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THÈSE

Pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE LA COMMUNAUTE UNIVERSITE


GRENOBLE ALPES
Spécialité : Droit privé
Arrêté ministériel : 25 mai 2016

Présentée par

Aurélie MURE

Thèse dirigée par Stéphanie FOURNIER, Professeure à


l’Université Grenoble-Alpes

préparée au sein du Centre de recherches juridiques (CRJ EA-


1965)
dans l'École Doctorale de sciences juridiques

L’évolution du préjudice de la
victime en droit de la
responsabilité civile

Thèse soutenue publiquement le 8 novembre 2019


devant le jury composé de :
M. Philippe BRUN
Professeur agrégé des facultés, Avocat général en service extraordinaire
à la Cour de cassation (Président du jury)
Mme Stéphanie FOURNIER
Professeure à l’Université Grenoble-Alpes (Directeur de thèse)
Mme Stéphane GERRY-VERNIERES
Professeure à l’Université Grenoble-Alpes (Suffragant)
M. Olivier GOUT
Professeur à l’Université Lyon 3 (Rapporteur)
Mme Mathilde HAUTEREAU-BOUTONNET
Professeure à l’Université Aix-Marseille (Rapporteur)
L’université Grenoble-Alpes n’entend donner aucune approbation ni improbation aux
opinions émises dans les thèses: ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs
auteurs.
REMERCIEMENTS

La thèse est un travail de longue haleine. Il a la réputation d’être personnel et solitaire.


Pourtant, à sa manière, il dispose d’une dimension collective. En effet, sa réalisation est
impossible en l’absence d’accompagnement intellectuel et de soutien affectif. Pour ma part,
cette belle aventure n’aurait pu avoir lieu sans le Professeur Fournier. Elle a toujours su me
pousser au-delà de moi-même. Je souhaite donc la remercier chaleureusement pour son
soutien, sa patience et sa grande disponibilité.

J’aimerais, ensuite, remercier tous les enseignants qui m’ont accompagnée dans cette
quête. Je pense tout particulièrement au Professeur Quézel-Ambrunaz et au Professeur Maria
pour les nombreux échanges que nous avons pu avoir ainsi que pour tous les conseils qu’ils
m’ont prodigués.

J’aimerais, enfin, remercier mes collègues et amis qui ont tout supporté pendant ces
années, qui ont su être tolérants, présents et rassurants. À ceux qui ont donné de leur temps
pour les relectures. C’est toujours avec émotion que je penserai au bureau 307.

Mais c’est surtout ma mère et mon beau-père que j’aimerais remercier pour leur
soutien et leur bienveillance indéfectibles au quotidien. Mon père, sans doute pas totalement
étranger à ce choix de parcours…
« Les juristes ne savent pas ce qui est juste mais ils savent en revanche comment faire pour
articuler des propositions susceptibles d'être reconnues comme telles. La maîtrise de ce
savoir-faire est en quelque sorte ce qui marque leur identité »1

1
X. LARGARDE, « Qu’est-ce qui est juste ? Propos de juriste », in Mélanges G. Goubeaux, Dalloz 2009, p. 317.
LISTE DES PRINCIPALES ABRÉVIATIONS

A.
AJDA : Actualité juridique de droit administratif
AJ Pénal : Actualité juridique de droit pénal
al. : alinéa
art. : article
Archives Phil. Droit : Archives de la philosophie du droit
Ass. Plen. : Assemblée Plénière

B.
BICC : Bulletin de la cour de cassation
Bull. : Bulletin des arrêts de la Cour de cassation (formation précisée)

C.
C. civ. : Code civil
C. com. : Code de commerce
C. Conso. : Code de la consommation
C. pr. civ. : Code de procédure civile
CA : Cour d’Appel
CAA : Cour administrative d’appel
Cass. ass. plén. : Arrêt de l'assemblée plénière de la Cour de cassation
Cass. Civ. : Chambre civile
Cass. ch. mixte : Arrêt de la chambre mixte de la Cour de cassation
Cass. ch. réun. : Arrêt rendu par les chambres réunies de la Cour de cassation.
Cass. Com : Chambre commerciale
Cass. Crim. : Chambre criminelle
Req. : Chambre des requêtes
Cass. Soc. : Chambre sociale
Cons. Constit. : Conseil constitutionnel
CE : Conseil d’Etat
CEDH : Cour Européenne des Droits de l’Homme
Cf. : Confère
Ch. : Chambre
Ch. réunies: Chambres réunies de la Cour de cassation
Chron. : Chronique
Civ. : Chambre civile de la Cour de cassation (Numéro de la Chambre précisée)
Coll. Collection
Com.: Chambre commerciale de la Cour de cassation
Comm. : Commentaire
Concl. : Conclusions
Contra : Contraire
Rev. des contrats : Revue de droit des contrats
CPC : Code de procédure civile

D.
D. : Dalloz (Recueil)
D. Actualités : Dalloz actualités
DC : Dalloz critique (de 1941 à 1944)
DH : Dalloz (de 1924 à 1940)
dir. : sous la direction de
Doctr. : Doctrine

E.
éd. : édition
et alii. : et autres
Et s. : et suivant(e)s
ex. : exemple

G.
GAJA : Grands arrêts de la administrative
GAJC : Grands arrêts de la jurisprudence civile
Gaz. Pal. : Gazette du Palais
I.
ibid. : ibidem (cité à la référence précédente)
infra : au-dessous de
IR : Informations rapides

J.
JCP G. : La semaine juridique édition générale
Jurispr. : Jurisprudence

L.
L. : Loi
LGDJ: Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence
LPA : Les petites affiches

N.
n° : numéro

O.
Obs. : Observations
op. cit. : opere citato (dans l’ouvrage cité)

P.
p. : page
préc. : précité
Procédures : Revue Procédures
PUF : Presses universitaires de France

R.
rappr. : rapprocher
RCA : Responsabilité civile et assurances
RDI : Revue de droit immobilier
Rep. Civ. Dalloz : Dalloz (Encyclopédie)
RGAT : Revue générale des assurances terrestres
RGDA : Revue générale du droit des assurances
RIDC : Revue internationale de droit comparé
RJE : Revue juridique de l’environnement
RRJ : Revue de recherche juridique
RTD civ. : Revue trimestrielle de droit civil
RTD com. : Revue trimestrielle de droit commercial

S.
S. : Recueil Sirey
Somm. : sommaire
Spéc. : spécialement
Supra : au-dessus de

T.
T. : tome
TC : Tribunal des conflits
TGI : Tribunal de grande instance
th. préc. : thèse précitée
TI : Tribunal d’instance

V.
V. : Voir
SOMMAIRE :

INTRODUCTION ......................................................................................................................................... 1

PARTIE 1 : Les contradictions du traitement actuel de l’évolution du préjudice de


la victime ......................................................................................................................................... 35
TITRE 1 : La nécessité d’une reconnaissance juridique de l’évolution du préjudice ...... 37
Chapitre 1 : La caractérisation de l’évolution du préjudice de la victime ..................................... 39
Chapitre 2 : La reconnaissance de l’évolution du préjudice fondée sur le principe de
réparation intégrale ........................................................................................................................................... 111
TITRE 2 : L’existence d’obstacles à la prise en compte de l’évolution ............................... 175
Chapitre 1 : Les obstacles tirés de l’irrecevabilité de la demande de révision......................... 177
Chapitre 2 : Les obstacles tirés des conditions d’application de la responsabilité civile .... 237

PARTIE 2 : Le rétablissement d’un traitement cohérent de l’évolution du préjudice


.......................................................................................................................................................... 311
TITRE 1 : La rénovation du traitement des évolutions subies ............................................. 313
Chapitre 1 : La combinaison des modes de réparation ...................................................................... 315
Chapitre 2 : La modification des pratiques judiciaires d’indemnisation .................................... 359
TITRE 2 La recherche de moyens d’action sur l’évolution du préjudice .......................... 425
Chapitre 1 : La responsabilisation de la victime .................................................................................... 427
Chapitre 2 : La coopération de l’auteur ..................................................................................................... 503
Conclusion générale ............................................................................................................................ 577
BIBLIOGRAPHIE.................................................................................................................................... 582
INDEX ....................................................................................................................................................... 621
TABLE DES MATIERES ........................................................................................................................ 624
INTRODUCTION

1. Le Doyen Carbonnier écrivait : « il faut réparer le mal, faire qu’il semble n’avoir été
qu’un rêve » 2 . C’est là le but de la responsabilité civile. Pour parvenir à cette fin, la
responsabilité civile impose à celui qui cause un dommage à autrui l’obligation d’en réparer
les conséquences 3 . Bien que parfois jugée « inutilement complexe » 4 , l’incidence d’une
distinction entre les notions de dommage et de préjudice se manifeste pourtant déjà. En
l’absence de définitions dans le Code civil, une objection pourrait être formulée sur le point
de savoir s’il ne conviendrait pas de préférer le terme de dommage à celui de préjudice. Cette
étude reviendra plus longuement sur le débat qui entoure les termes de dommage et de
préjudice ainsi que sur leur utilisation en droit de la responsabilité civile5. Il convient surtout
pour l’instant de faire remarquer que, même si certains auteurs considèrent les deux termes
comme synonymes, la doctrine se montre majoritairement favorable à l’accueil d’une

2
J. CARBONNIER, Droit civil, les obligations, Paris : PUF, 2004, n° 1114, p. 2253
3
En ce sens, E. GAUDEMET, Théorie générale des obligations, Paris : Sirey, 1937, p. 299 ; R. SAVATIER, Traité
de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel, procédural, T. II : conséquences et
aspects divers de la responsabilité, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 1, p. 1 ; H. LALOU, Traité pratique de la
responsabilité civile, 6ème éd., Paris : Dalloz, 1962, n° 1, p. 1 ; N. DEJEAN DE LA BATIE, Droit civil français,
Responsabilité délictuelle, 8ème éd., Paris : Librairies techniques, 1989, n° 1, p. 1 ; J. CARBONNIER, Droit
civil : les biens, les obligations, Paris : PUF, 2004, n° 1200, p. 2395 ; G. VINEY, Introduction à la responsabilité
civile, 3ème éd., Paris : LGDJ, 2008, n° 71, p. 164 ; J. FLOUR, J.-L. AUBERT et E. SAVAUX, Les obligations : 2, Le
fait juridique, 14ème éd., Paris : Sirey, 2011, n° 61, p. 70 ; M. BACACHE-GIBELLI, Traité de droit civil, les
obligations : la responsabilité civile extracontractuelle, T. V, 3ème éd., Paris : Economica, 2016, n° 4, p. 3 ; PH.
MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017, n° 570,
p. 527 ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ Lextenso, 2018, n° 670,
p. 485 ; PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 12, p. 9 ; B. FAGES,
Droit des obligations, 8ème éd., Paris : LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 371, p. 324 ; PH. MALAURIE,
PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 10ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2018,
n° 238, p. 143 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations, 12ème éd.,
Paris : Dalloz, 2018, n° 910, p. 985.
4
M. FABRE-MAGNAN, Droit des obligations, 2 : responsabilité civile et quasi-contrats, 4ème éd., Paris : PUF,
2019, n° 104, p. 131.
5
Cf infra n° 40 et s. La question de la distinction a imprégné d’autres matières telles que le droit international
privé ou encore le droit pénal. V. O. BOSKOVIC, La réparation du préjudice en droit international privé,
Paris : LGDJ, 2003 ; V. R. OLLARD, « La distinction du dommage et du préjudice en droit pénal », RSC 2010,
p. 561.

1
distinction6. Le rapport sur l’indemnisation du dommage corporel rédigé sous la direction du
Professeur Lambert-Faivre a eu l’occasion d’en synthétiser l’essence : le dommage « relève
du fait, de l’événement qui est objectivement constatable, et qui demeure au-delà du droit »7
et le préjudice « exprime l’atteinte aux droits subjectifs patrimoniaux ou extra-patrimoniaux
qui appellent une réparation dès lors qu’un tiers en est responsable. Le préjudice marque le
passage du fait (le dommage) au droit (la réparation). Le “ dommage ”, [...] peut rester hors
de la sphère juridique, notamment pour le dommage causé à soi-même : il peut y avoir “
dommage ” sans “ préjudice ”. En revanche, tout “ préjudice ” a sa source dans un “
dommage ” » 8 . Plusieurs catégories de dommages peuvent être retenues : le dommage
corporel, matériel, moral « pur », économique « pur » et environnemental9, mais ce sont bien
les préjudices en découlant qui constituent l’objet de la réparation. C’est, par conséquent, le
terme qui doit être privilégié10.

2. À cet égard, la responsabilité administrative partage les ambitions de la responsabilité


11
civile . Comme la responsabilité civile, la responsabilité administrative aspire à la réparation
du préjudice12. Par conséquent, au-delà de leur domaine propre, des rapprochements peuvent

6
D’ailleurs il semblerait que certains auteurs se mélangent dans la distinction. En ce sens, F. TERRE, PH. SIMLER,
Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, p. 1014. L’un des titres
à été modifiié par les auteurs. On trouvait dans la 11ème édition, un titre intitulé « des sortes de dommages » (p.
766) alors que désormais il s’agit « des sortes de préjudices ».
7
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 9,
[Link]
8
Ibid.
9
Pour une définition complète de chacun d’entre eux, v. infra n° 53 et s.
10
En droit québécois, l’un des principaux ouvrages de responsabilité civile s’intitule le préjudice corporel. Le
titre est déroutant, l’on pourrait penser que son auteur ne distingue pas entre dommage et préjudice. Toutefois, il
n’en est rien. Au contraire, l’auteur insiste non seulement sur l’importance de la distinction, mais aussi sur le fait
que c’est le terme préjudice qui a été choisi dans le titre pour montrer que plus que le dommage, c’est le
préjudice qui est une condition essentielle de la responsabilité civile. D. GARDNER, Le préjudice corporel, 4ème
éd., Québec : Éditions Yvon Blais, 2016, n° 2, p. 4.
11
En ce sens, CH. GUETTIER, « Responsabilité administrative et responsabilité civile : destins croisés », in La
Responsabilité civile à l'aube du XXIe siècle, Paris : Ed. du Juris-Classeur, 2001, p. 30 et s.
12
H. BELRHALI, Responsabilité administrative, Paris : LGDJ, 2017, n° 60, p. 56.

2
être opérés 13 . En revanche, cette notion de réparation marque l’opposition avec la
responsabilité pénale dont le but est de « ramener à exécution les règles jugées nécessaires
[…] à la bonne marche de la société »14, de « réprimander les faits qui portent atteinte à
l’ordre social »15. La responsabilité pénale ne doit pas, pour autant, être laissée pour compte.
Elle contribue au renforcement de l’intérêt de la distinction entre le dommage et le
préjudice16. En effet, quand une infraction de violences est commise, la victime va devoir être
examinée par un médecin légiste qui va procéder à une constatation objective des lésions
causées pour décider si l’état de la victime impose une interruption totale de travail (I.T.T.)17.
Si le médecin dresse un bilan des lésions, il n’est en revanche pas question, lors de cet
examen, de déterminer l’étendue des conséquences que l’atteinte due à l’infraction va
emporter. La personne de la victime, envisagée dans sa dimension individuelle, n’est pas la
priorité de la responsabilité pénale18. L’atteinte doit alors être entendue au sens de résultat
immédiat de l’infraction19 permettant de déterminer la gravité de l’atteinte20 et de qualifier
l’infraction de violences. Une I.T.T inférieure ou égale à huit jours correspond à une
infraction de 5ème classe alors qu’une I.T.T. supérieure à huit jours correspond à un délit. Le
Professeur Mayaud arrivait à la conclusion qu’il faut « séparer ce qui est en soi le support du

13
TC, 8 fév. 1873, arrêt Blanco, D. 1873, 3, 20, concl. DAVID ; S. 1873, 3, 153, concl. DAVID. Il est admis
depuis cet arrêt que « la responsabilité qui peut incomber à l’État, pour les dommages causés aux particuliers
par le fait des personnes qu’il emploie dans le service public, ne peut être régie par les principes qui sont établis
dans le Code civil, pour les rapports de particulier à particulier ». La responsabilité civile et la responsabilité
administrative sont alors autonomes l’une de l’autre, même si, en vertu de leur but commun, elles peuvent
s’influencer réciproquement. Sur les origines de la responsabilité administrative, v. H. BELRHALI, ibid., n° 12 et
s., p. 25 et s.
14
M. LABORDE-LACOSTE, De la responsabilité pénale dans ses rapports avec la responsabilité civile et la
responsabilité morale, thèse Bordeaux, 1918, p. 3.
15
E. GAUDEMET, op. cit. p. 299. Sur la distinction entre responsabilité civile et pénale, v. également H., L.
MAZEAUD, J. MAZEAUD, et F. CHABAS, Obligations, théorie générale, T. II, premier volume, 9ème éd.,
Paris : Montchrestien, 1998, n° 375, p. 366 et 367 ; G. VINEY, Introduction à la responsabilité, Paris : LGDJ,
2008, n° 67 et s., p. 159 et s ; P. RICŒUR, « Le concept de responsabilité, essai d’analyse sémantique », Esprit
1994, n° 206.
16
R. OLLARD, art. préc.
17
C. pén. art. R. 625-1 et 222-11.
18
En ce sens, CH. DUBOIS, Responsabilité civile et responsabilité pénale, à la recherche d’une cohérence
perdue, Paris : LGDJ, 2016, n° 222, p. 181 ; F. BELLIVIER et C. DUVERT, « Regards pluridisciplinaires sur les
victimes », Archives de politique criminelle 2006, n° 28, p. 286.
19
PH. CONTE, Droit pénal spécial, 5ème éd., Paris : Lexisnexis, 2016, n° 162, p. 109.
20
En ce sens, R. OLLARD, art. préc.

3
préjudice civil, à savoir l’atteinte corporelle, et ce qui, finalement, correspond à ce que le
droit pénal en retient » 21, à nous de conclure que la qualification pénale dépend du dommage
et non pas du préjudice. Exiger « un préjudice en droit pénal contemporain aurait pour
conséquence de porter l'éclairage sur l'atteinte aux intérêts particuliers ressentis par la
victime et donc d'orienter le droit criminel dans une direction qui n'est pas la sienne, celle
d'un droit privé réparateur »22. Cette déviance n’est pas souhaitable car l’aspect répressif du
droit pénal perdrait de sa superbe23. Il en ressort que, dans l’hypothèse où la lésion initiale
évoluerait, il y aurait alors une aggravation du dommage qui pourrait se répercuter sur la
qualification pénale retenue. En revanche, l’évolution des préjudices consécutifs à cette
aggravation ne doit pas influencer la qualification pénale retenue. La responsabilité pénale se
concentre sur la gravité de l’infraction, seule la responsabilité civile se focalise sur l’étendue
du préjudice 24 . Le préjudice et son évolution relèvent uniquement du monopole des
responsabilités à visée réparatrice.

3. Pourtant, en dépit de son rôle majeur dans la sphère de la réparation, il est à déplorer
que pendant longtemps le préjudice n’a pas été au centre des attentions en responsabilité
civile 25 . À tel point qu’il a même pu être affirmé un temps que « parmi les éléments
constitutifs de la responsabilité civile, le préjudice est celui dont l’existence soulève le moins
de discussions »26. La situation a toutefois changé et il est heureux qu’une telle allégation
puisse aujourd’hui être infirmée. Le préjudice est devenu la « pierre angulaire »27, « l’alpha
et l’oméga »28 de la responsabilité civile. En effet, pour escompter que le dommage ne soit

21
Y. MAYAUD, « La résistance du droit pénal au préjudice », in Mélanges dédiés à B. Bouloc, Paris : Dalloz,
2007, p. 811.
22
R. OLLARD, art. préc.
23
En ce sens, Y. MAYAUD, op. cit., p. 811.
24
H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, op. cit., n° 375, p. 367.
25
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2122.00, p. 504.
26
H., L. MAZEAUD et A. TUNC, Traité de la responsabilité civile, T. I, 6ème éd., Paris : Montchrétien, 1965,
p. 208.
27
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 1, p. 1.
28
L. CADIET, « Les métamorphoses du préjudice », in Les métamorphoses de la responsabilité, journées René
Savatier, Paris : PUF, 1997, p. 37.

4
plus qu’un – mauvais – rêve, il est essentiel de procéder à une appréciation rigoureuse de
l’étendue de ses conséquences. Cette appréciation contribue à ce que la réparation offerte à la
victime soit la plus conforme à la réalité de ses préjudices. L’espoir était alors que « si le XXe
siècle a été le siècle de grands débats sur le fait générateur de responsabilité, le XXIe siècle
sera peut-être celui de la réparation du préjudice »29. Il faut se réjouir du fait que, longtemps
laissée en marge au profit des autres conditions de la responsabilité civile, cette espérance est
en train de se concrétiser. La réparation occupe une place croissante dans le droit de la
responsabilité civile. Mais la satisfaction ne peut être pleine et entière qu’à condition que la
réparation soit conforme à la réalité du préjudice. La question de la réparation ne peut alors se
départir de la prise en considération des différentes évolutions que le préjudice peut subir.
L’évolution du préjudice de la victime lui est inhérente. Son étude doit, par conséquent,
occuper une place de choix dans le droit de la responsabilité civile.

4. La victime et le droit de la responsabilité civile. – La responsabilité civile apparaît


comme le lien entre la victime et le responsable. Elle est la concrétisation de l’existence d’un
rapport d’obligation entre eux30. La victime, titulaire d’un droit de créance, est alors en droit
d’exiger quelque chose de l’autre, le débiteur31, en l’occurrence la réparation du fait du
préjudice causé32. Les origines de ce rapport d’obligation sont toutefois différentes selon qu’il
s’agit d’une responsabilité civile contractuelle ou extracontractuelle 33 . La responsabilité

29
L. BORE, « La loi du 5 juillet 1985 et la réparation du préjudice », RCA 2012, n° 5, dossier 21.
30
Lequel peut être défini comme « le rapport juridique entre créancier et débiteur, c’est-à-dire le lien de droit
qui unit l’un à l’autre », PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd.,
Paris : Lexisnexis, 2017, n° 7 p. 3. V. également A. SERIAUX, Manuel de droit des obligations, 3ème éd.,
Paris : PUF, 2018, n° 2, p. 14 ; G. FOREST, Essai sur la notion d’obligation en droit privé, Paris : Dalloz, 2012,
n° 6, p. 6. Pour ce dernier, la définition moderne de l’obligation est imprégnée de sa définition historique que
l’on doit en particulier à Justinien dans les Institutes, « l’obligation est le lien de droit par lequel nous sommes
astreints à la nécessité de payer quelque chose à quelqu’un conformément au droit de notre cité ».
31
P. JOURDAIN, Les principes de la responsabilité civile, 9ème éd., Paris, Dalloz, 2014, p. 143.
32
F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, op. cit., n° 1111, p. 1185.
33
De nombreuses controverses ont existé par le passé sur le point de savoir si la responsabilité contractuelle
existait réellement et si l’octroi de dommages et intérêts en matière contractuelle ne correspondait pas
simplement à une mesure d’exécution par équivalent de la convention. À ce propos, v. G. VINEY, Introduction à
la responsabilité, Paris : LGDJ, 2008, n° 161-2 et s., p. 396 et s. ; PH. REMY, « La responsabilité
contractuelle : histoire d’un faux concept », RTD Civ. 1997, p. 323 ; P. JOURDAIN, « Réflexion sur la notion de

5
contractuelle est la responsabilité qui naît suite à l’inexécution ou à la mauvaise exécution
d’une obligation née d’un contrat34. Elle trouve donc sa source dans un acte juridique marqué
par la volonté des parties de conclure un acte destiné à produire des effets juridiques35. Au
contraire, la responsabilité extracontractuelle trouve sa source dans un fait juridique, c’est-à-
dire un fait quelconque, intentionnel ou non, dont les effets ne sont pas recherchés par les
parties 36 . Malgré ces points de divergences, il semble pourtant que la responsabilité
contractuelle comme la responsabilité délictuelle intègrent toutes les deux le domaine de la
responsabilité civile. Dans les deux cas, l’obligation provient de ce qu’un comportement non
conforme aux attentes a eu lieu : non conforme aux stipulations contractuelles dans un cas,
non conforme à l’obligation générale de ne pas nuire à autrui dans l’autre cas. Ce
comportement emporte des conséquences qu’il convient de réparer. Cependant, la question de
l’évolution du préjudice ne se pose pas avec la même acuité dans ces deux responsabilités. La
matière contractuelle reste gouvernée par le principe de liberté contractuelle37, lequel permet
aux différentes parties d’anticiper l’étendue de l’obligation en cas de survenance d’un

responsabilité contractuelle » in Les métamorphoses de la responsabilité, journées René Savatier, Paris : PUF,
1997, p. 65 et s. ; PH. BRUN, « Les mots du droit de la responsabilité : esquisse d’abécédaire », in Mélanges en
l’honneur de Philippe Le Tourneau, Paris : Dalloz 2008, p. 117 et s.
34
H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, op. cit., n° 376, p. 367 ; J. FLOUR, J.-L. AUBERT et E. SAVAUX,
op. cit., n° 61, p. 70.
35
J.- L. AUBERT et F. COLLART-DUTILLEUL, Le contrat, droit des obligations, 5ème éd., Paris : Dalloz, 2017,
p. 47 ; A. BENABENT, op. cit., n° 521, p. 373 ; R. CABRILLAC, Droit des obligations, 13ème éd., Paris : Dalloz,
2018, n° 15, p. 22 ; PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, op. cit., n° 23, p. 24.
36
Certains auteurs considèrent qu’il existe une complète synonymie entre les termes extracontractuelle et
délictuelle. L’emploi du terme responsabilité extracontractuelle semble toutefois devoir être préféré car il
marque une opposition franche pour recouvrir toutes les situations dans lesquelles la responsabilité civile prend
sa source ailleurs que dans un contrat. Cette terminologie permet alors d’englober à la fois les responsabilités
délictuelle et quasi-délictuelle. Si, par facilité de langage, le terme de responsabilité délictuelle est parfois
employé, il doit alors être entendu comme intégrant également la responsabilité quasi-délictuelle. H., L.
MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Obligations, théorie générale, T. II, premier volume, 9ème éd., Paris :
Montchrestien, 1998, n° 376, p. 367 ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux :
LGDJ Lextenso, 2018, n° 521, p. 373 ; M. VILLEY, Le droit romain : son actualité, 10ème éd., 2002, p. 96 ; F.
Terré, Pour une réforme de la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 2011, p. 17 et s. D’ailleurs, l’avant-projet de
réforme du droit des obligations de 2016 ainsi que le Projet de 217 mettent un terme à cette ambiguïté. V. la
rédaction du sous-titre II du titre III du livre troisième, [Link]
[Link] ;
[Link]
37
A. SERIAUX, op. cit., n° 14, p. 31 ; P. VOIRIN et G. GOUBEAUX, Droit civil, T. I : introduction au droit,
Paris : LGDJ, 2018, n° 871, p. 370.

6
préjudice. Une manifestation de ce principe pourrait peut-être se retrouver en matière
extracontractuelle lorsque la victime fait le choix d’accepter une indemnisation par voie de
transaction. En principe, la responsabilité civile peut être mise en œuvre devant un tribunal, sa
reconnaissance s’établira par le biais d’un jugement, mais elle peut également être mise en
œuvre de manière amiable, par le biais d’une transaction38. Cette dernière possibilité permet
aux différentes parties de se mettre d’accord sur l’étendue du préjudice qui va être réparé et
sur le montant de l’indemnisation. Le nouvel article 2044 du Code civil précise d’ailleurs
explicitement que la transaction est un contrat39. Cependant, s’il est acquis de longue date que
le recours à un processus transactionnel est censé contribuer à la célérité de la justice, force
est d’admettre que la majorité des litiges se terminent pourtant devant le juge40, tant la
conclusion d’une transaction n’est pas toujours aisée41. Elle entraîne pour la victime un risque
de renoncer à une partie de son droit à réparation alors même que le dommage souffert n’a
peut-être pas encore développé tous ses effets. La victime ne peut alors s’engager en pleine
connaissance de cause. C’est d’ailleurs généralement l’insatisfaction de la victime dans
l’évaluation de son préjudice qui sera à l’origine d’une dénonciation de la transaction.

5. Les évolutions du droit de la responsabilité civile ont abouti progressivement à ce que


son objet ne corresponde plus tant à la désignation de la personne responsable, mais plutôt à
l’intérêt porté à la réparation accordée à la victime 42 . Cette translation a permis le
développement d’un véritable droit à réparation et a donné à la victime une place centrale en
droit de la responsabilité civile. La victime dont il est alors question correspond à une notion
précise. En effet, et même si le terme de victime est familier 43 et que son usage est

38
A. BÉNABENT, op. cit., p. n° 677, p. 520 ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, op. cit., n° 815,
p. 738 ; B. FAGES, Droit des obligations, 8ème éd., Paris, LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 442, p. 379. À ce
propos, cf infra n° 157 et s.
39
Loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle.
40
PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, op. cit., n° 579, p. 538.
41
Cf infra n° 158.
42
F. BELLIVIER et C. DUVERT, « Regards pluridisciplinaires sur les victimes », Archives de politique criminelle
2006, n° 28, p. 286.
43
Par exemple, victime de guerre, victime de l’amour, victime d’un malaise, victime d’une désillusion.

7
quotidien44, il importe que d’un point de vue juridique, pour avoir la qualité de victime deux
conditions doivent être remplies : avoir subi un dommage et être un sujet de droit. Sont
victimes les « personnes qui ont subi des dommages physiques matériels, ou affectifs résultant
d’actes fautifs et dommageables » 45 . La survenance d’un dommage crée une situation
inéquitable pour la victime et il incombe à la justice de compenser ses souffrances et de
réparer l'injustice46. Si la victime est bien celle qui souffre personnellement un préjudice, elle
peut toutefois être directe47 ou indirecte, qualifiée alors de victime par ricochet. Cette dernière
correspond à la personne qui souffre d’un préjudice personnel par contrecoup d’un dommage
qui a frappé autrui48. La victime, pour être reconnu juridiquement, doit de plus avoir la qualité
de sujet de droit49, c’est-à-dire disposer de la personnalité juridique50, laquelle correspond à
« l’aptitude à être titulaire actif et passif de droits que le droit objectif reconnaît à chacun »51.

6. À ce propos, ces dernières années ont été animées par de nombreux débats s’agissant
de savoir s’il devait être reconnu à la Nature la qualité de sujet de droit. Si certains pays

44
C. LAMARRE, « Victime, victimes, essai sur les usages d’un mot », in Les victimes des oubliées de l’histoire,
PU Rennes, 2000, p. 31.
45
A.- J. ARNAUD, Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit, 2ème éd., Paris : LDGJ, 1993.
V. également Le grand Larousse illustré, Paris : Larousse 2017 ; Dictionnaire Hachette, Paris : Hachette
éducation, 2014.
46
F. ALT-MAES, « Le concept de victime en droit civil et en droit pénal », RSC 1994, p. 35.
47
P. JOURDAIN, Les principes de la responsabilité civile, 9ème éd., Paris, Dalloz, 2014, p. 132 ; PH. MALINVAUD,
D. FENOUILLET et M. MEKKI, op. cit., n° 582, p. 539 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, op.
cit., n° 934 p. 1019 ; B. FAGES, op. cit., 2018, n° 382, p. 333.
48
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2018, voir
« victime ». V. également PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, ibid., n° 582, p. 539 ; A. BENABENT,
Droit civil : les obligations, 17ème éd., Paris, Issy-les- Moulineaux, LGDJ Lextenso éditions, 2018, n° 682 ; F.
TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, op. cit., n° 935 p. 1018 ; B. FAGES, op. cit., n° 382, p. 333 ; R.
CABRILLAC, Droit des obligations, 13ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 322, p. 290.
49
J. ROCHFELD, Les grandes notions du droit privé, 2ème éd., Paris : PUF, 2013, p. 15.
50
Comme les personnes physiques, les personnes morales disposent également de la personnalité juridique.
Cass. Civ. 2ème 28 janv. 1954, n° 54-07.081, Bull. civ. I, n° 32, p. 20 ; Cass. Soc. 23 janv. 1990, n° 86-14.947,
Bull. civ. V, n° 20, p. 13. Précisions toutefois que s’agissant des personnes morales, la terminologie employée
est celle de personnalité morale, même si l’essence du contenu reste le même. En ce sens, F. TERRE et
D. FENOUILLET, Droit civil : les personnes, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2012, n° 12 et 248, p. 13 et 239 ;
J. ROCHFELD, op. cit., p. 87 et s.
51
F. TERRE et D. FENOUILLET, ibid., n° 8, p. 7. V. également J. –L. AUBERT, E. SAVAUX, Introduction au droit :
et thèmes fondamentaux du droit civil, 17ème éd. Paris : Dalloz, 2018, n° 191, p. 202.

8
franchissent le cap et reconnaissent une personnalité juridique à certains éléments naturels52,
tel n’est pas la position adoptée par le droit français dans lequel l’idée de personnification de
la Nature demeure exclue 53 . Ce rejet résulte de l’affrontement entre deux conceptions
opposées. Une première dite anthropocentrique, d’après laquelle c’est l’homme qui est au
centre de tout54, seules les personnes disposent de droits55. La seconde conception est dite
écocentrique. Au contraire, elle envisage l’homme « comme un parasite pour l’ensemble de
l’univers alors même qu’il n’en est qu’une infime composante »56. Cette dernière conception,
bien que réaliste à l’égard de la condition humaine, l’est nettement moins d’un point de vue
juridique 57 . Elle a même pu être qualifiée d’aberrante 58 . De manière volontairement
caricaturale, il n’est effectivement pas possible de signer un chèque à la Nature. Cette
dénégation n’est pas sans conséquences. En l’absence d’une victime directe59, il devient
impossible de réparer les atteintes causées directement à la Nature – indépendamment de leurs
répercussions sur l’humain – alors que leur fréquence et leur importance sont croissantes. Le
législateur, en 2008, a pris acte de cette nécessité d’agir en transposant une directive relative à
la responsabilité environnementale 60 . Cette responsabilité environnementale présente
néanmoins un caractère hybride car, pour être efficace, elle suppose de mobiliser toute la
polyvalence du droit, non seulement public mais aussi privé. Dans cette perspective, c’est la
responsabilité civile qui est apparue la plus à même de la compléter pour renforcer son

52
M. HAUTEREAU-BOUTONNET, « Faut-il accorder la personnalité juridique à la nature ? », D. 2017, p. 1040.
53
Ibid.
54
V. REBEYROL, L'affirmation d'un « droit à l'environnement » et la réparation des dommages
environnementaux, Paris : Defrénois Lextenso, 2009, n° 83, p. 86.
55
Pour la réparation du préjudice écologique, sous la direction de Y. Jégouzo, sept. 2013, p. 4,
[Link]
56
V. REBEYROL, op. cit., n° 85, p. 89.
57
En ce sens, ibid.
58
CH. LARROUMET, « La responsabilité civile en matière d’environnement », D. 1994, chron. p. 101.
59
P.- A. DEETJEN, « La traduction juridique d’un dommage écologique : le préjudice écologique », RJE 2009, p.
39 et s.
60
Loi n° 2008-757 du 1er août 2008 relative à la responsabilité environnementale et à diverses dispositions
d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de l'environnement, issue de la Directive 2004/35/CE du
Parlement européen et du Conseil du 21 avril 2004.

9
efficience. Mais en l’absence de victime directe, l’homme reste alors son seul représentant,
notamment par le biais de différentes associations de protection61.

7. Une fois la qualité de victime démontrée, cette dernière peut prétendre à la réparation
des préjudices qu’elle a soufferts. Cette réparation, pour être satisfaisante doit être la plus
conforme possible à la réalité du préjudice et suppose une intégration des évolutions que le
préjudice aura subies depuis le jour de la survenance du dommage.

8. L’évolution du préjudice. – Il convient de rappeler que, pour être réparable, le


préjudice doit présenter plusieurs caractères. Il doit être direct62, légitime63 et certain64. Ce
dernier caractère est primordial pour mesurer l’étendue du préjudice et calculer la réparation
que le responsable devra à la victime. La certitude, ou plutôt l’absence de certitude peut être
envisagée de deux manières : soit un doute subsiste quant au lien qui existe entre le fait

61
V. REBEYROL, op. cit., n° 91 et s., p. 95 et s.
62
Il est désormais admis que ce caractère renvoie à la notion de lien de causalité. Ce rapprochement permet
d’admettre la réparation du préjudice des victimes par ricochet. Cette possibilité ne laisse donc plus planer de
doute sur le sens à donner au caractère direct du préjudice. En ce sens, PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M.
MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017, n° 613, p. 570 ; PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-
MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 10ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2018, n° 241, p. 146 ;
A. BENABENT, Droit civil : les obligations, 17ème éd., Paris, Issy-les- Moulineaux, LGDJ Lextenso éditions,
2018, n° 665 et s., p. 510 et s. ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations,
12ème éd., Paris, Dalloz, 2018, n° 926, p. 1009.
63
Cass. Civ. 28 juil. 1937, Bull. civ. n° 181, p. 377, Cass. Civ. 2ème, 13 déc. 1961, Bull. civ. II, n° 861, Cass. Civ.
ème
2 , 4 mars 1964, Bull. civ., II, n° 201. La Cour de cassation a régulièrement rappelé que seule peut être réparée
« la lésion d’un intérêt légitime, juridiquement protégé ». Cette exigence a souvent été invoquée à l’égard des
concubines afin de rejeter leur demande de réparation du fait des préjudices subis de par le décès de leur
concubin. Jurisprudence depuis abandonnée, Cass. ch. mixte, 27 février 1970, n° 68-10.276, Bull. Crim. ch.
mixte n° 82, p. 183. À ce propos, v. L. CADIET, Le préjudice d’agrément, thèse Poitiers, 1983, n° 294, p. 340
« lésion d’un simple intérêt légitime ». Aujourd’hui le préjudice est même considéré plus génériquement comme
la lésion d’un intérêt, G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les conditions de la
responsabilité, 4ème éd., Paris, LGDJ Lextenso éditions, 2013, n° 249, p. 25 ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET
et M. MEKKI, op. cit., n° 616, p. 574 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, op. cit., n° 927,
p 1010 ; A. BENABENT, op. cit., 17ème éd., Paris, Issy-les- Moulineaux, LGDJ Lextenso éditions, 2018, n° 667,
p. 513.
64
PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017,
n° 614, p. 571 ; PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 181, p. 125 et
126 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, op. cit., n° 923, p. 1004 et s.

10
dommageable et le préjudice65, l’incertitude porte alors sur l’établissement de la causalité66,
soit l’étendue du préjudice n’est pas encore déterminée dans son entier67, et il existe alors une
incertitude sur le préjudice. C’est ce dernier point qui est au cœur de notre étude, même si la
causalité joue néanmoins un rôle indirect important lorsque la victime demande une
indemnisation complémentaire. Cette dernière devra en effet démontrer que son préjudice est
bien en lien avec le fait dommageable survenu initialement68.

9. Deux remarques complémentaires doivent être formulées à propos des caractères


requis du préjudice pour en obtenir réparation. D’une part, le caractère d’actualité du
préjudice n’est généralement plus énoncé. Cela s’explique par le fait qu’il a effectivement
perdu de son importance depuis que le droit admet la possibilité de réparer le dommage
futur69. Pourtant, il semblerait que son rôle ne doive pas être négligé s’agissant des évolutions
du préjudice. En effet, cet assouplissement du caractère d’actualité emporte des conséquences
qui, comme nous le verrons, peuvent se révéler néfastes70. D’autre part, le caractère personnel
du préjudice a également été supprimé71. Certainement parce que l’évolution du droit de la
responsabilité civile a été marquée par l’émergence de la notion d’intérêt collectif72. Cette
notion recouvre deux hypothèses différentes, ou bien le dommage collectif correspond à la
somme de divers intérêts individuels, ou bien il va au-delà de l’intérêt humain. La première
hypothèse a contribué à la reconnaissance de l’action de groupe73. La seconde se rapporte aux

65
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel, procédural,
[Link], 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 522, p. 88.
66
Ibid.
67
Ibid.
68
Cf infra n° 273 et s.
69
L. RIPERT, La réparation du préjudice dans la responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933, n° 151, p. 167.
70
Cf infra n° 276 et s.
71
L. CADIET, « Les métamorphoses du préjudice », in Les métamorphoses de la responsabilité, journées René
Savatier, Paris : PUF, 1997, p. 41.
72
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 289 et s., p. 164 et s. ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et
M. MEKKI, op. cit., n° 610, p. 567.
73
Loi n° 2014-344 du 17 mars 2014 relative à la consommation et loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 de
modernisation de la justice du XXIe siècle. La première consacre l’action de groupe en matière de
consommation, puis, en 2016, ce recours a été étendu en matière de santé (art. L. 1143-1 Code de la santé
publique) et en matière environnementale (L. 1142-3-1 Code de l’environnement).

11
atteintes causées à l’environnement, qualifiées de dommage écologique pur 74 , elles
s’entendent des atteintes directes causées à la Nature indépendamment de leurs répercussions
sur l’humain ou sur les biens, ainsi en va-t-il, par exemple, de la disparition d’une espèce ou
de l’altération d’un écosystème. C’est l’atteinte portée à une chose dont l’usage est collectif75
qui confère au dommage écologique pur la qualité de dommage collectif76. Qu’il s’agisse de
l’un ou de l’autre des aspects couverts par le dommage collectif, c’est la reconnaissance de
cette dimension collective à laquelle le préjudice peut renvoyer qui a permis de reconnaître
une action aux personnes morales pour les atteintes aux intérêts collectifs qu’elles
défendent77.

10. S’agissant ensuite de la notion d’évolution, il nous faut préciser qu’il ne saurait être
question d’élaborer dans cette introduction une définition approfondie, il ne s’agit pour
l’instant que d’en donner une esquisse générale. Dans son sens commun, l’évolution s’entend
« d’un passage progressif d’un état à un autre »78. L’évolutivité d’une situation est contraire à
l’idée de fixité, de permanence ou encore de stabilité. Plusieurs synonymes auraient pu être
employés tels que le changement ou encore la variation. Cette dernière correspond à l’ « état
de ce qui éprouve des changements successifs ou alternatifs »79.

En matière de responsabilité civile, il serait trompeur de supposer qu’une fois le


dommage survenu le préjudice qui en découle présente un caractère de stabilité. Bien au
contraire, dès la survenance d’un dommage et l’apparition du préjudice, et même si ce dernier
ne mute pas nécessairement de manière radicale80, il va néanmoins subir des variations

74
Cf infra n° 78 et s.
75
G. VINEY, « Les principaux aspects de la responsabilité civile des entreprises pour atteintes à l’environnement
en droit français », JCP G. 1996, n ° 3, Doctr. 3900.
76
CH. LARROUMET, « La responsabilité civile en matière d’environnement », D. 1994, chron. p. 101.
77
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 498, p. 424 et 425.
78
Le grand Larousse illustré, Paris : Larousse 2017, voir « évolution ».
79
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999.
80
Le grand Larousse illustré, Paris : Larousse 2017 voir « mutation » : « changement radical, conversion,
évolution profonde »

12
d’intensité qui présentent une incidence sur son étendue. Le préjudice peut évoluer de deux
manières : soit pour subir une aggravation, soit une atténuation. Dans la première hypothèse il
va s’étendre, s’intensifier et devenir plus grave81 – le blessé à la jambe est finalement amputé,
la pollution d’une nappe phréatique déséquilibre un écosystème et cause l’extinction d’une
espèce – ou provoquer l’apparition d’un nouveau préjudice – la fissure dans un logement
cause initialement un préjudice esthétique qui prend de l’ampleur et affecte la solidité de
l’ouvrage obligeant les occupants de l’habitation à déménager –. Dans la seconde il va aboutir
à une amélioration de la situation : la victime pourra effectivement reprendre le cours normal
de sa vie, les écosystèmes se redéveloppent dans une zone que l’on pensait définitivement
perdue82.

Il nous faut enfin souligner que l’évolution du préjudice de la victime ne doit pas être
confondue avec l’hypothèse d’une modification de l’évaluation judiciaire des préjudices.
Cette situation survient notamment après une exécution provisoire, l’exercice d’une voie de
recours83 ou encore une actualisation des montants au jour du versement de l’indemnité84.
Pareille situation est susceptible de modifier l’évaluation du préjudice, mais sans que celui-ci
n’ait connu de modifications intrinsèques.

11. Cette première approche de l’évolution du préjudice doit également être l’occasion de
lever une éventuelle ambiguïté. L’expression évolution du préjudice peut renvoyer à deux
réalités complètement différentes. Elle peut faire référence à l’évolution de la notion même de
préjudice ou bien correspondre à l’appréhension des diverses variations d’intensité ou des
différents changements de nature que le préjudice de la victime peut connaître. La première

81
Le grand Larousse illustré, Paris : Larousse 2017 voir « aggravation ».
82
En témoigne l’exemple de la zone de Tchernobyl qui est en passe de devenir un lieu de prospérité pour les
animaux sauvages. M. MYCIO, « Est-ce que les animaux de Tchernobyl brillent dans le noir ? » 2013,
[Link]
83
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 301,
p. 272.
84
C. BERNFELD, « Dette de valeur et temporalité en droit commun du dommage corporel », Gaz. Pal. 2016,
n° 11, p. 77.

13
proposition se recoupe avec une étude à propos des préjudices qui viennent à être reconnus,
de leur prise d’autonomie opérée par rapport à d’autres préjudices existants ou encore la
modification éventuelle de leur définition. Au contraire, notre sujet renvoie à l’idée
d’évolution de la situation de la victime et à son intégration à la réparation de la victime. Bien
que la question de l’évolution des préjudices, entendue au sens d’évolution de la notion de
préjudice, renvoie à une problématique très différente de celle inhérente à la détermination de
l’étendue des conséquences, elle emporte néanmoins des conséquences indirectes sur le
traitement de l’évolution du préjudice de la victime sur lesquelles il nous faudra revenir85, le
premier sujet.

12. À propos de la notion d’évolution, il nous faut encore préciser le parti a été pris d’user
du terme évolution au singulier dans le titre. Cela permet, à notre sens, de faire référence de
manière globale à toutes les suites que la situation dommageable aura. Néanmoins, un emploi
au pluriel n’est pas rédhibitoire. En effet, un usage au singulier renvoie à un sens général qui
comprend la somme totale des différents changements et variations que le préjudice aura
subis. C’est l’idée d’évolution au sens général. À l’inverse, au pluriel le terme évolution fait
référence à une segmentation des différentes variations que le préjudice peut connaître. Dans
les deux cas, l’étendue finale du préjudice s’en est trouvée modifiée. C’est bien ce point sur
lequel il convient d’insister, peu importe que l’on utilise le singulier ou le pluriel cela ne
modifie pas l’intérêt suscité par l’appréhension de ce phénomène par le droit. C’est d’ailleurs
le même raisonnement qui peut être mené s’agissant du terme préjudice employé au singulier
dans le titre. Employé au singulier, le préjudice fait référence à l’ensemble des conséquences
que le dommage a emportées, mais celui-ci se compose généralement de plusieurs préjudices.
Il s’agit avant tout de faire référence au préjudice dans son ensemble, même si une victime
peut très bien voir évoluer un préjudice de ses préjudices particulier. L’emploi du pluriel ou
du singulier est indifférent.

85
Cf infra n° 270 et s.

14
13. Choix opérés dans la délimitation de la recherche. – La délimitation de cette étude
s’est révélée délicate. Le choix a été fait de ne pas la limiter uniquement à certains aspects de
l’évolution, aggravation ou amélioration, ni de la restreindre aux seuls préjudices résultant
d’une catégorie de dommage, le dommage corporel étant le plus emblématique. L’évolution
du préjudice innerve la réparation en général. Par conséquent, il a été procédé à une recherche
d’ensemble pour tenter de dégager une théorie générale relative à l’évolution du préjudice
dans son ensemble qui pourrait s’intégrer à ce que l’on nomme le droit de la réparation. Deux
remarques doivent être formulées pour appuyer ce choix.

14. Absence de limitations aux seules aggravations du préjudice. – D’une part,


envisager l’évolution du préjudice de la victime se réduit souvent à porter une attention
particulière à l’aggravation de la situation de la victime. Partant de là, il aurait été possible de
s’en tenir à cette seule hypothèse. Pourtant, cela aurait été incomplet. L’évolution du
préjudice est un tout, et implique donc non seulement une analyse des l’hypothèses les moins
favorables pour la victime, mais aussi de l’hypothèse contraire, l’aspect favorable, constitué
par l’amélioration de la situation de la victime. La conception de l’évolution du préjudice
uniquement envisagée à travers le prisme de l’aggravation doit être renouvelée. C’est
précisément l’un des enjeux du sujet que d’arriver à concilier les deux pour offrir un
traitement cohérent de l’ensemble des évolutions que le préjudice de la victime pourrait
connaître à l’avenir.

15. Absence de limitation aux seuls préjudices survenus dans le cadre d’un dommage
corporel. – D’autre part, parmi les différents dommages qu’il est possible de recenser, le
dommage corporel se distingue86. La question de l’évolution du préjudice ne semble pas faire
exception à cette réalité. Le dommage corporel est considéré comme l’hypothèse dans

86
L. MORLET-HAÏDARA, « Vers la reconnaissance d’un droit spécial du dommage corporel », RCA 2010, n° 12,
étude 13.

15
laquelle les préjudices soufferts par la victime sont le plus susceptibles d’évoluer87. En effet,
ce dernier porte atteinte à l’intégrité physique de la personne. Or, comme le fonctionnement
du corps humain est complexe, il est de ce fait difficilement prévisible de déterminer à
l’avance les conséquences du dommage tant elles peuvent varier d’un individu à l’autre. « Le
rapport du corps blessé au temps impose au droit un rythme particulier »88, et le dommage
corporel est alors propice à la recherche de solutions d’attente permettant de tenir compte au
mieux des évolutions. La reconnaissance d’une période de consolidation en est une. Il s’agit
de la période pendant laquelle le juge va attendre la stabilisation des blessures de la victime89,
autrement dit c’est le passage d’un état séquellaire temporaire à un état permanent90. Le juge
ne prononcera alors aucune évaluation définitive du préjudice durant cette période. Cette
notion, bénéfique pour voir comment la situation de la victime va évoluer91, est désormais
reprise par l’article 2226 du Code civil qui prévoit que le délai de prescription de l’action en
réparation est de dix ans à compter de la date de consolidation. En outre, au vu de ses
spécificités, certains auteurs considèrent qu’il existe un droit du dommage corporel qui « sort
du giron de la responsabilité civile »92. Cependant, l’action menée par la victime conserve
comme but premier d’obtenir réparation des préjudices causés afin de retrouver, dans la
mesure du possible, la situation qui était la sienne avant la survenance du dommage. Par
conséquent, les spécificités et les nombreux aménagements que le droit connaît en matière de
dommage corporel ne sont alors pas des éléments suffisants pour justifier une étude de
l’évolution du préjudice de la victime uniquement focalisée sur ce dernier. Cela conduirait à
ne traiter qu’un aspect restreint du sujet. La volonté d’instaurer un droit spécial en matière de
réparation des conséquences d’un dommage corporel s’explique principalement par le fait que
celui-ci affecte l’Être dans sa chair, il porte atteinte à son intégrité physique. Cependant,

87
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 387.
88
C. IRRMANN, note sous Cass. Civ. 2ème, 13 déc. 2012, Gaz. Pal. 2013, n° 47.
89
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, voir
« consolidation ».
90
G. MOR, L’évaluation du préjudice corporel, 2ème éd., Paris : Delmas, 2014, n° 121-12, p. 326.
91
Cf infra n° 243 et s.
92
L. MORLET-HAÏDARA, art. préc. ; D. TAPINOS, « L’appréhension du dommage corporel par la doctrine
juridique », Gaz. Pal. 2013, n° 47.

16
l’objectif étant de réparer, ou plus modestement indemniser, le dommage corporel reste dans
la sphère du droit de la responsabilité civile, son indemnisation lui reste consubstantielle93.

En revanche, depuis plusieurs années, le droit est marqué par une franche volonté de
dégager un régime spécifique s’agissant de la réparation des dommages corporels. Les
propositions formulées au gré des différents projets de réforme, et notamment du dernier en
date94, la confirme. Toutefois, le dommage corporel n’est pas le seul domaine dans lequel il
existe des évolutions remarquables du préjudice. Dès lors, l’adoption d’un régime spécial ne
doit pas masquer les caractéristiques communes que le phénomène évolutif partage avec tous
les dommages. Au contraire, l’élaboration d’une théorie générale de l’évolution du préjudice
impose de confronter le dommage corporel aux autres dommages.

16. À cet égard, les préjudices découlant d’une atteinte environnementale démontrent
également de fortes potentialités d’évolution, en bien ou en mal, qu’il ne faut pas négliger.
Les atteintes environnementales ne sont pas nécessairement visibles immédiatement, le temps
de latence qui existe entre le dommage et l’adoption de mesures de réparation peut alors
conduire à une aggravation de la situation. En effet, « en matière d’environnement tout est
[…] affaire de temps : le temps que l’on ne peut plus perdre, le temps que l’on ne parviendra
pas à récupérer, le temps que l’on ne peut encore prédire »95. La surexploitation de la forêt
amazonienne en est un triste exemple. Alors que, pourtant, elle occupe un rôle essentiel dans
la régulation des équilibres climatiques96, de nombreuses années ont été nécessaires pour

93
L. GRYNBAUM, « Le préjudice corporel », in L’indemnisation, Journées québécoises, Travaux de l’Association
Henri Capitant, T. LIV, 2004, p. 591. En ce sens, V. également, S. PORCHY-SIMON, « Réflexions sur l’autonomie
du droit du dommage corporel » in Des spécificités de l'indemnisation du dommage corporel, Bruxelles :
Bruylant, 2017, p. 9 et s.
94
Projet de réforme de la responsabilité civile, présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la
justice, 13 mars 2017,
[Link]
95
N. DE SADELEER, « Les enjeux de la temporalité dans le droit de l’environnement », in L’accélération du
temps juridique, Bruxelles : Facultés universitaires Saint-Louis, 2000, p. 893.
96
V. REBEYROL, L'affirmation d'un « droit à l'environnement » et la réparation des dommages
environnementaux, Paris : Defrénois Lextenso, 2009, n° 4, p. 13.

17
appréhender à quel point les comportements humains détruisaient ce poumon vert, et
aujourd’hui encore de nombreux comportements concourent encore à une aggravation de la
situation pour les générations actuelles et à venir. Les préjudices survenus dans le cadre d’un
dommage économique pur connaissent également des variations importantes dans leur
étendue97. Les conséquences d’une entente illicite ou d’un acte de concurrence déloyale
peuvent mettre du temps à se révéler sans aucune certitude que le préjudice indemnisé
couvrira les conséquences pour le futur. S’il est certain que tous les préjudices ne seront pas
amenés à connaître des évolutions présentant la même ampleur et, surtout, ne faisant pas
échos de la même manière chez toutes les victimes, il nous semble plus pertinent, pour la
cohérence même du droit de la responsabilité civile, de proposer une recherche qui aspire à ne
négliger aucun préjudice quelle que soit l’atteinte subie, corporelle, environnementale,
économique, matérielle ou morale. Il nous apparaît essentiel de dépasser l’origine de l’atteinte
pour retenir avant tout que l’évolution du préjudice est toujours de même nature, il s’agit soit
d’une aggravation soit, au contraire, à une amélioration de la situation. Il n’existe dès lors
aucune raison de ne pas envisager le préjudice dans son acception générique et non pas à
travers l’unique prisme des différentes catégories de dommage ou du sens de la variation du
préjudice.

17. Existence d’une distinction de traitement des différentes évolutions du préjudice.


– La question de la réparation du préjudice n’a suscité dans un premier temps que peu
d’intérêt98, ce qui a eu « pour grave conséquence d’ouvrir la porte à tous les excès »99. Ces
dernières années ont été marquées, au contraire, par un développement d’une véritable

97
Cf infra n° 80 et s.
98
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 1, p. 1.
99
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2122.21,
p. 506. V. également G. VINEY, « Le droit de la responsabilité dans l’avant-projet Catala », in Mélanges J. Boré,
Paris : Dalloz, 2007, p. 473 et s. L’auteur souligne que « le droit à réparation, malgré son importance
primordiale pour les intéressés est resté jusqu’à présent très largement abandonné aux pouvoirs souverains du
juge du fond et souffre, de ce fait, d’un défaut de réglementation favorisant l’arbitraire et les inégalités entre
justiciables ».

18
idéologie de la réparation100 afin de répondre à la soif indemnitaire des victimes101. Le constat
d’une expansion de la volonté d’indemniser les victimes est indéniable102. Le dommage, en ce
qu’il correspond à une atteinte, présente un aspect inacceptable103. L’importance de la place
donnée à la victime, notamment en matière de dommage corporel, a conduit certains auteurs à
affirmer que le droit de la responsabilité civile mute en droit de la réparation 104 . Ce
développement a eu pour conséquence une extension du droit à réparation à travers
notamment la multiplication des préjudices réparables105 et le développement de qualification
de victimes par ricochet106.

Ce phénomène a été renforcé par l’avènement de la collectivisation de


l’indemnisation107, principalement avec le développement des assurances108. L’instauration de
ce système a emporté des incidences sur la responsabilité civile puisque, dès lors que le
responsable est assuré, ce n’est pas lui qui assumera la charge de l’indemnisation, mais son

100
L. CADIET, « Les faits et les méfaits de l’idéologie de la réparation », in Mélanges offerts à P. Drai,
Paris : Dalloz, 2000, p. 495 et s.
101
PH. BRUN, « Rapport introductif », in La Responsabilité civile à l'aube du XXIe siècle, Paris : Ed. du Juris-
Classeur, 2001, p. 4 et s., « jamais le concept de responsabilité n’a eu autant de succès dans notre société et
jamais la “soif de réparation” n’a été aussi grande » ; X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la
responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 9, p. 6. L’auteur réutilise également cette expression plus loin, n°
198, p. 247.
102
L. CADIET, art. préc. L’auteur affirme : « Le centre de gravité du droit de la responsabilité civile cessait
d’être l’auteur du dommage et sa faute. La victime et son dommage passait au premier plan et l’évolution du
droit de la responsabilité civile ne s’expliquait plus que par le souci d’améliorer l’indemnisation des
préjudices ». V. également Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du
préjudice », in L’équité dans la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 26 ; J.- S. BORGHETTI, « les
intérêts protégés et l’étendue des préjudices réparables en droit de la responsabilité civile extracontractuelle », in
Études offertes à G. Viney, Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2008, p. 145
103
M. MEKKI, « La cohérence sociologique du droit de la responsabilité civile », in Études offertes à G. Viney,
ibid., p. 741 et s.
104
D. GARDNER, Le préjudice corporel, 4ème éd., Québec : Éditions Yvon Blais, 2016, n° 1, p. 2 et 3.
105
P. JOURDAIN, « Le préjudice et la jurisprudence », in La Responsabilité civile à l'aube du XXIe siècle,
Paris : Ed. du Juris-Classeur, 2001, p. 45 et s.
106
J.- L. HALPERIN, Histoire du droit privé français depuis 1804, Paris : PUF, 1996, n° 242, p. 357.
107
G. VINEY, Le déclin de la responsabilité individuelle, Paris : LGDJ, 1965. V. également J.- L. HALPERIN,
ibid., n° 242, p. 357.
108
G. VINEY, Introduction à la responsabilité, Paris : LGDJ, 2008, n° 1, p. 29.

19
assureur. Cette dépersonnalisation du débiteur de l’obligation109 autorise alors une extension
du droit à réparation de la victime. À ce propos, bien que Starck écrivait qu’ « il serait […]
inexact de penser que l’assurance ira petit à petit se substituant entièrement à la
responsabilité »110, il est désormais acquis depuis longtemps qu’il se trompait111. Il a même
été affirmé plus récemment que « la responsabilité est vidée de son sens et n’est plus guère
utile qu’à désigner l’assureur qui devrait indemniser »112, à tel point qu’il est permis de se
demander si le droit des assureurs ne l’a pas emporté sur le droit de la responsabilité113. Mais
si l’assurance occupe une position importante dans le processus d’indemnisation des victimes,
il n’en reste pas moins que son rôle se cantonne à celui de payeur désigné par le jeu des règles
de la responsabilité. C’est d’ailleurs pourquoi substituer au responsable son assureur n’enlève
rien à l’importance d’une réflexion menée sur l’évolution du préjudice de la victime. Il en va
de l’intérêt de l’assureur, en tant qu’acteur économique, de connaître les réponses qu’il est
possible de donner au traitement de l’évolution du préjudice. Les rôles ne doivent donc pas
être inversés. Le système de l’assurance doit rester un moyen au service de la responsabilité
civile dont l’objectif premier est de rétablir un équilibre rompu114.

18. La recherche de ce rétablissement prend alors une dimension philosophique. La


responsabilité civile à travers la réparation tend à satisfaire un but de justice corrective115

109
P. JOURDAIN, Les principes de la responsabilité civile, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2014, p. 21. V. également G.
VINEY, Introduction à la responsabilité civile, 3ème éd., Paris : LGDJ, 2008, n° 26, p. L’auteur va même jusqu’à
considérer que le responsable ne joue plus qu’un rôle postiche.
110
B. STARCK, Essai d’une théorie générale de la responsabilité civile en sa double fonction de garantie et de
peine privée, Paris : L. Rodstein, 1947, p. 74.
111
S. SAVATIER, « Personnalité et dépersonnalisation de la responsabilité civile », in Mélanges offerts à M.
Laborde-Lacoste, Bordeaux : Éditions Bière, 1963, p. 321 et s. V. également, P. JOURDAIN, « Du critère de la
responsabilité », in Études offertes à G. Viney, op. cit., p. 553.
112
P. JOURDAIN, op. cit., p. 21. V. également G. VINEY, op. cit., n° 25, p. 40.
113
J.- L. HALPÉRIN, op. cit., n° 242, p. 357.
114
En ce sens, CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence :
PUAM, 2002, n° 82, p. 91 ; Y. LAMBERT-FAIVRE, « L’éthique de la responsabilité », RTD Civ. 1998, p. 1.
115
La justice corrective doit être distinguée de la justice distributive. Cette dernière vise, de manière générale, à
attribuer à chacun ce qui lui est dû, la justice distributive correspond à l’idée de répartition des biens, des risques
ainsi que des charges et dont la contribution est proportionnelle. ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, Trad. J.
Tricot, Paris : Éditions les échos du Maquis, 2014, p. 109 et s. V. également B. OPPETIT, Philosophie du droit,
Paris : Dalloz, 1999, n° 25, p. 38 ; CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 81, p. 90.

20
également nommée justice commutative 116 . Cette forme de justice traduit l’idée que
lorsqu’une violation de la loi a eu lieu, celle-ci cause une injustice qui doit être réparée. La
justice corrective, pour être effective, suppose une notion d’équivalence. La réparation doit
correspondre à une égalité arithmétique117. La justice corrective apparaît alors comme le
fondement de la réparation intégrale118 . C’est d’ailleurs pour cela que la réparation du
préjudice de la victime reste sous la houlette du respect du principe de réparation intégrale119.
Son application suppose une prise en compte de la réalité du préjudice. Ce principe impose un
objectif d’équivalence entre la réparation et le préjudice subi puisqu’il exige une
indemnisation sans perte ni profit pour la victime120. En effet, le rétablissement de l’équilibre
rompu suppose de se faire dans la stricte mesure de ce qui a été causé. Si la réparation va au-
delà de la réalité du préjudice, si aucune attention n’est portée aux atténuations que le
préjudice pourrait connaître, la réparation rompt alors l’équilibre, cette fois, au détriment du
responsable121. Un sentiment d’injustice émerge à nouveau. Pour éviter une telle injustice, il
faut prêter une attention toute particulière à une étape essentielle pour la réparation :
l’évaluation du préjudice 122 . Or, il existe des disparités dans le traitement accordé aux
évolutions du préjudice dans l’évaluation de la réparation. Pourtant, « le rôle de la justice ne

116
G. PIGNARRE, « La responsabilité : débat autour d’une polysémie » in La Responsabilité civile à l'aube du
XXIe siècle, Paris : Ed. du Juris-Classeur, 2001, p. 4 et s.
117
ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, Trad. J. Tricot, Paris : Éditions les échos du Maquis, 2014, p. 111.
118
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 79 et s., p. 89 et s. ; J.- B. PREVOST, « Aspects philosophiques de la
réparation intégrale », Gaz. Pal. 2010, n° 100, p. 7.
119
Cass. Civ. 2ème, 28 oct. 1954, Bull. civ. II, n° 328, JCP 1955, II, 8765, note R. SAVATIER ; RTD Civ. 1955,
324, obs. H. et L. MAZEAUD. L’arrêt énonce : « le propre de la responsabilité civile est de rétablir aussi
exactement possible l’équilibre détruit par le dommage et de replacer la victime, aux dépens du responsable,
dans la situation où elle se serait trouvée si l’acte dommageable n’avait pas eu lieu ».
120
À ce propos, V. CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-
Provence : PUAM, 2002.
121
En ce sens, P. KAYSER, « Essai de contribution aux notions de droit, de justice et d’équité », RRJ 2001, p. 15
et s.
122
« L’évaluation du préjudice est donc le corrélat immédiat du principe de réparation intégrale. Cependant,
autant le principe même de la réparation apparaît riche d’un contenu juridique précis, autant l’évaluation, qui
en est la condition nécessaire, apparaît fuyante et rebelle à l’appréhension du droit ; c’est ce que traduit le
pouvoir souverain reconnu aux juges du fond en la matière », Séminaire "Risques, assurances, responsabilités",
« L’équité dans la réparation du préjudice », in Les limites de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009,
p. 70.

21
se réduit pas à un simple instrument de distribution des indemnités »123, au contraire, « c’est
un délicat équilibre que doit rechercher le juge entre deux excès : il doit éviter une réparation
insuffisante qui n’indemniserait pas totalement la victime, mais aussi une réparation
excessive qui lui procurerait un bénéfice » 124 . La responsabilité civile doit marquer le
triomphe du juste 125 , c’est dans cette perspective que s’inscrit la prise en compte des
évolutions du préjudice de la victime126.

19. D’un point de vue technique, la prise en compte de l’évolution du préjudice de la


victime est assimilée à la révision de la créance de réparation127. La question est alors de
savoir si l’indemnisation initiale de la victime peut être remise en cause postérieurement dans
l’hypothèse où son préjudice connaîtrait une évolution. Envisager l’évolution du préjudice
uniquement sous cet aspect serait toutefois réducteur car l’évolution du préjudice se scinde en
réalité en deux séquences temporelles distinctes128. La première correspond à l’évolution du
préjudice qui intervient entre le jour de la réalisation du dommage et le jour de l’évaluation
initiale du préjudice, c’est-à-dire le jour où le juge statue129. La seconde séquence correspond
quant à elle à l’évolution du préjudice qui intervient postérieurement à la décision initiale. Or,
il est notable que l’évolution du préjudice n’est pas prise en compte de la même manière selon
qu’elle se produit avant ou après le jugement qui prononce l’indemnisation initiale. Si la
victime constate une évolution de son préjudice avant que le juge ne statue, ce dernier doit
tenir compte à la fois des aggravations et des améliorations de la situation de la victime pour

123
G. PIGNARRE, art. préc.
124
A. BENABENT, Droit civil : les obligations, 17ème éd., Paris : LGDJ, 2018, n° 683 p. 527.
125
G. PIGNARRE, art. préc.
126
V. R. DEMOGUE, Les notions fondamentales du droit privé : essai critique, pour servir d'introduction à
l'étude des obligations, Paris : A. Rousseau, 1911, p. 131 et s. Notre propos confirme celui de l’auteur qui
considère que la justice est une « idée seconde ». Elle apparaît lorsqu’un premier principe a été posé. Nous
partageons l’opinion de l’auteur sur le point que la justice sert à compléter d’autres concepts, ici, celui de la
réparation.
127
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
128
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du préjudice », in Les limites
de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 152.
129
Entre autres, Cass. Civ. 3ème, 17 déc. 2015, n° 13-24.281 ; Cass. Com. 14 déc. 2010, n° 09-68.868 ; Cass. Civ.
ème
2 , 21 mars 1983, n° 82-10.770, Bull. civ. II, n° 88, p. 59 ; Cass. Crim., 10 fév. 1976, n° 75-90.393, Bull. crim.
n° 48, p. 116.

22
évaluer le préjudice et se prononcer sur la réparation. En revanche, lorsque l’évolution
intervient en aval de la décision statuant sur la réparation, il existe une distinction de
traitement : seules les aggravations du préjudice font l’objet d’une attention, alors que la prise
en considération d’une amélioration de la situation de la victime est refusée130. Cette situation
inique est difficilement justifiable. L’affirmation selon laquelle « une chose est d’indemniser
le passé ; autre chose serait de faire comme si le passé était toujours présent »131 doit être
approuvée. Il faut alors repenser une partie des positions actuellement tenues. Dans une
perspective d’application du principe de réparation intégrale, il est tout à fait logique que le
juge tienne compte des évolutions passées du préjudice lorsqu’il se prononce sur
l’indemnisation initiale. De la même manière, dès lors que le préjudice de la victime ne
correspond plus à l’indemnisation prononcée initialement, il devrait être admis qu’une
révision de l’indemnisation soit possible et ce, quel que soit le sens de la variation. Cette
faculté de révision assure le respect du principe de réparation intégrale. Elle est d’autant plus
importante que lorsque le préjudice doit se poursuivre dans l’avenir, le juge doit, en principe,
tenir compte des faits dont on peut raisonnablement prévoir qu’ils l’affecteront
ultérieurement. « Or, cette prédiction de l’avenir est extrêmement difficile, pour ne pas dire
impossible »132. Le juge n’étant pas prophète133, il devient alors impossible de nier que « quel
que soit le luxe de précautions qui ont été prises pour affiner les prévisions, il serait bien
inconvenant de sceller à jamais, au jour de l’évaluation, le devenir du dommage qui peut soit
s’améliorer, soit s’aggraver. Une foule de facteurs rendent aléatoire tout pronostic, qu’il
s’agisse de la résistance de la victime ou de sa fragilité, d’événements familiaux ou encore
des circonstances économiques »134.

130
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 396, p. 445.
131
Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », RCA 1998, n° spécial, p. 24.
132
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 139, p. 201.
133
A. SERIAUX, Manuel de droit des obligations, 3ème éd., Paris : PUF, 2018, n° 165, p. 314.
134
O. GOUT, art. préc.

23
20. La distinction de traitement existant entre les aggravations et les atténuations du
préjudice est d’autant plus regrettable que, la théorie de l’enrichissement injustifié ne peut être
invoquée135. Anciennement nommée enrichissement sans cause136 cette théorie, régie par
l’équité, réclame pourtant aussi de restaurer un équilibre rompu137. Il serait choquant qu’une
personne puisse s’enrichir au détriment d’une autre. Cependant, cette théorie requiert, pour
être valablement invoquée, outre l’appauvrissement d’un patrimoine qui a pour corollaire
l’enrichissement d’un autre, la démonstration d’un élément d’ordre juridique138. D’origine
jurisprudentielle, cette théorie est désormais consacrée à l’article 1303-1 du Code civil139. Il
précise explicitement que l’enrichissement injustifié intervient lorsqu’il ne procède ni d’une
obligation ni d’une intention libérale140. Cet élément constitue ce qui était avant appelé
l’absence de cause. Cette théorie ne s’applique que lorsque la personne ne dispose d’aucun
titre juridique justifiant sont enrichissement 141 . Or, en matière de responsabilité civile,
l’obligation de réparer étant reconnue à travers le jugement ou la transaction, les conditions de
l’enrichissement injustifié ne peuvent être considérées comme remplies.

21. Par conséquent, une indemnisation supérieure à la réalité du préjudice est autorisée.
Cette solution pourrait-elle alors s’identifier en une peine privée ? Une réponse négative doit
l’emporter. La responsabilité civile dans sa fonction de peine privée a fait l’objet de
nombreux débats opposant ses partisans pour lesquelles elle est une fonction nécessaire de la

135
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 390.
136
Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats, du régime général et de la
preuve des obligations.
137
A. SERIAUX, op. cit., n° 87 et s., p. 203 et s. ; P. VOIRIN et G. GOUBEAUX, Droit civil, Tome 1, introduction au
droit, personnes, famille, personnes protégées, biens, obligations, sûretés, 38ème éd., Paris : LGDJ, 2018,
n° 1153, p. 487.
138
P. VOIRIN et G. GOUBEAUX, ibid., n° 1154, p. 488
139
Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats, du régime général et de la
preuve des obligations.
140
Cette condition correspondait avant à l’exigence d’absence de cause. V. A. SERIAUX, op. cit., n° 89, p. 205.
141
Ibid.

24
responsabilité civile142 et ses détracteurs pour lesquels elle ne viserait qu’à « satisfaire un
obscur sentiment de vengeance qui pousserait à faire payer »143. D’après Hugueney, à qui
l’on doit les premiers travaux sur la peine privée, trois critères permettent de la distinguer de
la réparation144. Un critère objectif, selon lequel dès lors que le montant versé est différent du
préjudice subi ce n’est pas de la réparation ; un critère subjectif qui renvoie à l’importance de
la notion de faute145 ainsi qu’un critère téléologique qui suppose une analyse de l’identité de
la personne et le but de la condamnation. La réparation concerne la victime et cherche à guérir
les blessures alors que la peine privée concerne l’auteur et son objet est d’infliger une
blessure. D’ailleurs, il a été affirmé plus récemment qu’un seul critère fonde la distinction
entre réparation et peine privée : la réparation est fonction de l’étendue du préjudice alors que
la peine privée est fonction de la gravité de la faute146. Malgré les divergences dans l’étude de
ses caractères, ce que l’on peut retenir de la peine privée est qu’elle relève de la fonction
punitive de la responsabilité civile147. Il se dégage de sa mise en œuvre une volonté de
sanction. En définitive, la peine privée peut être résumée ainsi : « c’est la sanction civile
punitive indépendante de toute idée réparatrice, infligée à l’auteur d’une faute qui lui est
moralement imputable, au profit exclusif de la victime qui peut, seule, en demander
l’application »148. L’absence de prise en compte de l’atténuation du préjudice n’est donc pas
empreinte d’une volonté de sanction de la gravité d’un comportement. Elle résulte d’une
modification de l’étendue du préjudice qui entraîne une erreur dans la détermination du droit à
réparation. L’absence de prise en compte des atténuations du préjudice ne satisfait donc pas
les critères de la peine privée.

142
B. STARCK, Essai d’une théorie générale de la responsabilité civile en sa double fonction de garantie et de
peine privée, Paris : L. Rodstein, 1947 ; S. CARVAL, La responsabilité civile dans sa fonction de peine privée,
Paris : LDGJ, 1995 ; A. JAULT, La notion de peine privée, Paris : LGDJ, 2005.
143
CH. LAPOYADE-DESCHAMPS, « Quelle(s) réparation(s) », in La Responsabilité civile à l'aube du XXIe siècle,
Paris : Ed. du Juris-Classeur, 2001, p. 62 et s.
144
L. HUGUENEY, L'idée de peine privée en droit contemporain, Thèse Dijon, 1904, p. 17 et s.
145
V. également S. CARVAL, La responsabilité civile dans sa fonction de peine privée, Paris : LDGJ, 1995 ;
A. JAULT, La notion de peine privée, Paris : LGDJ, 2005, n° 288 et s., p. 329 et s.
146
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, op. cit., p. 55.
147
S. CARVAL, La responsabilité civile dans sa fonction de peine privée, Paris : LDGJ, 1995 ; A. JAULT, op. cit.,
n° 198, p. 211.
148
A. JAULT, ibid., n° 415, p. 273.

25
22. En réalité, cette distinction de traitement réside surtout dans le gonflement de la
fonction indemnitaire149 de la responsabilité civile. Lequel démontre une commisération à
l’égard des victimes 150 qui apparaît certes en leur faveur, mais qui crée toutefois un
déséquilibre dans les rapports entre les parties151. Pourtant cette absence d’uniformisation
n’est pas propre à la France.

23. Position des droits étrangers en matière d’évolution du préjudice. – Il est possible
de constater que la prise en compte de l’évolution du préjudice de la victime par le droit ne
fait pas l’objet d’un consensus. En témoigne la position de nos voisins européens. À cet égard
il convient de saluer les travaux menés sous la direction des Professeurs Pierre et Leduc sur le
principe de réparation intégrale qui offrent une vue d’ensemble de la situation relative à
l’évolution du préjudice en Europe 152 . Il ressort de cette synthèse qu’en matière
d’aggravation, dans l’ensemble tous sont favorables à sa prise en compte153. Au-delà de cet
accord d’ensemble sur l’accueil favorable de la prise en considération des aggravations, il
existe néanmoins des nuances entre les différents droits. À cet égard, le droit belge offre des
enseignements intéressants. Malgré une certaine proximité avec le droit français, il convient
d’observer que le droit belge apparaît favorable à la révision de l’indemnisation dès lors que
celle-ci a été prévue par le biais d’une réserve insérée dans le jugement ou la transaction154.
Le recours à ce procédé permet ainsi de dépasser les difficultés inhérentes à l’autorité de la
chose jugée et respecte également une certaine prévisibilité quant aux conséquences futures
de l’évolution du préjudice. Afin de renforcer le recours aux réserves, le droit belge pose
d’ailleurs une prescription plus avantageuse dans l’hypothèse d’une révision. L’article 2262

149
J.- L. HALPERIN, Histoire du droit privé français depuis 1804, Paris : PUF, 1996, n° 242, p. 356.
150
Ibid., p. 357.
151
V. G. RIPERT, La règle morale dans les obligations civiles, 4ème éd., Paris : LGDJ, 1949, n° 116, p. 211.
152
PH. PIERRE et F. LEDUC, Le principe de réparation intégrale en Europe, Bruxelles : Larcier, 2012.
L’évolution du préjudice est envisagée dans les questions 31 et 32.
153
Par exemple, L’Autriche, le Luxembourg, la Hongrie, l’Irlande, l’Italie et les Pays-Bas. V. à ce propos PH.
PIERRE et F. LEDUC, op. cit.
154
P. COLSON, « Incertitudes et dommage corporel : les changements postérieurs au jugement en droit belge » in
Des spécificités de l’indemnisation du dommage corporel, Bruxelles : Bruylant, 2017, n° 41 et s., p. 122 et s.

