L'Etat, La Logique Du Pouvoir Politique PDF
L'Etat, La Logique Du Pouvoir Politique PDF
Collection
dirige par Franois Guillaumat
Anthony de Jasay
L'Etat
Anthony de Jasay
L'Etat
La logique du pouvoir politique
Traduit de l'anglais
par
SYLVIE LACROIX
et
FRANOIS GUILLAUMAT
Prface
de
PASCAL SALIN
Professeur l ' Universit Paris IX-Dauphine
LES BELLES LETTRES
1994
Titre original:
TheState
1985. Basil Blackwell Inc.
1994. Pour la traduction franaise by Socit d'dition Les Belles Lettres,
95 bd Raspail 75006 Paris.
ISBN: 2.251.41008-2
ISSN: 1158-7377
Prface
par
Pascal Salin
Professeur l'universit Paris-Dauphine
Il est des livres - rares - dont on sort diffrent
aprs les avoir lus. L'Etat d'Anthony de J asay est de
ceux-l. S'agit-il d'un plaidoyer supplmentaire pour
ou contre l'Etat, d'une recherche sur les limites qu'il
conviendrait d'apporter l'action tatique, d'une syn-
thse des innombrables travaux qui ont pris l'Etat pour
objet? Ce livre n'est rien de tout cela. Il part d'une
perspective fondamentalement nouvelle et qui consiste,
en quelque sorte, se placer l'intrieur de l'Etat pour
essayer de comprendre le phnomne tatique ou, plus
prcisment, son dveloppement.
Pour les thoriciens de la politique et du Droit, ou
pour les conomistes, l'Etat a t le plus souvent analys
comme une sorte de vague abstraction: ainsi, la thorie
normative, qu'il s'agisse de thorie constitutionnelle ou
de thorie conomique, cherche dterminer la sphre
d'action propre de l'Etat par rapport aux citoyens et
propose les moyens de confiner chacun dans son propre
domaine; les thories de la politique conomique
x L'Etat
supposent implicitement, pour leur part, que l'Etat
serait une super-entit, la fois bien intentionne et
bien informe. Au cours des dcennies rcentes, la
comprhension du phnomne tatique a fait de grands
progrs, en particulier grce la thorie des choix
publics (dont James Buchanan peut tre considr
comme l'initiateur). Le concept nbuleux est devenu
plus concret, plus proche de la ralit: l'Etat est en
fait un ensemble complexe d'individus et d'interactions
entre individus - hommes politiques, fonctionnaires,
membres de groupes de pression - dont chacun
cherche poursuivre ses propres objectifs. On pourrait
donc tre surpris qu'Anthony de J asay prfre revenir
une conception personnelle de l'Etat, en faisant
expressment abstraction de l'identit de ceux qui
l'incarnent. C'est qu'il s'interroge en fait sur l'essence
mme du phnomne tatique.
Sa dmonstration est alors clatante : peu importent
les hommes qui font l'Etat, peu importent leurs objectifs,
peu importe qu'ils soient avides ou dsintresss, peu
importe qu'ils adhrent telle ou telle idologie. Il y a
au fond un processus de slection naturelle par lequel
l'Histoire balaie ceux dont les actions ne se conforment
pas la nature profonde de l'Etat.
Quelle est cette nature? C'est la contrainte. Que
l'Etat apparaisse comme pure violence, comme dans les
totalitarismes, qu'il recherche des appuis populaires,
des justifications idologiques, qu'il soit dmocratique
ou despotique, il n'en reste pas moins toujours identique
lui-mme. Comme Anthony de Jasay le prcise, son
ouvrage dcrit la progression logique de l'Etat, d'un extrme
l'autre, du cas limite o ses objectifs n'entrent pas en
concurrence avec ceux de ses sujets, jusqu' celui o il en est
arriv disposer de la plupart de leurs liberts et de leurs
proprits.
C'est une tradition de la pense politique que d'imagi-
ner une origine rationnelle de l'Etat. Les hommes -
Priface XI
ou certains d'entre eux - auraient eu besoin d'inventer
l'Etat pour sortir du dsordre de 1' tat de nature ;
ils auraient donc librement accept de signer le contrat
social pour amliorer la coopration entre eux. Des
thories modernes de la dcision, tendant prouver
que la coopration sociale ne peut pas tre spontane,
pourraient mme tre appeles en renfort pour conforter
cette tradition. Mais de J asay montre avec brio que, ce
faisant, on oublie la dimension du temps: les hommes
apprennent connatre leurs semblables, investissent
dans la production de confiance et dcouvrent les
bienfaits de la coopration sociale. Il n'est pas besoin
d'un Etat pour faire respecter les contrats et 1' hdo-
nisme politique , consistant penser que les hommes
ont rationnellement dcid de la cration d'un Etat,
parce que ses bienfaits l'emporteraient sur ses inconv-
nients potentiels, est logiquement faux. Il convient alors
d'affirmer qu'il n'y a pas de justification rationnelle
l'Etat. Sa naissance est un hasard de l'Histoire et le
fameux contrat social n'est pas ncessaire, les con-
trats interindividuels suffisant assurer la coopration
sociale. Mais partir du moment o l'Etat a t cr,
quelles qu'en soient les raisons, on est sa merci.
Anthony de Jasay rgle leurs comptes toutes sortes
de faux concepts inhrents l'tatisme des conomistes
et des politiciens. Ainsi en est-il des externalits :
comme il le souligne, un contrat est lgitime mme s'il
viole les intrts d'un tiers, condition qu'il ne viole
pas ses droits. Ainsi en est-il des biens publics , dont
on prtend qu'ils ne pourraient pas apparatre s'ils
taient produits par un processus de coopration sponta-
ne. Ainsi en est-il encore de 1' intrt gnral ou de
l'intrt collectif d'une classe particulire.
Pour de J asay, les prfrences mises en matire
d'institutions politiques dcoulent trs largement de ces
institutions mmes . Elles agissent la manire d'une
drogue et, une fois que l'Etat est apparu, pour une
XII L'Etat
raison ou une autre, il suit sa logique propre et suscite
de la part des citoyens des comportements d'adaptation.
Comme de J asay l'crit de manire provocante : Au
lieu que ce soient les gens qui choisissent le systme
politique, dans une certaine mesure c'est le systme qui
les choisit. Autrement dit, partir du moment o
l'Etat existe, il saura utiliser les techniques ncessaires
pour subsister et pour s'tendre, qu'il s'agisse de la
terreur ou au contraire de la recherche de l'assentiment
populaire, soit par l'affirmation de sa lgitimit , soit
par la distribution d'avantages particuliers. Ne pouvant
s'attacher certains qu'en nuisant aux autres, l'Etat
devient conflictuel. De J asay dmonte avec une
prcision et une rigueur extrmes les ncessaires incoh-
rences de l'action tatique. Elle ignore ncessairement
l'impossibilit des comparaisons interpersonnelles; elle
produit ncessairement toutes sortes d'effets non prvisi-
bles et non dsirs ; mais prcisment cause de ces
incohrences, elle est conduite se renforcer indfi-
niment.
Il n'est videmment pas question de rsumer l'ensem-
ble de l'ouvrage d'Anthony de Jasay. Soulignons plutt
certaines de ses caractristiques qui nous sont apparues
comme particulirement marquantes. C'est, par exem-
ple, cette extraordinaire aptitude remettre la logique
sur ses pieds; ainsi, l'Etat n'est pas inoffensif parce
que les pouvoirs y seraient spars. En fait, ils ne
seraient vraiment spars que si l'Etat tait inoffensif
(ce qui est, videmment, une utopie); les fonctions
traditionnellement attribues l'Etat - allocation,
rpartition et stabilisation - ne sont pas sparables les
unes des autres; l'Etat est redistributij, mais il utilise
des discours varis pour justifier les redistributions qu'il
dcide ; ce ne sont pas les lecteurs qui choisissent leur
Etat, mais l'Etat qui choisit ses lecteurs; la dmocratie,
fonde sur le principe de l'galit entre les lecteurs, est
une machine fabriquer des ingalits ; contrairement
Priface XIII
la justification traditionnelle de l'Etat comme producteur
de biens publics permettant de faire disparatre les
comportements parasitaires, c'est l'Etat qui suscite des
comportements parasitaires ... Tous les thmes de la
politique moderne, qu'il s'agisse de la justice sociale,
de l'galit (des chances aussi bien que des rsultats),
de la dmocratie, de la fiscalit, de la production
publique, de l'conomie mixte, sont ainsi passs au
crible impitoyable d'une logique trop souvent bafoue
par les autres auteurs.
L'ouvrage d'Anthony de Jasay, c'est aussi une srie
de raccourcis saisissants. C'est l'expression d'une apti-
tude extraordinaire rapprocher des lments thoriques
pars dans la science conomique, la philosophie politi-
que ou l'Histoire et d'en faire non pas une synthse,
mais une uvre. C'est le caractre si personnel du
style, que je me permettrai d'appeler flamboyant ,
car il brille de mille feux, il est une sorte de kalidoscope
constamment changeant, mais toujours ordonn autour
d'un point focal. Chaque facette du discours, qui semble
tantt cueillie au passage, tantt longuement polie,
contribue la construction de l'difice. Cette flam-
boyance mme rend plus angoissant le discours de
l'auteur; inluctablement, on est ramen en un mme
point, vers cette nature apparemment multiforme, mais
en ralit unique, de l'Etat, vers son essence mme.
Qu'il se pare des vertus dmocratiques ou qu'il appa-
raisse dans sa force brute, il poursuit inexorablement
sa croissance, il devient ncessairement, logiquement,
totalitaire. Il est bien, en ce sens, le Lviathan qui
dvore les tres; et il y arrive mme avec leur
assentiment.
L'Histoire rcente n'apporte-t-elle pas un dmenti
la thse d'Anthony de Jasay ? N'a-t-on pas vu, en effet,
l'effondrement extraordinairement rapide et imprvu
des totalitarismes qui comptaient parmi les pires de
l'Histoire? N'est-il pas prouv que des populations
XIV L'Etat
opprimes arrivent faire prvaloir leurs droits en face
de l'Etat tentaculaire? Pour de Jasay, les leons de
cette Histoire rcente sont tout autres: l'effondrement
de ces systmes - et en particulier de celui qui tait la
clef de tout, le systme sovitique - tient tout simple-
ment 1' incomptence de leurs dirigeants. Ils n'ont
pas compris que la nature mme de l'Etat qu'ils
incarnaient ne permettait pas d'en relcher certaines
structures. Si l'on veut bien entrer dans l'univers
intellectuel d'Anthony de J asay, il nous faut donc tre
vigilants : contrairement une thse rassurante qui a
fait rcemment fureur, nous ne sommes pas arrivs
la fin de l'Histoire, nous n'abordons pas une re
paisible et mme ennuyeuse de coexistence pacifique
entre des Etats convertis la dmocratie librale .
Le totalitarisme est en germe dans la dmocratie sociale ;
il est toujours prsent, toujours prt renatre, se
dvelopper, car il est la nature mme de l'Etat.
Qu'Anthony de J asay soit un observateur critique de
l'action tatique, c'est bien vident. Mais ce qui lui
importe n'est pas de lancer une croisade anti-tatique.
C'est de comprendre et de nous aider comprendre
comment cet tre abstrait, l'Etat, arrive concentrer
et organiser rationnellement des forces qui sont
potentiellement toujours prsentes dans les socits
humaines, les forces de la contrainte. Nous nous
apercevons alors que pour dfendre la libert indivi-
duelle, il ne suffit pas de proclamer les droits de
l'homme. Il faut encore savoir comment les hommes
deviennent des esclaves, souvent volontaires. L'Etat est
l'ennemi de l'homme. Mais pour combattre son ennemi
encore faut-il le connatre et mme le reconnatre, quels
que soient les visages sous lesquels il se prsente. C'est
pourquoi l'ouvrage d'Anthony de J asay est essentiel:
il nous apprend reconnatre la ralit de l'Etat, au-
Prij'ace xv
del du temps, au-del des hommes qui l'incarnent,
au-del des rgles qui le dfinissent et des formes
changeantes qu'il revt.
Prface
de
l'dition originale
Mme si ce livre fait largement appel la philosophie
politique, l'conomie et l'histoire, chacun de ces domai-
nes n'y est qu'effleur, de manire rester accessible
au grand public cultiv auquel il est principalement
destin. Le thme central de l'ouvrage: par quels
mcanismes l'Etat et la socit civile engendrent sans
cesse l'un chez l'autre des attentes qui ne peuvent
qu'tre dues, en s'appauvrissant mutuellement, peut
intresser un public assez vaste, aussi bien chez les
gouverns que les gouvernants. Dans l'ensemble, ses
thses sont assez simplement exposes et ne ncessitent
donc pas un degr de technicit ou de rigueur tel que
seul un public universitaire pourrait ventuellement
l'endurer, qu'il en tire ou non du plaisir.
A tout le moins, l'ampleur du sujet et le caractre
inhabituel de ma dmarche sont tels que les spcialistes
trouveront certainement dans bon nombre de mes
raisonnements matire dveloppements, prcisions
voire rfutations. C'est bien ainsi car, mme si je le
XVIII L'Etat
voulais, je ne saurais prtendre clore toutes les discus-
sions, ni mme rechercher la plus large adhsion possible
mes ides.
Nous avons une dette, le lecteur et moi-mme, envers
1. M. D. Little, d'AlI Souls College Oxford: cet
minent universitaire a minutieusement relu la plus
grande partie du manuscrit et plus que largement
contribu la cohrence et la clart du texte. Si je me
suis obstin dans mes errements, il n'en est pas
responsable. Cependant, sans ses encouragements, ce
livre n'aurait jamais t achev; et sans ses conseils et
ses critiques, il aurait moins de profondeur.
Je dois remercier Mrs. Jo Wimpory, qui a su
dcrypter mon manuscrit avec soin et intelligence et le
transformer en un dlice de perfection dactylographique
(pour l'imprimeur).
Paluel
Seine-Maritime
France
Prface
de
1 J dition franaise
Ce livre s'est attir les foudres de cntIques qui lui
ont reproch son holisme , outrage majeur au principe
de l'individualisme mthodologique. J'avoue volontiers
qu'il traite une institution, l'Etat, comme s' il avait
des objectifs personnels, alors que seuls les tres humains
ont des fins, tant seuls dous de raison. Il ne fait pas
de doute qu'en attribuant des finalits l'Etat on fait
de l'anthropomorphisme, comme lorsqu'un jeune enfant
dit mon nounours veut que je l'aime .
Ce pch de holisme, je reconnais l'avoir commis en
pleine connaissance de cause, pour une raison que
j'estime encore tre fort bonne. On constate toujours,
mme sous une dictature, et a fortiori dans les rgimes
o le pouvoir est plus diffus, que l'Etat est un instrument
impersonnel dirig par une coalition plus ou moins
apparente, plus ou moins hirarchise, de dtenteurs
de pouvoir. Certains d'entre eux exercent une vaste
influence, tandis que d'autres interfrent peine avec
l'exercice du pouvoir tatique. Etant des gens ordinaires,
xx L'Etat
il est possible que, si certains de leurs projets sont
partags par tous, d'autres risquent d'engendrer des
conflits. Se demander comment ces conflits sont rsolus,
ou ce qu'il advient dans les cas o ils ne le sont pas,
est une excellente question; mais ce n'est pas celle que
nous voulons poser dans le prsent ouvrage. Nous
envisagerons un sujet qui suppose le problme trait,
et rsolus les conflits internes de la coalition dominante,
de sorte que nous puissions lui prter un ensemble
unifi d'objectifs, produit des concessions rciproques
de la ngociation.
Pour raliser ces projets, il faut disposer des moyens
que donne le pouvoir d'Etat, et c'est dans ce but prcis
que les membres de la coalition entendent gouverner.
En outre, le pouvoir de l'Etat doit tre discrtionnaire,
c'est--dire dpasser largement le degr permettant de
en place la coalition dirigeante et d'en loigner
ses nvaux.
Par consquent, une telle coalition ralisera d'autant
plus compltement ses objectifs que le bien instrumen-
tal requis pour les atteindre, savoir le pouvoir
discrtionnaire de l'Etat, sera davantage disponible. En
bonne logique, cela revient dire plus crment que
l'Etat doit rationnellement se comporter comme
si il cherchait maximiser son pouvoir discrtionnaire.
(Cette solution ressemble une autre simplification
holistique trs pousse, celle que font les conomistes
en thorie de la firme, lorsqu'ils ne se soucient ni de la
multiplicit des projets des propritaires de l'entreprise
ni des conflits d'intrt entre actionnaires et direction,
ni des problmes d'organisation interne, mais vont de
l'avant en faisant valoir que la raison d'tre de l'organisa-
tion productive, satisfaire les objectifs des propritaires,
est plus compltement ralise lorsque l'entreprise
se comporte comme si elle cherchait maximiser la
valeur de ses bnfices.)
Aprs les annes bien remplies qui ont suivi l'dition
Prface XXI
originale, un autre point exige une explication rtrospec-
tive. Pour des raisons qui seront mentionnes tout au
long de cet ouvrage, il semble que ce soit une volution
normale pour l'Etat que de commencer par acheter
l'adhsion* de ses sujets au moyen d'un programme
redistributif toujours plus tendu, et ensuite de rprimer
les frustrations causes par un tel projet, qui vont
l'encontre du but recherch, en se faisant de plus en
plus totalitaire. La mtaphore de la plantation servile,
peut-tre bienveillante et attentionne mais nanmoins
esclavagiste, semble donc reprsenter la phase finale de
l'volution rationnelle de l'Etat.
A l'oppos de ce que prdirait une telle thorie, nous
venons tout rcemment de voir une coalition qui tait
la tte d'un Etat-plantation de plein exercice, le
Parti communiste de l'Union sovitique, abandonner
son pouvoir discrtionnaire. Cette coalition ne pouvait
plus s'entendre ni sur les objectifs ni sur les moyens
employer. La faction dominante a essay d'amliorer
l'efficacit de la plantation, sa capacit d'adaptation et
de progrs, en procdant des mesures d'affranchisse-
ment partielles, risques sinon irresponsables, manci-
pant les esclaves dans l'espoir naf qu'ils se transforme-
raient comme par enchantement en ouvriers-citoyens
productifs, innovateurs et suprmement motivs. Le
malheur a voulu qu'il en ait rsult une raction
en chane incontrlable puis, aprs l'clatement, une
* Le terme originel est consent . Etant donn le sens trs prcis
de choix calcul de participer une communaut d'intrts
qu'il exprime ici, la traduction courante de consentement tait
inutilisable car trop vague, et susceptible de confusion avec la
soumission et surtout avec la lgitimit, prsente ici
comme une acceptation spontane et inconditionnelle, admise
comme la reconnaissance d'un Droit. Le terme consent est
donc le plus souvent exprim par adhsion, mais aussi par
communaut d'intrts et, lorsque le sens s'y prte, par achat
d'une clientle (N.d.T.).
XXII L'Etat
avalanche de dcombres sous le poids desquels le
pouvoir se trouve aujourd'hui totalement enseveli, pour
un temps qui sera au moins celui d'une gnration.
Est-ce la thorie qui est fausse ? Peut-on dire que le
totalitarisme est en fait tellement instable qu'il est vou
s'effondrer et que l'Etat, pour pouvoir seulement
exister, doit se rabattre sur une adhsion achete par
la redistribution? Ou bien est-ce l'effondrement du
totalitarisme qui est foncirement contingent, accident
d la gaucherie et la sottise humaines, erreur de
jugement ne de l'ambition de dirigeants incapables de
se contenter de ce qu'ils avaient?
Nul ne peut dire si le lecteur sera persuad par les
rponses contenues dans le prsent ouvrage. Je souhaite
toutefois qu'il prenne la peine d'examiner les arguments
qui prtendent les fonder.
Introduction
Que feriez-vous si l'Etat, c'tait vous?
Il est curieux que la philosophie politique, au moins
depuis Machiavel, ait pratiquement cess de se poser
cette question. Elle a beaucoup glos sur ce que
l'individu, une classe sociale, ou la socit tout entire
peuvent obtenir de l'Etat, sur la lgitimit des ordres
qu'il impose et sur les droits que pourrait lui opposer
l'un de ses sujets. Elle discute donc de l'obissance due
l'Etat par les usagers confiants des services publics ,
de leur rle dans son fonctionnement et des rparations
que peuvent rclamer les victimes de ses carts ventuels.
Ces questions sont d'un intrt crucial: au moment o
l'Etat ne cesse de se dvelopper aux dpens de la socit
civile, leur importance ne fait que crotre. Suffit-il
cependant de les envisager du seul point de vue du sujet
de l'Etat, de ses besoins, de ses dsirs, de ses droits et
devoirs? Notre comprhension ne s'enrichirait-elle pas
davantage, si nous abordions au contraire le problme
en nous plaant du point de vue de l'Etat?
C'est cela que j'ai essay de faire dans ce livre. Au
risque de confondre les institutions et les hommes
et malgr la difficult de passer du Prince son
gouvernement, j'ai choisi de traiter l'Etat comme s'il
s'agissait d'une vritable entit, comme s' il tait
2 L'Etat
dot d'une volont, capable de prendre des dcisions
raisonnes sur les moyens de parvenir aux fins qu' il
se serait fixes. C'est pourquoi, dans cet ouvrage, j'ai
voulu expliquer le comportement de 1' Etat notre
gard, en partant du point de vue de ce qu'on pourrait
s'attendre le voir faire dans des situations historiques
successives, s' il poursuivait rationnellement les fins
qu'il est plausible de lui attribuer.
Dans sa jeunesse, Marx considrait que l'Etat tait
oppos la socit et la dominait . Il voyait une
contradiction absolue et sculaire entre .la puissance
politique et la socit civile et affirmait que lorsque
l'Etat [ ... ] s'lve par la violence au -dessus de la socit
civile ... [il] peut et doit procder la destruction de la
religion, mais uniquement de la mme manire qu'il
procde aussi l'abolition de la proprit prive (en
imposant des bornes la richesse, en confisquant les
biens, en instituant l'impt progressif) et l'abolition
de la vie (par la guillotineY . Dans d'autres passages
isols (notamment dans La Sainte Famille et Le 18 Brumaire
de Louis Bonaparte), il continuait reprsenter l'Etat
comme une entit autonome et libre de ses choix, sans
toutefois avancer la thorie qui aurait expliqu pourquoi
il fallait ncessairement en attendre cette domination ,
cette confiscation et cette contradiction , ni pour-
quoi l'Etat entit autonome se trouve tre l'adversaire
de la socit.
A mesure que Marx laborait son systme, il se
rangea aux courants dominants de la science politique,
d'aprs lesquels l'Etat n'est pour l'essentiel qu'un
instrument. De sorte que pour le Marx de la maturit,
et de faon plus explicite encore pour Engels et Lnine
et pour l'orthodoxie du socialo-communisme dont ils
sont encore les inspirateurs, l'Etat devint un simple
instrument vou servir les intrts - et assurer la
suprmatie - de la classe dirigeante.
Pour le courant non marxiste aussi, l'Etat est tout
Introduction 3
autant un instrument au servIce de celui qui s'en
sert. On le dpeint gnralement comme une entit
bienveillante, et utile d'autres. Quelle que soit la forme
de l'Etat, quelles que soient ses tches et l'identit des
bnficiaires de ses services, son caractre instrumental
est un point commun tous les principaux courants de
la pense politique moderne. Pour Hobbes, l'Etat est
celui qui impose la paix; pour Locke, il est le garant
du droit naturel de libert et de proprit; pour
Rousseau, il ralise la volont gnrale et pour Bentham
et Mill, il permet d'amliorer l'organisation sociale.
Pour les dmocrates-sociaux d'aujourd'hui, il compense
l'incapacit qu'ont les intrts particuliers cooprer
spontanment. Il les force produire, dans des propor-
tions collectivement fixes, des biens publics tels que
l'ordre public, la dfense nationale, l'entretien des
rues, l'environnement, l'enseignement pour tous. En
largissant l'extrme la notion de bien public , la
contrainte tatique est aussi cense permettre la socit
de parvenir une forme de justice distributive, voire
l'galit pure et simple.
Il existe bien sr des variantes moins utopiques de la
thorie de l'Etat-instrument. Pour les thoriciens de
l'cole des choix non marchands ou cole des choix
publics , l'interaction des dcisions personnelles dans
le cadre de cet Etat-instrument risque fort d'aboutir
une surproduction de biens publics et, dans d'autres
domaines, de ne pas atteindre les objectifs affichs au
dpart
2
Ils nous montrent quel point la pesanteur de
cet Etat-instrument risque de nuire la socit qui
essaie de s'en servir. Pour autant, l'Etat n'y est pas
moins un instrument, mme si c'est un instrument
dfectueux.
Mais alors que signifient des termes comme
dfaut , erreurs de conception , dysfonctionne-
ment intrinsque? Et qu'est-ce que la logique
interne ? Est-on bien sr qu'en passant de la dmocra-
4 L'Etat
tie au despotisme, la Rpublique de Platon succombe
la dgnrescence ? Cette dgnrescence ne serait-
elle pas plutt implique par ses intentions premires?
Pour bien comprendre la notion d'Etat, il convient
d'envisager d'abord un cadre o celui-ci serait absent.
A l'imitation de Jean-Jacques Rousseau et sans le
moindre fondement, nous avons tendance imaginer
l'tat de nature comme peupl de chasseurs prhistoriques,
dont nous nous faisons le tableau de bons sauvages
quelque peu borns. C'est donc devenu un rflexe
conditionn que de nous reprsenter cet tat de nature
comme un stade ancien et primitif de la civilisation, et
de l'opposer un stade plus avanc qui ncessiterait la
formation d'un Etat et serait indispensable cette
formation. Historiquement, c'est peut-tre bien ce qui
s'est pass, mais cela ne saurait logiquement dcouler
des caractristiques propres l' tat de nature o
nul n'aline sa souverainet et o, personne n'ayant le
monopole de la force, chacun garde ses armes. Il n'est
en rien ncessaire qu'une telle situation soit incompatible
~ v e c ?n degr quelconque de civilisation, primitif ou
evolue.
D'ailleurs, les Etats-nations aussi se trouvent dans
l'tat de nature, et ne manifestent pas pour autant
l'envie de fondre leurs souverainets dans un super-
Etat. Et pourtant, contrairement ce qu'on a souvent
fait dire Hobbes, la plupart d'entre eux russissent
presque toujours viter la guerre. Ils cooprent mme
dans la paix arme et n'hsitent pas, en dpit de
l'normit des risques, participer, ouvertement et
hardiment, aux commerce, investissements et prts
internationaux. A en croire la thorie du contrat social,
ceci devrait impliquer qu'il n'y ait dans tous ces
domaines que vols, refus de paiements, confiscation de
biens et batailles acharnes l'chelle internationale, et
les contrats ne devraient jamais tre que des chiffons
de papier. Or, en fait, malgr l'absence d'un super-
Introduction 5
Etat pour faire appliquer les contrats par-del les
juridictions nationales, la coopration internationale
fonctionne. Ce serait mme plutt l'inverse: les rela-
tions internationales tendent faire justice de l'ide
reue selon laquelle les hommes ne seraient, l'tat de
nature, que des simples d'esprit ne voyant pas plus loin
que le bout de leur nez et qui, vtus de peaux de btes,
passeraient leur temps se taper sur la tte les uns des
autres. Bien au contraire, tout incline penser que plus
la civilisation progresse, plus l'tat de nature devient
viable. Mme si une telle affirmation est forcment
prmature faute de recul, il se pourrait que le caractre
terrifiant des armements modernes se rvle bien plus
capable d'empcher la guerre - pargnant aux hommes
la vie misrable, courte et brutale dont parle Hob-
bes - que n'ont su le faire les super-Etats tels que
Rome, l'Empire carolingien ou l'Empire britannique.
Lorsqu'il s'agit d'hommes, ou de groupes humains,
il est plus difficile de juger de la viabilit de l'tat de
nature que lorsqu'on parle de nations. Cela fait fort
longtemps que les hommes civiliss sont citoyens d'un
Etat, aussi bien personne n'a-t-il eu le loisir d'observer
comment ils feraient pour cooprer dans l'tat de nature.
Par consquent, nous ne pouvons mme pas nous
piquer de pouvoir estimer concrtement la diffrence
qui rsulte de l'existence d'un Etat. Verrait-on les gens
honorer leurs contrats en l'absence d'une autorit ayant
le monopole ultime du recours la force? Il n'y a pas
si longtemps, on considrait encore que, tout individu
ayant intrt ce que les autres tiennent parole tandis
que lui-mme serait libre de ne pas tenir la sienne,
toute coopration sociale purement volontaire tait
impossible. Dans le langage spcialis de la thorie de
la dcision, ce dilemme des prisonniers , correctement
nonc, ne pouvait dboucher sur une solution coopra-
tive en l'absence de contrainte extrieure. Les rcentes
contributions des mathmatiques et de la psychologie
6 L'Etat
appliques aux sciences sociales nous enseignent
l'inverse que c'est loin d'tre forcment le cas si
les hommes sont confronts de manire rptitive au
dilemme en question: les leons de l'exprience et
l'attente de certains rsultats les inciteront au contraire
cooprer spontanment. Ds lors, toute thse affirmant
que l'Etat doit les forcer pour qu'ils cooprent, faute
de quoi ils ne le feraient pas, est l'vidence un non
sequitur* .
Bien au contraire, plus longtemps aura dur cette
coopration force, et moins il sera probable qu'ils aient
conserv (s'ils l'ont jamais eue) la facult de cooprer
spontanment. Savoir, c'est faire , nous dit-on; mais
la rciproque, faire, c'est savoir, n'est pas moins
vraie, car c'est par la pratique que nous apprenons.
Ceux qui se sont habitus compter sur l'Etat n'appren-
nent jamais l'art de l'action autonome et n'acquirent
pas non plus le sens du bien commun. L'une des
intuitions les plus clbres de Tocqueville (mme s'il
en eut de plus subtiles) fut d'opposer la manire de
gouverner l'anglaise ou l'amricaine - qui reposait
de faon cruciale sur l'initiative individuelle et qui, par
la bonhomie de sa non-ingrence, invitait les individus
prendre eux-mmes leurs affaires en main -
l'administration la franaise qui n'autorise rien de
tout cela. L'effet d'accoutumance l'action de l'Etat,
le fait que les gots et les valeurs des individus dpendent
troitement du contexte politique dont on prtend
qu'ils soient les inspirateurs, sera un Leitmotiv de mon
argumentation.
L'autre Leitmotiv fondamental est que les rapports
sociaux se prtent particulirement mal toute recherche
d'une causalit immdiate. Il est rare que l'on puisse
savoir si l'action de l'Etat atteint ou non l'effet voulu,
* Un non sequitur est une conclusion faussement dduite, en
violation des rgles de la logique [N.d.T.].
Introduction 7
car son incidence directe ne permet pas de prvoir ses
consquences ultimes. On est en outre presque certain
que cette action aura d'autres effets, peut-tre plus
importants et plus durables. Ces effets non recherchs
peuvent en outre se rvler absolument indsirables,
imprvus, voire souvent imprvisibles par nature. C'est
pourquoi on a la chair de poule lorsque l'on entend
dire suavement que la politique est une gomtrie
vectorielle pluraliste ", que la socit civile se gouverne
elle-mme et contrle l'Etat , lequel ne serait qu'une
machine enregistrer et excuter les choix faits par
le corps social .
Le prsent ouvrage est divis en cinq chapitres, qui
dcrivent la progression logique (donc sans rfrence
ncessaire aux accidents de l'volution historique relle)
de l'Etat, d'un extrme l'autre, du cas limite o ses
objectifs n'entrent pas en concurrence avec ceux de ses sujets,
jusqu' celui o il en est arriv disposer de la plupart de
leurs liberts et proprits.
Le chapitre 1, L'Etat capitaliste, est d'abord
consacr au rle des violence, obissance et prf-
rence , lors de la cration de l'Etat. Il analyse ensuite
les caractristiques d'un Etat qui, s'il existait, n'entrerait
pas en conflit avec la socit civile. J'appelle celui-ci
capitaliste pour souligner la caractristique fonda-
mentale de sa conception de la proprit et du contrat,
qui est le Droit du premier utilisateur. Cet Etat
s'abstient d'intervenir pour leur bien dans les contrats
conclus par des particuliers (ce qui exclut aussi qu'il
exerce sur eux une contrainte pour les forcer conclure
un contrat social global et multilatral destin prvenir
toute tentation de jouer les parasites*). Il refuse, en
* L'expression anglo-saxonne consacre du free rider , dont la
traduction la plus courante est passager clandestin dans les
textes franais spcialiss, est traduite ici par parasite . La
raison en est d'abord que l'auteur lui-mme a adopt cette
traduction, et aussi que la notion de passager clandestin
8 L'Etat
cdant la piti et la compassion l'gard des moins
chanceux, de forcer les mieux lotis les assister. Dans
le mme esprit, c'est aussi un Etat minimal et non
dirigiste. (<< Les contours de l'Etat minimal .)
Il pourrait sembler anormal, voire contradictoire dans
les termes, que 1' Etat dot d'une volont propre
veuille en mme temps se rduire lui-mme au minimum.
Pour qu'une telle dmarche de sa part soit rationnelle,
il faut que ses objectifs se trouvent en-dehors du
politique et ne puissent donc pas tre atteints par le
truchement d'un Etat: dans ce cas gouverner
signifie simplement repousser les rivaux hostiles au
gouvernement minimal (c'est--dire prvenir la rvolu-
tion). On n'a videmment jamais vu d'Etat comme
celui-l dans l'histoire, mme s'il semble qu'aux XVIIIe
et XIxe sicles on ait pu en trouver un ou deux dont le
style et l'inspiration s'en approchaient quelque peu.
Pour sa part, 1' hdoniste politique , c'est--dire
celui qui voit en l'Etat la source d'un solde positif des
avantages et contraintes, ne peut logiquement que
souhaiter un Etat plus dvelopp que l'Etat minimal,
et aurait invent celui-ci s'il n'existait pas
3
L'hdonisme
politique engendre chez quiconque y adhre le souhait
d'une organisation sociale plus dense et plus contrai-
gnante que la simple collection des divers accords
qui rsultent de la ngociation volontaire. < Inventer
l'Etat: le contrat social .) Lorsqu'il est le fait d'une
hypothtique classe dirigeante, l'hdonisme politique
prsuppose un instrument (une machine ) assurant
sa domination. < Inventer l'Etat: l'instrument de
la domination d'une classe.) Ces deux versions de
l'hdonisme politique supposent une certaine crdulit
quant aux risques que l'on prend se dsarmer soi-
mme pour armer l'Etat. Elles impliquent aussi de
implique a priori une violation du Droit, ce qui n'est pas
ncessairement le cas du free rider [N.d.T.].
Introduction 9
croire en une sorte d'Etat - instrument, conu pour
servir les objectifs des autres et n'en ayant aucun pour lui-
mme. Or, nous verrons qu'aussi conciliant soit-il, dans
une socit o une pluralit d'intrts s'affrontent sans
atteindre l'unanimit, il est impossible l'Etat de
poursuivre d'autres objectifs que les siens propres. La
manire dont il rsout les conflits et les attentions
respectives qu'il donne aux objectifs d'autrui constituent
la satisfaction de ses propres objectifs. (<< La boucle est
boucle ou : la fausse conscience .)
L'hdonisme politique est-il conforme la sagesse,
la prudence et la raison, est-il meilleur ou pire d'tre
l'objet des attentions de l'Etat omniprsent, les services
que l'Etat produit en fonction de ses intrts correspon-
dent-ils ou non ce que nous aurions nous-mmes
choisi? C'est ce que nous abordons aussi dans le
chapitre 2 sous l'angle de la rforme, du progrs et de
l'utilit, et dans le chapitre 3 propos du suffrage
universel, de l'galitarisme (comme moyen et comme
fin), ainsi que de la justice distributive.
Aux origines de l'Etat se trouvent, d'un point de vue
historique, la violence, et d'un point de vue logique,
un choix particulier; pour sa part, l'obissance au
pouvoir politique ne peut-tre obtenue que par la vieille
triade rpression, lgitimit et adhsion qui fait
l'objet de la premire partie du chapitre 2. La lgitimit
induit l'obissance indpendamment de tout espoir de
rcompense et de toute crainte de punition, mais l'Etat
ne peut en produire sa guise, sauf trs long terme.
Pour se faire obir, il est donc oblig de choisir entre
un certain nombre de combinaisons, avec des degrs
variables, de rpression et d'adhsion (tout en s'estimant
heureux, bien entendu, de la lgitimit dont il peut
jouir). L'adhsion d'une infime partie de la socit
(celle des gardes-chiourmes, par exemple, dans une
socit concentrationnaire), peut tre suffisante pour
opprimer les autres citoyens. Les avantages seront alors
10 L'Etat
concentrs sur la minorit complice, la rpression tant
disperse sur le dos de la majorit. Inverser ce rapport
impose naturellement de s'en remettre davantage
l'adhsion.
Pour des raisons qui peuvent paratre justes sur le
moment, bien qu'il puisse rtrospectivement en regretter
la faiblesse ou la sottise, l'Etat rpressif finit presque
toujours par trouver opportun de faire des avances
une partie de ceux qu'il rprimait auparavant afin de
s'appuyer davantage sur leur adhsion (<< la discrimina-
tion ). Cette volution combine des mesures d'exten-
sion de la dmocratie politique avec des gestes de bonne
volont, ce qui fait de l'Etat une source de conflits et
une pomme de discorde, car s'il sollicite le suffrage
d'une fraction plus large de la socit, il ne peut le
faire qu'en change d'avantages substantiels soustraits
d'autres fractions, peut-tre moins nombreuses mais
encore considrables. Un effet secondaire de ce processus
de fabrication de gagnants et de perdants est que
l'appareil d'Etat y gagne en force et en ruse.
Il ne fait mes yeux aucun doute que toute idologie
dominante prescrit de faire ce qui concide avec les
intrts, non pas de la classe dirigeante comme le
soutient la thorie marxiste, mais de l'Etat lui-mme.
Autrement dit, l'idologie dominante est, d'une faon
gnrale, celle qui souffle l'Etat ce qu'il lui plat
d'entendre, et surtout, ce qu'il veut laisser croire
ses sujets. La superstructure idologique n'est pas
construite par-dessus les intrts matriels, comme on
le dit ordinairement: c'est un soutien rciproque.
Mme en l'absence de toute classe dirigeante dans
une socit, la croissance de l'Etat et de l'idologie
dominante, ainsi que leur volution, iront de pair. C'est
ce point de vue qui justifie la place consacre dans cet
ouvrage l'utilitarisme (<< L'autorisation de bricoler
et La prfrence rvle des gouvernements ), dont
l'influence passe et prsente sur la pense politique est
Introduction 11
encore considrable, bien qu'elle soit dsormais plus
subconsciente qu'affiche. L'utilitarisme voudrait don-
ner une stature morale aux dcisions tatiques ; am-
liorer l'tat de la socit en jugeant les rformes
proposes partir de leurs consquences prvisibles, en
comparant objectivement les utilits respectives des
uns et des autres. Ainsi l'Etat pourrait, en valuant sa
politique, calculer le solde entre le prjudice qu'elle
cause certains et l'avantage que les autres en retirent,
afin de trouver le point d'quilibre o le bien-tre du plus
grand nombre s'en trouvera accru. La doctrine qui
recommande ce procd-l reprsente l'idologie idale
pour un Etat activiste. Elle fournit leur fondement
philosophique aux choix que l'Etat adopte lorsqu'il
dispose du pouvoir de choisir arbitrairement qui il
dcide de favoriser. D'ailleurs, mme lorsque ce choix
n'est plus discrtionnaire mais lui est impos par une
pression de la concurrence lectorale, l'Etat fait toujours
(implicitement) des comparaisons interpersonnelles lors-
qu'il prtend agir au nom de la justice ou du bien
et non tout simplement pour se maintenir au pouvoir.
L'objectif affich de la justice sociale, prtexte
thique des politiques de sduction, semble proclamer
une rupture avec l'utilitarisme. Il n'en subsiste pas
moins une continuit fondamentale entre ces deux
approches, parce qu'elles sont toutes les deux inlucta-
blement dpendantes des comparaisons interpersonnel-
les. L'une compare des utilits, alors que l'autre compare
des mrites. L'une et l'autre peuvent donner mandat
l'Etat de fouler aux pieds les accords librement ngocis. Dans
les deux cas, le rle de 1' observateur bienveillant ,
du regard avis qui possde la comptence et
l'autorit pour faire la comparaison en question, revient
naturellement l'Etat. Qu'il soit arriv se donner ce
rle-l est videmment pour l'Etat une conqute
majeure, la mesure des possibilits qu'elle lui donne
de favoriser parmi ses sujets une classe, une race, un
12 L'Etat
groupe d'ge, une rgion, une profession ou tout autre
intrt particulier, aux dpens bien sr de tous les
autres. Toutefois, en ce qui concerne la libert de choisir
ses bnft'ciaires et ses m'cmes dont jouit l'Etat au moment
o, par ses rformes et redistributions, il commence
rassembler une base lectorale en sa faveur, nous
verrons que cette libert-l ne peut tre qu'phmre.
Le chapitre 4 expose sa tendance disparatre, mesure
que se dveloppe la concurrence pour le pouvoir, et
que la socit civile devient de plus en plus dpendante
d'un systme redistributif donn.
Un Etat intgralement redistributif, celui o les
non-possdants en viennent faire la loi pour les
possdants
4
- et qui finit, de la sorte, par transformer
le caractre et la forme d'une socit dans un sens
largement non voulu - a sa contrepartie doctrinale,
sorte de double idologique. On peut difficilement
concevoir le premier sans imaginer la seconde. Le
chapitre 3, Les valeurs dmocratiques traite des
valeurs progressistes qui rgnent sans partage lorsque
l'Etat, de plus en plus dpendant de l'adhsion populaire
et oblig de se battre pour l'obtenir, finit par envahir
compltement la vie des personnes en prtendant accom-
plir leurs idaux.
En acceptant, en se faisant mme un auxiliaire actif
de cette dmocratie naissante o il voit un moyen de
remplacer la rpression par l'adhsion, l'Etat s'engage
respecter certaines rgles et procdures (par exemple
un homme-une voix, la rgle majoritaire) pour obtenir
le pouvoir. Les procdures sont telles que l'Etat, la
recherche du soutien de la majorit, doit dsormais se
borner compter les voix. Ds lors, disons-le brutale-
ment, ses politiques, s'il veut rester au pouvoir, seront
condamnes vouloir faire davantage de gagnants que
de perdants. Il devra par exemple renoncer favoriser
les plus mritants, les mieux en cour, les plus influents,
ou promouvoir quelque autre objectif moins grossier.
Introduction 13
Or, quand on applique le principe plus de gagnants
que de perdants , cela rapporte bien plus de faire que
les perdants soient un certain nombre de riches plutt
que le mme nombre de pauvres. Une telle rgle n'en
est pas moins strictement opportuniste, et risque de ne
pas obtenir l'assentiment de ceux qui ne peuvent en
attendre aucun avantage. D'autres penseurs (parmi
lesquels des utilitaristes de renom) prfreront aug-
menter la somme des avantages plutt que le nombre
de gagnants) oubliant ainsi l'arithmtique lectorale.
D'autres chercheront ajouter des clauses telles que
condition que les droits naturels soient respects ,
voire moins qu'il n'y ait atteinte la libert ,
rserves suffisamment contraignantes pour touffer dans
l'uf nombre de politiques dmocratiques.
Par consquent, l'idologie dmocrate-sociale a tout
intrt btir un argumentaire, ou (pour plus de sret)
plusieurs types d'argumentaires afin de dmontrer
que les politiques dmocratiques ne font rien de moins
que de crer en elles-mmes des valeurs dmocratiques,
autre manire de dire que l'opportunit politique doit
tre tenue pour une norme suffisante du bien commun
et des idaux universels.
J'tudie quatre de ces argumentaires. Le premier,
(impeccablement) profess par Edgeworth et dfendu
(de manire plus discutable) par Pigou, cherche
dmontrer que le nivellement des revenus maximise
l'utilit. Je rponds cela < Vers l'utilit par l'galit )
que, si tant est que cela ait un sens d'additionner les
utilits de tous les individus et d'en maximiser la
somme, on peut avec encore plus de raison soutenir
que c'est au contraire n )importe quelle hirarchie des
revenus, galitaire ou non, qui maximisera l'utilit,
la condition expresse qu'elle ait t consacre par l'usage.
(Et que si l'on pouvait justifier une intervention correc-
trice des ingalits, cela ne pourrait vraisemblablement
14 L'Etat
concerner que les nouveaux riches ou les nouveaux
pauvres.)
Un autre argument plus la mode, mme s'il est
moins convaincant, est celui de John Rawls : celui-ci
prconise un galitarisme corrig, tempr, comme
tant conforme aux rgles de la justice. Je prsente
plusieurs raisons de contester les principes qu'il prtend
dduire de l'intrt bien compris de co-contractants
ngociant la distribution entre eux, dans l'ignorance de
leurs singularits et par consquent de ce qui fait leurs
diffrences. Ce que je mets ici en cause, c'est qu'il
prtende subordonner la coopration sociale non aux
termes de ce que toutes les parties chacun des contrats
ont volontairement choisi au cours d'un processus iffectij
de coopration, mais leur altration en vue de satisfaire
des principes ngocis part dans une situation
originelle d'ignorance imagine pour l'occasion. Je
conteste aussi sa manire de dduire la justice de la
dmocratie et non l'inverse (<< O la justice sociale foule
aux pieds les contrats ). Dans la partie intitule
L'galitarisme, forme de prudence? , je conteste la
prtention faire passer un certain galitarisme pour
une sorte d'intrt bien compris, ainsi que le rle que
celui-ci fait jouer l'incertitude et la probabilit pour
prtendre que celui-ci pousserait des gens soucieux de
leur bien propre se prononcer en sa faveur. Au
passage, je rfute l'image bnigne que Rawls se fait du
processus redistributif, prtendument indolore et peu
coteux, ainsi que de l'Etat, dans lequel il ne voit
qu'un excutant automatique des dcisions de la
socit , o il nous suffirait d' introduire nos prf-
rences.
Au lieu de soutenir, mon avis sans convaincre, que
certains types d'galisation conomique et politique
peuvent aboutir des valeurs suprmes ou incontestes,
comme l'utilit sociale ou lajustice, l'idologie dmocra-
te-sociale s'autorise parfois un raccourci audacieux pour
Introduction 15
affirmer que l'galit est purement et simplement la
valeur suprme, vritable fin en soi du fait qu'il est du
propre de l'homme de la dsirer.
A cela, je rponds (<< L'amour de la symtrie ), avec
l'aide inattendue du Marx de la Critique des programmes
de Gotha, et d'une inapprciable sortie d'un Engels
furieux que, lorsque l'on croit choisir l'galit, on ne
fait que malmener une de ses conceptions pour en faire
triompher une autre. Aimer 1' galit en gnral peut
tre, ou ne pas tre, inhrent la nature de l'homme.
En revanche, aimer tel type d'galit plutt que tel autre
(tant entendu qu'on ne peut imaginer avoir en mme
temps le premier et le second) ne relve gure que du
got de chacun, et ne peut donc en aucun cas tre
rig en argument moral de porte universelle.
U ne objection assez semblable peut tre avance pour
contester l'ide selon laquelle les politiques dmocrati-
ques seraient bonnes parce que, en nivelant les fortunes,
elles diminuent les tourments que l'on prouve la
vue d'un voisin plus fortun (<< L'envie ). Parmi les
innombrables ingalits capables d'inspirer le ressenti-
ment, fort peu se prtent pareil nivellement, mme
lorsqu'on s'en prend aux diffrences de faon aussi
directe que le fit la Rvolution culturelle de Mao. A
quoi bon donner tout le monde de quoi se nourrir,
travailler et se vtir, si l'un reste toujours plus heureux
en amour que l'autre ? C'est le caractre envieux qui
est la source de l'envie, et non la petite poigne
d'ingalits modifiables ct d'une multitude innom-
brable d'autres ingalits auxquelles on ne peut rien
changer du tout. La jalousie ne disparatra pas lorsqu'on
aura brl tous les chteaux, qu'au privilge on aura
substitu le mrite et que tous les enfants frquenteront
les mmes coles.
Normalement, face aux lans des uns et aux rticences
des autres, la ncessit d'obtenir l'adhsion de certains
pour garder le pouvoir face la concurrence lectorale,
16
L'Etat
et la nature de la socit dont on doit obtenir le
soutien, l'Etat devrait tre tout fait contraint de
confisquer leurs proprits et liberts certains pour
les dispenser d'autres. Cependant ces politiques, en
quoi qu'elles puissent consister, ne sont-elles pas voues
rester hypothtiques, et la proprit et la libert ne
resteront-elles pas invioles, si la Constitution interdit
l'Etat d'y toucher ou tout le moins enserre ses
interventions dans des bornes strictes? C'est pour
traiter cette question des limites constitutionnelles que
le chapitre 4, La redistribution commence par
quelques remarques sur Les constitutions fixes.
J'y fais observer que des contraintes constitutionnelles
ostensibles au pouvoir de l'Etat peuvent lui tre concr-
tement utiles dans la mesure o elles crent la confiance,
mais qu'elles ont peu de chances de demeurer inchanges
si elles ne correspondent pas au rapport de forces entre
les intrts dominants au sein de la socit. Rien
n'empche que les profits ventuels d'une rforme
constitutionnelle puissent tre assez importants pour
conduire certains former une coalition capable d'impo-
ser ces amendements (mme si cette condition n'est pas
en soi suffisante pour dclencher la procdure de
rvision).
Les mcanismes permettant d'obtenir la majorit
dans un rgime dmocratique seront tout d'abord
envisags par le biais d'un cas thorique et simplifi
l'extrme dans la partie consacre L'achat d'une
clientle. Si les lecteurs ne diffrent que par leur
richesse respective et s'ils votent tous pour le programme
redistributif qui leur promet un gain maximal (ou une
perte minimale), il n'y aura pratiquement aucune
diffrence entre le programme lectoral du gouverne-
ment et celui de l'opposition (l'un tant juste un tantinet
moins dfavorable aux riches que l'autre). Sous la
pression de la concurrence, tout ce qu'il est possible de
corifisquer sans risque aux perdants potentiels, devra tre
Introduction 17
offert aux gagnants potentiels, ne laissant l'Etat
aucune recette dont il puisse disposer de faon
discrtionnaire ", tant et si bien que tout le pouvoir
dont il dispose sur ses sujets, il l'aura puis se
reproduire lui-mme, rester simplement au pouvoir.
