Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 1
UTLB/ 2014-2015
LE CHOIX DU CONJOINT : DÉTERMINISME OU STRATÉGIE ?
INTRODUCTION
Chacun d’entre nous est persuadé d’avoir épousé son conjoint par
amour et qu’aucun déterminisme ne l’a poussé vers son partenaire. Af-
firmer le contraire relèverait de la provocation tant il est de bon ton
d’attribuer à la rencontre amoureuse une grande part de hasard même
s’il arrive à ceux qui s’aiment de se dire qu’ils étaient faits l’un pour
l’autre. Dans notre société, deux personnes se marient parce qu’elles
s’aiment et il y a quelque chose d’inconvenant à soupçonner dans cette
union l’action de la main invisible de la société. Les individus ne sont
quand même pas les marionnettes des structures sociales ! Tout au plus
concède-t-on qu’il n’en fut pas toujours ainsi et que le mariage d’intérêt a
pu exister.
Pourtant, aujourd’hui, si l’on efface l’amour, si le sociologue règle
ses lentilles de sorte que l’amour qui unit les conjoints reste dans le flou,
ne constate-t-il pas la permanence des intérêts sociaux dans les choix
qu’ils effectuent ? On se marie parce qu’on s’aime, mais aime-t-on
n’importe qui ? On tentera de répondre à la question à partir d’une
œuvre fondatrice, celle d’Alain Girard Le choix du conjoint (1964) qui fait
de ce dernier un fait social équivalent au travail de Durkheim sur le Sui-
cide malgré une technique d’enquête différente. Alain Girard y mettait en
évidence la tendance de nos contemporains à épouser quelqu’un qui leur
ressemble socialement parlant : c’est l’homogamie.
Après avoir rappelé que le choix du conjoint est placé, dans la société
traditionnelle, sous le contrôle familial, nous examinerons en quoi con-
siste l’homogamie pour Alain Girard avant de nous interroger sur sa per-
sistance éventuelle. Enfin, il semble indispensable de replacer le choix du
conjoint aujourd’hui dans un nouveau contexte social, celui de la fin ou
de la crise du mariage qu’il conviendra cependant de questionner.
I/ LE CHOIX DU CONJOINT DANS LA SOCIÉTÉ TRADITION-
NELLE
Dans la société traditionnelle (la société française au dix-neuvième
siècle), l’habitat rural est prédominant, la mobilité géographique peu im-
portante et la division du travail faible. Dans la stratification sociale de la
société traditionnelle, le critère de classement des individus repose sur la
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naissance et la famille par transmission du statut. On comprend alors
que le choix du conjoint ne doit pas être laissé au hasard des sentiments.
Il est impératif pour les familles d’en garder le contrôle à des fins de re-
production sociale. « La famille traditionnelle était plus une unité de
production et de reproduction qu’une unité affective ».1 Le choix du con-
joint ne repose pas sur le sentiment amoureux qui diffuse cependant à
partir du dix-huitième siècle.
A/ LE CHOIX DU CONJOINT NE REPOSE PAS SUR LE SENTI-
MENT AMOUREUX
Si les relations au sein du couple sont dénuées d’affection, le mariage
ne repose pas sur le sentiment amoureux et répond aux impératifs stra-
tégiques des familles. Cette conception du mariage perdurera jusque
dans la première moitié du vingtième siècle, à la campagne notamment.
1/ Le manque d’affection dans la plupart des couples de la so-
ciété traditionnelle
Le mariage populaire ne devait sa cohésion qu’à des considérations
de propriété et de lignage. Les conjoints vivent dans un isolement affectif
qui procède de la stricte démarcation entre les tâches et les rôles qui in-
combent à chacun d’entre eux. L’absence d’amour entre les conjoints
proviendrait, selon certains observateurs, du poids accablant de la mi-
sère, mais le manque d’affection n’existe pas seulement chez les paysans
pauvres.
Les sentiments des époux ne semblent pas s’élever par la disparition
de l’un d’entre eux : le conjoint n’est pas mentionné dans les testaments.
Les liens entre époux apparaissent plus économiques qu’affectifs. Il est
devenu banal de dire que le paysan est plus intéressé par la santé de ses
vaches que par celle de son épouse. La femme ne s’assoit à table que sur
invitation, le tutoiement est rare chez les ruraux.
Le manque d’affection semble confirmé par l’indifférence avec la-
quelle les hommes infectaient leurs épouses de maladies vénériennes.
Vers la fin du dix-huitième siècle, en effet, la syphilis fit de gros progrès
dans les campagnes françaises. Au total, Edward Shorter parle d’un « in-
franchissable fossé affectif séparant les époux ».2 Le choix du conjoint
ne peut reposer sur un sentiment qui n’existe pas (ou peu) au sein du
couple.
1
- Edward Shorter, 1975, Naissance de la famille moderne, Paris, Seuil, 1977.
2
- Ibidt.
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2/ Un exemple : le choix du conjoint dans les hautes vallées des
Pyrénées occidentales
Dans les hautes vallées du Pays Basque, du Béarn et de Bigorre, les
populations sont confrontées à un environnement difficile : l’aridité du
sol et du climat, l’économie pastorale obligent à la mobilisation constante
des moyens pour la survie. La cohésion du groupe y apparaît très forte et
les coutumes ont pour fonction d’assurer la solidarité fondée sur une
conscience forte de l’égalité entre tous les membres de la communauté :
les décisions importantes se prennent à l’unanimité.3
Les inégalités économiques sont réduites : l’importance des communs
et l’égalité des droits d’usage compensent l’inégalité des propriétés. Les
règles du mariage prohibent toute alliance susceptible d’aggraver les iné-
galités de patrimoine. La loi de succession repose sur le droit d’aînesse,
garçons et filles pouvaient y prétendre.
L’hétérogamie est la règle. La plupart des mariages unissent un fils
aîné, qui hérite, à une fille cadette qui n’hérite pas ou encore une fille aî-
née à un cadet. Les cadets en surnombre, les laissés pour compte du ma-
riage, n’auront pas d’autres possibilités que la domesticité chez leur frère
ou leur sœur (apport de leur force de travail sans contrepartie), la prê-
trise, l’exil, « exil des cadets », aux États-Unis pour les basques notam-
ment.
L’exemple met en évidence deux traits caractéristiques des modèles
traditionnels : la survie du groupe est l’objectif premier, la stratégie ca-
ractéristique repose sur l’utilisation de l’institution du mariage comme
régulateur du comportement Il faut entendre le terme stratégie, au sens
que Pierre Bourdieu lui donne : dispositif qui doit permettre de com-
prendre « la logique de toutes les actions qui sont raisonnables sans être
le produit d’un dessein raisonné ou, à plus forte raison, d’un calcul ra-
tionnel, ajustées au futur sans être le produit d’un projet ou d’un
plan ».4
3/ Des stratégies qui perdurent bien au-delà de la société tra-
ditionnelle : les paysans du Béarn (Pierre Bourdieu)
À partir de recherches menées en 1959 et 1960 dans un village, situé
en Béarn, au cœur de son pays natal, sur les coteaux entre les deux Gaves
et qu’il appelle Lesquire, Pierre Bourdieu a montré que les stratégies
mises en évidence précédemment perduraient bien au-delà de la société
3
- Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989. Louis Roussel y rend
compte de la thèse d’État d’André Etchelecou.
4
- Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980
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traditionnelle et que l’on pouvait encore les repérer dans la première
moitié du vingtième siècle.
Avant 1914, le mariage est régi par des règles strictes, il contribue à
réaffirmer la hiérarchie sociale et la position de la famille dans cette hié-
rarchie : « il était l’affaire de tout le groupe plus que de l’individu ».5 Sa
fonction première est d’assurer la continuité du lignage sans compro-
mettre l’intégrité du patrimoine. « À la fois lignage et patrimoine, la
maison demeure ».6 L’individu va parfois jusqu’à porter le nom de la
maison. Jean Cazenave est par exemple appelé « Yan dou Tinou », Jean
de la maison Tinou.
Il s’agit d’éviter le morcellement des propriétés et l’accord entre les
deux familles est soumis à des règles rigoureuses. Le mariage fait l’objet
d’un contrat, que les familles soient riches ou pauvres et il est toujours
l’occasion d’une confrontation constante des jugements concernant les
autres (mémoire des biographies et des généalogies). Le droit d’aînesse
demeure la règle, il est en effet indissociable de la sauvegarde du patri-
moine et de la continuité de la lignée. L’héritier est le premier garçon,
mais le droit d’aînesse peut échoir à une fille quand il n’y a pas de garçon.
