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Extrait

Le document parle de la procrastination et de ses causes neurologiques possibles. Il explique que deux régions du cerveau, liées à la récompense et à l'effort, entrent en conflit chez les procrastinateurs. Le document présente également une étude IRM qui a trouvé des différences anatomiques et fonctionnelles dans le cerveau des procrastinateurs.

Transféré par

Lucien Lamah
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Extrait

Le document parle de la procrastination et de ses causes neurologiques possibles. Il explique que deux régions du cerveau, liées à la récompense et à l'effort, entrent en conflit chez les procrastinateurs. Le document présente également une étude IRM qui a trouvé des différences anatomiques et fonctionnelles dans le cerveau des procrastinateurs.

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Mathilde Ramadier

« La procrastination, comme
le retard, est toujours le symptôme
Mathilde Ramadier
d'une résistance plus profonde. »

Qu’est-ce qui nous pousse à procrastiner ? Pourquoi cherchons-

Apprivoiser
nous à repousser des tâches pourtant incontournables de notre
agenda, alors même que nous redoutons l’angoisse du travail fait
à la dernière minute ?

sa
À de rares exceptions près, nous sommes tous et toutes des
procrastinateurs et procrastinatrices. Loin de chercher à nous

procrastination
culpabiliser, Mathilde Ramadier nous invite à considérer la pro-
crastination comme un signal, un message venu des profondeurs
de notre inconscient – un allié, peut-être. Car, à bien y réfléchir,
nous avons souvent de bonnes raisons de procrastiner.
Dans ce livre, Mathilde Ramadier s’appuie sur la philosophie et

Apprivoiser sa procrastination
la psychanalyse, mais aussi sur sa propre expérience et sur les
résultats de l’enquête qu’elle a menée, pour mieux comprendre L´art de faire autrement
les ressorts et les méandres de la procrastination.
À une époque où l’on ne supporte plus les « temps morts », la
procrastination apparaît ainsi peu à peu comme un moyen de
mieux se connaître, de découvrir nos blocages, mais aussi les
rouages de notre volonté, et notre potentiel créatif.

Un récit choral, un antidote philosophique, une invitation


poétique et décalée à reconsidérer notre façon de faire…
ou de ne pas faire les choses !

Diplômée de l’École normale supérieure en philosophie, Mathilde


Ramadier est autrice d'une dizaine d'essais et de bandes dessinées.
ISBN : 978-2-416-01186-3

19 €
Code éditeur : G0101186

Couverture : Studio Eyrolles © Éditions Eyrolles


Illustration : © Dodoit/Shutterstock
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
[Link]

D’après le podcast « Tous procrastinateurs »,


de Mathilde Ramadier © Majelan, 2021

« Depuis 1925, les éditions Eyrolles s’engagent en propo-


sant des livres pour comprendre le monde, transmettre les
savoirs et cultiver ses passions !
Pour continuer à accompagner toutes les générations à
venir, nous travaillons de manière responsable, dans le res-
pect de l’environnement. Nos imprimeurs sont ainsi choisis
avec la plus grande attention, afin que nos ouvrages soient
imprimés sur du papier issu de forêts gérées durablement.
Nous veillons également à limiter le transport en privi­
légiant des imprimeurs locaux. Ainsi, 89 % de nos impres-
sions se font en Europe, dont plus de la moitié en France. »

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de


reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage,
sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur
ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue
des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Éditions Eyrolles, 2023


ISBN : 978‑2-416‑01186‑3

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Mathilde Ramadier

Apprivoiser
sa procrastination
L’art de faire autrement

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Chapitre 1
De la matière grise

Effort et récompense

Contrairement aux idées reçues, il ne se passe pas rien,


dans la tête d’une personne qui procrastine. Il y a de l’ac-
tivité, beaucoup d’activité même. Les neurones s’agitent,
des informations circulent, sont traitées, entrent en colli-
sion avec d’autres… Si elle n’est pas, à proprement parler,
un terme médical ni psychologique, si nous ne la pre-
nons pas, d’office, pour le symptôme d’une pathologie, la
procrastination peut tout de même s’analyser par le biais
de la médecine, avec les neurosciences. Elle s’explique
en partie par le fonctionnement et la structure de notre
cerveau. L’anatomie et les activités cérébrales pourraient