26
Bis du Code civil belge prévoit qu’en présence d’une réserve pour aggravation est possible
dans un délai de vingt ans alors que le délai de droit commun n’est que de cinq ans155. Le
droit belge reste toutefois fidèle au principe de réparation intégrale156 et admet la révision de
l’indemnisation pour aggravation même en l’absence de réserve157. En revanche la Belgique,
comme la France, reste défavorable à la prise en compte de l’amélioration du préjudice158.

24. Plus que la proximité géographique, c’est plutôt un rapprochement des systèmes qu’il
convient d’opérer en matière d’évolution des préjudices. En Europe, les différents droits qui
adoptent une position conforme à la position française en matière d’évolution sont tous issus
du système de tradition romano-germanique. Ce dernier s’oppose classiquement au système
de Common Law. Les droits issus du système de Common Law reposent effectivement sur un
raisonnement complètement différent. Par exemple, la notion d’aggravation est étrangère au
droit anglais159. C’est le principe du one shot, équivalent du principe de l’autorité de la chose
jugée, qui offre une solution uniforme : il ne peut être tenu compte d’aucune évolution du
préjudice. L’indemnisation sous forme de capital ne peut être révisée160, sauf à déclarer que le
jugement initial n’est qu’une provision sur l’indemnisation future161. Une position assouplie
se dégage avec l’émergence de l’indemnisation sous forme de rente. La révision serait alors

155
« § 1er. Toutes les actions personnelles sont prescrites par dix ans.
Par dérogation à l'alinéa 1er, toute action en réparation d'un dommage fondée sur une responsabilité extra-
contractuelle se prescrit par cinq ans à partir du jour qui suit celui où la personne lésée a eu connaissance du
dommage ou de son aggravation et de l'identité de la personne responsable.
Les actions visées à l'alinéa 2 se prescrivent en tout cas par vingt ans à partir du jour qui suit celui où s'est
produit le fait qui a provoqué le dommage.
§ 2. Si une décision passée en force de chose jugée sur une action en réparation d'un dommage admet des
réserves, la demande tendant à faire statuer sur leur objet sera recevable pendant vingt ans à partir du
prononcé ».
156
P. WERY, Droit des obligations, Vol. 2, Bruxelles : Larcier, 2016, n° 71 et s., p. 79 et s.
157
P. COLSON, op. cit., n° 53 et s., p. 128 et s.
158
À l’image d’autres pays, l’Espagne, la Hongrie, l’Irlande et l’Italie. V. PH. PIERRE et F. LEDUC, op. cit.,
p. 188, 283, 296, 314, 327.
159
L. MAIR, « L’expérience de l’avocat britannique », in États généraux du dommage corporel, Gaz. Pal. 2010,
n°100, p. 16.
160
L. REISS, Le juge et le préjudice, étude comparée des droits français et anglais, Aix-en-Provence : PUAM,
2003, n° 360, p. 279.
161
En ce sens, L. REISS, ibid., n° 361 et 362, p. 280 ; PH. PIERRE et F. LEDUC, op. cit., p. 393 et 462.

27
possible en fonction des variations du préjudice162, mais les rentes ne semblent pas avoir les
faveurs du droit anglais163.

25. D’ailleurs, lorsque l’on aborde le système de Common Law, il est difficile de ne pas
faire référence au droit américain. L’évolution du préjudice de la victime ne peut faire
exception tant la position adoptée est intransigeante. En effet, le droit américain part du
postulat qu’une fois la victime indemnisée, celle-ci perd son statut et ne peut pas demander
d’indemnisation complémentaire au titre d’une aggravation du préjudice 164 . Le droit
américain présente une conception libératoire de l’indemnisation165. Son objectif étant de
mettre un terme au litige, une fois l’indemnisation prononcée, il est compréhensible
qu’aucune des parties ne puisse revenir devant le juge, pas même la victime qui connaîtrait
une aggravation de son préjudice. Le but affiché par le droit américain est satisfait sans qu’il
existe de déséquilibre de traitement à l’égard d’une des parties à l’action en responsabilité
civile. Toutefois cette solution demande à la victime et à son représentant une précision très
importante sur le chiffrage des préjudices actuels, mais également d’anticiper le futur sans
connaissance avérée de l’avenir. Malgré sa sévérité, le droit américain offre l’avantage d’une
solution uniforme : aucune des évolutions n’est prise en considération. En matière d’évolution
du préjudice, les droits issus de Common Law imposent même à la victime une obligation de
minimisation du préjudice, Duty to mitigate, dès la survenance du dommage. La victime verra
son indemnisation diminuée si elle n’a pas adopté les mesures propres à éviter une extension
de son préjudice166.

162
Certains pays européens de tradition romano-germanique adoptent également cette position, comme les Pays-
Bas, la Pologne, le Portugal ou la Suède. V. PH. PIERRE, F. LEDUC, ibid., p. 344, 375, 393, 425 et 472.
163
Ibid.
164
A. BLUMROSEN, « Temps et préjudice corporel en droit américain »,
[Link]
2007_blumrosen.pdf.
165
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du préjudice », in Les limites
de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 178.
166
Ce point fera l’objet de plus longs développements, cf infra n° 502 et s.

28
26. Pour terminer ce bref panorama, l’originalité du droit québécois nous semble devoir
être soulignée. Il offre une solution hybride en proposant un suivi régulier de la victime d’un
accident de la circulation 167 . C’est une compagnie d’assurance unique qui gère cette
évaluation périodique, la SAAQ (Société de l’assurance automobile du Québec). Il en résulte
un véritable devoir pour elle d’évaluer l’évolution de la condition d’une victime dans le temps
pour lui accorder l’indemnité à laquelle elle peut prétendre ou la lui retirer si son versement
ne se justifie plus168. Toutefois, le dossier de la victime reste ouvert à vie auprès de la
SAAQ169. Or, afin d’éviter des rapports infinis entre la victime et le responsable, il est
nécessaire de trouver un équilibre. Celui-ci peut résider dans la mise en place d’une durée
limitée du contrôle170. Ces derniers exemples témoignent de ce qu’une harmonisation de la
prise en compte de toutes les évolutions que le préjudice peut subir n’est pas inenvisageable.

27. Le désintérêt doctrinal à propos de l’évolution du préjudice. – Pendant longtemps,


toute étude du préjudice a été laissée en marge171. Désormais clé de voûte du droit de la
responsabilité civile, on remarque un regain d’intérêt pour cette notion. Un constat reste
malgré tout indéniable, celui du désintérêt que l’on a pour l’étude des évolutions qu’il est
susceptible de connaître au fur et à mesure que le temps passe172. L’évolution du préjudice n’a
fait l’objet que d’études sporadiques. La question se retrouve souvent reléguée dans de
maigres paragraphes qui ne reprennent que les grandes lignes des solutions retenues par la
Cour de cassation. La question n’est pourtant pas nouvelle. On en retrouve les premières

167
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", op. cit., p. 171 et 178. V. également M. LELIEVRE-
BOUCHARAT, « Le régime québécois d'indemnisation des victimes d'accidents de la route est-il un exemple à
suivre pour le droit français ? », RIDC 2003, p. 177 et s.
168
D. GARDNER, Le préjudice corporel, 4ème éd., Québec : Éditions Yvon Blais, 2016, n° 213, p. 273.
169
M. PECHINOT, Le temps et la réparation du préjudice,
[Link]
170
J.- L. BAUDOUIN, P. DESLAURIERS et B. MOORE, La responsabilité civile, Volume 1 : principes généraux, 8ème
éd., Québec : Ed. Yvon Blais, 2014, n° I-435, p. 475 ; D. GARDNER, Le préjudice corporel, 4ème éd., Québec :
Éditions Yvon Blais, 2016, n° 217, p. 275.
171
PH. BRUN, « Les mots du droit de la responsabilité : esquisse d’abécédaire », in Mélanges en l’honneur de
Philippe Le Tourneau, Paris : Dalloz 2008, p. 117 et s.
172
En ce sens, L. CADIET, « Les métamorphoses du préjudice », in Les métamorphoses de la responsabilité,
journées René Savatier, Paris : PUF, 1997, p. 37.

29
traces dans un arrêt de la Cour de cassation de 1861 qui reconnaît la possibilité de demander
une indemnisation complémentaire173. C’est à partir de là que les différents traités de droit de
la responsabilité ont commencé à s’intéresser au sujet174, avec des positions somme toute en
conformité avec les solutions actuellement retenues. Il est malheureux que cet aspect
particulier de la réparation n’ait pas fait l’objet d’une réflexion approfondie. La seule
recherche d’ampleur menée sur ce thème est la thèse de Joseph Cordier réalisée en 1933175, et
encore elle ne porte que sur la révision de l’indemnité après jugement. Bien qu’ancienne, cette
thèse était déjà visionnaire sur les enjeux de la révision du préjudice. Il suffit de lire son
chapitre préliminaire pour s’en convaincre. L’auteur rappelle l’importance de respecter le
principe de réparation intégrale176 et remet alors en cause le bien-fondé d’une prise en compte
du préjudice futur dans la réparation initiale en considérant qu’une telle réparation « offre un
grand danger »177 puisque le préjudice est susceptible de connaître des modifications par la
suite. Il faut d’ailleurs souligner que l’auteur s’interroge sur la révision de l’indemnisation
sans jamais faire référence à une quelconque distinction entre aggravation et amélioration du
préjudice178. Au contraire, il estime que les arguments tirés du maintien des rapports entre les
parties ainsi que l’encombrement des tribunaux ne sont pas de nature à écarter le principe de
la révision et que, d’ailleurs, de tels arguments n’ont pas gêné la jurisprudence pour admettre
une révision fondée sur l’aggravation du préjudice179. Il revient enfin sur les arguments
juridiques opposables pour justifier cette distinction de traitement entre aggravation et
amélioration : l’autorité de la chose jugée et le principe de dessaisissement du juge. À cet
égard, l’on peut déplorer que l’auteur n’ait pas fait preuve de témérité puisqu’il concède, non

173
Cass. Req. 10 déc. 1861, D.P. 1862, I, 123.
174
H. et L. MAZEAUD, Traité théorique et pratique de la responsabilité civile délictuelle et contractuelle, T. I,
Paris : Dalloz, 1931, n° 220 et s., p. 204 et s. ; R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français
civil, administratif, professionnel, procédural, T. II, Paris : LGDJ, 1939, n° 625 et s., p. 210 et s.
175
J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau,
1933.
176
Ibid., n° 4, p. 8.
177
Ibid., n° 10, p. 13.
178
Ibid., n° 17, p. 17.
179
Ibid., n° 17 et 18, p. 17 et 18.

30
sans regrets, dans sa conclusion que l’équivalence ne semble pas l’emporter sur l’autorité de
la chose jugée180.

28. Ce n’est que plus récemment que le Professeur Gout a de nouveau dénoncé les travers
de la position juridique retenue en matière d’évolution du préjudice181 dans le cadre des États
généraux du dommage corporel tenus en 2011. Du reste, si l’intitulé des propos du Professeur
Gout est sans doute le plus limpide pour une mise en lien avec notre sujet, de manière plus
générale la thématique de cette étude – le préjudice conjugué à tous les temps – a permis de
mettre en exergue combien l’évolution du préjudice de la victime entretient une relation
étroite avec le temps qui s’écoule182. Souvent qualifiée de complexe183, son appréciation est
laissée à l’abandon de l’appréciation des juges du fond. Or, il s’agit, selon nous, d’une
question fondamentale, notamment au vu des reproches formulés à l’encontre du droit de la
responsabilité civile qui aurait tendance à se laisser parfois dominer, pour ne pas dire
submerger, par une volonté d’indemnisation sans cesse croissante. Il nous semblait alors
opportun, notamment à l’heure où un nouveau projet de réforme a été proposé, d’offrir une
analyse exhaustive et renouvelée de l’évolution du préjudice de la victime.

29. Problématique. – Le traitement actuel de l’évolution du préjudice n’est pas


homogène, notamment avec la distinction entre aggravation et amélioration. La question qui
se pose est alors de savoir si cette distinction de traitement est justifiée. Malgré une réponse
positive actuellement donnée par la jurisprudence, elle reste néanmoins difficile à accepter
conformément aux aspirations originelles de la responsabilité civile. Il est alors nécessaire de
s’interroger afin de déterminer comment la prise en compte des évolutions du préjudice par le

180
Ibid., v. conclusion.
181
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
182
V. notamment L. CLERC-RENAUD, F. BIBAL et alii, « États généraux du dommage corporel - Le dommage
corporel conjugué à tous les temps », Gaz. Pal., 2011, n° 99, p. 30 ; PH. PIERRE, « le passé de la
victime : l’influence de l’état antérieur », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 15 ; Table ronde « L’évaluation et la
réparation au regard de l’âge », Gaz Pal. 2011, n° 99, p. 36.
183
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du préjudice », in Les limites
de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 150.

31
droit peut être perfectionnée. La mise en œuvre de méthodes qui tiennent mieux compte de
l’évolution permettrait un traitement équilibré des différentes parties à l’action en
responsabilité civile sans donner le sentiment de léser une des parties et ainsi d’établir une
cohérence.

30. Démonstration. – Il a pu être affirmé que le principe de réparation intégrale


correspond à « un idéal parfois difficile à réaliser »184. Pourtant, malgré ces difficultés, la
réparation octroyée aux victimes doit tendre le plus possible au respect dudit principe. Or, la
pratique témoigne, de manière flagrante, que les solutions actuellement reconnues en matière
d’évolution du préjudice ne sont envisagées qu’à travers la personne de la victime sans jamais
tenir compte du responsable. Une intégration réussie de l’évolution du préjudice dans
l’indemnisation des victimes suppose un changement de paradigme. L’absence de prise en
considération des améliorations que la situation de la victime pourrait connaître
postérieurement au prononcé du jugement initial méconnaît le principe de réparation
intégrale, tolérant ainsi un enrichissement de la victime. Plus encore, il est déplorable que ce
désintérêt conduise à un « gaspillage »185. Il faut à cet égard réaliser que donner plus ne
signifie pas mieux réparer.

31. Le principal argument opposé pour justifier qu’une analogie entre aggravation et
diminution serait erronée au regard du droit positif 186 est celui des effets produits par
l’autorité de la chose jugée. Ce principe vise à permettre de mettre un terme définitif à un
litige existant entre les différentes parties et ainsi éviter un renouvellement sans fin des
actions entre elles. Énoncées historiquement par l’article 1351 du Code civil, devenu 1355
avec la réforme opérée par l’ordonnance du 10 février 2016 portant réforme du droit des

184
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 84, p. 91.
185
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 390.
186
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n ° 743, p. 883.

32
contrats, du régime général et de la preuve des obligations187, les conditions requises pour
l’application de l’autorité de la chose jugée sont « que la chose demandée soit la même ; que
la demande soit fondée sur la même cause ; que la demande soit entre les mêmes parties, et
formée par elles et contre elles en la même qualité ». Le recours persistant à l’autorité de la
chose jugée participe du manque de littérature existant à ce jour sur l’évolution du préjudice
de la victime. En effet, le principe opposé à l’uniformisation de la prise en compte des
évolutions apparaît comme un véritable argument d’autorité d’un point de vue juridique. En
outre, un autre argument non dépourvu de tout lien avec l’autorité de la chose jugée, mais
cette fois envisagée d’un point de vue plus humain, est également évoqué. Il est tiré du respect
de la quiétude des victimes188.

32. Cette conception de l’évolution du préjudice, essentiellement tournée vers


l’aggravation, ne peut plus être maintenue. Le droit dispose de tout un arsenal permettant de
se prémunir contre les inconvénients suscités par l’évolution du préjudice de la victime. Plus
encore, il serait temps de modifier la perception que le juriste a de l’évolution du préjudice.
Trop souvent perçue à travers une vision pessimiste, l’évolution du préjudice de la victime
peut être envisagée dans une perspective plus optimiste. La situation de la victime peut, dans
certaines situations, connaître une amélioration, notamment grâce au développement constant
de nouveaux moyens thérapeutiques et de nouvelles techniques de récupération189. Le droit de
la responsabilité civile doit alors apparaître comme un instrument de responsabilisation des
victimes dans cette quête de l’amélioration. Pour ce faire, il est également nécessaire de ne
pas attendre passivement l’aggravation du préjudice. Au contraire, la recherche active d’une
évolution positive de la situation peut être proposée. Pousser à son paroxysme, cette vision de
l’évolution invite même à tout mettre en œuvre pour éviter la réalisation du dommage afin
d’éviter, par la suite, une aggravation de la situation de la victime, effective si le dommage est

187
Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats, du régime général et de la
preuve des obligations.
188
PH. PIERRE et F. LEDUC, Le principe de réparation intégrale en Europe, Bruxelles : Larcier, 2012, p. 122.
189
Dont les bienfaits sont soulignés de longue date par M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de
réparation, Paris : LGDJ, 1974, p 387.

33
déjà en cours, ou potentielle s’il n’existe qu’un risque de dommage. Pour ce faire, le
développement des fonctions complémentaires de la responsabilité semble pertinent190.

33. Annonce de plan. – Ce n’est donc qu’après avoir précisément identifié les
contradictions qui existent actuellement dans le traitement opéré des évolutions du préjudice
de la victime (Partie 1) qu’il sera, ensuite, possible de rétablir un traitement plus cohérent des
évolutions du préjudice de la victime (Partie 2).

190
D’ailleurs, la place insuffisante accordée à la prévention a fait l’objet de critique. En ce sens, G. VINEY,
Introduction à la responsabilité, Paris : LGDJ, 2008, n° 66, p. 151.

34
PARTIE 1 : Les contradictions du traitement actuel de l’évolution du
préjudice de la victime

34. L’évolution du préjudice de la victime est une suite possible du dommage. Par
conséquent, sa reconnaissance et son intégration dans l’indemnisation de la victime sont
essentielles. Pourtant, le Code civil reste silencieux sur les réponses juridiques à apporter dans
cette hypothèse. La seule trace que l’on retrouve de l’idée d’évolution du préjudice se situe
dans son article 2226 qui fait référence à l’aggravation à propos de la prescription de l’action
en réparation des préjudices résultant d’un dommage corporel. C’est alors à la jurisprudence,
accompagnée par de nombreux travaux doctrinaux, qu’est revenue la minutieuse tâche
d’apporter des solutions. Et l’évolution du préjudice est loin d’être un phénomène marginal.
Souvent appréhendée sous l’angle de l’aggravation, l’évolution du préjudice est en réalité
protéiforme. D’abord, parce que l’aggravation elle-même recouvre plusieurs manifestations,
ensuite parce qu’elle comporte un aspect plus optimiste, trop souvent négligé, qui découle de
la possibilité d’une amélioration de la situation de la victime. À cet égard, une étude de ce
droit prétorien montre des contradictions. Bien que sa portée soit parfois discutée, le principe
de réparation intégrale autorise une prise en compte uniforme des évolutions. Il en constitue le
fondement juridique. Dès lors le droit ne peut ignorer l’évolution du préjudice. Pourtant des
obstacles, aussi divers que variés, se dressent sur son chemin. Ils sont de deux ordres : ou bien
ils empêchent une prise en compte générale de l’évolution du préjudice, ou bien ils justifient
un traitement différencié des hypothèses dans lesquelles le préjudice s’aggrave de celles où il
diminue. Il faut alors les recenser et les analyser pour mesurer leur portée réelle sur la prise en
compte de l’évolution du préjudice par le droit. En effet, la nécessité d’une reconnaissance
juridique de l’évolution du préjudice (Titre 1) ne doit pas être annihilée par l’existence
d’obstacles perturbant sa prise en compte (Titre 2).

35
36
TITRE 1 : La nécessité d’une reconnaissance juridique de l’évolution
du préjudice

35. Le principe de réparation intégrale suppose une indemnisation sans perte ni profit pour
la victime. Qualifié parfois de leurre, d’idéal ou encore d’utopie, son application effective
serait impossible. Le législateur n’a d’ailleurs pas hésité à l’évincer de certaines
indemnisations. De telles exceptions ne doivent pas tromper pour autant. Bien que son
application soit controversée, le principe de réparation intégrale n’en reste pas moins « l’épine
dorsale du droit de la réparation »191. En témoigne le titre évocateur d’un article de Monsieur
Péchinot : « La réparation intégrale est morte, vive la réparation intégrale »192 ou l’ironique
faire-part de décès du principe rédigé par Maîtres Bernfeld et Bibal 193 , rappelant ainsi
combien la réparation intégrale doit rester « une fiction du droit au service de
l’indemnisation »194. Le dernier projet de réforme du droit de la responsabilité civile entérine
sa reconnaissance dans son article 1259195. C’est dans cette perspective que la prise en compte
des évolutions du préjudice s’inscrit. Eu égard à ce principe, il ne saurait être toléré que les
modifications que le préjudice de la victime peut subir n’entraînent pas des conséquences sur
sa réparation. À ce propos, l’évolution du préjudice est souvent assimilée, à tort, à la seule
aggravation du préjudice. Il serait injuste pour une victime dont le préjudice s’aggrave de ne
pas voir l’assiette de son indemnisation augmentée ; mais il serait tout aussi injuste que la
victime dont la situation s’est améliorée puisse continuer de bénéficier de cette indemnisation.
Le principe de réparation intégrale justifie que les évolutions du préjudice soient intégrées à
l’indemnisation (Chapitre 2). En revanche, l’évolution du préjudice ne doit pas être confondue

191
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 34.
192
J. PECHINOT, « La réparation intégrale est morte, vive la réparation intégrale », Revue Argus 2013, n° 0850.
193
C. BERNFELD et F. BIBAL, In mémoriam, Gaz. Pal. 2013, n° 47.
194
D. TAPINOS, « Le principe de libre disposition des indemnités », in Réparation du dommage corporel et dette
de valeur, Gaz. Pal. 2016, n° 11, p. 66.
195
Projet de réforme de la responsabilité civile, présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la
justice, 13 mars 2017,
[Link]

37
avec d’autres hypothèses dans lesquelles la victime pourrait plus généralement formuler une
demande complémentaire d’indemnisation, mais qui ne révèlent aucune modification
intrinsèque du préjudice. Il faut alors, au préalable, caractériser précisément ce que recouvre
la notion d’évolution du préjudice (Chapitre 1).

38
Chapitre 1 : La caractérisation de l’évolution du préjudice de la victime

36. L’évolution du préjudice implique une modification de l’étendue du préjudice de la


victime. Son existence se confond alors avec le besoin de réparation. Cependant,
contrairement à certaines croyances, l’évolution du préjudice ne se résume pas à sa seule
aggravation, pas plus qu’elle n’est l’apanage des préjudices résultant de dommages corporels.
S’il faut admettre que l’incidence de l’évolution du préjudice ne peut pas être appréhendée
avec la même vigueur selon le dommage causé à l’origine, l’évolution s’immisce néanmoins
de partout. Au vu des tumultes qui affectent sa perception, et afin de pouvoir appréhender la
position que l’évolution doit occuper dans notre droit, il est nécessaire de définir la notion
pour mesurer l’ampleur de son influence en droit de la responsabilité civile. Pour ce faire, il
convient de procéder à une délimitation du contenu de l’évolution du préjudice (Section 1) et
de dresser, ensuite, une typologie des différentes manifestations de l’évolution du préjudice
(Section 2).

Section 1 : La délimitation de l’évolution du préjudice

37. La principale fonction de la responsabilité civile étant une fonction de réparation, sa


mise en œuvre nécessite le constat d’un préjudice. Comme nous avons déjà pu le signaler
dans l’introduction, de nombreux débats ont existé sur le point de savoir si les termes
dommage et préjudice étaient synonymes permettant ainsi un usage alterné des deux
terminologies. La rédaction de l’article 2226 du Code civil tend à considérer que tel n’est pas
le cas. L’article 2226 fait effectivement référence non seulement à la notion de dommage,
mais aussi à celle de préjudice. Le recours à cette distinction pourrait encore se renforcer, et
tarir définitivement le débat si le projet de réforme de la responsabilité civile proposé en 2017
était adopté. Son article 1235 propose une distinction générale des deux termes, il dispose qu’
« est réparable tout préjudice certain résultant d’un dommage et consistant en la lésion d'un

39
intérêt licite, patrimonial ou extrapatrimonial ». En attendant une telle modification de la part
du législateur, laquelle est largement souhaitable, toujours est-il qu’il est, depuis longtemps,
majoritairement admis que les deux termes renvoient à des réalités différentes196. L’intérêt
porté aux répercussions de cette distinction sur l’évolution de la situation de la victime nous
permettra de confirmer que c’est bien le préjudice sur lequel il convient de se concentrer d’un
point de vue juridique : c’est lui l’objet de l’évolution (§1). En outre, c’est souvent en matière
de dommage corporel que l’évolution du préjudice est la plus prégnante. L’incidence de la
temporalité y résonne particulièrement, et ce d’autant plus que l’atteinte affecte l’intégrité
physique de la personne. Cependant, l’étude du domaine de l’évolution démontre que
l’écoulement du temps affecte en réalité tous les préjudices indifféremment l’origine de
l’atteinte (§2).

§1. L’objet de l’évolution

38. La détermination de l’objet de l’évolution de la situation de la victime est un préalable


indispensable pour savoir lequel du dommage ou du préjudice emporte une évolution
susceptible de justifier une demande de révision de l’indemnisation auprès du juge. En effet,
l’analyse des termes de dommage et de préjudice, longtemps considérés comme synonymes,
révèle pourtant une distinction (A). Celle-ci présente une incidence majeure sur le contenu de
cette étude puisque, des deux notions, c’est le préjudice qui doit être considéré comme le seul
objet du traitement juridique de l’évolution (B).

196
En ce sens, S. ROUXEL, Recherche sur la distinction du dommage et du préjudice en droit civil français, thèse
Grenoble, 1994.

40
A. La distinction entre le dommage et le préjudice

39. La reconnaissance d’une distinction entre les notions de dommage et de préjudice ne


s’est pas imposée d’emblée. Au contraire, elle est le résultat d’une lutte acharnée entre ses
partisans et ses détracteurs sur laquelle il nous faut revenir brièvement. La richesse de ces
débats a permis, d’une part, de révéler l’intérêt la distinction (1) et, d’autre part, de façonner
le contenu de chacune de ces deux notions (2).

1. L’intérêt de la distinction

40. Une distinction linguistique. – Si l’on peut comprendre que, dans le langage courant,
les termes de dommage et de préjudice soient employés indifféremment, on peut s’étonner
qu’il en soit de même de la part des initiés. Cette confusion provient de ce que l’article 1240
du Code civil lui-même ne se réfère qu’à la notion de dommage et ignore celle de préjudice
de sorte que l’on peut douter de l’existence d’une différence entre les deux notions. C’est ce
qui a accrédité la thèse selon laquelle les deux termes seraient synonymes197 et a pu conduire
à se désintéresser de leur distinction, considérée comme superflue. Une analyse linguistique
des termes de dommage et de préjudice démontre toutefois une nature différente. Le
dommage trouve sa racine dans le terme latin damnum signifiant la perte198 tandis que le

197
M. BACACHE-GIBELLI, Traité de droit civil, T. V, les obligations : la responsabilité civile extracontractuelle,
3ème éd., Paris : Economica, 2016, n° 423, p. 500. H. ET L. MAZEAUD, J. MAZEAUD, F. CHABAS, Obligations,
théorie générale, T. II, premier volume, 9ème éd., Paris : Montchrestien, 1998, n°407, p. 412 ; PH. MALINVAUD,
D. FENOUILLET, M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème édition, Paris : Lexisnexis, 2017, n° 600, p. 555 ; B.
FAGES, Droit des obligations, 8ème éd., Paris : LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 377, p. 329 ; P. JOURDAIN, Les
principes de la responsabilité civile, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2014, p. 129 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL,
Traité de droit civil : Les conditions de la responsabilité, 4ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2013, n° 246,
p. 4 ; J. FLOUR, J.-L. AUBERT, E. SAVAUX, Les obligations. 3, Le rapport d'obligation : la preuve, les effets de
l'obligation, la responsabilité contractuelle, transmission, transformation, extinction des obligations, 9ème éd.,
Paris : Sirey, 2015, n° ? p ? ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ
Lextenso, 2018, n° 657 p 505 ; Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p.
198
F. GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934, voir « damnum ». O. DESCAMPS, Les origines de la
responsabilité pour faute personnelle dans le code de 1804, Paris : LDGJ, 2005, p. 289.

41
préjudice provient du terme latin praejudicium signifiant le préjugé, le jugement précipité199.
Les deux termes ne recouvrent pas la même acception, il est alors, a priori, impossible de
reconnaître une éventuelle synonymie. Cependant, la distinction entendue linguistiquement
n’est pas aussi tranchée et l’on peut retrouver une définition considérant le praejudicium
comme « la présomption des conséquences de [l’] action »200. Si cette dernière définition
contraste moins avec la notion de damnum, elle marque néanmoins une différence
significative entre les deux notions : le damnum correspond à la perte, il relève de l’action, là
où le praejudicium correspond aux conséquences de l’action. La distinction portait déjà en
son sein les prémices de la définition moderne de ces deux notions.

41. Confirmation juridique de la distinction. – Plusieurs données, d’origine tant


jurisprudentielle que doctrinale, confirment cette intuition et reconnaissent explicitement
l’intérêt de la distinction entre le dommage et le préjudice. D’un point de vue jurisprudentiel,
un arrêt de la Cour de cassation attire l’attention. Les deux termes y sont en effet employés de
manière explicite tout en leur conférant un sens distinct201. Il s’agissait, en l’espèce, de
déterminer, conformément aux règles de droit international privé, la loi applicable en matière
de responsabilité délictuelle dans le cadre d’un litige. La Cour de cassation a estimé « que la
loi applicable à la responsabilité extracontractuelle est celle de l'État du lieu où le fait
dommageable s'est produit ; que ce lieu s'entend aussi bien de celui du fait générateur du
dommage que celui du lieu de réalisation de ce dernier ; que s'agissant du préjudice moral
subi par les victimes par ricochet, en relation directe avec le fait dommageable et qui trouve
sa source dans le dommage causé à la victime, la loi applicable à sa réparation est celle du
lieu où ce dommage s'est réalisé et non celui où ce préjudice moral est subi ». Cet arrêt fait
ressortir que le préjudice trouve sa source dans le dommage : il est l’expression de ses
conséquences.

199
S. ROUXEL, Recherche sur la distinction du dommage et du préjudice en droit civil français, thèse Grenoble,
1994, p. 3 et s.
200
F. GAFFIOT, op. cit., 1934, voir « praejudicium ».
201
Cass. Civ. 1ère, 28 oct. 2003, n° 00-18.794, Bull. civ. I, n° 219, p. 172, D. 2004, p. 233, note PH.
DELEBECQUE ; RTD Civ. 2004, p. 96, obs. P. JOURDAIN ; JCP G. 2004, II, 10006, note G. LARDEUX.

42
D’un point de vue doctrinal, de plus en plus d’auteurs soulignent l’importance d’une
telle distinction202 qui contribue à la clarté du propos203, et permet ainsi de « rendre mieux
compte de la structure réelle de la responsabilité »204. Ce n’est pas tant le dommage, mais
plutôt le préjudice qui est un élément essentiel de la responsabilité civile. Toutefois sa
constatation reste subordonnée à la survenance d’un dommage. D’ailleurs, même si la
distinction reste critiquée par d’irréductibles sceptiques, on constate néanmoins que ces
derniers ne peuvent pourtant plus éviter de la citer et de l’expliciter205. L’omniprésence de la
référence à la distinction entre le dommage et le préjudice renforce son caractère impérieux en
droit de la responsabilité civile.

42. L’émergence d’une volonté de consécration législative corrobore l’importance de la


distinction. D’abord suggérée dans un rapport sur l’indemnisation du dommage corporel

202
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 29,
p. 21 ; P. CANIN, Droit civil : les obligations, 7ème éd., Paris : Hachette supérieur, 2017, p. 95 ; PH. LE
TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2122.11 et s., p. 505 et
s. ; M. LE ROY, L’évaluation du préjudice corporel : expertises, principes, indemnités, 21ème éd., Paris :
Lexisnexis, 2018, n° 31, p. 31 ; PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 10ème
éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2018, n° 239, p. 145 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y LEQUETTE et F. CHENEDE,
Droit civil : les obligations, 12ème éd., 2018, n° 901, p. 1001 ; L. RIPERT, La réparation du préjudice dans la
responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933, n°132, p. 149 ; J. CORDIER, La révision après jugement ou
transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau, 1933, n° 2, p. 78 ; B. STARCK, Essai d’une
théorie générale de la responsabilité civile en sa double fonction de garantie et de peine privée, Paris : L.
Rodstein, 1947, p. 401 ; L. CADIET, Le préjudice d’agrément, thèse Poitiers, 1983, n° 280 p. 321 ; S. ROUXEL,
Recherche sur la distinction du dommage et du préjudice en droit civil français, thèse Grenoble, 1994, p. 9 ; C.
BLOCH, La cessation de l'illicite : recherche sur une fonction méconnue de la responsabilité civile
extracontractuelle, Paris : Dalloz, 2008, n° 120, p. 125 ; J. BOURDOISEAU, L'influence perturbatrice du dommage
corporel en droit des obligations, Paris : LGDJ, 2010, n° 6, p. 10 ; F.- P. BENOIT, « Essai sur les conditions de la
responsabilité en droit public et privé », JCP G. 1957, I, 1351 ; Y. LAMBERT FAIVRE, « L’évolution du dommage
après le jugement », RCA 1998, n° spécial 5 bis, p. 28. L’auteur souligne qu’il existe une « habitude contestable
de [les] considérer comme de parfaits synonymes » ; J.- S. BORGHETTI, « Les intérêts protégés et l’étendue des
préjudices réparables en droit de la responsabilité civile extracontractuelle », in Études offertes à Geneviève
Viney, Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2008, p. 150.
203
L. CADIET, Le préjudice d’agrément, thèse Poitiers, 1983, n° 280, p. 321.
204
J.- S. BORGHETTI, « Les intérêts protégés et l’étendue des préjudices réparables en droit de la responsabilité
civile extracontractuelle », in Études offertes à G. Viney, Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2008, p. 150.
205
PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017,
n° 600, p. 555 ; F. LEDUC, « Faut-il distinguer le dommage et le préjudice : point de vue du privatiste », RCA
2010, n° 3.

43
présidé par le Professeur Lambert-Faivre206, l’article 2226 du Code civil consacre désormais
cette distinction 207 . Elle est également présente dans l’article L. 162-1 du Code de
commerce208 ainsi que dans l’ancien article L. 423-1 du Code de la consommation, devenu en
2016 L. 623-2, relatif à l’action de groupe 209. Enfin, la volonté de distinguer entre le
dommage et le préjudice est réitérée dans le dernier projet de loi de réforme de la
responsabilité civile envisagé précédemment210. Face à l’intensification du courant en faveur
de la distinction entre les notions de dommage et de préjudice, il faut alors préciser le contenu
de cette distinction.

2. Le contenu de la distinction

43. La distinction entre les notions de dommage et de préjudice, telle qu’elle est reçue
actuellement par notre droit, s’est construite à partir de différentes approches théoriques sur
lesquelles il convient de revenir (a). Ce n’est qu’une fois ce rappel réalisé, qu’il sera possible
d’établir les incidences pratiques de la distinction sur le contenu matériel de chacune de ces
deux notions (b).

a. Contenu théorique de la distinction

44. Les différentes approches proposées. – C’est la combinaison de plusieurs approches


théoriques, synthétisées dans quelques rares travaux de recherche sur la question, qui permet

206
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. LAMBERT-FAIVRE, juin 2003, p. 9,
[Link]
207
« L'action en responsabilité née à raison d'un événement ayant entraîné un dommage corporel, engagée par
la victime directe ou indirecte des préjudices qui en résultent, se prescrit par dix ans à compter de la date de la
consolidation du dommage initial ou aggravé ».
208
Loi n° 2008-757 du 1er août 2008 relative à la responsabilité environnementale et à diverses dispositions
d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de l'environnement.
209
Loi n° 2014-344 du 17 mars 2014 relative à la consommation.
210
Projet de réforme de la responsabilité civile, présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la
justice, 13 mars 2017, article 1235,
[Link]

44
de distinguer entre la notion de dommage et celle de préjudice211. Une première approche
postule l’existence d’une différence de nature. Le dommage correspondrait à « toute atteinte
matérielle à l’intégrité d’une chose, d’une personne, d’une activité ou d’une situation »212.
Par opposition, le préjudice constituerait l’atteinte juridique susceptible de réparation dès lors
qu’il a été porté atteinte à un droit subjectif de la victime213.

La distinction peut aussi être établie d’après la causalité. À cet égard, l’idée dominante
est que le dommage peut ou non engendrer un préjudice, il y a alors un rapport de cause à
effet 214 . Le dommage s’entend de l’élément qui amorce un éventuel processus de
responsabilité civile et le préjudice est l’élément substantiel qui entérine et porte à terme ce
processus. De ce rapport de cause à effet découle l’impossibilité pour un préjudice d’exister
sans dommage puisque le préjudice trouve son origine dans la survenance même d’un
dommage215. En revanche, il est possible d’observer des atteintes qui ne vont présenter
aucune conséquence, c’est-à-dire des dommages sans préjudice. Comprendre que le dommage
n’est pas l’équivalent du préjudice mais sa cause permet d’expliquer le fait que certaines
situations dommageables ne feront l’objet d’aucune traduction juridique et demeureront à
l’état de purs faits sans répercussions ni conséquences. Nombre de ces situations se produisent
au quotidien. Tel est, par exemple, le cas si un piéton en bouscule un autre et le fait tomber à
terre, de sorte que ce dernier est blessé, mais sans que cela nécessite plus qu’une visite chez le
médecin, ce n’est pas suffisant pour que le blessé demande une indemnisation. En pareille
hypothèse, l’atteinte que constitue la bousculade ne présentera aucune conséquence

211
F.-P. BENOIT, art. préc. Voir également ; S. ROUXEL, thèse préc., p. 4 et s. ; Rapport sur l’indemnisation du
dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 9,
[Link]
212
F.-P. BENOIT, art. préc.
213
S. ROUXEL, thèse préc., p. 12.
214
Ibid., p. 9.
215
M. LE ROY, « La réparation des dommages en cas de lésions corporelles : préjudice d’agrément et préjudice
économique », D. 1979, chron., p. 49.

45
susceptible de fonder une demande en réparation216. Or, le préjudice étant la condition sine
qua non de la mise en œuvre de la responsabilité civile, le dommage qui ne produit aucune
conséquence ne justifie pas l’intervention de la responsabilité civile.

Enfin, une dernière approche doit être évoquée. Elle vise à considérer le dommage
comme le fait objectivement constatable et le préjudice comme « un ensemble d’éléments qui
apparaissent comme les diverses conséquences découlant du dommage à l’égard de la victime
de celui-ci »217. Dans cette perspective, alors que le dommage est objectif, le préjudice est,
quant à lui, empreint de subjectivité218. La nécessité de distinguer entre le dommage et le
préjudice provient de ce qu’un « même dommage peut causer des préjudices très différents
selon la personne qui en est la victime »219. Dans cette acception, le dommage doit être
entendu comme « un fait perceptible indépendamment de l’idée que peut s’en faire la
personne qui en est victime et des conséquences diverses qu’il peut avoir pour elle »220. Par
conséquent, son appréhension nécessite une étude particulière en fonction de la situation
propre à chaque victime pour déterminer quel est son préjudice.

45. Définition retenue. – Ces trois approches démontrent l’existence d’une distinction
réelle et bien ancrée entre les notions de dommage et de préjudice. C’est leur combinaison qui
a permis l’élaboration d’une définition des termes de dommage et de préjudice plus
transversale et plus synthétique dans le rapport Lambert-Faivre, lequel envisage le dommage
comme ce qui « relève du fait, de l’événement qui est objectivement constatable, et qui
demeure au-delà du droit » et analyse le préjudice comme relevant du droit, « il exprime
l’atteinte aux droits subjectifs patrimoniaux ou extrapatrimoniaux qui appellent une

216
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 7,
[Link] Il est souligné que « le
"dommage", corporel, matériel ou immatériel, peut rester hors de la sphère juridique, notamment pour le
dommage causé à soi-même : il peut y avoir "dommage" sans "préjudice". En revanche, tout "préjudice" a sa
source dans un "dommage" ».
217
F.-P. BENOIT, art. préc.
218
Ibid.
219
Ibid.
220
Ibid. V. également S. ROUXEL, thèse préc., p. 13.

46
réparation dès lors qu’un tiers en est responsable. Le préjudice marque le passage du fait (le
dommage) au droit (la réparation) »221. C’est dans l’existence d’un préjudice que la victime
va pouvoir fonder sa demande d’indemnisation corroborant ainsi l’idée selon laquelle « ce
que la responsabilité civile doit réparer, ce n’est pas l’atteinte même portée aux victimes,
mais les effets qui en résultent pour celle-ci, aussi bien dans l’ordre économique que par les
souffrances diverses qui les affectent »222. Le préjudice désigne donc plus généralement
comme les conséquences juridiques de la lésion. La définition retenue du préjudice confirme
qu’il est l’une des conditions indispensables pour mettre en œuvre une action en
responsabilité civile.

46. Incidence de la distinction en matière contractuelle. – La distinction entre la notion


de dommage et celle de préjudice présente une incidence particulière en matière contractuelle
qui requiert une condition supplémentaire pour que la victime puisse être indemnisée : la
prévisibilité. L’article 1231-3 du Code civil dispose que « le débiteur n'est tenu que des
dommages et intérêts qui ont été prévus ou qui pouvaient être prévus lors de la conclusion du
contrat, sauf lorsque l'inexécution est due à une faute lourde ou dolosive ». Cependant,
malgré la référence faite au terme « dommage et intérêts », ce sont les éléments constitutifs du
dommage qui doivent être prévisibles, et non « l’équivalence monétaire destinée à le
réparer »223. La prévisibilité édictée par l’article 1231-3 du Code civil ne concerne donc pas
le montant des dommages et intérêts224. En revanche, d’après la distinction terminologique

221
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. LAMBERT-FAIVRE, juin 2003, p. 7,
[Link]
222
N. DEJEAN DE LA BATIE, Droit civil français, Responsabilité délictuelle, 8ème éd., Paris : Librairies techniques,
1989, n° 10, p. 19.
223
Cass. Com., 4 mars 1965, n° 60-12.767, Bull. civ. IV, n° 171 ; Cass. Civ. 1ère, 6 déc. 1983, n° 82-14.898,
Bull. civ. I, n° 287. V. également L. REISS, Le juge et le préjudice, étude comparée des droits français et anglais,
Aix-en-Provence : PUAM, 2003, n° 226, p. 188.
224
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 522, p. 703-704 ; J. FALIN « La réparation du dommage contractuel prévisible », Droit et
patrimoine 2009, p. 50. Même si, en vertu du principe de liberté contractuelle, rien n’empêche les parties de
fixer la quotité des dommages et intérêts et de la réactualiser au jour de la liquidation. Malgré tout, une
détermination a posteriori du montant de l’indemnisation contribue au respect du principe de réparation
intégrale.

47
évoquée précédemment, la question se pose de savoir si c’est le dommage ou le préjudice qui
doit alors être prévisible. Déterminer l’objet de la prévisibilité est une réflexion majeure
puisque les conséquences sur le principe de réparation intégrale ne seront pas les mêmes, ce
qui aura également une incidence en cas d’évolution du préjudice de la victime.

47. La matière contractuelle, gouvernée par le principe de liberté contractuelle, implique


de considérer que le contrat reflète la volonté des parties. Par conséquent, celles-ci ont dû se
représenter préalablement leurs obligations de réparation en cas de défaillance225. En principe,
ce qui dépasse ces prévisions n’est pas réparable226. Cependant, satisfaire à l’exigence de
prévisibilité n’emporte pas les mêmes conséquences suivant que celle-ci affecte le dommage
ou le préjudice. Affecter au dommage cette exigence de prévisibilité permet d’indemniser
l’ensemble des conséquences de celui-ci sans aucune restriction. Cette conception respecte le
principe de réparation intégrale, mais elle implique également que la victime puisse sans cesse
chercher de nouveaux préjudices pour justifier une demande d’indemnisation
complémentaire. Or, ce raisonnement apparaît en contradiction avec l’esprit même des
rapports contractuels qui suppose que les parties doivent déterminer préalablement l’étendue
de leurs obligations en cas d’inexécution ou de mauvaise exécution de l’obligation contractée.
Attribuer le caractère de prévisibilité au dommage revient à reconnaître une responsabilité
quasi illimitée entre les cocontractants. En revanche, considérer que c’est le préjudice qui doit
être prévisible permet de circonscrire la responsabilité des cocontractants aux seuls préjudices
qu’ils avaient initialement envisagés. La prévisibilité du préjudice dans le cadre d’une
responsabilité contractuelle nous semble être la conception la plus pertinente car elle est
conforme au principe de liberté contractuelle tout en permettant de satisfaire la réparation
intégrale dans la mesure de ce que les parties ont prévu. Les conséquences indemnisables
ayant été déterminées par les parties, celle qui a subi le dommage et en a souffert les

225
Cass. Civ. 1ère, 28 avril 2011, n° 10-15.056, Bull. civ. I, 2011, n° 77, P. JOURDAIN, RTD Civ., 2011, p. 547 ;
Contrats, Conc., Consom. 2011, n° 7, comm. 154, note L. LEVENEUR.
226
A. BENABENT, Droit des obligations, op. cit., n° 425, p. 335 ; S. ROUXEL, thèse préc., p. 80.
226
S. ROUXEL , ibid., p. 81 ; L. REISS, op. cit., n° 222 et s., p. 184.

48
conséquences serait donc légitime à demander un complément d’indemnisation en cas
d’évolution desdits préjudices prédéterminés. Les parties pourraient même, pour plus de
sécurité, insérer une clause contractuelle prévoyant ou excluant explicitement une telle
possibilité. De ces deux aspects émerge l’intérêt pour la définition de l’objet de la prévisibilité
afin de déterminer ce qu’elle représente pour notre étude.

48. Pour qu’une victime puisse prétendre obtenir une réparation, il convient que les parties
aient formellement défini la portée de leur engagement ainsi que l’étendue de son contenu227.
Ainsi, la dimension donnée à cette prévisibilité suppose que les parties sachent ce à quoi elles
se sont engagées et quelles vont être les conséquences, raisonnablement prévisibles au jour de
la conclusion du contrat, en cas de manquement à leur obligation 228 . C’est de cette
connaissance raisonnable des conséquences que va pouvoir être déduite l’étendue de la
réparation de la victime. On comprend alors que, pour un même fait dommageable, les
conséquences et leur connaissance peuvent varier d’une victime à l’autre229. À cet égard, le
dommage apparaît comme un tout imprécis, un cadre trop global. Pour plus de précisions,
c’est le préjudice qui doit être l’objet de la prévisibilité. Pourtant les choses ne sont pas si
simples car il existe souvent entre les parties un contrat d’adhésion230. Il n’existe alors aucune
négociation entre les parties avant de s’engager dans la relation contractuelle et c’est souvent
le dommage qui est l’objet de la prévisibilité. Deux exemples jurisprudentiels illustrent cette
ambiguïté. Dans une première espèce, il s’agissait d’un taxi qui avait été commandé

227
J. FALIN, art. préc. L’auteur explique que ce n’est pas la cause du dommage qui a dû être prévue étant donné
que celle-ci relève de l’inexécution ou de la mauvaise exécution de l’obligation (le dommage ici apparaît donc
bien comme l’élément de fait), mais ce sont les conséquences de ce manquement qui doivent être prévisibles
(donc le préjudice).
228
Cass. Civ. 1ère, 25 janv. 1989, D. 1989, IR 47. Position reprise par l’avant-projet de loi de réforme de la
responsabilité art. 1251, « sauf faute intentionnelle ou faute lourde de sa part, le débiteur n'est tenu de réparer
que les conséquences de l'inexécution raisonnablement prévisibles lors de la formation du contrat »,
[Link]
229
En ce sens, J. FALIN, art. préc. Le contenu de l’obligation du débiteur va permettre à celui-ci de connaître les
intérêts du créancier attachés au succès de son exécution et de celle du contrat.
230
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, Voir
« adhésion (contrat d’) ». « Dénomination englobant tous les contrats dans la formation desquels le
consentement d’une des parties consiste à accepter une proposition qui est à prendre ou à laisser sans
discussion adhérant ainsi aux conditions établies unilatéralement à l’avance par l’autre partie ».

49
spécialement pour aller à l’aéroport un dimanche matin. Le taxi n’était pas venu récupérer le
client qui, par conséquent, avait raté son avion et n’avait pas pu effectuer le reste de son
voyage. La Cour d’appel de Dijon avait alors admis l’indemnisation du prix des billets
d’avion estimant que, de par la spécificité de la demande – conduire le client à l’aéroport à
une certaine heure – la compagnie de taxi ne pouvait ignorer que le voyage du client ne se
terminait pas à l’aéroport. Elle pouvait donc mesurer l’étendue réelle de sa défaillance231. En
revanche, dans une seconde espèce, il s’agissait de vacanciers qui avaient simplement procédé
à l’achat de billets de train. Cela ne permettait pas à la SNCF de savoir que la destination
finale n’était pas la destination d’arrivée précisée sur le billet. Dans ce cas, la SNCF ne
pouvait pas prendre la mesure des conséquences du retard de son train pour ces vacanciers et
le préjudice, dans ces conditions, a été considéré comme imprévisible232. À travers ces
exemples, on observe que la notion de prévisibilité soulève des difficultés dans sa mise en
œuvre et suppose une analyse de chaque situation, ce qui amène à une grande diversité des
solutions. Toutefois, il serait erroné de considérer que la condition de prévisibilité affecte le
dommage, car en réalité c’est bien le préjudice qu’elle concerne.

49. Pour pouvoir envisager les hypothèses dans lesquelles la situation de la victime subit
des modifications, il est impossible de se satisfaire du seul aspect théorique de la distinction,
il faut maintenant rechercher le contenu matériel de chacune de ces deux notions.

b. Contenu matériel de la distinction

50. Détermination des variétés de dommages. – Le terme dommage est très général
alors qu’en réalité il recouvre plusieurs catégories qui permettent de gagner en précision pour
connaître le domaine dans lequel l’atteinte s’est produite. Un rappel succinct des différentes
catégories de dommages est nécessaire pour en définir la substance et dissiper les divergences

231
CA Dijon, 7 oct. 2003, RCA 2004, n° 3, note CH. RADE.
232
Cass. Civ. 1ère, 28 avril 2011, n° 10-15.056, Bull. civ. I, 2011, n° 77 ; RTD Civ., 2011, p. 547, note
P. JOURDAIN ; Contrats, Conc., Consom. 2011, n° 7, comm. 154, note L. LEVENEUR.

50
d’ordre terminologique notamment à l’égard des dommages nouvellement apparus au cours
de ces dernières années.

51. La classification habituelle des dommages distingue entre le dommage corporel, le


dommage matériel et le dommage moral 233 . Cette classification n’appelle pas de longs
développements quant à la définition des différents éléments qui la composent. De part leur
ancienneté, leur définition ne laisse guère de place au doute. Le dommage corporel se définit
comme une atteinte à la personne au sens d’une atteinte à son intégrité physique234. Son
ampleur est très variable. Il pourrait s’agir, par exemple, et sans prétendre à l’exhaustivité,
d’une entorse, d’un traumatisme crânien ou encore d’une amputation. La Cour de cassation
considère que, même en l’absence de blessures corporelles, la seule atteinte psychologique
doit également être considérée comme une atteinte à l’intégrité physique et suivre le régime
de réparation des dommages corporels235. En dépit de l’attention importante accordée au
dommage corporel236, il convient de garder à l’esprit que ce dernier n’est pas le seul et qu’il
côtoie classiquement le dommage matériel. Ce dernier concerne toutes les atteintes aux biens
indépendamment de toute atteinte à la personne237 comme un véhicule endommagé ou encore
des désordres affectant une construction. Enfin, le dommage moral sera constitué « chaque
fois qu’il sera porté atteinte à l’intégrité morale, aux droits de la personnalité ». Il
correspond aux « discrédits jetés sur la personne qui réalisent le dommage moral lorsque
l’honneur ou la réputation de l’individu est bafoué » 238 . Le dommage moral pur peut

233
M. CAYOT, Le préjudice économique pur, Paris : LDGJ, 2017, n° 5, p. 15.
234
L. CADIET, thèse préc., 1983, n° 302, p. 350.
235
Cass. Crim. 21 oct. 2014, n° 13-87.669, Bull. crim. n° 211, Gaz. Pal. 2015, n° 8, p. 4, note A. GUÉGAN-
LÉCUYER. Dans cette affaire, il s’agissait d’une invalidité consécutive à un état de stress causé par une agression
à l’arme.
236
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 242 et s., p. 299
et s. ; M. CAYOT, op. cit., n° 113, p. 104.
237
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, voir
« dommage matériel ». Certains de ces auteurs estiment que, de manière plus générale, le dommage matériel
correspond à toutes atteintes au patrimoine. Il existe alors un risque de confusion avec la notion de dommage
économique « pur ». En ce sens, PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, [Link]., n° 606, p. 562 ;
A. BENABENT, Droit des obligations, op. cit., n° 659, p. 506.
238
En ce sens, S. ROUXEL, thèse préc., p. 33 et s.

51
également correspondre aux atteintes portées au droit de la propriété intellectuelle
matérialisées le plus souvent par la contrefaçon239. Une précision doit être apportée car,
contrairement à certains auteurs qui voient dans la terminologie de dommage moral un tout
très général240, il ne faut pas confondre l’atteinte en elle-même comme la violation de la vie
privée, du droit à l’image ou encore la diffamation, qui correspond à un dommage, avec le
préjudice extrapatrimonial qui en résulte, souvent nommé à tort dommage moral ou préjudice
moral. C’est pourquoi il est préférable d’utiliser la qualification de dommage moral pur241
pour ce type d’atteintes afin d’éviter toute confusion avec la notion de préjudice moral. C’est
aux côtés de ces catégories historiques, que la responsabilité civile a vu émerger d’autres
types de dommages comme le dommage économique « pur » et le dommage
environnemental, présentant chacun des spécificités non négligeables.

52. S’agissant du dommage économique pur, le seul ajout de l’adjectif pur accolé au
dommage économique n’est pas suffisant pour éclairer sur la définition précise à son contenu.
C’est à la doctrine que revient le mérite d’avoir permis une meilleure identification de son
contenu. Il existe un consensus pour affirmer que le dommage économique pur ne doit pas
être assimilé à la notion de pure economic loss connu en droit anglo-saxon242. Ensuite, malgré
un manque d’uniformisation, dû à l’absence de toute consécration explicite de la part de la
jurisprudence et du législateur243, le dommage économique pur se définit comme « l’atteinte à
une activité économique de production ou de service »244, « l’atteinte immédiate au processus

239
I. DUSSART et J. GASBAOUI, L’évaluation du préjudice économique, Paris : Lexisnexis, 2018, n° 114 et s.,
p. 129 et s.
240
En ce sens, PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 13ème éd.,
Paris : Lexisnexis, 2014, n° 607, p. 562 et s. ; A. BENABENT, Droit des obligations, op. cit., n° 660, p. 506 ; PH.
PIERRE, « L’indemnisation du préjudice moral en Droit français », [[Link]
[Link]/fr/wp-content/uploads/2014/01/prejudice_moral_etude-[Link]].
241
B. STARCK, « Domaine et fondement de la responsabilité sans faute », RTD Civ. 1958, p. 475.
242
À ce propos, M. CAYOT, [Link]., n° 164 et s., p. 148 et s.
243
N. REGIS, « Le préjudice économique des entreprises », BICC n° 781, 2016, p. 6 et s.
244
M. NUSSEMBAUM, « La réparation du préjudice économique », in Introduction aux travaux du groupe de
travail, [Link]

52
même d’activité économique »245. Le domaine du dommage économique pur concerne toutes
les atteintes relevant très généralement de « la vie des affaires » 246 . Les atteintes à la
concurrence sont de deux ordres247. Il peut s’agir soit de pratiques anticoncurrentielles soit
d’actes de concurrence déloyale248. Si l’action en concurrence déloyale est fondée sur l’article
1240249 du Code civil, en revanche, les pratiques anticoncurrentielles font polémiques. Il
semblerait que l’assimilation du dommage économique pur à ces pratiques ne soit pas
correcte250. En effet, les pratiques anticoncurrentielles sont considérées comme des infractions
au droit de la concurrence ; elles sont d’ailleurs sanctionnées par une autorité
spéciale : l’autorité de la concurrence. Il en résulte que cette hypothèse est détachée de tous
liens avec l’objectif indemnitaire de la responsabilité civile, l’objectif étant plutôt de
sanctionner ce type de comportements251. Malgré un rôle secondaire dans ce domaine, il n’en
reste pas moins que la caractérisation de l’existence d’un dommage économique pur n’est pas
sans soulever des difficultés. La liberté du marché conduit nécessairement à instaurer une
concurrence naturelle avec laquelle il faut composer pour plus de compétitivité252. Il faut alors
différencier les comportements purement concurrentiels des comportements déloyaux ayant

245
F. BELOT, « Pour une reconnaissance de la notion de préjudice économique en droit français », LPA 2005,
n°258, p. 8.
246
N. REGIS, art. préc. L’auteur emploie cette expression et précise que le préjudice né d’un dommage
économique pur est le préjudice qui résulte « d’une atteinte à l’activité d’une entreprise ». V. également
A. BALLOT-LENA, La responsabilité civile en droit des affaires : des régimes spéciaux vers un droit commun,
Paris : LGDJ, 2008, n° 72 et s., p. 79 et s. Il ressort du propos de l’auteur que les actions pour insuffisance d’actif
intègre cette vie des affaires, néanmoins cette hypothèse obéit désormais à un droit spécial et non plus au droit de
la responsabilité civile. Par conséquent, nous laisserons de côté son étude pour se concentrer surtout la
concurrence.
247
M. CHAGNY, Droit de la concurrence et droit commun des obligations, Paris : Dalloz, 2004, n° 17, p. 25.
248
Cass. Com. 22 mai 1985, n° 82-13.482, Bull. civ. IV, n° 172, p. 143 ; 22 oct. 1985, n° 83-15.096, Bull. civ.
IV, n° 245, p. 206, RD prop. Ind. 1985, p. 137, concl. JONQUERES ; D. 1986, p. 339, obs. Y. SERRA.
249
A. BALLOT-LENA, op. cit., n° 75, p. 83.
250
En ce sens, M. CHAGNY, op. cit., n° 509, p. 504 et 505 ; M. CAYOT, op. cit., n° 438, p. 330 ; D. FASQUELLE,
art. préc.
251
A. BALLOT-LÉNA, op. cit., n° 344, p. 334.
252
D. FASQUELLE, « La réparation des dommages causés par les pratiques anticoncurrentielles »,
RTD Com. 1998, p. 763. Pour lequel la perte de clientèle apparaît comme un « gage de dynamisme du marché ».

53
entraîné la réalisation d’un préjudice. Le juge va véritablement devoir procéder à une
« mesure de l’impact des actes ou des comportements dénoncés »253.

Les éclaircissements apportés s’agissant de la qualification employée sont d’autant


plus nécessaires qu’une confusion entre le dommage économique et le préjudice patrimonial
existe de manière récurrente254. Elle s’explique sans doute par le fait que les deux présentent
un aspect économique255. D’ailleurs Madame Cayot, dans sa thèse, a retenu la qualification de
préjudice économique pur alors que, pourtant, elle rappelle la distinction qui existe entre les
notions de dommage et de préjudice256. Ce choix est surprenant, surtout que l’auteure semble
adhérer à la distinction entre la notion de dommage et celle de préjudice, et son approche
appelle certaines remarques. Selon l’auteure, il est nécessaire de distinguer l’atteinte à la
concurrence et la lésion subie par les concurrents257. Elle affirme ensuite que dans l’hypothèse
d’un préjudice économique pur, le préjudice trouve sa source ailleurs que dans une atteinte
corporelle ou matérielle258, position que nous partageons jusque là. Cependant, elle continue
en considérant que l’ « atteinte à l’activité économique »259 doit être qualifiée d’atteinte
primaire260. C’est de cette atteinte primaire que va résulter un préjudice patrimonial, que
l’auteure qualifie d’atteinte dérivée. Or, procéder ainsi revient à distinguer entre une
définition du dommage en matière économique qui fait référence à l’atteinte, celle portée à
une activité économique, et les conséquences économiques de cette atteinte qui en résultent,
c’est-à-dire un préjudice patrimonial. L’approche choisie par l’auteure réintroduit alors des

253
N. REGIS, art. préc. V. également G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la
responsabilité civile, 4ème éd., Paris : LGDJ, 2017, n° 312, p. 445.
254
CH. LAPOYADE DESCHAMPS, « La réparation du préjudice économique pur en droit français », RIDC 1998,
p. 367. Le texte met en relief l’existence de deux acceptions : « atteinte à un intérêt patrimonial, à titre
principal, ou par répercussion d’un dommage à la personne ou d’un dommage aux biens », mais ne semble pas
distinguer selon la source.
255
M. CAYOT, op. cit., n° 253, p. 213.
256
Ibid., n° 6, p. 17.
257
Ibid., n° 245, p. 207.
258
V. également en ce sens, N. REGIS, art. préc. ; F. BELOT, « Pour une reconnaissance de la notion de préjudice
économique en droit français », art. préc.
259
M. CAYOT, op. cit., n° 6, p. 17.
260
Ibid., n° 8 et 243, p. 19 et 205.

54
difficultés inutiles pour délimiter ce qui relève du dommage et ce qui relève du préjudice. Ce
raisonnement est d’autant plus déroutant que dès le début de ses travaux l’auteure affirme
qu’il aurait été possible de qualifier cette situation juridique de dommage économique ou de
dommage purement économique261. Cela revient à considérer que les termes sont synonymes,
ce qui est erroné. L’auteure n’est pourtant pas la seule à avoir procéder de la sorte. D’autres
considèrent que le terme préjudice doit être retenu dans la mesure où il est communément
employé, même si l’on peut lui substituer celui de dommage 262 . Cette argumentation
n’emporte pas non plus la conviction. Cette prise de position terminologique présente pour
conséquences de confronter perpétuellement le préjudice économique pur aux dommages
corporel et matériel alors que les termes dommage et préjudice ne portent pas sur le même
objet. Dès lors que l’atteinte est portée à l’activité qui permet de créer les revenus, c’est-à-dire
à la source des revenus, le dommage économique pur est qualifié. En revanche, le préjudice
patrimonial, quant à lui, est constitué dès lors que l’atteinte initiale emporte des conséquences
sur les gains dégagés par cette activité. Il y a, dans ce cas là, un préjudice patrimonial
indifférent à la source du dommage. Par exemple, un grossiste qui doit livrer des denrées
périssables et qui est victime d’un accident avec son camion de livraison l’empêchant de
livrer sa marchandise à un commerçant. L’atteinte affecte le camion, il y a donc un dommage
matériel, et non pas un dommage économique pur. En revanche, l’impossibilité de livraison
qui résulte de cette atteinte matérielle va entraîner des pertes financières, donc la survenance
d’un préjudice patrimonial. Le dommage économique pur est autonome des autres catégories
de dommages. À son tour, comme les autres catégories de dommages, il pourra présenter des
conséquences qui, par leur aspect financier, seront qualifiées de préjudices patrimoniaux.
Prenons l’exemple d’un site de commerce en ligne qui fait concurrence à un autre site internet
en ayant fait référencer son site avec le nom de l’autre site, cela crée une confusion auprès de
la clientèle263. Dans cette seconde hypothèse, l’atteinte est détachée de tous liens avec un
dommage corporel ou matériel, elle est purement économique. En revanche, il naîtra de cette

261
Ibid., n° 12, p. 23.
262
I. DUSSART et J. GASBAOUI, L’évaluation du préjudice économique, Paris : Lexisnexis, 2018, n° 7, p. 9.
263
CA Versailles, 28 fév. 2017, n°16/012511.

55
atteinte, comme dans l’exemple précédent un préjudice patrimonial. C’est pour éviter cette
confusion entre l’atteinte économique en elle-même et les conséquences économiques d’un
dommage, qu’il est pertinent d’accoler le qualificatif pur à l’expression dommage
économique, non seulement pour affirmer son autonomie par rapport aux dommages corporel
et matériel mais, en plus, pour le distinguer du préjudice patrimonial.

53. Pour terminer ce panorama relatif à la typologie des dommages, il nous faut
maintenant apporter quelques précisions s’agissant du dommage environnemental dont la
reconnaissance est relativement récente264 et dont l’intégration explicite à la responsabilité
civile l’est encore plus265. Les Professeurs Neyret et Martin retiennent dans leur nomenclature
qu’il s’agit des « atteintes portées à l’intégrité et/ou à la qualité de l’environnement
naturel »266 alors que l’article 1247 du Code civil issu d’une loi de 2008267 retient que « le
préjudice écologique consist[e] en une atteinte non négligeable aux éléments ou aux fonctions
des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l'homme de l'environnement ». Cette
disposition ajoute donc une condition. Pour que le préjudice issu d’un dommage
environnemental puisse faire l’objet d’une réparation, il faut qu’il présente un certain degré de
gravité 268 . Lorsque tel est le cas, les préjudices retenus se répartissent en deux sous-

264
Loi n° 2008-757 du 1er août 2008 relative à la responsabilité environnementale et à diverses dispositions
d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de l'environnement. Pour une reconnaissance par la
jurisprudence, v. TGI Bastia, 7 déc. 1976, affaire des boues rouges de la Matedison ; Cass. Crim., 25 sept. 2012,
n° 10-82.938, Bull. Crim. 2012, n° 198, JCP G. 2012, 1243, note K. LE COUVIOUR, D. 2012, p. 2711, note PH.
DELEBECQUE, RTD Civ. 2013, p. 119, obs. P. JOURDAIN ; Cass. Crim., 22 mars 2016, n° 13-87.650, Bull. crim.
n° 87, D. 2016, p. 1238, note A.- S. EPSTEIN ; RTD Civ. 2016, p. 634, obs. P. JOURDAIN ; JCP G. 2016, 647, note
M. BACACHE, et 648, note B. PARANCE.
265
Loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. V.
également J. LAGOUTTE, « les évolutions de la responsabilité civile environnementale », RGDA 2014, n°11,
p. 535. L’auteur déplore que le rapport Jégouzo, bien qu’il pose les prémices de cette reconnaissance, propose
néanmoins d’enfermer la responsabilité environnementale dans un titre spécial qui l’isolerait du droit commun
de la responsabilité civile. Le législateur n’a d’ailleurs pas suivi cette proposition.
266
L. NEYRET et G.- J. MARTIN, Nomenclature des préjudices environnementaux, Paris : LGDJ, 2012, p. 15.
267
Loi n° 2008-757 du 1er août 2008 relative en la responsabilité environnementale et à diverses dispositions
d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de l'environnement.
268
P. GIROD, La réparation du dommage écologique, Paris : LGDJ, 1974, p. 49 et s. L’auteur soulignait déjà que
l’anormalité du dommage écologique se caractérisait par sa gravité et évoquait l’utilisation de la notion de seuil.
Insistant sur la nécessité de l’existence d’un préjudice, mais d’un préjudice qui revêt une gravité particulière, il

56
catégories : ceux causés à l’environnement et ceux causés à l’homme 269 . Les premiers
correspondent à une détérioration de l’environnement, au-delà et indépendamment des
répercussions connues sur les intérêts humains. C’est pourquoi certains auteurs préfèrent la
qualification de préjudices écologiques purs270. Bien que l’usage de cette terminologie vise à
mettre en évidence la spécificité des conséquences des atteintes portées à la nature, il nous
semble, pour les mêmes raisons qu’évoquées précédemment à propos du dommage
économique pur, que la qualification de dommage environnemental demeure la plus
appropriée. C’est la seule compatible avec la distinction utilisée ensuite entre les préjudices
patrimoniaux et extrapatrimoniaux. Le Professeur Viney résume bien la situation : « en cas de
dommage environnemental, doivent être réparés non seulement les préjudices personnels,
qu’ils soient de nature économique ou moral, qu’ils aient atteint des personnes physiques ou
morales, mais aussi ceux qui affectent les ressources naturelles (les eaux, les sols, les habitats
et espèces naturelles protégées, la biodiversité) et les services écologiques qu’elles
rendent »271. Les premiers sont envisagés comme les conséquences négatives du dommage
environnemental pour l’homme. Dans ce cas, l’atteinte causée à l’environnement n’apparaîtra
pas pour l’homme comme un dommage en tant que tel, mais plutôt comme le fait à l’origine
de la survenance de diverses atteintes dans la vie de l’homme. L’atteinte à l’environnement
apparaît comme un vecteur des dommages causés à l’homme 272 . Il conviendra alors
d’analyser les atteintes causées à l’homme au regard des catégories de dommages

ajoutait que l’anormalité pouvait également se caractériser par sa périodicité. Spéc. p. 55 « On ne peut sans
artifice, baptiser pollution toute relation écologique, au motif que celle-ci porte en elle-même un germe
destructeur ». V. également J. HUET, « Le développement de la responsabilité civile pour atteinte à
l’environnement (1e partie) », LPA 1994, n° 2, p. 12. Si certaines catastrophes écologiques sont spectaculaires, il
faut garder à l’esprit que « toute activité de l’homme est génératrice de nuisances à des degrés divers. L’atteinte
à l’environnement est souvent insidieuse, voire sournoise ». Ces incertitudes scientifiques vont d’ailleurs
entraîner des difficultés de preuve de l’étendue du préjudice. Voir M. BOUTONNET, Le principe de précaution en
droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2005, n° 451 et s., p. 223 et 224.
269
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 6811.11, p. 2567 ; O. SUTTERLIN, L'évaluation monétaire des
nuisances : éléments de réflexion au carrefour des raisonnements juridiques et économiques en matière
environnementale, Paris : LGDJ, 2012, n° 355, p. 173.
270
X. PRADEL, op. cit., n° 235, p. 288 ; V. RAVIT, O. SUTTERLIN, « Réflexions sur le destin du préjudice
écologique pur », D. 2012, p. 2675.
271
G. VINEY, « L’espoir d’une recodification du droit de la responsabilité civile », D. 2016, p. 1378.
272
CH. LARROUMET, « La responsabilité civile en matière d’environnement », D. 1994, chron. p. 101.

57
classiquement envisagées. Si l’on prend l’exemple d’un bateau qui, faisant naufrage, conduit
à la survenance d’une marée noire, la déduction peut être faite qu’il y a eu une atteinte aux
différents écosystèmes. Ici, on pourra véritablement qualifier cette atteinte de dommage
environnemental conduisant à la constatation de divers préjudices dont l’ampleur pourra plus
ou moins être incertaine. En revanche, s’agissant de l’homme, la marée noire aura, par
exemple, endommagé du matériel nécessaire à une exploitation ostréicole causant ainsi un
dommage matériel dont les conséquences seront un gain manqué du fait des pertes
d’exploitation. La victime va également éprouver des pertes, l’exploitant va devoir entre
autres acheter du nouveau matériel. Dans cette situation, le dommage environnemental n’est
que le fait originel qui, par répercussion, a causé diverses atteintes à l’homme.

54. Les différentes catégories de préjudices. – La survenance d’un dommage peut


conduire à deux catégories de préjudices273 : les préjudices patrimoniaux et les préjudices
extrapatrimoniaux. Les premiers correspondent à la lésion d’un intérêt relevant de « l’avoir »
et évaluable directement en argent, alors que les seconds correspondent à la lésion d’un intérêt
relevant de « l’être » et, a priori, non évaluable en argent. Les préjudices patrimoniaux se
composent de deux éléments, le lucrum cessans, c’est-à-dire la perte éprouvée qui correspond
à « tout ce qui a indûment appauvri la victime »274 et le damnum emergens ou gain manqué
coïncidant avec « l’espoir déçu », « tout ce qui n’a pas enrichi [la victime] » 275 . Les
préjudices extrapatrimoniaux, puisqu’ils affectent la psychologie de la victime, sont souvent
désignés, de manière générique, sous la dénomination de préjudice moral. Il conviendra ici de
ne pas confondre la notion de préjudice moral avec celle de dommage moral entendue comme
l’atteinte portée notamment aux droits de la personnalité tels que le respect de la vie privée,
l’honneur ou la réputation de l’individu. Le préjudice moral, quant à lui, correspond aux
retombées psychologiques que le dommage va avoir sur la victime. Il peut résulter des
différentes catégories de dommage peu important la nature de ce dernier. Par ailleurs, si le

273
S. ROUXEL, thèse préc., p. 45-46.
274
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris ; Dalloz, 1996, p. 38.
275
Ibid.

58
terme générique de préjudice moral est inhérent à la psychologie de la victime, s’agissant des
préjudices découlant d’un dommage corporel, il ne doit surtout pas occulter la diversité des
préjudices spécifiques qui le composent276.

55. Le principe de l’indemnisation des préjudices extrapatrimoniaux a fini par être admis,
même si son application pratique demeure complexe à cause de son évaluation277. En effet, le
préjudice moral ayant trait au psychisme de la victime, il ne peut donner lieu à aucune
réparation en nature, la victime ne pourra donc qu’obtenir une réparation par équivalent qui
va se matérialiser par l’octroi d’une somme d’argent. Or, l’existence d’un préjudice
extrapatrimonial complique le chiffrage de l’indemnisation parce qu’il est difficile
d’appréhender concrètement sa certitude, mais également parce qu’il semble impossible de
mesurer avec précision son étendue 278 . Ces difficultés ressurgiront avec d’autant plus
d’intensité lorsque la victime se prévaudra d’une évolution.

56. Le dommage et le préjudice, bien qu’interdépendants, ne présentent donc pas le même


contenu, d’où l’importance de les distinguer nettement. La persistance d’une pratique doit être
dénoncée. Elle consiste à employer le terme de dommage dans une acception générique
entendue comme la réunion tout à la fois de l’atteinte en elle-même mais aussi de ses
conséquences. Si ce raccourci de langage peut être compris du spécialiste, et toléré, il n’en
demeure pas moins que recourir à cet usage pose les mêmes problèmes que le fait d’utiliser le
terme préjudice en lieu et place de celui de dommage comme évoqué précédemment. Certes,
c’est le préjudice qui fait l’objet de la réparation, mais il ne faut pas confondre l’origine de

276
Par exemple, le pretium doloris, le préjudice esthétique, le préjudice d’affection, le préjudice d’agrément.
277
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2125.11, p. 573 ; P. JOURDAIN, op. cit., p. 131. Il existait à ce propos une
opposition entre le refus d’octroyer un telle réparation en considérant qu’il était impossible, presque abominable,
de mettre un prix sur les larmes, le chagrin et la douleur et, au contraire, la nécessité de réparer. Les partisans de
cette dernière conception arguaient que si cela ne répare pas, l’indemnisation opère au moins un rôle de
compensation. La victime pourra, avec l’argent reçu, investir, se divertir et, peut-être, effacer une part de son
chagrin.
278
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2125.11, p.
573.

59
l’atteinte avec ses conséquences. Cette habitude pourrait même conduire à un nouveau
désintérêt porté à la distinction. À l’heure de s’interroger sur les possibilités d’évolutions de la
situation de la victime, cette pratique se montre d’autant plus pernicieuse que le dommage et
le préjudice ne recouvrent pas les mêmes réalités. Des deux éléments, c’est le préjudice qui
doit être considéré comme l’objet d’appréhension juridique de l’évolution.

B. Le préjudice comme objet juridique de l’évolution

57. Une fois la distinction entre dommage et préjudice établie, la recherche de son
incidence sur l’évolution de la situation de la victime est l’étape suivante pour déterminer
l’objet de l’évolution. En effet, lequel du dommage ou du préjudice subit des évolutions
entraînant des effets juridiques ? Des deux, c’est sur le second qu’il convient de se
concentrer ; c’est lui l’objet de l’évolution d’un point de vue juridique. En revanche, deux
situations doivent être distinguées. Dans un premier cas, le préjudice est l’unique objet des
évolutions parce que seules les conséquences de l’atteinte se modifient ; dans ces cas là
l’évolution du préjudice est indépendante de toute évolution du dommage (1). Dans l’autre
hypothèse, en se poursuivant dans le temps, l’atteinte elle-même fait l’objet d’une évolution,
celle-ci emportera pour la victime une évolution des conséquences de l’atteinte. L’évolution
du préjudice sera alors consécutive à une évolution du dommage (2).

1. L’évolution du préjudice indépendante de toute évolution du dommage

58. D’après les définitions précédemment envisagées, puisque le dommage est entendu
comme l’atteinte objectivement constatable, sa détermination correspond à une description
très factuelle de la situation. Par exemple, il s’agira d’identifier un blessé, de visualiser deux
véhicules endommagés ou encore de voir son concurrent ouvrir un magasin similaire en face
du sien. Le dommage présente, le plus souvent, un caractère de stabilité. L’accident cristallise
le dommage par sa seule survenance : une fois que l’accident a eu lieu, en principe, le
dommage appartient déjà temporellement au passé. Une fois le dommage réalisé, on passe

60
alors à la seconde étape qui ne relève plus du dommage, mais se réfère à une analyse
approfondie des conséquences du dommage pour établir la liste des préjudices subis par la
victime. Cependant, le préjudice n’est pas toujours figé et son évolution peut intervenir de
trois manières.