Ce sont les parents qui « font l’aîné ». Le cadet peut assurer la continuité
du lignage en épousant la veuve de l’aîné.
L’adot représente la part d’héritage revenant à chaque enfant et la
donation faite au moment du mariage, le plus souvent en espèces afin
d’éviter l’émiettement du patrimoine. Ces règles précises ne
s’appliquaient jamais avec rigueur mathématiques parce que le chef de
famille avait toujours la possibilité de réduire la part. Le cadet reçoit un
dédommagement au moment de son mariage, mais il ne faut pas se lais-
ser abuser par le mot partage. Il s’agit davantage d’une compensation.
Les mariages tendent à se contracter entre familles équivalentes du
point de vue économique, mais la grande propriété ne fait pas forcément
la grande famille : cette dernière a le sens de la dignité, de la générosité,
de l’hospitalité. À l’inverse, de grandes familles peuvent survivre à
l’appauvrissement. Les stratégies matrimoniales visent, du moins dans
les familles favorisées, à faire non seulement un mariage mais un « beau
mariage », c’est-à-dire à maximiser les profits (matériels et symboliques)
et à minimiser les coûts du mariage.
Ces stratégies interdisent aux hommes de se marier de bas en haut,
et la maîtresse de maison peut s’opposer au mariage de son fils avec une
femme de trop haute condition (relative bien entendu) car elle peut plus
facilement soumettre à son autorité une jeune fille de condition plus mo-
5
- Pierre Bourdieu, « Le système des échanges matrimoniaux dans la société d’autrefois » in
Le bal des célibataires, crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2002
6
- Ibid.
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deste. De plus, le mariage de bas en haut menace la prééminence des
mâles. Ceux qui voulaient se marier contre la volonté des parents de-
vaient quitter la maison et courir ainsi le risque d’être déshérités au pro-
fit d’un frère ou d’une sœur. L’adot des filles est presque toujours supé-
rieur à celui des garçons. Leurs chances de mariage augmentent avec sa
valeur. Cela répond à la nécessité de marier des bouches inutiles le plus
rapidement possible. La naissance d’une fille n’est pas accueillie avec un
réel enthousiasme : « quand une fille naît dans une maison, il tombe une
poutre maîtresse ».7 Il faut en effet la doter, elle n’est pas un soutien, ne
travaille pas comme un homme, elle s’en va une fois mariée. Cependant il
est des cas où la dot revient à la famille d’origine (le tournedot) : quand
l’aîné meurt sans enfant ou quand la femme elle-même meurt sans des-
cendance.
Les mariages entre cadets (ceux qui n’avaient rien), « mariages de la
faim et de la soif »,8 les conduisaient parfois avec leur femme à se placer
comme « domestiques à pension » (baylets a pensiou). Le célibat du ca-
det est incomparablement plus utile que celui de la cadette. Il fournit à
certaines familles une main d’œuvre quasiment gratuite.
B/ LA MONTÉE DU SENTIMENT AMOUREUX
Le mariage est donc longtemps apparu comme une alliance entre
deux lignages, « les filles regardaient le portail plus que l’homme », ce
qui conférait aux parents le soin d’un bon choix du conjoint pour leurs
enfants. Ce sont des calculs qui règlent les conditions de l’alliance et du
même coup l’arrangement des mariages.
À partir de la fin du dix-huitième siècle, les jeunes gens ont com-
mencé à prêter beaucoup plus d’attention à leurs propres sentiments qu’à
des considérations extérieures (propriété, souhaits des parents) dans le
choix d’un partenaire. Tous les calculs en matière de choix du conjoint
sont désormais honteux et peu avouables. Seul est avouable le sentiment
amoureux, qui après avoir été longtemps confiné hors du mariage, pour
la majorité de la population, en devient la condition d’entrée. « Le choix
du conjoint n’est plus stratégie délibérée d’ajustements patrimoniaux,
mais désir réciproque d’union ».9 Au dix-neuvième siècle, les gens pla-
cent en tête de leurs critères pour choisir un conjoint l’affection et la
compatibilité personnelle, critères nouveaux qui relèvent de l’amour ro-
mantique.
7
- Pierre Bourdieu, op cit.
8
- Pierre Bourdieu, op cit.
9
- Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989, page 114.
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De quelles preuves dispose-t-on ? Les gens se déclarent amoureux.
Les déclarations des célibataires venant expliquer aux fonctionnaires
municipaux la grossesse que l’on était contraint de déclarer parlent
d’amour, de passion, d’amitié. Pour Shorter, dans la mesure où
l’endogamie régressait, où les gens se mettaient à épouser des parte-
naires différents d’eux, on est en droit de parler de progrès de l’amour.
Si le mariage ne repose plus sur l’intérêt, s’il n’apparaît plus contrôlé
par les familles pour préserver le patrimoine, s’il est fondé sur le senti-
ment amoureux, il apparaît plus fragile. « Plus on s’aime, plus on se sé-
pare ». Cette affirmation n’est pas forcément vraie au niveau microsocio-
logique d’un seul couple pris isolément. Mais si l’on considère l’ensemble
des couples, elle veut dire que dans une société plus on se marie par
amour, plus le mariage est fragile (voir plus loin). Les intérêts demeurent
alors que le sentiment amoureux s’émousse.
II/ DERRIÈRE L’AMOUR, LES PESANTEURS SOCIALES : le
choix du conjoint au début des années 1960
Si le choix du conjoint s’effectue sur la base du sentiment amoureux,
il est désormais à l’initiative des individus et l’emprise des parents et de
la famille sur ce choix faiblit considérablement. On se marie donc parce
qu’on s’aime, mais aime-t-on n’importe qui ? Au milieu des années 1960,
Alain Girard va montrer dans Le choix du conjoint (1964) qu’il ne
s’effectue pas au hasard, que derrière l’amour, les pesanteurs sociales
sont à l’œuvre. De plus, l’enquête nous livre un témoignage sur le con-
texte social d’une époque, à la veille d’une profonde transformation de la
famille.
A/ L’ÉQUIVALENT DU SUICIDE (DURKHEIM), LE CHOIX DU
CONJOINT (1964) D’APRÈS ALAIN GIRARD
Alain Girard met en évidence un mécanisme, l’homogamie, qui peut
prendre plusieurs formes. Il s’inscrit ainsi dans une filiation durkhei-
mienne, plus par sa méthode que par sa technique d’enquête.
1/ Alain Girard met en évidence un mécanisme : l’homogamie
L’enquête portait sur des ménages constitués, à l’exception des mé-
nages dissous par la mort de l’un des deux conjoints ou par le divorce.
Pour limiter la recherche dans le temps, les maris ne devaient pas avoir
plus de 65 ans, les femmes plus de 62 ans. Les deux conjoints devaient
être célibataires avant leur union. Compte tenu de la date de l’enquête
(de juin à novembre 1959), l’étude portait sur des individus ayant con-
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tracté leur union entre la fin de la première guerre mondiale et le début
des années 1960.
L’homogamie peut se définir comme la tendance à épouser son sem-
blable. Il s’agit d’un concept, nouveau à l’époque, qui, depuis, va
s’affirmer comme un cadre de référence à toute enquête sur le choix du
conjoint dont il est devenu l’interprétation dominante.10 À la question
« qui épouse qui ? », Alain Girard répond, à l’issue de son enquête
« n’importe qui n’épouse pas n’importe qui ». Si le mariage a pour fonc-
tion d’assurer l’épanouissement de l’individu, puisqu’il se marie par
amour, il n’apparaît cependant pas comme un acte improvisé. Les futurs
époux apprennent à faire connaissance pendant les fiançailles et le ma-
riage ne se fait généralement pas dans la précipitation.
L’égalité des conditions, la liberté des mœurs ont poussé au desser-
rement de l’emprise du groupe ou des familles sur les individus. Pour-
tant, alors que rien ne semble limiter l’autonomie de décision des candi-
dats au mariage, le choix du conjoint s’opère dans des groupes plus ou
moins étendus alors que les possibilités de choix apparaissent illimitées.
Pour saisir le degré d’homogamie des conjoints, il convient d’apprécier la
distance qui peut les séparer du point de vue géographique, profession-
nel, religieux, culturel.