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être à l’origine de la procrastination ou, du moins, elles
pourraient l’influencer. Quand nous procrastinons, deux
régions de notre cerveau entrent, en quelque sorte, en
conflit. D’une part, la zone concernée par le circuit de
la récompense. D’autre part, celle qui est impactée par
le système de l’effort : en l’occurrence, l’amygdale et le
cortex cingulaire antérieur, impliqués dans la prise de
décision et la réalisation d’une action.
Doit-on faire passer une IRM à notre procrastination ?
Oui ! C’est ce qu’a fait une équipe de chercheurs de
l’université allemande de Bochum avec 264 volontaires,
avant de publier son étude1 en 2018. Elle a montré que
l’amygdale, nichée au cœur de notre cerveau, impliquée
dans la détection du plaisir comme de l’anxiété, est plus
volumineuse chez les personnes ayant tendance à pro-
crastiner souvent. L’architecture anatomique et le réseau
fonctionnel seraient en outre différents : l’équipe scien-
tifique a trouvé que la connexion entre l’amygdale et le
cortex cingulaire est plus faible chez les personnes qui
procrastinent. L’activité entre les deux zones est donc
moins importante. Par conséquent, le cortex a plus de
mal à faire le tri entre les actions à réaliser et celles qu’il
faut annuler.
Nous serions donc des êtres indécis, ambivalents… et cal-
culateurs. D’après le professeur Richard Lévy, neurologue
à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, nous évaluons
en permanence la valeur d’une action « selon une balance

1. Schlüter, Caroline, et al., « The Structural and Functional


Signature of Action Control », Psychological Science, 29 (10),
octobre 2018, pp. 1620‑1630.

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bénéfice-effort ou récompense-effort2 » et en fonction
du contexte. Ce qui est évalué n’est pas tant l’effort que la
représentation que l’on se fait de cet effort à fournir. Nous
aurions donc souvent tendance à sur­estimer le bénéfice
immédiat au détriment d’un gain plus grand, certes, mais
qui adviendrait à plus long terme. Ainsi, nous évitons de
nous dépenser dans des actions trop « coûteuses » (psy-
chiquement, physiquement…) pour nous satisfaire très
rapidement. L’enjeu est très émotionnel et pose même
des questions de maturité, car il implique un comporte-
ment impulsif hérité de notre enfance.
Je pense ici au célèbre test du marshmallow, inventé dans
les années 1960 par Walter Mischel3, professeur de psy-
chologie à Stanford, et conduit auprès de 550 enfants.
Le principe est simple : on dispose une friandise devant
le bambin, puis on l’avertit que s’il résiste à la tentation
de le manger tout de suite, il pourra en obtenir une deu-
xième après quinze minutes. Les enfants de quatre à
six ans sont en majorité capables d’attendre, mais pas
les plus jeunes. Cela s’explique, entre autres, par le fait
que leur cortex préfontal, siège de différentes fonctions
cognitives et exécutives – dont la capacité de raisonne-
ment –, est plus mature. Ce test fut largement interprété
et réitéré depuis, certain·e·s chercheur·e·s (dont son fon-
dateur) y voyant une expérience signifiante sur les capa-
cités d’autorégulation, une sorte de cousin du test de QI
permettant de prédire l’avenir du sujet – en l’occurrence
si ce dernier sera apte à décrocher un diplôme, atteindre

2. Propos recueillis par Stéphane Desmichelle : « Pourquoi les


procrastinateurs procrastinent ? », Sciences et Avenir, 4 juillet 2017.
3. Mischel, Walter, Le Test du marshmallow, Paris, JC Lattès, 2015.

