L'ACCORD DE LIBRE-ÉCHANGE
NORD-AMÉRICAIN :
(ALENA/NAFTA)
Genèse, résultats et perspectives
Actes du colloque organisé
au Sénat le 7 novembre 1996
Organisé sous le haut patronage de
M. René MONORY,
Président du Sénat,
et présidé par
M. Paul GIROD
Président du Groupe Sénatorial
France-États-Unis d'Amérique
M. Jean DELANEAU M. Roland du LUART
Président du Groupe Sénatorial Président du Groupe Sénatorial
France-Canada France-Amérique du Sud
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SOMMAIRE
AVANT-PROPOS 7
ALLOCUTIONS D'OUVERTURE.............................................................................9
INTRODUCTION 11
I. LES MOTIVATIONS DES ÉTATS-UNIS DU CANADA ET DU MEXIQUE 11
A. DÉFINITION DE L'ALENA 11
B. LES COMPOSANTES DE L'ALENA 12
1. Des éléments contrastés 12
2. Des motivations différentes 13
II. LE BILAN DES PREMIÈRES ANNÉES D'APPLICATION DE L'ALENA 14
A. DES EFFETS STRUCTURELS LIMITÉS 14
B. DES POINTS FAIBLES À COMPENSER 15
1. Au Mexique 15
2. Aux États-Unis 15
III. L'AVENIR DE L'ALENA 16
A. UNE « GRANDE ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE DES AMÉRIQUES » ? 16
B. LA VOIE DU CHILI 16
C. LES PROBLÈMES ENDÉMIQUES DE L'AMÉRIQUE LATINE 17
PREMIÈRE PARTIE - L'ANALYSE DES TROIS PAYS MEMBRES 19
LE POINT DE VUE DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE 21
I. LES ÉTATS-UNIS PARTISANS DU LIBRE-ÉCHANGE 21
A. LES RELATIONS ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA 21
B. LES ÉTATS-UNIS ET LE MEXIQUE 22
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II. MISE EN PLACE ET CONSÉQUENCES DE L'ALENA 23
A. PRINCIPES ET ORIGINES 23
B. LES IMPACTS DE L'ALENA 23
C. VERS UNE GRANDE ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE CONTINENTALE ? 24
III. L'ALENA ET L'UNION EUROPÉENNE 25
A. POINTS COMMUNS ET DIFFÉRENCES 25
B. DEUX BLOCS ÉCONOMIQUES PUISSANTS 26
LE POINT DE VUE DU CANADA 27
I. LES MOTIVATIONS DU CANADA AU SEIN DE L'ALENA 27
A. DES FACTEURS HISTORIQUES ET ÉCONOMIQUES 27
B. L'ORIGINE DE LA PARTICIPATION À UNE NÉGOCIATION TRILATÉRALE 28
II. L'IMPACT DE L'ALENA 28
A. QUELQUES DONNÉES CHIFFRÉES 28
B. VERS UN ÉLARGISSEMENT DE L'ALENA 29
LE POINT DE VUE DU MEXIQUE 31
I. PRÉSENTATION DU MEXIQUE ET RAPPEL HISTORIQUE 31
A. LA MUTATION DU MEXIQUE 31
B. MISE EN PLACE ET IMPACT DE L'ALENA 32
II. L'ORIGINE DE L'ALENA 32
III. LES OBJECTIFS ET LES CARACTÉRISTIQUES DE L'ALENA 34
IV. LES AVANTAGES DE L'ALENA 35
V. LES RÉSULTATS 35
VI. LES PERSPECTIVES DE DÉVELOPPEMENT DES ÉCHANGES 37
LE CHILI ET L'ALENA 39
I. LE MERCOSUR ET L'ALENA 39
II. LE CHILI ET L'ALENA 41
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SECONDE PARTIE - L'ALENA AU REGARD DU COMMERCIAL
INTERNATIONAL ET DES ENTREPRISES 43
L'ALENA, INITIATIVES RÉGIONALES ET SYSTÈME COMMERCIAL
MULTILATÉRAL 45
I. LE SYSTÈME COMMERCIAL MONDIAL 45
II. LES SIGNIFICATIONS DE L'ALENA 46
III. LES RELATIONS ENTRE MONDE MULTILATÉRAL ET ENSEMBLES
RÉGIONAUX 46
L'ANALYSE DES ENTREPRISES 49
M. René LOPEZ, Président D'ALCATEL-CANADA 49
I. LES PERFORMANCES D'ALCATEL-CANADA 49
A. PRÉSENTATION D'ALCATEL-CANADA 49
B. LES FACTEURS DU SUCCÈS 49
II. L'IMPACT DE L'ALENA 50
M. Georges HIBON, Président de Connaught Laboratoireses Ltd (Pasteur-
Mérieux). 52
I. ÉLÉMENTS DE CONTEXTE 52
II. QUELLE EST L'INFLUENCE DE L'ALENA ? 52
M. José Jamon ORTIZ MONASTERIO, Administrateur délégué,
Eurocermex SA 55
I. LES PERFORMANCES DE LA BIÈRE CORONA 55
II. LES AVANTAGES DE L'ALENA POUR LE MEXIQUE 56
M. Seth GOLDSCHLAGER, Directeur chez Publicis Consultants 57
I. LE DÉVELOPPEMENT DE PUBLICIS EN AMÉRIQUE 57
II. L'IMPACT DE L'ALENA 57
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CONCLUSION - LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA
POLITIQUE COMMERCIALE DES ÉTATS-UNIS AU LENDEMAIN DES
ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES 61
M. Jean-Daniel GARDERE, Ministre plénipotentiaire, chef des services
d'expansion économique aux États-Unis 61
I. LA TOILE DE FOND ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE 61
A. DONNÉES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES 61
B. LE RETOUR À LA CONFIANCE 62
C. TENTATIVE D'EXPLICATION DE CETTE CONFIANCE RETROUVÉE 63
D. LE NÉO-PRAGMATISME AMÉRICAIN 64
II. LES CONSÉQUENCES DE L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE 64
III. QUELQUES GRANDS DOSSIERS INTERNATIONAUX 66
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AVANT-PROPOS
L'accord de libre-échange nord-américain (ALENA), entré en
vigueur le 1er janvier 1994, constitue une extension au Mexique de l'accord
qui liait les États-Unis d'Amérique et le Canada depuis 1989.
Ainsi s'est formé un considérable marché de 390 millions de
consommateurs représentant un produit intérieur brut de plus de
7.000 milliards de dollars
Cet accord emporte la suppression immédiate des droits de douane
sur plus de la moitié des produits échangés et programme la disparition de ces
droits sur les autres produits -à l'exception de certains produits agricoles qui
font l'objet d'une période transitoire de quinze ans.
Radicalement distinct dans son concept de l'idée d'union douanière
sur laquelle est fondé l'ensemble européen, l'ALENA constitue un thème de
réflexion fort, tant du point de vue du commerce international, que du point
de vue de la géopolitique régionale des Amériques.
C'est à cette fin que le groupe sénatorial France-États-Unis
d'Amérique, présidé par M. Paul Girod, a pris l'initiative d'organiser, en
partenariat avec le groupe sénatorial France-Canada, présidé par M. Jean
Delaneau, et le groupe sénatorial France-Amérique du Sud, présidé par M.
Roland du Luart, un colloque, placé sous le haut patronage de M. le Président
du Sénat sur la genèse, les résultats et les perspectives de cet accord de libre-
échange.
Ce document contient les actes du colloque qui s'est déroulé au
Sénat le jeudi 7 novembre 1996 devant une assistance de 250 personnes
composée de responsables politiques, de chefs d'entreprises ainsi que de
nombreux spécialistes du commercial international et des journalistes.
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ALLOCUTIONS D'OUVERTURE
Allocution de M. Paul GIROD, président du groupe sénatorial
France-États-Unis d'Amérique
L'ALENA constitue un sujet important et relativement mal connu de
nos concitoyens. Les Français devraient pourtant se sentir davantage
concernés par l'ALENA, lequel représente près de 400 millions d'habitants et
plus de 7 000 milliards de chiffre d'affaires.
Je me réjouis d'aborder ce sujet 48 heures seulement après l'élection
présidentielle américaine et le renouvellement du Congrès. Il faut par ailleurs
prendre conscience de l'importance du développement des échanges à
l'intérieur de cette zone. La suppression d'un certain nombre de contraintes
concernant les investissements, les télécommunications et d'autres domaines
aura une influence directe ou indirecte sur l'ensemble de l'économie mondiale
et, par conséquent, sur l'économie française.
Allocution de M. Jean DELANEAU, Président du Groupe
d'amitié France-Canada
Presque quatre années après la signature des accords de l'ALENA par
William Mulroney, un bilan peut être dressé. Cette année a été
particulièrement importante du point de vue des relations entre la France et le
Canada puisqu'une visite officielle d'Yves Galland, en sa qualité de
responsable du commerce extérieur de la France, a été suivie d'une visite
d'État de notre Premier Ministre. Cette dernière a été importante dans la
perspective du resserrement de nos rapports, anciens et déjà très étroits, avec
ce grand pays d'Amérique du Nord. Pour la France, le Canada constitue un
partenaire relativement privilégié dans le cadre de nos relations avec
l'ALENA. Pour le Canada et pour l'ensemble des États du continent
américain, la France constitue une porte d'entrée particulière vers l'Union
européenne.
Récemment, plusieurs missions du Sénat se sont rendues au Canada.
Le déplacement de nombre de nos collègues du Groupe centriste a été
remarqué. Dans le cadre de l'association inter-parlementaire France-Canada,
regroupant des députés et sénateurs français ainsi que des représentants
canadiens, nous avons pu constater « l'effervescence économique » régnant en
Colombie britannique, notamment en raison de la suppression du statut
privilégié de Hongkong. Cette intense activité économique se manifeste par le
- 10 -
déplacement de nombreux habitants de cet État vers l'ouest canadien. Le
même phénomène se retrouve sans doute également à l'ouest des États-Unis.
Allocution de M. Roland du LUART, Président du Groupe
d'amitié France-Amérique du Sud
L'entité Amérique latine est également très active. Depuis 1990, plus
de 30 accords commerciaux ont été signés entre différents pays. Nous
assistons à une modification radicale des attitudes protectionnistes passées et
à une ouverture sur la politique de libre-échange. Ce phénomène se manifeste
au nord, avec la participation du Mexique à l'ALENA, mais également dans
l'ensemble du continent sud-américain, où de nombreux accords commerciaux
se construisent. Il est nécessaire d'adopter une vision globale, prenant en
compte l'ensemble du continent américain, afin d'envisager, au travers du
prisme des accords commerciaux, les possibilités de constructions
économiques avec l'Europe en général et la France en particulier.
M. Paul GIROD, Président du Groupe d'amitié France-États-
Unis d'Amérique
Cette manifestation s'inscrit dans le cadre de la renaissance, que
j'espère vigoureuse, du groupe d'amitié France-États-Unis au Sénat. Ce
colloque a pour objectif de contribuer à l'information des Français sur les
problématiques américaines en général, à celles des États-Unis en particulier.
Le but est également de révéler notre existence au Sénat américain, dont nous
connaissons l'importance.
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INTRODUCTION
M. Xavier de VILLEPIN,
Président de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des
Forces armées
Je vous félicite d'avoir organisé ce débat que je crois très important.
Je voudrais, en guise d'introduction, vous présenter sous forme de fiches
signalétiques, le dossier qui nous intéresse aujourd'hui ; j'en profiterai pour
glisser quelques remarques personnelles.
Je voudrais dans une première partie tenter de définir le problème, de
présenter les motivations des trois pays : lesÉTATS-UNISle Canada et le
Mexique. Dans une deuxième partie, je tenterai de dresser un bilan. L'accord
est entré en vigueur le premier janvier 1994. Nous manquons certes de recul
pour dresser un bilan exhaustif, mais nous pouvons d'ores et déjà tirer un
certain nombre d'enseignements de cette expérience. Nous évoquerons, dans
une troisième partie, l'avenir de l'ALENA. Ce point est en effet important
pour l'ensemble des Amériques. Nous essaierons à cette occasion de répondre
à la question suivante : « quel avenir pour l'ALENA et pour la grande zone de
libre-échange des Amériques. » En guise de conclusion, nous essaierons de
voir si l'ALENA constitue une opportunité ou au contraire une menace pour
l'Europe et le France.
I. LES MOTIVATIONS DES ÉTATS-UNIS DU CANADA ET DU
MEXIQUE
A. DÉFINITION DE L'ALENA
L'ALENA est une zone de libre-échange et non un marché commun
ou une union telle que nous l'envisageons en Europe. Il y a une grande
différence sur ce point.
L'ALENA, regroupant 390 millions d'habitants, réunit trois pays
d'inégale importance par leurs superficies et par leurs populations. Les États-
Unis comptent un peu plus de 270 millions d'habitants, le Mexique plus de
90 millions et le Canada plus 30 millions. Le PIB cumulé des trois pays
composant l'ALENA est supérieur à 7 000 milliards de dollars. Les quinze
pays de l'Union européenne - pour l'instant, ils ne sont que quinze -
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représentent 375 millions d'habitants environ et un PIB du même ordre que
celui de l'ensemble ALENA. L'ALENA et l'Union européenne sont donc
comparables au regard de leur importance pour le commerce mondial.
Les accords de l'ALENA prévoient une période transitoire pouvant
durer 15 années. Il s'agit donc d'une affaire de « longue haleine » - vous
évoquerez sans doute les détails du sujet.
En 1993, a été signé un accord additionnel ne portant pas sur les
marchandises ou les services, mais édictant des normes et des règles
concernant l'environnement et l'emploi.
B. LES COMPOSANTES DE L'ALENA
1. Des éléments contrastés
LesÉTATS-UNISle Canada et le Mexique sont des pays très différents
les uns des autres. Je pense d'abord à la richesse relative de ces pays. Les
États-Unis et le Canada ont largement dépassé les 20 000 dollars par habitant,
le Mexique est lui dans la zone des 4 000 dollars par habitant. Le poids des
richesses n'est donc pas identique. Le Mexique dispose d'un fort potentiel,
mais c'est aussi un pays émergeant par rapport à ses deux grands voisins du
nord, deux pays riches avec tout ce que ce terme implique en termes de
« problèmes ». Il existe également un fort contraste culturel. La culture du
Mexique est très ancienne et très différente de celles des États-Unis et du
Canada.
L'immigration constitue une question sous-jacente à l'accord. Elle
est en effet très présente dans la mentalité américaine. Les États-Unis
demeurent un pays d'immigration : ils accueillent encore 800 000 personnes
par an. Nous évoquerons le problème que cela pose, car celui-ci est
intimement lié à l'ALENA. Le Canada est également un pays d'immigration,
recevant 250 000 personnes par an. Ceux-ci proviennent de moins en moins
des pays « fondateurs » du Canada (la Grande-Bretagne et la France) et de
plus en plus d'Asie ou d'autres pays, d'ailleurs parfois anciennement liés au
Commonwealth britannique. Le Mexique constitue quant à lui un grand pays
d'émigration.