2/ Les différentes formes d’homogamie
Malgré une mobilité croissante de la population (exode rural, urba-
nisation) le mariage a tendance à unir des individus ayant les mêmes ori-
gines géographiques. Girard ne fait pas le seul constat de la proximité
géographique des conjoints, il remarque également leur proximité sociale
et culturelle.
ü L’homogamie géographique
Les futurs conjoints habitent, sinon dans la même localité, du moins
à une distance qui permet, compte tenu des moyens de transport dispo-
nibles, une fréquentation quotidienne. La proximité des domiciles consti-
tue un préalable au mariage des individus. 70 % des mariages unissent
des personnes ayant les mêmes origines géographiques. Les deux con-
joints sont même nés dans la même commune pour 20 % des ménages,
dans le même canton pour 30 % d’entre eux, plus de 50 % dans le même
arrondissement.
10
- Franois De Singly, « Théorie critique de l’homogamie » in L’Année sociologique n° 37,
1987.
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Pourtant la population se déplace, mais, dans les grandes villes, les
individus ont tendance à se regrouper selon leurs origines géogra-
phiques. Dans l’agglomération parisienne, on rencontre des associations
ou des groupements, civils ou religieux, politiques, culturels ou sociaux
dont l’objectif est de maintenir les liens avec la région d’origine et de fa-
voriser les contacts avec les migrants de même provenance. Et Alain Gi-
rard de citer les innombrables groupements de Savoyards et de Bretons
de Paris qui ont leurs lieux de réunion et leurs fêtes. On pourrait ajouter
aux exemples de Girard, celui des Basques et de leur Maison. La Maison
Basque, à Paris, permet à ces immigrés de l’intérieur de jouer à la pelote
ou au Mus et de retrouver un peu du pays.
En conséquence, lorsqu’il s’agit de prendre une épouse, ces jeunes
hommes n’ont pas besoin de retourner au pays pour y chercher une fian-
cée mais ils ont des chances de rencontrer dans leur nouveau lieu
d’habitation une jeune fille originaire de la même région qu’eux. Les cir-
constances dans lesquelles, dans une société mobile, se produit le « choix
du conjoint » n’est pas sans rappeler celles qui prévalaient dans une so-
ciété plus ancienne.
L’homogamie géographique varie dans le temps, elle diminue. Si, au
moment de l’enquête de Girard, 70 % des conjoints étaient originaires de
la même région, à la génération précédente, la proportion était de 80 %.
De plus, la distance géographique varie avec l’âge, elle est plus grande
parmi les couples jeunes que parmi les couples âgés. Enfin, l’homogamie
géographique varie avec la position sociale : elle est moins marquée
quand on s’élève dans la hiérarchie sociale, mais aussi quand on passe
des milieux ruraux aux milieux urbains. Chez les agriculteurs, 20 % des
couples ne sont pas nés dans le même département alors que la propor-
tion s’élève à 50 % pour les groupes tertiaires de la population.
ü L’homogamie sociale et culturelle
Un haut degré d’homogamie sociale subsiste dans la France de la fin
des années 1950 malgré l’accroissement de la mobilité sociale. La propor-
tion des conjoints de même condition sociale est deux fois plus impor-
tante que celle que donnerait une répartition au hasard des unions.
L’homogamie représente 45 % des cas et même 69 % si l’on tient compte
des unions contractées dans le milieu le plus proche. Elle est de 39 % et
de 65 % si l’on compare la profession du mari à celle de son beau-père, la
diminution s’expliquant par les changements de structure d’une généra-
tion à l’autre.
Cette forme d’homogamie varie selon les milieux : elle est la plus
forte chez les cultivateurs, puis les ouvriers et enfin les catégories supé-
rieures. Elle est la plus faible chez les commerçants, les employés et les
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cadres moyens. Les échanges les plus nombreux se font donc entre ces
trois milieux qui relèvent de ce qu’il est convenu d’appeler les classes
moyennes.
Ces groupes sociaux ne sont pas homogènes. Par exemple, la dis-
tance est importante entre un fermier qui travaille sur une petite exploi-
tation et le propriétaire d’un grand domaine comme est grande la dis-
tance entre un manœuvre du bâtiment et un ouvrier de l’électronique.
Girard concède qu’il faudrait, à l’intérieur des grands groupes sociaux,
étudier la répartition des mariages selon le niveau très précis atteint,
dans la hiérarchie sociale, par les deux familles qui s’allient pour avoir
une idée de l’ascension ou de la régression accomplie par chaque conjoint
lors de son mariage. Une analyse plus fine des couples hétérogames con-
duirait sans doute à minorer la distance sociale entre conjoints.
L’homogamie culturelle renvoie au niveau d’instruction et à la pra-
tique religieuse. La ressemblance culturelle demeure dominante dans les
ménages français. Ayant des origines sociales communes ou voisines, les
conjoints ont des niveaux d’instruction analogues. 66 % des ménages ont
fait des études identiques, proportion qui s’élève à 83 % si l’on tient
compte des niveaux d’études voisins. La rencontre entre un conjoint très
diplômé et un autre peu ou pas diplômé est rare. Quel que soit le milieu,
l’homme est plus diplômé que la femme.
À la fin des années 1950, la France est très majoritairement ca-
tholique (90 % des ménages). Pour le reste, les ménages sont protestants
(2,1% pour les maris, 2% pour les femmes) ou juifs (0, 6 % tant pour les
maris que pour les femmes) alors que seulement 8 % des maris et 5,2 %
des femmes se déclarent « sans religion ». L’homogamie religieuse ne
peut être que très forte, du seul fait de la prédominance des Catholiques.
Dans 92 % des ménages, les conjoints appartiennent à la même confes-
sion. Les mariages entre individus de confession différente sont rares.
Les Catholiques n’épousent que rarement des personnes d’une autre reli-
gion ou sans religion. Dans ce cas, ce sont, le plus souvent, des Catho-
liques non pratiquants.
Religion et pratique religieuse dépendent, dans une large mesure, du
milieu d’origine. Les enfants de cultivateurs, de cadre et de professions
libérales sont les plus attachés à la pratique religieuse. À l’inverse, les sa-
lariés manuels, les employés, les artisans et commerçants déclarent, deux
fois moins souvent, être pratiquants.
Dans tous les milieux sociaux, les femmes pratiquent plus que les
hommes. On ne note aucune différence significative selon les généra-
tions. À chaque âge, les femmes pratiquent plus que les hommes et l’écart
demeure à peu près le même quel que soit l’âge.
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3/ Un héritage durkheimien : par la méthode (poids des con-
traintes sociales) mais pas par la technique d’enquête. Girard travaille
sur des données statistiques qu’il a lui-même construites.
D’un point de vue méthodologique, le choix du conjoint s’inscrit
dans la tradition durkheimienne et on peut considérer que l’ouvrage
d’Alain Girard fait écho à celui de Durkheim. En effet, l’un et l’autre ont
travaillé sur des actes personnels et intimes (le suicide, le choix du con-
joint) et ont cherché à montrer qu’ils apparaissent comme des phéno-
mènes sociaux.
Les volontés individuelles ne peuvent expliquer de telles régularités
statistiques. Des forces extérieures impersonnelles agissent et la liberté
de choix s’exerce dans le cadre de la stratification sociale : « l’élection
amoureuse, de plus en plus présente aujourd’hui dans le choix du con-
joint, obéit à des déterminismes, inaperçus peut-être des individus mais
qui résultent de la structure même de la société ».11 On reconnaît, dans
ce propos de Girard, les deux caractéristiques d’un fait social, l’extériorité
(« inaperçus peut-être des individus ») et la contrainte, la coercition (« le
choix du conjoint obéit à des déterminismes »).
Quand il examine les déterminations sociales du choix, Alain Girard
applique la deuxième règle préconisée par Durkheim, « n’expliquer le so-
cial que par le social ». Il s’attarde sur l’observation des lieux de ren-
contre (TABLEAU 1). Les différents types de rencontre sont variés et
chaque type représente une proportion analogue de l’ensemble même si
le bal, sous toutes ses formes, arrive en tête.