U ne version moins abstraite du mme phnomne
est fournie dans la partie consacre La drogue de la
redistribution : les personnes et leurs intrts diffrent
alors d'une infinit de manires, et la socit o l'on
doit trouver une clientle n'est pas compose d'individus
isols mais possde de vritables corps intermdiaires
entre l'individu et l'Etat; la situation a beau tre
beaucoup moins nette dans ce cas, l'Etat ne s'en tire
gure mieux. Les revenus issus de la redistribution
crent une dpendance tant au niveau individuel qu'au
niveau collectif. Que ces avantages diminuent, et la
socit est en tat de manque. Alors que dans l'tat de
nature, toute agrgation d'individus des groupements
d'intrts solidaires est limite par la tentation (poten-
tielle ou ralise) de vivre en parasite aux crochets
de ces groupes, l'apparition de l'Etat comme source
d'avantages redistributifs autorise et mme encourage
une multiplication effrne de groupes en vue d'extor-
quer les avantages en question. C'est ce qui se passe
dans la mesure o les groupements d'intrts qui
s'adressent l'Etat peuvent tolrer en leur sein un
degr de parasitisme qui ferait clater des associations
volontaires agissant sur le march.
Chaque groupement d'intrts possde pour sa part
une bonne raison de se comporter en parasite vis--vis
du reste de la socit, l'Etat tant le vhicule qui
permet de le faire sans rencontrer de rsistance. Il n'y
a aucune raison de s'attendre ce que l'idal corporatiste
y change grand-chose, qui consiste constituer des
groupes trs vastes (rassemblant tous les ouvriers,
employeurs, mdecins, commerants) et essayer de
faire que ce soient eux qui ngocient, avec l'Etat ou
18 L'Etat
entre eux. Ainsi, petit petit, le systme redistributif
devient un maquis inextricable de passe-droits et d'avan-
tages disparates entre industries, professions et rgions,
sans rime ni raison apparente, qui n'a plus gure de
rapport avec la redistribution classique des riches-vers-
les-pauvres ou plutt vers la classe moyenne. Le plus
clair de cette drive du systme redistributif est que le
processus chappe de plus en plus compltement aux
dcisions de l'Etat.
Dans la partie intitule La hausse des prix , la
structure sociale des groupes due la redistribution-
dpendance est cense permettre chaque groupe de
se dfendre contre d'ventuelles pertes de parts du
gteau . Un premier symptme de l'impasse qui en
rsulte est une inflation endmique; en outre, l'Etat
commence se plaindre d'une socit dcidment
ingouvernable, qui refuse les concessions et rejette tous
les sacrifices ncessaires pour s'adapter une mauvaise
passe ou mme aux alas qui la drangent.
Comme le milieu politique et social dpend en grande
partie de ce que fait l'Etat, l'cart entre la redistribution
brute et la redistribution nette finit par se creuser (<< Le
brassage vide ). Au lieu que l'on dshabille Pierre
pour habiller Paul, Pierre et Paul sont tout la fois
habills et dpouills en vertu d'une prolifration de
critres plus ou moins arbitraires (une montagne de
redistribution brute accouche d'une souris d'avantages
nets), ce qui doit ncessairement causer agitation sociale,
dceptions et frustrations.
A ce stade, l'Etat a achev sa transformation; il n'est
plus le sduisant rformiste du milieu du XIxe sicle,
mais la bte de somme redistributive de la fin du xxe,
attache sa mortelle routine comme l'ne la meule,
prisonnire des effets cumuls de sa qute perptuelle
de l'adhsion < Vers une thorie de l'Etat ). Si cet
Etat avait des ambitions telles qu'il ne puisse les
atteindre qu'en utilisant son profit les ressources de
Introduction 19
ses sujets, la logique voudrait qu'il dveloppe au
maximum son pouvoir discrtionnaire sur les ressources
en question. Las! Son rle ingrat de machine
redistribuer le force puiser son pouvoir pour rester
au pouvoir, sans lui laisser la moindre marge de
manuvre. Pour lui, il est rationnel de le faire comme
il est rationnel pour l'ouvrier de travailler pour un salaire
de subsistance, ou pour l'entreprise en concurrence
parfaite de tourner sans profit aucun. Nanmoins,
un type suprieur de rationalit pousserait l'Etat
s'manciper des contraintes de l'adhsion et de la
concurrence lectorale, un peu l'image du proltariat
de Marx qui chappe l'exploitation par la rvolution,
ou des entrepreneurs de Schumpeter qui chappent
la concurrence par l'innovation. Je ne prtends pas que
tout Etat dmocratique doive ncessairement faire
un tel choix, mais plutt que l'on doit considrer dans
chaque Etat un penchant inn au totalitarisme comme
une marque de sa rationalit.
Il n'est pas ncessaire que ce passage de la dmocratie
au totalitarisme pour restaurer l'autonomie de l'Etat se
fasse d'un seul coup et de faon dlibre. Une
telle dmarche relve, au moins au dbut, plus du
somnambulisme que d'une progression dlibre vers
un objectif clairement peru. Le chapitre 5, Le capita-
lisme d'Etat, traite des politiques dont les effets
cumuls devraient conduire l'Etat s'acheminer pro-
gressivement vers la ralisation de soi . Elles ont pour
effet de transformer le systme social en maximisant le
potentiel de pouvoir discrtionnaire de l'Etat, et en
permettant celui-ci de le raliser entirement.
Un programme qui prvoit d'augmenter le pouvoir
discrtionnaire < Que faire? ), s'applique d'abord
saper l'autonomie de la socit civile et la capacit que
celle-ci peut avoir de refuser son consentement. Les
politiques vers lesquelles drive l'Etat dmocratique
dans une conomie mixte viendront inconsciemment
20
L'Etat
saper la plupart des fondements de cette autonomie,
en dtruisant l'indpendance des moyens d'existence
personnels. Au terme de ce processus, on trouve ce que
le Manifeste du parti communiste appelle la bataille
victorieuse de la dmocratie pour arracher progressi-
vement tout le capital la bourgeoisie et centraliser
tous les instruments de production entre les mains de
l'Etat . Ce faisant, l'Etat du socialisme rel* rgle
son compte cette anomalie historique et logique que
constitue un pouvoir conomique dispers au sein de la socit
civile, alors que le pouvoir politique est dj centralis.
Toutefois, en centralisant et en unifiant ces deux pouvoirs,
il cre un systme incompatible avec les rgles dmocra-
tiques classiques d'accession au pouvoir et incapable
de leur tre soumis. La dmocratie sociale volue
invitablement vers la dmocratie populaire ou ce qui
lui ressemble le plus, l'Etat ayant dsormais assez de
pouvoir pour imposer cette volution tout en empchant
le blocage du systme.
Afin d'valuer le rle de la bureaucratie dirigeante,
les constantes du systme par opposition aux variables
de l'lment humain sont examines dans le cadre du
capitalisme priv et du capitalisme d'Etat (<< L'Etat en
tant que classe ). Comme on ne saurait soutenir qu'en
laissant la gestion d'autres le propritaire abandonne
son pouvoir, on doit admettre que la bureaucratie, par
rapport l'Etat propritaire, n'est en place qu' titre
prcaire et que son pouvoir discrtionnaire est limit.
La bont ou la mchancet des bureaucrates qui dirigent
* Le socialisme rel dsigne la ralit des rgimes d'inspiration
(socialo-)communiste. Le terme est emprunt aux marxistes au
pouvoir, qui l'ont forg pour distinguer cette ralit-l, considre
comme transitoire , de l'avenir radieux qui attend l'humanit,
savoir le communisme , rgime de surabondance absolue et
de dprissement de l'Etat. Dans la pratique, le socialisme rel
est synonyme du capitalisme d'Etat, rgime o l'Etat possde tous
les moyens de production [F.G.].
Introduction 21
l'Etat, leur origine socio-conomique et celle de leurs
parents sont des variables, tandis que les configurations
respectives du pouvoir et de la dpendance qui caractri-
sent le capitalisme priv et le capitalisme d'Etat sont
pour leur part des constantes. Dans les expressions
telles que le socialisme visage humain , on peut
juger quel point le poids respectif que l'on attribue
aux constantes du socialisme ou aux variables du
visage humain peut relever des espoirs ou des
craintes de chacun.
Dans le capitalisme d'Etat plus encore que dans les
systmes sociaux moins contraignants, chaque phno-
mne en entrane ncessairement un autre et, lorsqu'on
s'est dbarrass d'une contradiction, une autre surgit,
exigeant son tour d'tre limine ... La dernire partie,
prospective, de l'ouvrage (<< De la plantation ) dcrit
les principes d'un Etat propritaire de tout le capital et
qui, en consquence, doit possder aussi ses travailleurs.
Les marchs des biens et des emplois, la souverainet
du consommateur, l'usage de la monnaie, les employs-
citoyens libres de voter avec leurs pieds, sont des corps
trangers qui nuisent aux objectifs du capitalisme d'Etat.
Dans la mesure o il parvient les rduire, le systme
social en vient acqurir les traits paternalistes de
l'esclavagisme sudiste.
Les citoyens n'ont d'autre ressource que de devenir
des serfs de nombreux gards. Ils ne possdent pas
leur emploi: ils le doivent autrui. Il n'y a pas de
chmage . Les biens publics ne manquent pas trop et
les biens sous tutelle , tels qu'une nourriture saine
ou les disques de Bach, sont abordables. Les salaires
ne sont gure plus que de l'argent de poche, selon les
critres du monde extrieur. On reoit sa ration de
logement, de transports publics, de soins mdicaux,
d'ducation, de culture, de protection civile en nature et
non sous forme de bons (d'argent, il n'est mme pas
question) ce qui libre les sujets d'une redoutable
22 L'Etat
responsabilit attenante, celle d'avoir choisir. Il en
dcoule une convergence des gots et des tempraments
(pourtant la dpendance est loin d'tre gnrale, certains
risquent mme de devenir allergiques au systme).
L'Etat aura ainsi maximis son pouvoir discrtionnaire,
avant de dcouvrir en fin de parcours qu'il est tomb
de Charybde en Scylla.
Un programme d'Etat rationnel donne implicitement
naissance un programme inverse pour des sujets
rationnels, du moins au sens de leur faire savoir ce
qu'il faut faire pour le favoriser ou au contraire
l'empcher. S'ils peuvent se purger de leurs prfrences
incohrentes pour plus de libert et plus de scurit, ou
pour plus d'Etat et moins d'Etat la fois, entreprise
probablement plus difficile qu'il n'y parat, ils sauront
jusqu' quel point ils veulent favoriser le programme
de l'Etat ou lui rsister. Leur sort en dpend.
1
L'Etat
capitaliste
Violence, obissance, prfrence
Prfrer un systme politique donn, c)est avoir une certaine ide
de son propre bien et du systme politique
que 1) on est cens prfrer
L'Etat commence gnralement par la dfaite de
quelqu'un.
La conqute est l'origine de l'Etat et le contrat
social est l'origine de l'Etat , ne sont pas deux
explications incompatibles. Dans un cas, on se place
du point de vue de l'histoire relle; dans l'autre, on
envisage la seule dduction logique. Les deux points de
vue peuvent tre simultanment valides. La recherche
historique peut tablir que (pour autant que l'on sache
ce qui s'est pass) la plupart des Etats naissent parce
qu'un peuple en a dfait un autre, plus rarement parce
qu'un chef de bande et ses sides l'ont emport sur
leur propre peuple, et presque toujours la suite d'une
migration. En mme temps, certains axiomes largement
24
L'Etat
accepts permettront d' tablir (dans un sens diff-
rent) que des tres rationnels la recherche de leur
bien propre trouvent leur avantage se soumettre
un monarque, un Etat. Puisque ces deux types
d'explications se placent des niveaux totalement
diffrents, il ne sert rien d'essayer de dduire l'un de
l'autre ou de donner le pas l'un par rapport l'autre.
Et il n'est pas non plus raisonnable, sous prtexte que
ces Etats sont ns et ont prospr, d'en dduire que s'y
soumettre a paru rationnel des individus la recherche
de leur bien propre, sinon ils ne se seraient pas laiss
faire sans combat pralable.
Examinons la lumire de cette analyse une tentative
trs bien vue pour concilier l'origine violente de l'Etat
telle que nous l'enseigne l'histoire avec la volont
rationnelle du sujet qui sous-tend les modles philo-
sophiques de type contrat sociaF . Selon son auteur,
quiconque vit l'tat de nature value les profits
ventuels qu'il peut tirer de cet tat de nature et les
compare avec ceux qu'il tirerait d'une socit civile
dote d'un Etat. Le second terme de la comparaison
tant jug plus avantageux, encore faut-il valuer le
profit actualis qui peut en rsulter. Amener tout le
monde conclure le contrat social qui permet de passer
de l'tat de nature la socit politique est un processus
qui prend du temps. Les revenus plus levs attendus
de la cration de l'Etat ne sont pas pour demain et le
profit actuel est mince au vu de ce que procure dj
l'tat de nature, et ceci n'est pas assez mobilisateur
pour susciter le ralliement de tous au contrat social. En
revanche, la violence permet la cration rapide d'un
Etat, et le surcrot de revenus engendr par l'existence
de cet Etat commence rentrer rapidement. La compa-
raison entre la valeur actuelle des revenus dans un Etat
qui s'est constitu lentement et pacifiquement par la
ngociation d'un contrat social, et celle des revenus
dans un Etat ayant vu le jour grce au raccourci de la
L'Etat capitaliste
25
violence, dmontre que ce dernier est plus avantageux.
Ainsi, un tre rationnel dsirant maximiser son revenu
pourra accepter de subir la violence si c'est un autre
qui institue l'Etat, ou l'infliger lui-mme s'il en est le
fondateur. Le lecteur pourrait ou bien en dduire (bien
que telle n'ait pas t l'intention de l'auteur) que c'est
la raison pour laquelle la plupart des Etats sont issus
non d'une ngociation pacifique mais de la violence,
ou encore que cette thorie de la motivation rationnelle
n'est pas incompatible avec une fondation par la
violence, quelle qu'ait t la cause historique d'un
vnement donn.
Tout comme dans les prcdentes thories du contrat,
ce type de construction en arrive un peu trop facilement
la conclusion que les sujets se seraient authentiquement
rjouis a posteriori de la violence qui a prsid
l'avnement de l'Etat, puisque la cration et le dvelop-
pement de tout Etat s'accompagnent de violence, et
qu'il serait raisonnable de se soumettre benotement
celle qui aura conduit le fonder, tant donn qu'on
le dsirait mais ne parvenait pas le crer. En filigrane,
on trouve l'hypothse pralable que l'Etat, quelle
que soit son origine violente ou non violente, serait
vritablement au service du peuple dans la recherche
de son bien propre.
Paradoxalement, on ne donne presque jamais cette
construction hypothtique la forme plus gnrale qui
admettrait que le signe du bilan global puisse tre
diffrent. Dans ce cas, on mettrait dans une colonne ce
que l'Etat apporte et de l'autre ce qu'il empche, et
partir du contenu empirique des termes apports et
contraintes on pourrait tablir un bilan. Autrement
dit, l'hypothse pourrait tre formule comme suit:
l'Etat aide ou nuit certains, il en favorise et en gne
d'autres, et n'affecte en rien le reste. Ceux qui
subissent l'emprise de l'Etat reoivent la fois concours
et contraintes des degrs variables et selon des
26
L'Etat
modalits diffrentes. A moins que, par extraordinaire,
l'ensemble de ceux qui souffrent des actions publiques
ne soit vide (chacun tant soit favoris, soit hors de
cause), la somme algbrique est une question de
pondration relative entre les bnficiaires des aides et
les victimes des impositions. Ds lors, le fait que nous
nous heurtons d'emble au problme des comparaisons
interpersonnelles prouve que nous allons enfin dans la
bonne direction, et que nous nous acheminons vers les
questions fondamentales de la philosophie politique.
Si tant est qu'il y et jamais des hommes vivant
l'tat de nature (et de toute manire c'est une vrit
historique maintes fois confirme qu'il fallait une cer-
taine violence pour que l'Etat pt s'imposer eux), on
peut se demander pourquoi la thorie politique classique
considre comme allant de soi qu'ils ont opt librement
pour l'Etat. La question en fait se scinde en deux, l'une
ex ante : les hommes vivant l'tat de nature lui
prfrent-ils l'Etat purement et simplement? , et l'au-
tre ex post: une fois citoyens d'un Etat dment constitu,
n'est-il pas possible de dire qu'ils lui prfreraient l'tat
de nature? . Ces questions permettent d'affirmer avec
beaucoup de vraisemblance que les prfrences des
individus sont d'une certaine faon lies au contexte
politique dans lequel ils se situent
2
Cela dit, prsentes
ainsi, les choses paraissent assez curieuses. Quand des
sociologues affirment savoir que Tartempion prfre le
th au caf parce qu'il l'a dit lui-mme ou parce qu'il
a bu du th alors qu'il aurait pu choisir du caf, ils se
rfrent des objets supposs connus de Tartempion,
objets entre lesquels il a le choix. Mais les difficults se
font jour lorsque Tartempion exprime un choix entre
des options que, dans la meilleure des hypothses, il ne
connat que par ou-dire. Les choses se compliquent
encore lorsque ses prfrences affiches ne peuvent plus
se traduire par un choix pratique, parce que les solutions
envisages sont purement et simplement irralisables.
L'Etat capitaliste 27
Les citoyens qui vivent sous la coupe d'un Etat n'ont
en principe jamais connu l'tat de nature (et vice versa),
et n'ont aucune possibilit de troquer l'un pour l'autre.
Affirmer le contraire relve de l'anachronisme historique
ou de l'absurdit anthropologique. Dans ces conditions,
sur quels fondements pourra-t-on formuler des hypoth-
ses sur les mrites relatifs de l'institution tatique et de
l'tat de nature
3
?
Il apparat que chez certains Indiens d'Amrique du
Sud (mais le cas pourrait tout aussi bien se produire
ailleurs) on s'est rendu compte qu'un accroissement de
l'unit dmographique augmenterait les probabilits de
cration d'un Etat, parce que cela impliquerait des
guerres une chelle plus vaste qui conduiraient
changer leur forme. Un chef de guerre soutenu par un
groupe de guerriers quasi professionnels peut forcer le
reste de la population lui obir durablement. Dans
un livre qui devrait figurer en bonne place dans toute
bibliographie sur le contrat social, Pierre Clastres
raconte comment les Tupi-Guaranis russissaient autre-
fois enrayer ce processus par des exodes massifs vers
des contres lointaines et redoutables sous la conduite
d'un prophte, dans l'espoir d'chapper une menace
encore plus redoutable: l'assujettissement l'Etat,
qu'ils identifiaient avec le mal
4
Les Indiens tudis par
Pierre Clastres vivent videmment dans un tat de
nature dfini non par le niveau technique de sa civilisa-
tion, mais par la nature du pouvoir politique. Leurs chefs
peuvent persuader, mais ne peuvent pas ordonner. Pour
arriver leurs fins, ils doivent s'en remettre leur art
oratoire, la largesse de leur hospitalit et leur
prestige. Et ce prestige vient en partie de ce qu'ils se
risquent rarement intervenir dans une affaire o la
simple exhortation serait sans effet. Ces Indiens n'ont
aucun appareil officiel pour imposer aux autres une
soumission quelconque, et il ne leur viendrait pas
l'esprit de choisir par contrat de se soumettre au chef,
28
L'Etat
aussi souvent qu'ils puissent tomber d'accord avec lui
dans les dcisions au cas par cas.
Pour Clastres, la vritable socit d'abondance, c'est
chez eux qu'il faut la rechercher; ils peuvent facilement
produire des excdents mais choisissent de ne pas le
faire, deux heures de travail par jour tant, d'aprs
eux, amplement suffisantes pour pourvoir leurs
besoins. Bien que la production soit trs restreinte, la
proprit prive n'en existe pas moins: sans elle, ils ne
pourraient recevoir des htes chez eux ni inviter les
autres des festins. La division du travail, donc le
capitalisme, ne se heurte aucun obstacle majeur, mais
personne n'attache de valeur aux biens qui en seraient
issus le cas chant. Le travail est objet de mpris. La
chasse, le combat, les histoires qu'on se raconte et les
ftes sont bien plus apprcis que les fruits d'un ventuel
labeur. Et la question est vidente : est-ce en raison
d'un choix dlibr que les Indiens dtestent la relation
hirarchique d'obissance inhrente la notion d'Etat,
et prfrent rester l'tat de nature? Ou bien est-ce le
fait de vivre dans l'tat de nature qui les prdispose
aimer par-dessus tout les avantages, matriels et
immatriels, que leur milieu leur procure ordinai-
rement ?
Marx froncerait srement les sourcils devant cette
manire de poser la question qui ferait, ses yeux, la
part trop belle aux gots et aux choix personnels. Pour
lui, l'agriculture de subsistance, la cueillette et la chasse
taient probablement des phnomnes de l'existence,
c'est--dire de l' infrastructure tandis que les institu-
tions tatiques taient des phnomnes de la conscience,
de la superstructure . Ce seraient donc les secondes
qui auraient t dtermines par les premires. Or,
Clastres affirme l'inverses. D'un point de vue logique,
( la diffrence du point de vue historique) les deux
manires de voir sont justes, de mme que c'est aussi
bien la poule qui est issue de l'uf que l'uf qui sort
L'Etat caPitaliste
29
de la poule. Mon propos est ici que les prfrences
mises en matire d'institutions politiques dcoulent
trs largement de ces institutions mmes. Les institutions
politiques agissent ainsi la manire d'une drogue qui
provoque, soit une dPendance, soit des ractions de rejet,
soit les deux la fois, les effets produits n'tant pas les
mmes chez tout le monde. Si tel est le cas, les thories
qui prtendent que le peuple en gnral (Hobbes,
Locke, Rousseau), ou la classe dirigeante (Marx,
Engels) institue le rgime politique qui lui convient,
doivent tre accueillies avec la plus grande circonspec-
tion. Inversement, le point de vue de Max Weber,
selon lequel la plupart des situations historiques sont
largement non voulues, mrite un prjug favorable;
c'est ainsi que l'on peut cerner avec le moins d'inexacti-
tude une grande partie des relations qui existent entre
l'Etat et ses sujets.
Le droit de proprit et le contrat
Est capitaliste tout Etat qui considre que le droit de proprit
n'a nul besoin de justification particulire, et s'abstient
de toute ingrence pour leur bien dans les contrats
conclus par les personnes
L'origine de la proprit capitaliste est le Droit du
premier utilisateur.
C'est la reconnaissance de ce principe qui permet de
passer de la simple possession la proprit lgitime,
un titre de proprit reconnu, indpendamment des
particularits de la chose possde, de l'identit du propri-
taire et de l'usage qu'il peut faire de son bien. Tout
Etat qui reconnat le droit de proprit sur ce fondement
(il peut bien entendu y en avoir d'autres) remplit
l'une des conditions ncessaires pour tre un Etat
capitaliste au sens o je l'entends ici (et qui deviendra
30
L'Etat
parfaitement clair mesure de mes dveloppements).
La raret n'annule pas le titre de proprit; celui-ci ne
dpend ni du mrite, ni du statut social du propritaire, et
n'entrane aucune obligation. La rfrence la raret
ncessite un claircissement. Ce que j'entends par l
est que si je possde lgitimement un hectare, alors je
peux en possder un million, mme si, selon l'expression
clbre de Locke, il n'en reste pas autant en quantit
et en qualit pour autrui. La possession n'est pas
mise en cause par la raret du produit possd ni par
la convoitise de ceux qui n'en possdent pas. Dans un
Etat capitaliste, l'accs aux biens rares est rgl par le
prix et par l'change et non par une autorit souveraine,
de quelque manire que celle-ci ait t constitue.
Ceux qui, depuis toujours, ont t abreuvs de notions
telles que 1' accumulation primitive du capital, la
division du travail et 1' appropriation de la plus-
value comme source d'accumulation permanente,
pourraient bien s'insurger contre cette manire d'envisa-
ger l'origine du capital et l'essence de l'Etat capitaliste.
Il va de soi qu'on n'a pratiquement jamais trouv
le capital comme par enchantement, et qu'il provient
pour sa plus grande part d'une accumulation. Qui plus
est, partir des rapports de production (ce qui, comme
l'a dmontr Plamenatz, ne signifie rien d'autre ~ u e
des rapports de proprit, si tant est qu'ils existent )
pour en arriver aux moyens de production , c'est--
dire aux objets possds revient, tant pour les marxistes
que pour la majorit des non-marxistes, mettre la
charrue devant les bufs. Pourtant, ce n'est pas - du
moins gnralement - un changement des moyens de
production ni des techniques qu'on leur applique qui
les transforme en proprit capitaliste. Les terres poss-
des par les grandes familles aristocratiques franaises
et allemandes jusqu' la guerre de Trente Ans ne
l'taient en fait qu'au sens le plus restrictif du terme.
C'tait un moyen de production et non une proprit
L'Etat capitaliste
31
capitaliste au sens strict comme en Angleterre et en
Italie. En ce qui concerne l'Angleterre, par exemple,
les biens fonciers de la grande et petite noblesse peuvent,
partir du XVIe sicle, tre lgitimement considrs
comme une proprit capitaliste, et ce sont eux qui ont
servi de moteur principal l'essor du capitalisme.
Si les changes maritimes et l'enrichissement lis au
commerce ont connu leur essor, la fin du rgne des
Tudors et sous les Stuarts, c'est en grande partie grce
aux sommes qu'y investissaient les propritaires terriens.
La dtention non capitaliste U'vite dessein l'emploi
du mot fodal) de la terre est gnralement attribue
en change d'un service, sa possession prenne reposant
sur l'attente (plus ou moins fonde) que le service sera
rendu dans l'avenir. C'tait le cas aussi bien du seigneur
propritaire terrien qui avait l'obligation plus ou moins
directe de servir son suzerain que du serf attach
son service
7
L'une des caractristiques historiques de
l'volution de la socit anglaise est que la dtention de
la terre y fut trs rapidement exempte de toute
contrepartie obligatoire, si ce n'est, suivant une rgle
non crite et au demeurant fort peu contraignante,
l'administration de la justice locale et la gestion des
uvres de charit. Et encore, ce faisant, le seigneur se
substituait l'Etat; il ne le servait pas.
Le paysan de la Russie centrale et septentrionale se
voyait attribuer dans un village une certaine quantit
de terre en fonction de qui il tait et du nombre
d'adultes que comportait sa famille. Son droit de
proprit dpendait ainsi de son statut social, de ses
besoins et de son aptitude travailler la terre. De loin
en loin, mesure que ses besoins et ceux des autres
familles voluaient, l'assemble de paysans influents
dirigeant l' obchtchina* pouvait lui retirer ses parcelles
de terrain et lui en donner d'autres, plus petites
* Obchtchina (oou\llIIa) se traduit par communaut [N.d.T.].
32
L'Etat
et moins bonnes. Cependant, toute transaction tait
inter?ite l'intrieur du village; autrement, la terre
auraIt t transforme en proprit capitaliste. Lors-
qu'un agriculteur amricain trouvait une terre sur
la Frontire ou la revendiquait au titre de la loi sur
les concessions (Homestead Act) de 1862, il s'agissait de
proprit capitaliste, de mme que s'il avait achet son
bien un autre exploitant s'tant prvalu de la mme
loi. En revanche, l'atelier, les outils et le stock d'un
matre de corporation artisanale n'en taient pas une,
la diffrence de ceux de son successeur, le petit artisan
entrepreneur rgi par la Gewerbefreiheit qui, peu de
choses prs, utilisait pourtant le mme atelier, les
mmes outils et le mme stock
8
. Contrairement son
prdcesseur le matre de corporation, peu importait
qui il tait et comment il dirigeait sa boutique. Ce qui
fait que l'un tait capitaliste et l'autre seulement pr-
capitaliste n'tait ni le volume de leurs affaires ni le
recours au travail d'autrui. Dans les deux cas, une
plus-value tait dgage, qui pouvait tre encaisse
par le propritaire. Cependant, l'exception peut-tre
de l'Italie au Nord des Etats pontificaux, le droit
d'un matre de corporation faire du commerce tait
subordonn non seulement au respect d'impratifs de
production, de prix et de qualit, mais encore sa
personnalit et son mode de vie.
Un droit de proprit qui ne dpend ni de la naissance
ni d'une distinction quelconque, ni d'un service excut
ou d'une preuve russie, ni de tel ou tel comportement
en socit mais se contente d'exister par lui-mme, n'en
est videmment pas moins un phnomne idologique.
Le reconnatre est la marque distinctive de l'idologie
d'un Etat capitaliste, tout comme obit une idologie
qu'on peut indiffremment appeler dmocratique, pro-
gressiste, socialiste ou n'importe quelle combinaison de
ces termes, la proprit qui doit pour exister tre rpute
conforme un quelconque principe d'utilit ou de justice
L'Etat caPitaliste
33
sociale, d'galit ou d'efficacit, et sera donc confisque ou
du moins altre par la force si l'on juge qu'elle ne s'y est
pas conforme.
On ne sera pas surpris que cette relation logique qui
lie le principe de la premire mise en valeur comme
fondement de la proprit l'Etat capitaliste fonctionne
dans les deux sens. Comme toutes sortes d'autres
fonctions qui forment implicitement la base des sciences
sociales, elle ne met pas en scne une variable explicative
et une variable dpendante, ni une relation indubitable
de cause effet. Elle signifie en fait qu'il faut un Etat
capitaliste pour accepter et dfendre une conception
non prescriptive et fondamentalement objectiviste de la
proprit, et qu'il faut cette forme stricte de proprit,
indpendante de toute contingence extrieure, pour
faire de l'Etat un Etat capitaliste.
Il existe cependant une seconde condition que le
capitalisme doit remplir et qui, tout en tant distincte
de la premire, lui reste nanmoins indissolublement
lie. Il s'agit de la libert des contrats. Lorsque, comme
c'tait presque toujours le cas dans l'Europe mdivale,
la possession impliquait de lourdes obligations, et
qu'elle tait rserve aux personnes de statut ou autres
caractristiques bien particuliers, sa pure et simple
alination par contrat de gr gr n'aurait pu tre
tolre par le souverain. Mme le contrat de mariage
devait recevoir l'aval de l'Etat, et c'tait encore le cas
au XVIUC sicle dans les grandes familles. Si la proprit
a de plus en plus t rgie par le contrat et non plus
par le statut social, c'est parce que les servitudes en
nature qui la frappaient avaient t remplaces par de
l'argent et qu'en outre, ces obligations avaient fini par
ne plus tre lies au possesseur mais la chose possde
(non plus au marquis mais au marquisat), de telle sorte
que l'Etat ne perdait rien en autorisant l'acquisition de
biens fonciers par des fermiers gnraux parvenus ou
par des magistrats ayant achet leur charge. C'est en
34
L'Etat
vertu du mme principe que la prison pour dettes a
cd la place l' hypothque dfinitive ou la mise au
passif du bilan pour les entreprises, permettant ainsi
un transfert de proprit, avant mme que ne se
gnralise la pratique de la responsabilit limite.
La libert de contracter, condition sine qua non
d'un Etat capitaliste, s'entend de la possibilit pour
l'inventeur non seulement de conserver ce qu'il a
trouv, mais encore de transmettre tous ses droits un
tiers aux conditions de son choix, lequel tiers peut par
extension en faire autant avec un autre. L'Etat capita-
liste doit donc faire en sorte que la libert des contrats
l'emporte sur des notions telles que le statut personnel,
la biensance ou mme la notion de juste contrat
(juste salaire ou juste prix).
Si, par hypothse, les biens du monde entier taient
diviss en lots constitus au hasard et non appropris,
et si chacun ramassait l'un de ces lots avec un bandeau
sur les yeux, tout le monde pourrait, une fois les
bandeaux enlevs, comparer son lot avec celui du voisin
et nous aurions ainsi un cadre propice une combinaison
des diffrents rgimes juridiques voqus plus haut :
libres statuts et contrats, et justice des contrats. Suppo-
sons maintenant que certains lots contiennent des toques
en castor, que telles personnes adorent ces toques
plus que tout, alors que telles autres s'en moquent,
qu'aurions-nous donc? Aprs une certaine efferves-
cence, chacun repartirait muni de ce qu'il aime le plus
condition bien entendu que la composition initiale
des lots le lui ait permis. Si (comme ce fut le cas
avant que les peaux canadiennes n'inondent le march
europen la fin du XVIIe sicle) l'on interdisait aux
classes infrieures de la socit de porter des toques en
castor, leur valeur chuterait et mme, nombre d'chan-
ges de toques contre d'autres objets ne pourraient pas
avoir lieu dans ce cas ; en effet, certaines personnes de
rang assez lev pour possder des toques, mais n'aimant
L'Etat caPitaliste
35
pas le castor, conserveraient leurs toques bon gr mal
gr faute de pouvoir trouver preneur. En outre, si une
autorit avait le droit d'annuler les contrats injustes ",
et si cette autorit dcrtait que le juste prix du
castor est celui qui a toujours t pratiqu, le nombre
des changes possibles serait encore plus restreint : il se
limiterait aux grands amateurs de castor, appartenant
la haute socit et disposs payer le juste prix.
Nombre de toques iraient au rebut, puisque leur
propritaire ne pourrait ni les porter, ni les changer.
Il en va de mme dans un domaine moins farfelu, si
l'on suppose que les lots contiennent toutes sortes
de talents, d'aptitudes, de connaissances et de force
physique, ainsi que toute une varit d'offres d'emploi
faisant appel ces talents, aptitudes ou force physique.
Etant donn le caractre alatoire de la distribution, on
peut s'attendre une totale inadaptation dans la
composition de chaque lot, entre d'une part les dons et
les aptitudes, et d'autre part, les occasions de les utiliser.
La condition du statut social et la prohibition des
conventions rputes injustes, comme l'institution
d'un salaire minimum ou d'une grille des salaires
obligatoire, interdirait au moins une partie de l'harmoni-
sation entre les lots. Dans un tel contexte, l'Etat
capitaliste est naturellement celui qui n'imposera la
libert des contrats
9
aucune condition de justice
sociale , laissant les vieilles ides qui leur avaient donn
naissance se dliter sous la vague (si elle existe) de
l'idologie capitaliste et des exigences de la pratique
capitaliste de l'entreprise. (Cependant, l'Etat qui banni-
rait activement et abolirait les rgles anciennes pourrait
prendre got aux dits et aux interdictions en gnral
et par consquent ne resterait donc pas un Etat
capitaliste trs longtemps.)
Pareto a prcis comment une rorganisation volon-
taire, par chaque propritaire, du contenu des lots
attribus au hasard aboutirait la meilleure rparti-
36
L'Etat
tion possible des biens existant dans le monde. Si deux
adultes consentants concluent un contrat, sans qu'il y
existe des preuves objectivement constatables d'une
contrainte viciant l'accord des volonts (le fait par
exemple que le contrat semble prjudiciable l'une des
parties ne suffit pas tablir l'existence d'un vice de
consentement), nous admettrons qu' premire vue
les co-contractants prfrent ledit contrat, avec ses
conditions, une absence de contrat (il suffit en fait
que l'un d'eux dsire arriver un accord et que l'autre,
dfaut de le vouloir, n'y soit pas hostile). On peut
aussi tenir pour vrai (bien que cela soit un peu moins
sr) que, parmi tous les contrats que les deux parties
pouvaient signer tant donn leur situation respective,
il n'en existe aucun autre qui aurait pu tre jug plus
avantageux par l'un des co-contractants, l'autre tant
au pire indiffrent. En outre, s'il est impossible de
dmontrer que le contrat viole les droits d'un tiers
(mme s'il a des chances de porter atteinte ses intrts)
alors personne, ni le tiers lui-mme ni l'un de ses soi-
disant dfenseurs, n'a le droit d'entraver l'excution du
contrat tel que conclu entre les parties. L'annulation
du contrat ou la modification ex post des conditions par
la force tout en contraignant les parties rester lies
par le contrat ainsi modifi, sont des entraves
typiquement rserves l'Etat (cf. pp. 151-155).
La condition o il n'est pas dmontr que le contrat
viole les droits d'un tiers n'est videmment ni simple
ni commode constater, mme si c'est au bon endroit
qu'elle fait porter la charge de la preuve. Il arrive
qu'on la laisse reporter dans l'autre sens : c'est alors
aux parties contractantes de prouver qu'elles ne violent
pas les droits des tiers. (Nous avons l une description
assez correcte des pratiques courantes de certaines
agences rglementaires amricaines.) Les normes au
nom desquelles on prtend juger des droits d'une tierce
personne affecte par un contrat auquel elle n'est pas
L'Etat capitaliste
37
assoclee dpendent de la culture et de l'idologie; et
mme ainsi, il y a matire contentieux. Par exemple,
en restant dans le cadre de la culture et de l'idologie
capitalistes, viole-t-on les droits du moins-disant si on
ne lui attribue pas le contrat, dans le cas o l'appel
d'offres ne prvoyait aucune disposition explicite ce
sujet? Faut-il ncessairement embaucher le candidat le
plus qualifi pour un emploi? Peut-on changer la
destination d'un terrain si son affectation initiale fait
subir un trouble de jouissance aux voisins ? On peut
apporter ces questions des rponses diffrentes, tout
en restant dans un cadre capitaliste. La jurisprudence
capitaliste peut parfois tre assez restrictive dans son
interprtation des droits des tiers, " et une certaine
prudence est de mise pour qu'on puisse se permettre
d'affirmer qu'un Etat viole effectivement la libert des
contrats, et que cela prouve son hostilit au capitalisme.
Ce qui, l'inverse, constitue une violation caractrise
de la libert de contracter est le fait d'interdire un
contrat ou de modifier ses conditions par la force si les
raisons invoques ne sont pas les droits des tiers (par
exemple pour fausser les termes de l'change au bnfice
d'une des parties). Accepter ces raisons reviendrait
prtendre qu'un co-contractant serait capable de violer
dlibrment ses propres droits, et que l'Etat devrait l'en
empcher, sa fonction tant prcisment de faire respec-
ter les droits lgitimes des personnes. Cette notion
entrane une foule d'autres arguments permettant de
prtendre que tel ou tel aurait besoin d'tre protg
contre lui-mme ", comme dans le dilemme clbre (qui
pose d'ailleurs d'autres problmes) auquel conduit la
libert pour tout individu de choisir de se faire esclave 10
On peut aboutir la ngation de la libert des contrats
partir d'une argumentation fondamentalement diff-
rente si l'on prtend qu'en acceptant certaines conditions
du contrat un individu mconnatrait ses intrts ou ses
prijrences vritables. La justification d'un tel dni n'est
38
L'Etat
plus alors le droit des personnes ni a fortiori le caractre
contradictoire des droits d'un mme individu, mais son
utilit pour lui, telle qu'elle pourrait tre apprcie de
l'extrieur par l'observateur bien intentionn. C'est
ce titre que la Prohibition par exemple interdisait des
individus d'acheter du whisky sous prtexte que leurs
prfrences relles (c'est--dire rationnelles , fonda-
mentales, long terme et convenables, par
opposition des prfrences superficielles) allaient pr-
tendument la sobrit. On pourra certes invoquer la
faiblesse de leur volont, pour justifier la distinction
entre la simple prfrence dmontre pour le whisky et
la prfrence claire pour la sobrit mais c'est ce type
d'argument qui justifie galement d'autres formes de
paternalisme: le paiement des salaires en nature, les
prestations en nature que fournit l'Etat-providence
(par exemple en matire de sant, d'assurance et
d'enseignement obligatoires) au lieu de les distribuer
sous forme d'espces chaque personne afin qu'elle les
dpense comme bon lui semble elle.
L'ide que se fait autrui du bien - ou de l'utilit -
d'une personne, son interprtation de ses prfrences
relles ou de ses intrts long terme, voil un motif
d'immixtion dans sa libert de conclure les contrats
qu'un partenaire adulte consentant sera prt accepter
si, et seulement si, il va de soi que la vritable fonction
de l'Etat est d'utiliser son monopole de la force pour
imposer l'ide que Machin se fait du bien de Chose;
que Machin soit l'observateur bienveillant voqu tout
l'heure ou qui que ce soit d'autre, une majorit
d'lecteurs, un illustre Institut de Recherches Psycho-
Socio-Economiques ou l'Etat lui-mme. On peut faire
une distinction entre les diffrentes sortes d'Etats suivant
les ventuelles inspirations qu'ils prtendent suivre en
la matire. Le critre de l'Etat capitaliste est prcisment
qu'il ne s'en remet aucune autorit , mais donne
le pas la libert des contrats ce qui, bien entendu,
L'Etat capitaliste
39
inclut la libert de n'en conclure aucun. On peut
anticiper sur le chapitre 2 et dire d'une manire gnrale
que tous les autres Etats dclarent s'inspirer d'une ou
plusieurs sources d'autorit. Nous verrons qu'en
fait, la manire dont l'Etat choisit la source dont la
conception du Bien fera autorit reflte uniquement
l'ide que lui-mme s'est dfJ faite du Bien; car il choisira
pour guide des mes-surs, des intellectuels de sa
famille de pense. Choisir tel ou tel conseiller, ou telle
ou telle proposition faite par un conseiller, quivaut
faire ce que l'on souhaitait faire ds le dpart. En
dcidant de s'attacher au bien d'un tel ou d'un tel,
l'Etat ne fait que poursuivre ses propres objectifs; c'est
presque un plonasme que de le dire. Il faut donc
examiner d'un peu plus prs quels sont les buts
poursuivis par l'Etat.
Les contours de l'Etat minimal
Etre indiffrent aux satisfactions que donne le pouvoir conduit
l'Etat limiter de lui-mme le champ de ses interventions
Que l'Etat se rduise lui-mme un minimum est
peut-tre trange; mais cela n'est en soi nullement
irrationnel.
Une thorie de l'Etat capitaliste, ou du moins une
dfinition approximative de celui-ci, impliquant qu'il
respecte la libert de conclure les contrats qui ne violent
pas les droits des tiers, semble prsenter des lacunes,
de mme qu'un tel Etat peut sembler incomplet par
rapport aux normes habituelles. Quels sont, en effet,
les droits desdits tiers que l'Etat a le devoir de protger,
comment les diffrencier des prtentions sans fondement
qu'il lui faut au contraire dclarer irrecevables? La
liste est longue des griefs ventuels que peut nourrir
une tierce personne l'encontre de tel ou tel contrat.
40
L'Etat
Il faut donc crer un droit positif, avec son appareil
d'excution, aussi bien pour dfinir le type de demandes
auxquelles il convient ou non de faire droit que pour
rduire la zone d'incertitude (et donc d'arbitraire) qui
spare les deux catgories. A partir du moment o un
Etat existe, c'est lui de jouer ce rle.
On peut prsumer que, dans l'tat de nature, un
systme de contrats de coopration volontaire appara-
trait pour rsoudre ces problmes, comme ce serait le
cas pour tous ceux que l'on considre gnralement
comme relevant de l'Etat, bien que l'on n'ait aucune
certitude quant l'tablissement d'un pareil systme ni
quant aux formes qu'il prendrait. A partir du moment
o un Etat est constitu, une bonne partie au moins de
ces arrangements non contraignants cesseront forcment
d'tre viables, supposer qu'on ait seulement pu les
mettre sur pied. Dans l'tat de nature, en revanche,
quiconque n'apprcie pas la manire dont se prsente
un arrangement volontaire n'a qu'une alternative: ou
bien accepter les choses telles qu'elles sont, ou bien
chercher les modifier par la persuasion, de peur
de compromettre, en cas d'chec des ngociations!!,
l'ensemble du projet et des avantages qu'on en escomp-
tait. La crainte d'en arriver l incite chacun faire les
concessions qui permettent de dbloquer la situation.
En prsence d'un Etat, en revanche, le membre
dissident possde une raison supplmentaire de se
montrer intransigeant dans son refus d'un accord
amiable (et les autres membres une raison de plus de
relever le dfi). En effet, quiconque, dissident ou
cooprant, n'a pas gain de cause peut toujours en
appeler l'Etat pour faire valoir son bon droit. Ainsi,
quel que soit le gagnant, l'accord, de volontaire devient
forc. C'est le mme raisonnement, mais en inversant
les termes, que l'argumentation de Kant sur le droit
du sujet de s'opposer au souverain: si ce droit existait
(ce que nie Kant) il faudrait un arbitre habilit juger
L'Etat capitaliste
41
du dsaccord. Le souverain cesserait d'tre souverain,
et l'arbitre prendrait sa place. Inversement, s'il existe
un souverain, celui-ci exigera que les dolances des
plaignants lui soient adresses car, partir du moment
o il existe une instance d'appel, on est moins fond
concder des compromis titre priv. Ce que l'Etat
doit faire pour rendre supportable sa propre vie et celle
des moins chicaneurs de ses sujets, c'est dicter des lois
aussi claires que possible pour permettre de deviner
dans quel sens il jugerait certains cas prcis faisant
l'objet d'un appel (ce qui en liminerait bien d'autres),
et aussi fournir une description gnrale de ceux qu'il
jugerait irrecevables
12
En admettant que, si l'Etat existe, il se chargera
d'une manire ou d'une autre de rgler les litiges issus
des plaintes des tiers, quelles sont donc les lignes
directrices qu'un Etat capitaliste adopterait pour ce faire
tout en restant capitaliste, c'est--dire champion de la
libert des contrats? Il n'est pas question ici d'tablir
un modle, une sorte de Code capitaliste destin
rgir un tel Etat, et ce d'autant moins qu'on peut
raisonnablement penser qu'il y aurait plus d'un seul
Code, avec d'importantes variations sur les mmes
thmes, qui soit capable de s'accorder avec ces condi-
tions essentielles du capitalisme que sont la proprit
inconditionnelle et la libert des contrats. La manire
la plus conomique de faire comprendre l'inspiration
commune ces diffrents Codes est peut-tre de dire
que s'il existe un Etat dcid respecter les principes
voqus plus haut (ce qui n'implique pas d'affirmer
qu'il puisse rellement exister), ce doit en tre un qui
cherche ses satisfactions ailleurs que dans l'exercice du
pouvoir.
U ne telle affirmation pourra paratre sibylline au
point d'exiger quelques dveloppements. Lorsque nous
rflchissons la notion de choix, nous prsupposons
au moins tacitement que derrire tout choix, il y a un
42
L'Etat
projet, un but poursuivi. On disait mme autrefois que
les consommateurs recherchent des satisfactions comme
les producteurs cherchent le profit, et que l'on peut
considrer ou non que ces choix sont rationnels dans
l'optique d'une hypothse correspondante de maximisa-
tion. Mais quel(s) est (sont) le(s) but(s) recherch(s) par
l'Etat, et quelle maximisation peut-il invoquer pour
fonder en raison sa conduite? On peut apporter
plusieurs rponses, avec des degrs fort divers de
sincrit et de srieux : la somme totale des satisfactions
de ses citoyens, le bien-tre d'une classe particulire, le
produit intrieur brut, la puissance et la gloire de la
nation, le budget de l'Etat, les impts, l'ordre et la
symtrie, la stabilit de son propre pouvoir Ue dveloppe
la question plus loin pp. 356-362). Les maximandes les
plus probables, si on les examine attentivement, exigent
de l'Etat qu'il dispose de moyens particuliers s'il veut
pouvoir les satisfaire. Qui plus est, pour orienter le
cours des choses, matriser la situation et agir sur les
maximandes, son intrt est d'avoir plus de pouvoir et
non moins (pour augmenter ses bnfices, par exemple,
pour largir son territoire plutt que de se borner
accrotre son influence sur un secteur donn). Mme si
certains de ces maximandes n'exigent pas un pouvoir
immense pour tre raliss (des projets immatriels par
exemple, comme l'observation paisible de papillons
rares), cela aurait-il un sens pour l'Etat qui les recher-
che, de se lier les mains volontairement en renonant
par avance l'ensemble des mcanismes lui permettant
d'exercer son pouvoir, et la riche diversit des leviers
que sa politique peut manipuler? Ne pourraient-ils pas
tre bien utiles un jour ou l'autre?
Or, ma dfinition de l'Etat capitaliste exige de lui
qu'il opte pour une sorte de dsarmement unilatral et
s'impose une rgle d'abstention vis--vis de la proprit
de ses sujets ainsi que de leur libert de conclure des
contrats entre eux. Un Etat dont les objectifs, pour tre
L'Etat caPitaliste
43
atteints, ncessiteraient un fort pouvoir de gouverner,
ne se rsignerait qu' contrecur pareille abngation.
C'est en ce sens que l'on peut dire que les objectifs de
l'Etat capitaliste, quels qu'ils soient - et il n'est mme
pas indispensable de chercher en quoi ils consistent -
se trouvent ailleurs que dans l'exercice du pouvoir.
A quoi tre un Etat peut-il donc servir l'Etat?
S'il ne tire satisfaction que des maximandes mta-
gouvernementaux , la chasse aux papillons ou la
tranquillit personnelle pure et simple, pourquoi ne pas
s'arrter et abdiquer ? La seule rponse plausible qui
vienne l'esprit est la suivante : l'objectif de l'Etat est
de maintenir les autres l'cart, de les empcher eux de
s'emparer des leviers de l'Etat et de tout gcher, avec
les papillons, la tranquillit, et le reste. La raison d'tre
toute particulire de l'Etat minimal rside justement
dans le fait de laisser peu de prise aux extrmistes pour
l'accaparer et le rvolutionner si par quelque perversit
du sort ou de l'lectorat, ces mmes extrmistes deve-
naient l'Etat.
