondin retire l'épieu et porte au sanglier
un coup d'une telle violence qu'il le terrasse, raide mort.
Il s'approche alors du comte dans l'espoir de le relever.
En vain : il est mort. Alors, en voyant la plaie et le sang
qui en jaillit abondamment, Raymondin, écrasé de cha
grin, commence à se répandre en regrets et à plaindre le
comte. Jamais personne ne s'est lamenté avec autant
de peine et de déchirement, gémissant : « Ah ! Fortune
trompeuse 1, comment peux-tu être si perverse, toi qui
m'as fait tuer celui qui me témoignait tant d'affection,
celui qui me comblait de tant de bienfaits ! Hélas, misé
ricordieux Père tout-puissant, dans quel pays pourra se
réfugier le misérable et cruel responsable de ce péché ?
1. Grand cliché de la pensée et de la littérature médiévales, la mutabilité
de Fortune, souvent comparée à un être bifrons. Voir Le Quadri/ogue invec
tif, trad. F. Bouchet. Paris, Champion. TCFMA, 61, 2002, p. 58, n. 22.
158 Mélusine
et auront droit, a mourir de honteuse mort et en grief
martire, car plus fausse ne plus mauvaise trahison ne
fist oncques pechierre. Terre, que ne te euvres tu, si
m'engloutiz et me met avec le plus obscur et le plus
hydeux des angels qui jadiz fu ly plus beaulx de tous,
car je l'ay bien desservi ! » En ceste doulour et lamenta
cion fu grant espace. Lors s'avisa a lui mesmes et dist :
« Mes sire qui la gist mort me dist, se telle adventure
m'avenoit, que je seroie ly plus honnouréz de mon
lignaige, mais je voy bien tout le contraire, car je seray
ly plus maleureux et ly plus deshonnouréz et, certes,
c'est bien droit. Non contrestant, puisqu'il ne peut autre
ment estre, je partiray de ces marches et m'en yray querir
adventure en lieu ou je pourray esperir mon pechié, s'il
plaist a Dieu. » Lors vint a son seigneur, si le baise tout
en plourant et triste de cuer que il ne disist un mot pour
tout l'or du monde et prent son cor et lui met sur le pitz,
et monta a cheval et s'en va grant aleure [lOrb) au tra
vers de la forest, ne scet quelle part. Et si grant dueil va
demenant qu'il n'est corps de creature qui vous sceust
dire la dixme partie de sa doulour.
L'ystoire nous dist que, quant Remondin fu partiz de
son seigneur qu'il ot laissié mort en la forest empréz le
feu et le senglier apréz, il chevaucha tant par la haulte
forest, menant telle doulour que c'estoit merveilles. Et
chevaucha tant que la nuit le prist et que il fu myenuit,
et arriva sur une fontaine nommee la Fontaine de Soif.
Et aucuns la nommerent la Fontaine faee pour ce que
mainte aventure y est avenue du temps passé et avenoit
de jour en jour. Et estoit la fontaine en un fier et mer
veilleux desrubaux et avoit grans rochiers au dessus et
belle praierie au long de la valee oultre la haulte forest.
Désespoir et errance nocturne 159
Tous ceux qui entendront raconter ce forfait me condam
neront, c'est certain et ce sera justice de m'infliger une
mort honteuse en un affreux tourment : jamais pécheur
n'a commis de trahison plus épouvantable. Terre, pour
quoi ne t'ouvres-tu pas ? Engloutis-moi et jette-moi
auprès du plus sombre et du plus abominable des anges,
jadis le plus beau de tous, car j'ai été son dévoué servi
teur ! » Le temps passe, lui reste plongé dans ce désespoir
lamentable. Et puis, se parlant à lui-même, il se dit :
«Mon seigneur, qui gît mort à mes pieds, m'a prévenu
que si une telle aventure m'arrivait, je serais le plus for
tuné de mon lignage mais je vois bien le contraire et je
serai désormais le plus malheureux et infortuné des
hommes, et ce n'est que justice. Toutefois, et puisqu'il ne
peut en être autrement, je vais quitter cette région, cher
chant aventure dans un pays où, plaise à Dieu, je pourrai
expier mon péché. » Il s'avance alors vers son seigneur et
l'embrasse, en larmes et le cœur tellement brisé par la tris
tesse que, pour tout l'or du monde, il n'aurait pu prononcer
une parole, puis il prend le cor du comte et le pose sur sa
poitrine avant de monter en selle et de s'en aller à bride
abattue à travers la forêt, ignorant la direction qu'il prend.
Son tourment est si poignant que personne au monde ne
saurait vous en exprimer le dixième.
D'après l'histoire, après avoir quitté son seigneur
étendu mort en pleine forêt près du feu, le sanglier à
ses côtés, Raymondin chevaucha longtemps au milieu
d'épaisses forêts, exprimant toujours son intolérable
souffrance. C'était une peine inimaginable !, Il chevau
cha jusqu'au moment où la nuit le surprit. A minuit, il
atteignit une fontaine 1, nommée«la Fontaine de Soif».
Certains l'appellent «la Fontaine aux fées», parce
qu'elle avait été jadis le théâtre de nombreuses aven
tures étranges et qu'il en arrivait encore chaque jour.
Cette fontaine était située dans un escarpement sauvage
et surprenant, d'énormes rochers la dominaient et une
belle prairie s'étendait le long de la vallée, au-delà de
1. La constellation de motifs qu'entraîne cet archétype est étudiée par
P. Gallais dans La Fée à la .fontaine et à l'arbre. Amsterdam-Atlanta,
Rodopi, 1992.
160 Mélusine
Et la lune luisoit clere. Et ly chevaulx Remondin le por
toit tout a son plaisir ou il vouloit aler, car il n'avoit
adviz en lui de la forte desplaisance que il avoit ne que
se il dormisist. Et tant chevaucha qu'il s'approucha
durement de la fontaine. Et pour lors avoit sur la fon
taine trois dames [lOva] en esbat dont entre elles en
avoit une qui estoit la plus seignourie, et leur dame
estoit. Et de ceste voulons nous parler selon ce que l'ys
toire nous en dit.
(Dessin : la rencontre au bord de la forêt.)
Comment Remondin trouva les .iii. dames sur la Fontaine
de Soif.
Or dit l 'ystoire que tant porta le cheval Remondin ainsi
pensif et plein d'ennuy et de meschief qui lui estoit advenu,
qu'il ne savoit ou il aloit ne il ne conduisoit pas le cheval,
mais le portoit partout la ou il lui plaisoit a aler, sans ce que
il lui tournast le frain a dextre ne a senestre ne Remondin
ne voit ne oit ne entent. En ce party passa par devant la
fontaine ou les trois dames estoient sans ce qu'il les veist,
et [lOvb] ly chevaulx l'emporte grant aleure. Et lors la plus
seignourie dist aux autres : «Par ma foy, cil qui la passe
semble gentil homme, mais il ne le monstre pas, ains
monstre qu'il est extraiz de rudesse quant il passe ainsi
estouteement devant dames ou damoiselles sans les
saluer. » Et ce disoit elle pour couverture, pour ce que les
autres ne perceussent ce ou elle contendoit, car elle savoit
bien qui ly bacheliers fu, ainsi comme orréz en l'ystoire cy
apréz. Et lors dist aux autres : « Je le vueil aler aparler. »
Lors se part des autres et vint a Remondin et print le frain
du cheval et l'arreste tout quoy en disant : «Par ma foy,
vassaulx, il vous muet de grant orgueil ou de grant niceté
de ainsi passer par devant damoiselles sans les saluer,
combien que l'orgueil et la niceté puet bien estre en vous
tout ensemble. » Et atant se taist. Et cilz, qui ne l'oit ne
Trois femmes à la fontaine 161
la haute forêt. La lune brillait de toute sa clarté. Le che
val de Raymondin le portait selon son bon plaisir, où il
voulait aller, car, toujours sous le coup de son cruel
chagrin, Raymondin n'avait lui-même aucun désir pré
cis, pas plus que s'il avait été plongé dans le sommeil.
Tout en chevauchant, il arriva très près de la fontaine.
Trois dames y étaient alors en train de s'amuser, l'une
d'entre elles, la plus noble, était la maîtresse. Nous
allons parler d'elle, suivant ce que l'histoire nous
raconte.
Comment Raymondin rencontra les trois dames à la
Fontaine de Soif.
Ici, l'histoire raconte que le cheval de Raymondin le
portait, absorbé dans ses pensées, écrasé par le chagrin
et par la mésaventure qui lui était arrivée, ignorant où
il allait, ne dirigeant plus sa monture qui l'emportait
selon son plaisir, ne le guidant plus de sa bride, ni
vers la droite ni vers la gauche, d'ailleurs Raymondin
ne voyait plus, n'entendait plus et n'écoutait plus rien.
C'est ainsi que, passant devant la fontaine où se trou
vaient les trois dames, il ne les vit pas, entraîné par le
galop de son cheval. La plus noble des dames dit alors à
ses compagnes : « Ma parole, bien qu'il paraisse de
bonne naissance, cet homme qui passe, là, ne le montre
guère ; au contraire, il dévoile son origine roturière
quand il passe ainsi, comme un fou, devant dames et
demoiselles sans les saluer. » En fait, ces mots étaient
une feinte cherchant à dissimuler à ses deux compagnes
ce à quoi elle aspirait, car elle savait bien qui était ce
jeune homme, comme l'histoire vous le racontera ci
dessous. Elle dit alors aux deux autres : « Je veux
aller lui parler. » Elle s'éloigne d'elles, se dirige vers
Raymondin et, après avoir saisi la bride de son cheval,
l'arrête net : « Ma foi, chevalier, est-ce votre orgueil
démesuré ou votre grande sottise qui vous conduit ,à
passer ainsi devant des demoiselles sans les saluer ? A
moins qu'en vous orgueil et sottise s'assemblent!»
Puis elle se tait. Lui, toujours incapable de l'entendre
162 Mélusine
entent, ne lui respond mot. Et celle, comme courroucie, lui
redist autre foiz : « Comment, dist elle, sire musars, estes
vous si despiteux que vous ne me daigniéz respondre ? »
Et cilz ne lui respond mot. « Par foy, dist elle, je croy que
cilz jeunes [llra] homs dort sur son cheval ou il est sours
et muet, mais je croy que je Ie feray ja parler se il oncques
parla nul hom. » Lors le prent par la main et le tyre fort
et fenne en disant : « Sire vassaulx, dorméz vous ? » Et
Remondins fremist I tout ainsi comme uns homs qui s 'es
veille en seursault', et met main a l'espee comme cil qui
cuidoit que les gens du conte lui venissent courir sus. Et
quant la dame l'apperçoit si sçot bien qu'il ne l'avoit pas
encores apperceue et lui dist tout en riant : « Sire vassaulx,
a qui vouléz vous commencier Ia bataille ? Voz ennemis
ne sont pas cy present ! Beau sire,je suis de vostre partie. »
Et quant Remondin l'ouy, si la regarde et perçoit la grant
beauté qui estoit en la dame. Si s'en donne grant merveille
et ne lui semble mie qu'il eust oncques mais veu si belle.
Lors sault jus du cheval appertement et l'encline per
faictement en disant : « Treschiere dame, pardonnéz moy
l'injure et la vilenie quej'ay fait envers vous, car certesj'ay
trop mesprins et je vous jure ma foy que je ne vous avoye
veue ne ouye quant vous [llrb] me traistes par la main. Et
sachiéz que je pensoye moult fort a un mien affaire qui
moult me touche au cuer et je prye a Dieu qu'il m'en aide
a yssir. » « Par ma foy, sire, dist la dame, c'est bien dit, car
en toute chose doit on appeller Dieu en son aide. Etje vous
croy bien de ce que vous dictes que vous ne m'avéz ouye
ne entendue. Mais ou aléz vous a ceste heure, se vous le
me pouéz bonnement descouvrir ? Et se vous ne savéz le
chemin,je vous y aideray a assenner, car il n'a voie ne sen
tier en ceste forest que je ne saiche bien ou ilz vont, et vous
fiéz tout seurement en moy. » « Par ma foy, madame,
1. fremist mq.. a). d 'ap. V 11 rb.
Du mutisme à la parole 163
ou d'écouter quoi que ce soit, ne dit mot. Alors, comme
si elle était réellement furieuse, elle lui répète
- Eh quoi! monsieur l'étourdi, êtes-vous méprisa'lt au
point de refuser de me répondre?
Et lui ne répond rien.
- Tenez! dit-elle, je crois bien que ce jeune homme
s'est endormi sur son cheval, ou alors il est sourd-muet!
Mais je suis sûre de réussir à le faire parler, si jamais il
a pu parler à quelqu'un!
Le prenant par la main, elle le tire avec force et fermeté
en disant : « Seigneur chevalier, dormez-vous?» Et,
comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut, Raymondin
tressaille et porte la main à son épée, persuadé que les
gens du comte l'attaquaient. La dame le voit faire, elle
sait très bien qu'il ne l'a pas encore aperçue et lui dit, en
éclatant de rire : « Seigneur chevalier, contre qui enga
gez-vous le combat? Vos ennemis ne sont pas devant
vous. Cher seigneur, je suis des vôtres! » Entendant ces
propos, Raymondin porte sur elle le regard et découvre
son admirable beauté. Il en reste émerveillé car jamais,
lui semble-t-il, il n'a vu une femme aussi belle. Il saute
alors prestement de son cheval et s'incline à la perfection
devant elle, en disant :
- Très chère dame, veuillez excuser mon comporte
ment insultant et grossier à votre égard. Certes,je me suis
bien mal comporté mais, sur mon honneur, je vous jure
que je ne vous avais vue ni entendue quand vous m'avez
pris par la main. Sachez-le, j'étais profondément préoc
cupé par une affaire qui m'affecte vivement. J'implore le
Seigneur qu'il m'aide à m'en sortir.
- Eh bien, dit la dame, voilà de bonnes paroles! Car en
toutes choses on doit solliciter l'aide de Dieu. Et je vous
crois volontiers quand vous me dites que vous ne m'aviez
ni écoutée ni entendue. Mais, si ce n'est pas indiscret, où
allez-vous à cette heure? Si vous ignorez le bon chemin,
je peux vous aider à le trouver, car il n'y a pas de route ou
de sentier dans cette forêt dontje ne connaisse clairement
la direction, vous pouvez vous fier à moi!
164 Mélusine
dist Remondin, grans mercis de vostre courtoisie. Sachiéz
que j'ay pery mon chemin la plus grant partie du jour
jusques a maintenant. » Quant celle voit que il se celait si
fort contre lui, si lui a dit : « Remondin, par Dieu, riens ne
vous vault le celer, je sçay bien comment il vous va. »
Quant Remondin l'entent et oit qu'elle le nomme, il fu
si esbahiz qu'il ne sçot que respondre. Et elle, qui bien
apperceut que il estoit tous honteux de ce qu'elle savait
tant de son [llva] estat, lui dist: « Par Dieu, Remondin,
je suiz, apréz Dieu, celle qui te puet plus aidier et avancier
en ce mortel monde en tes adversitéz et ton malefice
revertir en bien. Rien ne te vault le celer : je sçay bien
comment tu as occis ton seigneur par mespresure comme
de cas volontaire, combien que pour l'eure tu ne le cuidas
pas faire. Et sçay bien toutes les paroles qu'il te dist par
l'art d'astronomie dont il fu garny. » Quant Remondin
l 'oui si fu plus esbahiz que devant et lui respondy
« Chiere dame, vous me dictes verité pure, mais je m'es
merveil comment vous le pouéz savoir ne qui le vous a
si tost annoncié. » Et celle lui dist : « Remondin, ne t'en
esbahiz pas, car je le sçay bien. Et saiches que je sçay bien
que tu cuides que ce soit fantasme ou euvre dyabolique
de mon fait et de mes paroles, mais je te certiffie que je
suiz de par Dieu et croy en tout quanque vraye catholique
doit croire. Et saiches de certain que sans moi ne mon
conseil tu ne pués venir a chief de t'emprise, et se tu me
veulz croire, toutes les paroles que tes sires te dist te
seront, a l'aide de Dieu, achevees, et plus qu'il ne t'en
[llvb] dist, car je te feray le plus seignoury et le plus
grant qui oncques feust en ton lignaige et le plus puissant
terrien. »
Quant Remondin entendy les promesses de la dame et
il lui ressouvint les paroles que ses sires lui avoit dictes
et considere aussi le peril ou il est d'estre exilliéz ou
Promesses d'un avenir illustre 165
Madame, dit Raymondin, merci infiniment pour votre
obligeance. Pendant presque toute la journée, et jusqu'à
maintenant,j'avais perdu mon chemin, sachez-le.
Voyant qu'il tenait fermement à ne pas lui confier son
secret, elle lui dit : « Raymondin, au nom de Dieu, inu
tile de dissimuler, je sais bien de quoi il retourne. »
Quand Raymondin entend qu'elle l'appelle par son
nom, il est médusé et ne sait que répondre. Elle,
consciente qu'il était très embarrassé qu'elle en sache
autant sur lui, dit : « Grâce à Dieu, je suis, après Dieu,
la personne la plus apte à t'apporter de l'aide, à te faire
progresser en ce monde au milieu de tant d'adversités
et à tourner ton mal en bien. La dissimulation te serait
bien inutile : je sais parfaitement que tu as tué ton sei
gneur par méprise, comme si tu en avais eu l'intention,
alors qu'en vérité, à cet instant-là, tu ne pensais pas le
faire. Je sais bien également tous les propos qu'il t'a
tenus, dictés par ses remarquables connaissances en
astronomie. » Encore plus déconcerté par ces paroles,
Raymondin lui répond :
- Chère dame, ce que vous me dites est la pure vérité
et je suis fort étonné : comment pouvez-vous connaître
ces événements ? Qui a bien pu vous en informer si
rapidement ?
Et elle réplique :
- Ne sois pas si surpris. Certes, je le sais bien ! Sache
également que je ne suis pas sans savoir que tu soup
çonnes mes actes et mes paroles de relever de l'illusion
ou des puissances de l'enfer, mais je peux te le certifier,
je suis au contraire du parti de Dieu et crois en tout ce
qu'une vraie catholique doit croire. Sois-en bien per
suadé, sans moi ni mes conseils, tu es incapable de
mener à bien tes projets, alors que si tu veux bien me
croire, et avec l'aide de Dieu, toutes les prédictions for
mulées par ton seigneur seront accomplies, et plus
encore qu'il ne te l'a dit. Je te ferai, en effet, le seigneur
le plus considérable et le plus illustre de ton lignage, et
le plus puissant au monde.
Raymondin entendit bien les engagements de la dame
et il se souvint des propos que son seigneur lui avait
tenus, il considéra également le péril d'être exilé, tué ou
166 Mélusine
mort ou dechaciéz de tous pays ou il peust estre
congneuz, si s'avisa qu'il se mettroit a l'aventure de
croire la dame, car il n' avoit que une foiz a passer le
crueux pas de la mort. Si respondi moult humblement :
« Chiere dame, je vous remercy de la haulte promesse
que m'offréz. Or vueilléz savoir qu'il ne demourra pas
pour peine ne pour travail que je n'assouvisse vostre
plaisir a mon pouoir, se c'est chose que bons crestiens
puist par honneur entreprendre. » « Par foy, dist la
dame, c'est bien dit. Et je ne vous conseilleray chose
dont bien et honneur ne vous doye venir. Mais il fault
premierement que vous me promettéz que vous me
prendréz a femme. Et ne vous doubtéz, car seurement
je suiz de par Dieu. » Et Remon-[12ra]-din jura que si
feroit il. « Or Remondin, dist elle, encores fault il que
vous juréz autre chose. » « Madame, quoy? Je sui tout
prest se c'est chose que je doye faire bonnement.»
« Oïl, dist elle, il ne vous puet tourner a nul prejudice
que de tout bien. Vous me jureréz, sur tous les seremens
que preudoms doit faire, que le samedi vous ne mettréz
jamais peine a moy veoir ne enquerre ou je seray. Et je
vous jure, par le peril de l'ame de moy, que jamais cel
lui jour je ne feray ja chose qui vous puist estre atournee
fors atoute honneur, et cellui jour ne feray que penser
par quelle voye je pourray mieulx accroistre en haulte
valeur vous et vostre estat. » Et Remondins lui jure
ainsi, dont reprint la dame le parler.
« Amis, dist la dame, je vous diray que vous feréz. Ne
doubtéz rien, mais aléz vous en droit a Poictiers et,
quant vous y venréz, vous trouveréz pluseurs qui seront
venuz de la chasse qui vous demanderont nouvelles du
conte, vostre seigneur, dictez : "Et comment, n'est il pas
Tabou du samedi 167
chassé de tous les pays où on pourrait le reconnaître ; il
fit donc le pari de croire la dame. Il n'avait à franchir
qu'une seule fois le douloureux pas de la mort ! Pum
blement, il lui fit donc cette réponse:
- Je vous remercie, chère dame, pour la magnifique
promesse que vous venez de me faire. Sachez-le, dans
la mesure de mes moyens, je n'épargnerai aucun effort,
aucune besogne pour satisfaire votre plaisir, dans la
mesure où il s'agit d'actions que peut dignement entre
prendre un bon chrétien.
- Assurément, répliqua la dame, ce sont de bonnes
paroles. Je ne vous donnerai aucun conseil qui ne vous
procure biens et dignités. Mais, en préalable, vous devez
me promettre de m'épouser. Ne craignez rien, je vous
assure que je suis du parti de Dieu.
Raymondin s'engagea par serment.
- Maintenant, Raymondin, il faut me jurer autre
chose.
- Quoi donc, madame? Je suis tout prêt, s'il s'agit
d'une bonne action.
- Mais oui! dit-elle. Vous n'avez à espérer que des
bienfaits, ne craignez aucun mal. Vous allez me jurer,
par tous les serments que peut faire un homme d'hon
neur 1, que jamais le samedi vous ne chercherez ni à me
voir ni à savoir où je serai. Et de mon côté, je vous jure,
au péril de mon âme, que ce jour-là je ne ferai jamais
que ce qui pourra tourner à votre honneur, car ce jour-là
je ne cesserai de me préoccuper de la meilleure manière
d'accroître votre gloire et votre situation.
Et Raymondin le lui jure. La dame reprend alors la
parole:
- Mon ami, lui dit-elle, je vais vous dire ce que vous
allez faire. Allez sans crainte droit à Poitiers où, dès
votre arrivée, vous trouverez plusieurs hommes qui,
revenus de la chasse, vous demanderont des nou
velles du comte, votre seigneur, et vous leur direz :
1. Nous traduisons preudoms. Ce terme, de nature éthique, inclut non
seulement la notion d'honneur mais celles de piété, de pondération. de
sagesse et, souvent, celles d'expérience et de maturité. Mais, on le voit ici,
unpreudoms n'est pas nécessairement d'âge vénérable.
168 Mélusine
repairéz ?" [12rb] Ilz diront que non. Respondéz que
vous ne le veistez depuis que la chasse commença a
estre forte et que lors le perdistes en la forest de Colom
biers comme pluseurs firent, et vous en esbahissiéz
comme les autres. Asséz tost apréz vendront les veneurs
et de ses gens qui apporteront le conte mort en une let
tiere. Et semblera a tous que la plaie soit faicte des dens
du porc et diront tuit que le senglier l'a mis mort et que
le conte a le senglier occiz, et le tendront pluseurs a
grant vaillance. La tristour commencera grant. La
contesse, son filz Bertrans, sa fille Blanche, tuit grant et
menu menront dueil. Faictes dueil comme les autres,
vestéz le noir comme les autres. L'obseque sera fait
moult noble et le terme assennéz que les barons feront
hommage au jeusne conte. Vous revendréz cy a moy le
jour devant que l'ommage se devra faire et vous me
trouveréz en ceste propre place. Et tenéz, mon amy, a
nostre amour commencier, je vous donne ces deux
verges d'or qui tiennent ensemble. Les pierres ont moult
grant vertu : l'une, que cil a qui elle sera donnee par
amour ne pourra mourir par cops [12va] d'armes tant
que il l'ait sur lui ; 1 'autre, qu'elle lui donrra victoire
contre tous ses malveullans s'il a bonne querelle, soit
en plaidoierie ou en meslee. Et vous en aléz seurement,
mon amy, car vous ne vous avéz que faire de riens
doubter. » Et lors print Remondin congié d'elle en la
acoulant moult doulcement et la baisa tresamoureuse
ment comme celle ou il se confie du tout, car il estait
ja si sousprins de s'amour que, quantqu'elle lui disait,
il lui affermait toute verité et il avoit raison, si comme
vous orréz ça avant en la vraye histoire.
L 'ystoire nous dit que Remondin monta a cheval et sa
dame le mist ou droit chemin de Poictiers et se party de
lui. Adont Remondin, qui moult ama sa compaignie, fu
moult doulent, car bien voulsist estre tous jours avec
celle qui si bon confort lui avoit donné. Et lors
commence a chevauchier vers Poictiers, et la dame
retourne a la fontaine, aux autres deux dames. Et se
Raymondin retourne à Poitiers 169
«Comment? Il n'est donc pas revenu?» Ils vous affir
meront que non. Répondez qu'il a échappé à vos regards
dès que la poursuite s'est intensifiée et que, comme plu
sieurs l'ont fait à ce moment-là, vous l'avez perdu au
cœur de la forêt de Coulombiers et que vous-même en
restez stupéfait, comme les autres. Immédiatement après
arriveront les veneurs et des gens du comte, qui apporte
ront son cadavre sur une litière. Tous auront l'impres
sion que la plaie lui a été infligée par les défenses du
sanglier et ils diront que le sanglier a tué le comte et
que ce dernier a abattu le sanglier, ce que l'on considé
rera comme une prouesse remarquable. Ce sera, alors,
le début d'une profonde affliction. La comtesse, son fils
Bertrand, sa fille Blanche, tous, petits et grands, mani
festeront leur chagrin. Prenez le deuil comme les autres,
habillez-vous de noir comme les autres. Les obsèques
seront majestueuses et on fixera la date où les barons
prêteront hommage au jeune comte. Vous reviendrez me
voir ici, la veille de cet hommage, et vous me trouverez
exactement à cet endroit. Tenez, mon ami, en prélude à
notre amour, voici deux anneaux d'or, joints l'un à
l'autre. Leurs pierres sont dotées d'un grand pouvoir
la première empêchera celui à qui elle est donnée par
amour de mourir par les armes tant qu'il la porte; la
seconde lui accordera la victoire contre ses adversaires,
si sa cause est bonne, qu'il la défende en plaidoirie ou
au combat. Vous pouvez vous en aller sereinement, mon
ami, vous n'avez rien à craindre. Raymondin prit donc
congé en serrant délicatement dans ses bras et en
embrassant très amoureusement celle en qui il avait
placé toute sa confiance, car son amour était déjà si
ardent qu'il tenait pour vrai tout ce qu'elle lui disait, ce
en quoi il avait totalement raison, vous allez l'entendre
raconter au cours de cette histoire vraie.
Elle nous rapporte que Raymondin se mit en selle et
que, sa dame lui ayant indiqué le chemin de Poitiers, il
la quitta. Et Raymondin qui adorait être en sa compa
gnie ressentit une profonde tristesse, car il aurait bien
voulu rester à ses côtés, elle qui l'avait si bien apaisé.
Il partit dans la direction de Poitiers et elle retourna à la
fontaine retrouver les deux autres dames. Mais l'histoire
170 Mélusine
taist l'ystoire de elles et retourne a parler de Remondin
comment il s'en va a Poictiers.
Or dist l'ystoire que Remondin chevaucha tant qu'il vint
a Poictiers ou [12vb J il trouva pluseurs qui estoient
venus de la chasse, les uns des le soir et !y aucun le
matin, qui lui ont demandé : « Remondin, ou est mon
seigneur?» « Comment, dist il, n'est il pas venuz? »
Et cilz respondent que non. Et Remondin respond : « Je
ne le vy depuis que le fort de la chace commença et que
le porc se mist a l'abbay des chiens. » Et lors commen
cent fort a venir fort les uns aprés les autres, mais, quant
des nouvelles du conte, chascun en suit Remondin. Et
bien <lient !y aucun que oncques mais n'avoient veu si
estrange chace ne si merveilleuse ne senglier courir si
estrangement. Et disoient pluseurs que c'estoit un sen
glier estrange et forpasséz de ses repaires. Chascuns
s'esmerveilloit fort de ce que !y contes demouroit tant
et venoient attendre a la porte, devers la forest. Et furent
la grant temps et tous jours venoient gens qui tous jours
disoient comme les autres et que ilz s'estoient esgaréz
toute la nuit contreval la forest sans savoir tenir ne
congnoistre voie ne sentier dont ilz s'esmerveilloient
tuit forment. Et la contesse qui estoit en la sale a Poic
tiers [13ra] estoit moult doulente de la demouree du
conte, aussi estoient ses enfans, mais tantost le seront
plus, ainsi comme vous l'orréz en l'ystoire.
(Dessin : dans une ville, marques de douleur autour
d'un cercueil.)
Comment les forestiers et les veneurs apportent le corps
Emery et le porc mort menans grans pleurs et grans
criz.
L 'ystoire nous raconte que tant attendirent a la porte
cilz qui estaient avecques Remondin que de ceulx de la
chace ilz virent apparoir un grant troupe! de gens. Et a
l'approuchier ilz entendirent moult de piteuses voix qui
griefment se lamentoient, dont ilz furent fort esmerveil
liéz. Et se commencerent les pluseurs a doubter qu'ilz
Inquiétude et lamenrations 171
cesse de parler d'elles et revient à Raymondin qui s'en
va vers Poitiers.
Elle dit maintenant qu'il chevaucha vers Poitiers où, dès
son arrivée, il trouva plusieurs hommes qui venaient de
rentrer de la chasse, les uns dès le soir même, les, autres
au matin, et lui demandèrent :
- Raymondin, où est monseigneur?
- Comment, dit-il, il n'est pas revenu?
Les autres affirment que non. Raymondin réplique
alors : « Je l'ai perdu de vue dès que la poursuite s'est
intensifiée et que les chiens se sont mis à aboyer der
rière le sanglier. » En grand nombre, les hommes
commencent alors à rentrer les uns après les autres mais,
pour ce qui concerne le comte, chacun en reste aux
informations de Raymondin. Certains assurent n'avoir
jamais vu une chasse aussi singulière et étonnante, un
sanglier courir à une vitesse aussi incroyable. Pour
d'autres, ce sanglier était étranger à la région, très
éloigné de son territoire. Tous étaient étonnés par le
retard du comte et ils venaient l'attendre devant la porte,
face à la forêt. Ils y restèrent un bon moment et, sans
cesse, les chasseurs rentraient, partageant l'avis des pré
cédents : ils s'étaient égarés toute la nuit dans la forêt,
sans jamais avoir pu suivre sentier ni chemin connus,
ce qui les laissait tous ébahis. Dans la grand-salle du
château de Poitiers, la comtesse et ses enfants étaient
très chagrins du retard du comte, mais, l'histoire va en
faire le récit, bientôt ils le seront davantage.
Comment les forestiers et les veneurs rapportent le
c01ps d'Aymeri et le sanglier mort, pleurant et se
lamentant à grands cris.
Ceux qui attendaient à la porte avec Raymondin, dit
l'histoire, virent apparaître un groupe important
d'hommes revenant de la chasse. Ils furent très
intrigués, quand ils furent plus proches, d'entendre
de navrantes et poignantes lamentations. Plusieurs
commencèrent à redouter que quelque malheur soit
172 Mélusine
n'eussent aucun empes-[13rb]-chement de leur seigneur
et tant attendirent que cilz qui approucherent devant leur
commencierent a escrier : « Plouréz, plouréz tuit ! Ves
téz vous de noir ! Cilz filz de truye nous a mis mort
nostre bon conte Emery.» Et aprés ceulx venaient deux
veneurs qui apportaient le senglier sur un roncin qui
estait grant a merveilles. Et entrent en la cité grant dou
leur faisant, lors vint la lictiere ou le conte estait dedens
mort. Quant ses hommes le virent, si commencierent a
crier : « Haa ! Maudit soit cellui qui ceste chace nous
annonça ! » Et la commença la doulour si grant que
oncques homs ne vit greigneur. Et en cellui estat, dou
leur faisant, s'en vindrent jusques au palais, et la fu
ly corps descendus. On ne doit pas ramentevoir dueil
longuement. La contesse et ses enfans font grant dueil,
le peuple et tous les barons du pays font grant dueil, et
en seurquetout Remondin fait greigneur dueil que tous
les autres. Et se repentait tant de son meffait que se ne
feust l'esperance du confort qu'il prenait de sa dame, il
ne se peust estre tenus qu'il ne leur eust dit sa mesaven
ture, pour la [13va] grant contriction qu'il avoit de la
mort son seigneur. Je ne vous vueil pas longuement
tenir de ceste matiere. L'obseque fu fais et fu enseveliz
moult honnourablement en l'eglise de Nostre Dame de
Poictiers selon la coustume du temps. Et vous devéz
savoir que les bonnes gens du pays qui orent leur sei
gneur perdu furent moult doulens. En chaude cale prin
drent le porc et le porterent en la place devant la dicte
eglise et l'ardirent en un four qu'ilz firent de mates de
terre.
Or il est bien verités qu'il n'est douleur tant soit angois
seuse qui ne s'adoulcisse sur le tiers jour. Les barons
du pays conforterent la dame et ses enfans a leur pouoir
et tant firent que leur douleur s'assouaga. Mais la dou
lour Remondin croissait tous jours, tant pour la cause
qui le contraingnoit du meffait qu'il avait fait comme
pour l'amour qu'il avait au conte, son oncle. Et tant
fist le conseil que les barons du pays furent mandéz
a un certain jour pour faire hommage a leur jeune sei
gneur et relever leurs terres et leurs fiefz. Et quant
Remondin le sçot, il monta a cheval tout seul et yssy de
Obsèques du comte 173
arrivé à leur seigneur et, finalement, ceux qui s'avan
çaient se mirent à pousser des cris : « Pleurez, pleurez
tous ! Habillez-vous de noir ! Ce fils de truie a tué n0tre
bon comte Aymeri. » Deux veneurs les suivaient,
accompagnant un roncin* qui portait le sanglier. Il était
d'une taille extraordinaire. Ils entrèrent dans la ville,
manifestant leur immense douleur, suivis de la litière
dans laquelle était étendu le cadavre du comte. Dès
qu'ils le virent, ses hommes s'écrièrent : « Ah ! maudit
celui qui nous annonça cette chasse ! » Ce fut le début
d'un immense déchirement, si immense que personne
n'en vit jamais de tel. Ainsi, exprimant leur désespoir,
ils arrivèrent dans la salle principale où le corps fut
déposé. Il ne convient pas de s'attarder longtemps sur
la souffrance. La comtesse et ses enfants étaient ravagés
de douleur, comme l'étaient le peuple et tous les barons
du pays mais, plus que les autres, c'était Raymondin
qui ressentait la peine la plus intense. Il se repentait
si vivement de son forfait que, sans l'espérance de la
consolation que lui apportait sa dame, il n'aurait pu se
retenir de leur avouer son drame tant étaient intenses
ses regrets d'avoir tué son seigneur. Je n'insisterai pas
sur ce sujet. On célébra les obsèques et le comte fut
enseveli dans l'église Notre-Dame de Poitiers, avec tous
les honneurs qui lui revenaient et selon les usages de
l'époque. Et je peux vous assurer que les braves gens du
pays qui venaient de perdre leur seigneur furent
accablés de tristesse. Ivres de rage, ils se saisirent du
sanglier et Je portèrent sur la place devant l'église où ils
le brûlèrent dans un four fait de mottes de terre.
Mais, c'est la vérité, quelle que soit la virulence de la
douleur, elle s'adoucit au bout de trois jours. Les grands
du pays consolèrent de leur mieux la dame et ses
enfants et, finalement, leur chagrin s'émoussa. Celui de
Raymondin, en revanche, augmentait sans cesse : la
conscience du forfait qu'il avait commis et qui l'oppri
mait rejoignait l'affection qu'il portait à son oncle, le
comte. Le conseil s'employa si bien que, finalement, les
barons du pays furent convoqués pour prêter hommage
à leur nouveau seigneur et renouveler le serment d'allé
geance pour leurs terres et leurs fiefs*. Raymondin
174 Mélusine
Poictiers et entra en la forest pour venir tenir couvenant
a sa dame.
[13vb] L'ystoire dit que tant chevaucha Remondin qu'il
vint a Coulombiers et trespassa la villete et se mist sur la
montaigne et erra tant qu'il apperceut la praierie qui estoit
dessoubz le desrubant et le rochier qui estoit au dessus de
la Fontaine de Soif. Et quant il approucha un petit plus, il
apperceut un hostel de pierre a maniere d'une chappelle,
et sachiéz que Remondin avoit la esté pluseurs foiz, mais
onquesmais ne lui avoit veue. Et quant il approucha plus
prez, il apperceut devant le dit lieu pluseurs dames, damoi
selles, chevaliers, escuiers qui lui firent moult grant feste
et l'onnourerent forment, de quoy il s' esmerveilla moult
fort. Ly uns lui dist : « Sire, descendéz et venéz devers ma
dame qui vous attent ça en son paveillon. » « Par foy, dist
Remondin, ce me plaist. » Lors descend et s'en va
avecques ceulx qui le conduisoient vers leur dame moult
honnourablement.
Ainsi comme je vous dy, convoierent Remondin faisant
moult grant honneur et tant qu'ilz approucherent d'un
moult riche paveillon. Et au pervenir jusqu'a la dame,
yssy grant compaignie de [14ra] dames et de damoi
selles qui furent moult richement abituees. Et se party
la dame des autres et vint a Remondin et lui dist : « Sire,
vous soiéz ly tresbienvenus comme la creature du
monde que je desiroye plus a veoir. » « Ma chiere dame,
grans mercis, car vrayement il m'est ainsi de vous. » La
dame le prist par la main et l'emmena dedans le paveil
lon, et s'assistrent sur une riche couche et tuit les autres
demourerent dehors. Lors commença la dame a mettre
a raison Remondin et lui dist : « Mon amy, je sçay bien
que vous avéz bien tenu ce que je vous avoye introduit,
si en auray desormais plus grant fiance en vous. »
« Dame, dist Remondin, j'ay trouvé si bonne verité es
Retour à la fontaine 175
l'apprit, il monta à cheval et sortit tout seul de Poitiers
avant de pénétrer dans la forêt pour aller tenir la pro
messe faite à sa dame.
Il galopa un long moment, dit l'histoire, jusqu'à Coulom
biers, il dépassa le village, gravit la montagne et, au bout
d'un certain temps, il aperçut la prairie qui s'étendait sous
l'escarpement rocheux qui dominait la Fontaine de Soif.
Il s'approcha un peu et discerna un édifice de pierre qui
ressemblait à une chapelle. Or Raymondin était souvent
passé par là mais jamais, croyez-moi, il ne l'avait vue.
Plus proche encore, il aperçut devant cette construction des
dames et des demoiselles, des chevaliers et des écuyers. Ils
lui firent fête et le saluèrent très respectueusement, ce qui
le laissa fort étonné. L'un d'eux s'adressa à lui
- Monseigneur, veuillez mettre pied à terre et venir
auprès de ma dame, elle vous attend sous cette tente 1•
- Avec plaisir, répond Raymondin.
Il descend de sa monture et suit ces gens qui, très res
pectueusement, le conduisent vers leur maîtresse.
Je vous l'ai dit, ils l'accompagnèrent avec infiniment
de respect jusqu'à un magnifique pavillon. Une foule de
dames et de demoiselles somptueusement vêtues en sor
tit quand ils l'eurent atteint. La dame se détacha du
groupe et s'approcha de Raymondin pour lui dire
- Monseigneur, bienvenue. Vous êtes la personne que
je désirais le plus voir.
- Ma chère dame, grand merci ! Sincèrement,
j'éprouve les mêmes sentiments envers vous.
Elle le prit par la main et l'emmena à l'intérieur de la
tente où ils s'assirent sur une couche précieuse alors
que les autres restaient à l'extérieur. La dame souhaitait
parler à Raymondin, elle lui dit
- Mon ami, je le sais, vous avez scrupuleusement res
pecté ce que je vous avais initialement demandé ; désor
mais, j'aurai plus grande confiance en vous.
- Dame, répondit Raymondin, j'ai trouvé tant de
1. « Tentes, tres et paveillons : voilà trois substantifs qui désignent le
même objet. li est possible que chacun d'eux s'applique à une fonne ou à
des caractéristiques différentes, mais s'il en est ainsi dans la réalité, nos
textes ne nous en font rien savoir», L. Foulet. 1955, p. 221.
176 Mélusine
commencemens de voz paroles que vous ne me sauréz
chose commander que nulz corps humains puisse rai
sonnablement emprendre que je n' emprengne a vostre
plesir. » « Remondin, dist la dame, par moy n'empren
dréz vous chose de quoy vous ne doiéz venir a bon
chief. » Lors vint uns anciens chevaliers qui s'agenoilla
devant elle et honnoura moult Remondin. Et lors dist :
« Ma dame, il est tout prest quant [14rb] il vous plai
ra. » Et la dame lui respond : « Faictes couvrir quant il
vous plaira. » Lors fut tout appareillié et laverent. Et
s'assistrent entre Remondin et la dame a un moult riche
days, et aval le paveillon avoit grant foison de tables
drecies et moult de honnourables gens assiz. Remondin
fu moult esmerveilliéz dont tant de peuple venoit et
demanda a sa dame : « Madame, dont viennent tant de
gens et si noblement abituéz? » « Par foy, dist la dame,
ne vous en donnéz ja merveille, car ilz sont tous a vous
et en vostre service et moult d'autres que maintenant ne
pouéz veoir. » Atant se taist Remondins et lors apporta
on més a si grant planté que c'estoit merveilles a regar
der. De ce ne vueil tenir long plait. Les nappes furent
ostees, et laverent. Aprés graces, print la dame Remon
din par la main et le mena rasseoir sur la couche, et
chascuns se tray en sus.
Lors dist la dame a Remondin : « Amis, ly jours est a
demain que les barons de Poictou doivent faire hom
mage au jeusne conte Bertran. Si saichiéz, amis, qu'il
vous y fault estre, et feréz ce que je vous diray. Vous
attendréz tant que ly baron [14va] auront fait hommage
et lors vous trairéz avant et demanderéz au jeusne conte
un don pour tout le salaire du service que vous feistes
oncques a son pere. Et lui dictes bien que vous ne lui
demanderéz chastel ne ville ne forteresse ne chose qui
guerres lui couste, et je sçay bien qu'il le vous accor
dera, car les barons lui conseilleront. Quant il le vous
aura accordé, si lui demandéz autant de place en ceste
roche et en ce desrubant comment un cuir de cerf pourra
Fastes de la réception 177
vérités dans vos premiers propos que, quoi que vous me
commandiez, je l'entreprendrai pour vous plaire, pour
peu qu'un être humain puisse le faire.
- Rayrnondin, dit la darne, vous n'accomplirez rien
qui vienne de moi sans le réussir.
Un chevalier d'âge respectable s'avança alors. Il s'agenouilla
devant elle, présenta ses respects à Rayrnondin et dit:
- Madame, quand il vous plaira. Le repas est prêt.
Et elle répondit
- Faites servir quand vous voudrez.
Tout fut installé en un instant et ils se lavèrent les
mains. Rayrnondin et la darne prirent place de chaque
côté d'une fastueuse table d'honneur. Au-dessous, dans
le pavillon, on avait dressé quantité de tables autour
desquelles avaient pris place des personnes de haut
rang. Fort intrigué de savoir d'où venaient tous ces
convives, Rayrnondin demanda à sa darne
- Madame, d'où viennent tous ces gens si magnifique
ment vêtus ?
- Ne soyez pas étonné, répondit la darne, ils sont tous
à vous et à votre service, comme bien d'autres que vous
ne pouvez voir maintenant.
Rayrnondin se tut. On leur apporta des mets en quantité
prodigieuse, c'était vraiment extraordinaire à voir. Mais
je ne veux pas entrer dans le détail. On retira les nappes,
on se lava les mains. Après l'action de grâces, la darne
prit Rayrnondin par la main et l'emmena se rasseoir sur
la couche. Tous les autres se retirèrent.
Alors elle dit à Rayrnondin:
- Mon ami, le jour est fixé: c'est demain que les barons
de Poitou feront hommage au jeune comte Bertrand. Sans
aucun doute vous devez y être, mon ami, et faire ce que je
vais vous dire. Vous patienterez jusqu'au moment où les
barons auront prêté hommage pour vous avancer et deman
der un don au jeune comte pour tout salaire des services
que vous avez rendus à son père. Dites-lui bien que vous
ne demanderez ni château, ni ville, ni forteresse, bref, rien
qui lui coûte grand-chose etje sais parfaitement qu'il accè
dera à votre requête, car les barons le lui conseilleront. Dès
qu'il aura consenti, demandez-lui de vous donner, sur cette
roche et cet escarpement, autant de terrain qu'une peau de
178 Mélusine
enclourre. Et qu'il le vous donne si franchement que
nulz n'y mette ne saiche mettre empeschement de hom
mage, de fief ne de rente nulle et de ce prennéz bonnes
lettres et bonne chartre seellee du grant seel de la dicte
conté et des seaulx des pers du dit païs. Et quant vous
auréz tout fait, l'endemain vous trouveréz un homme
qui portera en un sac un cuir de sers courree a alun.
Achetéz le tout ce qu'il le vous fera, puis en faictes
taillier un corion tout d'une piece soubtilment, le plus
delié que on pourra bonnement. Puis vous faictes venir
delivrer vostre place, laquelle vous trouveréz toute tra
cee et ordonnonce ou il me plaira que vostre place se
comporte. Et au rapporter les houx ensemble se ly
corions croist, [14vb] faictes le ramener contreval la
valee, et sachiéz que ly ruisseaux de ceste fontaine
courra tout contreval et en naistra uns ruisseaulx asséz
grans qui puis aura bien besoing en ce lieu. Et aléz har
diement, mon amy, et ne vous doubtéz de rien, car
toutes vos besoingnes seront bonnes et retournéz icy
devers moy le landemain que on vous aura delivré
vostre don et en prennéz les chartres. » Cilz respond :
« Madame, je feray vostre plaisir a mon pouoir. » Lors
s'entrebaisent moult doulcement et prennent congié l'un
de l'autre. Et se taist l'ystoire d'elle et parle de Remon
din qui monte a cheval et s'en va tirant vers Poictiers
tant comme il puet.
