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La Reforme Du Droit de La Famille

L'article analyse la réforme de la Moudawana de 2004 au Maroc qui a amélioré les droits des femmes mais dont la mise en application reste difficile en raison d'obstacles sociaux, juridiques et le taux élevé d'analphabétisme des femmes.

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La Reforme Du Droit de La Famille

L'article analyse la réforme de la Moudawana de 2004 au Maroc qui a amélioré les droits des femmes mais dont la mise en application reste difficile en raison d'obstacles sociaux, juridiques et le taux élevé d'analphabétisme des femmes.

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LA MOUDAWANA : LES DESSOUS D’UNE RÉFORME SANS PRÉCÉDENT

Bérénice Murgue

Centre d'études et de recherches sur le Proche-Orient | « Les Cahiers de l'Orient »

2011/2 N° 102 | pages 15 à 29


ISSN 0767-6468
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__________________________ Condition des femmes

La Moudawana : les dessous


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d’une réforme sans précédent
Par Bérénice Murgue

E n 2004, la réforme de la Moudawana (code du droit


de la famille marocain) apparaît comme étant le début
d’une révolution juridique et sociale consacrant l’éga-
lité homme-femme et améliorant le droit des femmes au sein
de la cellule familiale. Sous l’œil bienveillant de la commu-
nauté internationale, le souverain marocain, Mohammed VI,
promulgua, le 10 octobre 2004, la réforme la plus marquante
de son règne faisant entrer son pays dans une nouvelle ère,
celle de la modernité et de la consécration de la femme maro-
caine en tant qu’individu à part entière.
Cependant, nombre d’obstacles socio-juridiques et cultu-
rels viennent contrecarrer sa mise en application au sein de
la société marocaine. Réformer un texte juridique est une
chose, l’appliquer à la société en est une autre. La réforme de
2004, bien qu’emblématique, constitue un véritable défi ins-
titutionnel et éducatif. Avec un taux de 62 % de marocaines
analphabètes, la mise en œuvre et l’acception sociologique de
leurs nouveaux droits implique que d’importants moyens de
vulgarisation de la loi soient engagés. En outre, l’inadapta-
tion du personnel et de l’appareil juridique marocain consti-
tuent des obstacles considérables. En faisant adopter cette
réforme, le souverain engageait son pays dans une nouvelle

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

ère, celle de l’évolution des mœurs et de la révolution des


mentalités. Autant de défis à relever pour ce pays aux tradi-
tions millénaires.
Alors que la Moudawana réformée faisait l’unanimité en
2004, elle a fortement divisé le peuple et les politiques maro-
cains, avant et après son adoption.
Retour sur l’histoire, la légalité ainsi que sur les modalités
d’application de ce texte qui semble avoir perdu de son sacré.
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Réformes et débats autour d’un texte sacré
De 1958 à 2004, la Moudawana, alors considérée comme
un texte inaltérable car descendant du droit divin, subit deux
réformes importantes. Ces réformes juridiques furent l’occa-
sion de débats sociopolitiques intenses. De cette période est
née une société civile marocaine dynamique, en mesure de
peser sur les décisions gouvernementales. Un changement de
cap radical en matière légale et donc politique s’est opéré à la
mort du souverain Hassan II. Le jeune roi Mohammed VI
semblait alors avoir de nouvelles ambitions pour son royaume.
Ainsi a-t-il semblé que le contenu même de la Moudawana
pouvait évoluer, toujours autour de grandes lignes visant à
la reconnaissance du rôle de la femme et de certaines formes
d’émancipation.