De la matière grise 23

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des objectifs professionnels et mener une vie dans les
clous, entre autres critères admis de réussite sociale.
Or une étude plus récente4, portée à un échantillon plus
large de 918 enfants, a montré que d’autres paramètres
entrent en compte. La maîtrise de soi basée sur des fac-
teurs biologiques, tels que l’âge et donc l’état de matu-
rité du cerveau, ne suffit pas. Le comportement adopté
est révélateur du contexte familial et social dans lequel
les sujets grandissent. Divers facteurs expliquent qu’un
enfant se jette immédiatement sur le bonbon : quand il
ne mange pas à sa faim, par exemple, quand ses parents
lui offrent rarement de telles friandises, qu’il considérera
donc comme une denrée rare…
Rapportée aux adultes, cette réflexion sur la capacité
de résister à la tentation – en l’occurrence de faire autre
chose que ce que l’on a à faire –, peut également nous
conduire à penser que tout n’est pas déterminé par la
structure et le développement des différentes régions
de notre cortex… Et qu’il n’y a pas de comportement
pathologique ou malsain en soi. Même dans le cas où
des enfants commenceraient à manger les friandises des
autres, cela pourrait s’expliquer.
En 2022, une étude5 dirigée par Raphaël Le Bouc et
Mathias Pessiglione, chercheurs à l’Institut du cerveau

4. Watts, Tyler W., Duncan, Greg J. et Quan, Haonan, « Revisiting


the Marshmallow Test : A Conceptual Replication Investigating
Links Between Early Delay of Gratification and Later Outcomes »,
Psychological Science, 29(7), juillet 2018, pp. 1159‑1177.
5. Le Bouc, Raphaël et Pessiglione, Mathias, « A neuro-
computational account of procrastination behavior », Nature
Communications 13, 5639, 2022.

24 Apprivoiser sa procrastination

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et à la Pitié-Salpêtrière, s’est penchée sur les mécanismes
neuro-computationnels sous-jacents à la procrastination.
Elle conclue que cette dernière pourrait provenir d’un
biais cognitif faisant apparaître une tâche effectuée plus
tard (plutôt que maintenant) comme étant bien moins
coûteuse, et pas beaucoup moins gratifiante pour autant.
En fin de compte, nous croyons que cela vaut donc le
coup de s’y atteler ultérieurement, le plus tard possible,
car l’effort lointain nous semble moindre. Il apparaîtrait
tel un mirage, une fata Morgana6 à l’horizon : nous pen-
sons qu’il pourrait ne pas être réel.

Un test du marshmallow pour adultes


Lors de mon enquête, j’ai demandé aux 182 partici-
pant·e·s de se projeter dans un scénario similaire à celui
du test du marshmallow, transposé aux problématiques
de l’âge adulte. Imaginons qu’on vous accorde une
pause, dans votre journée de travail. Vous avez le choix
entre prendre une heure, maintenant, tout de suite…
ou travailler jusqu’au lendemain et d’en avoir deux.
Que décideriez-vous de faire ? J’ai en outre proposé
deux autres réponses possibles : vous ignorez l’offre
et poursuivez votre travail (pour des raisons variées)
ou vous êtes dans l’incapacité de choisir, vous pesez le
pour et le contre pendant des heures, jusqu’à ce que
l’opportunité vous passe sous le nez…
Bien sûr, il ne s’agit que de projections et non d’une
expérience menée dans des conditions réelles (ce qui
aurait été, pour moi du moins, bien difficile à mettre

6. Une fata Morgana est une illusion d’optique créée par des
fortes températures qui distordent la réfraction de la lumière dans
l’atmosphère.

De la matière grise 25

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en place !)… Tou·te·s n’ont peut-être pas répondu de
façon tout à fait honnête ou ont inconsciemment
sous-estimé la force de leur volonté. Sachant que cette
situation est également très influencée par la nature
du travail : celui ou celle dont le labeur est éreintant
ou ennuyeux sera légitimement tenté·e de prendre du
repos sans attendre, tandis qu’un·e artiste engagé·e
corps et âme dans la production de son œuvre ne verra
pas d’intérêt à s’arrêter, ni aujourd’hui ni demain…
Mais cette variabilité vaut aussi pour l’expérience avec
la friandise : tous les enfants n’aiment pas le sucre…
Si ?
Je m’égare. Toujours est-il que la moitié (51 %) des
répondant·e·s ont affirmé vouloir attendre le lende-
main pour jouir d’une double récompense. Le plus
étonnant, ce sont les 19 % qui ont choisi la seconde
réponse qui entend ignorer l’offre pour continuer le
travail. Ce qui porte, si l’on additionne ces deux résul-
tats, à 70 % le nombre de parti­cipant·e·s capables de
renoncer à la récompense immédiate. 14 % pensent en
outre être incapables de choisir, procrastinant la prise
de décision au point de se priver complètement d’une
récompense. Enfin, 12 % seulement avouent céder
en prenant immédiatement la pause (avec ou sans
culpabilité).