L'ystoire nous dit que tant chevaucha Remondins qu'il
vint a Poictiers ou il trouva grant foison de haulx barons
de la conté qui estoient venus pour faire hommage au
conte Bertrand, qui lui firent moult grant feste et le len
demain vindrent ensemble a Saint Ylaire et la fist on le
service divin. Et la fut le jeune conte en estat de cha-
Acquisition trompeuse de territoire 179
cerf pourra entourer. Priez-le qu'il vous le donne en pleine
franchise afin que personne n'en réclame l'hommage du
fief* ou une quelconque rente, ni ne puisse le faire un _iour.
Faites inscrire tout cela dans de bonnes lettres et des
chartes sûres, cachetées du grand sceau du comté ainsi que
des sceaux des pairs de ce pays. Quand vous aurez terminé
toutes ces formalités, le lendemain, vous rencontrerez un
homme chargé d'un sac renfermant une peau de cerf traitée
à l'alun 1• Achetez le sac et la peau le prix qu'il vous fera,
puis, dans ce cuir, faites découper adroitement une cour
roie, tout d'une pièce et la plus fine possible. Faites-vous
alors livrer votre terrain, vous le trouverez tracé et amé
nagé oùje souhaite qu'il le soit. Au moment où l'onjoindra
les deux bouts de la courroie, si elle s'allonge, faites-la
ramener en descendant vers la vallée. Apprenez, en effet,
que, du ruissellement de l'eau de cette fontaine naîtra une
rivière assez importante dont on aura bien besoin à cet
endroit. Courage, mon ami, vous n'avez rien à craindre,
vos affaires sont en bonne voie ! Revenez près de moi le
lendemain du jour où l'on vous aura accordé votre don et
rapportez-en les chartes.
Et Raymondin répond
- Madame,je ferai de mon mieux pour vous faire plaisir.
Ils s'embrassèrent tendrement et se séparèrent. L 'his
toire ne parle plus de la dame mais s'intéresse à Ray
mondin qui chevauche vers Poitiers à bride abattue.
Elle nous rapporte que, arrivé sur place, il rencontra
une foule de hauts barons du comté venus pour prêter
hommage au comte Bertrand et qui le reçurent avec
enthousiasme. Le lendemain, tous ensemble, ils allèrent
suivre le service divin à Saint-Hilaire. Le jeune comte,
habillé en chanoine, comme leur abbé 2, remplit les
t. Corroyer : préparer le cuir pour les usages auquel il est des
tiné. Les correurs - souvent en synonyme avec tanneurs sont des artisans
qui préparent les cuirs. Alun désigne un sulfate utilisé aussi bien en méde
cine qu'en teinturerie pour assouplir la peau. 2. Les règles de vie reli
gieuse des chanoines ressemblent à celles des moines. À partir du
vm" siècle, on a établi une distinction entre les chanoines soumis à l'évêque
(canonici sub episcopo) et ceux placés sous l'autorité d'un abbé (canonici
sub abbate) ; ne serait-ce pas le cas ici, le jeune Bertrand assumant même,
apparemment, le rôle de l'abbé 0
180 Mélusine
noine, comme leur abbés, et fist son <leu comme il
appertient. Et lors vindrent les barons [15ra] et lui firent
hommage tuit cilz qui faire lui deurent. Aprés tout ce
fait se traist Remondin avant, moult areement, et dist :
« Entre vous, barons de la noble conté de Poictou, plaise
vous a entendre la requeste que j'entens a faire a mon
seigneur le conte et, s'il vous semble qu'elle soit raison
nable, que lui priéz qu'il le me veulle accorder.» Les
barons respondirent : « Remondin, nous le ferons tres
voulentiers.» Et lors s'en vindrent devers le conte tout
ensemble. Remondin commença a parler moult avisee
ment, en disant : « Treschiers sires, je vous requier, en
remuneracion de tous les services que je fiz oncques a
mon seigneur vostre pere, dont Dieux ait l'ame, qu'il
vous plaise a moy donner un don, lyquelx ne vous cous
tera ne forteresse ne chastel ne chose nulle qui guerres
vaille.» Lors respondy ly contes : « S'il plaist a mes
barons, il me plaist bien.» Et cilz dirent : « Sire,
puisque c'est chose de si petite value, vous ne lui devéz
pas reffuser. » Et ly contes dist : « Puisqu'il vous plaist,
je lui accorde, et demande hardiement.» « Sire, dist
Remondin, grans mercis. Sire, je ne vous demande autre
don fors [15rb] que vous me veuilliéz accorder au des
sus de la Fontaine de Soif, es roches haultes et es haulx
boys et desrubaux ou il le me plaira a prendre, tant que
un cuir de cerf pourra enclourre et aprés la clouture le
long de tous lieux en esquairre.» « Par foy, dist ly
contes, ce ne vous doy je pas reffuser. Je le vous donne
si franchement que vous n'en devréz, n'a moy n'a autre,
foy ne hommage.» Et Remondin s'agenoille et l'en
mercie et lui en requiert chartre, laquelle fu tantost
faicte la plus forte que on pot et seellee du grant seel
Une demande modeste 181
devoirs de sa charge comme il convient. Les barons
s'avancèrent alors et tous ceux qui devaient lui faire
hommage le firent. Puis Raymondin s'avança et formula
sa demande, très convenablement :
- Vous tous, barons du noble comté de Poitou, soyez
assez aimables de bien vouloir écouter la requête que
j'ai l'intention de présenter à monseigneur le comte. Et,
si elle vous paraît raisonnable, veuillez le prier de me
donner son accord.
- Nous le ferons bien volontiers, Raymondin, répondirent-ils.
Les voici tous réunis devant le comte. Raymondin prit
la parole, et avec beaucoup de précautions, déclara :
- Très cher seigneur, pour prix de tous les services que j'ai
rendus à monseigneur votre père - que Dieu ait son âme-, je
sollicite de votre bienveillance un don, qui ne vous coûtera ni
forteresse, ni château ni rien qui vaille grand-chose.
- Si mes barons y consentent, j'y consens également.
Ces derniers dirent alors :
- Monseigneur, c'est un présent si modeste, ne le lui
refusez pas.
Et le comte eut cette réponse
- Je le lui donne puisque cela vous plaît. Qu'il fasse
sa demande franchement.
- Monseigneur, soyez-en vivement remercié, dit Ray
mondin. Voici le seul don que je vous demande : je
souhaite obtenir où il me plaira au-dessus de la Fontaine
de Soif, parmi les rochers élevés, les hautes futaies et
les escarpements rocailleux, autant de terrain qu'une
peau de cerf peut entourer, et ensuite le droit de le clôtu
rer de toute sa longueur en un carré.
- Ma foi, rétorqua le comte, je ne dois pas vous refu
ser cette requête. Je vous l'accorde, en franchise de tout
dû, et vous ne devez donc ni hommage ni fidélité pour
ce terrain, ni à moi ni à qui que ce soit 1•
Raymondin s'agenouilla et remercia le comte avant de
lui demander de légaliser cet accord par une charte, qui
fut immédiatement rédigée, le plus précisément que l'on
1. Engagement qui se prolonge dans l'épisode de Geoffroy et du cheva
lier au pommeau (ff 158-161).
182 Mélusine
du conte, a la relacion du conseil et des pers du pays
qui y pendirent leurs .xii. seaulx en congnoissance de
affermer le don a estre raisonnable avec le grant seel du
conte. Lors se partirent de la dicte eglise de Saint Ylaire
et vindrent en la sale, et la fu la feste grant et y ot de
moult nobles més servis cellui jour et y ot grant melodie
des sons musiquaux, et donna le conte de riches dons.
Mais, sur tous ceulx qui a celle feste furent, on portoit le
pris a Remondin d'estre ly plus beaulx et des meilleurs
contenances. Et ainsi passa la feste jusques a la nuit que
[15va] chascuns se ala reposer. L'endemain, par matin,
tuit se leverent et alerent ouir messe ou ilz orent devo
cion. Remondin ala ouir messe a l'abbaye du moustier
et la pria Dieu qu'il lui laissast son fait achever au salut
de l'ame et prouffit et honneur du corps, et demoura en
sa devocion jusques aprés heure de prime.
Or dit l'ystoire que, quant ot ouy messe et fait sa devo
cion, qu'il yssy du Moustier Neuf. Et a l'issue de l'ab
baye, au léz vers le chaste!, il encontra un homme qui
portoit un sac sur son col qui lui vint a l'encontre et lui
dist : « Sire, acheteréz vous ce cuir de cerf que je tiens
en mon sac? On en fera bonnes cottes chasseresses pour
voz veneurs. » « Par foy, dist Remondin, oïl, se tu
veulz ! Et que me coustera il, ainsi qu'il est?» « Par
Dieu, sire, vous en payerés cent solz se vous vouléz. »
« Amis, dist Remondin, apporte le a mon hostel et je te
paieray. » Et cil dist : « Vouientiers. » Lors vindrent a
l'ostel. Remondin le paia puis fist venir un celier et fist
taillier de tout le cuir un corion si delié et si prin qu'il
oncques pot, et puis l'envollopperent et le mistrent ou
[15vb] sac arrier. A quoy feroy je longue prolacion?
Cilz qui lui deurent delivrer son don se partirent de
Poictiers et Remondin avec eulx et cheminerent tant
La peau de cerf 183
put, et cachetée du grand sceau du comté, avec le rap
port du Conseil du comté et des pairs qui y apposèrent
leurs douze sceaux à côté de celui du comte pour témoi
gner de la validité de l'accord. Ils quittèrent l'église de
Saint-Hilaire et rejoignirent la grand-salle du château
pour une fête magnifique. On servit des plats délicieux.
La musique la plus variée et la plus mélodieuse fut
interprétée. Le comte se répandit en cadeaux somp
tueux. Tous les présents estimaient que Raymondin était
le plus beau et celui qui avait la plus fière allure. La
fête se déroula ainsi jusqu'à la nuit tombée et chacun
alla se reposer. Le lendemain, au petit jour, tous se ren
dirent à l'office pour faire leurs dévotions. Raymondin,
lui, alla à la messe à l'abbaye du Montierneuf 1 où il
pria Dieu de lui permettre de mener à bien ses projets,
pour le salut de son âme, le bien et la dignité de sa
personne. Il demeura ainsi en prière jusqu'à prime*.
Selon l'histoire, après 1� messe et sa prière, Raymondin
quitta le Montierneuf. A la sortie de l'abbaye, du côté
du château, il rencontra un homme, portant un sac sur
ses épaules, qui s'adressa à lui
- Seigneur, achèterez-vous cette peau de cerf que j'ai
dans mon sac ? On pourrait y tailler de bonnes tuniques
de chasse pour vos veneurs.
- Oui, si tu veux ! Combien me coûtera-t-elle, dans
l'état où elle est ?
- Mon Dieu, monseigneur, cent sous, si le prix vous
convient.
- Mon ami, répondit Raymondin, porte-le chez moi,
je te le paierai.
- Volontiers, dit l'autre.
Ils se rendirent là où habitait Raymondin. Il le paya avant
de faire venir un sellier à qui il demanda de découper la
peau pour en faire une courroie, aussi fine et aussi mince
qu'il put, qu'ils enveloppèrent dans une housse et remirent
dans le sac. Pourquoi allonger mon récit ? Raymondin
quitta Poitiers en compagnie des hommes qui devaient lui
l. Monasterium novum, Saint-Jean-l'Evangéliste, abbaye de clunistes
(l066) fondée par Guillaume VII (Guy-Geoffroy), comte de Poitou et duc
d'Aquitaine, mort en 1086, qui y est inhumé.
184 Mélusine
qu'ilz vindrent sur la montaigne par dessus Coulombiers
et apperceurent sur la roche de la Fontaine de Soif grans
trencheiz et arbres abbatus d'une part et d'autre dont ilz
se prindrent fort a merveiller, car oncques mais n'y
avoient veu trencheiz. Remondin, qui bien s'apperceut
que sa dame avoit ouvré, se teust. Et quant ilz furent
bas en la praierie si descendent et gectent leur cuir hors
du sac, mais quant ly livreur le virent si delié taillié, ilz
en furent tous esbahiz et dirent a Remondin qu'ilz n'en
sauroient que faire. Lors vindrent deux hommes vestus
de gros burel qui dirent : « Nous sommes cy envoiéz
pour vous aidier. » Lors desvoleppent le cuir en un luis
sel et le portent ou fons de la valee, au plus prez du
rochier que ilz porent. Et y fichent un pel fort et gros et
puis y lient l'un des houx du cuir. Et avoit ly uns un
grant fais de paulx qu'il fichoit de lieu en lieu en aviron
nant le rocher [16ra] ainsi qu'il trouvoit la trenche
faicte, et ly autres le suivoit en attachant le cuir aux
paulx. Et en ce party avironnerent la montaigne et,
quant ilz revindrent au premier pel, il y ot grant foison
du cuir de remenant, que ilz tirerent contreval la valee.
Et sachiéz, selon ce que on dit ou pays et que la vraye
histoire le tesmoingne, que la sourdy uns ruisseaulx de
quoy pluseurs moulins meulent et ont moulu depuis,
dont cilz qui livroient la place furent moult esbahiz, tant
du ruissel qu'ilz virent courre soubdainement comme de
l'enceinte que ly cuirs de cerf tenoit, car il comprenoit
bien deux lieues de tour.
(Dessin : Raymondin à cheval devant le rocher que
mesurent les ouvriers.)
(16rb] Comment les mesureurs mesurent en esquarrie
en long et en lé ce que le cuir de cerf comprent.
L'ystoire dit que ly livreur furent tuit esbahy quant ilz
virent le ruissel sourdre soubdainement contreval la
Extension magique de la peau 185
attribuer son terrain et, arrivés sur la montagne, au-dessus
de Coulombiers, ils aperçurent sur le rocher de la Fontaine
de Soif des fossés profonds comme des tranchées et, de
part et d'autre, des arbres abattus. Ils n'en revenaient pas,
ils n'avaient jamais vu ces fossés auparavant! Raymondin
ne dit pas un mot, il savait bien que c'était l'ouvrage de sa
dame. Ils descendirent dans la prairie, mirent pied à terre et
sortirent la peau du sac. Les livreurs du comte virent alors
l'extrême finesse avec laquelle ce cuir avait été taillé. Ils
en furent vivement étonnés et dirent à Raymondin qu'ils
ne pouvaient rien en tirer. C'est alors qu'arrivèrent deux
hommes vêtus de grossiers vêtements de laine, qui s'adres
sèrent aux livreurs : « On nous a envoyés ici pour vous
aider. » Ils roulèrent la courroie en une pelote, comme pour
de la ficelle 1, qu'ils descendirent au creux de la vallée, le
plus près possible du rocher. Ils plantèrent alors un gros
pieu, bien solide, auquel ils attachèrent l'une des extré
mités de la peau. L'un des deux hommes portait les pieux
qu'il fichait régulièrement, à proximité du rocher, en sui
vant le fossé ; le second le suivait et liait aux pieux la cour
roie de peau. Ils firent ainsi le tour de la montagne et,
revenus au pieu de départ, ils constatèrent qu'il leur restait
une grande longueur de peau. Ils la tirèrent alors vers la
vallée. Vous devez savoir, on le dit dans ie pays et l'histoire
véridique le certifie, qu'à cet endroit apparut un ruisseau,
grâce auquel bien des moulins ont moulu la farine et le font
encore. Les livreurs du comte furent fortement déconcertés
aussi bien par le ruisseau qu'ils virent surgir si brusque
ment que par l'ampleur du terrain enserré par la peau de
cerf, car sa circonférence faisait bien deux lieues*.
Comment les arpenteurs mesurent les côtés du carré
que clôture la peau de cerf
Les livreurs du comte furent stupéfaits, raconte l'his
toire, de voir les bouillons d'eau du ruisseau jaillir tout
I. Luissel vient de globuscelleus, « boule de fil ».
186 Mélusine
valee, rendant grans sourgons d'eaue et aussi de la grant
enceinte que ly cuirs de cerf comprenoit. Ilz baillent a
Remondin sa chartre, mais aussitost que ilz lui orent
baillie, ilz ne sorent que les deux hommes furent deve
nuz. Lors s'en repairent ensemble a Poictiers et vont
compter au conte et a sa mere ceste merveilleuse adven
ture. Lors dist la dame : « Ne me creéz jamais se
Remondin n'a trouvé quelque aventure en la forest de
Coulombiers, car elle est forment adventureuse.» « Par
foy, dist ly contes, madame, je croy que vous dictes
verité, car j'ay ouy dire que a la fontaine de dessoubz
icellui rochier a l'en veu advenir de maintes merveil
leuses adventures, mais, quant a lui, je pry a Dieu qu'il
lui en laisse bien joïr, a son preu et a son honneur. »
«Amen», dist la dame. A cestuy parler estes vous
[16va] venu Remondin qui s'enclina devant le conte et
le remercia de l'onneur et de la courtoisie qu'il lui avoit
faicte. « Par foy, Remondin, dist le conte, c'est petit
de chose, mais, se Dieu plaist, je vous feray mieulx.
Remondin, dist le conte, il est verité que l'en m'a
compté que moult grant merveille est advenue, present,
en la place que on vous a delivree de par moy, laquelle
je vous ay donnee ligement. Si vous pry que vous m'en
veulliéz dire la verité. » « Par foy, mon treschier sei
gneur, dist Remondin, se cilz qui ont esté avec moy ne
vous en ont compté fors ce qu'ilz en ont veu, il est tout
vray de la place que ly cuirs de cerf enceint au roont.
Et quant des deux hommes qui l'ont mesuré et du ruis
seau qui y est saurs soubdainement, c'est toute verité,
monseigneur. » « Par foy, dist ly contes, veéz cy grans
merveilles. En bonne foy, Rèmondin, il fault que vous
y aiéz trouvé quelque adventure, si vous prie que vous
Etonnement du comte 187
à coup vers la vallée et l'immense superficie que la peau
de cerf clôturait 1• Ils délivrèrent sa charte à Raymondin
mais aussitôt après les deux arpenteurs disparurePt et
les envoyés du comte ignorèrent ce qu'ils étaient deve
nus. Ils rentrèrent alors à Poitiers et rapportèrent au
comte et à sa mère les inc10yables événements qu'ils
avaient vécus. Alors la comtesse dit :
- Vous pouvez me croire, Raymondin a fait une ren
contre singulière dans la forêt de Coulombiers qui est,
en effet, riche en aventures insolites.
- Sur ma foi, dit le comte, vous dites vrai, j'en suis
sûr. Je l'ai entendu raconter, on a vu bien des aventures
invraisemblables se dérouler à cette fontaine, sous le
rocher dont vous parliez. Mais je pense à Raymondin et
prie Dieu qu'il le laisse tirer profit de cet événement,
pour son bien et son honneur.
- Amen, dit la dame.
Raymondin arriva pendant cette conversation. Il s'in
clina devant le comte et lui adressa ses remerciements
pour ses bienfaits et l'estime qu'il lui avait témoignée.
- Oh! c'est bien peu de chose, dit le comte, je peux
vous offrir encore plus, s'il plaît à Dieu. Raymondin,
pour vous parler franchement, on m'a rapporté les évé
nements extraordinaires survenus, il y a peu, sur le ter
rain qui vous a été octroyé en mon nom et que je vous
ai donné sans réserve aucune. Je vous en prie, dites-moi
ce qui s'est véritablement passé.
- Sincèrement, mon très cher seigneur, répliqua Ray
mondin, si ceux qui étaient présents avec moi s'en sont
tenus à ce qu'ils ont vu de leurs yeux, alors ce qu'ils
ont raconté à propos du terrain dont la peau fait le tour
est la stricte vérité. Vérité, également, monseigneur, que
la présence des deux hommes qui en ont pris la mesure
et du ruisseau qui a jailli brusquement.
- Ah! dit le comte, voilà d'extraordinaires révéla
tions! Franchement, Raymondin, vous avez dû faire
1. « Les archéologues estiment qu'une motte fossoyée, de 30 m de dia
mètre et 15 m de hauteur, pouvait être construite par cent hommes en
vingt jours», M. Bur, Le Château. Turnhout, Brepols, Typo/. des sources
du Moyen Âge occidental, fasc. 79, 1999, p. 30.
188 Mélusine
le nous veulliéz declairer pour nous en oster de meran
colie. »« Monseigneur, dist Remondin, je n'y ay trouvé
que bien et [16vb J honneur mais j'ay plus de plaisir de
hanter en cellui lieu que ailleurs quant a present, pour
ce qu'il est renomméz d'estre adventureux etj'ay espe
rance que Dieu m'y envoiera quelque adventure qui me
sera bonne et honnourable. Et ne m'en enqueréz plus,
car autre chose ne vous en sauroie dire. » Ly contes, qui
moult l'amoit, s'en taist atant pour ce qu'il ne le vouloit
pas courroucier, et atant print Remondin congié du
conte et de sa mere. Et atant me tairay d'eulx et diray
comment Remondin retourna devers sa dame.
En ceste partie dit l'ystoire que Remondin, qui fort
estait enamouréz de sa dame, se party de Poictiers tous
seulx et erra tant qu'il vint en la haulte forest de Cou
lombiers et descendy la montaigne aval et vint a la fon
taine ou il trouva sa dame qui moult liement le receupt
et lui dist: « Mon amy, vous commenciéz moult bien a
celer noz secréz, et se vous parsuivéz ainsi grant bien
vous en venra, et temprement le verréz. » «Dame, dist
Remondin, je sui tout prest d'acomplir [l 7ra] vostre
voulenté a mon pouoir. » « Par foy, dist la dame a
Remondin, tant que vous m'auréz espousee n'en pouéz
vous plus savoir ne veoir. » «Dame, dist Remondin, je
suiz tout prest. » « Non, dist la dame, il faut qu'il soit
tout autrement. Il convient que vous aléz prier le conte
et sa mere et tous voz amis qu'ilz viengnent a voz
nopces, cy en ceste praierie, lundi prouchain venant, par
quoy ilz voient la noblesce que je y pense a faire pour
vostre honneur accroistre par quoy ilz ne soient pas en
souspeçon que vous soiéz mariéz petitement selon vous.
Et atant leur pouéz dire seurement que vous prenéz une
fille de roy, mais plus avant ne leur en descouvréz, si
chier que avéz l'amour de moy. »«Dame, dist Remon
din, ne vous en doubtéz. »« Amis, dist la dame, n'aiéz
ja soing que pour grant gent que vous sachiéz admener
Annonce du mariage 189
quelque étrange rencontre et je vous prie de bien vouloir
nous éclairer à ce sujet afin de dissiper notre anxiété.
- Monseigneur, fit Raymondin, des bienfaits et de
l'estime, voilà tout ce que j'y ai rencontré. Cependant,
il est vrai que je ressens maintenant plus de plaisir à
fréquenter cet endroit qu'aucun autre parce qu'il a la
réputation d'être riche en aventures et j'espère bien que
Dieu m'en réservera une qui me procurera biens et
dignités. Ne m'en demandez pas plus, je ne saurais vous
en dire plus.
Le comte l'aimait sincèrement, il se tut aussitôt pour ne
pas le mettre en colère et Raymondin prit congé du
comte et de sa mère. Je ne parlerai plus d'eux mais je
vais raconter le retour de Raymondin vers sa dame.
Très épris, il quitta Poitiers seul et, dit l'histoire, rejoi
gnit la haute forêt de Coulombiers, et là, il descendit la
montagne pour arriver à la fontaine où il trouva sa dame
qui l'accueillit joyeusement et lui dit :
- Vos débuts, mon ami, sont prometteurs car vous gar
dez nos secrets comme il se doit. Si vous poursuivez
ainsi, vous serez bien récompensé, vous pourrez très
bientôt vous en rendre compte.
- Madame, dit Raymondin, je suis prêt à faire de mon
mieux pour satisfaire vos désirs.
- Certes, répondit la dame, tant que vous ne m'aurez
pas épousé, vous ne pourrez rien savoir ni voir de plus.
- Dame, je suis tout prêt.
- Ah non ! dit-elle, il doit en aller autrement. Les
convenances veulent que vous alliez prier Je comte, sa
mère et tous vos amis de venir à vos noces. Elles se
dérouleront lundi prochain, ici, en cette prairie, ils pour
ront alors voir de leurs yeux le faste de la cérémonie que
j'organiserai pour accroître votre réputation et, ainsi, ne
pas les laisser suspecter que la condition de votre
femme est inférieure à la vôtre. Vous pouvez déjà leur
annoncer en toute certitude que vous épousez une fille
de roi, mais n'allez pas plus loin, si vous tenez à mon
amour.
- Dame, répondit Raymondin, n'ayez aucune crainte
à ce sujet.
- Mon ami, dit-elle, ne vous inquiétez pas : aussi
190 Mélusine
que ilz ne soient bien receuz et bien logiéz et qu'ilz
n'aient biens et vivres a foison pour eulx et pour leurs
chevaulx. Et aléz, amis, et ne vous doubtéz de rien. »
Atant s'entr'acollent et baisent, et se part Remondin
d'elle et monte a cheval. Atant se taist a present [17rb]
l'ystoire de la dame et parole de Remondin qui s'en va
grant erre vers Poictiers.
Or dist l'ystoire que tant erra Remondin quant il fu parti
de sa dame qu'il vint a Poictiers ou il trouva le conte et
sa mere et grant foison des barons du pays qui fort lui
firent bienvenant et lui demanderent dont il venoit. Il
respondi qu'il venoit d'esbatre. Et quant ilz orent une
piece parlé d'unes choses et d'autres, Remondin vint
devant le conte et s'agenoilla et lui dist : « Chiers sires,
je vous prie, sur tous les services que je vous pourroye
jamais faire, qu'il vous plaise a moy faire tant d'onnour
que de venir lundi a mes espousailles a la Fontaine de
Soif et y veulliéz admener vostre mere et de vostre
baronnie.» Quant le conte l'entendy, si fu tous esbahiz:
« Dieux, dist ly contes, Remondin, beaulx cousins, estes
vous si estrainges de nous que vous vous mariéz sans
ce que nous en ayons rien sceu jusques a l'espouser?
Nous nous en donnons grant merveille et nous cuidions,
se vous eussiéz eu voulenté de femme prendre, que nous
feussions le premier a qui vous en eussiéz prins
conseil. » « Monseigneur [17va], dist Remondin, ne
vous en vueille desplaire, car Amours a tant de puis
sance que il fait faire les choses ainsi qu'il lui plaist. Et
je suis si avant alé en ce marchié que je n'en puis recu
ler, et se je pouoie, bien pour certain ne le feroye je
pas.» Lors dist ly contes : « Au moins, beau sire, nous
dictes qui elle est ne de quelle lignie. » « Par ma foy,
dist Remondin tout en riant, vous me demandéz ce dont
je ne sauroye respondre, car onques je n'en enquis
tant. » « Par foy, dist ly contes, veéz cy merveilles !
Remondin se marie et ne scet quelle femme il prent
ne de quel lignaige ! » « Monseigneur, dist Remondin,
Qui est / 'épouse ? 191
nombreux soient-ils, vos invités seront reçus dignement
et bien logés, ils seront comblés de vivres, eux-mêmes
ainsi que leurs chevaux. Allez, mon ami, et soyez c;ans
crainte.
Ils s'enlacèrent et s'embrassèrent, puis Raymon<lin la
quitta et monta en selle. L'histoire ne parle plus de la
dame mais de Raymondin qui rejoint Poitiers à vive
allure.
Elle raconte que, finalement arrivé à Poitiers, Raymon
din se présenta au comte, à sa mère et à une foule de
barons qui l'accueillirent chaleureusement et lui deman
dèrent d'où il arrivait. Il répondit qu'il venait de se pro
mener. Après avoir un peu parlé de tout et de rien,
Raymondin s'approcha du comte, s'agenouilla devant
lui et déclara
- Cher seigneur, sur tous les services que j'aurai
jamais l'occasion de vous rendre, je vous prie de bien
vouloir me faire l'immense honneur d'assister à mon
mariage, lundi, à la Fontaine de Soif et veuillez égale
ment, s'il vous plaît, amener avec vous votre mère et
vos barons.
En l'entendant, le comte fut effaré.
- Mon Dieu ! Raymondin, mon cher cousin, êtes-vous
donc désormais un étranger pour que vous décidiez de
vous marier sans que nous en ayons rien su jusqu'aux
noces? C'est tout à fait stupéfiant ! Nous aurions pu
imaginer que, décidé à prendre épouse, vous auriez sol
licité nos conseils en premier.
- Monseigneur, ne vous déplaise, répliqua Raymon
din. Amour est si puissant qu'il fait agir à sa fantaisie. Je
suis maintenant trop avancé dans cet engagement pour
pouvoir reculer; d'ailleurs, même si je le pouvais, je ne
le ferais certainement pas.
Alors le comte demanda :
- Cher seigneur, apprenez-nous au moins qui elle est
et quelle est sa parenté.
- Vraiment, répondit Raymondin en riant, je suis bien
incapable de répondre à cette question. Je n'en ai jamais
autant demandé.
- Quel est ce prodige ? Raymondin se marie et il ne sait
pas qui est sa femme et à quel lignage elle appartient !
192 Mélusine
puisque il me souffist, il vous doit asséz souffire, car je
ne pren pas femme pour vous, a mon escient, mais la
pren pour moy, si en porteray le dueil ou la joye lequel
qu'il plaira a Dieu. » « Par foy, dist ly contes, vous
dictes verité. Quant de moy, ne vueil je pas partir a la
riote, se elle y est, mais puisqu'il est ainsi, je pry a Dieu
que il vous y envoye paix et bonne adventure. Et nous
yrons voulentiers aux nopces et y menrons madame et
pluseurs dames et damoiselles et nostre baronnie.»
[17vb] Remondin lui respondy : «Monseigneur, cent
mille mercis, car je croy quant vous venréz la et vous
auréz veue la dame, qu'elle vous plaira moult.» Atant
laissierent le parler de ceste chose et parlerent d'unes
choses et d'autres tant qu'il feu heure de soupper, mais
ly contes pensoit tous jours a Remondin et a sa femme
et disoit a soy mesmes que c'est quelque fantosme qu'il
a trouvee a la Fontaine de Soif.
En cel estat pensa ly contes moult longuement et tant
que le maistre d'ostel lui vint dire : «Mon seigneur, il
est prest, quant il vous plaira. » « Par foy, dist ly contes,
ce me plaist. » Ilz laverent et s'assistrent et furent bien
servi. Et puis, aprés soupper, si deviserent de pluseurs
materes et puis alerent couchier. L'endemain, par matin,
se leva le conte et ouy sa messe, puis fist faire pluseurs
lettres et manda ses barons en pluseurs lieux pour estre
avec lui aux nopces Remondin. Et cilz vindrent diligem
ment. Et aussi le conte manda le conte de Forest, qui
estoit freres a Remondin, car ses peres si estoit mort, et
il y vint. Et endementiers [18ra] la dame fist son appa
reil en la praierie dessus la fontaine, si grant et si noble
Invitations lancées 193
Monseigneur, puisque ce que je sais me suffit, cela
doit vous suffire également. Ce n'est pas pour vous que
j'épouse cette femme, que je sache, mais pour moi et
q'est à moi seul que reviendra la souffrance ou la joie.
A la grâce de Dieu!
- C'est vrai, reprit le comte. Je préfère ne pas prendre
part à la querelle, si tant est qu'il y en ait une. Puisqu'il
en est ainsi, je prie Dieu qu'il vous accorde paix et bon
heur. Ma mère et moi, nous nous rendrons avec plaisir
à vos noces, accompagnés d'un grand nombre de dames
et de demoiselles ainsi que de nos barons.
Raymondin lui répondit
- Cent mille mercis, monseigneur. J'en suis sûr, lors
que vous serez sur place et que vous aurez vu la dame
en question, elle vous plaira infiniment.
Ils abandonnèrent alors cette conversation et parlèrent
de choses et d'autres jusqu'à l'heure du dîn�r; cepen
dant le comte ne cessait de penser à Raymondin et à
son épouse, se disant à lui-même qu'à la Fontaine de
Soif Raymondin avait rencontré quelque spectre.
Il resta plongé dans ses pensées un long moment, jusqu'à
ce que le maître de l'hôtel s'approche pour lui dire:
- Monseigneur, quand il vous plaira. Le repas est prêt.
- Bien, dit le comte, ce sera avec plaisir.
Ils se lavèrent les mains, se mirent à table et furent abon
damment servis. Après le dîner 1, ils bavardèrent de sujets
divers avant d'aller se coucher. Le comte se leva tôt le len
demain matin, assista à la messe, puis dicta de nombreuses
lettres dans lesquelles il demandait à ses barons de diverses
régions de l'accompagner aux noces de Raymondin. Ils
vinrent promptement. Le comte écrivit également au frère
de Raymondin, devenu comte de Forez depuis la mort de
leur père, il vint aussi. Pendant ce temps, la dame prenait
ses dispositions, dans la prairie au-dessous de la source 2.
l. On le voit, les indications des heures de la journée se définissent,
notamment, par rapport aux moments des repas. Disner et prangiere indi
quent le repas pris entre midi et quatorze heures. 2. Et non « au-dessus
de». Le ms écrit dessus mais toutes les descriptions s'opposent à cette
lecture.
194 Mélusine
qu'a dire voir rien n'y failloit de chose qui appartenist
a honnour et feust pour recevoir un roy atout son estat.
Et vous en parleray ça avant plus plainement. Le
dimenche vint. Chascun s'appareilla pour aler aux
nopces. La nuit trespassa et ly jours vint. Ly contes se
met au chemin et o lui sa mere et sa seur et sa baronnie,
et Remondin va devant entre lui et le conte de Forestz,
son frere, a noble compaignie. Ly contes lui enquiert
moult de sa femme, mais Remondin ne lui en volt rien
dire, de quoy il fu moult doulens. Tant vont ensemble
qu'ilz monterent la montaigne et virent les grans tren
cheiz qui y furent fais soubdainement et le ruisseau qui
y sourdoit habondamment dont chascun s'esmerveilla
fort comment tele chose pouoit estre si soubdainement.
Puis regardent contreval la prayerie et y voient tendus
trefs, tentes, paveillons grans, beaulx et riches a si grant
foison que chascun s'en esmerveilloit. Et voient [18rb]
grant foison de nobles gens par la praierie, dames,
damoiselles, chevaliers, escuiers et parmy la praierie
courir chevalùx, destriers, pallefrois et coursiers a grant
multitude et voient tout contreval les estres, grant foison
de cuisines fumoier et, au dessus de la fontaine, la chap
pelle belle et gracieuse et bien ordonnee que oncques
mais n'y avoient veue. Si s'en vont moult esmerveillant
et <lient entre eulx : « Je ne sçay qu'il advendra du sur
plus, mais veéz la beau commencement et grant appa
rance de grans noblesces et de grant honneur. Dieux
doint que la fin en soit bonne. »
(Dessin : le mariage, un petit dragon aux pieds de
Mélusine qui suit un évêque.)
Comment Remondin espousa Melusigne a grant
noblesce.
[18va] En ceste partie dist l'ystoire que, quant le conte
et sa route furent descenduz la montaigne, uns anciens
chevaliers moult noblement acesmés et ceint d'une cein
ture a pierres precieuses et a perles, monté sur un hault
palefroy lyart noblement acompaignié jusques a douze
Un spectacle stupéfiant 195
Ces préparatifs s'annonçaient extrêmement brillants et
somptueux et, à vrai dire, il ne manquait rien de ce qu'il
fallait à la solennité de ces noces, rien de ce qui aurait été
digne de la réception d'un roi dans tout son lustre. J'entre
rai dans le détail ultérieurement. Le dimanche arriva. Cha
cun se prépara pour se rendre aux noces. Passa la nuit, vint
le jour. Le comte se mit en route, avec sa mère, sa sœur et
ses barons. Raymondin galopait en tête, en compagnie du
comte de Forez, son frère, et d'une noble escorte. Le comte
lui posait de nombreuses questions sur sa femme mais
Raymondin ne voulait pas répondre et le comte en fut vive
ment dépité. Au bout d'un certain temps, ils arrivèrent à la
montagne qu'ils gravirent ensemble, puis ils découvrirent
les fossés profonds, excavés si subitement, et le ruisseau
qui coulait en abondance. Et tous d'exprimer leur stupéfac
tion: comment tout cela avait-il pu se produire si prompte
ment? Baissant le regard vers la prairie, ils l'aperçoivent
couverte de tentes et de pavillons vastes, luxueux et en si
grand nombre qu'ils en restent ébahis. Ils y voient égale
ment une foule de personnes de condition, dames, demoi
selles, chevaliers, écuyers ; ils découvrent des chevaux qui
galopent: destriers*, palefrois*, coursiers en quantité ; au
delà de tout cela, ils distinguent une multitude de cuisines,
actives et fumantes. Au-dessus de la fontaine, enfin, ils
remarquent cette chapelle que nul n'avait vue auparavant,
jolie, délicate et bien arrangée. Emerveillés, ils se disent :
« J'ignore ce que nous réserve la suite mais voici une
brillante entrée en matière et de belles promesses de
bienfaits et de générosité. Dieu donne heureuse fin à
tout cela ! »
Comment Raymondin épousa Mélusine au cours d'une
fête somptueuse.
Dans cet épisode, l'histoire rapporte que, dès que le
comte et sa suite furent descendus dans la plaine, un
vénérable chevalier, d'une élégance recherchée et por
tant à la taille une ceinture ornée de pierres précieuses
et de perles, se dirigea vers la compagnie du comte,
196 Mélusine
hommes de grant honneur et de grant estat, s'en vint
vers la route du conte. Et en la premiere route, il trouva
le conte de Forestz et Remondin, son frere, moult noble
ment acesmés et acompaigniéz. Ly chevaliers anciens
congnut asséz Remondin et le salua moult honnourable
ment et le conte, son frere, et leur compaignie. Et ilz
le receurent tresliement. « Monseigneur, dist ly anciens
chevaliers a Remondin, faictes moy mener devers le
conte de Poictiers, s'il vous plaist. » Et il si fist par un
escuier. Et quant ly chevaliers vint devers le conte, si
lui fist la reverence tressaigement. « Beau sire, dist ly
contes, vous soiéz ly tresbien trouvéz ! Or dictes ce que
vous queréz. » Et le chevalier dist au conte : « Sire, ma
damoiselle Melusigne d'Albanie se recommande a vous
tant qu'elle puet et vous mercie de la [18vbJ haulte hon
neur que vous faictes a vostre cousin Remondin et a
elle, qui leur venéz faire compaignie a leurs espousail
les. » « Par foy, dist ly contes, sire chevaliers, en ce cas
pouéz dire a vostre damoiselle que cy n'a nul besoing
de merciemens, car je suis tenus de faire a mon cousin
honneur. » « Sire, dist ly chevaliers, vous dictes vostre
courtoisie, mais ma damoiselle est saige asséz pour ce
que on doit faire. Sire, elle m'a commis, moy et mes
compaignons, de ce faire. » « Sire chevaliers, dist ly
contes, il me plaist bien, mais sachiéz que je ne cuidoie
pas trouver, logiee si prez de moy, damoiselle de si
hault affaire ne qui eust tant de si nobles gens avec lui. »
« Sire, dist ly chevaliers, quant il plaira a ma damoi
selle, elle en aura bien plus, car il ne lui convient que
commander. » En ces paroles disant, arriverent es
paveillons et fut I le conte logié ou plus riche qu'il eust
I. fut mq., aj. d'ap. A 17r.
Accueil de Mélusine 197
montant un majestueux palefroi* à la robe grisée I et
environné d'une bonne douzaine d'hommes de qualité
et de haute condition. En tête, ce chevalier rencont'"a le
comte de Forez et Raymondin, son frère, vêtus avec
raffinement et escortés d'une belle compagnie. Le che
valier âgé reconnut Raymondin sans peine et, avec
beaucoup de déférence, il le salua, ainsi que son frère
et leur escorte. Ils reçurent son salut avec joie. « Mon
seigneur, dit le vieux chevalier à Raymondin, faites-moi
conduire devant le comte de Poitiers, s'il vous plaît.»
Raymondin le fit accompagner par un écuyer. Quand le
chevalier arriva devant le comte, il le salua avec respect.
- Cher seigneur, dit Je comte, soyez le bienvenu.
Dites-nous ce que vous cherchez.
Et Je chevalier répondit au comte
- Monseigneur, mademoiselle Mélusine d'Ecosse se
recommande à vous de tout son cœur et vous remercie
de l'immense honneur que vous témoignez à votre cou
sin Raymondin et à elle-même en venant assister à leurs
noces.
- Vraiment, seigneur chevalier, à ce sujet, dites à
votre demoiselle que tout remerciement est bien inutile.
Ne suis-je pas tenu de faire honneur à mon cousin?
- Monseigneur, dit le chevalier, vos paroles sont cour
toises mais ma demoiselle sait parfaitement ce qu'il
convient de faire. Monseigneur, c'est pour cela que nous
sommes ici, moi et mes compagnons.
- Seigneur chevalier, j'en suis ravi. Cependant, sachez
que je n'imaginais pas trouver, résidant si près de chez
moi, une demoiselle de si haute condition, ainsi entou
rée de si nobles personnes.
- Monseigneur, répondit le chevalier, elle en aura bien
plus dès qu'elle le souhaitera, il lui suffira d'en expri
mer Je désir.
Pendant cette discussion, ils atteignirent les pavillons ;
1. Lyart : la lie pouvant être de couleur fort diflërente, liard connaît
des significations variables. « Liart : gris clair, gris-jaune, gris foncé,
gris-noir, etc. », précise A. Ott, rejetant explicitement le sens de « pom
melé». Etudes sur les couleurs en vieux Jrançais, Genève, Slatkine repr..
1977. p. 46.
198 Mélusine
oncques mais veu, et fu chascuns logié selon son estat
qu'ilz disoient que en leurs propres hostieulx ne feus
sent ils pas mieulx. Et leurs chevaulx furent logiéz en
grans tentes et lees, si a leur aise qu'il n'y ot [19ra]
varlet qui ne s'en louast. Et s'esmerveilloient tuit dont
tant de biens et de richesses pouoit venir.
Et lors vint la contesse, la mere au conte, et Blanche,
sa seur. Et Melusigne, qui moult fu saige, envoya au
devant d'elles l'ancien chevalier qui avoit tenu compai
gnie au conte, et avec l'ancien chevalier alerent pluseurs
dames et damoiselles de hault estat qui firent bienvenant
et moult honnourerent la contesse et sa fille et l'emme
nerent logier en un paveillon batu a or et a pierres pre
cieuses, si riche que tuit s'esmerveilloient de la richesse
du paveillon. Et fu la receue a grans sons d'instrumens
moult honnourablement, et tuit cilz de sa compaignie
furent tresbien logiéz. Et quant la dame fu reposee et
abillee, et ses dames et damoiselles, elles s'en vindrent
en la tente de l'espousee qui estoit sur toutes les autres
la plus noble sans comparroison. Et estoit l'espousee
tant belle et si tresnoblement paree que chascuns disoit
que oncques si belle n'avaient veue ne si richement
atournee, et s'esmerveilloient tuit de sa grant beauté et
de la grant [19rb] richesse de son habit. La contesse
mesmes dist que, en tout le monde, ne cuidoit royne ne
roy ne empereur qui peust finer d'autant que les joyaulx
qu'elle avoit sur elle valaient. Que vous feroye je long
plait ? Le conte et un des plus haulx barons, ce fu ly
contes de Forestz, adestrerent l'espousee a la chappelle
qui estoit tant noblement aournee que nulz ne sauroit
esprisier la richesse, tant des paremens qui y estaient le
plus estrangement ouvréz et si richement d'or, de brou
derie, de perles, que on n'avoit oncques mais veu les
paraulx, comme de ymages, de croix, d'encensiers d'or
et d'argent, de livres tant nobles que on pourrait souhai-
Une épouse éblouissante 199
celui dans lequel fut logé le comte était magnifique,
jamais il n'en avait vu de tel. Logé chacun selon son
rang, tous reconnaissaient que, même chez eux, ils r'au
raient pas été mieux installés. Leurs chevaux furent
placés sous des tentes immenses, au large les uns des
autres. Tous les valets d'écurie s'en félicitèrent. Et tous
étaient très intrigués : d'où pouvait venir une telle pro
fusion de richesses ?
La comtesse, mère du comte, et sa sœur, Blanche, arri
vèrent à leur tour. Mélusine, qui connaissait ses devoirs,
envoya au-devant d'elles le vénérable chevalier, celui
qui avait conduit le comte, accompagné d'un grand
nombre de dames et de demoiselles de qualité qui sou
haitèrent la bienvenue avec grâce à la comtesse et à sa
fille et les emmenèrent dans un pavillon couvert de drap
d'or battu, incrusté de pierres précieuses, si fastueux
que tous s'en émerveillaient. D'autant qu'elles furent
reçues avec maints égards, aux sons d'instruments très
agréables. Leur escorte fut également très bien logée.
La comtesse et sa suite prirent un peu de repos et se
firent habiller, puis elles se rendirent sous le pavillon de
la future épouse, sans conteste le plus imposant de tous.
Devant la saisissante beauté et la luxueuse parure de la
mariée, tous affirmaient qu'ils n'avaient jamais vu une
telle perfection et des parures si somptueuses. Ils en
étaient émerveillés ! La comtesse elle-même l'affirmait,
on ne trouverait dans le monde entier reine, roi ni
empereur, assez riche pour s'offrir 1 les joyaux que por
tait Mélusine. Pourquoi allonger mon récit ? Le comte
de Poitiers et l'un des plus hauts seigneurs, en l'occur
rence le comte de Forez, accompagnèrent la future
épouse jusqu'à la chapelle. Impossible d'en évaluer la
richesse, car elle était magnifiquement apprêtée, déco
rée de parures somptueusement travaillées, unissant
l'or, la broderie et les perles, comme on n'en avait
jamais vu, avec des statues, des croix, des encensoirs en
or et argent, des livres liturgiques aussi précieux qu'il
1. L'idée première de jiner (« finir, terminer») peut être « se procurer,
fournir». Godefroy (IV, 10a) l'illustre, notamment, par cet exemple venu
de Mélusine.
200 Mélusine
<lier. La fu uns evesques qui les espousa. Et aprés le
service divin repairerent, et fu ly disners en une grant
tente riche et noble tout emmy la praierie, et furent ser
vis de tant de méz et si grandement et de vins si bons,
d'oblies, d'ypocras, si largement que chascun s'esbahis
soit dont tant de bien pouoit venir. Et les servoit on si
appertement que, se chascuns souhaitast ce qu'il voul
sist oster ou avoir autre més, si ne le peust on plus tost
faire, [19va] dont chascuns s'esmerveilloit comment les
servans estoient si diligens.