De 1958 à 1993 : changer l’inaltérable


Un texte divin inspiré de la Charia
En 1958, sous le règne de Mohammed V, « Père de la
nation marocaine moderne », le droit de la famille fut codifié
dans un texte juridique appelé Moudawana, influencé par les
principes du rite malékite dans l’islam sunnite. Cette doctrine
sunnite prédominante au Maghreb devint le fondement du
code de la famille marocaine, se réclamant d’une fidélité sans
faille à la tradition classique de l’islam. Le modèle patriarcal
ainsi que l’ascendance du mari sur son épouse constituèrent
les principes fondateurs de la Moudawana basée sur la loi et

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

la jurisprudence islamique (Charia et Fiqh). En effet, ce nou-


veau droit familial légalise l’âge du mariage à 15 ans pour les
filles et 18 ans pour les garçons, permet au père de marier sa
progéniture si bon lui semble et institutionnalise la polygamie
ainsi que de la répudiation.
La Moudawana, en tant que texte conservateur inspiré des
principes de la Charia apparu alors comme un texte divin, un
code inaltérable. Ce code devint le symbole national de l’iden-
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tité islamique du Maroc, abolissant la loi coutumière berbère
pourtant légale sous le mandat français. Par cette abolition, le
gouvernement marocain scella dans les textes juridiques l’unifi-
cation de la nation aux principes fondateurs de l’islam.

Première réforme et développement de la société civile


marocaine
C’est à partir de 1965 que certaines voix s’élèvent sur la
nécessité de réformer la Moudawana jugée inadaptée aux
attentes de la société marocaine moderne. Le modèle patriar-
cal, considérant l’homme comme la seule et unique source de
revenu au sein du foyer, apparaît de plus en plus irréaliste, en
particulier pour les familles d’origine modeste. Que se soit par
nécessité financière ou par la volonté des femmes d’acquérir
une certaine indépendance, le code de la famille n’est plus en
adéquation avec la réalité de la vie des Marocaines. Au début
des années 1980, la Commission Royale ainsi que le Conseil
des Ministres Arabes de la Justice, proposèrent de nouveaux
articles afin de réformer le code de la famille. Aucune de leur
proposition ni revendication n’aboutit. Cependant, la lutte
pour le droit des femmes prit un nouveau tournant dans les
années 1990 en s’adossant à la lutte pour le respect des droits
de l’homme. Leurs revendications purent remonter jusqu’aux
instances gouvernementales. En outre, les critiques émanant
de la communauté internationale envers le système juridique
marocain ainsi qu’une certaine forme de libéralisation sur la
scène intérieure politique marocaine poussèrent le roi Hassan
II à reprendre sérieusement le contenu même de la loi.
C’est en 1993, dans un contexte de démocratisation et
de mutations politiques, que le souverain prit la décision de

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

réformer le droit de la famille. Son objectif était d’apaiser


les tensions qui pourraient rapidement conduire à une situa-
tion intérieure explosive. En mars 1992, l’Union de l’Action
Féminine (UAF) initia une campagne qui rassembla un mil-
lion de signatures en faveur de la réforme de la Moudawana.
Quelques mois plus tard, les représentantes des organisa-
tions féministes marocaines furent reçues au palais royal. Le
souverain exprima à cette occasion sa volonté de préserver
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la Moudawana des luttes et divisons politico-juridiques.
En tant que Commandeur des Croyants (Amir el-Moumi-
nine), Hassan II demeurait le seul à disposer du pouvoir de
déterminer l’interprétation des textes sacrés (Ijtihad). Ainsi,
le 10 septembre 1993, le monarque alaouite promulgua la
réforme du code de la famille marocain par décret royal
(Dahir). Une épouse peut désormais obtenir la garde de ses
enfants, le mariage sous contrainte est aboli, la polygamie
ainsi que la répudiation deviennent plus difficile à pratiquer
et nécessitent désormais l’accord d’un juge de famille. Ces
réformes offrent alors une certaine amélioration des condi-
tions de vie au sein de la cellule familiale. Cependant, ces
dernières sont encore loin de représenter une rupture radi-
cale avec la tradition malékite. Les sujets de fond tels que
la polygamie et la répudiation restent légaux et ne sont que
très peu abordés.

La réforme limitée de 1993 exprime la volonté d’Hassan II


d’apaiser les tensions au sein de son royaume, en préservant
les valeurs et coutumes du rite malékite tout en apportant
aux femmes et aux enfants une protection contre les abus
dont ils pourraient faire l’objet. Ce consensus fut lourdement
critiqué par les factions islamistes ainsi que par les organisa-
tions féministes marocaines. Bien que limitée, la Moudawana
réformée constitue un geste symbolique de la part du sou-
verain, alliant alors tradition et modernité. La procédure en
elle-même représente un pas décisif vers l’évolution de la
société civile marocaine en mesure de peser dans les décisions
gouvernementales.