Les démographies sont également différentes. Le Mexique présente
un taux de fécondité d'environ 3 %, très nettement supérieur à celui de ses
deux voisins du nord : 1,7 pour le Canada (et la France) et 2 pour les États-
Unis, en raison du poids de l'émigration. Tout ceci constitue des éléments de
contexte importants.
- 13 -
2. Des motivations différentes
Les motivations des trois pays sont différentes.
- Les États-Unis
Les États-Unis souhaitent mettre en œuvre une politique générale
visant à étendre l'idée et les règles du jeu du commerce international. Cette
idée est tout à fait louable et sans doute souhaitable. Elle est le fondement de
la motivation des États-Unis dans ce dossier, mais également vis-à-vis de
l'ensemble des pays de l'Amérique latine.
- Le Canada
Réalisant 80 % de son commerce extérieur avec lesÉTATS-UNISle
Canada souhaite sortir de cette dépendance et trouver d'autres débouchés que
celui de son grand voisin. Si le Canada parvient à s'extraire de cette
dépendance, alors il pourra trouver de nouveaux clients dans le reste du
monde, et plus particulièrement en Amérique latine : telle est la motivation
profonde de ce pays.
- Le Mexique
Le Mexique compte aujourd'hui 93 millions d'habitants mais sera, à
l'horizon 2025, le dixième pays du monde en termes de population, avec
137 millions d'habitants. Si l'on coupe le continent américain au niveau du
Rio Grande, on fait le double constat suivant. En 1950, le poids de l'Amérique
latine équivalait à celui des États-Unis et du Canada. Aujourd'hui, la balance
est fortement déséquilibrée en faveur du sud. Cette donnée est essentielle. Le
Mexique recherche des investissements lui permettant de développer l'emploi
sur son territoire. Ceci est d'ailleurs une donnée générale commune à toute
l'Amérique latine. De plus, le Mexique cherche à accroître son rôle
géographique de « carrefour des Amériques ». A cet égard, les négociations
concernant l'extension de l'ALENA au Chili sont révélatrices.
- 14 -
II. LE BILAN DES PREMIÈRES ANNÉES D'APPLICATION DE
L'ALENA
Quel bilan provisoire de ce dossier peut-on dresser ?
A. DES EFFETS STRUCTURELS LIMITÉS
Répondant aux souhaits des gouvernants des trois pays de faire
croître le commerce, particulièrement celui du Canada avec le Mexique, le
volume des échanges a augmenté. Il en a résulté un déficit croissant des États-
Unis vis-à-vis du Mexique. Rappelons que telle était la règle du jeu du
système : faciliter les échanges entre pays. L'ALENA n'est cependant pas le
seul responsable de ce phénomène. En effet, la forte dévaluation du peso
mexicain a renforcé la présence mexicaine (notamment au travers
d'investissements) aux États-Unis.
Il me semble - les intervenants et les spécialistes de la question me
contrediront peut-être - que l'application des accords de l'ALENA n'a pas
provoqué d'effets structurels considérables. Les hommes politiques avaient
pourtant parlé soit en termes dithyrambiques soit en termes dramatiques de
l'ALENA ; certains avaient évoqué des conséquences très bénéfiques, d'autres
au contraire des effets désastreux. Jusqu'à présent, il me semble que les
différents secteurs des trois pays n'ont pas été profondément affectés. Ainsi,
dans le secteur du textile, les États-Unis et le Mexique exportent
respectivement de grandes quantités de tissus et de vêtements. Des
compensations se sont donc opérées à l'intérieur des secteurs : il n'y a pas eu
d'effets structurels majeurs.
Il n'y pas eu non plus d'effets notoires sur l'emploi. Aujourd'hui,
l'ALENA n'est plus contesté, comme il le fut jadis. Souvenez-vous en effet
des débats politiques que suscita l'ALENA et des réactions de Pat Buchanan
ou Ross Perrot ! Ce dernier, lors de sa dernière campagne, n'a guère
mentionné l'ALENA. Ceci révèle l'acceptation de l'ALENA par les hommes
politiques. Il ne constitue plus en tout cas un enjeu politique.
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B. DES POINTS FAIBLES À COMPENSER
1. Au Mexique
Quelques points de faiblesse subsistent cependant. Le Mexique, pays
de grand potentiel et de grand avenir, a connu, en décembre 1994, une grave
crise financière, parfois qualifiée par les économistes « d'effet tequila ». Nous
sommes quasiment parvenus au terme de cette mais celle-ci n'est pas encore
totalement achevée. Les milieux financiers s'interrogent sur la force du peso
mexicain, qui a glissé ces dernières semaines. Ce matin, le cours est de
7,91 peso pour un dollar, ce qui constitue un chiffre très bas. En décembre
1994, il était en effet de 3,45 peso pour un dollar. Le peso s'est donc
fortement déprécié. Cette donnée est problématique en raison du taux
d'inflation du Mexique, supérieur à 20 %, très différent de celui de ses deux
partenaires canadien et américain. Le peso joue donc en quelque sorte un rôle
de soupape de sécurité.
Personnellement, je suis peu inquiet vis-à-vis des phénomènes de
guérilla apparus au Mexique, dans le Chiapas, d'une part, et dans l'État de
Guerrero, d'autre part. Je ne pense pas en effet qu'il s'agisse de mouvements
très importants. Le principal parti politique mexicain est néanmoins en cours
d'évolution, d'ailleurs courageusement menée par le Président Zedillo.
L'avenir reste cependant à confirmer dans ce domaine. Le pays connaît en
tout cas une grande transformation.
2. Aux États-Unis
Je souhaiterais enfin évoquer un phénomène très récent. Les récentes
élections américaines concernaient le renouvellement du Président et des
membres du Congrès (le sénat et la chambre). Ces élections étaient également
assorties d'un certain nombre de référendums, comme c'est généralement le
cas. Ainsi, dans l'État de Californie, un référendum sur la proposition
209 visait à remettre en cause l'affirmative action ou principe de « l'action
affirmative ». Cette politique consiste à offrir des chances supplémentaires,
par exemple aux Noirs par rapport aux Blancs, traditionnellement plus
favorisés. Cette question ne concerne pas directement l'immigration mais y
est intimement liée. Cette proposition a été acceptée par 56 % des voix contre
44 %. Sous réserve des recours possibles, cette politique d'action progressive,
instaurée par les Démocrates et donnant des chances supplémentaires aux
classes les plus défavorisées, va donc être progressivement démantelée.
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A la suite des élections, une « cohabitation » s'annonçant entre le
Président et le Congrès, il est possible de s'interroger sur l'évolution de ce
phénomène. La Californie, qui n'est certes pas l'État le plus proche du
Mexique, est de plus en plus influent et joue un rôle d'État-pilote dans
l'opinion américaine. Il est donc possible que le rapport à l'immigration s'en
trouve, à terme, affecté. L'idée, généreuse et nécessaire, de l'association d'un
pays émergent avec un pays très développé comme les États-Unis rencontrera
sans doute des obstacles sur sa route. C'est un problème essentiel, y compris
pour l'ALENA.
III. L'AVENIR DE L'ALENA
A. UNE « GRANDE ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE DES AMÉRIQUES » ?
L'ALENA ayant obtenu des résultats positifs, la seule question qui se
pose est celle de son développement et de ses conséquences sur l'intégration
latino-américaine. Nous dirigeons-nous vers une grande zone de libre-échange
des Amériques ? Cette idée apparaît dans nombre de politiques américaines,
de celle de Rockfeller à celle de Kennedy, par exemple. Tous ont eu l'idée, en
quelque sorte, de « rattraper » Simon Bolivar. Au moment de sa mort, le
Libérateur, en référence à ce qu'il considérait comme son plus grand échec,
c'est-à-dire l'éclatement de l'Amérique latine en un très grand nombre de
pays (34 aujourd'hui), déclarait : « J'ai labouré la mer ». Autrement dit, il
n'avait pas réussi à fédérer ce continent, à lui donner une grande perspective.
Il se trouvait alors face à un continent divisé.
L'idée d'une association économique n'est pas nouvelle. Dans les
années 60, au Venezuela, j ' a i vécu les vicissitudes du Pacte andin. Cette idée
a souvent été présente en Amérique latine, mais elle a connu de nombreux
échecs. Certes, l'idée d'association économique se répand à travers le monde,
en Europe ou en Asie par exemple. Mais elle est difficile à se concrétiser en
Amérique latine.
B. LA VOIE DU CHILI
De ce point de vue, l'exemple de la politique du Chili est éclairant ;
nous pouvons évoquer ce pays d'autant plus facilement qu'il n'est pas l'objet
de notre discussion. Ce pays de seulement 13 millions d'habitants, étiré le
long de la côte pacifique, à l'extrémité du continent, est aujourd'hui considéré
par les entreprises, sans prendre en compte l'aspect politique, comme l'un des
« plus sérieux » des pays d'Amérique latine. Le Chili n'est pas affecté par
- 17 -
l'effet Tequila. Par rapport aux autres pays latino-américains, il possède
l'avantage d'être assez compréhensible pour les petites et moyennes
entreprises. En raison de sa taille, il peut d'ailleurs accueillir de nombreuses
PME.
Le Chili a beaucoup hésité. Au début des années 90, il s'est penché
vers l'ALENA, ne voulant pas être absent de cette grande zone de libre-
échange. Puis, à la suite de complications, d'un débat interne et de certaines
exigences desÉTATS-UNISil est revenu sur sa position. Rappelons que le Chili
était très soutenu par le Canada. Finalement, le Chili a choisi la voie du
MERCOSUR. Il s'oriente vers la géographie la plus proche : l'union entre le
Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay. Nous orientons-nous vers une
grande zone de libre-échange ? La question mérite d'être posée. En fait, il est
possible qu'au lieu d'une multitude de dialogues bilatéraux, nous nous
orientions vers des dialogues entre grands blocs. Le MERCOSUR deviendra
alors un rival de l'ALENA. Telle est en tout cas mon impression.
C. LES PROBLÈMES ENDÉMIQUES DEL'AMÉRIQUELATINE
L'Amérique latine a enregistré de très grands progrès. La décennie
perdue des années 80 est passée. A une exception près, la démocratie a atteint
tout le continent. Trois grands problèmes subsistent cependant, comme me le
rappelait récemment un membre éminent de l'Organisation des États
Américains de passage à Paris.
- Cuba
Vu de l'Europe, le régime est certes affaibli. Mais la loi américaine
Helms-Burton a divisé le continent, y compris les membres de l'ALENA. Le
Canada et le Mexique ont plutôt pris parti contre les excès de la position
américaine.
- La drogue
Même si d'autres continents sont également concernés par ce drame,
la drogue constitue un important problème latino-américain, qui touche
l'ALENA. LesÉTATS-UNISégalement touchés, sont très sensibles sur le sujet.
Leurs rapports avec la Colombie en constituent une illustration.
- La banane
Nous sommes impliqués dans ce dossier.
- 18 -
En conclusion, L'ALENA est une grande opportunité. Nous devons
réfléchir en qualité d'Européens et de Français aux perspectives qu'offre
l'ALENA. Personnellement, je souhaite que nos entreprises investissent sur le
continent américain. Le Mexique et le Canada constituent d'excellents points
de départ pour exporter vers les États-Unis. Nous, Français, sommes toujours
un peu pessimistes et moroses. Quoi qu'il en soit, nous ne devons pas voir
dans cette évolution une malédiction des temps. L'ALENA est au contraire un
exemple à suivre. Il présente une approche originale d'une association entre
deux pays très riches et un grand pays émergent. Nous devons donc réfléchir
sur ce sujet dans le sens de l'ouverture.
M. Paul GIROD
J'aimerais répondre à votre appel à l'initiative. Nous avons vu que les
résultats des industries européennes sur le marché nord-américain n'étaient
pas négligeables. Je suis d'ailleurs Président du Conseil général d'un
département dans lequel une petite entreprise commercialise des fonds de
sauces fabriqués à partir d'os de moutons en provenance de Nouvelle-
Zélande ! A la lumière de cette expérience, je me dis qu'il y a de la place pour
tout le monde. Si nos industriels sont capables de quitter leurs pantoufles, il y
sans doute des choses intéressantes à faire !
La réunion va s'organiser de la manière suivante. Je vais d'abord
demander aux représentants des ambassades de bien vouloir s'exprimer. Nous
engagerons ensuite une rapide discussion avant de passer à la deuxième partie
de la réunion consacrée aux implications économiques de l'ALENA. Pour
commencer, je passe la parole à Monsieur Meideros.
- 19 -
PREMIÈRE PARTIE
L'ANALYSE DES TROIS PAYS MEMBRES
- 21 -
LE POINT DE VUE DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE
M. John MEDEIROS,
Ministre Conseiller pour les affaires économiques et commerciales auprès
de l'Ambassade des États-Unis d'Amérique
J'aimerais relever les propos du discours de Monsieur de Villepin
indiquant que le Mexique et le Canada sont de très bonnes plates-formes
d'exportation vers les États-Unis. Ceci est tout à fait vrai, mais les États-Unis
restent tout de même également une bonne plate-forme pour exporter vers les
États-Unis...
I. LES ÉTATS-UNIS PARTISANS DU LIBRE-ÉCHANGE
En Amérique, la notion de libre-échange résulte de la géographie, les
voies naturelles de communication encourageant les échanges, et de l'histoire,
en raison de la coexistence sur ce territoire de peuples différents. Ces
éléments ont conduit les milieux d'affaires nord-américains et étrangers à
adopter une stratégie continentale dans leur approche du marché nord-
américain.
A. LES RELATIONS ENTRE LESÉTATS-UNISETLE CANADA
Les États-Unis constituent le premier partenaire commercial et le
premier investisseur étranger du Canada. Ceci est réciproque. Nos échanges
commerciaux ne se limitent d'ailleurs pas aux produits finis, mais
comprennent également les échanges de produits finis entre succursales d'une
même société, la recherche et le développement et les services, ces derniers
ayant une importance croissante.
Les États-Unis et le Canada n'ont cessé d'œuvrer en faveur de la
libéralisation du commerce transnational depuis plus d'un siècle, avec des
périodes plus ou moins actives. Le premier accord de libre-échange entre nos
deux pays, qui fut d'ailleurs de courte durée, date de 1854. Les
gouvernements américains et canadiens ont ensuite failli parvenir à un accord
de libre-échange en 1911, puis en 1947.
En 1965, nous avons conclu un accord dans le secteur automobile,
permettant le libre-échange de voitures, de camions, d'autobus et de pièces
- 22 -
détachées. Depuis cette date, il existe une véritable industrie automobile nord-
américaine, c'est-à-dire d'Amérique du Nord et pas uniquement des États-
Unis.
Les gouvernements américains et canadiens ont également poursuivi
leur politique de réduction des droits de douane dans le cadre des négociations
du GATT. Nous avions cependant la volonté d'étendre la démarche. Dans
cette optique, nous avons tenté, sans succès, de conclure plusieurs accords
sectoriels.