Aprés ce que ilz orent disné et que les tables furent
levees et graces dictes et que ot servi d'espices, pluseurs
s'en alerent armer et monter. Et l'espousee et la
contesse et sa fille et d'autres grans dames furent mon
tees sur un hourdeiz richement paré de drap d'or et les
autres dames sur pluseurs autres eschaffaux. Lors
commença la jouste forte. Bien le fist le conte de Poic
tiers et le conte de Forestz et les Poictevins, mais les
chevaliers de l'espousee fesoient merveilles d'abatre
chevaulx et chevaliers par terre. Atant es vous venir
Remondin monté sur un riche destrier liart que sa dame
lui ot tramis, et fut tout couvert de blanc, cheval et har
noiz. Du premier poindre qu'il fist dessus les rens, il
abaty le conte de Forests, son frere, et fist tant qu'il n'y
ot chevalier d'un léz ne de l'autre qui ne le reffusast. Ly
contes de Poictiers s'esmerveilla moult qui ce chevalier
estoit. Si joint l'escu au pitz et s'en vint vers lui lance
baissiee, mais Remondin, qui bien le congnut, [19vb]
tourne d'autre part et assiet sur un chevalier de Poictou
et le fiert si roidement en la penne de l'escu qu'il le
porta par terre, lui et le cheval. Tant fist Remondin celle
journee que chascuns disoit que le chevalier aux
blanches armes avoit forjoustee la feste. La nuyt
approucha et la jouste departy, dont repairierent les
dames et l'espousee en leurs paveillons et se reposerent
un petit. Et lors, en peu de heure aprés, fu temps de
soupper, ilz s'assemblerent en la grant tente et laverent
Mariage et festivités 201
était souhaitable. C'est un évêque qui célébra leur
mariage. Après le service divin, ils s'en retournèrent
dans une tente vaste et somptueuse, au cœur de la prnirie
où ils furent servis de tant de plats exquis, de tant de
vins délectables, de tant de pâtisseries et d'hypocras, et
en telle abondance que tous, éblouis, se demandaient
d'où provenaient tant de richesses. Le service était
d'une remarquable rapidité. Quelqu'un désirait être des
servi ou servi ? Il était satisfait dans l'instant. Et tous
étaient éblouis par la diligence des serveurs.
Après le repas, on ôta les tables, on dit les actions de
grâces avant de servir les épices et plusieurs hommes
allèrent s'armer et se mettre à cheval. L'épouse, la
comtesse, sa fille et d'autres dames de haut rang s'ins
tallèrent sur une estrade couverte d'un luxueux drap
d'or, les autres dames prirent place sur des tribunes. La
joute s'amorça, très animée. Le comte de Poitiers, celui
de Forez et les chevaliers poitevins se dépensèrent vail
lamment, mais les chevaliers de la mariée faisaient mer
veille, abattant hommes et chevaux. Alors est arrivé
Raymondin, monté sur un somptueux destrier* grisé,
couvert de blanc - harnais* 1 compris -, que sa dame
lui avait offert. Dès la première charge sur la piste, il
abattit le comte de Forez, son frère, puis il se distingua
si bien qu'il n'y eut pas un chevalier, d'un côté ou de
l'autre, qui ne voulût l'esquiver. Interloqué, le comte de
Poitiers se demandait qui pouvait être ce chevalier. Il
mit son écu sur la poitrine et se lança sur lui, lance
baissée, mais Raymondin, qui l'avait reconnu, prit une
autre direction et chargea un chevalier de Poitou qu'il
frappa si rudement à la pointe de son écu qu'il jeta à
terre l'homme et le cheval. Raymondin se surpassa pen
dant toute la journée et tous disaient que le chevalier
aux armes blanches avait gagné la joute de la fête. La
nuit tomba, mettant un terme à la rencontre. Les dames
et la mariée allèrent se reposer un peu dans leurs pavil
lons. Peu de temps après, vint l'heure du dîner et on se
1. « L'acier poli était propre au harnois blanc», P. Martin, Armes i.'t
armures de Charlemagne à Louis XIV. Fribourg, Office du Livre, 1967,
pp. 73 et 74.
202 Mélusine
et assistrent a table et furent richement serviz. Et aprés
soupper furent les tables levees et furent graces dictes.
Les dames s'en alerent en leurs retraiz et se vestirent en
cours habiz pour <lancier. Et fu la feste moult belle et
les honneurs moult grandes et tant que tuit cilz qui
estoient venus avecques le conte s'esmerveilloient du
grant luminaire et des grans honneurs et des richesses
qu'ilz veoient. Et quant il fu temps, on enmena l'espou
see couchier en un tresmerveilleusement riche paveil
lon, qui fu nouvellement tendu sur la fontaine. Et la
livra ly contes de [20ra] Poictiers et ly conte de Forestz
aux dames, et lors la contesse de Poictiers et les autres
grans dames vindrent qui l'enmenerent la dedens et lui
administrerent ce qu'elles devoient, combien qu'elle
feust asséz pourveue de sens, mais elle les mercioit
humblement de ce que elles lui monstroient pour son
bien et honneur. Et lors fu couchiee et attendirent entour
le lit en devisant de pluseurs choses, tant que Remondin
venist, qui estoit avecques le conte et son frere qui le
mercioit de ce que du premier coup de lance qu'il don
nast il l'avoit la journee abatu. « Par foy, dist ly contes
de Poictiers, beaulx cousins de Forests, vous avéz pieça
ouy dire que "l'amour aux dames donne peine et travail
aux amoureux et la mort aux chevaulx". » « Monsei
gneur, dist ly conte de Forests, Remondin m'a bien
monstré que c'est verité ! » Et Remondin leur respond
tous honteux : « Beaulx seigneurs, feréz du plat et ne
me donnéz ja tant de 1oz car je ne suiz mie cellui que
vous penséz. Vous me recongnoissiéz pour cellui aux
armes blanches, mais ce ne suys [20rb] je pas. Je voul
droye bien que Dieu m 'eust donné la grace que je feusse
si bons. » Et a ces paroles vint un chevalier que les
dames envoierent, qui leur dist : « Beaulx seigneurs, ne
le rigouléz pas, car sachiéz qu'il a bien autre chose a
penser. » « Par foy, dist le conte de Poictiers, je croy
bien que vous dictes voir. » Et ly chevaliers leur dist :
Le coucher de l'épouse 203
réunit sous le pavillon principal, puis on se lava les
mains avant de passer à table. Le service fut splendide.
Après dîner, on ôta les tables et prononça les actions de
grâces. Les dames se retirèrent alors pour se changer,
passant des robes courtes pour la danse. La fête fut
magnifique et particulièrement raffinée. Ceux qui
accompagnaient le comte s'émerveillaient des extraordi
naires illuminations et des fastueuses richesses qui s'of
fraient à leur vue. Vint le moment de se coucher et on
emmena la mariée jusqu'à son lit, dans un pavillon
luxueux récemment tendu au bord de la fontaine. Le
comte de Poitiers et celui de Forez la confièrent alors à
ses dames, puis la comtesse de Poitiers et les autres
dames de condition la conduisirent à l'intérieur où elles
lui expliquèrent ce qu'il convenait de faire à cet instant.
Mélusine, qui ne manquait pourtant pas de bon sens, les
remerciait avec humilité de porter tant d'intérêt à son
bien et à son honneur. On l'aida à se coucher. En
conversant de choses et d'autres, toutes attendirent
autour du lit jusqu'à ce que vînt Raymondin qui arrivait
en compagnie du comte de Poitiers et de son frère.
Celui-ci le remerciait de lui avoir fait l'honneur, pen
dant la joute, de l'abattre dès son premier coup de lance.
- Ma foi, dit le comte de Poitiers, cher cousin de
Forez, n'avez-vous pas déjà entendu dire que « amour
de dames donne peines et tourments aux amoureux et
mort aux chevaux » ?
- Monseigneur, Raymondin me l'a encore prouvé
aujourd'hui.
Alors, tout penaud, Raymondin répliqua :
- Mes chers seigneurs, retenez vos piques et épargnez
moi ces louanges excessives, je ne suis pas celui que
vous pensez. Vous imaginez reconnaître en moi le che
valier aux armes blanches, mais je ne le suis pas. Plaise
à Dieu qu'il m'ait accordé la grâce d'être si bon!
Envoyé par les dames, un chevalier arriva pendant cette
discussion et leur dit
- Chers seigneurs, cessez de le taquiner ! li doit main
tenant se consacrer à autre chose, vous le savez bien.
- Eh oui ! répondit le comte de Poitiers, c'est vrai,
vous avez bien raison.
204 Mélusine
« Beaulx seigneurs, admenéz Remondin, car les dames
le demandent. Sa partie est toute preste. » De ce se rirent
tuit et dirent que il ne lui en faillait ja tesmoing, car
c'estoit bien chose creable. En ce party admenerent
Remondin au paveillon et fu couchiéz asséz brief, et
lors vint ly evesques qui les avait espouséz, qui beney
le lit. Et lors prist chascun congié et furent les courtines
tirees. Et atant se taist l'ystoire des autres qui s'en ale
rent les uns couchier, les autres dancierent et esbanoie
rent tant qu'il leur plot. Et vous parlera l'ystoire de
Remondin et de la dame, comment ilz se gouvemerent
et les paroles que ilz s'entredirent ou lit.
En ceste partie dit l'ystoire que quant [20va] chascuns
fu departis et les pans du paveillon furent joins que
Melusigne appella Remondin et lui dist : « Mon tres
chier seigneur, je vous remercy de la tresgrant honneur
qui m'a aujourd'uy esté faicte de vostre noble lignie et
aussi de ce que vous celéz si bien ce que vous m'avéz
en couvenant a nostre premiere accoinctance. Et sachiéz
de certain que, se vous le tenéz desormais ainsi, que
vous seréz ly plus puissans et ly plus honnouréz qui
oncques feust en vostre lignaige. Et se vous faictes le
contraire, vous et voz hoirs decherront petit a petit et la
terre que vous tendréz, alors que vous feréz la faulte, se
il est ainsi que vous le faciéz, ce que Dieu ne veulle
ja consentir, ne sera jamais tenue par nul de voz hoirs
ensemble. » Et Remondin lui respond : « Ma chiere
dame, ne vous en doubtéz, car ce ne m'avendra ja, se
Dieux plaist. » Et la dame respondy : « Mon amy,
puisque je me sui mise si avant, il m'en fault attendre
la voulenté de Dieu et moy confier en vostre promesse.
Or gardéz que vous ne me failliéz de couvenant, car
vous seriéz cellui qui plus [20vb] y perdrait aprés
moy. » « Dame, dist Remondin, de ce ne vous fault ja
doubter, car a ce jour me faille Dieu que je vous faul
dray de couvenant a mon pouoir. » « Or mon chier amy,
dist la dame, laissons en le parler, car de ma part ne
Rappel de l'engagement 205
- Chers seigneurs, les dames le demandent, poursuivit
le chevalier. Amenez Raymondin, la partie adverse est
prête!
Ils éclatèrent de rire et dirent qu'ils le croyaient sans
peine, inutile de réclamer des témoins. Ils conduisirent
alors Raymondin jusqu'au pavillon où il fut très vite
couché. L'évêque qui les avait mariés vint alors bénir
le lit. Chacun prit congé et on tira les rideaux. L'histoire
ne dit plus rien de ceux qui allèrent se coucher ni de
ceux qui dansèrent et se divertirent le temps qu'il leur
plut. Elle parle, en revanche, de Raymondin et de la
dame, de l'entretien qu'ils eurent au lit et des paroles
qu'ils y échangèrent.
Tout le monde était parti et les pans du pavillon
refermés quand, d'après l'histoire, Mélusine s'adressa à
Raymondin et lui dit :
- Mon très cher seigneur, je tiens à vous remercier
de l'immense honneur que m'ont fait aujourd'hui les
membres de votre noble parenté, merci également de
garder si scrupuleusement le secret que vous m'avez
juré lors de notre première rencontre. Et, soyez-en
assuré, si vous poursuivez dans cette voie, vous serez
l'homme le plus puissant et le mieux honoré de votre
lignage. Faites le contraire et vous comme vos héritiers
verrez votre puissance décliner peu à peu, faites le
contraire et les territoires que vous possèderez au
moment de commettre votre forfait, à Dieu ne plaise que
vous le fassiez, ne seront plus jamais tenus ensemble par
aucun de vos héritiers.
Raymondin lui répondit
- Ma chère dame, soyez sans crainte. Cela ne m'arri
vera jamais! Plaise à Dieu!
Et la dame à son tour
- Je me suis trop engagée maintenant, je n'ai donc
plus qu'à m'en remettre à la volonté divine et à me fier
en votre promesse. Gardez-vous de trahir votre engage
ment envers moi! C'est vous, en effet, qui y perdriez
le plus après moi.
- Madame, dit Raymondin, ne craignez rien! Dieu
m'abandonne le jour où je manquerai à ma parole!
- Mon cher ami, dans ce cas, inutile d'en parler
206 Mélusine
tendra pas que vous ne soiéz le mieulx fortunéz qui
oncques feust en vostre lignaige et tous ly plus puis
sans. » En ce party laissierent a parler de ceste matiere.
Et nous dist l'ystoire que ceste propre nuitee fu de cez
deux engendréz ly preux et vaillans Uriens qui fu depuis
roy de Chippre ainsi corn vous orréz en l'ystoire cy
avant.
L'ystoire nous dit en ceste partie que tant furent et
demourerent les deux amans ou lit que ly soulaux fu
levéz et lors se leva Remondin et se vesty et yssy du
paveillon. Et desja estoient ly conte de Poictiers et le
conte de Forests et tuit ly hault baron levéz qui atten
doient Remondin et l'emmenerent tuit ensemble en la
chappelle et oyrent la messe moult devotement. Et puis
vindrent en la prayerie et la commença la [21ra] feste
grant. Or vous !errons a parler d'eulx et vous dirons de
la contesse et des autres grans dames qui attoumerent
Melusigne et la menerent moult richement appareillie a
la chappelle, et la ouirent messe et fu ly offrande grande
et riche et, aprés ce que le service divin fut fait, s'en
repairierent ou paveillon. Que vous feroye je long
compte ? La feste fu moult grant et moult noble et dura
.xv. jours tous entiers, et donna Melusigne de moult
riches joyaulx aux dames et aux chevaliers et escuiers
et damoiselles. Et print congié ly contes et la contesse
et toute la baronnie. Et conduisi Melusigne la contesse
et sa fille jusques oultre la villete de Coulombiers. Et
donna Melusigne a la contesse un si riche fermail d'or
que c'estoit sans nombre, et a sa fille un riche chapel de
perles a gros saphirs et rubiz, dyamans et autres pierres
precieuses si grant foison que tuit cilz qui le virent s'es
merveillierent de la richesse du fermail et du chappel.
Et sachiéz que Melusigne donna tant et [21rb] a grans
et a menus que nulz ne fu a la feste qui ne se louast des
grans dons que Melusigne leur donna. Et s'esmerveil-
Générosité de Mélusine 207
davantage. De mon côté, rien ne m'empêchera de faire
de vous l'homme le plus heureux et le plus puissant de
tout votre lignage.
Ils cessèrent alors de parler de ce sujet. L'histoire nous
le dit, cette nuit-là, tous deux engendrèrent le brave et
valeureux Urien, qui devint plus tard roi de Chypre 1•
J'en parlerai bientôt.
Les deux amants restèrent si longuement au lit, certifie
l'histoire dans cet épisode, que le soleil était déjà levé
quand Raymondin se leva, s'habilla, puis sortit du pavil
lon. Déjà debout, le comte de Poitiers, celui de Forez et
les plus grands seigneurs attendaient Raymondin. Ils se
rendirent ensemble à \a chapelle où ils assistèrent à la
messe avec dévotion. A leur retour, les festivités recom
mencèrent de plus belle dans la prairie. Mais laissons
les et parlons de la comtesse et des autres grandes
dames qui habillèrent Mélusine et la parèrent magnifi
quement avant de la conduire à la chapelle pour y
entendre la messe. Elles furent prodigues en belles
offrandes et, à la fin du service divin, elles retournèrent
au pavillon. Que dire de plus ? Les réjouissances furent
vraiment sublimes et ne durèrent pas moins de quinze
jours. Mélusine offrit des joyaux splendides aussi bien
aux dames et aux chevaliers qu'aux écuyers et aux
demoiselles avant le départ du comte, de la comtesse et
de tous les barons. Mélusine accompagna la comtesse
et sa fille au-delà du village de Coulombiers. Elle offrit
à la comtesse un fermail* en or, d'une valeur incal
culable ; à sa fille, elle donna une admirable couronne
de perles, sertie d'une multitude de gros saphirs, de
rubis, de diamants et de diverses autres pierres pré
cieuses. Tous restèrent confondus à la vue du fermail*
et de la couronne. Grands et petits reçurent des présents
de Mélusine, vous pouvez le croire. Aucun des convives
ne manqua de se féliciter des magnifiques cadeaux
1. Guy de Lusignan épouse en 1180 Sibylle, héritière du royaume de
Jérusalem. Il rachète l'île de Chypre aux Templiers et meurt en 1194, sans
héritier. Son frère, Aymeri, devient roi de Chypre ; il doit donc être consi
déré comme la racine des Lusignan rois de Chypre.
208 Mélusine
lent tuit dont tant de richesse pouoit venir, et dirent bien
tuit que Remondin estoit puissaument et noblement
mariéz. Melusigne prist congié du conte et de la
contesse et de la baronnie moult honnourablement et
s'en retourna a moult belle et noble compaignie.
Remondin convoya tous jours le conte et, en alant, le
conte lui dist : « Remondin, beaulx cousins, s'il se puet
bonnement faire, dictes moy de quel lignie vostre
femme est, combien que quant le chevalier ancien vint
a nous de par elle pour nous logier, qui nous mercia de
l'onnour que nous vous venions faire, de par madamoi
selle Melusigne d'Albanie. Si vous prions, s'il se puet
faire, que vous nous en dictes la verité, car a ce que
nous pouons percevoir de son estat et maintieng d'elle,
il convient qu'elle soit yssue de moult noble lieu. Et la
cause qui nous muet de le voulentiers savoir, c'est pour
ce que nous ne mespresissiemes pas de [21 va] 1 lui faire
l 'onneur qui lui appertient a faire, et c'est la cause qui
nous muet de le voulentiers savoir. » « Par foy, dist le
conte de F orests, tout ainsi m'en est il. »
L'ystoire nous dist que Remondin fu moult courrouciéz
en cuer quant il ouy la requeste que ly conte de Poic
tiers, ses sires, et le conte de Forests, ses freres, lui
fesoient, car il amoit et doubtoit tant sa dame que il
heoit toutes choses que il pensoit qui lui deussent des
plaire. Non pourquant leur respondy il moult froide
ment : « Par ma foy, mon seigneur et vous mon frere,
vous devéz savoir que par raison naturelle, a qui que je
celasse mon secré, a vous deux ne le devroye je pas
celer, voire se c'estoit chose que je peusse dire et aussi
que je le sceusse. Et pour ce, je vous respondray a ce
que vous m'avéz demandé selon ce que j'en puis savoir.
Sachiéz que de ma dame je n'enquis oncques tant
comme vous m'en avéz enquesté, a elle ne a autre, mais
tant vous en sçay bien a dire qu'elle est fille de roy,
hault et puissant terrien. Et a l'estat, [21 vb] maintieng
1. Dessin à la plume d'un dauphin couronné au bas du feuillet, à gauche.
Madamoyse/le Plies du Mou/lin est écrit sous la colonne gauche du texte
d'une écriture cursive.
Questions indiscrètes 209
qu'elle leur offrit. Tous s'interrogeaient sur leur origine
mais tous étaient d'accord : Raymondin avait fait un
puissant et considérable mariage. Mélusine prit c0ngé
du comte, de la comtesse et des barons avec beaucoup
de respect avant de s'en retourner en bonne et honorable
compagnie. Quant à Raymondin, il escorta le comte un
bon moment. En chemin, celui-ci s'adressa à lui :
- Raymondin, beau cousin, si cela vous est permis,
apprenez-moi la parenté de votre femme, même si, lors
que le chevalier âgé nous proposa l'hébergement de sa
part, il nous remercia de l'honneur que nous vous fai
sions au nom de mademoiselle Mélusine d'Ecosse.
C'est pourquoi nous vous prions, si c'est possible, de
ne pas nous cacher la vérité, car, son état et son allure
permettent de le juger, il est certain qu'elle est de très
noble extraction. Et si nous insistons tant pour le savoir,
c'est pour ne pas commettre de méprise en ne la consi
dérant pas avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est
la raison qui justifie notre insistance.
- Certes, il en est de même pour moi, dit le comte de
Forez.
L'histoire nous le dit, en entendant la requête du comte
de Poitiers, son seigneur, et du comte de Forez, son
frère, Raymondin ressentit une vive colère intérieure,
car il aimait et craignait tant sa dame qu'il détestait tout
ce qui, selon lui, pourrait lui déplaire. Il leur répondit
toutefois avec une extrême froideur
- Eh bien ! Vous devez le savoir tous les deux : si tant
est que j'aie un secret à cacher, ce serait nier la loi
naturelle que de vous le cacher, à vous deux, qui êtes
mon seigneur et mon frère. D'autant plus si c'était
quelque chose qu'il me serait permis de dire et dont
j'aie bonne connaissance. Aussi vais-je répondre à votre
requête selon ce que j'en sais. Sachez-le, je n'ai jamais
interrogé ma dame aussi avant que vous, pas plus elle,
d'ailleurs, qu'une autre; cependant, j'en sais suffisam
ment pour vous apprendre qu'elle est la fille d'un grand
210 Mélusine
et gouvernement que vous avéz veu en elle, vous pouéz
asséz appercevoir qu'elle n'a pas esté nourrie en mendi
cité ne en rudesse mais en superfluité de bien, d'onnour
et de largesse de tous biens. Et vous requier, comme a
mes seigneurs et amis, que vous ne m'en enquestéz
plus, car plus avant vous n'en pouéz par moy savoir. Et
toute telle qu'elle est, elle me plaist et sachiéz que c'est
ly sourgons de tous mes biens terriens et aussi croy je
que c'est la voye premiere du sauvement de l'ame de
moy. »
Adonc respondy ly conte de Poictiers : « Par ma foy,
biaulx cousins, quant de ma part, je ne vous en pense
. plus a enquester, car comme vous nous avéz saigement
mis en termes de haulte honneur, richesse et noble
maintieng de ma cousine, vostre moillier, nous devons
de nous mesmes concevoir qu'elle vient de tresnoble
estraction et trespuissant. » « Par ma foy, dist ly conte
de Forests, monseigneur, vous dictes voir, et quant de
ma part, comme [22ra] vous dictes, je ne l'en pense
jamais a enquester, ja soit il mon frere, car je le tien
pour tresbien assigné a mon aviz. » Las, depuis l'en
failli il, dont Remondin perdy sa femme et le conte de
Forest en prist puis mort par Gieffroy au grant dent,
dont on vous parlera ça avant en l 'ystoire. Quant a cause
de briefté, Remondin print congié du conte et de son
frere et des barons et retourna a la Fontaine de Soif, et
le conte de Forests s'en ala en sa contree, et prist congié
au conte de Poictiers et a sa mere et a sa seur et atous
les barons moult honnourablement, et les mercia de
l 'onnour que ilz lui avoient faicte aux noces de son frere
Remondin. Et le conte de Poictou repaira, lui, sa mere,
sa suer et ceulx de sa famille en son hostel I a Poictiersa,
et chascun des barons en sa contree, mais il n'y ot cellui
qui fort ne pensast aux merveilles et aux richesses que
ilz avaient vues aux nopces et aux trancheiz des fallisses
1. et hostele, corr. d 'ap. V 21 vb.
Départ des invités 211
roi dont la puissance s'étend sur de vastes territoires.
D'autre part, en considérant sa situation, son allure et
son autorité, vous devez être persuadés que ma dame
n'a pas été élevée dans la mendicité ni dans la grossiè
reté, mais, au contraire, dans l'opulence des richesses,
la profusion des dignités et des largesses de toute nature.
Je vous demande donc, à vous, mes seigneurs et mes
amis, de ne plus m'interroger. Je n'ai rien à vous
apprendre de plus. Et telle qu'elle est, elle me plaît, car
elle est, croyez-moi, non seulement la source de tous
mes biens terrestres mais la voie primordiale pour sau
ver mon âme.
Le comte de Poitiers répondit alors
- Bon, cher cousin, pour ma part, je n'ai pas l'inten
tion de vous questionner plus longtemps puisque vous
nous avez bien exposé 1 la haute dignité et la puissance,
et rappelé l'allure distinguée de ma cousine, votre
femme, nous devons de nous-mêmes convenir qu'elle
est d'une noble et puissante naissance.
- Eh bien l dit le comte de Forez, monseigneur, vous
avez dit la vérité. Pour ma part, comme vous l'avez dit,
je n'ai rien d'autre à demander, bien qu'il soit mon
frère. J'en suis maintenant convaincu, il est bien nanti l
Hélas, il a tout gâché depuis et, en conséquence, Ray
mondin a perdu sa femme et le comte de Forez, la vie,
tué par Geoffroy la Grand-Dent. On vous en parlera plus
loin, dans la suite de l'histoire. En bref, Raymondin
quitta le comte, son frère et les barons pour retourner à
la Fontaine de Soif. Le comte de Forez rentra chez lui
après avoir très respectueusement pris congé du comte
de Poitiers, de sa mère ainsi que de sa sœur et de tous
les barons, et les remercia tous de l'honneur qu'ils lui
avaient fait d'assister au mariage de son frère, Raymon
din. En compagnie de sa mère, de sa sœur et des
membres de sa famille, le comte de Poitou retourna dans
son hôtel, à Poitiers, et les barons dans leur pays. Mais
pas un ne put s'empêcher de songer aux merveilles et
1. Mettre en termes signifie, en effet, « exposer, exprimer, préciser>>, Di
Stefano, 830c.
212 Mélusine
et au ruisseau qui soubdainement s'estoit comparus et
fait ou dit lieu. Et di-[22rb]-soient bien tout de commun
que d'autres plus grans merveilles vendroient et appar
roient de cest commencement. Et atant se taist l'ystoire
a parler d' eulx et parole de Remondin et de sa femme,
comment ilz firent apréz la departie de la feste.
L'ystoire nous raconte que, quant Remondin fu repairéz
devers sa dame, que lors trouva il la feste plus grant que
devant n'avoit esté et plus de nobles gens qu'il n'avoit
devant veu ou lieu, lesquelx lui dirent tous a haulte
voix : « Monseigneur, vous soiéz ly tresbienvenus
comme cellui a qui nous devons et voulons tous obeir. »
Et ce distrent aussi bien les dames que les seigneurs. Et
Remondin leur respondy : « Grant mercis de l'onneur
que vous m'offréz. » Atant es vous venir Melusigne, qui
lui fist le bienvenant et le traist a part et lui recorda mot
a mot toutes les paroles qui avoient esté entre le conte
de Poictiers et son frere de Forests et lui. Et lui dist la
dame : « Remondin, tant comme vous tendréz ceste
voye, tous biens vous habonderont. Beaulx amis, je
[22va] donray demain congié a la plus grant partie de
noz gens qui sont icy venuz a notre feste, car il nous
fauldra ordonner autre chose que vous verréz asséz
prouchainement. » Et Remondin respondi : « Ainsi qu'il
vous plaira. » L'endemain, par matin, departy Melu
signe ses gens qui s'en alerent, et en remest de ceulx
que il lui plot. Et atant se taist l'ystoire des choses des
sus dictes, et commence a parler et a traictier comment
la dame commença a fonder la noble forteresse de Lisi
gnen de quoy j'ay dessus parlé.
(Dessin : les ouvriers travaillent, surveillés par Mélu
sine et le petit dragon.)
Comment la noble forteresce de Lusegnen en Poictou
Ju fondee par Melusigne.
[22vb] En ceste partie dist l'ystoire que, quant la feste fu
departie et que Melusigne ot donné a partie de ses gens
Promesses et récompenses 213
aux richesses qu'ils avaient vues pendant les noces, aux
fossés dans l'escarpement et au ruisseau qui, soudain,
était apparu à cet endroit, dans un jaillissement inat
tendu. Tous étaient convaincus et disaient que, après
un tel prélude, d'autres événements extraordinaires, plus
spectaculaires encore, allaient se produire. Ici, l'histoire
cesse de parler d'eux et s'intéresse à ce que firent Ray
mondin et sa femme, après le départ de leurs convives.
Elle raconte que, de retour auprès de sa dame, Raymon
din trouva les réjouissances plus importantes et les gens
de condition plus nombreux qu'auparavant, qui, d'une
seule voix, s'exclamèrent à son arrivée
- Monseigneur, bienvenue à celui à qui nous devons
et voulons tous obéir, dirent dames et seigneurs.
- Grand merci de me faire tant d'honneur, leur répon
dit Raymondin.
Voici Mélusine, elle lui souhaita également la bienve
nue avant de l'entraîner à l'écart et, lui, il lui répéta mot
à mot l'intégralité des paroles qu'il avait échangées avec
le comte de Poitiers et son frère de Forez. Et elle lui
dit:
- Raymondin, suivez cette voie et vous serez abon
damment récompensé. Mon cher ami, demain, je donne
rai congé à la plupart des gens qui sont venus participer
à nos festivités. Il faudra, en effet, vous le verrez très
prochainement, entreprendre une autre affaire.
- Comme il vous plaira, répondit-il.
Le. lendemain, à la première heure, Mélusine libéra ses
gens, ne conservant auprès elle que ceux qu'il lui plut
de garder. Mais l'histoire cesse de parler de tous ces
événements et commence à raconter ce que j'ai annoncé
ci-dessus, la manière dont la dame entreprit la fondation
de la noble forteresse de Lusignan.
Comment la noble forteresse de Lusignan en Poitou fut
fondée par Mélusine.
Dans ce passage, l'histoire raconte que, après avoir
donné congé à bon nombre de ses gens à la fin de la
214 Mélusine
congié, que tantost aprés fist venir grant foison d'ou
vriers terrillons et ouvriers de boisa, qu'elle fist tout
essarter et desraciner les grans arbres, et fist faire toute
la roche necte par dessuz les parfons trencheiz qu'elle
avoit par devant faiz et ordonnéz, ainsi comme le cuir
de cerf avoit enceint. Et puis fist venir grant foison
maçons et tailleurs de pierre et fist commencier sur la
ounye roche et bastir les fondemens, telz et si fors que
c' estoit merveilles a veoir, et fesoient les ouvriers des
suz diz tant d'ouvrage et si soubdainement que tous
ceulx qui par la passoient en estoient esbahiz. Et les
paioit Melusigne tous les samediz si qu'elle ne leur
devoit denier de reste, et trouvaient pain, vin, char et
toutes choses propices que il leur faillait par grant
habondance. Ne nulz homs ne savait dont cilz ouvriers
venaient ne dont ilz estaient. Et en brief temps fu faicte
la forteresse, non [23ra] pas une, mais deux fortes
places avant que on peust venir au dongon. Et sachiéz
que toutes les trois sont advironnees de fortes tours
machicolees et les voutes des tours tournees a ogives et
les murs haulx et bien crenelléz. Et y a trois paire de
brayes haultes et puissantes et pluseurs tours es dictes
braies et si y a poternes fors a merveilles, et au léz, vers
le hault bois au dessus de la praierie, est la roche si
haulte et si droicte que, de ce léz, nulle creature n'y
pourrait habiter. Et avec tout ce y a fortes brayes entail
lees de la roche mesmes. Moult fu la forteresce grant et
fort a merveilles ! Et sachiéz que le conte de Poictiers
et tuit ly noble et les menuz peuples du pays furent tous
esbahiz comment si grant ouvraige pouoit estre en si
pou de temps faiz ne achevéz. Et lors la dame se loga
dedens sa forteresse et fist Remondin crier une grant
feste et noble. Et la fu le conte de Poictiers et la contesse
et sa fille et les barons du pays et le conte de Forests et
Fondation merveilleuse 215
fête, Mélusine engagea immédiatement une foule de ter
rassiers et de bûcherons par qui elle fit défricher le ter
rain et déraciner les grands arbres, puis, au-dessuP des
fossés profonds qu'elle avait fait creuser initialement,
elle leur fit nettoyer le rocher que ceinturait la peau de
cerf. Elle fit venir ensuite une multitude de maçons et
de tailleurs de pierre qui, sur la roche nivelée, attaquè
rent la construction de fondations dont la profondeur et
la puissance étaient un spectacle stupéfiant, d'autant que
ces ouvriers abattaient un travail énorme et à une vitesse
prodigieuse. Tous ceux qui passaient par-là en restaient
médusés. Et Mélusine les réglait chaque samedi, elle
ne leur devait donc jamais le moindre denier 1 *, et ils
trouvaient à profusion du pain,· du vin et de la viande et
tout le nécessaire. Personne ne savait d'où ces ouvriers
venaient ni d'où ils étaient. La forteresse fut achevée
très rapidement. En réalité, avant d'accéder au donjon,
on ne trouvait pas une place forte mais deux. Il faut
savoir que toutes trois étaient entourées de fortes tours
à mâchicoulis*, avec des voûtes d'ogives et d'immenses
murs bien crénelés. En plus, il y avait non seulement
trois paires de braies* d'une hauteur et d'une puis
sance impressionnantes, elles-mêmes dotées de plu
sieurs tours, mais des poternes extrêmement épaisses.
Sur les flancs, vers les hautes futaies qui dominaient la
prairie, le rocher était si escarpé et si abrupt que, de ce
côté-là, personne n'aurait pu s'y établir, d'autant que de
robustes braies* étaient naturellement taillées à même
la roche. La grandeur et la puissance de la forteresse
étaient prodigieuses ! Le comte de Poitiers, tous les
nobles et le menu peuple du pays, soyez-en sûrs, furent
étonnés : comment avait-on pu, en si peu de temps, fon
der et achever un ouvrage aussi magnifique ? La dame
s'installa alors dans la forteresse et Raymondin fit pro
clamer de belles et solennelles festivités. Le comte de
Poitiers, la comtesse, sa fille et tous les barons du pays
s'y rendirent ainsi que le comte de Forez et bien
1. Du latin denarium (« d'une valeur de dix» as). Une livre d'argent est
divisée en 240 deniers (soit 20 sous).
216 Mélusine
pluseurs autres nobles [23rb] de pluseurs nacions et tant
de dames et de damoiselles qu'il devoit souffire, et fu
la feste bien joustee et bien dancee, et menerent moult
joyeuse vie et moult amoureusement furent ensemble.
Et quant Melusigne vit son point, si a dit aux deux
contes et aux barons moult humblement : « Mes beaulx
seigneurs, nous vous remercions de la haulte honneur
que vous nous avéz faicte de venir a nostre feste. Et la
cause pourquoy nous vous y avons prié d'y venir, je le
vous vouldray a present declarer.
« Seigneurs, dist Melusigne, je vous ay cy assembléz
pour avoir vostre conseil comment ceste forteresce cy
sera appellee, comment il soit memoire a jamais
comment elle a esté fondee merveilleusement et aventu
reusement. » « Par foy, dist ly conte de Poictiers, belle
niepce, et nous vous disons pour tous, en general, que
vous mesmes lui donnéz nom, car il n'a pas en tous
nous ensemble tant de sens qu'il a en vous seulement.
Et sachiéz que nulz de nous ne s'en mesleroit jamais
par dessus vous. » « Chiers sires, dist Melusigne, vous
[23va] avéz tout appenseement gardee ceste response
pour moy rigouller mais, quoy qu'il en soit, je vous
requier que vous m'en vueilliéz dire vostre intencion. »
« Par ma foy, ma niepce, dist le conte, ja nul de nous
ne s'en meslera par dessus vous, car, par raison, puisque
vous en avéz tant fait que d'avoir assouvy si belle place
comme ceste, qui est pour le present la plus forte et la
plus belle que j'aye veue, vous ly devéz donner son
nom 1 a vostre gré. » « Monseigneur, dist Melusigne,
puisqu'il ne puet estre autrement et que je voy que c'est
a vostre plaisir que je lui mette son nom, or ait a nom
"Lusignen". » « Par foy, dist le conte, ce nom lui affiert
I. donner don, corr. d 'ap. V 22vb.
« Lusignan » 217
d'autres nobles de toutes origines, accompagnés d'une
foule de dames et de demoiselles. On fit, pendant ces
fêtes, de bien belles joutes et de bien jolies danses on
mena joyeuse vie, dans la convivialité et l'affection.
Quand Mélusine vit que les réjouissances battaient leur
plein 1, elle s'adressa aux deux comtes et aux barons
avec beaucoup de modestie
- Mes chers seigneurs, nous vous remercions de l'in
signe honneur que vous nous faites en participant à nos
réjouissances. Je souhaite vous éclairer maintenant sur
les raisons de notre invitation.
« Messeigneurs, poursuivit-elle, je vous ai rassemblés
pour obtenir votre conseil : quel nom donner à cette
forteresse afin qu'à jamais on garde en mémoire les
extraordinaires et fabuleuses circonstances de sa fonda
tion?
- Sincèrement, ma belle cousine, dit le comte de Poi
tiers, nous vous le disons au nom de tous, nous vous
recommandons de lui attribuer vous-même son nom.
Seule, vous êtes aussi sage que nous tous réunis.
Sachez-le, personne n'oserait se mêler de cette affaire
et prendre la décision à votre place.
- Cher seigneur, répliqua Mélusine, vous avez fait
cette réponse pour vous railler de moi. Mais, quoi qu'il
en soit, je vous prie de nouveau de bien vouloir me faire
vos suggestions.
- Vraiment, ma cousine, répliqua le comte, jamais
aucun de nous ne prendra la décision à votre place. Il
serait plus raisonnable que vous lui donniez le nom qui
vous convient car c'est vous qui avez achevé cette place
forte, la plus puissante et la plus belle que j'aie jamais
vue.
- Monseigneur, dit Mélusine, puisqu'il n'y a pas
d'autres solutions et qu'il vous plaît, je crois, que je lui
donne moi-même son nom, qu'elle se nomme « Lusi
gnan».
1. Point, dans ce sens, est encore présent dans apoint et ses dérivés
comme« à point». A. Rey ne date que de 1634 l'expression à son point,
signifiant « à son plus haut degré, à la perfection », Die!. hist. de la langue
française, 1562a.
218 Mélusine
tresbien pour deux cas, car vous estes nommee Melu
signe d'Albanie et "Albanie" en gregois vault autant a
dire comme "chose qui ne fault" et Melusigne vault
autant a dire "merveilles" ou "merveilleuse". Et aussi
ceste place est fondee merveilleusement ne je ne croy
mie que jamais, tant comme elle durra, que on n'y
treuve de [23vb) merveilleuses choses. » Dont respondi
rent tous d'un assentement: «Par ma foy, monseigneur,
on ne lui pourroit donner nom qui mieulx lui afferist
selon l'estat de lui.» Et a ce furent tuit d'accort. Et fu
le nom si publié par pou d'espace que il fu sceu par
tous pays et encores est il ainsi nomméz. Et asséz tost
apréz prindrent tuit congié. Et leur donna Melusigne et
Remondin de moult riches dons, et ainsi departy la feste
tresamoureusement. Et se taist l'ystoire a parler d'eulx
et retourne a Melusigne et a Remondin comme ilz se
gouvernerent depuis trespuissaument.
Aprés ce que la feste fu departie, Melusigne, qui estoit
moult enceinte, porta son terme. Et, au plaisir de Dieu,
elle enfanta un filz masle qui fu de toutes figures bien
forméz, excepté qu'il ot le visage court et large au tra
vers, et avoit un œil rouge et l'autre pers. Il fu baptisiéz
et ot a nom Uriien et saichiéz qu'il avoit les plus grans
oreilles qui oncques [24ra] feussent veues sur enfant,
et au parcroistre, elles furent aussi grandes comme les
manevelles d'un van. Lors appella Melusigne Remondin
et lui dist : « Remondin, je ne vueil pas que tu laisses
perdre l 'eritaige qui est venuz de par tes ancesseurs en
Bretaigne, car Guerrande, Pointievre et toute celle
marche doit estre a vous et a vostre frere. Aléz y et
Naissance d'Urien 219
Vraiment, ce nom lui va à merveille, reprit le comte.
Et pour deux raisons : premièrement, parce que vous
vous appelez Mélusine d'Ecosse, or«Ecosse», en p;rec,
veut dire «chose qui ne manque» et que, deuxiè
mement, Mélusine signifie «prodiges» ou «·prodi
gieux» 1, or c'est bien d'une manière prodigieuse que
cette place a été fondée et, je n'en doute pas, aussi long
temps qu'elle durera, des événements prodigieux s'y
dérouleront.
Alors tous, d'une seule voix, donnèrent leur approba
tion : «Certes, monseigneur, compte tenu de ce qu'elle
est, aucun nom ne pourrait mieux lui convenir que celui
ci. » Ce conseil fut unanime. Le nom fut si rapidement
rendu public qu'il se répandit dans tout le pays, d'ail
leurs la place forte porte toujours ce nom aujourd'hui.
Peu après, tous les invités prirent congé, non sans que
Mélusine et Raymondin les couvrent de beaux cadeaux.
C'est ainsi que les réjouissances prirent fin, avec de sin
cères témoignages d'affection. L'histoire n'en dit plus
rien et retourne à Mélusine et à Raymondin, racontant
comment ils dirigèrent leurs affaires et accrurent leur
puissance.
Après le départ des convives, Mélusine, qui était en fin
de grossesse, accoucha à terme. Il plut à Dieu de lui
donner un enfant mâle. Les formes de son corps étaient
belles et harmonieuses, mais son visage était à la fois
court et tout en largeur, de plus il avait un œil rouge et
l'autre pers. Il fut baptisé et appelé Urien. Il faut savoir
également qu'il avait d'immenses oreilles 2, jamais per
sonne n'en vit de semblables sur un enfant et, à la fin
de sa croissance, elles étaient aussi grandes que les poi
gnées d'une corbeille à vanner. Après l'accouchement,
Mélusine appela Raymondin pour lui dire
- Raymondin, je ne veux pas que tu laisses dépérir
l'héritage qui t'est venu par tes ancêtres, en Bretagne :
t. Etymologie fantaisiste, énigmatique en tout cas. A une lettre
près, Melusigne est l'anagramme de Lusignen. Ainsi se réaliserait la prophé
tie de Présine [6ra] : « /afàrteresse que tu.féras et nommeras de ton nom».
2. Voir G. Milin, Le Roi Marc aux oreilles de cheval. Genève, Droz, Publi
cations romaines et françaises, 197, 1991.
220 Mélusine
somméz le roy des Bretons comment il vous reçoive en
droit et que se vostre pere avoit occiz son nepveu sur
son bon droit en gardant sa vie et que, pour doubte de
la puissance du dit roy, il n'avoit soy osé tenir ou païs,
mais s'en estoit estrangiéz. Et s'il ne vous veult tenir en
droit, ne vous en esbahissiéz ja, car il sera tous joyeux
quant il le pourra faire. » « Madame, dit Remondins, il
n'est chose que vous me commandiéz que je ne face a
mon pouoir, car je voy que toutes voz euvres ne tendent
qu'a honneur et a raison. »
« Amis, dist la dame, c'est raison, puisque vous fiéz du
tout en moy, que je vous accoincte la verité [24rb]. Il
est vray que vostre pere, de par ses ancesseurs, doit
avoir grant chose en la brute Bretaigne, laquelle vous
sera declaree ou pays. Vous en yréz de cy droit a un
fort appellé Quemeniguigamp et y trouveréz un moult
ancien chevalier qui fu frere de vostre pere et l'appelle
l'en Alain, et vostre pere ot nom Hervy de Lean, lyquelz
fu en sa jeunesse de chaude colle. Et sachiéz que il ne
doubtoit ne cremoit chose que nulz homs esprins et
Racines bretonnes de Raymondin 221
Guérande 1, Penthièvre 2 et toute la région limitrophe
doivent vous appartenir, à vous et votre frère. Rendez
vous sur place et interpellez Je roi des Bretons, ::iu'il
vous rende justice. Dites-lui que, certes votre père a tué
le neveu d'un roi de Bretagne, mais qu'il était dans son
bon droit et que, s'il l'a fait, c'est uniquement pour sau
ver sa vie. Craignant les foudres de ce roi, il n'avait osé
rester dans le pays et s'était expatrié. S'il refuse de vous
rendre justice, ne vous troublez pas, il sera tout heureux
de pouvoir le faire, plus tard.
- Madame, fit Raymondin, tout ce que vous demande
rez, je le ferai de mon mieux, je vois bien en effet que
vos actes ne tendent qu'à l'honneur et à la justice.
- Mon ami, dit la dame, puisque vous me faites totale
ment confiance, il est légitime que je vous révèle toute
la vérité. Par ses ancêtres, c'est incontestable, votre père
aurait dû hériter en Basse-Bretagne de biens importants
que l'on vous fera découvrir sur place. Quand vous par
tirez d'ici, vous irez directement au château de Gué
méné-Guingamp où vous trouverez un très vieux
chevalier, Alain, le frère de votre père, qui s'appelait
Hervé de Léon 3• Il faut que vous le sachiez, dans sa
jeunesse il était d'un naturel bouillant 4• En matière
I. La ville forte entre dans l'histoire avec la guerre de Charles de Blois
(voir ci-dessous) et de Jean de Montfort. Du Guesclin prend la cité en
1373. 2. Comté situé entre Guingamp et Lamballe. En 1317, Jean Ill, duc
de Brc,tagne, donne le Penthièvre à son frère Guy qui meurt en 1327, laissant
pour héritière sa fille Jeanne. À la mort de Jean III (avril 1341), sa nièce Jeanne
de Bretagne, fomme de Charles de Blois, lui succède : c'est le début de la guerre
de succession de Bretagne. Charles de Blois est tué à Auray en septembre 1364.
Le premier traité de Guérande ( avril 1365) accorde le duché de Bretagne à
Jean IV de Montfort ; la famille de Blois garde le comté de Penthièvre. 3. Il
existe au x111' siècle deux branches de la maison de Léon : celle des comtes de
Léon (mais le dernier comte, Hervé, mourut sans postérité mâle) et la branche
cadette de Châteauneuf. Aucun Josselin dans la généalogie de la maison de
Léon. Ce prénom se rencontre, en revanche, dans celle des Rohan (notamment
Josselin, vicomte de Rohan en 1305). 4. De chaude colle. Hassel (voir
p. 850): C 245 (ne relève pas Mélusine). Egalement, Bidler (p. 850), p. 161.