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

Deuxième réforme de la Moudawana en 2004 :


le débat s’intensifie

En 1999, après la mort du souverain Hassan II, le débat


autour de la Moudawana reprit de façon intensive. Arrivé sur
le trône, son fils, Mohammed VI, appelé « le roi des pauvres »
affirma son soutien à la notion d’égalité homme-femme
et réveilla de nombreuses attentes du peuple marocain.
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Cependant, malgré cette ouverture inédite, Mohammed VI
déclara son attachement à la tradition et la culture islamiques.
Six années plus tard, le 10 octobre 2004, à l’ouverture de
la session parlementaire, Mohammed VI présentait le nou-
veau code de la famille. Son adoption, en décembre de la
même année, demeure un événement historique marquant
une rupture définitive avec la politique menée par son père
Hassan II. Les apports de ce nouveau texte sont importants :
l’âge minimum légal de mariage pour les filles passe de 15 à
18 ans, la famille est dorénavant placée sous la responsabilité
des deux époux, la polygamie devient quasiment impossible
à pratiquer et la répudiation nécessite désormais un contrôle
judiciaire et ne dépend plus seulement des adouls (juges reli-
gieux). Cette rupture consacre la femme marocaine comme
individu à part entière.
Néanmoins, cette réforme ne s’est pas faite sans encombre
et demeure le fruit de près de six années d’affrontements idéo-
logiques entre traditionalistes et réformateurs. Dès 1999, le
nouveau gouvernement socialiste d’Abdel-Rahman Youssoufi
se présente comme l’un des principaux groupes activistes sou-
tenant la lutte pour l’amélioration de la position de la femme
marocaine dans la société. Le plan du gouvernement nommé
Projet Plan d’Action National pour l’Intégration de la Femme
au Développement s’éloigne fortement de la tradition malé-
kite en proposant une réforme de la Moudawana en profon-
deur. Les principaux partisans de cette réforme sont issus des
deux partis socialistes que sont l’Union Socialiste des Forces
Populaires (USFP), le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS)
ainsi que le Parti de l’Istiqlal (Parti de l’Indépendance) qui
resta cependant un partenaire plus en retrait que les deux

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

autres. En outre, les organisations féministes comme la Ligue


Démocratique pour les Droits de la Femme (LDDF) et les
défenseurs des Droits de l’Homme rejoignent le mouvement.
Ce groupe des réformateurs légitimise son action en s’ap-
puyant sur les diverses chartes des Nations Unies signées par
le Maroc, telles que la Convention sur l’Élimination de toutes
les Formes de Discrimination à l’Égard des Femmes (1979) et
la Convention Internationale des Droits de l’Enfants (1989).
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Les traditionalistes, quant à eux, entreprirent, au début
des années 2000, la révolte contre ce plan d’action, jugé amo-
ral et contraire à la tradition de l’islam. Ce groupe comprend
des Oulémas (théologiens sunnites) ainsi que des groupes
islamistes tels que le mouvement Al Adl Wal Ihsane d’Ab-
dessalam Yassine. Ce débat entre traditionalistes et réforma-
teurs démontre l’intensité des dissidences au sein de la scène
politique marocaine du début des années 2000, ainsi que les
importantes divergences concernant le droit de la famille. Les
premiers souhaitent un retour à l’islam pur ainsi qu’aux pré-
ceptes de la Charia alors que les seconds implorent l’évolu-
tion des mœurs, l’émancipation des femmes et les nouveaux
besoins économiques du pays dont le besoin accru de tra-
vailleurs. La culmination de cet affrontement eut lieu lors de
l’organisation de deux marches en mars 2000, celle des tra-
ditionalistes à Casablanca et celle des réformateurs à Rabat.
Alors qu’Hassan II avait réformé la Moudawana en 1993 afin
d’éviter la politisation du débat sur la famille qui relève du
sacré, la controverse prit une tournure délibérément politique
dans les années 2000 par l’implication aussi bien du gouver-
nement que des religieux ainsi que du peuple marocain tout
entier.
En 2001, Mohammed VI reçut les représentantes de
nombreuses associations féministes à la suite de quoi il éta-
blit une commission de consultation de la société civile. Bien
que naissante en 1993, la société civile marocaine prit toute
son ampleur dans les années 2000. On notera sa position
déterminante dans ce processus réformateur. Ainsi, sous une
pression de plus en plus forte, le roi Mohammed VI accepta
la réforme de la Moudawana par décret royal en 2004. Le