Avec ce test maison, peut-on en déduire que nous avons


à faire, d’une part, à 70 % de fourmis, qui ont amassé des
grains toute l’année et, d’autre part, à 12 % de cigales,
ayant préféré chanter durant la chaude saison, reportant
le moment de faire leurs provisions pour l’hiver ? Ces
personnes ont-elles répondu de façon sincère au ques-
tionnaire ? L’anonymat le permettait… Enfin, même si

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elles n’ont pas été très honnêtes, l’exercice mental reste
intéressant. Si les 51 % ayant répondu qu’elles atten-
draient le lendemain pour doubler la mise se voilaient
la face, cela traduirait a minima une croyance morale :
je réponds cela car c’est ce que j’aimerais faire, c’est ce
qu’on attend de moi, ce qu’il est bon de faire, c’est la
bonne réponse. D’abord l’effort, ensuite le réconfort. C’est
ce qu’on m’a appris. Mon labeur sera récompensé à la
hauteur de ma patience.
La célèbre fable du xviie siècle, La Cigale et la Fourmi,
première du recueil de La Fontaine, empruntée au fabu-
liste grec Ésope, propose une morale du travail – selon
l’interprétation habituelle du moins. La cigale est punie
pour son incurie, tandis que la fourmi, travailleuse,
survivra sans problème. Mais chanter n’est-il pas une
occupation digne ? Un travail, un métier ? D’autre part,
n’est-ce pas le propre de la cigale de s’adonner au chant
nuptial pour la survie de son espèce ? Elle n’est pas pro-
grammée biologiquement pour construire d’immenses
terriers et nourrir une reine pondeuse… Chacun son
job ! La fourmi a sans doute profité des talents musicaux
de la cigale durant l’été. Ils l’ont peut-être même aidée
à faire bonne besogne. Mais cela, la fable ne nous le dit
pas… D’ailleurs, La Fontaine lui-même était poète… et
non maçon ou agriculteur. Enfin, pourquoi la recherche
du plaisir et de la rêverie serait-elle un mal en soi ? Bien
triste serait un monde où seule la valeur travail mérite-
rait qu’on lui accorde de l’importance…
Qui a raison, parmi nos protagonistes ? La cigale ou
la fourmi ? L’enfant qui vit dans l’instant présent ou
celui qui élabore une stratégie le portant vers un gain

De la matière grise 27

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supérieur ? Nous ne sommes pas tous égaux devant la
prise de décision… Ce calcul implique des facteurs
sociaux et contextuels autant que biologiques.
Cette introduction par le chemin de nos méninges nous
a permis d’entrevoir que le comportement procras-
tinateur n’est pas qu’une affaire de jugement, de sens
commun. Il soulève des pulsions, des émotions plus
profondes, mais aussi des questions de morale. Les per-
sonnes, majoritaires, qui m’ont affirmé être capables de
travailler jusqu’au lendemain avant de se reposer se sont
reconnues dans une forme d’épicurisme pondéré. Peu se
sont vues en hédonistes pulsionnelles. Cela nous mène à
considérer à présent la question du plaisir et de sa satis-
faction. Une autre obsession de la philosophie, vieille
comme le monde.