59. Évolution en nombre du préjudice. – Si le dommage est figé dès sa survenance, il


n’en va pas de même du préjudice. Prétendre avoir une vision complète de la totalité des
conséquences du préjudice dès la survenance du dommage est illusoire. Pour se développer et
se révéler, les préjudices nécessitent l’écoulement d’un laps de temps plus ou moins long. La
principale conséquence de ce phénomène est que l’on peut penser avoir déterminé avec
précision l’étendue des préjudices de la victime à un instant, mais constater l’instant d’après
qu’un nouveau préjudice est apparu. L’étendue des préjudices peut donc varier en nombre.
Par exemple, un ostréiculteur, suite à une marée noire, a subi des pertes de matériel. Il est
indemnisé, mais l’engin agricole très spécifique qu’il utilise au quotidien fait l’objet de retard
dans la livraison. En attendant, il ne peut pas exploiter et donc commercialiser son produit,
apparaît alors un nouveau préjudice résultant d’un gain manqué. Le préjudice peut également
évoluer et changer de nature. On retrouve cette hypothèse en matière de dommage corporel.
C’est la distinction entre les préjudices temporaires et les préjudices définitifs. Par exemple, la
blessure d’une victime figure au titre des préjudices esthétiques temporaires ; si celle-ci laisse,
par la suite, une cicatrice disgracieuse va faire apparaître un préjudice esthétique permanent.

60. Évolution en fonction des prédispositions de la victime. – L’étendue des préjudices


soufferts par la victime peut aussi varier d’une victime à l’autre en fonction des
prédispositions éventuelles de chacun. Deux victimes ayant subi le même dommage ne
subiront pas pour autant les mêmes préjudices. Telle est la situation, par exemple, de deux
personnes en apparence de bonne constitution physique victimes d’un choc à la tête suite à
une collision dans un accident de la circulation survenu dans des conditions similaires.
Placées dans les mêmes conditions, l’une d’elles est victime d’un traumatisme crânien alors
que l’autre décède suite à une rupture d’anévrisme. L’accident met en évidence une
prédisposition latente de la victime dont elle ne se savait pas atteinte. Cette prédisposition n’a

61
pas modifié l’atteinte en elle-même – le choc à la tête –, en revanche, les préjudices qui en ont
découlé, eux, sont différents puisque qu’ils présentent une ampleur incomparable. Les
prédispositions ne sont évoquées que rapidement ici car il nous faudra y revenir plus
longuement lorsque nous aborderons la question de la causalité279.

61. Variations d’intensité du préjudice. – Enfin, quand bien même le nombre des
préjudices de la victime se révélerait relativement rapidement sans apparition d’un nouveau
préjudice, il n’en demeure pas moins que chacun des préjudices identifiés peut développer
une capacité d’évolution qui lui est propre. Les préjudices vont ainsi varier en intensité. Le
conducteur ayant reçu un choc à la tête peut se retrouver dans le coma, puis finir par se
réveiller, et devoir entamer une rééducation. Le préjudice se manifeste alors par différentes
phases qui n’ont pas la même intensité. Par la suite, il se pourrait même que quelques années
après l’accident, les problèmes liés à celui-ci s’accentuent – maux de dos ou de cervicales,
développement d’arthrose…– et entraînent une modification de son incapacité de travail. On
constate alors que les variations d’intensité du préjudice se rapportent à l’appréciation de
l’étendue du préjudice. Les lésions causées par le dommage, dans notre exemple de l’accident
de la circulation, ne présentent pas, en fin de compte, la même étendue que celle envisagée
initialement. De prime abord, il semblerait que l’évolution ait trait au préjudice
indépendamment du dommage. Pourtant, l’évolution peur également affecter le dommage et
emporter des incidences sur l’étendue du préjudice de la victime.

2. L’évolution du préjudice consécutive à une évolution du dommage

62. Il existe des cas où un comportement va causer un dommage dont la réalisation est
amenée à se poursuivre dans le temps. Cette atteinte dans le temps recouvre deux situations
sensiblement distinctes qui n’entraînent pas les mêmes effets sur l’évolution des
conséquences du dommage. La victime peut être confrontée à une atteinte qui se perpétue de

279
Cf infra n° 332 et s.

62
manière constante dans le temps, mais sans modification de ses conséquences ou à un
dommage qui, dès sa constatation, laisse présager qu’au fur et à mesure du temps qui passe
l’atteinte qu’il constitue va prendre de l’ampleur et faire évoluer les préjudices qui en
découlent. Il s’agit alors, d’une part d’un dommage continu (a) et, d’autre part, d’un dommage
évolutif (b).

a. L’hypothèse du dommage continu

63. Distinction entre continuité et évolutivité. – Malgré l’absence de définition légale ou


jurisprudentielle, il est possible d’estimer que le dommage continu recouvre les situations où
le dommage va perdurer, conduisant au maintien des préjudices existants280. Le domaine de
prédilection du dommage continu est celui des troubles du voisinage. Par exemple, lorsque la
construction d’une médiathèque occasionne pour un couple de riverains des nuisances sonores
ainsi qu’une diminution de la valeur vénale de leur bien. L’existence d’un dommage continu
invite à ne pas confondre les caractères de continuité et d’évolutivité281. Dans l’exemple
précédent, on constate que le dommage, une fois réalisé, va se continuer dans le temps, par le
maintien de la présence de la médiathèque. Cependant, son expression en terme de
conséquences envers les victimes ne change pas. En principe, aucune évolution ne devrait
intervenir ; ce type de dommage doit seulement se continuer dans le temps. Par conséquent,
les préjudices consécutifs à un dommage continu peuvent être évalués dans leur intégralité
dès la reconnaissance de l’existence d’un dommage et intégrer dans leur indemnisation les
conséquences de son maintien dans le futur. C’est ce que le Conseil d’État a confirmé dans
l’affaire de la médiathèque282. La continuité d’un dommage ne doit donc pas être confondue
avec son évolutivité. Bien que le dommage se maintienne dans le temps, la manifestation des

280
J.-L. BAUDOUIN, P. DESLAURIERS et B. MOORE, La responsabilité civile, Volume 1 : principes généraux, 8ème
éd., Québec : Ed. Yvon Blais, 2014, n° I-1324, p. 1161.
281
B. CAMGUILHEM, « Le point de départ évolutif de la prescription des préjudices continus », AJDA 2014, p.
641.
282
CE, sect., 6 nov. 2013, n° 344062, Commune d'Etampes, rec. Lebon, AJDA 2014, p. 641, note B.
CANGUILHEM.

63
préjudices qui en découlent ne subit pas de modification. Il ne faut pas commettre d’erreur : le
dommage continu, parce qu’il n’évolue pas, n’implique pas une évolution des préjudices de la
victime. Le dommage continu ne porte pas en lui le germe de la variation. Si des
modifications interviennent au stade du siège de l’atteinte, la qualification de dommage
continu est erronée : celle qui doit être retenue est celle de dommage évolutif.

b. L’hypothèse d’un dommage évolutif

64. Le dommage évolutif est celui qui va connaître une évolution de l’atteinte en elle-
même, en général une amplification283. Même si le droit de la construction a acquis une
certaine autonomie par rapport au droit de la responsabilité civile avec la création d’un
fondement propre, une incursion paraît utile car le dommage évolutif reste en substance une
atteinte matérielle et permet d’illustrer l’appréhension de la notion d’évolution du préjudice
comme en droit de la construction. Il est également possible de s’interroger sur l’éventualité
de son existence dans le cadre des troubles du voisinage. Les deux hypothèses ont longtemps
été fondées sur le droit de la responsabilité civile et entretiennent toujours des liens étroits.

65. Le dommage évolutif en matière de construction. – C’est dans le cadre de la


garantie décennale du constructeur, édictée par l’article 1792 du Code civil, que l’on retrouve
la notion de dommage évolutif. Le recours à cette garantie a lieu lorsqu’il existe un dommage
qui affecte la solidité d’un ouvrage ou le rend impropre à sa destination. L’article 1792 du
Code civil exige une certaine gravité du dommage pour que la victime puisse obtenir
l’indemnisation de son préjudice. Cette condition permet de différencier le dommage évolutif
du dommage futur. Le dommage évolutif se rapporte à celui qui atteindra le degré de gravité
requis par l’article 1792 dans le délai de dix ans, mais qui, en plus, sera amené à connaître
encore des évolutions au-delà de ce délai. Ses évolutions seront couvertes aussi au titre de la

283
J.-L. BAUDOUIN, P. DESLAURIERS et B. MOORE, op. cit., n° I-1323, p. 1160. Les auteurs retiennent la
qualification de dommage graduel.

64
garantie décennale, quand bien même le délai de prescription de dix ans serait acquis. Le
dommage futur correspond, quant à lui, aux anomalies dénoncées dans le délai décennal, mais
qui ne présentent pas encore le degré de gravité requis par l’article 1792. Si ce degré n’est pas
atteint dans le délai de dix ans, le dommage futur ne fera pas faire l’objet d’une garantie
décennale par le constructeur284. Par exemple, une fissure qui, en cinq ans, conduit à un
affaissement du sol et à la destruction du carrelage et qui va aboutir, au-delà du délai de dix
ans, à l’écroulement du plancher doit être considérée comme un dommage évolutif. Le
dommage a atteint le degré de gravité dans le délai de dix ans en changeant de nature. D’une
atteinte esthétique il est passé à une atteinte compromettant la solidité de l’ouvrage et il a pu
être déterminé par le juge et l’expert que l’atteinte va continuer à se poursuivre au-delà du
délai de dix ans. En revanche, si la même fissure ne permet pas de d’affirmer avec certitude
que les conséquences dans le futur seront graves en cas d’évolution effective, alors aucune
indemnisation ne peut intervenir dans le cadre de la garantie décennale285. La distinction entre
les deux notions est délicate car dans les deux cas, il existe bien une évolution du dommage,
mais qui ne va pas avoir les mêmes conséquences juridiques d’une victime à l’autre. Le
critère de gravité de l’atteinte subie par la victime constitue un critère déterminant dans
l’indemnisation du préjudice de la victime286. On constate que les atteintes ne sont prises en
considération qu’à travers l’importance des conséquences qui se répercutent sur la situation de
la victime. C’est encore le préjudice qui est l’objet de l’évolution.

66. Le dommage évolutif et les troubles du voisinage. – Si les troubles du voisinage


constituent un domaine propice de réalisation d’un dommage continu, ils conduisent
néanmoins à s’interroger sur la possibilité de transposition de la notion de dommage évolutif.
Cette interrogation naît d’une hypothèse très spécifique : celle dans laquelle un risque de

284
Cass. Civ. 3ème, 3 décembre 2002, n°01-13.855 ; Cass. Civ. 3ème, 19 juin 1996, n° 94-17.497.
285
Cass. Civ. 3ème, 5 janv. 2017, n° 15-22.772, la seule possibilité pour la victime d’obtenir une indemnisation
est alors de démontrer une faute dolosive du constructeur sur le fondement de l’article 1147 du Code civil.
286
En ce sens, P. DE LESCURE, « Garantie décennale et impropriété à la destination de l’ouvrage », RDI 2007, p.
307.

65
dommage a été reconnu et indemnisé car constituant un trouble du voisinage287 et lequel
risque se réalise ensuite. Telle était l’hypothèse dans une affaire où une forêt de pins menaçait
de s’écrouler sur les bâtiments de la société établie sur le fonds voisin. Cette situation
constitue un risque de dommage288. En revanche, si les pins s’écroulent effectivement sur le
bâtiment, le risque envisagé s’étant alors réalisé, un dommage à part entière doit être identifié.
Le risque de dommage et le dommage qui découlent de la réalisation du risque procèdent tous
les deux du même fait dommageable initial ; la réalisation du risque se situe dans le
prolongement du risque initialement constaté. Cette évolution de la situation cause de
nouveaux préjudices pour la victime. Il existe un lien fort entre l’existence du risque et sa
réalisation. Ce lien confirme que la réalisation du risque modifie l’atteinte matérielle subie, et,
par conséquent, correspond à une évolution du dommage. Cette dernière va alors causer de
nouveaux préjudices à la victime et justifier une nouvelle demande d’indemnisation. Une
chose est d’indemniser l’angoisse que les pins s’écroulent, une autre est d’indemniser la ruine
causée par la réalisation du risque.

67. Il résulte de l’analyse des différents dommages et de leurs conséquences que certains
dommages révèlent une atteinte plus figée. Dans ces cas-là, seuls les préjudices peuvent
évoluer d’après une variation en nombre ou en intensité. D’autres, au contraire, démontrent
que c’est l’atteinte en elle-même qui n’est pas définitivement terminée. Partant de là, deux
solutions sont possibles. Soit l’atteinte se continue sans aucune modification, et donc sans
répercussion sur les préjudices, il n’y a alors évolution ni du dommage ni du préjudice. Soit il
existe un dommage évolutif. Dans cette hypothèse, la réalité en se modifiant au stade de

287
Cass. Civ. 2ème, 10 juin 2004, n° 03-10.434, D. 2005, 185, obs. D. MAZEAUD, s’agissant d’un risque
d’incendie de paille stocké à proximité d’une habitation ; Cass. Civ. 2ème, 24 fév. 2005, n° 04-10.362, AJDI
2005, 593, obs. S. PRIGENT, JCP G. 2005, II, 10100, note F.-G. TREBULLE, à propos d’un risque de projection de
balles depuis un terrain de golf sur le terrain d’un particulier ; Cass. Civ. 3ème, 24 avr. 2013, n° 10-28.344, D.
2013, p. 2123, obs. N. REBOUL-MAUPIN, pour une maison qui risquait de s’écrouler sur celle du fonds voisin.
288
Cass. Civ. 3ème, 10 déc. 2014, n° 12-26.361, Bull. civ. III, n° 164. Malgré l’opportunité de la situation, la Cour
de cassation n’a opéré aucun parti pris sur l’aspect préventif de l’abattage des arbres. À ce propos, V. également
X. HENRY, « Prévention des dommages et troubles du voisinage », JCP G. 2018, n° 12, p. 553. Ce n’est que plus
récemment qu’une cour d’appel a considéré que le risque de chute de saules contaminés représentait une menace
réelle et sérieuse et a ordonné l’abattage des arbres sous astreinte, CA Nancy, 21 nov. 2017, n° 15/01808.

66
l’atteinte emporte nécessairement des conséquences sur l’étendue des préjudices de la
victime. L’évolution du dommage est alors accompagnée d’une évolution de ses
conséquences, c’est-à-dire du préjudice. Si l’on reprend l’exemple précédent, une fissure qui
restera à ce stade n’aura pas les mêmes conséquences que l’effondrement du bâtiment. Les
fluctuations du dommage vont entraîner des fluctuations du préjudice, même si le préjudice
conserve une part d’autonomie qui peut conduire à des évolutions en dehors de toute
évolution du dommage. En définitive, c’est bien le préjudice qui doit être considéré comme
objet de l’évolution. Reste alors à déterminer le domaine de l’évolution.

§2. Le domaine de l’évolution du préjudice

68. Une fois la certitude acquise que le préjudice est bien l’objet de l’évolution, la
question se pose de savoir si tous les préjudices découlant des divers dommages existants sont
susceptibles de variations. À cet égard, si le dommage corporel apparaît comme un domaine
privilégié des évolutions du préjudice (A), il n’en est toutefois pas le domaine exclusif (B).

A. Le dommage corporel, domaine privilégié des évolutions du


préjudice

69. La spécificité du dommage corporel. – Qu’on érige le dommage corporel en « un


travail de haute couture » 289 ou qu’on invoque son « influence perturbatrice » 290 , un
mouvement se dessine, indéniablement, pour lui reconnaître une place spécifique en droit de

289
T. PAPART et F. MARLOT, « Travelling sur l’indemnisation du préjudice corporel » in Évaluation du
dommage, responsabilité civile et assurances : liber amicorum Noël Simar, Paris : Limal, Anthémis, 2013, p. 57
et s.
290
J. BOURDOISEAU, L'influence perturbatrice du dommage corporel en droit des obligations, Paris : LGDJ,
2010, n° 6, p. 10.

67
la responsabilité civile291. En effet, le droit de la responsabilité civile se retrouve souvent
confronté à une incapacité réelle de replacer la victime dans la situation qui était la sienne
avant la survenance du dommage corporel, révélant ainsi un malaise avoué depuis déjà
longtemps par le Professeur Lambert-Faivre dans un article au nom évocateur : « le dommage
corporel : mieux réparer l’irréparable » 292 . Depuis les années 2000, plusieurs travaux
spécifiques lui ont d’ailleurs été consacrés et se sont, précisément, préoccupés de la manière
dont l’indemnisation des préjudices qui découlent d’un dommage corporel pouvait être
optimisée.

L’importance accordée au dommage corporel est tout d’abord remarquable dans les
travaux réalisés sous la présidence du Professeur Lambert-Faivre et ayant donné lieu, en
2003, à un rapport portant sur « l’indemnisation du dommage corporel »293. Elle a ensuite été
soulignée par la commission présidée par Monsieur Dintilhac en 2005 prônant « le droit des
victimes de préjudices corporels à une juste indemnisation »294. De cette commission est née
une nomenclature précise et détaillée des différents postes et chefs de préjudices corporels
indemnisables contribuant à une meilleure lisibilité et à plus de prévisibilité quant à
l’indemnisation des victimes. Si la nomenclature dite Dintilhac n’a actuellement pas de valeur
contraignante, on peut néanmoins se féliciter que les juridictions, et notamment la Cour de
cassation, se réfèrent régulièrement aux postes de préjudices qu’elle prévoit295. Le dommage

291
Les prémices de cette spécificité accordée à la réparation des préjudices découlant d’un dommage corporel se
dégageaient déjà de la loi de 1985 sur l’indemnisation des accidents de la circulation. Plus récemment, voir J.
BOURDOISEAU, ibid., n° 243, p. 221 ; M. BACACHE, « Rapport de synthèse » in De l’indemnisation à la
réparation : comment favoriser la réinsertion des grands blessés, Gaz. Pal. 2015, n° 220, p. 34 ; G. VINEY,
« L’espoir d’une recodification du droit de la responsabilité civile », D. 2016, p. 1378 ; S. GARNIER, « Des
évolutions nécessaires en matière de dommage corporel : à propos du projet de réforme de la responsabilité
civile », LPA 2018, n° 27, p. 5.
292
Y. LAMBERT-FAIVRE, « Dommage corporel : mieux réparer l’irréparable », in Études offertes à G. Viney,
Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2008, p. 567 et s.
293
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 9.
[Link]
294
Rapport du groupe de travail chargé d’élaborer une nomenclature des préjudices corporels, sous la direction
de J.- P. Dintilhac, juillet 2005, p. 1, [Link]
publics/[Link]. V. également O. GOUT, « La nomenclature Dintilhac », Gaz. Pal. 2011, n° 358, p. 9.
295
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 28 mai 2009, Bull. civ. II, n° 131, n° 08-16.829.

68
corporel a une nouvelle fois été mis en avant dans une proposition de loi visant « à améliorer
l’indemnisation des victimes de dommages corporels à la suite d’un accident de la
circulation »296 ainsi que dans les divers projets de réforme du droit des obligations qui
tendent à soumettre le dommage corporel à un sort particulier297, faisant émerger l’idée d’un
véritable droit du dommage corporel298.

70. Les éléments justificatifs de cette spécificité. – Le soin particulier apporté à


l’indemnisation des victimes d’un dommage corporel s’explique le plus souvent par le fait
que celui-ci a trait à un domaine sensible, quasi sacralisé, celui de l’intégrité physique et de la
dignité de la personne humaine299. Rappelons que le Code civil français protège le corps
humain contre toutes les atteintes qui pourraient lui être portées par le biais de son article 16,
lequel dispose que « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la
dignité de celle-ci et garantit le respect de l'être humain dès le commencement de sa vie », et
de l’article 16-1 qui précise que « chacun a droit au respect de son corps. Le corps humain
est inviolable ». Dès lors, les atteintes portées au corps humain apparaissent au cœur des
préoccupations indemnitaires. Il serait impensable de ne pas attacher autant d’importance à la
réparation des conséquences d’un dommage corporel alors que celui-ci est venu affecter les
conditions de vie d’une victime, allant parfois même jusqu’à l’obliger à repenser
intégralement son mode de vie. La recherche permanente d’optimisation devient alors
indispensable afin d’améliorer le sort des victimes et de rechercher un retour, le plus effectif

296
Proposition dite Lefrand, adoptée par l’Assemblée nationale le 16 fév. 2010, [Link]
[Link]/13/propositions/[Link].
297
Avant-projet de réforme du droit des obligations et du droit de la prescription, sous la direction de P. Catala,
22 sept. 2005, [Link] ; Pour une
réforme du droit de la responsabilité civile, sous la direction F. Terré, fév. 2012,
[Link] ; Projet de réforme de la responsabilité civile,
présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la justice, 13 mars 2017,
[Link]
298
En témoigne le titre même d’un des ouvrages de référence en la matière : Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY
SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015. V. également S. PORCHY-SIMON, « Brève
histoire du droit de la réparation du dommage corporel », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 9.
299
M. BOURRIE-QUENILLET, « Droit du dommage corporel et prix de la vie humaine », JCP G. 2004, n° 21,
doctr. 136.

69
possible, à la situation antérieure à la survenance du dommage. La réparation du dommage
corporel, généralement du fait de son irréversibilité, ne cesse de rassembler les juristes autour
d’une volonté unanime, celle de rechercher l’amélioration de la réparation octroyée à la
victime affectée dans sa chair. Le dommage corporel et l’indemnisation de ses conséquences
occupent une place majeure en droit de la responsabilité civile. Il est alors logique que
l’hypothèse d’une évolution du préjudice suite à ce type de dommage fasse l’objet d’une
attention toute particulière.

71. L’importance de la place accordée à l’évolution des préjudices en matière de


dommage corporel. – L’importance accordée à la réparation des préjudices résultant de
dommages corporels en général se retrouve également dans l’hypothèse d’une évolution du
préjudice. En effet, c’est dans cette catégorie de dommage « que la question se pose le plus
souvent et dans les termes les plus aigus, car l’état de la victime évoluera nécessairement en
bien ou en mal après que le juge se sera dessaisi du dossier »300. Outre l’omniprésence du
facteur humain, cette place privilégiée s’explique également par deux autres arguments
complémentaires.

72. D’abord, le dommage corporel présente un enjeu financier important. Cet argument,
en apparence d’opportunité, correspond pourtant à une donnée factuelle bien réelle qu’il ne
faut pas oublier. C’est dans cette matière que l’indemnisation des victimes se révèle la plus
couteuse301. Les coûts initiaux sont tels que la maîtrise de la réparation des évolutions du
préjudice devient un enjeu essentiel pour les acteurs de l’indemnisation, généralement les
assureurs. S’il convient d’assurer une réparation intégrale de son préjudice, il n’en demeure
pas moins qu’une gestion attentive des évolutions du préjudice est particulièrement nécessaire
afin d’éviter une répercussion des coûts trop importante. Ensuite, le second argument provient
de ce que le dommage corporel se révèle être le domaine dans lequel les préjudices ont le

300
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 139, p. 201.
301
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 250, p. 308.

70
potentiel le plus important d’évolution302. En effet, les préjudices révèlent ici une emprise
particulière au temps car « les conséquences d’un dommage corporel sont souvent
nombreuses et malaisées à distinguer » 303 . De plus, « les conséquences des atteintes
corporelles sont le plus souvent difficiles à mesurer »304. L’écoulement du temps permet aux
préjudices de développer toute sa puissance et favorisera une mesure précise de la réparation à
laquelle la victime pourra prétendre pour une réparation intégrale.

73. Le dommage corporel est indéniablement un domaine privilégié des évolutions du


préjudice. Il serait néanmoins erroné de penser que le dommage corporel est le domaine
exclusif des évolutions du préjudice. Certains éléments énoncés comme corroborant la
spécificité du dommage corporel, n’en sont, en réalité, pas l’exclusivité.

B. Le dommage corporel, domaine non exclusif des évolutions du


préjudice

74. Bien qu’en droit de la responsabilité civile le dommage corporel occupe une place
particulière, cette spécificité ne semble pourtant pas dépourvue de limites (1). Dépasser ce
préjugé permet, au contraire, de révéler les capacités évolutives des préjudices survenus dans
le cadre d’autres dommages (2).

1. Les limites de la spécificité du dommage corporel

75. Des préjudices tous imprégnés de la distinction classique entre préjudices


patrimoniaux et extrapatrimoniaux. – Tout d’abord, la spécificité du dommage corporel se
traduit par une description soignée des postes et chefs de préjudice résultant de sa survenance.

302
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 387 ; O. GOUT, « Le
futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
303
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 179, p. 249.
304
Ibid.

71
Une analyse minutieuse de ces différents postes et chefs de préjudice permet cependant
d’observer que, malgré un détail particulièrement poussé, la classification établie pour les
conséquences relatives à un dommage corporel correspond en réalité à la classification binaire
classique des préjudices qui distingue entre le préjudice patrimonial et le préjudice
extrapatrimonial. L’élaboration d’une nomenclature est un outil permettant de mieux
appréhender les préjudices nés d’un dommage corporel ; toutefois les préjudices découlant
d’un dommage corporel ne sont pas, par nature, différents de ceux consécutifs à d’autres
dommages. Il n’y a dans ce répertoire détaillé des préjudices qu’une apparence de spécificité.

76. L’incidence du temps sur le préjudice constatée dans toutes les catégories de
dommage. – Ensuite, bien que les préjudices découlant d’un dommage corporel aient besoin
de temps pour évoluer, le temps qui s’écoule n’est pas propre qu’au dommage corporel. La
temporalité est la condition nécessaire à l’évolution de tous les préjudices. Elle est
indifférente à l’origine du dommage. En l’absence du temps qui passe et de son influence sur
le préjudice, ce dernier apparaîtrait comme définitivement figé, sans qu’aucune évolution ne
soit possible. La temporalité se révèle donc primordiale de manière générale. Les préjudices
en matière environnementale en sont un exemple flagrant. D’ailleurs, leur évolution fera
d’ailleurs l’objet d’une étude plus approfondie ultérieurement305. Dès lors qu’un préjudice est
soumis à l’épreuve du temps, il apparaît comme étant susceptible de connaître des variations,
peu important la nature du dommage subi initialement.

77. Spécificité uniquement justifiée d’après des choix de politique indemnitaire. –


Enfin, le dommage corporel tire surtout sa spécificité de l’attention considérable qu’on lui
porte. En effet, la place particulière tenue par l’indemnisation du dommage corporel relève de
politiques juridiques marquées plus des considérations sociales et humaines306, mais qu’aucun
critère juridique objectif n’entérine réellement cette distinction. Bien que le dommage

305
Cf infra n° 78 et s.
306
J. BOURDOISEAU, op. cit., n° 253, p. 233.

72
corporel touche à l’intégrité physique de la personne, et aussi triste que cela puisse être, le
juriste ne doit pas s’arrêter à cela et doit dépasser cet attachement. Il convient alors de ne pas
s’intéresser uniquement au dommage corporel au détriment des autres dommages307. Quelle
que soit l’origine de son dommage, la victime est en droit d’obtenir une réparation des
préjudices qui en découlent et, si leur étendue se modifie, la victime doit pouvoir formuler
une demande d’indemnisation complémentaire. Voilà pourquoi il convient de se départir du
préjugé selon lequel l’évolution du préjudice concernerait uniquement l’évolution du
préjudice de la victime survenu dans le cadre d’un dommage corporel. Même si, comme nous
avons pu le constater, ce dernier occupe une place tout à fait singulière dans le droit à
réparation de la victime, il n’en demeure pas moins qu’il serait réducteur de n’envisager que
la seule étude de l’évolution des préjudices faisant suite à la survenance d’un dommage
corporel. En revanche, s’il ne fait pas de doute que l’ensemble des catégories de dommages
existant doit être étudié s’agissant de l’évolution de leurs conséquences, une interrogation
persiste : les différents préjudices subis dans le cadre de divers dommages, autres que
corporels, présentent-ils tous la même capacité d’évolution ? Une fois que l’on a affirmé que
le dommage corporel n’est pas l’unique dommage susceptible de connaître des évolutions
s’agissant des préjudices qui en découlent, il est important de s’interroger sur les possibilités
d’évolution des préjudices survenus dans le cadre d’autres types de dommage.

2. La capacité d’évolution des autres dommages

78. L’évolution du préjudice en matière de dommage environnemental. – Les


préjudices découlant de la survenance d’un dommage environnemental ont également une
forte capacité d’évolution. Ses conséquences affichent pareillement une emprise particulière

307
CH. LAPOYADE DESCHAMPS, « La réparation du préjudice économique pur en droit français », RIDC 1998, p.
367.

73
au temps308, à cause de laquelle il est d’ailleurs difficile, voire quasi impossible, de mesurer la
réalité et l’ampleur de ses conséquences dans l’instant suivant sa survenance309. Lorsque
survient un dommage environnemental, seul l’écoulement d’un délai suffisamment important
pourra permettre de révéler l’étendue exacte des conséquences du dommage. Tel a été le cas
pour déterminer les conséquences du naufrage de l’Érika en 1999. Les côtes françaises ont dû
être nettoyées pendant près de deux ans et il a ensuite fallu mettre en œuvre un programme de
recherche sur les conséquences écotoxicologiques et écologiques de l’accident310 dont les
résultats dégagés étaient sans appel : la « biodégradation de ce fioul lourd était extrêmement
lente ». Ce qui a provoqué, entre autres, des interdictions d’exploitation ou encore des pertes
d’espèces d’oiseaux marins. Un autre exemple peut être cité : la pollution aux hydrocarbures
qui avait résulté, en 1989, du naufrage de l’Exxon Valdez. Cette pollution laissait des traces
douze ans après311 ! L’incidence de la temporalité en matière de dommage environnemental
est particulièrement remarquable du fait que la Nature, comme l’Être humain, est dotée d’une
importante capacité de régénération naturelle312. Le temps est alors un facteur nécessaire pour
déterminer si les écosystèmes ont repris le dessus et ont réussi à lutter contre la pollution,

308
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 798, p. 560. V. également
PH. BRUN, « Temporalité et préjudices liés au dommage environnemental », in Nomenclature des préjudices
environnementaux, Paris : LGDJ, 2012, p. 180 et s.
309
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 6811.12, p. 2569 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Les effets de la
responsabilité, op. cit., n° 85, p. 112 ; H. LEVREL, A. BAS et P. GASTINEAU, « Regards d’économistes sur la
proposition de nomenclature des préjudices environnementaux », in Nomenclature des préjudices
environnementaux, Paris, LGDJ, 2012, p. 84.
310
L. LAUBIER, « La marée noire de l’Erika : conséquences écologiques et écotoxicologiques », in Nature,
sciences et sociétés, EDP Sciences, 2004, Vol. 12.
311
Ibid.
312
O. SUTTERLIN, L'évaluation monétaire des nuisances : éléments de réflexion au carrefour des raisonnements
juridiques et économiques en matière environnementale, Paris : LGDJ, 2012, n° 519, p. 242 et s.

74
notamment par le biais de l’adaptation313. L’évolution du préjudice dans le cadre d’un
dommage environnemental suppose de composer avec une part importante d’incertitude314.

79. Cette appréhension particulière de la temporalité dans le cadre d’un dommage


environnemental est d’ailleurs un élément perturbateur dans la réparation315. L’article 1247 du
Code civil énonce que pour être réparable, le préjudice écologique, l’atteinte doit être non
négligeable. En l’absence de définition de ce que recouvre le terme, deux questions, dont la
réponse demeure incertaine, doivent être posées. Il s’agit, d’une part, de se demander si
l’atteinte est réversible ou irréversible316 et, d’autre part, de savoir si la durée de l’atteinte est
prévisible. À cet égard, l’article R. 161-5 3° du Code de l’environnement offre une piste pour
appréhender cette exigence quand il énonce que « ne constitue pas un dommage […] la
détérioration mesurable qui disparaît dans un temps limité sans intervention humaine, les
populations d'espèces ou les habitats étant ramenés, par leur dynamique naturelle, à leur état
au moment du dommage ou à un état plus favorable ». Pour que le préjudice soit réparable, la
détérioration doit être mesurable, ce qui n’est pas chose aisée. Cela impose d’attendre
l’écoulement d’un certain temps afin de vérifier si la Nature n’est pas en mesure de reprendre
ses droits et de pallier l’atteinte qui lui a été portée. Ces exigences permettent d’inférer qu’en
matière de dommages environnementaux, l’échelle de la vie humaine ne peut pas être
l’échelle de référence317. Une indemnisation précipitée risquerait d’être illusoire puisqu’elle
ne concorderait pas nécessairement avec l’étendue réelle des conséquences dommageables.

313
L’article L. 162-8 du Code de l’environnement invite d’ailleurs à tenir compte de cette faculté : « les mesures
de réparation doivent permettre de supprimer tout risque d'atteinte grave à la santé humaine en tenant compte
de l'usage du site endommagé existant ou prévu au moment du dommage, apprécié notamment en fonction des
documents d'urbanisme en vigueur à cette date. La possibilité d'une réparation du sol par régénération naturelle
doit être envisagée ».
314
H. LEVREL, A. BAS et P. GASTINEAU, op. cit.
315
O. SUTTERLIN, op. cit., n° 311 et s., p. 149 et s. ; M. BOUTONNET, Le principe de précaution en droit de la
responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2005, n° 455, p. 224 ; P. STEICHEN, op. cit., p. 178 ; J. HUET, « Le
développement de la responsabilité civile pour atteinte à l’environnement (2e partie) », LPA 1994, n° 3, p. 12 ; P.
JOURDAIN, « Principe de précaution et responsabilité civile », LPA 2000, n° 239, p. 51 ; C. DREVEAU,
« Réflexions sur le préjudice collectif », RTD Civ. 2011, p. 249 ; M. BARY, « Responsabilité civile et préjudice
écologique », RCA 2016, étude 8.
316
PH. BRUN, « Temporalité et préjudices liés au dommage environnemental », art. préc.
317
Ibid.

75
Pire encore, il résulterait d’un tel empressement un contournement majeur du critère de
certitude habituellement requis pour que le préjudice soit réparable en droit de la
responsabilité civile. Le recours à la notion de préjudice futur pour mettre un terme à cette
difficulté ne sera guère d’un grand secours étant donné qu’il ressort d’une jurisprudence
classique de la Cour de cassation que celui-ci s’entend « de la prolongation certaine et directe
d’un état actuel de choses »318. Or, les conséquences présentes et à venir d’un dommage
environnemental n’étant pas toujours identifiables au jour où le juge statue, il serait alors
difficile de prétendre anticiper le futur. En conséquence de quoi, il est impossible de
considérer le préjudice à venir comme la prolongation certaine et directe d’un état de choses
actuel. Les préjudices résultant d’un dommage environnemental constituent un terrain fertile
pour les évolutions même si, malgré tout, le dommage environnemental se montre hermétique
aux prévisibilités, ce qui perturbe le dessein d’une réparation la plus intégrale possible.
L’objectif nécessaire pour le droit va alors être de réussir à intégrer les différentes évolutions
dans la réparation. C’est de cette difficulté que naît l’intérêt porté à la fonction préventive de
la responsabilité civile. Elle offre une solution apte à pallier efficacement les insuffisances de
la réparation319.

80. L’évolution du préjudice en matière de dommage économique pur. – En matière


de dommage économique pur, les préjudices se révèlent aussi particulièrement évolutifs.
Cette éventualité provient d’une originalité propre à ce domaine. Elle s’explique par le fait
que l’atteinte n’a pas nécessairement cessé au jour où le juge statue sur la demande de
réparation320. En effet, les victimes saisissent souvent le juge non seulement pour obtenir une
indemnisation de leurs préjudices, mais également pour demander la cessation du trouble en

318
Cass. Req. 1er juin 1932, D. 1932, I, 102, rapp. PILON ; S. 1933, I, 49, note H. MAZEAUD.
319
Cf infra n° 581.
320
M. NUSSEMBAUM, « La réparation du préjudice économique », in Introduction aux travaux du groupe de
travail, [Link] .
L’auteur souligne qu’ « un manque à gagner peut à une date donnée avoir été subi mais aussi continuer à l’être
dans l’avenir. La composante future devra être anticipée et à une date donnée, elle le sera avec les informations
disponibles à cette date ».

76
pratique321. Ce qui signifie que le juge, au jour où il statue, doit calculer le montant de
l’indemnisation alors que l’atteinte n’a pas nécessairement cessé. La réalisation du dommage
pouvant toujours être en cours, il va alors lui être difficile de mesurer l’étendue du préjudice
qui lui fait suite. Et ce, d’autant plus qu’à l’heure de chiffrer le préjudice futur le juge devra
anticiper l’incidence des mesures de cessation qu’il a prises. L’évaluation ne pouvant reposer
sur des éléments tangibles, il va devoir procéder à de savants calculs, dissimulant
indéniablement une forme d’extrapolation et d’arbitraire, pour déterminer l’ampleur du
préjudice, passé et à venir. Toutefois ces pratiques sont admises, le préjudice est apprécié
avec souplesse car la finalité première de l’action en concurrence déloyale est plutôt de
prévenir un préjudice futur ou de punir plutôt que de réparer322.

81. Malgré la souplesse tolérée à l’égard du préjudice, il n’en reste pas moins que le juge
doit quand même procéder à son évaluation. Qu’il s’agisse d’évaluer le préjudice initial ou
son évolution, il recourt aux mêmes techniques. Pour évaluer les conséquences patrimoniales
du dommage, le juge s’appuie sur la dichotomie classique : les pertes éprouvées et les gains
manqués. Ensuite, pour calculer le montant du préjudice, il se fonde sur une méthode
consistant à comparer le chiffre d’affaires avant et après la survenance du dommage323 ainsi
que la perte de clientèle324. La Cour de cassation a même admis l’utilisation du profit dégagé
par l’auteur du dommage pour obtenir une mesure du préjudice325. Mais il ne s’agit que de
pistes de calcul car le préjudice, dans ce domaine, se révèle, en réalité, particulièrement

321
N. REGIS, « Le préjudice économique des entreprises », BICC n° 781, 2016, p. 6 et s. V. également : G.
VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 80, p. 107 ; C. SINTEZ, La sanction préventive en droit de la responsabilité
civile : contribution à la théorie de l'interprétation et de la mise en effet des normes, Paris : Dalloz, 2011, n° 33,
p. 31.
322
M. CHAGNY, op. cit., n° 528 et s., p. 521 et s. ; A. BALLOT-LENA, La responsabilité civile en droit des
affaires : des régimes spéciaux vers un droit commun, Paris : LGDJ, 2008, n° 75 et 76, p. 83 et 84 ; M. CAYOT,
op. cit., n° 566 et s., p. 417 et s.
323
I. DUSSART et J. GASBAOUI, L’évaluation du préjudice économique, Paris : Lexisnexis, 2018, n° 58 et s., p. 53
et s.
324
D. FASQUELLE, « La réparation des dommages causés par les pratiques anticoncurrentielles », RTD Com.
1998, p. 763. La distinction, bien qu’a priori ténue, est pourtant d’une grande utilité puisque le juge
n’indemnisera pas de la même manière le gain manqué et la perte de chance.
325
Cass. Soc., 6 nov. 1984, n° 82-41.888, Bull. civ. IV, n° 409.

77
insondable, la seule référence au chiffre d’affaires n’étant pas toujours satisfaisante326. Il faut,
de plus, faire face à la carence des parties dans la démonstration du préjudice327, mais surtout
parce que les aléas du marché économique sont tels qu’il devient impossible de ne pas
confondre un gain manqué avec une simple perte de chance de gain328. Cette difficulté est
d’autant plus amplifiée que le marché économique est fluctuant et intègre des facteurs non liés
à l’activité stricto sensu de l’entreprise comme le pouvoir d’achat ou la demande, la question
se pose alors de savoir « comment être sûr que l’on a perdu sa clientèle du fait d’actes d’un
concurrent ? » 329 . Certains auteurs soulignent à cet égard que les pertes purement
économiques présentent des caractères très hétérogènes, elles peuvent être très variées, mais
aussi « aléatoires », parfois même « démesurées »330. C’est de cette instabilité, dans leur
nature, leur certitude et leur ampleur, que naît l’évolutivité du préjudice en matière de
dommage économique. Dans ces circonstances, le juge va devoir prendre en considération les
suites du préjudice dans le futur dès lors que « sa réalisation est suffisamment probable et non
hypothétique »331. Le juge doit alors composer avec le facteur extrêmement instable qu’est le
marché économique, et plus précisément son devenir, en procédant, notamment, à une
« approche d’estimations différentielles » intégrant « l’évolution prévisionnelle de la
conjoncture économique »332. C’est peut-être alors ce qui explique que la Cour de cassation
semble se focaliser sur une indemnisation fondée sur l’existence d’un préjudice moral333,
moins exigeant s’agissant des éléments de preuve à rapporter.

326
M. CAYOT, op. cit., n° 459, p. 342 ; F. BELOT, « L’évaluation du préjudice économique », D. 2007, p. 1681.
327
Ibid., n° 462, p. 347.
328
N. RÉGIS, art. préc.
329
D. FASQUELLE, art. préc.
330
N. RÉGIS, art. préc.
331
Ibid.
332
Ibid.
333
Cass. Com., 9 fév. 1993, n° 91-12.258, Bull. civ. IV, n° 53, p. 34, JCP G. 1993, n° 51, doctr. 3727, note G.
VINEY ; JCP E. 1994, II, 545, note C. DANGLEHANT ; Cass. Com. 28 sept. 2010, n° 09-69.272 ; Cass. Com. 21
mars 2018, n° 17-14.582. Dans cet arrêt la Cour de cassation a censuré la Cour d’appel de Paris qui avait estimé
que la société requérante « ne rapportait pas la preuve que ces agissements étaient directement à l'origine d'un
détournement d'une partie de sa clientèle et du préjudice financier qu'elle prétendait avoir subi par la baisse de

78
82. La mesure de l’évolution du préjudice participe de l’application du principe de
réparation intégrale334. Pourtant, il s’agit là d’un domaine extrêmement complexe dans lequel
les préjudices sont d’un tel dynamisme qu’ils imprègnent inextricablement la notion même
d’évaluation du préjudice. L’évaluation ab initio 335 de l’étendue du préjudice étant déjà
ardue336, il devient alors impossible de mesurer les évolutions dont le préjudice a fait l’objet
avant le jugement ou même après337. Autant de données imprédictibles qui font qu’il devient
quasiment impossible de prétendre pouvoir mesurer rapidement l’influence qu’a eue la
survenance du dommage économique sur la situation de la victime. La temporalité prend,
également dans ces conditions, un sens particulier : elle offre le cadre nécessaire à une
appréhension plus réaliste et conforme à la réalité du préjudice. Les préjudices découlant d’un
dommage économique pur, parce qu’ils sont également susceptibles de connaître des
évolutions, méritent leur place dans cette étude.

83. L’évolution du préjudice en matière de dommage matériel. – Pour terminer cette


analyse des évolutions du préjudice de la victime suivant les différentes catégories de
dommages répertoriées, il convient d’envisager les préjudices découlant d’un dommage
matériel. Ces derniers pourraient laisser penser qu’ils sont moins enclins aux évolutions, en ce
sens qu’une fois le dommage matériel réalisé, la situation apparaît plus stable. Prenons
l’exemple d’un vélo accidenté. Une fois celui-ci endommagé, il apparaît peu probable que la
situation évolue. Dès lors, l’étendue du préjudice en résultant peut être mesurée plus
rapidement. Cette affirmation doit, toutefois, être nuancée. Une affaire jugée par la Cour de
cassation en 2011 en offre une bonne illustration338. En l’espèce, deux mini-studios avaient
été achetés dans un lot de copropriété, mais leurs propriétaires avaient rapidement été

son chiffre d'affaires ». La Cour de cassation casse au motif « qu'un préjudice s'infère nécessairement d'un acte
de concurrence déloyal, générateur d'un trouble commercial, fût-il seulement moral ».
334
Ibid. Contra, M. CAYOT, Le préjudice économique pur, Paris : LDGJ, 2017, n° 464 et s. , p. 348 et s.
335
CH. LAPOYADE DESCHAMPS, « La réparation du préjudice économique pur en droit français », art. préc.
336
M. CAYOT, op. cit., n° 513, p. 382.
337
D. FASQUELLE, art. préc.
338
Cass. Civ. 1ère, 23 juin 2011, n° 10-19.371.

79
informés de l’insalubrité des lieux suite à deux inondations en 1990 et en 1992. Des travaux
d’assainissement avaient alors été réalisés, mais au vu de leur inefficacité, les logements
avaient été déclarés définitivement et irrémédiablement impropres à l’habitation en 2002 par
arrêté préfectoral. Bien que l’enjeu de cette affaire se situait sur le terrain de la prescription de
l’action, l’arrêt rendu a quand même été l’occasion pour la Cour de cassation d’affirmer que
cet arrêté préfectoral ne constituait pas une aggravation du préjudice, car il révélait les
conséquences d'une situation déjà connue dans toute son ampleur dès les premières
inondations. Le préjudice est demeuré inchangé, c’est la révélation de son étendue qui a
simplement été retardée. En revanche, même si les préjudices issus d’un dommage matériel
semblent plus stables dans l’ensemble, des exceptions qu’il ne faut pas négliger persistent.

84. En témoignent les dommages matériels produits en matière de construction pour


lesquels il est important de se prémunir contre les effets du temps339. Le recours à une
garantie décennale laisse d’ailleurs présager qu’il est nécessaire qu’un laps de temps suffisant
s’écoule entre la date de réception de l’ouvrage et la fin de la garantie afin que l’ouvrage
puisse révéler ses vices et que la victime puisse en demander réparation. Il est cependant
regrettable que la lecture de l’article 1792 du Code civil ne permette pas de déceler l’esprit et
les enjeux de cette garantie. C’est à la doctrine que reviennent les éclaircissements apportés
s’agissant de l’évolutivité des préjudices en matière de construction, entérinés par le biais des
notions de dommage futur ou de dommage évolutif. Qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre de
ces deux notions, et cette fois sans se préoccuper de leurs conséquences sur l’indemnisation,
on constate que l’étendue du préjudice va varier. Le dommage futur est entendu comme le
désordre apparaissant sur une construction, mais qui n’affecte pas sa solidité ou ne le rend pas
impropre à sa destination340. Le dommage évolutif correspond, quant à lui, aux désordres qui
ont, ou auront, atteint avec certitude l’une ou l’autre des situations posées par l’article 1792

339
Cf supra n° 65.
340
PH. MALINVAUD, « De la subtile distinction entre désordres évolutifs et désordres futurs », RDI 2006, p. 378 ;
M. THIOYE, « Retour sur un thème rémanent du droit de la construction : la réparabilité des dommages futurs et
évolutifs », RDI 2004, p. 229.

80
du Code civil dans le délai de dix ans, mais qui vont également continuer de produire des
effets au-delà du délai de prescription de la garantie décennale341. Dans les deux hypothèses,
la temporalité est une donnée fondamentale démontrant qu’une aggravation des préjudices de
la victime est envisageable en droit de la construction. Le préjudice matériel souffert par la
victime est donc susceptible d’évolutions auxquelles il faut apporter des réponses342.

85. Conclusion de section. – Pour déterminer ce que recouvre la notion d’évolution du


préjudice de la victime, il fallait avant toute chose revenir sur le point de savoir si les termes
de dommage et de préjudice sont synonymes ou pas. Cette analyse nous a permis de
confirmer qu’il existe effectivement une différence entre eux. La notion de dommage permet
de structurer, en classifiant, les différents types d’atteintes : dommage corporel, dommage
matériel, dommage environnemental, dommage économique pur et enfin dommage moral pur.
L’étude de cette classification confirme aussi que le dommage relève du fait et que, par
conséquent, c’est bien le préjudice qui présente un intérêt juridique. Qu’il soit patrimonial ou
extrapatrimonial, c’est le préjudice que la responsabilité civile s’emploie à réparer. Ces
développements confirment le postulat de départ : c’est bien le préjudice qui doit être l’objet
de cette étude. L’évolution du préjudice est soit indépendante de toutes évolutions du
dommage soit, au contraire, elle en est la conséquence. Par ailleurs, elle peut intervenir pour
les préjudices consécutifs à tous les types de dommages, même si l’éventualité d’une
évolution n’affecte pas tous les dommages avec la même intensité. Certes, le dommage
corporel apparaît propice à l’évolution des préjudices qui en découlent, mais il n’est pas le
seul. Bien que l’indemnisation des conséquences d’un dommage corporel présente certaines
spécificités, il serait incomplet de n’envisager l’évolution du préjudice que sous cet angle. La
primauté accordée au dommage corporel se justifie surtout parce qu’il relève d’une atteinte à
l’intégrité physique. L’incidence du temps s’étend au-delà de cette seule catégorie de

341
D. TOMASIN, « Préjudice futur et dommages évolutifs : même combat ? », RDI 2001, p. 387 ; M. THIOYE,
Ibid. V. par exemple, Cass. Civ. 3ème, 3 déc. 1985, n° 84-13375, Bull. civ. III, n° 159, p. 121 ; Cass. Civ. 3ème, 11
juill. 2001, n° 00-10.586, RDI 2002, p. 85, note PH. MALIVAUD.
342
S. BERTOLASO, « Quelle réparation en cas d'aggravation des désordres de construction ? », RDI 2011, p. 541.
V. également M. THIOYE, art. préc.

81
dommages. Les atteintes environnementales, elles aussi, sont propices aux évolutions de leurs
conséquences. S’agissant des dommages économiques purs et des dommages moraux purs,
même si la possibilité d’évolution est importante, les difficultés inhérentes à l’appréhension
initiale du préjudice rendent la prise en compte des évolutions plus compliquée. Enfin, il ne
faut pas se fier à cette apparente stabilité des conséquences en matière de dommage matériel.
Il existe, en effet, des situations dans lesquelles le préjudice sera amené à évoluer. Une fois
appréhendée d’un point de vue théorique, il faut maintenant rechercher laes manifestations de
l’évolution du préjudice de la victime.

Section 2 : Les manifestations de l’évolution du préjudice

86. Affirmer que le préjudice évolue signifie, conformément à nos propos introductifs,
qu’il peut subir une aggravation ou, au contraire, emporter une amélioration de la situation de
la victime. L’étude des manifestations de l’évolution du préjudice dévoile pourtant une plus
grande complexité. Il existe en réalité des situations très diverses souvent assimilées à des
évolutions du préjudice. Il est alors important de dresser une typologie des évolutions
effectives du préjudice (§1), c’est ce qui nous permettra ensuite de démontrer que dans
certaines hypothèses le préjudice ne fait en réalité l’objet d’aucune évolution à proprement
parler, leur assimilation à une évolution est alors contestable (§2).

§1. La typologie des évolutions effectives du préjudice

87. L’évolution du préjudice de la victime suppose une variation de l’étendue des


conséquences que le dommage a eues pour la victime. Elle se compose donc de deux sens de
variation possibles : soit la situation de la victime empire, il s’agit d’une hypothèse
d’aggravation (A), soit, au contraire, la situation de la victime fait l’objet de modifications
positives, il s’agit alors d’une hypothèse d’amélioration (B).

82
A. L’hypothèse d’une aggravation

88. L’aggravation du préjudice s’entend, initialement, d’une aggravation structurelle (1),


c’est le préjudice lui-même qui doit faire l’objet d’une intensification. S’en tenir à cette
conception de l’aggravation est désormais insuffisant. L’aggravation du préjudice doit
également intégrer les aggravations situationnelles du préjudice (2).

1. L’aggravation structurelle du préjudice

89. L’aggravation dans son acception générale. – Nom dérivé du verbe aggraver, du
latin aggravatio et aggravare, l’aggravation correspond à une augmentation, à un
accroissement343. Elle s’entend, de manière générale, comme l’action de rendre plus grave, le
fait de devenir plus difficile, d’empirer344. Il s’agit alors d’« une dégradation de la situation
antérieure en raison d’éléments nouveaux », qui cause « un passage progressif ou brutal d’un
degré de gravité à un degré de gravité plus grand, plus pesant »345. Plus juridiquement,
l’aggravation du préjudice est établie en cas d’apparition d’un nouveau préjudice 346. Il
convient toutefois ne pas envisager la notion de préjudice nouveau uniquement au sens de
l’apparition d’un préjudice qui n’existait pas avant. Une telle conception serait trop restrictive.
Certes, l’aggravation du préjudice peut impliquer l’apparition au sens strict d’un nouveau chef
de préjudice. Par exemple, une personne victime d’un préjudice sexuel qui découvre, qu’au-
delà d’une sexualité modifiée, elle ne pourra pas avoir d’enfants. Au préjudice sexuel s’ajoute
un préjudice d’établissement. Cependant, une aggravation du préjudice existe également

343
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999, voir
« aggravation ».
344
Le grand Larousse illustré, Paris : Larousse 2017 ; Dictionnaire Hachette, Paris : Hachette éducation, 2014,
voir « aggravation ».
345
B. NICOURT, « La consolidation, l’aggravation », Revue Méd. et Dr. 1995, n° 12, p. 7.
346
D. TAPINOS, « Les aggravations annoncées », Gaz. Pal. 2013, n° 47, p. 20.

83
lorsque le dommage déjà existant va prendre de l’ampleur 347 , comme une fissure qui
apparaîtra à ses débuts comme un désordre esthétique, mais qui, avec le temps, compromettra
la solidité de l’ouvrage. La réparation du préjudice lié à la survenance de ce dommage
matériel n’engagera pas les mêmes sommes et le préjudice patrimonial sera donc augmenté.
La Cour de cassation confirme cette double acception de l’aggravation du préjudice348.

90. La notion d’aggravation médicale. – Cette acception juridique générale de la notion


d’aggravation doit être complétée par une définition plus spéciale de l’aggravation propre aux
particularités du dommage corporel. Cette définition mêle à la fois les aspects juridiques que
l’on vient d’envisager, mais tient également compte de l’aspect médical, omniprésent dans le
domaine du dommage corporel. D’après la définition médicale, l’aggravation doit être
considérée comme « une dégradation de l’état séquellaire de la victime »349. C’est de la
combinaison de ces deux aspects, médical et juridique, que ressort le contenu de l’évolution
du préjudice de la victime en matière de dommage corporel. D’après cette définition médico-
juridique, l’aggravation correspond à la « modification imprévisible de l’état séquellaire […]
elle est caractérisée par une augmentation des chefs de préjudices indemnisables »350 ou bien
encore à la « modification de l’état médical entraînant une augmentation du taux d’incapacité
permanent »351. Dans le domaine du dommage corporel, l’aggravation, puisqu’elle concerne
l’état physique et psychique de la victime, doit être qualifiée d’aggravation médicale352.

347
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 151, p. 211 ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd.,
Paris : Dalloz, 2017, n° 2324.71, p. 1108 ; O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration »,
Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21 ; B. BENYOUNES, « L’aggravation : une suite possible après la consolidation », Gaz.
Pal. 2013, n° 47, p. 11.
348
Cass. Civ. 2ème, 15 oct. 1975, n° 74-12.117, Bull. civ. II, n° 261, p. 209.
349
B. BENYOUNES, art. préc.
350
M.- C. CABANEL, La rechute et les aggravations : différences d’appréciation médicale et juridique, thèse
Toulouse, 1994, p. 63.
351
Ibid., p. 16.
352
P. JOURDAIN, « L’aggravation du dommage corporel est réparable, même en l’absence d’aggravation de l’état
de la victime », RTD Civ. 2005, p. 147 ; B. BENYOUNES, « L’aggravation : une suite possible après la

84
91. Distinction entre aggravation médicale et rechute. – L’aggravation médicale ne doit
pas être confondue avec d’autres situations qui peuvent sembler comparables, notamment
avec l’hypothèse d’une rechute. L’élaboration d’une distinction entre les deux termes apparaît
parfois compromise tant la notion de rechute et celle d’aggravation présentent des points
communs, dont le plus important est celui de constituer, dans les deux cas, « une variation du
dommage353, dans le temps, survenant après la consolidation ou la guérison »354 ce qui peut
créer une confusion et aboutir à les considérer comme synonymes355. Pourtant, contrairement
aux apparences, chacune de ces deux notions recouvre des situations différentes 356. La
question se pose alors de savoir si ces termes sont suffisamment spécifiques l’un par rapport à
l’autre pour présenter une incidence différente sur l’indemnisation au titre de l’aggravation.

Établir une distinction entre rechute et aggravation est une opération délicate. Aucune
référence n’y est faite dans le droit commun ; elle n’apparaît clairement que dans la
législation très spécifique des accidents du travail et des maladies professionnelles357. Il faut
se référer au livre 4 du Code de la sécurité sociale. L’article L. 443-2 du Code de la sécurité
sociale est d’une aide précieuse pour apporter des éléments de réponse. Il dispose que « si
l'aggravation de la lésion entraîne pour la victime la nécessité d'un traitement médical, qu'il y
ait ou non nouvelle incapacité temporaire, la caisse primaire d'assurance maladie statue sur
la prise en charge de la rechute ». Il confirme que la rechute est une forme d’aggravation au
sens où elle va avoir des répercussions sur la situation de la victime358, mais elle n’est pas une
aggravation au sens médical. La rechute suppose un retour au traitement médical avec ou sans
nouvelle incapacité temporaire, mais signifie qu’une une fois guérie, elle n’est pas

consolidation », art. préc. ; C. BERNFELD et F. BIBAL, « Les multiples visages de l’aggravation », Gaz. Pal. 2013,
n° 47.
353
Selon la distinction envisagée entre le dommage et le préjudice, le terme de dommage devra ici être entendu
au sens de préjudice.
354
H. MARGEAT, « La rechute, l’aggravation et l’accident subséquent », Revue Assurance française, 16-30 juin
1980.
355
Ibid.
356
Ibid.
357
M.- C. CABANEL, thèse préc., p. 16.
358
Ibid. Dans cette acception, il s’agit pour l’auteur d’ une aggravation administrative.

85
nécessairement synonyme d’une modification de l’état séquellaire final359, contrairement à
l’aggravation médicale360. Une modification de l’état séquellaire post-rechute est néanmoins
envisageable. Dans ces cas-là, il faudra réévaluer le taux d’incapacité. La rechute sera alors
constitutive d’une aggravation médicale361. En fin de compte, la rechute n’est « qu’un état
particulier d’aggravation » 362 : sa survenance peut n’avoir comme conséquence aucune
aggravation médicale au sens propre. En revanche, elle emportera des conséquences sur la
situation de la victime pendant le temps de sa survenance et peut donc être assimilée à une
hypothèse d’aggravation au sens juridique.

92. L’aggravation du préjudice est initialement intrinsèque au préjudice, élément


particulièrement accentué en matière de dommage corporel où l’aggravation concerne l’état
physique et psychique de la victime et ne peut donc qu’être médicale, mais depuis la
jurisprudence de la Cour de cassation étend la notion d’aggravation en matière de préjudice
résultant d’un dommage corporel et accorde une considération à l’aggravation situationnelle
du préjudice.

2. L’aggravation situationnelle du préjudice

93. Prise en compte de l’environnement de la victime. – En matière de préjudice


résultant d’un dommage corporel, l’aggravation du préjudice de la victime a été initialement
considérée comme une aggravation de l’état physique et psychique de cette dernière.
Cependant, depuis quelques années, la jurisprudence tend à affirmer que l’évolution du
préjudice ne concerne pas nécessairement cet état stricto sensu de la victime. Cette
constatation a conduit à l’émergence d’une nouvelle notion d’aggravation : l’aggravation

359
C. BERNFELD et F. BIBAL, « Les multiples visages de l’aggravation », art. préc.
360
M.- C. CABANEL, thèse préc., p. 16.
361
Ibid., p. 33 ; H. MARGEAT, art. préc.
362
En ce sens, M.- C. CABANEL, Ibid., p. 19.

86
situationnelle363. C’est la Cour de cassation qui a reconnu364, d’abord implicitement, cette
possibilité dans un arrêt de la deuxième chambre civile de 1989365. Dans cette affaire, la
victime se prévalait d’une aggravation de son préjudice résultant, pour elle, « de l'incidence
sur le taux de sa pension de retraite, de l'exercice à mi-temps de son activité
professionnelle ». La Cour d’appel d’Orléans a rejeté sa demande aux motifs qu’elle ne
justifiait pas l’existence d’une aggravation. Solution que la Cour de cassation casse alors
même que le préjudice de la victime n’avait pas évolué intrinsèquement. Par sa solution, la
Cour de cassation envisage la possibilité d’une évolution du préjudice qui dépasse les seules
séquelles physiques et psychiques pour pouvoir prendre en considération le contexte dans
lequel se trouve la victime. La prise en compte de l’aggravation situationnelle suppose de
s’interroger sur l’évolution de l’environnement et du contexte de vie de la victime. Par la
suite, la Cour de cassation est venue confirmer les prémices de l’intérêt porté à la notion
d’aggravation situationnelle en précisant que l’aggravation du préjudice de la victime
demeure possible même si l’on a déjà reconnu à cette dernière une incapacité permanente de
100 %366. Dans cette affaire, il s’agissait d’une personne blessée lors d’un accident et dont
l’incapacité permanente avait été fixée au maximum. En outre, il avait été prévu qu’après son
hospitalisation celle-ci retournerait vivre à son domicile avec l’assistance d’une tierce
personne. Or, cela s’était révélé impossible et la victime avait finalement dû être placée dans
un établissement spécialisé, ce qui n’engendrait pas les mêmes coûts. Il découle de cet arrêt
que l’incapacité permanente partielle367 n’est qu’un instrument d’appréciation du préjudice

363
E. GUILLERMOU, « L’aggravation sociologique », Gaz. Pal. 2013, n° 47, p. 16. L’ « Aggravation
situationnelle » est le terme généralement employé par la doctrine. Cependant, même si l’auteur utilise la
qualification d’ « aggravation sociologique », cette modification terminologique est sans incidence sur son
contenu.
364
L’aggravation situationnelle est également reconnue par le Conseil d’État, CE, 22 avr. 2013, n° 347883, Gaz.
Pal. 2013, n° 135, p. 38 note C. IRMANN ; CE, 11 déc. 2018, n° 400877, Gaz. Pal. 2019, n° 3, p. 49, note
F. BIBAL.
365
Cass. Civ. 2ème, 30 oct. 1989, n° 88-17.282, Bull. civ. II, n° 198, p. 10.
366
Cass. Crim., 9 juill. 1996, n° 95-81.143, Bull. crim. n° 286, p. 880.
367
Rapport du groupe de travail chargé d’élaborer une nomenclature des préjudices corporels, sous la direction
de J.- P. Dintilhac, juillet 2005, [Link]
publics/[Link]. La nomenclature supprime le recours à la notion d’incapacité permanente partielle. Elle

87
uniquement envisagé à travers le prisme du physique et du psychique alors que l’aggravation
peut être envisagée comme dépassant ce cadre en trouvant sa source dans l’environnement de
la victime.

94. Arrêt de principe de la Cour de cassation. – Un arrêt de la deuxième chambre civile


de la Cour de cassation a, en 2004 368 , définitivement consacré, de manière explicite,
l’existence de l’aggravation situationnelle. En l’espèce, une femme avait été victime dans sa
jeunesse d’un accident et avait dû subir une amputation au niveau d’un membre inférieur. Elle
avait alors reçu une indemnisation de son préjudice mais, quelques années plus tard, ses
besoins en assistance d’une tierce personne avaient augmenté en raison de la naissance d’un
premier, puis d’un second enfant. La cour d’appel avait rejeté sa demande d’indemnisation
complémentaire pour ses besoins au titre de l’assistance d’une tierce personne estimant qu’il
n’y avait pas d’aggravation de son état séquellaire, donc pas d’aggravation médicale. Il
s’agissait d’un simple changement matériel dans ses conditions d’existence qui ne pouvait pas
faire l’objet d’une indemnisation complémentaire. La Cour de cassation a censuré les juges du
fond en considérant qu’une aggravation du préjudice de la victime est envisageable
indépendamment de toute évolution des lésions séquellaires. Cette catégorie d’évolution est
dépourvue de tout aspect médical. Elle s’intéresse, non pas à l’état de santé, mais aux
conditions de vie de la victime. La prise en compte de l’aggravation situationnelle du
préjudice de la victime apparaît d’autant plus importante que les conditions de vie de la
victime après la survenance d’un dommage font partie intégrante de ses conséquences, et que
ne pas en tenir suffisamment compte reviendrait à ne pas indemniser intégralement la victime
de la réalité du préjudice qu’elle a subi369. L’arrêt de 2004 est d’une importance majeure car il
reste le seul à avoir exprimé aussi indéniablement l’existence et le contenu de la notion
d’aggravation situationnelle. Dans un arrêt de 2009, la Cour de cassation adopte une

est désormais remplacée par les notions de pertes de gains professionnels futurs et de déficit fonctionnel
permanent. Cela ne modifie toutefois pas l’apport de cet arrêt.
368
Cass. Civ. 2ème, 19 fév. 2004, n° 02-17.954, RTD Civ. 2005, p. 147, obs. P. JOURDAIN.
369
E. GUILLERMOU, art. préc.

88
formulation plus lapidaire qui manque d’explicitation370, même si elle confirme sa position.
Dans cette affaire, le préjudice de la victime était demeuré inchangé s’agissant de l’aspect
médical ; en revanche, le changement de législation en matière de temps de travail avait
conduit la victime à devoir recourir à l’assistance d’une seconde tierce personne.
L’environnement de vie de la victime ayant changé, la Cour de cassation considère que cette
évolution justifiait une indemnisation complémentaire.

95. Le préjudice de la victime est susceptible de varier dans le sens d’une aggravation,
plus particulièrement s’agissant des préjudices résultant d’un dommage corporel pour lesquels
cette aggravation peut aussi bien avoir trait à une aggravation médicale qu’à une aggravation
situationnelle. L’aggravation du préjudice est l’hypothèse principalement envisagée s’agissant
de l’évolution du préjudice. Elle n’est pourtant pas la seule. Une variation du préjudice peut
également intervenir dans le sens d’une diminution des préjudices de la victime et donc d’une
amélioration de sa situation.

B. L’hypothèse d’une amélioration

96. Diminution ou atténuation du préjudice et amélioration de la situation


consécutive. – L’aggravation est le phénomène qui caractérise un préjudice qui devient plus
important. À l’inverse, lorsque ce préjudice voit son étendue se restreindre cela correspond à
une diminution, une atténuation, du latin attenuare signifiant affaiblir, entendue comme le fait
de diminuer la force, l’intensité de quelque chose371. Toutefois, l’action de diminuer quelque
chose ne suggère pas nécessairement un aspect positif. Par exemple, la diminution des droits
d’une personne présente un aspect négatif, ou encore la diminution du prix de vente d’un

370
Cass. Civ. 2ème, 22 oct. 2009, n° 08-17.333, « Qu'en statuant ainsi, sans s'expliquer sur les conséquences de
la modification de la législation sociale sur la nécessité d'une assistance permanente par une tierce personne, la
cour d'appel n'a pas donné de base légale à sa décision ».
371
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999, voir
« atténuation ».

89
produit présente un aspect positif pour l’acquéreur, mais un aspect négatif pour le vendeur.
Aussi, nous semble-t-il que la qualification la plus adéquate d’une évolution positive serait
celle d’amélioration, entendue comme « un changement en mieux, un meilleur état »372. La
notion d’amélioration s’oppose sans ambiguïté à celle d’aggravation. Cependant, il se dégage
par nature de la notion d’amélioration un aspect positif qui apparaît en contradiction totale
avec l’idée qu’un préjudice subsiste. Ce dernier symbolise un aspect négatif en tant qu’il
correspond aux conséquences d’une atteinte. De ce fait, l’emploi des termes atténuation ou
diminution se révèlent plus appropriés pour refléter la variation de l’intensité du préjudice. En
revanche, leur neutralité ne doit pas faire perdre de vue que la variation d’intensité emporte
une amélioration de la situation de la victime. En cas d’aggravation, le sort des préjudices de
la victime apparaît comme négatif alors que les préjudices de la victime peuvent également
évoluer dans un sens favorable. La notion d’amélioration englobe ainsi les notions de
diminution ou d’atténuation tout en faisant ressortir que l’évolution présente dans ce cas de
figure un avantage pour la victime. Il convient alors de parler d’atténuation ou de diminution
du préjudice et d’amélioration de la situation de la victime.

97. Réalité du phénomène d’amélioration de la situation de la victime. – L’évolution


positive du préjudice de la victime est corrélative à une diminution des conséquences du
dommage, voire dans certains cas à une résorption totale des suites du dommage. Bien que
l’hypothèse de l’amélioration de la situation de la victime ait tendance à être laissée pour
compte, elle n’est pourtant pas une hypothèse rare contrairement aux croyances habituelles373.
Dans le cadre d’un dommage corporel, des améliorations du préjudice seront constatables.
Pléthore d’exemples pourraient être cités : la victime qui poursuit une rééducation assidue et
qui récupère l’usage quasi complet d’un membre, la fracture qui se résorbe pour devenir

372
Ibid, Dictionnaire Hachette, Paris : Hachette éducation, 2014, voir « amélioration ».
373
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 144, p. 207 ; Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, Droit du dommage corporel,
8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 300, p. 270 ; H. MARGEAT, « La rechute, l’aggravation et l’accident
subséquent », Revue Assurance française, 16-30 juin 1980 ; PH. MALAURIE note sous Cass. Civ. 2ème, 12 oct.
1972, D. 1974, p. 536.

90
qu’un mauvais souvenir, etc. De telles évolutions positives sont envisageables, d’une part,
parce que le corps humain est doué de réelles capacités régénératrices dont il est difficile de
mesurer par anticipation l’étendue et, d’autre part, parce qu’il ne faut pas négliger la capacité
d’adaptation de la victime à ses séquelles, soit par le biais d’une compensation, soit par celui
d’une réadaptation adéquate374. Enfin, l’amélioration de la thérapeutique n’est pas étrangère à
cette possibilité d’amélioration de la situation de la victime. Des évolutions positives du
préjudice sont également envisageables dans le domaine environnemental. Le lac Érié situé
aux Etats-Unis en est un exemple. Considéré comme écologiquement mort à la fin des années
1960375, il est pourtant redevenu sain dans les années 2000. Malheureusement, la tendance
s’est à nouveau inversée. Depuis quelques années, il est de nouveau victime d’une toxine due
à des rejets de phosphore qui cause une prolifération d’algues à l’origine d’un déséquilibre de
l’écosystème. Les choses pourraient néanmoins, encore une fois, s’améliorer puisque le droit
« d’exister et de prospérer naturellement » vient de lui être reconnu376.

98. L’évolution du préjudice correspond à une variation de son étendue qui conduit à un
mouvement d’aggravation ou d’amélioration de la situation de la victime. Cependant, il existe
une tendance à assimiler d’autres situations à des évolutions du préjudice alors même qu’elles
ne sont pas des évolutions du préjudice au sens propre.

§2. Les hypothèses discutables d’évolution du préjudice

99. La notion d’évolution du préjudice donne parfois l’impression d’une notion fourre-
tout qui rassemble toutes les situations dans lesquelles il serait envisageable qu’une victime

374
L. DEROBERT, « L’estimation des incapacités permanentes susceptibles d’évolution (amélioration ou
aggravation), Rapport journée d’études, 5-6 juillet 1963, RGAT 1963, p. 386 ; Y. LAMBERT-FAIVRE,
« L’évolution du dommage après le jugement », RCA 1998, n° spécial 5 bis, p. 28.
375
[Link]
376
[Link]
statut-juridique-au-lac-erie-pour-sa-survie_5426743_3244.html.

91
puisse demander une indemnisation complémentaire de son préjudice. Pourtant, bien que ces
hypothèses influencent la situation de la victime, il convient de ne pas se tromper sur leur
essence : être en mesure de demander une indemnisation complémentaire ne signifie pas
nécessairement qu’il existe une véritable évolution du préjudice pour la victime. Telle est la
situation lorsque la demande en justice est affectée d’un aléa judiciaire (A), mais également la
situation dans laquelle le préjudice de la victime fait l’objet uniquement de variations
monétaires (B).

A. L’absence d’évolution en cas d’existence d’un aléa judiciaire

100. Deux situations sont concernées : l’hypothèse du préjudice préexistant non inclus dans
la demande initiale (1) ainsi que l’hypothèse de la consécration d’un nouveau chef de
préjudice suite à un revirement de jurisprudence (2).

1. Le préjudice préexistant non inclus dans la demande initiale

101. Distinction entre l’évolution du préjudice et le préjudice préexistant non inclus


dans la demande initiale. – Par un principe bien établi, la Cour de cassation considère que le
« dommage est définitivement fixé au jour où le juge rend sa décision »377. Cette position tend
à responsabiliser les victimes dans leur demande et à préserver une certaine stabilité juridique
dans les rapports entre les parties378. Cependant, ne pas autoriser la victime à formuler une
demande complémentaire pour obtenir l’indemnisation d’un préjudice qui n’avait pas été
inclus dans la demande initiale serait une position contraire au principe de réparation
intégrale, mais aussi au principe de l’autorité de la chose jugée édicté à l’article 1355 du Code

377
Cass. Civ. 2ème, 28 mai 1968, n° 66-13.460, Bull. civ. II, n° 157 ; Cass. Crim., 24 mars 1969, n° 68-91.047,
Bull. crim. n° 128 ; Cass. Civ 2ème, 31 mai 1972, n° 71-10.753, Bull. civ. II, n° 163, p. 133 ; Cass. Civ. 2ème, 20
déc. 1973, n° 72-13.808, Bull. civ. II, n° 343, p. 279 ; Cass. Civ. 2ème, 7 juil. 1993, n° 91-20.681 et 91-21.474,
Bull. civ. II, n° 251, p. 138 ; Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 2000, n° 98-20.160, Bull. civ. II, n° 141, p. 100.
378
Cf infra n° 475.

92
civil379. La solution apparaîtrait injuste pour la victime. Une réflexion s’impose alors pour
savoir si le régime accordé aux aggravations ne pourrait pas être transposé aux demandes
ultérieures de réparation d’un préjudice préexistant non inclus dans la demande initiale. En
effet, la victime se retrouve confrontée à un préjudice qui n’a fait l’objet d’aucune réparation.
Cette hypothèse relève du « champ du futur du dommage »380. Cette situation ne correspond
cependant pas à une aggravation au sens littéral car, dans le cadre d’une demande
complémentaire d’indemnisation d’un chef de préjudice oublié lors de la demande initiale, le
préjudice existait déjà et, surtout, il existait « en l’état ». Il ne devrait donc pas être possible
de formuler une demande complémentaire, mais la solution serait trop sévère.

102. Application du critère de nouveauté à la demande. – La Cour de cassation rappelle


régulièrement qu’une indemnisation complémentaire peut intervenir lorsqu’un élément
inconnu au moment de la demande initiale se révèle381. En effet, si le préjudice préexistait,
mais que la victime n’en avait pas connaissance, l’évidence s’impose : il doit demeurer
possible de demander la réparation d’un préjudice ignoré ! Le juge ne peut s’affranchir de
cette circonstance. Est-il pour autant possible de considérer cela comme une aggravation ?
Une réponse négative pourrait l’emporter puisque le préjudice est demeuré inchangé, la
condition de nouveauté nécessaire à la qualification d’aggravation ne peut être considérée
comme remplie. Si l’on rencontre ici une cause de réévaluation du préjudice, celle-ci ne
saurait être assimilée à une évolution intrinsèque du préjudice. Cependant, la demande
d’indemnisation complémentaire ne doit avoir pour seul objectif que d’assurer la réparation
d’une aggravation effective des préjudices subis par la victime. Dès lors cette hypothèse
pourrait être assimilée à une aggravation situationnelle. C’est ce qui peut justifier que la

379
L’article 1355 du Code civil dispose que « l'autorité de la chose jugée n'a lieu qu'à l'égard de ce qui a fait
l'objet du jugement. Il faut que la chose demandée soit la même ; que la demande soit fondée sur la même
cause ; que la demande soit entre les mêmes parties, et formée par elles et contre elles en la même qualité ». Cf
infra n° 199 et s.
380
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
381
Cass. Civ. 2ème, 29 mai 1973, n° 72-10.915, Bull. civ. II, n° 185, p. 147 ; Cass. Civ. 2ème, 15 oct. 1975, n° 74-
12.117, Bull. civ. II, n° 261, p. 209 ; Cass. Civ. 2ème, 7 avr. 1976, n° 74-13.811, Bull. civ. II, n° 112, p. 86.

93
découverte tardive du préjudice mérite aussi d’être prise en considération. En procédant à un
transfert dans l’application du critère de la nouveauté, celle-ci peut être caractérisé. Certes, ce
n’est pas le préjudice lui-même qui est nouveau, mais sa manifestation. Cependant, cette
dernière va nécessairement emporter des modifications quant à la situation de la victime. La
notion d’aggravation situationnelle est donc applicable. En revanche, plusieurs jurisprudences
tendent à démontrer une volonté plus libérale permettant à la victime de mener une nouvelle
action avec comme seule condition que le préjudice n’ait pas été inclus dans la demande
initiale d’indemnisation382. Le critère de nouveauté, ayant initialement trait au préjudice,
englobe désormais l’idée d’une nouveauté de la demande. Cet infléchissement jurisprudentiel
permet à la victime d’obtenir une indemnisation complémentaire et, ainsi, de satisfaire le
principe de réparation intégrale383. Dès lors qu’un préjudice existait mais n’a pas fait l’objet
d’une indemnisation, celui-ci doit être considéré comme nouveau dans la demande, même s’il
n’est pas nouveau ni dans son existence ni dans sa manifestation. L’admission d’une
indemnisation complémentaire dans cette hypothèse permet de pallier une éventuelle
négligence d’une des parties ou de son représentant, mais cette solution permissive ne doit
pas, pour autant, être considérée comme une aggravation du préjudice de la victime.