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

souverain insista sur le caractère inédit de celle-ci ainsi que


sur l’adéquation de ce nouveau texte avec la Charia et l’im-
portance du maintien des valeurs sacrées de la famille. Les
islamistes se rallièrent également à la réforme du souverain
alors que se posait la question de leur responsabilité dans les
attentats de Casablanca du 16 mai 2003. Il semblerait que ce
ralliement ne soit qu’une stratégie visant à ne pas entacher à
nouveau leur réputation.
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Les sujets de fond tels que la polygamie et l’héritage ne
semblent toujours pas réglés et demeurent comme de vrais
sujets de discorde. L’héritage reste toujours inéquitable entre
hommes et femmes et l’interdiction de la polygamie ne semble
pas être d’actualité à l’instar de la Tunisie.

La Moudawana à l’épreuve de son application


1. Étudiante La Moudawana réformée a été porteuse d’espoir d’éman-
interrogée à Rabat cipation pour toutes les femmes marocaines, et d’un nouveau
en 2009, lors
du quatrième souffle social et juridique sur le pays. Ce texte emblématique
anniversaire de la fut cité en exemple dans un grand nombre de pays musul-
Moudawana (par
BENCHEIKH, mans et les dirigeants des puissances occidentales se sont féli-
S. (2009), cités de l’ambition modernisatrice du jeune souverain.
‘Moudawana.
Quatre ans pour
Cependant, après six ans d’application, la Moudawana
rien ? in Telquel : modernisée ne semble pas répondre aux espoirs qu’elle a
Le Maroc tel suscités. Alors que le 11 février 2009, un rassemblement de
qu’il est, n°311).
juristes à l’Institut Supérieur de la Magistrature célébrait la
quatrième année d’application du texte, une jeune étudiante
déclarait : « Le combat n’est pas terminé, c’est pour ça qu’on est
là »1. Pour sa part, Fouzia Assouli, présidente de la Ligue
2. Afrique Démocratique pour les Droits des Femmes (LDDF), s’expri-
magazine, mait selon les termes suivants « les Marocaines ont assimilé la
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afriquemagazine. question des droits de la femme mais nous sommes encore en
com/home/ retard par rapport aux attentes de la société »2. Ces déclara-
tions démontrent la difficulté d’implanter une réforme légale
à une société juridiquement inadaptée à son application et à
sa mise en œuvre.

