Les enfants du Ritalin
Au Québec, on a commencé à diagnostiquer le TDAH, le trouble de déficit de l’attention avec
Ou sans hyperactivité, dans les années 1950. Mais c’est surtout depuis une vingtaine
D’années qu’on prescrit plus systématiquement à ces jeunes des médicaments comme le
Ritaline, afin de leur permettre de mieux fonctionner
Bien sûr, certains trouvent qu’on en prescrit beaucoup trop. Mais le fait est que plusieurs de
Ces jeunes n’auraient pu passer au travers de leurs études primaires et secondaires sans
Cette médication et le soutien du milieu scolaire. Lls arrivent aujourd’hui au cégep et à
L’université, ce qui est en soi une excellente nouvelle si on considère que cette maladie
D’origine neurologique affecte surtout la concentration et le comportement – deux atouts
Indispen sables pour réussir à l’école
Une maladie pour toute la vie
Depuis leur enfance, Maude Bélanger et Guillaume Roy vivent tous les deux avec le TDAH
Un trouble neurologique qui se définit par trois symptômes principaux : inattention
Hyperactivité et impulsivité. Malgré les nombreux obstacles qu’ils ont pu rencontrer à l’école
En raison de cette maladie, Maude et Guillaume ont tout de même réussi à traverser leurs
Études secondaires et à entrer au cégep. Un passage délicat pour de jeunes adultes qui
Doivent encore aujourd’hui composer avec de nombreux problèmes de concentration et
D’inattention.
Contrairement à la croyance populaire, le TDAH n’est pas une maladie qui s’estompe avec la
Fin de l’enfance. Pédiatre à l’Hôpital Rivière-des-Prairies, le Dr Jacques Leroux est
Catégorique à ce sujet : <Le déficit d’attention, vous naissez avec et vous allez devoir
Apprendre à vivre avec probablement toute votre vie>, soutient-il
<Les trois symptômes principaux évoluent de façon très différente, précise le Dr Leroux
_’impulsivité et I ’hyperactivité vont aller en diminuant, et habituellement disparaître à la fin
de
!’adolescence, ou être très peu perceptibles. L’inattention, par contre, disparaît beaucoup
plus
Tranquillement, mais les enfants et les adolescents apprennent à se contrôler, de sorte que
Cela devient beaucoup moins apparent.>
L’importance d’un bon encadrement
Orthopédagogue au Collège Lionel-Groulx, Martine Landry travaille de près avec les
Étudiants aux prises avec un trouble d’attention. Mais au-delà des difficultés que le TDAH
Peut leur causer, Martine Landry est d’avis que ces étudiants présentent également des
Forces personnelles importantes : <ll s’agit souvent de gens très extravertis, avec la parole
Très facile. Ce sont des gens ouverts aux autres, dynamiques. Des gens qui ont de l’énergie!>
Pour Mme Landry, il est clair qu’il est possible pour ces étudiants de traverser avec succès
Des études collégiales, mais certains facteurs favorisent la réussite, notamment lorsque les
Collèges offrent des mesures de soutien : <Moi, je crois beaucoup aux enseignants qui sont
Très présents et doivent les soutenir, les encourager pour qu’ils ne décrochent pas. Je crois
Aussi beaucoup aux intervenants qui sont autour, des personnes significatives auxquelles ils
Vont pouvoir se référer et qui vont croire en eux.>
<ll n’y a pas que la médication, souligne Mme Landry. Quelqu’un qui prend de la médication
Ça va l’aider, mais ça ne lui donne pas de l’organisation. Ça lui donne de la concentration
Mais l’organisation, s’ils ne l’ont pas, ils ne l’ont pas… II faut que ce soit mis en place par une
Équipe.>
Parmi les multiples choix de formation, Maude a choisi de s’inscrire à la technique
D’intervention en loisirs au Cégep de St-Jérôme. Pour elle, il s’agissait d’un choix naturel qui
Correspondait à sa personnalité très dynamique : <Ça bouge, c’est amusant, décrit-elle. Ça
Fait à peine quelques jours que je suis entrée dans la technique et j aime déjà vraiment ça! Et
Pour moi, il fallait que ce soit motivant!>>
Avec six cours par session, Maude est très consciente qu’elle va devoir apprendre à
S’organiser plus que jamais et qu’elle va devoir travailler très fort. Heureusement, elle peut
Compter sur l’aide du psychoéducateur Philippe Boucher. Parmi les mesures de soutien qui
Lui sont offertes, Maude bénéficie notamment de 50 % de temps supplémentaire pour
Terminer ses examens et d’ un local isolé, afin de couper les sources de distraction et
favoriser
Sa concentration.