103. Outre l’hypothèse du préjudice préexistant non inclus dans la demande initiale, une
seconde hypothèse doit maintenant être envisagée. Elle concerne les conséquences
qu’implique le revirement de jurisprudence. Là non plus, il n’est pas question d’une

382
CA Paris, 8 déc. 1949, JCP 1952, II, 6914, note RODIÈRE ; Cass. ass. plén., 9 juin 1978, n° 76-10.591, Bull.
ass. plén. n° 3, p. 3 ; Cass. Civ. 2ème, 24 janv. 1979, n° 76-15.019, Bull. civ. II, n° 29, p. 21 ; Cass. Civ. 2ème, 1er
déc. 1982, n° 81-13.705, Bull. civ. II, n°153 ; Cass. Soc., 26 mai 1987, n° 84-17.044 ; Cass. Civ. 2ème, 24 janv.
1979, n° 76-15.019, Bull. civ. II, n° 29, p. 21 ; Cass. Civ. 2ème, 6 janv. 1993, n° 91-15.391, Bull. civ. II, n° 6, p.
3 ; Cass. Civ. 2ème, 5 janv. 1994, n° 92-12.185, Bull. civ. II, n° 15, p. 8, RTD Civ. 1994, p. 619, obs.
P. JOURDAIN ; Cass. Soc., 27 juin 2002, n° 00-14.146 ; Cass. Civ. 2ème, 19 fév. 2004, n° 02-17.954, RTD Civ.
2005, p. 147, obs. P. JOURDAIN ; Cass. Civ. 2ème, 30 juin 2005, n° 03-19.817 ; Cass. Civ. 2ème, 7 mai 2009, n° 08-
12.066 ; Cass. Civ. 2ème, 21 nov. 2013, n° 12-19.000, Gaz. Pal. 2014, n° 56, p. 30, note C. BERNFELD et
F. BIBAL ; Cass. Civ. 3ème, 12 janv. 2010, n° 08-20.575.
383
Infléchissement d’ailleurs suivi par le projet de réforme en matière de dommage corporel, V. Projet de
réforme de la responsabilité civile, présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la justice, 13 mars
2017, art. 1262,
[Link]

94
aggravation du préjudice. Par conséquent, la consécration d’un nouveau préjudice suite à un
revirement de jurisprudence ne devrait pas remettre en cause la situation antérieurement
jugée.

2. La consécration d’un nouveau préjudice par revirement de jurisprudence

104. Intérêt du revirement de jurisprudence. – La jurisprudence occupe une place de


choix dans le système juridique français en éclairant l’interprétation de la règle de droit384. Le
doyen Carbonnier écrivait que la jurisprudence correspond à « la solution constamment
donnée à une question de droit par les tribunaux, et notamment par les tribunaux
suprêmes »385. Les solutions données ne sont pas, pour autant, figées. L’interprétation d’une
règle de droit peut changer et la jurisprudence peut faire l’objet de revirements. Ces
revirements sont d’ailleurs le gage d’une « manifestation de la vie du droit, le signe de son
adaptation aux faits » et qu’ « un droit sans revirements de jurisprudence serait au fond un
droit entièrement sclérosé »386. Si le revirement de jurisprudence est utile en tant que tel, c’est
plutôt l’application des revirements de jurisprudence 387 qui suscite des critiques 388 . Les
revirements de jurisprudence apparaissent comme un signe d’instabilité puisque leur existence
à une double portée : ils consacrent une nouvelle solution qui a vocation a s’appliquer non
seulement dans le litige qui a permis de fournir l’occasion de ce changement de position389,
mais également aux litiges pour lesquels une solution avait déjà été donnée390. C’est ce que
l’on désigne comme l’effet rétroactif du revirement de jurisprudence391. La Cour de cassation

384
PH. MALAURIE, « La jurisprudence combattue par la loi » in Mélanges offerts à R. Savatier, Paris : Dalloz,
1965, p. 603.
385
J. CARBONNIER, Droit et passion du droit sous la Vème République, Paris : Flammarion, 1996, p. 57.
386
N. MOLFESSIS, Rapport sur les revirements de jurisprudence, Paris : Litec LexisNexis, 2005, p. 14.
387
J. RIVERO, « Sur a rétroactivité de la règle jurisprudentielle », AJDA 1968, p. 15.
388
En ce sens, CH. MOULY, « Les revirements de jurisprudence » in L’image doctrinale de la Cour de cassation,
La documentation française, 1994, p. 123 ; N. MOLFESSIS, op. cit., p. 5
389
Ibid., p. 9.
390
CH. RADE, « Plaidoyer en faveur d'une réforme de la responsabilité civile », D. 2003, p. 2247.
391
N. MOLFESSIS, op. cit., p. 8 et s. ; J. CARBONNIER, op. cit., p. 59 ; M.-N. JOBARD-BACHELLIER, X.
BACHELLIER, J. BUSK-LAMENT, La technique de cassation, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2018, p. 107.

95
retient explicitement que nul n’a de « droit acquis droit acquis à une jurisprudence figée »392.
Cette position est compréhensible. Toute position inverse contreviendrait à l’interdiction faite
au juge d’adopter des mesures générales et règlementaires, édictée à l’article 5 du Code civil.
Dans ce contexte, le revirement de jurisprudence soulève des interrogations s’agissant de
l’objet de cette étude. Peut-il être assimilé à une évolution du préjudice ?

105. Opposition entre l’évolution matérielle du préjudice et l’évolution juridique du


préjudice. – À cet égard, deux situations peuvent se présenter. La première est celle d’un
revirement de jurisprudence qui, au cours d’une affaire pendante devant les juridictions, vient
consacrer l’existence d’un nouveau préjudice. La victime peut, en vertu du principe de la
rétroactivité des revirements de jurisprudence, obtenir une indemnisation du préjudice
nouvellement consacré. Cette solution n’est guère critiquable au regard du principe de
l’autorité de la chose jugée. Les juges du fond, lorsqu’ils n’ont pas encore tranché, disposent
d’une liberté d’appréciation qui leur permet d’appliquer un revirement opéré par la Cour de
cassation sans que cela ne suscite de véritables difficultés, à moins qu’ils n’entendent entrer
en résistance. La seconde situation possible est plus délicate. Il s’agit de s’interroger sur
l’incidence du revirement de jurisprudence pour la victime dont le litige est terminé et qui n’a
pas pu obtenir une indemnisation sur le fondement d’un préjudice qui n’était pas reconnu au
moment où le juge avait statué. En l’absence d’indemnisation, le principe de réparation
intégrale n’est plus assuré. Est-il alors possible d’invoquer une aggravation du préjudice ?
Une réponse négative l’emporte. Tout comme dans la situation précédente dans laquelle un
préjudice préexistant n’a pas fait l’objet d’une demande d’indemnisation, le préjudice de la

392
Cass. Civ. 1ère, 21 mars 2000, n° 98-11.982, Bull. civ. I, n° 97, p. 65 ; RTD Civ 2000, p. 666, obs N.
MOLFESSIS ; Cass. Civ. 1ère, 9 oct. 2001, n° 00-14.564, Bull. civ. I, n° 249, p. 157. Cette position a d’ailleurs été
validée par de la Cour européenne des droits de l’homme, CEDH, 26 mai 2011, arrêt Legrand c/ France, Requête
n° 23228/08.

96
victime ne connaît, là non plus, aucun élément nouveau393. L’évolution juridique relative à un
préjudice n’équivaut pas à une évolution matérielle de la situation.

106. Absence de reconnaissance d’une aggravation situationnelle. – En revanche, le


revirement de jurisprudence pourrait être perçu comme une aggravation situationnelle. En
effet, dès lors que les juges reconnaissent un nouveau préjudice, si la victime ne peut pas s’en
prévaloir alors celle-ci n’obtient pas une indemnisation complète. Dans cette perspective, il
est certain que le préjudice de la victime n’a pas subi d’évolution matérielle, mais il n’en reste
pas moins qu’une modification de la perception juridique de la notion même de préjudice est
intervenue et a aggravé la situation. Ce qui devrait conduire à la reconnaissance d’une
aggravation situationnelle pour la victime. Comme dans l’hypothèse du préjudice non inclus
dans la demande initiale, il serait possible de considérer que la consécration d’un préjudice
remplit le critère de nouveauté exigé pour pouvoir formuler une demande d’indemnisation
complémentaire. La Cour de cassation a rejeté cette hypothèse dans un arrêt de 2009. Elle
affirmait que l’évolution de la jurisprudence n’est pas un fait nouveau permettant de revenir
devant le juge394.

107. Cette solution n’est que la résultante d’une application du principe de concentration
des moyens dégagés par l’arrêt Césaréo395. Cet arrêt affirme que le demandeur doit présenter
dès la première instance l’ensemble des moyens qu’il estime de nature à fonder celle-ci.
L’hypothèse envisagée ici ne doit pas faire exception. Quand bien même le préjudice n’est
pas reconnu, rien n’empêche la victime d’argumenter pour que le juge tranche en sa faveur.
Au contraire, c’est comme cela qu’il faut procéder, c’est ainsi que les évolutions
jurisprudentielles se construisent. En revanche, si le juge ne fait pas droit à la demande, le

393
O. GOUT, art. préc.
394
Cass. Civ. 1ère, 24 sept. 2009, n° 08-10.517, Bull. civ. I, n° 177.
395
Cass. ass. plén., 7 juill. 2006, n° 04-10.672, Bull. ass. plén. n° 8, p. 21, D. 2006, p. 2135, obs. L. WEILLER ;
RDI 2006, p. 500, obs. PH. MALINVAUD ; RTD civ. 2006, p. 825, obs. R. PERROT ; JCP G. 2007, II 10070, note
G. WIEDERKEHR ; JCP G. 2007, I, 183, n° 15, obs. S. AMRANI-MEKKI ; Dr. & proc. 2006, p. 348, obs. N.
FRICERO ; Rev. Procédures 2006, comm. 21, note R. PERROT.

97
principe de l’autorité de la chose jugée doit protéger la situation juridique tranchée. Il n’est
pas souhaitable que le revirement ait un effet rétroactif indéfini396. Son existence permet une
adaptabilité du droit pour que ce dernier demeure en adéquation avec les politiques juridiques
menées en diverses époques. Il est en ce sens le symbole « d’une vérité juridique
préexistante »397. Néanmoins, son rayonnement est contrebalancé par un autre principe, celui
de la sécurité juridique. Pour certains auteurs, la sécurité juridique forme partie intégrante de
ce principe de rétroactivité en ce qu’elle permet une application de la règle nouvelle supposée
meilleure que l’ancienne398. Il a en effet pu être affirmé que « la sécurité juridique c’est peut-
être l’assurance donnée aux citoyens que le juge traque perpétuellement les erreurs
d’appréciations qu’il est susceptible d’avoir commis »399. Il nous semble cependant que le
revirement de jurisprudence devrait être limité et ne devrait s’appliquer qu’aux litiges en
cours. En fin de compte, dès lors que le litige n’est pas définitivement tranché, il est fortement
conseillé à la victime de compléter sa demande d’indemnisation pour ne pas se voir opposer
le principe de l’autorité de la chose jugée par la suite et pouvoir obtenir ainsi une
indemnisation complète de son préjudice. En revanche, une fois le litige définitivement
tranché, l’absence de respect du critère de nouveauté renforcée par une application rigoureuse
du principe de sécurité juridique empêche la victime de demander une indemnisation
complémentaire en cas de consécration d’un nouveau chef de préjudice400.

108. L’évolution du préjudice de la victime ne doit pas être une excuse pour admettre
juridiquement des situations qui ne présentent aucune évolution, même situationnelle. Deux
situations devaient être envisagées ici. L’absence de demande d’indemnisation d’un préjudice

396
Rapport annuel Cour de cassation 2004, le temps,
[Link]
47/droit_prise_7197/caractere_evolutif_7198/cour_cassation_31949.html.
397
J. CARBONNIER, op. cit., p. 59.
398
J.-M. MOULIN, note sous Cass. Civ. 1ère, 9 oct. 2001, RGD 2001, [Link]
content/uploads/[Link].
399
P.- Y. GAUTIER, note sous Cass. Civ. 1ère, 9 oct. 2001, RTD Civ. 2000, p. 592.
400
En ce sens, C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne et européen du
procès civil, 33ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 1135, p. 769, propos non repris dans la 34ème édition.

98
ne saurait être reconnue comme une évolution du préjudice au sens strict. En revanche,
l’exigence d’un élément nouveau dans la situation de la victime peut se déduire de l’absence
de connaissance antérieure. Au contraire, le préjudice volontairement non inclus dans la
demande initiale ne satisfait pas à cette exigence. Pourtant, la pratique juridique se révèle en
faveur de la victime en considérant qu’il est toujours possible de formuler une demande
ultérieurement. En l’absence de demande d’indemnisation, le principe de l’autorité de la
chose jugée ne peut pas s’appliquer. Par conséquent, c’est la demande qui est bien nouvelle.
S’agissant en revanche du préjudice consacré suite à un revirement de jurisprudence, il
pourrait également être reconnu comme une aggravation situationnelle. Cependant cette
solution n’est pas souhaitable, non seulement parce qu’il n’existe là encore pas de nouveau
élément dans la situation de la victime, mais en plus parce que cela soulève des problèmes eu
égard au principe de sécurité juridique. L’indemnisation d’une victime pourrait toujours faire
l’objet de remises en question au gré des évolutions jurisprudentielles. Une dernière situation
doit maintenant être envisagée. Contrairement aux deux hypothèses précédemment
envisagées, le doute persiste quant à savoir s’il s’agit bien d’une évolution du préjudice.

B. Les incertitudes d’une évolution en cas de variation monétaire du


préjudice

109. Il s’agit ici de déterminer si la manifestation d’un changement d’expression monétaire


du préjudice peut être assimilée à une évolution du préjudice. La réponse à apporter n’est pas
évidente. Bien que le changement d’expression monétaire du préjudice puisse prendre deux
visages, il ne semble pourtant qu’aucun d’entre eux ne révèle véritablement une évolution du
préjudice soit parce que la variation de la valeur du préjudice est consécutive à une évolution
matérielle du préjudice (1) soit parce que le changement d’expression monétaire du préjudice
trouve son origine dans le phénomène d’érosion monétaire qui est déconnecté de tout lien
avec le préjudice (2).

99
1. La variation de valeur consécutive à une évolution matérielle du
préjudice

110. Existence d’une évolution. – Le but de la responsabilité civile est de replacer la


victime dans la situation qui aurait été la sienne en l’absence de dommage, elle ouvre donc
pour la victime le droit d’obtenir une réparation des préjudices qui en ont découlé. Dans le
cadre de cette responsabilité civile, la victime a droit à une indemnisation en accord avec le
principe dit de la réparation intégrale, ce qui signifie qu’elle ne pourra pas obtenir une
indemnisation supérieure aux préjudices qu’elle a subis. À l’inverse, il ne saurait être admis
qu’une réparation inférieure à l’étendue réelle des préjudices subis soit attribuée à la victime.
Lors de l’indemnisation initiale, le juge va devoir évaluer monétairement le préjudice souffert
par la victime afin de fixer l’indemnisation en fonction de son étendue. L’indemnisation
visant à réparer les préjudices dans leur globalité, le principe de réparation intégrale est donc
respecté. Dans l’hypothèse où la victime constate a posteriori une modification du préjudice
qu’elle a subi, laquelle implique inéluctablement un changement de l’étendue du préjudice qui
conduit à se poser la question de la place de l’évolution du chiffrage du préjudice. En effet, la
demande initiale d’indemnisation correspondait à un montant chiffré, déterminé en fonction
de l’étendue du préjudice connue alors. Or, puisque l’étendue du préjudice a varié, il en
résulte indéniablement que l’expression monétaire du préjudice ne correspond plus à sa
réalité. Il faut alors que le juge procède à un chiffrage de l’évolution matérielle du préjudice
afin d’offrir une indemnisation complémentaire juste et équitable eu égard à l’évolution de la
situation de la victime, sans qu’il en résulte pour elle une perte ou un profit. Pour ce faire, le
juge ne doit pas réévaluer tout le préjudice, mais uniquement la partie qui a varié en vertu de
l’autorité de la chose jugée401.

111. Le changement d’expression monétaire n’est que le produit d’une évolution matérielle
préalable du préjudice. Dans cette configuration, il n’a pas d’autonomie qui permettrait de le

401
Cf infra n° 199 et s.

100
considérer comme une évolution du préjudice à part entière. Le changement d’expression
monétaire n’existe que parce que le préjudice lui-même a connu une évolution, il apparaît
alors comme un accessoire de l’évolution matérielle du préjudice. Le changement de valeur
du préjudice est, dans ces conditions, l’expression concrète de l’évolution matérielle du
préjudice. Il existe alors un lien entre la variation de la valeur et l’évolution matérielle du
préjudice dont elle est dépendante. Par conséquent, le changement d’expression monétaire, en
étant la continuité de l’évolution matérielle du préjudice, s’intègre à celle-ci. En revanche, il
existe des hypothèses dans lesquelles l’expression monétaire du préjudice va être modifiée
sans qu’il n’existe aucune modification matérielle du préjudice initial.

2. La variation de valeur indépendante d’une évolution matérielle du


préjudice

112. L’indépendance qui existe entre le phénomène d’érosion monétaire et le préjudice,


demeurant inchangé dans sa matérialité, doit conduire à un rejet de principe de l’intégration
du phénomène de l’érosion monétaire en tant qu’évolution du préjudice au sens strict (a).
Toutefois, il est indéniable que ce phénomène aboutit à une modification des conséquences du
dommage pour la victime. C’est pour cela que le droit procède, actuellement, à un
assouplissement de ce principe. Cet assouplissement est possible en considérant le phénomène
d’érosion monétaire comme une évolution situationnelle du préjudice de la victime (b).

a. Le rejet de principe du phénomène de l’érosion monétaire

113. Manifestation l’érosion monétaire en matière d’indemnisation. – Le phénomène


de l’érosion monétaire est la conséquence d’un principe plus général, celui du nominalisme
monétaire. Il s’agit du principe selon lequel « une unité monétaire tant qu’elle a le même nom
conserve la même valeur, même si dans le temps sa valeur a changé et par application duquel

101
le débiteur d’une certaine quantité d’unités monétaires doit toujours la même somme
numérique »402. En principe, une valeur nominale est censée représenter toujours le même
équivalent et l’érosion monétaire correspond à ce cas particulier de modification de la valeur.
Elle peut se manifester soit par une dépréciation de la monnaie, soit par une augmentation du
coût de la vie. Par exemple, pour le cas où la victime doit se faire assister par une tierce
personne, l’augmentation du SMIC horaire modifie, à long terme, la valeur de
l’indemnisation. Avec la même somme, la victime disposera d’une indemnisation effective
inférieure à la réalité actuelle du coût exposé pour bénéficier, par exemple, des soins dont elle
a besoin. Elle devra, dans ces conditions, assumer personnellement des frais qui normalement
auraient dû être assumés par le responsable au titre de l’indemnisation sur le fondement de la
responsabilité civile. Il se dégage de cette hypothèse une situation injuste pour la victime. La
question est alors de savoir si la victime peut se présenter de nouveau auprès d’un juge pour
faire réévaluer sa créance sur le fondement d’une aggravation. La doctrine répond
massivement par la négative affirmant qu’il serait faux d’intégrer l’évolution du chiffrage du
préjudice liée à l’érosion monétaire dans le domaine de l’évolution du préjudice403. Cette
hypothèse-là ne doit pas être considérée comme une évolution du préjudice.

114. Absence de reconnaissance d’une évolution du préjudice. – La définition de


l’évolution du préjudice souligne la nécessité de l’apparition d’un nouveau chef de préjudice
ou bien la variation d’intensité d’un préjudice déjà existant. L’évolution du préjudice est donc
une évolution intrinsèque en lien direct avec le préjudice. C’est cette modification qui rend
une révision de l’indemnisation initiale nécessaire étant donné que le préjudice ne correspond
plus à celui qui a servi d’assiette pour la détermination de la réparation. En revanche, la
victime qui demande une révision de son indemnisation en invoquant que celle-ci ne
correspond plus à la réalité du préjudice du fait d’une dépréciation monétaire ou bien d’une

402
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, v.
« nominalisme monétaire ».
403
En ce sens, G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les effets de la responsabilité civile,
4ème éd., Paris : LGDJ, 2017, n° 523, p. 705 et 706.

102
augmentation du coût de la vie n’invoque pas une évolution intrinsèque du préjudice mais, au
contraire, une évolution extrinsèque. Dans cette situation, on constate que le préjudice
souffert par la victime demeure inchangé : il ne varie ni dans sa nature ni dans son étendue,
c’est uniquement sa valeur qui change en fonction des variations monétaires. L’érosion
monétaire étant complètement indépendante du fait initial à l’origine des préjudices, il n’y a
pas lieu de traiter ce phénomène comme une évolution du préjudice justifiant une révision de
l’indemnisation initialement octroyée404.

115. Le phénomène d’érosion monétaire ne peut être assimilé à une évolution du préjudice
au sens strict. On remarque toutefois que si le préjudice demeure le même, la situation de la
victime, par un changement de contexte économique, est modifiée. Elle se retrouve dans une
situation dans laquelle l’indemnisation qui lui a été initialement octroyée pour réparer les
conséquences de l’acte dommageable qu’elle a subi ne correspond plus à la réalité
économique. Par conséquent, cette situation pourrait se rapprocher d’une aggravation
situationnelle.

b. L’assouplissement du rejet avec la notion d’aggravation situationnelle

116. Assimilation de l’érosion monétaire à une aggravation situationnelle. – Le


phénomène d’érosion n’est pas une évolution du préjudice à proprement parler. Il est
néanmoins rationnel de se demander si la victime qui perçoit une indemnisation ne reflétant
plus la réalité économique, notamment si l’indemnisation est en deçà du besoin réel pour
pallier les conséquences du dommage, peut demander une indemnisation complémentaire.
Reprenons l’exemple du recours à une tierce personne dont le salaire augmente. En pareille
situation, l’absence de prise en compte des variations d’expression monétaires d’un préjudice
entravent les objectifs du principe de réparation intégrale. En apparence, l’érosion monétaire

404
L. RIPERT, La réparation du préjudice dans la responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933, n° 169, p. 196 ;
M. DENIMAL, La réparation intégrale du préjudice corporel : réalités et perspectives, thèse Lille, 2016, p. 470.

103
est dénuée de tous liens avec le dommage et les conséquences qui en ont résulté. Cette
conception apparaît toutefois sévère car, sans le dommage, la victime ne se trouverait pas
dans cette situation405. Cette étude a précédemment souligné que l’évolution du préjudice
pouvait résulter d’une évolution situationnelle liée à l’appréciation du contexte entourant les
conséquences du préjudice et contribuant à leur appréciation. La notion d’évolution
situationnelle est tout à fait transposable à cette situation. La modification du contexte
économique qui entoure le préjudice au sens strict, sans répercussion sur le préjudice lui-
même, mène malgré tout à une modification de la situation de la victime que le droit ne peut
ignorer au risque de ne pas réparer intégralement ces préjudices.

117. Existence de mécanismes confirmant cette hypothèse. – À cet égard, bien que le
droit ne confirme pas ouvertement cette solution, il met en place plusieurs mécanismes dont
l’objectif est de limiter au maximum les inconvénients de l’érosion monétaire. L’article L.
434-17 du Code de la sécurité sociale dispose que les rentes, versées dans le cadre de
l’indemnisation d’un accident du travail, sont automatiquement révisées au 1er avril. Plus
généralement, l’indexation des rentes est un des mécanismes les plus éloquents de ce
processus406. Reconnue par la Cour de cassation réunie en chambre mixte dans un arrêt de
1974407, l’indexation offre une adaptation de la rente en fonction d’un indice de référence et

405
En ce sens, H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Leçons de droit civil, T. II, premier volume, 6ème
éd., Paris : Montchréstien, 1978, n° 626, p. 74.
406
H. LALOU, Traité pratique de la responsabilité civile, 6ème éd., Paris : Dalloz, 1962, n° 233, p. 181 ;
N. DEJEAN DE LA BATIE, Droit civil français, Responsabilité délictuelle, 8ème éd., Paris : Librairies techniques,
1989, n° 89, p. 193 ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, op. cit., n° 784, p. 707 ; A. BENABENT,
Droit des obligations, op. cit., n° 688, p. 531 ; PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, op. cit., n° 252,
p. 156 ; PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, op. cit., n° 621, p. 428 ; Y. LAMBERT-FAIVRE et
S. PORCHY SIMON, op. cit.,n° 287, p. 259 ; M. LE ROY, L’évaluation du préjudice corporel, op. cit. n° 195,
p. 248 . L’instauration des rentes indexées n’était pas une proposition nouvelle, v. H. MAZEAUD, « Les rentes
flottantes et la réparation des accidents », D. 1951, chron. 17 ; P. ESMEIN, « Des indemnités variables suivant un
indice économique », JCP G. 1949, I, 781 ; A. TOUTLEMON, « La réparation des préjudices et les rentes
révisables », Gaz. Pal. 1950, I, Doctr. 47.
407
Cass. ch. mixte, 6 nov. 1974, n° 72-90.244, Bull. crim. ch. mixte n° 314 p. 804 . V. également, Cass. Civ.
2ème, 17 avr. 1975, n° 73-13.490, Bull. civ. II, n° 111, p. 91, D. 1976, p. 152, A. SHARAF-ELDINE. Cette position
a ensuite été confirmée par le législateur : loi 27 déc. 1974, n° 74-1118, modifiée par la loi 5 juill. 1985, loi
n° 85-677 relative aux accidents de la circulation.

104
permet à la victime d’obtenir une indemnisation régulièrement revalorisée et conforme à la
réalité économique de ses préjudices408. En autorisant le recours à des rentes indexées, la
jurisprudence et le législateur ont contribué à une intégration indirecte de la variation de
valeur du préjudice sans variation de son étendue ou de sa nature. Cette solution doit être
saluée, encore que le recours à une indemnisation sous forme de rente indexée ne résout pas
toutes les difficultés suscitées par l’érosion monétaire409. En revanche, les conséquences de
l’érosion monétaire demeurent plus pesantes dans le cadre d’une indemnisation sous forme de
capital puisque le versement du montant global de l’indemnité rend plus difficile une
revalorisation. Il n’en est rien en pratique puisque, d’une part, les magistrats recourent à des
tables de capitalisation410 qui leur permettent d’anticiper ce type de phénomène et, d’autre
part, la victime dispose d’une faculté de se prémunir elle-même contre les effets de l’érosion
monétaire en procédant, par exemple, à des placements ou des investissements. Cependant, la
mise en pratique de cette dernière possibilité est plus incertaine car personne n’est à l’abri
d’un mauvais conseil ou placement.

118. Malgré l’absence de prise de position sur la nature de la situation qui affecte la victime
en cas d’érosion monétaire, on constate une volonté, certes implicite mais croissante, de lutter
contre les effets d’un tel phénomène. Parce que le droit s’intéresse, au moins indirectement, à
ce phénomène, il contribue désormais à révéler des incertitudes quant au parti pris initial qui
niait l’intégration de l’érosion monétaire en tant qu’évolution du préjudice. S’il ne s’agit pas
d’une évolution stricte du préjudice, il s’agit en tout cas indéniablement d’une situation qui

408
Il ne s’agit pas, pour l’instant, de déterminer si le mécanisme d’indemnisation par l’attribution de rentes est
une solution adéquate pour répondre au traitement de l’évolution du préjudice de la victime, mais simplement de
confirmer la volonté implicite de tenir compte du phénomène d’érosion monétaire dans le processus
d’indemnisation.
409
À ce propos, PH. BRUN, « Capitalisation des préjudices futurs et principe de réparation intégrale », D. 2013, p.
2213.
410
Notamment le Barème de capitalisation édité par la Gazette du Palais, dont la dernière version date de 2018,
[Link]

105
modifie les conséquences du dommage pour la victime et qui justifie le renforcement des
mécanismes actuellement déployés sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir411.

119. Conclusion de section. – L’étendue de l’évolution du préjudice permet de mettre en


évidence deux types d’évolutions. Une première réside dans une augmentation ou une
diminution de l’intensité d’un préjudice subi par la victime alors que la seconde est
consécutive à l’apparition d’un nouveau préjudice. La jurisprudence a également consacré la
notion d’aggravation situationnelle, permettant ainsi une indemnisation complémentaire
lorsqu’un préjudice lié au contexte de vie de la victime apparaît ou varie postérieurement à
l’indemnisation initiale, mais en dehors de toute évolution de l’état séquellaire. Dans les deux
cas, il existe une modification de la situation pour la victime qui satisfait un critère de
nouveauté et justifie qu’une indemnisation complémentaire intervienne pour une
indemnisation complète. En revanche, dès lors que ce critère de nouveauté dans les
conséquences du dommage n’existe pas, il n’y a pas d’évolution du préjudice. La
jurisprudence admet la demande d’indemnisation complémentaire en cas de préjudice
préexistant non inclus dans la demande initiale en considérant que la demande présente en
elle-même le critère de nouveauté. Cette possibilité offerte à la victime s’explique par des
considérations d’ordre procédural plutôt que par une variation effective du préjudice. Le
caractère de nouveauté ne doit pas non plus être admis lors d’un revirement de jurisprudence :
cela conduirait à remettre en cause la sécurité juridique attachée au principe de l’autorité de la
chose jugée. La question est plus délicate lorsque la victime demande une indemnisation
complémentaire suite à un changement d’expression monétaire de son préjudice. Si celui-ci
est la résultante d’une évolution matérielle du préjudice, il doit être pris en compte au titre
d’une aggravation du préjudice. En revanche, lorsque ce changement est dû au phénomène
d’érosion monétaire, celui-ci ne doit pas être considéré comme une évolution du préjudice.
Cette conception a toutefois été assouplie. L’intervention de l’érosion monétaire emporte des
conséquences sur le rétablissement de la victime dans sa situation antérieure. Bien que cette

411
Cf infra n° 437 et s.

106
hypothèse n’implique pas d’évolution matérielle du préjudice, elle doit être prise en
considération au titre d’une aggravation situationnelle. Ce que le droit fait désormais par le
biais de l’indexation des rentes, mais que le capital permet aussi.

107
108
120. Conclusion du chapitre 1. – La caractérisation de l’évolution du préjudice de la
victime constituait une étape incontournable tant le lien qui l’unit à la réparation du préjudice
est ténu. Parfois autonome de toute évolution du dommage, parfois consécutive à cette
dernière, l’évolution du préjudice est une hypothèse fréquente qu’il ne faut donc pas négliger.
Procéder à cette caractérisation met par ailleurs en exergue la place importante que
l’évolution occupe en matière de dommage corporel. L’attachement particulier que le système
juridique français lui accorde ne doit pourtant pas occulter une évolution du préjudice
également présente dans les autres catégories de dommages. Son étude ne peut se réduire au
seul domaine du dommage corporel. À l’inverse, il ne saurait être question que la notion
d’évolution du préjudice devienne une catégorie confuse à laquelle seraient assimilées toutes
les situations dans lesquelles la victime peut demander une indemnisation complémentaire.
L’évolution du préjudice suppose le respect d’un critère de nouveauté : soit au sens de
l’apparition d’un préjudice, soit au moins dans l’expression de son intensité. Cette approche
première s’est toutefois révélée trop étriquée s’agissant des dommages corporels. Une notion
d’aggravation situationnelle a alors émergé. Cette extension est bénéfique à condition de faire
l’objet d’une appréciation stricte. Trop de complaisance pourrait conduire à découvrir de
nombreuses aggravations situationnelles, ce qui lui ferait perdre de son intérêt. Pour que la
qualification d’aggravation situationnelle soit retenue, celle-ci suppose le respect d’un critère
suffisant de nouveauté.

109
110
Chapitre 2 : La reconnaissance de l’évolution du préjudice fondée sur le
principe de réparation intégrale

121. L’étude de l’évolution du préjudice laisse apparaître en filigrane le principe de


réparation intégrale, déjà cité à plusieurs reprises. Pour que l’indemnisation soit juste et
équilibrée, elle doit correspondre à l’étendue réelle du préjudice. L’intégration des évolutions
que le préjudice peut subir est, par conséquent, une nécessité. Il pourrait être opposé que des
dérogations au principe de réparation intégrale sont admises. Elles le sont toutefois
uniquement à condition d’être justifiées par des considérations d’intérêt général et de ne pas
conduire à des exonérations totales sans égard pour la gravité de la faute412. Or, il ne nous
semble pas que l’évolution du préjudice puisse être invoquée au titre de ces exceptions. En
revanche, il nous faut constater qu’il existe des contradictions dans le traitement accordé aux
évolutions du préjudice, distinctions qui se justifient mal au regard du principe de réparation
intégrale. En effet, l’analyse dudit principe renforce l’une exigence théorique d’un traitement
homogène (Section 1), pourtant l’analyse des pratiques juridiques menées par les acteurs de
l’indemnisation, le juge et l’assureur, permet de constater en pratique un traitement
hétérogène (Section 2).

412
G. CANIVET, « Les fondements constitutionnels du droit de la responsabilité civile », in Études offertes à G.
Viney, Paris : LDGJ, 2008, p. 213. V. également H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Obligations,
théorie générale, T. II, premier volume, 9ème éd., Paris : Montchrestien, 1998, n° 623, p. 735 ; M. BACACHE-
GIBELLI, Traité de droit civil, T. V, les obligations : la responsabilité civile extracontractuelle, 3ème éd.,
Paris : Economica, 2016, n° 602 et s., p. 721 et s.

111
Section 1 : L’exigence théorique d’un traitement homogène

122. Lorsque la victime d’un dommage exerce une action en responsabilité civile,
l’indemnisation des préjudices qui en découlent est gouvernée par l’application du principe de
réparation intégrale. Comprendre la portée générale du principe de réparation intégrale dans le
droit de la responsabilité civile est un préalable nécessaire (§1) afin de pouvoir, ensuite,
démontrer en quoi son application est adaptée à la situation particulière que constitue
l’évolution du préjudice de la victime (§2).

§1. L’intérêt du principe dans le droit de la responsabilité civile

123. Pour comprendre la portée générale du principe de réparation intégrale en


responsabilité civile, il est utile de revenir avant tout sur sa définition (A), mais également
d’établir sa valeur (B).

A. La définition du principe de réparation intégrale

124. « Le régime de la réparation a été construit principalement par la doctrine et la


jurisprudence »413. C’est dans cette construction que le principe de réparation intégrale a
émergé progressivement pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. C’est à la jurisprudence que
revient la véritable consécration du principe de réparation intégrale (1), mais cette
consécration n’est que l’aboutissement d’une forte influence doctrinale (2).

413
P. REMY-CORLAY, « De la réparation », in Pour une réforme du droit de la responsabilité civile, Paris,
Dalloz, 2011, p. 191.

112
1. La consécration jurisprudentielle du principe de réparation intégrale

125. Prémices du principe de réparation intégrale. – C’est dans un arrêt de la chambre


des requêtes, en 1868414, qu’ont pu être décelées les prémices du principe de réparation
intégrale415. Il ressort de cet arrêt que la réparation d’un préjudice doit avoir lieu en tenant
compte de son étendue. Un principe d’équivalence entre le préjudice subi et le montant de la
réparation émerge alors. La portée de cet arrêt reste cependant limitée puisqu’il affirme que
l’indemnité doit être à la mesure du préjudice « passé », mais ne précise rien sur la réparation
du préjudice présent ou futur. Il se dégage de cette lacune une équivalence bancale
débouchant sur une réparation incomplète. En effet, la réparation du préjudice ne doit pas s’en
tenir uniquement au passé.

126. Confirmation de l’existence du principe de réparation intégrale. – Il faut attendre


un arrêt de la deuxième chambre civile de la Cour de cassation du 22 octobre 1954 pour
assister à l’avènement effectif du principe de réparation intégrale. Par cet arrêt, la Cour de
cassation estime que « le propre de la responsabilité civile est de replacer la victime dans la
situation où elle se serait trouvée si l’acte dommageable n’avait pas eu lieu »416. Cet arrêt
convie à la réparation intégrale par sa formulation qui prône plus explicitement que la
réparation induit un principe d’équivalence entre l’étendue du préjudice subi et le montant de
la réparation qui doit être octroyée à la victime. Cet arrêt conduit ainsi à une véritable
consécration du principe de réparation intégrale dont l’objectif est de rétablir, autant que faire
se peut, la situation antérieure de la victime. D’ailleurs, le choix d’une formulation plus
générale autorise une prise en compte de l’étendue du préjudice qui ne se limite pas au seul
préjudice passé, mais permet également d’intégrer le préjudice présent et le préjudice à venir.
Raisonnement confirmé par la Cour de cassation qui rappelle régulièrement que la réparation

414
Cass. Req., 19 mai 1868, DP., 1868, I, p. 486.
415
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 69, p. 79.
416
Cass. Civ. 2ème, 28 oct. 1954, Bull. civ. II, n° 328, JCP G., 1955, II, 8765, note R. SAVATIER.

113
intégrale du préjudice de la victime suppose qu’il ne résulte pour elle « ni perte ni profit »417.
Il ne saurait être question que la victime dispose d’une indemnisation moindre que la réalité
de son préjudice, mais inversement elle ne saurait s’enrichir au profit du responsable. Dans
certains attendus, la Cour de cassation insiste : il ne doit résulter de l’indemnisation ni perte ni
profit « pour aucune des parties »418. Pour parvenir à cet équilibre cela implique qu’aucune
des parties au litige ne doit être placée dans une position dominante à l’égard de l’autre. Toute
autre configuration détruirait l’équilibre.

127. Depuis cet arrêt de 1954, le principe de réparation intégrale a été réaffirmé à plusieurs
reprises419 aux visas des articles 1240 et 1231 du Code civil420. Plus récemment, la Cour de
cassation présente même l’audace de s’affranchir de tout rattachement du principe de
réparation intégrale aux articles de référence habituels et de l’ériger en véritable principe de
droit autonome. De plus en plus fréquemment, la Cour de cassation énonce directement le
principe de réparation intégrale au visa de ses décisions comme fondement de la censure des

417
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 7 déc. 1978, Bull. civ. II, n° 269, p. 207 ; Cass. Civ. 2ème, 14 fév. 1985, n° 83-
13.970 ; Cass. Civ. 2ème, 21 juin 1989, n° 87-17.344 ; Cass. Crim., 2 déc. 1991, Bull. Crim. n° 451, p. 1149 ;
Cass. Com., 2 nov. 1993, n° 91-14.673, Bull. civ. IV, n° 380, p. 276, JCP G. 1994, n° 20, 3773, obs. G. VINEY ;
RTD Civ. 1994, p. 622, obs. P. JOURDAIN. ; Cass. Civ. 3ème, 8 juill. 2009, n° 08-10.869, Bull. civ. III, n° 170 ;
Cass. Crim., 22 sept. 2009, n° 08-88.181 ; Cass. Crim., 13 nov. 2013, n°12-84.838, Bull. crim. n° 223 et n° 12-
85.130 ; Cass. Crim., 15 déc. 2015, n° 14-86.042 ; Cass. Civ. 3ème, 28 janv. 2016, n° 14-15.111 et 14-17.643.
418
Par exemple, Cass. Crim., 8 févr. 1983, n° 82-90.918 ; Cass. Crim., 7 sept. 2004, n° 02-83.085 ; Cass. Crim.,
18 sept. 2007, n° 07-80.347 ; Cass. Crim., 1er sept. 2015, n° 14-84.353 ; Cass. Crim., 8 déc. 2015, n° 14-87.182 ;
Cass. Crim., 22 mars 2016, n° 15-80.662 ; Cass. Crim., 17 févr. 2016, n° 15-80.266 ; Cass. Crim., 5 avr. 2016,
n° 14-86.317.
419
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 25 mai 1960, Bull. civ. II, n° 342 ; Cass. Civ. 2ème, 18 janv. 1973, n° 71-14.282,
Bull. civ. II, n° 27, p. 20 ; Cass. Civ. 2ème, 17 avril 1975, n° 73-13.490, D. 1976, p. 152, note SHARAF ELDINE ;
Cass. Civ. 2ème, 9 juill. 1981, n° 80-12.142, Bull. civ. II, n° 156, Gaz. Pal. 1982, I, p. 109, note F. CHABAS ;
Cass. Civ. 1ère, 20 nov. 1990, n° 87-19.564, Bull. civ. I, n° 258, p. 182 ; Cass. Crim., 21 fév. 1991, n° 90-81.542,
Bull. crim. n° 88, p. 221 ; Cass. Civ. 1ère, 19 mars 2002, n° 99-20.545 ; Cass. Com., 20 mai 2003, n° 99-20.169 ;
Cass. Civ. 1ère, 9 nov. 2004, n° 02-12.506, Bull. civ. II, n° 264, p. 120 ; Cass. Civ. 2ème, 10 nov. 2005, n° 02-
14.725 ; Cass. Civ. 1ère, 24 oct. 2006, n° 05-16.522 ; Cass. Civ. 2ème, 29 mars 2012, n° 11-14.661 ; Cass. Crim.,
13 nov. 2013, n° 12-84.838, Bull. crim. 2013, n° 223 ; Cass. Crim., 15 déc. 2015, n° 14-86.042.
420
Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats, du régime général et de la
preuve des obligations. Elle a entraîné une renumérotation de l’ancien article 1382 ainsi qu’une modification
substantielle de l’article 1149 du Code civil.

114
juges du fond421. À travers cette manière de procéder, elle accentue l’importance accordée au
principe en matière de réparation. Le principe de réparation intégrale puise indéniablement sa
source dans la jurisprudence de la Cour de cassation, cependant c’est à la doctrine que revient
le mérite d’avoir largement contribué, en amont de sa reconnaissance jurisprudentielle, à sa
diffusion en réaffirmant constamment la légitimité d’un tel principe en matière de réparation
et en éclairant sur l’interprétation de son contenu.

2. L’influence doctrinale sur le principe de réparation intégrale

128. Origines de la terminologie. – Quoique le bien-fondé d’une réparation dont le


montant est fonction du préjudice ait été souligné antérieurement422, l’expression de principe
de réparation intégrale est traditionnellement attribuée au doyen Savatier423. Il le formulait
ainsi : « le propre de la responsabilité civile est de rétablir, aussi exactement que possible,
l’équilibre détruit par le dommage, en remettant la victime, aux dépens du responsable, dans
la situation où elle aurait été sans l’acte reproché à celui-ci »424. Il est possible alors de
constater que tel est bien le principe qui a été repris par la jurisprudence dans l’arrêt de 1954
et dans les arrêts postérieurs.

129. Construction du contenu : tout le préjudice, mais rien que le préjudice. –


L’influence de la doctrine est d’autant plus prégnante que, bien des années après sa
consécration, les auteurs n’ont de cesse de réaffirmer l’importance de ce principe. Ils

421
Par exemple, Cass. Civ. 2ème 28 juin 2008, n° 07-14.865 ; Cass. Civ. 2ème, 28 mai 2009 n° 08-16.829, Bull.
Civ. II, n° 131 ; Cass. Civ. 2ème, 17 déc. 2009, n° 08-20.699 ; Cass. Com., 8 mars 2011, n° 09-70.550 ; Cass. Civ.
2ème, 29 mars 2012, n° 11-14.661 ; Cass. Com., 10 juill. 2012, n° 11-10.152 ; Cass. Civ. 3ème, 11 mars 2014, n°
12-35.334 et 13-10.992 ; Cass. Civ. 3ème, 10 déc. 2015, n° 14-23.257 ; Cass. Civ. 2ème, 12 févr. 2015, n° 13-
17.677 ; Cass. Civ. 2ème, 8 sept. 2016, n° 14-24.524 ; Cass. Civ. 3ème, 22 sept. 2016, n° 15-16.507 et 15-16.508 ;
Cass. Com., 16 févr. 2016, n° 14-13.017, n° 14-23.257.
422
J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau,
1933, n° 5, p. 9.
423
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris, LGDJ, 1951, n° 601, p. 177.
424
Ibid.

115
soulignent unanimement que l’adaptabilité du principe de réparation intégrale le rend apte à
tenir compte des conséquences spécifiques que le dommage peut présenter relativement à
chaque victime425 pour offrir une indemnisation la plus complète possible. C’est pourquoi le
contenu du principe se synthétise classiquement par la formule « tout le préjudice, mais rien
que le préjudice ». Une telle formulation évoque explicitement l’équilibre qui doit exister
entre le préjudice et la réparation accordée à la victime, tout en rappelant qu’aucun autre
élément ne doit intervenir dans la mesure de l’indemnisation426. L’affirmation selon laquelle
la réparation intégrale suppose la réparation de tout le préjudice emporte deux
conséquences : la réparation ne saurait être inférieure au préjudice que la victime a subi, mais
elle ne saurait également lui être supérieure427.

130. L’ajout de l’adjectif « intégral ». – Si l’attachement inconditionnel de tous au


principe de réparation intégrale, et à ses conséquences, ne fait pas de doute, cela n’a tout de
même pas empêché certains auteurs de s’interroger sur l’intérêt de juxtaposer l’adjectif
qualificatif « intégral » à la notion de réparation428. L’emploi de cet adjectif s’apparente, a
priori, à un pléonasme. Puisque le principe dégagé par la jurisprudence de la Cour de
cassation suppose une équivalence entre le dommage causé et la réparation octroyée à la
victime, il semble dès lors que seule une réparation « intégrale » peut parvenir à la réalisation
de cet objectif. Il faut alors se demander si l’emploi de cet adjectif ne signifierait pas, au

425
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 34 ; Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY
SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 31, p. 22 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et S.
CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd., Paris : LGDJ, 2017, n° 116 et s., p.
153 et s. ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ Lextenso, 2018, n° 683,
p. 527.
426
Notamment la gravité de la faute ou encore la situation financière de la victime, éléments qui doivent être
exclus car ils ne se focalisent pas uniquement et objectivement sur l’étendue du préjudice R. SAVATIER, op. cit.,
n° 610 et s., p. 187 et s. ; CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-
Provence : PUAM, 2002, n° 204 et s., p. 190 et s.
427
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 44 ; L. RIPERT, La réparation du préjudice
dans la responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933, n° 58, p. 64 ; CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 202, p.
189 ; C. SINTEZ, La sanction préventive en droit de la responsabilité civile : contribution à la théorie de
l'interprétation et de la mise en effet des normes, Paris : Dalloz, 2011, n° 240 et s., p. 145 et s.
428
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 5, p. 21 ; J.- B. PREVOST, « L’évaluation du préjudice en droit du
dommage corporel : entre décision et calcul », in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 189 et s.

116
contraire, qu’il existe des réparations non intégrales ou bien que l’on puisse admettre une
réparation qui ne serait pas intégrale ?

Il semblerait que la deuxième supposition soit la plus vraisemblable. Dans certaines


situations, la réparation octroyée à la victime ne couvrira pas la totalité des préjudices subis.
Par exemple, en matière de responsabilité contractuelle, seul le préjudice prévisible est
réparable. Satisfaire l’exigence d’une réparation intégrale n’est pas toujours aisée. Lors de la
conclusion du contrat, il peut être difficile pour les parties de prévoir tous les préjudices qui
pourront donner lieu à indemnisation dans le cadre de leur engagement. Malgré les difficultés,
cette prévision est pourtant essentielle car les préjudices qui s’étendent au-delà de la prévision
des parties ne peuvent pas faire l’objet d’une indemnisation. Or, en principe, sans
indemnisation d’un préjudice on ne peut considérer les exigences du principe de réparation
intégrale comme satisfaites. Toutefois, la matière est gouvernée par le principe de
consensualisme, lequel se retrouve affirmé, depuis l’ordonnance de 2016429, dans la nouvelle
rédaction de l’article 1110 du Code civil. Il définit le contrat de gré à gré comme celui « dont
les stipulations sont négociables entre les parties ». Le contrat est perçu comme « la chose »
des parties, ce qui implique qu’ils leur incombent de déterminer la proportion dans laquelle
interviendra leur responsabilité, et donc la réparation en cas de préjudice. Partant de là,
l’idéologie de la réparation intégrale pourrait être considérée comme respectée. Dès lors que
leurs prévisions leurs semblent suffisantes, on peut considérer qu’une réparation intégrale
intervient en cas de préjudices. En effet, cette réparation est conforme aux conséquences que
les parties avaient envisagées en cas d’inexécution ou de mauvaise exécution de leurs
engagements. Néanmoins, des hypothèses plus délicates existent. Par exemple, l’article 1110
du Code civil prévoit aussi la possibilité d’un contrat d’adhésion430. Ce type de contrat est non
négociable, le contenu étant déterminé à l’avance par l’une des parties. Dans les relations de

429
Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats, du régime général et de la
preuve des obligations.
430
L’article 1110 du Code civil dispose que « le contrat d'adhésion est celui dont les conditions générales,
soustraites à la négociation, sont déterminées à l'avance par l'une des parties ».

117
consommation le recours à des contrats d’adhésion n’est pas rare. L’une des parties se
retrouve alors en situation de faiblesse par rapport à l’autre. Le contrat échappant à toutes
négociations consensuelles, le risque est d’un abus de position de la partie dominante plane
alors. Elle pourrait insérer des clauses limitatives, voire élusives, de responsabilité civile, qui
porteraient assurément atteinte au principe de réparation intégrale431.

L’ajout de l’adjectif intégral affiche explicitement l’objectif auquel la réparation doit


aspirer. Il révèle aussi la méthode pour l’atteindre. L’importance accordée au principe de
réparation intégrale se note à travers le rejet par la Cour de cassation des indemnisations
forfaitaires432 ou symboliques433. Faire le maximum pour permettre à la victime un retour à sa
situation antérieure, et, pour que cela soit possible, marteler par l’usage, a priori redondant,
de cet adjectif le fait que la réparation de la victime doit toujours tendre à être intégrale, tout
en étant cependant conscient qu’il apparaît difficile parfois de satisfaire aux exigences de ce
principe.

131. L’impossibilité d’une réparation intégrale. – Si l’objectif de la réparation est de


rétablir l’équilibre détruit par la survenance du dommage, il faut cependant admettre que tous
les préjudices ne peuvent pas être nécessairement réparés intégralement. Comme l’ont

431
Même si l’article L. 132-1 du Code de la consommation tend à limiter les pratiques déséquilibrées en
reconnaissant la possibilité d’un recours pour écarter la clause au motif que celle-ci est abusive.
432
Cass. Crim. 4 février 1970, n° 68-93.464, Bull. crim. n° 49, p. 115.
433
Cass. Crim., 2 oct. 1990, n° 88-86.179 ; Cass. Civ. 3ème, 15 mai 1991, n° 90-70.105, Bull. civ. III, n° 142, p.
83 ; Cass. Civ. 3ème, 1er déc. 1993, n° 91-70.353 ; Cass. Crim., 15 janv. 1995, n° 96-82.264, Bull. crim. n° 11, p.
23. La Cour de cassation a néanmoins admis la réparation symbolique dès lors qu’elle correspond bien à
l’évaluation du préjudice. V. par exemple, Cass. Crim., 16 mai 1974, n°73-91.139, Bull. crim. n° 178, p. 457 ;
Cass. Soc., 4 oct. 1990, n° 88-43.805 ; Cass. Crim., 1ère oct. 1997, n° 96-86.001, Bull. crim. n° 317, p. 1056 ;
Cass. Civ. 3ème 13 juill. 2017, n° 16-19.127. Il en va de même lorsque le préjudice lui-même l’exige, c’est-à-dire
lorsque le préjudice souffert par la victime apparaît dérisoire et qu’il s’agit plutôt de marquer « qui a tort et qui a
raison ». Le préjudice existe, mais au vu de sa faible importance, il ne serait pas décent de procéder à son
évaluation. En ce sens, Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 45. Enfin, la
réparation peut-être symbolique lorsqu’il s’agit surtout de reconnaître le droit de quelqu’un qui a fait la demande
d’une indemnisation symbolique, le plus souvent en cas d’atteinte au droit à l’image, le juge ne pouvant pas
statuer ultra petita, CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 358, p. 317 ; L. CADIET, « Les faits et les méfaits de
l’idéologie de la réparation », in Mélanges offerts à P. Drai, Paris : Dalloz, 2000, p. 495 et s.

118
remarqué plusieurs auteurs434, il est évident que seule une réparation en nature apparait apte à
replacer la victime dans la situation qui était la sienne avant la survenance du fait
dommageable. La réparation en nature se révèle parfois inenvisageable car aucun
rétablissement n’est possible comme en cas de dommage corporel435. Les atteintes au corps
sont parfois irréversibles. Pour illustrer cette impossibilité de réparation intégrale, on pensera
évidemment à l’exemple le plus flagrant dans lequel la survenance du dommage entraîne la
perte d’un être cher. La victime devra se contenter d’une réparation par équivalent qui prendra
la forme d’une somme d’argent. L’application d’un principe de réparation intégrale est
compromise. La réparation par équivalent n’apparaît pas pour autant complètement
incompatible avec l’esprit profond du principe de réparation intégrale. Celui-ci suppose de
reconnaître et d’indemniser la victime le plus justement possible. L’indemnisation par
équivalent des préjudices patrimoniaux permet sans conteste d’aboutir à une réparation
intégrale puisqu’ils sont par nature chiffrables. La difficulté survient à l’occasion de
l’évaluation des préjudices extrapatrimoniaux. Il est difficile de chiffrer ce qui relève de
l’affect. C’est pourquoi il serait illusoire de parler de réparation, la terminologie adéquate
serait celle d’indemnisation436. Pourtant, l’indemnisation présente tout de même un caractère
satisfactoire. L’application d’un principe de libre disposition de l’indemnisation permet à la
victime de satisfaire son besoin de compensation comme elle l’entend 437. En dépit des
difficultés suscitées, le principe de réparation intégrale doit rester un principe « pris en lui
donnant un sens fort, au-delà d’un énoncé littéral emblématique »438. La réparation doit être
considérée comme intégrale en ce sens que les juges font leur maximum pour indemniser la

434
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 607, p. 419 ; M. LE ROY,
L’évaluation du préjudice corporel : expertises, principes, indemnités, 21ème éd., Paris : Lexisnexis, 2018, n° 7,
p. 10 ; Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015,
n° 33 et 34, p. 23 et 24 ; M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974,
p. 269 et s.
435
Cette étude aura l’occasion de revenir plus longuement sur la distinction entre la réparation en nature et la
réparation par équivalent afin de rechercher lequel de ces deux modes de réparation est le plus à même d’intégrer
l’évolution des préjudices de la victime. Cf infra n° 369.
436
S. PORCHY-SIMON, « Panorama de l’existant : le point de vue de l’universitaire », in De l’indemnisation à la
réparation : comment favoriser la réinsertion des grands blessés, Gaz. Pal. 2015, n° 220, p. 3.
437
Cf infra n° 391 et s.
438
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, op. cit., n° 31, p. 22.

119
victime, là où, confrontés à certaines difficultés, ils auraient pu renoncer à toute
indemnisation.

132. Le principe de réparation intégrale est bénéfique pour la victime. Il doit être préservé
pour lui permettre d’obtenir une indemnisation la plus complète possible439. Cependant, si ces
éléments mettent en évidence un principe intangible440 dont l’attachement que le droit français
lui porte est considérable, cela ne doit pas nous dispenser pour autant de rechercher si, malgré
une jurisprudence de la Cour de cassation fondée sur des textes législatifs, le principe de
réparation intégrale présente une valeur normative.

B. La valeur du principe de réparation intégrale

133. La jurisprudence fonde l’indemnisation des victimes sur le principe de réparation


intégrale, la doctrine reconnaît massivement l’importance d’un tel principe. Pourtant, de
nombreuses incertitudes persistent non seulement quant à sa valeur législative (1), mais
également quant à sa valeur constitutionnelle (2).

1. Les incertitudes d’une valeur législative

134. L’absence de reconnaissance explicite dans le Code civil. – Aucune trace de


l’expression « principe de réparation intégrale » en tant que telle ne se trouve dans le Code
civil. En dépit de cette absence, il serait hâtif d’en déduire que le principe de réparation
intégrale n’a aucune valeur législative. Plusieurs articles portent en eux l’esprit du principe.
En matière contractuelle, l’existence d’une équivalence entre les préjudices que la victime a
subis et le montant de la réparation auquel elle peut prétendre se dégage de l’article 1231-2 du

439
D. LE PRADO, « Equité et effectivité du droit à réparation, cycle risques, assurances, responsabilité », 2007,
[Link]
440
B. MORNET, « Le référentiel indicatif d’indemnisation du dommage corporel des cours d’appel », in Des
spécificités de l'indemnisation du dommage corporel, Bruxelles : Bruylant, 2017, p. 244.

120
Code civil dispose que « les dommages et intérêts dus au créancier sont, en général, de la
perte qu'il a faite et du gain dont il a été privé »441. En matière délictuelle, la doctrine
considère que le principe de réparation intégrale trouve son fondement dans l’article 1240 du
Code civil442, « tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui
par la faute duquel il est arrivé à le réparer »443. L’affirmation d’un principe de réparation
intégrale induit par cet article est discutable. Tel qu’il est rédigé, l’article 1240 du Code civil
semble avant tout indiquer la nécessité d’une réparation plutôt que l’existence d’un principe
de réparation intégrale 444 . En effet, aucune référence n’est faite à la nécessité d’une
équivalence entre le préjudice subi et la réparation octroyée, contrairement à l’article 1231-2.

135. La reconnaissance d’une valeur législative dans le projet de réforme de 2017. – Il


faut alors espérer que la consécration du projet de réforme de mars 2017 intervienne. Elle
permettrait de mettre un terme aux incertitudes à propos de la valeur législative du principe de
réparation intégrale445. Le projet rappelle le principe même de la réparation et les objectifs
qu’elle doit poursuivre à travers l’article 1258 ainsi rédigé : « la réparation doit avoir pour
objet de replacer la victime autant qu'il est possible dans la situation où elle se serait trouvée
si le fait dommageable n'avait pas eu lieu ». De plus, il recourt explicitement à la formule de
réparation intégrale dans son article 1259446 et lève ainsi les incertitudes quant à la valeur

441
L’ancien article 1149 du Code civil prévoyait la même disposition.
442
M. LE ROY, L’évaluation du préjudice corporel : expertises, principes, indemnités, 21ème éd., Paris :
Lexisnexis, 2018, n° 5, p. 6 ; CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-
en-Provence : PUAM, 2002, n° 60 et s., p. 74 et s.
443
Le contenu de l’article 1240 du Code civil reste le même que celui de l’ancien article 1382.
444
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 604, p. 417. L’auteur
précise que l’on rattache le principe de réparation intégrale à l’article 1382 « faute de référence textuelle plus
précise et plus convaincante ».
445
Projet de réforme de la responsabilité civile, présenté par J. J. Urvoas, garde des sceaux et ministre de la
justice, 13 mars 2017,
[Link]
446
Avant-projet de loi, réforme de la responsabilité civile, 2016, [Link]
[Link]. On notera d’ailleurs de manière complémentaire que l’article 1258 précise l’importance
pour la victime de pouvoir se retrouver dans une situation autant que possible identique à celle qui était le sienne
avant le dommage, alors qu’en revanche, l’article 1259 précise que la réparation doit conduire à une réparation
intégrale du préjudice, confirmant ainsi la distinction entre les notions de dommage et de préjudice.

121
législative du principe. En procédant de la sorte, le projet de réforme de 2017 se positionne
dans la lignée des projets antérieurs qui envisageaient également la reconnaissance législative
du principe de réparation intégrale447. Cela contribue à révéler la volonté indéniable de
reconnaître à ce principe une valeur législative. Volonté en adéquation avec la pratique des
conseillers de la Cour de cassation qui généralisent le recours au principe de réparation
intégrale en tant que principe autonome. Malgré cette volonté, il n’en demeure pas moins qu’à
l’heure actuelle le principe de réparation intégrale ne fait l’objet d’aucune consécration
législative. Il faut alors s’interroger afin de déterminer si, à défaut de valeur législative, le
principe de réparation intégrale pourrait présenter une valeur constitutionnelle.

2. Les incertitudes d’une valeur constitutionnelle

136. Prémices des incertitudes. – C’est une décision du Conseil constitutionnel du 22


octobre 1982448 qui a fait naître les premières interrogations quant à la reconnaissance d’une
valeur constitutionnelle du principe de réparation intégrale449. Mais, en définitive, une lecture
attentive de cette décision démontre que c’est plutôt le principe de la réparation, en général,
qui est garanti et non celui de réparation intégrale450. La position du Conseil Constitutionnel a
été réaffirmée par la suite, en 1999, avec une décision confirmant que c’est bien le principe de

447
Avant-projet de réforme du droit des obligations et du droit de la prescription, sous la direction de P. Catala,
22 sept. 2005, art. 1368, [Link] ;
Rapport d’information relatif à la responsabilité civile, sous la direction de A. Anziani et L. Béteille, juillet
2009, [Link] ; Pour une réforme du droit de la responsabilité civile, sous la
direction F. Terré, fév. 2012, art. 49, [Link]
448
Cons. Const., Décision n° 82-144, DC du 22 octobre 1982, Rec. Cons. Const., p. 61, D. 1983, p. 189, note F.
LUCHAIRE. V. également F. LUCHAIRE, « Les fondements constitutionnels du droit civil », RTD Civ. 1982, p.
245.
449
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 111 et s. p. 114 et s.
450
Voir le considérant n° 6 « Considérant qu'ainsi l'article 8 de la loi déférée au Conseil constitutionnel établit
une discrimination manifeste au détriment des personnes à qui il interdit, hors le cas d'infraction pénale, toute
action en réparation ; qu'en effet, alors qu'aucune personne, physique ou morale, publique ou privée, française
ou étrangère, victime d'un dommage matériel ou moral imputable à la faute civile d'une personne de droit privé
ne se heurte à une prohibition générale d'agir en justice pour obtenir réparation de ce dommage, les personnes
à qui seraient opposées les dispositions de l'article 8 de la loi présentement examinée ne pourraient demander la
moindre réparation à quiconque ».

122
réparation en lui-même qui fait l’objet d’une protection constitutionnelle451. L’interprétation
de la décision du Conseil constitutionnel de 1982 n’implique pas la reconnaissance d’une
valeur constitutionnelle au principe de réparation intégrale en particulier, mais seulement au
principe de réparation en général452.

137. Confirmation des incertitudes. – L’entrée en vigueur de la procédure de la question


prioritaire de constitutionnalité en 2010453 a fait resurgir des incertitudes quant à la valeur
constitutionnelle du principe de réparation intégrale. À l’occasion d’une mise en œuvre de
cette procédure, des requérants ont invoqué le principe de réparation intégrale devant le
Conseil constitutionnel pour dénoncer la limitation de certaines indemnisations. Les sages ont
rappelé dans leur décision que l’indemnisation de la victime peut faire l’objet d’un
aménagement454. Cette position tend à confirmer que le Conseil Constitutionnel ne reconnaît
aucune valeur constitutionnelle au principe de réparation intégrale. Pourtant, une hésitation
persiste dans une QPC du 18 juin 2010 dans laquelle le Conseil Constitutionnel reprend
l’expression même de réparation intégrale invoquée par le requérant. Loin de dénier
l’existence d’un tel principe, le Conseil constitutionnel précise simplement que s’agissant des
accidents du travail, le régime de leur indemnisation n’obéit pas aux règles de droit commun
et que, par conséquent, l’indemnisation peut faire l’objet d’aménagements455. En l’absence de
tout positionnement explicite sur le principe de réparation intégrale, le Conseil constitutionnel
laisse finalement en suspend la valeur qu’il convient de lui conférer. Un raisonnement a
contrario peut alors révéler en filigrane un infléchissement de la position du Conseil

451
Cons. Constit., Décision n° 99-419, DC du 9 novembre 1999, JO 16 nov. 1999, p. 16962.
452
PH. BRUN, op. cit., n° 605, p. 417 ; M. LE ROY, op. cit., n° 5, p. 7 ; B. GIRARD, Responsabilité civile
extracontractuelle et droits fondamentaux, Issy-les-Moulineaux : LGDJ, 2015, n° 38, p. 50-51 ; CH. RADE,
« Liberté, égalité, responsabilité », cah. Cons. Const. 2004, n° 16, p. 29.
453
Introduite en droit français par la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 qui a créé l'article 61-1 de la
Constitution et modifié l'article 62 avant d'entrer en vigueur le 1er mars 2010.
454
Cons. Constit., Décision n° 2010-2, QPC du 11 juin 2010, Mme Vivianne L, considérant n° 11, « cette
dernière ne fait pas obstacle à ce que le législateur aménage, pour un motif d'intérêt général, les conditions dans
lesquelles la responsabilité peut être engagée ; qu'il peut ainsi, pour un tel motif, apporter à ce principe des
exclusions ou des limitations ».
455
Cons. Constit., Décision n° 2010-8, QPC du 18 juin 2010, Époux L., considérants n° 12, 14 et 18.

123
constitutionnel qui, sans consacrer explicitement une valeur constitutionnelle au principe de
réparation intégrale, semble accorder une certaine importance à l’idée qu’une réparation
effective correspond à une réparation satisfaisante456. Or, la réparation ne peut être considérée
satisfaisante que lorsqu’elle correspond à l’exacte étendue du préjudice, qu’elle ne lui est ni
supérieure ni inférieure, autrement dit lorsque la réparation est intégrale.

138. Les contributions doctrinales ont permis de construire le contenu du principe de


réparation intégrale et de montrer que la seule possibilité de permettre à la victime d’effacer
les événements dommageables qu’elle a connus est de l’indemniser à hauteur des
conséquences que le dommage a eues pour elle. Le principe de réparation intégrale occupe
une place importante en droit de la responsabilité civile français. Son respect constituant
l’objectif de la réparation, son incidence s’intensifie lorsque le préjudice de la victime fait
l’objet d’une évolution.

§2. Les incidences du principe sur l’admission de l’évolution du


préjudice

139. L’intégralité de la réparation suppose une équivalence entre le préjudice subi par la
victime et son indemnisation. Or, l’absence de considération portée aux évolutions du
préjudice emporterait deux conséquences importantes qui seraient contraires au principe de
réparation intégrale, l’aggravation du préjudice conduirait à un appauvrissement de la victime
(A) et l’amélioration de la situation de la victime conduirait, quant à elle, à un enrichissement
de la victime (B).

456
B. GIRARD, Responsabilité civile extracontractuelle et droits fondamentaux, Issy-les-Moulineaux : LGDJ,
2015, n° 39, p. 51.

124
A. L’appauvrissement comme corollaire de l’aggravation

140. L’absence de toute prise en compte des évolutions du préjudice de la victime, induirait
qu’il reste à la charge de la victime certaines dépenses 457 . S’abstenir d’intégrer les
aggravations du préjudice de la victime, ne lui permettrait pas d’obtenir une indemnisation
intégrale ce qui appauvrirait sa situation. Le résultat serait alors incohérent face aux rappels
incessants de l’importance du principe de réparation intégrale. Le problème soulevé par la
question de la prise en compte des aggravations du préjudice de la victime appelle une
réponse indiscutable tant celle-ci emporte la conviction de tous : celles-ci doivent être prises
en considération dans l’indemnisation de la victime. Le principe de réparation intégrale
impose de prendre en compte tout le préjudice. L’aggravation que le préjudice est susceptible
de connaître est un aspect du préjudice subi par la victime. Son intégration est nécessaire afin
d’éviter tout appauvrissement de la victime. Cette intégration est d’autant plus nécessaire que
la victime a besoin d’obtenir rapidement une indemnisation des préjudices dont elle a
soufferts. Néanmoins, une liquidation trop rapide de l’indemnisation pourrait déboucher sur
une réparation qui ne serait pas le reflet de l’étendue réelle du préjudice. En effet, « les faits
dont le juge apprécie les conséquences dommageables actuelles peuvent ne pas avoir épuisé
leur puissance nuisible »458. Rien ne permet d’affirmer que le préjudice aura acquis son
étendue définitive au jour où le juge statut sur l’indemnisation. Il se pourrait que le préjudice
s’avère finalement plus grave que ce qui avait pu être initialement envisagé. L’absence de
prise en compte des aggravations du préjudice conduirait à une injustice inacceptable. À
l’inverse, une réparation intégrale des préjudices suppose également de prendre en compte les
améliorations que la situation de la victime peut connaître pour éviter tout enrichissement.

457
J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau,
1933, n° 5, p. 9.
458
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 625, p. 200.

125
B. L’enrichissement comme corollaire de l’amélioration

141. L’intégration des évolutions du préjudice de la victime dans le sens d’une diminution
des préjudices conduisant à l’amélioration de la situation de la victime divise. Deux
constatations permettent d’expliquer les difficultés à admettre la prise en compte des
améliorations du préjudice de la victime, mais cela n’est pas suffisant d’un point de vue
juridique pour justifier que la considération portée aux améliorations de la situation ne soit
pas la même que pour les aggravations.

142. La place privilégiée de la victime. – La responsabilité contractuelle, reposant sur un


principe de liberté contractuelle entre les parties, conduit à des relations consenties entre
individus. Son aménagement est donc plus facilement admissible. C’est alors essentiellement
à propos de la responsabilité délictuelle que l’on note une absence d’unanimité quant à la
prise en compte des atténuations du préjudice de la victime. Bien que conforme au principe de
réparation intégrale, son admission dérange. Ce positionnement s’explique par le fait que le
système juridique français accorde une grande place à la victime de laquelle ressort
l’existence d’un phénomène de victimisation depuis plusieurs décennies459. Il se dégage de la
responsabilité délictuelle l’idée que la victime n’a jamais souhaité la survenance du
dommage, elle n’avait jamais envisagé pouvoir se retrouver dans une telle situation. Il y a
déjà longtemps, Demogue concluait que « de ces deux parties, il y en a une qui pour tout le
monde est sacrée, c’est la victime […], l’auteur du dommage est naturellement honni »460. Il
s’est dégagé de cette vision une pensée plus générale selon laquelle « l’auteur apparaît
comme un être néfaste qui, par sa faute a nui à une innocente victime qui n’a eu d’autre tort
que de s’être trouvée là au moment du délit »461. De cette notion de situation purement
fortuite a émergé dans l’esprit collectif la nécessité d’accorder à la victime une place

459
J. BOURDOISEAU, L'influence perturbatrice du dommage corporel en droit des obligations, Paris : LGDJ,
2010, n° 4 et 4 bis
460
Propos cité par L. RIPERT, La réparation du préjudice dans la responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933,
n° 59, p. 66.
461
Ibid., n° 59, p. 67. L’auteur développe notamment les conséquences de la vision de Demogue.

126
privilégiée en matière de responsabilité civile : l’auteur « a la responsabilité de son acte nocif,
il représente la force mauvaise qui a causé le trouble et créé le préjudice. Peu importe qu’il
paie plus que le dommage qu’il a véritablement causé : cela lui servira de punition et
462
d’avertissement pour l’avenir » . La responsabilité civile a cependant évolué.
Originairement subjective, et donc fondée sur la faute du responsable, le droit admet
désormais l’existence d’une responsabilité objective 463 , c’est-à-dire détachée de tout
comportement fautif du responsable. Dans ce contexte renouvelé, il serait difficilement
acceptable de considérer que la réparation peut être plus généreuse pour la victime alors que
« l’auteur du dommage n’est souvent qu’un individu qui, exerçant son activité, s’est trouvé,
par cas fortuit, léser un autre individu »464. Parce que le responsable n’est pas nécessairement
coupable, il serait injuste de justifier une réparation plus importante que le préjudice
réellement subi par la notion de punition. Cette explication ne saurait trouver une approbation
pour justifier l’absence de prise en compte d’une diminution du préjudice souffert par la
victime.

143. La distinction entre les préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux. – À cette


première constatation peut s’ajouter une seconde constatation tirée, cette fois, de la nature
même des préjudices indemnisables. Les préjudices patrimoniaux ne suscitent guère de
complexité dans la détermination du montant de l’indemnisation de la victime. Puisqu’ils sont
directement susceptibles de chiffrage en argent, leur évaluation repose sur des données
tangibles. Il n’y a alors aucune logique à ne pas tenir compte des éventuelles améliorations
dans la situation de la victime. Ne pas tenir compte de ces évolutions positives conduit à un
enrichissement de la victime qui nuit au respect du principe de réparation intégrale. En
revanche, la situation ne s’avère pas aussi simple pour les évolutions positives que le
préjudice extrapatrimonial de la victime pourrait connaître. Cette catégorie de préjudice étant
nettement moins saisissable, son évaluation relevant de l’affect et du ressenti de la victime, il

462
Ibid., n° 59, p. 66
463
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 150 et s., p. 100.
464
L. RIPERT, op. cit., n° 60, p. 68.

127
peut être dès lors plus compréhensible de considérer qu’il ne faut pas tenir compte des
améliorations de l’état psychologique de la victime, toute amélioration étant nécessairement
relative. Face à la peur de mal indemniser, ou du moins pas suffisamment, et surtout
l’impossibilité de savoir si les préjudices de la victime connaîtront une aggravation ou une
amélioration 465 , il faut alors lutter contre le développement d’une pratique. Celle qui
consisterait à indemniser la victime plus généreusement, quitte à ce que l’indemnisation soit
plus élevée que la stricte correspondance à l’étendue du préjudice subi. Ces pratiques ne
sauraient être justifiées au nom de l’application d’une idée absurde selon laquelle indemniser
la victime plus que ce qui est nécessaire assure une indemnisation intégrale de celle-ci. Ce
raisonnement est critiquable car, en réalité, cette générosité ne fait que dissimuler les
évolutions du préjudice et nuit, in fine, à une application stricte du principe de réparation
intégrale.

144. Conclusion de section. – Nonobstant les incertitudes qui entourent le principe de


réparation intégrale quant à sa valeur législative et constitutionnelle, il n’en demeure pas
moins qu’il a complètement été adopté par la jurisprudence qui le cite fréquemment. La
réussite du principe de réparation intégrale réside dans la construction doctrinale dont il a fait
l’objet quant à son contenu. Bien que dans certains domaines l’application du principe de
réparation intégrale soit écartée, il n’en demeure pas moins qu’il conserve une place de choix
dans le droit de la responsabilité civile. Il doit rester l’objectif à atteindre dans l’indemnisation
des préjudices subis par la victime. C’est cet objectif, le respect d’une équivalence entre la
réparation et l’étendue du préjudice, qui justifie que l’on porte une attention particulière aux
évolutions du préjudice. L’admission des aggravations du préjudice se comprend aisément. Le
préjudice est devenu plus grave, son étendue à varier, il n’y a pas de raison que la victime en
supporte les conséquences. En revanche, une application stricte du principe de réparation
intégrale devrait conduire à tenir compte de la diminution du préjudice. Or, tel n’est
actuellement pas le cas. Il existe alors une contradiction avec le principe de réparation

465
J. CORDIER, op. cit., n° 8, p. 11.

128
intégrale. L’indemnisation supérieure à l’étendue stricte du préjudice de la victime induit
nécessairement un enrichissement pour elle dont le responsable ne peut se prévaloir. Le but de
la responsabilité civile est de réparer les préjudices subis par la victime afin de la replacer
dans la situation qui aurait été la sienne sans la survenance du dommage. La victime ne doit
pas trouver dans la réparation un moyen de s’enrichir466, ce qui conduirait au détournement de
la responsabilité civile 467 . Cette absence d’uniformité dans le traitement juridique des
évolutions du préjudice est d’autant moins admissible que la prise en compte des évolutions
n’est pas incompatible avec les techniques dégagées par les juges pour mettre en application
le principe de réparation intégrale. Ces techniques s’adaptent pourtant parfaitement à la prise
en compte des évolutions que le préjudice de la victime a pu connaître depuis la survenance
du dommage, renforçant ainsi le poids accordé à une mesure, la plus exacte possible, des
préjudices de la victime.

Section 2 : Le constat en pratique d’un traitement hétérogène

145. Tendre à indemniser la victime intégralement suppose de prendre en considération le


plus exactement possible l’étendue du préjudice que celle-ci a subi afin de pouvoir déterminer
avec le plus de justesse le montant de l’indemnisation qui lui est dû. L’analyse du principe de
réparation intégrale a mis en exergue que toute réparation qui se veut intégrale se doit de
prendre en considération les évolutions que le préjudice de la victime peut connaître. Si la
théorie commande ainsi cette prise en considération de l’évolution des préjudices, sa mise en
pratique apparaît moins aisée. Le problème majeur de la prise en compte de l’évolution du
préjudice réside dans le fait qu’il est délicat de déterminer avec certitude l’étendue et la
variété des préjudices. Comment être sûr d’indemniser la victime sans qu’il ne résulte pour
elle ni perte ni profit ? Cette question est d’autant plus complexe à régler qu’il existe une

466
J. CORDIER, op. cit., n° 5, p. 9.
467
B. FAGES, Droit des obligations, 8ème éd., Paris : LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 453, p. 390.

129
disparité dans les pratiques indemnitaires (§1). Disparité regrettable car les méthodes
employées pour l’évaluation du préjudice apparaissent pourtant adaptées à la prise en compte
des évolutions de par leur flexibilité (§2).

§1. La disparité des pratiques indemnitaires

146. Conformément au principe de réparation intégrale qui suppose la réparation de tout le


préjudice sans qu’il ne résulte ni perte ni profit pour la victime, et grâce aux méthodes
d’évaluation du préjudice qui justifient l’intégration des évolutions du préjudice de la victime,
les conditions semblaient réunies pour une prise en compte harmonisée de toutes les
évolutions du préjudice. Pourtant, une analyse des pratiques indemnitaires fait ressortir une
application hétérogène du principe de réparation intégrale468. Il existe des distinctions de
traitements, lesquelles sont plus ou moins accentuées en fonction de la voie procédurale
empruntée pour obtenir une indemnisation. Les évolutions du préjudice ne seront pas
accueillies exactement de la même manière selon que l’indemnisation a eu lieu par voie de
jugement (A) ou par voie de transaction (B).

A. L’indemnisation par voie de jugement

147. Lorsque l’indemnisation de la victime fait suite à l’intervention du juge statuant par
voie de jugement, les évolutions du préjudice de la victime ne font pas l’objet d’un même
traitement selon le moment auquel elles surviennent. L’indemnisation se scinde alors en deux
« séquences temporelles » 469 : d’une part, les évolutions intervenues avant un premier

468
Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », RCA 1998, n° spécial, p. 24.
469
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du préjudice », in Les limites
de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 152.

130
jugement fixant le montant de l’indemnisation (1) et, d’autre part, les évolutions postérieures
à au jugement initial (2).