L'hritage d'une administration forte et centralise
explique en partie le succs de la Terreur jacobine et
de Bonaparte. Dans ce qui constitue peut-tre le
passage clef de L'Ancien Rgime et la Rvolution (livre III,
chap. VIII), Tocqueville reproche l'ancien rgime
d'avoir plac le gouvernement au-dessus de chaque
sujet pour tre son prcepteur, son tuteur et au
besoin son oppresseur , crant ainsi des facilits
prodigieuses ", toute une panoplie d'institutions galitai-
res qui se prtaient au despotisme et que le nouvel
absolutisme a trouves, prtes l'emploi, au milieu des
dcombres de l'ancien.
Marx a galement trs bien vu quel avantage avait
reprsent pour la Rvolution franaise, la gigantesque
organisation bureaucratique et militaire, dote d'un
ingnieux appareil d'Etat mis en place par le rgime
qu'elle avait renvers.
44
L'Etat
Ce rseau parasite et calamiteux qui enserre la socit
franaise dans ses rets et asphyxie chacun de ses
pores est n sous la monarchie absolue. Les privilges
seigneuriaux des propritaires et des villes se sont
transforms en autant d'attributs du pouvoir de l'Etat. ..
La premire Rvolution franaise [ ... ] devait invitable-
ment accrotre l'tendue de ce que la monarchie absolue
avait commenc : la centralisation et en mme temps
les domaines, les attributs et les agents du pouvoir
gouvernemental. Napolon perfectionna cet appareil
d'Etat
I3
.
Par consquent, ce n'est pas l'Etat qui se mfie de
lui-mme et qui prfrerait ne pas disposer des puissants
outils et leviers de commande, de peur d'en faire un
mauvais usage. Il sait que lui ne pourrait en aucun cas
tre tent de msuser du pouvoir. Ce sont ses rivaux
qui cherchent se substituer lui pour l'exercer et qui,
tant donne la nature de leurs ambitions, en feraient
un mauvais usage. (L'Etat minimal n'ignore pas nOn
plus que si un rival prenait sa place avec des arrire-
penses peu avouables, il n'aurait besoin que de trs
peu de temps pour mettre sur pied les bases d'un
appareil d'Etat non minimal. Cela dit, il vaut mieux
gagner ce temps-l, qui reprsente autant d'espoir,
plutt que lui fournir, clefs en main, un systme de
pouvoir complet avec ses rouages et ses leviers.) S'tant
fix des buts qu'un gouvernement interventionniste est
en ralit incapable d'atteindre et craignant sa capacit
de nuire s'il tait livr des profanes, l'Etat capitaliste
est tout fait logique avec lui-mme en adoptant les
contours de l'Etat minimal.
Rappelant les rgimes de Walpole, Metternich, Mel-
bourne ou plus forte raison Louis-Philippe, avec leur
mlange d'indiffrence, d'abstention bienveillante et de
got pour le bien-tre et le confort, l'Etat capitaliste
doit se sentir suffisamment suprieur pour refuser d'tre
L'Etat caPitaliste
45
drang par les querelles mesquines de ses sujets. Plus
ils sont tranquilles et vaquent leurs occupations, mieux
cela vaudra. De temps autre, il se pourra qu'
contrecur il utilise la svrit pour les contraindre.
D'un autre ct, la distance qu'il maintient vis--vis
des soucis terre terre de ses sujets n'implique nullement
cette sorte de suprmatie qu'un Nietzsche ou un
Treitschke souhaitaient trouver dans l'Etat, cet idalisme
hroque qui conduit risquer la vie et la proprit de
ses citoyens dans des guerres parfaitement vitables.
Pas plus d'ailleurs qu'elle n'implique cette prtention
arrogante qu'exprime l'thique utilitariste lorsqu'elle ne
voit dans l'homme et dans sa proprit que des moyens,
dont elle a bien le droit de se servir pour raliser
l' intrt gnral du plus grand nombre. Paradoxe
apparent, l'Etat capitaliste est aristocratique parce que
distant, avec cependant une tonalit suffisamment bour-
geoise pour voquer les gouvernements de la Monarchie
de Juillet. De toute manire, un tel Etat n'a que fort
peu de chances d'tre rpublicain. Au passage, on se
souviendra, mme si cela ne prouve pas grand-chose,
qu'Alexander Hamilton tait un royaliste convaincu.
L'exemple de ce dernier montre bien quel point le
public mconnat encore l'essence du capitalisme. Si
l'on demandait aux gens quel fut le plus capitaliste des
hommes d'Etat amricains, certains diraient peut-tre
Grant en pensant au trafic de concessions foncires
le long des voies ferres, d'autres diraient Garfield
cause du Gilded Age, ou bien encore Mac Kinley
en pensant Mark Hanna ou aux tarifs douaniers et
Harding avec le scandale du Teapat Dame et le gang
de l'Ohio: ces rponses-l montrent que l'essentiel leur
a chapp. Car tous ces Prsidents ont foment ou
couvert corruption et scandales en favorisant certains
intrts au dtriment des autres, c'est--dire en utilisant
le pouvoir d'Etat au service de leurs propres intrts.
Et quant tre favorable au capitalisme, si tant est
46 L'Etat
qu'un homme d'Etat amricain le ft jamais (ce qui
n'est pas vident), c'est Alexander Hamilton qui l'tait.
Par consquent, un Etat vritablement capitaliste fera
peu de lois et les fera simples, refusant d'appliquer la
plupart de celles qu'il pourrait avoir hrites d'un autre.
Il fera clairement savoir qu'il rpugne statuer sur
des plaintes contre des situations tablies rsultant de
contrats librement ngocis: la procdure ne devra tre
utilise qu'avec prcautions et en dernier recours.
Untel Etat ne se laissera pas entraner vouloir
faire le bien de la socit et encore moins ordonner
aux plus riches de ses sujets de partager leur bonne
fortune avec les moins heureux; non par insensibilit,
mais parce qu'il ne considre pas que nourrir de nobles
sentiments autorise l'Etat contraindre ses sujets les
partager. Nous en resterons l et ne chercherons pas
dcouvrir (de toute manire nous ne le pourrions pas)
si ce qui le retient est la croyance dans le laissez-
faire ou quelque autre conviction plus subtile sur la
nature du vritable rle de l'Etat; pourquoi ne serait-
ce pas tout simplement de l'indiffrence aux satisfactions
que l'on peut obtenir en passant outre aux limites de l'Etat
minimal?
Si les Etats n'existaient pas, faudrait-il les inventer?
Les gens finissent par penser qu'ils ont besoin de l'Etat,
simplement parce qu'ils en ont un
Ni l'intrt individuel ni l'intrt de classe ne peuvent
justifier l'Etat comme une solution dicte par la prudence.
Nous avons dgag certaines des caractristiques de
l'Etat le meilleur, ou si l'on veut, le moins
nuisible possible pour le capitalisme, en partant
des conditions idales pour la proprit et l'change
capitalistes pour en arriver la manire dont un Etat
L'Etat capitaliste
47
remplissant ces conditions pourrait se comporter, et aux
raisons qu'il pourrait avoir d'agir ainsi. L'image qui
apparat progressivement est donc celle d'une crature
insolite n'ayant qu'un rapport assez lointain avec un
Etat rel ayant jamais exist. Ceux auxquels j'ai fait
allusion pour illustrer un aspect particulier ont bien
plus t choisis en raison de leur style, de leur
atmosphre et de leur absence d'activisme gouvernemen-
tal qu'en raison d'une correspondance exacte au modle
idal. A l'inverse, on pourrait montrer qu'un Etat
moins insolite et donc plus vraisemblable, se rvlerait
en fait plus nuisible au capital et au capitalisme, mme
s'il tait un instrument sans scrupule au service des
Deux Cents Familles , envoyant les gendarmes ou la
Garde nationale essuyer leurs bottes sur le visage des
pauvres.
Les Etats rels dans lesquels les gens se retrouvent,
la plupart du temps parce que leurs lointains anctres
ont t rduits la soumission par quelque envahisseur,
ou parce qu'ils ont t obligs de se donner un roi pour
chapper la menace d'un autre, ne sont pas d'abord
appropris ceci ou moins nuisibles cela. Ils
n'ont pas t faits pour rpondre aux besoins fonction-
nels de tel ou tel systme de croyances, de prfrences,
de modes de vie ou de rapports de production.
Affirmer que l'Etat est autonome et distinct dans ses
finalits n'exclut pas qu'avec le temps on ne puisse
observer un ajustement rciproque entre lui-mme et
ses sujets: l'Etat finit par se conformer aux coutumes et
aux prfrences des gens tandis que ceux-ci apprennent
accepter, parfois avec enthousiasme, les exigences de
l'Etat.
Tout Etat rel, tant donn son origine de fait, est
d'abord un accident de l'histoire et c'est cela que la
socit doit s'adapter. Cela, cependant, ne saurait
satisfaire ceux que leur formation et leur got personnel
inclinent penser que l'obligation politique repose soit
48
L'Etat
sur le devoir moral, soit sur l'intrt bien compris. Au
lieu d'expliquer l'obissance par la menace de la force
ils s'intressent davantage aux thories qui font dcoule;
l'Etat de la volont mme de ses sujets, ne serait-ce
que parce qu'il est intellectuellement rconfortant de se
trouver de bonnes raisons de croire qu'on a rellement
besoin de ce qu'on a.
Il existe, en particulier, deux thories concurrentes
qui ramnent toutes deux au mme postulat, savoir
que si l'Etat n'existait pas, il faudrait l'inventer. Toutes
deux, ainsi que je l'expliquerai, reposent sur une
illusion. L'une soutient que c'est le peuple en gnral
qui ne peut se passer de l'Etat, seul mme de
transformer la discorde gnrale en concorde universelle.
Non seulement le peuple en a besoin, mais il sait qu'il
en a besoin et, par le truchement du contrat social, il
cre l'Etat puis s'y soumet. L'autre thorie prtend que
c'est la classe possdante qui a besoin de l'Etat en tant
qu'instrument indispensable sa domination. A la
source du pouvoir politique de l'Etat, on trouve le
pouvoir conomique que sa proprit confere la classe
possdante. Les deux pouvoirs, conomique et politique,
se conjuguent pour opprimer le proltariat. Le thoricien
le plus pur, le moins ambigu du contrat social est
Hobbes, tandis qu'Engels est celui de la doctrine de
l'Etat comme instrument de l'oppression d'une classe.
Les deux thories ont en commun une prmisse
irrductible: les deux exigent que le peuple dans
un cas, et la classe capitaliste dans l'autre, renoncent
une facult qui leur appartient de fait, celle de recourir
la force. L'une et l'autre, chacune sa manire, en
confrent le monopole de dtention (et donc naturelle-
ment d'usage) au Lviathan, qu'il soit un monarque
ou l'Etat de classe. Dans le premier cas, le mobile est
la peur, dans l'autre la cupidit. Ce n'est pas un
principe moral qui les guide, mais le souci de leur
intrt.
L'Etat capitaliste 49
Ni l'une ni l'autre ne fournissent aucune raison de
supposer que l'Etat, une fois qu'il a obtenu le monopole
de la force, ne s'en serve jamais dans l'avenir,
l'occasion ou en permanence, l'encontre de ceux qui le
lui ont donn. Aucune de ces thories n'est une thorie
de l'Etat proprement parler, puisque aucune des deux
n'explique vritablement pourquoi l'Etat devrait faire
telle chose et non telle autre. Pourquoi, y bien
regarder, empcherait-il les gens de se tuer ou de se
voler entre eux plutt que de pratiquer soi-mme, et
pour son propre compte, le vol et l'assassinat? Pourquoi
aiderait-il les capitalistes opprimer les ouvriers, et non
l'inverse, ce qui serait probablement plus lucratif? Quel
est le maximande que l'Etat maximise? Quel avantage
en tire-t-il et comment l'obtient-il ? On fait a priori des
suppositions sur la conduite de l'Etat (il va maintenir
l'ordre, opprimer les ouvriers) au lieu de dduire celle-
ci de sa propre volont rationnelle.
L'Etat, aussi bien dans l'hypothse contractualiste
que dans l'hypothse marxiste, possde toutes les armes.
Ceux qui l'ont arm en se dsarmant eux-mmes sont
sa merci. La souverainet de l'Etat veut bel et bien
dire que sa volont est sans appel, qu'il n'existe pas
d'instance suprieure qui puisse le forcer d'agir d'une
manire ou d'une autre
14
Tout dpend en fait de ce
que Lviathan ne donne pas au peuple matire se
rvolter (ce que Hobbes ne fait que supposer) ou alors
pratique une oppression slective, en l'occurrence celle
des travailleurs.
Il y a srement de bonnes raisons de supposer, et
l'exprience le confirme, que de telles hypothses ne
s'avrent pas toujours exactes. Il n'est en effet pas
srieux d'imaginer que les gens en gnral, ou les
capitalistes, prendraient des risques pareils au nom
de leurs intrts bien compris , en misant sur un Etat
aux ractions fondamentalement imprvisibles, mme
s'ils sont capables de le faire sur un acte de foi. Le cas
50 L'Etat
o l'intrt personnel inciterait les individus une
semblable intrpidit est celui o les consquences
vraisemblables d'un refus de se dsarmer en faveur de
l'Etat paratraient encore plus dangereuses.
Inventer l'Etat: le contrat social
L 'hdonisme politique ncessite ou bien un Etat bienveillant, ou
alors des sujets coriformistes. En leur absence, c'est une attitude
follement tmraire
Hobbes, qui savait tre malicieux l'occasion, a bien
vu que tout homme a des raisons de redouter son
prochain partir du moment o celui-ci lui ressemble.
L'amour-propre pousse tous les hommes chercher
la supriorit sur autrui. Si je laisse mon prochain
tenter de s'imposer moi, il empitera sur mon
domaine, et par consquent c'est moi d'attaquer le
sien en premier. L'instinct de conservation nous pousse
tous deux nous battre. Il y aura donc une guerre
impitoyable pour la gloire et notre vie tous les deux
sera terrible, courte et brutale .
Alors que l'instinct de conservation est cens fonder
toute conduite hobbesienne, je n'aurais videmment nul
besoin de me prmunir contre mon voisin si celui-ci,
pour s'imposer, ou pour prvenir mon attaque, ne
violait pas ma proprit. Existe-t-il un moyen de l'en
dissuader? Par exemple, en lui faisant savoir que je ne
cherche pas le dominer et qu'il n'a rien craindre ?
Si l'instinct de conservation ne le forait plus rester
sur la dfensive et l'amenait baisser sa garde, il
deviendrait alors une proie facile et c'est moi qui aurais
le dessus; et il en serait de mme pour lui si j'abaissais
ma propre garde et le laissais faire. Comme il me
ressemble, je me dois de le craindre et la prudence
m'interdit de faire le premier pas qui briserait le cercle
vicieux au cas o il ne me ressemblerait pas.
L'Etat capitaliste 51
Dans la thorie moderne de la dcision, on appelle de
telles situations des dilemmes des prisonniers
15
. Telles
qu'on les a poses, celles-ci n'autorisent aucune solution
de coopration mutuelle. Deux prisonniers , laisss
eux-mmes, doivent chacun, s'ils sont logiques, chercher
l'emporter sur l'autre en mangeant le morceau le
premier; la suite de quoi, ils sont, l'un et l'autre,
condamns une peine plus lourde que s'ils avaient agi
comme des hommes et observ la loi du silence. Chez
Hobbes, ils copent d'une vie plus courte et plus brutale.
Leur seule manire d'y chapper est d'abandonner l'tat
de nature et de conclure un pacte de confiance
mutuelle , par lequel un souverain sera dsign et investi
de tous les pouvoirs ncessaires pour imposer la paix (ou
le droit naturel). Nul n'aura plus craindre qu'en faisant
confiance aux autres, ils n'abusent de celle-ci et que
la mfiance ne devienne la rgle. Figurez-vous que le
souverain ne se servira de son pouvoir absolu que pour
veiller ce qu'il en soit ainsi. Ses sujets n'ont pas le droit
de se rebeller, mais en revanche, ils n'auront aucun motif
de rbellion. On ignore s'ils auraient quand mme le droit
de se rvolter le cas chant.
Pour tre tudi convenablement, le dilemme des pri-
sonniers, implicite chez Hobbes, suppose l'existence d'un
tat de nature o il n'existe aucune autorit souveraine
pour empcher les parties en prsence de se rendre la vie
impossible si c'est ce qu'elles ont dans la tte
16
Les Etats
eux-mmes sont dans cette situation d'tat de nature, en
ce qu'ils se rservent la facult de recourir la force les
uns contre les autres et ne transfrent ni leurs armes ni
leur souverainet un super-Etae
7
Dans ce contexte, je considrerai deux dilemmes
hobbesiens, celui de la guerre et celui du commerce. Par la
mme occasion, bien qu'il ne soit pas du tout de mme
nature (ce n'est pas un dilemme des prisonniers, et on
a en outre besoin d'une hypothse psychologique bien
particulire pour qu'il ne dbouche pas sur la coopration
52 L'Etat
volontaire), je traiterai brivement du problme de la
cooPration sociale en gnral voqu par Rousseau.
Imaginons deux pays souverains (pour employer le
langage des manuvres militaires, les Bleus et
les Rouges ). Chacun veut s'imposer au sens
hobbesien du terme. L'ordre dcroissant de leurs prf-
rences est le suivant : 1) une guerre victorieuse ; 2) un
dsarmement gnral; 3) une paix arme; 4) une
guerre perdue. Il leur faut choisir entre deux strat-
gies , s'armer ou se dsarmer, sans connatre la dcision
de l'adversaire. On obtient le tableau des avantages
ventuels prvisibles sur la figure 1.
Figure 1
Les Rouges
Les Bleus Dsarment S'arment
Dsarment Paix Victoire
sans cot pour les Rouges
pour personne dfaite
pour les Bleus
S'arment Victoire Paix arme
pour les Bleus (coteuse)
dfaite
pour les Rouges
Bien que les Bleus ne sachent pas si les Rouges vont
s'armer ou dsarmer, ils choisiront de s'armer eux-
mmes de manire viter la dfaite dans le pire des
cas, et obtenir la victoire dans le meilleur, c'est--
dire si les Rouges se laissent duper. Les Rouges sont
exactement dans le mme cas pour les mmes raisons.
Ils choisissent donc tous deux de s'armer. Ils finiront
dans la case en bas droite qui correspond la
paix arme c'est--dire la solution du maximin
L'Etat capitaliste 53
(maximisation des rsultats minimaux, la stratgie de la
plus faible perte ventuelle*) caractristique des acteurs
en thorie de la dcision. La case en haut gauche qui
correspond la paix sans frais leur est interdite, leur
grand regret: en effet chacun d'eux prfre de loin la
victoire aux dpens de l'autre. Si les Bleus se trouvaient
dans la case en haut gauche, ils chercheraient aussitt
aller dans celle du bas gauche, et les Rouges dans
la case en haut droite. Par consquent toute solution
cooprative conduisant une paix non coteuse
resterait prcaire en l'absence d'un super-Etat charg
d'imposer le respect du dsarmement.
C'est, en gros, ce quoi nous assistons dans la
ralit. Les Etats sont la plupart du temps dans la case
en bas droite: ils subsistent dans une paix arme,
c'est--dire malheureusement coteuse. De temps en
temps, l'un ou l'autre semble glisser soit vers la case
en bas gauche soit vers celle en haut droite, et ceci
dclenche la guerre. Il n'entre pas ici dans notre propos
de dterminer s'ils en arrivent l en raison d'une
ingalit des armements respectifs, d'un mauvais pr-
texte ou de quelque autre des innombrables casus belli
connus dans l'histoire. Bien qu'ils prfrent la case en
haut gauche celle en bas droite, ils ne renoncent
pas pour autant leur souverainet. Notons soigneuse-
ment ce dtail, que nous allons examiner plus avant.
Le dilemme du commerce est formellement identique
au dilemme de la guerre. Reprenons les deux mmes
pays, les Rouges et les Bleus. Chacun veut acqurir
les marchandises de l'autre, dans le mme ordre de
prfrences, savoir: 1) obtenir gratuitement les
produits trangers ; 2) changer les produits locaux ;
contre des produits trangers; 3) conserver les produits
locaux usage interne (cesser tout commerce); 4)
abandonner les produits locaux sans contrepartie en
* maximin se prononce donc: maximine [N.d.T.].
54 L'Etat
productions trangres (perte brute, confiscation,
expropriation, perte sche). Les deux pays dcident par
contrat de se livrer mutuellement des marchandises (ou
de consentir un prt remboursable par la suite, ou
encore d'investir en vue d'un revenu). Comme il n'y a
pas de super-Etat pour imposer le respect des engage-
ments, ils peuvent soit excuter le contrat, soit manquer
leurs obligations, comme on le voit sur la figure 2.
Figure 2
Contractant Rouge
Contractant S'excute Viole
Bleu ses engagements
S'excute Echange Perte du produit
mu tuellemen t pour Bleu
avantageux Enrichissement
sans cause
pour Rouge
Viole Enrichissemen t Pas d'change
ses engagements sans cause (occasion perdue)
pour Bleu
Perte du produit
pour Rouge
La thorie de la dcision postulerait l encore qu'au-
cun des deux co-contractants ne donnera l'autre
l'occasion de le prendre pour un pigeon, ils appliqueront
donc chacun la stratgie du maximin et ils finiront
par ne plus changer. La structure de leurs prfrences
jointe celle des avantages les prive des bnfices
de l'change en l'absence de toute instance charge
d'imposer l'excution des contrats. Cette hypothse est
naturellement dmentie en pratique par l'existence
universelle d'un commerce, d'investissements et de prts
L'Etat capitaliste 55
internationaux, qui sont quand mme jugs avantageux
par ceux qui s'y livrent malgr la relative frquence
des accidents de paiement et autres dfaillances. Les
Etats, dans certaines circonstances, sont mme disposs
accorder des rparations aux trangers et contraindre
leurs propres ressortissants excuter leurs engagements
l'gard des premiers, comportement qui semblera
irrflchi si l'on s'en tient aux modles courants de la
thorie du contrat social. Non moins chimrique tait le
choix fait par les marchands et banquiers du Moyen
Age d'accepter, pour les contrats litigieux, ou pour un
manquement ses obligations de la partie adverse, de se
soumettre au jugement d'une assemble de leurs pairs
runie pour la circonstance mais dpourvue d'armes et
ne disposant pas du bras sculier, surtout si l'on songe
l'ventualit que la dcision finale leur soit dfavorable!
Si l'histoire permet d'tablir que deux dilemmes appa-
remment identiques aboutissent rgulirement des
rsultats opposs, la paix arme (avec une guerre de temps
en temps) dans un cas, la rgularit des changes dans
l'autre, c'est forcment que l'identit de faade dissimule
en ralit des diffrences de fond. Intuitivement, le conflit
arm est plus facile se reprsenter comme un acte singulier
que ne l'est une relation commerciale. On peut mme se
battre pour en finir avec la guerre , afin de rgner sans
partage et pour toujours ... dans la paix. Le commerce,
au contraire, se compose d'une suite en principe indfinie
d'actes rcurrents, que les intresss ont bien l'intention
de poursuivre. Par consquent, tous les lments dont les
mathmatiques et la psychologie ont dmontr qu'ils
favorisaient les solutions coopratives lorsque le dilemme
des prisonniers n'est plus isol mais se produit rpti-
tion , ces lments sont bien plus prsents dans le com-
merce et beaucoup moins la guerre. Remarquons cepen-
dant que ni l'un ni l'autre de ces des deux dilemmes, ni
aucune des solutions pratiques qu'on leur trouve, ne
peuvent fonder les justifications la Hobbes pour inventer
56 L'Etat
un Etat et nous jeter dans ses tentacules pour chapper
la brutale misre attribue l'tat de nature.
y a-t-il plus de force dans les thses de Rousseau
prtendant que les hommes dans l'tat de nature seraient
incapables d'organiser la coopration sociale ncessaire
la mise en uvre de l'intrt gnral (de la volont
gnrale) ? Il traite ce problme dans son Second discours,
et on lui a donn le nom de parabole des chasseurs
18
.
Si deux chasseurs traquent un cerf, ils n'ont la certitude
de l'attraper que si l'un comme l'autre reste fidlement
son poste. C'est ainsi qu'ils peuvent insensiblement
parvenir l'ide d'obligation mutuelle (tape essentielle
l'avnement de la socit civile selon Rousseau), mais
seulement la condition d'y tre contraints par leurs
intrts immdiatement perceptibles. Ils n'arrivent pas
toutefois faire des prvisions et penser au lende-
main ; si donc l'un d'entre eux voit passer un livre, il
abandonnera le cerf et dcampera pour courir aprs la
nouvelle proie, privant l'autre chasseur de la sienne et le
condamnant rentrer bredouille. Le schma des avanta-
ges ventuels prvisibles rsultant de cette interaction
prendra l'aspect prsent sur la figure 3
19
Figure 3
Second chasseur
Premier chasseur Reste en place Dcampe
Reste en place Cerf Livre
pour deux pour le second
Le premier
bredouille
Dcampe Livre Livre pour chacun
pour le premier
Le second
bredouille
L'Etat capitaliste 57
Cependant, les deux chasseurs prfrent le cerf, ou
mme la moiti d'un cerf un livre: par consquent
aucun des deux n'a de raison de rouler l'autre, le
laissant son poste pour aller la poursuite du livre ;
et par consquent, en toute logique, aucun n'opterait
pour la stratgie du maximin (courir le livre dans
la case en bas droite). La chasse au cerf est
fondamentalement diffrente du vritable dilemme des
prisonniers hobbesien. Il n'y a pas de dilemme dans cette
coopration sociale-l, et donc aucun besoz'n de coercitz"on.
La myopie de l'un des chasseurs pose un problme (et
non un dilemme) s'il ne voit pas qu'un demi-cerf au
bout d'un certain temps vaut mieux qu'un livre tout
de suite. (Si les deux chasseurs souffraient d'une telle
incapacit y voir plus loin que le bout de leur nez, ils
pourraient objectivement se trouver dans un
dilemme de prisonniers sans s'en rendre compte. Mais
dans ce cas, ni l'un ni l'autre ne s'inquiterait du
rsultat final de la chasse, ni ne se rendrait jamais
compte qu'ils ont manqu le cerf. Encore plus trangre
leur esprit serait l'ide de s'entendre pour former un
contrat social et crer un Etat pour leur permettre
d'attraper le cerf plutt que le livre : et pourtant c'est
l l'unique raison qui pourrait les amener modifier le
cours de leur chasse et ne pas courir aprs le petit
gibier qu'ils voient, dans la mesure o celui-ci se
prsente).
A supposer donc qu'au moins le second chasseur soit
conscient de l'avantage qu'il y aurait contraindre son
compagnon rester sa place, de quelles solutions
dispose-t-il pour venir bout de la myopie ou de la
sottise de ce dernier? La solution contractualiste prtend
qu'il faut le pousser se rallier au contrat social, se
soumettant de bon gr la coercition; mais il est difficile
de comprendre comment celui-ci pourrait concevoir
l'avantage du contrat social, puisqu'il ne voit mme
pas l'intrt de ne pas quitter son poste
20
De deux
58 L'Etat
choses l'une: ou bien il est born, et ne voit ni l'un, ni
l'autre, ou bien il ne l'est pas et dans ce cas les chasseurs
n'ont aucun besoin d'un contrat social.
Un raisonnement plus fcond consiste supposer que
les chasseurs ont dj chass ensemble et que, n'ayant
par bonheur crois aucun livre, ils ont effectivement
attrap le cerf. Le second chasseur (celui qui voit loin),
a gard en rserve un quartier dudit cerf. La fois
suivante, il a fait valser celui-ci sous le nez de son
compagnon born afin de le tenir son poste, pour le
lui abandonner la fin de la journe alors que lui se
rservait la totalit du nouveau cerf qu'ils ont russi
prendre tous les deux. (Bien entendu, il n'a pas manqu
une fois encore de mettre de ct un quartier de viande
titre de ({ provision pour salaire .) Telle est, sous
une forme lgrement abrge, l'histoire de l'effort
d'pargne, de l'accumulation du capital, de la slection
naturelle, des contributions diffrentielles et des diffren-
ces de rmunration des entrepreneurs-innovateurs et
des travailleurs salaris, et en pratique toute l'organisa-
tion de la coopration sociale et la dfinition des conditions
sur la base desquelles les participants consentent
continuer dans les mmes termes. (Dans la section
intitule ({ O la justice sociale foule aux pieds les
contrats , nous rpondons l'affirmation selon laquelle
la coopration sociale volontaire existerait, non pas
parce que les participants en ont accept les conditions,
mais dans la mesure o celles-ci sont raisonnables. S'il
ne suffit pas que certaines conditions aient russi
crer une forme de coopration sociale pour que celles-
ci soient, par ce fait mme, juges raisonnables, alors
des difficults insurmontables surgiront quant au sens
mme du terme de ({ coopration sociale . Quel sens
peut-on bien donner une ({ coopration tablie sur des
termes draisonnables ?)
Pour autant, l'histoire en question ne conduit pas
naturellement cette sorte de happy end qu'on nous a
L'Etat capitaliste 59
appns a associer une sortie de l'tat de nature. Elle
n'explique pas pourquoi des personnes rationnelles,
vivant dans un tat de nature, devraient prfrer l'Etat
et s'en inventer un (et elle ne souffle mot des prfrences
civiques de ceux qui, ayant t levs dans un tel Etat
voire par lui, n'ont jamais eu l'occasion d'essayer l'tat
de nature).
Les individus vivent dans des Etats, depuis des
gnrations, et n'ont aucun moyen pratique d'en sortir
mme s'ils le voulaient. Les Etats, quant eux, vivent
aussi dans l'tat de nature: beaucoup d'entre eux ont
connu un semblant de scurit collective offerte par un
super-Etat en tant que membre de l'Empire romain ou
en tant que colonie britannique; et s'ils voulaient
dlguer leur souverainet un super-Etat, ils ont
leur disposition un certain nombre de dcisions pratiques
possibles pour essayer de l'organiser. Or, ils ne font
rien de tel. Ils se contentent de s'couter parler
aux Nations unies, condamnant cette institution
l'insignifiance prtentieuse qui la caractrise. Peut-on,
par consquent et sans l'ombre d'un doute, affirmer
que les individus s'empresseraient de ngocier un contrat
social si, comme les Etats, ils avaient le choix d'en
dcider autrement?
Tout au long de l'histoire, les Etats ont connu aussi
bien la paix que la guerre. Certains ont disparu du fait
de la guerre, et davantage en sont ns. La plupart,
cependant, ont survcu plus d'une guerre et se
dbattent encore dans un ocan de difficults sans
pour autant trouver l'existence ce point terrible et
brutale qu'ils soient allchs par la perspective d'un
Gouvernement mondial; mme le dilemme de prison-
niers trs particulier dans lequel deux superpuissances
nuclaires sont menaces de destruction et contraintes
de financer constamment une contre-menace ne les a
60 L'Etat
pas jusqu'ici * conduits chercher un refuge et une
protection assure dans un contrat sovito-amricain.
A un niveau moins apocalyptique, les politiques de
guerre conomique (chacun pour soi) qui ont cours
aujourd'hui dans le cadre du commerce international
paraissent illustrer parfaitement ce qu'est le dilemme
des prisonniers appliqu aux Etats. D'une manire
gnrale, les Etats seraient plus riches si, par un
comportement coopratif, ils permettaient la ralisation
complte des gains potentiels du commerce, de mme
que tous les prisonniers s'en tireraient mieux si chacun
s'abstenait de trahir ses complices en mangeant le
morceau. La stratgie dominante de chaque Etat,
malgr tout (comme le dmontre la thorie de la
protection optimale ), consiste s'engager dans des
pratiques commerciales discriminatoires comprenant un
relvement des tarifs douaniers et l'emploi de la dvalua-
tion des fins concurrentielles, entre autres. Cette
stratgie est suppose dominante , car de deux choses
l'une: ou bien les autres Etats ragissent l'inconduite
du premier en continuant jouer le jeu du libre
change, et dans ce cas le vice est rcompens, ou bien
les autres Etats se conduisent mal, et dans ce cas on y
perdrait respecter les rgles tout seul. Le rsultat que
l'on pense tre certain est donc: si chaque Etat adoptait
sa stratgie dominante, on assisterait une escalade de
la guerre commerciale aboutissant un appauvrissement
collectif et, faute d'un super-Etat disposant de pouvoirs
de coercition, personne ne pourrait rien y faire. En
ralit, beaucoup d'Etats se conduisent relativement
bien la plupart du temps en matire de commerce
international. Ou bien ils n'ont pas de stratgie domi-
nante, ou bien ils en ont une, et elle ne consiste pas
mal se conduire. Ils adhrent dans la majorit des cas
aux rgles du GATT (ce qui, dans l'optique de
* En 1985 [N.d.T.).
L'Etat capitaliste 61
la thorie de la dcision, correspond la solution
cooprative). Les guerres commerciales ne sont pour
l'essentiel que des escarmouches sans gravit, limites
quelques produits de quelques Etats et, au lieu d'aller
en augmentant, ce qui serait logique, elles finissent le
plus souvent par s'apaiser. On n'a donc pas besoin d'un
super-Etat ni d'un quelconque transfert de souverainet
pour parvenir un libre-change partiel aussi bien
d'ailleurs qu' une paix imparfaite . Que la paix et
le libre-change soient pleinement raliss serait plus
satisfaisant tous points de vue, mais cela, apparem-
ment, est jug trop coteux par les principaux intres-
ss ; les Etats ne se soumettent pas de bonne grce
la domination trangre, quand bien mme l'entit
dominante s'appellerait la Confdration (Dmocrati-
que) des Peuples Indpendants .
A l'oppos, les peuples, j'entends par l les habitants
d'un pays, sont pour leur part censs accepter spontan-
ment une telle soumission, du moins si l'on en croit la
thorie contractualiste. A la diffrence des Etats placs
dans le contexte international, c'est un prsuppos que
personne ne leur laisse l'occasion de contredire. Depuis
des sicles, depuis Hobbes et peut-tre mme avant lui,
la philosophie politique postule que les hommes ne
craindraient pas trop de subir la contrainte tatique,
redoutant par-dessus tout les souffrances qu'ils subi-
raient du chaos en son absence (c'est la version
hobbesienne du contrat social), moins qu'ils ne soient
trop intresss par les avantages qui rsultent de celle-
ci (ce qui constitue, selon Rousseau, le fondement plus
large du contrat sociaI
21
). C'est ainsi, me semble-t-il,
que doit tre lue la remarque sibylline et pntrante de
Leo Strauss (peu de gens ont donn plus de profondeur
et de pertinence leurs rflexions en la matire) lorsqu'il
disait que Hobbes avait c r ~ l'hdonisme politique, qui
a transform la vie plus radicalement que n'importe
quel message d'un philosophe antrieur
22
. Qu'importe
62 L'Etat
si Hobbes, au lieu du plaisir, (ce que les hdonistes
sont censs rechercher) mentionnait plutt l'instinct
de conservation comme finalit de l' action
23
Depuis
Hobbes, tout le monde semble d'accord pour penser
que les gens ont besoin de l'Etat ou l'appellent de leurs
vux parce que leur calcul hdoniste des plaisirs et des
peines lui est par nature favorable.
Or, les recherches les plus rcentes sur le dilemme
des prisonniers, tudiant la fois sa structure logique
et les comportements rels observs exprimentalement
dans des situations comparables, ont montr que les
participants n'avaient aucun besoin de se soumettre
une contrainte quelconque pour aboutir une solution
cooprative
24
. Voici quelques-unes des tapes essentiel-
les qui ont t franchies pour parvenir cette solution :
a) il faut admettre que l'on peut tre confront plus
d'une fois au dilemme en question (le jeu peut tre
permanent ou rptitif, un jeu squentiel ou renou-
vel), de sorte que les ractions de joueurs rationnels
ne peuvent plus tre prdites sur la base d'une stratgie
applicable un jeu unique ; b) il faut admettre que les
choix d'une personne puissent dpendre du comporte-
ment adopt par les autres au cours des jeux prcdents
ou dans un tout autre jeu (c'est--dire qu'on les fait
dpendre de l'exprience), chacun des joueurs tenant
compte de la rputation de l'autre, comme impossible ou
coopratif; c) on doit faire agir chaque joueur comme
si son adversaire devait lui rendre la pareille chaque
fois qu'il prend une dcision; d) il faut que l'un et
l'autre soient conscients de la valeur respective du
prsent et de l'avenir; e) enfin admettre que l'accroisse-
ment des avantages obtenus pousse ceux qui ont choisi
la coopration s'orienter vers des solutions semblables
dans les jeux suivants. Dans un tat de nature o les
hommes ne se tuent pas immdiatement coups de
gourdin, dans un remake cauchemardesque de la solution
non cooprative du dilemme un coup, mais survivent
L'Etat capitaliste 63
assez longtemps pour avoir l'occasion et l'envie de
jauger leurs aptitudes respectives aussi bien la
riposte et aux reprsailles qu' la gratitude, la
protection mutuelle et le fair-play, etc., il est
intuitivement plausible que le dilemme des prisonniers
se complique l'infini et perde une bonne partie de
son caractre inluctable.
Il n'y a pas non plus de raison pour limiter l'applica-
tion de cette conclusion la seule bellum omnium contra
omnes [la guerre de tous contre tous]. Pour Hobbes, on
choisit le Lviathan pour crer de l'ordre partir du
prtendu chaos. Or, le fait est qu'on n'tait pas oblig
de choisir le Lviathan car, dans l'tat de nature, un
type de solution cooprative finit par merger, qui
forme aussi une sorte d'ordre, mais diffrent de celui
qui prvaut dans les socits o il a t impos par
l'Etat. Des diffrences quantitatives et qualitatives sont
galement possibles et mme extrmement probables,
bien qu'il soit objectivement difficile de faire des
hypothses raisonnables sur les clauses exactes d'un tel
accord volontaire. Quant dcider si le rsultat de la
solution volontaire est pour sa part infrieur ou suprieur
celui de l'Etat, cela devra rester une question de got
personnel. Ce qui importe est de ne pas confondre le
problme de notre apprciation de chacun des produits
avec la question bien plus vitale du jugement que nous
portons sur l'ensemble d'une socit o l'ordre est impos par
l'Etat, relativement une socit tout entire o cet
ordre rsulte d'un arrangement volontaire (tat de nature).
Ce qui est vrai de l'ordre public l'est galement, par
simple extension de ce raisonnement, des autres biens
dits publics : on s'est trop vite convaincu, la suite
d'une interprtation rigide du dilemme des prisonniers
- et du problme connexe (bien qu'un peu moins
strict) du parasitisme du resquilleur - que ces biens-l
ne pouvaient pas tre obtenus dans l'tat de nature
25
A partir du moment o l'on produit des biens
64 L'Etat
publics , tels que de l'air non pollu, des rues goudron-
nes ou de la dfense nationale, on ne peut empcher
les gens d'en profiter, mme s'ils n'ont en rien pay
leur part du cot de sa production. (Nous aurons
l'occasion au chapitre 4 (pp. 313-315) de nous demander
ce que peut signifier ({ leur part du cot, c'est--dire
ce que chaque particulier serait cens devoir supporter.)
Nombreux sont en effet ceux qui refuseront de payer
({ leur cot, menaant ainsi la production ou l'entretien
du bien public, moins que l'Etat n'intervienne et
ne contraigne payer tous ceux qui sont tents de
({ resquiller, faisant ainsi d'une pierre deux coups:
on brise le cercle vicieux du ({ repli sur soi en forant
chacun agir comme s'il n'tait qu'une composante
d'une volont gnrale unique, et on ({ assure par la
mme occasion ceux qui paient qu'ils ne sont pas les
seuls avoir t ({ refaits , tout le monde tant log
la mme enseigne
26
Or, si l'on conoit le dilemme dans
son ensemble comme un jeu squentiel, c'est--dire
comme le processus d'apprentissage permanent d'une socit,
il parat alors vident qu' chaque phase intermdiaire
doit correspondre une solution, et il semble galement
arbitraire de refuser d'admettre qu'au moins certaines
de ces solutions sont coopratives. Ainsi peut-on poser
en principe qu'une certaine quantit de certains biens
publics sera produite dans le cadre d'une participation
volontaire.
Nanmoins une telle analyse des solutions ne semble
pas assez affirmative : ({ une certaine quantit, dit-on,
de ({ certains biens publics. Le rflexe standard des
adversaires du capitalisme pourrait tre de soutenir
qu'en raison des conomies et dsconomies externes,
seule une solution contraignante et globale, c'est--dire
l'Etat, peut garantir qu'une quantit suffisante de
biens publics sera produite. A cet gard, le dilemme
des prisonniers un coup reprsenterait un cas limite,
l'incapacit totale ({ internaliser ; l'autre cas limite
L'Etat caPitaliste 65
serait l'Etat, qui internaliserait tous les avantages d'une
conomie externe de son point de vue globalisant. Le
cas intermdiaire de l'association volontaire, de la
formation spontane de groupes d'intrts communs,
ne parviendrait pas une internalisation complte et,
par voie de consquence, se trouverait assis entre deux
chaises: d'une part, la non-rsolution du dilemme des
prisonniers, et de l'autre la fourniture par l'Etat de la
quantit idoine du bien. Il n'est, bien entendu, pas
toujours exact de dire que si l'Etat a choisi tel ou tel
volume de production (compte tenu de toutes les
contraintes, rarets, et prtentions concurrentes), c'est
parce qu'il le considrait comme le bon . En outre,
si l'on veut prtendre que la manire de produire un
bien public choisie par l'Etat est la bonne , il faut
que ce choix puisse d'une manire ou d'une autre tre
rapport quelque norme indpendante de ce qui est
optimal, faute de quoi on ne fera qu'exprimer de
manire tautologique la prfrence rvle de l'Etat.
Dans le cas de biens consomms individuellement,
cette norme est peu prs celle de l'optimum de Pareto,
que l'on atteint en galisant les taux marginaux de
substitution et de transformation entre deux produits
quelconques. Toutefois, comme il est absurde de parler
d'un taux marginal de substitution entre un bien public
et un bien priv (personne ne peut troquer un franc de
chocolat contre un franc d'air pur, d'ordre public ou
de rue goudronne), une telle norme est inoprante.
Lorsque l'Etat polonais d'aprs 1981 importait un
nouveau canon eau tout en rduisant d'autant ses
achats de chocolat, cette dcision n'avait rien voir
avec une quelconque prfrence du mangeur de chocolat
marginal polonais qui serait alle vers l'ordre public
plutt que vers les confiseries. Si elle exprime quelque
chose, cette dcision reflte davantage l'apprciation
par l'Etat des intrts de la socit que lui juge
importants, en fonction de l'importance que lui seul
66 L'Etat
accorde chacun d'entre eux. L'amateur individuel de
chocolat ne saurait bien sr estimer sa juste valeur
les intrts de l'Avant-Garde de la Classe ouvrire, des
Organes ou de l'Internationale proltarienne, etc. Quant
au montant des impts qui devront tre verss l'Etat
pour qu'il puisse financer l'ordre public ou l'air pur
pour l'usage priv dudit contribuable, ce n'est pas au
contribuable d'en dcider. L'Etat ne peut pas financer
un bien collectif pour lui tout seul.
On peut toujours parvenir une norme qui applique-
rait au choix collectif (si les ncessits de notre
raisonnement nous forcent vraiment nous servir de
cette notion qui prjuge de la solution du problme) un
critre d'efficacit similaire celui que Pareto emploie
pour les choix individuels, si l'on suppose soit (a) que
la socit n'a qu'une seule volont (c'est--dire une
volont manifeste par l'unanimit ou peut-tre la
volont gnrale ) soit (b) qu'il est possible, grce
un systme de pondrations, d'exprimer sous la forme
d'une volont unique (y compris, pourquoi pas, celle de
l'Etat lui-mme) les volonts plus ou moins divergentes
prsentes dans la socit (ce que Robert Paul Wolff
appelle ddaigneusement la dmocratie de la somme
vectorielle
27
).
Or, celui, quel qu'il soit, qui choisit les procdures
de pondration (par exemple en se livrant des
comparaisons interpersonnelles ou en interprtant la
volont gnrale , ou tout autre formulation ad
libitum), c'est lui qui dtermine en ralit la quantit
idoine de biens publics, partir de la norme qu'il
s'est lui-mme fixe. Quelle que soit sa dcision, il
pourra toujours prtendre avoir choisi la quantit qu'il
fallait; car aucune autorit indPendante ne pourra Jamais
administrer la preuve du contraire. C' est toujours et encore
faire l'apologie de l'Etat que dclarer que c'est en
interprtant la volont gnrale ou en faisant la
juste part des prtentions en conflit ou en tenant
L'Etat capitaliste 67
prcisment compte des besoins publics en fonction de
la politique anti-inflationniste que l'on a fix la
production adquate de biens publics. Quelle que soit
la production choisie et quels qu'aient t ses motifs, la
dcision de l'Etat ne saurait tre mauvaise de son propre
point de vue ; et personne ne pourra jamais prouver
non plus qu'une autre faon de voir aurait permis
d'arriver une approximation plus correcte .
Il faut ajouter que l'hdoniste politique, qui a sign
des deux mains le contrat social , a d trouver une
manire ou une autre de se convaincre qu'il faisait l
une bonne affaire. Le surcrot de Plaisir qu'il attend de la
dcision par l'Etat de produire une quantit approprie
d'ordre et autres biens publics (plutt que de s'en
remettre une mosaque d'arrangements spontans qui
pourraient d'ailleurs se rvler insuffisants) l'emporte
srement sur la peine qu'il pense subir entre ses mains.
U ne situation o ce doit videmment tre le cas est
celle o l'hdoniste escompte ne pas souffrir du tout.
En effet, s'il veut ce que l'Etat veut, ou inversement,
s'il peut s'en remettre l'Etat pour vouloir ce que lui-
mme dsire, il ne subira aucune contrainte. Il lui faut
tre le parfait conformiste, ou alors croire en un Etat
dbonnaire, qui disposerait d'un pouvoir de forcer les
autres, mais se laisserait faire par ceux qui n'en ont
aucun.
Inventer l'Etat: l'instrument de la domination
d'une classe
L'Etat est autonome, et soumet la classe dirigeante l'ide
qu'il se fait de l'intrt de celle-ci; il sert la bourgeoisie
en dpit de la bourgeoisie J>
Autonomie et instrument, domination et
soumission sont des termes qui ne livrent leur
vritable sens que grce la mthode dialectique.
68 L'Etat
Il Y a plus de risques que de satisfactions attendre
d'une tentative d'interprtation de la thorie marxiste
de l'Etat. Dans sa jeunesse, Marx dut ses dons
exceptionnels de journaliste politique de faire des remar-
ques originales et incisives sur l'Etat, plus d'ailleurs en
raction aux vnements que pour laborer une doctrine
gnrale. Par la suite, cependant, au moment o il
construisit son systme, il ne s'intressa plus tellement
l'Etat en question ( la diffrence de Engels qui s'en
souciait un peu plus). Ce qui l'avait dtourn de ces
thmes est probablement la force d'attraction de sa
thorie de la domination par une classe sociale, qui
semblait implicitement donner accs une comprhen-
sion parfaite de l'Etat; en tout cas, il n'a fait aucun
effort pour la rendre explicite. Ceci est dans la ligne de
sa doctrine, qui impute la seule infrastructure
l'origine des changements sociaux et ne laisse l'Etat
proprement dit, en tant que phnomne de la super-
structure , qu'une autonomie soit nulle, soit trs ambi-
gu. En dpit du respect beaucoup plus grand pour la
superstructure de marxistes plus rcents, comme Gramsci
et ses hritiers intellectuels, ce caractre implicite est la
raison pour laquelle on en est rduit des spculations
sur ce que la thorie marxiste veut vraiment dire et
sur ce qu'elle pense des forces qui agissent sur l'Etat ou
sont influences par lui, sil'on veut maintenir la cohrence
avec l'ensemble de sa construction.
Cette spculation est d'autant plus hasardeuse que
Marx, dans ses crits, mle sa mthode dialectique
des dveloppements verbeux labors pour les besoins
de la cause et du moment. C'est pour cette dernire
raison que dans certains textes sacrs on peut souvent
trouver, pour ainsi dire, une chose et son contraire, de
sorte qu' tout dveloppement disant ceci , un disciple
peut opposer un cela , et un toutefois, il ne faut
point ngliger que. La mthode dialectique autorise
ses adeptes dsigner n'importe lequel des termes d'une
L'Etat capitaliste 69
contradiction comme tant le seul valide et donc le
dernier membre de la triade thse, antithse, syn-
thse . Il peut par exemple, en fonction des ncessits
de l'argumentation, dcider que tel objet est la fois
blanc et noir, c'est--dire noir en apparence mais blanc
en ralit et inversement. C'est ainsi que le rapport du
sujet l'Etat chez Hegel
28
ou de l'Etat la classe
capitaliste chez Marx acquiert une plasticit parfaite,
s'adaptant aux exigences de l'heure et du contexte (c'est
aussi pourquoi, d'une faon gnrale, le dialecticien
moyen arrive presque toujours confondre n'importe
quelle argumentation non dialectique).
Cela tant, nous n'hsiterons pas proposer un
simple schma d'interprtation non dialectique (et donc
aisment rfutable), et nous essaierons de maintenir
cette ligne dans la mesure du possible. Il est parfaitement
loisible de soutenir que, d'un point de vue marxiste, la
victoire de la classe ouvrire et la fin de la lutte des
classes signifient par dfinition la disparition de l'Etat.
Lnine, pour des raisons faciles comprendre, a tout
intrt soutenir la thse inverse. Il se donne un mal
immense pour dmontrer que la fin de la lutte des
classes n'implique pas la disparition de l'Etat. Il n'y a
plus de classes mais il y a un Etat (autoritaire) dans un
rgime socialiste. Ce n'est que dans la phase commu-
niste, o rgnera l'abondance, que l'Etat pourra dispa-
ratre. Ce n'est point l une imPlication logique, mais
un vritable processus historique dont on ne saurait sans
navet prtendre connatre la dure requise.
Malgr l'existence d'un appareil destin l' adminis-
tration des choses , il n'yen aura aucun pour le
gouvernement des hommes . Il faut un gros effort
de rflexion pour comprendre, si tant est qu'on le
puisse, comment on peut administrer les choses sans
dire aux personnes de faire ceci ou cela ; et donner des
ordres aux gens, n'est-ce pas les gouverner ? On
pourrait rpondre, mais ce serait plutt une hypothse,
70 L'Etat
que cela peut sembler possible si les gens font tout ce
qu'il faut pour que tout fonctionne et ce sans y tre
contraints, sans qu'on le leur ait ordonn.