Pour sa part, Guillaume a suivi un parcours collégial en deux étapes. Ll a tout d’abord
terminé
Un DEC en communications avant de bifurquer vers les soins infirmiers. Son intérêt pour la
Biologie et sa nature généreuse l’ont guidé vers ce nouveau choix de carière. Tout comme
Maude, il peut compter sur d’importantes mesures de soutien qui lui sont fournies par le
Cégep.
Le soutien parental
Tout au long de son cheminement scolaire, Maude a pu compter sur l’indéfectible soutien de
Ses parents. Ceux-ci l’ont notamment aidée à se développer des méthodes de travail
Efficaces. Et plus que tout, ils l’ont con stamment encouragée, spécialement après les échecs
Pour le Dr Leroux, ce soutien émotif représente un élément essentiel à la réussite de ces
Jeunes. <Le succès à long terme dépend d’abord et avant tout du soutien à l’estime de soi
Qu’on va offrir à ces personnes-là, explique-t-il. Si leur estime de soi n’est pas respectée, si
Elle est constamment bafouée, ça ne fonctionnera pas.>
Aspect social
Plus jeune, Guillaume se souvient qu’il lui était difficile de se lier avec des amis en raison de
Son impulsivité. Pour des raisons différentes, Maude a elle aussi éprouvé de grandes
Difficultés sociales. Pour sa part, elle se sentait constamment épiée et observée par ses
Camarades de classe. À la fin de son secondaire, elle a heureusement pu se lier à un groupe
D’amis qui l’acceptent telle qu’elle est.
<Si ces personnes-là ont rencontré des personnes significatives, si elles ont eu un milieu qui
Les soutenait et qui les encourageait, poursuit le Dr Leroux, et si elles ont utilisé les moyens
Appropriés pour s’organiser, se valoriser et soutenir leur estime de soi, les chances qu’elles
Aient une vie active et pleine de satisfaction augmente grandement.>
La médication toujours nécessaire?
On a longtemps cru que le trouble de déficit de l’attention disparaissait à l’adolescence, au
Point où jusqu’à tout récemment, on arrêtait la médication à cet âge. On sait aujourd’hui que
Certains symptômes comme l’impulsivité peuvent s’ atténuer, mais que le déficit de
l’attention,
Lui, peut persister à l’âge adulte
Toute cette question de la médication demeure préoccupante pour ces jeunes. Comme
toutes
Les personnes qui souffrent de maladies chroniques, ils voudraient bien sûr cesser de
prendre
Des médicaments
Vivre avec les médicaments
Après avoir vécu pendant des années au rythme des doses quotidiennes de Ritalin, Maude et
Guillaume prennent tous les deux un autre médicament pour traiter leur déficit d’attention :
L’Adderall.
<Ce sont des médicaments très sécuritaires, explique le Dr Leroux. Ce sont des
Médicaments qui sont considérés comme les plus étudiés dans le monde. Jai
Personnellement des patients qui en prennent depuis plus de vingt ans et qui n’ont jamais
Développé de dépendance et qui n’en développeront certainement jamais, du moment qu’ils
Suivent bien la prescription.>
Effets secondaires
À certains moments, Guillaume se souvient avoir vécu des effets secondaires liés à sa
Consommation de médicaments, notamment lors de la transition vers des doses plus
élevées.
S’il prend sa dose trop tard le soir, il lui est difficile de s’en dormir car son esprit demeure
trop
Actif. <Je réfléchis trop, décrit-il. Je suis trop concentré sur des éléments peu importants,
Comme le nom d’un acteur. Je peux passer deux heures sans dormir, à penser à ça…>
Heureusement pour Guillaume et tous les autres jeunes atteints de TDAH, il semble que de
Nouveaux médicaments devraient être disponibles dans les prochaines années, avec
Beaucoup moins d’effets secondaires que ceux qui sont actuellement sur le marché.