En 1985, le Président américain, Ronald Reagan, et le Premier
Ministre canadien, William Mulroney, ont lancé un effort global de
libéralisation. Ceci a aboutit à l'accord de libre-échange américano-canadien,
signé en 1987 et entré en vigueur en 1989. Cet accord prévoit de baisser
progressivement les droits de douane, de faciliter les échanges dans le
domaine des services et institue un système de résolution des différends.
Depuis 1989, nos échanges avec le Canada ont augmenté de 17 % de plus que
la progression de nos échanges avec le reste du monde. Entre 1989 et 1994,
nos exportations vers le Canada ont progressé de 50 %, et ce malgré un dollar
canadien plutôt faible.
B. LESÉTATS-UNISET LE MEXIQUE
Nos relations économiques avec le Mexique sont certes plus récentes
mais elles n'en sont pas moins étroites. Le Mexique est d'une importance
primordiale pour les États-Unis. La cohabitation, la proximité de deux pays si
différents, représentent un défi pour nos deux peuples.
Le Mexique, aujourd'hui membre de l'OCDE, a longtemps été
considéré et se considérait lui-même comme un pays en voie de
développement. Il avait une politique économique étatique, classiquement
fondée sur la substitution aux importations, c'est-à-dire protectionniste.
La population mexicaine est importante. Elle est caractérisée par un
niveau de vie relativement bas et une forte mobilité. L'immigration légale
vers le États-Unis est importante. L'immigration clandestine, également très
importante, est la source de grandes difficultés pour les deux pays.
Pour lesÉTATS-UNIScontribuer à la création d'un Mexique stable,
prospère, ouvert et orienté sur une voie de développement durable constitue
une priorité. La création de l'ALENA doit être perçue dans cette optique. Les
États-Unis n'ont pas uniquement des préoccupations de politique économique.
- 23 -
Sur le plan économique, le Mexique est aujourd'hui le troisième
marché d'exportation desÉTATS-UNISaprès le Canada et le Japon. Pendant de
longues années le Mexique avait dressé de fortes barrières face aux
importations. Le Mexique est entré au GATT en 1986, époque à laquelle il a
entrepris une politique de libéralisation et d'ouverture.
II. MISE EN PLACE ET CONSÉQUENCES DE L'ALENA
A. PRINCIPES ET ORIGINES
Soucieux de renforcer cette nouvelle stratégie économique
mexicaine, les Présidents américain et mexicain ont lancé l'idée d'un accord
de libre-échange entre lesÉTATS-UNISle Mexique et le Canada. Cette
démarche s'est concrétisée par l'entrée en vigueur de l'ALENA en 1994.
Cet accord poursuit les mêmes objectifs que l'accord de libre-
échange américano-canadien ayant servi de base de négociation. Cet accord
prévoit une réduction progressive des droits de douane et l'élimination de
nombreuses barrières non tarifaires sur les biens et les services. Il consacre
également l'ouverture dans le domaine des investissements, prévoit une
protection élaborée des droits de propriété intellectuelle et institue un
mécanisme de résolution des différends. Les États-Unis et le Mexique ont
également conclu des accords parallèles dans les domaines de la protection du
travail et de l'environnement.
B. LES IMPACTS DE L'ALENA
Depuis que le Mexique a rejoint l'ALENA, nous avons noté un
spectaculaire progression des exportations américaines vers le Mexique,
passant de 45 à près de 65 milliards de dollars, et ce en dépit de la crise
financière ayant frappé le Mexique en décembre 1994.
Tant aux États-Unis qu'au Canada et, dans une moindre mesure, au
Mexique, l'impact de l'ALENA sur l'emploi a donné lieu à de nombreux
débats et batailles de chiffres. Aujourd'hui, une grande partie de la population
de nos pays est cependant consciente du fait que l'ALENA a dopé le
commerce et la création d'emplois. Cet accord a également renforcé la
stabilité du Mexique, en redonnant confiance aux investisseurs et aux
travailleurs mexicains. A titre d'exemple, depuis 1993, les exportations
américaines vers nos deux partenaires de l'ALENA ont augmenté de 22 %,
soit 31 milliards de dollars. AuxÉTATS-UNIScette augmentation a permis la
- 24 -
création de 260 000 emplois. La perte d'emplois due à la délocalisation de la
production, surtout vers le Mexique, est largement compensée par les
créations d'emplois dues à la progression des exportations. Aujourd'hui, plus
de deux millions d'Américains travaillent pour nos exportations vers le
Canada et le Mexique.
Un exemple moins récent est cependant encore plus significatif. En
1981-1982, une crise financière a conduit le Mexique à un important
relèvement de ses droits de douane, notamment sur les produits américains.
Les emplois américains dépendant de nos exportations vers le Mexique ont
alors chuté de moitié, passant de 430 000 à 200 000. Il nous a fallut œuvrer
durant sept années pour retrouver notre niveau d'exportation d'avant la crise.
Le contraste avec la situation existant depuis l'entrée en vigueur de l'ALENA
est frappant.
Les accords de l'ALENA ont institué un mécanisme de résolution des
différends commerciaux. Les affaires déjà traitées touchent de nombreux
domaines allant du bois au blé en passant par les avocats, les tomates ou
encore les systèmes de sécurité des camions.
Nous avons également engagé d'importants efforts afin de remédier
aux faiblesses de nos infrastructures aux frontières, essentiellement des
insuffisances en personnel, en matériel informatique et en structures de
stockage. Nous voulons également réduire les formalités imposées aux
importateurs et aux exportateurs en les uniformisant et en les informatisant.
C. VERSUNEGRANDE ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE CONTINENTALE ?
L'ALENA ne doit pas être perçu comme un bloc régional. L'ALENA
est certes un accord régional mais il ne vise pas à ériger des entraves
supplémentaires à l'égard des pays tiers. Il s'agit d'éliminer les barrières
internes afin de créer un grand marché unique plus rationnel et de mieux en
exploiter l'énorme potentiel. Nos règles sont d'ailleurs conformes à celles de
l'Organisation mondiale du commerce, pierre angulaire du système
commercial mondial.
Nous souhaitons que notre initiative régionale soutienne les efforts de
libéralisation du commerce mondial. Les accords régionaux présentent
l'avantage de pouvoir aller plus vite et plus loin dans l'ouverture du
commerce, par rapport aux grands accords multilatéraux. Ces derniers sont en
effet obligés, par la force des choses, de suivre le rythme des « plus lents ».
Nous pensons également que l'ALENA peut servir d'exemple par son
traitement de certains domaines, comme la protection des droits de propriété
intellectuelle ou la protection de l'environnement, domaines dans lesquels
- 25 -
nous sommes déjà plus avancés que ne le sont les initiatives multilatérales
globales.
Les avantages que nous procure l'ALENA nous incitent à l'élargir à
d'autres pays d'Amérique latine. Toutes les démocraties du continent se sont
d'ailleurs engagées lors du sommet des Amériques de Miami, en 1994, à
parvenir à un accord de libre-échange des Amériques avant 2005. Un tel
engagement ouvrira de nouveaux horizons aux producteurs et aux
consommateurs de tous les pays membres. Nous croyons que la croissance du
commerce amènera davantage de croissance industrielle.
Nous entendons donc entamer des négociations afin d'élargir
l'ALENA au Chili. Cette question présente des aspects de politique interne
assez complexes. Ainsi, dans le Congrès qui vient de terminer son mandat, les
Républicains ont refusé d'accorder à l'administration Clinton les pouvoirs
nécessaires pour négocier l'adhésion du Chili à l'ALENA. Ce veto n'existera
vraisemblablement plus au sein du nouveau Congrès. Le débat restera
cependant difficile. Le Chili est quant à lui en pourparlers avec le
MERCOSUR, accord de libéralisation comprenant déjà des pays à croissance
rapide : le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay.
III. L'ALENA ET L'UNION EUROPÉENNE
La politique commerciale des États-Unis se poursuit également dans
d'autres directions. Les membres de l'ALENA font partie du Forum de
Coopération économique Asie-Pacifique. Nous travaillons pour une plus
grande ouverture du commerce au sein de cet organisme. Les États-Unis
coopèrent également avec l'Union européenne en faveur de la libéralisation
des échanges. Cette coopération se mène traditionnellement par le biais de
l'OMC et de l'OCDE. Elle s'effectue également plus directement à travers le
New Transatlantic Agenda et le Dialogue d'affaires transatlantique, dont la
réunion annuelle se tient aujourd'hui et demain à Chicago.
A. POINTS COMMUNS ET DIFFÉRENCES
L'Union européenne vise à l'intégration politique, économique et
sociale des pays partenaires. Pour sa part, l'ALENA est un accord visant
uniquement la libéralisation progressive des échanges et des investissements.
Il n'est pas question de créer un tarif douanier commun vis-à-vis des pays
tiers. Chaque pays exerce un contrôle sur ses frontières. La libre circulation
des travailleurs n'existe pas et nous n'envisageons ni monnaie unique ni
politique étrangère commune.
- 26 -
Sur le plan commercial, les buts poursuivis par l'ALENA ne sont
cependant pas très éloignés de ceux poursuivis par l'Union européenne. Nous
entendons créer un grand marché unique qui sera source de croissance et de
prospérité. Une récente étude de l'Union européenne souligne que la libre
circulation des biens et des services en Europe a permis la création de
900 000 nouveaux emplois et une progression de la productivité de 68 %.
Nous souhaitons parvenir à de semblables résultats.
B. DEUX BLOCS ÉCONOMIQUES PUISSANTS
L'ALENA et l'Union européenne ne forment pas deux blocs rivaux.
Nous représentons chacun une communauté économique dynamique et
puissante. La croissance des échanges entre l'ALENA et l'Union européenne
bénéficiera aux producteurs et aux consommateurs. Les investissements
réciproques entre l'Amérique du Nord et l'Europe ne cessent de croître. Des
entreprises se lancent dans des alliances stratégiques pour assurer leur
présence sur nos deux grands marchés. Je pense qu'à règles commerciales
égales, une société choisira de s'installer dans le pays qui lui conviendra le
mieux en tenant notamment compte de l'existence d'une main-d'œuvre
qualifiée, de facilités de distribution et du besoin de localiser les produits.
Certains pensent que l'ALENA a pour effet de désintéresser les
milieux d'affaires américains des autres marchés, notamment européen et
français. Il est en effet possible que les sociétés américaines soient tentées de
concentrer leurs efforts sur les marchés présentant pour elles le moins de
difficultés. La France a cependant remarquablement ouvert son pays aux
investissements étrangers. Je pense qu'à long terme et à condition de s'adapter
aux besoins de ses propres milieux d'affaires, elle conservera tous ses attraits
pour les investisseurs américains, qui demeurent les premiers investisseurs
étrangers en France.
Pour un investisseur français, l'ALENA offre des possibilités qui
n'existaient pas auparavant. Un investisseur peut aujourd'hui choisir entre les
trois pays membres de l'ALENA en fonction de la langue, des salaires, de la
qualification de la main-d'œuvre, etc. De plus, il peut d'ores et déjà prendre
pied sur un marché destiné à s'élargir à tous les pays du continent. Les
nombreuses sociétés françaises s'installant aujourd'hui en Amérique latine
témoignent du fait que la dynamique est déjà en marche.
Dans le cadre de l'ALENA, nous poursuivons le même but que les
autres initiatives globales ou régionales, celui de faire progresser la
libéralisation de l'économie mondiale et des échanges. Il s'agit d'une
démarche que nous mettons en œuvre avec la conviction qu'elle contribuera à
la prospérité de chacun.
- 27 -
LE POINT DE VUE DU CANADA
M. Bertin COTÉ,
ministre Conseiller pour les affaires économiques et commerciales auprès
de l'Ambassade du Canada
I. LES MOTIVATIONS DU CANADA AU SEIN DE L'ALENA
A. DES FACTEURS HISTORIQUES ET ÉCONOMIQUES
La dépendance de son commerce envers les États-Unis est un élément
important de la vie économique et politique du Canada. La motivation
première du Canada est cependant sa vocation d'exportateur. Nous tenons
cette vocation de nos mères patries successives. En effet, le Canada s'est créé
par le commerce de la fourrure avec la France, puis de celui du bois avec la
Grande-Bretagne.
Aujourd'hui, notre économie dépend du commerce international dans
une proportion de 40 % de son PIB. Depuis longtemps, cette dépendance a
incité le Canada à participer à tous les mouvements de libéralisation du
commerce sur la scène internationale. Ainsi, en 1948, nous avons été parmi
les premiers signataires de la Charte de la Havane, puis de l'accord général
sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT). Tout au long de la période
d'après guerre, nous avons joué un rôle actif dans les négociations successives
qui se sont déroulées au sein du GATT pour la libéralisation des échanges
internationaux.
Dans les années 60, ces mêmes motivations nous avaient incités à
négocier avec les États-Unis un accord de libre-échange dans le secteur de
l'automobile et de la production de défense, domaines dans lesquels existait
une grande activité commerciale entre nos deux pays et où nous avons ressenti
le besoin d'éliminer les barrières commerciales existant entre nous.
Au milieu des années 80, compte tenu de l'importance du commerce
avec lesÉTATS-UNISnous avons tenté un rapprochement. Les barrières étaient
nombreuses mais d'une importance relative suivant les secteurs. La grande
majorité des produits traversant la frontière n'étaient déjà plus soumis à des
droits de douane grâce à ces accords sectoriels ou grâce à l'élimination des
barrières tarifaires au sein du GATT. Subsistaient cependant d'autres barrières
- 28 -
concernant notamment certains services ou des obstacles non tarifaires au
commerce. Une grande partie des négociations de l'ALENA a d'ailleurs porté
sur ces aspects non tarifaires.
Précisons que 1'échelonnement sur une période de 15 ans de
l'élimination des droits de douane et des barrières au commerce dans le cadre
de l'ALENA, concerne les relations entre le Canada et le Mexique, d'une part,
et les relations entre les États-Unis et le Mexique, d'autre part. Pour leur part,
Le Canada et les États-Unis ont poursuivi le démantèlement des barrières
tarifaires, commencé en 1988 avec l'accord de libre-échange. En
conséquence, dès la fin de l'année 1997, les tarifs entre les États-Unis et le
Canada seront définitivement éliminés.
B. L'ORIGINE DE LA PARTICIPATION À UNE NÉGOCIATION
TRILATÉRALE
La participation du Canada à la négociation d'un accord initialement
prévu entre les États-Unis et le Mexique s'explique par trois facteurs.
D'abord, le Canada a également un intérêt pour le Mexique. Le Mexique,
comptant 93 millions d'habitants, constitue un marché très dynamique, en
pleine croissance, offrant à nos sociétés des débouchés pour le commerce et
pour les investissements. Cherchant à commercer avec lesÉTATS-UNISmais
également à diversifier notre commerce international, il était logique de nous
joindre à cet accord.
Ensuite, ces négociations étaient directement inspirées des
dispositions de l'accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis.
Après trois années d'application, il nous semblait opportun d'améliorer
certaines de ces dispositions, d'en ajouter d'autres, d'étendre la portée de
cette libéralisation du commerce, dans le cadre d'une négociation trilatérale.