On peut, par consquent, se risquer dfinir la
socit sans classes comme un tat de choses o
cette fable-l serait vraie, c'est--dire o les hommes
administreraient les choses de faon spontane et sans
qu'on les administre eux-mmes. Mais si tout le monde
fait librement ce qu'il y a faire, quel besoin rsiduel
y a-t-il d'un gestionnaire des affaires courantes et qui
plus est, quoi peut bien correspondre le pseudo-Etat
rsiduel et non-violent qui est cens subsister aprs que
le vritable Etat aura disparu? Pour que l'Etat coercitif
ne disparaisse pas, il est ncessaire qu'il existe plus
d'une classe sociale. Les intrts des principales classes,
telles qu'elles existent dans l'Histoire, sont en effet
ncessairement antagonistes. La classe dirigeante a
recours l'Etat pour dissuader la classe exploite de
s'en prendre ses biens et de rompre les contrats qui
fournissent l'exploitation son cadre lgal. A mesure
que l'histoire suit le cours prescrit conduisant la
victoire du proltariat et une socit classe unique, les
classes qui, fonctionnellement, n'ont plus lieu d'exister,
disparaissent. L'avant-dernire survivre provisoire-
ment, c'est la bourgeoisie qui possde tout le capital et
s'approprie toute la plus-value produite par le travail.
L'Etat protge la proprit: si celle-ci est possde par
la bourgeoisie, alors l'Etat ne peut que servir la bourgeoisie
et ce, quel que soit l'Etat. D'o l'ambigut de l'autono-
mie que le marxisme alloue parfois ce dernier. La
monarchie absolue, la rpublique bourgeoise, les Etats
bonapartiste, anglais, bismarckien, tsariste qui, Marx
et Engels le reconnaissaient, ne se ressemblaient pas,
taient tous censs servir obligatoirement les intrts de
la classe possdante, de la mme manire que l'aiguille
d'une boussole indique obligatoirement le nord quel
que soit le point o on la place.
L'Etat capitaliste 71
Il est vident que rduire l'Etat - comme le font
Marx et Lnine - au rle d'instrument aveugle de
l'oppression d'une classe, n'est pas satisfaisant, et
cela fait d'ailleurs faire la grimace aux marxistes
intellectuellement plus exigeants. Pourtant, il est encore
plus inconcevable d'lever l'Etat au rang de sujet,
comme Marx le fit plusieurs reprises dans ses crits
politiques de jeunesse. C'est du rvisionnisme, de
l'idalisme hglien, du ftichisme, pour ne pas dire
pire et en tous cas incompatible avec le marxisme de la
maturit, celui des Grundrisse et du Capital. Cela conduit
tout droit la catastrophe politique: entre autres, le
courant dominant du socialo-communisme est menac
de tomber dans les conceptions d'un rformisme tide
pour qui l'Etat aplanit les contradictions intrinsques
de la socit, pourvoit au bien-tre des ouvriers en
dpit de la bourgeoisie, surmonte les crises de
surproduction , etc. Les tenants d'un capitalisme
monopoliste d'Etat , planifi comme moyen de mettre
de l'ordre dans le chaos capitaliste, de mme que Jrgen
Habermas et ses amis de l'cole de Francfort promoteurs
des doctrines de la lgitimation et de la conciliation,
sont tous porteurs de cette menace.
Une solution synthtique et qui ne manque pas
d'lgance est celle qui fut labore par des universitaires
marxistes de Berlin-Ouest; elle consiste greffer la
thorie du contrat social sur le tronc du marxisme. Le
Capital, dans le mode diffus (c'est--dire dcentra-
lis) de la production capitaliste, y consiste en capitaux
individuels (c'est--dire que chaque propritaire en
possde des parts spares). Ces capitaux exigent
que les ouvriers soient dociles, correctement forms et
en bonne sant, que les ressources naturelles ne s'pui-
sent pas, que la loi soit respecte et que les rues soient
goudronnes. Toutefois aucun capital individuel ne peut
produire de tels biens pour son propre compte de
manire rentable, la reproduction et l'accumulation de
72
LJEtat
capital se heurtent donc un double problme : celui
des effets externes et celui du parasitisme (du
resquilleur). Les solutions coopratives non imposes,
pargnant au Capital les risques d'une soumission totale
un Etat, ne sont pas envisages. Le besoin se fait
donc objectivement sentir d'un pouvoir coercitif
l'intrieur comme l'extrieur de la socit pour
protger la sant des travailleurs, fournir des infrastruc-
tures, etc. Partant de l, on peut dduire logiquement
(Ableitung) la forme et la fonction
29
d'un tel pouvoir: on
aboutit donc au monopole tatique de la force, aussi
directement que pour les diverses autres formes de
l'hdonisme politique que l'on trouve dans les systmes
de Hobbes et de Rousseau. Toutefois le dcouplage
(c'est--dire la scission) de la sphre conomique d'avec
le politique et la sparation (Besonderung) de l'Etat
sont soumis la dialectique de l'apparence et de
l'essence . L'Etat apparat neutre et au-dessus des
affaires parce qu'il doit demeurer au-dessus des capitaux
individuels ; afin de servir le Capital en gnral, il
doit soumettre chaque bourgeois pour assurer les intrts
de la bourgeoisie. N'importe quel Etat disposant du
pouvoir de coercition, que ce soit une monarchie
absolue, une rpublique, une dmocratie ou le pouvoir
d'un despote, semble mme de remplir cette fonction.
Nanmoins, pour une raison ou pour une autre, la
bourgeoisie ne s'en tient certainement pas l, car sinon
elle ne se soulverait pas, comme elle est cense le faire,
provoquant une rvolution pour liquider l'Etat pr-
capitaliste. Le marxisme a un besoin absolu d'affirmer,
malgr toutes les preuves du contraire, que les rvolu-
tions refltent les besoins conomiques de la classe que
l'volution des forces productives appelle une position
dominante. La contradiction existant entre les techni-
ques capitalistes et les modes de production pr-capitalis-
tes ne peut se rsoudre que par la rvolution.
Cette croyance est source de difficults pour tout le
L'Etat capitaliste 73
monde, commencer par les historiens qui y adhrent.
Ce n'est pas le cas d'un autre historien qui, plus que
la majorit de ses collgues, a contribu faire justice
des mythes qui se rpandaient autrefois au sujet de la
Rvolution franaise. Il nous rappelle que ({ ni le capital,
ni la bourgeoisie n'ont eu besoin de rvolution pour
apparatre et dominer dans l'histoire des principaux
pays europens du XIxe sicle , et remarque que rien
ne ressemble plus la socit franaise sous Louis XVI
que la socit franaise sous Louis-Philippe
30
. Ferme-
ment attache ses dbuts au caractre sacr de la
proprit, la Rvolution est arrive en un peu plus de
quatre ans au point o, pour avoir le droit de possder
quelque chose, il fallait justifier d'un soutien actif de
l'Etat, c'est--dire du Comit de salut public de la
Terreur (lois de Ventse). Ironie du sort, c'est Thermi-
dor, la contre-rvolution, qui appela un retour
l'ordre, restaura l'inviolabilit de la proprit et assura
la sauvegarde des intrts bourgeois, ceux-l mme
prcisment qui taient censs se trouver l'origine de
la Rvolution. En effet, aprs avoir limin les Giron-
dins, la Rvolution avait fait passer les desseins de
l'Etat devant toute garantie d'une jouissance paisible
des biens possds; ds lors, en dpit du prtexte
classique (les exigences de la guerre), son extrmisme
politique ne fit que crotre et embellir mme aprs que
le sort des armes eut tourn en sa faveur. Marx, qui
avait pourtant admis, notamment en 1845 dans La
Sainte Famille, que l'Etat jacobin tait devenu, pour lui-
mme, une fin en soi, servant exclusivement ses
propres intrts et non ceux de la bourgeoisie, Marx donc
en vint considrer que toute cette thorie n'tait que
perversion, aberration et dviance par rapport la
norme. Dsormais, le dysfonctionnement de l'Etat
jacobin venait de ce qu'il s'tait alin la classe
bourgeoise qui l'avait fond et s'en tait dtach
31
Il
ne venait nullement l'ide de Marx qu'il est tout Jait
74 L'Etat
dans l'ordre des choses que l'Etat rompe avec la classe qui
l'a fond , supposer mme qu'il lui ait jamais t
li.
Au regard des autres rvolutions, la thorie marxiste
n'est pas mieux btie. A un moment donn, Engels en
est rduit grommeler que c'est une rvolution politique
que les Franais ont faite, et non une rvolution
conomique comme ce fut le cas des Anglais (drle de
conclusion pour un marxiste 1). Il dit galement qu'en
plus de leur bourgeoisie, les Anglais ont une aristocratie
bourgeoise et une classe ouvrire bourgeoise. On a fait
remarquer que si croire que les grandes , les vraies
rvolutions ont t causes par un intrt de classe
explique fort mal celle de 1776 aux Etats-Unis, de 1789
en France, de 1830 aux Pays-Bas et de 1917 en Russie,
une telle opinion est encore moins adapte aux deux
rvolutions anglaises de 1640-49 et de 1688, la rvolution
puritaine et la Glorieuse Rvolution
32
. Le capitalisme
n'a pas eu non plus besoin d'une rvolution pour
s'assurer une certaine position dominante dans les cits-
Etats d'Italie. Qui plus est, le capitalisme agricole et
commercial russe s'est ce point dvelopp entre le XVIIe
et le XIxe sicle qu'il a colonis l'Ukraine mridionale et
la Sibrie, sans pour autant menacer le moins du monde
Moscou, ~ u i restait la capitale d'un Etat nettement pr-
capitaliste 3. (Il est pourtant probable que l'on puisse
considrer comme des exceptions les cas o le capitalisme
parvient coloniser et fixer des habitants dans
une Frontire - de type Far-West - sans que l'Etat
intervienne pour le promouvoir ou l'entraver.)
Que ce soit avec ou (par gard pour la vrit
historique) sans le bnfice d'une rvolution, la classe
capitaliste finit toujours par se retrouver avec un Etat
qui sert ses intrts. Mais quelquefois, paradoxe pour
le marxisme, dans des cas aberrants et atypiques ", la
bourgeoisie ne domine pas l'Etat. La distinction est loin
d'tre ngligeable puisqu'elle implique, au minimum,
L'Etat capitaliste 75
une quasi-autonomie de l'Etat dans des situations
historiques donnes. Engels formule la chose ainsi:
dans toutes les Priodes caractristiques, l'Etat a toujours
t exclusivement l'instrument de la classe dirigeante,
il demeure dans tous les cas une machine opprimant. .. la
classe exploite
34
. On doit, je pense, comprendre par
l qu'il existe des priodes (que nous devons, de
fait, considrer comme caractristiques) o l'Etat est
l'instrument d'une oppression de classe au service de
la classe dirigeante tandis qu' d'autres poques, il
chappe au contrle de la classe dirigeante mais continue
d'agir en son nom, pour son bien, et dans son intrt.
La classe dirigeante, bien entendu, est celle qui possde
les moyens de production, que sa direction implique
ou non qu'elle soit au gouvernement.
De mme qu'en Russie, le temps n'est pas mauvais,
sauf au printemps, en t, en automne et en hiver, il
semble que toutes les phases de l'histoire du capitalisme
ont d tre caractristiques, l'exception de l'ge d'or
des bourgeoisies anglaise, franaise et allemande. En
Angleterre, la bourgeoisie n'a jamais dlibrment
cherch venir au pouvoir (pour une raison ou pour
une autre, la ligue contre les Corn Laws et plus tard le
parti libral ne comptent pas) : les bourgeois britanni-
ques se sont borns laisser l'Etat aux mains des
propritaires terriens qui le peuple se ralliait de
manire atavique, et dont l'impartialit apparente et les
proccupations sociales ont retard l'closion d'une
conscience de classe proltarienne. On ne nous dit pas
clairement si l'on doit considrer l'Etat anglais comme
autonome. Pour Engels, l'aristocratie n'est en fait que
rtribue par les capitalistes pour gouverner ; mais il est
hors de doute qu'elle reprsente les intrts capitalistes
plus efficacement et plus intelligemment que ne l'aurait
fait une bourgeoisie politiquement incomptente.
En France, la chute de la Monarchie de Juillet, la
bourgeoisie s'tait provisoirement retrouve avec tous
76 L'Etat
les leviers du pouvoir entre les mains. Et pourtant elle
n'a pas su s'en servir, la dmocratie parlementaire (cf.
l'lection de mars 1850) ayant libr des forces populai-
res menaant la bourgeoisie plus que n'importe quel autre
groupe ou classe
35
. (Il est intressant de comparer ce
diagnostic de Marx avec la position ahurissante prise
par Lnine dans L'Etat et la Rvolution, au terme de
laquelle la dmocratie parlementaire rpondrait de
manire idale aux ncessits de l'exploitation capita-
liste
36
.) Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx
parle d'une abdication de son pouvoir par la bourgeoisie,
qui serait ainsi condamne n'tre plus rien politique-
ment. Il compare la dictature de Napolon III une
pe de Damocls suspendue au-dessus de sa tte.
Marx ne dit pas s'il pense que cette bourgeoisie, en
abandonnant le pouvoir, tait consciente des dangers
du bonapartisme, du populisme petit-bourgeois, du
parasitisme d'Etat, etc. Il tait nanmoins certain que
la bourgeoisie s'achetait ainsi une jouissance paisible
de sa proprit et de l'ordre public, ce qui laisse
entendre que cette pe de Damocls voque plus haut,
elle ne la percevait pas vraiment comme dirige contre
elle. Engels, plus explicite comme son habitude,
affirmait pour sa part que le bonapartisme soutient les
intrts suprieurs de la bourgeoisie, quand ce serait
l'encontre de la bourgeoisie elle-mme. De mme que la fesse
est administre l'enfant pour son bien, de mme
l'Etat autonome du Second Empire s'est institu pour
le bien de la classe capitaliste, au prix il est vrai de
quelques accrochages pisodiques.
Mme si l'Allemagne fut, l encore, un cas part
avec sa rvolution tardive et avorte des annes 1848-
49, elle a nanmoins ceci de commun avec l'Angleterre
et la France, que l'Etat prussien, et aprs 1871 le
Reich, ont leur tour fait le ncessaire pour favoriser
l'exploitation capitaliste sans que lesdits capitalistes
eussent le moins du monde la direction ou le contrle
L'Etat capitaliste 77
des affaires. Quand Engels dit que Bismarck a tromp
la fois le capital et le travail en faveur des stupides
Junkers (lesquels, en dpit du tarif cralier et de
l'Osthilje, s'obstinrent rester pauvres), il ne faisait
que reconnatre l'autonomie de l'Etat (car bien qu'il
ft asservi aux intrts des grandes propritaires, ledit
Etat n'tait pas pour autant noyaut par eux: ceux-ci
ne constituaient plus en effet, une classe sociale au sens
strict, la diffrence des capitalistes et des ouvriers). Il
ne suggre pourtant pas que les capitalistes aient subi
un prjudice quelconque du fait de cette tromperie, pas
plus qu'ils n'ont t lss par la perfide alliance de
Bismarck avec le pauvre Lassalle, ni par la drive
sociale et rformiste vers l'Etat-providence. Tout
du long, n'est-ce pas, de solides intrts bourgeois
continuaient tre servis contre l'aveu de la bourgeoisie
elle-mme.
En un mot, le prototype marxiste de l'Etat laisse
celui-ci une trs grande autonomie en dehors des
priodes caractristiques (c'est--dire en fait tout le
temps), tout en l'obligeant comme il se doit utiliser
en permanence son autonomie dans l'intrt exclusif de
la classe capitaliste. Personne, ni Marx lui-mme ni ses
successeurs jusqu' prsent n'ont exploit plus avant
son intuition de jeunesse d'un Etat dPourvu du soutien de
telle ou telle classe sociale et poursuivant ses propres
objectifs, ni ce qu'il avait entrevu sur la bureaucratie,
le parasitisme, le bonapartisme, etc.
Finalement, Marx ne pouvait admettre l'importance
de savoir si l'Etat tait ou non contrl par la classe
dirigeante. Il devait ncessairement agir dans son intrt
elle quoi qu'il en ft. Quelle diffrence cela faisait-il
que l'Etat ft aux mains d'un authentique reprsentant
de cette classe sociale, comme Casimir Prier et Guizot,
Peel et Cobden, ou d'un aventurier dclass comme
Louis-Napolon Bonaparte, sans parler des Castlereagh
ou Melbourne en Angleterre, des Roon ou Bismarck
78 L'Etat
en Prusse ou d'un Schwarzenberg en Autriche-Hongrie,
qui n'avaient rien faire des proccupations bourgeoi-
ses? On pouvait compter sur tous ces Etats, quels
qu'ils fussent, pour faire ce qu'il fallait au profit du
capitalisme.
En poussant ce raisonnement, on s'aperoit en outre
qu'on affirme galement la rciproque : non seulement
tout Etat quel qu'il soit favorisait le capitalisme, mais
encore il appert que toutes ses actions, quelles qu'elles
soient, ont tourn la faveur du susdit. Quand,
en dcembre 1831, le marchal Soult, la tte de
20 000 hommes, attaque les 40 000 canuts lyonnais en
grve, quand, en juin 1832, le gnral Lobau fait
800 morts ou blesss en rduisant les meutiers de
Montmartre, quand, en avril 1834, il y a encore
300 victimes Lyon alors qu' Paris les troupes du
gnral Bugeaud ouvrent le feu sur les femmes et les
enfants, l'Etat est videmment au service des exploi-
teurs. Quand en Angleterre les Combination Acts de 1799
et de 1800 transforment en association de malfaiteurs
toute tentative d'organisation des salaris, l'Etat est
toujours l'alli du capital.
Cependant, quand les Factory Acts de 1802 et surtout
de 1832 interdirent de laisser les enfants de moins de
dix-huit ans travailler aussi longtemps dans les usines
anglaises qu'ils le faisaient dans les champs, c'tait
encore, l'en croire, une autre manire pour l'Etat de
servir les industriels. Lorsque les syndicats furent lgali-
ss en 1824 en Angleterre, en 1839 en Prusse, et au
dbut des annes 1860 en France et dans la plupart des
Etats allemands, quand la journe de 10 heures devint
lgalement obligatoire dans les annes 1850 aux Etats-
Unis, l'Etat persistait agir dans les intrts bien
compris du capital. (L'hypothse marxiste selon laquelle
l'Etat agit forcment en fonction des intrts de la classe
dirigeante est aussi irrfutable que le freudisme
vulgaire, pour qui tous les actes de tout tre humain
L'Etat capitaliste 79
s'expliquent par ses pulsions sexuelles, qu'il y cde ou
qu'il y rsiste: il n'a aucun moyen d'y chapper, quoi
qu'il fasse ou ne fasse pas.)
L'unique diffrence entre les initiatives manifestement
pro-capitalistes de l'Etat et celles qui sont ostensiblement
anticapitalistes rside dans la ncessit o nous nous
trouvons de les placer au bon endroit dans la fameuse
triade thse, antithse, synthse , afin de voir qu'elles
reviennent toutes au mme. L'anticapitalisme virtuel,
formel, superficiel et phmre de telle ou telle mesure
se muera par consquent en une contribution fondamen-
tale, authentique et durable aux intrts du capitalisme.
En fait, on ne saurait reconstituer ce que serait la
thorie marxiste de l'Etat sans avoir recours la
dialectique. Quand l'Etat labore des plans d'action
pouvant nuire au capital ou aux capitalistes, tels
que l'instauration d'impts progressifs, l'attribution
d'immunits lgales pour les syndicats, ou la perscution
anti-trust, cette action devient pro-capitaliste. L'Etat
est au service de la classe dirigeante
37
, et dans la mesure
o ses actions sont des actions de l'Etat, ceci implique
qu'elles sont ncessairement accomplies dans l'intrt
(<< vritable ) de celle-ci. Individuellement, les membres
de la classe capitaliste peuvent manquer de jugement
et mconnatre leur intrt, ou s'inquiter de ce que
fera l'Etat, ce qui les amne s'inscrire la John Birch
Society pour s'opposer la dmocratie bourgeoise, mais
de toute faon la classe bourgeoise en tant que telle ne
pourra que constater la concidence entre ses intrts et
ceux de l'Etat, car c'est ainsi que le marxisme dfinit
les concepts de classe dirigeante, de conscience de classe
et d'Etat.
Le mme discours typiquement verrouill s'applique
aujourd'hui l'Etat du socialisme rel, la classe
ouvrire et la conscience de classe proltarienne.
Nombre d'ouvriers, disons mme tous les ouvriers,
peuvent bien tre hostiles titre individuel aux dcisions
80 L'Etat
de l'Etat socialiste, de toute manire, ces dcisions sont
prises dans l'intrt de la classe ouvrire par dfinition
mme du systme. Un antagonisme entre l'Etat socia-
liste et la classe ouvrire serait absurde; on ne reconnat
l'existence empirique d'un conflit qu' condition de
redfinir l'un des termes, comme par exemple lorsqu'
Berlin-Est en 1953, ou en 1956 lors de la rvolte
hongroise, la police politique devient la classe ouvrire
et les soldats sovitiques sur leurs chars des camarades
de travail venus la rescousse, tandis que ceux qui se
rvoltent contre l'Etat, ou bien n'appartiennent pas
la classe ouvrire, ou bien alors sont manipuls (il
est rare de trouver un exemple plus clatant de la
double fonction du langage: l'nonciation du sens et le
rituel magique). Bien que tout ceci lasse le lecteur
contemporain force d'tre rabch, au moins ces
vieilles lunes ont-elles le mrite de reproduire fidle-
ment le discours marxiste sur l'absurdit d'imaginer
qu'un Etat capitaliste (ou en tout cas ce que les
marxistes considrent comme tel) puisse se retourner
contre la classe capitaliste.
Quoi qu'il fasse, le bourgeois pratiquant l'hdonisme
politique aboutit une impasse. A premire vue, le
marxisme semblerait lui indiquer que si l'Etat n'existait
pas, il devrait l'inventer pour maximiser son plaisir -
l'exploitation du proltariat - pour lequel l'Etat est
l'instrument appropri. Nanmoins, y mieux regarder,
l'Etat est un instrument bien singulier puisqu'il soumet
le bourgeois sa propre conception de l'intrt bien
compris du bourgeois lui-mme, et poursuit son ide en
dpit mme de l'intress. Cela, de toute vidence, ne
saurait satisfaire chaque capitaliste pris individuelle-
ment. La classe capitaliste, en tant que telle, ne peut y
trouver son compte que si l'on admet chez elle l'existence
d'une conscience de classe totalement distincte de celle
de chacun de ses membres. Bien que les marxistes
admettent cela sans difficult, il est peu probable qu'il
L'Etat capitaliste 81
en aille de mme d'un membre de la classe concerne,
et de toute faon, il n'est pas question d'aller lui
demander son avis.
Que faire? se demande donc le capitaliste. De
deux choses l'une: ou bien l'Etat lui est indispensable,
ou bien il lui est simplement utile. Dans le premier cas
(s'il est indispensable), le capitaliste doit inventer l'Etat
puisque le capitalisme ne peut fonctionner sans Etat,
ou s'y rallier, s'il a dj t invent. Si, au contraire,
l'Etat n'est qu'un instrument, ayant tout au plus une
certaine utilit, le capitaliste peut trs bien trouver plus
son got de grer ses intrts sans son aide si on lui
laisse le choix, peut-tre moins efficacement mais au moins
libr des servitudes et contraintes que lui impose la
conception que l'Etat autonome se fait des intrts
capitalistes.
A cet gard, le marxisme ne donne gure d'indication
sur la marche suivre. La thse selon laquelle l'Etat,
supposer qu'il existe, conduit toujours une politique
d'oppression de classe, n'implique pas que ladite oppres-
sion de classe ne puisse se pratiquer sans Etat. Pourquoi
n'y aurait-il pas une oppression prive, petite chelle,
diversifie, et pour ainsi dire familiale? Bien qu'Engels
semble avoir estim que l'Etat merge ncessairement
en raison de la division du travail qui rend la socit
plus complexe, il n'impliquait pas vraiment que le
capitalisme prsuppose un Etat, ni que l'exploitation
du travail par le capital ne puisse avoir lieu dans l'tat
de nature * . Affirmer qu'il avait rellement soutenu
cela serait lui attribuer un dterminisme conomique
rigide ou un rductionnisme et, mme si c'est la
mode chez les marxistes modernes d'tre plein de
condescendance pour Engels, ils n'oseront quand mme
pas lui faire dire cela. De sorte que, lorsqu'il se demande
* Reconnatre cela impliquerait d'abandonner le dogme marxiste
de 1' exploitation-sur-un-march libre [F.G.].
82
LJEtat
s'il doit tre un inconditionnel de l'Etat ou bien peser
plus prudemment ses avantages et ses inconvnients (en
supposant toujours qu'un miracle lui permette de
choisir), l ~ ?ourgeois doit en dfinitive se faire seul sa
propre opmlOn.
Comme son habitude, l'histoire penche alternative-
ment dans un sens ou dans l'autre sans jamais lui fournir
d'exprience concluante; c'est donc au capitaliste de
dterminer s'il est ou non dsirable de bnficier de
l'aide d'un Etat pour faire fonctionner le capitalisme,
avec tous les risques que sa souverainet reprsente
pour la classe possdante. On prend la mesure de ces
incertitudes quand on dcouvre dans les textes quel
point l'Etat a pu tre inefficace comme instrument de
l'oppression d'une classe, et quelles solutions on croyait
avoir trouves l'poque. Il semble qu'avant l'abroga-
tion des Combination Acts en 1825, le syndicalisme illgal,
du fait d'une application fort timide de la loi, faisait
rage Oldham, Northampton et South Shields (et sans
doute ailleurs, mais c'est une tude locale que nous
utilisons). En l'espace de trois dcennies jusqu'en 1840,
les syndicats se renforcrent, instituant des rgles et
excutant des sanctions : l'Etat ne servait de rien et
le rapport de la Commission royale sur la police du
comt dat de 1839 tablit que les propritaires
d'usines s'taient procur des armes pour assurer eux-
mmes leur dfense et envisageaient de se constituer en
milices d'autodjense
38
. C'tait, il est vrai, une ide plus
sduisante que de payer des impts sans pour autant
obtenir de l'Etat le service que l'on croyait avoir pay.
Lorsque l'industrie sidrurgique de Pennsylvanie ou
les mines de cuivre du Montana lourent les services
de policiers privs pour briser les grves et protger
la proprit industrielle et minire, ce ne fut pas
seulement un moyen de pallier les insuffisances de l'Etat
et autres instruments fdraux d'oppression de
classe : il s'agissait galement de forger un instrument
L'Etat caPitaliste 83
priv, plus mallable et qui, en tout tat de cause,
n'aurait ni le droit ni les moyens d'exercer le moindre
contrle sur les industriels. Bien sr, ce n'est qu'en
dernier recours et en fin de compte assez rarement que
l'on faisait appel aux Pinkerton ou aux milices; c'tait
seulement lorsque l'Etat ne volait pas au secours du
capitalisme, comme il tait cens le faire. Cependant,
qu'il ait plus d'une fois manqu le faire montre l
encore que l'hdoniste politique ayant adopt l'Etat est
vraiment bien crdule s'il croit avoir fait une affaire,
car il n'a que fort peu de moyens pour contraindre l'Etat
tenir sa parole.
Mme si l'on parle de faire appel des milices
pour se dfendre et des dtectives privs pour leur
prter main-forte, ce ne sera que pour suppler les
dfaillances des services publics affects par une lchet
politique transitoire, par un manque de volont passa-
ger. Il n'a jamais t question pour eux, sauf peut-tre
(et pour une brve priode) dans l'Ouest des Etats-
Unis, de prendre eux-mmes en mains la justice et de
se passer en permanence de l'Etat: d'une part parce
que l'ordre public au niveau national est peru comme
tant suprieur ou plus sr, et d'autre part parce qu'on
ne sait plus instaurer un ordre priv, familial ou
villageois sans provoquer conflits ou ressentiments. C'est
au fond la mme erreur de jugement qui conduisait
confondre l'tat de nature avec la bellum omnium contra
omnes, ngligeant les forces puissantes qui, si on a eu la
chance qu'un processus d'apprentissage de la coexistence
pacifique ait pu s'amorcer, conduisent vers des solutions
coopratives, non violentes et raisonnablement stables.
Il est cet gard significatif que, malgr quelques
recherches dans ce sens, il n'ait jusqu' trs rcemment
exist aucun argumentaire satisfaisant pour affirmer
que l'on pouvait supprimer l'Etat sans pour autant se
priver d'un certain nombre des services qu'il rend, et
sans lesquels le capitalisme aurait de la peine fonction-
84 L'Etat
ner. Depuis lors, on a trouv des raisons convaincantes
de penser que l'interaction de contrats librement forms
pourrait spontanment assurer la police des contrats et
la protection des personnes et des biens, en somme
presque tout ce qu'un capitaliste demande rellement
l'Etae
9
Il ne s'agit pas de savoir si de telles solutions
pourraient tre envisages une fois l'Etat institu; elles
le peuvent vraisemblablement d'autant moins que l'Etat,
par son existence mme, engendre une socit civile de
moins en moins capable de susciter en son sein une
participation spontane au maintien de l'ordre public. (Il
est difficile d'expliquer autrement que, dans l'Amrique
d'aujourd'hui, il n'existe pas de milices organises dans
les lyces par des parents dsesprs pour lutter contre
l'incitation l'usage de la drogue.) C'est bien plutt
que, si les arrangements voqus plus haut sont consid-
rs comme possibles ab initio, alors il n'existe aucune
ncessit objective de se soumettre volontairement la
domination d'un Etat. Le capitaliste qui accepte sa
contrainte parce que, comme chacun sait, c'est un prix
modique payer pour les avantages qu'il en tire, est
donc typiquement victime de ce que les marxistes
appellent la fausse conscience .
La boucle est boucle ou : la fausse conscience
La fausse conscience permet aux gens d'ajuster leurs prfrences
aux exigences de leur tranquillit d'esprit, et les dispose soutenir
un Etat conflictuel
Mme l'Etat le moins goste ne saurait pourSUIvre
d'autres objectifs que les siens propres.
L'hdoniste politique se tourne vers l'Etat pour le
plaisir qu'il en attend, pour son utilit , pour
promouvoir ses intrts . Mme s'il se rend compte
que l'Etat ne peut administrer les choses sans gouverner
L'Etat capitaliste
85
aussi les hommes, lui compris, de sorte qu'il a toutes
les chances d'tre assujetti et contraint, notre hdoniste
politique n'en attend pas moins des services de l'Etat
un excdent de plaisirs sur les peines que lui causent
les entraves de son administration
4o
En fait, il conoit
l'Etat comme rien de moins que le producteur spcialis
de ce solde positif-l. S'il concevait les choses diffrem-
ment, il serait peut-tre encore partisan de l'Etat mais
il ne correspondrait plus la dfinition de 1' hdoniste
politique .
L'Etat dispose de pouvoirs qui lui permettent de
suivre son bon plaisir, ce qu'on appellera son
maximande . Mme s'il tait un Etat quasi minimal,
il n'en aurait pas moins la capacit latente de se doter
de tels pouvoirs. Son maximande peut tre un
objectif unique et ultime, ou bien une pluralit d'objec-
tifs dont les critres auront t rangs selon leur ordre
d'importance. Dans cette dernire ventualit, l'Etat
jonglera avec eux en fonction de la possibilit variable
d'atteindre chaque objectif en fonction des circonstances,
cdant en partie sur l'un pour essayer d'obtenir davan-
tage de tel autre, cherchant ainsi atteindre l'indice
optimal de satisfaction du maximande composite.
Certains de ces objectifs peuvent tout fait tre le
produit d'une composition des maximandes indivi-
duels - bilans nets des plaisirs et peines, ou utilits -
de ses divers sujets. On pourrait mme imaginer de
bonne foi un Etat non goste qui n'aurait, dans le lot
qu'il cherche maximiser, aucun autre objectif que les
maximandes individuels de certains de ses sujets voire
d'une classe entire (par exemple les capitalistes, ou les
ouvriers). Avec une foi encore plus grande, on pourrait
mme essayer de dfinir comme un Etat non goste et
impartial celui dont le maximande composite serait
uniquement constitu par les maximandes individuels
de tous ses sujets, grands ou petits, riches ou pauvres,
capitalistes ou ouvriers unis dans un esprit parfaitement
86
L'Etat
consensuel. Si comique que puisse sembler l'ide ainsi
formule, il n'y a pas lieu d'en rire trop vite car, sous
cette forme, c'est en fait (sommairement esquisse) la
conception la plus courante de l'Etat dmocratique;
c'est dire quelle influence norme elle exerce.
Etant bien forc de pondrer les objectifs de ses
citoyens (car il n'y a pas d'autre manire de les fondre
en donnes chiffres, en indice maximisable), l'Etat,
quels que soient son dsintressement et son impartialit,
doit transformer les objectifs de ses citoyens, les runir
et les fondre en l'un des siens propres, car le choix des
critres de pondration appartient par dfinition l'Etat
et lui seul. On croit navement qu'en dmocratie, on
ne choisit pas les critres d'valuation car ils sont
donns, voire incorpors quelque rgle que l'Etat ne
peut manquer de suivre aussi longtemps qu'il reste
dmocratique.
Un exemple typique de rgle de ce genre est constitu
par la rgle un homme-une voix ", qui prtend donner
le mme poids chaque lecteur, que l'Etat le porte ou
non dans son cur. L'illusion propre cette croyance
se trouve dans le passage du suffrage exprim ses
objectifs, c'est--dire aux maximandes. Le prsuppos
tacite selon lequel le vote pour un programme politique
ou pour telle ou telle quipe que l'on prfre une
autre quivaut approximativement l'expression de ses
objectifs par l'lecteur, ce prsuppos-l est entirement
gratuit. L'existence d'une procdure sociale, comme les
lections, qui vise oprer un choix entre un nombre
trs limit de possibilits, par exemple un gouvernement,
ne saurait tre considre comme une preuve qu'il
existe, au sens oprationnel, un quelconque choix
social par lequel la socit" maximiserait 1' ensem-
ble de ses" divers objectifs. Cela n'annule pas
l'intrt de pouvoir exprimer sa prfrence pour qu'un
certain programme, un candidat ou une quipe arrive
L'Etat capitaliste 87
au pouvoir au sein de l'Etat. Simplement, ce sont des
choses diffrentes.
Si l'Etat, la recherche de l'impartialit, devait
emprunter un autre, par exemple l'observateur
bienveillant, son systme de pondrations (en vue de
l'appliquer aux divers objectifs de ses sujets), le mme
problme resurgirait, une diffrence prs. Au lieu de
choisir ses propres critres d'apprciation, l'Etat n'en
choisirait pas moins ... l'observateur dont il s'apprte
emprunter les critres.
Rien de tout cela n'est nouveau. C'est simplement
une autre manire d'exprimer nouveau l'impossibilit
bien connue d'agrger les projets personnels dans une
fonction d'utilit sociale sans qu'une volont singulire
finisse par dcider comment les choses se feront
41
La
dmarche particulire que nous avons choisie pour
arriver cette conclusion a toutefois le mrite d'assez
bien montrer que le court-circuit part du pouvoir de
l'Etat et aboutit la satisfaction de ses objectifs. Si
l'Etat tait un pre pour ses citoyens, si son seul objectif
tait de les rendre heureux, il n'aurait de cesse qu'il
n'ait concili leurs multiples bonheurs, et devrait essayer
d'y parvenir en dcrivant une boucle, englobant
d'une manire ou d'une autre les divers projets de ses
sujets. Mais ce qui rend cette concertation stricte-
ment impossible, c'est la structure de la socit
(pluralit des projets, d'o divergence des intrts et
conflits entre sujets, surajoute au pouvoir de l'Etat
d'imposer sa propre solution aux conflits). Le systme
implique ncessairement un court-circuit. Il en rsulte
que la ralisation de ses objectifs par l'Etat se fait trs
directement, vitant le dtour par la grande boucle qui
passe par le contrat social, la domination d'une
classe, ou la satisfaction des attentes de ses sujets.
L'Etat capitaliste, comme je l'ai affirm (pp. 41-43),
est d'un type auquel il est ( la rigueur) logiquement
concevable d'attribuer des maximandes quelconques
88 L'Etat
(<< la chasse aux papillons ) qui ne ncessitent en rien
de forcer les citoyens faire quoi que ce soit. Pour une
raison essentiellement ngative, savoir qu'il vaut
mieux ne pas construire de machine administrative
puissante qui pourrait tomber dans de mauvaises mains,
un tel Etat gouvernerait aussi peu que possible. Comme
il recevrait plutt malles demandes de services collectifs
et les rclamations de tiers pour qu'on modifie, complte
ou annule les effets des contrats privs, il y aurait bien
peu d'atomes crochus entre cet Etat-l et notre hdoniste
politique, qui entend recevoir son bien-tre de l'Etat.
Pour qu'un sujet soit satisfait de l'Etat capitaliste et
en harmonie avec lui, il aurait intrt partager une
certaine idologie dont les concepts de base sont : 1) la
proprit, est unfait objectif et non une aspiration subjective
(d'o la norme du Droit du premier utilisateur) ; 2) le
bien des parties contractantes n'est pas un motif
valable pour s'ingrer dans les contrats conclus entre
elles, et celui d'un tiers ne peut l'tre qu' titre
exceptionnel; 3) demander l'Etat de faire plaisir
ses sujets augmente fortement la probabilit qu'il exige
d'eux des choses fort dplaisantes.
Le premier concept constitue la quintessence du
capitalisme en ce qu'il refuse d'avoir fournir des
justifications la proprit. Certains disent que Locke
a donn une idologie au capitalisme. Cela me parat
inexact. Locke enseigne en effet que le bien appartient
au premier occupant condition qu'il en reste assez en
quantit et en qualit pour les autres, clause ncessitant
que l'on applique des principes d'occupation galitaires
et prenant en compte les besoins aussitt que l'on a
quitt la Frontire du dfrichement pour passer un
monde de raret. Il dit aussi que le droit du premier
occupant tient son travail qu'il y a ajout , principe
analogue ceux qui font dpendre la proprit du
capital d'un mrite quelconque. Il a travaill dur pour
L'Etat caPitaliste
89
a , il a conomis sou par sou , il en a bav* ,
il donne du travail des tas de pauvres gens . (Sous-
entendu: s'il n'a rien fait de tous ces actes mritoires,
alors de quel Droit prtend-il conserver son capital ?
Mme le fait que son grand-pre s'est chin pour le
lui gagner devient une excuse trop mince parce
que, voyez-vous, ces mrites-l sont dj doublement
anciens.) Dans la mesure o la monte du capitalisme
ne s'est accompagne d'aucune thorie tendant rendre
le droit de proprit indpendant de ces notions de
valeur morale ou d'utilit sociale, et o il est encore
moins parvenu s'en donner une, on peut vraiment
dire que le capitalisme n'a encore jamais possd
d'idologie qui tienne la route. Cette lacune son tour
peut permettre d'expliquer pour une part la faiblesse
intellectuelle dont le capitalisme a toujours fait preuve
pour se dfendre face un Etat essentiellement prdateur
et sa logomachie, et aussi pourquoi les plaidoyers
qu'il a russi laborer n'ont abouti qu' de pauvres
arguties, des compromis boiteux voire des offres de
capitulation plus ou moins honorables.
Le second principe fondamental d'une idologie capi-
taliste digne de ce nom est d'affirmer la libert des
contrats. Il doit l'affirmer par opposition l'ide selon
laquelle l'Etat aurait le droit de contraindre les gens
pour leur propre bien. En revanche, il doit en quelque
sorte lui laisser des franges l'endroit o elle pourrait
blesser les intrts de personnes qui n'ont pas part au
contrat, et dont il faut aussi respecter la libert. Ce
flou vient de ce que, dans une socit complexe, on
reconnat l'existence d'une infinie varit des conflits
d'intrts potentiels. Il laissera le contrat sans garantie
contre une certaine indtermination du droit quant
la prise en compte (excessive ou insuffisante) des intrts
* En franais dans le texte [N.d.T.].
90
L'Etat
de ceux qui n'ont pas part au contrat mais sont affects
par lui.
Ce danger est nanmoins attnu par les contraintes
nes du troisime principe fondamental. Lorsque
Machin demande l'Etat de protger l'un ou l'autre
de ses intrts mis en cause par le contrat pass
entre Dupont et Durand, ces prtentions doivent tre
compenses par la crainte de se trouver par la suite
assujetti davantage de contraintes lorsqu'on rendra
justice d'autres pour un prjudice subi, car cela
accrot la probabilit que l'on intervienne dans ses
contrats lui. On pourrait dcrire plus formellement
ces raisons d'agir contradictoires comme deux courbes
imaginaires qui seraient prsentes l'esprit des gens.
Pour tout Machin, il y aurait une courbe croissante des
avantages (au sens le plus large) qu'il pourrait esprer
retirer de l'implication progressive de l'Etat dans ce
que l'on pourrait appeler les intrts des tiers (pour
utiliser le langage volontairement neutre dont j'essaie
de me servir quand je discute des contrats). L'autre
courbe reprsenterait les dsavantages (cots) qu'il
craindrait d'avoir supporter par suite de la mme
sollicitude croissante de l'Etat pour le bien-tre des
autres. Il est bien sr vain de prtendre connatre
empiriquement la forme de ces courbes, mme si l'on
admet qu'elles puissent dcrire ce qui se passe dans la
tte de gens qui font des estimations rationnelles. Mais
on pourrait suggrer que les pauvres, et pas seulement
les pauvres, ceux qui se sentent dsarms et pensent
qu' ils se font toujours avoir , parviendraient toujours
une valuation des avantages de l'intervention tatique
plus leve que l'estimation correspondante des cots,
quel que soit le niveau d'ingrence exerc. En somme,
ils n'en obtiendraient jamais assez de l'Etat; peu leur
importeraient les restrictions, les servitudes et autres
tourments que cela peut entraner. Inversement, les
riches, et pas seulement les riches au sens strict mais
L'Etat capitaliste
91
tous ceux qui ont de la ressource, qui ne doutent pas
d'eux-mmes et se savent capables de se prendre en
charge, semblent plus susceptibles d'avoir en tte que
les inconvnients croissants du dirigisme dpassent trs
vite les avantages dus toute activit tatique supra-
minimale.
Je me garde de toute hypothse sur la forme et
l'chelle de ces courbes de cots et d'avantages, car
elles dcrivent l'attitude d'individus de chair et d'os
face ces questions, et non celle qu'ils devraient
adopter s'ils avaient tous un degr lev de sagesse
politique, de discernement et de comprhension des
choses. Cette dualit implique que les consquences de
cet appel l'Etat pour servir nos intrts sont complexes,
partiellement non dsires et aussi trs largement impr-
vues. Ceux dont l'acuit du sens politique approche la
perfection pourraient donc aboutir des choix trs
diffrents de ce que l'on peut attendre d'une valuation
courte vue.
En ce qui concerne l'intervention de l'Etat en faveur
des tiers en matire de contrat, on peut dfinir les
partisans de l'idologie capitaliste comme des gens qui
considrent que (a) mesure que s'accrot l'intervention
de l'Etat, ses inconvnients augmentent globalement
plus vite que ses avantages ; et que (b) le point o les
premiers l'emportent sur les seconds se situe bien en
de du niveau dj atteint par l'activit tatique, et
que par consquent si leur gouvernement actuel se
mlait. moins de leurs contrats, ils ne s'en porteraient
que mIeux.
Il est vident que cela ne signifie pas que les partisans
de l'idologie capitaliste soient entirement d'accord
pour qu'on en revienne l'tat de nature. Cela signifie
qu' la marge de l'exprience concrte, c'est--dire au
niveau actuellement atteint, ils ne songent qu' limiter
l'Etat et le rduire. Cela signifie que pour ce qui est
du sens du changement, ils se trouveraient bien d'avoir
92
L'Etat
l'Etat capitaliste qui (comme nous l'avons vu) limite
ses propres pouvoirs parce qu'il pense avoir de bonnes
raisons de le faire.
Cet Etat, nous ne le dirons jamais trop, est une
abstraction, un modle de dmonstration. Tout aussi
imaginaire est notre partisan de l'idologie capitaliste.
Rien ne ncessite qu'il soit le capitaliste imaginaire. Il
pourrait tout aussi bien tre un salari imaginaire.
Contrairement aux postulats marxistes sur la conscience
politique, qu'il s'identifie l'idologie capitaliste (que
nous avons dcrite comme celle qui permet par excellence
le bon fonctionnement du capitalisme) n'est en rien une
consquence de son rle dans le mode de production
actuel. Il n'a aucun besoin d'tre un exploiteur ", et
peut fort bien tre un exploit. Concernant l'Etat,
sa conscience de classe peut (s'il en tait besoin)
tre tautologique ment dduite de son intrt. Si son
estimation des cots et des avantages, des aides et des
entraves, de la douleur et du plaisir le conduit juger
qu'il sera mieux loti avec moins d'Etat, il sera pour
moins d'Etat. Rien n'empche a priori un salari
d'aboutir cette conclusion, de mme que rien n'emp-
che un capitaliste dans la vie relle de dsirer davantage
d'Etat. Or, dans les deux cas, la thorie marxiste
(du moins le marxisme vulgaire) crierait la fausse
conscience, arguant qu'il n'a pas su reconnatre son
intrt rel, lequel rsulte automatiquement de sa
situation de classe. Nous avons cependant expos assez
d'arguments pour nous permettre de nier qu'une per-
sonne soit ncessairement dans l'erreur si son idologie
n'est pas celle qui devrait prtendument correspon-
dre sa situation de classe. Un capitaliste et un
ouvrier peuvent tre tous deux allergiques l'Etat qu'ils
connaissent; en fait ils le sont souvent, et il se peut
mme que leurs raisons d'en juger ainsi soient largement
les mmes.
Toutes les thories de l'Etat bienveillant, depuis la
L'Etat capitaliste
93
monarchie de droit divin jusqu'au contrat social, partent
de l'hypothse tacite suivant laquelle l'Etat, pour une
raison quelconque et d'une manire non prcise,
subordonnerait son bonheur et sa satisfaction ceux de
ses citoyens. Il s'agit l d'un prsuppos totalement
gratuit : on ne nous dit ni pourquoi ni comment ce
serait seulement ralisable. Par consquent, rien n'atteste
la validit de cette hypothse plutt astreignante, a
fortiori lorsqu'elle est tacite. Toute action rationnelle de
l'Etat lie directement son pouvoir ses objectifs par un
court-circuit naturel, sans s'embarrasser d'une concerta-
tion qui l'obligerait collecter les opinions que ses
sujets se font de leur bien. Avec la meilleure bonne
volont du monde, aucun Etat, pas mme la dmocratie
la plus directe ni l'absolutisme le plus clair, ne peut
se permettre ce genre de dtours. Dans la mesure o
ses sujets sont diffrents, il peut au mieux, dans le cas
limite, choisir l'ide personnelle que lui se fait de la
composition de leurs intrts.
Avec un peu de chance, c'est la fausse conscience
qui permettra de boucler la boucle ; car il suffira que
les sujets croient qu'il y a identit entre leurs objectifs et
ceux que l'Etat poursuit dans les faits. C'est, semble-
t-il, la raison d'tre mme de l'ide de socialisation H.
On arrive bien mieux ce rsultat dans la mesure o
l'Etat parvient rendre la socit relativement homo-
gne (notamment grce au rle qu'il s'est arrog dans
l'enseignement public). Ce phnomne est troitement
li au processus que nous avons voqu en dbut de
chapitre, processus par lequel les prfrences partisanes
des citoyens s'ajustent au systme politique environ-
nant
42
En somme, au lieu que ce soient les gens qui
choisissent le systme politique, dans une certaine
mesure c'est le systme qui les choisit. Il n'est pas
ncessaire que, comme le Winston Smith d'Orwell, les
gens se mettent vraiment aimer Big Brother. Il suffit
qu'un certain nombre d'entre eux, voire une classe
94
entire, commencent prouver suffisamment de fausse
conscience pour confondre leur bien propre avec ce que
1'Etat leur procure rellement, et en acceptent la sujtion
connexe sans douter aucunement de l'intrt de cet change,
pour que la concorde et l'harmonie rgnent entre
l'Etat et la socit civile, bien que le premier doive
ncessairement demeurer l'ennemi prsum de ses
sujets.
2
L'Etat
conflictuel
Rpression, lgitimit et adhsion
S) en remettre li 1) adhsion comme substitut li la rpression
ou li la lgitimit transforme 1) Etat en force dmocratique
qui engendre la division
Pour distinguer tel Etat de tel autre, il faut d'abord
tudier la manire dont il se fait obir.
Dans toutes les organisations qui subsistent, il n 'y a
qu'un petit nombre qui commande, et le reste obit.
Et le petit nombre en question dispose des moyens
de sanctionner la dsobissance. Cette sanction peut
consister dans la privation d'un bien, comme la perte
partielle ou totale des avantages que vaut l'appartenance
l'organisation; ce peut aussi tre un mal pur et
simple comme un chtiment. Ainsi, en adaptant pour
l'occasion des termes comme commandement, obis-
sance ou punition, on peut appliquer cette vidence
des institutions comme la famille, l'cole, le bureau,
l'arme, les syndicats ou les glises, et ainsi de suite.
96
L'Etat
La sanction, pour tre efficace, doit tre adapte au
dlit et l'institution qui l'applique. Pour qu'une
organisation prospre, il est probablement aussi nocif
de punir trop svrement que de laisser aller les choses.
Plus la sanction est grave, et plus troitement born est
en gnral le pouvoir discrtionnaire de ceux qui ont
en charge de l'appliquer.
Dans le mme ordre d'ides, Max Weber! a dfini
l'Etat comme l'organisation qui prtend avec succs
au monopole de l'utilisation lgitime de la force physi-
que. La faiblesse de cette clbre dfinition rside
dans le caractre circulaire de son concept de lgitimit.