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

Les juges et les tribunaux de famille : un personnel et


un appareil juridique inadaptés

Après l’adoption de la nouvelle Moudawana, le ministère


de la Justice marocain a dû veiller à la mise en place des tribu-
naux de famille prévus par la loi, ainsi qu’à la formation des
juges et magistrats. Déjà en 2003, un an après la constitution
de la commission chargée d’élaborer le nouveau texte, les tri-
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bunaux débutaient le processus de « préparation de terrain »3. 3. DAIF,
Cette préparation prévoyait d’isoler les questions relatives à M. (2004),
‘Moudawana :
la famille pour un traitement plus rapide et plus efficace des Les adoul
affaires de divorces, pensions, etc. Le tribunal Derb Soltane s’agitent, in
Telquel : Le Maroc
Al Fida en est un des précurseurs. À partir de fin 2003, tel qu’il est, n°121.
début 2004, tous les tribunaux de famille ont été regroupés à
Casablanca, toujours dans un souci d’efficacité et de rapidité.
À partir de 2003, les juges de famille – après avoir été
minutieusement sélectionnés, par le ministre de la Justice
en personne – reçurent une formation leur permettant d’ap-
préhender dans les meilleures conditions les dossiers à venir.
L’assimilation de la philosophie du nouveau droit de la famille
ainsi que des critères tels que souci de l’égalité homme-
femmes et l’ouverture d’esprit sont requis. Ainsi, trente juges 4. DAIF,
ont été sélectionnés en 2003 au sein des écoles de la magis- M. (2004),
‘Moudawana :
trature et dans des tribunaux afin de suivre une formation Les adoul
d’une semaine sur les conventions internationales signées par s’agitent, in
Telquel : Le Maroc
le Maroc et les nouveaux outils de communication4. tel qu’il est, n°121.
Ces projets de réforme du système judiciaire pour une
implémentation réussie de la Moudawana se sont cependant
heurtés à de nombreux obstacles. En effet, la réunification des
tribunaux de famille à Casablanca en un seul et même tribu-
nal semble n’avoir fait qu’apporter confusion et désorganisa-
tion. Le tribunal est dépassé par le nombre d’affaires qui lui
sont soumises de sorte que « l’intérieur du tribunal ressemble
plus à un souk qu’à une bâtisse administrative »5. Une inter- 5. ELAJI,
S. (2009),
vention du ministère de la Justice apparaît donc indispensable ‘Reportage.
dans un lieu débordé par le nombre de dossiers à traiter. Le tribunal de la
Moudawana, in
De la même manière, la mentalité des juges de famille Telquel : Le Maroc
n’est pas apparue comme étant chose aisée à faire évoluer. Ces tel qu’il est, n°284.

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

6. Adouls : derniers, pour le plus souvent conservateurs, parlent encore


auxiliaire des de « nikah » à l’heure ou cet acte est appelé mariage. Formé à
juges. Il s’agit
d’un notariat l’ancienne école, ce personnel judiciaire traditionnel, adouls6
traditionnel inclus, perpétuent les anciens systèmes de valeurs. Lors de son
compétant pour
toutes sortes mariage en 2007, Yasmina se rappelle : « L’adoul me regardait
d’actes légaux. vraiment de travers quand j’ai demandé le partage des biens
7. Marocaine en cas de divorce »7. Preuve de plus du long chemin qu’il reste
interrogée à parcourir.
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en 2009 (par
BENCHEIKH,
S. (2009),
‘Moudawana. Les adouls relégués au second plan
Quatre ans pour
rien ? in Telquel : Alors que le nouveau code de la famille faisait l’unani-
Le Maroc tel qu’il
est, n°311).
mité à sa promulgation en 2004, certains acteurs de la scène
judiciaire marocaine n’ont jamais montré d’engouement
concernant les nouvelles dispositions. Les adouls ou notaires
religieux sont, depuis toujours, les principaux garants du res-
pect des traditions et de la préservation des préceptes de la
Charia concernant les procédures relatives à la cellule fami-
liale, mariage, divorce, pensions, etc.
Quelques mois avant l’entrée en vigueur de la réforme,
les adouls firent part de leur mécontentement en formulant
une contestation écrite directement envoyée au ministère de
la Justice. Le 5 avril 2004, ces derniers organisèrent même
un sit-in devant le ministère. Action médiatique par excel-
lence afin de sensibiliser l’opinion à leur cause, semble-t-il
perdue. La raison principale de cette révolte est que ces juges
traditionnels ont vu leur rôle relégué au second plan depuis
l’entrée en vigueur du nouveau texte. Dans le cas du mariage,
avant la réforme, les adouls étaient les seuls responsables à
élaborer l’acte de mariage. Après la réforme, les futurs mariés
doivent d’abord déposer leur demande devant un juge de
famille qui, après vérification du dossier, délivre une autori-
sation de mariage. Ce document exige d’être remis à l’adel,
8. DAIF, dont la fonction ne relève plus que de l’« écrivain public »8,
M. (2004),
‘Moudawana : qui doit rédiger l’acte de mariage et y insérer les clauses conve-
Les adoul nues par les futurs époux. Même procédure de rédaction de
s’agitent, in
Telquel : Le Maroc l’acte en cas de divorce. Il semble donc que les revendications
tel qu’il est, n°121. des adouls ne soient pas idéologiques, mais plutôt en relation