1. L’évolution du préjudice avant le jugement

148. L’évaluation du préjudice doit tenir compte des aggravations comme des
atténuations du préjudice. – Le droit à réparation de la victime, qualifié de dette de valeur,
implique que l’étendue du préjudice de la victime soit mesurée au jour où le juge statue. Mais,
étant donné que le droit à réparation est né au jour de la survenance du dommage, cela
suppose que le juge prenne en compte tous les éléments qui ont affecté l’existence du
préjudice depuis la réalisation du dommage, tant dans sa nature, que dans sa structure470. La
jurisprudence confirme ce raisonnement de longue date. Les modifications dont il faut tenir
compte concernent aussi bien les évolutions intrinsèques du préjudice, c’est-à-dire les
aggravations et les atténuations471, que les évolutions extrinsèques comme le phénomène
d’érosion monétaire472. La prise en en compte de l’érosion monétaire ne porte pas atteinte au
principe de nominalisme monétaire étant donné que, conformément à la notion de dette de
valeur, le montant de la dette est fixé au jour où le juge statue473.

Ce raisonnement s’applique, a fortiori, lorsque le juge constate la disparition du


préjudice tel est, notamment, le cas lorsque le décès de la victime survient entre le jour où le

470
J. CORDIER, op. cit., n° 22, p. 23 ; CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé,
Aix-en-Provence : PUAM, 2002, n° 233, p. 223 et s. ; F. DERRIDA, « L’évaluation du préjudice au jour de la
réparation », JCP G. 1951, I, 918 ; Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », art. préc ; O. GOUT,
« Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
471
Cass. Civ., 28 déc. 1942, Gaz. Pal. 1943, I, p. 97 ; Cass. Civ. 2ème, 11 janv. 1979, n° 77-12.937, Bull. civ. II,
n° 18, p. 13 ; Cass. Civ. 2ème, 27 juin 1984, n° 83-10.094, Bull. civ. II, n° 121 ; Cass. Civ. 2ème, 11 oct. 2001,
n° 99-16.760, Bull. civ. II, n° 154, p. 105.
472
Cass. Com., 3 nov. 1954, D. 1955, jur., p. 69 ; Cass. Civ. 2ème, 9 fév. 1961, Bull. civ. II, n° 110, p. 70 ; Cass.
Civ. 1ère, 7 déc. 1981, Bull. civ. I, n° 368, p. 311 ; Cass. Civ. 1ère, 7 juill. 1993, n° 91-13.977, Bull. civ. I, n° 253,
p. 175.
473
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 616, p. 424 et 425 ; CH.
COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 236, p. 228 et s.,

131
dommage se produit et celui où le juge statue474. Sans être aussi extrême, il peut également
s’agir de l’hypothèse dans laquelle une victime se trouve obligée, après la survenance du
dommage, d’utiliser un fauteuil roulant pendant plusieurs mois puis retrouve, au moins
partiellement, ses capacités motrices. Le juge doit alors indemniser la victime que pour la
période pendant laquelle elle a subi ledit préjudice. On constate qu’évaluer le préjudice au
jour où le juge statue permet une meilleure prise en compte de la réalité des conséquences du
dommage. Cependant, les préjudices étant d’une consistance fluctuante, le jugement statuant
sur l’indemnisation de la victime, bien que censé mettre un terme au litige, ne garantit pas
pour autant que le préjudice demeurera en l’état. Il se peut que celui-ci connaisse encore des
évolutions postérieurement à la décision, il faut se demander dans quelles mesures ces
évolutions sont susceptibles d’être intégrées à l’indemnisation de la victime.

2. L’évolution du préjudice après indemnisation

149. L’évolution du préjudice de la victime dans ce cadre-là est souvent envisagée sous
l’angle d’une aggravation, rarement sous celui d’une atténuation, ce qui aboutit à une
distinction de traitement entre les deux (a), il existe également des situations ambiguës où
aggravation et diminution du préjudice se mêlent sans qu’aucune compensation ne puisse être
envisagée (b).

a. Distinction de traitement entre aggravation et atténuation du préjudice

150. Existence d’une possibilité d’indemnisation complémentaire en cas


d’aggravation. – L’hypothèse d’une aggravation du préjudice n’appelle que peu de
développements, elle est admise de longue date. Il nous semble surtout opportun de souligner
qu’il aurait pu être envisagé que l’aggravation du préjudice puisse faire l’objet d’une demande

474
Cass. Crim. 9 déc. 1937, RTD Civ. 1943, p. 119, note H. et L. MAZEAUD. Par ailleurs, le Conseil d’État
adopte la même position, CE Mouret, 17 juill. 1950, D. 1950, 221, note J.- G.

132
complémentaire à condition que cette hypothèse ait été expressément réservée dans le
jugement ayant procédé à la liquidation de l’indemnisation initiale. Cette idée n’a pas été
retenue. La victime peut toujours demander une indemnisation complémentaire en cas
d’aggravation de son préjudice, même si celle-ci n’avait pas été envisagée475. Cette possibilité
s’entend de la nécessité impérieuse de procéder à une réparation intégrale des préjudices de la
victime. Si ceux-ci ont évolué dans le sens d’une aggravation, il convient de compléter
l’indemnisation initiale.

151. Rejet d’une diminution de l’indemnisation dans l’hypothèse d’une amélioration


de la situation de la victime. – Une réciprocité équitable avec la solution inverse admise en
cas d’aggravation du préjudice supposerait une prise en compte des diminutions que le
préjudice de la victime pourrait connaître. Dès 1870, un auteur soulignait à propos d’un arrêt
de la Cour d’Aix-en-Provence que « s’il est de principe que la fixation de l’indemnisation
n’est pas irrévocable, ne serait-il pas logique que le bénéfice de cette règle pût-être invoqué
aussi bien par le débiteur que par le créancier de l’indemnité ? Et alors, si l’estimation de la
réparation civile, faite par les juges ou par les parties, se trouve par la suite d’une guérison
prématurée, supérieure au préjudice causé, il faudrait accorder à l’auteur de l’accident le
droit de répéter contre la victime une partie de l’indemnité »476. Cette solution a toutefois été
rejetée477. Outre l’application du principe de l’autorité de la chose jugée478, cette solution se
justifie par le fait que la considération portée à cet événement positif pour la victime risquerait

475
Cass. Req., 10 déc. 1861, D.P. 1862, I, 123 ; Cass. Req., 19 mai 1868, D.P. 1868, I, 486 ; Cass. Civ. 2ème, 18
nov. 1960, Bull. civ. II, n° 694, p. 475 ; Cass. Civ. 1ème, 14 janv. 1975, n° 73-11.544, Bull. civ. I, n° 19, p. 18 ;
Cass. Civ. 2ème, 9 déc. 1999, n° 98-10.416, Bull. civ. II, n° 188, p. 129 ; Cass. ass. plén., 9 juin 1978, Bull. ass.
plén. n° 3, p. 3. V. également PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris :
Dalloz, 2017, n° 2324.71, p. 1107 ; CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 237, p. 229 et s.
476
CA Aix-en-Provence, 2 avr. 1870, D.P. 1871, II, 241, note non signée. L’hypothèse d’une action fondée sur
la répétition de l’indu n’est pas envisageable car elle est conditionnée par l’existence d’un indu. Or,
l’indemnisation de la victime ayant été fixée par jugement, celle-ci n’a pas reçu d’indu.
477
Cass. Civ. 7 mars 1911, D.P. 1918, I, 57.
478
Cf infra n° 199 et s.

133
de la placer dans une situation d’insécurité juridique479. Il serait intolérable que l’on puisse
demander à la victime la restitution d’une part de l’indemnisation qu’elle avait obtenue480.
Pourtant, le Professeur Malaurie soulignait à juste titre que la « distinction entre l’aggravation
et l’amélioration paraît contraire au bon sens et qu’il est choquant de voir une victime
définitivement guérie continuer à profiter d’une rente qui avait pour objet un préjudice
ultérieurement disparu »481. D’ailleurs, contrairement à l’aggravation du préjudice qui ne
nécessite plus l’existence d’une réserve insérée dans le jugement, la jurisprudence a maintenu
cette condition pour les cas d’amélioration482. Il en résulte que l’aggravation peut toujours être
prise en considération justifiant une indemnisation complémentaire483. En revanche, dans
l’hypothèse où surviendrait une amélioration de la situation de la victime, aucune révision à la
baisse de l’indemnisation ne serait possible fait l’objet d’un ferme rejet, dès lors que
l’hypothèse n’a pas été réservée dans le jugement.

152. Cette solution s’avère pour le moins critiquable. La réduction du préjudice de la


victime consiste en une variation de l’intensité d’un préjudice dans un sens favorable et
constitue donc l’exact pendant de l’aggravation entendue, non pas comme l’apparition d’un
nouveau préjudice, mais comme la variation de l’intensité d’un préjudice déjà existant, cette
fois dans un sens défavorable pour la victime. Il n’existe alors aucune logique à ne prendre en
considération que les aggravations du préjudice de la victime, sans tenir compte des
améliorations. De plus, cette distinction de traitement se fait en faveur de la victime. Elle
emporte comme conséquence un enrichissement de la victime qui n’est pas compatible avec
le principe de réparation intégrale. L’évolution du préjudice de la victime fait actuellement

479
G. VINEY, P. JOURDAIN, S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd., Paris :
LGDJ, 2017, n° 155, p. 217.
480
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 236, p. 228.
481
PH. MALAURIE, note sous Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, D. 1974, p. 536.
482
F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz,
2018, n° 1133, p. 1208.
483
Cass. Req., 30 déc. 1946 , JCP G. 1947, II, 5300, D. 1947, 178 ; RGAT 1947, p. 181, note BESSON ; Cass.
Civ. 2ème, 7 avril 1976, n° 74-13.811, Bull. civ. II, n° 112, p. 86 ; Cass. Civ. 2ème, 15 oct. 1978, n° 74-12.117 ;
Cass. Crim., 9 juill. 1996, n° 95-81.143, Bull. crim. n° 286, p. 880.

134
l’objet d’un traitement très tranché entre ses deux variations, il existe toutefois des hypothèses
spécifiques conjuguant à la fois amélioration et aggravation du préjudice et rendant ainsi plus
complexe le choix dans la solution qui doit l’emporter.

b. L’absence de compensation entre aggravation et atténuation du préjudice

153. Les variations différentes de préjudices distincts. – La première hypothèse où


l’aggravation et l’atténuation du préjudice s’entremêlent survient lorsque, postérieurement à
un premier jugement, la victime connaît des variations de chefs de préjudice distincts comme
l’aggravation de son préjudice sexuel, mais la réduction de ses pertes de revenus. S’est alors
posée la question de savoir s’il était envisageable de procéder à une compensation entre ces
aggravations et améliorations. Cela éviterait à la victime une nouvelle demande formulée
devant un juge en procédant de son propre chef à une forme de réaffectation des sommes
allouées au titre de la réparation. Une réponse positive avait été envisagée par une Cour
d’appel484. Elle a néanmoins été condamnée par la Cour de cassation485, position que la
doctrine a validé en considérant la compensation comme « contraire au bon sens »486. En
effet, l’intervention d’une compensation est discutable. Bien que non dénuée de toute logique,
une certaine contradiction apparaît néanmoins avec la morale. La compensation nie la victime
en tant que personne pour la réduire à une simple opération financière. Au surplus, cette
opération financière ne serait pas conforme aux traitements individuels actuellement accordés
à l’aggravation et à l’amélioration du préjudice par la jurisprudence. Par conséquent, lorsque
qu’une victime subit des variations inverses de différents préjudices, il convient de distinguer
classiquement entre aggravation et amélioration. Conformément aux solutions retenues, la
part du préjudice qui aura diminué ne pourra faire l’objet d’une demande de remboursement
de la part du responsable. En revanche, pour la part du préjudice qui se serait aggravée, la

484
CA Bastia, 1979, RTD Civ. 1979, p. 617, note DURRY.
485
Cass. Civ. 2ème, 11 janv. 1995, n° 93-14.021, RCA 1995, n° 94.
486
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2324.93, p. 1109.

135
victime pourra demander une indemnisation complémentaire. Aucune compensation ne
pouvant être opérée, les deux situations doivent être traitées distinctement.

154. La question de la prise en charge de l’intervention aboutissant à une amélioration


de la situation de la victime. – Le rapport entre aggravation et amélioration s’emmêle aussi
lorsque la victime procède à une intervention chirurgicale, que le progrès technique n’a
rendue possible que postérieurement à l’indemnisation, pour améliorer sa situation. Précisons
qu’il s’agit là d’une hypothèse spécifique qui ne fait pas référence à la situation de la victime
qui aurait refusé de se soumettre à une intervention chirurgicale487. Il s’agit, au contraire, de la
situation dans laquelle la victime était dans l’impossibilité de se soumettre à cette intervention
parce qu’elle n’existait pas. C’est le progrès technique qui, par la suite, a offert une solution à
la victime pour améliorer sa situation. Pour que le respect du principe de réparation intégrale
soit assuré, la victime devrait pouvoir, dans ces circonstances, obtenir une indemnisation
complémentaire auprès du responsable. Pourtant la solution à apporter en pareille situation a
divisé la jurisprudence488. En faveur de l’admission d’une indemnisation complémentaire, il
est possible de faire valoir que, même si l’intervention vise à améliorer la situation, il est
supporté par la victime une dépense qui vient, ne serait-ce qu’indirectement, aggraver sa
situation. La victime n’aurait normalement pas eu à effectuer cette dépense si le dommage
n’avait pas eu lieu. Cette intervention apparaît comme une suite directe du dommage ce qui
justifierait que les frais soient mis à la charge du responsable489. Et ce, d’autant plus que
l’intervention étant antérieurement impossible du fait de l’état de la technique à l’époque de
l’indemnisation, aucune négligence ne peut alors être reprochée à la victime. La logique

487
Cf infra n° 502 et s. Cette hypothèse sera traitée plus spécifiquement dans la partie dédiée à l’instauration
d’une obligation de minimisation du préjudice.
488
Rejet de l’indemnisation complémentaire de la victime, Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, n° 70-13.459, Bull. civ.
II, n° 245, p. 200, Gaz. Pal. 1973, I, 69 note H. M ; JCP G. 1974, II, 17609, note S. BROUSSEAU, D. 1974, p.
536, note PH. MALAURIE. ; Cass. Civ. 2ème, 9 déc. 1999, n° 98-10.416. Contra, Cass. Soc., 14 avril 1976, n° 75-
12.364.
489
Cass. Soc., 14 avril 1976, n° 75-12.364.

136
commanderait, conformément au principe de réparation intégrale, d’accepter une
indemnisation complémentaire de la victime afin qu’il ne subsiste pour elle aucune charge.

La jurisprudence n’a pas été de cet avis puisqu’elle précise que le seul élément
déterminant qui doit être considéré est le résultat de l’intervention. L’intervention tendant
uniquement à l’amélioration de la situation de la victime, par conséquent les frais occasionnés
par cette intervention n’ont pas à être supportés par le responsable 490 . En l’absence
d’aggravation de l’état de la victime, la Cour de cassation fait prévaloir l’amélioration
consécutive à l’opération. Cette rigueur apparaît néanmoins discutable lorsqu’avant toute
indemnisation les moyens techniques existants ne permettaient pas d’améliorer la situation de
la victime. La solution est injuste pour la victime, car contraire au principe de réparation
intégrale491. Au vu des évolutions jurisprudentielles, l’absence de logique de cette solution ne
peut qu’être déplorée. Certes, il n’y a pas d’aggravation de l’état physique de la victime. En
revanche, refuser la prise en charge de ce type d’intervention révèle nécessairement une
aggravation situationnelle pour la victime qui va devoir supporter les frais d’une intervention
qui n’a pas été rendue nécessaire par son fait. Dans l’arrêt qui a donné lieu à cette solution de
principe492, l’intervention chirurgicale permettait tout de même à la victime de voir son
incapacité permanente chuter significativement (de 80% à 40%). Admettre la possibilité que
la victime puisse formuler une demande complémentaire au juge pourrait être avantageuse
pour la victime. S’agissant du responsable, le bénéfice serait moins notable. Au vu de la
politique indemnitaire actuelle à propos de la diminution des préjudices de la victime, le
responsable ne pourrait pas se prévaloir de cette amélioration. Il existerait alors déséquilibre
entre le préjudice réellement subi in fine et l’indemnisation versée par le responsable qu’il
serait difficile de justifier.

490
Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, n° 70-13.459.
491
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.
492
Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, n° 70-13.459.

137
155. Les pratiques judiciaires démontrent des applications très divergentes de la prise en
compte de l’évolution du préjudice d’après la temporalité. La qualification de dette de valeur
permet de tenir compte de toutes les évolutions intervenues entre le jour du dommage et le
jour de la fixation de l’indemnisation, permettant ainsi un équilibre dans les rapports entre la
victime et le responsable. Cet équilibre n’est que précaire. Après qu’un jugement initial soit
intervenu, une distinction de traitement est faite en faveur de la victime, celle-ci peut obtenir
une indemnisation complémentaire en cas d’aggravation de son préjudice, mais la victime ne
subira aucune réduction de son indemnisation en cas d’amélioration de sa situation. Il en
résulte un bilan mitigé par rapport au principe de réparation intégrale qui gouverne
l’indemnisation de la victime en droit commun, normalement « sans perte ni profit » pour
aucune des parties. L’indemnisation de la victime peut intervenir par voie de jugement, elle
peut également intervenir par voie de transaction. Il convient maintenant de rechercher si les
évolutions du préjudice sont prises en compte de la même manière.

B. L’indemnisation par voie de transaction

156. La transaction offre l’avantage d’une indemnisation rapide. Cependant, il s’agit d’un
contrat, par conséquent, emprunter une telle voie n’est pas sans risques pour la victime493.
Voilà pourquoi, initialement, une certaine réticence se manifestait à l’égard de la transaction
et qu’une indemnisation de la victime par voie de jugement était préférée. Longtemps
reléguée au second plan494, la transaction occupe dorénavant une place privilégiée dans
l’indemnisation des victimes495. Elle est même parfois imposée dans certaines situations496.

493
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 4161.12,
p. 2166.
494
J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau,
1933, n° 121, p. 129.
495
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n° 586, p. 717.
V. B. BORNET, « Le référentiel indicatif d’indemnisation du dommage corporel des cours d’appel », in Des
spécificités de l'indemnisation du dommage corporel, Bruxelles : Bruylant, 2017, p. 250. Ce dernier insiste
toutefois sur le fait que si la transaction représente 95% des recours, elle ne représente que 55% des

138
Pourtant, l’indemnisation par la transaction suscite des difficultés en cas d’évolution du
préjudice de la victime (1). Un assouplissement des règles applicables en la matière
permettrait néanmoins de dépasser ces difficultés (2).

1. Les difficultés d’une indemnisation par transaction

157. L’ancien régime des transactions. – Dans son ancienne rédaction, l’article 2052 du
Code civil disposait que « les transactions ont, entre les parties, l’autorité de la chose jugée
en dernier ressort ». L’indemnisation de la victime prononcée par voie de transaction était
insusceptible d’appel. Elle ne pouvait pas faire l’objet d’un réexamen sur le fond, seule la
voie du pourvoi en cassation était ouverte. Le résultat de la transaction étant intangible,
l’indemnisation, par le biais de ce procédé, supposait alors d’être en mesure de procéder à une
évaluation précise du préjudice. En effet, la transaction « apporte [à toutes les parties
engagées dans la procédure] une sécurité indispensable à leurs engagements, par la certitude
que ces derniers sont bien destinés à mettre fin aux questions relatives à l’indemnisation »497.
La question se posait pourtant de savoir comment la victime, après avoir transigé, pouvait
remettre en cause l’acte dans l’hypothèse d’une évolution de son préjudice.

La jurisprudence s’était emparée de la question et avait procédé à un


assouplissement498. Elle précisait que, à moins que la victime n’ait accepté une clause dite de
forfait par laquelle elle renonce à formuler toute demande ultérieure même en cas d’apparition
d’un nouveau préjudice499 ou que les parties aient entendu transiger sur les conséquences

indemnisations versées alors que le jugement correspond à 5% des recours, mais à 45 % des indemnisations
versées.
496
De manière non exhaustive, L. 211-9 du Code des assurances s’agissant des accidents de la circulation, L.
422-2 du Code des assurances pour les victimes des actes de terrorisme et autres infractions ou encore L. 1142-
14 du Code de la santé publique pour les accidents médicaux.
497
A. GUEGAN-LECUYER, Dommages de masse et responsabilité civile, Paris : Dalloz, 2006, n° 337, p. 397.
498
Cass. Civ. 1ère, 17 janv. 1973, n° 71-10.339, Bull. civ. I, n° 26, p. 24.
499
H. LALOU, op. cit., n° 243, p. 189 ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd.,
Paris : Dalloz, 2017, n° 4161.81, p. 2171 ; G. VINEY, P. JOURDAIN, S. CARVAL, Les effets de la responsabilité,

139
globales du dommage, l’autorité de la chose jugée n’emportait un effet extinctif que sur les
points précis qui avaient été tranchés500. Dès lors, tous les éléments qui étaient restés « en
dehors du champ de la transaction », c’est-à-dire tous les préjudices qui n’avaient pas fait
l’objet de la transaction, demeuraient indemnisables de manière complémentaire sans que la
validité de la transaction ne soit jamais discutée501. Si cette exception n’était pas applicable, il
fallait alors raisonner d’après les causes de nullités de la transaction. L’ancien article 2052 du
Code civil disposait que la transaction ne pouvait pas être annulée « pour cause d’erreur de
droit ni pour cause de lésion ». D’après l’article 2053 du même Code, les seules causes de
nullité de la transaction étaient l’erreur sur la personne ou bien sur l’objet de la contestation.
La seule possibilité pour la victime de voir indemniser l’aggravation de son préjudice était de
démontrer l’existence de l’erreur sur l’objet de la contestation. À cet égard, les juges de la
Cour de cassation avaient précisé à plusieurs reprises que l’erreur ne concernait que la nature
du préjudice et non l’étendue de la lésion502. En définitive, la victime pouvait invoquer la
nullité de la transaction uniquement lorsque son erreur portait sur la nature, voire sur
l’existence même, des séquelles et non lorsqu’elle portait sur la gravité des lésions503. Une
difficulté surgissait. Elle provenait de ce que l’aggravation du préjudice modifie son étendue.
Il était alors possible de considérer que cette modification avait trait à la gravité du préjudice
et qu’il s’agissait, par conséquent, plus d’une lésion que d’une erreur sur l’objet.

op. cit., n° 244, p. 610 ; Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 121; J. CORDIER, op.
cit., n° 135, p. 148.
500
J. CORDIER, ibid., n° 140, p. 157 ; Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile,
Paris : Dalloz, 1983, n° 589, p. 723.
501
Y. CHARTIER, op. cit., n° 589 et s., p. 722 et s.
502
Cass. Civ. 2ème, 12 déc. 1963, Bull. civ. I, n° 824, D. 1964, p. 467, note BOULANGER ; Cass. Civ. 1ère, 10 juin
1968, Bull. civ. I, n° 164 ; Cass. Civ. 3ème, 24 mai 1978, n° 77-10.286, Bull. civ. III, n° 221, p. 168 ; Cass. Civ.
1ère, 24 oct. 1978, n° 77-13.316, Bull. civ. I, n° 320, p. 247 ; Cass. Civ. 1ère, 21 fév. 1979, n° 77-.11.108, Bull.
civ. I, n° 72, p. 58 ; Cass. Civ. 3ème, 13 juill. 1993, n° 91-17.659.
503
G. VINEY, P. JOURDAIN, S. CARVAL Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd., Paris :
LGDJ, 2017, n° 463, p. 633 et s. ; PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4161.61 et 4161.62, p. 2170 et s. ; Y.
CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n° 740, p. 878 et s. ; H.
LALOU, Traité pratique de la responsabilité civile, 6ème éd., Paris : Dalloz, 1962, n° 245, p. 191 ; J. CORDIER, op.
cit., n° 137, p.149.

140
Toutefois, afin de ne pas laisser la victime dans l’impossibilité d’obtenir une
indemnisation complémentaire dans l’hypothèse d’une aggravation du préjudice, une
distinction avait été proposée entre la variation d’intensité d’un préjudice déjà existant et
l’apparition d’un nouveau préjudice. Cette distinction ne convainquait pas. L’évolution du
préjudice de la victime concerne dans tous les cas l’étendue de celui-ci. Si le préjudice peut
évoluer du fait de l’apparition d’un nouveau préjudice, il le peut aussi du fait de
l’augmentation d’intensité d’un préjudice déjà connu. Cette distinction n’offrait qu’une prise
en compte partielle des évolutions du préjudice que la victime peut souffrir. Seul le préjudice
qui présentait un caractère de nouveauté pouvait être invoqué. Les aggravations de préjudice
déjà existants ne le pouvaient pas. L’introduction de cette distinction ne contribuait guère à la
clarté des solutions. De plus, il apparaissait parfois difficile de distinguer, avec certitude, entre
l’apparition d’un nouveau préjudice et l’aggravation d’un préjudice existant504.

Une autre proposition avait été formulée. Elle consistait à différencier l’hypothèse de
la modification du préjudice qui avait commencé à se manifester avant la signature de la
transaction, de celle qui s’était manifestée après. Dès lors que la victime savait avant la
signature du contrat que le préjudice allait évoluer et qu’elle avait quand même fait le choix
d’une indemnisation rapide et simplifiée en signant la transaction, elle ne pouvait plus se
prévaloir des évolutions postérieures à la signature. En revanche, l’évolution qui se
manifestait après la signature autorisait la victime à remettre en cause la transaction. Cette
distinction, bien qu’intéressante, soulevait encore des difficultés. Elle réintroduisait les
notions de nouveauté du préjudice et d’aggravation d’un préjudice existant. Le sort des
victimes était alors laissé à l’abandon de l’appréciation des juges. À l’époque, la Cour de
cassation n’avait, par exemple, pas censuré les juges du fond lorsque ceux-ci avaient qualifié
de lésion nouvelle l’augmentation de l’incapacité permanente d’une victime de 15% à 30%505.
La transaction n’offrait donc pas les garanties nécessaires à la protection des victimes506. La

504
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 463, p. 634.
505
Cass. Civ. 1ère, 30 mai 1985, Bull. civ. I, n° 170, p. 154.
506
G. VINEY, P. JOURDAIN, et S. CARVAL, op. cit., n° 463, p. 636.

141
transaction a récemment fait l’objet de modifications qui invitent à s’interroger pour
déterminer si celles-ci apportent des réponses satisfaisantes aux difficultés qui viennent d’être
soulignées.

158. La modification de la rédaction de l’article 2052. – Suite à la loi de modernisation


de la justice du XXIe siècle intervenue en 2016, la rédaction de l’article 2052 du Code civil a
été modifiée507. Il dispose désormais que « la transaction fait obstacle à l'introduction ou à la
poursuite entre les parties d'une action en justice ayant le même objet ». Malgré cette
apparente simplification, l’autorité de la chose jugée est toujours attachée à la transaction avec
les conséquences précédemment envisagées. C’est, en revanche, les modifications apportées
aux causes de nullité de la transaction qui attirent l’attention. En effet, la réforme de 2016 a
emporté la disparition des causes de nullité de la transaction énoncées dans l’ancienne
rédaction de l’article 2052. Conformément à l’article 2044 du Code civil, la transaction est un
contrat, sa nullité obéit donc aux dispositions de droit commun des contrats 508 . Si les
conséquences de cette formulation restent encore difficiles à cerner, l’abandon du sort de la
transaction au droit commun n’augure toutefois rien de bon. Il est d’ores et déjà possible de
redouter qu’aucune réponse ne soit explicitement apportée aux difficultés exposées. Pour être
une cause de nullité, l’article 1132 du Code civil requiert que l’erreur porte sur les qualités
essentielles de la prestation, c’est-à-dire « celles qui ont été expressément ou tacitement
convenues et en considération desquelles les parties ont contracté ». En matière de
responsabilité civile, cela correspond au versement d’une indemnisation destinée à une
réparation intégrale des préjudices soufferts par la victime. Cette interprétation permettrait
d’invoquer une nullité à la fois en cas d’aggravation, mais aussi dans l’hypothèse d’une
amélioration de la situation de la victime. Mais la réalité est tout autre. L’assureur, en tant
qu’acteur économique, va bien souvent chercher à restreindre le montant de l’indemnisation à
laquelle la victime aurait pu prétendre devant un juge. Et la situation ne sera guère favorable à

507
Loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle.
508
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4161.42, p. 2170 ; G. VINEY, P. JOURDAIN, et S. CARVAL, op. cit., n° 459, p.
629.

142
la victime. L’article 1133 alinéa 3 réaffirme que l’aléa chasse l’erreur. Ce maintien emporte
comme conséquence que l’évolution du préjudice peut être considérée en elle-même comme
un aléa. Le recours à cette notion d’aléa rappelle en substance la clause de forfait. Toute
indemnisation implique une part d’aléatoire. En témoigne l’article 12 de la loi de 1985509 qui
impose à l’assureur de formuler une proposition à la victime dans un délai de huit mois à
compter de l’accident et si le préjudice n’est pas consolidé, autrement dit stabilisé, l’assureur
a cinq mois pour faire une proposition à la victime à partir de la date de consolidation510. On
peut douter que la victime soit réellement en capacité de décider si la proposition
d’indemnisation est suffisante en un laps de temps aussi court. Cependant, pour être admis
l’aléa doit avoir été accepté et, partant, au moins être connu511, ce qui encore une fois est
discutable s’agissant de la victime, quand bien même l’aléa ignoré rend l’erreur admissible512.
Cette voie d’indemnisation est d’autant plus critiquable que l’article 1136 du Code civil
prévoit que l’erreur sur la valeur causant une appréciation économique inexacte n’est pas une
cause de nullité. Il semblerait que l’exception proposée antérieurement selon laquelle l’erreur
ne peut pas être invoquée lorsque l’évolution a déjà commencé à se manifester au moment de
la signature signe son retour. Lorsque la victime savait que son préjudice allait évoluer, elle
n’aurait pas dû accepter une transaction dont le montant n’était pas le reflet de l’étendue de
son préjudice. Les implications de cette disposition se renforcent avec l’article 1132 du même
Code. Il conserve l’exigence d’une erreur excusable pour obtenir la nullité d’un contrat. En
effet, l’erreur correspond à une représentation inexacte de la réalité, soit qu’elle considérerait
comme vrai ce qui est faux, soit qu’elle considère comme faux ce qui est vrai513. Par
conséquent, si le préjudice évolue de manière inopinée, la victime pourra toujours demander
la nullité de la transaction car elle tenait pour vrai quelque chose qui ne l’était pas. En

509
Loi n° 85-677 du 5 juillet 1985 tendant à l'amélioration de la situation des victimes d'accidents de la
circulation et à l'accélération des procédures d'indemnisation.
510
Cette notion sera développée ultérieurement. Cf infra n° 243 et s.
511
G. CHANTEPIE et M. LATINA, Le nouveau droit des obligations, Commentaire théorique et pratique dans
l’ordre du Code civil, 2ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 308, p. 263.
512
Cass. Civ. 1ère, 28 mars 2008, n° 06-10.715, Bull. civ. I, n° 95, JCP G. 2008, I, 10101, note Y.- M. SÉRINET ;
RDC 2008, p. 727, obs. Y.- M. LAITHIER.
513
A. LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 2ème éd., Paris : PUF, 2006, voir « erreur ».

143
revanche, si elle savait que le préjudice n’était pas stabilisé, l’erreur ne deviendrait-elle pas
inexcusable ? Un seul élément dans la nouvelle rédaction de ces articles permet une
réminiscence de la jurisprudence antérieure. L’article 1136 précise qu’une erreur sur la valeur
ne doit pas dissimuler une erreur sur les qualités essentielles de la prestation. Par conséquent,
si c’est la valeur d’un préjudice déjà indemnisé qui se modifie, la victime ne pourra pas
remettre en cause la transaction. En revanche, s’il s’agit d’un préjudice nouveau, la victime
pourra obtenir une indemnisation complémentaire.

159. Finalement, la transaction aboutit à un traitement inégalitaire de la situation des


victimes en fonction des stipulations contractuelles de la transaction. Nonobstant les
difficultés auxquelles une transaction précipitée peut conduire514, son essence contractuelle
est en capacité d’offrir la souplesse indispensable pour remplir les objectifs du principe de
réparation intégrale. Une solution permettrait de supprimer les difficultés liées à l’évolution
du préjudice lorsque l’indemnisation s’opère par le biais d’une transaction : elle consiste en
l’insertion de clause de révision dans le contrat initial.

2. L’insertion de clause de révision pour l’intégration des évolutions

160. Intérêt d’une clause de révision pour la victime. – La nature contractuelle de la


transaction offre une flexibilité intéressante pour les parties afin de permettre une meilleure
adaptation aux évolutions susceptibles d’affecter le préjudice de la victime après sa
conclusion. Cette nature autorise, lors de sa rédaction, l’insertion d’une clause de révision.
L’originalité de ce mécanisme d’indemnisation réside dans la possibilité de rédiger une clause
prévoyant à la fois une révision de l’indemnisation en cas d’aggravation du préjudice515. La
clause peut alors préciser que le préjudice nouveau pourra faire l’objet d’une demande
complémentaire d’indemnisation, mais elle peut également préciser que les variations

514
En ce sens, D. TOMASIN, Essai sur l’autorité de la chose jugée en matière civile, Paris : LGDJ, 1975, n° 144,
p. 114.
515
Cass. Civ. 1ère, 10 fév. 1972, n° 68-13.774, Bull. civ. I, n° 46, p. 41.

144
postérieures d’intensité d’un préjudice déjà existant lors de la conclusion de la transaction
pourront être prises en compte. La liberté offerte par la clause de révision contribue au
dépassement des difficultés liées à la distinction entre préjudice nouveau et variation de la
gravité d’un préjudice existant.

161. L’enthousiasme que l’on peut éprouver à l’égard de cette flexibilité doit néanmoins
être modéré. Dans cette hypothèse, le respect du principe de réparation intégrale demeure
subordonné à la prévoyance des parties. Or, dans ce contexte-là, il apparaît chimérique de
demander à la victime, en situation de faiblesse, profane et parfois lasse de son combat, d’être
prévoyante516. De plus, la contrepartie de cette liberté contractuelle est que la clause de
révision peut également être en faveur du responsable.

162. Intérêt d’une clause de révision pour le responsable. – L’intégration d’une clause
de révision autorise aussi la prise en compte de l’atténuation du préjudice de la victime517.
Cette flexibilité démontre alors une véritable volonté de cohérence conforme aux objectifs du
principe de réparation intégrale en rétablissant un véritable équilibre entre les parties, victime
et responsable. Toutefois, il ne faut pas que cela s’opère au détriment de la victime, c’est ce
que l’on peut redouter.

163. Malgré une apparente rigidité du recours à la transaction dans le cadre de


l’indemnisation des victimes en droit de la responsabilité civile, on constate néanmoins que,
parce ce qu’il s’agit d’un contrat susceptible d’adaptation, elle offre alors une certaine
flexibilité qui permet en fin de compte une meilleure adéquation avec le principe de
réparation intégrale. Lorsqu’un juge est saisi et indemnise la victime par voie de jugement, les
solutions offertes à la victime en cas d’évolution de son préjudice sont contrastées : il existe
une possibilité d’indemnisation complémentaire en cas d’apparition d’un nouveau chef de

516
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 444, p. 609.
517
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4161.71, p. 2171 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit
civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 1133, p. 1209.

145
préjudice ou en cas d’aggravation, en revanche l’amélioration de la situation de la victime ne
peut pas être prise en compte dans l’éventualité d’une diminution de l’indemnisation
conduisant ainsi à un déséquilibre dans l’application du principe de réparation intégrale. La
transaction, quant à elle, est plus nuancée mais tout autant rigide : seule l’apparition de
nouveaux préjudices peut justifier l’annulation de la transaction, en revanche toutes
évolutions inhérentes à la variation de la gravité d’un préjudice indemnisé ne peuvent justifier
une révision de l’indemnisation, peu importe qu’il s’agisse d’une aggravation ou d’une
amélioration, à moins que les parties n’aient envisagé ces hypothèses. La transaction est à
double tranchant. Elle favorise un processus d’indemnisation plus rapide, mais à quel prix ?
Celui d’une indemnisation moindre enfermée dans un carcan tout aussi, sinon plus, rigide que
le jugement. La pratique juridique menée en matière d’indemnisation conduit à des disparités
d’autant plus regrettables que l’évaluation du préjudice offre la flexibilité nécessaire pour
tenir compte de l’évolution que le préjudice pourrait subir.

§2. La flexibilité de l’évaluation du préjudice

164. L’évaluation du préjudice permet une adaptation aux évolutions du préjudice que
celui-ci peut connaître. Cette adaptabilité se manifeste à la fois à travers les dates clés de
l’évaluation (A) ainsi qu’à travers les méthodes d’évaluation du préjudice (B).

A. Les dates clés de l’évaluation du préjudice

165. Les dates qui jalonnent l’évaluation du préjudice constituent des repères importants
pour la prise en compte de l’évolution du préjudice. La détermination de la date de naissance
du droit à réparation marque le point de départ de l’évolution (1). Quant à la date
d’évaluation, sa modulation permet une appréciation des évolutions du préjudice de la victime
dans un intervalle de temps plus ou moins long, elle est donc un outil de de mesure (2).

146
1. La date de naissance du droit à réparation

166. La détermination de la valeur du jugement. – La date de naissance du droit à


réparation de la victime est une date importante. Elle concrétise la créance que la victime
détiendra envers le débiteur de l’obligation, c’est-à-dire le responsable. Pour déterminer si les
évolutions du préjudice peuvent effectivement être prises en considération, il faut caractériser
le point de départ du droit à réparation. Pour ce faire, déterminer la valeur attachée au
jugement est un prérequis indispensable. Le jugement présente-t-il un effet constitutif ou bien
un effet déclaratif ? Si le jugement conditionne la naissance du droit à réparation, celui-ci
présente un effet constitutif de droit. En revanche, s’il ne fait que fixer le montant de
l’indemnisation, il présente alors un effet déclaratif518. Le jugement constitutif permet la
création d’un droit alors qu’un jugement déclaratif ne fait que reconnaître un droit qui existait
déjà en puissance. Admettre que le droit à réparation naît au jour du jugement conduit à une
limitation de l’indemnisation des préjudices de la victime, car cela suppose que l’on ne tienne
compte que de la situation à partir du jugement et que les variations du préjudice ayant eu lieu
antérieurement à celui-ci n’entrent pas dans le calcul du montant de l’indemnisation. À
l’inverse, une autre interprétation postule « que toute action en justice n’est que la traduction
d’un droit préexistant » 519 . Pour que la victime puisse agir en justice et demander la
réparation de ses préjudices, il faut qu’un droit lui ait été reconnu avant tout jugement. Partir
du postulat que c’est le jugement qui conditionne l’existence du droit à réparation 520

518
H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Leçons de droit civil, T. II, premier volume, 9ème éd.,
Paris : Montchréstien, 1998, n° 619, p. 725 ; PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd.,
Paris : Litec, 2018, n° 578, p. 398-399 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les
obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 1109, p. 1183.
519
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris, LGDJ : 1951, n° 621, p. 197.
520
J. CARBONNIER, Droit civil, Volume II, les biens, les obligations, Paris : PUF, 2004, n° 1200, p. 2395.

147
empêcherait la victime d’agir en justice. Par conséquent, le jugement ne fait que déclarer le
droit à réparation, il ne le crée pas521.

167. La date de naissance du droit à réparation. – Dans le cadre du droit à réparation,


considérer le jugement comme déclaratif permet d’intégrer les évolutions que le préjudice de
la victime a subies. Reste à savoir à partir de quel moment naît le droit à réparation pour
déterminer le point de départ de calcul de l’indemnisation. C’est l’article 1240 du Code civil
qui permet de répondre à cette interrogation. Ce texte dispose que « tout fait quelconque de
l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le
réparer ». Cette formulation corrobore que c’est la survenance du dommage qui conditionne
l’existence d’un devoir de réparation pour le responsable et donc d’un droit à réparation pour
la victime. Dès cet instant commence l’appréciation de la situation. Ce qui autorise, une fois
le dommage survenu, à tenir compte des différentes évolutions, entendues à la fois comme les
aggravations et les améliorations, que le préjudice connaîtra pour tendre à une indemnisation
la plus conforme possible de la réalité des préjudices522.

168. La naissance du droit à réparation n’est donc pas subordonnée à l’existence d’un
jugement. En réalité, c’est la survenance du dommage qui est constitutive du droit à
réparation de la victime. La créance de réparation entre dans le patrimoine de la victime au
jour de la survenance du dommage, mais ne prend sa consistance définitive qu’au jour de sa
liquidation523. A ce stade, la qualité de dette de valeur lui est conférée524, c’est-à-dire que « la
créance de la victime n’a pas pour objet une chose ni de l’argent, mais une valeur, celle du

521
H., L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Obligations, théorie générale, T. II, premier volume, 9ème éd.,
Paris : Montchrestien, 1998, n° 619, p. 725.
522
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 113, p. 145 et s.
523
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 233, p. 224 ; D. TAPINOS, « Les aggravations annoncées », Gaz. Pal. 2013, n°47, p. 20. Par exemple, Cass.
Com. 2 nov. 1993, n° 91-14.673, Bull. com., n° 380, p. 276 ; JCP G. 1994, I, 3773, n° 20, obs. G. VINEY ; RTD
Civ., 1994, p. 622, obs. P. JOURDAIN.
524
M. LE ROY, L’évaluation du préjudice corporel : expertises, principes, indemnités, 21ème éd., Paris :
Lexisnexis, 2018, n° 14, p. 13.

148
préjudice »525. Dans ce processus, le jugement joue assurément un rôle essentiel puisque c’est
lui qui rend cette créance liquide et exigible. En effet, avant tout jugement, la créance de
réparation n’existe que de manière « informe »526, car il est encore impossible de déterminer
sa consistance : quel objet ? Quel montant ? Quel mode de réparation527 ? Le jugement est
l’instrument qui donne sa consistance au droit à réparation en fixant son montant. Ce qui
confirme définitivement que le jugement est déclaratif de droit et constitutif de réparation528.

169. Considérer que le droit à réparation de la victime naît au jour de la survenance du


dommage permet de fixer le point de départ à partir duquel le juge va pouvoir déterminer
l’étendue du préjudice. En revanche, cela ne permet pas de déterminer l’intervalle dans lequel
le juge va devoir apprécier les évolutions du préjudice. Le principe de réparation intégrale
impliquant que le montant de la réparation soit proportionnel à l’étendue du préjudice pour la
victime, il faut s’employer à rechercher la date la plus opportune pour évaluer l’étendue du
préjudice.

2. La date d’évaluation du préjudice

170. Une fois la créance de réparation reconnue, la victime est en droit d’être
indemnisée529. Il faut alors déterminer la date d’évaluation du préjudice. Pour cela, plusieurs
propositions ont pu être envisagées : la date de survenance du dommage, la date de liquidation
de l’indemnisation ou encore la date où le juge statue. La difficulté de cette question, tant en

525
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2323.11, p.
1101.
526
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 378, p. 399.
527
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 622, p. 198.
528
J. FLOUR, J.- L. AUBERT et E. SAVAUX, Les obligations : 2, Le fait juridique, 14ème éd., Paris : Sirey, 2011,
n° 383, p. 495 ; B. FAGES, Droit des obligations, 8ème éd., Paris : LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 452, p. 388.
529
M. LEROY, op. cit., n° 7, p. 10 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les effets de la
responsabilité civile, 4ème éd., Paris : LGDJ, 2017, n° 131 et s., p. 191 et s.

149
matière délictuelle qu’en matière contractuelle530, réside dans la nécessité de trouver un
équilibre entre une évaluation trop rapide, ne révélant pas l’étendue exacte du préjudice, et
une évaluation trop tardive, ne respectant pas le droit à indemnisation de la victime. Il faut
alors évincer les dates extrêmes (a) et préférer retenir une date intermédiaire (b).

a. L’éviction des dates extrêmes

171. Afin d’obtenir une évaluation précise du préjudice conforme au droit de réparation de
la victime, il n’est pas souhaitable de retenir les dates d’évaluation extrêmes que sont la date
de survenance du dommage ou la date de réparation effective.

172. Le rejet d’une évaluation du préjudice au jour de la survenance du


dommage. – L’évaluation de l’étendue du préjudice qui interviendrait au jour de la
survenance du dommage offre l’avantage de la neutralité. En évaluant le préjudice au jour de
la survenance du dommage, cela évite au juge de tenir compte des comportements postérieurs
de la victime ou encore de l’intervention d’événements extérieurs comme l’érosion monétaire.
C’est d’ailleurs sur ce dernier élément que repose aujourd’hui l’éviction d’une telle solution.
Dans l’hypothèse d’un dommage matériel, cette pratique ferait supporter à la victime
l’érosion monétaire, ce qui serait injuste pour elle531. La solution est par ailleurs difficilement
admissible lorsque le préjudice a de fortes probabilités d’évoluer. En effet, au jour de la
réalisation du dommage, la victime n’a pas nécessairement connaissance de la diversité des
préjudices qu’elle va connaître suite à ce dommage. La détermination de l’étendue du
préjudice de la victime au jour de la survenance du dommage fait perdre une chance aux
parties de profiter du temps pour bénéficier d’un meilleur aperçu du préjudice. Prenons

530
F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz,
2018, n° 1109, p. 1183 ; L. MAZEAUD, « L’évaluation du préjudice et la hausse des prix en cours d’instance »,
JCP 1942, I, 275 ; Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », RCA 1998, n° spécial, p. 24.
531
En ce sens, A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ Lextenso, 2018,
n° 686, p. 530.

150
l’hypothèse d’une victime blessée dans un accident, elle souffre d’une fracture au bras et se
voit reconnaître cinq semaines d’interruption de travail. Or, supposons qu’il s’avère par la
suite qu’un nerf a été touché. Il va alors falloir plus de rééducation que prévue et la victime ne
pourra pas reprendre le travail avant plusieurs mois. L’étendue des préjudices n’est alors plus
du tout la même que ce qui avait été évalué initialement. Il est vrai que dans l’hypothèse
d’une aggravation de son préjudice, la victime pourrait demander le versement d’une
indemnisation complémentaire. En revanche, si le préjudice de la victime s’atténue et qu’il a
donc fait l’objet d’une surévaluation, il sera impossible pour le responsable de bénéficier de
l’amélioration de la situation de la victime. L’appréciation du préjudice au jour de la
survenance du dommage est effectivement à proscrire car elle n’offre pas le recul nécessaire
pour une appréciation juste de l’étendue des préjudices. D’aucuns se sont demandés alors s’il
n’était pas envisageable que le préjudice de la victime ne soit définitivement évalué qu’au
jour de la réparation effective du préjudice532. Mais cette solution ne se montre pas plus
appropriée.

173. Le rejet d’une évaluation du préjudice au jour de la réparation effective. –


L’évaluation qui retarde dans le temps le moment de l’appréciation de l’étendue du préjudice
présente l’avantage d’intégrer les éventuelles évolutions que le préjudice aurait pu connaître
entre le jour du jugement et le jour du versement effectif de la réparation. Toutefois, recourir
au jour de la réparation effective du préjudice soulève des difficultés particulières, notamment
par rapport au respect de certaines règles de procédure civile. Une évaluation du préjudice au
jour du versement effectif de la réparation contreviendrait au principe de l’autorité de la chose
jugée. Par ailleurs, si le préjudice est évaluable au jour où le juge statue cela serait paradoxal
de repousser l’échéance de son évaluation533. Inversement, si l’évaluation du préjudice est
reportée au jour du versement effectif de la réparation, cela signifie que le préjudice n’est
actuellement pas évaluable. Dans cette seconde hypothèse, aucun élément ne permet de dire

532
S. BROUSSEAU, « L’indexation des rentes indemnitaires », JCP G. 1973, I, 2562, n° 2 et s. ; F. DERRIDA,
« L’évaluation du préjudice au jour de la réparation », JCP G. 1951, I, 918.
533
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 233, p. 226 et s.

151
que le préjudice sera « plus » évaluable au jour du versement de la réparation. Par conséquent,
soit la situation sera bloquée, soit il faudra encore retarder le versement de l’indemnisation. Il
y aurait une dépendance entre l’évaluation et le versement de l’indemnité à la victime qui
n’est pas admissible au regard du droit à réparation de la victime.

174. L’évaluation du préjudice au jour de la survenance du dommage permettrait une


évaluation rapide de la créance de réparation de la victime et qui satisferait son droit à
réparation. Cette satisfaction ne serait qu’apparente car une évaluation précipitée du préjudice
de la victime présenterait des inconvénients s’agissant de l’appréhension de son étendue.
L’indemnisation octroyée à la victime ne correspondrait alors pas à la réalité des
conséquences que le dommage a eues pour elle. À l’inverse, une indemnisation trop tardive
conduirait la victime à patienter plus ou moins longuement pour obtenir réparation, ce qui
entraînerait un non-respect de son droit.

b. Le choix d’une date intermédiaire

175. Précisions préalables. – Finalement, la jurisprudence a tranché. Elle estime, de


manière unanime et constante, que « si le droit à réparation du dommage existe dès la
survenance du dommage, son évaluation est faite au jour où le juge rend sa décision » 534.
Cette solution est également celle choisie par le Conseil d’État 535 . Par ailleurs, dans
l’hypothèse où l’indemnisation du préjudice de la victime intervient par voie de transaction,
une solution analogue est donnée par la Cour de cassation. Elle considère que c’est au jour où
la transaction intervient que le préjudice de la victime doit être évalué536. Afin de neutraliser
cette unique référence au jugement, et ne pas oublier la réparation par voie de transaction, il a

534
Notamment, Cass. Crim., 10 fév. 1976, n° 75-90.393, Bull. crim. n° 48, p. 116 ; Cass. Civ. 2ème, 21 mars
1983, n° 82-10.770, Bull. civ. II, n° 88, p. 59 ; Cass. Com. 14 déc. 2010, n° 09-68.868 ; Cass. Civ. 3ème, 17 déc.
2015, n° 13-24.281.
535
CE, 21 mars 1947, Compagnie générale des eaux, Dame Lefèvre et Dame Aubry, JCP 1947, II, 3864, D.
1947, 225, S. 1947, III, 8.
536
Cass. Civ. 2ème, 11 janv. 1995, n° 93-11.045, Bull. civ. II, n° 19, p. 11.

152
été proposé d’employer l’expression « évaluation au jour de la réparation »537 . Celle-ci
permet effectivement de gommer la distinction entre l’indemnisation judiciaire et
l’indemnisation transactionnelle. En revanche, elle ne doit pas être confondue avec
l’évaluation qui interviendrait au jour de la réparation effective. Peu importe la terminologie
préférée, ce qu’il faut retenir est que le choix de cette date procure deux avantages. Le
premier se manifeste lorsque le préjudice de la victime va connaître des variations
intermédiaires, tandis que le second permet une intégration de l’érosion monétaire dans
l’indemnisation de la victime. Ces deux avantages contribuent certainement à ce que la
doctrine approuve ce choix sans réserve538.

176. Intégration des variations intermédiaires du préjudice. – Le choix effectué de


retenir comme date d’évaluation du préjudice le jour où le juge statue ou le jour où la
transaction intervient pour l’évaluation de l’étendue du préjudice, offre un recul satisfaisant
pour voir comment le préjudice de la victime a évolué. Par exemple, le piéton qui a été heurté
par un véhicule est-il toujours hospitalisé ou en rééducation ou bien, tout au contraire, a-t-il
connu un retour à la vie normale ? Certes, ce recul dépend de la célérité de la procédure, mais
l’expérience montre que, la plupart du temps, il s’écoule un délai important entre le jour de la
survenance du dommage et la date à laquelle le juge liquide l’indemnisation de la victime539.
L’avantage de cette solution ne réside pas exclusivement dans la seule lenteur de la justice.
Au demeurant cet argument reste précaire. L’avantage tient surtout au fait que le juge a la
possibilité de différer son jugement pour attendre que le préjudice de la victime soit
suffisamment stabilisé pour évaluer le montant de l’indemnisation qui doit lui être octroyée.
Cette solution apparaît la plus équilibrée pour une prise en compte satisfaisante des évolutions
du préjudice car elle permet à la fois de tenir compte des « variations intermédiaires »

537
A. BÉNABENT, op. cit., n° 686, p. 530.
538
Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », RCA 1998, n° spécial, p. 24.
539
Ibid.

153
survenues depuis le jour du dommage540, mais aussi d’anticiper les évolutions futures en
différant la prise de décision.

177. Anticipation des évolutions futures du préjudice. – En matière de dommage


corporel, si l’état de la victime est instable après la survenance du dommage, le juge peut
différer sa prise de position et attendre la consolidation de son état. Cette solution ne
compromet en rien le droit à réparation de la victime puisque le recours au référé-provision
permet un déblocage rapide de fonds pour subvenir aux besoins de première nécessité de la
victime541. Reprenons l’exemple du piéton heurté par un véhicule. Dans ce cas, la victime a
pu tout d’abord penser que tout allait bien et retourner travailler dès le lendemain, puis qu’elle
constate, qu’en réalité, que le choc a causé un traumatisme crânien ayant conduit à la
survenance d’un hématome sous-dural, justifiant un arrêt de travail d’une durée indéterminée.
Et supposons que, finalement, cet hématome se résorbe sans complication quelques semaines
après ou, au contraire, emporte des séquelles que la victime conservera jusqu’à la fin de sa
vie. Il serait erroné de prendre pour seul élément de l’évaluation la situation finale de la
victime. Il faut tenir compte des variations que le préjudice a subies entre temps comme une
reprise de travail, un nouvel arrêt, la nécessité d’un recours à une tierce personne, les
moments d’hospitalisation… L’évaluation au jour où le juge statue permet de tenir compte
des variations intermédiaires que le préjudice va connaître et, si l’état de la victime n’est pas
consolidé, de différer le moment de l’évaluation. Le choix de cette date permet en outre de
tenir compte de l’érosion monétaire.

178. Intégration de l’érosion monétaire. – Ce choix permet en plus d’intégrer l’éventuelle


érosion monétaire que la valeur du préjudice aurait subie depuis le jour où il a eu lieu dans le
montant de l’indemnisation. Cet avantage est particulièrement visible en cas de procédure

540
R. SAVATIER, op. cit., n° 602, p. 178.
541
Cf infra n° 440 et s.

154
devant la Cour d’appel542. Dans cette hypothèse, les juges d’appel vont pouvoir procéder à
une revalorisation des postes de préjudices qui peut avoir une incidence particulièrement
importante notamment pour le préjudice résultant de la perte de gains professionnels543.

179. Les exceptions à l’évaluation du préjudice au jour du jugement ou de la


transaction. – L’évaluation du préjudice au jour du jugement souffre une exception qu’il
convient de rappeler. Même si elle n’enlève aucunement l’intérêt du choix opéré par les juges
d’une évaluation au jour du jugement ou de la transaction. Il s’agit de l’hypothèse dans
laquelle la victime a fait l’avance des frais pour opérer la remise en état ou bien le
changement d’un bien endommagé544. Par son paiement la victime met fin au trouble, et fixe
définitivement l’évaluation du préjudice en amont du jugement ou de la transaction, de sorte
qu’il n’existe aucune raison de réévaluer le préjudice déjà réparé lors de leur intervention545.
Seule reste à la victime la possibilité de demander des intérêts en plus du montant déboursé.
En effet, il faut considérer que, dans ces circonstances, la victime n’est plus créancière d’une
dette de valeur, mais d’une dette d’argent546. Celle-ci est déjà fixée, elle correspond à la
valeur du paiement exécuté par la victime avant le jugement et devient la référence du juge
pour évaluer le préjudice.

180. L’évaluation du préjudice au jour du jugement ou de la transaction est un choix


équilibré qui doit être approuvé547. Il permet de mieux définir l’étendue précise du préjudice
de la victime tout en lui permettant d’obtenir une évaluation de son préjudice à échéance
raisonnable. Le droit à réparation de la victime est respecté. Cette manière de procéder est

542
M. LE ROY, op. cit., n° 15, p. 14.
543
I. DUSSART et J. GASBAOUI, L’évaluation du préjudice économique, Paris : Lexisnexis, 2018, n° 68, p. 62.
544
Cass. Civ. 16 fév. 1948, S. 1949, 169, note JAMBU-MERLIN ; Cass. Civ. 2ème, 24 mars 1953, D. 1953, p. 354.
V. également CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 233, p. 225 et s ; L. MAZEAUD, « L’évaluation du préjudice et
la hausse des prix en cours d’instance », art. préc. ; F. DERRIDA, art. préc ; Y. CHARTIER, « La date de
l’évaluation du préjudice », art. préc.
545
Y. CHARTIER, Ibid.
546
Ibid.
547
P. JOURDAIN, Les principes de la responsabilité civile, op. cit., p. 156 ; CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n°
233, p. 226 et s.

155
conforme au principe de réparation intégrale. Elle offre une plus grande marge d’appréciation
pour prendre en considération à la fois les évolutions intrinsèques du préjudice, aggravation
ou atténuation, mais également les évolutions extrinsèques liées à l’érosion monétaire. La
détermination du moment de l’évaluation du préjudice est un événement essentiel dans la
prise en compte des évolutions que le préjudice de la victime peut connaître. Cependant, la
date d’évaluation n’est rien sans les méthodes d’évaluation mises en pratique par le juge.
C’est la combinaison de ces deux éléments qui permet une réelle appréciation de l’évolution
du préjudice pour atteindre pleinement les objectifs du principe de réparation intégrale.

B. Les méthodes d’évaluation du préjudice

181. L’évolution du préjudice présente une incidence sur l’évaluation de son étendue. Cette
évaluation doit pouvoir être modifiée pour s’adapter à la nouvelle physionomie du préjudice.
Le principe de réparation intégrale justifie cette adaptation de l’évaluation et, par la suite, de
l’indemnisation. Il faut alors vérifier que les méthodes employées pour apprécier le préjudice
sont compatibles avec la prise en compte des évolutions. Il en résulte qu’une évaluation du
préjudice ajustée à ses évolutions commande le maintien d’une liberté du juge quant à sa
possibilité d’apprécier in concreto chaque préjudice (1). Toutefois, ce mode d’appréciation du
préjudice tend, depuis quelques années déjà, à se restreindre avec un passage progressif vers
une barémisation de l’indemnisation. Or, ce nouveau mode d’évaluation du préjudice présente
des incidences sur l’attention portée aux évolutions du préjudice (2).

1. La liberté d’appréciation in concreto du préjudice par le juge

182. L’utilisation de l’appréciation in concreto permet d’atteindre l’objectif


escompté : réparer intégralement le préjudice conformément à ses évolutions, qu’il s’agisse de
celles survenues depuis le jour de la réalisation du dommage comme de celles à venir.
L’appréciation in concreto est essentielle en matière d’indemnisation des préjudices. Par
principe, en l’absence de généralisation, elle permet à la victime de bénéficier d’une analyse

156
particulière de sa situation propice à l’intégration des évolutions que le préjudice (a). De
surcroît, le bénéfice reconnu à l’appréciation in concreto se renforce par sa complémentarité
avec l’appréciation souveraine du juge (b).

a. Le bénéfice d’une appréciation in concreto

183. Proposition d’aménagement de l’appréciation in abstracto pour l’évaluation du


préjudice. – Le système juridique français connaît deux méthodes, généralement considérées
comme radicalement opposées548, en matière d’appréciation. D’une part, l’appréciation in
concreto et, d’autre part, l’appréciation in abstracto. L’appréciation in concreto suppose une
appréciation en fonction des circonstances de la cause qui inclut les données personnelles
relatives à la victime. Ainsi, l’appréciation in concreto offre la faculté de prêter une attention
particulière à chaque élément propre à la vie et au comportement de chacun et, par
conséquent, contribue à une étude personnalisée de chaque situation. Tandis que
l’appréciation in abstracto envisage une appréciation qui est fonction d’un modèle de
référence. Elle suppose non pas un détachement complet de toute prise en compte des
circonstances de la cause, mais une abstraction des données personnelles, et donc subjectives,
propres à la victime549. Elles reposent sur la considération de l’être humain en général et non
sur l’individu singulier550. Cette seconde appréciation du préjudice est objective et ne porte
pas d’attention particulière à la situation personnelle de chacun. Une forme de neutralité
s’applique à l’égard de chaque victime et aboutit à un système d’indemnisation plus mécanisé.
Il serait, par exemple, possible d’établir objectivement les conséquences que la perte de
l’usage d’une main emporterait de manière générale et d’indemniser froidement sans tenir
compte d’autres éléments. Un tel fonctionnement de l’indemnisation serait toutefois à

548
N. DEJEAN DE LA BATIE, Appréciation in abstracto et appréciation in concreto en droit civil français, Paris :
LGDJ, n° 3, p. 2. Si effectivement les deux méthodes sont différentes, les opposer trop radicalement enlève,
selon lui, tout intérêt à l’appréciation in abstracto.
549
N. DEJEAN DE LA BATIE, op. cit., n° 4. p. 3.
550
Ibid.

157
déplorer car elle ne tiendrait pas compte des éléments propres à chaque victime, et qui
peuvent modifier l’ampleur des conséquences du dommage. Il est évident que la perte de
l’usage d’une main n’emportera pas les mêmes conséquences selon que la victime est un
pianiste concertiste ou bien un retraité bricoleur. Pour éviter les dérives d’une appréciation
détachée de tout critère objectif551, une adaptation de l’appréciation in abstracto pourrait être
proposée. L’appréciation du préjudice se ferait au regard d’un modèle de référence adapté. Le
préjudice découlant de la perte d’usage d’une main serait alors apprécier en fonction des
conséquences fâcheuses que cela peut avoir pour une personne dont la profession requiert un
usage prédominant des mains, contrairement à une autre chez qui cette lésion pourrait être
compensée. La différence entre le maçon qui ne peut s’en passer et la secrétaire qui peut
utiliser un logiciel de dictée. Une forme de personnalisation dans l’évaluation du préjudice
existerait sans que celle-ci ne soit trop subjective.

184. Une appréciation in concreto à privilégier. – Le recours à une appréciation in


abstracto, même adaptée en fonction de différents modèles de référence est difficilement
admissible. Le Professeur Dejean de la Bâtie, à l’occasion de son étude sur la distinction entre
l’appréciation in concreto et l’appréciation in abstracto, soulignait que « s’il est une notion à
l’égard de laquelle l’appréciation abstraite semble […] injustifiable, c’est bien celle de
dommage. Le dommage est un fait, et un fait intrinsèquement mauvais. Comment donc
pourrait-on songer à l’apprécier par référence à un modèle idéal ? »552. Il est vrai qu’en
matière d’évaluation du préjudice de la victime, une appréciation autre que in concreto serait
difficilement envisageable. Le droit à réparation implique une réparation sans perte ni profit
pour la victime. Or, un même dommage n’a pas nécessairement les mêmes conséquences
selon la personne de la victime553. L’utilisation d’un modèle de référence, même adapté, n’est
pas suffisante. À l’heure de l’évaluation du préjudice, pour respecter le principe de réparation

551
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n° 507, p. 625.
552
N. DEJEAN DE LA BATIE, Appréciation in abstracto et appréciation in concreto en droit civil français, op. cit.,
n° 337, p. 263.
553
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 606, p. 184.

158
intégrale, le juge doit personnaliser chaque évaluation. L’appréciation in concreto du
préjudice est la seule qui permet une appréciation du préjudice dans « toute son
originalité »554. La Cour de cassation a d’ailleurs pu confirmer que « l’étendue du préjudice
est à retenir de manière concrète »555, c’est-à-dire que le préjudice doit être évalué en se
fondant sur les éléments de l’espèce556. L’importance de l’évaluation in concreto du préjudice
ne fait pas de doute. Cependant, celle-ci ne peut être correctement mise en œuvre qu’en
préservant l’appréciation souveraine des juges du fond, seule garant de la personnalisation de
l’indemnisation.

b. La complémentarité nécessaire de l’appréciation souveraine du juge

185. L’importance du rôle des juges du fait. – L’appréciation in concreto ne peut être
pleinement efficace que parce que l’évaluation du préjudice de la victime relève de
l’appréciation souveraine des juges du fond557, c’est-à-dire une appréciation qui échappe au
contrôle de la Cour de cassation558. Ce positionnement est tout à fait compréhensible puisque
la Cour de cassation n’est pas un troisième degré de juridiction. Elle n’est pas un juge du fait,
mais un juge du droit, elle n’est donc pas compétence pour trancher les questions relatives à
l’appréciation factuelle de l’existence et de l’étendue d’un préjudice559.

554
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n° 508, p. 625.
555
Cass. Com. 9 juill. 1996, n° 94-16.829.
556
Cass. Civ. 3ème, 23 oct. 2002, n° 00-22.112.
557
Cass. Civ. 2ème, 26 nov. 1975, n° 74-12.957, Bull. civ. II, n° 316, p. 253 ; Cass. Com., 15 nov. 1982, n° 81-
12.656, Bull. civ. IV, n° 350 ; Cass. Soc., 4 juin 1987, n° 84-45.536, Bull. civ. V, n° 357, p. 227 ; Cass. Civ.
3ème, 22 mai 1990, n° 88-15.664 ; Cass. Com., 25 juin 2002, n° 99-19.121 ; Cass. Civ. 2ème 21 avr. 2005, n° 04-
06.023, Bull. civ. II, n° 112, p. 101 ; Cass. Civ. 2ème, 19 sept. 2013, n° 12-20.419 ; Cass. Civ. 2ème, 16 avr. 2015,
n° 14-14.474 ; Cass. Com., 22 mars 2017, n° 15-14.875.
558
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 614, p. 423 ;
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice dans la responsabilité civile, Paris : Dalloz, 1983, n° 509, p. 626 ; G.
VINEY, P. JOURDAIN, S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd., Paris :
LGDJ, 2017, n° 126, p. 177 ; P. JOURDAIN, « De quelques manifestations du contrôle de la Cour de cassation sur
l'appréciation du préjudice », RTD. Civ. 1991, p. 121.
559
J. MAZARS, « La Cour de cassation et l’indemnisation des préjudices »,

159
La liberté d’appréciation dont jouissent les juges du fond est le gage d’un maintien
d’une appréciation individualisée du préjudice de chaque victime. Pour autant, il est
fondamental de souligner que l’appréciation souveraine n’est pas synonyme d’appréciation
discrétionnaire560. L’importance de cette nuance réside dans la notion de motivation des
décisions, motivation contribuant à une meilleure caractérisation du préjudice et extrêmement
importante pour la prise en compte des évolutions du préjudice puisqu’elle va permettre de
vérifier ce qui a été indemnisé et comment cela a été indemnisé. La Cour de cassation ne peut
pas, pour les raisons évoquées juste avant, contrôler le montant de l’indemnisation. En
revanche, elle impose aux juridictions inférieures une obligation de motivation561. Cette
précision semble d’autant plus importante que, pendant plusieurs décennies, les juges
oublièrent l’importance de cette motivation statuant « tous chefs de préjudices confondus »562.
Autrement dit, les juridictions du fond avaient la possibilité de reconnaître l’existence du
préjudice sans être tenues de préciser les divers éléments qui le composaient563. L’admission
d’une indemnisation globale est dérangeante564. Elle contrevient à « l’exigence d’exhaustivité
du principe de réparation intégrale »565 et remet en cause son respect566. Les limites de cette
indemnisation globale sont encore plus marquantes lorsque la prise en considération des
évolutions du préjudice postérieures au jugement ou à la transaction est envisagée. Comment

[Link]
s_8064.html.
560
PH. BRUN, op. cit., n° 614, p. 423.
561
Y. CHARTIER, note sous Cass. Civ. 1ère, 18 juill. 2000, D. 2000, juris., p. 853. Le rapport rendu récemment par
la Cour d’appel de Paris martèle l’importance de cette motivation. C’est elle qui permet la compréhension de
l’indemnisation octroyée. V. Proposition faite à propos de l’article 1262 du Projet de réforme de 2017. Rapport
sur la réforme du droit français de la responsabilité civile et les relations économiques, sous la direction de M.
Chagny, avr. 2019, p. 48.
562
Par exemple, Cass. Civ. 1ère 19 déc. 1989, n° 88-13.020 ; Cass. Civ. 1ère, 16 juill. 1991, n° 90-10.843, Bull.
civ. I, n° 249, p. 164 ; Cass. Civ. 3ème, 7 avr. 1994, n° 92-13.800 ; Cass. Soc., 23 avr. 1997, n° 94-42.320 ; Cass.
Soc., 17 oct. 2006, n° 04-45.926.
563
Cass. ass. plén., 26 mars 1999, n° 95-20.640, Bull. civ. ass. plén. n° 3 ; Cass. mixte, 6 sept. 2002, n° 98-
22.981, Bull. civ. ch. mixte, n° 4, p. 9.
564
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 126, p. 177 ; S. AMRANI-MEKKI, « Le droit processuel de la
responsabilité civile », in Études offertes à G. Viney, Paris : LGDJ Lextenso Éditions, 2008, p. 13 ; Séminaire
"Risques, assurances, responsabilités", « L’équité dans la réparation du préjudice », in Les limites de la
réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 82.
565
J. CARBONNIER, Droit civil, les biens, les obligations, Paris : PUF, 2004, n° 1201, p. 2398.
566
Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 1996, p. 40.

160
savoir si celui-ci a connu une évolution si, dans la décision initiale, les juges ont fait
l’économie de préciser quel était le préjudice indemnisé ainsi que son étendue pour justifier le
montant de l’indemnisation octroyée ? Il en va de même lorsque la victime évoque
l’apparition d’un nouveau poste de préjudice. L’indemnisation globale empêche tout suivi du
contenu de l’indemnisation. L’acceptation de cette pratique d’indemnisation emporterait des
conséquences nuisibles à l’égard de toute prise en considération de l’évolution du préjudice
de la victime.

186. Une appréciation souveraine opérée poste par poste des préjudices. – De ces
remarques se déduisent les enjeux de la modification des pratiques judiciaires et la mise en
évidence de la nécessité d’une indemnisation poste par poste qui permet une identification
rapide et efficace des préjudices qui ont déjà fait l’objet d’une indemnisation. L’application
d’une méthode rigoureuse s’agissant du détail des chefs de préjudice indemnisés contribue
indéniablement à ce que la victime obtienne plus facilement une indemnisation
complémentaire. Depuis quelques années, le rejet d’une indemnisation globale est d’ailleurs
révélateur567. Cette pratique ne permet pas de déceler le contenu du préjudice indemnisé, et
consécutivement une application respectueuse du principe de réparation intégrale. La
disparition de cette pratique s’est faite au profit de l’apparition d’une ventilation des chefs de
préjudice indemnisés. Cette pratique a été reçue très positivement par la doctrine568. Elle est
considérée comme beaucoup plus claire. De plus, elle permet un véritable contrôle de
l’indemnisation octroyée, notamment en cas de demande de révision. Il se dégage de cette
nouvelle pratique un meilleur respect du principe de réparation intégrale569 passant par une

567
Cass. Civ. 2ème, 16 nov. 2000, n° 99-12.975, Droit et patrimoine 2001, n° 90, p. 107, note F. CHABAS ; Cass.
Civ. 3ème, 18 déc. 2001, n° 00-16.530, Droit des sociétés 2002, n° 4, p. 15, note F.- X. LUCAS.
568
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 308, p. 440 ;
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2321.41, p.
1073 ; M. LE ROY, L’évaluation du préjudice corporel : expertises, principes, indemnités, 21ème éd.,
Paris : Lexisnexis, 2018, n°11, p. 12.
569
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 244, p. 237 ; X. PRADEL, op. cit., n° 396, p. 445,

161
limitation de « l’arbitraire du juge »570 et aboutissant à un respect des exigences de sécurité
juridique.

187. Disparités dans l’évaluation des préjudices extrapatrimoniaux. – L’amélioration


constante de l’évaluation du préjudice de la victime passe nécessairement par une
amélioration de l’appréhension de son préjudice. À cet égard, seule une appréciation in
concreto garantit le respect de la prise en compte de tous les aspects que le dommage a eus
pour la victime. Cependant, certains types de préjudices font l’objet, par nature, de difficulté
quant à leur évaluation. Il s’agit des préjudices extrapatrimoniaux. Ceux-ci n’ayant aucune
matérialisation pécuniaire, ils relèvent de l’entière liberté d’appréciation des juges. Leur
indemnisation peut alors conduire à des disparités de traitement entre les différentes victimes.
Si l’intérêt de l’appréciation in concreto n’est pas remis en question, une remarque peut
toutefois être soulevée : l’appréciation in concreto, sous couvert d’application du principe de
réparation intégrale, conduit parfois à de fortes inégalités dans les indemnisations attribuées
aux victimes sans qu’aucune différence majeure ne justifie cette distinction de traitement571. Il
résulte de cette situation un sentiment d’injustice et d’inégalité. Voilà pourquoi, depuis
quelques années maintenant, émerge une volonté de barémiser l’indemnisation afin de réduire
la place accordée à l’appréciation factuelle de chaque situation. Cette méthode, si elle garantit
une meilleure prévisible, n’est cependant pas sans incidence sur la prise en compte de
l’évolution du préjudice.

2. Les incidences de la barémisation

188. En droit français, l’idée se développe de plus en plus de recourir à des barèmes
d’indemnisation. L’utilisation de tels outils ne va pas encore de soi, notamment dans
l’indemnisation des dommages corporels. Quand bien même le dommage corporel n’est pas le

570
Arbitraire qui a pu être décrié, R. SAVATIER, op. cit., n° 613, p. 189.
571
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 240, p. 233.

162
seul domaine où il est possible de recourir aux barèmes572, c’est néanmoins celui où l’usage
de barème semble le plus controversé. Malgré l’avantage offert de faciliter l’évaluation des
préjudices et de respecter la volonté d’une uniformisation des indemnisations qui se dégage
de cette pratique, le recours aux barèmes se voit massivement opposer l’inconvénient de
désincarner la réparation, de la rendre stérile à toute adaptation de l’évaluation en fonction de
la situation personnelle de chaque victime. Déjà bien enracinée, cette polémique ne fait que
s’intensifier lorsque l’intégration des évolutions du préjudice dans l’indemnisation des
victimes est envisagée. C’est pourquoi, le recours aux barèmes d’indemnisation est
indésirable en droit de la responsabilité civile (a). En revanche, il est possible d’envisager
l’utilisation d’un outil moins rigide : le référentiel (b).

a. Le recours indésirable aux barèmes d’indemnisation

189. L’existence d’une pluralité de barèmes. – Il convient tout d’abord de mentionner


qu’il existe deux catégories de barèmes, les barèmes médicaux et les barèmes
d’indemnisation573. Les deux ne relèvent pas des mêmes compétences. Le barème médical est
le premier barème à laquelle la victime va être confrontée. Il s’agit du barème appliqué par le
médecin expert afin de déterminer médicalement l’étendue des séquelles. C’est celui qui,
« étalonné en pourcentage de taux d’incapacité fonctionnelle […] permet de donner une
mesure chiffrée des atteintes à la personne médicalement constatables » 574 . Le barème
d’indemnisation, quant à lui, intervient après. C’est le barème qui, cette fois, va être mis en
œuvre par le juge pour convertir le pourcentage du taux d’incapacité déterminé par le médecin
expert en valeur monétaire 575 . Le recours aux barèmes médicaux ne suscite guère de

572
Ils pourraient également être utilisés dans l’indemnisation des préjudices découlant d’un dommage
environnemental ou d’un dommage moral pur. En ce sens, CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 365 et 367, p.
322 et 324.
573
Les barèmes de capitalisation sont à exclure ici. Leur utilisation n’intervient pas au stade de l’évaluation du
préjudice, mais une fois les modalités de l’indemnisation fixée. Cf infra n° 429.
574
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 10.
575
Ibid.

163
désapprobation, sauf à rappeler que pour être efficace il est nécessaire de recourir à un barème
unique et non à une multitude de barèmes qui risqueraient de conduire à des appréciations
divergentes du taux d’incapacité de la victime et, par conséquent, à ruiner l’effort
d’harmonisation576. C’est surtout sur les barèmes d’indemnisation que se concentrent les
obstacles. En effet, ce type de barèmes peut se concevoir de trois manières. Il peut être
judiciaire, légal ou mathématique. Le barème judiciaire détermine des grilles d’évaluation en
fonction des jurisprudences antérieures et suppose une application par analogie aux situations
similaires qui pourraient se présenter au juge. Le barème légal suppose que le législateur ait
fixé, par avance, les éléments dont le juge devra tenir compte lors de l’évaluation du
préjudice. Enfin, le barème mathématique consiste « à fixer un montant de réparation
identique pour tout dommage similaire », tout en tenant compte d’autres éléments comme
l’âge, la situation socioprofessionnelle ou encore le sexe de la victime 577 . Malgré les
approfondissements menés sur les barèmes, ceux-ci reçoivent pourtant un accueil défavorable.

190. Causes explicatives de l’accueil défavorable réservé aux barèmes


d’indemnisation. – La Cour de cassation s’oppose à ce que les juridictions du fond utilisent
des barèmes pour procéder à l’évaluation des préjudices d’une victime578. La doctrine ne
semble pas non plus favorable à l’accueil de ces barèmes en droit de la responsabilité

576
Or, pour l’instant, tel n’est pas le cas car plusieurs barèmes médicaux coexistent : Barème du concours
médical 2001 élaboré par La société Française de Médecine Légale (SFML) ou Barème d’évaluation médico-
légale de l’Association des Médecins Experts en Dommage Corporel (AMEDOC). Au droit commun s’ajoute le
barème appliqué pour les accidents du travail : le barème indicatif d’invalidité. À ce propos, M. LE ROY, op. cit.,
n° 48, p. 45 ; Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz,
2015, n° 122 et s., p. 112 et s.
577
CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 345, p. 305, l’auteur utilise le terme de dommage car elle ne distingue
pas entre dommage et préjudice. Soulignons toutefois que c’est plutôt la notion de préjudice, et non celle de
dommage, qui devrait être utilisée.
578
V. notamment, Cass. Crim. 3 nov. 1955, n° , D. 1956, 557, note R. SAVATIER ; RTD Civ. 1956, p. 763 obs. P.
HEBRAUD et P. RAYNAUD ; Cass. Civ. 2ème, 10 nov. 1965, Bull. civ. II, n° 868 ; Cass. Crim., 4 fév. 1970, D.
1970, p. 333 ; Cass. Civ. 2ème, 12 mai 2010, n° 09-67.789, Gaz. Pal. 2010, n° 222, p. 37, note C. BERNFELD ;
Cass. Civ. 2ème, 7 avr. 2011, n° 10-15.918, RCA 2011, n° 7, p. 21-22 ; Cass. Civ. 2ème, 22 nov. 2012, n° 11-
25.988, Gaz. Pal. 2013, n° 47, note C. BERNFELD ; RCA 2013, n° 2, p. 21-22.