Si l'emploi de la force physique par l'Etat est lgi-
time , ce n'est pas pour une raison plus fondamentale
ou logiquement antcdente que son succs dans la qute
du monopole de la force, succs qui en a justement fait
un Etat stricto sensu
2
Par dfinition, la violence est
illgitime pour les autres ( moins, bien entendu, d'avoir
fait l'objet d'une dlgation de l'Etat). Le doute apparat
sur l'existence relle d'un Etat dans une socit o les
matres pourraient volont flageller leurs serviteurs
ou celle o les syndicats pourraient dissuader des
camarades de franchir le piquet de grve en les menaant
de reprsailles imprcises. Une dfinition qui rsisterait
mieux ces contre-exemples poserait que l'Etat est
l'organisation qui, dans une socit, peut infliger des
sanctions sans risque d'tre dsavoue, alors qu'elle-mme
peut abroger les sanctions appliques par les autres. Il
existe des sanctions qui, en raison de leur caractre
impropre ou de leur gravit, risquent d'inciter faire
appel ou de ncessiter le recours une organisation
plus puissante. Seules les sanctions de l'Etat, faute
d'une instance plus puissante que lui, sont certaines de
ne pas faire l'objet d'un appel.
Cet nonc a le mrite de traduire la souverainet de
l'Etat. S'il n'existe rien au-dessus de lui, alors ses
dcisions sont sans appel. Nanmoins, dans certains cas
L'Etat conflictuel
97
et pour des raisons de simplicit, il peut tre commode
de parler de l'Etat non comme d'un bloc monolithique
ayant une volont unique mais comme d'un compos
htrogne fait d' instances suprieures, infrieures
et parallles. Dans cette perspective, alors que l'appel est
impossible contre l'Etat auprs d'une instance suprieure, il
est possible au sein mme de l'Etat, auprs de la bonne
Administration centrale contre le mchant tyranneau
local, auprs du bon Roi contre son mauvais ministre,
auprs de la Justice impartiale contre les perscutions
de l'excutif: c'est cette hantise de la souverainet
sans recours aucun qui a pouss des esprits pourtant
raisonnables se lancer la qute de ce saint Graal de
la geste politique que sont la sparation des pouvoirs, la
suprmatie du lgislatif et l'indpendance du judiciaire.
U ne approche moins optimiste de la morphologie
de l'Etat voit un hic l-dedans: c'est que, comme
l'impermable qui ne nous gardera au sec que s'il fait
beau, l'appel une instance contre l'autre en gnral
et l'indpendance du judiciaire en particulier prsupposent
la prsence mme des conditions qu'ils sont censs garantir; en
somme, au sein de l'Etat l'appel est possible s'il y a de
bons ministres qui servent un bon Roi et si l'Etat est
grosso modo bien dispos. Le judiciaire est bel et bien
une protection, aussi longtemps que l'excutif se laisse
faire, car lui-mme n'a pas le pouvoir de faire respecter
son indpendance. Comme le pape, il n'a pas de
divisions et pas plus que lui ne peut se conduire dans
l'ordre temporel comme s'il en avait. Finalement, il ne
peut dfier l'excutif qui refuse que l'on s'oppose lui,
que s'il a quelques chances d'entraner le peuple sa
suite, chances qui dcroissent habituellement mesure
que s'amenuise l'indpendance des juges. Le conflit qui
opposa la magistrature franaise et la monarchie dans
les annes 1770-71 illustre bien mon propos. Les
parlements, en bravant le roi, s'taient attendus ce
qu'une large clientle populaire se ranget leurs cts.
98
L'Etat
Or, il n'y eut personne pour prendre le risque de les
soutenir; pis encore, les charges vnales qui leur
appartenaient en propre furent nationalises et rembour-
ses. Les nouveaux magistrats, choisis parmi les anciens,
devinrent des fonctionnaires salaris du roi. On leur
garantit ainsi la scurit d'emploi, sans doute pour
garantir leur indpendance !
Bien sr, l'Etat peut pour des raisons indirectes juger
tout fait rationnel et utile son pouvoir de laisser
ses juges une certaine indpendance (cf pp. 279-282).
En revanche, il peut l'avoir fait parce que ses objectifs
sont limits et extrieurs la politique, et qu'il ne voit
aucune raison particulire pour que ses magistrats soient
soumis. Cette absence de raison pourrait tre un premier
critre utile de la bienveillance d'un Etat. Mais si on
rflchit aux consquences, on se rend compte que ce
critre perd toute utilit, car en garantissant le rgne
de la loi, il peut tout btement assurer celui d'une
mauvaise loi (et un Etat li par ses mauvaises lois, mme
s'il est meilleur que celui qui soumet ou adapte la rgle
la raison d'Etat, n'est dj plus un Etat bienveillant).
Ce critre a nanmoins le mrite d'clairer les rapports
entre l'indpendance du judiciaire et les objectifs de
l'Etat. La premire est impuissante justifier les seconds.
L'indpendance du judiciaire ne saurait assurer l'inno-
cuit de l'Etat ni assurer seule sa propre garantie, pas
plus qu'un homme ne peut s'lever au-dessus du sol en
se tirant lui-mme par les cheveux
3
.
Invoquer l'argument de la sparation des pouvoirs
ne conduit que trop facilement la confusion consistant
croire que l'Etat est inoffensif parce que les pouvoirs y
sont spars, alors que la relation de cause effet va en
sens inverse et dans ce sens-l seulement: les pouvoirs
ne sont authentiquement spars que si l'Etat est inoffen-
sif. On peut bien sr rappeler sans cesse que certains
pouvoirs sont plus rels que d'autres et que, mme si
cette violence ne devient jamais ouverte (l'ventualit
L'Etat conflictuel
99
sous-jacente du recours la force tant suffisante pour
maintenir sa place la puissance de papier), le test de
cette ralit est la capacit de l'un imposer sa violence
l'autre. Voir dans l'Etat une pluralit d'instances
telles que le Comit Directeur du parti au pouvoir, les
conseillers personnels du Prsident, la Police politique,
et jusqu' la Sous-Section des Poids et Mesures, peut
bien nous pargner l'emploi d'expressions holistiques
systmatiquement trompeuses
4
. Cependant, pour les
besoins de notre projet immdiat, on vitera des
rptitions oiseuses en utilisant l'hypothse qu'il s'agit
d'un corps homogne, dot d'une volont unique, auprs
de qui l'on peut faire appel mais contre les dcisions
duquel la chose est impossible.
Pour se faire obir, un Etat ne peut choisir qu'une
manire parmi trois: la plus simple (historiquement la
premire) est la menace directe d'une punition, car il
est vident que l'Etat possde les moyens de la rPression.
La moins simple et la moins claire la fois consiste
pour l'Etat affirmer sa lgitimit, qui signifiera dans le
prsent ouvrage l'inclination des sujets suivre ses
ordres, mme s'il n'y a ni sanction ni rcompense la
clef.
Il faut ici nous expliquer: une telle dfinition fait de
la lgitimit non un attribut de l'Etat, mais plutt une
disposition d'esprit chez ses citoyens. Suivant son
histoire, sa race, sa culture, ou ses structures conomi-
ques, un peuple peut admettre la lgitimit d'un Etat
donn alors que tel autre peuple la rejettera, s'il le
peut, comme une odieuse tyrannie. Des conqurants
trangers, octroyant un gouvernement clair une
race arrire et exploite par sa classe dirigeante, ont
rarement le tact et la patience ncessaires pour devenir
des souverains lgitimes. On dit, et c'est probablement
vrai, que certains peuples sont plus faciles gouverner
que d'autres : ainsi les Bilorusses avec leur rputation
de docilit ont-ils pu reconnatre d'assez bon gr pour
100
L'Etat
lgitimes les autorits successives d'Etats aussi diffrents
que la Lituanie, la Pologne et la Grande Russie; tandis
que les peuples des marches celtiques ont toujours t
rticents se soumettre l'Etat, quoique celui-ci ait
pu leur donner ou leur faire. En France, lorsque aprs
une longue priode de gestation et de confusion, la
monarchie de droit divin finit par s'imposer comme
concept politique partir du rgne de Henri II et
jusqu' celui de Louis XIV, elle ne cessa d'tre conteste
par les Huguenots et par les Ultramontains et faillit
par deux fois tre renverse, d'abord par la Ligue sous
Henri III, puis par la Fronde sous Mazarin. Par
consquent, si une conclusion s'impose, c'est que faire
des concessions aux contre-pouvoirs les plus puissants
et rechercher un consensus pragmatique ne constituent
en rien des recettes automatiques pour se crer une
lgitimit.
David Hume, qui professait un robuste scepticisme
l'gard des thories politiques contractualistes, soutenait
que mme si les pres obissent l'Etat parce qu'ils
ont conclu un pacte avec lui, les fils ne sont en rien lis
par un tel engagement; c'est par pure habitude qu'ils
accepteraient de lui obir. On ne saurait fonder la
lgitimit exclusivement sur la coutume, mme s'il est
vrai qu'en politique, c'est largement cette dernire qui
explique l'obissance. L'obissance coutumire peut
reposer sur une crainte diffuse de la force, sur le
sentiment obscur que quelque rpression est toujours
possible ou sur l'hdonisme politique que les fils auraient
tout naturellement hrit de pres contractualistes, et
que l'Etat aurait pris soin d'entretenir par un goutte--
goutte d'avantages soigneusement mesurs.
De mme que la rpression doit tre pour nous un
cas limite, l'un des nombreux types de rapports possibles
entre les citoyens et un Etat soucieux de s'assurer leur
obissance (le cas o celui-ci contraint en permanence
des citoyens rcalcitrants faire sous la menace de la
L'Etat conflictuel
101
force ce qu'ils refuseraient de faire autrement), de
mme la lgitimit est l'autre cas limite, celui o l'Etat,
sans disposer de moyens physiques de coercition ni de
rcompenses distribuer, parvient nanmoins se faire
obir du peuple. Ainsi lorsqu'au moment de la rvolte
paysanne de 1381, le jeune Richard II lana aux
rebelles: Messieurs, allez-vous tirer sur votre roi? Je
suis votre capitaine, suivez-moiS! , c'est par la seule
vertu de sa lgitimit qu'il retourna les hordes de
misreux rameutes par Wat Tyler. Le roi, press par
les circonstances du moment qui seules importaient,
n'utilisa pas plus la force arme qu'il n'essaya d'acheter
ses sujets ou de leur jeter en pture un bouc missaire.
Ni l'un ni l'autre ne lui furent ncessaires.
A l'vidence, rien ne plat davantage un Etat
rationnel que d'acqurir une lgitimit de ce genre; la
seule exception serait l'Etat pour lequel dominer par la
force constituerait une fin en soi, une source de
satisfaction et non pas un moyen plus ou moins coteux
de se faire obir. Il est certes tentant de se reprsenter
l'Etat comme un Caligula stylis, un Ivan le Terrible
simplifi, une horreur de Comit de salut public ou
une caricature de Staline. En ralit, mme lorsque la
cruaut semble gratuite et la terreur inutile, et si peu
efficaces qu'un observateur extrieur les attribuerait au
caprice pervers d'un tyran, il se peut que les crimes en
question soient dans l'esprit de leurs auteurs la condition
pralable indispensable une lgitimit future. En
tudiant comment les Aztques au Mexique, les Incas
au Prou et le Bouganda au XIxe sicle, confronts la
masse htrogne et hostile de leur population, ont
essay de lgitimer leur pouvoir, on peut en conclure
que leur politique avait pour ingrdient principal la
socialisation base sur une bienveillance mtine de
terreur
6
Il y en avait d'autres: l'instauration d'un
modle de bonne conduite dfrente l'gard du
pouvoir, la prtention l'infaillibilit, le bouleversement
102
L'Etat
et le mlange de groupes ethniques diffrents, une
ducation axe davantage sur le civisme que sur la
connaissance, tout tant entrepris pour inculquer au
peuple le got pour les valeurs de l'Etat.
Ce sont l des facteurs qui se manifestent sans cesse,
et pourtant je doute qu'il y ait une recette miracle
l'usage des hommes d'Etat pour passer de la rpression
la lgitimit. Il est certain que des Etats dont le taux
de succs pourrait tre jug prsentable ne se trouvent
pas tous les coins de rue. La lgitimit est dans
l'histoire un phnomne rare et fugace, qui exige des
lments que l'Etat ne peut absolument pas se procurer
par un simple claquement de doigts ; il Y a donc fallu
un grand nombre de guerres victorieuses, de longues
priodes de paix et de prosprit, des chefs charismati-
ques, de fortes expriences prouves en commun et -
peut-tre avant tout - la continuit. Un des avantages
pour l'Etat d'avoir pour dsigner le dpositaire du
pouvoir une rgle comme la loi salique, indiscute,
accepte, fidlement observe depuis quelque temps
et paraissant - comme toutes les bonnes lois -
impersonnelle et insensible aux mrites de prtendants
rivaux, est prcisment (mme si elle ne concerne qu'une
succession dynastique) de maintenir une continuit en
dpit de la mort. C'est en partie pour cette raison qu'il
est aussi difficile un Etat d'accder une totale
lgitimit qu' un chameau de passer par le chas d'une
aiguille, mais c'est encore plus ardu pour une rpublique
que pour une monarchie. (Les lections qui reviennent
frquemment sont parmi les vnements politiques les
moins propres crer des conditions favorables la
lgitimit, surtout les lections prsidentielles, car elles
concentrent l'attention sur une personnalit particulire.
A intervalles rguliers, on organise systmatiquement
des controverses o l'on entend dire que Machin ferait
un bon prsident tandis que Chose serait excrable -
ou l'inverse. En outre, une fois retombe la fivre des
L JEtat conflictuel
103
lections, la question est cense avoir t rgle par une
marge ventuellement infinitsimale de suffrages en
faveur du bon ou du mauvais candidat !)
Aucun Etat ne s'appuie sur la seule rpression et
aucun ne jouit d'une parfaite lgitimit. C'est un lieu
commun que de dire qu'il y a toujours un mlange des
deux, l'amalgame de rpression et de lgitimit existant
dans chaque Etat, dpendant de ce que les marxistes
appelleraient la situation historique concrte . Cepen-
dant, entre la contrainte arme et le droit divin, il y a
toujours eu un troisime terme qui n'est ni l'un ni
l'autre: l'adhsion une communaut d'intrts. Dans
l'Histoire, c'est la moins importante des relations qui
assurent l'obissance des sujets l'Etat. Cependant,
elle a t dans un pass rcent trs lourde de consquen-
ces, de celles notamment que personne n'avait voulues.
Dans les Etats primitifs, cette communaut d'intrts
n'engageait qu'un petit groupe de personnes bien
dtermines lies la volont matresse de l'Etat. Par
exemple, l'obissance d'une bande de guerriers au chef
de tribu ou celle de la garde prtorienne l'empereur
sont peut-tre des exemples de communaut d'intrts
qui confinent la complicit. Qu'il s'agisse des augures,
des prtres ou des agents de la police politique,
l'obissance de petits groupes de ce genre est indispensa-
ble l'Etat pour se maintenir au pouvoir; comme une
poulie capable de hisser des poids levs malgr une
faible force, elle peut mettre en uvre aussi bien des
processus de rpression que des dmarches, jamais
assures, pour crer une lgitimit. Or, ni leur compli-
cit ni leur collaboration aux objectifs de l'Etat n'ont
t obtenues par la rpression, pas plus que d'un
quelconque sentiment de lgitimit: elles rsultent d'un
contrat implicitement pass entre l'Etat et certains de
ses citoyens, stipulant que ces derniers, en change
de leur obissance dlibre et de leur consentement
volontaire au pouvoir de l'Etat seront traits diffremment
104
L'Etat
des autres et rcompenss leurs dpens. Or, VOICI que
certains problmes, intellectuellement fort curieux et en
tous cas lourds de consquences, surgissent dans une
socit lorsque ce groupe de privilgis y grandit la
vitesse grand V, qu'il englobe un nombre sans cesse
croissant de personnes et en exclut de moins en moins,
jusqu' ce qu'on ait atteint la limite thorique au-del
de laquelle tout le monde est d'accord pour obir et
tout le monde admis au partage du butin, mais o il
ne reste plus personne pour en supporter le fardeau (cf.
p. 348).
Pour notre propos, l'adhsion sera dfinie comme un
accord entre l'Etat et le citoyen, accord rvocable aprs
un pravis trs bref par chacune des parties: en
change d'une attitude bienveillante pouvant aller du
militantisme jusqu' l'allgeance passive du sujet, l'Etat
sert les objectifs spcifiques du citoyen jusqu' des
limites rengocies et resitues en permanence dans le
contexte politique. C'est bien moins qu'un contrat
social, ne serait-ce que parce qu'il ne cre aucun
nouveau droit ni pouvoir pour l'Etat. Il n'a rien de
social , parce que le ct civil ne concide nullement
avec la totalit de la socit: il ne reprsente que
l'individu, le groupe ou la classe dont les mobiles et les
intrts leur permettent d'tre traits diffremment des
autres individus, groupes ou classes.
Alors que le contrat social concerne la vie et la
proprit du sujet ou (comme chez Rousseau) son
intrt gnral, le contrat d'adhsion ne s'applique qu'
des objectifs partiels et fragmentaires; si les deux
plaisent l'hdoniste politique, c'est de faon diffrente.
Aucune obligation permanente n'est cre par le contrat
d'adhsion, pas plus que les ventes au comptant n'en-
tranent d'obligation ultrieure, et notamment aucune
obligation d'acheter nouveau.
Revenons ce que l'on obtient en change de cette
adhsion. Quand Nounou et les enfants pratiquent la
L J Etat conflictuel 105
politique de l'adhsion en dcidant d'un commun accord
que s'ils sont sages l'aprs-midi, ils auront de la
confiture de fraises au goter, la confiture de fraises
fait partie des choses que Nounou a le pouvoir de
donner ou de refuser. Elle peut dans l'immdiat choisir
ou non de tenir parole, mais pour ce qui est de l'Etat,
il n'a gnralement (sauf cas extraordinaires comme
des fraises poussant sur le domaine royal) aucun cadeau
distribuer qui n'appartienne dj l'un ou l'autre de
ses sujets. En outre, comme je l'ai not au chapitre 1,
dans le cas le plus courant o les citoyens ne sont pas
parvenus une conception unique et unanime du Bien,
l'Etat ne peut que mettre en avant sa propre conception
dudit Bien (laquelle peut ventuellement tre sa propre
conception de leur bien).
Nous avons galement remarqu que la confusion
progressive faite par les citoyens entre leurs objectifs et
ceux de l'Etat, c'est--dire la naissance d'une fausse
conscience, peut (au moins en principe) attnuer cette
contradiction voire l'liminer. Comme Ginsberg l'crit
dans son ouvrage The Consequences of Consent, les lections
dmocratiques ({ attnuent la relation d'antagonisme
entre les gouvernants et les gouverns ( ... ) encouragent
les citoyens croire qu'un accroissement de la puissance
de l'Etat n'entrane qu'une augmentation de sa capacit
servir
7
", et encore ({ les Etats dmocratiques modernes
ont tendance accrotre leur contrle sur les moyens dont le
peuple est cens disposer pour contrler l'action du gouverne-
mentS ". Mais le dveloppement de la fausse conscience
n'est pas un mcanisme assez fort ni assez assur pour
toujours garantir l'allgeance dont l'Etat a besoin. Tout
d'abord, ce n'est pas un sentiment que l'Etat soit sr
d'engendrer unilatralement, sa seule volont, et
srement pas brve chance. Il est vrai qu'il a fallu
prs d'un sicle pour que des vastes rformes de Jules
Ferry crant un grand service d'enseignement laque et
universel merge une majorit lectorale socialiste en
106
L'Etat
France. En outre, les vnements ayant modifi ou
dtourn le cours des choses, le rsultat final ne fut
jamais que probable, et non certain. Lorsqu'il existe
une opposition l'Etat et qu'idologiquement, elle n'est
pas trop inepte, elle peut dmolir la formation de cette
fausse conscience mesure que l'Etat la produit.
Ensuite, gouverner en se fiant uniquement cette fausse
conscience revient jouer en permanence au magicien.
Ceux qui sont les moins enclins se laisser tromper
seront probablement les plus coriaces, donc ceux dont
le soutien est le plus indispensable l'Etat.
Evidemment, la fausse conscience se dveloppera
difficilement chez les citoyens honntes si leur bon sens
leur rappelle que l'Etat ne peut rien distribuer qui
n'appartienne dj ses sujets, de sorte qu'il ne peut
faire des cadeaux Paul que s'il les a d'abord vols
Pierre. Afin d'y parer, on peut arguer que les contrats
d'adhsion entre l'Etat et certains citoyens favorisent la
coopration sociale (donc la production, ou l' harmonie,
ou tout bien qui ncessite une forme de coopration
sociale pour tre produit) : ainsi, les gains des gagnants
pourraient tre plus levs que les pertes des perdants.
Cette affirmation est dsormais considre, pour des
raisons assez souvent reprises, comme un jugement de
valeur purement personnel et arbitraire (elle ne saurait
dcrire un fait objectif que dans le cas - bien particulier
- o il n'y aurait aucun perdant, c'est--dire o tous
les gains seraient des gains nets, et o ces gains
seraient assez minimes pour ne pas modifier de manire
significative la distribution des biens). C'est le jugement
de valeur de quelqu'un qui s'emploierait (en donnant
toute l'attention voulue leurs signes algbriques)
faire l'addition des gains et des pertes tels que lui-mme
les peroit. On ne peut donner aucune raison objective
pour prtendre que ses valeurs devraient avoir le pas
sur celles de quiconque obtiendrait un total diffrent
pour la mme addition. Recourir aux jugements de
L'Etat conflictuel
107
valeur des gagnants et des perdants directement en
cause ne rsout rien, car les perdants pourraient bien
juger que leurs pertes sont plus leves que les gains
des gagnants, tandis que les gagnants arriveront proba-
blement la conclusion inverse : on aboutit donc une
impasse. Pour des raisons non moins connues, aucun
test de compensation mutuelle entre perdants et
gagnants n'est capable de prouver factuellement ,
d'une manire werifrei*, qu'il existe un excdent des
gains sur les pertes pouvant concourir une meilleure
ralisation des objectifs des gagnants. En l'absence d'un
tel solde net identifiable, il ne peut exister de pot
commun dont le financement soit une contrepartie
authentique de la contribution marginale de l'Etat la
ralisation de leurs projets par les membres de la socit,
et o l'Etat pourrait prlever des parts pour les distribuer
des individus choisis sans que, d'une manire ou
d'une autre, cela se fasse au dtriment des autres.
D'ailleurs, il ne suffirait pas que l'Etat produise un
tel surcrot de produits et en fasse bnficier les citoyens
pour s'assurer leur adhsion. Si un individu donn en
venait conclure que les activits de l'Etat lui permettent
de mieux raliser ses objectifs, ce n'est pas pour autant
qu'il aurait intrt le soutenir davantage. De son
point de vue lui, la manne des bienfaits de l'Etat
pourrait aussi bien tomber du ciel, et s'il changeait
d'attitude son l'gard, cela ne la ferait pas tomber
plus dru. S'il devenait un citoyen plus docile voire un
soutien actif du gouvernement, ce ne serait que par
admiration pour sa manire de gouverner ou par
gratitude, mais srement pas par intrt personnel, au
sens troit du terme qui sert de fondement au calcul
politique. Il est probable que c'est l'lment commun
qui explique les divers checs politiques de l'absolutisme
clair, des bons gouvernements de Catherine de Russie,
* Wertfrei = dnu de tout jugement de valeur [N .d. T.].
108
L'Etat
de l'empereur Joseph II et (moins manifestement) celui
du rgne de Louis XV, car chacun d'eux a bien
d constater une indiffrence marmorenne et une
ingratitude crasse chez les bnficiaires supposs de sa
politique.
Si l'on veut obtenir des soutiens intresss, les
rcompenses doivent tre subordonnes la fourniture
du service. Il faut les lier des contrats implicites du
type si tu fais ceci, tu auras a ; on peut donc
difficilement envisager de pratiquer une stratgie de
l'adhsion sans qu'elle fonctionne comme un march
politique, associant gouverns et gouvernants, afin que
des affaires soient conclues ou rengocies. On peut ds
lors envisager la dmocratie comme l'un ou l'autre de
ces types de marchs, fonctionnant en parallle. L'un
est le modle pur de la dmocratie lective, avec le
principe un homme-une voix ", o l'Etat se lance
intervalles rguliers dans la recherche des suffrages, dans
une enchre concurrentielle avec ses rivaux (dclars ou
potentiels). L'autre forme, bien plus ancienne et bien
moins abstraite, que l'on appelle maintenant dmocratie
pluraliste ", ou dmocratie des groupes d'intrts ",
consiste en une succession continue de ngociations
parallles bilatrales entre l'Etat d'une part et ceux
qu'on pourrait appeler, avec vulgarit mais ralisme,
les gros bonnets de la socit civile. Le pouvoir
d'iceux ne doit pas tre apprci seulement pour les
voix qu'il peut rapporter, mais aussi pour toutes les
formes de soutien qui permettent d'asseoir la domination
de l'Etat sur ses sujets, en substitut de la rpression
ouverte qu'il devrait autrement exercer.
Je n'ai pas de thorie formelle offrir qui prendrait
en compte et classerait systmatiquement les causes
fondamentales qui peuvent pousser l'Etat poursuivre
sa qute de pouvoir plutt par l'adhsion que par la
rpression (ou vice versa, ce qui semble beaucoup plus
rare). Peut-tre finalement n'est-il pas possible de
L'Etat conflictuel
109
construire une thorie de ce genre, du moins celle qui
consisterait dduire des objectifs que l'Etat s'est fixs
les politiques qu'il devrait rationnellement choisir. Car
on peut tout aussi bien prtendre que si l'Etat prfre
s'en remettre l'adhsion, c'est par myopie, manque
de volont et par inclination subsquente pour la ligne
de moindre rsistance. Il semble tellement plus facile
de donner que de refuser, d'augmenter le nombre des
rcompenses en les diluant que de rduire leur nombre
en les concentrant sur une petite faction, de plaire au
plus grand nombre plutt qu' quelques-uns, de se
montrer dbonnaire et non crisp. La rpression impli-
que en fait souvent que l'Etat s'est totalement identifi
un alli au sein de la socit civile, que ce soit un
groupe de pression, une couche ou (ce qui est invitable
dans la sociologie marxiste) une classe de la socit,
par exemple la noblesse, les propritaires terriens ou
les capitalistes. A tort ou raison, les Etats ont eu
tendance croire que s'allier une frange aussi troite
de la socit les rendait captifs de ladite classe, caste ou
groupe et sonnait le glas de leur autonomie. Tout
comme depuis l'poque mdivale les rois n'avaient
cess, en sollicitant l'appui de la bourgeoisie citadine,
de rduire leur dpendance vis--vis de la noblesse,
l'Etat des temps modernes a cherch s'manciper de
la bourgeoisie en accordant le droit de vote et en
achetant leurs suffrages un nombre toujours croissant
de citoyens.
Non sans rapport avec la faute morale que, dans une
tragdie bien construite, le hros commet pour tenter
d'chapper son destin, user de ces manires dmocrati-
ques pour chapper au dsagrment que reprsente
pour un Etat l'exercice rpressif du pouvoir entrane
aussi son propre chtiment. Le chtiment en question
consiste en ce qu'il est contraint de souffrir la concur-
rence politique, de supporter des rivaux pour la jouis-
sance du pouvoir, tourments dont la consquence est
110
L'Etat
finalement la destruction des objectifs mmes que l'Etat
tentait de raliser.
Pour trouver une issue logique ce dilemme, on
peut recourir ce qu'on appelle poliment la dmocratie
populaire , o l'Etat a toute latitude pour rprimer les
opposants politiques et attend nanmoins de ses citoyens
un certain niveau de soutien en suscitant des attentes
de rcompenses futures qui seront octroyes une fois la
construction du socialisme suffisamment avance.
Les implications de la rivalit ouverte pour le pouvoir
d'Etat, du systme multi-partis et des groupes de
pression dans la socit civile qui peuvent s'opposer aux
pouvoirs publics sauf si on achte leur silence ou si on les
affaiblit, seront tudies plus fond dans le chapitre 4
La redistribution , et la raction logique de l'Etat,
affaiblir la socit civile, dans le chapitre 5, Le capitalisme
d'Etat .
Lorsqu'il s'agit principalement de prendre le pouvoir,
ou de ne pas le perdre, on s'occupe d'abord de
l'essentiel, et toute considration sur la manire de s'en
servir aprs l'avoir obtenu vient ensuite, au moins dans
le temps sinon en valeur morale. Constituer une base
assez large pour obtenir une certaine adhsion permet
aussi bien d'accder au pouvoir que d'occuper un
terrain politique qu'une base plus troite aurait laiss
dangereusement vide, et que d'autres pourraient enva-
hir. Que les dirigeants d'une socit dmocratique aient
ou non assez de clairvoyance pour percer jour le
caractre essentiellement frustrant du gouvernement par
l'adhsion (si on le compare la discipline qu'exige
l'exercice rpressif du pouvoir et l'tat de grce que
procure la lgitimit), la logique de leur situation - le
chien crev au fil de l'eau - et la politique des petits
pas les entranent inexorablement dans le sens de
l'volution dmocratique. Il leur faut pallier les cons-
quences immdiates de leurs faiblesses passes, sans
tenir compte de ce que peut exiger l'avenir lointain,
L'Etat conflictuel
111
car suivant l'expression inoubliable d'un thoricien
britannique de la science politique*, expert s'il en fut
dans la recherche de l'adhsion: En politique, une
semaine, c'est dj le long terme .
Ces quelques considrations permettront peut-tre
d'expliquer pourquoi, contrairement la version offi-
cielle des premiers manuels, qui dpeint les masses
populaires prives du droit de vote et rclamant
grands cris le droit de participer la conduite des
affaires de l'Etat, l'initiative d'largir la base lectorale
est aussi souvent venue des gouvernants que des
gouverns. C'est mon avis l'interprtation la plus
raliste des initiatives lectorales de Necker dans les
provinces franaises dans les annes 1788-89, des rfor-
mes anglaises de 1832 et de 1867 et celles du Deuxime
Reich aprs 1871.
Enfin, les avantages ne poussent pas tout seuls sur
les arbres, pas plus qu'ils ne sont produits par les gentils
gouvernements pour tre distribues aux bons citoyens.
Ce sont des monnaies d'change dont l'Etat s'empare
pour les distribuer ses partisans de faon discriminatoire.
Adversaire en puissance de tous les membres de la
socit civile, il doit ncessairement, pour obtenir le
soutien de quelques-uns, devenir en acte l'adversaire
de l'ensemble des autres; si la lutte des classes n'existait
pas, l'Etat pourrait l'inventer pour parvenir ses fins.
La discrimination
L'essor de la dmocratie partisane au XIX' sicle a servi la
fois rassembler une adhsion de masse et construire une
machine administrative plus vaste et plus experte
Dans une rpublique de professeurs, le capitaliste
finit par tre l'opprim.
* Harold Wilson, Premier ministre britannique [N .d. Tl.
112
L'Etat
Les bases de l'Etat-providence lac occidental ont
probablement t jetes dans l'Angleterre de 1834 avec
la Loi sur les pauvres; non qu'elle amliort
particulirement le bien-tre de ceux-ci (en fait, elle
leur fut nuisible car elle abolissait l'assistance domi-
cile), mais parce que l'Etat y a commenc s'en
occuper lui-mme, et soustraire la quasi-totalit de
l'administration de l'assistance au dilettantisme des
autorits locales indpendantes, pour la transfrer un
organisme de professionnels dans ce qui prenait dj la
forme de notre fonction publique actuelle. L'inventeur
et le propagandiste principal de ce complot pour gonfler
les muscles de l'Etat et son pouvoir d'ingrence fut
Edwin Chadwick, le fameux utilitariste sans l'activisme
ardent duquel une bonne partie des interventions de
l'Etat central britannique ne se seraient vraisemblable-
ment produites que plusieurs dcennies plus tard. Il
n'en fut pas moins l, avec tout son zle, pour acclrer
de vingt ans ou plus un cours de l'histoire de toute
faon inluctable, ayant clairement compris que si l'Etat
voulait promouvoir une bonne cause, il ne pouvait
compter sur la bonne volont d'intermdiaires indpen-
dants qu'il ne contrlait pas
9
Lorsque par la suite il
s'attaqua vigoureusement au problme de la sant
publique, il obtint la cration d'une Commission gn-
rale de la Sant, dont il fut le premier membre et le
prsident, et qu'il vit disparatre quand il se retira,
dmontrant quel point, ce stade embryonnaire de
l'histoire administrative, l'engagement personnel d'un
individu restait primordial. Ce ne fut qu'en 1875 que
l'Etat, par le Public Health Act, se dcida crer un
autre organe administratif, et c'est par cette cration
qu'on a vu perptrer, accidentellement et pour la
premire fois, la plus grave violation des droits de
proprit commise au XIxe sicle
10
". Considrant tous
les domaines de la vie sociale sur lesquels l'Etat tait
en train de mettre la main, constater que la scolarit
L'Etat conflictuel
113
est reste facultative jusqu'en 1880 est une chose qui
peut faire rver.
Dans un registre moins lev que celui de Chadwick,
l'activit des inspecteurs crs par les premiers Factory
Acts leur permit de jouer un rle analogue : vritable
fer de lance de la rforme sociale, ils contriburent
encore faire crotre la machine administrative. Surveil-
lant l'application des divers Factory Acts, c'est en toute
bonne foi qu'ils dcouvraient sans cesse de nouveaux
problmes dont la rsolution, bien entendu, ne pouvait
tre que du ressort de l'Etat. A mesure que l'on
s'attaquait aux problmes sociaux en question, on
dcouvrait une consquence annexe purement fortuite :
que l'autorit personnelle des inspecteurs ainsi que
le nombre de leurs subordonns avaient galement
augment. C'est effectivement de la priode qui va du
premier Riform Act de 1832 l'anne 1848, que date
la premire grande vague d'ingrence de l'Etat et
d'expansion parallle de sa machine administrative,
comme si l'Etat cherchait s'assurer l'allgeance des
nouveaux lecteurs crs par la rforme. Puis, il y eut
une accalmie relative entre 1849 et 1859, qui concida
avec dix ans de raction conservatrice sur le Continent.
Depuis, le peuple n'a plus cess d'tre davantage envahi
par l'activisme omniprsent de l'Etat.
On a estim qu'entre 1850 et 1890 le nombre
de fonctionnaires britanniques a augment d'environ
100 % et qu'entre 1890 et 1950, il a encore augment
de 1 000 % ; au XIX
e
sicle, les dpenses publiques
s'levaient en moyenne 13 % du Produit national
brut, aprs 1920, la proportion n'est jamais redescendue
au-dessous de 24 %, aprs 1946 jamais au-dessous de
36 %. De nos jours, elle se situe juste au-dessus ou
juste au-dessous de 50 %, suivant la manire dont on
dfinit et comptabilise les dpenses publiques
ll
.
Sur de trs longues priodes, on a quelques bonnes
raisons de se mfier des sries statistiques, car le
114 L'Etat
contexte a pu changer considrablement. Pour des
raisons analogues de contextes diffrents, on peut aussi
dire que les comparaisons de statistiques internationales,
telles que les taux d'absorption du PNB par la consom-
mation du secteur public et les transferts sociaux,
doivent tre considres avec certaines rserves. On
peut nanmoins constater que, si les chiffres respectifs
dmontrent d'normes diffrences, soit dans le temps,
soit entre les nations, l'emprise des pouvoirs publics
sur la nation depuis un sicle et demi a considrablement
augment. Et l'on peut aussi remarquer que, parmi les
grands pays industrialiss, il n'existe aucun Etat qui
laisse l'activit prive une part aussi grande du PNB
que l'Etat japonais. Il est peut-tre judicieux de se
rappeler encore a contrario de quel manque d'activisme
gouvernemental faisait preuve Walpole et l'associer au
fait que son Administration avait en tout et pour tout
17 000 employs, dont les quatre cinquimes affects
la collecte des impts
12
Je ne reprendrai pas une deuxime fois l'argumenta-
tion dialectique irrfutable suivant laquelle l'Etat, lors-
qu'il prend parti pour la classe ouvrire dans un conflit
entre classes, prend en ralit parti pour la classe
capitaliste. Ceux qui disposent de l'invincible locution
en ralit sont assurs de l'emporter dans cette
controverse, comme dans n'importe quelle autre d'ail-
leurs. Je me contenterai de faire remarquer que dans
les domaines dont l'Etat anglais ses dbuts ne
s'occupait pas (durant le rgne des Hanovre encore
plus nettement que sous les Stuarts), le XIX
e
sicle a,
pour sa part, t le tmoin d'un dveloppement constant
de pouvoirs publics qui, au moins premire vue,
paraissaient favoriser les masses, les pauvres et les
dshrits. Que l'on soit pass d'un Etat qui laisse faire
et ne se mle de rien un Etat qui devient de plus en
plus hgmonique a eu des consquences (qu'on pouvait
en partie prvoir) sur la libert des contrats, l'autonomie
L'Etat conflictuel 115
du capital et la manire dont les personnes taient
amenes se reprsenter leur responsabilit dans l'volu-
tion de leur destin.
Pourtant la drive anticapitaliste du mouvement
rformiste, du moins au dbut du sicle, n'est srement
pas venue d'une sorte de calcul o l'Etat aurait pens
se procurer plus de soutien gauche qu'il n'en
perdrait droite . Dans l'arithmtique lectorale de
la priode antrieure 1832, la validit de ce calcul et
t tout fait incertaine. Avant la rforme lectorale
de 1885, et mme par la suite, le principal avantage
politique d'un parti pris ostensible pour les ouvriers et
autres pauvres ne provenait pas de leurs suffrages
eux, mais de ceux des classes moyennes progressistes,
appartenant aux professions dites librales. A ses dbuts,
la lgislation ouvrire convenait surtout aux petits
propritaires terriens et aux magnats qui affichaient
le plus grand mpris pour la rapacit suppose des
propritaires d'usine et leur peu de souci pour le bien-
tre de leurs ouvriers et de leurs familles. Sadler,
Oastler, et Ashley (devenu plus tard Lord Shaftesbury)
voyaient une preuve de leur supriorit morale dans
l'animosit que leur inspiraient les patrons de l'indus-
trie, et c'est une des plus virulentes dnonciations de
l'industrie jamais publies que se livra la Commission
parlementaire d'enqute sur le travail en usine des
enfants conduite par Sadler entre 1831 et 1832.
La dfense des capitalistes fut typique par son ineptie.
A mesure que le temps passait, chaque fois que l'Etat
prtendait faire un cadeau de plus aux pauvres sur le
dos des riches, c'tait bien sr pour venir en aide aux
premiers, mais aussi pour complaire un autre public,
jaloux des richesses des autres ou altruiste leurs
dpens: la bourgeoisie moyenne, socialement clai-
re par le progressisme radical (et l'une ou l'autre
occasion, sous l'influence excessive d'un certain Princi-
pal de Balliol College). Mme lorsqu'un large soutien
116 L'Etat
populaire devint pour lui un objectif mieux peru
et plus explicitement avou, ce fut peut-tre encore
davantage l'opinion et l'activisme de la classe moyenne
et suprieure qui poussrent l'Etat au changement, et
non l'avantage lectoral modeste que devait lui valoir
telle ou telle mesure progressiste. La fausse cons-
cience , la disposition, frlant la crdulit, gober tout
ce que les intellectuels racontent du devoir de l'Etat en
matire de justice sociale , taient rarement absentes
du calcul par les politiques des avantages et des
inconvnients qu'ils pouvaient en tirer.
Le plus curieux, c'est que cette transformation relati-
vement rapide de l'Etat, quasi minimal du temps des
rois George, en dmocratie rformiste victorienne,
hostile au capital, se dotant d'une bureaucratie auto-
nome (peut-tre dans une mesure moindre que d'autres
Etats qui avaient, pour diverses raisons, plus de pouvoir
et plus d'autonomie l'origine), s'accompagna d'un
phnomne surprenant : le dfaitisme muet qui frappait
la classe capitaliste. Celle-ci, au lieu de se sentir
soutenue par l'idologie dominante du sicle, comme
on pouvait supposer qu'elle le serait, se laissa imposer
le rle de tte de Turc du discours politique, trouvant
suffisant de faire son beurre en abondance. L'Allemagne
avait Humboldt, la France avait Tocqueville, pour
dcouvrir et propager les conclusions qu'il devenait
urgent de faire connatre sur les justes limites de
l'Etat et les implications terrifiantes de la souverainet
populaire. En Angleterre, seuls Cobden, Bright et
Herbert Spencer avaient pris place dans ce camp. Les
penseurs anglais les plus reprsentatifs, en suivant
la tradition utilitariste, prparaient en fait les bases
idologiques de l'Etat conflictuel. (L'histoire, qui a vu
se dvelopper le jacobinisme en France, l'idoltrie de
la nation en Allemagne, a en principe moins favoris
l'tatisme en Angleterre, o les idologues ont eu fort
faire pour le promouvoir, au moins jusqu'au dernier
L'Etat conflictuel 117
tiers du XIxe sicle.) Quant John Stuart Mill, en
dpit de quelques formules vibrantes dans On Liberty,
et malgr sa mfiance envers le suffrage universel et
son peu de got pour les entraves tatiques la libert
sous couvert de populisme, il n'avait aucune doctrine des
limites au pouvoir d'Etat. Son pragmatisme l'inclinait
fortement dans l'autre sens. Pour lui, une intervention
de l'Etat impliquant la violation des liberts personnelles
ou des droits de proprit (dans la mesure o il ne
s'agit pas d'une seule et mme chose) tait toujours
mauvaise, sauf dans les cas o elle tait bonne. Fidle
son penchant gnral pour l'utilitarisme, il trouvait
bon de juger les actions de l'Etat au cas par cas, soi-
disant d'aprs leurs mrites .
L'impuissance doctrinale des intrts capitalistes est
bien illustre par l'volution de la lgislation du travail.
La lgislation anglaise sur le syndicalisme ouvrier
accomplit un retournement complet entre 1834 et
1906, commenant par l'interdiction des coalitions anti-
concurrentielles dans le domaine de l'offre de travail
(comme d'ailleurs dans celui de la demande), pour
finalement aboutir la lgalisation des cartels forms
pour rduire l'offre, allant jusqu' dispenser les syndica-
listes de respecter les contrats quand cela les arrangeait
de les violer. On aurait pu parvenir aux mmes rsultats
sans user de moyens aussi provocateurs. Violer le
principe d'galit des droits entre le capital et le travail,
c'tait fabriquer soi-mme les verges pour se faire
battre. Et pourtant il n'y eut dans l'ordre doctrinal
aucune contre-attaque capitaliste de quelque valeur,
aucun appel des principes de base ou des vrits
politiques encore incontestes.
C'est l'occasion de la rforme sociale que l'Etat
anglais, qui s'tait par deux fois, en 1641 et en 1688,
quasiment laiss dsarmer par la socit civile, a
rcupr son emprise sur la vie des personnes, s'instal-
lant au cours du sicle dans une attitude de plus en
118 L'Etat
plus anticapitaliste. En Europe continentale, la socit
civile n'avait jamais russi dsarmer l'Etat. Celui-ci
fut donc toujours puissant, par sa machine administra-
tive ou sa capacit de rpression, mme dans les pays o
ses pieds taient d'argile. Le virage de l'anticapitalisme
comme moyen de se constituer une clientle d'affids
est apparu bien plus tard dans ces pays, mais les
changements ont alors t plus rapides. Les annes
dcisives au cours desquelles le capitalisme est devenu
le pel et le galeux de la politique (bien que financire-
ment il ait tenu le haut du pav, devenant frquentable
par la bonne socit voire capable, lorsqu'il s'agissait
de figures de proue comme les frres Preire, les James
de Rothschild, les Bleichroder ou les J. P. Morgan, de
forcer l'Etat se conformer aux intrts du grand
capital), se situent autour de 1859 en France, de 1862
dans la Fdration d'Allemagne du Nord et aux environs
de 1900 aux Etats-Unis.
C'est aux environs de 1859 que Napolon III, qui se
voyait en homme de gauche, commena rellement
s'appuyer sur l'Assemble et pratiquer une forme
rudimentaire de dmocratie parlementaire, et d'un type
d'ailleurs trs particulier; car Guizot et Odilon Barrot
avaient quitt la scne, remplacs par des hommes de
la gauche radicale comme Jules Favre, Jules Ferry et
Gambetta, l' abominable Thiers restant le seul
encore incarner le ct dplaisant de la monarchie
bourgeoise. Napolon III s'tant pench avec bienveil-
lance sur la formation des syndicats, la grve fut
lgalise en 1864, et un statut spcial du syndicalisme,
associ des mesures accessoires comme la retraite des
ouvriers ou le blocage des prix du pain, fut vot en
1867. Ayant dcid de changer son fusil d'paule et
d'adopter la politique de l'adhsion, Napolon III s'assit
superbement sur les intrts du capital en exposant la
sidrurgie, le textile et le gnie civil franais la
concurrence redoutable des Anglais et des Belges.
L JEtat conflictuel 119
Partageant cette illusion fort rpandue qu'une nation
de boutiquiers le paierait en retour pour ce service
rendu en lui accordant le soutien politique dont il avait
besoin pour ses ambitions transalpines, il prit en
1859 l'initiative d'envoyer Michel Chevalier, ancien
professeur d'conomie politique et partisan du libre-
change comme les praticiens de cette discipline ont
tendance l'tre, pour prendre contact Londres avec
Richard Cobden. Il ne fallut qu'une heure aux deux
compres pour concocter un accord de libre-change
comme sorti d'un chapeau, la fureur incrdule du
ministre des Finances et des industriels en cause.
L'pisode n'a peut-tre qu'un intrt anecdotique (qui-
conque possde quelque exprience de la ngociation
commerciale internationale pourra au moins le savourer
en connaisseur), mais son pilogue est caractristique
du respect qu'prouvait l'Etat franais, et qu'il prouve
toujours, pour les intrts de ses industriels.
Un autre aspect de l'Etat conflictuel qui a commenc
compter sous le Second Empire et a pris une plus
grande importance encore sous la Troisime Rpublique
fut l'volution autonome de l'Administration publique.
La fonction publique franaise, venue au monde grce
Colbert, Louvois, Machault, Maupeou, et sans solu-
tion de continuit, Napolon, tait au dpart trs
proche des propritaires terriens et des industriels pour
deux raisons: parce que les charges taient vnales
et ncessitaient pour les acqurir un capital initial
relativement important, et aussi en raison du double
rle que jouaient les dynasties de hauts fonctionnaires
dans l'administration royale et dans les activits capita-
listes les plus importantes de l'poque, les fournitures
l'arme et la ferme gnrale. En 1848, lorsque la
Monarchie de Juillet s'effondra, alors que ce rgime
avait encore moins que d'autres cherch dominer la
socit civile, les fonctionnaires n'en taient pas moins
plus puissants et bien entendu plus nombreux qu'ils ne
120 L'Etat
l'avaient jamais t (Marx a soulign, et c'est un
lment significatif de sa description du Second Empire,
qu'il y avait 500 000 bureaucrates pour touffer la
socit civile, en plus des 500 000 militaires), mais cette
bureaucratie n'avait plus de participation substantielle
dans l'industrie franaise et possdait gnralement peu
de biens fonciers. Le foss entre l'Administration et les
capitalistes ne fit que se creuser sous la Troisime
Rpublique. Alors que les hauts fonctionnaires taient
admis sans conteste dans la haute socit (ce qui
provoquait l'indignation de Gambetta) et continuaient
former des dynasties, le patrimoine qu'ils pouvaient
avoir tait surtout constitu par des rentes, et ils n'enten-
daient rien au capitalisme d'entreprise avec lequel ils
n'avaient plus aucun lien.
En outre, lorsqu'en 1906 les moluments d'un dput
la Chambre furent quasiment doubls, la profession
parlementaire devint du jour au lendemain un gagne-
pain tout fait intressant. Jusqu'alors, quelle qu'et
t l'origine sociale et professionnelle des fonctionnaires,
on peut dire que du moins en ce qui concerne les
politiques, le capital, l'industrie et la proprit taient
bien reprsents. Par la suite, la Rpublique des
notables* devint rapidement, pour reprendre l'expres-
sion d'Albert Thibaudet, une Rpublique des profes-
seurs et, si l'on en juge par les professions exerces
par les membres des Assembles franaises successives,
c'est ce qu'elle est reste depuis lors.
A la diffrence de la France, l'Allemagne n'a pas
connu de rvolution bourgeoise (il est loin d'tre
vident que son histoire et t diffrente si elle en
avait connu une). Elle n'a pas eu non plus sa Monarchie
de Juillet pour encourager les bourgeois s'enrichir (ils
n'ont certes pas manqu de le faire, mais ont commenc
plus tard, aux environs de 1850). Sous la houlette
* En franais dans le texte [N.d.T.].
L'Etat conflictuel 121
anticapitaliste et romantique de Frdric-Guillaume IV
(c'est--dire jusqu'en 1818), l'Etat prussien, tout en
rsistant aux ides nationalistes et librales importes
de Rhnanie, n'en mit pas moins de l'ordre dans la
pagaille administrative pour dblayer les ingrences
inutiles qui freinaient l'action des entreprises. Ce relatif
libralisme conomique explique en partie la floraison
de crations d'entreprises qui a caractris les annes
1850. Quand Bismarck accda au poste suprme en
1862, les libraux nationalistes avaient abandonn tout
espoir de contribuer faonner la politique de l'Etat.
Si l'on peut sommairement les dsigner comme le parti
du capital, on peut dire que leur comportement ultrieur
a vritablement scell l'acceptation par les intrts
capitalistes d'un rle politique passablement subalterne.