Enfin, nous ne pouvions laisser les États-Unis être le seul pays
d'Amérique du Nord ayant un accès libre à tous les marchés et de ce fait
attirer les investisseurs étrangers chez lui de manière préférentielle.
II. L'IMPACT DE L'ALENA
A. QUELQUES DONNÉES CHIFFRÉES
Entre 1993 et la fin de l'année 1995, le commerce entre le Canada et
les États-Unis a augmenté de près de 100 milliards de dollars. Nos
- 29 -
exportations vers les États-Unis ont progressé de 22 % la première année et de
14 % la deuxième. Aujourd'hui, un milliard de dollars canadiens de biens et
de services franchissent chaque jour la frontière de 6 500 kilomètres séparant
les États-Unis et le Canada. Je rappelle que le Canada et les États-Unis sont
l'un pour l'autre le premier partenaire commercial et le premier investisseur.
L'impact de l'ALENA a également été important sur notre commerce
avec le Mexique, malgré les difficultés qu'a connues le Mexique lors de la
seconde année d'application des accords. Nos exportations vers le Mexique
ont augmenté de 5 % et celles du Mexique vers le Canada de 18 %.
Aujourd'hui, ce commerce atteint 6,5 milliards de dollars.
Depuis l'entrée en vigueur de l'ALENA, les investissements
étrangers au Canada ont augmenté (de 10 % en 1995). Les mêmes proportions
se retrouvent entre le Canada et les États-Unis. En 1994, première année
d'application de l'ALENA, les investissements du Canada au Mexique ont
doublé.
B. VERS UN ÉLARGISSEMENT DE L'ALENA
L'accord de l'ALENA n'est pas une fin en soi. II est appelé à évoluer
dans le temps et dans l'espace. Nous n'avons pas voulu créer un instrument
statique de politique commerciale. Au contraire, nous avons établi, par les
dispositions mêmes de l'accord, plus d'une trentaine de groupes de travail
dans des secteurs aussi différents que les douanes, les normes techniques, les
subventions dans le domaine agricole ou les marchés publics.
Tous ces groupes de travail ont un rôle à jouer dans la mise en œuvre
de l'accord et son évolution. Ainsi, dans le domaine des obstacles non
tarifaires au commerce, que je connais bien pour l'avoir moi même négocié
durant deux ans, nous avons créé un comité sur les mesures normatives
encourageant non seulement les gouvernements des trois pays mais également
les organismes privés à évoluer pour éliminer toute barrière que ces normes
pourraient créer au commerce. Ce groupe est également appelé à résoudre les
difficultés pouvant survenir entre les pays ou entre les sociétés dans la mise en
œuvre de l'accord. Il ne s'agit que d'une partie du travail de ce groupe. Il
existe une trentaine de groupes de ce type. Le travail se poursuivra donc
durant plusieurs années.
L'accord évolue également dans l'espace. Son élargissement à
d'autres pays est prévu. Le Canada a été extrêmement favorable à l'inclusion
de ces dispositions. Nous avons d'ailleurs été prompts à négocier un accord de
libre-échange avec le Chili. Cette négociation est pratiquement achevée. Il
- 30 -
suffira de l'étendre aux autres partenaires de l'ALENA pour faire du Chili le
quatrième membre de l'accord de libre-échange nord-américain.
La motivation du Canada pour l'élargissement de l'ALENA est la
même que celle qui nous a incité à libéraliser le commerce international
depuis des années. L'ALENA ne vise pas à construire un mur de protection
autour de nos trois pays. Nos politiques commerciales extérieures respectives
ne sont pas concernées. Nous continuons à gérer indépendamment nos
relations commerciales avec les pays tiers. Au contraire, l'ALENA souhaite
servir d'exemple. Il a d'ailleurs déjà tenu ce rôle durant sa négociation. En
effet, à l'époque, les tractations en vue de conclure l'Uruguay round
s'enlisaient. L'ALENA a alors montré qu'il était possible, avec une certaine
dose de bonne volonté, de négocier des ententes dans ce domaine.
Nous espérons que l'ALENA continuera de soutenir le processus
multilatéral de libéralisation du commerce et des échanges, que ce soit sur une
base totalement multilatérale ou dans le cadre d'autres arrangements au sein
de l'Amérique latine, dans celui des pays de l'APEC, également très actifs, ou
encore entre les deux grands continents que sont l'Amérique et l'Europe. Le
dialogue transatlantique doit se poursuivre et s'étendre bien au-delà de
missions d'hommes d'affaires et s'attaquer au démantèlement des dernières
barrières commerciales existant encore entre l'Europe et les Amériques.
Notre participation à l'ALENA n'a pas augmenté notre dépendance
vis-à-vis des États-Unis. Nous avons maintenu notre proportion de commerce
avec l'Europe, à hauteur d'environ 10 %. Nous ne négligeons pas nos
partenaires européens, dont la France. Au cours de la dernière année, nos
échanges commerciaux avec la France ont atteint 20 milliards de francs, un
sommet inégalé. En 1995, la France est devenue le quatrième investisseur au
Canada. L'ALENA n'est pas étranger à ce phénomène.
-31-
LE POINT DE VUE DU MEXIQUE
M. Eligio SERNA,
Conseiller commercial auprès de l'Ambassade du Mexique (Bancomext).
I. PRÉSENTATION DU MEXIQUE ET RAPPEL HISTORIQUE
A. LA MUTATION DU MEXIQUE
L'ALENA constitue un des éléments importants de la modernisation
économique du Mexique.
Le Mexique est un pays de 90 millions d'habitants, doté
d'importantes ressources naturelles, d'une bonne infrastructure et d'une
culture de travail de plus en plus solide. Son ouverture économique lui permet
d'être présent, non seulement sur les marchés de ses voisins d'Amérique du
Nord, mais également sur ceux de l'Amérique latine, de l'Asie et de l'Union
européenne.
Depuis la crise monétaire de décembre 1994, grâce au programme de
redressement mis en œuvre, le Mexique a dépassé l'étape d'urgence
économique pour entrer dans une phase de récupération productive, basée sur
la croissance rapide des exportations. Cette rapide récupération économique a
été rendue possible grâce aux profondes réformes réalisées par le Mexique
depuis une dizaine d'années afin de transformer son appareil productif,
d'ouvrir son marché au monde et de participer aux différents accords
d'association économique.
Le Mexique a adhéré au GATT en 1986. Depuis, la dynamique des
changements s'est accélérée. L'importance du commerce extérieur mexicain a
presque doublé sur la période 1990-1995. Au milieu des années 80, le pétrole
représentait 80 % de nos exportations. Aujourd'hui, 86 % de nos exportations
sont constituées par des produits non pétroliers.
Le Mexique a réussi le passage d'une économie largement
protectionniste et étatisée à une économie figurant parmi les plus ouvertes du
monde. En 1985, le droit de douane le plus élevé pratiqué par le Mexique était
de 100 %. En 1995, il n'était plus que de 20 %. Aujourd'hui, le taux moyen
- 32 -
est de 13 %, contre 27 % il y a 10 ans. De plus, seuls 9,7 % des importations
sont soumises à autorisation.
Le Mexique, comme ses autres partenaires de l'ALENA, appartient
désormais à l'Organisation mondiale du commerce, à la Conférence
économique Asie-Pacifique et a été le dernier pays ayant intégré
l'Organisation de coopération et de développement économique.
B. MISE EN PLACE ET IMPACT DE L'ALENA
La signature de l'ALENA s'inscrit dans le cadre de la politique
d'ouverture commerciale du Mexique. Le 2 août 1992, après un an de
négociations, Le Canada, les États-Unis et le Mexique ont annoncé la création
de l'accord de libre-échange nord-américain, connu en français sous le nom
d'ALENA, de NAFTA en anglais et de TLC en espagnol.
Cet intérêt pour l'intensification des relations commerciales et
financières avec les États-Unis et le Canada s'explique notamment par le
degré d'interaction économique déjà existant, surtout entre le Mexique et les
États-Unis. En effet, l'importance de notre commerce avec les États-Unis a
toujours été considérable, indépendamment du régime commercial en vigueur.
Les États-Unis constituent notre principal partenaire commercial. Pour les
ÉTATS-UNIS le flux commercial avec le Mexique représente un tiers de leurs
échanges globaux, après le Canada et le Japon. Avec le Canada, les échanges
bilatéraux sont de moindre importance. La signature de l'ALENA a cependant
contribué à l'augmentation des relations commerciales et des investissements
entre les deux pays.
Au premier semestre de l'année en cours, le commerce en Amérique
du Nord a atteint 217 milliards de dollars, soit 9 % de plus que le montant
enregistré en 1995 à la même période. D'autre part, les conditions favorables
du marché mexicain attirent de plus en plus les capitaux étrangers. La sécurité
des investissements étrangers est garantie par des procédures administratives
simplifiées. Ainsi, entre le mois de juin 1994 et le mois de juin 1996, le
Mexique a reçu 20 milliards de dollars d'investissements étrangers directs,
dont 60 % en provenance de nos voisins du Nord.
II. L'ORIGINE DE L'ALENA
L'ALENA constitue le premier exemple historique d'une coopération
commerciale et économique entre des pays ayant des niveaux de
développement si différents. Dans ce contexte, afin de s'adapter aux
- 33 -
exigences de la concurrence et de la compétitivité de l'économie
internationale, le Mexique s'est appuyé sur les cinq critères suivants :
- La clarté et la stabilité des politiques économiques
Les économies régies par des politiques claires et stables sont plus
compétitives. Un climat de sécurité permet aux entrepreneurs d'évaluer avec
exactitude leurs projets à long terme et d'assurer d'emblée un avantage au
producteur national et à l'investisseur étranger.
- La flexibilité technologique
L'impact de l'évolution technologique sur l'économie actuelle a été
considérable, particulièrement dans les domaines de l'information et des
télécommunications. La possibilité de choisir dans un large éventail de
solutions technologiques est fondamentale pour répondre aux variations des
cycles de production et aux changements continuels de la structure de la
demande.
- Les économies d'échelle
Pour une petite ou moyenne économie, la seule manière d'atteindre
des formes efficaces de production est d'orienter une partie de ses produits
vers les marchés internationaux.
- La spécialisation
La compétitivité est étroitement liée à la spécialisation. En effet, on
ne peut aujourd'hui espérer que chaque pays produise de tout et pour tous. Les
vastes marchés stimulent l'utilisation rationnelle des avantages comparatifs
- Un fonctionnement efficace des marchés
La compétitivité provient du fonctionnement efficace des marchés.
Les marchés émettant des indications exactes permettent de prendre de
meilleures décisions économiques et d'utiliser les ressources de la manière la
plus judicieuse.
Ces raisons nous ont poussés à négocier l'ALENA avec les États-
Unis et le Canada. La création d'une zone de libre-échange en Amérique du
Nord permet au Mexique d'affronter, dans de meilleures conditions, l'âpre
concurrence en matière de capitaux, de technologies et de marchés. Elle lui
permet également de s'insérer avec succès dans la nouvelle dynamique de
l'économie internationale. L'ALENA, entré en vigueur le premier janvier
1994, a donné naissance à une nouvelle zone de libre-échange, comportant
- 34 -
364 millions de consommateurs et représentant près de 6 300 milliards de
dollars.
III. LES OBJECTIFS ET LES CARACTÉRISTIQUES DE L'ALENA
Les objectifs de l'accord sont les suivants :
- l'élimination des barrières douanières et non douanières à
1'échange de biens et de services entre les trois pays ainsi que le
développement des échanges transfrontaliers ;
- la création de règles d'origine, c'est-à-dire « fabriqué en
Amérique du Nord » ;
- l'ouverture des marchés de services, y compris des services
financiers, aux sociétés des États-Unis et du Canada ainsi qu'aux sociétés
étrangères remplissant les conditions de résidence en Amérique du Nord ;
- le renforcement de la protection, en Amérique du Nord, des biens
sous brevet, des marques déposées et des droits d'auteur ;
- la création d'un groupe d'experts, dénommé panel, pour résoudre
les différends commerciaux entre les pays membres de l'ALENA.
L'ALENA prévoit d'éliminer les obstacles au commerce des produits
et des services en 15 ans. Pour certains secteurs considérés vulnérables, des
dispositions spécifiques de libéralisation commerciale graduelle ont été
établies. Tel est le cas pour les secteurs du textile, de l'automobile, de
l'agriculture et de l'énergie.
L'ALENA constitue plus qu'un simple abaissement des droits de
douane. Il comporte également des dispositions relatives aux obstacles non
tarifaires, aux règles d'origine, aux échanges de services, aux flux
d'investissements, à l'immigration, aux contrats passés avec l'État, aux
services financiers et aux droits de propriété intellectuelle.
L'ALENA est considéré comme un traité « vert », en raison de ses
dispositions relatives à la protection de l'environnement et de l'existence
d'une procédure d'arbitrage en cas de conflit lié à l'écologie.
Le traité n'instaure pas de politique commerciale, industrielle ou
économique commune aux trois pays. Chacun conserve sa souveraineté
monétaire et économique. Il ne prévoit pas davantage de cadre réglementaire
- 35 -
commun aux trois États en matière d'harmonisation des droits et des normes
de travail, de liberté de circulation des hommes et de politique sociale.
Le commerce des services est régi par trois principes fondamentaux :
le traitement national, la nation la plus favorisée et la résidence non
obligatoire.
IV. LES AVANTAGES DE L'ALENA
Pour le Mexique, l'ALENA représente principalement les avantages
suivants :
- la consolidation de la présence commerciale du Mexique dans le
monde ;
- l'accroissement de la relation commerciale avec l'Amérique du
Nord, augmentant la participation des agents économiques dans les flux du
commerce international ;
- l'attraction de nouveaux investissements, introduisant de nouvelles
technologies et de nouvelles formations, contribuant au développement de la
compétitivité internationale de certains secteurs ;
- l'approfondissement et l'élargissement des liens existants avec
d'autres régions ou d'autres pays, contribuant à la diversification des relations
économiques du Mexique avec l'extérieur.
V. LES RÉSULTATS
La sécurité conférée par l'ALENA et la réduction des droits de
douane a donné une forte impulsion aux flux de marchandises et aux
investissements entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.
Deux ans après l'entrée en vigueur de l'ALENA, le commerce en
Amérique du Nord a atteint des niveaux historiques : une croissance annuelle
de 14 % et des échanges inter-régionaux atteignant 395 milliards de dollars,
soit une moyenne de 7,6 milliards de dollars par semaine. Depuis le début de
son application, l'ALENA a permis une augmentation du commerce des trois
pays de 93 milliards de dollars.
D'après le département du commerce des ÉTATS-UNIS près de
17 000 postes de travail sont directement créés pour chaque milliard de
dollars généré dans le secteur du commerce international. De plus, selon le
- 36 -
cabinet d'avocats Dean International, en 1994, les exportations des États-Unis
vers le Mexique ont directement créé plus de 850 000 postes de travail.