Voir, dans le chapitre « Contre la colère » de Jean Gerson : Ire qui vient nature
lement de premier mouvement n'est point pechie, ou il est veniel comme aucuns
qui sont de chaude cale se couroucent plus tost pour ce que le sanc s 'esbout plus
tost en tout le cuer. Œuvres complètes, Paris, Desclée, vol. VII. 1968, p. 900.
222 Mélusine
plain de feu de jeunesse et de hardement deust doubter
ne cremir, en regardant honneur. Si advint que, pour
ce qu'il estait moult habiles, le roy des Bretons
i'ama moult et le fist son seneschal. Et avait cellui roy
un nepveu lyquelz avait, par l'introducion d'aucuns
envieux, sur Hervy vostre pere, grant indignacion. Car
ilz lui firent acroire que le roy, son oncle, ferait son hoir
de Hervi, vostre pere, et dirent au nepveu du roy en
telle maniere : "Tu es droiz hoirs de Bretaigne brute et
gallesse, or estes vous bien ruéz jus et deboutéz de la
noble contree de Bretaigne. Certes, se vous le vous lais
siéz [24va] ainsi tollir par lascheté de vostre cuer, tout
le monde vous eschamira et dira on : 'Veéz vous la le
fol qui par faintise de cuer s'est laissié dechacier de si
noble pays et region comme le royaume de Bretai
gne ! ' " Et lors, quant il ouy ces mas, si leur respondi
"Et comment, dist il, qui est ce qui m'en pourrait tort
faire ? Sans ce que Dieu me voulzist nuire, il n'a
homme ou monde que je craingne qui le me puist aster,
car je sçay bien que mon seigneur le roy, mon oncle,
n'a talent de faire ne avoir autre hoir que moy." "Par
foy, dist ly uns, vous estes mal informéz de ceste
besoingne, car vostre oncle a fait son hoir de Hervy de
Lean et en sont les lettres passees." Quant ly damoi
siaux, qui estait filz de la seur du roy des Bretons, ouy
ces mas si fu trop doulens et leur respondy : "Sachiéz
de certain que se je cuidoie que ces paroles feussent
veritables que je y mettroie remede si hastivement qu'il
ne tendrait jamais terre ne possession, ceste ne autre."
Dont lui respondy un chevalier qui avait a nom Josse
de Pont Lean : "Par ma foy, il est ainsi et, pour ce que
nous ne vouldrions pas avoir autre sei-[24vb]-gneur que
vous I aprés le trespas du roy en Bretaigne, le vous
1. Rép. de que VOUS.
Querelle d'héritage 223
d'honneur, il n'hésitait ni ne tremblait devant rien de ce
qu'aurait pu redouter et éviter même celui qu'enflam
ment l'impétuosité et l'ardeur de la jeunesse. Com:ne il
était extrêmement compétent, il arriva que le roi des
Bretons se prît pour lui d'une profonde affection et en
fit son sénéchal. Ce roi avait un neveu qui, à l'instiga
tion de quelques jaloux, éprouva une vive animosité
envers votre père. Ils lui firent croire, en effet, que le
roi, son oncle, transmettrait son héritage à Hervé, votre
père, en lui tenant de tels propos :
- C'est toi l'héritier légitime de la Basse-Bretagne et
de la Bretagne Gallo ! Pourtant, on vous rejette définiti
vement et on vous pousse hors du noble pays breton.
C'est certain, si vous acceptez lâchement de vous laisser
ainsi voler votre héritage, tous vous railleront, disant
« Voici le pauvre fou qui, par manque de courage, s'est
laissé soustraire un domaine aussi prestigieux que le
royaume de Bretagne. »
Et lui, quand il entendit ces paroles, leur rétorqua :
- Comment ? Mais qui donc pourrait me porter un tel
préjudice? Je n'ai aucune crainte, sinon la malveillance
de Dieu, personne au monde n'est capable de me voler
mon héritage! J'en suis sûr, mon seigneur le roi, mon
oncle, n'a envie d'avoir ni de choisir un autre héritier
que moi.
- Ah! vous êtes bien mal informé sur cette question :
votre oncle a fait d'Hervé de Léon son héritier et les
actes sont déjà signés.
Cette déclaration mit au désespoir le jeune homme, le
propre fils de la sœur du roi des Bretons, et il leur
répondit:
- N'en doutez pas, si je croyais à la vérité de vos
allégations, j'y remédierais immédiatement et, en consé
quence, Hervé n'obtiendrait ni ne deviendrait jamais
propriétaire de cette terre, ni de celle-ci ni d'une autre!
La réponse de l'un des chevaliers, Josselin de Pont de
Léon, ne se fit pas attendre
- Eh bien, c'est ainsi! Si nous tenions à vous l'annoncer,
224 Mélusine
annonçons nous. Et ceste chose a faicte ly roys, vostre
oncle, secretement afin que vous ne le peussiéz savoir
et sachiéz que nous qui cy sommes y furent et pluseurs
autres. Or demandéz a mes compaignons se je diz voir."
Et cil si fist, et ceulx dirent d'une commune voix : "En
bonne foy, mon seigneur, il vous a dit pure verité. Or
verra l'en que vous en feréz."
« "Par foy, dist ly jouvenciaulx, cy a grant mesprison,
plus de la part de mon oncle que de la part Hervy de
Leon, combien qu'il en sera trop bien paiéz. Aléz vous
en vostre affaire, car sachiéz que je feray diligence
comment il ne me ostera pas mon heritaige." Et cilz
prennent congié et s'en partent tous joyans car ilz
avoient si 1 grant envie sur Hervy vostre pere, pour ce
que le roy l'amoit et creoit et faisoit et usoit de pluseurs
choses de son conseil, qu'il ne leur chaloit a qui la perte
deust tourner mais qu'ilz le peussent destruire. Sachiéz
que l'endemain par matin le nepveu du roy s'arma et
guetta vostre [25ra] pere en un petit bois ou il s'en aloit
esbatre dessoubz Leon et l'escria : "A la mort ! Faulx
traitre, me veulz tu tollir mon heritaige ?" Et traist l'es
pee en ce disant et cuida ferir vostre pere d'estoc parmy
le corps, mais il tressailly et en passant que le nepveu
du roy fist, il lui osta l'espee des mains. Et cil tira un
costel trenchant et agu et l'en cuida ferir, mais vostre
pere despassa et lui donna du pommeau de l'espee qu'il
lui avoit tollue si grant coup en la temple, a ce que la
coiffe d'acier qu'il avoit affublee n'estoit pas forte, qu'il
le rua tout mort sur la terre. Mais quant il l'avisa et le
congnut, il fu moult doulens et s'en vint et print toute
sa finance et vint en la contree qui ores est appellee
l. sur, corr. d 'ap. V 24ra.
Un père meurtrier 225
c'est que nous ne voulons pas avoir d'autre seigneur
que vous en Bretagne après la mort du roi. Mais le roi,
votre oncle, a conclu cette affaire, et dans le plus g'"and
secret afin que vous ne le sachiez pas et nous qui
sommes devant vous, pouvons bien vous en assurer, car
nous avons assisté à la scène avec plusieurs autres che
valiers. Demandez donc à mes compagnons si je dis la
vérité ou non !
C'est ce qu'il fit et leur réponse fut unanime
- En toute sincérité, monseigneur, il vous a dit la pure
vérité. Maintenant, on va voir votre réaction.
- Ah ! quelle sordide trahison ! Plus encore de la part
de mon oncle que de celle d'Hervé de Léon, cependant
celui-ci va me le payer très cher. Allez, occupez-vous
de vos affaires et soyez convaincus que je vais agir au
plus tôt afin qu'il ne me dépouille pas de mon héritage.
Ils prennent congé et s'en vont tout joyeux. Ils étaient,
en effet, très jaloux d'Hervé, votre père, à qui le roi
témoignait autant d'affection que de confiance et dont
il prenait régulièrement les conseils. Peu leur importait
qui allait y perdre dans cette affaire, pourvu qu'ils puis
sent supprimer votre père. Le lendemain matin, le neveu
du roi s'anna et alla épier votre père dans un petit bois
où il ayait coutume d'aller se,promener sous la ville de
Léon. A sa vue, il s'écria : « A mort, infâme traître ! Tu
espères voler mon héritage ? » Sur ce, il tira 1'épée pour
attaquer d'estoc* votre père, mais il fit un bond de côté
et, quand le neveu du roi passa devant lui, il lui arracha
l'épée des mains. Le neveu tira alors un poignard tran
chant et effilé et essaya d'en porter un coup à votre
père, mais celui-ci anticipa et, du pommeau de l'épée
qu'il lui avait prise, asséna au neveu un coup d'une telle
violence sur la tempe, mal protégée par une coiffe
d'acier trop peu résistante, qu'il l'étendit raide mort sur
le sol. Cependant, quand il découvrit le visage de sa
victime et reconnut le neveu, votre père fut profondé
ment affecté, rentra chez lui, prit tout son argent et
s'exila dans cette région qui s'appelle maintenant le
226 Mélusine
Forests. Et ot moult grant aide d'une dame de laquelle
je ne vous vueil pas parler. Et aprés le departir d'elle
qui lui aida en son premier gouvernement a faire les
forteresses et les villes et habiter le pays, il ot la serour
d'un qui pour lors gouvemoit la conté de Poictiers et en
ot pluseurs enfans, de quoy vous estes ly uns.
« Amis, dist Melusigne, or vous ay je devisié comment
vostre pere party de son [25rb] païs et laissa les heri
taiges, qui doivent estre vostres, vacquans, lesquelx je
ne loue pas que vous les laissiéz perdre. Sachiéz que
encores vit Jossellins de Pont le Leon et a un filz qui
gouverne a present toute la terre de Leon qui doit estre
vostre. Vous en yréz devers vostre oncle, Alain de Que
meninguigamp, et vous feréz congnoistre de lui et il
vous croira asséz de ce que vous lui diréz. Et sachiéz
qu'il a deux moult saiges et vaillans chevaliers a filz
qui sont voz cousins germains que le roy des Bretons
aime moult. Par l'ayde et accointtance de ces deux, vous
feréz appeller Josselin du Pont le Leon par devant le
roy, et lui mettréz sus de fait comment il fist la trahison
de quoy le nepveu du roy vint courir sus a vostre pere.
Et saichiéz que ses filz, Oliviers du Pont le Leon, vous
en combatra, mais asséz brief le desconfiréz et seront le
pere et le filz condempnéz a estre penduz. Et gehira le
pere toute la traïson et vous sera vostre terre jugiee a
avoir par les pers du pays. Or aléz hardiement et ne
ressoingniéz rien, car Dieu vous aidera en tous voz
affaires.»
A ce mot respondy [25va] Remondin : « Madame, je
feray mon pouoir d'acomplir vostre commandement.»
Remondin appresta son erre et prist congié de Melu-
Mission de Raymondin 227
Forez. Là, une dame lui fournit un précieux secours,
mais je ne souhaite pas vous parler d'elle. Elle quitta
votre père après l'avoir aidé, au début de son ins�alla
tion, à bâtir des forteresses, à fonder des villes et à peu
pler le pays. Il épousa alors la sœur du comte de Poitiers
de l'époque. Vous êtes l'un de leurs nombreux enfants.
« Mon ami, dit Mélusine, je viens de vous raconter
comment votre père quitta son pays d'origine et laissa
vacants les biens qui, maintenant, vous reviennent de
droit en héritage, ces biens que je vous recommande de
ne pas laisser perdre. Il faut que vous sachiez encore
que Josselin de Pont de Léon vit toujours et qu'il a un
fils qui gouverne à présent toute cette terre de Léon qui
doit être à vous. Allez auprès de votre oncle, Alain de
Guéméné-Guingamp 1, faites-vous connaître et il croira
sans hésitation ce que vous lui direz. Notez qu'il a deux
fils, avisés et pleins de bravoure - vos cousins ger
mains - que le roi des Bretons apprécie énormément.
Grâce au soutien et à l'amitié de ces deux frères, faites
convoquer Josselin du Pont de Léon devant le roi et là,
vous l'accuserez de la trahison qui persuada le neveu du
souverain de l'époque d'agresser votre père. Apprenez
également que, à cause de ces accusations, son fils, Oli
vier de Pont de Léon, se battra contre vous, mais vous
aurez rapidement le dessus et le père et son fils seront
condamnés à la pendaison. Le père confessera toute la
trahison et, sur décision des pairs du pays, vous obtien
drez votre terre. Allez-y maintenant, résolument, n'ayez
aucune crainte, Dieu vous sera secourable tout au long
de cette affaire !
En réponse, Raymondin lui dit : « Je ferai tout mon pos
sible, madame, pour accomplir ce que vous venez de me
demander. » Il prépara son voyage, prit congé de Mélusine
1. Le fort de Quemeniguigamp est l'ancien Kemenet-Guegan, construit
en 1050, par Guégan, fils de Périou (Kemenet signifiant« seigneurie»). Au
Xlll' siècle, le Quemene-Guingamp appartient aux Beaumer, alliés par mariage
aux Rohan. Le château est assiégé en 1342 par les Anglais qui le conservent
jusqu'en 1369. Propriété du duc de Bretagne (après 1369), il retourne à la
famille Rohan en 1377. Guéméné prend le nom de Guéméné-sur-Scorff en
1801 (aujourd'hui, arr. de Pontivy; dép. du Morbihan).
228 Mélusine
signe et se party a moult noble compaignie de chevaliers
et d'escuiers, le nombre de bien deux cens gentilz
hommes. Et n'alerent pas si desgarniz que chascun
n'eust la cotte d'acier et le pan et la piece et le harnoiz
de jambes es bouges. Les pages portoient la lance et le
bacinet. Et tant vont ensemble chevauchant qu'ilz vin
drent en la brute Bretaigne et moult s' esbahissoit le
peuple que telz gens queroient en leur païs, mais ce que
ilz paioient partout bien et largement les rasseuroit que
ilz ne queroient que bien, car ly anciens chevaliers qui
estoit de la mesgnie Melusigne gouvernoit tout le fait
Remondin. Et touteffoiz le roy de Bretaigne sçot que
telz gens aloient arméz par son pays, si ne sçot que
penser, car il ne se doubtoit de nullui. Lors envoya deux
chevaliers de hault affaire devers Remondin a savoir
mon qu'il queroit en alant parmy le pays de Bretaigne
ainsi arméz ne se il vouloit point de mal au roy ne a
son pays. Cilz [25vb] vindrent devers Remondin et lui
enquirent moult saigement que il queroit et que le roy
des Bretons les y envoioit. Lors respondy Remondin
moult humblement : « Beaulx seigneurs, vous diréz au
roy que je ne viens fors pour bien, pour avoir droit en
sa court de ce que je demanderay selon la raison que le
roy et son conseil verront que j'auray. Et asséz brief
ment je me trairay par devant lui en sa court. » «Par
foy, dirent cilz, et vous soiéz ly tresbienvenus. Et
sachiéz que ly roys vous fera toute raison, mais dictes
nous, s'il vous plaist, ou vous vouléz aler de cy. »«Par
foy, dist Remondin, je vouldroye estre a Quemeninguin
gamp. » « Sire, dist ly uns, vous estes bien ou chemin,
il n'y a pas plus de cinq lieues de cy, et sachiéz que
vous y trouveréz Alain de Leon qui vous fera bonne
chiere et si trouveréz deux chevaliers qui sont ses filz,
qui sont moult honnourables et gens de bien et d'on
neur. Et vous en aléz tout ce chemin, vous ne pouéz
faillir, et nous en alons a vostre congié. » « Beaulx sei-
Arrivée en Léon 229
et partit escorté d'une belle compagnie de chevaliers et
d'écuyers, deux cents gentilshommes au moins. Et ils
étaient loin d'être mal équipés, car chacun d'eux portait
dans des sacs de cuir sa cotte* d'acier, son pan*, sa pièce*
et son harnais* de jambe. Quant aux pages, ils portaient
lances et bassinets*. Ils chevauchèrent ainsi jusqu'en
Basse-Bretagne. Les gens du peuple étaient médusés : que
cherchaient ces hommes dans leur pays ? On se rassurait,
cependant, en constatant qu'ils payaient en tous lieux et
sans compter. Ils ne pouvaient donc avoir que d'honnêtes
desseins. C'est que le chevalier âgé qui appartenait à la
maison de Mélusine régissait le train de Raymondin. Tou
tefois, le roi de Bretagne apprit que ces gens armés sillon
naient son pays. Il resta dubitatif car il ne craignait
personne en particulier. Il dépêcha alors vers Raymondin
deux chevaliers de très haute noblesse pour apprendre ce
que sa troupe cherchait, ainsi armée, en Bretagne. Avait-il
des intentions hostiles à l'égard du roi et de son pays ? Les
deux messagers se rendirent auprès de Raymondin. Ils lui
dirent qu'ils venaient de la part du roi des Bretons et lui
demandèrent, avec un respect appuyé, ce qu'il venait cher
cher. Raymondin répondit avec beaucoup de simplicité
- Chers seigneurs, vous direz au roi que je ne suis
animé que de bonnes intentions. Je viens vers lui à pro
pos d'une demande que j'exposerai, pour que sa cour
me rende justice, si le roi et son conseil constatent que
j'ai le droit pour moi. D'ici peu, je me présenterai à lui,
[Link] cour.
- Soyez donc le bienvenu. Le roi vous rendra justice,
vous pouvez en être sûr. Mais, s'il vous plaît, dites-nous
où vous aimeriez vous rendre.
- Eh bien, je souhaiterais aller à Guéméné-Guingamp,
dit Raymondin.
-- Monseigneur, lança l'un des messagers, vous êtes
sur le chemin, c'est à moins de cinq lieues* d'ici. Vous
y trouverez Alain de Léon, il vous accueillera fort bien.
Vous verrez également ses deux fils, des chevaliers res
pectés, hommes de bien et d'excellente réputation. Pre
nez ce chemin jusqu'au bout, vous ne pouvez vous
tromper. Quant à nous, avec votre permission, nous
allons vous laisser.
230 Mélusine
gneurs, [26ra] dist Remondin, aléz en la garde de Dieu
qui vous conduise et me vueilliéz recommander au roy
treshumblement. »
Quant les deux chevaliers se furent esloingniéz d'une
veue de Remondin, si dirent l'un a l'autre : « Par foy,
veéz la moult honnourable gent ! Certes, ilz ne viennent
pas en ce pays sans grant affaire, alons en par Queme
ninguingant et dirons leur venue a Alain. » « Par foy,
dit ly autres, ce ne sera que bien fait. » Tant tindrent
leur chemin qu'ilz y vindrent et annoncierent a Alain la
venue de Remondin et de ses gens, qui s'en donne grant
merveille. Lors appella ly preudoms ses deux filz
dont ly uns qui estoit ainsnéz ot nom Alain et l'autre
Hervy, et leur dist : « Enfans, montéz a cheval et aléz
au devant de ces estrangiers et les recevéz treshonnoura
blement et les faictes tresbien logier, car on me dit
qu'ilz sont bien de .vie. a .vii". chevaulx. » Mais pour
neant en parole, car ly anciens chevaliers Melusigne
[26rb] estoit ja venus et avoit bien advisié qu'ilz ne
pourroient pas bien tous logier en la ville et avoit fait
tendre en la pree, sur la riviere, grant foison de tentes
et de paveillons, et avoit envoyé tout environ le pays
querre vivres, foings, avoines et toutes pourveances de
vivres et de vins, et paioit si largement que on l'en lui
admenoit plus largement que il ne lui en failloit. Alain
fu tout esbahi quant on lui compta le grant arroy et le
grant appareil que ces gens faisoient et ne sçot que pen
ser.
Or dist l'ystoire que tant chevaucherent les deux freres
ensemble qu'ilz encontrerent Remondin et le bienvien
gnerent courtoisement et lui prierent, de par Alain leur
pere, comment il se vousist venir logier ou fort et que
il y aura moult bonne chiere. « Beaulx seigneurs, dist
Remondin, grans mercis a vostre pere et a vous de la
courtoisie que vous me offréz. Mais a vostre requeste je
m'en yray par devers vostre pere pour faire la reverence
et aucuns de mes plus privéz avec moy, [26va] car j'ay
grant voulenté de lui veoir pour le bien que j'en ay ouy
dire. » Et en ces paroles chevauchierent tant qu'ilz
approuchierent de la ville. Lors vint l'ancien chevalier
Alain et ses deux fils 231
- Chers seigneurs, fit Raymondin, je vous en prie,
allez-y! Dieu vous garde et vous conduise. Ayez l'obli
geance de me recommander très humblement au rci.
Dès qu'ils eurent perdu de vue Raymondin, l'un des
deux chevaliers dit
- Voilà des gens particulièrement estimables ! Ils ne
viennent pas dans ce pays pour une mince affaire, c'est
certain. Passons par Guéméné-Guingamp, nous prévien
drons Alain de leur arrivée.
- Oui, répondit l'autre, très bien.
Ils suivirent leur chemin et rejoignirent finalement la
ville où ils annoncèrent la venue de Raymondin et de
sa suite à Alain. Quel ne fut pas son étonnement ! Ce
noble personnage fit alors appeler ses deux fils, l'aîné
nommé Alain et le cadet, Hervé : « Mes enfants, leur
dit-il, montez à cheval, allez au-devant de ces étrangers
et recevez-les avec déférence. Assurez-vous qu'ils sont
bien logés, car on vient de me dire qu'ils ont bien six
ou sept cents chevaux.» Paroles inutiles. Déjà sur place,
le chevalier âgé de la maison de Mélusine avait en effet
facilement constaté que ses gens ne pourraient pas tous
trouver de quoi se loger en ville. Il avait donc fait dres
ser une foule de tentes et de pavillons sur un pré bordant
la rivière. Puis, dans tous les environs, il avait fait cher
cher des vivres, du foin, de l'avoine et diverses provi
sions, des aliments et du vin. Il payait si généreusement
qu'on le fournissait au-delà de ses besoins. Alain fut
interloqué quand on lui détailla le train magnifique de
ces gens. Il était absolument désorienté.
Les deux frères, dit l'histoire, chevauchèrent ensemble
longtemps, jusqu'à ce qu'ils rencontrent Raymondin.
Après lui avoir souhaité la bienvenue avec égards, ils
le prièrent, au nom d'Alain leur père, d'accepter de
venir loger dans son château, il y trouverait un accueil
chaleureux. « Chers seigneurs, leur répondit Raymon
din, je vous remercie infiniment, votre père et vous
.mêmes, de m'offrir cette avenante hospitalité. Aussi,
à votre requête, j'irai présenter mes hommages à votre
père, accompagné de quelques proches. Sa réputation
d'homme de bien m'a donné très envie de le voir.»
Devisant ainsi, ils arrivèrent à proximité de la ville.
232 Mélusine
qui dist a Remondin : « Sire, j'ay fait tendre vostre
paveillon et pluseurs autres pour vous logier, car il avoit
pou de logeiz en la ville pour vous logier, vous et voz
gens, et sommes bien pourveuz, Dieu mercy. » « Vous
avéz bien fait, dist Remondin. Or penséz de noz gens et
ne m'attendéz huy mais, car je m'en vois esbatre au fort
avecques ces deux gentilz hommes. » Et atant se party
de l'ancien chevalier et vint au fort et ly sires de leans,
qui bien savoit sa venue, se estoit fait admener a l'entree
de la porte. Et quant Remondin le vit, il congnut tantost
que c'estoit ly sires de leans et descendy et l'ala saluer
moult humblement. Que vous feroye je longues paroles
de leur accoinctance, fors du fait de quoy je doy parler ?
Quant ilz orent souppé et ilz orent lavé et que graces
furent dictes, ly sires de layens print Remondin par la
main et l'enmena asse-[26vb}-oir sur une couche pour
deviser entre eulx tant comme les derreniers soupperent.
Et ses deux filz faisoient toute l'onneur que ilz pouoient
ne savoient faire a ceulx qui estoient venus avecques
Remondin. Et lors ly sires de layens mist Remondin en
paroles comme cilz qui estoit moult soubtilz et savoit
moult de bien et d'onneur en disant : « Sire chevaliers,
sachiéz que j'ay grant joye de vostre venue, car certai
nement vous resembléz asséz un mien frere qui moult
fu vistes et appers, qui se party de ce païs il a bien .lx.
ans pour une noise qu'il ot, et ne sçay pas la cause ne
pourquoy, au nepveu du roy qui pour le temps regnoit
en ce pays. Et sachiéz que veéz cy le quart roy qui regne
depuis le temps que je vous parole. Et pour tant que
vous retraiéz de semblance a mon frere, je vous voy
plus voulentiers. » « Sire, dist Remondin, grans mercis,
et je croy que, avant ce que je me parte de vous, je
feray tant que je seray tout certain pour quel cause cilz
inconveniens vint entre [27ra} vostre frere et le nepveu
du roy. Et ne suiz venus pour autre chose que pour en
averer et savoir la verité. »
Raymondin et son oncle 233
Le vénérable chevalier les rejoignit alors et s'adressa
à Raymondin
- Monseigneur, j'ai fait dresser votre pavillon et plu
sieurs autres pour vous loger car il n'y avait guère de
logis dans la cité pour vous et votre escorte. Dieu -merci,
nous sommes bien approvisionnés.
- Vous avez bien fait, lui dit Raymondin. Veillez
maintenant sur nos hommes. Inutile de m'attendre
aujourd'hui, je vais me détendre au château avec ces
deux gentilshommes.
Sur ce, il quitta le chevalier et se rendit au château.
Averti de son arrivée, le seigneur s'était fait accompa
gner jusqu'à l'entrée de la porte. En le voyant, Raymon
din sut immédiatement qu'il était le maître de la place.
Il mit pied à terre et alla le saluer avec déférence. Inutile
de raconter leur entrevue en détail, j'en reste à mon
sujet. Le dîner terminé, ils se lavèrent les mains et dirent
leur action de grâces. Le seigneur prit alors Raymondin
par le bras et l'emmena s'asseoir sur une couche pour
bavarder pendant que les retardataires finissaient de
dîner. Ses deux fils faisaient de leur mieux pour recevoir
dignement la compagnie de Raymondin. Alors le maître
des lieux interrogea délicatement Raymondin avec le
respect et la connaissance des usages qui étaient les
siens :
- Seigneur chevalier, je vous prie de le croire, votre
arrivée m'enchante. Car, incontestablement, vous res
semblez à s'y méprendre à l'un de mes frères, particu
lièrement vif et doué. Il a quitté ce pays, il y a bien
soixante ans. C'était à la suite d'un démêlé, dont
j'ignore l'origine, avec le neveu du roi de cette époque.
Sachez-le, le souverain qui règne aujourd'hui est le qua
trième depuis l'époque dont je vous parle. Je vous
regarde donc avec d'autant plus de plaisir que vous res
semblez à mon frère.
- Monseigneur, grand merci, lui répondit Raymondin.
Avant de vous quitter, j'espère m'employer de mon
mieux pour établir avec certitude la cause de la fâcheuse
dispute entre votre frère et le neveu du roi. Mettre en
lumière et établir la vérité : je ne suis pas venu pour
autre chose !
234 Mélusine
Quant Alain ouy ces paroles, si fu moult esbahiz et print
a regarder Remondin moult asprement. Et quant il l'ot
bien regardé, si lui a dit : « Comment se pourroit ce
faire? Vous n'avéz pas bien l'aage de .xxx. ans et vous
me feriéz acoincte de la verité de cest fait que nulz ne
sçot oncques en cest pays, car, quant le coup de
meschief fu advenus a mon frere, il se party si soubdai
nement que, je ne autres, n'en ouy oncques nouvelles
depuis. Et si a ja .lx. ans ou prez. » « Sire, dist Remon
din, dictes moy s'il vous plaist, vit il nul homme en ces
marches qui pour le temps que vostre frere regnoit fut
en la court en auctorité? » « Par foy, dist Alain, si fait !
Et n'en y a que un et cellui propre tient tout l'eritaige
de mon frere, car le roy lui donna la fourfaicture et a
un filz chevalier aussi aagié comme est mon filz ains
né. » « Par foy, dist Remondin, je sçay bien comment il
a a nom. » « Et comment le savéz vous?» dist [27rb]
Alain. « Par foy, sire, dist Remondin, bien. Il est nommé
Jossellin de Pont le Leon et a un filz chevalier que on
appelle Olivier. » « Sire chevaliers, dist Alain, c'est
verité, mais or me dictes comment vous pouéz ce
savoir. » « Sire, dist Remondin, quant a ore, vous n'en
sauréz plus. Mais, s'il vous plaist, vous me vendréz
acompaignier, vous et voz enfans, a la court du roy.
Et sachiéz que la je vous esclarciray ceste querelle si
clerement que vous en seréz tous joyeux se vous
amastes oncques Hervy de Leon, vostre frere. » Quant
Alain l'entendy, si fu esbahiz plus que devant, car il ne
cuidoit pas que son frere ne feust mort, si grant temps
avoit que nulz n'en eust eu memoire. Et lors pensa
moult longuement sans respondre.
Ainsi comme je vous dy, pensa Alain moult longuement
et puis respondy : « Sire chevalier, je vous accorde
vostre requeste. Puisque cy ne puis savoir ce que je
desire, je vous acompaigneray voulentiers a la court du
roy. » « Par ma foy, sire, dist Remondin, grans mercis,
Des connaissances stupéfiantes 235
Alain entendit ces paroles avec effarement. Il se mit à
regarder Raymondin avec une attention appuyée. Après
l'avoir ainsi scruté, il lui dit :
- Comment cela serait-il possible? Vous n'avez pas
trente ans et réussiriez à m'apprendre la vérité ! Pour
tant, même dans ce pays, personne à l'époque ne put la
dévoiler. En effet, à la suite du malheur qui le frappa,
mon frère partit si promptement que jamais qui que ce
soit, ni moi ni un autre, n'a eu de ses nouvelles. Et il y
a environ soixante ans!
- Monseigneur, fait Raymondin, répondez-moi s'il
vous plaît : n'y a-t-il pas toujours en vie dans ce pays
un homme qui avait quelque autorité à la cour du temps
de votre frère?
- Mais si! dit Alain. Un seul, et c'est celui-là même
qui détient tout l'héritage de mon frère depuis que le roi
lui donna, à titre d'amendes, les terres saisies. Il a un
fils chevalier, de l'âge de mon fils aîné.
- Eh bien! Je sais bien son nom.
- Comment le savez-vous? demanda Alain.
- Je le sais bien, répliqua Raymondin. Son nom est
Josselin de Pont de Léon et son fils, Olivier.
- Seigneur chevalier, dit Alain, c'est la vérité. Mais
dites-moi comment vous pouvez connaître ces informa
tions.
- Pour le moment, monseigneur, vous n'en saurez pas
davantage. Mais vous plairait-il de m'accompagner,
avec vos fils, à la cour du roi? Là, n'en doutez pas,
j'éclaircirai lumineusement cette sombre affaire sous
vos yeux. Si jamais vous avez aimé Hervé de Léon,
votre frère, vous serez heureux.
Ces paroles renforcèrent la stupéfaction d'Alain, car il
ne pouvait imaginer que son frère ait échappé à la mort.
Cela faisait si longtemps! Plus personne n'en avait le
moindre souvenir. Il resta longuement absorbé dans ses
pensées sans mot dire.
Enfin, ayant réfléchi un long moment comme je viens de
vous le dire, Alain fit cette réponse
- Seigneur chevalier, j'accepte votre requête. Puisque
je ne puis savoir ici ce que je désire, allons à la cour du
roi, je vous y accompagnerai volontiers.
236 Mélusine
et je vous en garderay bien de [27va] dommage.» Que
vous feroye je long compte ? Alain manda grant foison
de ses amis et se mirent en grant estat pour aler a la
court du roy et partirent a un mardy devant la veille de
la Penthecouste. Le roy, qui sçot leur venue, party de
Senselio ou il estoit et s'en vint a Nantes, car les deux
chevaliers qu'il avoit envoiéz devers Remondin estoient
repairiéz et avoient compté au roy la responce de
Remondin et le grant estat ou il venoit. Et pour ce le
roy se tray a Nantes et manda toute sa baronnie pour ce
qu'il ne vouloit pas que Remondin le trouvast despour
veu de gens et, entre les autres, manda Jossellin de Pont
le Leon pour avoir son conseil sur la demande que
Remondin lui feroit, car il estoit moult saiges. Que vous
dyroie je ? Ly anciens chevaliers vint atout le sommage
et fist tendre trefs et paveillons et appareillier richement.
Et sachiéz que tuit cilz de la ville s'esbahissoient des
grans pourveances que ilz veoient suivir apréz ces gens.
Lors vint Remondin et Alain et ses deux filz et descen
dirent au mai-[27vb]-stre paveillon, et s'abillerent moult
richement pour aler faire la reverence au roy et partirent
des tentes a bien .lx. chevaliers si noblement montéz et
paréz que c'estoit merveilles. Et le roy, qui sçot leur
venue, avoit fait tendre et appareillier si richement qu'a
merveilles, et avoit toute sa baronnie entour lui. Atant
es vous venir Remondin et Alain son oncle et ses deux
filz et leurs gens. Et quant ilz entrerent en la sale, toute
la sale empli" de noblece. Et vint Remondin et Alain et
ses enfans faire la reverence au roy et puis les autres en
suivant. Et le roy les receupt moult liement et lors
appella Alain et lui dist en telle maniere
« Alain, dist ly rois, je me donne merveille de ce cheva
lier estrangier a qui vous estes si acoinctes, qu'il quiert
en ce pays.» « Sire, dist Alain, je suiz plus esmerveil-
Cour royale à Nantes 237
Merci à vous, seigneur ! Je ferai bonne garde.
Pourquoi allonger mon récit ? Alain fit venir une foule
d'amis et ils s'équipèrent magnifiquement pour se rendre
à la cour du roi. Ils partirent un mardi, avant-veille de la
Pentecôte. Informé de leur arrivée, le roi quitta sa rési
dence de Suscinio 1 et vint à Nantes. De retour, les deux
chevaliers qu'il avait envoyés vers Raymondin, lui
avaient en effet rapporté 1� réponse de ce dernier et la
richesse de son apparat. A Nantes, il convoqua l'en
semble de ses barons, car il ne voulait pas que Raymondin
le trouve médiocrement entouré. Entre autres, il invita
Josselin de Pont de Léon. Il était très avisé et le roi souhai
tait son conseil à propos de la demande de Raymondin.
Que dire de plus '? Le vénérable chevalier arriva avec les
bagages, fit dresser tentes et pavillons et parfaitement ins
taller le camp. Les gens de la cité étaient impressionnés
par l'abondance des provisions convoyées par cette
troupe. Raymondin, Alain et ses deux fils se rendirent
alors au pavillon principal. Ils passèrent des vêtements
élégants pour aller présenter leurs respects au roi, puis ils
quittèrent les tentes en compagnie d'au moins soixante
chevaliers, richement montés et habillés. Quel spectacle
éblouissant ! Averti, le roi avait fait admirablement pré
parer la salle de réception et il y avait fait tendre des
étoffes inestimables. L'ensemble de ses barons faisait
cercle autour de lui. Raymondin, son oncle, ses deux fils
et leur escorte arrivèrent alors. La salle où ils pénétrèrent
se remplit de nobles seigneurs. Ils présentèrent leurs res
pects au roi en premier, les hommes de leur escorte suivi
rent, les uns après les autres. Le souverain les accueillit
très chaleureusement. Il appela Alain et s'adressa à lui
- Alain, ce chevalier étranger avec qui vous êtes si
familier suscite mon étonnement. Que vient-il donc
chercher dans notre pays ?
1. Dans la presqu'île de Rhuis, au sud-est de Sarzeau, dans le Morbihan.
Etabli entre l'océan et la forêt, le château - édifié par le duc Pierre Mauclerc
à partir de 1230 - était le centre d'un vaste territoire de chasse, aussi les ducs
de Bretagne en avaient-ils fait l'une de leurs résidences favorites. Le château
fut pris par les Anglais en 1373, et repris au xv' siècle par Du Guesclin, mais
déjà s'amorçait le déclin de cette forteresse-résidence au profit de Nantes.
238 Mélusine
liéz des paroles que il m'a dictes cent foiz que vous
n'estes de sa venue, mais asséz tost vous et moy serons
esclarciz de ce que nous desirons asséz. » Et lors se
traist Remondin avant et [28ra] appella l'ainsné filz
Alain et lui a dit : « Sire chevaliers, par vostre courtoi
sie, dictes moy se uns appelléz Jossellins de Pont le
Leon est point en la compaignie du roy.» Et Alain lui
respondy : « Par foy, sire, oui!. Pleust a Dieu que le roy
ne s'en deust courroucier et je l'eusse occiz, car il tient
l'eritaige qui fu de mon oncle que nous deussions avoir.
Veéz le la, ce! ancien empréz le roy, et sachiéz que c'est
le plus plain de mauvais malice qui soit en dix
royaumes, et si veéz la Olivier, son filz, qui ne poise
pas moins une once.» « Par foy, sire chevalier, dist
Remondin, vous en seréz temprement vengiéz, se Dieu
plaist. » Et atant en laisse le parler et s'en vint devant
le roy en disant telles paroles
« Sire, hault et puissans roys, dist Remondin, il est bien
verité que commune renommee court par tous païs que
vostre court est si noble et si raisonnable que elle est
droicte fontaine de justice et de raison, et que nulz ne
vient en vostre court que vous ne lui faciéz raison et
justice de ce qu'il demande bon-[28rb]-nement selon le
droit qu'il a. » « Par foy, sire chevaliers, c'est verité,
mais pourquoy le dictes vous ? Cela vouldrions nous
voulentiers savoir. » « Par foy, sire, dist Remondin,
pour le vous faire savoir suiz je venus, mais, s'il vous
plaist, vous me promettréz ainçois que vous me feréz
toute raison et tendréz en droit, et ce que je diray est en
partie pour vostre prouffit et honneur, car roy qui est
acompaigniéz de traitteur n'est mie bien logiéz ne ne
doit pas estre trop asseur. » « Par foy, dist ly roys, vous
dictes voir. Or dictes hardiement, car je vous jure, par
tout quanque je tien de Dieu, que je vous feray raison
et justice plainement, et feust encontre mon frere, se
je l'avoye.» « Sire, dist Remondin, cent mille mercis,
et vous dictes que vaillans et preudoms roys, car
La cour, idéal de justice 239
Sire, lui répondit-il, je suis cent fois plus sidéré des
propos qu'il m'a tenus que vous ne l'êtes de son arrivée.
Cependant nous apprendrons très rapidement, vous et
moi, ce qui nous tient tant à cœur.
Raymondin s'avança alors et demanda au fils aîné
d'Alain :
- Seigneur chevalier, faites-moi la grâce de me dire
si, parmi les compagnons du roi, ne se trouve pas un
homme nommé Josselin de Pont de Léon.
Alain lui répondit :
- Oui, monseigneur, certainement! S'il avait plu à
Dieu, je l'aurais tué sans que le roi s'en indignât, car il
détient l'héritage qui fut à mon oncle et qui aurait dû
nous revenir. Le voici, ce vieillard qui se tient près du
roi. C'est l'homme le plus gonflé de méchanceté et de
malveillance que l'on puisse trouver en dix royaumes,
croyez-moi. Et voilà Olivier, son fils, qui ne vaut pas
un sou de plus!
- Sûrement, seigneur chevalier, ,reprit Raymondin,
vous en serez promptement vengé ! A la grâce de Dieu !
Il n'en dit pas plus et s'avança vers le roi :
- Monseigneur, dit-il, grand et puissant souverain, il
est bien vrai que votre cour jouit d'une réputation una
nime dans tous les pays. Ses qualités morales et intellec
tuelles en font la vraie source de l'équité et de la justice.
Personne, dit-on, n'y présente sa requête, sans obtenir
de votre part un arrêt raisonnable et juste relativement
à ses droits.
- Certes, seigneur chevalier, c'est vrai. Mais nous
aimerions bien savoir ce qui vous fait dire cela.
- Ma foi, monseigneur, je suis ici précisément pour
vous l'apprendre. Mais, s'il vous plaît, promettez-moi
auparavant de me rendre justice et d'appliquer stricte
ment le droit. Ce que je vais dire servira largement à
votre bien et votre honneur. Car un roi qui compte un
traître parmi ses compagnons est bien mal loti et ne doit
pas se sentir très confiant.
- En effet, c'est bien vrai, répliqua le roi. Parlez réso
lument, je vous jure, sur tout ce que je tiens de Dieu,
que je vous rendrai justice scrupuleuse et entière, fût-ce
contre mon propre frère, si j'en avais un.
240 Mélusine
pour ce fu roy premier establi : pour tenir justice et
verité.
« Noble et puissant roy, dist Remondin, il est bien verité
qu'il a grant temps que un vostre predecesseur regna et
fu du temps [28va] que Jossellins de Pont le Leon estoit
jeunes homs et aussi estoit Alain de Quemeninguin
gamp, qui sont cy tous deux en vostre presence. Et avoit
le roy que je dy un moult bel jouvence! a nepveu, et
pour lors avoit en ce païs un baron nommé Hervy de
Leon, qui fu frere Alain que veéz cy. » « Par foy, sire
roys, dist Jossellins, il dist verité. Et oultre plus, icellui
Hervy occist le nepveu du roy vostre predecesseur en
trahison et s'enfouy hors du pays ne oncques puis n'en
fu nouvelle ouye, et lors ly roys me donna toutes sa
terre qu'il avoit forfaicte. » Et le roy respondy : « Nous
avons asséz ouy parler de ceste matere, mais laissiéz ce
chevalier pardire sa raison qu'il a encommenciee. »
Et ad ce respondy Remondin : « Il en a bien cause d'en
parler, car plus avant l'en convendra dire, combien qu'il
a failli a dire verité de ce qu'il dist que Hervy de Leon
occist le nepveu du roy en trahison, car il scet bien la
querelle pour quoy ce fu. Et n'a pas homme vivant de
ceulx qui savoient le cas que lui, car ceulx qui estoient
de son accort sont tuit [28vb] mort, et dictes lui qu'il le
die. » Quant Jossellins ouy ce mot si fu moult esbahiz,
non pourquant il respondy : « Sire chevaliers, estes vous
cy venus en ce pays pour adeviner sur moy ? » Et
Remondin lui respondy appertement : « Par foy, faulx
traitres, n'adevine pas qui dit verité ! » Et lors dist
Remondin au roy : « Sire, il est bien verité que Hervy
de Leon fu ysneaulx chevaliers, courtois et saiges, bien
moriginéz et l'ama moult le roy et son nepveu, et usoit
Stupéfaction du traître 241
- Monseigneur, mille mercis. Vous parlez en roi
valeureux et sage, car c'est bien pour rendre la justice
et soutenir la vérité que fut couronné le premier rci 1•
« Nobl� et puissant roi, poursuit Raymondin, voici la
vérité. A cette époque régnait l'un de vos prédécesseurs.
Josselin de Pont de Léon et Alain de Guéméné-Guin
gamp, ici présents, étaient encore des jeunes gens. Le
neveu de ce roi était un très beau jeune homme. Un
baron nommé Hervé de Léon, frère d'Alain que voici,
vivait alors dans ce pays.
- Assurément, sire, ce qu'il dit est la pure vérité, fait
Josselin. Et bien plus : cet Hervé tua le neveu du roi,
votre prédécesseur, par traîtrise. Ensuite il s'enfuit et on
n'en entendit plus jamais parler. Le roi me donna alors,
à titre d'amendes, toutes ses terres qui avaient été sai
sies.
- Nous avons beaucoup entendu parler de ce sujet,
répliqua le roi. Mais laissez ce chevalier achever l'expli
cation qu'il avait commencée.
Raymondin saisit l'invitation et dit:
- Il est bien placé pour en parler! Et il devra bien
s'en expliquer davantage, d'autant qu'il a menti en affir
mant que c'est par traîtrise qu'Hervé de Léon tua le
neveu du roi. Il connaît parfaitement le motif de la dis
pute et, tous ses complices étant morts, il est le dernier
témoin vivant de l'affaire. Demandez-lui de l'avouer!
Ces propos frappèrent Josselin de stupeur. Toutefois, il
ne manqua pas de répondre:
- Seigneur chevalier, seriez-vous venu dans notre
pays pour répandre des soupçons injurieux sur mon
compte?
- Sur ma foi, ignoble traître, lui répliqua Raymondin,
péremptoire. Celui qui dit la vérité ne répand pas de
soupçons!
Puis il s'adressa de nouveau au roi : « Sire, il est bien
vrai qu'Hervé de Léon était un chevalier vif, estimable,
expérimenté et respectueux des bonnes mœurs. Le roi
et son neveu éprouvaient pour lui une sincère affection.
1. Voir I' Introduction, page 27.
242 Mélusine
le roy moult par son conseil et estoit Hervy cellui en
qui il se fioit le plus. Or advint que pluseurs traitteurs,
qui estoient pour lors a la court du roy, de quoy Josselin
que veéz la estoit et fu le droit chief de tout le mal que
pour lors firenta, ilz vindrent au nepveu du roy et lui
dirent : "Damoisiaux, nous sommes moult courrouciéz
de vostre dommage et de vostre honteuse perte quant
seréz desherité de si noble pays comme est Bretaigne."
Et il leur respondy : "Comment se pourroit ce faire ? Ja
n'a le roy plus de hoirs que moy." "En non Dieu, dist
Jossellins que je voy la, sachiéz qu'il [29ra] a fait son
hoir de Hervy de Leon et croy qu'il l'ait enchanté et les
barons du pays aussi, car les lettres en sont ja passees
et y pendent leurs seaulx avec le seel du roy." "Par foy,
dist le damoiseaux 1, cy a grant descongneue, se c'est
verités." Et Jossellins et les autres qui estoient de son
accort lui jurerent que c'estoit vray, de quoy il fu moult
doulens, et quant Jossellins vit ce qui si fort pensoit, si
lui dist : "Se vous avéz tant de hardement que vous
vous oséz vengier de ce tort qu'on vous fait, nous vous
aiderons trestuit." Et il leur dist qu'il en avoit bien le
cuer et la voulenté, lors dist Jossellins : "Or vous aléz
donques armer et vous mettéz en tel estat que nul ne
vous puist congnoistre, et nous vous actendrons au
dehors de la ville et si vous menrons en tel lieu ou vous
vous pourréz bien vengier a vostre aise." Et il si fist et
retourna par devers eulx. Tresnobles et puissans roys, je
ne me quier plus celer puisque je suis en court de droit
et de justice et que je voy mon ennemy devant moy.