Aussi bien directement qu'indirectement (en se ser-
vant de la marotte de Guillaume 1
er
, savoir son
arme), Bismarck s'assura que la priorit absolue
serait donne la Grande Allemagne et aux Affaires
trangres, sans se soucier ou presque de la charge fiscale
qui en rsulterait pour les industriels. L'explication
schmatique de sa libert de manuvre se trouve bien
entendu dans la trve habilement conclue (qui revenait
parfois une alliance pure et simple) avec le courant
principal de la social-dmocratie. Voici une manire
simple, mais pas forcment fausse, de comprendre la
politique de Bismarck : son systme extraordinairement
dvelopp de scurit sociale et de lgislation du travail
fut le prix qu'il fora le capital allemand payer pour
que lui, Bismarck, obtienne la paix intrieure et le
consensus national dont lui-mme avait besoin pour
poursuivre en priorit ses propres objectifs de politique
trangre. Elle n'apporta que des avantages mitigs
l'industrie et la finance allemandes. Il serait peut-tre
plus exact de penser que l'industrie manufacturire
allemande, qui tout russissait du point de vue
technique et commercial, aurait pu tirer profit de
122 L'Etat
n'importe quelle politique trangre passablement com-
ptente et stable, qu'elle soit passive ou active, du
moment qu'on aboutissait l'union douanire de toute
l'Allemagne. Il ne lui en fallait pas plus pour prosprer.
Pour en obtenir davantage en politique trangre, elle
a vraisemblablement pay beaucoup trop cher.
L'accord fondamental que Bismarck avait ngoci
avec une partie essentielle de la gauche socialiste, et les
exigences fiscales de sa politique trangre ne furent
certes pas les seules causes de la grise mine que firent
au capital l'Etat prussien et son successeur le Deuxime
Reich. Il y a aussi l'emprise que le Kathedersozialismus
(ni socialisme de la chaire * ni socialisme des
professeurs ne me paraissent traduire ce terme avec
exactitude) exerait sur les lments les plus ambitieux
et les plus actifs de la fonction publique, travers
l'enseignement universitaire et sous l'influence des
recherches poursuivies dans le cadre du Verein jr
Sozialpolitik. Si ce Verein a eu plus de pouvoir et a exerc
plus tt son influence que l'Association des Fabiens
en Angleterre, ce plus fort impact sur la loi et la
rglementation est d pour une large part l'excellence
de la fonction publique allemande, cette latitude
qu'elle avait d'orienter la politique. Elle possdait une
solide tradition, remontant Stein, consistant non
seulement servir l'Etat, mais dfinir et interprter son
Bien, et elle n'avait pas la fausse modestie de prtendre
ne faire qu'excuter la volont de ses matres les
politiciens. Si, en outre, on sait qu'elle avait peu ou
pas de fortune, et que les racines familiales de ses
membres se trouvaient dans l'austre rgion orientale,
tandis que les reprsentants du capitalisme allemand
venaient plutt de l'Ouest ou du Nord du pays, on a
assez d'lments pour apprcier ses rapports d'hostilit
vis--vis du capital l'poque mme o celui-ci attei-
* Qui est la traduction franaise la plus courante [N.d.T.].
L'Etat conflictuel 123
gnait des sommets d'excellence technique et organisa-
trice. La rupture avec la Russie, la politique trangre
fbrile de Guillaume II et son heurt avec la France et
l'Angleterre en 1914, furent les moments culminants
d'un demi-sicle de choix politiques logiques, excuts
avec comptence au dbut, qui devinrent ensuite pro-
gressivement moins logiques et moins comptents ; au
cours de cette priode, les intrts (au sens le plus
troit) du capital allemand furent sacrifis sans hsitation
aucune aux conceptions tatiques de l'intrt gnral
de la nation. Tout ceci s'tait fait avec le soutien de
la plus grande partie de la social-dmocratie et du
mouvement syndical.
La raison (dans la mesure o il y a JamalS eu
une bonne raison de dater prcisment les tournants
historiques) pour dsigner l'accession la prsidence
de Thodore Roosevelt comme le dbut de la relation
conflictuelle entre le ~ gouvernement amricain et le
capital est que, si on le situe plus tt, on y inclut les
annes de prsidence de Mac Kinley, qui sont le contre-
pied exact de la thse que je prsente. La bataille
lectorale entre Mac Kinley et William J ennings fut la
dernire fois o la seule puissance de l'argent russit
faire lire un candidat envers et contre tout. Les
dernires annes du XIxe sicle avaient vu se dvelopper
un Etat dont l'excutif dpendait totalement, et d'une
manire jamais vue depuis, des intrts capitalistes et
non de la popularit due sa gestion des affaires
publiques. La couleur politique des deux prsidences
de Theodore Roosevelt n'en prsente qu'un contraste
plus marqu. Ses exploits anti-trust, contre les chemins
de fer et autres services de distribution sont considrables
si on les rapporte ce qui prcdait, mais plutt maigres
en comparaison de ce qui a suivi. Certes, il aboyait
sans doute plus qu'il ne mordait, son lment vritable
tant la dmagogie et non la discrtion dans l'efficacit,
et son gouvernement n'tait pas vraiment aussi populiste
124 L'Etat
et favorable aux syndicats ni aussi copi sur le pro-
gramme du Parti dmocrate qu'on aurait pu le penser
couter ses fanfaronnades. Cependant, ses aboiements
taient assez forts pour faire oublier ses crocs lims, et
le distancier suffisamment du grand capital aux yeux
du public pour gagner ses projets l'appui de la
population.
On peut juste titre affirmer qu'aucun gouvernement
amricain, la diffrence de certains rgimes britanni-
ques ou europens, ne s'est jamais pass de l'adhsion
pour se faire obir. Si cela n'avait pas t le cas,
l'administration d'Abraham Lincoln, qui devait s'oppo-
ser la minorit dans une guerre civile, n'aurait pas
conserv l'assentiment de la majorit (c'est prcisment
ce sur quoi Lord Acton avait mis l'accent quand il
mentionnait les consquences potentiellement dsastreu-
ses de la dmocratie dans une socit non homogne).
L'adhsion se traduisait soit par des suffrages lectoraux,
soit par une forme ou une autre d'influence. Les
champions du peuple avaient tendance miser sur les
voix. D'autres misaient d'abord sur l'influence que
possdent ces concentrations de pouvoir prives, hom-
mes ou organismes, qui sont installes entre l'Etat et la
masse amorphe des citoyens et donnent sa structure
la socit civile13. L'alternance des deux formes
d'organisation des intrts communs, directe et indi-
recte, jouait autrefois dans la vie politique amricaine
le mme rle, peu de chose prs, que l'alternance
(actuelle ou passe) des tendances plus idologiquement
marques: conservatrices ou progressistes, chrtiennes
ou laques, monarchistes ou rpublicaines, dans les
autres pays. Avec Thodore Roosevelt, l'alternance
entendue dans ce sens disparut aux Etats-Unis. Il reste
bien deux partis, mais tous deux sont devenus les
champions du peuple. Si l'un est un peu moins
l'adversaire du capital, et plus port que l'autre s'en
remettre la capacit d'influence, l'cart demeure
L'Etat conflictuel
125
fort mince, d'autant que l'influence n'est plus autant
correlle au capital dtenu.
L'exemple des Etats-Unis, o les ingalits matrielles
ont longtemps inspir plus d'admiration que de haine,
et o la redistribution des riches vers les pauvres et les
classes moyennes n'est que trs rcemment devenue
l'instrument essentiel de la fabrication des clientles, se
prte difficilement une mise au clair de la relation
qui existe entre l'adhsion lectorale et le soutien des
puissants. Pour y parvenir, on pourrait a contrario
prendre l'exemple d'un pays quelconque conu au
dpart comme parfaitement rpressif, disons comme un
camp de concentration. Pour qu'il fonctionne efficace-
ment suivant les normes du commandant de camp, il
importe peu que les prisonniers dcharns et terroriss
apportent ou non soutien et allgeance, et qu'ils soient
trs nombreux compte tout aussi peu. En revanche, le
soutien du groupe plus restreint des mouchards et des
Kapos* bien nourris a relativement plus d'impor-
tance ; quant celui de la poigne de gardiens bien
arms, il est bien sr essentiel. Mme si cela lui tait
possible, le commandant du camp serait mal avis
d'essayer de rallier les dtenus en promettant de leur
donner les rations des gardiens. Le sous-ensemble de la
socit du camp contenant le commandant et les
gardiens est essentiellement une dmocratie lectorale
pure parce que, les gardiens tant tous galement bien
arms, le gouvernement doit rechercher le soutien de
la majorit d'entre eux, et c'est bien leur nombre qui
compte (mme s'il n'y a pas vraiment vote). Si un
sous-ensemble plus vaste contenant les Kapos tait
inclus dans le total, le pouvoir suprieur des gardiens
devrait tre utilis pour influencer le vote des Kapos
* Rappelons que les Kapos taient des dtenus, chargs de tches
de surveillance et de rpression en change d'un statut privilgi
[N.d.T.].
126 L'Etat
et garantir l'adhsion de la majorit d'entre eux la
gestion du camp par le commandant. La menace tacite
de livrer aux dtenus la minorit des rcalcitrants devrait
normalement suffire. Si, pour une raison quelconque, le
sous-ensemble dmocratique devait s'agrandir et la
pratique de l'adhsion s'appliquer aux dtenus eux-
mmes, il faudrait diviser ces derniers afin (dans la
mesure o c'est possible) d'obtenir le soutien d'une
partie d'entre eux en leur promettant des avantages
qu'on aura soustraits un autre groupe. Moins les
gardiens et les Kapos ont de pouvoir, ou moins ils en
font usage, et plus le camp tout entier se rapproche
d'une dmocratie lectorale pure, o l'adhsion est
assure par le dcompte des votes, et o la majorit
finit par se partager les rations de la minorit.
Cela semble tre une confusion bien trange - et
nombre d'Etats en sont affects tout autant que leurs
citoyens - que cette manie de prtendre que l'Etat
repose sur l'adhsion et qu'en mme temps il soit l'Etat de
tout le monde, se situe au-dessus des classes et des
groupes d'intrts, ne soit redevable envers personne et
s'applique raliser impartialement sa conception du
plus grand bien de la socit civile.
Lorsque l'Etat choisit de discriminer, ce n'est pas
seulement pour constituer la clientle dont il a besoin
pour asseoir son pouvoir. Peut-tre est-il aussi en mme
temps, inconsciemment et involontairement, en train
d' apprendre par ttonnements . Chaque fois qu'il
prend le parti d'un individu ou d'un groupe, qu'il
altre le systme de rmunrations et d'obligations qui
rsulte d'habitudes anciennes ou de contrats volontaires,
qu'il change l'organisation sociale et conomique qui
prvaudrait s'il n'tait pas intervenu, l'Etat acquiert
une connaissance plus prcise des affaires de ses citoyens,
construit une machine administrative plus vaste et plus
efficace et par voie de consquence, dveloppe sa
capacit imaginer et imposer des mesures nouvelles.
L'Etat conflictuel 127
C'est ainsi que, sans avoir t voulues, s'tablissent
deux relations de causalit qui finissent par former un
circuit auto-entretenu: l'une part de l'ingrence pour
conduire une capacit d'ingrence plus efficace,
comme l'exercice physique dveloppe une musculature
plus forte, et l'autre part d'une machine administrative
plus grande et conduit un quilibre diffrent des
intrts des citoyens, qui fait pencher la balance en
faveur d'un interventionnisme accru; car mesure
qu'il se dveloppe lui-mme, l'Etat largit la base
lectorale de ses interventions.
Ces relations se situent l'intrieur de la machine
administrative et non entre cette dernire et la socit
civile. Un autre circuit, peut-tre plus puissant encore,
part des distributions de l'Etat et aboutit un tat de
dpendance et d'addiction au sein de la socit civile,
qui conduit en rclamer d'autres. Il est plus facile de
comprendre le fonctionnement de ces circuits que de
croire qu'ils resteront stables ou qu'il puisse exister des
rgulateurs capables de les empcher d'chapper tout
contrle.
L'autorisation de bricoler
L'utilitarisme prne l'interventionnisme tatique parce que sa
nature le conduit mconnatre toute une srie de raisons pour
se hter lentement
Que l'on juge toutes choses d'aprs leurs mrites
avec un esprit ouvert attire inluctablement tous ceux
qui ont un esprit ouvert.
Il serait contraire la ralit historique - voire plus
grave encore - de laisser entendre que l'Etat choisira
toujours de faire tout ce qu'il peut pour assurer sa
survie politique le plus efficacement possible et raliser
au mieux les objectifs qui sont les siens. Au contraire,
128 L'Etat
il faut bien que de temps autre il tente d'arriver ses
fins par des moyens relativement inefficaces, voire
retarde ou compromette leur ralisation, car les choix
qui sont sa porte sont quasiment prtablis par le
Zeitgeist, l'esprit du temps et du lieu. Il ne lui est
nullement possible de recourir des expdients qu'il
ne serait pas idologiquement autoris utiliser, sans
mettre en pril le mlange souvent fragile de rpression,
d'adhsion et de lgitimit qu'il aspire sinon renforcer,
du moins conserver.
En mme temps, suivant l'enchanement logique qui
rappelle celui de la poule et de l'uf et qui semble
dominer dans la vie sociale, tt ou tard l'idologie
donnera providentiellement toute libert l'Etat pour
entreprendre prcisment les types d'interventions qui
lui paraissent utiles. Ainsi, lorsqu'on parle d'une" ide
dont l'heure est venue (l'volution de l'" infrastruc-
ture crant l' idologie dominante correspondante),
on doit galement se souvenir de la version inverse tout
aussi intressante, savoir que l'heure est venue parce
que l'ide a provoqu sa venue (la superstructure
tant la cause de l' infrastructure ). Ces rflexions
prliminaires peuvent permettre de replacer dans leur
contexte les relations rciproques de l'Etat conflictuel
et de l'utilitarisme.
On convient habituellement de distinguer trois stades
dans l'volution des fonctions de l'Etat (bien qu'il
soit plus valable de les considrer comme des stades
heuristiques que comme des tapes historiques relle-
ment parcourues). Au cours du premier, un Etat
vaguement hobbesien rsout un dilemme des prisonniers
en imposant le respect des personnes et de la proprit,
ce maintien de l'ordre incluant galement la protection
contre les incursions d'un Etat tranger. Quand on
aborde la thorie politique comme un conomiste, l'Etat
qui se trouve ce premier stade peut tre assimil
une entreprise monopolisant la production d'un seul
L'Etat conflictuel
129
service collectif, l' ordre public. Le deuxime type
d'Etat, ou Etat benthamien, ressemblerait ensuite une
entreprise fournissant une gamme complte de biens et
de services trs divers mais dont la production titre
marchand se heurte pour tre rentable un dilemme
des prisonniers, ou au minimum un problme de
parasite , et qui doit par consquent recourir la
force pour couvrir ses frais. (Par hypothse, des accords
volontaires sans coercition auraient produit soit des
substituts loigns, soit des quantits diffrentes, ven-
tuellement moindres, de substituts proches des produits
en question.) Quels sont les biens ou services supplmen-
taires que l'Etat devra fournir, quelles fonctions suppl-
mentaires il devra assumer, tout cela sera dcid
partir des gains nets permis par chaque production
tatique. A la troisime tape de l'volution de ses
fonctions, l'Etat aura entrepris de produire la gamme
de produits dtermine comme prcdemment, tout en
prtendant en mme temps raliser la justice sociale .
La dlimitation entre ces divers stades n'est pas aussi
nette que celle qui spare l'tat de nature de la socit
soumise un Etat. Chaque tape contient toutes celles
qui prcdent et se reconnat l'mergence d'un
nouveau type de fonctions sans que les autres soient
pour autant abandonnes. Quand la recherche d'un
avantage politique net par l'adhsion pousse l'Etat
limiter le temps de travail et imposer des rglements de
scuri t, codifier la signalisation routire, financer
l'installation de phares et contrler le trafic arien;
quand il creuse des gouts, inspecte les abattoirs, oblige
les voyageurs se faire vacciner, met la main sur les
coles et force les parents y envoyer leurs enfants,
apprend aux paysans cultiver la terre et aux sculpteurs
pratiquer leur art, modifie une pratique, rforme une
habitude, impose une norme, le prtexte pour ces
interventions partielles est fourni par la doctrine utilita-
riste. Devenue chez beaucoup un rflexe mental prati-
130 L'Etat
quement inconscient, celle-ci fonctionne en deux temps:
le premier consiste rejeter implicitement a priori
l'argument de la prudence, qui voudrait que les accords
tablis bnficient au moins d'un prjug favorable.
Les utilitaristes raisonnent, pour ramasser l'une des
perles que Michael Oakeshott disperse si gnreusement
pour le plaisir de ses lecteurs :
comme si les solutions trouves dans le pass
n'taient l que pour qu'on puisse en changer
14
comme si l'on pouvait toujours, en fait comme si on
devait considrer toutes choses avec un esprit ouvert ,
c'est--dire se demander si on va les tripoter ou les
laisser en l'tat.
Le deuxime temps du raisonnement (que l'on peut
formuler de manire telle qu'il puisse englober le
premier
15
) consiste dire que les actions sont bonnes si
leurs consquences le sont (1' utilitarisme des actes
arrive directement ce rsultat, 1' utilitarisme des
rgles plus indirectement). Toute disposition existante
devrait donc tre a priori rforme, afin de l'amliorer.
Malgr sa rputation d'hostilit l'interventionnisme,
c'tait prcisment la position de John Stuart Mill.
Pour lui, une exception au laissezjaire impliquant un
accroissement inutile du pouvoir tatique tait cer-
tainement mauvaise , moins qu'elle n'ait t rendue
ncessaire par quelque grand bienfait , plus important
que le mal ainsi cr, de sorte qu' soupeser les
consquences bonnes et mauvaises on constate une
amlioration. Il avait le mrite de reconnatre que la
prsentation gnrale d'un argument interventionniste
doit laisser sa part une mention des inconvnients
ventuels de la chose (mme si c'est pour prtendre
que leur ensemble est vide), discipline qui fait du
rformisme une entreprise plus exigeante puisqu'elle
ncessite que l'avantage attendu l'emporte assez nette-
L'Etat conflictuel 131
ment sur les inconvnients visibles pour emporter la
conviction.
Juger les actes d'aprs leurs consquences est un
programme bien ardu et bien singulier, si l'on considre
seulement ce qu'est, intrinsquement, une consquence.
Supposons que nous ne sachions pas quelles seront les
consquences d'une action; alors, cette rgle signifie
qu'on ne pourra distinguer une bonne action d'une
mauvaise qu'aprs que les consquences en question
se seront produites. Outre ses implications morales
absurdes, une telle interprtation rend la thorie prcite
quasiment inutile. Par ailleurs, si l'on sait ou croit
savoir parfaitement quelles seront les consquences
d'un acte, c'est parce que nous pensons qu'on peut les
prvoir avec certitude la suite de cet acte, c'est--dire
qu'elles en dcoulent ncessairement. Dans ce cas, on
ne peut pas plus les dissocier dans la pratique qu'on ne
peut sparer la mort de la dcapitation. Donc, si on
dit : cette action est bonne parce que sa consquence
est bonne , cela signifiera seulement qu'on la trouve
bonne parce qu'elle est bonne dans sa globalit. Ce qui
revient recommander les rformes qui amliorent les
choses, conseil qui l'vidence n'a pas de prix.
L'utilitarisme ne nous permet cependant pas de
considrer qu'une action (par exemple faire l'aumne)
soit bonne si sa consquence est mauvaise (le mendiant
boit l'argent, passe sous une voiture et se retrouve sur
une chaise roulante). Au contraire, il nous demande
d'approuver une action dont nous aurions approuv les
consquences; entre le cas limite o l'on ignore tout
des consquences, et celui o on en est tout fait
certain, s'tend l'immense marais des problmes o
l'utilitarisme se retrouve embourb par l'impossibilit
de faire des prvisions certaines. Dans ces eaux-l, toute
politique semble bien < ex ante ) pouvoir conduire
plusieurs enchanements de consquences ventuelles, mme s'il
est fatal qu'un seul d'entre eux se matrialise < ex
132 L'Etat
post ). Les consquences ex ante sont, semble-t-il, plus
ou moins probables. Ce qui guide vritablement toute
action politique n'est donc plus la maximisation de
l'utilit , mais la maximisation de l'utilit espre .
Las! A l'instant mme o nous profrons ces paroles,
nous dchanons un torrent de problmes dont chacun
est insoluble moins d'avoir recours 1) autorit.
En effet, chacune des consquences possibles peut
fort bien avoir une probabilit diffrente pour des
personnes diffrentes. Celles-ci peuvent leur tour tre
(a) bien ou mal informes et (b) comptentes ou
incapables quand il s'agit de convertir en estimation
des probabilits l'information qu'elles ont pu obtenir.
Si on considre la nature (bay sienne ) de la probabilit
en question, cela peut-il avoir un sens de dire qu'elles
ont utilis une mauvaise probabilit en portant un
jugement sur des consquences incertaines ?
Il semble par ailleurs difficilement admissible qu'une
politique soit juge partir des estimations de probabilit
ventuellement mal fondes, naves, illusoires ou partia-
les des individus qui doivent en bnficier ou en souffrir.
Ne peuvent-ils pas tre tromps par la propagande?
Et si plusieurs personnes sont affectes par une politique,
sur les probabilits subjectives de qui doit-on se fonder
pour en valuer les consquences ventuelles? Est-ce
que chacun doit peser les consquences pour lui-
mme de sa propre estimation des probabilits ? On est
videmment tent de jeter au panier certaines de
ces estimations des probabilits pour en garder les
meilleures , ou de calculer une moyenne pondre
de ces quelques meilleures , pour ensuite s'en servir
dans la maximisation de l'utilit probable
16
Et de fait,
celui qui a le pouvoir de choisir la meilleure
estimation ou la mthode qui servira calculer une
moyenne, ne fait implicitement que choisir la sienne
propre.
En outre, comme chacune des consquences ventuel-
L'Etat conflictuel 133
les peut affecter plusieurs personnes, maximiser l'uti-
lit espre sera une rgle vaine mme si l'on supposait
que tous les problmes poss par le concept d' esp-
rance ont t rsolus par le recours une autorit
quelconque. Il faut aussi dire ce qu'on entend par
utilit , et que cette dfinition implique de pouvoir
aboutir une somme (un mode de classement moins
exigeant ne nous mnera pas bien loin) des utilits de
tous ceux qui sont susceptibles d'tre affects. Dans le
langage des spcialistes, cette utilit doit tre une utilit
sociale , intgrant les utilits entre les personnes.
L'intgration des utilits interpersonnelles n'est pas
moins problmatique que ne l'est la probabilit interper-
sonnelle. Nous tudierons certains de ses aspects dans
la section ci-aprs, et on verra qu'elle non plus ne peut
tre rsolue sans l'intervention d'une autorit.
Lorsque Bentham, dans son Fragment on Government,
dfinit la mesure du bien et du mal comme le
bonheur du plus grand nombre, il pensait manifeste-
ment, non ce qui tait juste et bon du point de vue
moral, mais l'art et la manire de choisir entre deux
actions dans le domaine terre terre de la lgislation et
du gouvernement. Et si, l'examen, elle est difficilement
soutenable, cette distinction n'en peut pas moins cadrer
avec les vues d'un esprit pratique. (On peut ici rappeler,
mais ce n'est pas une excuse valable, que Bentham
avait crit cet ouvrage en grande partie pour combattre
la doctrine blackstonienne de l'inaction lgislative, qui
semblait notre philosophe une apologie de la paresse
et de l'autosatisfaction.)
La norme prescrite par les utilitaristes, et que l'Etat
(avec ses principaux serviteurs) a faite sienne, consistait
examiner la situation existante, en rapporter les
conclusions au public et au Parlement, puis prparer
les bonnes rformes qui auraient les bonnes
consquences. Les propositions concerneraient soit des
changements pour lesquels une demande tait dj
134 L'Etat
perceptible (sans forcment maner, au moins titre
principal, des ventuels bnficiaires), soit des change-
ments pour lesquels une demande pourrait tre cre.
Il semble alors que plus les gouvernements allaient
s'appuyer sur le soutien populaire (l'Angleterre la fin
du XIxe sicle), et moins ils rsisteraient la tentation
de rveiller le chat qui dort (chat dont ni l'Etat
totalement rpressif, ni celui qui est totalement lgitime,
n'ont logiquement de raisons de dranger la sieste),
allant jusqu' susciter eux-mmes les revendications
rformistes.
La politique des rformes ponctuelles, qui se penche
inlassablement sur les dispositions tablies de la socit,
dniche quelque chose arranger , se trouve des
appuis d'abord pour pouvoir remanier (et ensuite pour
avoir remani) et qui, ragaillardie par ce succs, se lance
dans l'opration suivante, cette politique semble avoir
t faite sur mesure pour conduire ce qu'on dissocie
les consquences immdiates de chacune des actions de
l'effet cumul de leurs mises en uvre successives!7.
Or, mme si la somme des arbres compose la fort,
l'approche arbre par arbre tend naturellement, on le
sait bien, faire perdre de vue la susdite fort.
L'un des piges du systme d'valuation fond sur les
consquences est que celles-ci forment une chane
virtuellement ininterrompue qui se prolonge l'infini
dans l'avenir. Dans la socit humaine, les consquences
ultimes, encore plus dsesprment complexes que dans
des univers moins indchiffrables, restent en gnral
impossibles connatre. C'est l que rside la navet,
la fois touchante et dangereuse, des rationalisations
utilitaristes traditionnelles de l'activisme tatique.
Voyons, dans ce contexte, l'indication que l'on trouve
dans les manuels sur ce que l'Etat devrait faire des
externalits :
La prsence cl' externalits ne justifie pas automatique-
L'Etat conflictuel 135
ment l'intervention de l'Etat. Seule une comparaison
explicite des cots et des avantages peut fournir un motif
valable pour prendre cette dcision 18.
Voil une sentence d'une admirable sagesse; mais
elle est aussi imparable. Quoi de moins inquitant, de
plus irrprochable que cette abstention volontaire de
toute intervention, moins que la comparaison cots-
avantages n'y soit favorable? Et pourtant. .. Et pour-
tant, elle considre le calcul du solde des cots et
des avantages, des consquences bonnes et mauvaises,
comme si la question tait rgle du point de vue
logique, comme si c'tait une chose peut-tre un peu
difficile techniquement mais philosophiquement sans
problme. Or, les cots et les avantages sont des choses
qui s'tendent dans l'avenir (problme de prvisibilit)
et les avantages n'choient pas rgulirement ni exclusi-
vement aux personnes qui en supportent les cots
(problme d'externalits). Par consquent, tout calcul
de l'avantage net est essentiellement, et ncessairement
dpendant du type de prvision, et par ailleurs tout
autant des comparaisons interpersonnelles que l'on a faites.
Le traiter comme s'il tait une question pratique de
connaissance des faits, un simple problme d'informa-
tion et de mesure, suppose implicitement que d'une
manire ou d'une autre, quelque part ou ailleurs,
certaine question pralable bien plus importante ait t
rsolue. Le problme, c'est qu'elle ne l'aJamais t.
Si, dans le tissu social avec toute sa complexit, il est
quasiment impossible de prvoir toutes les consquences
d'une action ni ses effets ultimes, tandis que les
consquences immdiates auraient explicitement t
dcrites par l'examen du rapport cots-bnfices, alors
le rsultat de l'analyse sera prdtermin par sa formula-
tion mme. Certains choix sont prconiss, arguments
rationnels l'appui; des esprits ouverts s'adressent
d'autres esprits ouverts. Si les effets dsirables apparents
136 L'Etat
semblent l'emporter sur les inconvnients discernables,
c'est la Raison elle-mme qui commande d' intervenir
pour amliorer les choses . Ceux qui s'opposent cette
intervention ont peu de faits prsenter, et bien peu
de connaissance certaine lui opposer. Cette opposition-
l ne peut faire valoir que des prmonitions mal
assures, de vagues conjectures quant des effets
secondaires indirects, des grommellements confus sur
une menace indfinie d'Etat tentaculaire, de collecti-
visme rampant et o tout a nous mne-t-il ? Cette
critique-l porte tous les (odieux) stigmates de l'obscu-
rantisme, de la superstition politique et du prjug
irrationnel. C'est ainsi que l'on pourra sparer le bon
grain utilitariste de l'ivraie intuitionniste grce des lignes
de partage telles que progressistes contre conservateurs,
rationalistes contre irrationalistes, et gens clairs contre
anal phabtes.
Voil donc quelles consquences non dlibres et
lgrement absurdes conduit ce besoin qu'a l'Etat d'une
sorte de blanc-seing universel pour manipuler la socit,
de justification rationnelle pour sa qute ttonnante des
suffrages et du pouvoir. Elles fournissent une bonne
explication (mais il y en a peut-tre d'autres) des raisons
pour lesquelles, depuis prs de deux sicles, la plupart
des gens bien dous, ayant l'esprit ouvert (ou du moins
qui ont t forms dans ce but), se sont sentis plus
leur aise politiquement gauche, alors qu'il n'est
vraiment pas difficile de trouver plusieurs bonnes raisons
a priori pour que les gens intelligents rejoignent plutt
la droite.
Un bon exemple d'effets ni voulus ni prvus est le
sort de Bentham lui-mme. Il voulait donner une charte
l'individualisme et, au nom de la libert, partit en
croisade contre un fonctionnariat apathique et obscuran-
tiste qu'il jugeait de surcrot despotique (et qui le
considrait en retour comme un casse-pieds un peu
timbr). Cependant Dicey, pour qui la priode entre le
L'Etat conflictuel 137
ReJorm Bill et les annes 1870 fut la fois celle de
l'individualisme et celle de Bentham, appelle le dernier
tiers du XIxe sicle l'ge du collectivisme et intitule
l'un de ses chapitres: Ce que le collectivisme doit
Bentham 19 . Il est incontestable que, du moins dans
les pays de langue anglaise, Bentham a plus de titres
que les pres fondateurs du socialisme se prtendre le
gniteur intellectuel de la drive actuelle vers le socia-
lisme rel (paternit aussi indirecte et imprvue que
contraire ses intentions).
La base argumentaire de la politique utilitariste repose
sur deux planches. L'une est place dans le sens de la
longueur, et lie l'action prsente ses consquences
futures. Elle reprsente l'hypothse d'une prvisibilit
suffisante. Dans la politique au jour le jour, celle-ci est
souvent remplace par un refus pur et simple de prendre
en compte les moyen et long termes. On ne s'occupe
que des consquences immdiatement visibles < en
politique, une semaine c'est dj le long terme ). A
l'vidence, si l'avenir n'a aucune importance, ne pas le
mentionner vaut aussi bien qu'en parler en parfaite
connaissance de cause.
La deuxime planche est cloue en travers de la
premire et consiste permettre que l'on mette l'utilit
d'une personne en balance avec celle d'une autre. C'est
cette comparaison que nous allons nous intresser
maintenant.
La prfrence rvle des gouvernements
Il n) existe aucune diffrence entre les comparaisons
interpersonnelles d)utilit qui prtendent difinir la meilleure
action publique) et la rvlation par 1) Etat de sa prfrence
propre pour certains de ses sujets
Quand l'Etat ne peut pas plaire tout le monde, il
choisira ceux qui il a intrt le faire.
138 L'Etat
Nous avons vu que la caractristique la plus visible
qui distingue l'utilitarisme des philosophies morales
explicitement intuitionnistes consiste faire dcouler la
valeur d'une action de celle de ses consquences. Eh
bien pour ma part, j'affirme que cette diffrenciation
est purement virtuelle et qu' la fin des fins l'utilitarisme
doit ncessairement se fondre dans l'intuitionnisme.
Une fois de plus, les tapes de l'argumentation nous
conduisent dans le domaine des consquences non
dlibres. Une priorit de principe accorde aux valeurs
individuelles, parce qu'on subordonne la moindre utilit
de quelques-uns l'utilit plus grande des autres,
condui t un Etat qui s'en remet son intuition pour
comparer les utilits, ce qui entrane invitablement un
accroissement de son pouvoir.
Dfinir une bonne action comme celle qui a de
bonnes consquences revient dplacer la question :
qu'est-ce donc qu'une bonne consquence? La rponse
habituelle est en partie mettre au rebut: le mot
utile a des connotations plates, banales, bassement
hdonistes (au sens le plus troit du terme) qui rvlent
un systme de valeurs totalement dpourvu de noblesse,
de beaut, de charit et de transcendance. Certains
utilitaristes, dont Bentham, portent la responsabilit de
cet tat de choses, car ils n'ont rien fait pour empcher
cette fausse interprtation de s'introduire dans les
manuels. Il n'y a pourtant, en toute logique, aucune
raison de ne pas la rejeter. Dans une acception suffisam-
ment gnrale pour tre correcte, l'utilitarisme nous
demande de considrer comme bonne une consquence
que nous jugeons telle, quelle qu'en soit la porte ou la
raison, et coup sr pas exclusivement, voire pas du
tout, parce qu'elle serait utile au sens troit. La
consquence qui nous agre est synonyme de la satisfac-
tion d'un dsir ou de la ralisation d'un objectif, et
c'est l toute la mesure du bien et du mal . Le sujet
pour qui ces gots, ces dsirs ou ces buts dterminent
L'Etat conflictuel 139
la valeur d'une consquence, est toujours une personne
singulire. Si l'on veut raisonner sur ce qui est bon
pour la famille, le groupe, la classe sociale ou la socit
dans son ensemble, on doit d'abord d'une manire ou
d'une autre, revenir aux normes de l'tre singulier: il
faudra forcment les dduire d'une interprtation ou
d'une autre de ce qui est bon pour les personnes qui
constituent ces groupes. La personne est souveraine
dans le choix de ses jugements de valeurs. Nul ne peut
choisir sa place quels sont les buts de sa vie, personne
n'a de dlgation pour contester ses gots (il est vrai
que nombre d'utilitaristes voudraient restreindre le
domaine de ce qui est utile , postulant dans les faits
que les objectifs choisis doivent tre dignes d'un tre
rationnel et moral). En outre, comme il est l'vidence
possible que certaines personnes aient du got pour la
libert, la justice, et mme pour la Grce divine, nous
devons considrer que leur ralisation produit de l'utilit
de la mme faon que par exemple la nourriture ou le
logement. Il est donc parfaitement possible de traiter
l'utilit comme une rsultante homogne, un indice
gnral de la ralisation des objectifs, leur pluralit
tant synthtise dans l'esprit de l'individu d'une
manire non spcifie. Cette conception suppose qu'il
n'existe pas de priorits absolues, que pour un individu
chacun de ses buts est une variable continue, et qu'il
peut en changer un certain taux des quantits
suffisamment petites contre d'autres quantits de n'im-
porte quel autre objectif. Si pratique qu'il soit, ce
systme est assez arbitraire, et peut-tre erron; en
outre, fusionner des objectifs tels que la libert ou
la justice, pour constituer un indice moyen d'utilit
universelle reviendrait faire disparatre comme par
magie un certain nombre des questions capitales que se
pose la philosophie politique.
(La prtention qui donne parfois au langage des
sciences sociales un ct mortellement ennuyeux, con-
140 L'Etat
duit invariablement remplacer le mot got par
son driv prfrence . Les textes qui traitent des
choix sociaux parlent toujours de ce qu'on pr-
fre n, mme quand il ne s'agit pas d'aimer mieux. Cet usage
est devenu un fait accompli* et je m'y conformerai tant
qu'il ne me forcera pas dire meilleurs quand je
veux dire bons . Je serais quand mme soulag si les
habitudes mentales courantes ne m'obligeaient pas
employer le comparatif l o une simple forme affirma-
tive suffirait.)
Les actions prives dbouchent parfois, et les actions
publiques le plus souvent, sur des consquences qui
affectent plusieurs personnes la fois, et bien souvent
des socits entires; comme l'unit de rfrence est
l'individu, leur valeur est cense tre la somme algbrique
des utilits que ces actions entranent pour chaque
individu (d'autres types de classification, insuffisamment
prcis, ne peuvent servir qu' des fins trs limites).
On aboutirait donc la somme des utilits acquises par
les gagnants moins celles perdues par les perdants. Si
l'on veut que l'intrt gnral soit maximis, tout choix
entre deux politiques d'Etat mutuellement incompatibles
doit se porter sur celle qui entrane une plus grande
utilit nette positive. Le problme est: comment le
savoir?
Les deux cas faciles rsoudre, o l'on peut se
contenter de demander leur avis tous les intresss et
de noter leur rponses (ou d'observer leurs ractions
afin de relever les prfrences qu'elles expriment), sont
l'unanimit et ce qu'on appelle les choix Pareto-
suprieurs, ces derniers dcrivant les situation o l'un
des intresss au moins prfre les consquences de la
* En franais dans le texte. Si les conomistes tombent dans ce
travers, c'est qu'ils trouvent au mot prfrences., l'avantage de
rappeler que toute action est un choix, entre deux termes au moins
d'une alternative, et qu'elle a donc toujours un cot [F.G.].
L'Etat conflictuel 141
politique A alors que personne ne prfre la politique
B. En revanche, dans tous les autres cas, le choix quel
qu'il soit pourrait tre contest soit parce que certains
des intresss voudraient choisir A et d'autres B, soit
(double occasion de controverses et plus raliste encore
comme description de la vie politique) parce qu'il
n'existe aucun moyen pratique et fiable de consulter tout
le monde mme sur les options les plus capitales qui
les affecteraient, ni aucune autre manire d'obtenir que
chacun rvle ses prfrences de manire crdible. Je
voudrais insister en passant sur le fait que la rfrence
ultime reste l'individu; lui seul a des dsirs satisfaire
et donc des prfrences rvler.
Pour renvoyer aux oubliettes* l'utilitarisme en tant
que doctrine politique, nous pouvons affirmer que les
dbats qui natraient d'opinions incompatibles sur le
solde net des utilits sont totalement insolubles, et ce
parce qu'il n'existe aucun moyen rationnel de les
rsoudre. Par consquent, moins qu'on ne se mette
brusquement d'accord pour justifier l'engagement de
l'Etat en faveur de tel ou tel, il faut que l'Etat fasse des
pieds et des mains pour viter de se trouver dans une situation
o il sera forc de faire des choix qui plaisent certains
de ses sujets et dplaisent d'autres. Ce souci extrme
correspond exactement la position adopte par l'Etat
capitaliste, et que nous avons dduite de prmisses tout
fait diffrentes au chapitre 1 (pp. 39-46).
Pour sa part, un Etat conflictuel a tout au contraire
un besoin pressant de trouver maintes occasions de faire
montre d'un tel arbitraire. En effet, diminuer les
satisfactions de certains est le seul moyen pour lui
d'acheter le soutien des autres. Dans la mesure o la
politique de l'Etat et l'idologie dominante doivent aller
plus ou moins de concert, jeter l'utilitarisme la poubelle
de l'histoire aurait d laisser l'Etat dmocratique assis
* En franais dans le texte [N.d.T.).
142 L'Etat
entre deux chaises, et le rendre vulnrable pour un
temps, en attendant que la relve idologique finisse
par arriver. Il n'est pas totalement vident que cela se
soit produit. Car il y a bien des courants de la
pense politique qui protestent de leur rupture avec
l'utilitarisme mais dont le raisonnement, pour autant
qu'il dbouche sur des choix concrets, est absolument
quivalent au calcul que celui-ci implique. Il n'y a
peut-tre que les marxistes forms dans l'orthodoxie (et
qui ne raisonnent donc pas en termes de satisfaction)
qui ne soient pas des utilitaristes inconscients ou
cachs. La plupart des dmocrates-sociaux abjurent
solennellement toute comparaison interpersonnelle d'uti-
lits, mais cela ne les empche pas de prner force
interventions de l'Etat partir de raisonnements dont
la quintessence consiste dans la maximisation des utilits
compares de plusieurs personnes.
Prendre la logique au srieux en matire de comparai-
sons interpersonnelles et refuser tout compromis avec
l'utilitarisme politique consiste dire qu' {( additionner )}
la satisfaction tranquille de l'un et la joie exubrante
de l'autre, {( dduire)} les pleurs d'une femme du sourire
d'une autre femme, sont des absurdits conceptuelles qu'il
ne peut tre question d'envisager puisqu'il suffit de les
noncer pour qu'elles s'effondrent aussitt. Alors qu'on
enseigne aux plus jeunes enfants qu'il ne faut pas
essayer d'additionner les carottes et les lapins, comment
donc des adultes peuvent-ils croire que, parce qu'elles
auraient t faites avec suffisamment de soin, en
s'appuyant sur la recherche sociologique la plus
moderne, ces oprations pourraient servir de norme
aux actions de l'Etat, et aboutir ce qu'on appelle
encore avec trop d'indulgence un choix social)} ?
Un aveu qui en dit long sur l'honntet du procd,
dcouvert dans ses papiers personnels par Elie Halvy,
nous a t livr par Bentham lui-mme. Ne le voit-on
pas dclarer, son corps dfendant :
L'Etat conflictuel 143
C'est en vain que l'on parle d'ajouter des quantits
qui, aprs cette addition, continueraient comme
devant; le bonheur d'un homme ne sera jamais le
bonheur d'un autre [ ... ] vous pourriez tout aussi bien feindre
d'additionner vingt pommes avec vzngt poires [ ... ] cette
additivit des bonheurs de diffrents sujets [ ... ] est un
postulat sans l'admission duquel tout raisonnement pratique
est remis en cause
20
Chose curieuse, il tait tout la fois prt reconnatre
que ce postulat d'additivit est une vritable perver-
sit pour un logicien, et avouer que lui-mme ne
pouvait pas s'en passer. Il aurait pu profiter de
l'occasion pour prendre le temps de rflchir sur
l'honntet du raisonnement pratique dont il prten-
dait qu'on se servt. Et pourtant, il ne pouvait tre
question de souffrir que le raisonnement pratique ft
remis en cause. Il en accepta donc l'imposture et
l'opportunisme intellectuel pour les besoins de la
cause* , peu prs comme le font le prtre athe ou
l' historien progressiste.
Si l'on veut bien reconnatre que les utilits des
diffrentes personnes sont incommensurables, de sorte
que l'utilit, le bonheur et le bien-tre de personnes
diffrentes ne peuvent pas tre intgrs, on admet ipso
jacto qu'on n'a absolument aucun droit d'invoquer une
thorie sociale qui partirait de prsupposs utilitaristes
pour prouver (sauf dans les cas rares et politiquement
peu significatifs de supriorit au sens de Pareto ) la
justesse d'affirmations prtendant qu'une politique
serait objectivement suprieure une autre. L'utili-
tarisme devient alors idologiquement inutilisable. Dans
la mesure o certaines politiques auraient besoin de
justifications intellectuellement solides, il faudra aller
* En franais dans le texte [N.d.T.].
144 L'Etat
les chercher dans un cadre doctrinal autrement moms
commode et satisfaisant pour l'esprit.
A l'oppos de cette position intransigeante, on peut
discerner trois dmarches tendant rhabiliter les
comparaisons interpersonnelles. Chacune est associe
au nom de plusieurs penseurs minents, dont certains
se tiennent d'ailleurs califourchon entre l'une et
l'autre. Il est aussi arbitraire de les rduire une seule
doctrine que d'tablir une distinction trs prcise entre
l'une ou l'autre position. Pour cette raison, et aussi
pour viter d'offenser quiconque en produisant ce qui
ne peut tre qu'un condens vulgarisateur incapable de
rendre compte de l'ensemble d'une pense subtile et
complexe, je m'abstiendrai d'attribuer une position
spcifique quelconque aucun auteur particulier. Le
lecteur cultiv saura bien juger si le roman clef*
qui en rsulte aura su ou non donner une image fidle
de personnages rels peine dguiss.
Pour rendre l'utilitarisme son rle d'arbitre, une
attitude consiste prtendre que les comparaisons
interpersonnelles sont videmment possibles, puisque
nous en faisons tout le temps. C'est seulement si nous
refusions l'existence des autres esprits que nous
pourrions exclure les comparaisons entre eux. L'usage
linguistique courant prouve la lgitimit logique d' affir-
mations telles que: Pierre est plus heureux que
Jacques , (comparaison d'galit) et, la rigueur,
Pierre est plus heureux que Jacques mais la diffrence
entre eux est moins grande que celle qui spare Jacques
de Barnab (comparaison entre les diffrences). Nan-
moins, une certaine licence est laisse l'interprtation,
et ceci vicie l'approche propose. Car ces affirmations
de tous les jours peuvent d'aprs leur forme tout aussi
bien se rapporter des faits observables < A est plus
grand que B ) qu' des opinions ou des gots subjectifs,
* En franais dans le texte [N .d. T.l.
L'Etat coriflictuel
145
ou encore aux deux la fois (<< A est plus beau que
B ). Dans ce dernier cas, il ne sert de rien que
l'usage linguistique nous apprenne que les comparaisons
interpersonnelles sont possibles (en ce sens qu'elles
n'corchent pas littralement les oreilles), car ce n'est
pas le type de comparaisons dont les utilitaristes ont
besoin pour donner une justification scientifique
aux politiques publiques. Une ambigut tout aussi
essentielle entoure cette preuve linguistique qu'on a
souvent tendance invoquer pour justifier les politiques
redistributives : un franc de plus ou de moins fait une
plus grande diffrence pour Pierre que pour Paul . Si
cette affirmation entend dire que l'accroissement d'uti-
lit produit chez Pierre par un franc supplmentaire est
plus grand que chez Paul, c'est parfait. Nous aurons
russi comparer le niveau d'utilit de deux personnes.
Si en revanche cela signifie qu'un franc affecte l'utilit
de Pierre davantage que celle de Paul, alors on n'aura
fait que comparer le changement relatif d'utilit de
Pierre < elle a normment augment ) et de Paul
(<< elle n'a gure vari ) sans avoir en rien pu affirmer
que la valeur absolue du changement d'utilit de Pierre
est plus ou moins grande que celle du changement
d'utilit de Paul (donc sans avoir dmontr que les
utilits de deux personnes sont mesurables, susceptibles
d'tre exprimes en termes d'une certaine utilit
sociale commune et homogne).
Une autre position intgrationniste affronte le pro-
blme de l'htrognit, pour ainsi dire bille en
tte, en proposant ce que j'appellerai des conventions
pour s'en dbarrasser, un peu comme si Bentham avait
dclar qu'il allait se donner le droit d'appeler fruits
des pommes et des poires, et de les additionner ou les
soustraire comme des units de fruits . Ces conven-
tions peuvent tre considres comme des postulats non
empiriques, non vrifiables, uniquement introduits pour
chapper un raisonnement circulaire dtach de
146
L'Etat
l'exprience. Par exemple, on dclare que l'utilit des
personnes isomorphes qui sont identiques dans tous
les domaines sauf un (ge, revenus, etc.) peuvent tre
considres comme des quantits homognes et on va
mme jusqu' considrer certaines populations comme
isomorphes certaines fins. Une autre convention
consisterait considrer l'utilit de tout un chacun
comme inextricablement lie celle d'autrui au moyen
d'une relation de sympathie largie. Et pourtant,
une autre conception transforme grosso modo les fonctions
d'utilit de personnes diffrentes en transformes linai-
res d'une seule et mme fonction, en retirant aux
paramtres dterminant les prfrences tout ce qui
pourrait les rendre diffrentes, et en transfrant ces
diffrences l'objet de leurs prfrences . On a mme
propos (ce que je trouve d'une candeur dsarmante)
de remplacer les prfrences relles des gens par les
prfrences morales qu'ils choisiraient s'ils s'identi-
fiaient avec un individu reprsentatif de la socit.
Une convention d'un arbitraire comparable consiste
considrer les divers individus comme autant d'alter ego
de l' observateur bienveillant .
De telles conventions, et toutes celles de semblable
farine, sont des variantes an sich* acceptables et
bnignes d'un postulat qui - s'il tait juste - serait
suffisant pour lgitimer l'intgration des utilits,
bonheurs et bien-tre, etc. de personnes diffrentes.
Chacune d'entre elles peut tre traduite par la para-
phrase suivante: il est possible d'additionner les bien-
tres de personnes diffrentes pour constituer une
fonction de bien-tre social, si on se met d'accord pour ne
pas les considrer comme des tres diffrents . Ces conventions
peuvent sans problme mettre tout le monde d'accord
sur les conditions qui seraient suffisantes (si elles taient
* An sich = en elles-mmes (en allemand dans le texte)
[N.d.T.].
L'Etat conflictuel 147
vraies) pour lgitimer l'addition des utilits personnelles.
Il ne faut pas pour autant les confondre avec un moyen
de lgitimer cette prtendue addition partir du moment
o l'on veut bien reconnatre qu'elle est de toute faon
impossible dans la ralit.
Une autre conception, mon avis diamtralement
oppose, consiste admettre que les individus sont
diffrents, tout en niant que cela rende forcment les
estimations du bien-tre social arbitraires et intellectuel-
lement malpropres. Cette position, tout comme la
conception linguistique , me semble souffrir de cette
ambigut que les jugements qu'elle porte et les dcisions
qu'elle prconise (deux fonctions probablement diffren-
tes) peuvent aussi bien tre des questions de got que
des noncs de fait, sans que leur formulation nous dise
ncessairement s'il s'agit des premiers ou des secondes.
Si c'est une question de got, mme un got form
par la pratique et clair par la connaissance, il n'y a
rien ajouter. Nous nous trouvons de toute vidence
aux mains de l'observateur bienveillant, et tout dpend
de qui a eu le pouvoir de le nommer. Affirmer dans ce
cas qu'une politique est meilleure qu'une autre pour la
socit, c'est s'en remettre purement et simplement
l'autorit.
Si au contraire on considre les comparaisons interper-
sonnelles comme des questions de fait, vrifiables et
rfutables, la possibilit d'une comparaison doit impli-
quer que toutes les difficults rencontres pour les
additionner soient de caractre technique et non concep-
tuel; on les devrait alors au fait que l'information
ncessaire est inaccessible, rare ou imprcise. Le pro-
blme est donc de savoir et de mesurer ce qui se passe
dans la tte des gens, et ne tient pas ce que ces
ttes appartiennent des personnes diffrentes. Une
information minimale facilement accessible sur Nron,
sur Rome et sur le fait de jouer de la cithare est
suffisante pour permettre de conclure qu'il n'y a eu
148 L'Etat
dans les faits aucun accroissement d'utilit sociale parce
qu'on avait mis le feu Rome pendant que Nron
jouait de son instrument. Peu peu, une information
plus dtaille et plus prcise permet d'aboutir progressi-
vement des dcouvertes interpersonnelles plus affines.