En 1995, la croissance des exportations a constitué un élément
fondamental de la récupération économique du Mexique. Malgré les
difficultés économiques, les échanges entre le Mexique et ses partenaires de
l'ALENA ont continué à croître et ont conservé des niveaux supérieurs à ceux
enregistrés avant l'entrée en vigueur du traité. Ceci n'est pas le cas pour les
échanges du Mexique avec les autres pays.
Concernant le commerce bilatéral entre le Mexique et les ÉTATS-UNIS
la Banque centrale du Mexique indique que le pays a atteint le niveau
historique de 120 milliards de dollars, soit 13 % de plus par rapport à l'année
précédente et 36 % de plus par rapport à l'année 1993.
L'entrée en vigueur de l'ALENA à permis à d'importants secteurs de
l'économie mexicaine d'améliorer leur position sur le marché américain,
comparativement à celle d'autres pays. Tel es le cas pour les secteurs du
textile, des vêtements et de l'acier.
Concernant les relations avec le Canada, en 1995, l'agence
gouvernementale Statistics Canada a évalué les échanges entre le Mexique et
le Canada à 4,7 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation de
19 % par rapport à l'année précédente et de 49 % par rapport à l'année 1993.
Les exportations mexicaines vers le Canada ont atteint 3,9 milliards de
dollars, soit 21 % de plus qu'en 1994 et 50 % de plus qu'en 1993. Les
exportations du Canada vers le Mexique ont quant à elles atteint 806 millions
de dollars, soit 10 % de plus qu'en 1994 et 42 % de plus qu'en 1993. Entre le
mois de janvier 1994 et le mois de juin 1996, les activités concernées par
l'investissement étranger ont capté 18,7 milliards de dollars. Environ 60 % de
ce montant proviennent des États-Unis et du Canada. Ceci s'explique par
l'ouverture des secteurs financiers, des télécommunications, des transports et
de l'industrie.
Sur la même période, la participation de l'Union européenne à
l'investissement étranger direct représente 19 % du total. Les principaux pays
concernés sont les Pays-Bas (37 %), l'Allemagne (24 %), le Royaume-Uni
(22 %), l'Espagne (5 %) et la France (5 %).
Les investisseurs peuvent aujourd'hui choisir entre les trois pays de
l'ALENA selon leur stratégie.
En conclusion, le Mexique cherche à se transformer en économie
d'exportation permanente pour atteindre et maintenir une croissance
économique dynamique et soutenue. Le pays travaille donc à fortifier les
- 37 -
capacités structurelles garantissant une intégration plus large et plus
compétitive dans les flux internationaux de commerce et d'investissement.
VI. LES PERSPECTIVES DE DÉVELOPPEMENT DES ÉCHANGES
L'ALENA ne constitue pas le seul accord que nous ayons signé ou
que nous désirons signer avec d'autres régions du monde. L'accord conclu
avec le Chili s'est traduit par une augmentation des échanges bilatéraux de
130 %. En 1995, des accords sont entrés en vigueur avec la Colombie, le
Venezuela, le Costa Rica et la Bolivie. D'autres traités sont en cours de
négociation avec le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala, l'Équateur, le
Pérou, Panama, le Belize et le Honduras.
D'autre part, avec l'Union européenne, il existe un désir commun de
mener à bien un accord de libre-échange. Pour le Mexique, ce rapprochement
obéit à un intérêt stratégique fondé sur la diversification de ses relations
internationales. De plus, en raison des liens historiques, culturels,
économiques et politiques, l'Europe, et spécialement la France, représente une
des régions prioritaires dans la politique extérieure du Mexique. L'Europe a
également un poids stratégique en raison de sa participation au commerce et
aux investissements mondiaux, ainsi qu'en raison de son niveau
d'industrialisation et de développement technologique. L'Europe est le
deuxième partenaire du Mexique.
Cet accord serait indispensable pour le rétablissement des échanges
entre l'Union européenne et le Mexique. En effet, à la fin des années 80, les
importations en provenance de l'Union européenne représentaient 15,5 % du
total des importations mexicaines. Aujourd'hui cette proportion est de 8,5 % et
tend encore à baisser. La même tendance est observée pour les exportations
mexicaines vers l'Union européenne. Pour rétablir la situation, les deux
parties ont donc besoin d'outils facilitant et renforçant leur commerce et leurs
investissements.
- 39 -
LE CHILI ET L'ALENA
M. Roland du LUART,
Président du Groupe d'amitié France-Amérique du Sud
Je souhaiterais vous présenter la position des pays du cône sud de
l'Amérique latine à l'égard de l'ALENA. Je traiterai tout d'abord des relations
MERCOSUR/ALENA, puis je m'attacherai plus particulièrement à étudier les
rapports entre le Chili et l'ALENA.
J'ai décidé de traiter cette question pour la raison suivante. En ma
qualité de Président du groupe d'amitié France-Amérique latine, j ' a i eu
l'occasion de me rendre dans les cinq pays du cône sud à deux reprises cette
année, en mars, avec un délégation de sénateurs français, et début octobre
avec le ministre du commerce extérieur, Yves Galland, afin de renforcer les
échanges commerciaux entre la France et les pays du MERCOSUR.
I. LE MERCOSUR ET L'ALENA
L'ALENA et le MERCOSUR, qui représentent respectivement
390 millions et 220 millions d'habitants, apparaissent aujourd'hui comme les
deux entités régionales les plus dynamiques en Amérique latine. Je rappelle
que l'Amérique latine part du Chili à l'Argentine pour remonter jusqu'au
Mexique.
Constituées autour d'un puissant pôle économique, les États-Unis
pour l'ALENA et le Brésil pour le MERCOSUR, ces deux entités ont permis
une forte croissance des échanges entre les pays membres et sont devenues
indiscutablement, depuis quelques années, des zones d'attraction pour les
investisseurs nationaux et étrangers, en particuliers européens. II n'existe
cependant aucune relation ou négociation de bloc à bloc entre l'ALENA et le
MERCOSUR. De même, il n'y a aucun consensus entre les pays du continent
sud-américain et les États-Unis sur le contenu possible d'une éventuelle zone
de libre-échange des Amériques.
Les rapports entre le MERCOSUR et l'ALENA révèlent une forte
rivalité entre le Brésil et les États-Unis. En effet, lors du sommet de Miami,
en décembre 1994, le Président Clinton avait proposé d'entamer des
négociations en vue de la création d'une zone de libre-échange des
Amériques, de l'Alaska à la Terre de feu. Ce que l'on appelle l'ALCA aurait
- 40 -
alors pris l'ALENA pour modèle. Immédiatement, les pays du MERCOSUR, à
l'initiative du Brésil, ont manifesté leur réticence face à cette initiative nord-
américaine.
Ceci s'est traduit par le renforcement du MERCOSUR. D'une part,
celui-ci a élargi sa zone d'influence par une association avec les pays voisins.
Ainsi, une association a été conclue avec le Chili, en juin dernier, puis avec la
Bolivie. Un projet d'association existe aujourd'hui entre le MERCOSUR et le
Venezuela. D'autre part, un accord a été signé entre l'Union européenne et le
MERCOSUR, le premier de ce type entre deux blocs régionaux, faisant du
MERCOSUR l'interlocuteur privilégié de l'Union européenne en Amérique
latine. A cet égard, il n'est pas inutile de rappeler que le Mexique, membre de
l'ALENA, négocie également un accord séparé avec l'Union européenne.
Les rapports entre le MERCOSUR et l'ALENA mettent en évidence
le jeu des grandes puissances du continent américain, le Brésil et les États-
Unis. Cette situation de rivalité peut donner un rôle d'arbitre à des puissances
telles que le Mexique ou l'Argentine, dès lors que l'on se situe dans la
perspective du grand ensemble d'Amérique latine. Le Brésil développe une
stratégie de puissance régionale, essentiellement fondée sur l'intégration
régionale dans le cadre du MERCOSUR. Cet objectif peut être considéré
comme un défi lancé aux initiatives américaines de création d'une zone
continentale. La réunion de Carthagène, du 18 au 21 mars 1996, a illustré
cette divergence d'intérêts en permettant le renforcement de la cohésion du
MERCOSUR, tout en exacerbant la rivalité entre le Brésil et les États-Unis
dans le processus d'intégration continentale. L'Argentine, après avoir hésité
entre une candidature à l'ALENA et la construction d'un accord d'intégration
avec ses voisins, participe aujourd'hui sans la moindre ambiguïté à la
construction du MERCOSUR et à la définition de sa politique extérieure en
accord avec le Brésil.
Ma conviction est que les pays d'Amérique latine sont très intéressés
par les évolutions économiques extrêmement rapides auxquelles nous
assistons, mais qu'ils ne souhaitent pas mettre « tous leurs œufs dans le même
panier ». Ils acceptent de travailler avec les États-Unis mais ont visiblement
peur de leur hégémonie excessive. Ils désirent construire une entité
économique entre eux et veulent également avoir un partenaire fort, l'Europe
et en particulier la France. Cet élément est essentiel. N'oubliez pas en effet
que la France est le premier investisseur européen en Argentine et le
deuxième investisseur mondial derrière le Chili. De même, les relations entre
la France et le Mexique se développent considérablement sur le plan
économique.
-41-
II. LE CHILI ET L'ALENA
Le Chili se situe dans une position originale et complexe. Après avoir
adhéré à l'APEC, en 1994, il s'est associé au MERCOSUR et a signé avec
l'Union européenne un nouvel accord de coopération en 1996. Dans le même
temps, sa participation à l'ALENA avait été très sérieusement envisagée.
Cette adhésion est reportée en 1997 en raison de l'actualité politique
américaine. En effet, le Congrès américain, dans le cadre du fast track, avait
mis un terme à cette possibilité d'accord. Les Chiliens ont donc décidé, le
Président Frei nous l'a rappelé début octobre, d'attendre les résultats des
élections américaines et ses éventuelles conséquences sur la position du
gouvernement américain sur ce sujet.
Il en est de même en ce qui concerne les relations entre le Chili et le
Canada. Le Président Edouardo Frei a reporté sa visite au Canada, début
octobre, dans l'attente de l'examen des conditions dans lesquelles pourrait
être renégociés (en particulier avec le Canada) les accords d'association dans
le cadre de l'ALENA.
Cette accumulation nouvelle d'intérêts pour les regroupements
commerciaux régionaux a conduit certains à qualifier la politique chilienne de
« polygamie commerciale ». Le Chili a transformé des questions a priori
techniques en de véritables thèmes de débat politique. Aujourd'hui au Chili, le
sujet des accords économiques est devenu un élément central de la vie
nationale.
Les opinions sur l'ALENA sont partagées. De longue date, les
syndicats ont manifesté leur hostilité à l'adhésion du Chili. En tous cas, si le
traité ne contenait pas des annexes sociales et syndicales. Les milieux
patronaux, quant à eux, sont relativement divisés sur la véritable importance
de l'ALENA pour l'économie chilienne. Le secteur des grandes entreprises,
de la banque et de la finance y voit des avantages, en particulier en termes de
stabilité économique. Par contre, les organisations professionnelles
d'exportateurs de produits manufacturés y voient un intérêt moindre. En effet,
elles craignent les effets négatifs de l'entrée de produits nord-américains sur
le marché chilien, qui pourrait l'emporter sur les effets bénéfiques d'une
éventuelle augmentation des exportations vers les États-Unis. Rappelons en
effet que le Chili est avant tout un fournisseur de matières premières et de
produits de base pour le marché américain. Même avec un accord de libre-
échange, il sera très difficile pour les produits manufacturés chiliens de
s'introduire sur le marché américain.
- 42 -
L'année 1995 n'a certes pas permis une adhésion du Chili à l'ALENA.
Mais cette déconvenue a sans doute permis au Chili de relativiser
l'importance de l'enjeu. L'ALENA est en effet géographiquement éloigné.
Quant aux échanges, ils sont pour le moins réduits : le solde commercial est
négatif de l'ordre de 350 millions de dollars. Pour un pays qui compte 13
millions d'habitants, il est donc nécessaire de relativiser l'importance
économique de cet accord. D'un autre côté, les progrès réalisés dans
l'intégration du MERCOSUR et la croissance des échanges bilatéraux avec les
pays constituant ce bloc économique ouvrent des perspectives « plus latines »
aux entrepreneurs chiliens. Je rappelle en effet que le Chili est le premier
investisseur en Argentine. Le Chili a effectué un choix de développement
économique : il exporte principalement des matières premières vers l'ALENA
et des produits manufacturés vers le MERCOSUR.
En conclusion, aux yeux du Chili, l'adhésion à l'ALENA semble
relever davantage de l'ordre de la satisfaction politique que de celui de
l'intérêt commercial.
M. Bertin COTÉ
Je souhaiterais apporter une précision à l'intervention de Monsieur du
Luart. Depuis le report de la visite du Président Frei au Canada, les
négociateurs se sont réunis à deux reprises : les dernières difficultés sont à
présent pratiquement résolues. Nous sommes donc quasiment prêts. A cet
égard, je rappellerai que le Chili défend des intérêts politiques mais également
économiques. En effet, le premier investisseur étranger au Chili est les États-
Unis ; le second est le Canada.
- 43 -
SECONDE PARTIE
L'ALENA AU REGARD DU COMMERCIAL
INTERNATIONAL ET DES ENTREPRISES
- 45 -
L'ALENA, INITIATIVES RÉGIONALES
ET SYSTÈME COMMERCIAL MULTILATÉRAL
M. François de RICOLFIS,
chef du bureau de la politique commerciale extérieure à la direction des
relations économiques extérieures du ministère des finances
L'ALENA représente 20 % des échanges mondiaux, l'Union
européenne 37 %, et la zone Asie-Pacifique, l'APEC, 45 %. A eux trois, avec
les recoupements qui s'imposent, ces trois ensemble représentent environ
80 % des échanges mondiaux. La relation transatlantique entre les ÉTATS-UNIS
le Canada et le Mexique, d'une part, et l'Europe, d'autre part, reste la
première au monde en termes de commerce, de services ou d'investissements.
I. LE SYSTÈME COMMERCIAL MONDIAL
Le système commercial mondial est constitué par le GATT,
aujourd'hui l'Organisation Mondiale du Commerce, laquelle est fondée sur le
principe simple de la clause de la nation la plus favorisée : « ce que je donne à
un pays, je le donnerai au reste du monde ».
Depuis la guerre, les États-Unis et le Canada ont été les principaux
acteurs et innovateurs de ce système. Ils ont toujours privilégié la
libéralisation au sein du GATT puis de l'OMC. Ils ont notamment lancé le
dernier cycle, l'Uruguay round, qui s'est déroulé de 1986 à 1994. Leur
relation bilatérale constitue une exception à cette démarche (ainsi qu'un
accord conclu entre les États-Unis et Israël).
L'Union européenne pour sa part, depuis sa création, joue sur deux
tableaux : l'OMC et l'intégration régionale. Elle développe sa propre
intégration régionale et des accords préférentiels avec ses voisins : les pays
africains avec la Convention de Lomé, les pays méditerranéens, les pays de
l'Est, sans doute bientôt l'Afrique du Sud et l'Amérique latine. Ce réseau
d'accords préférentiels est, par définition, dérogatoire aux règles de l'OMC.