Hédonisme et épicurisme

Les personnes qui procrastinent seraient en quelque


sorte des hédonistes, car elles repoussent le moment où
il faudra souffrir – même si cela est vain, dans la plu-
part des cas. Attribué entre autres au philosophe grec
Aristippe de Cyrène, disciple de Socrate, l’hédonisme
est caractérisé par la recherche du plaisir (hêdonê, en grec
ancien) et l’évitement de la souffrance. Le plaisir serait
même le but présent de toute action, l’ultime motivation
de l’existence humaine. Et pourquoi pas ? Après tout,
quel mal y aurait-il à rechercher le plaisir immédiat ?
Nous en revenons à l’interprétation morale de la fable
La Cigale et la Fourmi : le travail versus le plaisir, la pro-
ductivité versus le vagabondage… Et s’il s’agissait là de

28 Apprivoiser sa procrastination

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Un lieu à soi et bien rangé
L’idéal d’un travail efficace et concentré s’incarne dans
une simple feuille blanche trônant sur un bureau vide,
sans distraction ni fantaisie aucune pour le polluer. Une
vision assez romantique de la création et de l’efficacité :
le tableau est rarement aussi lisse. Personnellement, je
tiens tout de même à ce que mon bureau reste simple,
le moins encombré possible. J’ai peu de visuels sous les
yeux. J’ai besoin de murs blancs, de surfaces propres
pour penser. Bref, de vide et de silence pour me donner
l’illusion que je réfléchis et crée ex nihilo. En revanche,
j’ai toujours une to-do list à portée de main. Et c’est
loin d’être un poème. Elle ressemble à un vrai torchon.
C’est l’une des rares choses que je n’ai pas soumise à
la numérisation, que je tiens à garder manuscrite, le
plus « brouillon » possible. J’éprouve même un plaisir
sadique à voir le papier se biffer, se corner, se salir avec
le temps.
En répondant à mon questionnaire, quelqu’un a écrit :
« J’ai réalisé pour la première fois que je procrastinais
après avoir reproché à ma compagne de tourner en
rond, de ranger son bureau dix fois avant de se mettre
au travail. Elle m’a répondu : ‘‘Estime-toi heureux, toi, tu
passes l’aspirateur trois fois avant de t’y mettre. Moi, au
moins, c’est silencieux.’’»

Il y a un sujet connexe à celui de la procrastination qu’il


me paraît important d’aborder. Lorsque nous procras-
tinons de façon « structurée », c’est-à-dire en effectuant
une autre tâche que celle que nous sommes censé·e·s faire,
nous pouvons nous affairer à une tâche domestique : de
rangement, de tri, de ménage, de courses, de logistique…
Ce type de procrastination nous fait-il accomplir plus

76 Apprivoiser sa procrastination

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de travail gratuit ? Rejoint-il une répartition genrée des
rôles et concerne-t-il donc plus les femmes ? Le genre
est-il un facteur déterminant pour comprendre la pro-
crastination ? Je n’ai pas de réponse tranchée à ces ques-
tions, qui mériteraient une étude supplémentaire, mais
je pense que le comportement procrastinateur, les méca-
nismes qu’il engendre, ne peuvent échapper à ce qui
nous conditionne et nous oppresse par ailleurs, que ce
soit à l’échelle de notre foyer ou de la société. Si je pro-
crastine en télétravail en décidant d’étendre le linge, me
persuadant que c’est quelque chose d’utile et qu’il fau-
dra de toute façon faire, à quel point suis-je consciente
que je fais déborder le travail domestique et sa charge
mentale sur mon temps de travail rémunéré, par ailleurs
garant de mon émancipation ?
La productivité, ou du moins, le sentiment d’être produc-
tif·ve, comporte bien des pièges. Plus nous avons l’impres-
sion de produire, plus nous voulons en faire davantage, que
ce soit pour répondre positivement à la logique capitaliste
ou à notre propre hybris6. C’est notamment ce qui arrive
dans le film Synecdoche, New York de Charlie Kaufman
(2008). Tandis qu’il vit une perte de sens, qu’il craint de
mourir sans laisser de trace, un metteur en scène de théâtre
new-yorkais (interprété par Philip Seymour Hoffman)
envisage une énorme production, un opus magnum de
plus en plus ambitieux et incontrôlable. Il travaille sans
relâche, mais le projet dure des décennies sans jamais
aboutir, parce qu’il voit toujours plus grand. L’arlésienne
est telle que le personnage ne parvient plus à distinguer

6. Sentiment humain de toute puissance, ainsi que l’orgueil, la


démesure voire l’outrance qui en découlent.