Il apparaît que ce sont des individus de même milieu qui sont appe-
lés à se rencontrer. On remarque l’importance de la famille, du voisinage,
du travail (TABLEAU 1). Les rencontres groupées sous la rubrique « cir-
constances fortuites » n’aboutissent pas automatiquement à des ma-
riages, mais la rencontre ne peut se transformer en fréquentation que si
les individus mis en présence sont socialement proches l’un de l’autre
Le bal est le lieu de rencontre qui arrive en tête, mais il n’est pas un
lieu de rencontre indifférencié qui brasserait des personnes issues de
tous les milieux : « c’est le bal de village ou de quartier, c’est la surprise-
partie des milieux bourgeois, c’est le bal des cheminots, ou de l’École
Centrale, le bal annuel des Auvergnats à Paris, ou celui qui termine la
kermesse d’une paroisse ».12 Le choix du conjoint n’est pas une loterie où
les billets seraient distribués au hasard et, sans distinction, à l’ensemble
de la population. Les billets ne sont distribués qu’à l’intérieur de groupes
plus ou moins restreints.
11
- Alain Girard, 1964, Le choix du conjoint, Paris, Armand Colin, 2012.
12
- Alain Girard, 1964, op cit.
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TABLEAU 1
À la question : comment vous êtes vous connus ?
%
Au bal 17
Circonstances fortuites 15
Lieu de travail ou d’études 13
Relations d’enfance, de fa- 11
mille
Relations de voisinage 11
Présentation 11
Lieux de distraction 10
Réunion de société, cercles 6
Cérémonies de famille 6
Autres cas e
(Alain Girard, 1964, Le choix du conjoint, Paris, Armand Colin, 2012)
Du point de vue de la technique d’enquête, Alain Girard va s’écarter
de la tradition durkheimienne. Alors que Durkheim procède à l’analyse
de données statistiques produites par d’autres (analyse secondaire de
données statistiques), Girard va procéder à partir d’un échantillon repré-
sentatif de la population (1650 personnes). Un durkheimien des années
1930 aurait pu réaliser une telle enquête en utilisant par exemple les
bans de mariage qui sont publiés dans chaque mairie. Ils donnent des
informations sur le lieu de résidence des mariés ainsi que sur leur profes-
sion et le sociologue aurait certainement repéré l’homogamie géogra-
phique et sociale. L’état civil aurait objectivé les données statistiques.13
Dans les années 1950, l’objectivation passe en partie par la constitution
d’un questionnaire.
Cette technique d’enquête marque une rupture avec la sociologie
durkheimienne dans la mesure où elle pousse à s’intéresser aux opinions
des acteurs (seulement capables de pré-notions ou de notions vulgaires
que Durkheim entendait écarter en traitant les faits sociaux comme des
choses). Cependant, la rupture n’est peut-être qu’apparente quand elle
permet d’analyser le choix du conjoint comme le produit de contraintes
sociales.
13
- Céline Béraud, Baptiste Coulmont, Les courants contemporains de la sociologie, Paris,
PUF, 2008.
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B/ LE CHOIX DU CONJOINT, TÉMOIN DU CONTEXTE SOCIAL
D’UNE ÉPOQUE
La relecture du Choix du conjoint, cinquante ans après sa parution,
nous indique le contexte social d’une époque.14
1/ L’homochtonie diminue du fait de la mobilité croissante des
populations en France
Alain Girard accorde une place centrale à l’homogamie géogra-
phique dans un contexte de mobilité croissante des populations en
France. L’exode rural s’y poursuivra jusqu’au milieu des années 1970.
L’enquête fait apparaître que 60 % des conjoints étaient nés dans le
même département, 60 % résidaient dans la même localité au moment
de leur rencontre, 90 % dans le même département ou la même région.
L’ « homochtonie » reste donc très forte bien qu’elle diminue au fil des
cohortes de mariages, ce qui traduit la mobilité croissante de la popula-
tion.
2/ La structure de la population active évolue au fil des géné-
rations
La façon dont Girard aborde la question de la situation sociale qu’il
convient de prendre en compte pour mesurer le degré d’homogamie. Si
l’on compare la situation sociale des conjoints, on se heurte au fait que le
taux d’activité des femmes est plus faible qu’aujourd’hui (43 % au recen-
sement de 1962).
On peut alors mettre en regard la profession de l’homme et celle de
son beau-père, mais l’évolution des structures de la population active
biaise la comparaison. C’est pour cela que Girard compare la situation
sociale du père de chacun des époux.
3/ L’enquête est menée à la veille de profondes transforma-
tions familiales
L’enquête de Girard fournit une image du couple à la veille des pro-
fondes mutations qui vont affecter la famille et la vie privée. La période
étudiée par Girard, entre la fin de la première guerre mondiale et 1959, a
vu le mariage d’amour, décidé par ses principaux protagonistes, se géné-
14
- Wilfried Rault, Arnaud Régnier-Loilie, « Relire Le choix du conjoint cinquante ans
après » (Préface) in Alain Girard, 1964, Le choix du conjoint, Paris, Armand Colin, 2012.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 13
UTLB/ 2014-2015
raliser. On peut considérer, avec Martine Segalen, qu’il s’agit là de l’âge
d’or de l’institution matrimoniale.15
Si l’on choisit son conjoint, souvent sous le regard des proches
d’ailleurs, en revanche le mariage n’est pas un choix. Il est perçu comme
allant de soi, comme naturel, c’est une institution qui s’impose aux indi-
vidus, ce n’est pas une option (voir plus loin).
III/LE CHOIX DU CONJOINT DEPUIS LE MILIEU DES AN-
NÉES 1980
Alain Girard avait constaté qu’en France on avait tendance à épouser
son semblable tant sur le plan social que culturel et géographique. C’est
l’homogamie. Vingt-cinq ans plus tard, au milieu des années 1980, dans
une nouvelle enquête, Michel Bozon et François Héran s’interrogeaient :
le choix du conjoint suit-il toujours une logique homogame ? Si la ré-
ponse s’avère positive, comment l’expliquer ?
A/ L’HOMOGAMIE PERDURE-T-ELLE ?
Il convient de distinguer l’homogamie géographique de l’homogamie
sociale.
1/ Déclin de l’homogamie géographique ?
En 1984, l’endogamie géographique diminue qu’elle soit communale
ou cantonale. Les unions qui associent des individus de départements, de
régions, voire de pays différents progressent.
L’exogamie progresse, elle accompagne la mobilité résidentielle et
concerne plus particulièrement les cadres alors que les ouvriers non qua-
lifiés et les agriculteurs sont endogames. La pratique matrimoniale des
agriculteurs « exige [un] effort de prospection » qui peut les conduire à
prendre un conjoint, non pas dans la commune de résidence, mais dans
le canton, voire l’arrondissement.
Les cadres ont une mobilité résidentielle forte et n’ont guère besoin
de mettre en œuvre une stratégie exogame, leur mobilité résidentielle les
fait accéder à un échantillon varié de partenaires.
Quant aux ouvriers, ils constituent le groupe social qui a le plus ten-
dance à prendre un conjoint sur place. Comme ils constituent encore, en
1984, le groupe social le plus nombreux, ils peuvent trouver un conjoint
sans effectuer un long déplacement.
15
- Martine Segalen Sociologie de la famille, Paris, Armand Colin, 2000.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 14
UTLB/ 2014-2015
Cependant, la baisse de l’endogamie géographique ne signifie pas
forcément hétérogamie ou union des contraires. On peut être originaire
d’aires géographiques différentes et provenir du même type de com-
munes.
2/ L’homogamie sociale se maintient
La tendance à l’homogamie sociale, mise en évidence par Girard en
1964, persiste en 1984.
Quand on compare les positions sociales des conjoints, on remarque
une hiérarchie sociale dans le couple. Les cadres hommes épousent des
femmes professions intermédiaires, les hommes des professions inter-
médiaires des employées. Il se dégage une forte tendance à se marier au
plus proche.
Si l’on rapproche maintenant les professions des pères des conjoints,
on découvre une homogamie sociale forte. Les classes supérieures sont
fortement homogames et les échanges sont nombreux entre fractions dé-
tenant plutôt du capital économique et celles qui sont plutôt pourvues en
capital culturel. L’homogamie est également forte chez les indépendants
(artisans, commerçants, agriculteurs) qui détiennent un patrimoine spé-
cifique.
Elle est moins nette chez les employés. À l’intérieur du monde ou-
vrier, on doit distinguer entre enfants d’ouvriers qualifiés et enfants
d’ouvriers non qualifiés. Les premiers sont plus portés vers des conjoints
enfants d’employés ou d’ouvriers bien établis. Les seconds, plus souvent
ruraux, se retrouvent entre eux mais aussi avec des enfants de petits agri-
culteurs, sur le point parfois de quitter la terre.