164
civile579. L’objectif d’un barème d’indemnisation est de faciliter l’évaluation du préjudice et
ainsi de favoriser une uniformisation des pratiques judiciaires afin d’éviter les disparités dans
le montant de l’évaluation d’un même préjudice d’une juridiction à l’autre580. Pourtant,
derrière ces aspirations louables, le recours au barème est « générateur d’une tension entre
l’individualisation et la standardisation des décisions judiciaires de réparation »581. L’usage
de barèmes d’indemnisation est contraire à nos principes juridiques. Outre que cela
représenterait un travail titanesque pour déterminer toutes les atteintes qui peuvent découler
d’un dommage582, le barème d’indemnisation s’appuie sur la présomption selon laquelle un
même dommage cause des préjudices identiques chez toutes les victimes583. Or, la pratique
démontre que tel n’est pas le cas. La nécessité de standardisation masque alors l’importance
d’une indemnisation spécifique et personnelle. Déjà difficilement acceptable, cette nouvelle
conception de l’évaluation du préjudice rendrait toute prise en compte de l’évolution du
préjudice de la victime impossible. L’appréciation in concreto ainsi que la liberté accordée au
juge du fond pour la mettre en application sont absolument primordiales. Ce sont elles qui
permettent une véritable analyse de l’évolution propre à la situation de chaque victime, et les
barèmes en constituent une sérieuse limite.

De plus, il existe un lien de dépendance entre le barème d’indemnisation et le barème


médical et donc le taux d’incapacité. L’indemnisation étant fonction d’un taux d’incapacité, il

579
En ce sens, Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, op. cit., n° 37, p. 27 ; J.- B. PREVOST, « L’homme
moyen ou l’étalon vide », Gaz. Pal. 2012, n° 315, p. 7.
580
Notamment s’agissant de l’évaluation des préjudices extrapatrimoniaux. V. Rapport sur l’indemnisation du
dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 296 ; S. PORCHY-SIMON, « L’utilisation
des barèmes en droit du dommage corporel au regard des principes fondamentaux du droit de la responsabilité
civile », in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 201 et s. ; O. GOUT, « L’émergence de nomenclature
relatives au dommage corporel », in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 227 et s. ; CH. COUTANT-
LAPALUS, op. cit., n° 365 et s. spé. n° 375, p. 320 et s. ; C. COUSIN, « Le débat sur le référentiel indicatif de
l’indemnisation du préjudice corporel des cours d’appel à l’heure des bases de données », JCP G. 2017,
Doctr. 483.
581
L. CADIET, « Introduction », in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 185 et s.
582
B. STARCK, op. cit., p. 406 ; CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 426, p. 364.
583
S. PORCHY-SIMON, « L’utilisation des barèmes en droit du dommage corporel au regard des principes
fondamentaux du droit de la responsabilité civile », op. cit., p. 201 et s. ; F. MARISCAL, G. GONZALEZ, « Les
systèmes d’indemnisation des dommages corporels », Gaz. Pal. 2012, n° 315, p. 25.

165
n’y a alors qu’une prise en compte incomplète des évolutions. Avec une indemnisation
barémisée, l’évolution du préjudice ne se conçoit qu’à travers les évolutions séquellaires, sans
qu’aucune attention ne soit portée aux évolutions situationnelles. Plusieurs fois fustigée, la
barémisation de l’indemnisation doit être condamnée. Principalement réclamée par les
assureurs584, elle ne servirait en définitive qu’à alléger la tâche des juges585. La mise en
application des barèmes dans l’évaluation des préjudices ne serait que le reflet d’une « dérive
gestionnaire »586, de « machinisme indemnitaire » 587 sans plus aucune intervention de la
pensée humaine. Le recours à des barèmes supprimerait l’application d’une appréciation in
concreto588 et, par la même, porterait un coup de grâce au principe de réparation intégrale589,
fondement du droit à réparation. Pire encore, l’utilisation de barèmes dissimule le
développement d’un effet pervers. Sous couvert de l’exigence de prévisibilité, les barèmes
induisent le risque qu’un dommage soit sciemment causé car le profit réalisé sera supérieur au
montant de la condamnation encourue590. Avec une indemnisation systématisée, l’auteur
potentiel d’un dommage sait effectivement à quoi il s’expose en causant le dommage, il peut
dès lors décider si le jeu en vaut la chandelle. La responsabilité civile joue un rôle dissuasif
dans la réalisation de comportements dommageables que la barémisation pourrait lui enlever.
Au contraire, la barémisation pourrait devenir incitative. Les objectifs que le recours aux
barèmes d’indemnisation entend satisfaire sont tout à fait louables. Cependant, la méthode de

584
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 31 ;
B. MORNET, « Le référentiel indicatif régional d’indemnisation du préjudice corporel », in Le droit mis en
barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 213 et s.
585
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2321-61,
p. 1076 ; J.- B. PREVOST, « L’évaluation du préjudice en droit du dommage corporel : entre décision et calcul »,
in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz, 2014, p. 189 et s. L’auteur dénonce que « la tentation […] est forte
pour le juge de soulager son jugement par le recours à ces dispositifs étincelant d’objectivité et parés de vertus
parfois trompeuses de neutralité techniques ».
586
J.- B. PRÉVOST, art. préc.
587
Ibid.
588
Cf supra n° 182.
589
PH. PIERRE et F. LEDUC, Le principe de réparation intégrale en Europe, Bruxelles : Larcier, 2012, p. 55 ;
S. PORCHY-SIMON, « L’utilisation des barèmes en droit du dommage corporel au regard des principes
fondamentaux du droit de la responsabilité civile », op. cit. ; E. SERVERIN, « Le principe de réparation intégrale
des préjudices corporels, au risque des nomenclatures et des barèmes », in Le droit mis en barèmes,
Paris : Dalloz, 2014, p. 245 et s. V. également CH. COUTANT-LAPALUS, op. cit., n° 385, p. 338 et s.
590
CH. COUTANT-LAPALUS, ibid., 2002, n° 405, p. 349.

166
la barémisation se révèle décevante. La recherche de solutions alternatives à la mise en place
de barèmes d’indemnisation est alors souhaitable.

b. Les propositions alternatives

191. L’important de l’instauration d’un outil moins contraignant. – Au vu des carences


du système de barèmes, d’autres solutions ont été envisagées, notamment une méthode qui
permettrait au juge, à titre indicatif et sans aucune forme d’impérativité, d’être assisté dans sa
confrontation avec l’évaluation du préjudice. Pour cela deux propositions ont été formulées :
l’instauration d’un référentiel indicatif national591 et la mise en place de base de données
permettant de consulter l’indemnisation moyenne pour chaque poste de préjudice592. Les
propositions en lien avec un référentiel indicatif national ou une base de données offrent au
juge un modèle de référence permettant de déterminer ce qui a été ou pourrait être appliqué
dans une situation similaire. De par leur caractère indicatif, ces procédés ne nuisent pas à
l’appréciation in concreto du juge593. Par conséquent, la victime qui subirait une évolution de
son préjudice pourrait saisir de nouveau le juge qui serait en mesure de comparer la situation
avec d’autres cas similaires pour apprécier l’indemnisation complémentaire à laquelle elle a
droit tout en continuant de lui faire bénéficier de la personnalisation nécessaire jusque dans
l’évaluation de l’évolution de son préjudice. En l’absence de contrainte, ces outils allient
parfaitement l’appréciation in concreto et l’importance du rôle d’arbitre du juge dans la
détermination de ce qui est juste. C’est ce qui les rend valorisables au sein des méthodes
d’évaluation du préjudice et a fortiori de son évolution. Reste alors à savoir si l’un de ces
mécanismes doit être privilégié.

591
Il existe actuellement un référentiel indicatif régional élaboré sous l’égide de M. le Conseiller B. Mornet et
adopté par plusieurs cours d’appel, dont la dernière version date de 2018. À ce propos voir B. MORNET, « Le
référentiel indicatif régional d’indemnisation du préjudice corporel », in Le droit mis en barèmes, Paris : Dalloz,
2014, p. 213 et s.
592
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 37,
p. 29.
593
J.- B. PREVOST, Penser la blessure, Paris : LGDJ, 2018, p. 41 et s.

167
192. Défauts communs de ces outils – La proposition d’instauration d’un référentiel
indicatif n’est pas vierge de toutes expériences pratiques. Depuis plusieurs années, les cours
d’appel utilisent des référentiels indicatifs régionaux594. Faisons remarquer d’ores et déjà qu’il
existe actuellement une pluralité de référentiels appliqués par des juridictions différentes. Ces
référentiels sont en effet le fruit de différentes pratiques judiciaires et ne suppriment en aucun
cas le risque de disparités dans l’évaluation des préjudices de la victime595. Afin d’éviter cet
écueil, le projet de réforme de la responsabilité civile proposé en 2017 consacre l’utilisation
d’un référentiel indicatif unique dans son article 1271. Mais cette proposition n’enlève rien au
défaut que l’on peut invoquer de manière générale à l’égard de l’utilisation de ces outils
alternatifs596. Parfois, tenus pour synonymes597, ils se distinguent en réalité du barème
d’indemnisation. Ce dernier présente un caractère obligatoire alors que le référentiel n’a
qu’un caractère indicatif598. Il en résulte que le barème attribue un montant déterminé et fixe à
un taux de déficit donné alors que le référentiel propose seulement « une fourchette
d’évaluation reposant sur des données statistiques»599. Ces différences ne nous semblent pas
concluantes. Concernant le caractère obligatoire, deux auteurs soulignent, à propos des
pratiques actuelles en droit espagnol, que même si cet outil n’est pas obligatoire, il est
généralement possible de constater que son application est quasi systématiquement
demandée600. Sans pour autant affirmer leur synonymie, il faut néanmoins reconnaître que
leurs effets sont au final similaires et qu’il n’existe pas véritablement de différence dans la
mise en œuvre de ces outils. Sur l’aspect contraignant, la création d’une base de données n’est
pas plus convaincante, elle présente les mêmes inconvénients que le référentiel.

594
V. Loi n° 85-677 du 5 juillet 1985 tendant à l'amélioration de la situation des victimes d'accidents de la
circulation et à l'accélération des procédures d'indemnisation. L’article 26 faisait déjà référence à l’esprit du
référentiel et de la base de données.
595
En ce sens, PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2321-61, p. 1076.
596
J.- B. PREVOST, op. cit., p. 41 et s.
597
S. PORCHY-SIMON, « L’utilisation des barèmes en droit du dommage corporel au regard des principes
fondamentaux du droit de la responsabilité civile », op. cit.
598
Rapport sur l’indemnisation du dommage corporel, sous la direction de Y. Lambert-Faivre, juin 2003, p. 297.
599
S. PORCHY-SIMON, op. cit.
600
F. MARISCAL, G. GONZALEZ, art. préc.

168
Un second défaut commun peut être trouvé au référentiel et à la base de données. Pour
être efficaces, les deux outils nécessitent une mise à jour régulière601. Or, une telle exigence
demanderait la mobilisation de moyens humains et financiers considérables. De sorte que l’on
peut douter du réalisme de ces propositions. Malgré leur diversité aucune n’est réellement
satisfaisante602. Par ailleurs, Monsieur Mornet met en garde. Sur quelles indemnisations ces
outils seront basés ? Les indemnisations judiciaires ou transactionnelles ? Il existe une grande
différence entre les deux. D’après lui, et nous ne pouvons qu’acquiescer, l’indemnisation
transactionnelle ne reflète pas une indemnisation conforme au principe de réparation
intégrale. Il déplore que ce type de recours ne serve pour les assurances qu’à profiter de la
faiblesse d’une victime ignorante pour faire des économies603.

193. Bilan des propositions alternatives. – Afin d’éviter le sentiment d’injustice pour les
victimes, il est impératif de trouver des solutions pour guider les juges dans leur appréciation
des préjudices, notamment s’agissant des préjudices extrapatrimoniaux dont le caractère
personnel et non évaluable en argent complique leur évaluation. L’utilisation d’un référentiel
indicatif ou d’une base de données présente l’avantage de contribuer à une harmonisation des
indemnisations tout en conservant la place que doit occuper le juge pour procéder à une
appréciation individualisée de la situation de chaque victime. Peu importe l’outil utilisé, celui-
ci doit être unique et rester indicatif. Il faut également avoir à l’esprit que l’efficacité de tels
outils a un prix : ils doivent être mis régulièrement à jour. Ainsi proposés, ils pourraient
correspondre à des alternatives acceptables.

194. Conclusion de section. – L’analyse des pratiques juridiques menées dans l’hypothèse
d’une évolution du préjudice manifeste plusieurs paradoxes. Le premier réside dans l’absence

601
S. PORCHY-SIMON, op. cit.. ; C. COUSIN, art. préc.
602
Le projet de réforme de la responsabilité civile de 2017 fait le choix de consacrer un barème médical unique
(art. 1270) et un référentiel indicatif d’indemnisation (art. 1271)
[Link]
603
B. MORNET, « Le référentiel indicatif d’indemnisation du dommage corporel des cours d’appel » in Des
spécificités de l’indemnisation du dommage corporel, Bruxelles : Bruylant, 2017, p. 250.

169
d’uniformisation des solutions. Lors d’une procédure initiale d’indemnisation, le jugement ou
la transaction vont pouvoir tenir compte à la fois des aggravations et des atténuations que le
préjudice aura pu subir. En revanche, dès lors que le préjudice a déjà bénéficié d’une première
indemnisation, une distinction de traitement est constatée selon que la situation de la victime
s’aggrave ou s’améliore. Et la tendance se révèle très nettement en faveur d’un accueil des
aggravations, mais d’un rejet des diminutions.

À cela s’ajoute une seconde distinction qui doit être opérée entre l’indemnisation
judiciaire et l’indemnisation transactionnelle. La position des juges reste inflexible alors que
finalement la transaction pourrait se montrer redoutable. Déjà, parce qu’une appréciation
stricte des conditions de nullité du contrat restreindrait drastiquement les possibilités d’obtenir
une indemnisation complémentaire. Ensuite, parce que c’est un contrat. Même si en
apparence elle est aussi plus favorable aux aggravations, l’insertion de clauses de révision
demeure admissible. Elle pourrait alors autoriser le responsable à se prévaloir d’une
amélioration. L’indemnisation des évolutions du préjudice est alors hétérogène en fonction de
la voie d’indemnisation choisie.

Enfin, le dernier paradoxe provient de ce que ces différences de traitements ne se


justifient pas au regard des méthodes habituelles d’évaluation du préjudice. Au contraire, la
date d’évaluation ainsi que l’appréciation in concreto du préjudice encourage une intégration
homogène des évolutions du préjudice dans l’indemnisation de la victime. C’est pourquoi ces
méthodes doivent être préservées. Les barèmes et autres alternatives ne garantissent pas
toujours l’adaptation exigée par le principe de réparation intégrale.

170
195. Conclusion du chapitre 2. – Malgré son absence de consécration législative ou
constitutionnelle, la reconnaissance du principe de réparation intégrale est pourtant unanime.
Une indemnisation sans perte ni profit est une indemnisation juste au regard des
conséquences que le dommage a eues pour elle. Cela relève de l’évidence nous semble-t-il
que d’admettre que la réparation ne doit pas être source de pertes pour la victime. A l’inverse,
une application équilibrée du principe de réparation intégrale doit conduire à ce qu’aucune
des parties ne tire profit de cette indemnisation. Il se dégage alors des solutions appliquées en
matière d’évolution du préjudice, le sentiment d’un désaveu du principe de réparation
intégrale. L’absence d’analogie entre le traitement des aggravations et des améliorations est
discordante. Bien que « la réparation intégrale ne demeure qu’un idéal à poursuivre sans
jamais pouvoir être effectivement atteinte »604, il doit être le fil conducteur de l’indemnisation.
C’est son respect qui doit inspirer toute aspiration à une réparation satisfaisante. Dénué de
toute commisération à l’égard des victimes, son application justifie une homogénéisation des
réponses apportées aux évolutions du préjudice.

604
D. TAPINOS, « Le principe de libre disposition des indemnités », in Réparation du dommage corporel et dette
de valeur, Gaz. Pal. 2016, n° 11, p. 66.

171
172
196. Conclusion du titre 1. – L’étude de la caractérisation de l’évolution du préjudice a
mis en évidence que le phénomène est loin d’être anecdotique. Au contraire, le phénomène est
partout en droit de la responsabilité civile. L’évolution est susceptible d’affecter l’ensemble
des différents préjudices provenant des différents dommages répertoriés, avec toutefois un
terrain de prédilection en matière de dommage corporel, environnemental et économique. De
plus, quoique la modification des conséquences puisse être consécutive à une variation du
dommage lui-même, elle en est le plus souvent autonome. Il nous faut cependant regretter que
la réalité de cette omniprésence soit parfois masquée par une appréhension uniquement
orientée vers l’aggravation et ses multiples visages. Ce qui en ferait presque oublier que
l’évolution est double : l’aggravation côtoie des hypothèses de diminution du préjudice. Or,
en matière de pratiques indemnitaires, l’aggravation supplante largement l’amélioration de la
situation. Cette tendance est en contradiction avec le principe de réparation intégrale. Le
traitement actuel des évolutions n’est pas sur cette lancée en rejetant l’appauvrissement de la
victime tout en admettant son enrichissement. Parce que le phénomène existe et parce que la
réparation de la victime doit tendre à être le plus conforme à l’étendue réelle de son préjudice,
les évolutions du préjudice doivent être prises en considération, mais c’est sans compter sur
l’existence d’éléments perturbateurs.

173
174
TITRE 2 : L’existence d’obstacles à la prise en compte de l’évolution

197. En dépit des apports du principe de réparation intégrale s’agissant de l’indemnisation


de l’évolution du préjudice qui permettent de conclure que toutes les évolutions devraient être
prises en considération, la réalité est semée d’embûches. Plusieurs obstacles sont invoqués
pour contrecarrer les ambitions du principe de réparation intégrale et perturber une intégration
homogène de l’évolution dans l’indemnisation de la victime. Ces arguments sont avancés
avec une telle force que toute tentative d’application contraire semble, par principe,
rédhibitoire. Le plus célèbre d’entre eux : l’autorité de la chose jugée. L’argument de
l’autorité de la chose jugée est d’ailleurs si tenace qu’il dissimule la multitude d’obstacles qui
se dressent en réalité sur le chemin d’une intégration uniforme des évolutions du préjudice et
méritent que l’on s’y attarde avec tout autant intérêt. L’évocation de l’autorité de la chose
jugée, bien que récurrente, ressemble surtout à un argument d’opportunité qui ne tient guère la
distance pour justifier solidement le traitement distinct entre les aggravations et les
atténuations du préjudice. D’ailleurs, les arguments invoqués ici devraient plutôt être qualifiés
d’éléments perturbateurs plutôt que de véritables obstacles. Il résulte de leur analyse que ces
éléments ne sont pas vraiment de nature à justifier le traitement actuel des évolutions du
préjudice. Les différents éléments perturbateurs relevés peuvent être analysés en distinguant
deux séries d’obstacles, plus ou moins surmontables. La première série d’obstacles, de nature
procédurale, est tirée de l’irrecevabilité de la demande de révision (chapitre 1). La seconde
série d’obstacles qui peut être invoquée a trait, cette fois, aux conditions même d’application
de la responsabilité civile (chapitre2).

175
176
Chapitre 1 : Les obstacles tirés de l’irrecevabilité de la demande de révision

198. L’absence d’uniformisation dans la prise en compte des évolutions du préjudice de la


victime est justifiée par l’application de deux mécanismes qui constituent, aux termes de
l’article 122 du Code de procédure civile, des fins de non-recevoir605. L’argument principal
invoqué à l’appui de cette distinction de traitement est le principe de l’autorité de la chose
jugée606. Lorsque le juge statue sur une demande d’indemnisation il est en mesure de tenir
compte des variations d’intensité, positives comme négatives, que le préjudice a subies. En
revanche, une fois qu’il a statué sur l’indemnisation à la victime, il faut constater que
l’autorité de la chose jugée fait l’objet d’une application à « géométrie variable » 607. Son
application est invoquée pour s’opposer à toute révision de l’indemnisation en cas de
diminution du préjudice. À l’inverse, il est admis que la victime peut toujours obtenir une
indemnisation complémentaire dans l’hypothèse d’une aggravation sans que l’autorité de la
chose jugée ne constitue un obstacle. L’application du principe est contradictoire. À ce
premier obstacle s’en ajoute un second perturbant la prise en compte des évolutions du
préjudice ; il s’agit de la prescription. Plus discret que l’argument tiré de l’autorité de la chose
jugée, le mécanisme de la prescription présente pourtant une incidence sur la manière dont il
va être possible de gérer l’indemnisation des évolutions du préjudice. Contrairement à
l’autorité de la chose jugée, la prescription interfère dans la prise en charge des évolutions
dans le cadre d’une demande d’indemnisation complémentaire, mais également dès la
demande initiale d’indemnisation, et ce, à propos de toutes les évolutions. Il ressort

605
C. proc. civ. art. 125. Il précise que l’irrecevabilité tirée de la chose jugée est relevée d’office par le juge. En
revanche, conformément aux dispositions des articles 2254 et suivants du Code civil, la prescription, puisqu’elle
peut faire l’objet d’aménagements, ne peut être soulevée que par les parties.
606
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 143 et s., p. 207 et s. ; J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des
indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau, 1933, n° 78, p. 83 ; PH. MALAURIE, note sous Cass. Civ. 2ème,
12 oct. 1972, D. 1974, p. 536.
607
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.

177
néanmoins de l’analyse de ces deux mécanismes révèle, d’une part, une interprétation
contestable de l’autorité de la chose jugée (Section 1) et, d’autre part, que même si la
prescription génère de véritables interférences sur la prise en compte de manière générale des
évolutions, ses effets sont toutefois aménageables (Section 2).

Section 1 : L’interprétation contestable de l’autorité de la chose


jugée

199. L’autorité de la chose jugée correspond à « l’ensemble des effets attachés à la décision
juridictionnelle »608. Elle constitue une fin de non-recevoir qui interdit toute remise en cause
du jugement ayant mis fin à une contestation609. Dès lors qu’un jugement définitif a été rendu,
il n’est plus possible de revenir devant le juge s’agissant du même litige610. La solution
actuellement retenue par les juges en matière d’évolution du préjudice de la victime se montre
alors en décalage avec les ambitions de l’autorité de la chose jugée. En outre, il découle de
cette solution une inégalité dans les rapports entre la victime et le responsable611. Une analyse
approfondie du principe de l’autorité de la chose jugée fait ressortir une opposition entre les
conditions de mise en œuvre de l’autorité de la chose jugée et la portée du principe lui-même.
Il peut être affirmé que, du point de vue de ses conditions, l’autorité de la chose jugée ne peut
pas être opposée, qu’il s’agisse indifféremment d’une aggravation ou d’une diminution du

608
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd., Paris : PUF, 2017, voir autorité de
la chose jugée.
609
C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne et européen du procès civil,
33ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 1164, p. 812. S’agissant de l’autorité de la chose jugée dans la transaction, cf
supra n° 157 et s.
610
L’autorité de la chose jugée peut uniquement être remise en cause si une voie de recours est ouverte. Dans
l’hypothèse inverse, la décision est inattaquable. Il s’agit là de la distinction entre l’autorité de la chose jugée et
la force de chose jugée. En ce sens ,E. GARSONNET et C. CEZAR-BRU, Traité théorique et pratique de procédure
civile et commerciale en justice de paix et devant les conseils de prud'hommes, T. III, 4ème éd., Paris : L. Larose
et L. Tenin, 1913, n° 703, p. 407 ; C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne
et européen du procès civil, 34ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 1189, p. 837 ; D. TOMASIN, Essai sur l’autorité de
la chose jugée en matière civile, Paris : LGDJ, 1975, n° 163 et s., p. 130 et s. ; C. BLERY, L’efficacité
substantielle des jugements civils, Paris : LGDJ, 2000, n° 189, p. 126.
611
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018,n° 620, p. 427.

178
préjudice. Toutes les évolutions devraient être prises en considération. En revanche, du point
de vue du contenu donné au principe lui-même, la question est plus complexe. Tout repose
sur les modularités dont de la portée de l’autorité de la chose jugée peut faire l’objet.
Envisagée dans son principe, l’autorité de la chose jugée devrait plutôt tendre à un rejet de
l’ensemble des évolutions. Mais, face à l’injustice que représente une telle solution, la Cour
de cassation, soutenue par la doctrine, a alors procédé a des choix d’opportunité avec une
admission partielle des évolutions confirmant ainsi la portée variable du principe. Le parti a
été pris de commencer cet exposé par les conditions d’application du principe car c’est le plus
souvent à travers leur prisme que l’autorité de la chose jugée est envisagée (§1), cependant
cela ne doit pas masquer l’intérêt qu’il convient de porter au principe lui-même (§2).

§1. Une admission généralisée des évolutions commandée par les


conditions d’application de l’autorité de la chose jugée

200. Pour s’appliquer, l’autorité de la chose jugée requiert techniquement la vérification de


la triple identité exigée par l’article 1355 du Code civil. Il dispose que « l'autorité de la chose
jugée n'a lieu qu'à l'égard de ce qui a fait l'objet du jugement. Il faut que la chose demandée
soit la même ; que la demande soit fondée sur la même cause ; que la demande soit entre les
mêmes parties, et formée par elles et contre elles en la même qualité ». Pour que l’autorité de
la chose jugée puisse être opposée, une triple identité d’objet, de cause et de parties doit être
respectée612. Il s’agit de trois éléments cumulatifs613 de sorte que si l’un d’eux fait défaut,
l’autorité de la chose jugée ne peut être alléguée. L’analyse de ces trois conditions, confrontée
à la question de l’évolution du préjudice de la victime, démontre l’absence de vérification de
cette triple identité (A). L’autorité de la chose jugée, envisagée du point de vue de ses

612
H. MOTULSKY, « Pour une délimitation plus précise de l'autorité de la chose jugée en matière civile »,
D. 1968, chron. 1. V. également L. CADIET et E. JEULAND, Droit judiciaire privé, 10ème éd., Paris : Lexisnexis,
2017, n° 727, p. 625 ; O. DESHAYES, « L’autorité de la chose jugée », Rev. Procédures 2012, dossier 10.
613
S. GUINCHARD, Droit et pratique de la procédure civile, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 421-91, p. 1378.

179
conditions, ne devrait alors pas être un argument recevable pour justifier une distinction de
traitement entre l’aggravation et l’amélioration. Cependant, au vu de l’interprétation actuelle
des conditions de l’autorité de la chose jugée, seul le recours à des réserves pourrait permettre
un aménagement de l’autorité de la chose jugée sans ambiguïté (B).

A. L’absence de vérification de la triple identité

201. Des trois conditions requises par l’article 1355 du Code civil, celle relative à l’identité
de parties ne soulève pas de difficulté s’agissant de la prise en compte de l’évolution du
préjudice. Les enjeux de la question se situent effectivement plus sur le terrain de
l’appréciation des conditions d’identité, d’objet et de cause. Notons d’ailleurs pour cette
dernière qu’une évolution jurisprudentielle a affecté son contenu et a entraîné des difficultés
de distinction de ces deux notions614. Malgré ces modifications, l’analyse des notions de cause
et d’objet démontre que les conditions d’application de l’autorité de la chose jugée ne
justifient pas une distinction de traitement entre les deux sens de variation du préjudice. Qu’il
s’agisse d’une hypothèse d’aggravation ou de diminution du préjudice, l’objet de la demande
est le même, l’identité d’objet existe (1). Au contraire, qu’il s’agisse, là encore,
indifféremment d’une aggravation ou d’une amélioration, l’identité de cause ne se vérifie pas
(2).

614
H. MOTULSKY, art. préc. Afin de dépasser les difficultés liées à la distinction entre la notion de cause et
d’objet, l’auteur proposait de recourir à la notion de « question litigieuse ». Cependant, cette proposition est
demeurée au stade doctrinale. Pour une critique v. D. TOMASIN, Essai sur l’autorité de la chose jugée en matière
civile, op. cit., n° 304 et s., p. 221 et s. V. également, Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le
temps dans la réparation du préjudice », in Les limites de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 150
et s. « L’autorité de la chose jugée est soumise à des conditions pour le moins brumeuses qui […] ne sont pas
bien éclaircies ».

180
1. L’existence d’une identité d’objet

202. Approche de la notion d’objet dans l’action en responsabilité civile. – L’article 4


du Code de procédure civile dispose que « l'objet du litige est déterminé par les prétentions
respectives des parties ». De manière concrète, l’objet de la demande correspond à la chose
demandée par les parties entendue au sens « du résultat économique et social recherché par
les parties »615. La détermination de l’objet de la demande est essentielle dans le cadre de
l’indemnisation du préjudice. C’est cette qualification qui permet de déterminer si l’identité
d’objet doit être considérée comme acquise. Dès lors que le demandeur sollicite la
reconnaissance du même droit sur la même chose616, il se verra opposer l’autorité de la chose
jugée. La détermination du contenu de l’objet de l’action en responsabilité civile est
primordiale. Celle-ci permet de savoir si une partie est fondée à demander ultérieurement la
révision de l’indemnisation. En matière de réparation, l’objet de la demande peut renvoyer à
trois éléments différents : le droit à réparation en général, la réparation du dommage ou celle
du préjudice. Néanmoins, renvoyer la demande aux deux premiers types d’objet proposés est
trop vague. En effet, si l’objet de la demande correspond à la mise en œuvre du droit à
réparation entendu de manière globale, il ressort de cette formulation large que l’on devra
considérer la victime comme définitivement indemnisée peu important les évolutions que son
préjudice pourra connaître. Il n’est donc pas souhaitable de considérer le droit à réparation en
tant que tel comme l’objet de la demande617. Il pourrait alors être considéré que l’objet de la
demande correspond à la réparation du dommage subi. Mais cela serait tout autant imprécis
car le dommage correspond à l’atteinte causée à la victime dans sa matérialité, il s’agit de la

615
C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne et européen du procès civil,
33ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 1166, p. 814. V. également J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd.,
Paris : LGDJ, 2015, n° 358, p. 290 ; S. GUINCHARD, Droit et pratique de la procédure civile, 9ème éd., Paris :
Dalloz, 2016, n° 421-113, p. 1381.
616
E. GARSONNET et C. CEZAR-BRU, op. cit., n° 706, p. 420 ; M. PLANIOL, G. RIPERT et P. ESMEIN, Traité
pratique de droit civil français, T. VII, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1954, n° 1559, p. 1028 ; C. CHAINAIS,
F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne et européen du procès civil, 34ème éd.,
Paris : Dalloz, 2018, n° 1166, p. 814.
617
En ce sens, Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, op. cit., n° 292, p. 265.

181
situation objectivement constatable. Par conséquent, considérer que l’objet de la demande est
la réparation du dommage masquerait la diversité des préjudices qui peut en résulter. Cette
conception serait tout aussi défavorable à la victime. Cela signifierait que le juge, lorsqu’il a
indemnisé la victime du fait du dommage subi, a entendu indemniser la victime de toutes les
conséquences que ce dommage a eues pour elle. La réalité du préjudice serait alors absorbée
par la notion de dommage. Procéder ainsi fermerait la voie à la prise en considération de
toutes les évolutions postérieures que le préjudice de la victime pourrait connaître.

C’est alors la dernière conception proposée de la notion d’objet qui doit être retenue.
Celle-ci consiste à ce que l’objet de la demande corresponde à l’énumération précise des
différents chefs de préjudice dont l’indemnisation est demandée par la victime618. C’est dans
ce cadre que le phénomène de multiplication des chefs de préjudice, malgré de nombreuses
critiques619, trouve un intérêt. Ce phénomène témoigne d’une tentative d’amélioration dans la
précision du contenu de chaque poste de préjudice620 et contribue à une meilleure description
des conséquences dommageables. Cette diversité des postes de préjudice évite ainsi à la
victime le risque de se voir opposer, dans le cadre d’une demande d’indemnisation
complémentaire, une identité dans les préjudices dont la réparation est demandée. Cette
conception est la seule de nature à permettre une intégration des évolutions du préjudice.
Procéder de cette manière est un gage de respect du principe de réparation intégrale puisque
cela permet une vérification de l’identité d’objet : soit le préjudice a déjà fait l’objet d’une
demande en réparation et, dans ce cas, l’identité d’objet est acquise, soit le chef de préjudice
énoncé est différent, il n’y a alors pas identité d’objet. Il est alors possible de demander une
indemnisation complémentaire au titre de ce nouveau préjudice621.

618
En ce sens, Ibid. ; O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Art. préc.
619
C. SINTEZ, La sanction préventive en droit de la responsabilité civile : contribution à la théorie de
l'interprétation et de la mise en effet des normes, Paris : Dalloz, 2011, n° 440, p. 250.
620
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 397, p. 446.
621
En ce sens, X. PRADEL, op. cit., n° 397, p. 447.

182
203. Appréciation trop extensive du critère de nouveauté. – Cependant, le caractère de
nouveauté du préjudice est apprécié très largement et cette pratique ne permet pas de justifier
la différence de traitement qui existe entre les aggravations du préjudice et ses atténuations.
La prise en compte d’un nouveau chef de préjudice au titre de l’aggravation est tout à fait
admissible622. En revanche, dès lors qu’il s’agit de variations de l’étendue d’un préjudice
ayant déjà fait l’objet d’une indemnisation, l’autorité de la chose jugée devrait s’opposer à ce
que l’on revienne sur le quantum de l’indemnisation et ce, peu importe qu’il s’agisse d’une
aggravation ou d’une amélioration. Pourtant il est généralement admis que la variation
d’intensité dans le sens d’une aggravation constitue en elle-même un nouveau préjudice
autonome de celui précédemment indemnisé623. Cette appréciation extensive de la nouveauté
du préjudice procède d’une erreur de qualification. Dès lors que les préjudices s’intensifient,
la victime est fondée à formuler une nouvelle demande au titre de l’aggravation. Or,
l’aggravation ne correspond pas nécessairement à l’apparition d’un nouveau préjudice. Elle
peut consister en une variation d’intensité d’un préjudice déjà existant624. Cette erreur n’est
pas sans conséquence. À partir du moment où l’on admet de revenir sur le montant de
l’indemnisation dès qu’un chef de préjudice développe une intensité plus importante que celle
prévue initialement, il n’y a plus de logique à ne pas procéder de la même manière quand

622
Cass. Civ. 2ème, 7 oct. 1970, n° 69-14.024, Bull. civ. II, n° 259, p. 197 ; Cass. Soc., 23 fév. 1983, n° 81-
14.160, Bull. civ. IV, n° 107 ; Cass. Civ. 2ème, 9 déc. 1999, n° 98-10.416, Bull. civ. II, n° 188, p. 129 ; Cass. civ.
1ère, 7 mai 2009, n° 08-12.066, RTD Civ. 2009, p. 731, obs. P. JOURDAIN.
623
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015,
n° 292, p. 264 ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ Lextenso, 2018,
n° 682, p. 526 ; L RIPERT, La réparation du préjudice dans la responsabilité délictuelle, Paris : Dalloz, 1933,
n° 169, p. 196 ; R. RODIERE, note sous Paris, 8 déc. 1949, JCP G 1950, II, 5459. D’après ce dernier,
« l’aggravation d’une blessure éprouvée par la suite d’un accident est une cause de dommages-intérêts distincte
de la blessure elle-même, et peut, par la suite, être le principe d’une action nouvelle ». Pour une critique, v.
J. FLOUR, J.- L. AUBERT et E. SAVAUX, Les obligations : 2, Le fait juridique, 14ème éd., Paris : Sirey, 2011,
n° 395, p. 515 ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017,
n° 2324.72, p. 1108. V. également C. BERLAUD, note sous Cass. Civ. 2ème, 29 mars 2012, Gaz. Pal. 2012, n° 110,
p. 26. L’auteur utilise la terminologie de préjudices complémentaires pour distinguer l’aggravation d’un
préjudice n’entraînant pas strictement l’apparition d’un nouveau préjudice.
624
Par exemple, Cass. Civ. 3ème, 4 juin 1997, n° 94-20.844. Dans cet arrêt, la Cour de cassation procède à une
distinction entre les désordres qui avaient déjà été dénoncés et l’apparition de nouveaux désordres ; Cass. Crim,
9 juill. 1996, n° 95-81.143, Bull. crim. n° 286, p. 880. Dans cette affaire, il avait été initialement prévu que la
victime retournerait vivre dans son milieu familial avec l’assistance d’une tierce personne alors qu’au final elle
avait dû faire l’objet d’un placement au sein d’un établissement spécialisé.

183
l’effet inverse se produit, c’est-à-dire lorsque l’étendue du préjudice se révèle moins
importante que ce que le juge avait estimé lors d’une première indemnisation.

204. L’étude de l’objet de la demande démontre la nécessité de préciser clairement


l’indemnisation afin que ne soit pas reconnue l’identité d’objet en cas d’apparition d’un
nouveau chef de préjudice. Toutefois, malgré cet effort de précision, il s’avère que dans de
nombreuses hypothèses il ne s’agira, en réalité, que de la variation d’intensité d’un chef de
préjudice qui a déjà fait l’objet d’une indemnisation et pour lequel il ne devrait pas être
possible de demander une indemnisation complémentaire. Sous réserve de l’apparition
effective d’un nouveau préjudice, l’analyse de l’objet dans le principe de l’autorité de la chose
jugée confirme que ce dernier n’est pas de nature à justifier une distinction de traitement entre
les aggravations et les améliorations. Dans les deux cas, l’objet de la demande est le même :
la prise en compte d’une variation d’intensité d’un préjudice qui a déjà fait l’objet d’une
indemnisation. Voilà pourquoi il convient maintenant de vérifier ce qu’il en est s’agissant de
la notion d’identité de cause.

2. L’absence d’identité de cause

205. Détermination du contenu de la notion de cause. – La cause a souvent été présentée


comme la nécessité de donner le fondement à l’appui de la demande. Néanmoins, ni le Code
civil ni le Code de procédure civile ne précise la manière dont il faut entendre la notion de
fondement, et plusieurs hésitations apparaissent. L’article 6 du Code de procédure civile laisse
entendre qu’il s’agirait d’un fondement factuel625 alors que l’article 565 du même code626
laisse plutôt entendre qu’il s’agirait du fondement juridique de la demande. Finalement, la

625
L’article 6 du Code de procédure civile dispose que « à l'appui de leurs prétentions, les parties ont la charge
d'alléguer les faits propres à les fonder ».
626
L’article 565 du Code de procédure civile dispose, quant à lui, que « les prétentions ne sont pas nouvelles dès
lors qu'elles tendent aux mêmes fins que celles soumises au premier juge, même si leur fondement juridique est
différent ».

184
tendance générale s’accorde à dire que la cause de la demande s’entend des faits
juridiquement qualifiés627. Il en a résulté que, pendant longtemps, la notion de cause a été
assimilée aux différents fondements juridiques invoqués par les parties à l’appui de leur
prétention628. Dès lors, il n’y avait pas d’identité de cause lorsque, dans une première
instance, une demande était fondée sur des faits aboutissant à une certaine qualification
juridique et que, dans une instance ultérieure, l’une des parties revenait devant le juge en
invoquant les mêmes faits mais en utilisant une autre qualification juridique. Par exemple, la
victime qui souhaitait obtenir réparation de son dommage sur le fondement de la
responsabilité du fait des choses629 pouvait, si elle était déboutée de sa demande, solliciter à
nouveau la réparation de son dommage, mais cette fois sur le fondement de la responsabilité
du fait personnel630.

206. Modifications apportées au contenu de la cause avec l’instauration d’un principe


de concentration des moyens. – Un arrêt d’Assemblée plénière de la Cour de cassation a
modifié l’appréciation de la notion de cause de la demande. Il s’agit de l’arrêt dit « Césaréo »
du 7 juillet 2006631. Dans cet arrêt, la Cour de cassation énonce « qu’ayant constaté que,
comme la demande originaire, la demande dont elle était saisie, formée entre les mêmes
parties, tendait à obtenir paiement d’une somme d’argent à titre de rémunération d’un travail
prétendument effectué sans contrepartie financière, la cour d’appel en a exactement déduit
que Gilbert X... ne pouvait être admis à contester l’identité de cause des deux demandes en
invoquant un fondement juridique qu’il s’était abstenu de soulever en temps utile, de sorte
que la demande se heurtait à la chose précédemment jugée relativement à la même
contestation ». La Cour de cassation supprime la possibilité d’invoquer dans des instances

627
En ce sens, D. TOMASIN, op. cit., n° 306, p. 223.
628
M. PLANIOL, G. RIPERT et P. ESMEIN, op. cit., n° 1560, p. 1031.
629
Ancien art. 1384 al. 1er du Code civil désormais art. 1242 al. 1er du Code civil.
630
Ancien art. 1382 du Code civil désormais art. 1240 du Code civil.
631
Cass. ass. plén., 7 juill. 2006, n° 04-10.672, Bull. ass. plén. n° 8, p. 21, D. 2006, p. 2135, obs. L. WEILLER ;
RDI 2006, p. 500, obs. PH. MALINVAUD ; RTD civ. 2006, p. 825, obs. R. PERROT ; Dr. & proc. 2006, p. 348, obs.
N. FRICERO ; Rev. Procédures 2006, comm. 21, note R. PERROT ; JCP G. 2007, II 10070, note G. WIEDERKEHR ;
JCP G. 2007, I, 183, n° 15, obs. S. AMRANI-MEKKI.

185
successives des fondements juridiques différents632. Elle réduit ainsi la cause « aux seuls
éléments du litige ». La cause doit être appliquée « à l’ensemble des faits existants lors de la
formation de la demande »633. En procédant de la sorte, la Cour de cassation instaure un
principe de concentration des moyens634. La principale conséquence de cette affirmation se
manifeste à travers l’impossibilité de formuler une nouvelle demande si les faits demeurent
identiques635. La partie souhaitant formuler une nouvelle demande en justice pourra se voir
opposer l’autorité de la chose jugée.

207. Pour une reconnaissance de l’exception tirée de la modification postérieure d’une


situation antérieurement reconnue en justice. – La rigueur de la solution imposée par
l’arrêt Césaréo fait l’objet de tempéraments. La Cour de cassation reconnaît qu’une partie qui
souhaiterait agir ne peut pas se voir opposer l’autorité de la chose jugée dès lors que « des
événements postérieurs sont venus modifier la situation antérieurement reconnue en
justice »636. La cause s’attache désormais aux faits reconnus par le juge637, elle fait référence

632
Pour une critique, C. BLERY, « Des effets dévastateurs du principe de concentration », Rev. Procédures, 2010,
n° 1.
633
S. GUINCHARD, Droit et pratique de la procédure civile, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 421-112, p. 1380.
634
La question s’est posée quelques années plus tard de savoir si la Cour de cassation, après avoir reconnu un
principe de concentration des moyens, ne tendait pas à reconnaître également l’existence d’un principe de
concentration des demandes. En ce sens, Cass. Civ. 1ère, 28 mai 2008, n° 07-13.266, Bull. civ. I, n° 153, JCP G.
2008, II, 10170, note G. BOLLARD, D. 2008, 1629, obs. X. DELPECH ; D. 2008, p. 3111, obs. T. CLAY ; RTD Civ.
2008, 551, obs. R. PERROT, RTD Com. 2010, p. 535, obs. E. LOQUIN. Plusieurs auteurs ont en effet décelé
l’émergence d’un principe de concentration des demandes dans cet arrêt. En ce sens, O. DESHAYES, « Autorité
de la chose jugée, office du juge et responsabilité civile », Rev. des contrats 2008, n° 4, p. 1143. Cependant,
cette interprétation laisse supposer un retour de la nécessité que le préjudice soit inconnu au moment de la
demande initiale. V. Cass. Civ. 2ème, 30 oct. 1989, n° 88-17.282, Bull. civ. II, n° 198, p. 100, Cass. Crim., 9. juill.
1996, n° 95-81.143, Bull. crim. n° 286, p. 880 ; Cass. Civ. 2ème, 9 déc. 1999, n° 98-10.416, Bull. civ. II, n° 188,
p. 129. Néanmoins, la Cour de cassation a rejeté par la suite cette éventualité, Cass. Civ. 1ère, 7 mai 2009, n° 08-
12.066, RTD Civ. 2009, p. 731, note P. JOURDAIN ; Cass. Civ. 2ème, 26 mai 2011, n° 10-16.735, Bull. civ. II,
n°117, D. 2011, 1566, obs. AVENA-ROBARDET, JCP G. 2011, 861, note SERINET ; RTD Civ. 2011, p. 593, obs.
R. PERROT ; Cass. Civ. 3ème, 11 janv. 2012, n° 10-23.141, Bull. civ. III, n° 4, JCP G. 2012, 442, note GHESTIN et
SERINET ; Cass. Civ. 2ème, 22 nov. 2012, n° 11-24.493.
635
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 18 oct. 2007, n° 06-13.068, Procédures, 2007, n° 274, obs. R. PERROT ; RTD
Civ. 2008, p. 147, obs. PH. THERY.
636
Cass. Com. 4 déc. 2001, n° 99-15.112 ; Cass. Civ. 1ère, 22 oct. 2002, n° 00-14.035, Bull. civ. I, n° 234, p.
181 ; Cass. Com., 18 fév. 2003, n° 01-40.978, Bull. civ. V, n° 59, p. 56 ; Cass. Civ. 2ème, 6 mai 2004, n° 02-
13.689, Bull. civ. II, n° 208, p. 177 ; Cass. Civ. 3ème, 25 avr. 2007, n° 06-10.662, Rev. Procédures 2007, n° 158,
obs. R. PERROT, AJDI 2007, 671, obs. R. HAUSTIOU, D. 2007, p. 2427, obs. N. FRICERO, JCP G. 2008, I, 155,

186
« au contexte événementiel »638. C’est de cette précision que naît l’incohérence des solutions
apportées aux évolutions du préjudice. Lors de l’indemnisation initiale, des faits déterminés
ont permis d’obtenir une indemnisation, mais l’évolution vers une aggravation de la situation
modifie les faits, ils ne sont plus les mêmes. Cela permet de passer outre l’application du
principe de l’autorité de la chose jugée et la victime est donc en droit de revenir devant le juge
pour demander une indemnisation complémentaire. C’est, par exemple, le cas de la victime
qui avait besoin de l’assistance d’une tierce personne trois fois par semaine et qui voit son
besoin augmenter à cinq fois par semaine. Dans une telle hypothèse, la situation ne
correspond plus à celle qui avait permis au juge de déterminer le montant de l’indemnisation.
Il n’y a alors pas d’identité de cause et la victime qui connaîtrait une aggravation de son
préjudice sera fondée à demander une indemnisation complémentaire sans que l’autorité de la
chose jugée ne lui soit opposée. Cette solution doit être approuvée car elle est conforme au
principe de réparation intégrale, et à l’interprétation donnée actuellement à la notion de cause.

Par contre, le refus de révision de l’indemnisation dans l’hypothèse d’une amélioration


de la situation de la victime se justifie plus difficilement 639 . Prenons l’exemple d’une
incapacité permanente partielle fixée à 20 % le jour où le juge statue pour fixer
l’indemnisation et que, suite à une amélioration, l’incapacité permanente partielle n’est plus
que de 5%. Dans un tel cas, il est évident que des événements postérieurs sont venus modifier
une situation antérieurement reconnue en justice. Il n’est alors pas non plus possible de
considérer que l’identité de cause requise pour l’application de l’autorité de la chose jugée est
respectée. En l’absence d’identité de cause, le principe de l’autorité de la chose jugée ne peut
pas être valablement invoqué pour rejeter la prise en compte des améliorations de la situation
de la victime. La solution retenue n’est alors plus conforme à l’interprétation de la cause.

n° 18, obs. HUYGHE ; Cass. Civ. 2ème, 6 mai 2010, n° 09-14.737, Bull. Civ. II, n° 88, Rev. Procédures 2010,
comm. 283, obs. JUNILLON, RTD civ. 2010, p. 615, obs. PERROT.
637
J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd., Paris : LGDJ, 2015, n° 354, p. 287.
638
Ibid., n° 356, p. 289.
639
S. GRAYOT, « De la responsabilité civile conjuguée au provisoire », in Études offertes à G. Viney,
Paris : LGDJ Lextenso Éditions, 2008, p. 467.

187
208. L’application du principe de l’autorité de la chose jugée suppose que la triple identité
de parties, de cause et d’objet énoncée à l’article 1355 du Code civil soit respectée. Dès lors
qu’un de ces éléments fait défaut, on ne peut plus recourir à ce principe pour justifier
l’impossibilité d’une nouvelle demande. Dans la prise en compte des évolutions du préjudice
de la victime, deux erreurs peuvent être relevées s’agissant des conditions d’application du
principe de l’autorité de la chose jugée. D’une part, sauf à démontrer l’existence d’un chef de
préjudice n’ayant fait l’objet d’aucune indemnisation, l’identité d’objet existe dès lors qu’il ne
s’agit que d’une variation d’intensité d’un poste de préjudice déjà indemnisé. La distinction
entre aggravation et amélioration est alors hors de propos. D’autre part, la seconde erreur de
lecture qui est faite se situe, quant à elle, au stade de l’identité de cause. La survenance
d’événements postérieurs venant modifier ce qui avait été antérieurement reconnu en justice
fait céder l’identité de cause. Dans l’hypothèse d’une aggravation, comme dans celle d’une
amélioration, l’identité des causes ne se vérifie plus. L’une des identités faisant défaut il est
possible pour les parties de ressaisir le juge sans se voir opposer l’autorité de la chose jugée.
L’argumentation employée à l’heure actuelle pour justifier la distinction de traitement entre
aggravation et amélioration n’est donc pas recevable. Cependant, au vu des difficultés que
soulève l’autorité de la chose jugée, pour lever les incertitudes, il pourrait être opportun de
procéder à un aménagement explicite de l’autorité de la chose jugée.

B. L’aménagement explicite de l’autorité de la chose jugée

209. Au vu de ce qui a été démontré précédemment, dès lors que l’indemnisation est
prononcée par la voie d’un jugement, l’autorité de la chose jugée ne devrait pas, en principe,
s’opposer à ce qu’une des parties formule une demande de révision de l’indemnisation, aussi
bien en cas d’aggravation que de diminution du préjudice. Néanmoins, au vu de la conception
actuellement retenue de ce principe, l’insertion de réserves directement dans le jugement
s’avèrerait utile (1). L’intérêt de cet aménagement est d’ailleurs visible lorsque

188
l’indemnisation est octroyée par voie de transaction. Depuis une modification législative de
2016640, le recours aux clauses de révision est même devenu nécessaire (2).

1. L’utilité du recours aux réserves dans un jugement

210. Discordances majeures à propos des réserves dans le jugement. – L’utilisation de


réserves dans le jugement révèle des positions divergentes entre les juridictions du fond et la
Cour de cassation. En effet, les juridictions du fond ont eu tendance à admettre, il y a déjà
longtemps, que de telles réserves étaient nécessaires pour pouvoir demander une
indemnisation complémentaire dans le cadre d’une aggravation du préjudice641. Le juge
pouvait également envisager ces réserves dans le cadre d’une amélioration642. Pourtant, la
Cour de cassation n’a jamais partagé ce point de vue. Elle affirme par une jurisprudence, aussi
ancienne que constante, que dans l’hypothèse d’une aggravation du préjudice, il n’est pas
nécessaire qu’une clause de révision ait été formulée dans le jugement, pour reconnaître à la
victime le droit de demander une indemnisation complémentaire sans que l’autorité de la
chose jugée ne lui soit opposée643. La solution n’est cependant pas la même s’agissant de la
diminution du préjudice. Il résulte de cette conception de l’autorité de la chose jugée que les
réserves restent indispensables « pour permettre au responsable d’obtenir que la réparation
soit diminuée, si le préjudice est lui-même diminué »644. Ce sont elles qui permettent un
aménagement de l’autorité de la chose jugée de manière indifférente au sens de la variation645.
Par conséquent, une approbation de la pratique actuelle reste délicate.

640
Loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle.
641
H. LALOU, op. cit., n° 234, p. 183.
642
CA Montpellier, 25 nov. 1941, JCP G. 1943, II, 2208, note FREJAVILLE ; Cass. Req. 30 déc. 1946, Gaz. Pal.
1947, I, 153 ; CA Paris, 1957, D. 1958, somm. 90.
643
Cass. Req. 10 déc. 1861, D.P. 1862, I, 123.
644
J. CORDIER, op. cit., n° 91, p. 95.
645
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 391.

189
211. Dépassement de l’argument tiré de l’autorité de la chose jugée. – Qu’il s’agisse
d’une aggravation ou d’une atténuation, il s’agit bien de revenir sur ce qui a été décidé par le
passé afin de tenir compte des modifications que l’avenir, devenu depuis présent, a emportées
sur la situation de la victime. Les réserves devraient être requises pour toutes les évolutions.
Elles constituent un véritable moyen juridique pour aménager les effets de l’autorité de la
chose jugée.

L’autorité de la chose jugée ne s’attache qu’à ce qui a été décidé sans condition ni
646
réserve . En présence d’une réserve, l’autorité de la chose jugée n’est donc plus que
conditionnelle 647 . La doctrine se montre favorable à l’ouverture de la révision de
l’indemnisation dans l’hypothèse d’une diminution du préjudice par le biais de réserves
autorisant la révision à la baisse648, et ce, peu important que l’indemnisation intervienne sous
forme de rente ou de capital649. Un arrêt de la Cour de cassation a admis cette possibilité, mais
uniquement à propos de l’indemnisation versée sous forme de rente. Dans un arrêt du 12
octobre 1972650, la deuxième chambre civile a considéré qu’il n’existait aucune réserve
expresse permettant de procéder à la révision d’une indemnisation et que, par conséquent, le
préjudice devait être considéré comme définitif. En l’absence de précisions sur le contenu de
la réserve, il est possible d’en déduire a contrario, que si l’hypothèse d’une diminution avait
été réservée, le responsable aurait pu se prévaloir de la diminution du préjudice qui était
intervenue dans la situation de la victime. Cet arrêt concerne le recours à une clause de
révision dans l’hypothèse où l’indemnisation de la victime intervient sous forme de rente.

646
Cass. Civ. 1ère, 7 janv. 1969, Bull. civ. I, n° 21.
647
J. CORDIER, op. cit., n° 91, p. 95.
648
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2324.92, p.
1109 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile, 4ème éd.,
Paris : LGDJ, 2017, n° 146, p. 208 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les
obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 1133 p. 1208 ; H. et L. MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS,
Traité théorique et pratique de la responsabilité civile délictuelle et contractuelle, T. III, 6ème éd. refondue,
Paris : Montchréstien, 1978, n° 2406, p. 783 ; S. GRAYOT, art. préc.
649
J. CORDIER, op. cit., n° 85, p. 89.
650
Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, n° 70-13.459, Bull. civ. II, n° 245, p. 200, Gaz. Pal. 1973, I, 69 note H. M ; JCP
G. 1974, II, 17609, note S. BROUSSEAU, D. 1974, p. 536, note PH. MALAURIE.

190
Bien qu’il ait pu être considéré que la révision puisse intervenir indifféremment de la forme
qu’elle emprunte, la tendance doctrinale reste majoritairement plus disposée à admettre que
seule l’indemnisation sous forme de rente peut faire, éventuellement, l’objet d’une révision
pour diminution du préjudice. Selon eux, l’indemnisation sous forme de capital n’est pas
susceptible d’être révisée en pareille situation. Cette distinction de traitement se justifie par le
caractère forfaitaire et définitif du jugement651. C’est surtout, nous semble-t-il, qu’il serait
délicat de demander à la victime de restituer une somme qu’elle a déjà perçue et dont elle a
déjà pu faire usage652.

212. La compatibilité des clauses de révision avec le principe de dessaisissement du


juge. – Dans l’hypothèse d’une diminution du préjudice, l’usage de réserves permet de
surmonter l’obstacle lié à l’autorité de la chose jugée, mais permet-il de surmonter l’obstacle
tiré du principe de dessaisissement du juge ? En effet, il existerait une incompatibilité entre
ces réserves et le principe de dessaisissement du juge653. Si l’on comprend que le juge soit
dessaisi de l’affaire dès lors qu’il a tranché de manière définitive, il nous semble, au contraire,
que si le juge a entendu réserver l’avenir c’est précisément qu’il n’était pas certain de
l’évolution que le préjudice pourrait connaître. En insérant une clause de révision dans son
jugement, il démontre ainsi une volonté de ne pas se dessaisir définitivement de l’affaire et de
pouvoir statuer à nouveau sur le montant de l’indemnisation en fonction des éléments que
l’avenir a modifiés654. Il nous faudra d’ailleurs revenir plus longuement sur ce principe lors de
l’étude relative à la portée du principe lui-même655.

213. L’établissement des conditions de la révision. – Une autre critique a également été
soulevée s’agissant de la possibilité d’introduire des réserves qui permettraient de réviser
l’indemnisation de la victime en cas de diminution du préjudice. Il a été opposé que cela

651
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Les effets de la responsabilité civile, op. cit., n° 145, p. 208.
652
En ce sens J. CORDIER, op. cit., n° 91, p. 95.
653
H. LALOU, Traité pratique de la responsabilité civile, 6ème éd., Paris : Dalloz, 1962, n° 242, p. 188 et 189.
654
J. CORDIER, op. cit., n° 94, p. 98 ; M.-E. ROUJOU DE BOUBEE, op. cit., p. 392.
655
Cf infra n° 199 et s.

191
porterait atteinte à la paix sociale en contribuant à un renouvellement des litiges devant les
juges, ce que l’autorité de la chose jugée entend précisément éviter. Outre le fait que cet
argument pourrait également être soulevé s’agissant de la demande complémentaire
d’indemnisation pour aggravation656, il nous semble que cet obstacle pourrait être contourné
en prévoyant les conditions dans lesquelles l’indemnisation de la victime pourrait être remise
en cause. La réserve pourrait, par exemple, exiger que l’évolution du préjudice soit
significative pour autoriser les parties à se représenter devant le juge pour revenir sur le
montant de l’indemnisation657. Elle demeurerait bien évidemment modulable car le juge reste
souverain dans l’appréciation du préjudice. En définitive, l’autorité de la chose jugée n’est pas
véritablement un obstacle de nature à justifier un traitement différencié de la pluralité
d’évolutions que le préjudice de la victime peut connaître. En l’absence de réserve dans le
jugement, le principe devrait donc être celui d’une révision à la fois en présence d’une
aggravation, mais aussi d’une diminution du préjudice. Néanmoins, au vu des solutions
actuellement retenues, l’insertion de réserves dans le jugement à la fois pour les hypothèses
de diminution du préjudice, mais aussi pour celles d’aggravations serait préférable. Cela
afficherait un positionnement clair quant à l’éventualité d’un recours postérieur en cas
d’évolutions du préjudice de la victime, après tout, si les juges « entendent réserver l’avenir,
pourquoi ne pas le dire explicitement dans leur jugement »658. La position défendue est
différente dans le cadre d’une transaction, le recours aux clauses de révision est nécessaire.

2. La nécessité du recours aux clauses de révision dans la transaction

214. Sévérité de l’article 2052 du Code civil. – La nouvelle rédaction de l’article 2052 du
Code civil dispose que « la transaction fait obstacle à l'introduction ou à la poursuite entre
les parties d'une action en justice ayant le même objet ». Il semblerait désormais que

656
J. CORDIER, op. cit., n° 97, p. 100.
657
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, op. cit., p. 393.
658
J. CORDIER, La révision après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau,
1933, n° 85, p. 89.

192
l’autorité de la chose jugée dans la transaction se réduise uniquement à l’identité d’objet. Or,
conformément aux conclusions qui viennent d’être formulées s’agissant de l’existence d’une
identité d’objet en cas de variation d’intensité du préjudice, et au vu de l’article 2052, il
semblerait que le législateur ait décidé de fermer la voie de la révision pour les victimes qui
ont transigé. Cette formulation confirme la distinction entre l’erreur sur l’étendue du préjudice
et l’erreur sur l’existence de la lésion. Seule la deuxième situation ne remplit pas la condition
d’identité d’objet 659 . Pour certains auteurs, cette disposition « menace[r] gravement
l’application du principe de réparation intégrale »660.

215. Révision subordonnée à une clause. – Il devient alors essentiel pour les parties, et
surtout pour la victime, que des clauses de révision soient insérées dans la transaction si elle
ne veut pas se voir opposer l’application de l’article 2052 du Code civil dans l’hypothèse où
son préjudice connaîtrait une aggravation. Le recours à une transaction par la victime répond
à l’objectif de terminer rapidement et définitivement le litige. C’est en ce sens que
l’indemnisation par voie transactionnelle présente un caractère forfaitaire661 et donc définitif.
L’usage de clauses de révision contrarie cet objectif puisque elles vont permettre à l’une des
parties de faire procéder à un réexamen du montant de l’indemnisation. Pourtant, la Cour de
cassation reconnaît depuis longtemps déjà la possibilité de révision de la transaction pour
cause d’aggravation du préjudice 662 . Malgré cette contradiction apparente, la possibilité
d’insérer une clause de révision est essentielle pour pallier les problèmes soulevés par
l’indemnisation des préjudices destinés à se poursuivre dans le temps663.

216. Du point de vue des conditions de mise en œuvre de l’autorité de la chose jugée,
l’interprétation actuelle de l’identité d’objet et de cause peut être remise en question. Une
interprétation régénérée conduit à affirmer que l’identité de cause n’est pas remplie et que, par

659
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4161.62, p. 2171.
660
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 472, p. 648.
661
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4161.81, p. 2171.
662
Cass. Civ. 1ère, 10 fév. 1972, n° 68-13.774, Bull. civ. I, n° 46, p. 41.
663
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, op. cit., n° 149, p. 211.

193
conséquent, une révision de l’indemnisation pourrait intervenir aussi bien dans l’hypothèse
d’une aggravation du préjudice que dans celle d’une amélioration de la situation de la victime.
Cependant, la conception actuelle des conditions de l’autorité de la chose jugée invite à la
prudence et le recours à des clauses de révision est un moyen de pallier les difficultés
suscitées par l’interprétation des conditions de l’autorité de la chose jugée. Pourtant, la portée
variable conférée aux effets de l’autorité de la chose jugée valide une admission partielle des
évolutions du préjudice.

§2. Une admission partielle des évolutions justifiée par la portée


variable du principe

217. Précisons d’ores et déjà que la référence à la transaction sera ici écartée. Son caractère
contractuel ainsi que la rédaction de l’article 2052 du Code civil confère à la transaction la
liberté suffisante pour un aménagement de la prise en charge de l’évolution du préjudice.
C’est en revanche sur l’indemnisation par voie de jugement qu’il convient de se concentrer.
Le principe de l’autorité de la chose jugée vise à garantir une stabilité des rapports juridiques
entre les parties. Il contribue ainsi à plus de sécurité juridique664. Cependant le préjudice,
parce qu’il est susceptible de variations au fil du temps, est par excellence un facteur
d’instabilité. Le principe de l’autorité de la chose jugée devrait alors justifier le rejet de toutes
les évolutions du préjudice, aggravation comme diminution. Pourtant, s’agissant des
évolutions du préjudice, le principe de l’autorité de la chose jugée fait l’objet d’une adaptation
particulière de ses impératifs de sécurité juridique dans un sens favorable à la victime. Il en
ressort une distorsion entre la situation de la victime qui peut se prévaloir d’une aggravation
de son préjudice pour formuler une demande complémentaire d’indemnisation et celle du
responsable qui ne peut invoquer une diminution des préjudices de la victime. L’interprétation

664
À ce propos, R. DEMOGUE, Les notions fondamentales du droit privé : essai critique, pour servir
d'introduction à l'étude des obligations, Paris : A. Rousseau, 1911, p. 63 et s.

194
stricte du principe de l’autorité de la chose jugée devrait conduire à un rejet d’ensemble des
évolutions du préjudice de la victime (A). Cependant, une telle solution se révélerait injuste
pour les victimes. C’est pourquoi la portée du principe de l’autorité de la chose jugée doit
faire l’objet d’adaptation en faveur des victimes (B).

A. Le rejet des évolutions du préjudice de la victime d’un point de vue


technique

218. Le principe de l’autorité de la chose jugée, dont le rôle est de favoriser une
stabilisation juridique des rapports entre les parties, nourrit avec le phénomène d’évolution du
préjudice une incompatibilité irréductible. Cette incompatibilité devrait alors conduire à ce
que le droit ne prenne en considération aucune des évolutions que le préjudice de la victime
pourrait connaître, et ce sans distinguer entre les aggravations ou les atténuations. Cette
incompatibilité se manifeste à la fois à travers la fonction négative de l’autorité de la chose
jugée (1), mais également à travers ses effets (2).

1. L’incompatibilité avec la fonction négative de l’autorité de la chose jugée

219. Deux fonctions665 sont attribuées à l’autorité de la chose jugée : une fonction positive
et une fonction négative666. Sa fonction positive ne présente pas de véritable intérêt s’agissant
de la prise en considération des évolutions du préjudice667. C’est en revanche sa fonction
négative qui intéresse notre propos.

665
C. BLERY, L’efficacité substantielle des jugements civils, Paris : LGDJ, 2000, n° 188, p. 125. L’auteur utilise
le terme d’effet et non celui de fonction. Elle ajoute néanmoins que les deux peuvent être considérés comme
synonymes.
666
J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd., Paris : LGDJ, 2015, n° 352, p. 286 ; S. Guinchard, Droit et
pratique de la procédure civile, 9ème éd., Paris : Dalloz, 2016, n° 421-81, p. 1377.
667
C. BLÉRY, , op. cit., n° 191, p. 128. L’auteur souligne d’ailleurs que cette fonction est apparue plus
tardivement. De plus, un désaccord semble exister sur l’interprétation qu’il faut retenir de cette fonction positive

195
220. L’exigence générale de stabilité juridique. – La fonction négative de l’autorité de la
chose jugée s’entend de l’interdiction de faire rejuger une affaire668. Il se dégage de cette
fonction négative une volonté d’éviter que le procès ne s’éternise. Une telle situation ne serait
pas favorable à la stabilisation des rapports entre les parties. Cette fonction résulte
primitivement de l’application de la règle non bis in idem669. L’essence est la même, dès lors
qu’un fait délictueux a fait l’objet d’un jugement, la personne poursuivie ne peut plus être
jugée de nouveau pour le même fait. Ce principe, appliqué au droit de la responsabilité civile,
devrait aboutir à ce que la victime qui a obtenu l’indemnisation de ses préjudices ne puisse
pas demander d’indemnisation complémentaire. Cela obligerait le juge à revenir sur l’étendue
des conséquences que le dommage a eue pour la victime et donc à connaître de nouveau un
litige qu’il a déjà tranché. En évitant le renouvellement constant des procédures inhérentes à
un même litige, la fonction négative de l’autorité de la chose jugée permet d’atteindre
l’immutabilité de la vérification juridictionnelle670 : ce qui a été tranché l’a été définitivement.
De manière générale, l’objectif de cette immutabilité du contenu du jugement est de parvenir
à une stabilité des rapports juridiques entre les parties en évitant les possibilités de révisions
du jugement, ce qui conduirait à donner, pour un même fait, des procès à répétition671. Une
fois le litige terminé, la solution devient définitive. Les parties ne doivent plus pouvoir revenir
devant le juge à propos du même litige. C’est ce qui permet une sécurisation des rapports,

qui révélerait surtout l’existence d’une confusion entre l’efficacité du jugement et sa force obligatoire. En ce
sens, C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Procédure civile : Droit interne et européen du procès civil,
34ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 1186 et s., p. 833 et s. ; D. TOMASIN, Essai sur l’autorité de la chose jugée en
matière civile, Paris : LGDJ, 1975, n° 253 et s., p. 192 et s. ; C. BLERY, , op. cit., n° 191 et s., p. 128 et s. En
réalité, elle correspondrait à la possibilité pour un demandeur de se prévaloir d’une première décision pour
trancher lors d’un second jugement. En ce sens, J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd., Paris : LGDJ, 2015,
n° 353, p. 287 ; C. BLERY, op. cit., n° 193, p. 131
668
M. PLANIOL, G. RIPERT et P. ESMEIN, Traité pratique de droit civil français, T. VII, 2ème éd., Paris : LGDJ,
1954, n° 1552, p. 1015 ; C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, op. cit., n° 1162, p. 811 ; D. TOMASIN, op.
cit., n° 305, p. 222 ; C. BLERY, op. cit., n° 189, p. 126.
669
C. CHAINAIS, F. FERRAND, et S. GUINCHARD, op. cit., n° 1162, p. 811 ; C. BLERY, op. cit., n° 179 et 189, p.
121 et 126 ; X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 397, p.
446.
670
D. TOMASIN, op. cit., n°131 et s., p. 105 et s. V. également L. CADIET et E. JEULAND, Droit judiciaire privé,
10ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017, n° 726, p. 624 ; Y. CHARTIER, La réparation du préjudice, Paris : Dalloz,
1996, p. 117 ; C. BLERY, op. cit., n° 189, p. 126.
671
H. LALOU, Traité pratique de la responsabilité civile, 6ème éd., Paris : Dalloz, 1962, n° 232, p. 180.

196
gage de paix sociale. La portée générale de cette remarque est particulièrement notable dans
le droit de la responsabilité civile.

221. L’importance particulière de la stabilité des rapports juridiques en droit de la


responsabilité civile. – Cette fonction prend tout son sens au moment de s’interroger sur le
traitement de l’évolution des préjudices de la victime. Il serait difficile d’admettre que le
responsable puisse demander au juge de procéder à une nouvelle évaluation du dommage sous
prétexte que la situation de la victime a été modifiée. Mais la réciproque est également vraie.
Si la victime d’un dommage voit ses préjudices évoluer et qu’elle peut sans cesse remettre en
cause l’indemnisation qui lui a été octroyée, alors il existe, pour le responsable, une situation
d’instabilité tout aussi néfaste. Elle implique qu’une épée de Damoclès puisse constamment
planer sur sa tête. C’est pourquoi, pour garantir la stabilité des rapports entre les parties, il
apparaît fondamental de procéder à une appréciation stricte de l’autorité de la chose jugée
dans l’hypothèse d’une évolution du préjudice. L’autorisation donnée de pouvoir formuler des
demandes de révisions de l’indemnisation des victimes n’est pas souhaitable. Elle instaure
une relation perpétuelle entre les parties. La victime pour obtenir une indemnisation
supérieure à l’indemnisation initiale et l’auteur pour obtenir une diminution des indemnités
qu’il doit à la victime. Refuser de prendre en considération les évolutions que le préjudice de
la victime pourrait subir par la suite met un terme à l’instabilité juridique dans les rapports
entre les parties et confirme le sentiment de sécurité juridique. Une analogie pourrait être
formulée avec le mécanisme de la pension alimentaire672. En effet, l’article 209 du Code civil
dispose que « lorsque celui qui fournit ou celui qui reçoit des aliments est replacé dans un
état tel, que l'un ne puisse plus en donner, ou que l'autre n'en ait plus besoin en tout ou partie,
la décharge ou réduction peut en être demandée ». Cette situation constitue une véritable
exception au principe de l’autorité de la chose jugée673. Pourquoi ne pourrait-il pas en être de

672
M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p 390.
673
H. LALOU, op. cit., n° 242, p. 189. V. également R. SAVATIER Traité de la responsabilité civile en droit
français civil, administratif, professionnel, procédural, [Link], 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 625, p. 201. H. et L.

197
même en matière d’indemnisation. Cela permettrait que les rapports entre la victime et le
responsable prennent définitivement fin. Pour Monsieur Tomasin, cette immutabilité vient
paralyser toutes les règles qui permettraient de revenir sur la solution qui a été rendue
précédemment et qui désormais est affectée par l’autorité de la chose jugée674. D’ailleurs,
selon lui, l’immutabilité de la vérification juridictionnelle est une fin et l’autorité de la chose
jugée le moyen qui permet d’y arriver675. La fonction négative de l’autorité de la chose jugée
impose un rejet de la prise en compte de toutes les évolutions du préjudice de la victime. Cette
solution se confirme par l’incompatibilité qui existe entre les évolutions du préjudice et les
effets de l’autorité de la chose jugée.

2. L’incompatibilité avec les effets de l’autorité de la chose jugée

222. L’application de ce principe emporte, là encore, deux effets incompatibles avec les
évolutions du préjudice. Ils se matérialisent à travers la présomption d’exactitude que le
jugement représente (a), mais également à travers le principe de dessaisissement du juge (b).

a. La présomption d’exactitude

223. Conception restrictive de la présomption d’exactitude. – En principe, l’autorité de


la chose jugée est « une présomption absolue de vérité en vertu de laquelle les faits constatés
et les droits reconnus par un jugement ne peuvent être contestés de nouveau ni devant le
tribunal qui a rendu le jugement ni devant une autre juridiction »676. Dans le Code civil,

MAZEAUD, J. MAZEAUD et F. CHABAS, Leçons de droit civil, T. II, premier volume, 6ème éd.,
Paris : Montchréstien, 1978, n° 627, p. 714.
674
D. TOMASIN, op. cit., n° 317, p. 330.
675
Ibid., n° 300, p. 219.
676
E. GARSONNET et C. CEZAR-BRU Traité théorique et pratique de procédure civile et commerciale en justice
de paix et devant les conseils de prud'hommes, T. III, 4ème éd., Paris : L. Larose et L. Tenin, 1913, n° 703, p. 404.
V. également C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, op. cit. n° 1157, p. 807 ; J. CORDIER, La révision
après jugement ou transaction des indemnités pour dommages, Paris : A. Rousseau, 1933, n° 83, p. 87.

198
l’autorité de la chose jugée a longtemps figuré au titre des présomptions677. Elle est une
présomption de vérité légale. Cependant, l’étendue de ses effets et, par conséquent, son
incidence sur la prise en compte des évolutions dépend de la valeur juridique qu’on tend à lui
conférer. Une première conception, restrictive, de l’autorité de la chose jugée considère que le
juge, en rendant son jugement, parvient à une vérité considérée comme immuable. Cette
immuabilité justifie que la présomption reconnue à l’autorité de la chose jugée soit une
présomption irréfragable678. En effet, il ne saurait être question que l’une des parties puisse
remettre en cause ce qui a été décidé. Cette conception restrictive de la présomption de vérité
contribue à faire primer le respect de l’objectif de stabilisation des situations juridiques et de
sécurité juridique679. Elle conduit alors à dérouler largement les effets de l’autorité de la chose
jugée. Il résulte de cette conception de l’autorité de la chose jugée que, dans l’hypothèse
d’une évolution du préjudice postérieure à un jugement, aucune des parties ne pourra saisir le
juge pour une demande de révision de l’indemnisation initialement octroyée. Le juge a déjà
tranché s’agissant de l’indemnisation liée au litige en question. Le corollaire de cette
appréciation stricte de la présomption attachée à l’autorité de la chose jugée est que
l’indemnisation initiale ne pourra être remise en cause l’indemnisation initiale ni en cas
d’aggravation, ni en cas d’amélioration de la situation de la victime. Cependant, il existe
aujourd’hui un assouplissement de la présomption d’exactitude, lequel s’avère plus pertinent.

224. Conception assouplie de la présomption d’exactitude. – Une seconde conception


est envisageable. Il ressort de cette dernière la volonté de placer la recherche de justice au
centre des enjeux du procès. En effet, « le procès ne prétend pas atteindre la vérité
systématiquement »680. Il faut alors admettre que la décision juridique est perfectible681. Faire

677
C. Civ. anc. art. 1351.
678
C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, Ibid. Même si depuis la réforme du réforme du droit des
contrats modifie la rédaction de l’ancien article 1350, devenu 1354. Celui-ci dispose à propos des présomptions
irréfragables, en revanche l’autorité de la chose jugée n’est plus énoncée.
679
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", « Le temps dans la réparation du préjudice », in Les limites
de la réparation du préjudice, Paris : Dalloz, 2009, p. 150 et s.
680
C. BLÉRY, op. cit., n° 178, p. 121. V. également J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd., Paris : LGDJ,
2015, n° 351, p. 286.

199
primer cette recherche de vérité suppose de restreindre le champ d’application de l’autorité de
la chose jugée. Il faut laisser aux parties une marge d’action plus grande pour remettre en
cause ce qui a avait été initialement considéré comme une vérité. Cette conception envisage
l’autorité de la chose jugée comme une présomption réfragable qui autorise des possibilités
plus larges de révision des jugements afin que la solution rendue soit la plus conforme
possible à la réalité, et donc à la vérité. Contrairement à la première, cette seconde conception
est plus favorable à la prise en compte des évolutions du préjudice de la victime. Dès lors que
la réalité du préjudice n’est plus la même, il semblerait cohérent d’accepter de revenir sur la
décision qui a été rendue afin d’en modifier le contenu, et notamment le montant de
l’indemnisation, pour que celui-ci corresponde à la réalité. Ainsi la victime ne se retrouverait
pas sans possibilité de formuler une demande complémentaire d’indemnisation en cas
d’aggravation de son préjudice. Cette conception emporte également des conséquences dans
l’hypothèse d’une diminution du préjudice. Dans cette situation, le préjudice ne correspond
plus non plus à la réalité, et donc à la vérité. Cette conception suppose alors de prendre aussi
en considération les améliorations que la victime peut connaître dans sa situation. À partir du
moment où le préjudice de la victime n’est pas le même que celui sur lequel le juge a
initialement tranché, en application du principe de perfectibilité de la justice, il convient de
modifier le contenu du jugement rendu initialement. Cette conception assouplie doit être
approuvée. De plus, elle est en accord avec les conditions d’application de l’autorité de la
chose jugée envisagées précédemment.