Un mal nécessaire
Pour Maude, la prise de médicaments représente une forme de compromis . <En ce
moment,
Je ne me vois pas réussir sans médication. J’aimerais, mais je ne peux pas. On l’a essayé
Pourtant : on l’a arrêté juste avant que je commen ce à prendre de l’Adderall il y a environ un
Mois. Mais non, ça ne fonctionne pas : je suis trop distraite ou je suis de très mauvaise
humeur. Je peux me fâcher facilement, ou me disputer avec mes parents. Ce n'est donc
vraiment pas facile..>
Maude se dit tout de même confiante qu'elle réussira peut-être à s'en passer plus tard
lorsqu'elle sera sur le marché du travail. Mais pour I'instant, elle sent qu'elle en a réellement
besoin pour la suite de ses études
À quelques reprises, Guillaume a lui aussi tenté de cesser de prendre sa médication, mais
sans succès. Sa mauvaise humeur et son impulsivité étaient telles qu'il criait après ses amis
ou tombait dans la lune alors qu'il avait d'importantes choses à faire.
Martine Landry voit elle aussi la médication comme un compromis nécessaire pour les
jeunes
étudiants atteints de TDAH: <Je ne suis pas du tout pro-médication, nuance-t-elle, mais c'est
la chimie du cerveau et on n'y peut rien.> Pour cette orthopédagogue, il n'est pas rare que
des étudiants lui rapportent que la médication leur permet de vraiment rester très
concentrés
en classe, alors qu 'ils tombaient régulièrement dans la lune auparavant. <Pour eux, c'est un
deuil de réaliser qu'ils ont besoin de la médication pour comprendre ou pour se souvenir de
la
matière, ajoute-t-elle, mais une fois qu'ils ont compris que ce n'est pas l'intelligence qui est
touchée, mais simplement le focus et la concentration, ils réalisent qu'ils étaient capables de
faire beaucoup plus qu'ils ne le pensaient.>
L'insertion professionnelle
Après le cégep, ou parfois l'université, vient le temps de faire le grand saut vers la vie
professionnelle. Pour les jeunes atteints de TDAH, iI s' agit encore une fois d'un passage
difficile, en raison de la discrimination qu'ils peuvent parfois subir. Directrice générale de
I ‘Association québécoise des troubles d' apprentissage, Lise Bibaud raconte que de
nombreux
jeunes en recherche d'emploi lui rapportent qu'ils ont été écartés en entrevue, lorsqu'ils ont
évoqué leur problème médical. Dans d'autres cas, des collègues les dénoncent à l'employeur
avec pour résultat qu'ils sont congédiés avant même la fin de la période de probation.
Pourtant, la société aurait tout à gagner d'intégrer davantage ces jeunes, plaide Lise Bibaud:
<Ce sont des étudiants qui vont persévérer à travers leur secondaire, avec cinq jours par
semaine des difficultés à l'école. lls vont passer au travers leur cégep, leur université et vont
aller à la carrière de leur choix. Je ne vois pas beaucoup de paresse là-dedans. Ce sont des
gens qui auront développé un courage et une persévérance. Ce sont des employés qu'on
veut avoir.>
<On a fait un choix de société que tous les trottoirs des rues aient un accès pour les chaises
roulantes, poursuit-elle. On pourrait également faire un choix de société pour que toutes les
personnes intelligentes et fon actionnelles puissent être acceptées dans la société.> A son
avis,
des mesures d'adaptation pourraient être mises en place par les entreprises pour aider les
employés atteints de TDAH à bien fonctionner en milieu de travail
Parfaitement consciente de ses forces et de ses faiblesses, Maude regarde l'avenir avec
confiance. Elle souhaite exercer un emploi qui lui permettra de demeurer très active et de
bouger constamment, avec un minimum de travail de bureau. Elle s'imagine notamment
travailler à l'organisation d'événements spéciaux ou avec des enfants.