L’homogamie ne doit pas s’entendre comme une recherche systéma-
tique de l’identique, mais elle désigne un résultat d’ensemble, les sem-
blables s’associant plus fréquemment entre eux.16 En revanche, les ex-
trêmes s’unissent peu. Les couples formés de personnes appartenant à
des groupes sociaux éloignés sont peu nombreux. Par exemple les
couples formés d’un cadre et d’une ouvrière ou d’une cadre et d’un ou-
vrier ne représentent que 1% de l’ensemble des couples.
Cependant, les couples homogames sont moins nombreux que par le
passé : dans les années 1930, 36 % des couples étaient composés de deux
personnes du même groupe social. Cette proportion n’est plus que de 29
% pour les couples ayant débuté leur union dans la deuxième moitié des
16
- Ce développement sur l’homogamie s’appuie sur Michel Bozon, « Choix du conjoint » in
Écoflash n° 64, Centre national de la documentation pédagogique, décembre 1991.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 15
UTLB/ 2014-2015
années 1990.17 La baisse du taux de couples homogames s’avère moins
marquée quand on le calcule sans tenir compte du groupe des agricul-
teurs dont le poids dans l’ensemble de la population a considérablement
diminué. Ce taux est, en revanche, à la hausse chez les cadres, les profes-
sions intermédiaires et les employés. Enfin, on remarquera que les
couples non mariés sont aussi homogames que les couples mariés.
ENCADRÉ 1
L’homogamie dans le Bottin Mondain
« Il fallait que j'épouse un polytechnicien, quelqu'un du même milieu et de la
même religion. ». Ce rapide « raccourci » de l'éventail des conjoints possibles pour
une jeune fille de la bonne société traduit une certaine réalité des pratiques matrimo-
niales dans les familles de l'aristocratie et de la bourgeoisie. Le modèle homogame
prévaut, toute mésalliance doit être évitée.
La perpétuation de ce modèle est facilitée par la mise en place de structures de
contrôle des fréquentations des jeunes filles et des jeunes gens des milieux privilégiés,
et ceci dès le premier âge. Des institutions scolaires socialement triées aux soirées
dansantes à la clientèle « choisie », les catégories supérieures ont établi toute une pa-
lette d'infrastructures permettant à leurs enfants d'évoluer dans un monde socialement
clos. L'apprentissage précoce des pratiques propres à leur milieu leur permet d'appré-
cier rapidement les particularismes sociaux qui les distinguent des autres catégories.
La ligne de partage entre « eux » et « nous » est ainsi clairement dessinée.
À l'âge du mariage, la « pression » de la famille et des parents a toujours été
forte. Jusqu'à une période encore récente, nombre de mariages étaient arrangés par des
« marieuses », vieilles tantes ou vieilles cousines de la famille qui, en accord avec les
parents, mettaient en présence des partis pouvant socialement s'accorder. À partir des
années cinquante, de nouvelles structures de rencontres prennent le relais, notamment
le « rallye », organisation «institutionnelle» de soirées dansantes. Même si les unions
auxquelles il donne lieu semblent moins déterminées, le rallye répond à l'impératif de
contrôle des fréquentations dans une perspective avouée de mariage.
(Luc Larrondel, Cyril Grange, « Logiques et pratiques de l’homogamie dans les fa-
milles du Bottin Mondain » in Revue Française de sociologie, 1993, 34-4, pages 597-
626)
B/ COMMENT EXPLIQUER L’HOMOGAMIE ?
À des approches qui privilégient le déterminisme du contexte social
(contrainte spatiale et poids du capital culturel) pour expliquer
17
- Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences mar-
quées entre hommes et femmes » in Données sociales-La société française, INSEE, Édition
2006.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 16
UTLB/ 2014-2015
l’homogamie, on opposera des approches qui prennent en compte le
point de vue des acteurs (refus de l’hétérogamie et modèle économique).
Le choix du conjoint ne procèderait plus de contraintes, mais serait la
conséquence de la mise en œuvre de stratégies par les acteurs. La mé-
thode se fait ici individualiste contrairement au holisme des deux pre-
mières.
1/ Par des contraintes spatiales
Pour expliquer l’homogamie à la manière de Durkheim, on peut
mettre en avant que le choix du conjoint est contraint par un contexte
social. Les quartiers, les écoles, les loisirs ne sont pas socialement bras-
sés. La probabilité d’y rencontrer un conjoint du même milieu y est
grande (interprétation probabiliste). On n’épouse pas n’importe qui
parce qu’on ne rencontre pas n’importe qui.
Si dans la France des « trente glorieuses », le bal constituait le pre-
mier lieu de formation des couples (25 % s’y rencontraient dans les an-
nées 1960), il n’en va plus de même aujourd’hui où il ne représente plus
que 10 % des rencontres.18 Les rencontres dans le cadre familial ou le voi-
sinage ont également décliné alors que les lieux de loisirs ont progressé.
La discothèque a pris le relais à la fin des années 1980 pour décliner à
son tour.
Les soirées privées entre amis, les lieux scolaires représentent, au
début des années 2000, 20 % et 18 % des rencontres contre 13 % et 11 %
au début des années 1980. Il n’y a pas lieu de considérer que les soirées
entre amis où les liens noués sur les bancs du lycée ou de l’Université
mettent davantage en présence des individus venant de milieux sociaux
divers que le bal.
2/ L’importance du capital culturel
L’homogamie se fait par l’intermédiaire des caractéristiques person-
nelles et non plus de caractéristiques économiques. Cette transformation
est à mettre en relation avec l’importance grandissante du capital culturel
davantage incorporé que le capital économique.
On peut expliquer que l’on épouse quelqu’un parce qu’on partage les
mêmes goûts et les mêmes centres d’intérêt. Or le goût est socialement
déterminé, il dépend largement des milieux d’appartenance et de
l’éducation que l’on a reçue. « Le goût assortit ; il marie les couleurs et
18
- Michel Bozon, William Rault, « Où rencontre-t-on son premier partenaire sexuel et son
premier conjoint ?» in Population & Société, INED n° 496, janvier 2013.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 17
UTLB/ 2014-2015
aussi les personnes »19 écrit Pierre Bourdieu en avançant l’importance du
capital culturel (les biens culturels comme les livres, l’ensemble des titres
et des diplômes, l’aisance dans les conversations et les situations) dans
les phénomènes de reproduction sociale.
Ces deux pistes d’interprétation, contrainte spatiale et importance
du capital culturel (interprétation culturaliste), ont en commun d’insister
sur le déterminisme qui conduit les individus, sans qu’ils en soient for-
cément conscients, vers leur semblable sur le plan social. Le détermi-
nisme ne s’apparente pas cependant à une programmation d’ordinateur.
3/ Par le refus de l’hétérogamie
L’homogamie résulte, pour certains sociologues, non pas de con-
traintes sociales, mais d’un choix rationnel de la part des individus. La
rationalité consisterait davantage à éviter l’hétérogamie qu’à rechercher
l’homogamie. L’hétérogamie serait à écarter car les mariages hétéro-
games ont la réputation d’être plus fragiles.
Cette proposition figure souvent dans les manuels de sociologie de la
famille pour montrer le bien-fondé des normes sociales, que les ressem-
blances culturelles et sociales favorisent la satisfaction réciproque des
conjoints alors que les différences ne pourraient engendrer que des dys-
fonctionnements.
Dans la réalité cependant, « la fragilité des couples hétérogènes cul-
turellement ou socialement n’est pas établie »20. On aborde ici une deu-
xième méthode pour expliquer le social. Ce dernier serait le produit des
actions individuelles, contrairement à ce que défendait Durkheim. La
méthode est ici individualiste. Peu importe de savoir que la fragilité des
mariages hétérogames n’est pas établie, les acteurs pensent que cette fra-
gilité existe. On parle de sociologie de l’action sociale, individualiste et
compréhensive (qui prend en compte le point de vue des acteurs), qui
s’opposerait ainsi à la sociologie du fait social, holiste et explicative (qui
recherche des régularités statistiques, des lois).
4/ Le paradigme individualiste radicalisé par le modèle éco-
nomique
L’objectif du candidat au mariage consisterait alors à conserver ou
augmenter ses capitaux matériels et symboliques. Dans cette logique, un
mariage réussi serait un mariage hypergame qui consiste à se marier au-
19
- Pierre Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
20
- François De Singly, Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF, 1987.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 18
UTLB/ 2014-2015
dessus de sa condition. L’hétérogamie (et non l’homogamie) résulterait
d’une stratégie réussie.