L'Union européenne a mené ces deux actions de front avec un certain succès,
même si son protectionnisme est régulièrement critiqué.
De nombreux accords régionaux ont été expérimentés en Amérique.
Ils ont cependant moins bien fonctionné que ceux conclus par l'Europe.
- 46 -
II. LES SIGNIFICATIONS DE L'ALENA
Après la signature des accords de l'ALENA, le reproche de
protectionnisme adressé à l'Europe s'est également appliqué aux trois
partenaires. Le débat récurrent sur ce thème n'est pas clos.
L'ALENA est le premier accord de libre-échange intégral entre des
pays riches et un pays moins riche. Il s'applique au secteur toujours sensible
de l'agriculture. Ainsi, lorsqu'elle conclut des accords de libre-échange,
l'Union européenne est souvent obligée d'exclure le secteur de l'agriculture
en raison de la structure de la PAC. Les accords conclus par l'Union
européenne présentent souvent une forte dimension d'asymétrie. Celle-ci
ouvre davantage son marché que les pays tiers ne le font.
La signature des accords de l'ALENA révèle que les États-Unis
développent également une politique comportant deux volets : le multilatéral
et le régional. L'ALENA a été suivi de deux projets régionaux de plus grande
ampleur, le libre-échange des Amériques et le libre-échange de l'APEC,
supposés aboutir en 2010 pour les pays riches et 2020 pour les autres.
Pour la première fois, l'Union européenne se retrouve « de l'autre
coté du miroir ». Ce n'est plus elle qui accorde des préférences, mais ses
partenaires. En conséquence, elle a engagé une réflexion sur sa politique
préférentielle, ses avantages et ses limites. De manière plus contingente, elle a
manifesté le souci de négocier un accord avec le Mexique. Les négociations
en cours prévoient, à terme, le libre-échange. La conclusion de l'accord aurait
pour conséquence l'aspect assez insolite d'une structure étrange reliant deux
ensembles commerciaux entre eux, non pas de façon globale mais par « un
petit bout ».
III. LES RELATIONS ENTRE MONDE MULTILATÉRAL ET
ENSEMBLES RÉGIONAUX
Aujourd'hui, les accords régionaux constituent un élément essentiel
de la vie commerciale. 74 accords préférentiels sont en vigueur, sans compter
les excroissances de certains de ces accords, couvrant le monde entier. Les
principaux sont l'ALENA, le MERCOSUR, la « nébuleuse » européenne,
l'accord de libre-échange entre les pays de l'ASEAN, celui entre l'Australie
et la Nouvelle-Zélande, celui d'Afrique australe, autour de l'Afrique du Sud,
les projets de l'APEC, du libre-échange américain et, de façon moins
formalisée, les idées de libre-échange transatlantique, pour l'instant limité au
« dialogue d'hommes d'affaires » et à la négociation d'accords sectoriels
- 47 -
entre l'Europe et les États-Unis. L'OMC est donc concurrencée et ne règne
plus seule sur le commerce mondial.
La crainte d'un monde tripolaire, partagé entre l'Europe, le continent
américain et la sphère Pacifique, se développe. Les « pessimistes », dont
Monsieur Ruggiero, Directeur général de l'OMC, y voient essentiellement un
risque de fragmentation du monde en trois blocs, avec les connotations
négatives qui s'y rattachent. Les « optimistes » y voient la consolidation de
liens économiques naturels et la possibilité d'encourager et de faire progresser
la libéralisation des échanges.
Cette évolution a provoqué des réactions de la part de l'OMC. Celle-
ci a d'abord créé, il y a huit mois, un comité des arrangements commerciaux
régionaux poursuivant deux objectifs : donner à l'OMC, pour la première fois,
une vue d'ensemble de ces phénomènes dans le monde ; mener un débat sur
les « implications systémiques » des accords régionaux.
L'OMC a également entamé une discussion sur les règles applicables
aux accords régionaux. Elle avait en effet défini des règles, mais celles-ci
étaient insuffisantes et inapplicables.
Enfin, une réflexion est menée sur la ligne directrice future de
l'OMC. Deux tendances s'opposent. La première, soutenue par Monsieur
Ruggiero, s'inscrit dans la logique de sa vision pessimiste. Selon cette
tendance, l'OMC doit se fixer des objectifs ambitieux, le libre-échange
mondial à l'horizon 2020. Il s'agit, à l'extrême, de supprimer les 74 accords
régionaux et de les remplacer par un unique accord mondial de libre-échange.
Suivant la deuxième approche, l'OMC doit veiller à ce que les accords
régionaux respectent les règles du jeu et ne créent pas de nouveaux obstacles
au commerce. D'autre part, elle doit continuer, comme elle l'a fait depuis
45 ans, de libéraliser les échanges mondiaux de façon progressive.
Ce débat sur l'avenir de l'OMC aura lieu dans un mois à Singapour, à
l'occasion de la première conférence ministérielle de l'OMC et surtout à
l'approche de l'an 2000. Cette date servira de base à de nouvelles discussions
multilatérales d'ensemble, qui permettraient à l'OMC de rejouer son rôle
classique et de veiller à ne pas se laisser supplanter par les initiatives
régionales.
- 49 -
L'ANALYSE DES ENTREPRISES
M. René LOPEZ,
Président D'ALCATEL-CANADA
I. LES PERFORMANCES D'ALCATEL-CANADA
A. PRÉSENTATION D'ALCATEL-CANADA
Au Canada, le groupe Alcatel-Alsthom développe ses activités dans
trois domaines essentiels : l'énergie, les transports et les télécommunications.
Il réalise un chiffre d'affaires moyen, au Canada, de 1,3 milliard de dollars
par an. Il compte 3 200 employés, situés pour moitié au Québec et pour moitié
dans le reste du Canada. Il se situe en seconde position sur le marché, derrière
le géant General Electric, mais devant ABB et Siemens, ses principaux
concurrents. Ses principaux clients sont Hydro-Québec, Ontario-Hydro, BCA-
Hydro, l'énergie atomique du Canada, les compagnies de chemin de fer,
Canadian National et Canadian Pacific, Bombardier, les ingénieurs-conseils
œuvrant sur la scène internationale, les compagnies de téléphone, etc.
Alcatel-Canada est une filiale Alcatel-Alsthom se concentrant dans le
domaine des télécommunications. Elle réalise un chiffre d'affaires de
925 millions de dollars. Elle œuvre dans les domaines de la fabrication des
câbles d'énergie et de télécommunication, des systèmes de transmission de
données (synchrones/asynchrones) et des systèmes complets d'automatismes
pour les transports urbains ou les usines de production papetière.
B. LES FACTEURS DU SUCCÈS
Ses succès reposent sur les facilités d'opérations existantes au
Canada, ainsi que sur le « maillage » exceptionnel entre les fournisseurs, les
universités, les centres de recherches nationaux et ceux des grands clients.
Cette symbiose nous permet de réaliser des produits et des services répondant
aux besoins nord-américains. A titre d'exemple, une unité haute technologie
située à La Prairie, dans la banlieue de Montréal, se classe au premier rang au
- 50 -
sein du groupe Alcatel-Alsthom mondial pour le dépôt de brevets
internationaux par employé.
Les programmes de formation permettent au Canada de disposer
d'une main-d'œuvre qualifiée et adaptée au besoin de flexibilité que requiert
l'économie mondiale en général et l'ALENA en particulier. La main-d'œuvre
est fidèle, le taux de roulement est très faible. Ce facteur est très important
pour les programmes de recherche et développement nécessitant plusieurs
années de travaux sur un sujet.
Dans le passé, les syndicats étaient traditionnellement intransigeants.
Le gouvernement les a responsabilisés, surtout au Québec, grâce à une
fiscalité leur permettant de générer leurs propres fonds de développement :
aujourd'hui, les syndicats constituent des partenaires aidant les dirigeants
d'entreprise à réaliser de grandes transformations et à accroître leurs
performances dans l'économie émergente de l'information et des services. A
titre d'exemple, l'entreprise d'Alcatel-câble, à Montréal est devenue
l'entreprise la plus performante de tout le groupe Alcatel-câble mondial.
La fiscalité adaptée à la recherche-développement, tout en respectant
les règles d'interdiction de subventions directes, permet de développer des
produits compétitifs et de mieux couvrir les marchés. Ainsi, un ingénieur
coûte 35 % moins cher au Canada qu'aux États-Unis. Un dollar investi en
recherche-développement coûte 53 cents. Un dollar investi au Canada,
particulièrement au Québec, est remboursé à plus de 60 %. Ces conditions
font que dans certaines usines, le niveau de qualité des produits et leur coût de
production permettent de les exporter vers le Mexique et les États-Unis dans
une proportion pouvant atteindre 70 %.
II. L'IMPACT DE L'ALENA
Le flux des échanges requiert une spécialisation des produits les plus
porteurs de valeur ajoutée. Des niches ont été choisies et développées. Les
produits sont souvent complémentaires. L'un des avantages indirects de
l'ALENA est de favoriser l'optimisation des échanges.
Le Canada, et souvent les provinces, mettent à disposition des
entreprises un réseau de représentation commerciale très efficace dans les
grandes villes de l'ALENA, permettant de les assister dans leur recherche de
clients et d'alliances stratégiques. Le Canada est une excellente terre d'accueil
pour des entreprises telle que la nôtre ayant connu une progression constante
de son activité. Nous nous sommes implantés en 1965, avec un chiffre
d'affaires de 5 millions de dollars. Aujourd'hui, 30 ans plus tard, nous
réalisons un chiffre d'affaires de 1,3 milliard.
-51-
La mondialisation et la privatisation entraînent des partenariats à haut
niveau. Dans le cadre de l'ALENA, nous avons ainsi participé à des
privatisations telles que celle de l'aciérie de Sidectosco, avec un partenaire
mexicain, Ispad-mexicana, déjà lié à GEC-Alsthom en Inde. Depuis la
privatisation de ce complexe sidérurgique d'une valeur de 350 millions de
dollars, l'actif a été remboursé en un an et des profits équivalents à l'actif sont
réalisés chaque année depuis trois ans. Un autre exemple récent est celui de
AMF, une division manufacturière de Canadian National spécialisée dans la
réhabilitation de locomotives, acquise par GEC-Alsthom. Elle permet, tout en
couvrant l'énorme marché canadien dans ce domaine, de couvrir également le
marché américain.
Au sein de l'ALENA, les normes et les standards sont identiques. La
propriété intellectuelle est bien protégée. La main-d'œuvre est qualifiée et
bien formée ; les salaires sont compétitifs ; les syndicats, en profonde
mutation, cherchent à obtenir un consensus pour atteindre un niveau de qualité
(la plupart des entreprises répondent aux normes ISO 9001 ou 9002). La
fiscalité est adaptée à la recherche-développement, particulièrement au
Québec. Les communications et les télécommunications sont bien
développées ; les matières premières sont abondantes ; les coûts d'énergie
compétitifs. L'inflation est contrôlée. Enfin, la qualité de vie est bonne. Grâce
à l'ALENA, la taille du marché, limitée au départ, a été multipliée par dix.
J'ai un petit penchant pour Montréal, siège du groupe, qui regroupe
45 % de l'industrie aéronautique canadienne, 40 % de l'industrie biomédicale
et réalise 30 % des exportations canadiennes dans les domaines de
l'électronique, des télécommunications et des technologies de l'information.
Alcatel-Alsthom et Alcatel-Canada souhaitent continuer de se
développer au Canada. Il s'agit de l'exemple assez frappant d'une entreprise à
l'origine européenne devenant aujourd'hui nord-américaine.
- 52 -
M. Georges HIBON,
Président de Connaught Laboratoireses Ltd (Pasteur-Mérieux).
I. ÉLÉMENTS DE CONTEXTE
Connaught est un laboratoire canadien, créé en 1915, basé à Toronto.
Il a été acquis par la société Mérieux en 1989. L'acquisition a été
particulièrement difficile car Connaught était considéré par les Canadiens - et
l'est toujours - comme un des « joyaux de la couronne ». Lors de cette
opération, Mérieux, aujourd'hui devenu Pasteur-Mérieux-Connaught, n'a pas
hésité à s'endetter en raison de l'importance cruciale que représentait
l'implantation sur le marché nord-américain.
L'industrie du vaccin est conditionnée par le nombre de naissances.
En effet, 70 % des vaccins sont destinés aux enfants, 30 % aux adultes. Le
marché adulte est constitué par les vaccins contre la grippe et l'hépatite B. Le
poids du marché américain est considérable. Chaque année dans le monde,
135 millions d'enfants naissent, dont environ 12 millions dans le « monde
solvable ». Ce dernier représente 4 millions de naissances aux ÉTATS-UNIS
4 millions en Europe, 2 millions au Japon et deux ou trois autres millions dans
d'autres régions du monde. Sur ce marché, le prix des vaccins incorpore le
coût de la recherche. Le reste du monde est couvert à des prix plus bas avec
des adjudications, l'UNICEF, le PAE...
Il était crucial pour Mérieux d'être présent sur le marché américain.
Cette présence est d'autant plus indispensable que les dépenses de recherche
croissent. La mise sur le marché d'un vaccin avoisinera bientôt 200 millions
de dollars. Aujourd'hui, sept années après l'acquisition de Connaught, nous
représentons 70 % du marché canadien du vaccin, 25 % de celui des États-
Unis et 70 % de celui du Mexique.
II. QUELLE EST L'INFLUENCE DE L'ALENA ?
Honnêtement, l'ALENA n'a aujourd'hui que peu d'influence sur
notre activité. Dans cette zone, les vaccins circulent sans paiement de droits
de douane. D'autre part, il n'existe pas d'harmonisation des enregistrements
et des réglementations. Nos trois entités gardent donc leurs spécificité et leurs
différences.
Au Canada, le système de protection sociale est excellent. Nos clients
sont les provinces et le gouvernement fédéral. Les coûts de commercialisation
- 53 -
sont relativement faibles. Au contraire, le marché américain est un marché
pharmaceutique relativement classique avec de grosses forces de vente de
visite médicale, une compétition exacerbée, mais des prix libres, ce qui est
toujours intéressant dans un domaine comme le nôtre. Contrairement à ce que
certains peuvent croire, des prix libres ne signifient pas des prix élevés pour
une longue période. L'avantage des prix libres consiste à développer la
concurrence et à forcer les sociétés à l'innovation. Le Mexique représente un
troisième cas de figure. Aujourd'hui, le marché mexicain est essentiellement
public, mais nous pensons que compte tenu de l'amélioration du niveau de
vie, le marché privé émergera dans les prochaines années. Nous construisons
notre organisation pour nous adapter à ce changement de situation.