Sire, je [29rb] sui filz Hervy de Leon. » Lors furent tuit
esbahy de ce mot, mais tuit se teurent et Remondin
reprint la parole en disant
« Sire roys, mes peres avoit lors prins congié du roy et
s'en estoit aléz en son pays. Et avoit coustume qu'il
aloit tous les matins en la forest qui joint a la forteresse,
1. !y roys, corr. d 'ap. A 26v.
Récit de la trahison 243
Hervé était l'homme en qui le souverain avait le plus
confiance, aussi respectait-il ses conseils plus que
d'autres. Or, à la cour du roi, vivaient à cette époque
plusieurs traîtres. Josselin, que voici, lui, le responsable
de tout le mal commis, était à leur tête. Ils se rendirent
auprès du neveu du roi et lui dire : "Jeune seigneur,
nous sommes exaspérés par les torts que l'on vous fait
et par la déchéance honteuse qui sera la vôtre quand
vous aurez perdu l'héritage d'un pays aussi noble que
la Bretagne." Il leur répondit: "Comment serait-ce pos
sible? Le roi n'a pas d'autres héritiers que moi." "Au
nom du Ciel, dit Josselin que je vois là, vous devez
savoir qu'il a fait d'Hervé de Léon son héritier. Je crois
qu'il a envoûté le roi et les barons du pays également
car les actes sont déjà signés et leurs sceaux y pendent,
aux côtés de celui du roi." Le jeune homme l'interrom
pit : "Ah ! Si c'est vrai, quelle ingratitude !" Josselin et
ses alliés lui jurèrent que c'était la pure vérité. Il en
fut profondément affecté. Josselin vit bien qu'il était
tourmenté, il lui dit alors : "Si vous êtes assez résolu
pour décider de vous venger du tort qu'on vous fait,
nous vous aiderons tous." Le jeune homme les assura
qu'il en avait bien le courage et la volonté. Alors Josse
lin reprit : "Allez donc vous armer et composez-vous
telle apparence que personne ne puisse vous reconnaître.
Quant à nous, nous vous attendrons à l'extérieur de la
ville pour vous accompagner dans un endroit où vous
pourrez facilement vous venger." Il suivit ce plan et alla
les retrouver. Très noble et puissant roi, je ne veux pas
dissimuler plus longtemps qui je suis puisque je me
trouve dans une cour, respectueuse de la justice et du
droit, et que je vois mon ennemi devant moi. Monsei
gneur, je suis le fils d'Hervé de Léon. » Tous furent
frappés d'étonnement par cette déclaration mais tous se
turent. Et Raymondin reprit la parole :
« Majesté, après avoir pris congé du roi, mon père avait
rejoint son domaine. Chaque matin, il avait l'habitude
d'aller, solitaire, dans la forêt qui touche à la forteresse,
244 Mélusine
disant ses heures tous seulz, et ce faulx traitre que
je voy la et ses complices admenerent le nepveu du roy
et se mirent en embusche. Et mon pere, qui garde
ne s'en donnoit, y vint a celle heure, et quant Jossellins
le perceut, si dist au damoisel : "Or est il temps de vous
vengier, il est tous desarméz, sans coustel et sans espee,
il ne vous puet eschapper, et aussi, se nous veons qu'il
vous soit besoing, nous vous aiderons tuit." Et cil se
party d'eulx, esprins de maltalent, et s'en vint l'espee
toute nue tenant d'une main par la poignie et de l'autre
main par l'alemelle en lui escriant : "A mort, a mort,
faulx traitre." Et cuida ferir mon pere d'estoc parmy le
corps, mais il tressailly, et cil qui venoit de grant vou
lenté, [29va] eschaufféz et plain de yre, failly a son
poindre. Et mon pere sault et lui oste l'espee de la main,
et cil retourne et tire bon coute! et en fery mon pere
panny la cuisse, mais il lui cuida bien bouter parmy le
corps, et mon pere le fery du pommeau de l'espee en la
temple grant coup. A ce qu'il estoit fors et aspres cheva
liers et la coiffe d'acier estoit feble et mal seure et le
pomme! de l'espee estoit pesant, l'aventure fu telle qu'il
le tua tout mort estendu a la terre.
« Quant mon pere le vit gesir jus et qu'il ne se remuoit,
si lui descouvry le visaige et le congnut. Lors mena
moult grant doulour et n'osa arrester, pour doubte du
roy, ou païs. Il vint par tout ou il avoit finance et s'en
ala en tel lieu ou il conquesta pays asséz. Et lors Josse
lins, !y faulx traitres, dist a ses compaignons : "Or
sommes nous venus a chief de nostre entencion. Le nep
veu du roy est mort et Hervy, s'il est tenu, ne puet
eschapper sans mort. Or ferons nous du roy a nostre
guise. Ne nous mouvons tant que Hervy soit esloingniéz
et puis fe-[29vb]-rons une biere de perches et le couvre
rons de rainsiaux et porterons le corps devers le roy en
lui disant comment Hervy de Leon a murdry son nepveu
en trahison." Noble roys, ainsi le fist cil traitre que je
voy la, et, se il dit que ainsi ne soit, je presente mon
gaige de lui faire gehir par sa faulse gorge. Et pour ce
La vérité éclate 245
pour y dire ses heures. Et, avec ses complices, ce mépri
sable traître que j'ai sous les yeux y mena le neveu du
roi et se mit en embuscade. Mon père, qui ne se mlfiait
de rien, arriva au même moment. Josselin l'aperçut et
dit au jeune homme: "L'heure de la vengeance a sonné!
Il est totalement désarmé, il n'a ni couteau ni épée, il
ne peut vous échapper, d'autant que si nous voyons que
vous en avez besoin, nous serons tous là pour vous prê
ter secours." Enflammé de colère, le jeune homme les
laissa là et se dirigea vers mon père, l'épée nue qu'il
tenait d'une main, par la poignée et de l'autre par la
lame, hurlant : "A mort, à mort, infâme traître!" Il
pense frapper mon père d'estoc*. Mais il fait un bond
de côté et le jeune homme qui s'est élancé, déterminé,
ardent et ivre de rage, manque son coup. Mon père bon
dit et lui arrache l'épée de la main. Mais son adversaire
se retourne et tire un grand couteau. Il atteint mon père
à la cuisse, mais il a bien tenté de le transpercer. Du
pommeau de l'épée, mon père lui porte un coup violent,
en plein sur la tempe. C'était un chevalier puissant et
fougueux, la coiffe d'acier du jeune homme était fragile
et mal fixée, le pommeau de l'épée pesant, bref, le des
tin voulut que mon père l'étendît raide mort.
« Quand il vit sa victime immobile, allongée sur le sol,
mon père lui découvrit le visage et le reconnut. Sa dou
leur fut immense et, craignant les réactions du roi, il
n'osa rester en Bretagne. Il réunit les biens qu'il avait
dans divers endroits, puis il partit dans un pays où il
acquit de nombreux domaines. Josselin, l'infâme traître,
dit alors à ses compagnons : "Nous avons mené à bien
notre plan. Le neveu du roi est mort et Hervé, si jamais
il est arrêté, n'échappera pas non plus à la mort. Mainte
nant, le roi est notre marionnette. Ne bougeons pas tant
qu'Hervé ne s'est pas éloigné. Nous ferons alors une
civière avec quelques perches, nous la couvrirons de
branches et porterons le corps devant le roi en lui rap
portant comment Hervé de Léon a assassiné lâchement
son neveu." Noble roi, c'est bien ce que fit le traître que
je vois là. S'il prétend que les choses ne se sont pas
déroulées ainsi, je vous présente mon gage et lui ferai
cracher la vérité par sa bouche mensongère. Par ailleurs,
246 Mélusine
que je vueil que chascun congnoisse que je ne fay pas
cecy pour avarice, mais pour garder mon droit heritaige
et esclarcir la vilaine et felonnesse trahison que le faulx
traitre et ses complices firent a mon pere pour lui
enchasser, preingne son filz, Olivier, et un de ses
plus prouchains, je les combatray au regart du noble et
juste jugement de vostre court, voire l'un aprés l'au
tre. » Et en ce disant, gecte jus le gaige, mais il n'y ot
homme qui mot respondisist et quant Alain et ses enfans
l' ouyrent si le coururent acoler et baisier et ploroyent
de joye et de pitié.
Et quant le roy des Bretons apperçoit que nulz ne res
pond mot a [30ra] celle querelle si a dit tout hault :
« Jossellin, Jossellin, estes vous sours '? Je voy bien que
le proverbe que on dit est vray, que "vieux pechié fait
la vergoingne nouvelle". Cil chevalier estrange vous
porte une moult estrange medicine ! Adviséz vous de
respondre, car il vous est bien besoing. » Et Jossellin lui
respondy : « Sire roy, je ne suis pas desoremais cellui
qui doie respondre a telz choses et aussi je croy que
cilz chevaliers ne se fait que gaber. » Lors respondy
Remondin : « Faulx traitre, le gaber tournera sur vous.
Je vous requier, nobles roys, que vous me tenéz en droit
en vostre court et faictes bonne justice. » « Or ne vous
en doubtéz, sire chevaliers, fait le roy, car si feray je.
Jossellin, dist le roy, il fault que vous respondéz a ceste
querelle. » Lors quant Olivier, ses filz, ouy ce que le
roy disoit, si respondy haultement : « Sire, il a grant
paour qui tremble. Cilz chevaliers, je croy, cuide
"prendre les grues en voulant". Par foy, il fauldra bien
a ce qu'il pense : "On ne prent pas telz chaz sans
moufles." Sire (30rb] roy, je vous dy qu'il a menty de
quanqu'il vous a dit, car mon pere est preudoms et
loyaulx, et pren la bataille ainsi comme il l'a ordonnee,
et veéz la mon gaige. Je seray bien mal fortunéz s'il me
Gage du fils de Josselin 247
je veux que chacun sache que je ne fais pas tout ceci
par convoitise, mais pour conserver l'héritage qui me
revient de droit et pour mettre en lumière l'infamie et
la perfidie de ce traître abject et de ses complices envers
mon père quand ils voulurent le chasser du pays. Qu'il
choisisse, pour défendre sa cause, son fils Olivier et l'un
de ses plus intimes chevaliers, je m'engage à les
combattre, l'un après l'autre, selon le jugement, solen
nel et juste, de votre cour. » En prononçant ces mots, il
jeta son gage. Personne ne dit mot, mais Alain et ses
enfants coururent le prendre dans leurs bras et l'embras
ser, les joues couvertes de larmes de joie et d'attendris
sement.
Le roi des Bretons se rend compte que nul ne répond à
l'accusation de Raymondin. Il s'exclame alors d'une
voix puissante :
- Josselin, Josselin, êtes-vous sourd ? Je le vois bien,
le proverbe « vieux péché, honte nouvelle» est bien
vrai. Ce chevalier étranger vous inflige un traitement
bien étrange l Tentez de trouver une réponse, car vous
en avez sérieusement besoin.
- Sire, riposta Josselin, je ne suis plus, désormais, en
mesure de répondre à de tels propos. Par ailleurs, je
crois que ce chevalier ne fait que railler.
Raymondin lui répliqua
- Infâme traître, la raillerie va se retourner sur vous l
Je vous redemande, noble roi, de proclamer mon bon
droit et de rendre la justice dans votre cour.
- Seigneur chevalier, n'en doutez pas, c'est bien ce
que je vais faire. Josselin, il vous faut répondre à cette
accusation.
Quand il entendit ce que disait le roi, Olivier, le fils de
Josselin, s'écria haut et fort
- Monseigneur, si on tremble, c'est qu'on a peur! Ce
chevalier, me semble-t-il, rêve, comme on dit,« d'attra
per les grues au vol». Mais, sur mon honneur, il man
quera bien son but ; comme le dit le proverbe : « Un tel
chat ne se prend pas sans mitaines.» Sire, je vous assure
que tout ce qu'il vous a dit n'est que mensonges. Mon
père est sage et loyal. J'accepte de me battre conformé
ment à ce que le chevalier a proposé. Voici mon gage.
248 Mélusine
puet desconfire et un de mon lignaige que je congnoiz,
avec moy. »
Quant le roy entendy ceste parole, si fu moult courrou
cié et respondy haultement : « Par Dieu, Olivier, ce
n'avendra tant comme je vive en ma court que ung seul
chevalier combate deux autres pour une mesme que
relle, et est grant honte a vous d'avoir pensé si grant
lascheté en vostre cuer, et sachiéz que vous ne monstréz
pas que vostre pere ait bonne querelle. Et des cy, je vous
donne joumee a la requeste du chevalier de la bataille au
jour qu'il lui plaira assigner. » « Par ma foy, sire, dist
Remondin, et il me plaist tout maintenant. J'ay mon
hamaz tout prest. Et Dieux vous rende la merite de
vostre bon et loyal jugement. » Lors oyssiéz grant mur
mure de tous les Bretons, car tous disoient : « Veéz
la le plus vaillant chevalier [30va] que nous veissions
oncques en requerant son droit. » Mais qui qui eust dou
lour, Alain de Quemeninguigamp ot joye et Alain et
Hervy, ses deux enfans, et di soient a Remondin :
« Beaulx cousins, ne vous esbahisséz point et prenéz
hardiement la bataille contre cinq des traittours, pour
vous et pour nous deux, car nous en vendrons, au plaisir
de Dieu, bien a chief. » « Beaulx seigneurs, dist Remon
din, prengne qui vouldra bataille pour soy, car je auray
ceste a ma part et n'en doubte point que je n'en viengne
a bon chief, avec l'aide de Dieu et le bon droit que je y
ay et la bonne justice que le roy me fait en sa court. Et
je pry a Dieu qu'il lui vueille merir en son paradis. »
Entrementiers que la murmure estoit, ly roy des Bre
tons, qui fu saiges et soubtilz, pour doubte que les par
ties estoient de grant lignaige et que par ce aucun
inconvenient n'en peust encourir, envoya soubdaine
ment fermer les portes, que nulz n'en peust yssir, et
garder par gens bien arméz. Et puis traist son conseil
[30vb] a part et leur remonstra la querelle et ils lui en
conseillerent ce qui s'en appertenoit a faire. Lors
retourna le roy en la sale et fist on commandement, sur
Sa lâcheté 249
Je serai bien malheureux s'il peut me vaincre, moi
d'abord et, ensuite, un membre de mon lignage que je
connais bien.
À ces mots, le roi, très en colère, lança d'une voix forte :
- Par Dieu ! Olivier, tant que je serai vivant,' je ne
tolèrerai jamais qu'à ma cour un seul chevalier affronte
deux adversaires pour une accusation unique. Honte à
vous d'avoir sérieusement envisagé une telle lâcheté !
Ce n'est certainement pas ainsi que vous prouvez le bon
droit de votre père, sachez-le. Dès lors, à la demande
du chevalier, je vous assigne à vous présenter au combat
le jour qu'il lui plaira.
- Sire, tout de suite ! fit Raymondin. C'est ce qui me
plairait ! Mon équipement est prêt. Dieu vous récom
pense pour votre verdict équitable et loyal.
Alors vous auriez pu entendre les nombreux commen
taires des Bretons ! Tous disaient :
- Voici le plus valeureux chevalier que nous ayons
jamais vu réclamer son droit !
S'il y eut des affligés, Alain de Guéméné-Guingamp se
réjouit ainsi que ses deux fils, Alain et Hervé, qui
disaient à Raymondin :
- Cher cousin, ne vous troublez pas et acceptez réso
lument le combat contre cinq de ces traîtres. Nous nous
les partagerons, vous et nous. Nous en viendrons facile
ment à bout, plaise à Dieu !
- Chers seigneurs, leur dit Raymondin, que chacun
accepte le combat pour lui-même. Quant à moi, je me
réserve celui-ci, sans aucune crainte d'échouer, grâce à
l'aide de Dieu, celle de mon bon droit et de l'intègre
justice que le roi me rend en sa cour. Je prie Dieu qu'en
récompense, il l'accueille dans son paradis.
Pendant que se prolongeaient les commentaires, le roi
des Bretons, qui était sage et averti, envoya hâtivement
quelqu'un fermer les portes pour que personne ne puisse
s'échapper, et il les fit garder par des hommes bien
armés. En effet, compte tenu de la qualité des lignages
en présence, il craignait de rencontrer quelques difficul
tés. Ensuite, il prit les membres de son conseil à part et
leur rappela l'accusation. Ils le conseillèrent sur ce qu'il
convenait de faire et le roi retourna dans la grand-salle
250 Mélusine
la hart, de par le roy, que nulz ne deist mot, et lors dist
le roy : « Or entendéz, biaulx seigneurs, aviséz vous.
Ceste querelle cy n'est mie petite, car c'est pour la vie
et pour le deshonneur a tous jours mais d'une des par
ties, et sachiéz que je ne doy ne ne vueil reffuser a faire
droit en ma court. Olivier, dist le roy, vouléz vous
vostre pere deffendre de ceste trahison ? » « Sire, dist
Olivier, oïl, certainement. » « Dont, respondy le roy, les
lices sont toutes faictes. Je vous ordonne a demain la
bataille et sachiéz que, se vous estes desconfiz, vous et
vostre pere n'eschapperéz ja que vous ne soiéz tous
deux penduz. Et vostre adverse partie n'en auroit ja
moins s'ainsi lui en avenoit. Delivréz vous et bailliéz
hostages, tout premiers vostre pere demourra. » Et lors
le fait mener par quatre chevaliers en une forte tour.
Lors dist a Remondin : « Sire chevaliers, bailliéz osta
ges. » Lors se met avant son oncle Alain et ses deux
filz, [31ra] et bien jusqu'a quarante chevaliers qui tous
dirent d'une voix : « Sire, nous le plegons. » « Par foy,
dist ly roys, il souffist, ne vous n'en tendréz ja prison,
car je sçay bien que le chevalier ne eust pas ce fait
empris s'il ne le voulsist acomplir. » Ainsi se departirent
les parties de devant le roy. Remondin s'en va avec ses
gens, son oncle et ses cousins, a ses paveillons et le soir
vint veillier a la maistre eglise et y fu grant espace de
temps en devocion. Et Olivier vint en son hostel
avecques grant foison de ceulx de son lignaige et fait
mettre a point son hamoiz et son cheval. Et le lande
main, par matin, ouirent messe puis s'en vont armer. Et
le roy et les haulx barons furent sur haulx eschaffaulx
montéz environ les lices, et furent les gardes du champ
establies bien et deuement et les chayeres assises. Et le
soleil party a droit, et environ heure de prime vint
Remondin a noble compaignie, arméz moult richement,
l'escu au col, lance sur foutre, la cote d'armes vestue,
Le combat se prépare 251
où, en son nom, on ordonna, sous peine d'être pendu,
que plus un mot ne soit prononcé. Il dit alors :
- Chers seigneurs, écoutez et considérez bien l'af::aire.
Elle n'est pas mince. Car elle engage l'existence et le
déshonneur éternel de l'une des deux parties en pré
sence. Soyez-en sûrs, je n'ai ni le devoir ni le désir de
refuser de rendre la justice dans ma cour. Olivier, vou
lez-vous défendre votre père accusé de trahison ?
- Oui, certainement, monseigneur, répondit Olivier.
- Dans ce cas, reprit le roi, les lices* sont prêtes. Je
fixe à demain le jour du combat. Sachez-le, si vous êtes
vaincu, vous serez pendu. Vous n'y échapperez pas, ni
vous ni votre père. Si c'est lui qui est défait, votre
adversaire ne connaîtra pas un sort moindre. Acquittez
vous de votre dû : remettez vos otages, votre père en
premier lieu.
Le roi fit conduire Josselin dans une tour puissante par
quatre chevaliers. Puis il s'adressa à Raymondin
- Seigneur chevalier, remettez vos otages.
Avancèrent alors son oncle, Alain, et ses deux fils
accompagnés d'au moins quarante chevaliers, procla
mant d'une seule voix :
- Sire, nous sommes ses garants !
- Bien, déclara le roi, vous ne serez pas emprisonnés
car je suis persuadé que le chevalier n'aurait pas entre
pris cette affaire s'il n'avait pas eu la volonté de la
mener jusqu'au bout.
Sur ces mots, les adversaires se retirèrent. Avec ses
gens, son oncle et ses cousins, Raymondin s'en vint à
ses pavillons. Il passa toute la soirée à veiller dans
l'église paroissiale où il resta longtemps en dévotion.
Quant à Olivier, il se rendit à son hôtel, entouré de nom
breux hommes de son ligi;iage et fit apprêter tout son
équipement et son cheval. A la première heure, le lende
main, ils assistèrent à la messe avant de s'armer. Le roi
et les plus grands seigneurs se placèrent sur des tribunes
élevées, dressées autour des lices*. Les gardes du
champ furent désignés comme il se doit et les chaises
installées. On prit garde de répartir équitablement la
lumière du soleil. Raymondin arriva vers prime*. Il était
noblement escorté et somptueusement armé, l'écu
252 Mélusine
burlee d'argent et d'asur, et entra dedens les [3lrb]
lisces montéz sur un grant destrier lyart, bien armé
jusques en l'ongle du pié, si comme pour gaige de
bataille. Et fist la reverence au roy et a tous les barons.
« Par foy, dist chascuns, il a grant temps que nous ne
veismes nul plus bel homme en armes ne de meilleure
contenance. Cil n'a pas euvre laissiee qui a tel homme
a besoingnier. » Et atant descendy Remondin aussi
appertement que s'il feust tous desarméz et s'assist en
sa chayere. Grant temps aprés vint Oliviers, arméz
moult noblement, montéz sur un moult riche destrier et
bien sembloit homme de grant affaire et si estoit il, et
venoit Jossellin, son pere, devant lui sur un palefroy
griz. Et firent la reverence au roy. Et moult semblait
Jossellins esbahiz, de quoy pluseurs tenoient qu'il avoit
mauvaise cause. Lors descendy Oliviers moult viste
ment. Que vous feroye je long compte? Les sains furent
apportéz et jura Remondin que Jossellin avait faicte la
trahison et·s'agenoilla et baisa les sains et puis se rassist
en sa chayere. Et [31 va] Jossellins jura aprés, mais a
l'abaissier pour baisier les sains il chancella tellement
qu'il n'y pot oncques touchier et Oliviers jura aprés,
moult laschement, et se rassist en sa chaiere. Et lors cria
un heraut, de par le roy, que nulz ne feust si hardiz qu'il
parlast ne ne feist signe nula que nul des champions
peust entendre ne appercevoir, sur peine de la hart. Et
lors vuida chascun la place, fors cilz qui furent commis
a garder le champ et Jossellins. Et lors monta Remondin
a cheval moult legierement et prist la lance, et d'autre
part monta Oliviers moult vistement et prist la lance
au fer trenchant. Et lors cria un herault par trois foiz :
« Laissiéz les aler, faictes vostre devoir, faictes vostre
devoir.»
(Dessin : le combat, sous une tribune de spectateurs.)
Funestes présages pour Josselin 253
pendu au cou, la lance sur feutre*, bien droite, portant
sa cotte* d'armes burelée* d'argent et d'azur. Sur un
puissant destrier* grisé, il pénétra dans les lL:es*,
magnifiquement armé de la tête aux pieds, prêt à enga
ger le combat. Il s'inclina respectueusement devant le
roi et l'ensemble des barons. Et chacun de dire: « Vrai
ment, voilà bien longtemps que nous n'avons pas vu un
homme en armes d'une telle beauté et d'une telle allure.
Qui doit s'occuper d'un tel homme n'en a pas fini! »
Raymondin descendit alors de sa monture, avec la légè
reté de celui qui ne porte aucune arme, et prit place
sur sa chaise. Olivier arriva longtemps après. Il était
superbement armé et montait un remarquable destrier*.
Il avait bien l'apparence de l'homme de grande noblesse
qu'il était. Josselin, son père, le précédait, sur un pale
froi* à la robe grise. Ils s'inclinèrent alors respectueuse
ment devant le roi. Josselin paraissait extrêmement
troublé si bien que nombre de spectateurs étaient d'avis
que sa cause était mauvaise. Olivier mit pied à terre
promptement. Pourquoi allonger mon récit ? On apporta
les reliques. Raymondin jura que Josselin était cou
pable de la trahison dont il l'accusait. Il s'agenouilla,
embrassa les reliques et se rassit. Ce fut au tour de Jos
selin de jurer. Mais quand il se pencha pour embrasser
les reliques, il vacilla tellement qu'il fut incapable de
les toucher. Sans aucune conviction, Olivier jura à la
suite de son père avant de se rasseoir sur sa chaise.
Au nom du roi, un héraut cria alors que, sous peine de
pendaison, personne n'ait l'audace de parler ni de faire
un signe quelconque que l'un des champions puisse voir
ou entendre. Tous quittèrent alors le champ clos, sauf
les hommes commis à sa garde et Josselin. Rayrnondin
se mit en selle avec une remarquable légèreté et saisit
sa lance. Olivier monta de son côté précipitamment et
prit à son tour sa lance au fer affilé. Puis un héraut cria
à trois reprises : « Laissez-les aller! Faites votre devoir,
faites votre devoir! »
254 Mélusine
[31vb] Comment Remondin desconfit en champ Olivier,
le filz Josse/lin.
Or dit la vraye histoire que, quant ly criz fu faiz, que
Remondin mist le bout de la lance a terre et la coucha
sur le col du destrier et fist le signe de la vraye croix
par trois foiz. Et en ce faisant, son ennemy l'apperceut
et fiert le cheval des esperons qu'il avoit si a main qu'a
souhaidier, et baisse la lance et va ferir Remondin enmy
le pitz ains qu'il s'en donnast garde, moult rudement,
car il y mist toute sa force, mais Remondin n'en ploya
oncques l'eschine et la lance Olivier lui froya jusques
que il fu poins. Et de la force du coup la lance Remon
din chey a terre. « Haa ! Traitre, dist Remondin, tu
ensuiz bien la fausse progeniee dont tu es yssus, mais ce
ne te puet riens valoir.» Lors prent l'estrié qui pendoit a
l'arçon de la selle, liquelz avoit trois poinctes bien ace
rees, chascune de sept poux de long, et au retourner que
Olivier cuida faire, il le fery sur le bacinet qui fu durs
et bien trempéz, et [32ra] l'une des poinctes coula aval
et entra entre la coupe du bacinet et la vesiere. Et le
coup, qui descendi de grant ravine avec la force du bras
de quoy il fu feruz, ly uns des cloux de la maisselle
rompy. Et Remondin tire a lui fort et la visiere lui
demeure pendant d'un léz, si que il ot le visaige tout
descouvert. De ce s'esbahy Oliviers durement, mais non
pourtant trait l'espee et fait bien contenance de chevalier
qui petit ressoingne son ennemy. En ce party se comba
tirent grant espace de temps et s'entredonnerent moult
de grans et horribles coups. Et en la fin Remondin des
cendy a pié et print sa lance qui gesoit par terre et en
vint le grant pas vers son ennemy, lequel se destoumoit
de lui et le faisoit aler aprés lui parmy le champ, car il
avoit si bien cheval a main qu'a fin souhait. Et en ce
Le choc 255
Comment Raymondin a vaincu Olivier, le fils de Josse
lin, en champ clos.
L'histoire véridique l'affirme, après cette proclamation,
Raymondin ficha le bout de la lance dans la terre avant
de la coucher sur l'encolure de son destrier*. Il fit alors
le signe de la vraie croix à trois reprises. Remarquant
qu'il faisait ces gestes, son ennemi éperonna son cheval
qu'il avait parfaitement en main. Lance baissée, il se
jeta sur Raymondin. Avant qu'il ait pu se mettre en
garde, il l'atteignit en plein corps, très violemment car
il y avait mis toute sa force. Mais Raymondin ne plia
pas l'échine et la lance d'Olivier se brisa juste au
moment de l'atteindre. De la force du coup, celle de
Raymondin tomba à terre. « Ah! Traître, dit Raymon
din, tu es bien digne de l'ignoble race d'où tu sors!
Mais tu n'en tireras rien de bon. » Il saisit alors l'étrier 1
qui pendait à l'arçon de sa selle et qui avait trois pointes
très acérées, de sept pouces chacune. Quand Olivier
tenta de revenir vers lui, Raymondin le frappa sur son
bassinet*, solide et bien durci. L'une des pointes glissa
le long du bassinet* et s'enfonça dans la charnière, entre
la calotte 2 et la visière. Sous l'impétueuse force du bras
qui l'avait asséné, le coup brisa un clou du mézail*.
Raymondin tira si fort que la visière tomba, pendant sur
le côté : le visage d'Olivier était complètement décou
vert! Tout décontenancé, il tira cependant son épée et
se conduisit en chevalier qui redoute peu son ennemi.
Ils se battirent longtemps, s'infligeant des coups formi
dables et affreux. Finalement, Raymondin mit pied à
terre, reprit sa lance sur le sol et s'élança à toute allure
sur son adversaire qui lui tournait le dos et l'obligeait
à le suivre à travers le champ, car il avait son cheval
parfaitement en main. Il cherchait ainsi à fatiguer
1. « De 1399 à 1560, il est question dans nos documents de faux étriers
servant pour les pages du roi. Ce sont des pièces volantes fixées au pommeau
de la selle par un chapelet de cuir», V. Gay, Glossaire archéologique du
Moyen Âge et de la Renaissance. Paris, Picard, t. II, 1928, p. 680b. 2. En
core au xm' siècle, le bassinet est de forme arrondie. La couppe du bassinet
était donc cette partie de la coiffe qui enveloppait exactement la partie supé
rieure du crâne, comme une calotte.
256 Mélusine
party cuidoit bien lasser Remondin tant que la journee
se passast, mais Remondin s'avise et vint a son cheval
et prist l'estrier a une main et en l'autre main la lance
et s'en vint pas [32rb] pour pas vers son ennemy. Et
Oliviers, quant il le vit venir, ne sçot comment il se
peust bonnement garder, car il ne sçot percevoir la
maniere comment mieulx Remondin le voulait assaillir,
et lors point le cheval tout a un fais et cuide venir hurter
Remondin enmy le pitz, mais Remondin lui gette l'es
trier par grant aïr et attaint le cheval ou front de si grant
force que le chanfrain d'acier fu effondré, et convint le
cheval par la force du coup aler par terre, des jarréz
derriere. Et Olivier lui laisse le frain et le point de l'es
peron et, au redrecier que ly chevaulx fist, Remondin le
va ferir de la lance ou cousté tellement que il le porta a
terre de l'autre léz du destrier, et demoura a Olivier bien
derny pié du fer de la lance dedens le corps. Et avant
que il se peust relever, Remondin le vint si chargier de
coups qu'il ne se pouoit mouvoir et lui esracha le baci
net de la teste par force et lui met le genoil sur le nom
bril et la main senestre au col et la le tient en telle
destrece qu'il ne se puet mouvoir.
En ce party que vous [32va] ouéz tint Remond Olivier
grant espace de temps, et quant il vit qu'il en fu du tout
au dessus, si tire le court coute! qui lui pendait a dextre
léz et lui dist : « Faulx traitre, rens toy ou tu vaulz prez
que mort.» « Par foy, dist Oliviers, j'aime mieulx que
tu m'occies, car a moy rendre ne puis je gueres conques
ter. Puisqu 'ainsi est, j'aime mieulx a mourir par la main
d'un si vaillant chevalier que vous estes que d'autre
main. » Lors print a Remondin grant pitié de lui, et lui
demanda, sur le peril de l'ame de lui, s'il savait riens
de la trahison que Jossellin, son pere, avoit faicte. Et cil
dist que non et que il n'estoit pas encores pour le temps
et que, comment qu'il eust pieu a Dieu que Fortune
lui feust pour le present contraire, si tenait il son pere
preudomme et loyal et non coulpable de ce fait. Et quant
Remondin qui bien savait le contraire l'ouy, si fu moult
doulens, et lui debaty tant les temples du poing atout le
gantelet qu'il fu si estourdiz qu'il ne veoit, ne ouoit, ne
Défaite d'Olivier 257
Raymondin et à terminer le combat. Mais Raymondin
s'en rendit bien compte. Il retourna vers sa monture,
prit l'étrier d'une main et sa lance de l'autre et se dhgea
au petit trot vers son ennemi. Olivier le vit venir mais
ne sut pas bien quelle parade pourrait le protéger, car il
n'arrivait pas à prévoir de quelle manière Raymondin
allait l'attaquer. Alors il éperonna brusquement son che
val, espérant atteindre Raymondin en pleine poitrine.
Mais l'étrier que Raymondin lança violemment vers
Olivier atteignit le front de sa monture avec une telle
force qu'il brisa le chanfrein* et força le cheval à plier
les jarrets et à tomber à terre. Olivier lâcha alors la bride
de sa monture et l'éperonna vigoureusement. Mais au
moment où, d'une détente, le cheval se redressait, Ray
mondin asséna un tel coup de sa lance sur le flanc d'Oli
vier qu'il le jeta à terre, de l'autre côté du destrier*. Un
bon demi-pied* du fer de la lance lui resta enfoncé dans
le corps. Avant qu'Olivier ait pu se relever, Raymondin
l'accabla de coups, l'empêchant de faire le moindre
mouvement, puis il lui arracha le bassinet* de toutes ses
forces et lui mit un genou sur le nombril, la main gauche
sur le cou et le tint là, si étroitement serré, qu'il fut
incapable de bouger.
Raymondin maintint longtemps Olivier dans la position
que vous venez d'entendre. Quand il vit qu'il avait vrai
ment le dessus, il tira le petit couteau qu'il portait au
côté droit et lui déclara :
- Infâme traître, rends-toi ou tu es mort !
- Sur mon honneur, je préfère que tu me tues, car je
ne gagnerai rien à me rendre. Puisqu'il en est ainsi,
j'aime mieux mourir de la main d'un aussi valeureux
chevalier que vous plutôt que d'une autre.
Alors, pris d'une profonde pitié à son égard, Raymondin
lui demanda; au péril de son âme, s'il savait quelque
chose de la trahison commise par son père, Josselin.
Olivier répondit que non et qu'il n'était pas encore
né à cette époque. Il ajouta que, bien qu'il eût plu à
Dieu que Fortune fût maintenant contraire à son père,
il le considérait comme un homme sage, loyal et
innocent de cette accusation. Raymondin savait bien
le contraire. Quand il l'entendit, il fut exaspéré. De
258 Mélusine
entendoit, ne ne sentoit chose que on lui feist. Et lors
se lieve Remondin et le prist par [32vb] les deux piéz
et le traine jusques aux lices et puis le boute hors, et
retourne et vint devant l'eschaffault du roy, la visiere
levee, en lui disant : « Sire, ay je fait mon devoir? Se
j'ay rien plus a faire, je sui prest de faire mon devoir,
au regart de vostre noble court. »«Par foy, sire cheva
liers, dist le roy, vous estes bien acquitéz. » Et lors
commanda le roy que Jossellins et son filz feussent tous
deux penduz. Et cilz a qui le roy le commanda saisirent
tantost Josselin, qui crioit au roy mercy moult piteuse
ment. Et le roy lui dist qu'il confessast la verité de la
querele et, par adventure, il pourroit bien avoir grace.
Lors dist Josselin : « Sire, le celer ne vault rien. Preugne
vous pitié de moy, car certainement il fut tout ainsi
comme cellui chevalier l'a proposé. Et sachiéz que Oli
viers, mes fils, n'estoit pas encore néz. »«Par foy, dist
le roy a Jossellin, cy a grant mauvaistié ! Et s'il n'eust
pieu a Dieu que vous n'en feussiéz pugny en ce monde,
il ne vous eust pas laissié tant vivre. Et, quant de ma
part, vous ne fauldréz pas a la punicion. » [33ra] Lors
dist en hault a ceulx qui estoient ordonnéz a ce faire
que tantost le pere et le filz feussent penduz. Lors se
traist avant Remondin et dist au roy : « Sire roy, je vous
mercie de vostre bonne justice et du droit que vous me
faictes en vostre court, mais je vous prie, par pitié et
par misericorde, qu'il vous plaise a moy donner la vie
de Olivier, car, veue la vaillance de lui et aussi consi
deré qu'il n'a coulpe en la trahison, ce seroit moult grant
dommage de sa mort, car encore pourroit il faire des
biens asséz. Et quant du pere, pour ce que je le voy vieil
et fresle, de ma part, sire roy, s'il vous plaist a faire lui
grace, je vous en requier par tant que je raye mon heri
taige ; et des prouffiz et des fruiz que il en a levéz, selon
Aveux de Josselin 259
son poing couvert du gantelet*, il lui porta quelques
coups sur les tempes et Olivier en fut tout étourdi : il
ne voyait, n'écoutait, n'entendait, ni ne ressentait quoi
que ce soit. Raymondin se releva et, le prenant par les
pieds, le traîna jusqu'aux lices* et l'envoya dehors. Puis
il se retourna et, visière relevée, se dirigea vers la tri
bune royale et s'adressa au souverain
- Monseigneur, me suis-je acquitté de mes obliga
tions? S'il me faut faire plus, je suis prêt à faire mon
devoir, selon les décisions de votre honorable cour.
- Ma foi, seigneur chevalier, répondit le roi, vous
vous êtes bien acquitté de ce que vous aviez à faire.
Le roi ordonna alors que Josselin et son fils fussent
pendus tous les deux. Ceux qui étaient chargés de
l'exécution saisissent aussitôt Josselin, qui implorait
pitoyablement la miséricorde du roi. Celui-ci lui
demanda d'avouer la vérité; dans ce cas peut-être, il
pourrait obtenir sa grâce.
Alors Josselin parla :
- Monseigneur, inutile de dissimuler. Ayez pitié de
moi! C'est la vérité, tout s'est passé comme l'a raconté
ce chevalier. Mais, vous le savez bien, Olivier, mon fils,
n'était pas encore né à cette époque.
- Vraiment! dit le roi à Josselin, quelle abominable
méchanceté! S'il n'avait pas plu à Dieu de vous voir
puni sur cette terre, il ne vous aurait pas laissé vivre si
longtemps. Pour ce qui me concerne, vous n'éviterez
pas le châtiment.
Et il éleva la voix pour commander à ceux qui procé
daient aux exécutions de pendre le père et le fils sur-le
champ, et Raymondin s'avança pour dire :
- Majesté, je vous remercie pour avoir prononcé une
juste sentence et établi mon bon droit dans votre cour.
Mais, par pitié et miséricorde, je vous prie de bien vou
loir m'accorder la vie d'Olivier. Il est valeureux, il n'est
en rien responsable de la trahison, ce serait donc grand
dommage qu'il meure. Il pourrait encore se comporter
en homme de bien. Quant à son père, je le vois vieux
et faible, et je vous prierai donc, pour ma part, de bien
vouloir, sire, lui accorder votre grâce dès que mon héri
tage me sera rendu. Que les profits et les fruits qu'il en
260 Mélusine
la mise d'argent que il y pourra avoir, soit distribué a
en faire uns prieuré et renter moines selon la quantité
que la mise pourra souffrir raisonnablement, pour chan
ter perpetuelment pour l'ame du nepveu du roy. » Lors
dist le roy a ses barons : « Seigneurs, veéz cy grant
franchise [33rb] de ce chevalier qui prie que je respite
ses ennemis de la mort, mais, par la foy que je doy
I'ame de mon pere, ne Jossellins ne ses filz ne feront
jamais trahison ne n'enchasseront gentil homme de mon
pays. » Et lors les fist tous deux pendre et rendy a
Remondin sa terre et lui donna la terre de Jossellin tout
entierement. Et Remondin l'en mercia et l'en fist hom
mage. La commença la feste grant et tint le roy grant
court et noble et estoit moult joyeux de ce qu'il avoit
recouvré un si noble homme en son pays, mais pour
neant s'en esjoïst, car asséz brief verra que Remondin
n'aura gueres de voulenté de demeurer en Bretaigne car
moult lui tarde de reveoir Melusigne.
En ceste partie dit l'ystoire que Remondin fu moult bien
festiéz du roy de Bretaigne qui tint moult grant et noble
court et honnourable pour l'amour de lui. Et firent les
barons de Bretaigne moult grant joye de la venue de
Remondin, especialment Alain, son oncle, et ses deux
[33va] enfans, et cilz de son lignaige. Et lors vint
Remondin au roy et lui dist : « Sire, je vous supply que
il vous plaise que vous accordéz que je donne la baron
nie de Leon, qui fu de Hervy mon pere, que Dieux face
mercy, a Hervy, mon cousin. Et la terre aura recouvré
le nom de son droit seigneur et vous le nom de vostre
homme, car il est de la droicte ligne. » « Par foy, dist le
roy 1, puisqu'il vous plaist il nous plaist bien. » Lors
appella le roy Hervy car il l'amoit moult et lui dist :
« Hervy, recevéz le don de la baronnie de Leon que voz
cousins vous veult donner et m'en faictes hommage!»
Et cil si fist et remercia moult le roy et Remondin. Et
lors appella Remondin Alain, son cousin, et lui dist :
1. dist Remondin, corr. d'ap. A 30v.
Récupération de l'héritage paternel 261
a tirés soient consacrés, en fonction de l'argent que l'on
aura, à bâtir un prieuré pourvu de moines dont le
nombre dépendra des sommes que l'on pourra rais�mna
blement dépenser. Ils chanteront perpétuellement pour
le salut de l'âme du neveu du roi.
- Seigneurs, dit alors le roi à ses barons, voyez la belle
générosité de ce chevalier! Il me prie d'épargner la
mort à ses ennemis! Mais, au nom de la fidélité que je
dois à l'âme de mon père, ni Josselin ni son fils ne
commettront jamais plus de trahison ni ne chasseront de
gentilshommes de mon pays.
Il les fit pendre tous les deux, puis il rendit sa terre à
Rayrnondin et lui donna en plus l'intégralité de celle de
Josselin. Raymondin l'en remercia et lui en fit l'hom
mage. Alors commencèrent de grandes festivités et le
roi tint sa cour, éblouissante et solennelle. Sa joie était
immense de voir revenir un homme de si haute condi
tion dans son pays. Mais c'est une joie bien illusoire!
Il le verra bientôt, Raymondin n'aura guère envie de
rester en Bretagne. Il lui tarde trop de revoir Mélusine.
Dans cet épisode de l'histoire, il est question de la
cour, magnifique, solennelle et prestigieuse, que le roi de
Bretagne avait réunie p�ur fêter dignement Raymondin
qu'il aimait beaucoup. A son arrivée, les barons bretons
l'accueillirent en manifestant vivement leur joie, surtout
son oncle, ses deux fils et les hommes de son lignage.
Rayrnondin s'avança alors vers le roi pour lui annoncer
- Sire, je vous en supplie : veuillez, s'il vous plaît,
m'autoriser à donner la baronnie de Léon, qui apparte
nait à mon père - Dieu l'ait en sa miséricorde - à Hervé,
mon cousin. La terre aura ainsi recouvré le nom de son
légitime seigneur et vous, le nom de votre vassal, car il
appartient au lignage légitime.
- Ma foi, dit le roi, ce qui vous plaît nous plaît aussi.
Il appela alors Hervé, qu'il aimait beaucoup, et lui dit
« Hervé, recevez la baronnie de Léon que votre cousin
veut vous donner et faites-m'en l'hommage.» Hervé le
fit et remercia vivement le roi et Rayrnondin. Celui-ci
262 Mélusine
« Beaulx cousins, je vous donne la terre que le roy m'a
donnee qui fu Jossellin de Pont le Leon, faictes en au
roy hommage ! » Et cilz l'en mercia a genoulx et en fist
hommage au roy, lequel le receupt liement, mais les
barons en prindrent moult fort a murmurer et dirent
« Par foy, cil chevalier n'est mie venu pour avarice en
ce pays. Il a mis sa vie en aven-[33vb]-ture pour
conquerre son heritaige, quant si tost s'en est dessaisiz,
il convient qu'il ait grant richesse ailleurs. » Lors vint
ly anciens chevaliers a Remondin et quant Remondin le
vit, si lui dist que il se delivrast de faire ce que sa dame
lui avoit commandé et il lui respondy : « Monseigneur,
pour ce suiz je venus. » Et lors presenta au roy, de par
sa dame, une moult riche couppe d'or ou il avoit moult
de riches pierres et a tous les barons moult de riches
joyaulx. Et s'esmerveilloit chascuns dont telle richesse
pouoit venir, et dirent tuit que il convenoit que Remon
din feust moult puissant et moult riches. Et lors renforça
moult la feste et avoit Alain de Quemeniguingamp et
ses deux filz si grant joye que nulz ne le pourroit penser.
Mais encontre leur joye ot dueil le lignaige de Jossellin
de Pont le Leon I lesquelx n'oublierent mie la mort de
leur cousin et de son filz, ainsi que vous orréz cy aprés.
Et se taist l'ystoire quant a present de la feste et
commence a parler de [34ra] Melusigne, comment elle
gouverna entretant comme Remondin fu en ce voyage.
L'ystoire dit que entretant que Remondin fu en Bre
taigne, Melusigne fist bastir la ville de Lusignen et fon
der les murs sur la vive roche. Et la fit estoffer de fortes
tours drues, machicolees et a terrace, et les murs machi
coléz et alees au couvert dedens la muraille pour def
fendre a couvert par les archieres autant bien par dehors
comme par dedens, et parfons trencheiz et bonnes
brayes. Et fist bastir entre le bourc et le chaste! une forte
1. Jossellin de Port, corr. d 'ap. A 3 l r.
Mélusine bâtisseuse 263
appela alors Alain, son cousin, pour lui dire : « Cher
cousin, je vous donne la terre qui était à Josselin de Pont
de Léon, et que le roi m'a donnée. Prêtez [Link] au
roi.» Alain le remercia à genoux et en fit hommage au
souverain, qui reçut son serment avec joie. Pendant ce
temps, les barons ne cessaient de murmurer : « Ce n'est
pas la cupidité qui a poussé ce chevalier à venir dans
notre pays. Il a risqué sa vie pour reconquérir son héri
tage et s'en est pourtant immédiatement dessaisi ! Il faut
qu'ailleurs il ait bien des richesses. » C'est alors que le
vénérable chevalier s'avança vers Raymondin. Dès qu'il
le vit, celui-ci lui demanda de s'acquitter de ce que sa
dame lui avait commandé. L'autre lui répondit : « Mon
seigneur, c'est la raison de ma venue.» Alors, au nom
de sa dame, le chevalier offrit au roi une coupe en or
d'une extraordinaire richesse, sertie de pierres pré
cieuses, et à tous les barons il donna des joyaux éblouis
sants. Emerveillés, tous s'interrogeaient sur l'origine
d'une telle fortune. La puissance et la richesse de Ray
mondin, disaient-ils, étaient sans aucun doute considé
rables. Les réjouissances prirent de l'ampleur. Alain de
Guéméné-Guingamp et ses deux fils éprouvaient une
joie sans bornes, inimaginable. Mais à cette joie répon
dait la douleur des hommes appartenant au lignage de
Josselin de Pont de Léon. Ils n'avaient pas oublié la
mort de leur cousin et de son fils ! Vous allez en
entendre parler plus loin. Ici, l'histoire cesse de parler
des festivités et commence à raconter comment Mélu
sine dirigea le pays pendant le périple de Raymondin.