Il convient de s’attarder sur l’hypergamie apparente des femmes. Par
exemple, 25 % des femmes qui exercent une profession intermédiaire vi-
vent avec un homme cadre contre 7% des hommes seulement. Chez les
cadres, les hommes sont surreprésentés, en clair il y a plus d’hommes
que de femmes, tous les hommes ne peuvent épouser une femme cadre
ce qui les conduit à s’unir « vers le bas », avec une femme des « profes-
sions intermédiaires ». Chez les employés, les femmes sont très large-
ment majoritaires ce qui les pousse à s’unir « vers le haut ».
L’hypergamie des femmes n’est pas que le produit de stratégies, mais
aussi l’effet de la structure sociale.
Cependant, les couples dans lesquels l’homme occupe une position
sociale plus élevée sur l’échelle sociale que sa conjointe sont moins fré-
quents que si les couples s’étaient formés au hasard. Les comportements
individuels viennent donc atténuer les effets de la structure sociale sur
l’hypergamie des femmes.21
En 1987, François de Singly notait que les femmes d’une origine so-
ciale donnée qui faisaient un meilleur mariage que les autres le devait à
leur capital scolaire qui fonctionnait comme une dot. « Les filles
d’employés qui en se mariant effectuent une mobilité ascendante se dis-
tinguent des filles d’employés en mobilité descendante par une dot sco-
laire de près de trois années »22. La dote scolaire peut avoir des effets
pervers pour la femme. Alors que les hommes faiblement diplômés sont
plus souvent célibataires (voir le cas des agriculteurs), ce sont au con-
traire les femmes les plus diplômés qui sont le plus souvent célibataires.
Tout se passe comme si les femmes diplômées étaient vécues, par les
hommes, comme des « femmes dangereuses »23, dangereuses pour le
bon fonctionnement du couple et pour l’autorité personnelle du conjoint.
Dans la dynamique interne du couple marié, les femmes sont d’autant
plus en mesure d’imposer le partage des tâches domestiques qu’elles sont
diplômées.
Les premières années de ce siècle marquent une rupture à cet égard.
En 2006, les femmes trentenaires diplômées du supérieur vivent plus
souvent en couple que les trentenaires de diplôme identique ne le fai-
saient en 1999. Inversement, les femmes titulaires d’un diplôme inférieur
ou égal au baccalauréat sont moins fréquemment en couple en 2006
qu’en 1999. Pour les femmes de plus de 40 ans, les diplômées vivent
21
- Mélamie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différences mar-
quées entre hommes et femmes » in Données sociales-La société française, INSEE, 2006.
22
- François De Singly, Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF, 1987.
23
- Ibid
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 19
UTLB/ 2014-2015
d’autant moins en couple que leur niveau d’études est élevé.24 En 2006
comme auparavant, les femmes les plus diplômées restent à tout âge
celles qui vivent le plus fréquemment seules : 11 % des femmes de 40 ans
diplômées du supérieur sont célibataires et sans enfant, soit deux fois
plus que les femmes sans diplôme.
Le modèle économique radicalise le paradigme individualiste.
L’analyse assimile le candidat au mariage à un consommateur qui
cherche à rendre sa satisfaction maximale. C’est le sens des travaux de
Gary Becker, prix Nobel d’économie, aux États-Unis, et de Bertrand Le-
mennicier en France. Pour atteindre le bien-être maximal, les individus
sont conduits à produire des biens et des services (repas, vacances, affec-
tion, enfants) pour lesquels il existe ou non des substituts sur le marché.
On se marie si le mariage permet de produire plus ensemble que séparé-
ment.
ENCADRÉ 2
Être marié implique une perte d'indépendance et rompre le mariage ne se fait pas
sans coût. Si le mariage n'entraînait pas ces difficultés, chacun épouserait la première
personne rencontrée. Chacun profiterait du mariage dans un couple imparfaitement as-
sorti et continuerait à prospecter, en même temps, d'autres partenaires. Une fois trouvé
chacun quitterait l'ancien pour le nouveau. La perte d'indépendance interdit une prospec-
tion intensive et prive l'individu qui est marié de découvrir aisément un meilleur assor-
timent. Rompre la liaison avec son ancien partenaire n'est pas non plus une décision
unilatérale. Elle engendre souvent des larmes. Elle entraîne des coûts. Il n'est donc pas
dans l'intérêt de chacun d'épouser la première personne rencontrée. Au contraire, il est
prudent d'en essayer plusieurs ou d'évaluer de façon plus approfondie les traits de la
personnalité rencontrée avant de prendre une décision.
Exactement comme pour le choix d'un yaourt ou d'une automobile, chacun con-
sacre du temps et de l'argent pour inspecter, évaluer et expérimenter les caractéristiques
d'un conjoint potentiel. Dans tout produit, il existe des caractéristiques observables avant
l'achat et d'autres se révèlent uniquement lorsque le produit est acheté ou consommé. Il
en va de même avec les individus. Si vous êtes un homme et que vous préférez les
brunes aux yeux bleus sans tenir compte du reste, une simple inspection suffira. Certes,
il vous restera à convaincre cette jolie brune de vous épouser puisque la décision ici n'est
pas unilatérale, mais vous vous serez épargné bien des coûts de prospection. En re-
vanche, si vous attachez de l'importance à l'intelligence, aux goûts de votre partenaire en
matière vestimentaire, à l'harmonie sexuelle et si en plus vous désirez une épouse d'une
moralité irréprochable, honnête, capable de faire des enfants, alors une simple inspection
sera insuffisante. Il vous faudra expérimenter le partenaire avant de prendre une décision
définitive; ou prolonger sérieusement la prospection si le coût d'expérimentation est trop
élevé.
(Bertrand Lemenicier, Le marché du mariage et de la famille, Paris, PUF, 1988)
24
- Fabienne Daguet, Xavier Niel, « Vivre en couple. La proportion de jeunes en couple se
stabilise » in INSEE-PREMÈRE, Février 2010.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 20
UTLB/ 2014-2015
Le mariage procure des gains du fait de la division du travail et de la
complémentarité des individus. Les gains issus de la division du travail
apparaissent dans la production de biens pour lesquels il existe des subs-
tituts sur le marché : une boulangère épouse, par exemple, son meunier.
Quand il n’existe que des substituts imparfaits, les gains issus de la com-
plémentarité des conjoints seront plus importants dans la production de
biens non marchands. Pour produire des enfants de qualité on recher-
chera un conjoint à son image, d’où l’impératif d’homogamie. Ainsi
s’expliquerait le penchant des gens du Bottin Mondain pour des valeurs
traditionnelles : « on ne s’achète pas un passé ».25
IV/ UN CONTEXTE NOUVEAU : LA FIN DU MARIAGE ?
Pour reprendre un bon mot de Françoise Battagliola, le mariage ne
serait plus « à la noce ». Depuis le début des années 1970, les indicateurs
s’affolent. Le nombre de mariages recule à un point tel que si la tendance
qui se dessinait entre 1975 et 1986 se poursuivait, c’est près de la moitié
des femmes qui seraient, à terme, célibataires à l’âge de cinquante
ans.26La désaffection pour le mariage, chez les jeunes, est nette. Cepen-
dant, peut-on pour autant parler de fin du mariage ? N’assiste-on pas
plutôt à la fin du mariage institution qui faisait du mariage le modèle
unique de la vie conjugale ?
A/ LA DÉSAFFECTION POUR LE MARIAGE
L’évolution d’un certain nombre d’indicateurs témoigne d’une désaf-
fection pour le mariage.
1/ La diminution du nombre de mariages
De 1946 à 2013, le nombre de mariages a considérablement baissé.
L’année 1946 ne peut servir de point de départ pour mesurer une évolu-
tion. En effet, sur un total de 516 900 mariages, seuls 300 000 peuvent
être considérés comme « normaux ». Les 215 000 mariages restants cor-
respondent au nombre de mariages qui ne se seraient pas produits sans
la guerre. Il s’agit de mariages différés, de remariages de veuves de
guerre ou de divorcés.