Le millier de personnes employées au Canada est essentiellement
orienté vers la recherche et la fabrication. Pasteur-Mérieux-Connaught
possède aujourd'hui deux importants pôles de recherche, l'un en France, près
de Lyon, l'autre à Toronto. L'organisation des ÉTATS-UNIS employant
également un millier de personnes, est davantage orientée vers le
développement et le commercial. Sont également implantés des centres de
fabrication de vaccins ensuite destinés au Canada et à l'Europe. Nous avons
développé une stratégie industrielle conduisant nos quatre grandes usines
(Toronto, Pennsylvanie, Lyon et Val-de-Rueil près de Rouen) à avoir chacune
un produit spécifique. Chaque vaccin est donc fabriqué dans une usine pour
une distribution ultérieure dans le monde entier.
Au Canada, nous avons créé deux ou trois de nos principaux
programmes de recherche. Les incitations fiscales sont fortes et le
gouvernement canadien souhaite participer aux efforts de recherche. Ainsi,
nous négocions avec le gouvernement canadien l'implantation à Toronto d'un
programme de recherche de vaccin contre le cancer - ce vaccin est
thérapeutique avant d'être préventif. Si le programme réussit, les premiers
produits n'arriveront pas sur le marché avant dix ans. Les États-Unis ont
plutôt un rôle d'éducateur vis-à-vis de nos filiales dans les autres régions du
monde. En effet, sur le plan du marketing par exemple, le marché des États-
Unis présente un haut degré de sophistication. Le Mexique représente un
modèle d'évolution d'un marché public vers un marché privé. Ce phénomène
sera sans doute similaire en Chine par exemple. En Inde, 200 millions de
personnes ont déjà un niveau de revenu suffisant pour s'orienter vers le
marché privé.
Les activités de business-développement du groupe, c'est-à-dire
d'alliances, d'acquisitions, de recherche d'accords avec les nombreuses
entreprises de biotechnologie, dont j ' a i la responsabilité, ont été ancrées en
Amérique du Nord. A ce titre, nous avons créé auxÉTATS-UNISpuis en
Europe, une joint-venture avec l'entreprise Merck.
- 54 -
En conclusion, l'ALENA ne présente pas aujourd'hui un caractère
essentiel pour notre société. Nous sommes cependant positionnés dans cet
ensemble, prêts à démarrer lorsque les règles de l'ALENA concernant les
industries pharmaceutiques évolueront. Je pense qu'il est indispensable pour
une entreprise française d'être solidement implantée dans cette zone pour ne
pas prendre de retard.
Sept ans après la difficile acquisition de Connaught, nos actionnaires
et le gouvernement canadien sont satisfaits.
- 55 -
M. José Jamon ORTIZ MONASTERIO,
Administrateur délégué, Eurocermex SA
I. LES PERFORMANCES DE LA BIÈRE CORONA
Eurocermex représente les intérêts de Grupo Modelo en Europe, au
Moyen-Orient et en Afrique. Grupo Modelo est le premier brasseur mexicain,
le neuvième au monde ; il produit notamment la bière Corona. Ce produit est
d'ailleurs celui qui nous a permis de profiter des avantages de l'ALENA, le
plus grand marché au monde.
Aux États-Unis la concurrence sur le marché des brasseurs est sans
doute encore plus importante qu'en Europe. Après seulement dix années de
présence, Corona y est la deuxième bière importée. Les États-Unis importent
environ 500 bières différentes et en produisent, avec les deux plus importantes
sociétés du monde, une énorme quantité. Nous espérons devenir la première
bière importée aux États-Unis dès l'année prochaine, au plus tard en 1998. Au
Canada, nous sommes déjà la première bière importée, comme en Australie,
en Nouvelle-Zélande et dans quelques pays européens.
Nous avions un bon produit, qui a de plus été choisi par les
consommateurs comme étant une boisson « représentative ». La jeunesse de
l'ouest des États-Unis a adopté la Corona en la considérant comme un style de
vie plus que comme une boisson. Notre implantation sur ce marché a
largement dépassé nos propres espérances.
Le phénomène, même lent, de démantèlement des droits de douane et
des barrières non douanières nous a également permis de profiter de ce
marché. Ce n'est malheureusement pas le cas de l'Europe qui nous oppose
encore de nombreuses barrières non douanières.
La plus forte progression de consommation de bière aux États-Unis
est réalisée par la Corona et dix autres bières également produites par Grupo
Modelo. Notre taux de croissance sur le marché américain et canadien est
supérieur à 30 % par an. Il est à comparer à la baisse de la consommation de
bière aux États-Unis de 5 %.
Le Mexique peut devenir un partenaire intéressant et privilégié pour
les intérêts européens visant le marché américain. Le Mexique peut cependant
également constituer en soi un partenaire intéressant, en raison de son propre
marché. Nous avons plus de 90 millions d'habitants consommant chaque jour
davantage. Grupo Modelo réalise 78 % des exportations de bières mexicaines.
Nous produisons cependant à 80 % pour le marché local. L'année prochaine,
- 56 -
une nouvelle brasserie nous permettra de devenir le quatrième brasseur
mondial : nous doublerons notre capacité de production. Cette extension ne
vise ni le marché européen, ni le marché américain, mais le marché mexicain.
II. LES AVANTAGES DE L'ALENA POUR LE MEXIQUE
L'ALENA a permis au Mexique de développer l'exportation de ses
produits. Il ne s'agit pas seulement de matières premières ou de produits
industriels, mais également de produits de consommation finale.
Les monnaies de tous les pays sont soumises à de fortes pressions
internationales spéculatives pouvant les faire basculer. Ce phénomène ne
reflète cependant en rien la solidité économique d'un pays. Le Mexique l'a
prouvé dans le cadre de cet accord. Il possède une économie de plus en plus
solide progressant à un rythme élevé, permettant aux entreprises de profiter du
marché interne mexicain et du marché américain.
En ma qualité de Mexicain, je pense que les relations entre le Canada
et le Mexique, d'une part, et surtout entre les États-Unis et le Mexique,
d'autre part, dépassent le cadre de l'ALENA, lequel ne traite que des relations
commerciales. Il faut tenir compte de l'influence du Mexique sur les
mouvements sociaux aux États-Unis. Les minorités hispaniques ont une
influence croissante sur l'avenir de notre voisin. Le Mexique, notamment par
sa culture, peut être plus qu'un partenaire économique privilégié des États-
Unis. A cet égard, nous pouvons offrir aux investisseurs européens la
possibilité de mieux comprendre la société américaine.
- 57 -
M. Seth GOLDSCHLAGER,
Directeur chez Publicis Consultants
I. LE DÉVELOPPEMENT DE PUBLIAIS EN AMÉRIQUE
Aujourd'hui, Publicis constitue le plus grand groupe de publicité et
de communication en Europe, avec une implantation dans 50 villes
européennes, réparties dans 28 pays, et des clients multinationaux tels que
Renault, L'Oréal ou Nestlé.
Pour un groupe comme Publics, qui souhaite accompagner ses clients
qui adoptent une logique de mondialisation, il est nécessaire de s'implanter
partout dans le monde. Cette année, nous avons annoncé un très important
plan d'investissement dans le monde entier. La première étape concerne
l'ALENA.
Cet été, nous avons annoncé l'acquisition d'une agence canadienne,
BCP, l'une des plus créatives et performantes au Canada, dont les sièges sont
situés à Montréal et Toronto. Quelques semaines auparavant, nous avions
annoncé l'acquisition de l'agence Romero, autre agence remarquable située au
Mexique. Ces acquisitions obéissent à une double logique : il s'agit d'être
capable de gérer les budgets mondiaux de nos clients mais également de
participer au plus important marché publicitaire que constitue l'ALENA.
Depuis cinq ans, nous possédons une agence auxÉTATS-UNISPublicis-Bloom.
La couverture de la zone est donc complète.
II. L'IMPACT DE L'ALENA
Au Mexique, Carlos Romero, le Président de l'agence du même nom,
est très favorable à l'ALENA. II a déjà remarqué de nouveaux investissements
publicitaires très importants dans le domaine des télécommunications et de
l'automobile. Dans le monde des affaires en général, l'impact de l'ALENA
semble très positif. Carlos Romero pense que sans l'ALENA le Mexique
serait aujourd'hui isolé, hors d'un monde qui se globalise et qui s'intègre.
Sans l'ALENA, la crise de la dévaluation du peso de la fin de l'année 1994
aurait été beaucoup plus grave ; les exportations du Mexique n'auraient pas
atteint un niveau si élevé et ce pays ne serait pas aussi attractif pour les
investissements étrangers.
Au Canada, la situation est compliquée du fait du poids du secteur
publicitaire que représente les États-Unis et compte tenu des interactions entre
- 58 -
ces deux secteurs. Au sein de l'ALENA, il existe une exception culturelle
instaurée pour protéger les petites et moyennes entreprises du secteur de la
communication. Celles-ci sont privilégiées pour l'obtention des budgets de
communication du secteur public. Cette préférence protégeant les petites
entreprises est bénéfique car on voit déjà un certain nombre de budgets
précédemment gérés par des agences canadiennes transférés vers les sièges
des agences américaines. Globalement, l'impact de l'ALENA semble
favorable. Un sondage effectué auprès de 100 chefs d'entreprise américains,
50 mexicains et 50 canadiens et réalisé par la banque américaine Harris et la
Banque de Montréal, révèle que pour 80 % des personnes interrogées, les
effets de l'ALENA sur leurs affaires sont positifs.
L'appréciation de l'impact de l'ALENA par notre agence située aux
États-Unis est plus modérée. Pour le moment, le secteur de la distribution est
celui dans lequel les investissements publicitaires se développent le plus, en
particulier à destination du Mexique. Ce secteur a cependant connu des
revers ; l'expansion est moins forte que prévu. D'autre part, en raison du
développement de l'ALENA, les agences américaines doivent changer un
certain nombre de formules dans le domaine du marketing.
Globalement, nous restons très optimistes sur l'avenir du secteur de
la publicité et de la communication dans l'ALENA. D'après les études, le
volume des échanges progresse. A titre d'exemple, les échanges entre le
Mexique et les États-Unis doubleront au cours des cinq prochaines années. Il
y aura des retombées très importantes sur la publicité. Nous prévoyons
également l'extension de l'ALENA à d'autres pays.
En conclusion, les prévisions étaient sans doute trop optimistes, en
particulier sur le nombre de créations d'emplois. Il faudra du temps, tout
comme pour l'émergence d'un vrai marché commun en Europe. Nous restons
cependant très confiants en l'avenir de l'ALENA et quant à son impact positif
sur le domaine de la communication.
- 59 -
DISCUSSION AVEC LE PUBLIC
M. José CARMONA, Représentant pour l'Europe de l'Institut
national polytechnique de Mexico
J'ai relevé, Monsieur Lopez, la notion de dollar investi en recherche
et de son bénéfice en termes de valeur ajoutée. Une coopération entre les
entreprises et les institutions d'éducation et de recherche est-elle prévue ? Au
Mexique, le développement de l'éducation et des sources de travail pourrait
être un moyen de freiner l'immigration vers les États-Unis.
M. René LOPEZ
Dans le domaine de la recherche et développement, la valeur ajoutée
est difficile à calculer : elle dépend de la commercialisation ultérieure des
produits. Je faisais simplement référence au fait que, grâce aux mesures
fiscales existantes au Canada, et particulièrement au Québec, tout dollar
investi peut être récupéré à hauteur de 70 % environ.
M. Georges HIBON
Aujourd'hui, dans des industries comme les nôtres, les brevets
constituent presque la matière première. Nos relations avec les universités
sont soutenues et constantes. Leur rémunération s'effectue sous la forme
d'aides dans le cadre d'accords de recherche, d'une part, et sous la forme de
royalties lorsque les produits se développent sur le marché, d'autre part. Nos
entreprise fonctionnant sur des cycle longs. Des étapes sont prévues pour
assurer un flot régulier de rémunérations.
De la salle
L'ALENA a-t-il un effet sur la mobilité des cadres ?
M. Georges HIBON
En ce qui nous concerne, notre principale difficulté pour faire bouger
des cadres entre les États-Unis et le Canada est liée aux écarts de fiscalité. Il
n'y a pas de libre circulation des personnes. Des cartes de travail sont
nécessaires, mais leur obtention ne présente pas de difficulté particulière.
- 61 -
CONCLUSION
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA POLITIQUE
COMMERCIALE DES ÉTATS-UNIS AU LENDEMAIN DES
ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES
M. Jean-Daniel GARDERE,
Ministre plénipotentiaire, chef des services d'expansion économique aux
États-Unis
En 1992, j'avais eu la chance de vivre l'élection de Bill Clinton
depuislesÉTATS-UNISdans des circonstances assez amusantes pour moi ; en
effet, alors que je ne connaissais pas encore le pays, j'étais convaincu, contre
l'avis de tous les spécialistes, de la victoire de Clinton. Les faits m'ayant
donné raison, j'ai trouvé là un motif de grande satisfaction... En 1996, de
façon délibérée, j'ai voulu voir ces élections de France, peut-être parce que la
réélection du Président sortant était assurée. Je dois dire que je n'ai pas été
déçu : la couverture médiatique de l'événement par les médias français a été
sans commune mesure avec ce qu'on a pu connaître aux États-Unis ! J'en
tirerais deux leçons rapides. Tout d'abord, le désamour des Français envers
l'Amérique, tel que le décrivait Le Monde il y a quelques jours, ne semble pas
se confirmer. En second lieu, les Français sont finalement très conscients du
rôle de superpuissance desÉTATS-UNISqui reste le pays autour duquel
gravitent les mutations politiques, économiques, financières, monétaires,
technologiques.
I. LA TOILE DE FOND ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
A. DONNÉES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES
Compte tenu de cette extraordinaire couverture médiatique, je ne
m'étendrai pas longtemps sur la toile de fond, le contexte dans lequel va se
greffer le second mandat de Bill Clinton et, plus particulièrement, la politique
commerciale américaine. Si je devais résumer ce qui sous-tend la politique
commerciale et la politique d'appui aux exportations desÉTATS-UNISje ne
dirais que trois mots : « America is back ! » Mais les chemins empruntés n'en
sont pas moins différents de ceux empruntés dans les dernières décennies,
notamment pendant les douze années de l'ère Reagan/Bush.
- 62 -
La politique commerciale américaine est de nouveau offensive. De
bons résultats sont enregistrés concernant la croissance, les créations
d'emplois et l'innovation technologique. Les États-Unis réalisent un tiers des
investissements en recherche et développement mondiaux. Tous cela est bien
connu de vous. Je ne vais pas insister non plus sur la révolution managériale
qui a lieu auxÉTATS-UNISni sur la révolution financière qui fait que, entre les
fusions/acquisitions, le financement des start-ups et les introductions initiales
en Bourse, ce pays détient, plus que l'Europe, les clés d'un renouveau
entrepreneurial qui nous fait défaut,
Les clés de la croissance et de la création d'emplois aux États-Unis
résident probablement, au-delà d'une plus grande flexibilité dans le domaine
du travail et d'une moindre réglementation de la création d'entreprises, dans
les modalités de financement des entreprises, marquées par le sens de la prise
de risque. Cette aptitude à la prise de risques financiers se retrouve dans la
capacité d'entreprendre des Américains. Les jeunes Français la découvrent
d'ailleurs, tant ils sont nombreux à se rendre aux États-Unis pour y créer leur
propre entreprise, généralement dans le domaine de la haute technologie.