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

avec la procédure administrative que le nouvelle Moudawana


implique, ainsi qu’avec la perte de leur statut de notaire reli-
gieux, seul examinateur des dossiers familiaux. En effet, en
tant que personnel religieux de l’islam, les adouls ne peuvent
en aucun cas contester une décision prise par le Commandeur
des croyants en personne.
En outre, selon Abdessalam El Bourini9, responsable syn- 9. Abdessalam El
dical des adouls du Maroc, les revendications de ceux-ci sont Bourini interrogé
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par Maria Daif
d’ordre exécutif. Pour ces derniers, des procédures telles que (article par Daif,
la signature des mariés sur le registre adoulaire ainsi que sur M. (2004),
‘Moudawana :
l’acte de mariage lui-même, l’autorisation de mariage délivrée Les adoul
par le juge de famille ainsi que le nouveau contrat de partage s’agitent, in
Telquel : Le
des biens, sont des obstacles majeurs qui enlèvent beaucoup Maroc tel qu’il est,
de la sacralité de l’union. n°121).
La nouvelle Moudawana a privé les adouls de l’aura et de
l’autorité dont ils bénéficiaient. L’acte du mariage est encore
un acte religieux et non pas civil du fait de leur maintien sur
le devant de la scène religieuse marocaine. Cependant, ces
garants de la religion conservent une fonction hautement
symbolique dans un État islamique tel que le Maroc et leur
pouvoir est encore loin de disparaître.

Moyens inadaptés pour diffuser la réforme et obstacles


socioculturels
Six ans après sa promulgation, la Moudawana semble rem-
porter un grand succès auprès de la population marocaine.
En effet, en 2010, 60 % des femmes et 47 % des hommes
considèrent que le nouveau texte a apporté des résultats satis-
faisants10. Cependant, ces chiffres, bien qu’encourageant pour 10. Chiffres de
la suite, ont été recueillis auprès de Marocains issus des caté- 2010, Afrique
magazine,
gories socioprofessionnelles supérieures, habitants de l’axe http://www.
Rabat-Tanger. Qu’en est-il du reste de la population maro- afriquemagazine.
com/home/
caine ? À l’entrée en vigueur de la réforme, la société civile
devait prendre le relais du gouvernement dans les zones
pauvres et modestes du pays, afin d’expliquer aux villageoises
souvent analphabètes et soumises à l’influence traditionnelle
patriarcale, le sens de ce nouveau code. Une mise en applica-

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

tion de la Moudawana en profondeur nécessitait une média-


tisation et une diffusion de la réforme à grande échelle qui n’a
pas eu lieu. Les citoyennes marocaines n’ont été que très peu
sensibilisées à leurs nouveaux droits. Le premier obstacle à
cette diffusion est que la majorité des débats télévisés réalisés
avant et après la promulgation ont été enregistrés en arabe
classique. Considéré comme langue officielle du pays, l’arabe
classique n’est néanmoins pas compris par plus de la moitié
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des Marocains. Les promesses de sensibilisation n’ont donc
pas été tenues. Les chaines télévisées étaient pourtant censées
programmer des émissions didactiques en arabe dialectal ainsi
que dans les trois dialectes berbères afin de toucher le plus
grand nombre. Les campagnes de sensibilisation dans les écoles
et les universités pour informer les filles et jeunes femmes de
leurs droits et devoirs n’ont également pas eu lieu. Impossible
donc pour les femmes de défendre leurs droits quand elles ne
les connaissent pas. Ce d’autant que pour la plupart d’entre
elles, le mot Moudawana est un terme étranger. Seul espoir en
date, les associations féministes qui ont débuté une campagne
de vulgarisation des articles de la Moudawana dans leur cours
d’alphabétisation. La nécessité de développer l’accessibilité à
ce texte est donc indispensable.
Les Marocains informés de la réforme ont souvent des
connaissances erronées sur le sujet. L’exemple le plus frap-
pant concerne le contrat pour le partage des biens en cas
de divorce. La loi dispose que les époux peuvent s’accor-
der sur la répartition des biens acquis pendant leur union.
Ainsi, l’épouse pourra récupérer ce qu’elle a acheté en cas
de divorce. Le manque d’information de la population a
conduit à une incompréhension générale de cet article et
la majorité des Marocains craignent de devoir partager iné-
quitablement leurs biens avec leur femme en cas de sépara-
11. Daif, M. tion11. Pour l’homme marocain, la Moudawana va conduire
(2004), ‘Nouvelle au chaos. L’incompréhension massive est donc un frein à sa
Moudawana :
l’opinion de la consécration.
rue’, in Telquel : Le système patriarcal demeure aussi un obstacle à sa mise
Le Maroc tel qu’il
est, n°133. en œuvre. Le texte a établi l’âge légal du mariage à 18 ans
pour les filles. Mais en 2007, les juges de famille ont accepté