Le pic des mariages au début des années 1970 est essentiellement à
mettre sur le compte du « baby boom ». Les « baby boomers » sont âgés
25
- Luc Larrondel, Cyril Grange, « Logiques et pratiques de l’homogamie dans les familles
du Bottin Mondain » in Revue Française de sociologie, 1993, 34-4, pages 597-626)
26
- Françoise Battagliola, La fin du mariage ?, Paris, Syros-Alternatives, 1988.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 21
UTLB/ 2014-2015
de 20 à 30 ans pendant cette période et ont l’âge de se marier. Une fois
passé cet effet de structure, le nombre de mariages a baissé malgré le sur-
saut de 1994 à 2000, année pour laquelle il dépasse les 300 000 (305
234). On notera que ces données ne concernent que les mariages entre
personnes de sexe différent. Pour mémoire, on notera que, pour l’année
2013, 7000 mariages entre personnes du même sexe ont été célébrés et
que 60 % d’entre eux sont des couples d’hommes.
La diminution du nombre de mariages est spectaculaire : - 41, 3 %
entre 1970 et 2013, - 31 % entre 1980 et 2013. L’effet du baby-boom s’est
atténué et il est possible de considérer que la baisse du nombre de ma-
riages est la résultante d’un comportement nouveau face à la vie en
commun.
TABLEAU 2
ANNÉES NOMBRE DE MARIAGES
1946 516 900
1950 331 100
1960 319 900
1970 393 700
1980 334 400
1990 287 100
2000 305 234
2010 251 654
2011 236 826
2012 241 000
2013 231 000
(D’après INSEE, Statistiques de l’état-civil)
La baisse de la nuptialité est amplifiée par le recul de l’âge moyen au
mariage. On se marie de plus en plus vieux avec une différence d’âge
d’environ deux ans entre les conjoints (c’est l’homme le plus vieux) qui se
maintient. L’âge moyen au premier mariage avait atteint son niveau le
plus bas du vingtième siècle dans les premières années de la décennie
1970, après une baisse continue depuis la Libération : 24,5 ans en 1972
pour les hommes et 22,5 pour les femmes en 1974 contre 26,2 et 23,3 ans
en 1950. Les progrès de la cohabitation prénuptiale, l’allongement de la
durée des études, la difficulté à trouver un premier emploi livrent la clé
de l’explication.
2/ La progression de l’union libre comme mode de vie durable
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 22
UTLB/ 2014-2015
La diminution du nombre de mariages s’accompagne d’une progres-
sion de l’union libre et de la cohabitation de personnes non mariées (on
peut vivre en union libre sans cohabiter). Peu importante dans les années
1960, de 1954 à 1968 on ne compte guère que 3% de couples non mariés,
en légère augmentation dans la première moitié des années 1970, en 1975
les couples non mariés ne représentent que 3,6 % de l’ensemble des
couples, la part des couples non mariés a considérablement augmenté,
elle est passée à 12,4 % soit un quadruplement depuis le milieu des an-
nées 1960.27 Ces pourcentages ne tiennent pas compte des unions com-
mencées hors mariage. En 2011, parmi les adultes déclarant être en
couple, 22,6 % indiquent être en union libre avec le conjoint, 19,2 % co-
habitant et 3,4 % ne cohabitant pas. Les 4,3 % restants sont pacsés.28
Dans un premier temps, la cohabitation concerne moins les jeunes
que leurs aînés pour lesquels elle constitue une alternative au remariage.
Ce n’est qu’ensuite qu’elle a pris de l’ampleur parmi les jeunes encore cé-
libataires. Dans les années 1970, l’union libre ajourne le mariage sans
pour autant le remplacer. On parle de cohabitation juvénile et les socio-
logues y voient comme une forme de « mariage à l’essai » supplantant
les antiques fiançailles. Ces cohabitations débouchent sur un mariage
quand le couple décide d’avoir un enfant. En revanche, dans les années
1980, la vie en couple non marié s’impose non seulement comme le mode
principal d’entrée dans la vie en couple mais encore comme un mode de
vie durable qui, pour un nombre croissant d’individus, concurrence le
mariage.
La décision d’avoir un enfant ne conduit plus nécessairement au ma-
riage comme en témoigne l’essor des naissances hors mariage. En 1970,
elles représentaient 6 % des naissances, part remarquablement stable
depuis des années. Rares et contraires aux normes sociales, elles tou-
chaient les couches populaires de la société. On les qualifiait donc de
naissances « naturelles » ou « illégitimes ». En 2006, la part des enfants
nés hors mariage est devenue majoritaire (50,5 %). Les données provi-
soires pour l’année 2011 indiquaient que cette part avait encore progressé
pour atteindre 57,1 %. Le changement de vocabulaire a accompagné cette
progression. Comment qualifier d’illégitimes des naissances qui sont ma-
joritaires ? On parle aujourd’hui de naissances hors mariage, c’est-à-dire
de la naissance d’enfants dont les parents ne sont pas mariés.
27
- Fabienne Daguet, « Mariage, divorce et union libre » in INSEE-PREMIÈRE, n°482, août
1996.
28
- INSEE, Enquête famille et logement 2011.
Jean-Serge ELOI SOCIOLOGIE 23
UTLB/ 2014-2015
3/ La montée du célibat
Le célibat se définit, selon l’Insee, comme un état matrimonial. Ce
dernier désigne la situation conjugale d’une personne (de 15 ans ou plus)
au regard de la loi : célibataire, mariée, veuve, divorcée. Le poids des cé-
libataires dans l’ensemble de la population s’est accru : leur part a été
multipliée par deux entre 1969 (6,1 % de la population) et 1998 (12,6 %).
Si l’on raisonne par rapport à l’état matrimonial, la part des per-
sonnes de 15 ans et plus qui sont célibataires est en augmentation : 34,8
% en 1996, 36,5% en 2006, 39,1 % en 2013 (prévisions). Être célibataire
est un statut légal, cela ne signifie pas vivre seul. Vivre seul ne fait pas de
quelqu’un un célibataire (exemple, de certains divorcés).
Vivre avec un conjoint est cependant de moins en moins fréquent
entre 30 et 60 ans. En revanche, la proportion de jeunes de 20 à 24 ans
vivant en couple, marié ou non est stable. Enfin, conséquence de
l’augmentation de l’espérance de vie, les femmes de plus de 65 ans, les
hommes de plus de 80 ans sont plus souvent en couple que les généra-
tions précédentes aux mêmes âges.29
4/ L’explosion du divorce
Le repli du mariage s’est accompagné de la fragilisation du couple,
non plus comme autrefois à cause de la disparition de l’un des époux,
mais à cause du divorce. Hélène Théry a pu parler ainsi du « déma-
riage ». Le divorce, rétabli sous certaines conditions en 1884, ne s’est
banalisé que dans le dernier quart du vingtième siècle. Même si le
nombre de divorces était plus élevé à la sortie de la guerre (2,5 fois plus
qu’en 1938), à la suite d’un conflit aussi long nombre de situations ma-
trimoniales se régularisent, il s’est stabilisé de 1953 à 1963 à 30 000 par
an avant d’exploser dans les années 1970 et de dépasser les 100 000 par
an depuis 1984. Il faut noter que la loi du 11 juillet 1975 autorisant le di-
vorce par consentement mutuel, même si elle peut expliquer la hausse de
1976, n’a pas eu d’effet sur la tendance globale de l’évolution du divorce.
À la fin des années 1980, le nombre de divorces s’est stabilisé. Cette
stabilisation peut s’expliquer par un ralentissement de la divorcialité
mais aussi par le fait de la diminution du nombre de mariages dans la pé-
riode précédente. Au total, entre 1962 et 1990, le nombre de divorces a
plus que triplé (multiplié par 3,5) alors que celui des couples mariés n’a
été multiplié que par 1,7. L’augmentation du risque de divorce a touché
toutes les « promotions » de mariage, quelle que soit la durée de l’union.
29
- Fabienne Daguet, Xavier Niel « Vivre en couple : la proportion de jeunes en couple se
stabilise » in INSEE-PREMIÈRE, n° 1281, février 2010.
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Cependant, les divorces sont plus fréquents en début de vie conjugale :
les couples mariés de 1982 à 1987 ont été les plus nombreux à se séparer
au terme de quatre ans de mariage alors que, dans les années 1960, la
probabilité restait pratiquement la même jusqu’à vingt ans de mariage.
De plus, parmi les divorcés de 1975, la proportion des remariés, quatre
ans plus tard (45 % des hommes, 37 % des femmes) était plus importante
qu’en 1985 (25 % des hommes, 22 % des femmes).30 Il faut sans doute y
voir un effet de la hausse de la cohabitation hors mariage.