Donc, pendant le temps que Raymondin passa en Bre
tagne, Mélusine fit bâtir la cité de Lusignan. Elle avait
fait fonder ses murs sur la roche vive et fait garnir la
cité de tours puissantes et serrées, avec mâchicoulis*
et balcons. Les murs étaient également surmontés de
mâchicoulis et, dans la muraille même, couraient des
galeries couvertes afin que les archers défendent, à l'in
térieur comme à l'extérieur. Elle fit aussi creuser des
fossés profonds et établir des braies* solides. Entre les
264 Mélusine
tour grosse, de tieules sarrasinoises a fort cyment, et
estoient bien ly mur de la tour de .xvi. a .xx. piéz d'es
péz, et la fist faire si haulte que les guettes qui estoient
dedens veoient de tous coustéz qui venoit devers le fort
en la ville, et y estably trompeurs qui trompoient quant
ilz veoient aucun approuchier. Et sachiéz que tous les
trencheiz d'entour le bourc furent esrachiéz la ou il en
fu besoing, comme encores y est [34rb] apparant, et fist
la dame nommer celle tour la Tour Trompe. Or retourne
l'ystoire a parler du roy et de Remondin et de la feste
que chascun faisoit de Remondin.
En ceste partie dit l'ystoire que moult fu grant la feste
a Nantes et moult honnoura le roy Remondin et y fist
on joustes et bohours esquelx Remondin se porta moult
vaillaument. Et furent a la feste toutes les plus nobles
dames du pays qui moult prisoient la contenance de
Remondin et bien disoient qu'il estoit bien dignes de
tenir un grant pays et moult s'esbahissoient de la grant
richesse qu'ilz veoient de Remondin de jour en jour.
Mais, qui qui face feste de Remondin, le chastellain de
Derval, qui fu nepveu Josselin de Pont le Leon, fist tout
le contraire, mais envoya soubdainement a tous ses pro
ismes et qui estoient parent de Josselin, en eulx mandant
comment la chose estoit alee de son oncle, et que ilz
feussent a un certain jour que il leur manda a un recept
qu'il avoit en la forest de Guerrande, et qu'il savoit bien
[34va] que quant Remondin partiroit qu'il en yroit par
asséz prez, car la plus grant partie du pays de Guerrande
estoit a lui. Quant cilz ouïrent les nouvelles, si furent
moult doulens et se mirent ensemble bien deux cens
hommes d'armes, armés de toutes pieces, et vindrent au
recept ou le chastellain les avoit mandéz. Et le chastel
lain se party de la court sans prendre congié du roy ne
de nul des barons, mais il laissa a la court .iii. de ses
escuiers pour savoir quel chemin Remondin tendroit et
que ilz lui feissent a savoir au recept dessus dit. Et ilz
lui respondirent que si feroient ilz. Lors se party ly chas-
Josselin vengé ? 265
maisons du bourg et le château, elle fit élever une tour
de tuiles sarrasines, puissante, épaisse et solidement
cimentée. Ses murs n'avaient pas moins de seize à vingt
pieds* d'épaisseur. Elle la fit s'élever à une telle hauteur
que les guetteurs pouvaient voir de tous les côtés qui se
dirigeait vers le fort à l'intérieur de la ville. Elle y ins
talla des sonneurs de trompe qui sonnaient dès qu'ils
voyaient quelqu'un approcher. Sachez également qu'on
creusa les fossés pour entourer le bourg là où le besoin
s'en fit sentir, on peut le voir encore aujourd'hui. La
dame nomma cette tour« la Tour Trompe». L'histoire
revient maintenant au roi et à Raymondin et aux réjouis
sances que l'on faisait en son honneur.
Cet épisode en témoigne, à Nantes, la fête fut grandiose.
Le roi témoigna à Raymondin l'immense estime dans
laquelle il le tenait. On organisa des joutes et des tour
nois, Raymondin s'y comporta très brillamment. Les
dames les plus nobles du pays assistaient à ces festi
vités. Elles appréciaient tout particulièrement la pres
tance de Raymondin, disant qu'il était bien digne de
régner sur un grand royaume. Tous étaient impres
sionnés par la richesse considérable qu'il affichait jour
après jour. Mais on pouvait bien lui faire fête, le châte
lain de Derval, neveu de Josselin de Pont de Léon, lui,
faisait tout le contraire. Il dépêcha hâtivement des
envoyés à ceux de ses intimes qui étaient également
parents de Josselin pour les informer du sort réservé à
son oncle et leur demander de se réunir, le jour qu'il
fixa, dans une demeure retirée qu'il avait dans la forêt
de Guérande. Il savait bien, leur disait-il, que lorsque
Raymondin quitterait le pays, il passerait très près de
là, car la plus grande partie du pays de Guérande lui
appartenait. Avisés de ces nouvelles, les parents de Jos
selin furent profondément affectés. Ils réunirent jusqu'à
deux cents hommes d'armes, armés de toutes pièces,
puis ils rejoignirent le domaine où le châtelain les avait
convoqués. Quant à lui, il quitta la Cour sans même
prendre congé du roi ni d'aucun baron. Il y laissa
toutefois trois de ses écuyers, à charge de venir l'in
former, dans le domaine en question, du chemin que
prendrait Raymondin. Ils acceptèrent de le faire. Le
266 Mélusine
tellains et chevaucha tant qu'il vint au recept ou il
trouva ceulx de son lignaige que il avoit mandéz. Et
leur compta toute l'aventure et comment Jossellins et
ses filz avoient esté pendus et qu'ilz avoient enpensé
d'en faire : ou de lui vengier de Remondin qui lui avoit
pourchacié cest ennuy et a eulx fait si grant blasme et
si grant hontage, ou de le laissier en ce party. Lors res
pondi, pour tout le lignaige, un moult [34vb] estous
chevalier qui fu filz du cousin germain de Jossellin
« Chastellains, nous voulons bien que vous sachiéz que
ainsi ne demourra pas, car nous sommes tous en vou
lenté de mettre mort cellui qui nous a fait si grant vitu
pere et si grant deshonneur. » « Par foy, dist ly
chastellains, or tien je bien a emploié l'onneur et le bien
que Jossellins, mes oncles, vous a fait ou temps passé.
Et je vous mettray temprement en lieu ou nous pourrons
bien acomplir nostre voulenté de cellui qui ce hontaige
nous a fait, car, de quelque cousté qu'il ysse du païs de
Bretaigne, il ne nous puet eschapper, car nous y avons
bonnes espies qui le nous vendront annoncier quant
temps sera. » Et ceulx respondirent tous d'une voix
« Beneiz soyéz vous! Et sachiéz, quelque priz qu'en
doie advenir, ceste emprise sera achevee et occirons le
faulx chevalier qui ce damage nous a fait et de ceste
honte! » Cy se taist l'ystoire a parler d'eulx et recom
mence a parler du roy et de Remondin, comment il se
departy du roy et de la baronnie et s'en vint [35ra] a
Leon en la forteresse qui fu de Hervy de Leon, son pere,
que il avoit donnee a Hervy, son cousin.
L 'ystoire dit que la feste dura a Nantes bien .xv. jours
ou plus. Et ne vous sauroye raconter toute l'onneur que
le roy breton et toute sa baronnie firent a Remondin. Et
m'en tairay pour cause de briefté. Remondin print
congié du roy et des barons et mercia moult le roy de
la bonne justice que il lui avoit faicte en sa court et se
party moult honnourablement d'eulx tous, et sachiéz
que le roy et pluseurs des barons furent doulens de sa
departie. Ainsi se party Remondins o lui Alain, son
Un lignage révolté 267
châtelain partit et galopa jusqu'à la maison retirée où il
trouva réunis les membres de son lignage qu'il avait fait
venir. Il leur fit le récit de toute l'affaire, leur racontant
comment Josselin et son fils avaient été pendus, et leur
dit qu'il fallait réfléchir à ce qu'il convenait de faire :
soit venger Josselin du traitement odieux que lui avait
infligé Raymondin et le punir pour les reproches mépri
sables et honteux qu'il leur avait adressés, soit laisser la
situation en l'état. Alors, un chevalier présomptueux,
fils du cousin germain de Josselin, prit la parole au nom
de l'ensemble du lignage
- Châtelain, nous tenons à vous faire savoir que l'af
faire n'en restera pas là, car nous sommes tous ferme
ment décidés à supprimer celui qui nous a adressé des
reproches si scandaleux et si déshonorants.
- Certes, dit le châtelain, je peux le voir : les avan
tages et les biens que mon oncle Josselin vous avait
donnés jadis ont bien servi. Je vous trouverai prompte
ment un endroit où il nous sera facile de faire ce que
nous voudrons de celui qui nous a infligé une telle
honte. Il peut sortir de Bretagne par le côté qu'il veut,
il ne nous échappera pas, car nous avons des espions
avisés qui viendront nous alerter en temps voulu.
- Soyez béni, répondirent-ils, d'une voix unanime.
Quel que soit le prix à payer, soyez-en sûr, nous mène
rons à bien cette opération et tuerons le perfide cheva
lier, source de ce préjudice et de cette honte.
L'histoire cesse de parler d'eux et retourne au roi et à
Raymondin pour rapporter comment il quitta le souve
rain et les barons. Il se rendit à la forteresse de Léon
qui avait été à Hervé de Léon, son père, et qu'il avait
donnée à son cousin, Hervé.
Les festivités de Nantes, d'après l'histoire, se prolongè
rent plus de quinze jours. Je ne saurais exprimer toute
l'estime que le roi des Bretons et ses barons témoignè
rent à Raymondin. Je me tairai pour faire bref. Raymon
din prit congé du roi et des barons non sans remercier
infiniment le souverain pour la juste sentence qu'il avait
prononcée en sa faveur à sa cour. Il les quitta en leur
témoignant tout son respect, Jaissant le roi et nombre de
ses barons dans l'affliction. A bride abattue, Raymondin
268 Mélusine
oncle, et ses deux enfans et ceulx de leur lignaige et
s'en vont fort chevauchant vers Leon, mais l'ancien
chevalier estoit venus devant et avoit fait tendre tentes
et paveillons et tout ordonner comme mestier estoit.
Remondin et ses oncles et ses enfans et les plus prou
chains de son lignaige logierent ou chastel et les autres
au bourc. Et fu la feste grant et [35rb] donna Remondin
a tous les barons qui la furent moult de riches dons.
Mais quant le peuple du païs sçot que cellui qui estoit
filz de leur droit seigneur estoit venus, si furent moult
joyeux et lui firent grans presens a l'usaige du pays,
comme de vin, de bestail, de poissons, de poulaille, de
foings et d'avoines et de moult d'autres choses. Et
estoient moult liéz, puisqu'il ne plaisoit a Remondin a
demourer ne a tenir la terre, quant ilz estoient receuz en
la droicte ligne de leur seignourie et hors de la lignie
Josselin. Remondin les remercia moult de leurs presens
et leur pria et commanda qu'ilz feussent bon et loyal
subgiéz a Hervy, a qui il avoit donné la terre, et ilz
dirent que si feroient ilz. Et se taist l'ystoire a parler
d'eulx et parole des espies qui estoient la mesmes dont
l'un se party et s'en ala vers le recept ou le chastellain
et le lignaige Jossellin estoit. Et les autres deux demou
rerent pour savoir quel chemin Remondin tendroit.
En ceste partie dit l'ystoire que Remondin [35va] se
party o ceulx de son lignaige de Leon et s'en vint a
Quemeniguigamp la ou la feste renforça moult grant. Et
la voult Remondin prendre congié de son lignaige, mais
ilz y mistrent le plus grant remede que ilz porent afin
que il demourast encores et le firent demourer oultre sa
voulenté bien .viii. jours, mais il faisoit le plus que il
pouoit bonnement leur plaisir. Et en ce party vagant vint
a Hervy, le filz Alain,. un homme trespassant qui venoit
de Guerrande et avoit passé par le recept ou ly chastel
lains estoit, et avoit entendu par aucuns des varléz
d'icellui chastellain qu'ilz actendoient gens a qui ilz ne
vouloient point de bien, mais il ne lui avoit pas descou
vert qui ilz aguettoient. Et cest affaire compta a Hervy.
Quant Hervy l'entendy, il print tantost un de ses
Un seigneur légitime 269
et son oncle, Alain, accompagné de ses deux enfants et
des membres de leur lignage, chevauchèrent vers Léon.
Mais le vénérable chevalier les précédait et avait déjà
fait dresser tentes et pavillons et installer le camp
comme il se doit. On logea Raymondin, son onèle, ses
fils et les hommes les plus proches du lignage au châ
teau ; les autres, dans le bourg. Au cours des réjouis
sances, qui furent brillantes, Raymondin fit présent de
splendides cadeaux à tous les barons. Mais, quand les
gens du pays apprirent que le fils de leur seigneur légi
time était dans les murs, leur joie fut sans bornes. Ils lui
offrirent des présents de prix, selon la coutume du pays
vin, bétail, poissons, volailles, foin et avoine et bien
d'autres choses! Dans la mesure où Raymondin ne sou
haitait pas rester ni disposer de sa terre, ils étaient tout
de même très contents de retrouver la lignée seigneu
riale légitime, échappant aux parents de Josselin. Ray
mondin les remercia sincèrement de leurs cadeaux, puis
il les pria et même leur commanda d'être les bons et
loyaux sujets d'Hervé, à qui il avait donné la terre. Ils
acquiescèrent tous. Cessant de parler d'eux, l'histoire
s'intéresse aux espions présents justement à Léon. L'un
d'eux partit pour se rendre vers le domaine où l'atten
daient le châtelain et les hommes du lignage de Josselin,
les deux autres restèrent là pour savoir quelle direction
Raymondin allait prendre.
Selon l'histoire, donc, Raymondin s'en alla, escorté des
membres de son lignage du Léon pour se rendre à Gué
méné-Guingamp où les réjouissances redoublèrent. Là,
Raymondin souhaita prendre congé de ses compagnons
mais ils usèrent de nombreux expédients pour l'obliger
à rester plus longtemps et, contre sa volonté, huit jours
au moins. Quant à lui, il faisait tout ce qu'il pouvait
pour leur être agréable. C'est dans ces circonstances
qu'un vagabond, qui passait par là, vint voir Hervé, le
fils d'Alain. Il arrivait de Guérande et, traversant l'en
droit où le châtelain s'était retiré, il avait entendu dire,
par certains de ses domestiques, qu'ils attendaient des
gens à qui ils ne souhaitaient guère de bien. Mais il ne
lui avait pas révélé l'identité de ceux qu'ils guettaient
ainsi. Le vagabond rapporta cette histoire à Hervé qui,
270 Mélusine
escuiers, l'envoya vers ledit lieu a savoir quelz gens
c'estoient. Et cil qui fu diligens fist tant qu'il congnut
la plus grant partie de ceulx qui y furent et quelle quan
tité ilz estoient. Et retourna a Hervy et [35vb J lui
compta ce qu'il avoit trouvé et que ilz estaient bien
de .v0 • a .vi0 • combatans. Quant Hervy l'entendy, si lui
deffendy qu'il n'en parlast a personne et lors appella
son frere Alain et aucuns des plus notables de leur
lignaige et leur compta cest affaire. « Par foy, dirent
cilz, nous ne savons que penser qu'ilz tendent a faire
sinon qu'ilz se veulent vengier de Remondin, nostre
cousin, ou de nous mouvoir guerre sur ceste querelle,
mais toutesfoiz il est bon de y pourveoir de remede.
Mandons de noz amis et nous tenons secretement
ensemble et verrons quel conroy ilz prendront, afin que,
se ilz viennent sur nous, que ilz ne nous treuvent point
a descouvert. Et aussi, se Remondin se part, que il ne
soit pas souspriz d'eulx, car, se ilz ont entencion de lui
mal faire, ce n'est que de lui oster sa vie.» « Par foy,
dit ly autre, il ne dit que verité. Or nous delivrons de
faire nostre mandement si brief et si celeement que on
ne le saiche se le moins non que pourra. » [36ra] Et
ainsi le firent ilz. Et orent dedens le second jour jusques
a .iiii0 • hommes d'armes, que de leur lignaige que aliéz,
et les firent logier en un bois ou moult pou de gens les
sceurent. Or advint que Remondin ne voult plus demou
rer et print congié de Alain, son oncle, liquelz demoura
a Quemeninguigant, moult doulens de sa departie. Et
ses deux enfans le convoierent et grant foison de leur
lignaige. Et, comment qu'il feust, ne le vouldrent lais
sier et fesoient tous jours traire avant leurs gens sur
costé. Et alerent tant avant que ilz approuchierent a une
lieue prez de la forest ou le recept au chastellain estoit,
qui par ses espies sçot leur venue et le dist a ses parens,
disant : « Or verra on qui oncques ama Josselin, mon
oncle, ne son filz Olivier ! Il le devra cy monstrer a
vengier leur mort. Cy pouons a un seul coup avoir tout
le lignaige et cellui qui telle honte nous a faicte. » Et
Préparatifs de combat 271
dès qu'il en fut informé, ordonna à l'un de ses écuyers
de partir sur-le-champ vers l'endroit en question afin de
savoir de qui il s'agissait. L'écuyer était zélé, il n<., tarda
pas à découvrir l'identité de la majorité de ceux qui
épiaient ainsi et leur nombre. Il retourna alors faire part
à Hervé de ses découvertes, précisant qu'il y avait bien
là cinq à six cents combattants. Après l'avoir entendu,
Hervé lui interdit d'en parler à qui que ce soit, appela
son frère Alain et certains des hommes les plus émi
nents de leur lignage et leur rapporta l'affaire.
- Ma foi, dirent-ils, nous ignorons leurs intentions
sinon qu'ils veulent se venger de Raymondin, notre cou
sin, ou bien nous faire la guerre à la suite des démêlés
qui les ont opposés. Quoi qu'il en soit, il est nécessaire
d'y remédier. Appelons nos amis et réunissons-nous
secrètement. Nous verrons alors les dispositions que
prendront nos adversaires. Ainsi, au cas où ils nous
viendraient dessus, nous serions à couvert ; par ailleurs,
si Raymondin partait, il ne serait pas pris par surprise.
S'ils ont l'intention de lui faire du tort, ce ne peut être
qu'en lui ôtant la vie.
- Certes ! fit un autre, c'est bien dit. Hâtons-nous de
lever des troupes si rapidement et si secrètement qu'on
en sache le moins possible.
C'est ce qu'ils firent. En moins de deux jours, ils
avaient réuni jusqu'à quatre cents hommes d'armes, de
leur lignage comme de leurs alliés. Ils les dissimulèrent
dans un bois ; très peu de gens surent qu'ils y étaient.
De son côté, bien décidé à ne pas rester sur place, Ray
mondin prit congé d'Alain, son oncle, qui resta à Gué
méné-Guingamp, très affligé par son départ. Ses deux
enfants et une foule d'hommes de leur lignage escortè
rent Raymondin. Et, contre son gré, ils ne le laissaient
pas seul et le faisaient précéder de leurs gens, sur les
flancs. Finalement, ils ne furent plus qu'à une lieue* de
la forêt où se trouvait le domaine du châtelain. Informé
par ses espions, celui-ci savait qu'ils arrivaient. Il dit
alors à ses parents : « On va voir maintenant qui a
jamais aimé Josselin, mon oncle, et son fils, Olivier. Il
devra le prouver en vengeant leur mort. D'un seul coup,
nous pouvons avoir toute la parenté de nos ennemis et
272 Mélusine
cilz lui respondent que ja pié n'en eschappera [36rb]
que tout ne soit mort. Mais si comme le proverbe dit
« tel cuide vengier sa honte qui l'accroist ». Ainsi fut il
du chastellain et de ses parens. Et en cependant vint ly
anciens chevaliers a Remondin et lui dist : « Sire, il
est mestiers que vous chevauchiéz par ceste forest tous
arméz, vous et voz gens, par ordonnance, car le lignaige
de Jossellin que vous avéz destruit ne vous aiment pas.
Si vous pourroient tost porter dommage, se ilz vous
trouvoient desgamy, et ly cuers me dist que nous les
trouverons asséz tost. » Ja s'estoient arméz Hervy et
Alain et leur lignaige et avoient envoiéz leurs gens
devant en embusche, a moins de derny lieue du recept.
Dont, quant Remondin ot fait armer ses gens et ot mis
le pennon au vent, et voit que ceulx de son lignaige
estoient tuit arméz, si ne sçot que penser. Et les autres
aussi ne savoient pas pour quoy Remondin si s'estoit
arméz et ses gens aussi, mais ilz lui dirent lors toute la
verité, et comment ilz avoient [36va] ja envoyé devant
.iiii.c bacinéz pour lui garder encontre leurs ennemis.
« Par foy, dist Remondin, ceste courtoisie ne doit pas
estre mise en oubli et ne sera elle ou temps avenir, se
vous avéz besoing de moy. » Et en ce party chevauche
rent tant qu'ilz entrerent en la forest. Et faisoit moult
bel veoir Remondin chevauchier devant, le baston ou
poing, mettre ses gens en ordonnance. Et atant se taist
l'ystoire de lui et parole du chastellain et de ses parens,
qu'ilz firent.
(Dessin : choc de chevaliers dans une forêt.)
Comment Remond et ses parens desconfirent le chastel
lain et ses aliéz et autres parens de Josselin de Pont le
Leon.
(36vb] L'ystoire dit que le chastellain estoit en son
recept et attendoit l'espie qu'il avoit derrenierement
envoyé a savoir mon quant Remondin entremit en la
forest. Et il exploita tant qu'il les vit approuchier, lors
Raymondin et sa jàmille 273
l'homme qui nous a infligé un tel déshonneur.» Tous
répondent que rien ni personne n'en échappera, tous
mourront. Toutefois, comme dit le proverbe, « qui croit
venger sa honte l'accroît». C'est bien ce qui arriva au
châtelain et à ses parents. Pendant ce temps, le véné
rable chevalier vint voir Raymondin et lui dit : « Mon
seigneur, pour traverser cette forêt, il est indispensable
que vous vous armiez, vous et vos hommes, et que vous
restiez en bon ordre. En effet, le lignage de Josselin,
que vous avez anéanti, ne vous aime pas. Ses hommes
pourraient bien vous faire du tort s'ils vous trouvaient
sans protection. Mon cœur me le dit : nous allons rapi
dement les rencontrer.» Déjà équipés, Hervé, Alain et
les hommes de leur famille avaient envoyé un détache
ment en embuscade à moins d'une demi-lieue* du
domaine. En conséquence, après avoir fait armer ses
gens et déployer l'étendard, Raymondin fut très per
plexe quand il vit ses parents armés de pied en cap.
Eux-mêmes ignoraient également la raison pour laquelle
Raymondin et ses hommes étaient déjà équipés. Alors
ils lui apprirent toute la vérité : ils avaient envoyé en
avant-garde quatre cents bassinets* pour assurer sa pro
tection contre ses ennemis. « Vraiment, fit-il, cette bien
veillance ne doit pas être oubliée, et elle ne le sera pas
si, un jour, vous avez besoin de moi. » Ils galopèrent
ainsi jusqu'à ce qu'ils pénètrent dans la forét. Quel beau
spectacle de voir Raymondin chevauchant à la tête de
ses hommes, bâton de commandement au poing et dis
posant ses troupes en bon ordre ! L'histoire cesse ici de
s'intéresser à lui et parle des agissements du châtelain
et de ses parents.
Comment Raymond et ses parents défirent le châtelain,
ses alliés, et d'autres parents de Josselin de Pont de
Léon.
Selon l'histoire, le châtelain attendait dans sa demeure
l'espion fraîchement envoyé pour savoir quand Ray
mondin allait entrer dans la forêt. L'espion s'employa si
bien que, finalement, il les vit approcher avec sa troupe.
274 Mélusine
retourna au recept et dist au chastellain : « Sire, veéz
les cy venir. » Quant le chastellain l'entendy si s' escria
en hault : « A cheval, a cheval ! Qui oncques ama Jos
sellin de Pont le Lean mon oncle ne son filz Olivier, si
me suive ! » Et lors monta chascuns et furent acreuz
qu'ilz furent bien .viiic . combatans, et se mirent au che
min parmy la forest a l'encontre de Remondin. Et passe
rent par devant l'embusche ou estoient ceulz que Hervy
et ses parents avoient envoyéz devant, lesquelx les lais
sierent passer sans eulx descouvrir, puis se mirent apréz
eulx au chemin. Et cilz chevauchierent tant qu'ilz
encontrerent Remondin et sa route, mais quant ilz les
virent arméz et chevauchier en ordonnance, si furent
tous esbahiz, mais en celle premiere route ne [37ra]
estoient que les variés et environ cent hommes d'armes,
si les escrierent : « A la mort ! Mal accointastes oncques
cellui qui nous a fait la honte et le dommage de Josselin,
nostre cousin. » Quant cilz l'entendirent, si se mettent a
part et font sonner la trompette. Et cilz leur courent sus
et firent grant dommage des gens Remondin ainçois que
Remondin y peust venir, lyquelz venoit a desray de che
val, tant qu'il pouoit courre. Et se fiert oultre ses enne
mis, lance baissiee, et porte le premier qu'il encontre a
terre et puis traist l'espee et fiert a dextre et a senestre,
et porte a ses ennemis moult de dommage. Mais quant
le chastellain le voit, si fu moult doulens et le monstre
a trois de ses cousins germains, disant : « Veéz vous la
le chevalier par qui la honte est avenue a nostre lignai
ge? Se nous estions delivréz de cestui cy, le remenant
ne pourroit gueres durer. » Lors poingnent tous trois a
lui, les lances abaissiees. Les deux l'enferrent sur le
comble de l'escu et ly autre en la couppe du bacinet, et
tant rudement le fierent qu'ilz portent lui et le cheval
[37rb] par terre et passerent oultre. Mais il point le che
val de l'esperon, qui fu fort et viste, et le cheval se
remet sur ses genoulx et ressault en piéz legierement
que oncques n'en perdy estrier ne espee de la main. Et
retourne sur le chastellain et le fiert de l'espee sur le
Raymondin attaqué... 275
Alors, il rebroussa chemin pour aller prévenir le châte
lain : « Monseigneur, les voici qui viennent! >� Le châ
telain l'entendit et s'exclama haut et fort : « A cheval,
à cheval! Tous ceux qui ont aimé Josselin de Pont de
Léon, mon oncle, et son fils, Olivier, suivez-moi! »
Tous se mettent en selle et, avec le renfort, ce sont envi
ron huit cents combattants qui, traversant la forêt, se
dirigeaient vers Raymondin. Ils passèrent devant les
hommes placés en embuscade par Hervé et ses parents.
Ceux-ci restèrent à couvert avant de les talonner, en
suivant leur chemin. Et, finalement, les hommes de Jos
selin heurtèrent Raymondin et sa troupe. Leur stupéfac
tion fut immense quand ils les découvrirent tous en
armes et dans un ordre impeccable. Leur avant-garde
n'était composée que de valets et d'une centaine
d'hommes d'armes �nviron. Ils se mirent à interpeller
leurs adversaires : « A mort! Malheur à vous qui soute
nez le responsable de la honte et du tort infligés à notre
cousin, Josselin! » Entendant cela, les autres se rangè
rent à l'écart et firent sonner la trompette. Les partisans
du châtelain lancèrent la charge et causèrent de lourdes
pertes aux gens de Raymondin avant son arrivée sur
place. Mais le voici venir à bride abattue, porté par son
cheval fougueux. Il se jette parmi ses ennemis, lance
baissée, envoyant à terre le premier qu'il touche, tire
son épée et frappe de droite et de gauche, infligeant de
sérieux dommages à ses ennemis. Très contrarié par ce
qu'il voit, le châtelain le désigne alors à trois de ses
cousins germains : « Voici le chevalier coupable de la
honte qui s'est abattue sur notre lignage! Si nous pou
vions nous en débarrasser, le reste de sa troupe ne résis
terait guère. » Tous trois se précipitent alors sur lui,
lances baissées. Deux d'entre eux viennent le frapper
sur le haut de l'écu, le troisième sur la calotte du bassi
net*. Ils cognent avec une telle vigueur qu'ils jettent au
sol le cavalier et sa monture avant de s'éloigner en
filant. Mais le cheval de Raymondin est puissant et vif,
et dès que Raymondin l'éperonne, il se remet sur ses
genoux, puis saute, droit sur ses pattes, avec une telle
légèreté que Raymondin ne perd ni ses étriers ni son
épée. Il revient vers le châtelain et lui assène sur le
276 Mélusine
bacinet, si rudement a ce que le bras fu fort et l' espee
pesant qu'il fu si estourdiz qu'il perdy les estriers ambe
deux et lui vola l'espee de la main. Et au passer le hurte
de l'espaule telement qu'il vola du cheval a terre. Et la
presse commença si grant qu'il fu tous deffouléz des
piéz des chevaulx. La commença la bataille grant et y
ot grant dommage d'un léz et de l'autre. Atant est venus
ly anciens chevaliers et Hervy et Alain pelle melle. La
ot dure meslee et moult aspre, la fait Remondin moult
d'armes et moult dommage ses ennemis. Mais ly chas
tellains est yssus de la presse, et lui ont baillié ses gens
un fort cheval et il y monte. La renforça grant la bataille
car, quant sa gent le virent remonté, ilz reprindrent grant
cuer et se combatirent moult asprement. Et y ot moult
de mors et de [37va] navréz et d'une part et d'autre. Et
sachiéz que Remondin et ses gens soutenoient grant féz,
car leur adverse partie estoit moult forte et moult bien
se combatirent vaillaument. Mais l'embusche Hervy
leur vint par derriere, et les assaillirent de tous léz si
asprement qu'ilz ne sceurent que faire. Ne ilz ne se
pouoient deffendre, ne ilz ne pouoient fuir. Et la fu prins
ly chastellains et renduz a Remondin qui le commande
a garder a l'ancien chevalier et a .iiii. de ses hommes,
et furent tous les autres en pou de heure pris et mis a
morta. Et s'en vindrent au recept et lors dit Remondin a
ses parens : « Seigneurs, je vous doy bien mercier du
noble secours que vous m'avéz fait a ceste journee, car
je sçay bien, se ne feust l'aide de Dieu et de vous, ces
traitteurs m'eussent mis mort en trahison. Or regardons
qu'il en est bon a faire. » « Par foy, sire, dist Hervy,
or en faictes vostre voulenté. » « Je vous diray, dist
... et sauvé par son lignage 277
bassinet* un coup terrible. Son bras est puissant, son
épée est lourde, et son adversaire complètement étourdi
par ce choc en perd ses deux étriers ainsi que son jpée,
qui lui vole des mains. Puis, passant devant le châtelain,
Raymondin le heurte si violemment de l'épaule qu'il
voltige du cheval et tombe à terre. La mêlée devient
plus dense et il est piétiné par les sabots des che
vaux. Le combat s'intensifie et, de part et d'autre, les
pertes sont considérables. Sur ces entrefaites, arrivent
ensemble le chevalier âgé, Hervé et Alain. Alors l'enga
gement devient particulièrement dur et terriblement
rugueux, alors Raymondin réalise des exploits terribles
et inflige à ses ennemis de terribles pertes. Cependant,
le châtelain a réussi à s'extraire de la masse des combat
tants, ses gens lui tendent une puissante monture, il se
remet en selle. Le virulence du combat augmente
encore. Car voyant le châtelain de nouveau à cheval,
ses hommes reprennent courage et, fortement résolus,
repartent au combat. Que de morts et de blessés, de part
et d'autre ! Raymondin et les siens, sachez-le, réalisent
d'extraordinaires faits d'armes contre un puissant adver
saire qui se bat vaillamment. Mais voici que surgissent
les hommes qu'Hervé a placés en embuscade. Ils fon
dent sur les arrières de leurs ennemis, les attaquent
ensuite de tous côtés, si vigoureusement qu'ils ne savent
plus comment s'en sortir : ils ne peuvent se défendre,
ils ne peuvent fuir. C'est alors que le châtelain est cap
turé et conduit devant Raymondin qui le fait garder
étroitement par le vénérable chevalier et quatre de ses
hommes. En peu de temps, tous les autres sont vaincus
et tués. Raymondin et ses parents se rendent alors dans
la maison retirée du châtelain. Là, Raymondin s'adresse
à eux:
- Seigneurs, je vous dois de sincères remerciements
pour le généreux secours que vous m'avez porté pen
dant ce combat. J'en suis bien conscient, sans l'aide de
Dieu, sans la vôtre, ces traîtres m'auraient perfidement
assassiné. Considérons maintenant ce qu'il convient
d'en faire.
- Ma foi, seigneur, dit Hervé, faites-en ce que vous
voulez.
278 Mélusine
Remondin, que nous ferons. Faisons pendre tous ceulx
qui sont du lignaige Josselin [37vb] environ ce recept,et
le chastellain et les autres nous envoierons au roy de
Bretaigne pour tesmoingnier la trahison qu'ilz nous ont
faicte. Si en preingne tele punicion qu'il lui plaira. »
« Par foy, dirent trestuit, vous dictes bien. » Lors furent
serchié tuit ly prisonnier et furent penduz aux fenestres
et aux huys et tout environ le recept tuit cilz qui estoient
du lignage Jossellin. Et firent tous les autres lier et le
chastellain, et les enmena Alain, a trois cens hommes
d'armes a Vennes, devers le roy qui la estoit retraiz. Et
lui presenta Alain le chastellain et tous les autres et lui
compta toute l'aventure et lui dist comment Remondin
se recommandoit a sa bonne grace et qu'il ne lui voul
sist desplaire s'il avoit prins vengence des traitres qui
l'avoient voulu murtrir en trahison et qu'il lui envoyoit
le chastellain et les autres pour savoir la verité du fait,
et qu'il en prenist la punicion a sa voulenté. « Comment,
dist ly roys, damp chastellains, comment fustes vous si
har-[38ra]-diz de faire tel oultraige ne tel trahison pour
la raisonnable justice que nous avons fait faire en nostre
royaume, veu et consideré la grant trahison que Josse
lins, vos oncles, recongnut qu'il avoit fait? Par Dieu,
vous feustes moult oultrecuidiéz. Et c'est a bon droit
s'il vous en est mesavenu. » « Haa, noble roy, dist ly
chastellains, preingne vous pitié de moy, car la grant
yre que j'avoye de la deshonneur que Remondin avoit
fait a nostre lignaige le m'a fait faire. »
« Par mon chief, dist ly roys, "c'est mauvaise compai
gnie que de traitours" ! "Il fait bon fermer estable avant
que le cheval soit perdu." Sachiéz que jamais ne vouldréz
occire noble homme en trahison, car je ne mengeray
jamais tant que vous seréz penduz avec vostre oncle et
tous ceulx qui cy ont esté admenéz. » Et lors les fist le roy
pendre et envoya le chastellain a Nantes et la fu penduz
empréz son oncle et Olivier, son cousin. Ainsi garda le
roy des Bretons justice en son temps. [38rb] Et se taist
l'ystoire de lui et repaire a Remondin et a ses parens.
Les traîtres pendus 279
- Je vais vous le dire, répondit Raymondin. Faisons
pendre tous ceux qui appartiennent au lignage de Josse
lin autour de cette demeure et envoyons au roi de Bre
tagne le châtelain et les autres pour qu'ils portent
témoignage de leur trahison à notre égard. Que le roi
leur inflige la punition qui lui plaira.
- Certes, répondirent-ils tous, voilà des paroles justes.
On rassembla alors tous les prisonniers. Les membres du
lignage de Josselin furent tous pendus aux fenêtres, aux
portes et autour de la maison. Escorté de trois cents
hommes d'armes, Alain conduisit les autres, ainsi que le
châtelain, tous attachés, à Vannes où le roi s'était retiré.
Alain fit avancer devant le roi le châtelain et tous les
autres, en lui faisant le récit des événements. Il lui dit que
Raymondin se recommandait à sa haute bienveillance et
lui demandait de ne pas prendre ombrage s'il s'était
vengé lui-même des traîtres qui avaient voulu le tuer
sournoisement ; il lui envoyait le châtelain et les autres
pour qu'il apprenne toute la vérité et qu'il leur inflige le
châtiment qu'il voudrait.
- Comment, dit le roi, seigneur châtelain, comment
avez-vous pu avoir l'audace de commettre un tel outrage,
comment avez-vous osé accomplir une telle trahison et un
tel forfait à cause du légitime verdict que nous avions pro
noncé, dans notre royaume, vue et considérée la grande
trahison que Josselin, votre oncle, avait dûment recon
nue ? Par Dieu, vous avez vraiment dépassé toutes les
bornes et bien mérité votre infortune !
- Ah ! noble roi, dit le châtelain, ayez pitié de moi ! Le
déshonneur que Raymondin a infligé à notre lignage a
allumé en moi cette violente colère qui m'a fait agir ainsi.
- Sur ma tête ! rétorqua le roi, comme disent les pro
verbes : « Mauvaise est la compagnie du traître » et
« Etable fermée vaut mieux que cheval perdu ». Jamais
plus, je vous prie de le croire, vous n'aurez envie d'as
sassiner lâchement un homme noble ! Je ne mangerai
pas tant que vous ne serez pendu avec votre oncle et
tous ceux qui vous accompagnent ici.
Alors le roi les fit pendre avant d'envoyer le châtelain
à Nantes où il fut pendu aux côtés de son oncle et d'Oli
vier, son cousin. C'est ainsi que, de son temps, le roi
280 Mélusine
Or dist l'ystoire que, quant Alain fu repairié au recept
et il ot compté a Remondin et aux autres ce que le roy
de Bretaigne avoit fait. Ilz dirent que le roy avoit fait
comme vaillans roys et loyaulx justiciers. Lors appella
Remondin Hervy et Alain et ceulx de son lignaige, et
dist a Hervy et a Alain : « Beaulx cousins, je vous
enjoing que vous faciéz fonder une prieuré de la Trinité
de .viii. moines, et renter pour chanter tous les jours
pour l'ame de mon pere, pour le nepveu du roy et pour
ceulx qui sont trespasséz ceste foie emprise. » Et cilz
distrent que ce feroient ilz. Et leur pria Remondin
comment ilz le recommandassent au roy de Bretaigne
et aux barons et a Alain, leur pere, et print congié
d'eulx, dont ilz furent moult doulens de ce qu'il ne les
laissa plus avant aler. Et sachiéz que au partir menerent
les deux freres moult grant douleur, non contretant il
convint que ilz se partissent [38va) et s'en vont vers
Quemeninguingant, et Remondin s'en vint en Guer
rande la ou il fu moult bien receuz. Et se taist l'ystoire
a parler de lui et recommence a dire comment Hervy et
Alain prindrent congié de leur lignaige et vindrent a leur
pere.
L'ystoire dit que Hervy et Alain prindrent congié de
leur lignaige et vindrent a leur pere et lui compterent
toute l'aventure du chastellain et comment ilz s'estoient
partiz de leur cousin et comment il leur ot enjoint de
faire la prieuré. « Par foy, dist Alain, or est bien le pays
de Bretaigne essarpéz de la lignie Jossellin ! Dieux en
ait mercy des ames, combien que ilz ne nous amassent
onques ! Beaulx enfans, je vous diray que vous feréz :
vous yréz au roy et lui requerréz qu'il vous doint une
place pour ediffier la prieuré et lui dictes comment
vostre cousin le vous a enjoint, et je croy qu'il vous
en fera bonne responce. » Et ceulx respondirent que si
feroient ilz. Lors se partent de leur pere et ont tant che
vauchié qu'ilz vindrent a Vennes et trouverent que le
roy s'estoit party et estoit aléz [38vb) a Senselio pour
soy deduire a la chasse. Et cilz remontent a cheval et
Départ de Raymondin 281
des Bretons maintint la justice. L'histoire ne parle plus
de lui, elle retourne à Raymondin et à ses parents.
Elle rapporte ici qu'Alain regagna le domaine du c1.âte
lain où il raconta à Raymondin et à ses compagnons ce
qu'avait fait le roi. Tous dirent qu'il avait agi en digne
souverain et en juge loyal. Raymondin fit alors appeler
Hervé, Alain et ceux de son lignage. Il s'adressa alors
à Hervé et à Alain : « Mes chers cousins, je vous prie
instamment de fonder un prieuré en l'honneur de la
Sainte Trinité. Vous y installerez huit moines que vous
entretiendrez pour qu'ils chantent quotidiennement pour
le salut de l'âme de mon père, pour celle du neveu du
roi et pour celles des hommes que la mort a frappés au
cours de ces événements insensés. » Ils répondirent
qu'ils le feraient. Raymondin les pria alors de le recom
mander au roi de Bretagne, à ses barons et à Alain, leur
père. Puis il prit congé. Ils furent très affl)gés quand il
leur demanda de ne pas aller plus avant. A l'instant du
départ, la douleur des deux frères, croyez-moi, fut poi
gnante. Cependant ils durent partir et ils prirent le che
min de Guéméné-Guingamp. Quant à Raymondin, il se
rendit à Guérande où il fut très bien reçu. L'histoire se
tait à son sujet et s'intéresse de nouveau à Hervé et à
Alain, racontant comment ils quittèrent leur lignage et
rejoignirent leur père.
D'après le récit, Hervé et Alain saluèrent leur lignage
et vinrent retrouver leur père à qui ils racontèrent toute
l'affaire du châtelain, précisant dans quelles circons
tances ils avaient quitté leur cousin et son exigence de
faire fonder un prieuré. « Ma foi, dit Alain, voilà la Bre
tagne bien débarrassée des parents de Josselin. Dieu ait
pitié de leurs âmes, même s'ils ne nous avaient jamais
aimés ! Mes chers enfants, je vais vous dire ce que vous
allez faire. Vous irez voir le roi et lui demanderez un
terrain pour édifier le prieuré. Dites-lui que votre cousin
l'a exigé, je suis sûr que sa réponse sera favorable. »
Après avoir approuvé ce projet, ils quittèrent leur père
et chevauchèrent un bon moment jusqu'à Vannes. Le
roi n'y était pas. Il était à Suscinio où il chassait pour
se distraire. Ils se remirent en selle, se dirigèrent vers
le port, le dépassèrent et pénétrèrent dans la forêt. Ils
282 Mélusine
vindrent au port et passerent et entrerent en la forest et
cheminerent tant que ilz vindrent au chaste! et trouve
rent que le roy estoit ou parc aléz chassier, et les deux
freres vont aprés. Et treuvent le roy dessoubz un arbre,
sus un estang ou il attendoit le cerf que ly chien achas
soient. Les deux freres se trairent a part pour ce que ilz
ne vouloient pas destourber le roy a veoir son deduit,
lequel le perceut bien et leur en sçot moult bon gré.
A tant es vous venu le cerf, qui s'en vint ferir en l'es
tang. Et la fu prins par force de chiens et trait hors de
l 'eaue, et en fu faicte la cuirie et donné le droit aux
chiens. Lors se trayent Hervy et Alain avant et saluerent
le roy et firent bien le messaige que Remondin, leur
cousin, leur avait enchargié. Le roy les bienviengna et
leur enquist de 1'estat Remondin. Et ilz lui en dirent ce
que ilz en avaient veu et puis comment il leur avoit
enjoint de faire la prieuré pour chanter pour l'ame du
nepveu du roy et pour son [39ra] pere Hervy et pour
tous ceulx qui avoient receu mort pour ceste querelle,
et aussi comment ilz lui priassent, de par lui, comment
il leur voulzist donner place pour fonder la dicte prieuré.
« Par foy, dist le roy, la requeste est raisonnable et tout
maintenant je vous menray ou lieu ou je vueil qu'elle
soit fondee. » Lors yssirent de la garenne et vindrent,
tout selon le mur, au bout du clouz et lors dist le roy :
« Beaulx seigneurs, faictes cy fonder vostre prieuré, et
prennéz tant de place que vous vouldréz. Je vous aban
donne la forest pour prendre bois a charpenter et, quant
ly moyne y seront estably, je leur en donne pour leur
ardoir, et tous leurs adherens et habitans. Et leur haban
donne la pescherie en la mer, qui est prez de ceste place
a ung quart de lieue, et tendre en la forest aux oysiaux et
atoute sauvagine pour leur despense, et toutes les terres
Fondation d'un prieuré 283
arrivèrent finalement au château où ils apprirent que le
roi chassait dans sa réserve 1• Les deux frères s'y rendi
rent et trouvèrent le roi sous un arbre, au bord d'un
étang où il attendait le cerf que les chiens poursuivaient.
Les deux frères se retirèrent un peu à l'écart pour ne
pas troubler le plaisir que le roi ressentait devant ce
spectacle. Le souverain le remarqua et il leur en fut
vivement reconnaissant. Mais voici le cerf, qui vint se
jeter dans l'étang. Il est capturé et tiré hors de l'eau par
la meute des chiens. Ce fut la curée, les chiens reçurent
leur droit sur l'animal. Hervé et Alain s'avancèrent alors
vers le roi. Après l'avoir salué, ils lui transmirent le
message dont Raymondin, leur cousin, les avait chargés.
Le roi leur souhaita la bienvenue et leur demanda des
nouvelles de Raymondin. Ils lui racontèrent ce qu'ils
avaient vu, puis firent part de son exigence de fonder
un prieuré afin de faire chanter pour le salut de l'âme
du neveu du roi, celle de son père Hervé et pour tous
ceux que la mort avait frappés au cours de ce conflit.
Ils lui dirent également que Raymondin les avaient priés
de lui demander, de sa part, de leur faire don d'un ter
rain pour ériger le prieuré en question. « Ma foi, la
requête est raisonnable, dit le roi. Je vais vous conduire
immédiatement à l'endroit où je souhaite que soit bâti
ce prieuré. » Ils sortirent alors de la garenne et suivirent
jusqu'au bout le mur qui la longeait. Le roi leur dit
alors : « Chers seigneurs, prenez tout le terrain que vous
voudrez et faites bâtir ici votre prieuré. Je vous cède
toute la forêt, vous pourrez y couper le bois de construc
tion, celui des charpentes et je donne également aux
moines du bois de chauffage, pour qu'ils se chauffent
dès qu'ils seront installés, non seulement aux moines
mais aux membres de leur communauté et à tous ceux
qui habiteront avec eux. Je leur concède également l'en
droit réservé à la pêche en mer- il est à un quart de lieue*
d'ici - et le droit de tendre des filets, dans la forêt, pour
les oiseaux et tous les animaux sauvages afin de couvrir
1. Le mot parc « est d'abord appliqué à une étendue de terre et de bois
clôturée où l'on élève des animaux pour la chasse; on l' appellerait aujour
d'hui une réserve», A. Rey, p. 1426a.