La procrastination : une palette de nuances 77

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la réalité de sa pièce de théâtre. En quelque sorte, sa pro-
crastination se digère elle-même dans une curieuse mise
en abîme.
Une forme de « métaprocrastination », similaire à ce
que décrit plus pragmatiquement le psycho­logue états-
unien Adam Grant7. Par « méta-procrastination », il
désigne une légère amélioration de la façon de procéder,
l’art d’échapper à ce qui est urgent grâce à une alterna-
tive décente. Ce ne sont pas les tâches subalternes (faire
le tri dans sa cave) qui sont cette alternative, mais le fait
même de remanier, encore et encore, sa liste de tâches :
c’est là que nous entrons dans le méta8. Nous n’avançons
pas sur notre to-do list, mais nous la manipulons, l’élabo-
rons, la conceptualisons. C’est ce qui m’arrive quand mon
« torchon » devient si illisible que je n’ai plus le choix : je
prends une demi-heure pour le refaire au propre, ce qui
me donne l’occasion de penser en soupirant à toutes ces
corvées qui s’amoncèlent devant moi – mais aussi, de
prendre plaisir à en inventer de très faciles, qui seront
biffées dans la foulée. Ou comment on en vient à noter
sur sa liste « refaire ma liste ».
Même sans niveau méta, la procrastination comporte
des bénéfices secondaires, en ce qu’elle encourage la
pensée subconsciente qui sera, par la suite, féconde. C’est
ce que l’on nomme communément la rêverie – je dirais
même, l’art de laisser les choses décanter pour qu’elles
se développent de façon autonome et nous reviennent

7. Grant, Adam, Originals. How non-conformists move the world,


Londres, Penguin, Viking Books, 2016.
8. Le préfixe méta désignant un autre niveau, qui dépasse l’objet
de pensée initial.

78 Apprivoiser sa procrastination

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sous forme d’idées nouvelles. Ma to-do list torchon, par
ailleurs, sert également à accueillir gribouillis, pensées et
lubies, c’est un « fourre-tout » d’intentions plus ou moins
créatives qui ne peut être lisible que par moi.
La procrastination serait quasiment une technique
de survie ! Elle nous permet de préserver la richesse
de notre monde intérieur, au lieu de le trahir en le trans-
formant en processus de travail froid, insensible, aussi
inspirant qu’une présentation Powerpoint. Pensez à
toutes ces idées, ces épiphanies intérieures et moments
« eurêka ! » que vous avez eu en occupant vos mains ou
votre esprit à autre chose que ce que vous étiez « cen-
sé·e » faire – selon les lois de votre agenda, du moins.
Regardez votre procrastination comme une déclaration
d’indé­pendance, une invitation à la désobéissance de la
volonté, pour un temps donné.

Le travail à rebours
et la précrastination

Avant d’accumuler les to-do list plus proches du torchon


que du document de travail, j’ai longtemps été l’heureuse
propriétaire d’agendas Moleskine. Et bien avant cela, de
cahiers de texte à spirales. Recouverts de plastique trans-
parent, ils sentaient la rentrée des classes et renfermaient
semaine par semaine la liste des devoirs à faire. Je me
souviendrai toujours de l’instituteur qui m’apprit à m’en
servir. Il nous encourageait à nous avancer au maximum
afin d’éviter d’être pris par le temps. Ainsi, le week-end,
nous commencions par nos devoirs pour le vendredi, et
non le lundi. Une sorte de rétroplanning adapté au CM2.