TABLEAU 3
Évolution du nombre de divorces de 1995 à 2005
Année du jugement Divorces prononcés
1995 121 946
1996 119 699
1997 118 284
1998 118 884
1999 119 549
2000 116 723
2001 115 388
2002 118 686
2003 127 966
2004 134 601
2005 155 253
(Sources : Ministère de la justice, INSEE)
Dans la majorité des cas, les demandes de divorce émanent des
femmes et notamment des femmes actives. D’une manière plus général,
force est de constater les progrès de l’individualisme, ce qui ne veut pas
forcément dire de l’égoïsme. L’individu est plus en mesure qu’autrefois
de prendre une distance morale avec les tutelles traditionnelles au
nombre desquelles il faut compter la famille.
Le nombre de divorce, qui avait baissé dans les années 1990, est re-
parti à la hausse depuis 2001. Pour l’année 2005, le nombre de divorce
prononcés s’élève à 155 253 soit une augmentation de 34,5 % depuis
2001. Cette augmentation concerne toutes les durées du mariage, plus
30
- Fabienne Daguet, « Mariage, divorce et union libre » in INSEE-PREMIÈRE, n° 482, août
1996.
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particulièrement entre la troisième et la sixième année. Si 12 % des ma-
riages de 1975 ont été suivis d'un divorce avant leur dixième anniversaire
de mariage, c'est le cas de 18 % des mariages célébrés en 1995.
On peut citer rapidement quelques facteurs pour expliquer cette dé-
saffection. Le mariage procède d’une conception moins sociale
qu’auparavant. Il résulte des choix amoureux et il provoque sans doute
une « inflation des attentes »31 qui ne peut déboucher que sur la décep-
tion. Notons également que la contraception moderne permet aux
femmes de dissocier sexualité et procréation et que le travail à l’extérieur
leur assure une certaine forme d’indépendance, grâce au salaire perçu.
B/ UNE DÉSINSTITUTIONNALISATION PLUTÔT QU’UNE FIN
OU UNE CRISE
Face à une telle évolution, certains ont pu parler de fin du mariage,
d’autres de crise. Ne doit-on pas évoquer plutôt la fin du mariage institu-
tion, une désinstitutionnalisation dont il faut préciser le contenu ?
1/ Ni fin, ni crise
Malgré la désaffection pour le mariage, malgré la progression de
l’union libre et du célibat, malgré l’explosion du divorce, on ne peut guère
parler de fin du mariage. Comment évoquer cette fin alors que le mariage
est toujours majoritaire chez les personnes qui vivent en couple ? Début
2011, en France métropolitaine, 32 millions de personnes majeures dé-
clarent être en couple, 72 % d’entre elles sont mariées et partagent la
même résidence que leur conjoint, de sexe différent. 7 millions sont en
union libre et 1,4 million sont pacsées.
Si le mariage n’est pas fini, ne serait-il pas, cependant, en crise ? Dif-
ficile de répondre par l’affirmative dans la mesure où la notion de crise
évoque un phénomène conjoncturel, passager. Même si certains annon-
cent, souvent prématurément, que la désaffection pour le mariage est en-
rayée, les données statistiques démentent cet arrêt quelques années plus
tard. Une crise évoque souvent une parenthèse qui, un jour ou l’autre, se
referme. Tel ne semble pas être le cas, la désaffection pour le mariage ap-
paraît bien comme une tendance de fond. Sans doute, vaut-il mieux par-
ler de désinstitutionnalisation pour en finir avec la fin du mariage.
31
- Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989
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2/ Une désinstitutionnalisation
Il est nécessaire d’abord de préciser ce que l’on entend, au sens so-
ciologique, par institution. Le sens commun fait en effet référence, im-
médiatement, aux institutions politiques, ce qui n’éclaire pas sur le sens
sociologique du terme.
Au sens sociologique du terme, la notion d’institution désigne « la
plupart des faits sociaux dès lors qu’ils sont organisés, qu’ils se trans-
mettent d’une génération à l’autre et qu’ils s’imposent aux individus »32.
On parlera d’institution pour les mœurs, les coutumes, les règles du mar-
ché, l’Église, la famille, l’École. Le mariage est bien une organisation hu-
maine qui se transmet d’une génération à l’autre et qui s’imposait aux
individus.
Dans l’enquête menée par Alain Girard, les candidats au mariage
échappent à la tutelle familiale pour choisir leur conjoint, mais ils ne
peuvent remettre en cause le mariage qui apparaît bien comme une obli-
gation. En revanche, dans la société contemporaine, le mariage, bien
qu’encore majoritaire chez les individus vivant en couples, n’est qu’une
option parmi d’autres. On peut vivre en union libre, en cohabitant ou
pas, on peut être pacsé, on peut préférer le célibat sans être pour autant
stigmatisé.
Le mariage institution a vécu, il faut alors parler de désinstitutionna-
lisation pour caractériser cette évolution. Si l’on choisit son mode de vie
en couple comme on choisit de construire sa maison, le mariage n’est
plus une institution.
CONCLUSION
Le choix du conjoint pouvait donc apparaître, dans la société tradi-
tionnelle, comme une stratégie familiale pour faire un « beau mariage »
c’est-à-dire une union qui préservait, voire augmentait le patrimoine de
la famille. En même temps le « choix » du conjoint était vécu comme une
contrainte par les individus qui ne pouvaient se laisser aller à leur incli-
nation pour se marier. Cependant, quand Alain Girard mène son en-
quête, à la fin des années 1950, il met en évidence que, derrière l’amour,
persistent des pesanteurs sociales qui conduisent à l’homogamie c’est-à-
dire à épouser son semblable, géographiquement, socialement et cultu-
rellement parlant.
Avec l’étude du choix du conjoint, on a abordé la deuxième façon
d’analyser un phénomène social en utilisant, comme le préconisait Max
Weber (1864-1920) une méthode strictement individualiste. Weber pro-
32
- François Dubet, Le déclin de l’institution, Paris, Seuil, 2002
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pose comme objet de la sociologie l’activité sociale. Que faut-il entendre
par activité sociale ? L’activité est un comportement humain auquel les
agents sont capables de donner du sens. L’activité devient « sociale »
quand elle se rapporte au comportement d’autrui par rapport auquel elle
oriente son déroulement. La définition de l’action repose sur l’association
de deux éléments, le sens visé par l’acteur mais aussi l’environnement
par rapport à autrui. L’action est donc à la fois sens et relation.
ENCADRÉ 3
Max Weber (1864-1920)
Max Weber est né à Erfurt en 1864 dans une famille protestante. Son père appartenait à la
bourgeoisie industrielle et sa mère à la bourgeoisie cultivée. Après des études secondaires et supé-
rieures brillantes, il soutient une thèse d’histoire économique en 1891. Il fera une carrière universi-
taire, à Berlin, Fribourg, Heidelberg et Munich, mais restera toujours intéressé par la politique et les
questions sociales.
En 1905 paraît le premier travail sociologique majeur de Max Weber : L’éthique protestante
et l’esprit du capitalisme. Pendant la première guerre mondiale, il entame son grand traité Économie
et société qu’il ne terminera jamais et qui sera publié après sa mort par son épouse, Marianne. Autre
oeuvre importante : Le savant et le politique (1918).
Il meurt en juin 1920, d’une pneumonie consécutive à la grippe espagnole qui sévissait alors
dans toute l’Europe.
Le sens renvoie à la subjectivité des acteurs, aux motifs qu’ils énon-
cent. Une deuxième façon d’envisager le social s’appuie sur une méthode
individualiste. Contrairement à Durkheim qui insistait sur la contrainte
du contexte social, la sociologie de l’action sociale, celle de Weber,
s’appuie sur une méthode individualiste. Il faut partir des individus, de
leurs intentions, de leurs motivations pour comprendre la vie sociale. Par
cet effet de renversement, la société devient un produit de l’action des
acteurs. Quand on a cherché à rendre compte de l’homogamie par le re-
fus de l’hétérogamie, la méthode utilisée cherchait à prendre en considé-
ration le point de vue des acteurs et se situait du côté d’une sociologie de
l’action sociale. La sociologie devient alors une science du vécu. Cette
méthode est dite compréhensive dans la mesure où elle conduit à envisa-
ger le point de vue des acteurs sur leurs activités sociales, le sens subjectif
qu’ils attribuent à leurs actions. Elle s’oppose à la démarche explicative
de Durkheim qui consiste à dégager des lois du comportement humain,
sur le modèle des sciences de la nature, indépendamment de ce que pen-
sent les acteurs. Peut-on rencontrer ce même type d’opposition à propos
des inégalités face à l’école ou du comportement électoral ?
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