284 Mélusine
enhannables• qui sont cy environ a derny lieu, je leur
donne. » Et de ce leur fist faire bonnes lettres et les
deux freres l'en mercient. [39rb] Et font venir maçons
tantost et terrillons et charpentiers, et fu en pou de
temps l'eglise et la prieuré assouie et mis moynes blans
dedens, jusques a .viii., qui portent en leur desouzain
habit une croix azuree et les renterent bien pour vivre
aaisiement et encores y est. Et atant se taist l 'ystoire a
parler du roy des Bretons et des deux freres et reprent
a parler de Remondin comment il se gouverna depuis.
En ceste partie nous tesmoingne l'ystoire que tant
demoura Remondin en la terre de Guerrande qu'il mist
accord entre aucuns des Bretons qui estaient en discen
cion et fist tant que ly pays fu tous en paix. Et lors
print congié aux barons et au peuple qui forment furent
doulens de sa departie. Et tant chevaucha qu'il entra en
la terre de Poictou, la ou il trouva grant foison de
haultes forests non habitees et en aucuns lieux, grant
foison de sauvagine comme cerfs, bisches, dains, che
vreulx, porcs et autres bestes sauvaiges. Et en moult
d'autres lieux belles plaines, [39va] belles praieries et
belles rivieres. « Par foy, dist Remondin, c'est grant
dommage que cest pays n'est habitéz et peupléz, car
moult y est grasse la contree. » Et en pluseurs lieux
treuve sur la marine moult de belles places non habitees
lesquelles, a son semblant, feussent moult prouffitables
a habiter. Et tant chevaucha Remondin qu'il vint a une
ancienne abbaye, grande et grosse durement, qui estoit
appellee Malezés et avoit parmy l'abbaye cent moynes,
Le Poitou sauvage 285
leurs dépenses. Je leur octroie également toutes les
terres arables qui entourent ce terrain d'une demi
lieue*. » Tous ces engagements furent inscrits dar:s de
bonnes lettres et les deux frères l'en remercièrent. Sans
attendre, ils firent venir maçons, terrassiers et charpen
tiers et l'église comme le prieuré furent achevés en peu
de temps. Des moines blancs s'y installèrent, pas moins
de huit, portant sous l'habit une croix d'azur 1• Les deux
frères accordèrent aux moines de larges rentes pour
qu'ils vivent commodément. Le prieuré existe encore de
nos jours. Le récit se tait à propos du roi des Bretons et
des deux frères et reparle de Raymondin et de sa
manière de diriger ses affaires.
L'histoire en témoigne ici, Raymondin demeura dans
la région de Guérande le temps de réconcilier certains
Bretons qui étaient en désaccord et, finalement, il fit
régner la paix dans tout le pays. Il prit alors congé des
barons et du peuple, tous très affectés de son départ.
Il chevaucha longtemps, jusqu'à ce que, finalement, il
pénètre en Poitou. Il y découvrit abondance de hautes
forêts désertes et, dans certains endroits, abondance
d'animaux sauvages : cerfs, biches, daims, chevreuils,
sangliers et toute sorte d'autres bêtes sauvages; ailleurs,
il remarqua de belles plaines, de belles prairies et de
belles rivières. « Vraiment, dit-il, quel dommage que
cette région soit inhabitée ! Comme la terre y est bien
grasse ! » Ailleurs encore, il aperçut, au bord de la mer,
plusieurs endroits magnifiques, vides de tout habitant,
qui lui paraissaient très favorables au peuplement. Fina
lement, Raymondin gagna une ancienne abbaye, vaste
et puissante, Maillezais 2• Elle comptait cent moines,
non compris les frères convers. Le lieu lui paraissant
1. « On reconnaît dans cette fondation le prieuré des Trinitaires de Sar
zeau », L. Stouff, 1930, p. 38. 2. « Malleacenses, St-Pierre, abbaye de
bénédictins, vers 980, par la comtesse Emma, fille de Thibaud le Tricheur,
comte de Blois, femme de Guillaume Il, duc d'Aquitaine et de Poitou, reli
gieux venus de Saint-Julien de Tours sous l'abbé Gausbert. (...) L'église fut
achevée en 1010, diocèse de Poitiers, érigé en évêché par Jean XXII en
1317 », Dom L.H. Cottineau, Répertoire topo-bibliographique des abbayes
et prieurés, Mâcon, Protat frères, 1939, Il, p. 1709.
286 Mélusine
sans les convers. La se heberga Remondin pour la plai
sance qu'il prist ou lieu et y fu trois nuis et trois jours.
Et y donna Remondin de beaulxjoyaulx, puis s'en party
et s'en vint chevauchant tant qu'il approucha de Lusi
gnen et vit la Tour Trompe et le bourc. Et lors ne cuida
pas estre la ou il estoit, car il mescongnoissoit le lieu
pour la tour et pour le lieu du bourc qui y fu fais depuis
qu'il se party. Et moult se esmerveille quant il oit
[39vb) la guette de la Tour Trompe.
(Dessin : Raymondin sous le château qu'on lui pré
sente.)
Comment Remondin retourna a Lusegnen et s 'esmer
veille de la tour et du bourc que Melusigne avoit fait
fere.
En ceste partie dit l'ystoire que quant Remondin vint
au dessus de Lusignen et il apperceut le bourc qui estoit
cloz de haulx murs et de grosses tours et drues et les
fosséz parfons et tous fais de pierre de taille. Et voit la
tour haulte et grosse entre le bourc et le fort qui les
surmonte de haulteur de plus du hault d'une lance, et
oit les trompeurs qui trompent de plus en plus quant
ilz apperçoivent les [40ra) gens qui venaient avecques
Remondin espessir : « Comment, dist Remondin a l'an
cien chevalier, que puet cecy estre ? Il me semblait ores
que je feusse bien prez de Lusegnen, mais il me semble
que je y ay bien failly. » Lors commence ly anciens
chevaliers a rire. « Comment, sire chevaliers, dist
Remondin, vous vous trufféz de moy ! Je vous dy pour
certain, se ne feust la tour et le bourc que je voy, je
cuidasse estre a Lusignen. » « Par foy, monseigneur,
dist l'ancien chevalier, tantost vous y pourréz trouver,
se Dieu plaist, a grantjoye. » Or vous dirayje des queux
et varléz de sommiers qui estaient aléz devant et avoient
annonciee la venue Remondin. Combien que Melusigne
le sceust bien, ja n'en feist elle semblant, qui, tantost
aprés leur venue, fist appareillier tout le peuple et aller
contre Remondin, et elle mesmes y vint a foison de
dames, damoiselles, chevaliers et escuiers, montees et
arrees noblement. Remondin regarde devant soy et voit
Découverte de Lusignan 287
avenant, Raymondin y séjourna trois nuits et trois jours.
Il donna des bijoux admirables, puis s'en alla et galopa
jusqu'à ce qu'il fût proche de Lusignan. Alors, il -;it la
Tour Trompe et le bourg. Il crut ne pas être là où, pour
tant, il était bel et bien. C'est que la Tour et le bourg
avaient été bâtis depuis son départ. Quel saisissement
quand il entendit sonner le guetteur de la Tour Trompe!
Comment Raymondin retourna à Lusignan et fut frappé
d'étonnement par la Tour et le bourg que Mélusine
avait fait bâtir.
Raymondin arrive donc au-dessus de Lusignan et il
découvre le bourg, bien protégé de murs élevés et de tours
épaisses et puissantes, les fossés profonds et en pierre de
taille ; il voit, entre le bourg et le fort, la tour haute et
robuste qui les surmonte de plus d'une lance ; il entend les
trompeurs sonner de plus belle en voyant grossir l'escorte
de Raymondin. « Comment, dit Raymondin au vieux che
valier, qu'est-ce que c'est que tout cela? J'étais persuadé
d'être maintenant très près de Lusignan mais j'ai l'impres
sion de m'être complètement trompé. » Le chevalier véné
rable éclate de rire. « Quoi, seigneur chevalier, dit
Raymondin, vous vous moquez de moi! Sans la tour et le
bourg que j'ai sous les yeux, je serais sûr d'être à Lusi
gnan. » « Ah ! Monseigneur, lui répond le vieux chevalier,
s'il plaît à Dieu, vous y séjournerez sans délai et avec
joie. » Je vais vous parler maintenant des cuisiniers et des
valets chargés des bagages qui précédaient Raymondin et
avaient annoncé son arrivée. Mélusine le savait parfaite
ment, cependant elle s'était bien gardée de le dévoiler.
Aussitôt après leur arrivée, elle demanda à toute la popula
tion de se tenir prête et d'aller au-devant de Raymondin.
Elle-même se déplaça, escortée d'une multitude de dames,
de demoiselles, de chevaliers et d'écuyers. Elles chevau
chaient de riches montures, brillamment équipées. Ray
mondin regarda devant lui et vit ces gens qui naissaient du
Mélusine
naistre gens [40rb] du fons de la valee, venans deux et
deux par ordonnance, si s'en esmerveille moult. Et,
quant ilz approucherent, si s'escrierent tous d'une voix:
« Bien soiéz vous venuz, monseigneur. » Lors recon
gnut Remondin pluseurs de ceulx qui le bienviengnoient
et leur demanda : « Beaulx seigneurs, dont venéz
vous? » Ceulx lui respondirent : « Monseigneur, nous
venons de Lusignen. » « De Lusignen, dist Remondin,
et y a il guere de cy? » « Par foy, monseigneur, dirent
ceulx, qui perceurent que il le mescongnoissoit pour le
bourc et la tour qui estait faicte puis que il s'estoit par
tiz, vous pouéz veoir Lusignen. Madame a fait faire ce
beau bourc et cette belle tour puis que vous partistes. Et
veéz la ça, ou elle vient contre vous. » Adont fu Remon
din moult esbahiz et ne dist pas quanqu'il pensait, mais
quant il lui souvint comment elle avait fait Ie fort de
Lusignen et chastel en si pou de temps, si ne s'en donna
plus de merveille. Et atant vint Melusigne [40va] qui
moult doulcement le bienviengna et receupt moult amia
blement en disant : « Monseigneur, je suiz moult
joyeuse de ce que vous avéz si bien besoingnié et si
honnourablement en vostre voyage. On le m'a bien tout
compté et dit. » Et Remondin lui respond : « C'est Dieu
mercy et vous. » Et lors, en ces paroles, arriverent a
Lusignen et descendirent, et fu la feste moult grant et
dura .viii. jours, et y vint le conte de Forests, qui moult
bienviengna son frere. Et partirent de Lusignen et vin
drent a Poictiers devers le conte qui moult le conjoy et
demanda a Remondin ou il avait esté, et il leur recorda
toute son adventure. A brief parler, le conte Bertran en
fu moult joyeux. Et prindrent les freres congié de lui, ly
uns s'en ala en Forests et Remondin a Lusignen, ou
Melusigne le receupt moult liement. Et estait pour lors
la dame enceinte, et porta son terme et acoucha a son
jour de son second enfant, et fu un filz et fu baptisiéz
et ot a nom Eudes. Et ot l'une oreille plus grande que
l'autre [40vb] sans comparaison, mais de tous membres
il estait beaulx a grant devise et bien forméz, cil ot puis
Naissance d'Eudes 289
fond de la vallée, deux par deux, soigneusement rangés. Il
en resta interdit. Quand ils furent proches de lui, ils s'écriè
rent d'une seule voix : « Bienvenue, monseignet:r ! »
Ayant reconnu plusieurs des personnes qui le saluaient
ainsi, Raymondin leur demanda :
- Chers seigneurs, mais d'où venez-vous donc?
- Monseigneur, de Lusignan, répondirent-ils.
- De Lusignan? Y a-t-il loin d'ici?
- Monseigneur, voici Lusignan, répondirent-ils,
conscients qu'il ne s'y retrouvait pas à cause du bourg
et de la tour, construits après son départ. Madame a fait
bâtir ce beau bourg et cette puissante tour depuis que
vous nous avez quittés. Regardez, la voici qui vient à
votre rencontre.
Raymondin, stupéfait, ne dit pas ce que lui inspirait tout
cela. Mais, se rappelant la rapidité avec laquelle elle
avait fait élever la forteresse et le château de Lusignan,
il n'en fut plus très étonné. C'est alors que Mélusine
arriva. Elle lui souhaita la bienvenue avec délicatesse et
l'accueillit avec beaucoup d'amabilité
- Monseigneur, je suis très heureuse que votre expédi
tion ait été aussi efficace et récompensée de tant d'hon
neurs. On m'a tout raconté en détail.
Raymondin répondit :
- C'est grâce à Dieu et à vous-même.
Devisant ainsi, ils arrivèrent à Lusignan et mirent pied
à terre. Les festivités qui suivirent furent brillantes et
durèrent huit jours. Le comte de Forez s'y rendit, il
réserva un accueil chaleureux à son frère. Ensuite ils
quittèrent Lusignan pour se rendre devant le comte, à
Poitiers. Il reçut Raymondin avec plaisir, lui posant de
nombreuses questions sur son voyage. Raymondin leur
fit le récit de tout ce qui lui était arrivé. Bref, le comte
Bertrand fut comblé de joie. Les deux frères prirent
alors congé de lui, l'un pour le Forez et l'autre, Ray
mondin, ,pour Lusignan, où Mélusine se réjouit de son
retour. A cette époque, la dame était enceinte. Elle
arriva à terme et accoucha le jour prévu de son second
enfant, un fils qui fut baptisé et reçut le nom de Eudes.
L'une de ·ses oreilles était, sans comparaison, bien plus
grande que l'autre. Cependant la beauté de ses membres
290 Mélusine
espousee la fille au conte de la Marche et fu puis conte
de la Marche. Et atant se taist l'ystoire a parler de l'en
fant et parole de Remondin et de Melusigne.
L'ystoire certiffie que, quant la dame eut jeu son terme
et qu'elle fu relevee, la feste y fu moult grant et y ot
grant foison de nobles gens. Et departy la feste moult
honnourablement. Ceste annee fist la dame faire le chas
tel et le bourc d'Ainnelle•, et fist faire Wavent et Meur
vent et puis fist faire le bourc et la tour de Saint Messent
et fist commencier l'abbaye. Et faisoit moult de bien a
povre gent. Et, au second an apréz, ot un filz qui fu
nomméz Guyon et fu moult bel enfant, mais il ot un œil
plus hault que l'autre. Et sachiéz que Melusigne avoit
si tresbonnes nourrices, et estoit si tressoingneuse de
ses enfans, qu'ilz croissoient et amendoient si fort que
chascun qui les [41ra] veoit s'en donnoit merveille. En
ce temps fist fonder maint noble lieu par le pays que ilz
avoient es membres de la conté de Poictou et duchie de
Guieunne. Elle fist faire le chaste! et bourg de Partenay,
si fort et si bel que sans comparoison, puis fonda a La
Rochelle les tours de la garde de la mer et le chaste! et
commença une partie de la ville. Et avoit une tour
grosse, a trois lieues prez, que Julius Cesar fist faire et
Mélusine fondatrice 291
et de ses formes était frappante. Il épousa plus tard la
fille du comte de la Marche et devint lui-même, par la
suite, comte de la Marche 1• Mais l'histoire laisse i:::i cet
enfant pour évoquer Raymondin et Mélusine.
Elle certifie que, passé le temps indispensable, la dame
put se relever. Il y eut alors une fête grandiose à laquelle
assista une foule de dignitaires de haut rang. Finalement,
enchanté, on quitta cette fête. Cette année-là, la dame fit
élever le château et le bourg de Melle 2, puis édifier Vou
vant 3 et Mervent 4 ; elle fit alors bâtir le bourg et la tour de
Saint-Maixent et y lança la construction de l'abbaye. Elle
comblait aussi les pauvres de bienfaits. L'année suivante,
elle eut un fils, nommé Guy. C'était un très bel enfant bien
qu'il eût un œil plus haut que l'autre. Vous devez savoir
que Mélusine disposait de généreuses nourrices et qu'elle
était tellement attentionnée que ses enfants grandissaient et
profitaient à merveille. Tous ceux qui les voyaient en
étaient émerveillés. C'est à ce moment-là qu'elle fit fonder
nombre de puissants édifices sur les terres qu'ils possé
daient dans le comté de Poitou et le duché de Guyenne. Elle
fit construire le château et le bourg de Parthenay 5, d'une
solidité et d'une majesté incomparables, puis elle fonda, à
La Rochelle 6, les tours de Garde de la mer et le château
avant de commencer la construction d'une grande partie de
1. Le comté passe aux Lusignan à la suite du mariage de Hugues et d'Almo
dis dr la Marche. Elle épouse en dernières noces Ramon, comte de Barcelone.
Leurs descendants furent comtes d'Ur�ell et de Cabrera. 2. Dép. des Deux
Sèvres. Les témoignages du Moyen Age y sont nombreux (Saint-Hilaire - et
sa statue de cavalier -, Saint-Pierre, Saint-Savinien, Tour de !'Evêché).
3. Dép. de la Vendée. Sur la Mère, comme Mervent. Son donjon date du
x11I" siècle; on l'appelle encore« Tour Mélusine». Images d'une fée-filandière
sur la voussure du grand portail de l'église Notre-Dame de Vouvant (début du
xn' siècle). 4. La forêt de Mervent-Vouvant abrite une forteresse féodale
(actuels château de la Citardière et logis de la Cornelière ). 5. Ancienne
capitale de la Gâtine, elle compte encore, avec Thouars (Hôtel du Président) et
Melle (Tour de !'Evêché), quelques maisons datant du xV' siècle. 6. Les
tours qui ont survécu à la destruction des enceintes, à la suite du siège de 1628,
se nomment Tour Saint-Nicolas, Tour de la Chaîne ( 1382 à 1390) et Tour de la
Lanterne (xv" siècle). Soutenant le parti français, La Rochelle refusait en 1373
l'entrée de son havre au comte de Pembroke. Port de conquérants, la cité vit
partir Béthencourt, qui soumit les Canaries en 1402.
292 Mélusine
l'appelloit l'en pour lors la Tour Aigle, pour ce que
Julius portoit l'aigle en sa banniere comme empereur.
Celle tour fist la dame avironner de grosses tours et de
fors murs et le fist nommer le Chastel Aiglon. Et depuis
edifia Pons en Poictou et Sainctes qui pour lors fu nom
mee Linges, puis fist Talemont en Tallemondoiz, et
moult d'autres villes et forteresses. Et acquist tant
Remondin que en Bretaigne, en Guienne ne en Gas
coigne n'avoit prince nul, ne homme qui marchesist a
lui et qui ne le ressoignast tresfort a courroucier.
[4lrb] L'ystoire tesmoingne que, ou cinquiesme an
aprés, ot Melusigne un filz qui fu nomméz Anthoine.
Grant fu et bien forméz de tous membres, mais il
apporta en la senestre joe une pate de lyon et, ains que
il eust .viii. ans, elle fu velue et les ongles trenchans. Et
fist cel Anthoine moult a doubter et puis fu conte de
Lucembourc, ainsi comme vous orréz avant en l'ystoire.
Et fist Melusigne faire fonder par le païs mainte eglise
et renter et moult d'autres biens qui ne sont mie a mettre
en oubly.
Cy nous dit l'ystoire que, au .vii•. an ensuivant, Melu
signe porta le quint enfant et enfanta a son droit terme
un filz qui ot a nom Regnault. Nul plus bel enfant ne
pouoit on veoir, mais il n'apporta que un œil sur terre,
Antoine et Renaud 293
la ville. À trois lieues* de là, s'élevait une imposante tour
érigée par Jules César. On l'appelait la Tour Aigle, en
mémoire de l'aigle que Jules César arborait sur sa banaière
impériale. La dame la fit entourer d'autres tours aussi puis
santes qu'elle et de murs épais. Elle nomma la place Châte
laillon 1• Ensuite, elle édifia Pons 2 en Poitou, Saintes 3, qu'à
cette époque on appelait Linges ; puis Talmont 4 en
Talmondois et de nombreuses autres villes et forteresses.
Raymondin fit tant d'acquisitions que pas un prince ou l'un
de ses voisins n'eût osé l'irriter, que ce soit en Bretagne, en
Guyenne ou en Gascogne.
Dans la cinquième année qui suivit son mariage, Mélu
sine eut, selon le témoignage de l'histoire, un fils
nommé Antoine. Grand et les membres parfaitement
formés, il naquit cependant avec une patte de lion sur
sa joue gauche et, avant sa huitième année, elle était
velue et terminée par des griffes tranchantes. Plus tard,
cet Antoine fut un homme terriblement redoutable et
devint comte de Luxembourg ; vous l'entendrez racon
ter dans la suite de l'histoire. Mélusine fit alors fonder
dans toute la région plusieurs églises qu'elle dota très
richement, autant de bienfaits qui ne doivent pas som
brer dans l'oubli.
L'histoire dit que dans la septième année de son
mariage, Mélusine donna naissance à terme à son cin
quième enfant, un fils que l'on nomma Renaud. C'était
le plus bel enfant que l'on pouvait voir. Toutefois, il
t. Dép. de la Charente-Maritime ; ancienne ville fortifiée de quatorze
tours. 2. Dép. de la Charente-Maritime ; importante cité médiévale
connue pour son hôpital qui marquait l'étape sur la route de Saint
Jacques. 3. Capitale de la Saintonge (César soumit les Santons); fon
dée, sous le nom de Mediolanum Santonum, sur la voie romaine reliant
Lyon à l'Aquitaine. Objet de luttes incessantes entre Poitevins et Angevins,
la ville possède un monument religieux justement célèbre : l' Abbaye-aux
Dames (consacrée en 1047). C'est en 1404 que Saintes est définitivement
rattachée à la Couronne de France. 4. Dép. de la Charente-Maritime ;
la ville était un port au Moyen Âge et, avec ses terres, une puissante princi
pauté. La célèbre église fut rebâtie en 1040. C'est Guillaume le Chauve
qui, à la demande de son maître, le duc d'Aquitaine, Guillaume V, fit
construire le premier château de Talmont. Fortifiée par Richard Cœur de
Lion, la place est réputée imprenable. Elle appartient à partir de 1253 aux
vicomtes de Thouars, puis à la famille d'Amboise (en 1404).
294 Mélusine
mais il en veoit si cler qu'il veoit venir par mer les nefs
ou par terre autres choses, de trois veues, qui montent
.xxi. lieues. Cil fu beaulx, doulz et courtois si comme
vous orréz en l'ystoire ça avant.
(4lvaJ L'ystoire nous dit que la .viiie . annee enfanta
Melusigne le .vie. filz, qui ot a nom Gieffroy. Et apporta
sur terre une dent qui lui yssoit hors de la bouche plus
d'un pousse et fu nomméz Gieffoy au Grant Dent. Cil
fu grans, haulx et foumiz et fort a merveilles, hardiz et
crueulx. Chascun le doubtoit qui en ouoit parler. Et fist
moult de merveilles ainsi comme vous orréz en l'ys
toire.
L 'ystoire tesmoingne que la .ixe. annee enfanta Melu
signe un filz, ce fu le .viie., qui ot a nom Frommont, qui
fu asséz beaulx, mais il ot sur le néz une petite tache
velue comme la pel d'une taulpe ou d'un fouant. Et fu
en son temps moult devoz, et fu puis, par l'accort de
son pere et de sa mere, moine de Malerés dont vous
orréz cy aprés en l'ystoire une moult piteuse aventure.
En ceste partie dit l'ystoire que Melusigne demoura puis
environ deux ans sans porter enfant mais a la .xie. annee
(4lvb] apporta un filz, le .viiie., grant a merveille. Cil
apporta trois yeux sur terre, de quoy ly uns fu ou front,
et fu si crueulx et si mauvais qu'il occist, ains qu'il eust
quatre ans, deux de ses nourrices. Et orréz cy avant en
l 'ystoire comment il fu mort et enterré a Poictiers au
Moustier Nuef.
Or nous dit la vraye histoire que tant nourry Melusigne
ses enfans que Uriiens, premier, ot .xvii. ans. Et fu grant
et fort a merveilles et faisait moult de forces et d'apper
tises. Et plaingnoit chascun qu'il avoit si estrange viaire
car il l'avait court et large, l'un œil rouge et l'autre tout
pers et les oreilles aussi grandes comme manevelles a
vans. Et Eudes, ses freres, avait .xvi. ans et Guyon .xv.
ans. Moult amoient ly uns l'autre Uriiens et Guyon. Et
estait Guion si viste, si mouvant et si appert que chas
cun s'en donnait merveilles, et tous jours s'entrete-
Geoffroy, Fromont et Horrible 295
vint sur terre avec un œil unique, mais un œil si péné
trant qu'il pouvait voir venir les navires sur la mer ou
quoi que ce soit sur terre trois fois plus loin que qui
conque, à plus de vingt et une lieues* donc. Comme
vous l'entendrez raconter plus tard, il fut admirable,
aimable et très raffiné.
D'après le récit, l'année suivante, Mélusine donna nais
sance à son sixième enfant, Geoffroy. Il naquit avec une
dent qui saillait hors de la bouche de plus d'un pouce,
aussi fut-il nommé « Geoffroy la Grand-Dent». Grand,
élancé et musclé, il était d'une force extraordinaire,
hardi et féroce. Qui en entendait parler le craignait !
Vous le découvrirez plus tard, il accomplit des exploits
prodigieux.
L'histoire en porte témoignage, neuf ans après avoir été
mariée, Mélusine donna naissance à un fils, son sep
tième. Il reçut le nom de Fromont. D'une grande beauté,
il portait cependant sur le nez une petite tache, poilue
comme une peau de taupe ou de fouine. L'un des
hommes les plus pieux de son époque, il devint, avec
1:accord de son père et de sa mère, moine à Maillezais.
A son sujet, le récit vous racontera plus tard un épisode
bien pitoyable.
Mélusine passa les deux années suivantes sans avoir
d'enfant. Mais, l'histoire le rapporte, la onzième année
de son mariage, elle donna naissance à un huitième fils,
d'une taille extraordinaire. li porta sur terre trois yeux,
l'un au milieu du front. Il fut si féroce et si méchant,
qu'avant même d'avoir quatre ans, il avait tué deux de
ses nourrices. Vous entendrez raconter plus tard
comment il fut tué et enterré au Montiemeuf, à Poitiers.
Le récit authentique rapporte que Mélusine éleva ses
enfants jusqu'à ce que l'aîné de ses fils, Urien, eût dix
sept ans. De haute taille, incroyablement vigoureux, il
excellait dans les exercices de force et d'agilité. Chacun
le plaignait pour son visage anormal, à la fois petit et
large, doté d'un œil rouge et d'un autre pers avec des
oreilles grandes comme les poignées d'une corbeille à
vanner. Quant à Eudes, son frère, il avait seize ans et
Guy, quinze. Urien et Guy s'aimaient beaucoup. La
vélocité de Guy, sa vivacité et son agilité suscitaient
296 Mélusine
noient compaignie Uriiens [42ra] et Guyon. Et les
amoient tant les nobles enfans du pays et eulx aussi les
nobles et les enfans qu'ilz ne pouoient plus, et fesoient
annes bien souvent en joustes, en tournoiz et en bou
hours. Or advint en cellui temps que deux chevaliers
poictevins revindrent de Jherusalem et conterent nou
velles par le pays que le soubdan de Damas avoit asse
gié le roy de Chippre en la cité de Famagosse et qu'il
le tenoit en moult grant destrece. Et n'avoit cellui roy
plus de hoirs que une seule fille, laquelle estoit moult
belle. Et tant ala la nouvelle par le pays que Uriiens le
sçot et lors dist a son frere Guion : « Par ma foy, beau
frere, ce seroit grant aumosne de secourir cellui roy
contre les Sarrasins. Nous sommes ja .viii. enfans
masles, la terre de nostre pere ne demourra pas sans
hoir, posé que de nous ne feust rien. Dont, pour celle
cause, nous devons tant plus penner de voyagier pour
acquerre honneur. » « Par [42rb] foy, dist Guyon, vous
dictes verité, mais pourquoy le dictes vous ? Je sui tout
prest de faire ce que il vous plaira. » « Par foy, mon
frere, dist Uriiens, vous dictes bien. Or mandons les
deux chevaliers qui sont venus du saint voyage d' oultre
mer et leur enquerrons plus avant de cest affaire. » Et
lors manderent les deux chevaliers qui y vindrent moult
liement. Et quant ilz furent venus, les deux enfans les
bienviengnerent moult aimablement et leur commencie
rent a enquerre de leur voyage et des usaiges et
manieres des pays ou ilz avoient esté, et ceulx leur en
dirent la verité. « Par foy, dit Uriiens, nous avons
entendu que vous avéz passé par une isle ou il a un roy
crestien qui moult est oppresséz d'un soubdant sarrazin,
si nos merveillons pourquoy vous ne demourastes en la
guerre avecques le roy crestien pour lui aidier et confor
ter, vous qui estes renomméz d'estre deux si vaillans
chevaliers, ainsi que il nous semble que tuit bon crestien
y sont [42va] tenus. Et aussi ce nous sembleroit grant
aumosne de Je reconforter en tel neccessité. » A ce res
pondirent les deux chevaliers : « Par nostre foy, damoi-
Guy, Urien et Chypre 297
l'étonnement de tous. Et toujours Urien partageait la
compagnie de Guy. Les jeunes seigneurs du pays les
aimaient beaucoup, ils aimaient très sincèrement ces
jeunes gens ainsi que les gens de condition. Ensemble,
ils faisaient souvent des exercices d'armes, des joutes,
des tournois ou des combats à la lance. C'est à cette
époque qu'arrivèrent deux chevaliers poitevins, de
retour de Jérusalem, qui racontèrent dans tout le pays
que le sultan de Damas assiégeait le roi de Chypre, dans
sa ville de Famagouste, et qu'il le maintenait dans une
situation épouvantable. Ce roi, disaient-ils, n'avait pour
seul héritier qu'une fille unique, d'une remarquable
beauté. Cette nouvelle se répandit dans le pays et Urien,
qui en fut informé, s'adressa à son frère Guy en ces
termes : « Manifestement, cher frère, il serait bien chari
table de porter secours à ce roi contre les Sarrasins.
Nous voici déjà huit fils et, sans même nous compter,
la terre de notre père ne manquera pas d'héritiers. C'est
pourquoi nous devons être d'autant plus déterminés à
partir en expédition dans l'espoir d'acquérir biens et
honneurs. » « Certes, vous dites vrai, répliqua Guy,
mais pourquoi le dites-vous ? Je suis prêt à faire tout ce
qu'il vous plaira. » « Eh bien ! mon frère, dit Urien,
c'est bien répondu. Faisons venir les deux chevaliers qui
arrivent du pèlerinage de Terre sainte et interrogeons-les
pour en savoir plus sur cette affaire. » Les deux cheva
liers répondirent avec plaisir à leur appel. Les deux
jeunes gens les reçurent chaleureusement avant de leur
poser des questions sur leur voyage, les coutumes et les
mœurs des pays qu'ils avaient traversés. Les chevaliers
leur dirent sincèrement tout ce qu'ils savaient. « Sur ma
foi, déclara Urien, nous avons entendu dire que vous
avez croisé une île où un roi chrétien vit sous la tyrannie
d'un sultan sarrasin. Nous sommes donc extrêmement sur
pris : pour quelles raisons, vous qui avez la réputation
d'être deux chevaliers exceptionnellement éprouvés,
n'êtes-vous pas restés combattre auprès du roi chrétien,
lui apportant ainsi aide et soutien, comme il nous
semble que tout bon chrétien est tenu de le faire. Il nous
aurait paru très charitable de lui prêter main-forte dans
une telle nécessité. » Les deux chevaliers rétorquèrent
298 Mélusine
sel, nous voulons bien que vous sachiéz que, se nous
eussions veu la voye comment nous eussions peu entrer
en la ville sans estre mors ou prins, nous y feussions
voulentiers aléz et actendu l'adventure avec le roy de
Chippre, telle que Dieu la nous eust voulu envoier. Et
vous savéz que l'effort de deux chevaliers ne puet pas
porter le faiz contre bien de .lx. a .iiiiX'. mille Sarrasins.
Et ce fu la cause qui nous destourna de y aler. Et vous
devéz savoir que "cellui est moult fol qui souffle contre
le vent pour le cuidier tarir ne surmonter". » « Par foy,
dist Uriiens, vostre excusacion est bonne et juste, mais
or me dictes se gens qui auroient pouoir de mener de
.iim. a .xxv". hommes d'armes, se ilz y pourroient venir
a temps pour secourir cellui roy. » Lors respondy ly uns
des deux chevaliers : « Par ma foy, sire, ouy, veu et
consideré que la cité est forte [42vb] et le roy vaillant
et bataillerres de sa personne et sy a foison vivres et
compettement de bonnes gens pour garder la ville. Et si
y a pluseurs forteresses que ceulx de Rodes et les Her
mins viennent souvent refreschir, de quoy le roy de
Chippre et ceulx de la cité ont grant confort. Et sachiéz
que mon compaignon et moy vouldrions bien avoir
trouvé qui y voulzist aler en telle compaignie que vous
dictes et nous y deussions prendre l'aventure avecques
lui. » « Par foy, dist Uriiens, et mon frere et moy vous
retenons et vous y menrons, ne demourra gueres. »
Quant ceulx l'entendirent, si en furent moult joyeux et
dirent que s'ilz y vont que il leur muet de grant noblesce
Projet de secours 299
- Sur notre foi, jeune seigneur, nous tenons à ce que
vous sachiez que, si nous avions pu voir comment péné
trer dans la ville sans être capturés ni tués, no'Js y
serions volontiers entrés et nous aurions, ainsi, vécu
avec le roi de Chypre les événements que Dieu aurait
bien voulu nous réserver. Vous le savez, quels que
soient leurs efforts, deux chevaliers ne peuvent soutenir
le choc contre pas moins de soixante à quatre-vingt
mille Sarrasins. C'est la raison qui nous a dissuadés d'y
aller. D'ailleurs, vous savez bien ce qu'on dit : "Folie
contre le vent souffler, pour le tarir ou le sécher."
- Soit, vos arguments sont convaincants et légitimes,
déclara Urien. Mais dites-moi maintenant : si des gens
venaient à la tête de deux à deux mille cinq cents
hommes d'armes, pourraient-ils arriver à temps pour
secourir ce roi ? »
L'un des deux chevaliers répondit:
- Certes oui, monseigneur, d'autant que la cité est
puissamment fortifiée, que le roi est brave et combatif,
qu'il y a quantité de vivres dans la ville et suffisamment
de gens valeureux pour la défendre. On y trouve égale
ment plusieurs forteresses que les chevaliers de Rhodes 1
et les Arméniens viennent souvent ravitailler, soutenant
ainsi considérablement le roi de Chypre et les gens de
sa ville. Apprenez également que mon compagnon et
moi-même serions heureux d'avoir trouvé quelqu'un
qui voudrait s'y rendre, escorté des troupes que vous
avez évoquées, et de tenter l'aventure avec lui.
- Ma foi, fit Urien, mon frère et moi nous vous enga
geons et nous vous y conduirons, vous n'aurez pas long
temps à attendre.
Les deux chevaliers se réjouirent de cette proposition
I. L'île de Rhodes occupe une place stratégique en Méditerranée, au crcise
ment des axes nord/sud (de Byzance à Alexandrie) et ouest/est (de Rome à la
Terre sainte). Elle devient duché en l l60, principauté indépendante en 1204, et
retombe dans les mains des Byzantins en 1309. L'ordre des Hospitaliers de Saint
Jean de Jérusalem y établit, cette année-là, son quartier général et un État souve
rain dans lequel, selon sa nation d'origine, chacun appartient à une langue. La
marine de !'Ordre était fameuse, protégeant la Méditerranée orientale contre les
musulmans. L'ordre recueillit les biens des Templiers en 1312 et abandonna l'île
de Chypre en 1522 avant de se réfugier à Malte.
300 Mélusine
et grant vaillantise. Or se taist cy l 'ystoire des deux che
valiers et parle comment Uriiens et Guyon prindrent
congié de leur pere et de leur mere et de l'aide que
Melusigne leur fait.
En ceste partie dit l'ystoire que Uriiens et Guyon vin
drent a Me-[43ra]-lusigne, leur mere. Et lui dist Uriiens
moult saigement : « Madame, se il vous plaisoit, il seroit
bien temps que nous alissons voyagier pour congnoistre
les terres et les pays et aussi pour acquerre honneur et
bon nom en estranges marches et contrees, par quoy
nous feussions introduit de savoir parler avecques les
bons des choses qui sont par estranges marches et pays,
qui ne sont pas communes par deça. Et aussi, se Fortune
et bonne aventure nous vouloit estre amie, nous avons
bien voulenté de conquerir terres et pays, car nous
regardons que nous sommes ja .viii. freres et sommes
bien tailliéz d'estre encores autant ou plus. Et a dire que
vostre terre feust partie en tant de pars, cellui qui devroit
tenir le chief de la seignourie ne pourroit pas gueres
tenir d'estat, veu le noble et grant estat que monseigneur
mon pere et vous tenéz. Et des maintenant, moy et
Guyon mon frere, quitterons nostre part de ce qu'il nous
pourroit escheoir de par vous, excepté vostre bonne
grace, parmy l'aide que vous nous [43rb] feréz a pre
sent pour nostre voyage. » « Par foy, enfans, dist Melu
signe, ceste requeste vous muet de grant vaillance et ne
vous doit pas estre refusee. Et j'en parleray a vostre
pere, car sans son conseil ne vous doy je pas accorder
ceste requeste. » Lors se part Melusigne de la et vint a
Remondin et lui compta la requeste de ses deux enfans.
Lequel lui dist : « Par foy, dame, se il vous semble que
ce soit chose qui soit bonne a faire, si en faictes a vos
tre voulenté. » « Vous dictes bien, dist Melusigne, et
sachiéz que ilz ne feront en ce voyage chose qui ne leur
tourne a grant prouffit et a tresgrant honneur. » Lors
vint a ses enfans et leur dist : « Beaulx enfans, penséz
Deux conquérants 301
et dirent que tenter cette expédition témoignait de la
remarquable générosité et de la grande valeur des deux
frères. L'histoire cesse ici de parler des deux chev..liers
et rapporte comment Urien et Guy prirent congé de leur
père et de leur mère et quelle aide leur fournit Mélusine.
Urien et Guy, donc, allèrent trouver Mélusine, leur
mère. Urien s'adressa à elle en faisant preuve de
sagesse
- Madame, si vous y consentiez, il serait bien temps
pour nous d'aller voyager pour découvrir d'autres pays,
mais également pour acquérir biens et renommée en
terres étrangères. Nous pourrions ainsi parler avec les
gens compétents des choses qui existent ailleurs, dans
les contrées lointaines, et qui sont rares par ici. De plus,
si Fortune et la chance voulaient bien nous être favo
rables, nous avons la ferme volonté de conquérir des
territoires et des pays. Nous le constatons, en effet, nous
sommes déjà huit frères et notre famille est bien de taille
pour être un jour aussi nombreuse, sinon plus. Suppo
sons qu'il faille partager votre terre en autant de parts
que de fils, celui qui devrait être à la tête de la seigneu
rie n'aurait guère de biens pour soutenir son rang, en
comparaison de la richesse et de la puissance de la posi
tion qui est la vôtre, à monseigneur mon père et à vous
même. En conséquence, dès maintenant, moi et Guy
mon frère, renonçons à notre part de ce qui pourrait
nous venir de vous, sauf à votre affection bienveillante,
en contrepartie de l'aide que vous nous apporterez dès
à présent pour notre périple.
- Ma foi, mes enfants, cette requête atteste votre
valeur, elle ne mérite pas d'être repoussée, dit Mélusine.
Je vais en parler à votre père ; sans son avis, je ne dois
pas donner mon accord.
Mélusine retourna vers Raymondin et lui fit part de la
demande de ses deux enfants
- Vraiment, madame, dit-il, s'il vous semble que ce
soit un bon projet, faites comme vous 1'entendez.
- C'est bien parlé, acquiesça Mélusine. Sachez-le, tout
ce qu'ils feront pendant cette expédition tournera à leur
plus grand profit et à leur plus grande renommée.
Elle revint alors auprès de ses enfants et leur dit
302 Mélusine
de bien faire, car vostre pere vous accorde vostre
requeste et je si fais. Et ne vous soussiéz, car dedens
brief temps j' auray ordonné de vostre fait telement que
vous m'en sauréz gré. Mais or me dictes en quel partie
vous vouléz aler pour y pourveoir de ce qu'il vous faul
dra. » Lors respondy Uriiens : « Madame, nous avons
ouy dire que le roy de Chippre est [43va] assegiéz du
soudant de Damas en la cité de Famagosse, et la avons
nous intencion de aler pour lui secourir des faulx Sarra
sins. » « Par foy, dist Melusigne, enfans, cy fault pour
veoir tant pour le fait de la mer comme cellui de la terre,
et j'en ordonneray tellement que vous m'en sauréz gré
et ce feray je bien brief. » Adont s'en vont les deux
enfans agenoullier et l'en remercient humblement. Et la
dame les redreça et baisa chascun en la bouche tout
plourant, car elle avoit grant douleur au cuer de leur
departie, car elle les « amoit d'amour de mere non pas
d'amour de faulse nourrisse».
L'ystoire dit que Melusigne fu moult curieuse de
apprester l'affaire de ses enfans. Et fist arriver au port
de La Rochelle grant et riche navire, tant de galees
comme de ranpins, comme de grosses nefs, la mendre
de deux couvertes et les autres de trois, et fu le navire
si grant que pour bien mener trois mil hommes d'armes.
Et entretant manderent ly enfant les deux chevaliers
[43vb] qui leur eurent accoinctié le voyage et leur dirent
que ilz s' appaireillassent de mouvoir bien brief, comme
ilz leur avoient prommis. Et ilz dirent : « Seigneurs,
nous sommes tous prests et avons acointié ce fait a plu
seurs gentilz hommes qui s' appareillent de venir en
Préparatifs maternels 303
Mes chers enfants, tâchez de bien vous conduire, car
votre père vous accorde ce que vous avez sollicité, et je
me joins à lui. N'ayez aucun souci, j'aurai sous peu
réglé tout ce qu'il y a à faire, vous pourrez être satisfaits
de moi. Mais dites-moi maintenant quelle est votre des
tination, je pourrai ainsi pourvoir au nécessaire.
Urien lui répondit
- Madame, nous avons entendu dire que le roi de
Chypre était assiégé par le sultan de Damas dans la cité
de Famagouste. C'est là que nous souhaitons aller pour
lui porter secours contre les infidèles Sarrasins.
- Eh bien ! mes enfants, il convient donc de vous
fournir tout le nécessaire en prévision de vos déplace
ments maritimes et terrestres. Je vais si bien subvenir à
vos besoins que vous me serez très reconnaissants. Ce
11-e sera pas long !
A ces mots, les deux jeunes gens se jettent à ses genoux
et la remercient respectueusement. La dame les relève
et embrasse chacun d'eux sur la bouche 1, en larmes et le
cœur brisé par leur départ, car « son amour était sincère
comme celui d'une mère et non factice comme celui
d'une nourrice ».
Mélusine fut particulièrement soucieuse, selon ce que
dit l'histoire, de bien préparer l'expédition de ses fils.
Elle fit accoster au port de La Rochelle une flotte
magnifique et considérable, composée aussi bien de
galées*, de rampins*, que de gros navires, le moindre
d'entre eux à deux ponts et tous les autres à trois. Les
navires de cette flotte furent si nombreux qu'ils auraient
pu contenir trois mille hommes d'armes. Pendant ce
temps, les deux jeunes gens firent appeler les deux che
valiers qui leur avaient donné l'idée de cette expédition
pour leur enjoindre de se tenir prêts à se mettre en route
sous peu, comme ils s'y étaient engagés. Ils leur répon
dirent :
- Messeigneurs, nous sommes prêts. Et nous avons
informé plusieurs gentilshommes, qui se préparent pour
1. Voir Y. Carré, Le Baiser sur la bouche au Moyen Âge. Paris, Le
Léopard d'Or, 1993.
304 Mélusine
vostre compaignie et sont tuit desirant de vous servir.»
« Par foy, dist Uriiens, grans mercis. Nous leur meri
rons, se Dieu plaist, et a vous aussi. » Tant fist Melu
signe qu'elle ot tout prest. Et ot quatre barons, que de
Poictou que de Guienne, a qui elle bailla ses enfans en
gouvernance, et ot grant foison chevaliers et escuiers et
gentilz hommes, le nombre de .iim. .vc . hommes d'armes
et .vc. arbalestriers. Les vivres, l'artillerie, les harnoiz et
les chevaulx furent chargiéz es vaisseaux et monterent
les gens ens ou navire. La veissiéz bannieres, pennons
et estendars sur les vaisseaux au vent et sonner trom
petes et instrumens et ces chevaux hennir et braidier'*,
que c'estoit grant beauté a veoir. (44ra] Lors prindrent
les deux enfans congié de leurs freres et des gens, qui
moult tendrement plouroient de leur departie. Et Melu
signe et Remondin convoierent leurs enfans jusques a
la mer. Et quant ilz furent la venus, Melusigne les trait
a part en disant : « Enfahs, entendéz ce que je vous vueil
dire et commander.
« Enfans, dist Melusigne, veéz cy deux anneaulx que je
vous donne dont les pierres ont une mesme vertu.
Sachiéz que tant que vous useréz de loyauté sans penser
ne faire tricherie ne mauvaitié, et que vous les ayéz sur
vous, vous ne seréz desconfiz par armes, mais que vous
ayéz bonne querelle, ne sort, ne enchantement d'art de
magique ne de poisons de quelconque maniere ne vous
pourra nuire que si tost que vous les regarderéz que ilz
n'aient perdu toute leur force.» Et lors en baille a chas
cun un et ceulx l'en mercient les genoulx a terre. Et lors
reprent Melusigne le parler disant ainsi : « Enfans, je
vous encharge que en tous les lieux que vous seréz que
tous les jours vous (44rb] oyéz le service divin tout
premierement que vous faciéz autre chose. Et en tous
voz affaires reclaméz l'aide de vostre Createur et le ser
véz diligemment et améz et creniéz comme vostre Dieu
et vostre Createur, et nostre mere saincte Eglise souste-
Un départ émouvant 305
partir en votre compagnie, car ils ont le vif désir de se
mettre à votre service.