La procrastination : une palette de nuances 79

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Nous avancions à rebours, en commençant par les tâches
dont la date butoir était la plus éloignée – mais sans se
mettre dans l’embarras pour le début de semaine. Certes,
cela nous faisait un peu plus travailler le week-end, mais
les soirs de semaine étaient libérés. Cette façon de faire
nous était présentée comme une idée astucieuse, non
comme une contrainte. Une sorte d’anti­thèse de la pro-
crastination. Même si, vous me direz, l’instit aurait aussi
pu décider de ne pas nous donner de devoirs du tout…
Aujourd’hui, je ne suis plus à l’école élémentaire. Je ne
peux appliquer cette discipline chaque semaine. Et loin de
moi l’idée d’inciter qui que ce soit à bûcher le week-end !
Mais quand je me trouve devant une plage de temps
suffisamment longue et peu chargée, j’essaie de travail-
ler à rebours. Je vous l’accorde, c’est un brin masochiste,
pas forcément compatible avec les exigences de la vie
adulte. Néanmoins, ce n’est pas une hérésie non plus. Ne
pas remettre à demain, pour reprendre l’adage moralisa-
teur, c’est certes travailler un peu plus aujourd’hui, mais
pour se libérer autrement – et non pour travailler plus.
Ainsi, anticiper consiste à ne plus considérer le temps
comme un ennemi pour lui emboîter le pas, aller dans
son sens, pacifiquement.
Cette « astuce » m’a également été inspirée par un
jeune professeur au collège, lors des samedis matin
consacrés aux contrôles. Le deal était simple : 1. Si nous
finissions notre devoir, nous avions le droit de le lui
rendre avant la sonnerie (il commençait la correction des
copies dans la foulée, ce qui lui permettait de libérer son
week-end…) 2. Nous pouvions alors nous atteler à notre
« devoir maison », ce qui pouvait, théoriquement, nous

80 Apprivoiser sa procrastination

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assurer un dimanche tranquille. Et 3. Si nous avions
terminé cette partie-là également, nous pouvions faire
ce que nous voulions de l’heure restante : lire, dessiner,
rêvasser et même bavarder musique avec le prof, qui était
bassiste dans la vraie vie.
Je ne doute pas que cette méthode de gestion du temps a
pu en déconcerter plus d’un·e. Certain·e·s ont pu ressentir
l’appel de la compétition ou y voir une carotte les pous-
sant à bâcler leur travail. Pour ma part, cela a fonctionné.
Je quittais le collège avec des devoirs faits et notés, et en
prime j’avais parlé musique avec le prof, ce qui m’avait
permis d’approcher le garçon du fond de la classe. Les
lignes de mon agenda pour le lundi suivant étaient inté-
gralement rayées. L’avenir m’appartenait ! Enfin, le temps
d’un week-end. Bien sûr, j’aurais pu utiliser ce temps
dégagé pour travailler encore plus mes cours, augmen-
ter mes « performances » scolaires. Mais ma vie en dehors
du système de notation était tout aussi importante, et je
trouvais là un moyen de la cultiver dans un bon équilibre.
(Que les parents qui liront ces lignes me pardonnent…)
C’est bien joli, ces souvenirs de Millénial nostalgique,
mais cela ne résout pas tous les problèmes. Et l’excès
d’anticipation existe. Il porte un nom : la précrastination.
Une antithèse de la procrastination, en quelque sorte.
Son corollaire, son alter ego. Les différentes méthodes
héritées de ma scolarité relèvent d’une précrastination
relativement structurée. Elle fonctionne pour les tâches
limitées dans le temps, comportant une date butoir : un
rendu, un devoir, un projet précis… Mais que dire de
tout ce qui résiste à l’épreuve du temps, de ces tâches
qui ne sont pas vraiment quantifiables ? La conduite à

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tenir, dans le domaine amical ou amoureux, pour soi-
gner une relation en berne… L’exercice physique auquel
se plier pour améliorer des paramètres invisibles, tels
que la santé cardio-vasculaire ou le cholestérol… Ou
encore, les grandes décisions existentielles, lorsque nous
nous trouvons à certains carrefours de nos vies… Si
de bon·ne·s ami·e·s sont parfois là pour nous rappeler
ces devoirs courants, rien ni personne ne viendra poser
de limite permettant d’établir un rétroplanning, ces
choses-là étant plus de l’ordre des « bonnes résolutions »
impondérables que d’une liste de devoirs mesurables9.
La précrastination ne consiste pas vraiment en un triage
des urgences. Je doute que cette manière de vivre et de
procéder soit adoptable lorsque les impératifs nous sub-
mergent. Enfin, gare à la planification maniaque, qui
peut éloigner de nous les objectifs les plus urgents. Elle
traduit un besoin de maîtrise qu’il sera toujours plus dif-
ficile à satisfaire et cache, en réalité, une procrastination
des plus perverses : quand nous nous persuadons que
nous nous avançons dans notre travail alors qu’en réalité,
nous évitons surtout les tâches à court-terme.
D’un point de vue socio-constructiviste, j’ai en outre
le sentiment que ma tendance à la précrastination a
été nourrie par l’environnement dans lequel j’ai grandi.
N’étant pas issue d’un milieu bourgeois, on m’a incul-
qué que tout ne tombait pas tout cuit dans le bec, que
si je voulais parvenir à mes fins, il me fallait travailler,
et sérieusement, tant qu’à faire. Mes parents étant tous