L'ouverture des États-Unis aux importations et aux exportations,
enfin, est très importante. Elle illustre parfaitement le rapport au monde des
États-Unis et l'extrême dynamisme de son économie.
B. LE RETOUR À LA CONFIANCE
Le retour à la confiance caractérise l'élection de 1996. Le Président
Clinton a été élu en 1992 dans un contexte économique perçu comme morose.
Les Démocrates ont été battus en 1994 dans le même contexte. Le Président
Clinton a été réélu en 1996 : les Américains ont pris conscience du fait que le
leadership économique, technologique et commercial de l'Amérique était
aujourd'hui de nouveau assuré. Les Américains sont sans doute moins
confiants concernant le leadership stratégique desÉTATS-UNISd'un point de
vue militaire notamment.
Le niveau du chômage, qui s'élève à 5 %, probablement 7 % si l'on
tient compte de la population carcérale et des « découragés du travail »,
participe également de ce retour à la confiance.
Enfin, la hausse des profits, très importante auxÉTATS-UNISconstitue
un autre facteur explicatif. Le Dow Jones a progressé de 80 % en quelques
années et les profits des entreprises continuent de croître. Le premier trimestre
1996 n'avait pas enregistré de hausse de la rentabilité des entreprises, mais le
second indique une progression de 19 %. Cette rentabilité des entreprises avait
déjà augmenté de 54 % en 1994 et de 30 % en 1995.
- 63 -
Ce retour à la confiance a pour conséquence une légère amélioration
du taux d'épargne américain, jadis le principal handicap de cette économie,
mais surtout une légère sous-évaluation du dollar. Ainsi, les États-Unis restent
très attractifs pour les investisseurs de portefeuille, compte tenu des taux
d'intérêt prévalant sur place et de la rentabilité des entreprises, mais aussi
pour les investisseurs directs, du fait de la légère sous-évaluation du dollar.
Cette dernière est également un moyen de maintenir la compétitivité
monétaire des entreprises américaines, notamment vis-à-vis de l'Union
européenne et du Japon. Pour lesÉTATS-UNISce point est fondamental compte
tenu du déficit encore important vis-à-vis du Japon et de celui qui se dessine
avec l'Union européenne.
C. TENTATIVE D'EXPLICATION DE CETTE CONFIANCE RETROUVÉE
De récentes mesures de politique intérieure ont facilité ce retour à la
confiance : la hausse du salaire minimum, l'amélioration de l'assurance
maladie et surtout des projets fiscaux très ciblés que le Président a placés au
cœur de sa campagne, en les opposant aux projets de baisse des impôts mis en
avant par le candidat républicain. Ils concernent l'éducation, le
développement urbain, la baisse de la taxation des plus-values sur les
résidences principales, etc.
Ces succès peuvent encore s'expliquer par le « durcissement social »
de l'économie américaine. Depuis 20 ans, les rémunérations stagnent ; les
inégalités s'accroissent ; une partie de la population s'appauvrit et se
précarise.
Un autre élément explicatif est le débat permanent qui prévaut aux
États-Unis. Entre l'État fédéral et les entreprises, entre l'État et les États,
entre les universités et l'État, entre les universités et les entreprises, entre les
entreprises elles-mêmes, il y a en effet un débat permanent, ouvert et public,
débouchant toujours soit sur des décisions à caractère national, soit, en cas de
blocage, sur des expérimentations.
On a dit que cette campagne était vide de sens. Des questions
essentielles ont pourtant été abordées concernant les moyens d'obtenir plus de
croissance, sur la manière de freiner le dérapage des dépenses sociales, ainsi
que sur le niveau du chômage et sa compatibilité avec une politique monétaire
neutre, n'accroissant pas les taux d'intérêt. Loin d'être creuse, la campagne a
donc été l'occasion de nombreuses recherches et d'un débat entre des visions
assez antagonistes du développement et de la relance des structures
économiques américaines.
- 64 -
Le rôle de l'État fait également l'objet d'un débat fondamental. Sur ce
point, le choix s'est clairement porté sur un État centriste, intervenant
ponctuellement pour orienter l'économie sans être totalement impliqué lui-
même dans la création de richesses. On le voit bien dans le domaine de la
fiscalité, dans le domaine budgétaire, dans le domaine de la réforme des
programmes sociaux. Les choix faits en 1995 et 1996, malgré la « paralysie »
due à l'affrontement entre un Président démocrate et un Congrès à majorité
républicaine, ont été des choix dits de « triangulation », visant à définir une
politique économique modérée et centriste. D'ailleurs, les électeurs américains
ont renforcé ce recentrage de l'État en élisant délibérément un Président
démocrate et un Congrès républicain. A mes yeux, cela constitue une chance
pour les États-Unis : cela évitera aux Républicains de tomber dans les
tentations extrémistes dont ils ont beaucoup pâti pendant la campagne,
notamment sur les valeurs morales et sur le démantèlement des programmes
sociaux ; cela évitera au Président, et plus encore au Vice-Président, de trop
pencher vers la gauche, en particulier la gauche syndicale.
D. LE NÉO-PRAGMATISME AMÉRICAIN
L'ensemble du système américain peut donc aujourd'hui se définir
par un principe, le néo-pragmatisme, que ce soit en matière monétaire,
budgétaire, fiscale, ou en matière d'intervention de l'État, mais aussi en
matière de politique commerciale. Celle-ci a de tout temps été pragmatique et
offensive. C'est particulièrement vrai depuis 1993, malgré la parenthèse due à
la victoire des Républicains au Congrès en 1995 : depuis lors, la politique
commerciale américaine n'a pas trouvé de nouveau souffle. Plusieurs facteurs
peuvent être avancés : l'opposition politique entre le Congrès et l'exécutif;
l'absence de volonté de gérer de nouveaux accords ; la mise en œuvre d'autres
priorités, dont le « Contrat avec l'Amérique » des Républicains ; la nécessité
pour le Président de se recentrer dans la perspective de élections de 1996.
La politique commerciale américaine a toujours su mêler de manière
pragmatique des stratégies multilatérales, des initiatives régionales et des
instruments unilatéraux. Ce cocktail assez efficace caractérise parfaitement la
politique commerciale américaine des quinze ou vingt dernières années.
II. LES CONSÉQUENCES DE L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
À priori, le maintien d'une majorité républicaine au Congrès facilite
une reprise des initiatives de politique commerciale de l'exécutif. Des
possibilités de blocage politique existent cependant. Le risque existe
également de voir le Vice-Président Al Gore, désireux d'être candidat aux
- 65 -
primaires démocrates de 1999, jouer le jeu de la gauche démocrate au Congrès
(Richard Gephart, David Bonyor, Charles Wrangle) afin d'obtenir le soutien
des syndicats - ces derniers ont joué un rôle considérable dans la dernière
campagne, en investissant 30 à 40 millions de dollars -, de la gauche
démocrate et des minorités, représentées par Charles Wrangle, le démocrate le
mieux placé à la sous-commission du Commerce.
Par ailleurs, le Président n'a pas besoin d'une grande politique
commerciale. Il a déjà fait ses preuves, notamment avec le succès de
l'Uruguay Round. Les risques d'échec ou d'embourbement dans les grandes
initiatives régionales sont tels qu'une relance dans ce domaine au cours du
second mandat est peu probable. La politique vigoureuse menée entre 1993 et
1996, avec l'APEC (Asie/Pacifique), l'Accord de libre-échange pour les
Amériques (sommet de Miami, avec les pays d'Amérique latine et d'Amérique
centrale) et le projet de relance du dialogue transatlantique, ne devrait pas
connaître de suite importante. En effet, la mise en place de l'ALENA a eu
beaucoup de conséquences : les hommes politiques américains, notamment les
membres du Congrès, ne courront pas le risque de déplaire à une opinion
publique persuadée que les initiatives régionales ont des effets néfastes en
matière de délocalisation et de pertes d'emploi. L'opinion se trompe
probablement. Mais ses craintes ont été habilement exploitées par Pat
Buchanan et une partie des Démocrates. Je ne crois donc pas à une relance
importante des initiatives dans ce domaine, d'autant plus que le début du
nouveau round de négociations multilatérales prévu par les accords de
Marrakech n'interviendra qu'en 1999, à la fin du mandat du Président
Clinton.
La politique commerciale américaine restera cependant offensive. Le
néo-pragmatisme américain et ses ambiguïtés vont persister et peut-être
s'amplifier. Les Américains continuent de croire aux vertus du libre-échange,
mais veulent également l'assortir d'un certain nombre de garde-fous collectifs
et d'armes unilatérales. Ils souhaitent développer de nouvelles règles
multilatérales en matière de normes sociales, de lutte contre la corruption,
d'investissement, de transparence dans le domaine des marchés publics, etc.
Les Américains ne veulent pas se priver des leviers d'action nationaux mis en
œuvre au titre de « la 301 », de « la super 301 », du traitement national, de la
réciprocité ou du principe d'extra-territorialité, que nous dénonçons en
Europe. Dans cette ère post guerre froide, les Américains ont le sentiment
qu'ils devront avoir recours à une panoplie d'instruments tantôt bilatéraux,
tantôt multilatéraux, tantôt unilatéraux.
Les hommes que choisira le Président pour constituer sa nouvelle
équipe ne modifieront sans doute pas la situation. Ainsi, le probable futur
responsable de l'USTR ne devrait pas profondément infléchir la politique
menée, qu'il s'agisse de William Delley, le frère du maire de Chicago, avocat
- 66 -
ayant joué un rôle important dans l'acceptation de l'ALENA par le Congrès
en 1993, ou de Samuel Sandy-Burger, l'assistant d'Antony Lake au National
Security Council, ancien avocat versé dans le domaine commercial. Ils sont
tous deux partisans du libre-échange et très pragmatiques, donc peu différents
de leurs prédécesseurs.
III. QUELQUES GRANDS DOSSIERS INTERNATIONAUX
On constate une certaine continuité dans la voie néo-pragmatique que
j'évoquais tout à l'heure. Alors que les grandes négociations multilatérales
sont reportées à 1999 et que les initiatives régionales ne sont plus à la mode,
on pourrait croire qu'il n'y a plus de politique commerciale américaine. On
verra, au travers de cinq grands dossiers que l'Administration Clinton aura à
traiter, que cela est tout à fait erroné.
Le premier point important est l'attitude que l'Amérique adoptera
vis-à-vis de l'OMC et l'utilisation qu'elle en fera. Certaines initiatives
récentes, comme la loi Helms-Burton, pourraient laisser croire que les États-
Unis cherchent à fragiliser l'OMC. Mon opinion est que l'exécutif américain
veut jouer la carte de l'OMC et du règlement des différends par son entremise,
comme le démontrent plusieurs exemples récents, notamment le nombre des
panels acceptés par les Américains. L'OMC est probablement l'enceinte-clé
pour les Américains : elle leur permet de faire avancer le dossier des
télécommunications, de la baisse des tarifs sur les industries et produits des
technologies de l'information, lesquels constituent des éléments centraux de la
stratégie américaine. Or ce n'est pas tant avec l'Europe que ces accords,
portant sur les télécommunications, les technologies de l'information ou même
les services financiers seront importants, mais avec les pays émergents,
notamment ceux d'Asie. Il est clair que l'enceinte de l'OMC est celle qui se
prête le mieux à la préparation de ces accords, avec l'appui de l'Europe. La
conférence de Singapour, en décembre prochain, permettra de vérifier cette
volonté.
Le dossier chinois est lui aussi exemplaire. Son traitement a démontré
que l'administration Clinton, élue sur un programme maximaliste en matière
de respect des droits de l'homme en Chine, pouvait temporiser et aboutir à des
compromis à la fois acceptables par l'opinion et favorables aux milieux
d'affaires américains. Cette attitude se prolongera certainement et débouchera
sur un découplage définitif entre les questions des droits de l'homme et de
démocratisation, d'une part, et les considérations économiques et
commerciales, d'autre part. Ce phénomène ne concernera cependant pas Cuba,
l'Iran ou la Libye, pays qui ne peuvent pas, malheureusement pour eux, se
prévaloir du même poids économique et commercial que la Chine. Les
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Américains sont d'ailleurs en accord avec l'Union européenne sur les
conditions d'accès de la Chine à l'OMC, qu'il s'agisse des exceptions qui lui
seraient consenties ou des engagements qui lui seraient imposés : il s'agit
d'un partenaire incontournable mais qui doit cependant être maîtrisé avant
qu'il ne devienne un concurrent à part entière.
Enfin, je conclurai par les grandes initiatives régionales, qui ont
enregistré des résultats positifs mais qui ne devraient pas être relancées. Des
échéances ont été fixées : les négociations sur le libre-échange des Amériques
devraient intervenir dès 2005, une zone de libre-échange est prévue dans la
zone Asie-Pacifique en 2010 ou 2020, selon le niveau de développement des
pays. Des avancées ont été enregistrées dans le cadre du dialogue
transatlantique, en particulier sur l'acceptation mutuelle des normes. Ces
phénomènes ne se poursuivront cependant pas, en particulier pour l'Asie et la
l'Amérique latine, en raison du trop grand nombre de partenaires et surtout de
leurs trop grandes différences de développement. Des accords clairs et
équilibrés ne pourront être signés. On en a pris conscience lors de la
négociation APEC, au cours de laquelle le Japon et la Malaisie ont fait
entendre des voix discordantes. Quant à l'Amérique latine, son intégration est
rendue plus difficile par l'avènement et la consolidation de MERCOSUR.
Sur le continent américain coexistent des zones de développement
différentes : la région andine et celle des Caraïbes, très peu développées,
l'ALENA et le G3, très développés, le MERCOSUR, zone intermédiaire ayant
tendance a se développer de manière endogène. Aujourd'hui, en dehors de
l'adhésion du Chili à l'ALENA, qui sera cependant très difficile, je n'envisage
pas de relation entre ces trois zones. A court terme, je ne crois donc pas à un
grand élargissement de l'ALENA.
De la salle
Que peut-on attendre de la réunion de Chicago ?
M. Jean-Daniel GARDERE
Il existe une ambiguïté sur le « dialogue des hommes d'affaires », des
deux côtés de l'Atlantique. D'un côté, les pays membres de 1'Union
européenne ne sont pas tous d'accord sur le rôle, l'utilité et les finalités de
ce dialogue. L'Amérique donne l'impression d'une plus grande cohérence
quant à ses attentes. La réunion de Chicago n'apportera donc sans doute pas
d'avancée significative, sauf peut-être dans le secteur de l'automobile. Le
problème de la reconnaissance mutuelle des processus de certification dans le
domaine pharmaceutique, par exemple, ne devrait pas trouver de solution lors
de cette réunion, dans la mesure où la FDA américaine ne peut pas,
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juridiquement et constitutionnellement, déléguer ses responsabilités à des
hommes d'affaires.
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