Ainsi, nous sommes passs de l'impossibilit d'addition-
ner par manque de donnes spcifiques une utilit au
moins quasi cardinale et sa comparaison interperson-
nelle au moins partielle
21
Du moins premire vue, il
semble que le contraste ne pourrait pas tre plus complet
avec la - ou les - propositions de ne tenir aucun compte
des traits particuliers et de dpouiller les personnes de ce
qui les distingue des autres. Ici, on nous propose de partir
d'une htrognit reconnue et de s'acheminer vers l'ho-
mognit des individus en traitant leurs diffrences par
des comparaisons deux deux, comme si on comparait
une pomme et une poire, en considrant d'abord la taille,
la quantit de sucre, l'acidit, la couleur, le poids spcifi-
que, etc., au moyen de n comparaisons partielles des
attributs homognes, et en ne laissant de ct que des
comparaisons rsiduelles qui rsistent tout dnomina-
teur commun. Aprs avoir trouv les n attributs communs
et ralis les comparaisons, on obtient n rsultats partiels.
Il faut ensuite les agrger en un seul rsultat, la Comparai-
son des comparaisons, en dcidant de leurs importances
relatives.
Et pourtant, mme si l'on admettait que ce procd
d'addition est intellectuellement cohrent, cela suffirait-
il pour le rendre applicable au choix des politiques
publiques? Si l'on devait mettre en uvre cette proc-
dure, il se poserait immdiatement une foule de ques-
tions pineuses pour lesquelles il faudrait parvenir un
accord (unanime ?) de tous ceux dont les gains ou les
pertes d'utilit sont susceptibles d'tre compars dans
cette opration. Quelles sont les caractristiques de
l'individu (revenus, ducation, sant, coefficient de
satisfaction du travail, temprament, bon ou mauvais
L'Etat conflictuel 149
caractre de l'pouse, etc.) qui seront compares deux
deux pour en infrer des niveaux d'utilit ou des
diffrences d'utilit? Si certaines ne peuvent tre values
que subjectivement et non pas dtermines en fonction
de statistiques de l'INSEE, qui les valuera? Quelle
importance donnera-t-on chaque caractristique pour
en infrer l'utilit, et les mmes critres conviendront-ils
pour des sensibilits trs diffrentes? A qui appartien-
dront les valeurs qui conditionneront ces jugements ? Si
l'on trouvait une manire quitable pour dlguer
unanimement quelqu'un le pouvoir d'tablir les
comparaisons et les critres de pondration, celui ci aurait
le choix entre devenir fou et prendre toute dcision qui lui
semblerait intuitivement correcte
22
.
L'alpha et l'omga de toute cette discussion est que les
comparaisons interpersonnelles d'utilit, soi-disant objec-
tives et issues de procdures bien dfinies, mme si elles
restent modestes et partielles, ne sont qu'un chemin
dtourn pour en revenir un arbitraire irrductible, qui
devra tre exerc par une autorit. A la fin des fins, ce
n'est jamais que l'intuition de la personne qui compare,
qui fait la dcision, faute de quoi il n'y aura pas de
comparaison. Mais dans ce cas, quoi rime de faire des
comparaisons intuitives d'utilit interpersonnelle pour
dterminer un ordre de prfrence entre les diffrentes
politiques possibles ? Pourquoi ne pas recourir directe-
ment l'intuition pour dclarer que cette politique-l est
meilleure qu'une autre? Dcider intuitivement ce qu'il
est prfrable de faire est le rle classique attribu
l'observateur bienveillant qui aura entendu l'argumenta-
tion, examin les faits et exerc sa prrogative pour le
meilleur et pour le pire. Qui serait-ce donc, encore qu'in-
directement, sinon l'Etat lui-mme?
Aussi longtemps qu'il n'existe pas d'unanimit sur
la manire exacte de raliser les comparaisons interper-
sonnelles, diffrentes manires de dcrire la procdure
du choix sont simultanment possibles. On peut certes
150 L'Etat
prtendre que l'Etat, fort de ses ressources statistiques
et de sa connaissance des choses, avec toute sa bienveil-
lance et son intuition, a labor des mesures de l'utilit
de ses sujets leur permettant d'tre additionnes les
unes aux autres et soustraites les unes des autres. Sur
cette base, il a calcul l'effet de chaque politique possible
sur l'utilit globale et a choisi celle qui avait l'effet le
plus positif. Mais il est aussi possible de prsenter la
chose en disant que l'Etat a tout simplement choisi la
politique qui lui paraissait la meilleure. Les deux
versions sont parfaitement compatibles et aucune des
deux ne peut contredire ni rfuter l'autre. De la mme
manire, les deux affirmations: l'Etat a conclu qu'en
augmentant l'utilit du groupe P et en diminuant celle
du groupe R, on aboutissait un gain net d'utilit et
l'Etat a choisi de favoriser le groupe P plutt que le
groupe R ne sont que deux manires de dcrire une seule et
mme ralit. Rien, dans ce qui peut tre connu, ne
distingue les deux oprations qu'elles dsignent. Quelle
que soit la version utilise, c'est par ce choix-l que le
gouvernement aura fait connatre sa prfrence.
Mon propos n'est pas de prtendre que toute recherche
devrait s'en tenir l, sous prtexte que cela ne se ferait
pas de s'interroger sur l'origine des prfrences. C'est
un plaidoyer pour que l'on cesse d'expliquer la partialit
de l'Etat par des hypothses futiles non susceptibles
d'tre jamais testes, tant donn le caractre irrducti-
blement arbitraire des comparaisons interpersonnelles.
La justice interpersonnelle
O le droit de proprit et la libert des contrats (qu'il faut
faire respecter) aboutissent des rpartitions injustes
(qu'il faudrait rformer)
Les contrats libres ne sont plus libres s'ils sont
inquitables.
L'Etat conflictuel 151
En dcrivant l'attitude d'un Etat ayant laiss les gens
se partager entre eux des lots de biens qu'ils souhaitaient
possder, (pp. 33-38), j'ai prsent l'Etat capitaliste
comme celui qui ne reconnat d'autre rgle que la non-
violation des droits des tiers, et respecte les contrats
conclus par des adultes consentants, sans se soucier de
leur statut ni de l'quit des conditions du contrat. Cela
n'implique pas du tout qu'un tel Etat ne se soucie
nullement de justice distributive, ni qu'il n'prouve
aucune compassion pour les infortuns dont le sort
serait devenu misrable la suite de ces contrats
successifs. Cela signifie tout bonnement que l'Etat ne
se reconnat aucun droit de se laisser aller suivre ses
propres conceptions, pas plus que celles de qui que ce
soit d ' a ~ t r e en matire de justice distributive et de
compaSSIOn.
Mme si au dpart elle tait quelque peu gne par
les motifs qui sous-tendent cette affirmation, la doctrine
interventionniste qui fonde l'Etat conflictuel affirme
bien au contraire que celui-ci a tous les droits d'agir de
la sorte ; que dans la plupart des relations contractuelles
il a le droit et mme le devoir exprs de le faire, et que
ce droit moral et ce mandat politique fondent un droit
d'employer la force, sans laquelle on ne saurait parvenir
l'quit ni la compassion. Elle est l'idologie qui,
dans les faits, en appelle l'Etat pour qu'il fasse ce
qu'il serait de toute faon amen faire dans le
processus normal de la constitution et de l'entretien
d'une clientle parmi ses gouverns. Pratiquer la
justice distributive est une manire de dcrire ces
actions; acheter les suffrages, s'allier aux puissants
en est une autre.
La transition est toute naturelle entre le programme
benthamien d'amlioration progressive des institutions
sociales et d'extension de la gamme des services collec-
tifs, et le programme dmocrate-social de justice
redistributive. A bien rflchir, ds qu'on s'est mis dans
152 L'Etat
la tte qu'un avantage social net est autre chose
qu'une rverie d'intellectuels ou l'expression d'une
sophistique intresse, et qu'on peut l'obtenir en accrois-
sant (davantage) la satisfaction de certains au prix d'une
(moindre) rduction de celle-ci pour d'autres, il n'y a
pas de diffrence essentielle quand, aprs avoir contraint
les contribuables riches financer la rforme des
prisons, la lutte contre le cholra ou une campagne
d'alphabtisation, on les force payer pour l'amliora-
tion du niveau de vie des pauvres (ou dans ce domaine,
des moins riches) sous des prtextes encore plus divers.
Si l'on examine l'volution historique, il y a eu bien
sr des diffrences importantes dans le temps. Les
arguments du bricolage utilitariste pour la sant ou
l'enseignement ne sont pas les mmes que ceux qui
prnent la subordination des droits de proprit la
justice sociale ou plus gnralement une ide prconue
de ce qui est bon pour la socit. En revanche, pour ce
qui est de la pratique politique, une fois que l'Etat,
dans un contexte de dmocratie lective et de suffrage
largi, eut pris l'habitude de rmunrer le soutien
des citoyens, cela n'tait plus qu'une question de
consquences cumulatives pour qu'on en arrive au point
o des rformes partielles relativement inoffensives
se rvleraient insuffisantes pour garantir une survie
politique prenne. L'exercice du pouvoir en concurrence
avec des rivaux s'est alors mis exiger de l'Etat une
ingrence dans les contrats de plus en plus systmatique
et constante.
Il existe deux types principaux d'ingrence: la con-
trainte, qui limite les conditions auxquelles les contrats
sont autoriss (par exemple le contrle des prix), et le
pouvoir de les fouler aux pieds qui annule rtroactivement
l'effet des contrats (par exemple les impts redistributifs
et les subventions).
Quand je parle de contrats, je m'intresse tout
particulirement leur rle en tant qu'lments essen-
L'Etat conflictuel 153
tiels d'un certain rseau de coopration sociale avec sa
distribution correspondante des revenus. Dans l'tat de
nature (o la coopration sociale se fait sans aide ni
entrave de l'Etat), la libert de conclure les contrats a
pour effet que la production et la rpartition des
parts du produit entre les gens sont simultanment
dtermines par des causes que l'on peut classer dans
les catgories suivantes: tat des techniques, gots pour
les biens et le loisir, capital et aptitudes diverses
fournir toutes sortes d'efforts. (Le lecteur est sans nul
doute conscient du fait que cette manire de dcrire le
processus de distribution glisse lgamment sur des
difficults formidables. L'esprit d'entreprise, ce qu'Al-
fred Marshall appelait capacit d'organisation et le
travail sont mis dans le mme sac, celui de 1' aptitude
fournir diverses sortes d'efforts . On vite de mention-
ner l'offre de travail et surtout le concept pig de
stock de capital , ainsi que la fonction de production,
mme si tout cela continue rder dans la coulisse.
Heureusement, la suite de notre raisonnement ne nous
oblige pas affronter ces difficults.) Les hommes qui
vivent l'tat de nature obtiennent ce qu'ils ont
produit , plus prcisment ils obtiennent la valeur du
produit marginal de tout facteur de production qu'ils
auront offert. Au lieu de parler d' offrir , il est parfois
plus intressant d'envisager ce facteur comme ce qu'ils
auraient pu soustraire (mais ne l'ont pas fait) . Il faut
complter ces deux expressions pour tenir compte de la
quantit dudit facteur fournie ou non retire. Le
capitaliste obtiendra donc le produit marginal de son
capital au prorata de ce capital fourni, et l'entrepreneur,
le mdecin, celui qui travaille sur une machine, obtien-
dront les produits marginaux de leurs activits respecti-
ves proportion de leurs efforts. Si, dans un rgime de
libert contractuelle, toutes les parties contractantes
potentielles agissent en suivant leur intrt personnel
(ou si ceux qui n'agissent pas ainsi, que ce soit par
154 L'Etat
altruisme ou simplement par manque de rflexion, n'ont
pas trop d'effet), le prix de ces facteurs montera ou
descendra pour atteindre la valeur marginale de leurs
productions (et plus le march se rapprochera d'une
situation de concurrence parfaite, plus ceux-ci corres-
pondront aux valeurs des produits marginaux phy-
siques).
En revanche, sitt que l'on quitte l'tat de nature,
on se trouve confront des complications irrductibles.
Pour subsister, l'Etat s'approprie une part du produit
global final. Par consquent, si l'on n'est plus dans
l'tat de nature, la thorie de la productivit marginale
peut tout au plus dterminer le revenu avant impts de
ses sujets. La distribution relle aprs impts sera donc
la fois fonction du revenu avant impts et fonction
du processus politique, lequel dterminera par cons-
quent ce que l'Etat recevra de chacun d'entre nous.
En particulier, cette distribution sera influence par
deux des principales activits de l'Etat: sa production
de biens publics (au sens indfiniment tendu, puisque
au maintien de l'ordre et aux travaux publics, il adjoint
les soins mdicaux et l'enseignement !) et sa production
de justice sociale par redistribution des revenus.
D'aprs certaines dfinitions, la production de justice
sociale devient un aspect de la production des biens
publics ", ce qui donne naissance des difficults que
l'on pourra sans risque et avantageusement laisser de
ct. (On peut dire sans forcer la ralit que la
production de tout bien public" aux frais de la
collectivit est ipso facto un acte de redistribution ouverte,
ne serait-ce que parce qu'il n'existe pas un seul moyen
juste " de rpartir le cot global subir par tous les
membres de la collectivit d'aprs les avantages que
chacun retire d'un bien public donn. Il se peut que
certains aient fait une affaire, sorte de subvention
obtenue aux dpens des autres. Par consquent la
distinction entre la production de biens publics" et la
L'Etat conflictuel 155
redistribution ouverte est forcment affaire de conven-
tion arbitraire.) Cependant, mme la forme de la
distribution avant impts est fausse par la rtroaction
que la distribution aprs impts doit exercer sur elle.
Les facteurs de production seront en gnral plus ou
moins volontiers offerts selon les prix qui en dcoulent
et selon la situation des propritaires des moyens de
production (en langage spcialis, l'lasticit de l'offre
en fonction des prix et revenus), par consquent, si
l'un de ces deux lments, ou les deux, sont modifis
par des impts, cela doit se rpercuter sur la production
et sur les produits marginaux.
Ayant reconnu la ncessit logique de leur incidence
et mme leur ampleur probable, je ne commenterai pas
prcisment ces rpercussions (et de toute faon il est
difficile de les apprhender empiriquement). Je voudrais
nanmoins faire une supposition a priori plausible concer-
nant le capital. Le capital, une fois accumul sous la
forme de biens de production, ne peut tre retir
rapidement. Il faut du temps pour le dcumuler (ce
que Dennis Robertson appelait volontiers tirer son
pingle du jeu ), en s'abstenant de remplacer les
capitaux matriels mesure qu'ils se dprcient du
fait de l'usure mcanique et de l'obsolescence. En
consquence, la disponibilit des capitaux matriels doit
court terme tre peu sensible l'imposition des loyers,
de l'intrt et des bnfices. Ceux qui fournissent des
efforts peuvent choisir de ragir ou non l'imposition
de leurs revenus en refusant de travailler. Ceux qui
fournissent le capital ne peuvent pas court terme
riposter contre la taxation des rentes, et c'est le court
terme qui compte pour des politiciens au pouvoir
pour de courtes priodes. On ne peut donc pas dans
l'immdiat nuire la production en instaurant des
mesures comme une taxe sur les superbnfices ou le
contrle des loyers. Une fois construit, un immeuble
locatif ne peut pas tre rapidement dconstruit ; si
156 L'Etat
on ne l'entretient pas, il ne s'effondrera qu'aprs de
nombreuses annes. Mme si les voisins pouvaient bien
esprer qu'il s'effondre plus tt, le spectacle d'un
milieu urbain dgrad est une distance politiquement
confortable, loin dans l'avenir.
L'Etat peut ainsi prendre le parti du nombre contre
les moins nombreux, pour les pauvres contre les riches,
tout en se servant de la rhtorique du bien-tre collectif
ou de la justice sociale ; il peut aussi favoriser le travail
aux dpens du capital pour des motifs d'opportunit
conomique. Pour les mmes motifs, il est tout aussi
capable de trouver des arguments en faveur du capital
et contre le travail. Il dispose de tout un attirail de
bonnes raisons pour prendre le parti des uns ou celui
des autres, mme si l'un de ses choix va l'encontre
du reste, ce qui est bien commode pour distribuer les
rcompenses et tisser le rseau des adhsions dont son
pouvoir dpend. Ces rationalisations peuvent sembler
tre de simples excuses, des prtextes pour agir comme
il le ferait de toute faon pour obir aux impratifs de
la survie politique. Pourtant, je pense qu'il serait
erron de supposer que pour l'Etat rationnel il s'agisse
ncessairement de prtextes. L'engagement idologique
de l'Etat peut tre parfaitement sincre; ce qui compte
est que l'on n'a de toutes faons aucun moyen de le
savoir, et que cela n'a pas la moindre importance du
moment que l'idologie est la bonne, c'est--dire qu'elle
commande tout bonnement l'Etat de faire ce qu'exige
la ralisation de ses objectifs.
On affirme que les classes sociales qui adoptent une
idologie leur demandant d'agir de faon contraire
leurs intrts sont dans un tat de fausse conscience .
Il est en principe parfaitement possible que cela arrive
galement l'Etat, et l'on peut trouver des exemples
historiques o l'Etat s'est trouv dans une situation
correspondant cette description. La fausse cons-
cience peut notamment conduire l'Etat relcher sa
L'Etat conflictuel 157
rpression dans l'espoir fallacieux d'en obtenir une
adhsion suffisante pour la remplacer, cette mprise
ayant probablement t la cause de maintes rvolutions.
Sans cette fausse conscience ou cette sottise, les gouver-
nements pourraient peut-tre durer ternellement, et
les Etats ne jamais perdre le pouvoir. Il est clair que
plus l'idologie est ouverte et souple, moins elle est
spcifique, et moins il y a de chances pour que la fausse
conscience conduise l'chec l'Etat qui se laisse guider
par elle. L'idologie dmocrate-sociale qui est mallable
et pluraliste l'infini est, de ce point de vue, merveilleu-
sement sre, car lorsque l'Etat la suit, la fausse
conscience l'entranera rarement adopter une ligne
de conduite assez risque pour mettre sa survie politique
en danger. Par sa nature mme, elle offre une grande
diversit d' options, toutes aussi progressistes les unes
que les autres.
Si, aprs cette digression sur la concidence entre
l'idologie et l'intrt rationnel, on en revient aux
parts dans les distributions que les gens s'accordent
mutuellement dans les contrats qu'ils passent, il n'y a
videmment aucune raison de penser que les rpartitions
ainsi convenues soient en rien gales . On ne prjuge
en faveur de l'galit que prcisment lorsqu'on ne
trouve aucune bonne raison pour qu'une ingalit
existe. S'il n'y a pas de raisons pour que les parts de
chacun aient telle ou telle caractristique, voire si on se
borne nier qu'il existe des motifs pour telle rpartition
(c'est ainsi que procde l'argumentation galitariste
fonde sur la symtrie , ou sur l'ambition d'liminer
les effets du hasard), alors il faut que chacun ait une
part gale. Cependant les thories de la distribution,
comme celle de la productivit marginale, sont des
systmes logiques cohrents qui donnent prcisment
des raisons de ce genre. C'est bien embarrassant pour
une idologie que d'avoir faire coexister une thorie
158 L'Etat
descriptive de la distribution avec un parti pris d'galit
des parts.
A ses dbuts, l'idologie progressiste, invente par
Green et Hobhouse et distribue en srie par John
Dewey, n'avait pas alors rompu avec le droit naturel
(qui impliquait le respect des relations de proprit
existantes pour la seule raison que ladite proprit avait
t acquise dans les formes) ni avec les thories
conomiques classiques et no-classiques (qui tendaient
considrer salaires et bnfices comme n'importe quel
autre prix, comme un rsultat immdiat de l'offre et
de la demande). Dans l'ensemble, elle considrait
comme la fois empiriquement vraies et moralement
fondes tout un ensemble de raisons pour que le bien-
tre matriel de diverses personnes soit ce qu'il tait.
En mme temps, elle propageait les thses affirmant
que le bien-tre matriel relatif (et mme absolu) tait
une question de justice, que dans la ralit la distribution
pouvait tre injuste, et que l'Etat avait en quelque
sorte obtenu un mandat pour assurer la justice
distributive . A l'vidence, l'obligation morale devait
finir par l'emporter sur la ralit des faits.
En mrissant, l'idologie en question s'est progressi-
vement mancipe de son respect initial pour les raisons
d'une rpartition ingale. Si ces raisons ne sont pas
valables, elles ne peuvent plus contraindre la justice
distributive ; sa doctrine peut alors aller o elle veut en
toute libert. Nanmoins, c'tait loin d'tre le cas au
dpart. La pense dmocrate-sociale prtendait la fois
accepter les causes d'un relatif bien-tre et rejeter leurs
effets. Le tour de force fut accompli par T. H. Green,
avec sa doctrine suivant laquelle un contrat pouvait
tre libre en apparence, tout en ne l'tant pas en ralit
23
Pour les thories de la distribution traitant de la
contribution marginale, il existe trois raisons pour que
le niveau de vie matriel d'une personne soit diffrent
de celui d'une autre. Tout d'abord, le capital: certains,
L'Etat conflictuel 159
comme l'histoire le dmontre, en possdent davantage,
et contribuent davantage que d'autres aux processus de
production
24
Ensuite viennent les capacits personnelles,
qu'elles soient innes ou acquises par l'ducation,
l'amlioration personnelle et l' exprience
25
En troisime
lieu, on trouve le travail, l'effort mesur de manire
pouvoir en distinguer diverses catgories. La capacit
d'organisation (au sens o Marshall l'emploie), l'esprit
d'entreprise (chez Schumpeter), peuvent entrer dans la
catgorie des efforts , mme si ce n'est pas trs facile,
alors que la rmunration du risque doit tre range
avec celle du capital qui a t risqu. Si l'on prend ces
raisonnements dans l'ordre inverse, la pense dmo-
crate-sociale, mme aujourd'hui (et encore plus il y a
un sicle), ne conteste pas fortement la justice des
rpartitions ingales pour des efforts ingaux, condi-
tion que le travail acharn qu'ils impliquent com-
porte un lment de souffrance. Un travail acharn
qui apporterait du Plaisir pour cause de dvouement
passionn sa tche est en revanche trs fortement
discut comme justification de revenus suprieurs la
moyenne
26
La question des dons personnels est un sujet de
controverses bien plus grandes, car il y a toujours eu
un courant de pense pour supposer que les talents que
Dieu nous a donns, ainsi que la grce et la beaut, ou
encore le sang-froid et l'assurance qui proviennent de
l'appartenance un milieu social privilgi, ne sont
absolument pas mrits, tandis que les avantages acquis
force d'application le sont dans l'ensemble; toutefois,
la pense dmocrate-sociale n'a pas au dpart cherch
nier que les gens soient propritaires de leurs capacits (ce
qui n'empchait pas de prtendre que tout le monde
avait droit l'galit des chances pour acqurir au
moins celles que le bcheur ordinaire peut obtenir de
l'enseignement. On pouvait avoir une opinion diffrente
quant aux chances que 1' galit impliquait d'offrir
160 L'Etat
quelqu'un de brillant qui tire un plus grand bnfice
de la mme}) instruction: fallait-il lui en apprendre
moins? mais ces doutes taient relativement margi-
naux). Les qualits qui les diffrencient, si elles leur
appartenaient, devaient se reflter dans des rmunra-
tions diffrentes, si la thorie de la productivit margi-
nale qui implique des rmunrations gales pour des
contributions gales devait avoir un sens. Finalement,
le capital devait quand mme tre rmunr et, bien
qu'il ft difficile de tolrer les immenses revenus que
d'normes quantits de capital rapportaient leurs
propritaires, il semblait au dpart plus difficile encore
de prtendre que si la proprit est inviolable quand
on n'en possde qu'un peu, ce droit pourrait tre viol
quand on en possde beaucoup27. Certes, il n'tait pas
possible de rsister trs longtemps la tentation de
rogner sur le principe de la proprit inviolable. La
proprit, n'est-ce pas, devait reconnatre ses responsa-
bilits sociales; elle devait fournir du travail aux
hommes, ses fruits Ca fortiori le principal !) ne devaient
pas tre gaspills dans des dpenses extravagantes.
T. H. Green lui-mme tait plutt favorable au capital
industriel, alors qu'il dtestait les propritaires terriens.
Nombre de dmocrates progressistes taient enclins
penser que le capital avait beau tre possd par des
individus, c'tait en ralit pour le compte de la socit
qu'il tait administr, et ils taient rarement choqus
par le capitaliste caricatural de la fin du XIxe sicle et
du dbut du xx
e
, qui conomisait et rinvestissait
absolument tout, sauf peut-tre l'intrt de l'intrt .
Le capital et les capacits personnelles taient donc,
encore qu' contrecur, reconnus comme des raisons
lgitimes pour qu'un individu finisse par avoir un lot
de biens plus important que les autres; cependant,
l'quit ou l'iniquit ventuelles ayant prsid la
constitution de ces lots devaient tre soumises un
examen public attentif, l'Etat procdant lgitimement
L'Etat conflictuel 161
aux ajustements jugs ncessaires la suite de cet
examen. Pourtant, ce ne pouvaient pas tre les causes
lgitimes de l'ingalit qui avaient produit cette injus-
tice, il aurait t videmment absurde de le dire; ce
devait donc tre que des contrats apparemment libres
taient (pour employer l'expression de T. H. Green)
des instruments d'oppression dguise , et que par
consquent leurs clauses pouvaient tre l'origine de
rpartitions injustes.
Comment mettre le doigt sur cette distinction typique-
ment hglienne? A premire vue, il semble qu'elle se
rfre au statut ingal des parties contractantes. Entre
un fort et un faible, un contrat n'est pas vraiment libre.
Si l'on y rflchit bien cependant, cette affirmation ne
tient pas la route. A quelle occasion un travailleur
est-il plus faible qu'un capitaliste ? Il est certainement
plus faible quand il est la recherche d'un emploi dont
il a absolument besoin. S'ensuit-il pour cela que lorsqu'il
y a une forte pnurie de main-d'uvre, c'est le
capitaliste qui a absolument besoin de travailleurs qui
est le plus faible? Si ce type de symtrie est inapplicable,
que peut-on dire sinon que le travailleur est toujours
plus faible que le capitaliste ? Les contrats de travail
sont alors toujours ingaux, et ce sont toujours les
salaires qui sont trop bas et les bnfices qui sont trop
levs.
Comme ce n'tait pas ce que les progressistes enten-
daient au dpart, que voulaient-ils donc? Plus nous
essayons de permuter le statut conomique et le statut
social, le pouvoir de ngocier, l'tat du march, les
fluctuations conjoncturelles, etc., plus il devient clair
que la distinction que l'on opre entre des parties
contractantes fortes et faibles est la suivante : la
personne qui fait cette distinction considre que les
conditions sur lesquelles elles se sont mises d'accord
sont trop bonnes pour l'un et pas assez bonnes pour
l'autre. Pour poser ce diagnostic, la seule norme qu'il
162 L'Etat
possde est son propre sens de la justice. A l'inverse,
1' injustice d'un contrat suffit prouver qu'il a t
conclu entre deux parties ingales, que c'tait un contrat
ingal. S'il tait ingal, il tait injuste et nous voil
rendus une belle dfinition circulaire ...
Quand, par consquent, un contrat est-il non libre,
instrument d'une oppression dguise ? Il est inutile
de rpondre: quand il aboutit des rpartitions
injustes , c'est--dire quand les bnfices sont excessifs
et les salaires insuffisants. Cela nous pargnerait de
dire : les rpartitions sont injustes quand elles provien-
nent de contrats non libres. Si nous voulons viter
de tourner en rond, nous devons trouver un critre
indpendant, soit pour les contrats qui ne sont pas libres
(pour qu'on puisse reprer les rpartitions injustes), soit
pour les rpartitions qui sont injustes (pour qu'on puisse
identifier les contrats qui ne sont pas libres). Si l'on
veut poursuivre sur la voie de l'argumentation initiale
des dmocrates-sociaux, il faut arriver une dfinition
indpendante du caractre non libre des contrats, afin
de pouvoir partir de ce caractre non libre pour arriver
l'injustice.
Le critre tautologique du caractre non libre d'un
contrat est qu'il a t conclu contraint et forc. Mais
pour qu'un tel contrat passe pour libre en apparence, il
faut que la contrainte reste invisible. Si tout le monde
pouvait la remarquer, ce ne serait pas une oppression
dguise ; on ne pourrait pas le confondre avec un
contrat librement consenti. Un regard expert est donc
ncessaire pour la dceler.
Le meilleur critre - ou presque - de la contrainte
dguise est donc que l' il de l'expert la reconnat pour
telle. Cependant cela ne fait que repousser les difficults
momentanment car il nous faut maintenant un critre
indpendant pour identifier qui appartient ce regard
avis. Qui, en d'autres termes, aura qualit pour
juger qu'un contrat comporte une forme de contrainte
L'Etat conflictuel 163
dguise, c'est--dire qu'en fait il n'est pas librement
consenti? C'est ce type d'interrogation qui apparut dans
l'Allemagne national-socialiste lorsque pour laborer les
lois de Nuremberg, on cherchait dfinir qui tait juif
et qui ne l'tait pas et que Hitler, dit-on, rsolut en
dclarant: Wer ein Jude ist, das bestimme ich ! (C'est
moi qui dcide qui est juif !28).
Il semble par consquent que, faute de critre ind-
pendant, la Justice interpersonnelle ait recours la mme
solution intuitionniste que l'utilit interpersonnelle. Il
est toujours possible de dire que quiconque possde le
pouvoir d'amender les formes tablies de la socit et
dcide d'en faire usage a d en valuer les effets sur les
utilits de tous les intresss et choisir la solution qui
maximise son valuation de l'utilit interpersonnelle.
Cela n'a aucun sens de dclarer qu'il n'aurait pas
suivi cette procdure ou qu'il aurait truqu sa propre
valuation, ayant choisi un rsultat alors qu'il en avait
trouv un autre. Son choix rvlera sa prfrence
dans deux sens absolument quivalents: si on l'exprime
simplement, sa prfrence pour les bnficiaires et son
mpris pour les victimes; si on l'exprime de manire
plus gauche, son estimation des utilits respectives des
gagnants et des perdants ventuels, et sa procdure
d'valuation pour comparer les deux.
Cette faon de rendre compte de l'estimation du solde
des utilits est valable mutatis mutandis pour l' identifica-
tion de la justice distributive partir de la comparaison
des mrites interpersonnels. Quiconque se sert de la force
pour imposer les conditions que les contrats seront
autoriss inclure, ou pour taxer et subventionner de
sorte que les rsultats contractuels soient corrigs selon
les justes mrites des parties, sera donc rput avoir
examin les contrats avec toute la bienveillance requise,
distingu des cas d'oppression dguise l'gard des
faibles et, en annulant ces contrats en fait non libres,
avoir donn leur pleine valeur aux mrites et ralis la
164 L'Etat
justice autant que faire se peut, dans la mesure o
c'tait politiquement faisable. Il serait aussi inutile de
nier qu'il ait agi de la sorte, que de prtendre qu'il ne
s'est pas conform sa vraie conception de la justice. La
conception ordinaire de la dmocratie sociale considre
habituellement que l'Etat qui prtend agir en vertu de
comparaisons interpersonnelles des utilits et/ou des
mrites, doit aussi le faire dans un cadre dmocratique,
de sorte que ce soit au nom du peuple qu'il s'impose
aux perdants.
Il est toujours rassurant de pouvoir imputer l'emploi
de la force un mandat populaire, car tout le monde
tend approuver plus facilement un choix lorsque c'est
la volont du peuple et non le bon plaisir du
despote. Il existe nanmoins des cas moralement
plus ambigus. Au lieu que ce soient les prfrences
interpersonnelles de l'Etat qui rsultent du mandat
populaire, on peut envisager que la relation de cause
effet opre en ralit dans l'autre sens. Dans un systme
politique qui repose principalement sur l'adhsion de
la majorit (dmocratie lective), il est plausible de
considrer que c'est l'Etat qui, pour obtenir son pouvoir,
rassemble une clientle populaire en affichant ses prf-
rences entre les uns et les autres et en promettant
d'agir en faveur de personnes, de classes de groupes,
particuliers, etc. S'il russit dans son entreprise il peut
bien sr aussi, en suivant les principes qui ont conduit
au rsultat voulu, apparatre comme ayant quilibr les
utilits ou les mrites interpersonnels, et dispens une
forme de justice distributive.
Toute tentative pour dterminer dans quel sens les
choses se passent rellement ne peut gure prtendre
s'appuyer sur un test empirique. On pourrait peut-tre
essayer de suggrer que, dans le cas o le mandat du
peuple dirige l'Etat , c'est aux conceptions de la justice
de ses sujets que l'Etat doit se conformer, alors que
dans l'autre cas, lorsque l'Etat achte des gens pour
L'Etat conflictuel 165
obtenir son mandat , c'est leur intrt qu'il sert.
Cependant, il existe peu de gens pour admettre cons-
ciemment que leur intrt est indfendable. Par cons-
quent, hormis les cas o ils peuvent vraiment en juger
ainsi, leur intrt concidera avec leur sens de la justice,
et ils seront satisfaits par les mmes actions. Tout ce
qui portera tort leurs intrts leur paratra injuste. Il
ne pourra pas exister de test dcisif pour distinguer un
Etat qui recherche la justice sociale de celui qui pratique
une politique pragmatique , pluraliste , au service
des groupes d'intrts.
Dans l'Etat qui ne fait qu'obir aux ordres que
lui donne son mandat dmocratique, la responsabilit
de ses actions appartient au peuple dont il est
l'instrument. Plus prcisment, c'est la majorit (des
lecteurs, des gens haut placs, ou une combinaison
des deux, suivant la manire dont la dmocratie fonc-
tionne) qui est responsable du tort caus la minorit.
La situation se complique si l'on doit envisager le cas
o c'est l'Etat qui intrigue pour obtenir un mandat
populaire et porte la mme sorte de responsabilit pour
cette action que le revendeur de drogue responsable
d'avoir cr chez ses clients une demande due la
dpendance. Le toxicomane devient alors une VICtIme,
au mme titre que la personne qu'il agresse pour se
procurer la drogue.
Bien videmment, si tous les contrats avaient t
rellement libres, et si personne n'avait t forc d'accepter
des conditions injustes sous une forme ou une autre
de contrainte dguise , la question de la justice
distributive ne se serait jamais pose, ou tout du moins
pas aussi longtemps que la proprit tait encore
considre comme inviolable. Qu'on n'ait pas dcouvert
que c'tait le cas est vraiment bien tomb pour le
dveloppement musculeux de l'Etat dmocratique.
166 L'Etat
Les effets non dlibrs de la production d'utilit et
de justice interpersonnelles
Les contraintes imposes aux individus par l'Etat ne se bornent
pas remPlacer les contraintes prives
S'il est ncessaire que les gens soient toujours rgents
ou se laissent marcher sur les pieds, est-il important de
savoir qui joue le rle du chef?
Qu'on l'envisage comme recherchant l'utilit ou la
justice sociales, l'Etat fournit un service certains de
ses sujets. Si l'on force un peu le sens des mots, on
peut dire que ce service est l'effet que ces sujets-l
recherchent lorsqu'ils accordent leur soutien sa politique.
Pour permettre certains (peut-tre la majorit) d'acc-
der plus d'utilit et plus de justice, l'Etat impose la
socit civile un systme de contraintes et d'impositions.
Ce systme a des caractristiques qui le font s'entretenir
de lui-mme. Le comportement des gens va s'adapter,
et des habitudes se former partir des aides de
l'Etat, de ses interdictions et de ses commandements.
L'altration de leurs choix et leurs nouvelles habitudes
crent une demande de concours supplmentaires, un
besoin d'tre dirig, et ainsi de suite, en une rptition
indfinie
29
Le systme devient progressivement plus
compliqu, ce qui exige une machine administrative
plus lourde de maintien de l'ordre au sens le plus large.
Rgulirement ou par -coups, le pouvoir de l'Etat sur
la socit civile doit continuer crotre.
Ce pouvoir supplmentaire ainsi acquis par l'Etat est
une sorte d'excroissance secondaire, qui vient s'ajouter
l'accroissement organique de son emprise qu'engendre
son rle toujours accru de producteur d'utilit et de
justice interpersonnelles supposes. Ces servitudes qui
affectent tous les sujets des degrs divers et l'affaiblisse-
ment de la socit civile dans son ensemble qui en
rsulte sont les effets non dlibrs de la recherche par un
Etat du bien-tre de ses sujets
30
.
L'Etat conflictuel 167
Cette observation n'a rien d'original, et elle l'est
d'autant moins que la monte en puissance de l'Etat,
la modification des attitudes des individus envers l'Etat
(et des uns envers les autres) ainsi que le caractre de
cercle vicieux des consquences observes ci-dessus
appartiennent cette catgorie capitale des effets secon-
daires qui, sans tre totalement imprvisibles, restent
la plupart du temps involontaires. Ce processus fait
partie de ceux qui suscitent systmatiquement l'incrdu-
lit au moment o on les prdit. Tocqueville l'avait
aperu bien avant que ce genre d'vnements n'ait pu
se produire, et Lord Acton l'a vu ds que le mouvement
a commenc prendre de l'ampleur. Quand il fut
devenu encore plus marqu, l'idologie dmocrate-
sociale dut bien lui trouver une place dans son systme.
Elle s'en est tire en dveloppant trois types de
raisonnements. Le premier consistait essentiellement
nier que rien de fcheux ft en gestation, et qu'il existt
des effets secondaires normes et vraisemblablement
lourds de menaces, s'accumulant aussi bien sur le front
du progrs social que dans son sillage. La vracit de
cette argumentation se trouve tre une question de fait ;
la rponse me parat tre d'une vidence accablante et
je ne me propose pas de la discuter ici.
Le deuxime consiste dire que l'hypertrophie de
l'Etat, tout en restant bien relle, n'est pas malfaisante,
au moins en soi. C'est de ce que l'Etat fait de cette
emprise et de ce pouvoir accrus que devrait dpendre
notre apprciation. Il serait donc arbitraire et partial
de dire qu'un Etat surpuissant est une chose intrinsque-
ment mauvaise, parce que cela n'augmente le prjudice
caus certains sujets ou la socit civile dans son
ensemble que si l'Etat, pour une raison ou pour une
autre, choisit de s'en servir de faon prjudiciable. La
position dmocrate-sociale normale doit donc tre que
la dmocratie suffit garantir que le pouvoir de l'Etat
ne sera pas utilis de faon nuisible au peuple. Comme
168 L'Etat
la source de cette puissance accrue est prcisment
l'extension de la dmocratie, le mcanisme mme qui
engendre les effets secondaires, objet de la crainte des
ractionnaires, dveloppe en mme temps la garantie
contre le prtendu danger.
On trouve un exemple fort prcieux de ce raisonne-
ment, relev par Friedrich Hayek, dans un discours
de 1885 du trs progressiste Joseph Chamberlain:
Aujourd'hui, le gouvernement est l'expression organise
des dsirs et besoins du peuple et puisqu'il en est ainsi,
cessons de le considrer avec soupon. Dsormais, c'est
notre tche de dvelopper ses fonctions et de voir comment
son champ d'action peut tre tendu avec fruie
l
. La
validit de ce raisonnement, comme tous ceux qui se
rfrent au mandat populaire, dpend du postulat
suivant lequel dire que l'Etat a obtenu l'adhsion d'un
nombre de gens suffisant pour garder le pouvoir revient
affirmer que le peuple a charg l'Etat de faire tout ce qu'il
juge opportun, ncessaire ou dsirable. Celui qui s'imagine
que le suffrage populaire correspond cette quivalence-
l, celui-l peut croire que la dmocratie, en tant que
protection, empche au moins le pouvoir de l'Etat de
nuire ses propres partisans, c'est--dire la majorit, dont
le vif dsir est qu'il agisse dans un certain sens et
prenne certaines mesures.
Le corollaire en serait cependant que Plus le pouvoir de
l'Etat sera grand, plus les exigences de la majorit auront de
chances de se dvelopper, et plus important sera le prjudice
ventuellement caus la minorit par l'Etat, si celui-
ci se conforme au mandat populaire. Dans le mme
esprit, on arrive une conclusion typiquement acto-
nienne sur le statut moral de la rgle majoritaire, avec
laquelle les dmocrates-sociaux ne risquent gure de se
trouver d' accord
32
. C'est peut-tre pour cette raison que
l'argument suivant lequel la dmocratie serait ipso facto
une protection contre les dangers d'un Etat trop puissant
L'Etat conflictuel 169
n'est gnralement pas celui sur lequel ils insistent le
plus lourdement.
Le troisime raisonnement mis au point par la
dmocratie sociale pour dmontrer la production par
l'Etat d'un avantage interpersonnel, en dpit d'effets
secondaires ventuellement indsirables, est beaucoup
plus plausible, mais aussi plus inquitant. On ne cherche
pas nier le fait que la politique dmocrate-sociale est
effectivement cause du dveloppement continu de l'Etat,
de l'accroissement en volume de son pouvoir et de sa
pntration dans tous les domaines de la socit civile ;
on ne conteste pas non plus qu'tre encercl de toutes
parts par l'Etat puisse tre un mal, un inconvnient
pour certains ou pour tous des degrs divers, surtout
en termes de libert perdue mais aussi en termes
d'utilit ou de justice dtruites pour une partie substan-
tielle d'entre nous. Ce raisonnement prtend pourtant
que cela ne doit pas nous dissuader de demander
l'Etat de maximiser l'utilit et la justice sociales ou
globales . En effet, la perte de libert, d'utilit et de
justice qui est son effet secondaire non voulu ne serait
pas une perte nette.
Les soldes interpersonnels de l'utilit et de la justice
auxquels on parvient la suite de l'intervention de
l'Etat sont par hypothse positifs si, tous les effets ayant
t pris en compte, ils ont t maximiss. Toutes les
pertes, y compris les pertes involontaires, doivent tre
couvertes par des gains si l'hypothse suivant laquelle
l'Etat produit de l'utilit sociale est vrifie. Cependant,
si la libert est une fin en soi, distincte disons de
l'utilit, la maximisation de l'utilit ne suffira peut-tre
pas compenser la perte de libert. Il est aussi possible
que les effets secondaires soient par nature difficiles
insrer dans une estimation utilitariste quelconque (cf.
pp. 131-136), du fait de l'lment d'imprvu qu'ils
comportent toujours. Quoi qu'il en soit, ce serait folie
de nier qu'une part de libert sera probablement
170 L'Etat
perdue : que l'on considre seulement les obligations
sans cesse croissantes imposes par l'Etat, ses interven-
tions toujours accrues et toujours contraignantes dans
les modes d'organisation que les personnes avaient
choisis entre elles, et aussi sa prtention substituer
ses propres conditions, dites justes , aux clauses
ngocies l'occasion de ces contrats.
Ce que les versions les plus labores de l'idologie
dmocrate-sociale prtendent faire admettre est que ce
n'est pas tout fait l'absence de libert qui remplace la
libert. Ce serait plutt la substitution d'une ingrence
rationnelle systmatique l'ingrence arbitraire et ala-
toire dans l'existence des personnes que cause la
loterie du darwinisme social qui se fait passer pour une
conomie de libre march. La diffrence salvatrice
serait que, tandis que les loteries sociales sont causes
d'interfrences involontaires , l'Etat les cause pour
sa part dlibrment ce qui, laisse-t-on entendre,
serait pour une raison ou pour une autre un bien
moindre ma1
33
.
Il faut prendre quelques prcautions pour traiter cet
argument, qui est moins vident qu'il n'y parat. Il
serait nul s'il signifiait seulement que, comme de toute
faon les gens se font rgenter, un Etat qui joue les
petits chefs ne peut tre aussi rprhensible que cela.
Cette interprtation reviendrait dire que, puisque les
gens se font en permanence tuer dans des accidents de
la route, on pourrait tout aussi bien conserver ou
rtablir la peine de mort (qui, elle au moins, est
dlibre). L'argumentation sera peut-tre valide si
elle signifie qu'en se soumettant une intervention
systmatique de l'Etat (par exemple la peine de mort
pour les chauffards) les gens chapperont aux interfren-
ces accidentelles d'origine prive (par exemple les
accidents de la route). Trois conditions sont ncessaires
pour valider ce raisonnement.
La premire est empirique: il faudrait qu'on puisse
L'Etat conflictuel 171
constater qu'une plus grande ingrence de l'Etat conduit
une moindre gne due aux forces imprvues du
hasard. S'engager dans l'arme, o tout est organis,
doit signifier que dans les casernes on sera en fait moins
expos aux circonstances accidentelles et aux caprices
des autres que si on devait gagner sa vie dans le bazar.
Ceux qui affirment que c'est le cas ont gnralement,
au premier plan de leur pense, notre Etat partisan,
qui poursuit divers objectifs galitaristes, dont la ralisa-
tion est cense diminuer les risques et rmunrations
matriels de l'existence tels qu'ils prvaudraient dans
l'tat de nature ou dans mon hypothtique Etat capita-
liste de laissez-faire.
La seconde condition est la suivante: il faut que les
citoyens prfrent effectivement une ingrence systmati-
que de l'Etat l'ingrence alatoire des vnements et
des caprices des autres individus, condition d'avoir
une gale exprience des deux possibilits. Ceci afin
d'avoir la certitude que ce n'est pas leur existence
actuelle qui pse sur leurs prfrences, entranant
dpendance ou allergie vis--vis de la situation qu'ils
connaissent le mieux. Evidemment, cette condition n'est
presque jamais remplie, car si les soldats connaissent la
vie militaire et les marchands ambulants la vie des rues,
ils connaissent rarement la vie les uns des autres. Mme
si le premier prfre la caserne et le second le bazar,
rien ne nous interdit de dire que chacun aurait pu
prfrer la place de l'autre s'ils avaient seulement eu
tous deux une exprience plus vaste. De mme, si
l'Etat-providence engendre des individus dpendants de
ce qu'il leur offre et si, quand on leur en donne
l'occasion, ils en redemandent (ce qui semble tre une
observation courante des sondages d'opinion contempo-
rains), nous pourrions soutenir, dialectiquement ,
que c'est parce qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de
dvelopper leurs vraies inclinations.
Finalement, le raisonnement: si interfrence il doit
172 L'Etat
y avoir, autant qu'elle vienne de l'Etat doit remplir
une troisime condition. Si l'on admet que l'intervention
de l'Etat peut remplacer et attnuer les interfrences
prives, il faut que le prix payer pour qu'il agisse
ainsi reste (dans un sens acceptable pour tout le monde)
modr voire avantageux. Si un systme crasant de
coercition tatique est ncessaire pour se dbarrasser
d'une dose d'arbitraire priv assez peu gnante, la
contrainte de l'Etat ne vaudra pas la peine qu'on
l'accepte, ne tenant quasiment aucun compte des prf-
rences individuelles quant au choix entre une vie
enrgimente mais protge et celle soumise au hasard.
C'est videmment l'inverse qui se produit si le rapport
d'change va dans l'autre sens. On peut thoriser un
peu partir de cette condition en empruntant
l'conomie la thorie des rendements dcroissants .
Au dbut de l'Etat interventionniste, une petite quantit
de contrainte publique pouvait librer les gens d'une
incertitude prive importante, le taux de substitution
entre les contraintes prvisibles et imprvisibles se
dtriorant progressivement mesure que l'arbitraire
priv et les accidents de parcours taient progressivement
limins par l'Etat dans sa qute incessante de l'utilit
interpersonnelle et de la justice distributive. A la fin,
l'Etat continuant fouiller tous les coins et recoins des
relations sociales la recherche d'ingalits arbitraires,
les effets secondaires causs par la production tatique
deviennent prpondrants, si bien qu'on ne peut plus
se dbarrasser d'une quantit minuscule de contrainte
d'incertitude prive qu'au prix d'un dveloppement
massif de la contrainte publique. Il doit forcment venir
un moment o la quantit de contraintes publiques
additionnelles ncessaire l'limination d'une quantit
supplmentaire de contraintes prives deviendra, en
tant que fait historique et social, gale la quantit
de contrainte publique qu'un individu serait tout juste
prt supporter pour tre soulag d'une ({ quantit
L'Etat conflictuel 173
marginale de contrainte prive * . Si, dans un moment
de lgret coupable, on suppose que l'individu en
question est reprsentatif de la socit dans son ensem-
ble, alors ladite socit, se sentant par dfinition plus
l'aise ce stade de la drive interventionniste qu' un
stade plus ( ou moins) avanc, choisira de s'arrter
pendant un certain temps. Ce stade pourrait correspon-
dre au niveau de progrs social o nous aimerions que
l'Etat fasse une pause, crant un tat d'quilibre entre
le dirigisme public et la libert individuelle, les biens
publics et la consommation prive, le prix impos, la
politique des revenus et la ngociation libre, la
proprit publique et la proprit prive des moyens de
production, etc. (cf. aussi pp. 353-355 sur le moyen de
faire reculer l'Etat).
Avant d'investir le plus petit effort intellectuel dans
la dfinition d'une telle construction, il faudrait tre
suffisamment assur que les gens ont rellement le choix
dans ce domaine. L'ide d' arrter l'Etat au point
d'quilibre, ou d'ailleurs tout point donn, doit tre
une ide praticable. Or, il existe des raisons la fois
thoriques et historiques pour juger que cette ambition
est une parfaite rverie. Au cas o malgr tout il
existerait une telle possibilit pratique, il faudrait com-
mencer par abandonner notre construction imaginaire
d'un individu reprsentatif de la socit (qui correspond
au cas extrmement particulier de l'unanimit). Il nous
faudrait admettre la situation gnrale o un moment
donn certains veulent davantage d'Etat alors que
d'autres en veulent moins. L'unanimit n'tant pas au
rendez-vous, que nous reste-t-il de cette ide d'un
montant d'activit tatique que les gens seraient
juste prts accepter en change d'une rduction
de l'arbitraire d'origine prive, surtout si certaines
* Les conomistes auront reconnu l'galit du taux marginal de
substitution avec le taux marginal de transformation [F.G.].