9. 20 % des personnes sondées ont avoué procrastiner dans le


domaine amoureux, 39 % pour les grandes décisions existentielles,
et 18 % dans tous les domaines de la vie.

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deux professeurs, iels m’ont également transmis une cer-
taine assiduité, des méthodes de travail, le goût de la
progression – même si nous n’étions pas toujours d’ac-
cord, bien sûr, et que j’ai souvent emprunté des chemins
de traverse.

Quand la précrastination est stigmatisée


(à son tour)
Lors de mes recherches, j’ai trouvé très peu de témoins
en mesure d’affirmer qu’iels ne procrastinent jamais.
Parmi ces oiseaux rares, l’un d’entre eux m’a confié
son dégoût face à une société qui ne valorise pas ce
compor­tement méconnu qu’est la précrastination : « On
passe pour des éteignoirs, des petits fonctionnaires ! En
entreprise, quand tu es un chef de service qui veut que
les troupes rendent les trucs un peu en avance, tu cours
le risques d’être vu comme le supplétif de la direction
– pour ne pas dire le lèche-cul. » Ce comportement, il
l’aurait hérité de son enfance et de son milieu social :
« J’ai toujours entendu mon père dire qu’il se levait à
quatre heures pour commencer ses chantiers à cinq
heures, et ma mère répéter qu’on ne rate jamais l’école
sauf à quarante (sous-entendu de fièvre)… À mon
tour, j’ai harcelé mes enfants ! Maintenant que mon
aîné a dix-neuf ans, je vois la germination des ferments
paternels. Lui qui était plutôt “branlouillard”, le voilà
qui fait des listes sur son iPhone (“Me coucher tôt”,
“Écrire tous les jours”…). Je suis stupéfait, au fond, par
ceux qui sont nés dans des milieux assez assurés pour
ne pas avoir besoin de cette maîtrise, ni de ce senti-
ment de progresser. Il y a quelque chose de l’ordre de
marcher sur un fil tandis que nous, nous ouvrons des
usines de ficelles ! »

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La procrastination est rusée, sournoise, mais elle se laisse
apprivoiser. Il est possible de l’articuler autrement, d’éta-
blir des ordres de priorité tout en célébrant de petites
victoires, de viser autre chose qu’un idéal de réussite
compétitif, dépassé et, en fin de compte, aristocratique.
Le travail à rebours peut nous aider à clarifier l’hori-
zon. La précrastination permet de garder une certaine
maîtrise des échéances et donc l’équilibre face aux
moments de stress.
Mais parfois, il arrive que tout s’encombre, que l’hori­
zon reste bouché, en dépit du bon sens et de toutes les
méthodes possibles. Le brouillard s’est dissipé, mais il
a laissé place à un chaos sans nom. Vous voyez ? Parce
qu’on a tendance à considérer le temps comme quelque
chose d’inextricablement linéaire, on aurait envie que
tout le soit également, que tout puisse se ranger à
l’horizontale, dans une procession logique qui aurait
un début, une progression régulière et une fin. Notre
existence ne serait alors plus qu’un (triste) cortège de
choses à accomplir, et en cas d’encombrement, on cher-
cherait désespérément la quadrature du cercle.
Alors quittons à présent nos mécanismes intérieurs pour
une étude de ce grand appareillage – en partie fictif – qui
rythme nos vies : le temps.

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