225. En définitive, la prise en compte des évolutions du préjudice de la victime dépend de


l’étendue des effets attribués au principe de l’autorité de la chose jugée. L’analyse des deux
conceptions pouvant être retenues démontre qu’une uniformisation est possible. Cependant,
chacune des deux théories emporte des conséquences opposées pour la prise en compte de
l’évolution du préjudice de la victime. Une appréciation stricte de la présomption attachée à

681
V. LAPORTE, « L’étendue de la chose jugée au regard de l’objet et de la cause de la demande »,
[Link]
_18675.html.

200
l’autorité de la chose jugée implique de rejeter toutes les incidences qu’une évolution du
préjudice pourrait avoir sur l’indemnisation. À l’inverse une conception plus souple de la
présomption de vérité devrait conduire à considérer toutes les évolutions, positives ou
négatives, dans l’indemnisation. Cette seconde conception devrait donc être privilégiée. Il
semblerait toutefois que la conception restrictive de la présomption de vérité attachée à
l’autorité de la chose jugée, celle qui réduit les possibilités de révision des jugements, facteurs
d’instabilités, l’emporte. D’ailleurs, malgré les assouplissements dont la présomption de
vérité fait l’objet, l’application du principe de dessaisissement du juge, second effet produit
par l’autorité de la chose jugée682, tend aussi à un rejet uniformisé de la prise en compte des
évolutions du préjudice.

b. Le principe de dessaisissement du juge

226. Fondement du principe. – La stabilité des rapports juridiques est garantie par
l’autorité de la chose jugée opposable aux parties. Il convient néanmoins de ne pas oublier
que le juge est également soumis à l’application d’un principe qui conduit à l’impossibilité
pour lui de revenir sur ce qu’il a jugé : le principe de dessaisissement. Ce principe tire son
existence d’un adage latin « lata sententia, judex desinit esse judex »683. La trace de sa
consécration se trouve actuellement à l’article 481 du Code de procédure civile qui dispose
que « le jugement, dès son prononcé, dessaisit le juge de la contestation qu'il tranche ».

227. Conséquences du principe de dessaisissement. – Il résulte de ce principe que le juge


qui n’aurait pas pris en considération toutes les potentialités d’évolutions du préjudice de la

682
C. CHAINAIS, F. FERRAND et S. GUINCHARD, op. cit., n° 1193, p. 840. Contra, D. TOMASIN, op. cit., n°152, p.
124 et 125 ; C. BLERY, op. cit., n° 219 et s., p. 147 et s. Pour ces deux derniers auteurs, le principe de
dessaisissement du juge n’est pas lié à l’autorité de la chose jugée. Au contraire, ce sont deux notions distinctes
qui s’attachent au jugement. Les auteurs arrivent quand même à la conclusion selon laquelle les deux termes sont
indissociables. Cependant, ils recourent à l’idée de complémentarité entre l’autorité de la chose jugée et le
dessaisissement du juge alors que nous privilégions celle d’un rapport hiérarchique.
683
« La sentence une fois rendue, le juge cesse d’être juge ». V. à ce propos E. GARSONNET et C. CEZAR-BRU,
op. cit., n° 700, p. 397 ; H. LALOU, op. cit., n° 242, p. 188 et s.

201
victime ne pourrait plus, par la suite, revenir sur la position qu’il a adoptée. À défaut, cela
reviendrait à admettre que le juge a mal jugé et qu’il a donc commis une erreur684. Or,
admettre que le juge a mal jugé serait alors en contradiction avec la conception qui prédomine
du principe, selon laquelle l’autorité de la chose jugée constitue une présomption de vérité
légale attachée à la décision rendue par le juge. Le rôle central du principe de l’autorité de la
chose jugée est de permettre aux parties d’obtenir une solution pour clore un litige qu’elles
soumettent à un juge. Une fois que le juge a rendu sa décision, il s’avère alors indispensable
de protéger sa parole pour éviter que le cycle ne recommence. Cela exposerait les parties à
une perpétuelle insécurité juridique qui ne serait pas conforme au principe de l’autorité de la
chose jugée. Le respect de ce principe corrobore la thèse selon laquelle les évolutions du
préjudice postérieures à un jugement ou une transaction devraient être uniformisées par un
rejet général. Pourtant, dans la pratique, le principe de dessaisissement du juge fait également
l’objet d’assouplissement. La distinction entre l’hypothèse d’une aggravation et d’une
amélioration persiste. En effet, la jurisprudence et la doctrine acceptent qu’une victime puisse
demander une indemnisation complémentaire au responsable en cas d’aggravation. En
revanche, toutes les deux s’opposent farouchement à toutes prises en considération de la
situation inverse, c’est-à-dire en cas d’amélioration de la situation de la victime. À cet égard,
le doyen Savatier se questionnait : « ce rôle "informateur" dans la réparation est-il éteint chez
le juge qui a statué ? Oui certainement pour le dommage qu’il a déterminé à la date de sa
décision. Pourtant les faits dont le juge apprécie les conséquences dommageables actuelles
peuvent ne pas avoir épuisé leur puissance nuisible. C’est pourquoi la condamnation ne peut
être que provisoire et sujette à révision »685. Cette conclusion ne devrait pas emporter des
conséquences uniquement s’agissant de l’aggravation, mais plus généralement en incluant
aussi l’hypothèse d’une amélioration de la situation de la victime. La seule question à se poser
est de savoir « si le jugement a pu définitivement déterminer un préjudice qui, de sa nature

684
J. HERON, Droit judiciaire privé, 6ème éd., Paris : LGDJ, 2015, n° 351, p. 286 ; S. GRAYOT, art. préc.
685
R. SAVATIER, op. cit., n° 621, p. 197.

202
propre, est instable »686. À cet égard, il est peut être trop facile de considérer qu’en présence
d’une aggravation il ne s’agit pas d’une erreur et de considérer que l’hypothèse
d’amélioration de la situation de la victime en serait une687.

228. Les aménagements opérés dans le traitement des évolutions du préjudice se justifient
difficilement d’un point de vue procédural. En revanche, un point de vue humain permet de
comprendre le maintien de cette distinction de traitement. Cet aménagement de l’autorité de la
chose jugée ne se justifie en réalité qu’à travers une volonté de prise en compte qui se veut
favorable à la victime.

B. Une adaptation indispensable du principe d’un point de vue social

229. En matière de traitement de l’évolution du préjudice de la victime, la situation de la


victime est privilégiée au détriment de celle du responsable. Pourtant, l’analyse de l’essence
du principe de l’autorité de la chose jugée démontre qu’un traitement égalitaire entre les
parties, victime et responsable, pourrait s’imposer. Il semblerait toutefois qu’appliquer avec
autant de rigueur l’esprit de l’autorité de la chose jugée conduise à une solution humainement
discutable688. C’est pourquoi une adaptation de l’autorité de la chose jugée, en faveur des
victimes, est admissible (1). Elle ne doit cependant être possible que dans la mesure où il
existe certaines garanties pour le responsable (2).

686
PH. MALAURIE, note sous Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, D. 1974, p. 536.
687
À ce propos, M.- E. ROUJOU DE BOUBEE, Essai sur la notion de réparation, Paris : LGDJ, 1974, p. 383.
688
En ce sens, G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL Traité de droit civil : les effets de la responsabilité civile,
4ème éd., Paris : LGDJ, 2017, n° 155, p. 217.

203
1. Une adaptation en faveur des victimes

230. L’existence d’une contradiction avec le principe de sécurité juridique. – Le


recours au principe de l’autorité de la chose jugée permet de mettre un terme au litige. C’est
d’ailleurs cette action de terminer le litige entre les parties qui permet d’assurer la sécurité
juridique689. Or, le traitement actuel réservé aux évolutions du préjudice de la victime ne
contribue pas à une application pleine et effective de ce principe. Au contraire, l’autorité de la
chose jugée est précisément employée pour justifier une distinction de traitement, mais cet
argument ne tend qu’à favoriser les intérêts d’une seule des parties à l’instance, ceux de la
victime. La sécurité juridique et la paix sociale, que tend à assumer l’autorité de la chose
jugée, justifient que le responsable ne puisse pas revenir devant un juge pour discuter de
nouveau le montant de l’indemnisation de la victime si sa situation s’améliore. Cette solution
est compréhensible. Une solution inverse risquerait de créer un climat de perpétuelle
surveillance qui ne contribuerait pas à un apaisement des rapports entre les parties. Pire
encore, elle favoriserait l’instauration d’un climat délétère et pourrait même conduire la
victime à un relâchement de ses efforts dans le cadre de sa rééducation690, de sa réinsertion et
de sa réadaptation de peur d’être contrainte au remboursement. Dans cette hypothèse, on
retrouve d’ailleurs une application stricte du principe de l’autorité de la chose jugée qui joue
pleinement son rôle de protection.

231. En revanche, la réciproque serait que la sécurité juridique assure aussi la protection du
point de vue du responsable. Une fois que celui-ci a été condamné civilement au paiement
d’une indemnisation, l’autorité de la chose jugée, dans son principe, devrait aboutir à
l’impossibilité pour la victime de saisir de nouveau un juge en cas d’aggravation ou de

689
H. MOTULSKY, « Pour une délimitation plus précise de l'autorité de la chose jugée en matière civile »,
D. 1968, chron. 1. V. également S. GRAYOT, « De la responsabilité civile conjuguée au provisoire », in Études
offertes à G. Viney, Paris : LGDJ Lextenso Éditions, 2008, p. 467.
690
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21 ; PH.
MALAURIE, note sous Cass. Civ. 2ème, 12 oct. 1972, D. 1974, p. 536.

204
diminution de son préjudice. Pourtant tel n’est pas le cas. Il en résulte alors un déséquilibre
entre les parties à l’instance. Cette pratique autorise le responsable à être tenu indéfiniment de
l’indemnisation de la victime. D’un point de vue théorique, il existe une incohérence dans
l’évocation constante de la l’autorité de la chose jugée pour justifier la distinction de
traitement entre les aggravations du préjudice et les améliorations. L’autorité de la chose
jugée, censée mettre un terme définitif au litige, voit son usage détourné. Cette application
déséquilibrée n’assure plus une protection de l’ensemble des parties, mais un usage à
l’avantage exclusif d’une seule des parties : la victime. Il existe alors une contrariété avec le
but initial du principe. Pour autant, ne faut-il pas privilégier cette adaptation plutôt que de
souhaiter une application uniforme du principe qui, semble-t-il, conduirait à des solutions
injustes ? La discussion est alors ouverte.

232. L’intérêt d’une place privilégiée accordée à la victime. – La solution actuellement


retenue par la jurisprudence, et majoritairement approuvée par la doctrine, n’assure pas un
traitement égalitaire des parties. Pourtant, plusieurs éléments encouragent le maintien de cette
distinction de traitement. Si la solution n’est pas juridiquement parfaite, elle a le mérite d’être
humainement la solution la plus acceptable.

Depuis plusieurs années maintenant, le droit de la responsabilité civile, et


l’indemnisation plus généralement, est marqué d’une volonté de porter une attention toute
particulière à la victime. Cette position privilégiée accordée à la victime, au détriment du
responsable, s’explique par le fait que la victime n’a pas demandé à se retrouver dans cette
situation. Dès lors, il pourrait sembler logique de lui accorder une attention plus grande qu’à
l’égard de celui qui est à l’origine du dommage. Quand bien même le responsable n’a pas non
plus souhaité cette situation, il n’en demeure pas moins que c’est son comportement qui
impose à la victime d’en subir désormais les conséquences. Ce sont alors les intérêts de la
victime qui l’emportent sur ceux du responsable. Cependant d’un point de vue de la technique

205
juridique cette justification doit être remise en cause car elle relève plus de l’argument
d’opportunité. L’attention particulière portée à la victime s’explique surtout par la politique
indemnitaire que l’on entend pratiquer 691 . En effet, le choix assumé, plus ou moins
explicitement, de faire primer les intérêts de la victime trouve son explication dans une
application humanisée de la responsabilité civile. L’indemnisation des préjudices d’une
victime s’inscrit dans le respect du principe de réparation intégrale. Celui-ci suppose
qu’aucune des parties ne tire profit de l’indemnisation, mais également qu’il n’y a aucune
perte. Une application uniformisée de l’autorité de la chose jugée aboutirait à un traitement
égal des parties. Cependant, le refus de considérer l’aggravation du préjudice de la victime est
difficilement admissible d’un point de vue social. C’est là que naîtrait véritablement une
situation déséquilibrée entre les parties avec une victime qui devrait supporter des frais liés à
un dommage dont elle n’a pas été responsable. Il apparaitrait alors plus injuste de ne pas
prendre en considération les aggravations du préjudice de la victime que de ne pas traiter sur
un pied d’égalité les différentes évolutions envisageables. Il pourrait même se dégager de la
seule prise en compte des aggravations du préjudice une forme de renforcement du principe
de sécurité juridique auquel aspire le droit. En effet, la victime représente la partie en situation
de faiblesse qu’il convient de protéger. En cas d’aggravation, une adaptation particulière des
impératifs de sécurité juridique en faveur de cette victime révèle une injustice moins flagrante
que le rejet de la prise en compte de toutes les évolutions. À choisir, il est nécessaire que la
victime puisse obtenir l’indemnisation de la totalité de son préjudice quitte à ce que, dans
l’hypothèse d’une évolution favorable, elle en tire un profit. Cette différence de traitement est
acceptable dans la mesure où la réparation n’est, le plus souvent, pas assumée par le
responsable, mais par son assureur. Cette modulation de l’autorité de la chose jugée doit,
même dans une moindre mesure, tenir compte des intérêts du responsable.

691
En ce sens, O. GOUT, art. préc.

206
2. L’existence de garanties pour le responsable

233. L’absence de réévaluation totale du préjudice en cas d’aggravation. – La solution


actuellement retenue en faveur de la victime ne doit pas non plus conduire à des excès qui
léseraient le responsable. La jurisprudence actuelle confirme la possibilité pour la victime
d’agir en cas d’aggravation de son préjudice sans se voir opposer l’autorité de la chose jugée.
Cependant cette action ne se fait pas sans certaines limites. La Cour de cassation affirme, de
manière constante 692 , que la demande d’indemnisation complémentaire formulée par la
victime ne doit pas être l’occasion pour celle-ci d’obtenir une réévaluation complète du
préjudice. L’existence d’une aggravation du préjudice ne doit pas permettre à la victime de
remettre en question l’indemnisation initiale. La demande d’indemnisation complémentaire ne
doit servir qu’à tenir compte de ladite aggravation. La position de la Cour de cassation
démontre une volonté de ne pas placer l’évaluation pécuniaire du préjudice au premier plan,
mais de la subordonner uniquement à l’apparition d’une véritable évolution du préjudice693.
En n’autorisant pas une réévaluation de l’intégralité du préjudice, la Cour de cassation
confirme que « l’aggravation ne peut pas résulter du seul mécontentement d’une vis-à-vis
d’une évaluation de préjudice dans le but de recevoir une indemnisation sans véritable
élément nouveau ». Une protection est ainsi assurée à l’autre partie. Cette protection pourrait
aller encore plus loin en posant un critère de révision de l’indemnisation, celui de
l’aggravation significative.

692
Cass. Civ. 2ème, 22 avr. 1971, n° 70-10.867, Bull. civ. II, n° 152, p. 105 ; Cass. Civ. 1ère, 10 fév. 1972, n° 68-
13.774, Bull. civ. I, n° 46, p. 41 ; Cass. Civ. 2ème, 24 oct. 1984, n° 83-12.921, Bull. civ. II, n° 158, JCP G. 1984,
II, 20386 note Y. CHARTIER ; Cass. Civ. 2ème, 7 juill. 1993, n° 91-20.681 et 91-21.474, Bull. civ. II, n° 251, p.
138 ; Cass. Civ. 2ème, 11 janv. 1995, n° 93-11.045, Bull. civ. II, n° 19, p. 11 ; Cass. Civ. 2ème, 3 fév. 2000, n° 98-
13.324, Bull. civ. II, n° 25, p. 17 ; Cass. Civ. 2ème, 14 juin 2018, n° 17-15.286, Gaz. Pal., n° 35, p. 43 note C.
BERNFELD.
693
B. BENYOUNES, « L’aggravation : une suite possible après la consolidation », Gaz. Pal. 2013, n° 47, p. 11.

207
234. L’aggravation significative du préjudice comme critère de la demande
complémentaire. – La prise en compte de l’aggravation du préjudice de la victime pourrait se
faire sous réserve de l’existence d’une aggravation significative du préjudice. L’instauration
d’une telle exigence permettrait de renforcer la protection accordée au responsable. Elle
éviterait que la victime puisse multiplier les recours contre ce dernier au gré de variations peu
significatives de son préjudice. Exiger que l’aggravation du préjudice de la victime présente
un certain degré de gravité contribue au renforcement du caractère sérieux de la demande
complémentaire d’indemnisation. L’application de ce critère supposerait de déterminer le
seuil à partir duquel les juges devront considérer que l’aggravation est suffisamment
importante pour autoriser la victime à formuler une demande d’indemnisation
complémentaire. Cette difficulté est toutefois surmontable. L’application par le juge d’une
appréciation in concreto du préjudice lui permet de conserver la marge de manœuvre
nécessaire pour apprécier, de manière individualisée, si l’aggravation dont se prévaut la
victime est suffisamment significative pour être prise en considération. Et la Cour de
cassation a déjà statué dans ce sens en considérant que l’aggravation de 1% de l’incapacité
permanente partielle, qui par ailleurs n’avait jamais empêché la victime d’exercer son activité,
ne justifiait pas une demande complémentaire de la victime694. Les bienfaits d’une telle
proposition pourraient être limités compte tenu de l’augmentation croissante du rôle des
assurances dans l’indemnisation des victimes. Il résulte du recours aux assurances que ce
n’est plus directement le responsable qui paie. Dès lors que le préjudice s’aggrave, ce mode
de fonctionnement favorise un fléchissement de l’égalité des parties et autorise ce traitement
différencié car, en définitive, l’incidence de la révision de l’indemnisation n’est pas
directement supportée par le responsable. Elle est donc est minime pour ce dernier. De plus,
les exigences relatives à la preuve de l’aggravation du préjudice constituent un garde-fou pour
le responsable.

694
Cass. Civ. 2ème, 6 janv. 1993, n° 91-15.858.

208
235. Conclusion de section. – Les solutions varient indéniablement selon que l’on se place
du point de vue des conditions de l’autorité de la chose jugée ou de l’essence de son principe.
L’argumentaire fondé sur le principe de l’autorité de la chose jugée pour opérer une
distinction de traitement entre les différentes évolutions – aggravation et diminution du
préjudice – n’est pas recevable du point de vue des conditions de mise en œuvre de l’autorité
de la chose jugée. Toutes les évolutions peuvent être intégrées dans l’indemnisation et la
volonté de favoriser la victime ne devrait s’exprimer qu’à travers le recours aux réserves et
aux clauses de révisions plutôt qu’à travers l’invocation du principe de l’autorité de la chose
jugée en tant que tel. En revanche, se positionner du point de vue de l’essence même du
principe permet de justifier d’autres solutions. Il ressort des différentes appréciations, plus ou
moins souples des fonctions et des effets du principe que l’autorité de la chose jugée peut
conduire à une harmonisation dans la prise en compte des évolutions du préjudice de la
victime. Cela implique soit un rejet de toutes les évolutions soit, au contraire, une prise en
compte de toutes les évolutions. Même si la tendance devrait plutôt être celle d’un rejet au vu
du principe de sécurité juridique et du principe de dessaisissement du juge. Toutefois, une
telle solution serait difficilement admissible. D’un point de vue juridique, les distinctions de
traitement sont le fruit d’une appréciation opportuniste du principe, mais un point de vue
humain et social justifie la position actuelle qui vise à favoriser la victime au détriment du
responsable. Le panel de solutions possibles confirme que l’autorité de la chose jugée est un
mécanisme à « géométrie variable ». Il nous faut maintenant évoquer le second obstacle
procédural tiré, cette fois, de la prescription. En matière d’intégration de l’évolution du
préjudice dans l’indemnisation de la victime, un second obstacle côtoie celui de l’autorité de
la chose jugée. Il s’agit de la prescription qui, une fois acquise constitue une fin de non
recever, et partant un véritable obstacle technique.

209
Section 2 : L’intervention de la prescription

236. Le droit à réparation des préjudices naît de la survenance d’un dommage. Se pose
alors la question de savoir pendant combien de temps il est possible de mettre en œuvre ce
droit. Dans ce cadre, c’est la prescription extinctive qui intéresse l’indemnisation des
préjudices de la victime695. L’écoulement du temps nécessaire à l’évolution du préjudice et la
prescription sont antinomiques. Techniquement, une fois acquise, la prescription est une fin
de non-recevoir qui peut être invoquée par les parties et qui, normalement, empêche le
demandeur de se présenter devant un juge. L’intervention de la prescription devrait donc être
un obstacle à la prise en compte des évolutions du préjudice dans leur ensemble. Pourtant,
l’analyse de cette fin de non-recevoir montre qu’elle aussi est susceptible d’adaptation, le plus
souvent en faveur de la victime. Malgré sa sévérité apparente, la prescription témoigne en
réalité d’une certaine flexibilité favorable à l’appréhension des évolutions que le préjudice est
susceptible de connaitre (§1). Il existe même des hypothèses dans lesquelles il est possible de
contourner les effets de la prescription (§2).

§1. La flexibilité de la prescription

237. La prescription éteint le droit d’agir de la victime. Pour prendre en considération les
évolutions du préjudice de la victime, il ne faut pas que le délai de prescription soit trop court,
il ne permettrait alors pas de satisfaire aux exigences du principe de réparation intégrale.
Cependant, la recherche de stabilité dans les rapports entre les parties impose le respect des

695
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, voir
« prescription ». Elle correspond au « mode d’acquisition ou d’extinction d’un droit, par l’écoulement d’un
certain laps de temps et sous les conditions déterminées par la loi ». La prescription extinctive est celle qui
« entraîne l’extinction du droit par non-usage de ce droit pendant un laps de temps déterminé ». V. également
PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 10ème éd., Paris : LGDJ Lextenso
éditions, 2018, n° 229, p. 136.

210
impératifs de sécurité juridique. Par conséquent, il n’est pas non plus souhaitable que les
parties bénéficient d’un laps de temps indéfini pour agir en justice, source d’insécurité
juridique à la fois pour le responsable qui sera tenu par son obligation d’indemniser pendant
plus longtemps, et pour la victime dont le préjudice reste abstrait en terme de réparation. En
matière d’indemnisation, il faut le constater d’emblée, il n’existe non pas un, mais plusieurs
délais de prescription696. Souvent invoquée, cette pluralité des délais de prescription ne révèle
son intérêt (B) qu’à condition de déterminer au préalable le point de départ de la prescription
(A).

A. La détermination du point de départ de la prescription

238. Le point de départ du délai de prescription est une donnée clé. Il est généralement fixé
au jour de la réalisation du dommage. Ce choix, bien qu’il présente l’avantage de la simplicité
en étant uniforme, suppose néanmoins d’en saisir les implications notamment à la lumière de
la distinction entre dommage et préjudice. En effet, il se peut que la victime connaisse
l’existence de son dommage, mais ne soit pas encore en mesure de connaître l’étendue précise
du préjudice qui en résulte. Il se peut même que la victime ignore jusqu’à l’existence du
dommage, elle n’est alors pas a fortiori en mesure de déduire son étendue. C’est donc plutôt
le préjudice qui devrait être un élément central du déclenchement du délai de prescription.
D’ailleurs, le point de départ de la prescription au jour de la réalisation du dommage (1) fait
l’objet d’une adaptation particulière en matière de dommage corporel (2) qui confirme cette
prémisse.

696
PH. BRUN, « Responsabilité civile », D. 2013, p. 40 ; S. AMRANI-MEKKI, « Liberté, simplicité, efficacité, la
nouvelle devise de la prescription ? A propos de la loi du 17 juin 2008 », JCP G. 2008, doctr. 160.

211
1. Le point de départ de la prescription au jour de la réalisation du
dommage

239. Les ambiguïtés relatives à la notion de « manifestation du dommage ». – La


rédaction de l’ancien article 2270-1 du Code civil soulevait des difficultés dans la
détermination du point de départ de cette prescription. Celui-ci régissait, de manière générale,
la prescription en matière de responsabilité civile extracontractuelle. Il disposait que la
prescription était de dix ans à compter « de la manifestation du dommage »697. La formulation
retenue manquait de clarté. Fallait-il entendre la manifestation du dommage au sens de sa
survenance ou au sens de l’apparition de ses conséquences ? En matière de prescription, la
distinction entre le dommage et le préjudice trouve, encore une fois, à s’appliquer. Ce qui
ouvre le droit à réparation des victimes, c’est l’existence d’un préjudice, le dommage, lui, ne
représentant que la situation de fait. Par conséquent, si le délai de prescription commence à
courir strictement au jour de la survenance du dommage, il n’est pas certain que la durée de la
prescription soit pertinente pour tenter d’appréhender l’étendue définitive du préjudice qui en
résulte pour la victime. La manifestation du dommage devait donc correspondre au jour où le
préjudice de la victime devenait chiffrable. La demande d’indemnisation serait alors plus
efficace. À cet égard, un arrêt doit retenir l’attention698. Dans cette affaire la Cour de cassation
a reconnu la distinction entre la date du dommage et la date du préjudice. Si, dans la lignée de
sa jurisprudence habituelle, la Cour rappelle que « la prescription d'une action en
responsabilité ne court qu'à compter de la réalisation du dommage ou de la date à laquelle il
est révélé à la victime si celle-ci établit qu'elle n'en avait pas eu précédemment
connaissance », elle poursuit néanmoins en affirmant que « la cour d'appel a constaté que le
préjudice qu'elle a réparé ne s'était trouvé réalisé que lors de la liquidation de la retraite de
M. X... ; qu'elle a ainsi, sans encourir les griefs du moyen, justifié sa décision de fixer à cette

697
Dans l’hypothèse où la victime a pu ignorer la survenance d’un dommage, la jurisprudence a décalé le point
de départ de la prescription au jour où le dommage s’est révélé à la victime. Par exemple, Cass. Civ. 1ère, 11
mars 2010, n° 09-12.710, Bull. civ. I, n° 62 ; Cass. Civ. 2ème, 13 mars 2008, n° 07-12.962.
698
Cass. Soc. 18 déc. 1991, n° 88-45.083, Bull. civ. V, n° 598, p. 372.

212
date le point de départ de la prescription ». La Cour de cassation reconnaît ici ouvertement la
distinction entre la date du dommage et la date du préjudice et fixe le point de départ de la
prescription de l’action au jour où le préjudice a été réalisé. Il en va de même dans
l’hypothèse d’une aggravation du préjudice qui permet de faire courir un nouveau délai de
prescription à compter de ladite aggravation699.

240. Ambiguïté maintenue dans la rédaction de l’article 2224 du Code civil. – Suite à la
réforme d’ampleur intervenue en 2008, laquelle a modifié l’article 2224 du Code civil. Il
instaure un délai de droit commun, mais ne supprime pas les hésitations sur le point de départ
de la prescription. En effet, l’article 2224 dispose que « les actions personnelles ou mobilières
se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû
connaître les faits lui permettant de l'exercer ». Cette rédaction maintient les ambiguïtés qui
préexistaient, mais l’on peut escompter que les développements précédents soient toujours
d’actualité. Pour être efficace la prescription doit courir à partir de l’apparition du préjudice.

241. Conformité de la solution avec les exigences de sécurité juridique. – Cette solution
est la plus logique puisque c’est bien le préjudice qui doit être l’objet de la demande de
réparation. Déplacer le point de départ de la prescription au jour où le préjudice a pris une
consistance, limite le risque de devoir se présenter de nouveau devant le juge pour
d’éventuelles évolutions postérieures. Contrairement aux apparences, l’adaptation de la
prescription n’apparaît pas nécessairement synonyme d’insécurité juridique. Elle peut, au
contraire, contribuer à son respect. La précipitation dans laquelle va, parfois, devoir agir la

699
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 15 nov. 2001, n° 00-10.833, Bull. civ. II, n° 167, p. 115, Gaz. Pal. 2002, n° 43,
p. 25, note F. GHILAIN. Dans cette affaire la prescription pénale était acquise, mais la Cour de cassation a rejeté
un quelconque effet sur l’aggravation du préjudice dont se prévalait la victime, la manifestation d’une
aggravation fait courir un nouveau délai de prescription ; Cass. Civ. 2ème, 11 déc. 2003, n° 02-14.876, Bull. civ.
II, n° 380, p. 312, Gaz. Pal. 2004, n° 304, p. 16, note E. RUSQUEC DU. Les propriétaires d’un fonds à côté duquel
un hangar avait été construit dans les années 1970 invoquaient une aggravation de leur préjudice suite au
changement de plan d’urbanisme dans les années 1990 qui déclarait leur terrain constructible. La Cour d’appel
avait rejeté la demande au motif que l’action était prescrite. La Cour de cassation fait application de l’article
2270-1, le terrain désormais constructible, la moins-value pour les propriétaires constitue une aggravation de leur
préjudice qui fait courir un nouveau délai de prescription.

213
victime pour demander une indemnisation, laisse à penser qu’elle devra certainement
introduire une nouvelle instance devant le juge ultérieurement pour demander une
indemnisation complémentaire. Il n’y aurait alors pas plus de sécurité juridique pour la
victime qui devra multiplier les actions que pour le responsable qui sera tenu pendant plus
longtemps et qui, de surcroît, ne pourra pas se prévaloir d’une éventuelle diminution du
préjudice qui interviendrait700.

242. Il semble alors plus judicieux d’attendre la manifestation des préjudices de la victime
et de décaler le point de départ de la prescription à cette date-là. Cette proposition présente,
pour la victime, l’avantage d’obtenir une indemnisation la plus équivalente possible à son
préjudice et de lui éviter la multiplication des procédures. Même si, dans tous les cas, l’action
en justice de la victime qui souhaite obtenir réparation interrompt le délai de la prescription et
fait courir un nouveau délai, de même durée que l’ancien. Par conséquent, dans l’hypothèse
d’une aggravation, la victime qui aura agi une première fois pourra toujours demander une
indemnisation complémentaire, sans se voir opposer la prescription de son action. Cette
conception du point de départ de la prescription se confirme en matière environnementale. En
effet, depuis 2016, l’article 2226-1 du Code civil précise que le délai de prescription
commence à courir au jour de la manifestation du préjudice écologique. En matière de
dommage corporel il semblerait même que le législateur a reconnu l’importance de faire
primer le préjudice. Il va même plus loin en décalant le point de départ de la prescription à la
date de la consolidation du préjudice.

2. L’adaptation particulière du point de départ pour le dommage corporel

243. L’introduction jurisprudentielle d’un report du point de départ au jour de la


consolidation. – Le temps nécessaire pour mesurer l’ampleur des préjudices provenant d’un
dommage corporel est parfois extrêmement long. L’écoulement de cette durée permet au juge

700
Conformément à l’application actuellement reconnue du principe de l’autorité de la chose jugée.

214
de bénéficier du recul nécessaire à la détermination de leur étendue exacte et procède à une
évaluation la plus réaliste possible. Dans cette perspective, « pour éviter, précisément, dans la
mesure du possible, que le débat ne soit rouvert après l’indemnisation, il faut laisser du temps
au temps »701. Or, fixer le point de départ du délai de prescription au jour de la réalisation du
dommage – même entendu au sens d’apparition du préjudice – ne laissait que très peu de
place à la prise en considération des évolutions que le préjudice de la victime pouvait
connaître. Il semblait donc devoir être exclu702. La limite du point de départ de la prescription
pour le dommage corporel avait d’ailleurs été soulevée et un point de départ du délai de
prescription, qualifié de « glissant »703, a été consacré pour les préjudices résultant d’un
dommage corporel avec la création de la notion de consolidation704. Par son biais, il est
explicitement affirmé que le délai de prescription ne court plus au jour de la réalisation du
dommage, mais au jour de la consolidation des préjudices705. En effet, tant qu’il n’est pas
possible de procéder à une évaluation médico-légale des préjudices, la victime ne saura pas
quel montant d’indemnisation demander au juge, il est donc nécessaire de reculer le point de
départ du délai de prescription706.

244. La consécration légale du report du point de départ de la prescription au jour de


la consolidation. – La réforme de la prescription de 2008 707 entérine cette pratique
jurisprudentielle et adopte une formulation plus claire dans l’article 2226 du Code civil qui
dispose désormais que « l'action en responsabilité née à raison d'un événement ayant

701
Y. CHARTIER, « La date de l’évaluation du préjudice », RCA 1998, n° spécial, p. 24.
702
H. GROUTEL, note sous Cass. Civ. 2ème, 4 mai 2000, RCA 2000, comm. 221.
703
S. AMRANI-MEKKI, « Liberté, simplicité, efficacité, la nouvelle devise de la prescription ? A propos de la loi
du 17 juin 2008 », JCP G., 2008, doctr. 160 ; PH. MALAURIE, « La réforme de la prescription civile », JCP G.,
2009, Doctr. 134.
704
Cass. Civ. 2ème, 4 mai 2000, n° 97-21.731, Bull. civ. II, n° 75, p. 53, RTD Civ. 2000, 851, obs. P. JOURDAIN ;
RCA 2000, comm. 221 note H. GROUTEL.
705
Cass. Civ. 2ème, 4 mai 2000, n° 97-21.731, Bull. civ. II, n° 75, p. 53, RTD Civ. 2000, 851, obs. P. JOURDAIN ;
RCA 2000, comm. 221 note H. GROUTEL ; Cass. Civ. 2ème, 11 juill. 2002, n° 01-02.182, Bull. civ. II, n° 177, p.
141 ; Cass. Civ. 2ème, 16 sept. 2010, n° 09-15.391 ; Cass. Civ. 2ème, 3 nov. 2011, n° 10-16.036, Bull. civ. II, n°
204.
706
G. MOR, L’évaluation du préjudice corporel, 2ème éd., Paris : Delmas, 2014, n° 101-14, p. 271 ; P. JOURDAIN,
note sous Cass. Civ. 2ème, 4 mai 2000, RTD Civ., 2000, p. 851.
707
L. 2008-561 du 18 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile.

215
entraîné un dommage corporel, engagée par la victime directe ou indirecte des préjudices qui
en résultent, se prescrit par dix ans à compter de la date de la consolidation du dommage
initial ou aggravé » 708 . Cependant, en l’absence de définition légale de la notion de
consolidation, reste encore à déterminer ce que signifie cette terminologie.

245. Définition de la notion de consolidation. – La définition de la consolidation donnée


par la nomenclature Dintilhac est la suivante : « La consolidation correspond à la fin de la
maladie traumatique, c’est-à-dire à la date, fixée par l’expert médical, de stabilisation des
conséquences des lésions organiques et physiologiques »709. Elle doit être considérée comme
« le moment où l’état de la victime ne doit plus en principe évoluer »710. La consolidation
s’entend donc « du moment où les lésions se sont fixées et ont pris un caractère permanent,
tel qu’un traitement n’est plus nécessaire, si ce n’est pour éviter une aggravation »711. La
consolidation présente deux caractères complémentaires. Elle se rapporte non seulement à une
stabilisation à caractère purement médical, mais elle tend aussi à se concevoir comme une
stabilisation situationnelle. La consolidation définit non seulement la stabilisation médicale,
mais également la « stabilisation des conséquences en lien avec l’environnement »712 de la
victime. Toutefois, elle ne doit pas être confondue avec les notions voisines, notamment la
guérison, elle ne coïncide pas non plus nécessairement avec une reprise de l’activité
professionnelle713. C’est un événement indépendant des deux autres. La consolidation est une

708
Il est à noter que cet article fait référence uniquement à la notion d’aggravation et non pas à celle de
diminution. Conformément à ce qui a été dit relativement à l’autorité de la chose jugée, il faudrait alors
comprendre cette référence au sens de l’apparition d’un nouveau préjudice, et non au sens de la variation
d’intensité d’une préjudice déjà existant.
709
Rapport du groupe de travail chargé d’élaborer une nomenclature des préjudices corporels, sous la direction
de J.- P. Dintilhac, juillet 2005, [Link]
publics/[Link].
710
P. JOURDAIN, « la prescription », RTD Civ. 2000, p. 851.
711
Définition proposée dans la mission d’expertise médicale 2009, Mise à jour 2014 par l’Association pour
l’étude de la réparation du dommage corporel (AREDOC).
712
Y. LAMBERT-FAIVRE, S. PORCHY-SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 120,
p. 110 ; L. CLERC-RENAUD, F. BIBAL et alii, « États généraux du dommage corporel - Le dommage corporel
conjugué à tous les temps », Gaz. Pal., 2011, n° 99, p. 30.
713
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, Ibid. ; L. DEROBERT, « L’estimation des incapacités permanentes
susceptibles d’évolution (amélioration ou aggravation), Rapport journée d’études, 5-6 juillet 1963, RGAT 1963,

216
étape majeure dans le processus d’indemnisation des victimes dans la mesure où son
établissement va déclencher l’indemnisation définitive 714 et marquer la rupture entre les
préjudices temporaires et les préjudices permanents de la victime. Elle est un élément
charnière entre les préjudices temporaires que l’on considère comme terminés et qui vont, par
conséquent, pouvoir faire l’objet d’une indemnisation certaine puisque relevant désormais du
passé et les préjudices permanents qui, du fait de leur stabilisation, vont également pouvoir
faire l’objet d’une évaluation pour le futur. Cette stabilisation de l’état de la victime autorise
le déclenchement de la prescription.

246. Enjeux de la consolidation. – La détermination de la date de consolidation constitue


un exemple de l’enjeu de l’équilibre à trouver entre les intérêts des différents protagonistes. Il
existe, en effet, une tension palpable entre des objectifs contradictoires : l’aspect médical et
l’aspect juridique. Le premier nécessite l’écoulement d’un certain temps pour déterminer la
stabilisation définitive de la maladie traumatique. Le second, lui, postulerait une consolidation
rapide pour offrir une mise en œuvre effective du droit à réparation dont dispose la victime.
La pratique médicale montre souvent une amélioration progressive des séquelles715 et, fixer
une date de consolidation trop rapidement ne rendrait pas compte de la réalité des
préjudices716. La date de la consolidation des préjudices de la victime constitue alors une
étape importante pour la victime car, si le versement de provisions permettra momentanément
à la victime de rembourser les frais qu’elle aura déjà engagés tels que des frais de soins ou des

p. 386 ; B. NICOURT, « La consolidation, l’aggravation », Revue Méd. et Dr. 1995, n° 12 p. 7 ; T. TAURAN, « La


consolidation en droit de la sécurité sociale », RDSS 2012, p. 1097 ; B. BENYOUNES, « L’aggravation : une suite
possible après la consolidation », Gaz. Pal. 2013, n° 47, p. 11.
714
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, Ibid.
715
Ibid., n° 117, p. 109 ; Mission d’expertise médicale 2009, Mise à jour 2014 par l’Association pour l’étude de
la réparation du dommage corporel (AREDOC) ; Y. LAMBERT-FAIVRE, « L’évolution du dommage après le
jugement », RCA 1998, n° spécial, p. 28.
716
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, ibid., n° 120, p. 110. En effet, « la stabilisation n’est jamais
soudaine et on ne passe pas du jour au lendemain d’un état temporaire évolutif à un état permanent stabilisé » ;
B. NICOURT, « La consolidation, l’aggravation », Revue méd. et droit, 1995, n° 12, p. 7, pour qui « l’état
séquellaire définitif n’est pas brusque mais résulte d’une évolution progressive ».

217
frais destinés à améliorer sa situation, l’absence de consolidation ne lui permettra pas de
liquider définitivement son droit à réparation.

247. Si la date de consolidation est importante pour la victime, elle l’est également pour le
débiteur de l’indemnisation, c’est-à-dire le responsable. Si la date de consolidation est fixée
prématurément, il est possible que la situation de la victime s’améliore par la suite. Or, en
l’état actuel du droit, le responsable, et le plus souvent son assureur, ne disposent d’aucun
recours en remboursement. La principale difficulté dans la fixation de la date de consolidation
est de trouver un équilibre entre une consolidation prématurée qui ne témoignerait pas de
manière réaliste des conséquences du dommage et une consolidation tardive qui ne
permettrait pas à la victime d’obtenir la liquidation de l’indemnisation de ses préjudices.

248. Critique inefficace de la notion de consolidation. – Il n’existe aucun critère


permettant de fixer avec certitude la date de consolidation des préjudices ce qui conduit
certains auteurs à estimer qu’il faut trouver une « date raisonnable qui n’est pas
nécessairement la fin de l’évolution spontanée » 717 . Un auteur avait d’ailleurs proposé
d’introduire une étape intermédiaire qui correspond à l’idée de « stabilité relative »718. Il est
possible de douter des bienfaits de cette proposition car ce qui est, justement, déploré
actuellement relève du manque de précisions dans la détermination des critères pour qualifier
la consolidation de la victime. Or, qu’il s’agisse de consolidation définitive ou relative, dans
les deux cas, on retrouve la notion de stabilisation sans qu’elle ne soit jamais expliquée.
Introduire une nouvelle étape ne permet pas de dépasser la difficulté liée à l’absence de
critère, elle ne fait que la décaler dans le temps puisqu’il faudra bien un jour consolider de
manière définitive la situation de la victime719. Cette difficulté a, parfois, conduit à affirmer
que « la stabilisation de la consolidation est souvent un leurre […] l’évolution est de sa

717
Mission d’expertise médicale 2009, Mise à jour 2014 par l’Association pour l’étude de la réparation du
dommage corporel (AREDOC).
718
B. NICOURT, art. préc.
719
Ibid.

218
nature, de la naissance à la mort »720 et que la consolidation n’est finalement qu’une pure
fiction juridique.

249. Le risque d’inefficacité de cette notion se confirme dans certaines situations où aucune
consolidation n’est susceptible d’être déterminée, tel est l’exemple d’une contamination par le
virus du VIH ou encore par celui de l’hépatite C. La détermination d’une date de
consolidation est impossible parce que ces pathologies sont par nature évolutives721. La
déclaration d’une déficience acquise est imprévisible chez la victime contaminée par le VIH.
Intégrer ces hypothèses au processus de consolidation reviendrait à « consolider
l’inconsolidable »722. D’ailleurs, en reconnaissant un poste de préjudice qualifié de préjudices
extrapatrimoniaux évolutifs, la nomenclature Dintilhac fait l’aveu de cette impuissance et va
faire de cette évolutivité un préjudice indemnisable en lui-même afin que la victime ne soit
pas tributaire de cette obstacle723.

250. Toutefois, la conclusion qui aboutirait à réduire la notion de consolidation à une seule
fiction juridique ne semble toutefois pas appropriée. Malgré certaines imperfections,
notamment s’agissant des incertitudes existantes dans la détermination de sa date, force est de
constater que la remplacer par une nouvelle notion ne ferait que déplacer le problème et
créerait, sans nul doute, un mécanisme tout aussi imparfait. Ce qu’il est important de retenir
est que, pour être efficace, le point de départ de la prescription doit être déterminé en
choisissant une date à laquelle les préjudices de la victime se sont suffisamment stabilisés. À
cet égard, le mécanisme de la consolidation n’est pas critiquable puisqu’il contribue à
atteindre cet objectif. En consacrant dans le Code civil le mécanisme de consolidation, le
législateur reconnaît l’évolutivité des préjudices de la victime. Il privilégie l’attente de leur
stabilisation plutôt que de prononcer une indemnisation hâtive qui ne serait pas le reflet des

720
Y. LAMBERT-FAIVRE, « L’évaluation du dommage après le jugement », art. préc.
721
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY-SIMON, op. cit., n° 118, p. 109.
722
B. NICOURT, art. préc.
723
O. GOUT, « Le futur du dommage : aggravation et amélioration », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 21.

219
conséquences réelles que le dommage a eues pour la victime confortant ainsi l’objectif à
atteindre : celui de la réparation intégrale. En faisant correspondre le point de départ de la
prescription à la stabilisation des préjudices724, la consolidation offre le double avantage.
Celui de tenir compte des évolutions que le préjudice a subies entre le jour de la survenance
du dommage et le jour de son indemnisation et celui de limiter les remises en cause
ultérieures de l’indemnisation initialement octroyée. C’est ainsi qu’une fois le point de départ
de la prescription déterminé, l’intérêt d’une pluralité des délais reprend du sens.

B. L’intérêt de la pluralité des délais de prescription

251. La tentative échouée de simplification de la prescription. – La réforme de la


prescription intervenue en 2008725 affichait comme objectif une volonté d’uniformiser les
délais de prescription pour une simplification procédurale et un meilleur respect du principe
de sécurité juridique726. La réduction de la variété des prescriptions présente l’avantage d’une
meilleure lisibilité avec l’article 2224 du Code civil qui énonce une prescription de principe
de cinq ans727. Malgré le souhait initial du législateur, il faut avouer que la réforme de 2008
manque son objectif et ne procède pas vraiment à une simplification des délais de
prescription. Une multitude d’exceptions à ce principe persiste728. Par exemple, la réparation

724
L. CLERC-RENAUD, « Questions clés autour de l’aggravation du dommage corporel », Gaz. Pal., 2013, n° 47,
p. 7.
725
L. 2008-561 du 18 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile.
726
S. AMRANI-MEKKI, « Liberté, simplicité, efficacité, la nouvelle devise de la prescription ? A propos de la loi
du 17 juin 2008 », art. préc. ; M. BOUTONNET, « Réforme de la prescription et responsabilité
environnementale », Env. 2008, étude 14 ; PH. MALAURIE, « La réforme de la prescription civile », art. préc.
727
Y.- M. LAITHIER, « Le nouveau droit français de la prescription et le rapport Limitation of actions de la Law
commission anglaise », D. 2008, 2538.
728
A propos de la variété des prescriptions, PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, op. cit., n° 1200
et s., p. 705 et s. ; A. BENABENT, Droit des obligations, 17ème éd., Issy-les-Moulineaux : LGDJ Lextenso, 2018,
n°841 et s., p. 659 et s. ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz,
2017, n° 4141.31 et s., p. 2111 et s. et 4143.11, et s., p. 2148 et s. ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M.
MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017, n° 962 et s., p. 897 et s. ; F. TERRE, PH.
SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n°1786 et s.,
p. 1837 et s.

220
des dommages environnementaux se prescrit par trente ans729, celle des dommages corporels
se prescrit par dix ans, les dommages liés à la construction ont également une prescription de
dix ans. Bien d’autres exemples pourraient encore être cités730.

252. L’intérêt du maintien d’une pluralité des délais de prescription. – À première vue,
le maintien d’une pluralité des délais de prescription laisse perplexe, mais à la réflexion, cette
pluralité des délais de prescription est la seule formule qui convient pour prendre en compte
effectivement les spécificités de chaque type de dommage, lesquelles imposent un temps plus
ou moins long pour manifester leur étendue. La survenance d’un dommage environnemental
en est une bonne illustration. Il est par exemple difficilement concevable de prétendre
déterminer la totalité des conséquences d’une pollution par fracturation hydraulique,
employée notamment pour l’exploitation des gaz de schiste, sur les différents écosystèmes.
Un délai de prescription plus long que le délai de prescription de cinq ans sera, par
conséquent, nécessaire 731 . L’originalité du dommage environnemental en matière de
prescription se dégage par son caractère hybride entre responsabilté civile et police
administrative. S’agissant des mesures de police administrative, l’article L. 152-1 du Code de
l’environnement prévoyait initialement une prescription trentenaire. Ce délai de prescription a
été fermement condamné par la doctrine. Il lui a été reproché de n’être qu’un délai permettant
de réduire les demandes en réparation étant donné qu’il courrait à partir du fait générateur. Par
conséquent, il offrait l’opportunité aux pollueurs d’échapper au respect de l’intégralité de leur
obligation732. L’instauration d’une prescription trentenaire apparaissait comme un premier pas
vers une meilleure approche des préjudices liés à un dommage environnemental, cependant il
faut reconnaître qu’elle ne sera pas toujours efficace pour pouvoir connaître l’étendue de la

729
C. env. art. L. 152-1. V. M. BOUTONNET, « Réforme de la prescription et responsabilité
environnementale Env. 2008, étude 14. Pour les préjudices causés à la Nature et non ceux causés à l’Homme
dont la prescription est régie par l’article 2226-1 du Code civil.
730
Pour une énumération exhaustive, PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 4141.31 et s., p. 2111 et s. et 4143.11, et s.,
p. 2148 et s.
731
M. BOUTONNET, « Réforme de la prescription et responsabilité environnementale », art. préc.
732
M.- P. CRAMPOUX-DUFFRENE, « Réforme de la prescription civile : les aspects environnementaux », LPA
2009, n° 66, p. 45.

221
réparation nécessaire733. En témoignent les sites nucléaires qui ont fait l’objet de mesures
de réparation qui ne sont pas destinées à durer dans le temps et qui, en réalité, n’ont fait
l’objet d’aucune véritable dépollution comme l’exemple tristement célèbre de Tchernobyl.
L’article L. 152-1 du Code de l’environnement a depuis fait l’objet d’une modification. Le
délai de prescription en matière de police adminisatrive est désormais aligné à celui
applicanle en droit de la responsabilité civile. Dans les deux cas, il a été réduit à dix ans, mais
ne court qu’à compter « du jour où le titulaire de l'action a connu ou aurait dû connaître la
manifestation du dommage »734. La pluralité des délais de prescription favorise une meilleure
évaluation de l’étendue du préjudice, notamment lorsque l’étendue est appréciée sous l’angle
de la gravité du préjudice, « la gravité […] suppose un délai allongé par rapport au droit
commun »735. Dans un domaine comme les dommages corporels ou environnementaux, où les
préjudices sont particulièrement mouvants, l’écoulement du temps est fondamental pour
révéler la gravité du préjudice ou bien, au contraire, la diminution d’intensité que le préjudice
est susceptible de connaître. L’existence de ces délais de prescription spéciaux offre
l’avantage d’une adaptabilité à la matière qu’elles régissent. D’ailleurs, lorsque le législateur
fait le choix d’adapter la prescription en fonction des domaines et de ne pas se limiter à la
seule prescription quinquennale, il admet de manière implicite les possibilités d’évolution du
préjudice.

253. Dans tous les cas, l’introduction d’une action en justice présente un effet interruptif du
délai de prescription736 jusqu’à l’extinction de l’instance737. L’article 2231 du Code civil

733
P. STEICHEN, Les sites contaminés et le droit, Paris : LGDJ, 1996, p. 178. L’auteur relève que « les sites
contaminés ne sont pas le produit d’un acte ou d’une abstention actuel. Alors que les actes se sont produits dans
le passé, seuls certains résultats de l’action sont perceptibles à l’échelle du temps présent ». Le temps agit sur la
matière, c’est pourquoi l’auteur considère que ce type d’atteinte devrait être qualifié de « crime imprescriptible
contre l’environnement ».
734
Loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages.
735
S. AMRANI-MEKKI, « Liberté, simplicité, efficacité, la nouvelle devise de la prescription ? A propos de la loi
du 17 juin 2008 », art. préc. Une prescription plus longue pour le dommage corporel permet de déterminer les
aggravations, mais il va également permettre de tenir compte des diminutions que le préjudice va connaître.
736
L’article 2241 du Code civil dispose que « la demande en justice, même en référé, interrompt le délai de
prescription ainsi que le délai de forclusion. Il en est de même lorsqu'elle est portée devant une juridiction

222
dispose que « l'interruption efface le délai de prescription acquis. Elle fait courir un nouveau
délai de même durée que l'ancien ». Dès lors, dans l’éventualité d’une évolution postérieure
de son préjudice dans ce nouveau délai, la victime pourra de nouveau agir devant le juge sans
se voir opposer le délai de prescription. C’est le propre de l’interruption que d’anéantir le
délai écoulé. Cependant, la réforme de 2008 a instauré un double mécanisme de prescription
en intégrant, en plus du délai de prescription primaire, un délai de prescription butoir, au-delà
duquel « le report du point de départ de la prescription, suite à une cause de suspension ou
d’interruption, ne peut avoir pour effet de porter le délai de la prescription extinctive au-delà
de vingt ans à compter du jour de la naissance du droit »738. Ce délai butoir assure la
protection des intérêts du débiteur de l’obligation, c’est-à-dire du responsable. Toutefois, ce
dernier souffre d’un trop grand nombre d’exceptions. À tel point que le Professeur Malaurie
le qualifie d’inexistant739. Il règne alors une forme d’imprescriptibilité pour certaines actions.

§2. Le contournement de la prescription

254. L’aménagement de la prescription tend à optimiser la prise en compte des évolutions


du préjudice. Toutefois, la prescription reste une fin de non-recevoir qui doit empêcher les
parties d’agir après l’écoulement d’un certain délai. Or, il existe deux séries d’hypothèses
particulières dans lesquelles on constate que l’action demeure possible indépendamment de

incompétente ou lorsque l'acte de saisine de la juridiction est annulé par l'effet d'un vice de procédure ».
Certains auteurs critiquent cette qualification estimant que l’introduction d’une action en justice devrait plutôt
présenter un effet suspensif. En ce sens, S. AMRANI-MEKKI, « Liberté, simplicité, efficacité, la nouvelle devise
de la prescription ? À propos de la loi du 17 juin 2008 », art. préc. ; PH. MALAURIE, « La réforme de la
prescription civile », art. préc.
737
La jurisprudence antérieure à la réforme de 2008 estimait que « l’effet interruptif dure jusqu’à ce que le litige
ait trouvé sa solution ». Par exemple, Cass. Civ. 3ème, 10 juill. 1969, Bull. civ. III, n° 573 ; Cass. Civ. 1ère, 12
février 1991, n° 88-19-926 ; Cass. Civ. 2ème, 28 avril 1993, n° 91-21.134, Bull. civ. II, n° 154 ; Cass. Civ. 2ème 19
juin 2008, n° 07-15.343, Bull. civ. II, n° 143. Cependant dans l’article 2242 du Code civil, le législateur a
privilégié l’expression « extinction de l’instance » conformément aux recommandations de certains auteurs. En
ce sens, S. AMRANI-MEKKI, « Les causes de suspension et d’interruption de la prescription » in La prescription
extinctive, étude de droit comparé, Schulthess et Bruylant, 2010, n° 38 et s., p. 474 et s.
738
C. civ. art. 2232.
739
PH. MALAURIE, « La réforme de la prescription civile », art. préc.

223
l’état de la prescription. Ce qui tend à affirmer qu’il existe une certaine forme
d’imprescriptibilité de l’action. L’admission d’une action au-delà du délai de prescription
favorise alors un peu plus la prise en compte des évolutions du préjudice de la victime. Deux
situations doivent être évoquées à ce titre, les aménagements jurisprudentiels dont le
dommage évolutif fait l’objet (A), et l’exception légale concernant le dommage corporel (B).

A. Les aménagements jurisprudentiels concernant le dommage


évolutif

255. Des interrogations à propos de la prescription des actions en réparation en droit de la


construction surviennent dans le cadre de la mise en œuvre de la garantie décennale édictée
par l’article 1792 du Code civil. Bien qu’il ressorte de cette garantie décennale un principe de
fixité de la prescription (1), il existe toutefois une exception qui permet de se départir du délai
de prescription dans l’hypothèse spécifique d’un dommage évolutif (2).

1. Le principe d’une prescription fixe

256. Point de départ et conditions de la garantie décennale. – L’article 1792 du Code


civil fixe la responsabilité du constructeur d’ouvrage. Dans sa version initiale740, l’article
1792 précisait que la garantie était due pendant un délai de dix ans, d’où la terminologie de
garantie décennale. Une loi de 1978741 supprime l’indication de la durée du délai de garantie
dans le texte. Désormais, l’article 1792 du Code civil se réduit au simple énoncé des
conditions dans lesquelles la responsabilité du constructeur, au titre de la garantie décennale,
peut être engagée742. Sans que cela ne change rien sur la durée de la garantie, il faut

740
Loi n° 67-3 du 3 janv. 1967 relative aux ventes d'immeubles à construire et à l'obligation de garantie à raison
des vices de construction.
741
Loi n° 78-12 du 4 janv. 1978 relative à la responsabilité et à l'assurance dans le domaine de la construction.
742
La jurisprudence confirme néanmoins que le délai de dix ans est resté le même. Par exemple, Cass. Civ. 3ème,
6 déc. 2000, n° 99-13.771 ; Cass. Civ. 3ème, 31 janv. 2007, n° 05-19.340. V. également D. TOMASIN, « Préjudices

224
néanmoins attendre la réforme de 2008743 pour que la rédaction de l’article 1792-4-1 du Code
civil rappelle que le délai pendant lequel la garantie est due est effectivement de dix ans. Le
texte précise que le délai commence à courir au jour de « la réception des travaux », et non au
jour de la découverte des désordres. Une fois ce délai de dix ans écoulé, le débiteur de
l’obligation « est déchargé des responsabilités et garanties pesant sur [lui] ». La réforme de
2008 confirme donc qu’il s’agit d’un délai de prescription qui éteint le droit d’action de la
victime744. Pour que la garantie décennale puisse être invoquée il faut que soit remplie l’une
des deux conditions alternatives retenues par l’article 1792 du Code civil dans un délai de dix
ans après la construction de l’ouvrage. Il doit s’agir d’un dommage affectant la solidité de
l’ouvrage ou le rendant impropre à sa destination. En l’absence de telle constatation, une fois
le délai écoulé le maitre d’ouvrage ou l’acquéreur ne doit plus pouvoir, en principe,
rechercher la responsabilité du constructeur sur ce fondement. Dans cette acception, la
prescription édictée par l’article 1792-4-1 du Code civil correspond aux objectifs de sécurité
juridique abordés précédemment. Soit les conditions sont remplies dans le délai imparti et
l’action est possible, soit le délai de prescription est écoulé sans que les conditions ne soient
remplies et plus aucune action n’est alors envisageable.

257. Exclusion du dommage futur. – L’application de la garantie décennale fait l’objet


d’une application rigoureuse. En présence d’un dommage futur, c’est-à-dire l’hypothèse dans
laquelle on constate qu’« en l’absence de dommages avant l’expiration du délai de dix ans,
l’état de l’ouvrage présente des anomalies qui font présumer que, de manière inéluctable, des
dommages apparaîtront par suite de cet état » 745 , aucune indemnisation ne peut être
demandée sur le fondement de l’article 1792 du Code civil. Tel est, par exemple, le cas en

futurs et dommages évolutifs : même combat ? », RDI 2001, p. 387 ; R.-P. BOUTY, « Le dommage évolutif,
naissance et disparition d'une espèce », RDI 2010, p. 486.
743
Loi n° 2008-561 du 17 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile.
744
Contra, Cass. Civ. 3ème, 10 nov. 2016, n° 15-24.289, l’arrêt énonce que le délai de garantie décennale serait
un délai de forclusion. Il s’agit néanmoins d’un arrêt en marge de la jurisprudence habituelle. À propos de la
distinction v. F. ROUVIERE, La distinction des délais de prescription, butoir et de forclusion, LPA 2009, p. 7 et s.
745
D. TOMASIN, note sous Cass. Civ. 3ème, 16 mai 2001, RDI 2001, p. 387.

225
présence d’un réseau d’eau construit sans regard ou avec des regards inaccessibles. Dans cette
affaire, la troisième chambre civile de la Cour de cassation a considéré que « le préjudice
futur résultant de l'impossibilité d'entretenir le réseau n'était qu'éventuel, alors que la
garantie décennale couvre les conséquences futures des désordres dont la réparation a été
demandée au cours de la période de garantie »746. La troisième chambre civile a, par la suite,
précisé que la mise en œuvre de la garantie décennale supposait que la gravité du dommage
apparaisse avec certitude dans le délai imparti de dix ans747. Par exemple, le dommage qui
apparaît initialement comme purement esthétique, mais qui finalement compromet la solidité
de l’ouvrage ou le rend impropre à sa destination ne peut donner droit à une indemnisation sur
le fondement de l’article 1792 du Code civil si sa gravité a été détectée plus de dix ans après
la réception748. Le dommage futur ne peut pas être réparé car il ne satisfait pas le critère de
gravité. Il se dégageait alors le besoin d’opposer au dommage futur, le dommage qui, au
contraire, atteint un degré de gravité suffisant dans le délai de dix ans. La Cour de cassation a
alors introduit la notion de dommage évolutif749. Parce qu’il remplit la condition de gravité, ce
dernier est érigé en véritable exception et permet même une extension de la garantie
décennale au-delà du délai de dix ans.

746
Cass. Civ. 3ème, 16 mai 2001, n° 99-15.062, Bull. civ. III, n° 62, p. 49, RDI 2001, p. 387, note D. TOMASIN et
n° 99-15.974. V. également Cass. Civ. 3ème, 3 déc. 1985, n° 84-13.375, Bull. civ. III, n° 159, p. 121 ; Cass. Civ.
3ème, 11 mars 2015, n° 13-28.351 et 14-14.275, Bull. civ. III, n° 28.
747
En ce sens, Cass. Civ. 3ème, 19 juin 1996, n° 94-17.497, Bull. civ. III, n° 149, p. 96 ; Cass. Civ. 3ème, 6 mai
1998, n° 96-18.298 ; Cass. Civ. 3ème, 29 janv. 2003, n° 00-21.091 et 01-14.698, Bull. civ. III, n° 18, p. 16, JCP
G. 2003, n° 29, doctr. 152, G. VINEY ; Cass. Civ. 3ème, 16 mars 2010, n° 09-11.660 ; Cass. Civ. 3ème, 24 sept.
2014, n° 13-20.912.
748
Cass. Civ. 3ème, 6 juill. 2011, n° 10-17.965, Bull. civ. III, n° 12, Gaz. Pal. 2011, n° 230, p. 18, note C.
BERLAUD, RDI 2011, p. 576, note J.- P. TRICOIRE.
749
PH. MALINVAUD, « Les dommages futurs sont-ils encore réparables ? », RDI 2004, p. 120 ; « De la subtile
distinction entre désordres évolutifs et dommage nouveau », RDI 2006, p. 378 ; D. TOMASIN, « Préjudices futurs
et dommages évolutifs : même combat ? », RDI 2001, p. 387 ; R.- P. BOUTY, « Le dommage évolutif, naissance
et disparition d'une espèce », RDI 2010, p. 486. À cet égard, faisons observer que plusieurs terminologies
peuvent être employées pour désigner ce phénomène. Certains auteurs emploient les termes de préjudices futurs
et de dommages évolutifs, d’autres préfèrent les termes dommages futurs et de désordres évolutifs. La mise au
point terminologique semble toutefois à la marge dès lors que l’on a conscience que le dommage, c’est-à-dire
l’atteinte factuelle, en prenant de l’ampleur va également influencer l’importance de ses conséquences donc des
préjudices indemnisables. Cf supra n° 58 et s.

226
2. L’exception soulevée par le dommage évolutif

258. Originalité du dommage évolutif. – Elle provient de ce qu’il satisfait l’exigence de


gravité dans le délai de dix ans, alors même que sa réalisation n’est pas encore intervenue. En
effet, il existe déjà un désordre, mais il n’a pas encore causé de dommage 750 . Dans
l’hypothèse d’une construction d’une maison individuelle qui ne respecte pas les normes de
construction parasismiques, la Cour d’appel de Chambéry avait estimé que le dommage ne
relevait pas de la garantie décennale car il n’était pas établi que la perte de l’ouvrage, par
séisme, interviendrait avec certitude dans le délai décennal. La Cour de cassation casse et
annule l’arrêt d’appel aux motifs que « les défauts de conformité à la norme parasismique
étaient de nature décennale dès lors qu'ils étaient multiples, qu'ils portaient sur des éléments
essentiels de la construction, qu'ils pouvaient avoir pour conséquence la perte de l'ouvrage,
le risque de secousses sismiques n'étant pas chimérique dans la région où se trouve la
construction et qu'ils faisaient courir un danger important sur les personnes »751. Dans cette
affaire, l’absence de respect des règles parasismiques conduira à une perte certaine de
l’édifice en cas de séisme, le risque est donc assimilé à une certitude, même si rien ne permet
d’affirmer que le risque se réalisera bien un jour. Les hauts magistrats partent du postulat que
si rien ne permet d’affirmer que le risque se réalisera, en revanche s’il se réalise, il est certain
que les conséquences seront graves. Il résulte de cette interprétation que c’est bien la gravité
du dommage qui doit être établie dans le délai de dix ans et non pas la probabilité de son
apparition. Il est essentiel, en matière de dommage évolutif, de ne pas assimiler la certitude de
la gravité du dommage à sa probabilité de survenance. Dans l’espèce expliquée, il est certain
que le dommage est grave puisqu’il fait courir un danger aux personnes habitant la maison,

750
Le désordre correspond « à toute imperfection affectant une construction », G. CORNU, Vocabulaire
juridique, Association Henri Capitant, 12ème éd. mise à jour, PUF, 2017, voir « désordre ».
751
Cass. civ. 3ème, 7 oct. 2009, n° 08-17.620, Bull. civ. III, n° 212, Rev. des contrats 2010, p. 605, note G. VINEY.
V. également Cass. Civ. 3ème, 25 mai 2005, n° 03-20.247, Bull. civ. III, n° 13, p. 104, RGDA 2005, 3, p. 668,
note J.- P. KARILA ; Rev. Construction – urbanisme 2005, n° 7, p. 14, note M.- L. PAGES DE VARENNE. Voir
également Cass. Civ. 3ème, 11 mai 2011, n° 10-11.713, Bull. civ. III, n° 70, Gaz. Pal. 2011, n° 160, p. 24, note
C. BERLAUD.

227
même s’il n’est pas certain qu’un jour une secousse conduise à l’effondrement de la maison.
Par conséquent, le dommage évolutif est amené à produire ses effets au-delà du délai de dix
ans. C’est ce qui justifie que la responsabilité du constructeur soit maintenue même après
l’écoulement de ce délai. En permettant à la victime de pouvoir intenter une action contre le
responsable au-delà de l’expiration du délai de garantie, le dommage évolutif consacre une
véritable attention portée aux évolutions du préjudice.

259. Appréciation stricte du dommage évolutif requise. – Au vu des conséquences


qu’emportent une telle qualification, pour entrer dans l’extension de garantie offerte par la
notion de dommage évolutif il est nécessaire de remplir trois conditions. Outre le fait que les
désordres initiaux doivent être dénoncés dans le délai752 et que la condition de gravité énoncée
par l’article 1792 doit être également acquise avant l’expiration du délai753, il faut aussi que
les éventuels nouveaux désordres dénoncés correspondent bien à une aggravation des
désordres initiaux et non à des désordres nouveaux 754 , et ce, à plus forte raison si
l’aggravation ne provient pas de la même cause755. Dès lors que ces trois conditions sont
remplies, la victime peut prétendre à ce que son dommage soit qualifié d’évolutif et obtenir la

752
Cass. Civ. 3ème, 7 juin 2001, n° 97-17.407 et 97-19.472 ; Cass. Civ. 3ème, 29 mai 2002, 00-19.024 ; Cass. Civ.
ème
3 , 29 janv. 2003, n° 00-21.091, Bull. civ. III, n° 18, p. 16, JCP G. 2003, n° 29, doctr. 152, G. VINEY.
753
Cass. Civ. 3ème, 3 déc. 2002, n° 01-13.855 ; Cass. Civ. 3ème, 25 sept. 2002, n° 00-21.614, RDI 2003, I, 87, note
PH. MALINVAUD ; Cass. Civ. 3ème, 12 fév. 2008, n° 06-10.642, Rev. Contruction-urbanisme 2008, n° 4, p. 23,
note M.- L. PAGES DE VARENNE ; Cass. Civ. 3ème, 16 juin 2009, n° 08-14.046 ; Cass. Civ. 3ème, 6 juill. 2011, n°
10-17.965, RDI 2011, p. 576, note J.-P. TRICOIRE ; Gaz. Pal. 2011, n° 230, p. 18, note C. BERLAUD.
754
Cass. Civ. 3ème, 20 mai 1998, n° 96-14.080, Bull. civ. III, n° 105, p. 70 ; Cass. Civ. 3ème, 11 mai 2000, n° 98-
17.179, Bull. civ. III, n° 103, p. 69, Gaz. Pal. 2000, n° 263, p. 13, note F. GHILAIN ; JCP N. 2004, 25, 981, note
G. LIET-VEAUX ; Cass. Civ. 3ème, 8 oct. 2003, n° 01-17.868, Bull. civ. III, n° 170, p. 150, Gaz. Pal. 2004, n° 85,
p. 35, note M. PEISSE ; Cass. Civ. 3ème, 18 janv. 2006, n° 04-17.400, Bull. civ. III, n° 17, p. 14, RGDA 2006, n°,
p. 464, note, J.- P. KARILA ; Cass. Civ. 3ème, 24 mai 2006, n° 05-12.482, RDI 2006, p. 378, note PH.
MALINVAUD ; Cass. Civ. 3ème, 24 mars 2016, n° 14-13.462 et 14-24.920, RGDA 2016, n° 5, p. 258, note J.-P.
KARILA. V. également D. TOMASIN, « Préjudices futurs et dommages évolutifs : même combat ? », art. préc. ; M.
THIOYE, « Retour sur un thème rémanent du droit de la construction : la réparabilité des dommages futurs et
évolutifs», RDI 2004, p. 229 ; R.- P. BOUTY, « Le dommage évolutif, naissance et disparition d'une espèce », art.
préc ; S. BERTOLASO, « Quelle réparation en cas d'aggravation des désordres de construction ? », RDI 2011,
p. 541.
755
J.-M. BERLY, « Désordres évolutifs », RDI 2000, p. 115.

228
réparation des préjudices qui en découlent sans considération de l’extinction de la garantie
décennale756.

260. Les préjudices découlant du dommage initialement dénoncé peuvent être indemnisés
dans un premier temps et, en cas d’aggravation, la victime peut demander une indemnisation
complémentaire quand bien même le délai de prescription serait dépassé. Cela contribue à une
application effective du principe de réparation intégrale sans extrapolation sur le devenir du
dommage contrairement à la prise en considération du préjudice futur beaucoup plus
contestable. La qualification de dommage évolutif doit faire l’objet d’une appréciation
restrictive car cette qualification juridique permet de demander réparation pour des préjudices
survenus après l’expiration du délai de prescription ce qui revient à procéder à une extension
de la garantie initialement due par le constructeur d’ouvrage757. Ce mécanisme permet de
contourner les effets extinctifs propres à la prescription. Seule une appréciation casuistique
des juges est de nature à éviter une utilisation abusive de cette qualification qui déboucherait
sur une extension excessive de la responsabilité qui serait contradictoire avec le principe de
réparation intégrale.

261. Le dommage évolutif s’apparente alors à une forme d’imprescriptibilité de la


réparation de ces dommages et de leurs conséquences, c’est pourquoi son appréciation doit
rester limitative. La jurisprudence en droit de la construction révèle un contournement des
règles relatives à la prescription pour garantir l’indemnisation en cas d’évolution du préjudice.
En matière de dommage corporel, c’est le législateur qui a consacré cette possibilité le droit
va encore plus loin. La formulation de l’article 2226 du Code civil fait alors émerger l’idée
d’une éventuelle imprescriptibilité de son action en réparation.

756
Cass. Civ. 3ème, 27 fév. 2001, n° 98-23.005 ; Cass. Civ. 3ème, 11 juill. 2001, n° 00-10.586, RDI 2002,
p. 85, note PH. MALIVAUD.
757
PH. MALINVAUD, « De la distinction entre les désordres évolutifs et les désordres nouveaux », RDI 2006,
p. 133.

229
B. L’exception légale concernant le dommage corporel

262. Le contournement de la prescription. – Une fois la date de consolidation fixée, le


juge peut procéder à la liquidation définitive de l’indemnisation. Il serait alors logique que
« le blessé consolidé, lorsqu'il est rempli de ses droits, quitte le statut de victime »758. La perte
de ce statut impliquerait pour la victime qu’elle ne puisse plus demander d’indemnisation
complémentaire en cas d’évolutions postérieures de son préjudice. Cette position
intransigeante est, par exemple, celle appliquée par le droit américain 759 . Il nie toute
possibilité pour la victime de revenir devant le juge en cas d’évolutions postérieures. Cette
solution contribue indéniablement à la simplification des rapports juridiques entre les parties.
Elle n’est toutefois pas en accord avec la vision française du droit à réparation. Au contraire,
le droit français dénote plutôt d’une tendance à conforter la victime dans son statut. Le
contournement de la prescription en matière de dommage corporel s’opère par la notion
d’aggravation envisagée explicitement par l’article 2226 du Code civil760. La victime, une fois
consolidée, perd son statut de victime, mais la démonstration de l’existence d’une aggravation
aboutit à une situation nouvelle qui justifie qu’elle le retrouve.

263. Cependant, la formulation de l’article 2226 du Code civil est maladroite et génératrice
de doutes. Deux interprétations différentes peuvent alors s’en dégager. La première
correspondrait à l’aggravation qui interviendrait dans le délai de prescription, commencé au
jour de la consolidation. La seconde intéresserait l’aggravation qui interviendrait
postérieurement à l’écoulement de ce délai, autrement dit alors que l’action est prescrite.

758
L. CLERC-RENAUD, F. BIBAL et alii, « États généraux du dommage corporel - Le dommage corporel conjugué
à tous les temps », Gaz. Pal. 2011, n° 99, p. 30.
759
A. BLUMROSEN, « Temps et préjudice corporel en droit américain »,
[Link]
2007_blumrosen.pdf.
760
D’ailleurs, la réforme de la prescription de 2008 a opéré une restriction. Avant, l’article 2270-1 du Code civil,
qui recourait également à la notion d’aggravation, concernait, de manière générale, les actions en responsabilité
civile extracontractuelle. Désormais, la notion d’aggravation n’est plus envisagée que pour l’indemnisation des
préjudices résultant d’un dommage corporel.

230
C’est dans un arrêt de la deuxième chambre civile que l’on peut retrouver cette
première interprétation. Dans cette affaire, une victime a eu un accident en 1984. Le
dommage initial avait été déclaré consolidé en 1986 et la liquidation de l’indemnisation
intervient dans le même temps. La prescription édictée par l’article 2226 du Code civil
conduisait à ce que l’action soit prescrite en 1996. In extremis, la victime se prévaut d’une
aggravation de son préjudice : étant dans la dernière année de la prescription du dommage
initial, la victime obtient une indemnisation complémentaire du fait de cette aggravation, sans
difficulté puisque le délai de prescription n’était pas totalement écoulé. Mais, en 2008, elle
argue d’une seconde aggravation et la Cour d’appel rejette sa demande en considérant l’action
comme prescrite puisque, depuis la date de consolidation initiale de 1986, plus de dix ans se
sont écoulés. La solution retenue par la Cour d’appel est logique si l’on se rapporte à
l’objectif de sécurité juridique que poursuit le principe de la prescription, mais la Cour de
cassation a cassé cet arrêt. Au contraire, elle considère qu’en 1996 l’aggravation avait fait
l’objet d’une nouvelle date de consolidation, fixée en 1998, et que c’est à partir de cette
dernière que l’on devait calculer si le délai de prescription était écoulé ou non. En l’espèce, en
2008, la prescription n’était donc pas encore acquise761. L’aggravation qui intervient dans le
délai de dix ans qui a suivi la consolidation présente donc un effet interruptif de prescription
qui justifie le recommencement d’une nouvelle période de prescription. L’aggravation permet
d’arrêter le délai de prescription qui courrait initialement, il faut ensuite fixer une nouvelle
date de consolidation de ce dommage aggravé qui permettra de faire courir un nouveau délai
de prescription. Cette jurisprudence confirme que c’est la date de consolidation qui est le
point essentiel dans la prescription et que l’aggravation doit intervenir dans ce délai.

264. La seconde hypothèse à envisager à lecture de l’article 2226 du Code civil est celle
dans laquelle l’aggravation surviendrait après l’écoulement du délai de prescription, c’est-à-
dire plus de dix ans après la consolidation initiale. Si l’on applique la première interprétation,
en principe, si aucune demande complémentaire d’indemnisation pour aggravation n’est

761
Cass. Civ. 2ème, 13 déc. 2012, n° 11-13.104, Gaz. Pal. 2013, n° 47, obs. C. IRRMANN.

231
intervenue dans le délai de dix ans, l’action est prescrite et aucune nouvelle action ne devrait
être permise. C’est alors qu’une seconde interprétation peut être proposée. Elle envisage cette
fois l’aggravation comme dénuée de tout lien avec le délai de prescription initial. D’après
cette conception, l’aggravation serait de nature à fonder une nouvelle action. La fixation
d’une nouvelle date de consolidation permettra de faire courir un nouveau délai de
prescription. L’aggravation, dans cette situation, est complètement indépendante de la
prescription applicable à la première consolidation762. Conformément à la position actuelle
qui considère l’aggravation comme une nouvelle action, c’est cette seconde interprétation qui
semble devoir être privilégiée. Toutefois, en procédant de la sorte, le législateur reconnaît, au
moins implicitement, une forme d’imprescriptibilité de l’action en réparation des préjudices
résultant d’un dommage corporel763.

265. Imprescriptibilité confirmée par l’absence de délai butoir. – L’hypothèse d’une


imprescriptibilité du droit à réparation en matière de dommages corporels se confirme avec
l’absence d’application du mécanisme de délai butoir prévu par l’article 2232 du Code civil.
Le délai butoir a pour objectif d’enfermer l’action dans un double délai et de faire cesser
toutes possibilités d’action vingt ans après la naissance du droit, et non de son point de départ
prévu en droit commun par l’article 2224 du Code Civil764. L’application d’un tel dispositif
dans l’indemnisation des dommages corporels permettrait de circonscrire les possibilités de
demander une indemnisation complémentaire en cas d’aggravation des préjudices.
Néanmoins, ledit article précise dès l’alinéa suivant que cette disposition n’affecte pas la
prescription en matière de dommages corporels. La seule limitation à cette possibilité d’action
ultérieure provient du fait que la victime doit toutefois produire des éléments de preuve pour
établir que l’aggravation de ses préjudices est directement en lien avec le fait dommageable

762
Cass. Civ. 2ème, 15 nov. 2001, n° 00-10.833, Bull. civ. II, n° 167, p. 115, Gaz. Pal. 2002, n° 43, p. 25, note
F. GHILAIN.
763
PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 10ème éd., Paris : LGDJ Lextenso
éditions, 2018, n° 108, p. 65.
764
PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 4141.81, p.
2126.