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

plus de 85 % des demandes de mariage précoces12. À sa pro- 12. Bencheikh,


mulgation, la Moudawana a eu un effet dissuasif, bien que les S. (2009),
‘Moudawana.
Marocains se soient rendu compte qu’il était facile d’obtenir Quatre ans pour
des dérogations. La LDDF a constaté, entre 2006 et 2007, rien ? in Telquel :
Le Maroc tel qu’il
une augmentation de 50 % de ces mariages en zone rurale13. est, n°311.
La polygamie, la tutelle des enfants et le divorce bénéficient
des mêmes dérogations. Le constat est amer. En effet, sans 13. Afrique
l’implication du gouvernement, ce n’est pas la promulgation magazine,
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d’une nouvelle loi qui changera des traditions ancestrales et afriquemagazine.
les mentalités du plus grand nombre. com/home/

Au-delà des réformes : la Moudawana au cœur


de l’évolution du débat politique marocain

Ce débat « à la marocaine », montre que pour comprendre


le droit islamique de la famille, il convient de l’analyser en
tant que phénomène politique. La famille représente un sym-
bole politique puissant au Maroc et dans le monde musulman
en général. Au sein de ces sociétés, il apparaît alors comme
impossible de traiter du sujet de la famille, autre qu’en terme
religieux. Néanmoins, le droit reste une construction sociale
formée par le débat et les considérations politiques. Une ques-
tion demeure alors : qui peut alors décider de la modification
du contenu du droit et de ce fait des normes et valeurs de
l’islam ?

Qui à le droit d’exercer l’Ijtihad ?


L’interprétation des textes coraniques fait l’objet de débats
intenses et s’est placé au cœur de l’affrontement entre les
traditionalistes et les modernistes lors de la réforme de la
Moudawana en 2004. Pour ces derniers, le fait que l’islam
ne reconnaisse pas de clergé fait qu’aucun groupe ne dispose
du droit exclusif d’interprétation des textes sacrés. L’Ijtihad
est donc possédé par tous les croyants dans la mesure où la
religion est une affaire entre le croyant et Allah. Les moder-

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

nistes s’appuient sur la tradition malékite caractérisée par la


tolérance, l’ouverture d’esprit et la modération pour soute-
nir leur point de vue. L’héritage malékite leur sert également
à justifier leur soutien au roi en tant que Commandeur des
croyants contre les aspirations d’Ijtihad des Oulémas. Pour
eux, la Moudawana est une création de l’homme, inspirée par
la Charia bien entendu, mais ouverte à l’interprétation et la
révision. En conséquence, la réforme est valide dans la mesure
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où le droit de la famille doit pouvoir s’adapter aux demandes
de la société contemporaine.
Pour les traditionalistes-religieux, la réforme légale ne
peut être permise que par une interprétation qui viendrait
des Oulémas eux-mêmes, sous la protection du souverain
marocain. La réforme de la Moudawana ne leur paraît pas
nécessaire dans la mesure où selon eux, l’islam offre déjà aux
femmes une protection suffisante.
Ce débat symbolise les questionnements en cours au Maroc
et dans le monde musulman en général. L’interprétation des
textes du Coran apparaît de plus en plus indispensable à l’évo-
lution et à la cohésion des sociétés islamiques. Des enjeux tels
que la modernité, l’émancipation des femmes et l’égalité sont
des sujets au cœur des affrontements sociopolitiques et reli-
gieux. Cependant, tous semblent d’accord sur un point : l’is-
lam doit rester au cœur du débat familial. Aucune discussion
sur la famille ne peut se faire en dehors des limites établies par
l’Islam. Un droit de la famille séculier est donc inenvisageable.