- Ma foi, dit Urien, soyez sincèrement remerciés. S'il
plaît à Dieu, nous les récompenserons bien, et vous éga
lement.
Mélusine se dévoua tant que tout fut bientôt prêt. Elle
plaça ses enfants sous l'autorité de quatre barons de Poi
tou et de Guyenne. Aux côtés d'une foule de chevaliers,
d'écuyers et de gentilshommes, on comptait deux mille
cinq cents hommes en armes et cinq cents arbalétriers.
Les vivres, l'artillerie, les équipements et les chevaux
furent chargés sur les vaisseaux, puis les hommes
embarquèrent. Vous auriez pu voir les bannières*, les
pennons* et les étendards, claquant au vent sur les navi
res! Vous auriez pu entendre éclater les trompettes et
divers instruments et les chevaux hennir et s'ébrouer!
C'était un spectacle de toute beauté! Les deux jeunes
gens prirent alors congé de leurs frères et de leurs servi
teurs qui, tous, pleuraient leur départ à chaudes larmes.
Mélusine et Raymondin accompagnèrent leurs fils jus
qu'au bord de la mer. Là, Mélusine les prit à l'écart
pour leur parler : « Mes enfants, soyez très attentifs à
ce que je vais vous dire et aux recommandations que je
veux vous faire.
« Chers enfants, vous voyez ces deux anneaux ? Je vous
les offre. Le pouvoir de leur pierre est identique :
sachez-le, aussi longtemps que vous agirez en toute
loyauté, sans pensées ni actions fourbes ou malveil
lantes, et que vous les aurez sur vous, vous ne subirez
jamais la défaite des armes. Pour peu que votre cause
soit bonne, ni sort ni enchantement provoqué par
quelque pratique magique ou quelque poison que ce
soit ne pourront vous être funestes : ils auront perdu
tout leur pouvoir aussitôt que vous regarderez vos
anneaux.» Et elle en offre un à chacun d'eux. Genoux
en terre, ils l'en remercient. Mélusine reprend alors la
parole pour dire : « Chers enfants, je vous exhorte à
entendre quotidiennement le service divin, avant de faire
quoi que ce soit et où que vous soyez. Dans tous vos pro
jets, demandez l'aide de votre Créateur, servez-Le dili
gemment, aimez-Le et craignez-Le comme votre Dieu et
306 Mélusine
néz et soiéz si vrais champions encontre tous ses mal
veullans. Et aidiéz et conseilliéz les vefves et les orphe
lins, et honnouréz toutes dames et confortéz toutes
pucelles que on vouldroit desheriter desraisonnable
ment. Améz les g-entilz hommes et leur tenéz compai
gnie, soyéz humbles et humains au grant et au petit. Et,
se vous veéz un bon homme d'armes qui soit povres et
en petit estat de vesture ou de monteure, donnéz lui du
vostre selon ce que vous sentiréz vostre aisement et
selon ce qu'il sera de value. Soiéz larges aux bons et
quant vous donnéz quelque chose ne le faictes pas
attendre longuement, mais regardéz quant, combien,
pourquoy, ou se la personne le vault ou, se il est a
maistre, se son maistre le vault. Et se vous donnéz par
plaisance, gardéz que fole largesce ne vous surpreingne
tant que [44va] on s'en puist eschamir de vous, car
ceulx qui auroient desservy que vous leur feissiéz bien
s'en tendroient pour mal contens, et les estrangiers vous
en blasmeroient en derrier. Gardéz que vous ne promet
téz chose que vous ne puissiéz tenir, et se vous promet
téz aucune chose ne la faictes pas trop attendre, car
longue attente estaint moult la vertu de don. Gardéz
vous de convoictier la femme de nul de qui vous veul
liéz estre améz. Et ne creéz ja conseil de garçon, ne ne
trayéz ja trop privé de vous homme que vous n'aiéz
bien essayé ses meurs et ses condicions. Ne creéz ja
homme qui soit avaricieux ne ne mettéz en office, car
Exhortations de Mélusine 307
votre Créateur, et accordez votre soutien à notre sainte
mère l'Église, soyez ses vrais champions contre tous
ceux qui lui veulent du mal. Dispensez aide et c0'1seil
à la veuve et à l'orphelin, respectez toutes les dames et
portez secours aux jeunes filles que l'on essaierait de
déshériter injustement. Aimez les hommes de noble
naissance et recherchez leur compagnie, montrez-vous
humbles et humains, envers les grands comme envers
les petits. Et, si vous voyez un homme d'armes valeu
reux mais pauvre et dont l'habit et la monture sont dans
un piètre état, donnez-lui un peu de votre bien, en fonc
tion de vos possibilités et de ce qu'il vous en coûtera.
Soyez généreux envers les hommes bienfaisants et,
quand vous offrez un don, ne le faites pas attendre long
temps mais considérez quand, combien et pourquoi
vous donnez, considérez aussi le mérite du bénéficiaire
ou, s'il appartient à un maître, le mérite de ce maître.
Et si vous offrez par plaisir, prenez garde de ne pas
être débordé par une générosité insensée, on pourrait se
moquer de vous ; en effet, ceux qui auraient mérité
votre libéralité seraient insatisfaits ; quant aux étrangers,
ils vous désapprouveraient par-derrière. Gardez-vous
contre toute promesse que vous ne pourriez tenir effecti
vement et, si vous promettez quelque chose, ne faites
pas trop attendre sa réalisation : plus longue est l'at
tente, plus terne est la valeur du don. Gardez-vous éga
lement de convoiter la femme de celui dont vous
souhaitez l'amitié 1. Ne croyez jamais l'avis d'un servi
teur et ne cherchez pas l'intimité de quelqu'un dont
vous n'avez pas éprouvé les mœurs ni vérifié la condi
tion 2• Ne croyez jamais un avare, ne lui confiez aucune
1. Selon H. Walther l'expression convoiter la.fèmme du prochain aurait
été « mise en circulation par la Bible de saint Louis » et se serait« introduite
dans la langue au milieu du x1v' siècle ». 1986, p. 483. 2. Ces exhorta
tions sont inspirées des thèmes du Secret des secrets (Introduction, p. 20).
On peut y lire, par exemple : De largesse et avarice et de pluiseurs vertus.
v1' §. ( ... ) Se tu veulx donques acquerîr largesse, regarde et considere ton
povoir et le temps de ta neccessité et les merites des hommes. Tu dois
donques donner selon ton povoir par mesure a ceulx qui en ont neccessité
et qui en sont dignes. Car qui donne autrement peche et trespasse largesse
et la rigle et qui donne ses biens a celui qui n'a nulle neccessité, il 11 'aquiert
308 Mélusine
il vous pourrait plus faire de deshonneur en une heure
que il ne vous pourrait faire de prouffit en son vivant.
Gardéz vous que vous n'acroiéz ja chose que vous puis
siéz bonnement paier et, se par neccessité vous fault
accroire, tantost que vous avéz l'aisement, faictes en
satisffacion. Et ainsi pourréz vous estre sans dangier et
vivre honnourablement. Et se Dieux vous donne adven
ture que vous conquestéz pays, si gouveméz voz gens
selon la [44vb] nature dont ilz sont. S'ilz sont rebelles,
gardéz que vous seignorissiéz sans riens laissier passer
de vostre droit de seignourie et soiéz toujours sur votre
garde tant que la puissance soit vostre, car se vous vous
laissiéz sourmarchier il vous fauldroit gouverner a leur
voulenté, mais toutesfoiz gardéz vous que, quelx qu'ilz
soient, durs ou debonnairea, que vous ne leur alevéz
nouvelle coustume qui soit desraisonnable. Prenéz sur
eulx vostre droit, sans eulx taillier oultre raison ne ale
ver coustumes inraisonnables. Car "se peuple est povre,
le seigneur est mendiz". Et, se besoing lui or issoit de
guerre ou d'autre neccessité, il ne se saurait de quoy
aidier, dont il pourrait cheoir en grant servitute et n'en
seroit ja plaint ne d'estrangiers ne de privéz. Car sachiéz
que une "toison d'une annee est plus prouffitable que
celle qui est tondue trois foiz". Enfans, encore vous def
fens je que vous ne creéz ne aiéz fiance en jangleur ne
en flateur ne en homme qui de autrui mesdit en derriere,
ne ne creéz conseil de homme exillié ne fuitif de son
pays, [45ra] ou il puist touchier au desir de nuire ceulx
qui l'ont exillié, s'il n'a bonne raison et vous, bonne
Conseils financiers et moraux 309
charge, car il pourrait vous faire plus de honte en une
heure que de profit dans toute sa vie. Gardez-vous
d'emprunter si vous êtes incapables de rembourser -:aci
lement et, si la nécessité vous contraint à emprunter,
remboursez dès que vous aurez la somme requise. Ainsi
pourrez-vous éviter les dangers de l'existence et vivre
dans l'honneur. Et, si Dieu vous accorde la chance de
conquérir des territoires, dirigez vos gens selon leur
nature. S'ils sont rebelles, veillez à en rester maîtres
sans rien abandonner de vos prérogatives seigneuriales
et soyez toujours sur vos gardes de telle sorte que le
pouvoir reste dans vos mains, car si vous vous laissiez
marcher sur les pieds, vous devriez gouverner selon leur
volonté, gardez-vous cependant, qu'ils soient endurcis
ou bienveillants, d'instaurer de nouvelles charges qui
seraient abusives. Obtenez de leur part ce qui vous
revient de droit, sans les imposer outre mesure ni [Link]
infliger des redevances injustifiées. Ne dit-on pas : "A
peuple indigent, seigneur mendiant" ? Et si ce seigneur
était dans le besoin pour des frais de guerre ou de tout
autre nature, il ne pourrait trouver de nouvelles sources
d'imposition et pourrait, en conséquence, tomber en
sujétion et personne alors, étrangers ou proches, ne le
plaindrait. Vous le devez savoir, "tondre une fois l'an
profite plus que trois". Mes enfants, je vous défends
également d'accorder votre confiance à Un hâbleur, un
flatteur ou un homme qui médit d'autrui dans son dos,
et ne croyez pas non plus un exilé ou un fugitif quand
sa volonté de nuire à ceux qui l'ont exilé pourrait être
nulle /oenge; et tout ce que on donne a tous ceulx qui ne sont pas dignes
est perdu. Et qui despent ses biens oultre mesure, il vendra tost au tresamer
rivage de povreté, et est comme celui qui donne victoire sur Luy a ses
ennemis. Qui donne de ses biens en temps de neccessité et a ceulx qui en
ont besoing, tel roy est large a soy et a ses subgetz et vendra son royaulme
en gram prosperité erses commandemens seront accompliz. Et qui despenr
les biens de son royaulme sans ordre et donne a ceulx qui n 'en sont pas
dignes et qui n 'en ont nul besoing, tel r�y destruist son peuple, et la chose
publique, et son royaulme, et 11 ·est digne de regner car il esr appellé
folarges. Le nom d'avarice est trop lait au roy et en vient trop mal a la
royal magesté. Doncques, se le roy veult regner honorablement, il couvient
qu'il n'ait ne l'un ne l'autre de ces deux vices : c'est assavoir qu'il ne soir
ne fo/arges ne avaricieux. Transcr. D. Lorée.
310 Mélusine
muse de lui aidier, car ce vous pourroit moult
empeschier de venir au degré d'onneur. Sur toutes
choses je vous deffend orgueil. Je vous commande a
faire justice aussi bien et faire raison au petit comme au
grant. Ne desiréz pas a vengier tous voz tors faiz, mais
prendre amende. Ne despiséz ja nul de voz ennemis,
tant soit il petit, mais soiéz sur vostre garde a toutes
heures. Et gardéz, tant que vous auréz a estre conque
rant, que entre vous compaignons ne vous maintenéz
comme sire, mais commun au grant et au petit, et parler
et tenir compaignie a chascun selon sa qualité, car ce
fait les cuers enflamméz d'amour a ceulx qui ainsi sont
humain en seignourie. Ayéz cuer de fierté de lyon
envers voz ennemis et entre eulx devéz monstrer puis
sance et seignourie. Et se Dieu vous donne du bien,
departéz en a voz compaignons selon ce que chascun en
sera dignes. Tant que a la guerre, creéz [45rb] le conseil
des vaillans hommes, qui ont hanté le mestier d'armes
honnourablement. Ne faictez ja long traictié a voz enne
mis, car en longs traictiéz gist aucunes foiz grant decep
cion et grant perte pour la plus puissant partie. Car "les
saiges reculent pour plus loing saillir". Et aussi le saige,
quant il voit qu'il n'a pas puissance de resister a la force
de son adversaire, il pourchasce longs traictiéz pour dis
simuler, tant qu'il se voye en puissance qu'il puist nuire
a son ennemy, et lors en pou d'eure treuve voye dont le
traictié soit nul. Et pour ce vous chastie je que vous ne
deportéz vostre ennemy la ou vous le pouéz mettre en
subgection par honneur et se alors vous lui faictes cour
toisie, il vous sera tourné a tresgrant honneur, et se vous
lui faisiéz moins par traictié, posé que il se tournast tout
d'un costé ou d'autre sans decepcion, si pourroient les
aucuns dire ou penser que vous y eussiéz aucune
doubte. Combien que je ne die pas que on doye reffuser
bon traictié qui le puet avoir, mais qu'il soit brief ou, si
longs, qu'il (45va] soit a tous jours, sans plus en faire
memoire aux vivans, et au prouffit et honneur de cellui
Leçon politique 311
en cause, sauf s'il a de sérieux arguments et vous, une
bonne raison de lui venir en aide, sinon cela pourrait
bien vous priver de la gloire à laquelle vous rêvez. �ais,
plus que tout, je vous interdis l'orgueil. Je vous ordonne
d'être justes et équitables, envers les petits comme
envers les grands. Ne cherchez pas à vous venger de
tous les torts que vous aurez subis, demandez-en plutôt
réparation. Ne méprisez jamais aucun de vos ennemis,
si faible soit-il, au contraire, restez toujours sur vos
gardes. Pendant vos conquêtes, prenez soin de ne pas
vous comporter en seigneur et maître vis-à-vis de vos
compagnons, soyez accessibles au grand et au petit, par
lez et recherchez compagnie à chacun, selon sa qualité.
Qui exerce son pouvoir avec humanité enflamme les
cœurs en sa faveur. Envers vos ennemis, soyez coura
geux et féroces tel le lion, montrez-leur votre force et
votre pouvoir. Et si Dieu vous accorde des biens, parta
gez-les avec vos compagnons, selon leur mérite. En
période de guerre, faites confiance aux conseils des
hommes de valeur, ceux qui se sont brillamment
dévoués au métier des armes. Que les traités signés avec
vos ennemis ne soient pas trop longs, car ces longs
traités réservent fréquemment de grandes déconvenues
et de grandes pertes à la partie la plus puissante : "le
sage recule pour mieux sauter." Et d'ailleurs, quand il
voit qu'il n'est pas assez fort pour résister à son adver
saire, le sage vise à arracher un long traité, se couvrant
ainsi jusqu'à ce qu'il se sente de nouveau assez puissant
pour nuire à son ennemi et alors, en un instant, il trouve
le moyen de frapper de nullité le traité passé. C'est pour
quoi je vous recommande de ne pas renoncer à poursuivre
un ennemi que vous pouvez soumettre selon les règles de
l'honneur ; si, ensuite, vous faites preuve de générosité à
son égard, vous acquerrez une illustre réputation. Si vous
lui accordiez moins par traité, et même si ce traité ne
décevait aucune des deux parties, on pourrait bien pré
tendre ou penser que vous aviez quelque crainte. Certes,
je ne dis pas que celui qui peut obtenir un bon traité doit
le refuser, mais, dans ce cas, qu'il soit bref ou, s'il devait
être long, alors qu'il soit irrévocable, que jamais on ne le
rappelle aux vifs pour le mettre en question et qu'il soit
312 Mélusine
qui y pense avoir le plus grant droit et qu'il y a selon
commune renommee. » Tout ensement ainsi que vous
ouéz chastia Melusigne ses enfans, lesquelx l'en mer
cierent moult. Et lors leur dist elle : « Enfans, je vous
ay envoyé en vostre vaissel asséz or et argent monnoyé
pour bien tenir vostre estat et bien paier voz gens pour
.iiii. ans. Et n'ayéz doubte, vous avéz asséz bescuit,
eaue doulce, vin aigre, chars salees, poissons saléz et de
bons vins pour grant temps. Et aléz a la garde de nostre
Seigneur qui vous vueille conduire et penséz de bien
faire et de tenir ce que je vous ay enjoint ! » Et cilz
prennent congié de leur pere et de leur mere et entrerent
en leur vaissel. Et furent les ancres tiréz et le voile levé.
Et firent les patrons leur recommandacion a Dieu, selon
leur coustume, que Dieux leur laissast faire bon voyage
et puis s'empaingnent en la mer, et le vent se fiert es
voiles si s'en vont si roidde-(45vb]-ment qu'en pou
d'eure on en perdy la veue. Et lors se partent Remondin
et Melusigne et leurs gens et vindrent au Chastel
Aiglon. Et se taist l'ystoire a parler d'eulx et retourne a
Uriien et a Guyon, son frere, et a leurs gens qui s'en
vont nagant par la mer moult efforcieement et font adre
cier leur chemin le plus droit qu'ilz peuent vers Chippre.
(Dessin : bataille navale.)
Comment les deux erifans se partent du port de La
Rochelle et arriverent au Lymaçon en Chippre.
L'ystoire dit que, quant Uriiens et Guion et leur navire
se furent partiz de La Rochelle, qu'ilz errerent (46ra]
par la mer moult grant temps et passerent par devant
mainte ysle et se rafreschirent en pluseurs lieux. Et tant
nagerent qu'ilz virent venir par la mer pluseurs vais
seaux qui chassaient a fort deux galees, et tantost vint
le patron aux deux freres qui ce leur dit. Et ilz lui res
pondirent quelle chose en estoit bonne a faire. « Par foy,
dist ly patrons, c'est bon d'envoier une galee a savoir
quelz gens ce sont et entretant nous ferons armer noz
Départ de la flotte 313
bien établi au profit et à la gloire de celui qui pense
avoir le bon droit pour lui, et à qui la renommée le
reconnaît effectivement. » C'est ainsi, selon les pa:·oles
que vous venez d'entendre, que Mélusine instruisit ses
fils. Ils l'en remercièrent infiniment. Elle ajouta alors :
« Chers enfants, j'ai fait embarquer dans votre navire
suffisamment de monnaie d'or et d'argent pour bien
tenir votre rang et payer largement vos gens pendant
quatre ans. Ne craignez rien : vous avez assez de bis
cuits, d'eau douce, de vinaigre, de viandes et de pois
sons salés et des bons vins pour tenir longtemps. Allez !
Notre-Seigneur vous protège et veuille vous mener à
bon port. Tâchez de bien vous conduire et de respecter
mes recommandations ! » Ils prirent alors congé de leur
père et de leur mère et montèrent sur leur navire. Les
ancres furent levées, les voiles hissées. Puis, les capi
taines ayant, selon les usages, supplié Dieu de leur
accorder une bonne traversée, ils prirent la mer et, les
voiles gonflées par le vent qui s'y jeta, filèrent si vite
qu'en peu de temps on les avait perdus de vue. Raymon
din, Mélusine et leurs gens quittèrent le port et reparti
rent alors pour Châtelaillon. L'histoire ne parle plus
d'eux et revient vers Urien, son frère, Guy, et leurs gens
qui naviguent en mer, le plus rapidement qu'ils peuvent,
se dirigeant vers Chypre au plus près.
Comment les deux jeunes gens, après avoir quitté le
port de La Rochelle, arrivèrent à Limassol, dans l'île
de Chypre.
L'histoire le dit, après avoir quitté La Rochelle, les vais
.seaux d'Urien et de Guy naviguèrent longtemps, croisè
rent devant plusieurs îles et se ravitaillèrent en divers
endroits. Sur les flots, ils virent venir un jour plusieurs
vaisseaux qui poursuivaient résolument deux galées*.
Le capitaine se précipita vers les deux frères pour leur
annoncer la nouvelle. Ils lui demandèrent cc qu'il
convenait de faire.
- Certes, il serait sage d'envoyer l'une de nos galères
pour savoir de qui il s'agit. Pendant ce temps, nous
314 Mélusine
gens par toutes adventures. » « Par foy, dist Uriiens, il
nous plaist bien. » Et ainsi le firent. La galee se part et
vint a l'encontre des autres deux en criant : « Qui estes
vous? » Et les autres deux respondirent : « Nous
sommes deux gallees de Rodes qui avons esté trouvees
de Sarrazins qui cy nous chassent. Et nous voions bien
que vous estes crestiens et le sont tous ceulx qui vous
suivent. » « Par foy, <lient cilz, oïl. » « Par mon chief,
dist l'un des patrons de Rodes, or les aléz faire haster,
car vous (46rb] avéz trouvé belle adventure, car ce sont
les gens du soudant de Damas qui s'en vont au siege de
Famagouste. Qui les pourroit ruer jus, il auroit fait grant
secours au roy de Chippre et grant dommage au sou
dant. » Quant ceulx de la galee poitevine l 'ouyrent si
virent tout court et le vont noncier aux deux freres et a
leurs gens. Qui lors veist monter sur les chasteaulx des
mas, gens, lances et dardes es poings et paviser nefs et
galees, et atteller canons et arbalestres et sonner trompes
et cors sarrazinois, et partir ces galees a force de gens
et d'avirons ! C'estoit grant beauté a veoir. Quant les
Sarrasins apperceurent si grant navire venir vers eulx,
si ne sçorent que penser car jamais n'eussent cuidié que
telle puissance de crestiens feussent si prez de la. Et
toutesfoiz se mettent en arroy en reculant, mais nos
galees les vont avironnant tout entour et commencent a
faire getter leurs canons moult horriblement d'un costé
et d'autre. Quant les Sarrazins virent que c'estoit [46va]
au fort et que ilz ne pouoient fuir, si prindrent un vaissel
que ilz avoient prins sur ceulx de Rodes et gecterent les
gens a bort et l'emplirent de busche, de huille, de
graisses et de souffre, et quant ilz virent noz gens
approuchier si bouterent le feu dedens et quant ilz le
virent alumé ilz esquipperent vers nostre gent. Mais ilz
s'en sceurent bien garder, car ilz vindrent assaillir de
Bataille navale 315
ferons anner nos hommes pour parer à toute éventualité.
- Bien, dit Urien, ce plan nous convient.
Il fut mis à exécution. Leur galée* se détacha de la flotte
et s'approcha des deux navires pris en chasse. On leur
cria:
- Qui êtes-vous?
- Deux galées* de Rhodes, découvertes par les Sarra-
sins. Ils nous pourchassent. Nous voyons bien que vous
êtes chrétiens comme ceux qui vous suivent.
- Oui, c'est vrai.
- Sur ma tête, reprit l'un des capitaines de Rhodes,
dites-leur donc de se presser! L'occasion s'annonce
belle : ces Sarrasins sont au sultan de Damas. Ils se
rendent au siège de Famagouste. Qui pourrait couler
leur flotte rendrait un service inestimable au roi de
Chypre et porterait un sérieux coup au sultan.
En entendant ces propos, les hommes de la galère poite
vine virèrent sur place pour aller infonner les deux
frères et leurs gens. Ah! si vous aviez vu les hommes
monter sur les châteaux perchés en haut des mâts, lances
et javelots au poing, si vous les aviez vus protéger les
navires et les galées* à l'aide des pavois* et arrimer
canons et arbalètes ! Si vous aviez entendu sonner les
trompes et les cors sarrasins! Si vous aviez vu filer les
galères de toute la force des hommes et de leurs avi
rons! Le spectacle était admirable ! Quand les Sarrasins
aperçurent la multitude de navires qui se dirigeaient sur
eux, ils ne surent que penser. Ils n'auraient jamais soup
çonné la présence, si près de là, d'une telle année de
chrétiens. Ils se mirent cependant en ordre de bataille,
tout en effectuant un léger repli. Mais nos galées* réus
sirent à les encercler étroitement et se mirent à tirer des
coups de canon terribles, de tous côtés. Les Sarrasins le
virent bien : la situation était critique et toute fuite leur
était impossible. Ils prirent alors un navire qu'ils avaient
enlevé à ceux de Rhodes, jetèrent les hommes par-des
sus bord, puis le remplirent de billes de bois, d'huile,
de graisse et de soufre. lis attendirent de voir nos
hommes s'approcher pour mettre le feu au navire et, dès
qu'il fut en flammes, se dirigèrent vers notre flotte.
Mais les chrétiens surent se protéger efficacement : ils
316 Mélusine
l'autre costé, et malgré eulx ilz entrerent entre eulx. Et
la commença fort le trait d'arbalestres et de canons.
Mais la grant flote de noz gens vint sur eulx et par la
force des ondes, la nef qui ardoit se bouta entre eulx. Et
ne se sçorent si garder que il ne leur embrasast trois de
leurs nefs, et furent tous ceulx dedens noiéz et periz et
tout quanqu'il avoit dedens affondré dedens la mer. Et
au long aller, paiens furent tous desconfiz et tous que
mors que pris. Et gaignerent grant avoir, que les freres
donnerent tout aux compaignons et a ceulx des deux
galees de Rodes. Et s'en vindrent refreschir en l'isle
[46vb] de Rodes et donnerent aux freres de la religion
les fustes qu'ilz avoient conquises et la sejournerent .iiii.
jours et y prindrent de l'eaue fresche. Et vint le maistre
de Rodes prier aux deux freres et a leurs barons que ilz
voulzissent venir en la ville esbatre, et ilz si firent et y
furent receuz moult honnourablement. Et leur enquist le
maistre de leur voyage et ilz lui dirent que ilz s'en
aloient secourre le roy de Chippre contre le soudant qui
l'avoit assegié. Et cil leur demanda moult doulcement
qu'ilz estaient et les deux freres lui en dirent la verité.
Lors leur fist le maistre plus grant feste qu'il n'avoit
fait devant et leur dist qu'il manderoit de ses freres et
qu'il en yroit avec eulx en Chippre secourir le roy. Et
les freres l'en mercierent moult.
Or dit l'ystoire que tant demourerent les freres en l'isle
de Rodes que le maistre ot fait son assemblee de environ
six galees armees et advi-[47ra]-taillees, ou il avoit
moult d'appertes gens et grant quantité de bons arbales
triers. Et vont tant nagant par la mer que ilz approuche
rent de l'isle de Collos et y apperçoivent grant fumiere.
Et lors le grant maistre de Rodes, qui fu en la gallee
Uriien, lui dist : « Sire, fait il, en bonne foy, il seroit
bon que on envoiast vers celle isle un rampin ou deux
a savoir mon se il y a gent. Se ilz n'y sont, il n'a gueres
Avec le maître de Rhodes 317
vinrent les assaillir sur l'autre bord et, malgré la résis
tance des Sarrasins, ils forcèrent le dispositif. Ce fut le
début d'un tir nourri d'arbalètes et de canons. Mais le
gros de la flotte chrétienne tomba sur les Sarrasins et,
poussé par la force du courant, le navire qui brûlàit fut
projeté sur eux. Malgré leurs efforts pour se protéger,
ils furent incapables d'éviter l'incendie de trois de leurs
vaisseaux. Tous leurs occupants périrent noyés, tout ce
qu'ils contenaient fut coulé par le fond. Bref, vaincus,
les païens furent soit tués soit capturés. La prise fut très
importante et les frères de Lusignan la distribuèrent
intégralement à leurs compagnons et aux hommes des
deux galées* de Rhodes. Ils allèrent alors se ravitailler
dans l'île de Rhodes où ils offrirent aux frères de
!'Ordre les fustes* capturées. Leur séjour dura quatre
jours pendant lesquels ils firent provision d'eau fraîche.
Le maître de l'ordre de Rhodes invita les deux frères et
leurs barons à venir se détendre dans la ville. Ils accep
tèrent et on les reçut avec beaucoup d'égards. Le maître
se renseigna sur leur expédition, ils lui apprirent qu'ils
allaient porter secours au roi de Chypre, assiégé par le
sultan. Il demanda très respectueusement qui ils étaient
et les deux frères le lui dirent franchement. Alors le
maître se réjouit encore plus et leur promit de les faire
accompagner de ses frères et d'aller lui-même secourir
le roi de Chypre en leur compagnie. Les deux frères
l'en remercièrent sincèrement.
L'histoire le dit ici, ils restèrent dans l'île de Rhodes le
temps que le maître réunisse six galées*, armées et
pleines de vivres. Beaucoup d'hommes d'armes expéri
mentés et de bons arbalétriers y embarquèrent. Ils navi
guèrent jusqu'aux abords de l'île de Colcos I où ils
aperçurent une grande fumée. Le grand maître de
Rhodes, qui se trouvait dans la galée* d'Urien, lui dit
alors :
- Sincèrement, monseigneur, il serait sage d'envoyer
un ou deux rampins* vers cette île pour savoir claire-
l. La Colchide, île où Jason aurait conquis la Toison d'or. Elle est visible
depuis la côte de Cilicie, notamment du Coure (Gorighos).
318 Mélusine
que ilz s'en sont partis.» « Par foy, dist Uriiens, il me
plaist bien.» Lors y envoierent, et le rampin s'en va
singlant a effors tant qu'il vint a l'isle. Et y descendirent
pluseurs et y trouverent grant foison de feux et de logeis
dont, a l'apparent qu'ilz y virent, il leur sembla qu'il
pouroit la avoir logié .xxxm. hommes, et y avoient
sejourné plus de quatre ou de cinq jours, car ilz trouve
rent au dehors des logeiz grant foison de courailles de
bestes mortes. Lors rentrent en leurs vaisseaulx et vin
drent a l'encontre de noz gens et leur dirent ce que ilz
avoient [47rb] trouvé. « Par foy, dist le maistre, je croy
que ce sont Sarrasins qui s'en vont au soudant a son
siege, et que ceulx que vous avéz desconfiz, dont vous
nous avéz donné les fustes, estoient de leur compaignie
et les ratendoient en celle ysle, et pour certain si estoient
ilz. » Atant en laissent le parler et s'en vont singlant
tant par la mer, voile tendue, que ilz virent une abbaye
sur la mer qui seoit sur une montaigne et y adouroit on
saint Andrieu. Et dit l'en que la est la potence ou le bon
larron fu mis quant nostre Sire, par sa saincte grace, fu
mis en la croix sainctisime pour nostre redempcion.
« Sire, dist le maistre de Rodes, il seroit bon de ancrer
a ce petit port tant que nous eussions envoyé au Limes
son pour savoir des nouvelles et savoir se ilz nous voul
dront recevoir pour mettre nostre navire a sauveté
dedens leur encloz.» « Maistre, dist Uriiens, or soit fait
ou nom de Dieu. » Lors se arriverent et ancrerent au
port et manderent a l'abbaye que ilz ne se doubtassent
pas, car [47va] c'estoient amis et estoit le maistre de
Rodes avec. Et quant ceulx sceurent les nouvelles, si
furent moult joyeux, et avalent le chief saint Andrieu et
firent moult grant joye a noz gens et envoierent au
Lymaçon un de leurs freres annoncier la venue du
Étape avant Limassol 319
ment s'il y a des gens; s'il n'y en a pas, c'est depuis
peu qu'ils l'ont quittée.
- Je suis d'accord, dit Urien.
Ils envoyèrent donc un rampin* qui cingla vers l'île où
il aborda rapidement. Plusieurs hommes y débarquèrent
et découvrirent nombre de feux et d'abris où, selon toute
apparence, trente mille homme avaient trouvé refuge
pendant plus de quatre ou de cinq jours. En effet, ils
découvrirent à l'extérieur des abris quantité d'entrailles
d'animaux. Ils remontèrent alors à bord de leurs navires
et repartirent vers nos gens qu'ils informèrent de leur
découverte. « Je pense qu'il s'agit de Sarrasins qui rejoi
gnent le sultan au siège de Famagouste, dit Je maître.
Ceux que vous avez vaincus, et dont vous nous avez
donné les fustes*, devaient faire partie de leurs troupes
et ils les attendaient dans cette île, c'est certain. » Ils
cessèrent de parler et, toutes voiles dehors, cinglèrent
jusqu'à une abbaye assise sur une montagne au-dessus
de la mer où l'on adorait saint André. On dit que c'est
là que se trouve la croix sur laquelle fut mis le bon
larron quand Notre-Seigneur, par sa sainte grâce, fut
crucifié sur la très sainte Croix, pour notre rédemption.
- Monseigneur, il serait sage de jeter l'ancre dans ce
petit port, conseilla le maître de Rhodes. Envoyons alors
à Limassol des hommes pour se renseigner et nous dire
si on veut bien nous recevoir sur place et si l'on accepte
que nous mettions nos navires en sûreté dans l'abri de
leur port.
- Maître, répondit Urien, à la grâce de Dieu.
Ils abordèrent et jetèrent l'ancre dans le port avant de
faire savoir aux moines de l'abbaye qu'ils n'avaient rien
à craindre : ils étaient des amis, accompagnés du maître
de Rhodes. Quand ils apprirent ces nouvelles, les
moines éclatèrent de joie. Ils firent sortir la tête de
saint André 1 et réservèrent un accueil chaleureux à nos
hommes. Ensuite, ils dépêchèrent un de leurs frères à
1. Dans le bréviaire romain, la sixième leçon de la tète de ce saint men
tionne une translation de ses reliques de Constantinople à Amalfi en Italie
au xm' siècle, et le transport de son chef de Patras (en Morée) en l'église
Saint-Pierre de Rome, sous Pie 11, en 1462.
320 Mélusine
secours qui venait pour secourir le roy et son pays.
Quant un tresvaillant chevalier qui estait cappitaine du
lieu ouy la nouvelle, si fu moult joyeux et fist tantost
armer une galleote et se mist dedens et vint en pou de
heure a noz gens, et demanda le seigneur de celle armee.
Et ceulx a qui le demanda le menerent la ou Uriiens
estait et Guion, son frere, et le maistre de Rodes et plu
seurs barons en un riche paveillon qu'il avait fait tendre
sur la rive du port. Et lors lui monstra on Uriien qui
seoit sur une couche, o lui son frere et le maistre de
Rodes. Et quant le chevalier l'apperçoit, si fu moult
esbahiz du grant de lui et de la fierté qu'il y voit. Et
non pourtant le va moult humblement saluer, et Uriiens
[47vb] le receupt moult liement. « Sire, dist ly cheva
liers, vous soiéz ly tresbienvenuz en ce pays. » « Beau
sire, dist Uriiens, moult tresgrans mercis. » « Sire, dist
ly chevaliers, on m'a donné a entendre que vous estes
partis de vostre pays en entencion de venir aidier au
roy de Chippre. » « Par foy, dist Uriiens, il est vairs. »
« Doncques, dist ly chevaliers, est il raison que l'en
vous euvre partout ou vous vendréz par le royaume de
Chippre, toutes villes, chasteaulx et forteresses. Quant
de celle que j'ay en garde pour mon tresredoubté sei
gneur, le roy de Chippre, vous sera appareilliee et
ouverte quant il vous plaira, et le cloz du port pour
mettre voz vaisseaux a seurté. » « Par foy, sire cheva
liers, dist Uriiens, grans mercis. Il est doncques temps
de mouvoir, car mon frere et moy avons grant desir de
nous accointier de ces Sarrazins, non pas pour leur pro
uffit mais pour eulx dommagier, s'il plaist a Dieu que
nous le puissions faire. » « Sire, dist ly chevaliers,
doncques est il bon [48ra] que vous faciéz traire hors
de voz chevaulx tant qu'il vous plaira et prenéz de voz
gens, si en yrons par terre. » « Par foy, dist Uriiens,
vous dictes bien. » Et lors fu fait. Et fist armer Uriiens
jusques a quatre cens gentilz hommes de ses plus haulx
barons et chevaliers et escuiers. Et il mesmes s'arma et
son frere, et monterent a cheval et s'en vont, banniere
Plan de bataille 321
Limassol pour annoncer au roi et à son pays l'arrivée
du secours. Le capitaine de la place de Limassol, un
valeureux chevalier, se réjouit d'apprendre cette [Link]
velle. Il fit immédiatement armer une galleote*, y
embarqua et en peu de temps eut rejoint notre anrtée où
il s'enquit de son chef. Ceux qu'il avait interrogés le
conduisirent auprès d'Urien, de Guy, son frère, du
maître de Rhodes et de plusieurs barons, qui se trou
vaient sous une magnifique tente, dressée au bord du
port. On lui indiqua Urien, assis sur une couche, entouré
de son frère et du maître de Rhodes. Dès qu'il le vit, le
chevalier fut fasciné par son immense taille et son air
farouche. Il alla, cependant, le saluer très respectueuse
ment et, en retour, Urien l'accueillit avec joie.
- Monseigneur, soyez le bienvenu en ce pays, dit le
chevalier.
- Grand merci, cher seigneur, répondit Urien.
- Monseigneur, on m'a laissé entendre que vous
auriez quitté votre pays dans l'intention de venir en aide
au roi de Chypre.
- Exactement.
- Il est donc juste, répondit le chevalier, que, partout
où vous irez dans le royaume de Chypre, on vous ouvre
villes, châteaux et forteresses. Quant à celle que j'ai sous
ma protection au nom de mon très redouté seigneur, le roi
de Chypre, elle sera ouverte et prête à vous recevoir
quand il vous plaira comme le sera l'abri du port pour pro
téger vos navires.
- Ma foi, grand merci, seigneur chevalier, dit Urien.
N'attendons plus et mettons-nous en route, mon frère et
moi sommes impatients de faire connaissance de ces Sar
rasins, non pour leur bien mais pour leur ruine, s'il plaît à
Dieu.
- Monseigneur, dit le chevalier, dans ce cas, il serait
sage de faire descendre des bateaux autant de chevaux et
d'hommes que vous le désirez. Nous allons les attaquer
en prenant par la terre.
- C'est un conseil judicieux! répondit Urien.
Ainsi fut fait. Urien fit armer jusqu'à quatre cents gentils
hommes, choisis parmi ses plus grands seigneurs, ainsi
que des chevaliers et des écuyers. Lui-même et son frère
322 Mélusine
desploiee, burlee d'argent et d'asur a l'ombre d'un lyon
de gueules, en moult belle ordonnance. Et le maistre de
Rodes et ly autre s'esquipperent en mer et s'en vont
vers le port. Et Uriiens chevauche tant, o lui sa route et
le chevalier qui le guidoit, qu'ilz vindrent en la ville et
furent moult bien logié. Et lors vint le navire ferir ou
havre et trairent chevaulx et ce qu'il leur plot hors des
nefs et se logent aux champs au dehors de la ville, en
tentes, en trefs, en paveillons, et ceulx qui n'en ont nulz,
se logent et font logeiz au mieulx qu'ilz peuent. Et fu
grant beauté de veoir l'ost quant il fu tout logié. Ly plus
hault baron [48rb] se logent en la ville. Et lors firent
traire le navire ou cloz et y commirent bonnes gens
d'armes et bons arbalestriers pour deffendre le cloz, se
les Sarrasins y venoient pour mal faire. Or vous lerray
un petit de Uriien et de sa compaignie et vous diray du
cappitaine de la ville qui moult bien advisa l'ost et le
maintieng des gens qui moult le prisa en son cuer, et
bien dist que c'estoient gens de fait et de grant emprise
quant si pou de gent emprenoient a contrester contre
l'effort du soudant qui avoit plus de cent mille Sarra
sins. Et a tout nombrer, Uriiens n'avoit pas parmy les
gens du maistre de Rodes plus de .iiiim. combatans, si
le tient a grant haultesce de cuer et a grant vaillance. Et
quant il considere le grant et la façon de Uriien et la
fierté de son visaige et aussi de Guion, son frere, si dist
« Ces gens sont dignes de conquester tout le monde. »
Et si dist a soy mesmes que Dieu les a la envoiéz de sa
benigne grace pour secourir le roy et pour essaucier
saincte [48va] crestienté et qu'il le mandera au roy par
un messaige.
L'ystoire dit que ly chevaliers fist un brief' ou il mist
toute la venue de Uriien et de son frere et de leurs gens
/
Une armée et des chefs admirables 323
revêtirent leurs armes et se mirent en selle. Les voilà par
tis, parfaitement en ordre, déployant au vent la bannière
burelée* d'argent et d'azur, un lion de gueules en ombre 1•
Le maître de Rhodes et les autres, pour partir par mer, pri
rent la direction du port. Escorté de sa troupe et du cheva
lier qui le guidait, Urien chevaucha jusqu'à la ville où on
leur trouva d'excellents hébergements. La flotte arriva
sur ces entrefaites et mouilla dans le port de mer. Des
navires, on débarqua les chevaux et tout le nécessaire
avant de se loger en pleins champs, à l'extérieur de la
ville, dans des tentes et des pavillons de toute taille. Ceux
qui n'en avaient pas, réussirent toutefois à être hébergés
dans les meilleures conditions.C'était un spectacle admi
rable de voir l'armée ainsi cantonnée ! Les plus grands
seigneurs trouvèrent à se loger dans la ville. On fit alors
entrer la flotte dans l'abri du port que l'on protégea des
éventuelles attaques des Sarrasins par des hommes bien
armés et de bons arbalétriers. Je vais cesser un instant de
vous parler d'Urien et de sa troupe pour évoquer le capi
taine de la ville. Il avait bien observé cette armée ainsi que
l'allure de ses hommes et il en était profondément ravi.
C'étaient, se dit-il, des hommes d'action et pleins d'au
dace puisque, si peu nombreux, ils ne craignaient pas de
se lancer contre les forces du sultan qui était à la tête de
plus de cent mille Sarrasins. En effet, Urien ne disposait
pas, en tout, de plus de quatre mille combattants, y
compris les gens du maître de Rhodes. Aux yeux du che
valier, c'était la preuve d'une éminente noblesse de cœur
et d'une grande valeur; de plus, en songeant à la haute
taille, au comportement et au visage farouche d'Urien
comme de Guy, il se disait : « Ces hommes sont dignes de
faire la conquête du monde. » Dans sa grâce miséricor
dieuse, se disait-il encore, Dieu les avait envoyés pour
porter secours au roi et glorifier la sainte chrétienté; il
enverrait donc un messager pour prévenir le roi.
D'après l'histoire, le chevalier rédigea une lettre qui
annonçait l'arrivée d'Urien, de son frère et de leurs
l. « Figure dont on ne voit que le contour parce qu'elle est du même
émail que le champ sur lequel elle est posée ». M. Pastoureau, Traité d 'hé
raldique. Paris, Picard, 1997, p. 367.
324 Mélusine
et comment les freres avoient a nom et de quel pays ilz
estoient. Puis appela un sien nepveu et lui dist : « Il
fault que vous portéz ceste lettre a Famagouste, au roy,
quoiqu'il en adviengne.» « Par foy, dist cil, vous me
mettéz en grant adventure, car, se je suiz prins des Sar
rasins, de ma vie n'est rien, mais pour l'amour de vous
et du roy faire confort et donner cuer et esperance
d'estre delivréz du peril ou il est, je me mettray en l'ad
venture. Dieux m'en doint repairier a sauvetté.» « Par
foy, beau nepveu, dist le chevalier, c'est vaillaument dit
et ainsi doit on servir son seigneur et, se Dieu plaist, il
vous sera bien mery.» Cil prent la lettre et monte sur
un petit courcerot de Barbarie et se met au chemin. Mais
cy vous leray a parler de lui tant que temps en sera et
diray de Uriien, comment il se gouverna tant comme ly
messages [48vb] ala devers le roy, combien qu'il ne le
sceust pas.
L'ystoire dist que Uriien appella le maistre de Rodes et
le cappitaine du lieu et leur demanda : « Beaulx sei
gneurs, le soudant est il gueres jeunes homs ne de grant
emprise ?» Et ceulx respondirent : « Sire, oïl, pour cer
tain.» « Et comment, dist Uriiens, fut oncques mais au
léz par deça faire guerre que ceste foiz?» « Par foy,
dirent ilz, non.» « Et qui l'a doncques, dist Uriiens,
maintenant meu de passer la mer? Puisqu'il est homme
d'emprise, j'ay grant merveille qu'il s'en est tant tenu a
ce que vous lui estes prez voisins et aussi qu'il a grant
puissance, si comme l'en m'a informé.»« Par foy, sire,
dist le capitaine, je vous le diray. Nostre roy si a une
moult belle fille en l'aage de .xv. a .xvi. ans que ly
soudans a voulu avoir a femme. Et nostre roy ne lui a
voulu accorder s'il ne se faisoit baptiser. Et sachiéz que
nous et le soudant avons tous jours eu trieves et par
devant de ses devanciers aux nostres, de si longtemps
qu'il n'en est memoire. Lors, quant le soudant [49ra] a
veu que nostre roy ne lui a voulu accorder sa fille, il lui
Lettre au roi de Chypre 325
hommes, et indiquait leur nom et leur pays d'origine.
Puis il appela l'un de ses neveux et lui dit
- Il vous faut porter cette lettre au roi, à Famagomte,
quoi qu'il arrive.
- Ma foi, répondit l'autre, vous me mettez en grand
péril, car si les Sarrasins me capturent, ma vie ne vaut
plus rien. Cependant, au nom de l'affection que j'ai
pour vous et pour le roi, pour le soulager et lui redonner
courage et espoir d'être délivré du danger qui le
menace, je vais prendre ce risque. Dieu m'accorde la
grâce de revenir sain et sauf!
- Cher neveu, dit le chevalier, voilà de braves paro
les! C'est ainsi que l'on doit servir son seigneur. Plaise
à Dieu que vous en soyez bien récompensé.
Le neveu prit la lettre, monta sur un petit pur-sang arabe
et se mit en route. Mais je le laisse ici et n'en reparlerai
que lorsqu'il en sera temps, je vais plutôt m'intéresser
à Urien et à sa façon d'agir pendant que le messager se
rendait auprès du roi, ce qu'Urien ignorait.
L'histoire raconte qu'Urien fit appeler le maître de
Rhodes et le capitaine de la place pour leur demander
- Chers seigneurs, le sultan n'est-il pas un homme
jeune et hardi?
- Oui, monseigneur!
- Mais a-t-il pris le large pour vous combattre, une
seule fois auparavant '?
- Eh non!
- Qui l'a donc poussé à traverser la mer, précisément
maintenant? demanda Urien. Je m'étonne fort : pour
quoi, lui qui est un homme hardi, s'es