232
initial. Or, plus le temps passera, plus ces éléments de preuve seront difficiles à rapporter,
sauf appréciation indulgente de la part des juges765.

266. Conséquences pour les parties. – La formulation de l’article 2226 du Code civil et
les choix opérés par le législateur dans le fonctionnement de la prescription applicable
démontrent, encore une fois, une volonté d’accorder un traitement spécifique à la réparation
du dommage corporel ajoutant à ce que cette étude a déjà démontré à plusieurs égards.
L’action en aggravation, parce qu’envisagée comme affranchie de tout lien avec le dommage
initial, ouvre un nouveau délai de prescription et autorise à « poursuivre l’indemnisation au-
delà de la consolidation »766, initiale devrait-on ajouter. Cette solution est également reconnue
en droit des assurances, l’article L. 211-19 du Code des assurances confirme que « la victime
peut, dans le délai prévu à l'article 2226 du code civil, demander réparation de l'aggravation
du dommage qu'elle a subi à l'assureur qui a versé l'indemnité ». Cette solution présente
l’avantage, pour la victime d’un dommage corporel, de toujours avoir la possibilité de
demander une indemnisation complémentaire en cas d’aggravation de ses préjudices. En
revanche, elle présente aussi un inconvénient pour le responsable et son assureur, celui de
conduire à une forme d’imprescriptibilité qui, elle, est contraire aux objectifs de la
prescription. Même si cela semble juste du point de vue de la victime, pouvoir rechercher
éternellement une indemnisation complémentaire auprès du responsable ne contribue pas à la
stabilité des rapports juridiques. La situation du responsable est d’autant plus défavorable que
l’article 2226 fait expressément référence à l’unique hypothèse d’une aggravation, rejetant
implicitement toute possibilité pour le responsable d’agir dans l’hypothèse opposée, c’est-à-
dire en cas d’amélioration de la situation de la victime. « Le législateur a pris le parti des
victimes dans ce domaine, quitte à maintenir plus longtemps l’incertitude du côté du
défendeur » 767 confortant ainsi la victime dans sa possibilité de toujours formuler une

765
C. BERNFELD et F. BIBAL, « Les multiples visages de l’aggravation », Gaz. Pal. 2013, n°47.
766
B. BENYOUNES, « L’aggravation, une suite possible après la consolidation », Gaz. Pal. 2013, n° 47.
767
D. GARDNER, Le préjudice corporel, 4ème éd., Québec : Éditions Y. Blais, 2016, n° 37, p. 44.

233
demande complémentaire d’indemnisation même bien des années après la survenance du
dommage.

267. Conclusion de section. – L’intervention de la prescription est opérée de manière


flexible. Son analyse démontre l’existence d’adaptations de la durée et du point de départ de
la prescription qui se montrent, finalement, favorables à la prise en compte des évolutions du
préjudice de la victime. Le point de départ du délai de prescription au jour de la réalisation du
dommage, malgré certaines difficultés dans sa mise en œuvre, redonne un intérêt au maintien
de la pluralité des délais de prescription et ménage les intérêts en présence. C’est d’ailleurs le
parti pris assumé par le législateur pour la réparation des préjudices nés d’un dommage
corporel avec la notion de consolidation du préjudice comme point de départ de la
prescription. Il apparaît en harmonie avec le principe de sécurité juridique. Toutefois, cette
analyse doit aller encore plus loin. Elle démontre que, dans certaines hypothèses particulières,
la distinction selon le sens de l’évolution est retrouvée et son utilisation permet de consacrer
une forme d’imprescriptibilité pour la réparation des préjudices découlant de certains
dommages, tel est le cas pour le dommage évolutif en droit de la construction et le dommage
corporel pour lequel le législateur a ouvertement consacré la notion d’aggravation qui fonde
une action nouvelle.

234
268. Conclusion du chapitre 1. – La première série d’obstacles à la prise en compte de
l’évolution du préjudice de la victime est de nature procédurale. Elle affecte la recevabilité
même de la demande en justice, soit il s’agit d’une irrecevabilité relevée d’office par le juge
s’agissant de l’autorité de la chose jugée, soit d’une irrecevabilité relevée par les parties
s’agissant de la prescription. En l’état actuel du droit, l’application de l’autorité de la chose
jugée justifie l’existence d’une distinction de traitement entre les différents sens de
l’évolution : il convient de prendre en considération les aggravations, mais pas les
améliorations. Au contraire, l’application de la prescription tend plutôt vers une solution
unifiée qui serait celle du rejet de la prise en compte des évolutions du préjudice après
l’écoulement d’un certain délai. Le fil conducteur de l’application de ces deux principes de
droit est le principe de sécurité juridique. Cependant, une analyse approfondie de ces deux
mécanismes procéduraux démontre que leur application est détournée. Il ressort d’une
application stricte de l’autorité de la chose jugée que celle-ci n’est pas de nature à justifier une
distinction de traitement des évolutions. Au contraire, elle permet un traitement harmonisé de
ces dernières soit par un rejet global de toutes les évolutions, soit par leur acceptation
totale. Derrière la contradiction de ces solutions se cache en réalité la contradiction qui existe
dans les interprétations du principe de l’autorité de la chose jugée. Plus que l’autorité de la
chose jugée, c’est l’interférence de la prescription qui devrait être redoutable et constituer une
véritable entrave à la prise en compte des évolutions du préjudice. Dès lors que la prescription
est acquise plus aucune action ne devrait être possible, et ce indépendamment de la distinction
aggravation-amélioration. Pourtant, là encore, une appréciation en faveur de la victime règne
en la matière. En dépit des apparences, les obstacles tirés de l’irrecevabilité de la demande ne
sont finalement pas insurmontables. Il se dégage même de leur analyse un positionnement
favorable à l’égard de l’évolution du préjudice de la victime afin de satisfaire au mieux le
principe de réparation intégrale. Et l’on peut se consoler que les imprécisions de la loi de
2008 bénéficient au moins à la victime. L’important est que cela ne sacrifie pas
démesurément le principe de sécurité juridique. Aux côtés de cette première série, apparaît
une seconde série d’obstacles à la prise en compte des évolutions qu’il convient maintenant
d’analyser. Elle est tirée, cette fois, des conditions d’application même de la responsabilité
civile.

235
236
Chapitre 2 : Les obstacles tirés des conditions d’application de la
responsabilité civile

269. Cette étude a été l’occasion d’affirmer que l’évolution du préjudice doit faire partie
intégrante des règles relatives à l’indemnisation du préjudice en général. Ce postulat se
confirme, encore, lors de l’étude des différents éléments qui perturbent son intégration dans le
droit. En effet, pour que la responsabilité civile puisse être mise en jeu, plusieurs conditions
doivent être remplies. C’est ainsi qu’il faut établir l’existence d’un fait générateur, d’un
dommage et démontrer le lien de causalité qui unit les deux premières conditions énoncées.
L’évolution du préjudice génère des interactions avec deux de ces éléments : le dommage et
le lien de causalité. L’exigence d’un dommage comme éléments constitutifs de la
responsabilité civile dissimule en réalité l’exigence d’un préjudice. À cet égard, l’imprécision
de la notion de préjudice réparable (Section 1) ainsi que sa relation complexe avec la causalité
(Section 2) ne facilitent pas l’intégration de l’évolution du préjudice dans l’indemnisation de
la victime.

Section 1 : L’imprécision de la notion de préjudice réparable

270. La définition du préjudice réparable est une étape importante. Elle permet de
déterminer l’étendue du droit à la réparation de la victime. Cette définition est d’autant plus
importante lorsque l’indemnisation de la victime entend intégrer l’évolution que son préjudice
subit. Toutefois, la responsabilité civile a été tellement marquée d’une volonté d’indemniser
toujours plus que la notion de préjudice réparable en est devenue sibylline. L’évolution du
préjudice, même envisagée uniquement sous l’angle de l’aggravation, n’échappe pas à ce
constat. En effet, l’assouplissement des caractères du préjudice réparable emporte
d’importantes incidences sur l’intégration de l’évolution dans l’indemnisation de la victime
(§1). Ce manque de précision qui se dégage d’abord des caractères du préjudice réparable se
répercutent ensuite sur la typologie des préjudices réparables dont la faiblesse favorise un

237
élargissement considérable dans lequel l’évolution du préjudice n’est pas toujours discernable
(§2).

§.1 L’assouplissement des caractères du préjudice réparable

271. Pour qu’il puisse être tenu compte de l’évolution du préjudice, il était nécessaire de
reconnaître la possibilité de réparation du préjudice futur. Cependant, l’analyse classique des
caractères de certitude et d’actualité768 n’autorisait pas cette réparation. Un assouplissement
de leur interprétation était alors nécessaire. Mais une difficulté demeurait : celle de trouver un
équilibre satisfaisant entre l’objectif affiché – consistant à élargir les possibilités de prise en
compte des préjudices et par la même de leurs évolutions – et la dangerosité d’une
appréciation du préjudice qui ne reposerait que sur des probabilités – voire de la divination –.
Le résultat est en demi-teinte. Si l’affaiblissement des exigences relatives au caractère
d’actualité et de certitude a permis la réparation du préjudice futur, il a également favorisé
l’admission de préjudices plus critiquables. Nous reviendront ainsi, d’abord, sur les causes de
l’assouplissement (A) avant d’envisager ensuite les conséquences de cet assouplissement (B).

A. Les causes de l’assouplissement

272. Pour qu’une insertion des évolutions du préjudice de la victime dans son
indemnisation soit envisageable il est nécessaire d’intégrer dans la réparation la notion de
préjudice futur. Or, l’admission de cette notion suppose une appréciation souple des
caractères d’actualité et de certitude. À cet égard, la prise en compte du préjudice futur a

768
Dans le cadre d’une étude sur l’évolution du préjudice de la victime, seuls ces deux caractères doivent retenir
l’attention. Cependant, pour que la victime puisse demander une indemnisation, le préjudice doit également être,
personnel, légitime et direct. V. M. BACACHE-GIBELLI, Traité de droit civil, T. V, les obligations : la
responsabilité civile extracontractuelle, 3ème éd., Paris : Economica, 2016, n° 398 et s. et 408 et s., p. 466 et s. et
478 et s. ; PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 179, p. 122.

238
permis de révéler les insuffisances du caractère d’actualité (1) et a conduit certains auteurs à
affirmer que, finalement, « des différents caractères que doit présenter un dommage pour
donner lieu à réparation, le plus important est, sans conteste, le caractère de certitude »769.
Bien que le caractère de certitude ait supplanté celui de l’actualité pour devenir le critère
essentiel dans l’indemnisation du préjudice de la victime770, il semblerait, toutefois, que le
degré d’exigence qui affecte son appréciation ait dû également être assoupli (2).

1. Les insuffisances du caractère d’actualité

273. De la négation des évolutions futures du préjudice à leur admission. – Le caractère


d’actualité a longtemps été reconnu par la jurisprudence comme un caractère essentiel que
devait présenter le préjudice pour être réparable. Cette exigence a d’ailleurs été rappelée dans
un arrêt récent de la Cour de cassation771. De manière générale, ce qui est actuel s’entend de
ce qui est « effectif, réel ; qui a lieu présentement »772. Appliquée à la réparation du préjudice,
cette définition permet de vérifier son existence et, partant, de mesurer avec précision son
étendue 773 . L’actualité du préjudice permettait au juge d’octroyer à la victime une
indemnisation conforme à la réalité de son préjudice. Il était alors possible d’affirmer que le
respect strict du caractère d’actualité correspondait aux exigences du principe de réparation
intégrale. Toutefois, requérir du préjudice qu’il soit actuel pour procéder à son indemnisation
intégrait uniquement les évolutions que la victime avait pu subir entre le jour de la survenance
du dommage et le jour où le juge statuait. L’indemnisation du préjudice ne prenait alors pas

769
H. MAZEAUD, note sous Réq. 1er juin 1936, S. 1933, I, 49. V. également PH. LE TOURNEAU, Droit de la
responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2123.61, p. 517.
770
Cass. Civ. 2ème, 27 fév. 1971, n° 70-10.033, Bull. civ. II, n° 77, p. 54 ; Cass. Civ. 2ème, 20 juill. 1993, n° 92-
06.001, Bull. civ. II, n° 274, p. 151, D. 1993, 526, note Y. CHARTIER ; JCP G. 1993, n°51, doctr. 3727, G.
VINEY ; Cass. Civ. 3ème, 21 mai 2014, n° 13-14.891, Bull. civ. III, n° 70, Gaz. Pal. 2014, n° 191, p. 21, note
M. MEKKI.
771
Cass. Com., 31 mai 2016, n° 14-29.976.
772
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999, voir
« actuel ».
773
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2123.73, p. 518 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit
civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 923, p. 1004.

239
en compte les évolutions que le préjudice pourrait connaître postérieurement. L’évolution du
préjudice ne cessant pas forcément au jour où le juge statue sur l’indemnisation, procéder
ainsi s’apparentait à une solution de facilité. Tenir compte uniquement du préjudice actuel
pour l’évaluation ne satisfait pas complètement les exigences du principe de réparation
intégrale. Dès lors, l’intégration des données futures s’avérait indispensable. Depuis une
jurisprudence de la chambre des requêtes du 1er juin 1932774, la Cour de cassation admet la
réparation du préjudice futur dès lors qu’il est certain775. Autrement formulé, cela signifie que
le préjudice futur est réparable dès lors qu’il « apparaît comme une prolongation certaine
d’un état de chose actuel et comme étant susceptible d’évaluation immédiate » 776 . Le
préjudice futur s’oppose au préjudice actuel et autorise le juge à réparer par anticipation les
évolutions du préjudice qui interviendront postérieurement au jugement. Sauf qu’en admettant
la réparation du préjudice futur, la jurisprudence a réduit par la même à néant le caractère
d’actualité.

274. L’évaluation du préjudice futur. – La complexité dans l’indemnisation du préjudice


futur provient de ce que le futur ne peut faire l’objet que de spéculations hypothétiques. La
distinction entre le préjudice actuel et futur est d’autant plus hasardeuse que lorsque la victime
obtient la réparation de son préjudice au jour du jugement, il existe plusieurs facteurs qui ne
sont pas maîtrisés. Il y a quelques années, par exemple, il était inimaginable qu’un athlète
amputé puisse ensuite être équipé d’une prothèse lui permettant de recouvrer ses capacités
antérieures et de courir parmi des athlètes valides. Pourtant telle est bien la situation à présent.
L’indemnisation du préjudice futur résulte d’un calcul qui ne permet pas d’anticiper certains
facteurs clés pour l’évolution du préjudice comme les évolutions scientifiques ou encore

774
Cass. Req., 1er juin 1932, D.P. 1932, I, 102 ; D. 1933, 1, 102 ; S. 1933, 1, 49, note H. MAZEAUD.
775
Cette solution est régulièrement rappelée, Cass. Civ. 3ème, 30 juin 1982, n° 81-70.695, Bull. civ. III, n°166 ;
Cass. Com., 5 mars 1996, 94-17.255 ; Cass. Civ. 3ème, 9 juill. 1997, n° 95-21.464 ; Cass. Civ. 2ème, 2 oct. 2008,
n° 07-15.968 ; Cass. Civ. 3ème, 2 oct. 2012, n° 11-16.429 et 11-17.770 ; Cass. Civ. 3ème, 2 juin 2016, n° 15-
16.967 ; Cass. Civ. 2ème, 23 mars 2017, n° 16-10.092.
776
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les conditions de la responsabilité, 4ème éd.,
Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2013, n° 277-1, p. 123. V. également G. MOR, L’évaluation du préjudice
corporel, 2ème éd., Paris : Delmas, 2014, n° 11-12, p. 17.

240
l’influence de l’adaptation naturelle des facultés physiologiques777. En procédant de la sorte,
cela revient à nier que, hormis les situations de handicaps lourds, les préjudices d’une victime
peuvent souvent être amenés à évoluer dans le sens d’une amélioration778. Cette absence
d’intégration est d’autant plus regrettable que la remise en question, par le responsable ou son
assureur, de l’indemnisation en cas d’amélioration de la situation de la victime est impossible.
La victime tire alors un profit de son indemnisation qui n’est pas conforme au principe de
réparation intégrale, pourtant, fondement de l’idéologie de la réparation. La prise en
considération du préjudice futur, bien que nécessaire, ne peut s’opérer convenablement qu’à
travers l’usage de mécanismes spécifiques, sur lesquels il nous faudra revenir779, afin d’éviter
les dérives qui conduiraient à une indemnisation supérieure au préjudice existant ou bien, au
contraire, qui ne couvrirait pas l’intégralité des conséquences du dommage.

275. Le préjudice futur fait courir un risque lié à l’indemnisation d’un préjudice dont il est
difficile de connaître, par avance, la teneur. D’ailleurs, il pourrait s’avérer en définitive ne pas
avoir de consistance. Outre les insuffisances du caractère d’actualité qui contribuent à sa
désuétude, l’acceptation de la réparation du préjudice futur a commandé un abaissement
significatif des exigences relatives au caractère de certitude.

2. L’affaiblissement du caractère de certitude

276. La certitude, émanation d’une vérité difficilement vérifiable pour un préjudice


futur. – La certitude s’interprète comme « la conviction totale, l’absence du moindre
doute »780. Le certain s’entend comme synonyme de vrai et la certitude comme celui de
vérité781. Dans la lignée de ce qui a été énoncé précédemment le caractère de certitude se

777
L. DEROBERT, « L’estimation des incapacités permanentes susceptibles d’évolution (amélioration ou
aggravation) », Rapport journée d’études, 5-6 juillet 1963, RGAT 1963, p. 386.
778
Y. LAMBERT-FAIVRE, « L’évolution du dommage après le jugement », RCA 1998, n° spéc., p. 28.
779
Cf infra n° 437 et s.
780
X.-Y. KOTOVTCHIKHINE, « Le certain en droit civil », LPA 1999, n° 133, p. 12.
781
Ibid.

241
vérifie plus aisément dès lors que l’on raisonne sur un préjudice actuel. Dès sa production,
celui-ci acquiert naturellement la qualité de préjudice certain renforçant le bien-fondé de la
demande de réparation de la victime782. L’on peut songer, par exemple, à la victime qui
demande l’indemnisation de la perte de ses revenus professionnels. Si entre le jour de la
survenance du dommage et celui du jugement prononçant le montant de l’indemnisation, elle
a perdu six mois de salaires, il est matériellement possible de calculer avec exactitude le
montant de sa perte. La déduction peut être faite que le préjudice est certain. En revanche, le
critère de certitude s’avère plus délicat à établir lorsque l’on recherche la réparation d’un
préjudice futur. La certitude s’oppose à l’éventualité, à l’hypothétique, au potentiel. Il faut
alors concéder que la définition précédemment donnée de la certitude n’est pas très éclairante
pour définir le stade à partir duquel on considère le préjudice comme certain, notamment
quand un aléa existe : le futur lui-même783.

Pour dissiper ce doute, le droit procède à une distinction somme toute artificielle entre
les notions de préjudice futur certain et de préjudice futur hypothétique ou éventuel784. Le
premier est susceptible de donner lieu à une indemnisation alors que le second ne le permet
pas785. En effet, le préjudice futur hypothétique est considéré comme trop incertain, soit quant
à sa réalisation elle-même, soit dans les connaissances de ce qu’aurait été le futur de la
victime sans la survenance du dommage786. Cette distinction ne convainc pas. Par essence, on

782
J. FLOUR, J.-L. AUBERT et E. SAVAUX, Les obligations. 2, Le fait juridique, 14ème éd., Paris : Dalloz, 2011,
n° 132, p. 134.
783
A.-S. CHONE-GRIMALDI « Le projet de réforme de la responsabilité civile : observations article par article »,
Gaz. Pal. 2017, n° 17, p. 23.
784
M. BACACHE-GIBELLI, Traité de droit civil, T. V, les obligations : la responsabilité civile extracontractuelle,
3ème éd., Paris : Economica, 2016, n° 378, p. 429.
785
Cass. Civ. 2ème, 11 juin 1996, Bull. civ. I, n° 450 ; Cass. Civ. 1ère, 28 juin 2012, Bull. civ. n° 148, n° 11-
19.265, D. 2013, p. 40, note PH. BRUN et O. GOUT ; Rev. Lamy Droit civil 2012, n° 97, note G. LE NESTOUR
DRELON.
786
N. DEJEAN DE LA BATIE, Droit civil français, Aubry et Rau, T. VI-2, Responsabilité délictuelle, 8ème éd.,
Paris : Librairies Techniques, 1989, n° 19, p. 36 ; P. JOURDAIN, Les principes de la responsabilité civile, 9ème éd.,
Paris : Dalloz, 2014, p. 138 ; PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd.,
Paris : Lexisnexis, 2017, n° 614, p. 571 ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité et des contrats, 11ème éd.,
Paris : Dalloz, 2017, n°2123.72 et s., p. 517 et s. ; A. BENABENT, Droit civil : les obligations, 17ème éd., Issy-les-
Moulineaux : LGDJ Lextenso Éditions, 2018, n° 665, p. 511; B. FAGES, Droit des obligations, 8ème éd.,

242
ne peut jamais vraiment anticiper ce qui relève du futur alors comment prétendre distinguer
entre le certain et l’hypothétique. Il est impossible de se départir du doute pour le futur. Au
contraire il lui est intrinsèque et reste omniprésent dans la sphère du futur. Dans l’exemple
précédant, relatif à la perte de salaires, rien ne permet d’affirmer que la victime aurait
conservé l’emploi qu’elle occupait lors de son accident. Si l’on s’écarte du dommage
corporel, il en est de même en matière de dommage économique pur, où aucun élément ne
permet d’affirmer qu’une entreprise aurait été pérenne sans la survenance du dommage
surtout en plein contexte de crise économique et dans un domaine où les lois du marché sont
rudes. Confronté à l’intervention de ces données imprédictibles, le doute subsiste non
seulement dans l’établissement du lien de causalité mais aussi dans la détermination du
quantum des conséquences d’un fait dommageable787.

277. Passage d’une certitude absolue à une certitude relative. – Dès lors, pour pouvoir
procéder à son indemnisation, il a fallu atténuer le degré d’exigence propre au caractère de
certitude et admettre l’acquisition de celui-ci dès lors que « la victime connaît un
appauvrissement par rapport à ce qu’aurait été sa situation sans l’événement
dommageable »788. Si l’emploi du conditionnel exprime bien l’idée d’envisager un futur
hypothétique, cette formulation n’en est pas moins déstabilisante. La survenance du dommage
est un marqueur de rupture qui empêche immédiatement de savoir, avec certitude, qu’elle
aurait été la situation de la victime par la suite. La certitude juridique n’est pas l’égale de la
certitude scientifique – laquelle doit déjà être fortement nuancée – et le juge détient le pouvoir

Paris : LGDJ Lextenso Editions, 2018, n° 328, p. 279 ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE,
Droit civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 923, p. 1004 ; G. VINEY, P. JOURDAIN et
S. CARVAL, Traité de droit civil : Les conditions de la responsabilité, 4ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions,
2013, n° 275, p. 119.
787
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 522, p. 88.
788
PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, Droit des obligations, 8ème éd., Paris : LGDJ Lextenso
éditions, 2018, n° 241, p. 146.

243
de transformer une incertitude scientifique en certitude juridique789. En matière de préjudice,
la certitude doit être considérée comme acquise quand « le préjudice est vraisemblable, si
vraisemblable qu’il mérite d’être pris en considération »790. La notion de vraisemblance est
alors un point essentiel pour comprendre le caractère de certitude du préjudice réparable : il
ne s’agit plus d’envisager la certitude comme absolue, mais comme une certitude relative791.
Cette solution doit être approuvée car elle assouplie les exigences requises pour que la victime
obtienne réparation, tout en reconnaissant, et en intégrant, la part de doute inévitable qui
l’affecte.

278. La considération portée au préjudice futur dans l’indemnisation de la victime montre


combien le préjudice n’est pas figé au jour de son indemnisation. Son évolution va se
poursuivre au-delà. L’indemnisation suppose alors le passage d’une certitude absolue à une
certitude relative. Cette transformation se fait au détriment du responsable qui, parfois,
indemnisera peut-être plus que ce qu’il n’aurait dû sans pouvoir se prévaloir d’une
amélioration de la situation de la victime. La solution retenue semble néanmoins la plus juste.
En effet, l’indemnisation du préjudice futur est essentielle pour le respect du principe de
réparation intégrale et l’amélioration de l’indemnisation du point de vue de la victime, et ce,
d’autant plus que la certitude n’est pas de ce monde.

279. Si le préjudice de la victime ne peut être, en principe, indemnisé qu’à la condition


d’être certain792, une incomplétude se dégage toutefois de ce postulat. Pour une pleine
satisfaction du principe de réparation intégrale, la prise en compte du préjudice futur est

789
M. BOUTONNET, Le principe de précaution en droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2005, n° 839, p.
411
790
H., L. MAZEAUD et A. TUNC, Traité théorique et pratique de la responsabilité civile délictuelle et
contractuelle, T. I, 6ème éd., Paris : Montchrétien, 1965. n° 216, p. 268.
791
En ce sens, M. BOUTONNET, op. cit., n° 466 et s., p. 228 et s. ; P. JOURDAIN, « Le préjudice lié à la déclaration
du Sida n'est pas certain pour un séropositif, mais peut faire l'objet d'une évaluation immédiate », RTD Civ.
1994, p. 101 ; X.-Y. KOTOVTCHIKHINE, « Le certain en droit civil », art. préc. ; Y. CHARTIER, note sous Cass.
Civ. 2ème, 20 juill. 1993, D. 1993, 526.
792
Cass. Civ. 2ème, 25 fév. 1971, Bull. civ. II, n° 77, p. 54, n° 70-10.033.

244
nécessaire. C’est l’assouplissement du caractère de certitude qui participe réellement à
l’intégration du processus évolutif du préjudice de la victime dans l’indemnisation. Il a alors
fallu dépasser les incompatibilités patentes qui existent entre les termes futur et certain. En
revanche, il existe des situations dans lesquelles la possibilité est offerte aux victimes
d’obtenir la réparation de préjudices dont l’incertitude est affectée d’un degré plus important.
Ces préjudices devraient, par conséquent, s’apparenter à un préjudice futur hypothétique dont
la réparation devrait être impossible. Toutefois, la modification dans l’interprétation de la
certitude a, peut-être, emporté des conséquences trop vastes, elle a permis l’indemnisation de
préjudices plus contestables.

B. Les conséquences de l’assouplissement

280. L’assouplissement du caractère de certitude initialement requis a considérablement


étendu le champ du préjudice réparable et a favorisé l’introduction de la réparation de
préjudices tels que la perte de chance ou le risque. Il faut alors savoir si une évolution du
préjudice est susceptible d’intervenir. Pour répondre à cette interrogation, il faut d’abord
rechercher comment se matérialise la certitude dans ces préjudices car ce n’est qu’une fois la
certitude qualifiée qu’il sera ensuite possible de déterminer s’ils sont susceptibles
d’évolutions. C’est cette même démarche qui sera adoptée pour la perte de chance (1) et pour
le risque (2).

245
1. Capacité évolutive de la perte de chance

281. La chance et la perte de chance. – La réparation du préjudice de perte de chance est


admise de longue date793. Pourtant, la terminologie désignant ce préjudice porte en elle-même
les marques de l’incertitude. En effet, la chance correspond à la « façon d'advenir, suivant des
conditions qui ne nous sont pas connues », à l’ « heureux hasard, [la] bonne fortune » ou
encore à « la probabilité qu'il y a qu'une chose arrive ou non »794. La réalisation d’une chance
est par nature un événement incertain795. En effet, il n’existe aucune certitude pour l’avocat
qui plaide de remporter son procès, ni pour l’étudiant qui se présente à un concours de le
réussir. La réalisation d’une chance est un pari nécessaire avec des événements imprévisibles.
D’ailleurs, dans le cadre de l’indemnisation au titre d’une perte de chance, il convient de ne
pas confondre la réalisation d’une chance et la perte de cette chance en elle-même796. La perte
de chance se définit comme « la disparition actuelle et certaine d’une éventualité
favorable »797. Si la réalisation d’une chance est clairement incertaine, ce qui constitue la
perte de chance est la réalisation d’un événement défavorable, le dommage, qui entraîne
désormais avec certitude l’impossibilité de survenance de l’événement favorable escompté.
C’est dans cette disparition que réside le caractère certain du préjudice.

793
Cass. Req. 17 juill. 1889, S. 1891, 1, p. 399. V. également PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle,
5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 183 et s., p. 126 et s. ; F. TERRE, PH. SIMLER, Y. LEQUETTE et F. CHENEDE, Droit
civil : les obligations, 12ème éd., Paris : Dalloz, 2018, n° 924, p. 1005.
794
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999, voir
« chance » . V. également C. SINTEZ, « La perte de chance, une notion en quête d’unité », LPA 2013, n° 218,
p. 9.
795
Cass. Crim., 9 oct. 1975, n° 74-93.471, Bull. crim. n° 212, p. 567 ; Cass. Crim., 6 juin 1990, n° 89-83.703,
Bull. Crim. n° 224, p. 573 ; Cass. Crim. 4 déc. 1996, n° 96-81.163, Bull. crim. n° 445, p. 1301.
796
P. JOURDAIN, « Sur la perte d'une chance », RTD Civ. 1992, p. 109.
797
Cass. Crim., 6 juin 1990, n° 89-83.703, Bull. crim. n° 224, p. 573 ; Cass. Civ. 1ère, 21 nov. 2006, n° 05-
15.674, Bull. civ. I, n°498 ; Cass. Civ. 1ère, 4 juin 2007, n° 05-20.313, Bull. civ. I, n° 217 ; Cass. Soc., 1er nov.
2009, n° 08-40.512 ; Cass. Civ. 1ère, 14 oct. 2010, n° 09-69.195, Bull. civ. I, n° 200, Rev. des contrats 2011, n° 1,
p. 177 ; Cass. Civ. 1ère, 22 mars 2012, n° 11-10.935, Bull. civ. I, n° 68. C’est la définition qui a été reprise par le
projet de réforme de la responsabilité civile, mars 2017, art. 1238,
[Link]

246
282. L’indemnisation de la perte de chance ne peut correspondre à une réparation égale à
l’avantage qu’aurait procuré la survenance de l’événement favorable. Le but est au contraire
de circonscrire sa réparation à hauteur seulement de la chance perdue798. Cette manière de
raisonner contribue à accentuer l’idée qu’il n’est procédé qu’à une réparation de ce qui est
certain. En effet, la réalisation d’une chance est toujours affectée d’un aléa799. De ce fait, rien
ne permettrait de certifier un déroulement des événements analogues aux prévisions. Si c’était
la chance en elle-même qui faisait l’objet de l’indemnisation, la démarche d’évaluation du
juge « emprunte[rait], au gré de ses convictions, au divin ou bien au hasard »800. À ce propos,
il est parfois affirmé que l’évaluation de la chance perdue équivaut à une fraction du
« préjudice final »801. Cette expression de « préjudice final » doit être utilisée avec vigilance.
Le choix de ce vocabulaire est particulièrement maladroit, car la notion de préjudice final
pourrait être assimilée à l’étendue des conséquences qu’aurait eues la réalisation de
l’événement favorable. Or, le préjudice de perte de chance vise précisément à indemniser la
survenance d’un événement défavorable, le dommage, qui a rendu hors d’atteinte la situation
favorable envisagée. Mais l’absence du dommage ne permet pas d’affirmer que l’événement
favorable se serait effectivement réalisé. Il existait seulement une probabilité plus ou moins
forte qu’il survienne. Il n’est donc absolument pas possible de déterminer quel aurait été le

798
Cass. Civ. 1ère, 27 mars 1973, n° 71-14.587, Bull. civ. I, n° 115, p. 105, JCP 1974, II, 17643, note R.
SAVATIER ; Gaz. Pal. 1973, II, 630 note DOLL ; Cass. Civ. 1ère, 16 juill. 1998, n° 96-15.535, Bull. Civ. I, n° 260 ;
Cass. Com., 19 oct. 1999, n° 97-13.446, Bull. civ. IV, n° 176, p. 149, Defrénois 2000, n° 22, p. 1278, note B.
LECOURT ; Cass. Civ. 1ère, 9 avr. 2002, n° 00-13.314, Bull. civ. I, n° 116 ; Cass. Civ. 1ère, 30 oct. 2008, n° 07-
11.331 ; Cass. Civ. 2ème, 9 avr. 2009, n° 08-15.977, Bull. civ. II, n° 98 ; Cass. Civ. 1ère, 9 déc. 2010, n° 09-
69.490, Bull. Civ. I, n° 255 ; Cass. Com, 15 fév. 2011, n°10-11.614 ; Cass. Civ. 3ème, 10 déc. 2013, n° 12-
25.954.
799
B. LECOURT, note sous Cass. Com., 19 oct. 1999, Defrénois 2000, n° 22, p. 1278. En revanche, l’absence
d’aléa ne justifie pas l’indemnisation au titre de la perte de chance. En ce sens, Cass. Civ. 1ère, 2 oct. 1984, n° 83-
14.595, Bull. civ. I, n° 245 ; Cass. Civ. 2ème, 23 juin 1993, n° 91-20.728, Bull. civ. II, n° 233, p. 126 ; Cass. Civ.
3ème, 26 sept. 2001, n° 99-21.764 ; Cass. Civ. 2ème, 17 nov. 2016, n° 16-10.941, Bull. civ. II, n° 252. V.
également A. BENABENT, Droit civil : les obligations, op. cit., n° 663, p. 511 ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la
responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2123.81, p. 525 ; C. PARPEX, « Quand l’absence
d’aléa dans la réalisation d’un dommage chasse la perte de chance », Gaz. Pal. 2010, n° 177, p. 27 ; V. WESTER-
OUISSE, « Les méandres de la perte de chance en droit médical », Rev. Lamy Droit civil 2013, nº 100 ;
A. BASCOULERGUE, « La réparation d’un préjudice de perte de chance et condamnation in solidum », JCP G.
2017, 495.
800
O. SABARD, « L’évaluation de la perte de chance par le juge judiciaire », LPA 2013, n° 218, p. 23.
801
Ibid.

247
préjudice final802. Ce que l’on qualifie ici de la sorte est en réalité non réparable803. La
terminologie de « préjudice intermédiaire »804 serait plus adéquate : s’il n’est pas certain que
l’avocat aurait gagné son procès ni que l’étudiant aurait réussi son concours, de manière
intermédiaire il est certain que l’avocat n’a pas pu plaider ni l’étudiant passer son concours.
Indépendamment de ce débat terminologique, il demeure certain qu’en n’extrapolant pas sur
ce qu’aurait été l’avenir de la victime si l’événement s’était réalisé et en se tenant à une
indemnisation uniquement de la chance perdue, le critère de certitude peut être considéré
comme rempli. Le préjudice de perte de chance est en harmonie avec les caractères que doit
présenter le préjudice pour être réparable, ce qui justifie son admission805.

283. Évaluation de la perte de chance. – Une fois la perte de chance survenue, il est
nécessaire de procéder à son évaluation. À cet égard, la jurisprudence a considéré que seule la
perte de chance « réelle et sérieuse »806 pouvait faire l’objet d’une indemnisation. Il est
indispensable, pour fixer le montant de l’indemnisation, de déterminer l’importance de la
chance perdue. À partir du moment où l’événement favorable n’avait que peu de chance de se
réaliser l’indemnisation au titre de la perte de chance sera faible. À l’inverse, si l’analyse des
circonstances démontre que l’événement favorable avait de forte chance de se réaliser alors
l’indemnisation au titre de la perte de chance sera plus importante. De ce fait, il est d’usage de
préciser que l’admission de l’indemnisation au titre de la perte de chance dépend de la
probabilité de son éventualité de réalisation. C’est lors de cette phase d’évaluation que des
difficultés liées à la certitude rejaillissent. La réparation au titre de la perte de chance suppose

802
C. SINTEZ, « La perte de chance, une notion en quête d’unité », art. préc.
803
A. GUEGAN-LECUYER, « les conditions de la réparation de la perte de chance », LPA 2013, n° 218, p. 15.
804
A. BASCOULERGUE, « La réparation d’un préjudice de perte de chance et condamnation in solidum », art.
préc. ; C. SINTEZ, art. préc.
805
PH. BRUN, op. cit., n° 185, p. 128.
806
Cass. Civ. 1ère, 21 nov. 2006, n° 05-15.674, Bull. civ. I, n° 498, p. 443 ; Cass. Civ 1ère, 2 avr. 2009, n° 8-
12.848, Bull. civ. I, n° 72 ; Cass. Com., 24 nov. 2015, n°14-16.439 et 14-19.779 ; Cass. Civ. 2ème, 22 janv. 2009,
n° 08-10.673, Rev. Lamy Droit civil 2012, n° 97, note G. LE NESTOUR DRELON.

248
un jeu inévitable avec le système des probabilités807 – que le droit veut démentir, mais que la
réalité confirme808 – puisqu’il va falloir calculer la probabilité que la chance avait de se
réaliser809.

L’exigence de certitude est encore mise un peu plus à mal quand la jurisprudence
reconnait que « la perte certaine d’une chance même faible est indemnisable »810. La Cour de
cassation amenuise encore un peu plus la frontière entre la réalisation d’une chance
suffisamment certaine pour être indemnisable, et ce qui relève du purement hypothétique.
Certes, dans l’hypothèse d’une chance faible, ce n’est pas la perte de chance en elle-même qui
est hypothétique. Cependant, c’est parce que la chance est faible, donc hypothétique, qu’il ne
devrait pas y avoir de réparation au titre de ce poste de préjudice811. La perte de chance
devrait être considérée comme certaine à partir du moment où la chance elle-même l’était812
et constituer ainsi un garde-fou contre le risque de « dérives indemnitaires »813. Cependant, la
réparation du préjudice de perte de chance est marquée par une volonté de ne pas laisser une
victime sans indemnisation, notamment dans le cas où il existe des incertitudes s’agissant de

807
PH. MALAURIE, PH. STOFFEL-MUNCK et L. AYNES, op. cit., n° 242, p. 148 ; J.- S. BORGHETTI, « La perte de
chance, rapport introductif », LPA 2013, n° 218, p. 3 ; O. SABARD, art. préc. ; A. GUEGAN-LECUYER, « les
conditions de la réparation de la perte de chance », art. préc. ; C. SINTEZ, « La perte de chance, une notion en
quête d’unité », art. préc.
808
G. VINEY, P. JOURDAIN et S. CARVAL, Traité de droit civil : Les conditions de la responsabilité, 4ème éd.,
Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2013, n° 279, p. 129
809
M. BACACHE, « La réparation de la perte de chance : quelles limites ? », D. 2013, 619.
810
Cass. Civ. 2ème, 1er juill. 2010, n° 09-15.594, Bull. civ. II, n° 128 ; Cass. Civ. 1ère 16 janv. 2013, n° 12-14.439,
Bull. civ. I, n° 2, Gaz. Pal. 2013, n° 113, note A. GUEGAN-LECUYER ; Cass. Com., 13 mai 2014, n° 13-11.758 ;
Cass. Civ. 1ère, 12 oct. 2016, n° 15-23.230 et 15-26.147, Rev. des contrats, 2017, n° 1, p. 27, note J.- S.
BORGHETTI. Contra ; Cass. Civ. 1ère, 30 avr. 2014, n° 13-16.380 et 12-22.567, Bull. civ. I, n° 76, Rev. des
contrats 2014, n° 04, p. 610, note O. DESHAYES.
811
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 195, p. 243 ;
S. CARVAL, « Réparation d'une perte de chance de 5 % : est-ce bien raisonnable ? », Rev. des contrats 2011,
n° 1, p. 83 ; J. TRAULLE, « La réparation de la perte de chance, entre clarification et interrogations persistantes »,
D. 2016, 46.
812
Cass. Civ. 2ème, 30 mars 2009, n° 08-12.230, Revue Lamy Droit civil 2012, n° 97, note G. LE NESTOUR
DRELON ; Cass. Civ. 1ère, 18 juin 2014, n° 13-14.879 ; Cass. Civ. 1ère, 12 oct. 2016, n° 15-24.403 ; Cass. Com., 8
mars 2016, n° 14-26.212.
813
F. LEDUC, « Perte d’une chance », RCA 2013, n° 4, comm. 108.

249
l’influence que le fait dommageable a réellement eue sur sa situation814. Il se dégage alors de
ce préjudice une volonté d’indemnisation généreuse815. De plus, l’indemnisation d’une perte
de chance contribue à une forme de moralisation des comportements et constitue un moyen de
dissuasion des attitudes potentiellement dommageables816.

284. La place de l’évolution du préjudice de perte de chance. – La perte de chance


explicitée, la question est maintenant de savoir si sa réparation permettrait d’envisager la
possibilité d’une évolution du préjudice actuellement ressenti. Autrement dit, la perte de
chance est-elle susceptible d’ouvrir droit à une demande complémentaire d’indemnisation ?
Intuitivement une réponse négative domine. Prenons l’exemple de l’étudiant qui ne peut pas
se présenter à son examen ou de l’avocat qui ne peut pas plaider. Une fois les épreuves ou
l’audience passées, la chance est définitivement perdue. Le dommage entraîne la disparition
définitive de l’événement favorable. Toutefois ce raisonnement n’est valable que si la
condition de chance définitivement perdue est une condition absolument nécessaire817. Il a pu
être proposé de distinguer entre la « chance que l'on peut courir à un instant T dans certaines
conditions, et celle que l'on pourrait encore courir, mais dans des conditions moins
favorables »818. Il pourrait s’agir, par exemple, de l’étudiant qui, suite à un accident ne peut
pas se présenter à son examen en première session et le passe alors en seconde session,
laquelle prévoit des modalités plus strictes. L’intérêt de cette hypothèse est limité car c’est
précisément le rôle de la perte de chance que d’indemniser cette fluctuation de la chance. Il
faut alors bien faire la différence entre le dommage qui a fait perdre à la victime une chance
de voir réaliser un événement qui est certain et l’éventualité pour une victime de se voir offrir
à nouveau l’opportunité de réaliser cette chance ce qui n’est absolument pas certain et ne se

814
L. WILLIATTE-PELLITTERI, Contribution à l'élaboration d'un droit civil des événements aléatoires
dommageables, Paris : LGDJ, 2009, n° 430, p. 193.
815
P. JOURDAIN, « La perte d'une chance, même faible, est indemnisable ! », RTD Civ., 2013, p. 380.
816
A. GUEGAN-LECUYER, « L’indemnisation certaine de la perte d’une chance même faible », Gaz. Pal. 2013, n°
113 ; A. GUEGAN-LECUYER, « Les conditions de la réparation de la perte de chance », art. préc.
817
Ibid.
818
Ibid.

250
fera pas nécessairement dans les mêmes conditions. Il ne peut y avoir à proprement parler
d’évolution du préjudice de perte de chance.

285. Hypothèse singulière de la perte de chance de guérison ou de survie. – Depuis


quelques décennies, la notion de perte de chance semble s’être élargie. Cet élargissement se
note à travers la notion de perte de chance de guérison ou de survie819. La perte de chance est
ici assimilée, non plus seulement au seul dommage qui engendre une impossibilité avérée de
survenance d’un événement favorable, mais au dommage qui, au contraire, entraîne la
réalisation d’un événement défavorable820. Cette interprétation particulière de la notion de
perte de chance intervient principalement en matière médicale. Il s’agit, par exemple, de la
situation dans laquelle un patient, suite à une faute du médecin, n’a pas pu suivre un
traitement nécessaire à sa pathologie. Le patient a alors perdu une chance de voir son état de
santé s’améliorer, mais plus encore, cela a même pu conduire à une dégradation de celui-ci821.
Dans cette seconde hypothèse, la perte de chance prend une autre dimension. La chance
perdue contribue à la réalisation d’un événement défavorable. Par conséquent, ne serait-il pas
possible de mesurer et d’indemniser intégralement le préjudice qui en a résulté sans recourir à
une indemnisation au titre de la perte de chance822 ? Il ne saurait être nié que, contrairement à
l’acception classique de la perte de chance dans laquelle l’événement défavorable empêche
toute réalisation de l’événement favorable, dans l’hypothèse d’une perte de chance de
guérison l’événement défavorable conduit à ce qu’un événement lui-même défavorable soit
réalisé. La perte de chance de guérison conduit à la réalisation d’un dommage qui aggrave la

819
Cass. Civ. 1ère, 14 déc. 1965, Bull. civ. I, n° 707, JCP 1966, II, 14752, note R. SAVATIER. V. également
E. AY, « Clarification de la notion de perte de chance de survie par la Cour de cassation », LPA 2011, n° 3, p. 7.
Notre étude se focalisera sur la perte de chance de guérison puisqu’en cas de décès de la victime, plus aucune
évolution n’est envisageable.
820
PH. MALINVAUD, D. FENOUILLET et M. MEKKI, Droit des obligations, 14ème éd., Paris : Lexisnexis, 2017,
n° 615, p. 572 ; P. JOURDAIN, « Sur la perte de chance », RTD Civ. 1992, p. 109 ; C. CORGAS-BERNARD, « Perte
de chance et responsabilité médicale, LPA 2013, n° 218, p. 38 ; C. SINTEZ, « La perte de chance, une notion en
quête d’unité », art. préc.
821
En ce sens, Cass. Civ. 1ère, 5 nov. 1974, n° 73-11.862, Bull. civ. I, n° 292, p. 251.
822
Cass. Civ. 1ère, 11 fév. 1986, n° 84-10.845, Bull. civ. I, n° 24, p. 21, JCP G. 1987, II, 20775, note
A. DORSNER- BOLIVET ; Gaz. Pal. 1986, I, 297, note F. CHABAS.

251
situation du patient. Dès lors il pourrait être tentant de lier l’évaluation de la perte de chance
de guérison à la situation finale du patient.

C’est un arrêt de la première chambre civile de la Cour de cassation du 7 juin 1989 qui
a fait naître les hésitations en admettant l’aggravation d’une perte de chance823. En l’espèce, il
s’agissait d’un homme affecté par une paralysie faciale avec troubles oculaires. Une opération
pour remédier à cela était intervenue trop tard et n’avait apporté aucune amélioration. La Cour
d’appel d’Aix-en-Provence avait estimé, en 1978, que le médecin n’avait commis aucune
faute lors de l’opération, mais avait manqué, en amont, à son devoir de conseil en n’informant
pas son patient de l’urgence de se soumettre à cette opération occasionnant ainsi une perte de
chance de guérison. Ultérieurement, le demandeur avait argué d’une aggravation de son état
et demandé une indemnisation complémentaire. Demande que la Cour d’appel d’Aix-en-
Provence rejeta en 1987 estimant que la perte de chance est « un préjudice spécifique
totalement indépendant du préjudice final représenté par l’invalidité du patient et que cette
perte de chance a fait l’objet d’une évaluation judiciaire sur laquelle il n’est pas possible de
revenir ». Suite au pourvoi en cassation formé, la Cour de cassation casse cet arrêt au motif
que « dans le cas où la faute du médecin a fait perdre au malade une chance d’obtenir une
amélioration de son état de santé ou d’échapper, en tout ou en partie, à une infirmité, le
dommage qui résulte pour lui de cette perte est fonction de la gravité de son état réel, de sorte
que l’étendue du dommage ainsi subi par M. Y... pouvait se trouver modifiée par
l’aggravation de son incapacité, et que sa demande de réparation complémentaire était en
conséquence recevable ». La Cour de cassation a autorisé le patient à bénéficier de
l’indemnisation totale de l’aggravation de sa situation.

Il semble néanmoins que de telles solutions demeurent marginales car cette solution
n’est pas des plus appropriées. Comme pour la perte de chance dans son acception classique,

823
Cass. Civ. 1ère, 7 juin 1989, n° 88-11.675, Bull. civ. I, n° 230, p. 154, D. 1991, p. 158, note J.-P. COUTURIER,
Defrénois 1990, 746, obs. AUBERT. V. également Cass. Civ. 1ère, 8 juill. 1997, n° 95-17.076, Bull. civ. I, n° 239,
p. 160, RDSS 1998, p. 67, note L. DUBOUIS.

252
rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’en l’absence du fait dommageable l’événement
défavorable ne se serait pas produit quand même. Confirmer avec certitude que c’est bien le
fait dommageable qui a conduit à la réalisation de l’événement défavorable est impossible.
Dans l’hypothèse d’une perte de chance de guérison, l’indemnisation doit être fonction de la
probabilité de guérison et doit conserver son autonomie par rapport au préjudice final824. Il
résulte de cette autonomie, consensuelle825, que le montant de la réparation ne peut pas
correspondre à une réparation intégrale des conséquences de la réalisation de cette chance,
mais seulement à la probabilité que cette chance avant de survenir. Une chose est de réparer la
perte de chance de guérison, une autre chose est de réparer du préjudice causé par la faute.

286. La perte de chance de guérison doit rester distincte du préjudice final. S’il est vrai que
« l’indemnité qui la répare s’obtient par l'application à la valeur du dommage final d'un
pourcentage représentant ces chances »826 et que, par conséquent, « si le dommage final varie
après une première évaluation, la perte d’une chance doit donc variée dans la même
proportion »827. De même que l’indemnisation du préjudice final ne peut que correspondre à
une fraction de celui-ci. En effet, l’aléa existe toujours et il est impossible d’affirmer que la
faute du médecin est l’unique source du préjudice de la victime. C’est pourquoi cette solution
doit être approuvée828. L’assouplissement du caractère de certitude permet une prise en
considération du préjudice de perte de chance et de son évolution adaptée et proportionnée à
l’égard des incertitudes qu’elle soulève. Qu’en est-il maintenant de l’évolution du risque ?

824
Cass. Civ. 1ère 7 fév. 1990, n° 88-14.797, Bull. civ. I, n° 39, p. 30 ; Cass. Civ. 1ère, 7 déc. 2004, n° 02-10.957,
Bull. civ. I, n° 302, p. 253, D. 2005, 403 obs. J. PENNEAU ; Cass. Civ. 1ère, 13 mars 2007, n° 05-19.020, Bull. civ.
I, n° 118, RTD Civ. 2007, 785, obs. P. JOURDAIN ; Cass. Civ. 1ère, 8 fév. 2017, n° 15-21.528, RCA 2017, n° 5,
p. 68, note C. BLOCH ; JCP G. 2017, 18, 855, note A. BASCOULERGUE.
825
Y. LAMBERT-FAIVRE et S. PORCHY SIMON, Droit du dommage corporel, 8ème éd., Paris : Dalloz, 2015, n° 849,
p. 741 ; M. BACACHE, « La réparation de la perte de chance : quelles limites ? », art. préc ; O. SABARD,
« L’évaluation de la perte de chance par le juge judiciaire », LPA 2013, n° 218, p. 23 ; C. CORGAS-BERNARD,
« Perte de chance et responsabilité médicale, art. préc. ; A. BASCOULERGUE, art. préc. Contra, P. JOURDAIN,
« Sur la perte de chance », RTD Civ. 1992, p. 109.
826
P. JOURDAIN, « Sur la perte d'une chance », RTD Civ. 1992, p. 109.
827
Ibid.
828
Cette solution a d’ailleurs été confirmée depuis. Voir par exemple, Cass. Civ. 1ère, 18 juill. 2000, n° 98-
20.430, Bull. civ. I, n° 224, p. 147, D. 2000, juris., p. 853, note Y. CHARTIER ; Cass. Civ. 1ère, 15 juin 2016, n°
15-13.266 ; Cass. Civ. 1ère, 13 juill. 2016, n° 15-18.370.

253
2. Capacité évolutive du risque

287. Distinction entre risque et perte de chance. – Le risque est partout829, tout le temps,
sans jamais être invariable ou inéluctable. Dès lors, la création d’un risque justifie-t-elle une
indemnisation immédiate? 830 La réparation du risque a pu être admise au titre d’une perte de
chance831. Il faut alors vérifier si l’indemnisation du risque peut être calquée sur celle de la
perte de chance ou bien si les deux sont autonomes832.

Le risque s’entend « du péril dans lequel rentre l’idée de hasard »833. Il fait alors
référence à l’événement négatif, celui que la victime en puissance ne souhaite pas voir
survenir. Une différence majeure avec la perte de chance ressort. Cette dernière est relative à
une éventualité favorable. Le risque, lui, correspond à la survenance d’un événement
défavorable834. De plus, pour faire l’objet d’une indemnisation, la perte d’une chance doit être
certaine, alors que la réalisation d’un risque ne relève que de l’éventualité, aucun élément ne
permet d’affirmer que le risque se réalisera ou non835. Le risque n’étant qu’éventuel836, il ne

829
V. LASSERRE, « Le risque », D. 2011, p. 1632. L’auteur dresse une liste non exhaustive des domaines dans
lesquels un risque existe « sanitaire, alimentaire, naturel, environnemental, biologique, technologiques,
chimique, industriel, nucléaire, terroriste, professionnel… ».
830
Nous empruntons la question posée que le Professeur Le Tourneau. V. PH. LE TOURNEAU, Droit de la
responsabilité et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2123.74, p. 519.
831
Cass. Civ. 1ère, 14 janv. 2010, n° 08-16.760 et 08-21.562, Bull. civ. I, n° 5, JCP G. 2010, note 413, crit.
RASCHEL ; JCP G. 2010, 1015, n° 2, obs. C. BLOCH.
832
À ce propos, C. SINTEZ, « La perte de chance, une notion en quête d’unité », LPA 2013, n° 218, p. 9 ; D.
SINDRES, « Exposition à un risque et perte de chance : un couple mal assorti ? », RTD Civ. 2016, p. 25.
833
E. LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Versailles : Encyclopaedia Britannica France, 1999, voir
risque.
834
PH. LE TOURNEAU, op. cit., n° 2123.81, p. 525, « La chance n’est pas le risque ». En effet, la chance est un
événement favorable donc positif, le risque lui est une manifestation négative du hasard. Voir également L.
RASCHEL, « La délicate distinction de la perte de chance et du risque de dommage », JCP G. 2010, n°15, 413 ; P.
OUDOT, « La perte de chance : incertitudes sur un préjudice certain », Gaz. Pal. 2011, n° 57, p. 8 ; J. MOURY,
« Le risque », rapport annuel de la Cour de cassation 2011, p. 77 et s.,
[Link]
835
A. BENABENT, Droit civil : les obligations, 17ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2018, n° 665, p. 510 ;
PH. BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 5ème éd., Paris : Litec, 2018, n° 184, p. 127 ; P. JOURDAIN,
« risque et préjudice », RTD Civ. 2009, 327 ; F. BIBAL, « Domaines spéciaux: le point sur la jurisprudence. Le
préjudice de risque », Gaz. Pal. 2009, n°190, p. 34 ; J. MOURY, « Le risque », rapport annuel de la Cour de
cassation 2011, p. 77 et s., [Link]

254
correspond pas aux standards de la perte de chance. Par conséquent il ne peut lui être assimilé,
il ne devrait même pas être susceptible d’indemnisation.

288. Autonomie de la réparation du risque. – Pourtant, la Cour de cassation ne parait pas


hostile à la réparation du risque en tant que tel. Par exemple, elle a pu admettre
l’indemnisation du risque d'incendie en raison du stockage de paille 837 , du risque
d'inondation838, du risque d'éboulement839. C’est aussi par application de la notion de risque,
qu’elle a pu admettre la nécessité de déplacer des antennes relais840. En revanche, la Cour de
cassation n’indemnise en aucun cas les conséquences que la réalisation de ce risque aurait
présentées. Cette manière de procéder rappelle la méthode employée pour l’indemnisation de
la perte de chance et, partant, pourrait concourir à la résurgence de la confusion entre les
notions de perte de chance et de risque, assimilation au demeurant erronée. Dans ces espèces,
la Cour de cassation indemnise le risque en tant que préjudice autonome qui est actuellement
causé à la victime. Ce qui explique que l’indemnisation ne prenne pas en compte les
conséquences que la réalisation du risque aurait 841 . La Cour de cassation consent à
l’indemnisation du risque, soit à travers le sentiment d’angoisse que celui-ci fait naître auprès

836
Cass. Civ. 1ère, 16 juin 1998, n° 96-15.437, Bull. civ. I, n° 216, p. 149 ; Cass. Civ. 1ère, 27 mars 2001, n° 98-
20.007, RDI 2002, p. 309, obs. F.- G. TREBULLE ; Cass. Civ. 1ère, 19 déc. 2006, n° 05-15.719, RCA 2007, com.
64, obs CH. RADE ; JCP G. 2007, II, 10052, note S. HOCQUET-BERG ; Cass. Civ. 1ère 19 déc. 2006, n° 05-15.721.
837
Cass. Civ. 2ème, 24 févr. 2005, n° 04-10.362, Bull. civ. II, n° 50, p. 46, AJDI 2005, 593, obs. S. PRIGENT ; JCP
G. 2005, II, 10100, n°29, obs. F.-G. TREBULLE.
838
Cass. Civ. 3ème, 17 déc. 2002, n° 01-14.179, JCP G. 2004, I, 101, n° 5, obs. G. VINEY ; RDI 2003, p. 322, obs.
F.- G. TREBULLE.
839
Cass. Civ. 2ème, 26 sept. 2002, n° 00-18.627, Bull. civ. II, n° 198, p. 157, RDI 2003, p. 157, obs. F.- G.
TREBULLE ; RTD Civ. 2003, p. 100, obs. P. JOURDAIN, pour l’indemnisation du risque d’éboulement d’une
falaise ; Cass. Civ. 3ème, 17 déc. 2002, n° 01-14.170, à propos d’un risque de crues et de rupture de digue ; Cass.
Civ. 2ème, 18 déc. 2006, n° 95-11.329 et 95-11.478, Bull. civ. II, n° 287, risques de chutes de roches ; Cass. Civ.
2ème, 15 mai 2008, n° 07-13.483, Bull. civ. II, n° 112, D. 2008, p. 2894, obs. PH. BRUN ; JCP 2008, I, 186, obs.
PH. STOFFEL-MUNCK ; RDI 2008, p. 489, obs. F.- G. TREBULLE ; RTD Civ. 2008, 679, obs. P. JOURDAIN, arrêt
dans lequel il s’agissait d’excavations rocheuses créant une masse instable.
840
CA Versailles, 4 février 2009, Bouygues Télécom c/ Lagouge, AJDA 2009. 712, note S. BOURILLON ; D.
2009, p. 819, obs. M. BOUTONNET.
841
CH. QUEZEL-AMBRUNAZ, Essai sur la causalité en droit de la responsabilité civile, Paris : Dalloz 2010, n°
425, p. 419 et s. ; F.- G. TREBULLE, « Confirmation de l’accueil du risque préjudiciable », RDI 2008, p. 488 ; P.
JOURDAIN, « Comment traiter le dommage potentiel », RCA 2010, dossier 11 ; F.- G. TREBULLE, note sous Cass.
Civ. 2ème, 24 fév. 2005, JCP G. 2005, II, 10100, n° 29.

255
des victimes qui le ressentent842, soit par le biais des frais exposés pour enrayer son évolution,
et donc sa réalisation843. L’éventualité de la survenance d’un risque n’est, par définition, pas
un élément favorable et conduit à l’émergence d’un sentiment négatif qui permet d’affirmer
qu’une partie du préjudice est déjà constituée. C’est ce que le Professeur Trébulle qualifie de
« risque préjudiciable »844.

En matière de dommage corporel, la nomenclature Dintilhac confirme cette approche


avec un poste de préjudice particulier pour les pathologies, dites évolutives, liées, par
exemple, au VIH, à l’hépatite C ou à l’amiante. Elle reconnait l’indemnisation de l’angoisse,
pour la victime, induite par le risque de savoir que sa pathologie peut évoluer, mais que rien
n’est certain quant à son issue845.

289. L’aggravation du risque. – La réponse actuellement apportée doit être approuvée car
elle autorise une indemnisation des victimes pour ce qui est « en cours », sans empiéter sur la
possibilité de revenir devant le juge en cas de réalisation du risque. Dans cette hypothèse, par
le passage de l’abstrait au concret, une évaluation précise de l’étendue des conséquences du
préjudice sera possible. Cette pratique est conforme au principe de réparation intégrale
puisque le responsable ne paiera pas pour les hypothétiques conséquences de la réalisation du
risque qu’il a créé, surtout dans l’éventualité où celui-ci ne se concrétiserait pas. Mais face à
la part grandissante d’indemnisation au titre du risque, un auteur a envisagé l’indemnisation
de la victime pour un préjudice d’angoisse de voir s’aggraver le préjudice initial en dehors de

842
Cass. Soc. 11 mai 2010, n° 09-42.241 et 09-42.257, Bull. civ. V, n° 106, D. 2010, p. 2048, note C. BERNARD.
V. également A. BENABENT, Droit civil : les obligations, 17ème éd., Paris : LGDJ Lextenso éditions, 2018, n°
665, p. 510 ; M. PARIGUET et O. MANSION, « Impasses et perspectives du risque en matière de responsabilité »,
JCP G. 2011, I, 838. Le préjudice d’angoisse ou d’anxiété correspond à la conscience d’un danger pour la
personne exposée à un risque certain et grave de dommage.
843
Cass. Civ. 1ère, 28 nov. 2007, n° 06-19.405, Bull. civ. I, n° 372. Contra, Cass. Civ. 1ère, 19 déc. 2006, n° 05-
15.719, RCA 2007, com. 64, obs CH. RADE ; JCP G. 2007, II, 10052, note S. HOCQUET-BERG ; Cass. Civ. 1ère,
14 janv. 2010, n° 08-16.760 et 08-21.562, Bull. civ. I, n°5, JCP G. 2010, note 413, crit. RASCHEL ; JCP G. 2010,
1015, n° 2, obs. C. BLOCH.
844
F.- G. TREBULLE, note sous Cass. Civ. 2ème, 15 mai 2008, RDI 2008, p. 488.
845
Par exemple, Cass. Civ. 2ème, 4 juill. 2013, n° 12-23.915, Bull. civ. II, n° 154, Gaz. Pal. 2013, n° 281, obs. F.
BOYER.

256
toute référence aux pathologies évolutives envisagées par la nomenclature Dintilhac846. Cette
dernière entérine le préjudice d’angoisse d’évolution, mais uniquement dans le contexte
clairement défini de pathologies évolutives pour lesquelles il est scientifiquement démontré
que la maladie est porteuse d’une dégradation structurelle inévitable. L’angoisse de la victime
se justifie. En revanche, il ne semble pas opportun d’étendre la réparation du préjudice
d’angoisse d’aggravation en dehors de cette hypothèse spécifique. En effet, dès qu’une
victime a subi un préjudice, l’angoisse de le voir évoluer semble naturelle. Procéder à la
réparation de cette angoisse procéderait d’une indemnisation superfétatoire. Au contraire, ne
pas réparer le préjudice d’angoisse d’aggravation, c’est faire le choix d’un cercle vertueux,
dénué de toute relation avec l’affect de la victime. L’indemnisation du risque présente
l’intérêt d’apporter une indemnisation intermédiaire du préjudice qui peut effectivement être
subi, tout en respectant l’exigence de certitude.

290. En fin de compte, l’effacement progressif du caractère de certitude permet, depuis


longtemps, aux victimes d’obtenir une indemnisation de leur préjudice futur. Il ne représente
plus véritablement un critère effectif de qualification du préjudice réparable. Le désintérêt
manifeste pour ce caractère doit être approuvé en application du principe de réparation
intégrale. La solution contraire qui viserait à figer l’indemnisation de la victime au jour où le
juge statue sans tenir compte du devenir de ce préjudice semblerait profondément injuste. La
réparation du préjudice futur est une manière d’incorporer les évolutions du préjudice. Malgré
une distinction entre le préjudice futur certain et le préjudice futur hypothétique qui procède
plus d’une variation de degré plutôt que de changement effectif de nature847, il n’en demeure
pas moins que le droit a posé les jalons d’une protection. Pour être réparable, le préjudice
futur doit tout de même présenter suffisamment de prévisibilité et de plausibilité. D’ailleurs,
si la perte de chance et le risque suscitaient des interrogations eu égard à l’exigence de

846
D. TAPINOS, « Les aggravations annoncés », Gaz. Pal. 2013, n° 47, p. 20.
847
R. SAVATIER, Traité de la responsabilité civile en droit français civil, administratif, professionnel,
procédural, T. II, 2ème éd., Paris : LGDJ, 1951, n° 523, p. 89 et s. ; PH. LE TOURNEAU, Droit de la responsabilité
et des contrats, 11ème éd., Paris : Dalloz, 2017, n° 2123.75, p. 523.

257
certitude, même relative, on constate néanmoins que leur réparation est totalement recevable.
Non seulement l’exigence de certitude est satisfaite848, mais en plus l’analyse de ces deux
préjudices réparables démontre qu’ils peuvent être affectés d’une évolution. Ils font partie
intégrante du processus évolutif du préjudice et lorsque certains auteurs qualifient la perte de
chance de préjudice intermédiaire, il semblerait que cette qualification se prête également au
préjudice futur et au risque. Ils ne constituent que des indemnisations intermédiaires d’un
préjudice présentant dès le départ les signaux d’une activité évolutive.

§2. Faiblesses de la typologie des préjudices réparables

291. Une fois caractérisé comme étant réparable, le préjudice se divise classiquement entre
deux catégories : le préjudice patrimonial et le préjudice extrapatrimonial 849 . Il faut
néanmoins préciser que les préjudices découlant d’un dommage corporel, même s’ils
respectent cette dichotomie, ont, en réalité, une approche plus complexe. Il s’infère des
pratiques indemnitaires un phénomène de multiplication des chefs de préjudices qui contribue
à une inflation des préjudices réparés850, à un sentiment de redondance851 et surtout à rendre le
contenu et les frontières de chaque préjudice obscures. Partant, la multiplication des chefs de
préjudice constitue un frein à l’évaluation du préjudice dans l’hypothèse d’une évolution (A).
La faiblesse de la typologie des préjudices réparables provient aussi de ce qu’un abaissement
du seuil des exigences de preuve du préjudice réparable est admis avec l’application de
présomptions, lesquelles interrogent sur leur compatbilité avec l’évolution du préjudice (B).

848
L. RASCHEL, note sous Cass. Civ. 1ère, 14 janv. 2010, JCP G. 2010, note 413.
849
Pour un rappel des définitions, cf supra n° 54 et s.
850
Séminaire "Risques, assurances, responsabilités", Le traitement juridique et judiciaire de l’incertitude, Paris :
Dalloz, 2000, p. 99.
851
Ibid., p. 100.

258
A. Les incidences de la multiplication des chefs de préjudices

292. Pour intégrer les évolutions et réparer au mieux le préjudice de la victime, il est
essentiel d’appréhender le plus précisément possible son contenu pour pouvoir procéder à une
évaluation juste et cohérente eu égard au principe de réparation intégrale. Dans cette quête, le
phénomène de multiplication des chefs de préjudices réparables est apparu comme un élément
moteur. L’augmentation du panel de préjudices auxquels le juge peut se référer conforte
l’impression d’une prise en charge complète du préjudice et renforce la possibilité de prise en
compte des évolutions C’est en cela que résident les aspects positifs de la multiplication des
chefs de préjudices réparables (1). Pourtant, ce phénomène présente également des limites
s’agissant de la mesure des évolutions inhérentes à un préjudice extrapatrimonial de la
victime (2).

1. Aspects positifs de la multiplication des chefs de préjudices réparables

293. Une meilleure spécification des différents préjudices réparables. – Le Code civil
ne fait qu’évoquer le droit à réparation auquel peut prétendre la victime qui a subi un
dommage, mais ne donne aucune liste des préjudices réparables. La jurisprudence, avec l’aide
de la doctrine, a alors réalisé, au fil des années, un remarquable travail de construction pour
façonner ce qui peut être l’objet d’une demande de réparation. L’une et l’autre s’accordent
pour retenir la distinction classique entre les préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux qui
marque la différence entre ce qui relève de l’avoir et ce qui relève de l’être pour la victime852.
Cependant, sans plus de précisions quant à l’organisation interne de chacune de ces
catégories, la réparation à laquelle la victime pourrait prétendre serait vite en prise, soit aux
risques d’oublis de certains aspects du préjudice, soit, au contraire, à la formulation de
demandes d’indemnisation excessives. L’imprécision du contenu des préjudices réparables ne

852
PH. STOFFEL-MUNCK, « Le préjudice moral des personnes morales », in Mélanges en l’honneur de Philippe
Le Tourneau, Dalloz 2008, p. 959 et s.

259
facilite pas leur évaluation, laquelle est pourtant la clé de voûte de la détermination d’une
éventuelle évolution du préjudice, que ce soit lors l’indemnisation initiale ou ultérieurement.
Pour pouvoir procéder à une évaluation de l’étendue exacte du préjudice et sans prendre le
risque d’indemniser deux fois le même préjudice, l’élaboration d’une typologie précise des
préjudices réparables, contenant une définition de chacun d’eux s’impose853.

294. La multiplication des chefs de préjudices présente l’avantage de trouver une


conséquence juridique qui correspond précisément à la réalité factuelle, sans extrapolation et
sans dérive possible. La victime d’un dommage sait que telle conséquence peut être réparée
au titre de tel préjudice. A l’inverse, si une conséquence n’est pas envisagée, elle doit être
considérée comme non réparable. En revanche, pour être bénéfique, la multiplication des
chefs de préjudices indemnisables postule une rigueur sans faille dans leur description pour
permettre d’en avoir une compréhension fluide et aisée. En témoigne la nomenclature
Dintilhac qui, malgré l’absence de consécration législative, reste la référence des praticiens du
droit854. Une rapide étude du « catalogue » de préjudices réparables qui en résultent semble
confirmer que la multiplication des chefs de préjudices présente une incidence positive sur la
réparation puisqu’elle permet d’indemniser le plus complètement possible le préjudice subi
par la victime855.

295. Importance de la rigueur du juge. – Rappelons que l’évolution du préjudice se


matérialise à différents stades. Une évolution du préjudice intervient initialement entre le jour
de la réalisation du dommage et le jour où le juge statue et fixe le montant des dommages et
intérêts, mais l’évolution du préjuge peut également intervenir après que l’indemnisation a été
fixée. Dans la première hypothèse, le juge doit tenir compte des évolutions que le préjudice a

853
Pour en constater les bienfaits voir par exemple, Cass. Civ. 2ème, 16 janv. 2014, n° 13-11.353, Gaz. Pal. 2014,
n° 158, note. A. DELHAYE.
854
D’ailleurs, il est à noter que les référentiels des cours d’appel reprennent la typologie qu’elle établit. À ce
propos, L. DEREPAS et al., « Regards croisés sur une innovation », Gaz. Pal. 2017, H. S. n° 1, p. 14.
855
CH. COUTANT-LAPALUS, Le principe de réparation intégrale en droit privé, Aix-en-Provence : PUAM, 2002,
n° 293, p. 267 , P. JOURDAIN, « Le préjudice et la jurisprudence », in La Responsabilité civile à l'aube du XXIe
siècle, Paris : Ed. du Juris-Classeur, 2001, p. 45 et s.

260
subies, les aggravations comme les améliorations, pour que le principe de réparation intégrale
soit respecté. Cet impératif est d’autant plus utile lorsque l’on envisage d’indemniser les
évolutions futures du préjudice, même s’il ne s’agit que des aggravations. En l’absence de
rigueur du juge dans l’énoncé des éléments sur lesquels il se fonde pour fixer le quantum de la
réparation, il va être difficile, par la suite, de procéder à une mesure des variations qui sont
intervenues.

296. Renforcement du bénéfice dans l’hypothèse d’une évolution d’un préjudice


patrimonial. – L’existence d’un tel outil est indispensable pour l’indemnisation des victimes
pour les préjudices patrimoniaux, qu’il s’agisse indifféremment de la victime directe ou de la
victime par ricochet, puisqu’il en donne une énumération limitée. La clarté qui domine
l’indemnisation des préjudices patrimoniaux procède bien évidemment de ce que le préjudice
présente un caractère chiffrable par nature. Une définition précise des éléments à intégrer pour
calculer son étendue est par conséquent réalisable. La multiplication des chefs de préjudice au
sein des préjudices patrimoniaux favorise une véritable caractérisation de la physionomie de
chaque préjudice que la nomenclature entend réparer. Partant, dans l’hypothèse d’une
évolution postérieure du préjudice, il n’y a plus qu’à reprendre l’évaluation initiale du poste
de préjudice et mesurer l’étendue de la variation pour prononcer une indemnisation
complémentaire. Dans cette configuration-là, la multiplication des chefs de préjudices facilite
l’insertion des évolutions du préjudice de la victime et s’inscrit dans un perfectionnement de
l’application du principe de réparation intégrale.

297. Dans une acception patrimoniale, l’usage de la nomenclature Dintilhac confère à


l’indemnisation des victimes une amélioration indéniable quant à la lisibilité des préjudices
réparables. En revanche, elle comporte des limites en matière de préjudices extrapatrimoniaux
pour lesquels la multiplication des préjudices réparables et leur éventuelle réunion au sein
d’une nomenclature manque son objectif et rend leur indemnisation plus difficilement
perméable aux évolutions.

261
2. Les limites de la multiplication des chefs de préjudices

298. L’élargissement compulsif de la sphère du préjudice extrapatrimonial. – Le


préjudice extrapatrimonial relève, par excellence, d’une appréciation beaucoup plus
subjective. L’étendue de sa réparation dépend alors incontestablement d’éléments tels que la
présentation qui en sera faite par l’avocat, la réceptivité du juge ou encore les difficultés de
preuve. C’est cette évaluation plus subjective qui a stimulé son essor et a favorisé la
multiplication des préjudices indemnisables à ce titre856. Cependant, nonobstant l’attrait initial
pour l’augmentation et la spécification des préjudices réparables, ce phénomène suscite
rapidement de vives critiques 857 . Il ressort de la confrontation entre le phénomène de
multiplication des préjudices indemnisables et l’évolution du préjudice extrapatrimonial de la
victime une incompatibilité patente. Elle naît de la difficulté à quantifier l’évolution que le
préjudice a subie.

Pour comprendre et mesurer la teneur des incompatibilités entre la multiplication des


chefs de préjudices et l’évolution du préjudice extrapatrimonial, il convient de revenir sur la
notion même de préjudice extrapatrimonial. Elle porte en son sein l’explication de son
hermétisme aux évolutions. Son acception correspond initialement à une volonté
d’indemnisation qui intervient dans la sphère de l’émotionnel. Ce qui explique que le
préjudice extrapatrimonial est souvent nommé, de manière générique, préjudice moral858. Or,
cette dénomination est réductrice. Le préjudice extrapatrimonial est protéiforme 859 . En
témoigne la ventilation des préjudices extrapatrimoniaux consécutifs à la survenance d’un
dommage corporel, préjudice sexuel, préjudice d’agrément, préjudice esthétique… De plus,

856
J. KNETSCH, « La désintégration du préjudice moral », D. 2015, p. 443.
857
X. PRADEL, Le préjudice dans le droit de la responsabilité civile, Paris : LGDJ, 2004, n° 96, p. 115 et s. ; L.
CADIET « Sur les faits et les méfaits de l’idéologie de la réparation », in Mélanges offerts à P. Drai, Paris :
Dalloz, 1999, p. 495 ; J. KNETSCH, art. préc. ; O. GOUT, S. PORCHY-SIMON, Plaidoyer pour la défense des
nomenclatures dans le droit du dommage corporel, D. 2015, p. 1499 ; TH. PASQUIER, « Le préjudice à la croisée
des chemins », Rev. Trav. 2015, p. 741.
858
Cf supra n° 54.
859
En ce sens, J. KNETSCH, art. préc.

262
depuis quelques années, son admission s’est élargie. Il est admis qu’une personne morale
puisse se prévaloir de l’existence d’un préjudice extrapatrimonial860. Cette extension est
d’ailleurs critiquable. Il est en effet difficile d’amdettre qu’une personne morale puisse
ressentir des émotions 861 . La reconnaissance d’un préjudice extrapatrimonial pour les
personnes morales renforce la complexité de la notion de préjudice moral. Outre cette
première difficulté d’ordre général, une seconde se dégage. Elle concerne plus spécifiquement
de la réparation d’un dommage corporel.

299. Les limites de la nomenclature Dintilhac. – Le recours à une nomenclature


établissant et définissant limitativement les préjudices extrapatrimoniaux réparables devrait
circonscrire tous débordements incontrôlables de la notion de préjudice réparable. À cet
égard, la nomenclature Dintilhac occupe un rôle régulateur comme en matière de préjudice
patrimonial. Sauf qu’en matière extrapatrimoniale, tel n’est pas le cas ni pour les préjudices
temporaires ni pour les préjudices permanents.

300. S’agissant des préjudices temporaires, la nomenclature retient en premier lieu


l’existence d’un déficit fonctionnel temporaire (ci-après D.F.T.). Il est défini comme un poste
de préjudice qui « cherche à indemniser l’invalidité subie par la victime dans sa sphère
personnelle pendant la maladie traumatique, c’est-à-dire jusqu’à sa consolidation. Elle va
traduire l’incapacité fonctionnelle totale ou partielle que va subir la victime jusqu’à sa
consolidation. Elle correspond aux périodes d’hospitalisation de la victime, mais aussi à la
“perte de qualité de vie et à celle des joies usuelles de la vie courante” que rencontre la
victime pendant la maladie traumatique »862. Ce premier poste de préjudices retenu par la
nomenclature est suffisamment large pour permettre de prendre en considération toutes les

860
V. WESTER-OUISSE, « Le préjudice moral des personnes morales », JCP G. 2003, doctr. 145 ; PH. STOFFEL-
MUNCK, « Le préjudice moral des personnes morales », art. p