14. Layish
(89 : 2003) in
L’effondrement du modèle familial patrilinéaire
(Buskens, L.
(2003), ‘Recent Cette réforme doit aussi être analysée dans un contexte
Debates on historique et sociologique au sens large. Ce nouveau texte fait
Family Law
Reform in partie d’un processus général de réforme du droit et codes
Morocco : Islamic de la famille dans le monde musulman. En effet, certaines
Law as Politics
in an Emerging
réformes et amendements d’articles ont été engagés dans plu-
Public Sphere’ in sieurs pays arabes comme en Tunisie en 1993, en Égypte en
Islamic Law and 2000 ou en Jordanie en 2003-2004. Ces développements
Society, volume
10 : 1, pages divers sont caractérisés par « l’effondrement du modèle fami-
70-131). lial patrilinéaire »14. Sous le règne d’Hassan II, le Maroc faisait

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Les Cahiers de l’Orient________________________________

figure de pays conservateur. À l’accession de Mohammed IV


au trône en 1999 et après la réforme de 2004, le roi pro-
pulsa son pays sur le devant de la scène internationale comme
exemple de développement et de modernité. Le modèle patri-
linéaire, en d’autres termes, le système de mode de filiation et
de transition des biens et des valeurs sociales fondé sur l’ascen-
dance paternelle, a récemment été fortement remis en cause.
L’émancipation des femmes est un des phénomènes clés de la
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modernisation « à l’occidentale » élargi à grande échelle par
le processus de mondialisation et de diffusion de l’informa-
tion. Dans les sociétés musulmanes basées sur le patriarcat,
l’engrangement d’un tel processus est une source de déstabili-
sation et de perte de repères. L’évolution de ce modèle à celui
d’une parfaite égalité hommes-femmes est un chemin long
et compliqué, que les pays occidentaux sont eux aussi loin
d’avoir parcouru.

Conclusion
Codifiée en 1958 sous le règne de Mohammed V, amen-
dée une première fois en 1993 par Hassan II et réformée une
seconde fois en 2004 par Mohammed VI, la Moudawana a
su s’adapter aux attentes de la société marocaine. Alors que
le souverain actuel s’est clairement démarqué de son père en
consacrant la femme marocaine comme égale de l’homme,
le royaume tout entier a salué ses engagements innovateurs
et modernes ainsi que cette prise de risque considérable.
Cependant, des processus tels que la polygamie et la répu-
diation restent des actes légaux et témoignent des limites du
nouveau texte.
Une réforme est un texte juridique certes, mais est aussi
une innovation sur le terrain en matière sociale, institution-
nelle et légale. À ce niveau, le gouvernement du Maroc n’a pas
été en mesure d’adapter son système juridique aux nouvelles
nécessités, ainsi que les outils associés. Le tribunal de la famille
de Casablanca reste surchargé et les juges de familles reven-
diquent leur attachement profond aux anciennes valeurs de
la famille. Ils dénoncent simultanément ce code jugé comme

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_______________ La Marocaine face au poids des traditions

étant trop libéral. La vulgarisation de la loi n’a pas eu lieu et


nombre de Marocaines ne peuvent défendre leurs droits, par
méconnaissance des dispositifs légaux en la matière.
Cette réforme s’inscrit dans une évolution sociale et poli-
tique à l’échelle du monde musulman tout entier. Les codes de
valeurs traditionnels sont désormais bouleversés et la pression
émanant de la société civile se fait de plus en plus ressentir au
niveau gouvernemental. Sur ce plan, les deux réformes de la
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Moudawana ont vu l’explosion de la société civile marocaine,
ainsi que la multiplication du nombre d’associations et orga-
nisations féministes. Un processus d’éloignement des normes
et valeurs traditionnelles est engagé. Néanmoins, la religion
garde une place indétrônable sur les questions familiales, la
famille demeurant un symbole politique, juridique, social et
religieux au Maroc et dans le monde musulman en général.

B. M.

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