174 L'Etat
personnes ont des chances d'obtenir une plus grande
part des aides, et d'autres de supporter une plus grande
part des cots?
Comme toutes les autres tentatives pour construire
une thorie du choix collectif partir de prfrences et
d'intrts htrognes, ce problme-l ne se rsout pas
spontanment. Il exige, pour qu'une estimation nette du
bilan interpersonnel soit seulement concevable, qu'une
autorit souveraine attribue des pondrations aux diver-
ses prfrences en cause. Et nous voil repartis pour
un tour, retombant une fois de plus sur l'Etat, ou sur
une autorit qui lui ressemble comme un frre, pour
dcider quelle est la quantit d'Etat qui conviendra le
mieux la population.
Dans quelque sens que nous entrane ce type de
raisonnement, nous pouvons toujours en revenir au
mme argument de fond, suivant lequel la diffrence
qui existe entre les personnes nous interdit de formuler
la moindre opinion sur la question de savoir si,
globalement , ils se sentent ou non davantage bouscu-
ls dans une caserne que dans le bazar. Par consquent,
s'il existe un dterminisme qui, dans la mcanique
mme de l'adhsion au pouvoir de l'Etat, fait que leur
existence ressemble de plus en plus celle de la caserne
et de moins en moins celle du bazar, on ne peut rien
y faire.
U ne considration pralable est nanmoins possible,
pour laquelle un conseil de prudence n'est peut-tre
pas dplac. Le problme de la tolrance des effets
secondaires discuts ici n'est pas sans rappeler le
problme du march volontairement pass par l'hdo-
niste politique cherchant fuir la prtendue anarchie
hobbesienne au moment o il conclut le contrat social
(cf. p. 61). Mutatis mutandis, il ressemble galement
l'abdication de son pouvoir par la classe capitaliste au
profit de l'Etat en vue d'une oppression efficace du
proltariat (cf. pp. 75-77). Dans chacun de ces cas, la
L'Etat conflictuel 175
partie contractante s'est dcharge des conflits avec ses
semblables, d'homme homme ou de classe classe.
Son conflit est alors pris en main, et son combat assur
par l'Etat. En change, l'hdoniste politique, personne
ou classe sociale, dsarm et totalement impuissant est
expos au risque d'entrer en conflit avec l'Etat lui-
mme.
Pour un conflit avec l'un de ses pareils, il aurait
donc une facult de faire appel, de recourir une instance
suPrieure. A peine est-il libr de ses diffrends avec ses
semblables qu'un conflit risque de l'opposer l'instance
suprieure. S'il dcide d'entrer en opposition ouverte
cette fois-ci, il abandonne toute possibilit de recours.
On ne peut pas attendre de l'Etat qu'il arbitre les conflits
auxquels il est partie prenante, et on ne peut pas non
plus invoquer son aide dans les querelles que nous
aurions avec lui. C'est pour cette raison que supporter
des interfrences prives, mme si elles ont des airs de
loterie du darwinisme social , est un risque d'un
ordre diffrent de celui qu'on court en acceptant
l'ingrence de l'Etat. Le raisonnement dict par la
prudence qui refuse de remplacer les contraintes prives
par les contraintes publiques n'affirme pas que l'une
fasse plus mal que l'autre. C'est un raisonnement
indirect, mais non moins convaincant, qui proclame
que si ce choix est fait l'Etat ne sera plus mme de
rendre la socit civile le seul service que nul autre
que lui n'est capable d'assurer, celui de constituer une
instance d'appel.
3
Les valeurs
dmocratiques
L'interventionnisme et la dmocratie
Certaines des politiques d'affrontement que la rivalit
dmocratique impose l'Etat partisan sont pousses par
l'idologie progressiste comme contribuant la promotion de
valeurs universellement reconnues
La dmocratie n'est pas un autre nom pour la bonne
manire de vivre!.
Pour comprendre les particularits de l'idologie
progressiste et la faon d'agir de l'Etat partisan, il est
peut-tre utile de rflchir brivement sur la dmocratie
comme procdure et comme tat des choses (rsultant
vraisemblablement de l'adoption de la procdure).
Lorsque nous avons fait l'analyse de la soumission
l'Etat, j'ai indiqu que l'hdonisme politique entranait
d'accepter sa contrainte en change des avantages qu'il
accorde. Pour Hobbes, l'activit de l'Etat tait au
service de l'instinct de conservation, pour Rousseau,
c'tait la ralisation d'un plus grand nombre de projets:
178 L'Etat
pour faire aboutir ces projets, des solutions coopratives
taient ncessaires et celles-ci (du moins c'est ce que
prtendaient les contractualistes) ne pouvaient appara-
tre si le dfaut de coopration n'tait pas fortement
dcourag. Le rle le plus important de l'Etat consistait
transformer la non-coopration, au dpart option
irrsistiblement tentante (en thorie des jeux, une
stratgie dominante que le joueur doit adopter s'il est
rationnel), en solution prohibitive. Ce rle, l'Etat peut
le jouer de diverses manires, suivant la faon dont il
combine les trois composantes de l'habilet politique,
savoir la rpression, l'adhsion et la lgitimit, pour
amener les individus l'obissance.
On pourrait concevoir que les attentes de l'hdoniste
soient satisfaites mme par un Etat au seul service de
ses fins propres et comptant uniquement sur la rpres-
sion pour s'assurer l'obissance de la socit civile.
Tant que les ambitions de cet hdoniste-l restent
limites dans leur champ d'action et modestes dans leur
ampleur, et que celles de l'Etat n'entrent pas en conflit
avec les siennes (par exemple, si l'hdoniste politique
dsire tre protg contre les agressions alors que
l'Etat vise la grandeur nationale), un gouvernement
implacable
2
peut parfaitement poursuivre ces deux objec-
tifs la fois. L'Etat capitaliste non plus n'aurait pas
ncessairement besoin de se constituer une clientle
pour mener bien un programme aussi limit que le
sien, savoir imposer au corps social la solution
cooprative du respect des personnes et de la proprit
d'au trui, tenir distance les prtendants hostiles au
capitalisme et l'Etat minimal, et puis aussi faire ce
qui lui passe par la tte en dehors de la politique ; car
s'il devait vraiment s'appuyer sur une clientle, il serait
fort douteux qu'il puisse se limiter des objectifs aussi
modestes que ceux-l.
L'Etat lgitime, si on admet que l'coulement du
temps, une conduite exemplaire et sa bonne fortune
Les valeurs dmocratiques 179
lui ont vraiment permis d'accder un statut aussi
exceptionnel, pourrait organiser des projets de coopra-
tion pour raliser bon nombre d'objectifs allant au-del
de la protection des personnes et des biens, et qu'il
serait impossible d'obtenir autrement. Il le ferait en
demandant simplement ses sujets d'agir de la sorte.
Cependant, plus il en demanderait aux citoyens, plus
sa lgitimit s'userait et serait mise l'preuve. Mme
si les objectifs propres de l'Etat ne faisaient jamais
concurrence ceux de ses sujets, condition videmment
difficile remplir, un tel Etat devrait encore estimer
que le domaine de tout contrat social est limit (
condition, bien sr, qu'il envisage ses services la
socit comme une sorte de contrat). Les actions
coopratives qu'il serait prt demander devraient donc
rester limites dans leur ampleur.
A l'inverse, lorsque l'obissance politique repose
essentiellement sur l'adhsion, celle-ci ne permet pas
seulement au contrat social (ou son quivalent mar-
xiste, le transfert l'Etat de son pouvoir par une classe
sociale en change de son oppression contre une autre
classe) d'tre virtuellement illimit dans son objet, mais
elle crot sans cesse et embellit mesure que s'tend le
domaine de ses clauses. La raison en est qu'un Etat qui a
besoin de l'adhsion de ses sujets pour qu'ils lui laissent
le pouvoir est en vertu de sa nature non rpressive expos la
concurrence relle ou potentielle de rivaux qui voudraient
que cette adhsion lui soit retire pour leur tre accorde
eux. S'il veut s'assurer le pouvoir, l'Etat ne peut se
borner imposer des formes de coopration sociale l o
il ne pouvait pas en exister avant, car ses rivaux, s'ils
connaissent leur mtier, offriront de rendre les mmes
services tout en y ajoutant quelque chose en sus.
Ayant agi ou accept d'agir de manire rendre
certains plus prospres sans que personne ne le soit
moins (la manire habituelle de concevoir les solutions
coopratives), l'Etat est forc d'aller plus loin et d'enri-
180
L'Etat
chir certains individus encore davantage en appauvrissant
les autres. Il lui faut absolument, pour gagner sa cause
des classes ou des couches sociales, des groupes d'intrts,
des catgories de citoyens ou des corps constitus, se
lancer dans toutes sortes de politiques qui impliquent
toutes en dernier ressort une comparaison interperson-
nelle des avantages. Plus exactement, il doit donner
certains, ou leur promettre de faon crdible des avantages
qui seront pris d' autres p u i s ~ u 'il ne reste Plus d'avantages
qui ne cotent rien personne . Ainsi doit-il raliser un
solde favorable entre les suffrages acquis et ceux qu'il va
perdre (qui peut tre ou ne pas tre le mme que la
diffrence entre l'adhsion des gagnants et celle des per-
dants). Cette estimation de l'avantage politique net est,
nous l'avons vu, dans la pratique impossible distinguer
de la comparaison des utilits ou des mrites entre les
personnes qui est cense sous-tendre la maximisation du
bien-tre social ou la justice distributive.
Je me propose d'appeler valeurs dmocratiques les
prfrences que les sujets finissent par exprimer en
rponse cette mise en balance interpersonnelle des indi-
vidus par l'Etat. Il s'agit de gots pour des objectifs qui
ne peuvent tre raliss qu'aux dpens d'autrui. Si cet
autrui-l est peu dispos perdre, la ralisation de ces
objectifs ncessite normalement la menace de la violence.
Quand on les met en uvre, c'est en imposant un type
particulier d'galit en lieu et place d'un autre type d'ga-
lit ou d'une ingalit. Ces galits que l'on impose
peuvent tre considres comme essentiellement politi-
ques ou essentiellement conomiques. (Bien que la distinc-
tion entre les deux types soit souvent fallacieuse, on la fait
toujours d'un ton assur. L'Angleterre sous Gladstone,
la France sous la Troisime Rpublique sont par exemple
souvent condamnes pour avoir russi raliser l'galit
politique mais sans l'galit conomique. Inversement,
les critiques bienveillants de l'Union sovitique, de Cuba
et autres pays du socialisme rel pensent que ces pays ont
Les valeurs dmocratiques
181
progress sur la voie de l'galit conomique, tout en
ngligeant l'galit politique.)
On fait un pas vers la maximisation des valeurs
dmocratiques lorsque l'Etat rfrne son appareil rpres-
sif et s'en remet davantage au clientlisme; quand il
s'appuie moins nettement sur l'adhsion de ceux qui
la capacit et l'intelligence ont valu un certain pouvoir
et plus nettement sur la multitude, par exemple en
largissant le droit de suffrage et en rendant le vote
vraiment sr et secret, et aussi quand il redistribue la
richesse et le revenu de la minorit vers la majorit.
Ds lors, ne pourrait-on pas dire que ces exemples (qui
couvrent tout le champ d'action de la dmocratie
politique et conomique ) dmontrent que c'est un
plonasme de parler de valeurs dmocratiques?
On convient habituellement, et avec juste raison, de
considrer que chacun d'entre nous prfre plus de
pouvoir moins (sinon le pouvoir de dominer les autres,
du moins celui de leur rsister, c'est--dire le droit de
disposer de soi-mme), et aime mieux s'enrichir que
s'appauvrir. Si une politique donne plus de pouvoir
la majorit et moins la minorit, ou plus d'argent
la majorit et moins d'argent la minorit, il y aura
forcment plus de gens pour la trouver leur got que
pour la trouver mauvaise. C'est tout ce qu'on peut en
dire. A quoi cela sert-il de baptiser got pour les
valeurs dmocratiques la simple consquence d'une
axiomatique rationnelle? Devons-nous admettre l'objec-
tion, et le mot de dmocratie apparatrait alors
comme un pur euphmisme pour dsigner les condi-
tions dans lesquelles les intrts gostes de la majorit
prvalent sur ceux de la minorit , ou toute autre
formule allant dans le mme sens ? Il le faudrait en
effet, si n'existait l'ventualit que les individus donnent
une grande valeur des solutions qui ne servent pas
leur propre intrt personnel (comportement altruiste)
ou, ce qui est peut-tre plus important, en accordent
182
L'Etat
des solutions dont ils pensent a tort qu'elles les servent.
Une telle illusion peut traduire une ignorance de bonne
foi des effets imprvus ou involontaires d'un choix
politique (par exemple, les politiques galitaristes don-
nent-elles rellement davantage de richesses aux pauvres
une fois qu'on a pris en compte tous, ou presque tous
leurs effets sur l'accumulation du capital, la croissance
conomique, la situation de l'emploi, etc. ? Les masses
dcident-elles vraiment de leur sort dans le rgime un
homme-une voix ?), tout autant qu'tre due une
manipulation malhonnte, la communication poli-
tique et la dmagogie. Quelle que soit l'origine de
ces effets, les marxistes auraient raison de dire qu'il
s'agit de fausse conscience , c'est--dire d'une idolo-
gie adopte par une personne en dpit de son vritable
intrt rationnel. Une prfrence pour les valeurs
dmocratiques, sans rapport aucun avec leur intrt
propre, est un trait caractristique de nombreux intellec-
tuels progressistes
4
La dmocratie, quoi qu'elle puisse tre par ailleurs,
est une procdure parmi d'autres qu'un ensemble
d'individus, un dmos, peut adopter pour choisir
entre plusieurs solutions collectives possibles qui n'ont
pas fait l'unanimit. Le choix le plus spectaculaire et le
plus formidable de tous est celui par lequel ils dcernent
le trophe du pouvoir tatique. La manire dont celui-
ci est dcern un candidat ou une coalition de
candidats, et en fait la possibilit mme de le dcerner
et de raliser l'opration, dpend de la nature directe
ou reprsentative de la dmocratie en question, des
rapports entre fonctions lgislatives et fonctions excuti-
ves, et plus gnralement des murs nationales. Ces
relations causales sont importantes et ne manquent pas
d'intrt, mais elles ne constituent pas l'objet principal
de mon raisonnement et j'entends les laisser de ct.
Tout processus dmocratique obit deux rgles de
base: a) tous ceux admis manifester leur choix (tous
Les valeurs dmocratiques
183
les membres d'un dmos donn) ont une voix gale; b)
la majorit des voix l'emporte sur la minorit. Ainsi
dfini, les membres du Comit central du parti au
pouvoir dans presque tous les pays du socialisme rel
constituent un dmos, lequel dcide des affaires qui
lui sont rserves en conformit avec la procdure
dmocratique, la voix de chaque membre ayant le mme
poids que celle de n'importe quel autre. Cela n'empche
pas que la dmocratie l'intrieur du parti soit dirige
dans les faits par le Premier Secrtaire ou par deux ou
trois faiseurs de rois au sein du Secrtariat gnral et
du Bureau politique, ou par deux clans ou deux groupes
dominant-alli d'accord contre le reste du lot, ou
toute autre combinaison que les spcialistes et autres
commres politiques pourront imaginer. Des formes
plus vastes de dmocratie peuvent inclure dans le dmos
tous les membres du parti, ou tous les chefs de famille,
tous les citoyens adultes, etc., le test dcisif n'tant pas
l'appartenance ou non celui-ci mais le fait que tous
ceux qui lui appartiennent le font sur un pied d'galit.
Ce fait peut avoir des consquences paradoxales. Il
rend antidmocratiques le suffrage multiple ou censitaire
alors qu'il autorise la dmocratie athnienne, ou celle,
caractristique, des Cits de la Renaissance o tous les
citoyens adultes mles avaient le droit de vote mais o
prs de neuf diximes des rsidents n'taient pas
citoyens. Il garantit virtuellement que les lois dmocrati-
ques seront tournes, arranges en sous-main, voire
ouvertement violes puisqu'elles exigent qu'on attribue
la mme importance la voix de Cme de Mdicis
qu' celle de n'importe quel citoyen florentin du petit
peuple , la mme importance au Premier Secrtaire
qu'au petit chef d'oblast'* ct de son tas de fumier.
Il ne faut pas prendre ces rflexions pour des dolances
* L'oblast' [06Jlacl'''J correspond administrativement la Rgion
[N.d.T.].
184
L'Etat
formules contre la dmocratie, comme quoi celle-ci ne
serait pas assez dmocratique (et devrait d'une manire
ou d'une autre le devenir davantage), mais elles doivent
nous rappeler qu'une rgle qui bafoue ouvertement les
faits de l'existence risque fort d'tre viole et de produire
des rsultats truqus voire pervers (mme si ce n'est
pas une raison suffisante pour la supprimer). Il n'existe
peut-tre aucune loi imaginable qui ne mconnaisse
dans une certaine mesure un aspect important de la
ralit. Cependant, dans des communauts complexes
et diffrencies, a fortiori dans des socits entires, une
rgle prtendant que la voix de n'importe qui soit gale
celle de n'importe qui d'autre sur n'importe quel
sujet est premire vue une provocation l'gard de
la ralit
5
L'autre rgle de base de la procdure dmocratique,
c'est--dire la rgle majoritaire l'intrieur d'un dmos
donn peut, elle aussi, tre applique sur une chelle
plus ou moins vaste. En gnral, plus celle-ci est vaste
et plus elle est considre comme dmocratique. Ainsi
applique, la rgle majoritaire signifie que la majorit
relative la plus lmentaire, et en cas de division en
deux parties pour ou contre, la majorit absolue la plus
simple devra l'emporter sur n'importe quel sujet. Des
restrictions constitutionnelles la rgle majoritaire,
notamment l'exclusion de certaines questions du
domaine soumis au suffrage, l'interdiction du choix
collectif pour certains types de dcisions et la soumission
de certains autres la majorit qualifie, violent la
souverainet du peuple et doivent tre considres
comme antidmocratiques. Ceci, moins qu'on ne
soutienne que, l'Etat tant incomPltement contrl par le
peuple, sa souverainet doit prcisment tre restreinte
afin de permettre aux rgles dmocratiques (ou ce
qu'il en reste une fois les restrictions constitutionnelles
institues) de fonctionner sans aucun danger.
J'aurai l'occasion de revenir brivement au problme
Les valeurs dmocratiques
185
fascinant des constitutions dans le chapitre 4 (pp. 273-
286). En attendant il suffit de remarquer que le cas
limite logique de la rgle majoritaire est celui o 50 %
d'un dmos imposent leur volont aux 50 % restants sur
tous les sujets, l'identit des 50 % qui imposent leur loi
tant affaire de hasard. (Ceci quivaut au critre de la
rgle la plus dmocratique propos par le professeur
Baumol, savoir la maximisation de la minorit de blocage
6
.)
Bien que cette rgle ne soit pas l'une des plus
essentielles, la dmocratie, pour des raisons pratiques
plausibles, s'identifie galement dans l'esprit du public
avec le vote bulletin secret. Il faut reconnatre que le
secret gne considrablement certains choix, lorsque des
coalitions se forment et qu'il y a change abusif de
faveurs. Des changes du type: Je vote avec toi
aujourd'hui, si tu votes avec moi demain se heurtent
l'impossibilit d'imposer l'excution des promesses si
le scrutin est secret. La mme impossibilit de faire
respecter les engagements entraverait les desseins de
ceux qui veulent acheter directement les voix, au cas
o les vendeurs seraient de mauvaise foi et ne voteraient
pas comme ils taient convenus de le faire. Cependant,
l'effet de loin le plus important de ce scrutin secret est
qu'il rduit ou supprime compltement les risques
encourus par l'lecteur s'il vote contre le gagnant
ventuel qui, en accdant au pouvoir, aurait la possibilit
de le punir pour son choix
7
Que devient alors la dmocratie entendue comme le
rsultat de ces dcisions collectives et non comme la
condition particulire de ces prises de dcisions ? Il est
possible de supprimer le et non : il n'y a pas de
distinction qui ait un sens si nous acceptons purement
et simplement d'appeler dmocratie l'tat des choses,
quel qu'il s'avre tre, qui dcoule de la procdure
dmocratique (tout comme on peut considrer comme
justes toutes les situations qui rsultent d'une procdure
conforme aux rgles de la justice). Cependant, les rgles
186
L'Etat
dmocratiques ne sont pas telles qu'il suffise de les
appliquer pour que tout homme dot de raison soit
forc d'admettre que leur rsultat constitue la dmocratie.
Il est beaucoup d'hommes raisonnables qui considrent
en fait comme antidmocratique la victoire lectorale
du parti nazi en 1933, alors qu'elle tait le rsultat d'une
observance assez correcte de la procdure dmocratique.
La question: s'agit-il d'un rsultat dmocratique si
la majorit investit du pouvoir un Etat dictatorial dont
l'intention avoue est de supprimer la rivalit pour le
pouvoir, vidant ainsi de leur substance la rgle majori-
taire, le droit de vote et tous les autres ingrdients
dmocratiques? Cette question ne comporte aucune
rponse vidente. Comme le droit qu'a l'homme libre
de se vendre comme esclave, le choix de la majorit
d'abolir la dmocratie doit tre jug dans son contexte
historique, partir des autres solutions possibles et des
motifs du choix, et non uniquement en fonction de ses
consquences antidmocratiques, si graves soient-elles.
Quel que soit le rsultat de ce jugement, mme si
finalement on en venait juger dmocratique de
choisir le totalitarisme, il est clair que le fait de dpendre
des circonstances empche qu'on puisse l'identifier par
son origine en disant qu'il est dmocratique parce
que dmocratiquement choisi .
Si la situation qui rsulte de l'application de rgles
dmocratiques reconnues n'est pas ncessairement une
dmocratie, que peut bien tre une dmocratie? Une
rponse possible, implicite dans bien des discours politi-
ques du xx
e
sicle, est la suivante: dmocratique
est simplement un terme qui dnote une approbation sans
aucun contenu spcifique consistant. La dmocratie
signifie bien vivre . S'il existe deux conceptions de
ce que signifie bien vivre, il peut en exister deux de ce
qui est dmocratique. C'est seulement dans une socit
culturellement homogne que l'Etat, et ceux qui rivali-
sent avec lui pour la possession du pouvoir, parviennent
Les valeurs dmocratiques
187
partager la mme ide de la dmocratie. Si un
candidat au pouvoir croit que s'il l'obtient il permettra
tous de bien vivre, il tendra considrer comme
dmocratiques les institutions politiques qui lui facilitent
l'accs au pouvoir, et comme antidmocratiques celles
qui l'en empchent ou favorisent le pouvoir en place.
L'inverse est vrai pour celui qui exerce le pouvoir de
l'Etat.
Si on ne comprend pas cela, on va
traiter de cynique tout recours une pratIque qUI,
employe par un rival, serait traite d'antidmocratique.
On en trouve un exemple presque parfait avec le
contrle tatique strict et la Gleichschaltung* idologique
des chanes de radio et de tlvision franaises depuis
1958, qui furent l'objet de l'indignation et des attaques
de la gauche avant 1981, et de la droite depuis lors. Il
n'y a aucune raison de supposer que l'une ou l'autre
fasse preuve de cynisme en pensant que le contrle de
l'autre parti est antidmocratique, puisque si c'est son
propre parti qui contrle, tout va pour le mieux, alors
que si c'est l'autre, tout va au plus mal; il n'y a rien
d'insincre raisonner sur ces bases.
Il s'ensuit galement que si l'on reprsente la
dmocratie comme la bonne manire de vivre, l'tat
des choses tel qu'on le souhaite, il sera peut-tre
ncessaire et justifi de violer les rgles dmocratiques
dans l'intrt d'un rsultat dmocratique. Seuls les
marxistes-lninistes en poursuivent jusqu'au bout les
implications logiques. Une fois installs au pouvoir,
pleins de mfiance pour l'incomptence et la fausse
conscience des lecteurs, ils prfrent s'assurer
l'avance que les lections auront un rsultat vraiment
dmocratique. Nanmoins, dans les pays qui chappent
au socialisme rel, o les moyens de garantir un rsultat
restent inaccessibles ou demeurent inemploys, et o
* Gleichschaltung = normalisation, mise au pas [N.d.T.].
188
L'Etat
les lections ont plus ou moins lieu selon les rgles
dmocratiques classiques, les perdants considrent sou-
vent que les rsultats obtenus ne l'ont pas t de
manire dmocratique, du fait d'un abus, d'une injustice
ou d'une iniquit quelconque comme l'hostilit des
mdias, l'impudence dans le mensonge ou la prodigalit
financire du gagnant, etc. Si on additionne ces dolan-
ces, cela revient exiger que l'on amende et complte
les rgles dmocratiques (par exemple en contrlant les
mdias, nivelant les dpenses lectorales, interdisant les
affirmations mensongres, etc.) jusqu' ce qu'en fin de
compte les lections produisent le bon rsultat, seul test
prouvant qu'elles sont devenues suffisamment dmocra-
tiques.
Ce n'est ni en tant que procdure particulire, ni en
tant que synonyme de bien vivre politiquement parlant,
que l'on peut juger avoir suffisamment dfini la
dmocratie. S'il est vrai que nous aimerions quelque
peu limiter l'emploi du terme, ce n'est pas parce que
nous rechignons reconnatre la Mongolie extrieure,
au Ghana, aux Etats-Unis, au Honduras, la Rpubli-
que Centrafricaine et la Roumanie leur droit gal
s'appeler dmocraties. C'est plutt parce qu'en essayant
de formuler une conception plus restreinte, on doit
pouvoir dcouvrir toutes sortes de relations intressantes
entre les valeurs dmocratiques, l'Etat qui les scrte et
l'idologie progressiste. Ces trois lments pourraient
par exemple tre vaguement associs de la faon
suivante: la dmocratie est le type d'organisation
politique o l'Etat produit des valeurs dmocratiques,
et l'idologie progressiste est ce qui prtend faire passer
ce processus pour la recherche de valeurs absolues et
universelles.
Si on les dfinit ainsi, les valeurs dmocratiques sont
produites par l'Etat en tant que rsultat de ses jugements
de valeur interpersonnels; par exemple, il dmocratisera
le systme de suffrage ou la rpartition des biens si, et
Les valeurs dmocratiques
189
dans la mesure o, il espre en tirer un gain net de
soutien populaire. Mais il aurait fait les mmes politi-
ques si au lieu de son intrt personnel rationnellement
entendu, il avait obi un penchant pour l'galit. Il
n'existe donc aucun test empirique qui permette de
diffrencier l'absolutisme clair de l'empereur Joseph II
et de Charles III d'Espagne du populisme de Juan
Pern et de Clement Attlee ; tous produisaient manifes-
tement des valeurs dmocratiques. Nous avons tout lieu
de croire cependant que les deux premiers, comptant
fort peu sur le soutien populaire pour exercer le pouvoir,
n'taient pas obligs d'agir comme ils l'ont fait et ont
choisi de le faire par inclination, par conviction politi-
que. La relation de causalit part donc des prfrences
du monarque et conduit aux institutions politiques avec
leurs caractristiques dmocratiques. En revanche, nous
pouvons coup sr prsumer de Juan Pern et Clement
Attlee, qu'ils aient eu ou non des convictions galitaristes
et le dsir d'amliorer le sort des travailleurs (et c' tai t
bien le cas de tous les deux), que les ncessits du
clientlisme et de la conqute du pouvoir les auraient
de toute faon obligs faire le type de politiques qu'ils
ont menes. Si c'est le cas, on peut supposer que la
causalit suit un parcours qui dbute par le got de
l'Etat pour le pouvoir et son besoin d'affids, passe par
l'intrt bien compris de ses sujets et la satisfaction des
gagnants aux dpens des perdants, et s'achve avec la
bndiction de ce processus par l'idologie progressiste
en tant que valeurs dmocratiques, incontestables fins
en soi, l'ensemble de ces facteurs interdpendants
prenant la forme d'un ordre politique caractristiques
dmocratiques.
Si on prend ces deux types de relations de cause
effet, l'une fonctionnant dans un rgime d'absolutisme
clair, l'autre dans une dmocratie, il est possible de
les distinguer a priori en imaginant que ces rgimes
soient l'un et l'autre transplants dans une socit
190
L'Etat
d'gaux , o tous les sujets seraient semblables (sauf
la garde prtorienne si elle est implique), au moins
pour ce qui est de l'influence politique, du talent et
de l'argent. Le despote clair, amateur d'galit et
constatant que ses sujets sont gaux, se contenterait en
principe de laisser les institutions politiques en l'tat.
L'Etat dmocratique, en revanche, est en concurrence
avec des rivaux pour obtenir l'adhsion du peuple. Par
consquent, rien n'empchera un de ses concurrents de
chercher dresser une partie de la socit contre l'autre
pour y former une majorit et une minorit - partir
d'un critre de sparation comme la foi religieuse, la
couleur de la peau, la profession, ou n'importe quoi
d'autre qui permette de les rendre ingaux; ce qui lui
permettra de tenter d'obtenir le soutien de la majorit
en proposant de lui sacrifier un intrt de la minorit,
disons son argent. Puisque tous ont la mme influence
politique (un homme-une voix, majorit simple), si tous
suivent leur intrt personnel, le titulaire du pouvoir
risque de le perdre au profit d'un rival dmocratique,
moins de proposer son tour des politiques de
discrimination o il offrira par exemple de transfrer
encore plus d'argent de la minorit vers la majorit
8
Les conditions d'quilibre de ces surenchres sont
dcrites au chapitre 4 (pp. 291-301). En somme, dans
une socit d'gaux, la dmocratie agirait dans un sens
oppos au nivellement qu'on lui associe gnralement;
partir d'un critre commode pour distinguer certains
sujets des autres, il lui faudrait tout prix se constituer
une majorit en lui sacrifiant la minorit, l'effet final
tant une nouvelle ingalit. Cette ingalit fonctionne-
rait alors comme une valeur dmocratique approuve
par la majorit. Si la dmocratie a jamais russi crer
une socit d'gaux , cela se sera probablement
produit dans des conditions telles qu'elle puisse continuer
se dvelopper, ce dveloppement exigeant alors un
Les valeurs dmocratiques 191
lger ajustement idologique, ajustement qui ne semble
pas trop difficile faire.
Lors du dernier de ces ajustements historiques qui a
commenc peu prs au dbut de ce sicle et qui a
remplac le gouvernement veilleur de nuit par un
gouvernement ingnieur social , l'idologie de l'Etat
en marche a chang du tout au tout ou presque, mme
si le nom lui est rest dans les pays anglo-saxons et,
dans une bien moindre mesure, en Europe continentale.
Grce la transformation stupfiante qu'a subi le
sens du mot libral au cours des trois dernires
gnrations, la comprhension originelle de ce mot a
t perdue jamais dans certains pays, notamment aux
Etats-Unis. Il ne sert plus rien de crier au voleur!
contre ceux qui l'ont drob. Si l'on parle de libra-
lisme classique, si on essaye de ressusciter le sens
originel sous une autre forme, cela quivaut trop souvent
dire chaud aussi bien quand on veut dire chaud
que quand on veut dire froid . C'est en fait pour
viter un usage aussi trompeur et pour reprsenter au
minimum le noyau dur du sens originel du mot
libral que j'ai employ les mots de capitaliste et
de capitalisme dans le sens o je l'ai fait * .
* C'est pourquoi nous avons vit le mot libral , qui conserve
chez nous une bonne partie de son sens originel mais commence
aussi le perdre, et ne saurait donc qu'engendrer la confusion.
Le mot Capitalism est donc traduit par capitalisme , liberal
par dmocrate-social , progressiste , interventionniste ,
social-dmocrate et socialism par socialo-communisme ,
socialisme orthodoxe , marxisme , socialisme et socia-
lisme rel .
Rappelons que pour l'auteur le capitalisme d'Etat (State
capitalism) ne dsigne pas ce qu'il appelle le capitalisme, ni
mme le capitalisme monopoliste d'Etat que certains marxistes
dnoncent dans nos socits \ juste titre mais pour des raisons
perverses). Le capitalisme d Etat dsigne purement et simple-
ment le rgime o l'Etat possde tout le capital, et qui prvaut
encore dans les pays dits socialistes . Le capitalisme d'Etat
est donc plus proche du socialisme rel que de tout autre
systme politique (voir le dernier chapitre) [F. G .J.
192 L'Etat
En esprant que cela contribuerait dissiper le
brouillard smantique actuel, j'ai toujours employ en
anglais le mot liberal au sens d' interventionniste,
dmocrate-social , social-dmocrate , progres-
siste , comme symbole moderne des doctrines politiques
qui prtendent soumettre l'intrt individuel l' intrt
gnral (et ne souffrent pas qu'un Droit reste jamais
inviol), et en confient la ralisation un Etat gouver-
nant principalement par l'adhsion
9
L' intrt gn-
ral se confond largement avec les valeurs dmocrati-
ques, lesquelles traduisent leur tour l'ensemble des
exigences requises pour la constitution de clientles.
En outre, 1' intrt gnral ncessite que soient
poursuivies un nombre indtermin d'aspirations diver-
ses pour lesquelles aucune majorit n'existe un
moment donn. Des exemples contemporains de ces
objectifs comprennent l'intgration raciale force, l'abo-
lition de la peine de mort, l'interdiction du nuclaire,
la discrimination en faveur des minorits, l'mancipa-
tion des homosexuels, l'aide aux pays sous-dvelopps,
etc. C'est ce qu'on appelle des valeurs progressistes,
c'est--dire qu'on s'attend ce qu'elles deviennent
des valeurs dmocratiques dans l'avenir lO. La doctrine
progressiste affirme que la socit civile est capable de
contrler l'Etat et que ce dernier est donc forcment une
institution dbonnaire, l'observance de la procdure
dmocratique suffisant le confiner au rle secondaire
d'excuteur du mandat de la socit, lequel est pour sa part,
d'une manire ou d'une autre, cens traduire la somme
des prfrences de la socit.
Etant donn cette nature particulire de l'Etat, la
doctrine progressiste est mal l'aise pour parler de
libert en tant qu'immunit, car cette condition-l pourrait
bien contredire la toute-puissance de l'intrt gnral.
Quand l'immunit est manifestement un privilge que
tous ne partagent pas, comme c'tait vident dans tous
les pays d'Europe occidentale au moins jusqu'au milieu
Les valeurs dmocratiques
193
du XVIIIe sicle, la doctrine progressiste lui est hostile.
Le remde qu'elle propose gnralement n'est pas
d'tendre ce privilge autant que faire se peut puisque
cela n'est pas suffisant pour raliser 1' galit ", mais
au contraire de l'abolir dans la mesure du possible.
Tawney, qui a tant contribu au dveloppement de
l'idologie progressiste, dploie toute son loquence
dmontrer ces conceptions :
[La libert] est non seulement compatible avec une
situation o tous les hommes sont compagnons de servitude
mais encore c'est dans cette situation qu'elle trouve
son expression la plus parfaite".
Ce qu'elle exclut, c'est une socit o certains seulement
sont serviteurs tandis que les autres sont des matres
12
"
Comme la proprit dont on l'a autrefois souvent
rapproche, la libert devient dans cette situation le
privilge d'une classe, non pas le bien possd par une
nation'3. "
Dire que la libert est la plus parfaite quand tous les
hommes sont des serviteurs (plus parfaite encore que si
tous taient des matres) rvle un parti pris certain
pour le nivellement par le bas. Ce n'est pas la condition
de servitude qui s'oppose la libert, mais l'existence de
matres. S'il n'y a pas de matres mais qu'il ait des
serviteurs, ceux-ci doivent servir l'Etat. Quand il y a
servitude envers l'Etat, la libert est son apoge. Si
personne ne possde aucun bien, cela vaut bien mieux
que si certains seulement en possdaient. L'galit est
synonyme de libert, quoiqu'on ne sache pas trop
comment. (Il est difficile de mconnatre davantage que
l'une et l'autre sont des valeurs concurrentes.)
En somme, mme si elle n'tait pas, comme l'argent,
la chance ou l'ducation, une dimension supplmentaire
de l'existence de chacun pour laquelle on pourrait dire
que l'galit est viole, la libert-immunit devrait
encore tre rejete par les progressistes. Mme lorsque
194
L'Etat
nous en sommes tous pourvus, l'immunit de certains
amoindrit le pouvoir qu'a l'Etat d'en favoriser d'autres
et par consquent de produire les valeurs dmocrati-
ques ; mme une gale libert-immunit serait nuisible
l'intrt gnral
14
On retrouve de manire extrmement frappante ce
mme lment dans la manire dont la pense dmocra-
te-sociale considre la proprit. La proprit prive, le
capital, source d'un pouvoir capable de faire pice
l'autre pouvoir, et renforant la structure de la socit
en opposition l'Etat, tait autrefois considre comme
prcieuse, la fois par ceux qui en possdaient et par
ceux qui n'en possdaient pas. La pense progressiste ne
reconnat plus ce mrite la proprit. Pour elle, la
procdure dmocratique engendre une souverainet
illimite. Elle a donc toute licence pour altrer le droit
de proprit ou le fouler aux pieds. Le choix entre
usage priv et usage public des revenus privs, aussi
bien qu'entre proprit prive et proprit publique au
sens le plus troit du terme, ces choix peuvent, et mme
doivent tre faits par l'Etat, et soumis un rexamen
constant afin de rechercher ces formes de l'intrt gnral
que sont les valeurs dmocratiques ou l'efficacit sociale.
Ces critres doivent surtout rgir l'tendue et la
manire dont l'Etat intervient ordinairement dans les
contrats privs. Par exemple, une politique des prix
et des revenus est bonne, et doit tre adopte sans
souci de la violation des accords privs qu'elle implique,
si elle aide combattre l'inflation sans compromettre
l'efficacit de l'allocation des ressources. D'ailleurs, au
cas o elle rduirait cette dernire, on peut tout
de mme l'adopter, si on l'associe une mesure
complmentaire cense rectifier la perte d'efficacit en
question. La thorie interventionniste est rarement en
peine de trouver de nouvelles mesures pour s'ajouter
aux anciennes, et n'est pas non plus court de politiques
pour prtendument traiter les effets secondaires que ces
Les valeurs dmocratiques
195
dernires peuvent produire, et ainsi de suite dans une
rgression apparemment infinie, prtendant toujours
parvenir son but initial. (Il serait facile d'affirmer
qu'une mesure prise aujourd'hui est le n-ime cho de
quelque mesure qui la prcde, en ce sens que la
ncessit de cette politique sous cette forme particulire
ne se serait pas fait sentir si la mesure antrieure n'avait
jamais t prise; et comme l'cho ne semble pas prs
de cesser de se rpercuter, n a de bonnes chances de
crotre jusqu' une valeur suprieurement leve.) Le
fait qu'une mesure entrane par la suite une avalanche
d'autres mesures est un stimulant pour la pratique
imaginative du gouvernement, et non un argument
son encontre. Qu'un gouvernement entreprenant ait
besoin de fouler aux pieds le droit de proprit et la
libert des contrats n'est un argument ni pour ni contre
lui, pas plus que le fait de casser des ufs n'est un
argument pour ou contre l'omelette.
L'exploration de certains dogmes dlicats de la doc-
trine dmocrate-sociale peut inviter faire un parallle
avec le socialo-communisme pur. Le lecteur, qui d'ail-
leurs n'aurait aucun mal le faire lui-mme, remarquera
probablement quelques points d'incompatibilit entre
les deux doctrines, malgr une grande ressemblance
superficielle qui a pendant longtemps aliment la thse
facile et trs ambigu de convergence des deux
systmes mondiaux . L'incompatibilit essentielle
mon avis consiste en leur manire d'apprhender le
pouvoir, et par consquent la proprit. Le penseur
dmocrate-social se soucie relativement peu du pouvoir
en tant que tel. Il espre bien que la majorit fera faire
l'Etat ce qui est dans l'intrt bien compris de la
socit, ce qui revient dire qu'il lui fait confiance
pour accorder, plus souvent qu' son tour, le pouvoir
d'Etat lui-mme, ses amis, ou un parti d'inspiration
progressiste. Par consquent, alors qu'il peut trouver
toutes sortes de raisons pour violer la proprit prive,
196 L}Etat
il ne le fera pas pour avoir consciemment prouv le
besoin d} affaiblir la capacit de la socit civile retirer le
pouvoir d}Etat celui qui l'exerce.
Pour le tenant du socialo-communisme, au contraire,
le pouvoir est cause d'une profonde inquitude. Il
considre la rgle majoritaire comme un boulevard
ouvert la domination de la fausse conscience, ce qui
implique un risque inacceptable de rechute dans un
rgime de raction, que l'on devrait la mise en
droute des forces progressistes par les suffrages d'un
lectorat irrflchi. Il lui faut donc pouvoir compter sur
la possession publique des hautes sphres de l'conomie
(et autant que possible des basses sphres et des sphres
moyennes tant qu'on y est), car la proprit d'Etat est
la meilleure garantie qu'on sera certain de conserver le
pouvoir ( la fois pour lui-mme et comme corollaire
du refus d'admettre aucune grande proprit prive). La
proprit prive desserre l'emprise de l'Etat sur les
moyens d'existence du capitaliste mais aussi du travail-
leur (au sens le plus large du mot) que celui-ci peut
dcider d'employer. Et ceci permet l'un comme
l'autre de s'opposer lui. L'Etat du socialisme rel,
moins confiant que le dmocrate-social et peut-tre
mieux inform de la nature du pouvoir, se soucie bien
davantage de la proprit, mme si son opinion sur
l'efficacit relative de la planification et du mcanisme
des prix, de la rpartition autoritaire et de l'intrt
personnel n'a pas besoin d'tre trs diffrente de celle
de presque tous les Etats dmocratiques.
La compatibilit superficielle des doctrines dmocrate-
sociale et socialo-communiste est telle qu'un discours
de l'une pourra s'emmler dans les fils de l'autre sans
y prendre garde. Le mtissage subsquent des ides
peut engendrer une descendance tonnante. Un des
domaines o l'hybridation idologique a des chances de
prendre est celui de la libert, l'ide de libert tant
rfractaire toute dfinition, sa nature tant celle d'un
Les valeurs dmocratiques 197
bien primaire, fondamental, qui tombe sous le sens. Ce
n'est pas sans raison que Lord Acton nous met en
garde:
Mais que veulent dire ceux qui proclament que
la libert est la palme, la rcompense suprme, le
couronnement, alors qu'il en existe deux cents dfini-
tions et que cette surabondance d'interprtations a
caus plus de carnages que toute autre thorie, la
thologie excepte
15
?
Pour tre complte, toute doctrine politique doit
incorporer d'une manire ou d'une autre la libert
parmi ses valeurs fondamentales. Les rgles du discours
ordinaire nous assurent qu'il s'agit d'une valeur solide.
Il est aussi absurde de dire je n'aime pas la libert, je
ne veux pas tre libre que d'affirmer que le bien est
le ma1
16
En outre, on peut sans risque se dispenser de
toute obligation de prouver l'excellence de la libert
partir d'une autre valeur, laquelle la libert pourrait
conduire comme un moyen mne une fin mais qui
pourrait se rvler contestable. Le bonheur (traduit trs
librement comme l'utilit ) et la justice sont logs
la mme enseigne. Il est impossible de dire : je suis
contre la justice , il y a beaucoup dire en faveur
de la partialit , l'utilit ne sert rien . Ce sont de
ces valeurs fondamentales et incontestables, dont on
peut se servir pour valider d'autres buts qu'une idologie
essaye de promouvoir.
De ces autres valeurs, l' galit est en revanche
l'exemple le plus parfait. Le problme pour l'inclure
dans un systme de valeurs est qu'elle est loin de
s'imposer de toute vidence comme bonne. Dire:
l'ingalit, mais c'est trs bien! peut provoquer un
trs vif dsaccord, et peut mme ncessiter le renfort
d'une argumentation; mais ce n'est pas dans tous les
cas contraire au sens commun. Le discours ordinaire
nous enseigne qu'il est possible de contester la valeur
198
L'Etat
de l'galit. Cependant, si nous pouvions constater que
par un enchanement de syllogismes accepts par nous,
il tait possible de dduire cette valeur de celle d'un
autre objectif que nous ne mettons pas en doute, nous
ne la contesterions pas non plus; l'utilit et la justice
ont d'ailleurs t successivement utilises dans des
tentatives labores pour tablir l'galit comme valeur
incontestable. Les trois prochaines sections de ce chapi-
tre visent dmontrer que ces tentatives-l sont aussi
vaines que la quadrature du cercle; qu'on peut faire
de l'galit une vritable norme si on s'accorde explicite-
ment pour lui donner une valeur en soi, mais qu'on ne
peut pas lui donner une valeur partir de notre got
pour quelque chose d'autre.
Je ne connais pas de raisonnement systmatique qui,
l'image des tentatives pour justifier la libert au nom
de l'utilit ou de la justice, essaye de dduire tout ce
qu'on peut trouver de bon l'galit partir de notre
got pour la libert. Peut-tre est-ce parce que l'ide
mme de libert se prte difficilement un raisonnement
rigoureux. Par ailleurs, elle pousse carrment faire
un salmigondis avec des morceaux d'idologies incompa-
tibles, le rsultat de cette tratogense tant des proposi-
tions tranges du genre la libert, c'est l'galit dans
la servitude)} ou on est libre quand on a suffisamment
manger)}. C'est par cette hybridation conceptuelle,
o l'galit s'accouple monstrueusement avec la libert,
qu'on peut faire passer la premire cheval sur le dos
de la seconde et lui permettre de s'introduire en fraude
parmi les objectifs politiques accepts en commun par
nous tous.
On retrouve la tendance qui consiste croire (comme
Dewey voulait nous en persuader) que la libert, c'est
le pouvoir d'agir , c'est avoir suffisamment d'argent,
de nourriture, etc. ; qu'elle reste une bote vide si on
ne l'emplit pas avec de la dmocratie conomique ,
que c'est une espce de condition fondamentale,
Les valeurs dmocratiques
199
ne pas confondre avec les liberts bourgeoises ou
classiques , libert de parole ou de pense, libert de
runion et libert lectorale, lesquelles n'ont pas de sens
pour ceux qui ne sont pas vraiment (c'est--dire
conomiquement ) libres. (Il est srement possible
d'interprter l'histoire de faon prouver le con-
traire. Pour quelle autre raison les Chartistes anglais
rclamaient-ils une rforme du suffrage et non des
augmentations de salaires? En outre, on peut prtendre
de faon plausible que la formation de conseils d'ou-
vriers, le fait que le peuple ait exig le multipartisme et
les lections libres en Hongrie en 1956, l'existence d'un
syndicat national libre se rpandant comme une trane
de poudre en Pologne en 1980, reprsentent une
exigence de liberts bourgeoises classiques, mises par
des gens qui n'taient pas, d'aprs la dfinition officielle,
libres conomiquement . En fait, l'interprtation
oppose est extrmement peu vraisemblable. On ne
peut srieusement nous demander de croire que ce fut
l'accomplissement heureux de la libration conomi-
que qui a engendr les exigences de liberts bourgeoi-
ses dans ces socits-l.)
C'est pour montrer la facilit dconcertante avec
laquelle l'galit, dissimule sous la dfroque de la
libert, abuse mme les esprits les plus vigilants, que
j'ai choisi de citer un texte de Karl Popper, aussi connu
comme critique du totalitarisme que comme minent
logicien:
Ceux qui possdent un excdent de nourriture peuvent
forcer ceux qui meurent de faim accepter une servitude
"librement" consentie.
Une minorit conomiquement forte peut ainsi exploi-
ter la majorit de ceux qui sont conomiquement
faibles.
Si nous voulons que la libert soit protge, nous devons
donc exiger que la politique de libert conomique
200
L'Etat
illimite soit remplace par l'intervention conomique
planifie de l'Etat!7.
L'utilisation du mot forcer" est bien sr une licence
potique. Ce que Popper entend, c'est que ceux qui
ont un excdent de nourriture se contentent d'attendre
tranquillement, sans proposer de partager avec ceux
qui meurent de faim ; pour pouvoir manger, les seconds
doivent faire la dmarche d'offrir leur travail aux
premiers. Comme ils ne peuvent pas vraiment"
choisir de mourir de faim, leur offre de travail est
l'acceptation de la servitude. C'est un choix libre ",
mais pas vraiment" libre. Notons aussi qu'en l'occur-
rence, c'est la minorit qui agit ainsi envers la majorit,
ce qui rend son comportement encore plus rprhensible
que si cela se passait dans l'autre sens. Nos consciences
conditionnes par la dmocratie ont ainsi un motif de
plus d'approuver l'intervention conomique planifie de
l'Etat, bien qu'il soit un peu droutant de se voir
proposer le Gosplan pour assurer la dfense de la socit
ouverte.
Qu'il s'agisse ou non d'une licence potique, cette
accumulation de confusions qui aboutit au GosPlan
comme condition de la libert ncessite une mise au
point. Tout d'abord, Popper affirme qu'il existe une
analogie entre le puissant tyran qui asservit un tre
plus faible en le menaant de violence, et les riches qui
exploitent la faiblesse conomique des pauvres!8. Or,
une telle analogie ne correspond rien. Il existe une
diffrence vidente entre ter un homme sa libert (en
menaant de le passer tabac) et celle de ne pas partager
notre propre libert (= notre nourriture) avec un homme
qui en serait dj dpourvu.
Deuximement, il y a confusion entre la possibilit
de choisir (entre la servitude et la faim) qui relve de
la libert!
9
et l'quit, la justice d'une situation o
quelques-uns ont beaucoup de nourriture et d'autres
Les valeurs dmocratiques 201
rien, qui relve de l'galit. Troisimement, la confusion
est son comble si l'on omet de mentionner qu'un
grand nombre de conditions sont ncessaires pour
empcher que cette situation n'aboutisse un quilibre
du march du travail du type no-classique, o ceux
qui possdent beaucoup de nourriture se font concur-
rence pour engager ceux qui n'en ont pas et qui
rivalisent entre eux afin qu'on les engage, jusqu' ce
qu'employeurs et employs gagnent la valeur attendue
de leur contributions marginales respectives la pro-
duction* .
Les conditions pour que la seule issue soit la faim ou
la servitude ont extrmement peu de chances de se
produire, mme si elles sont ralisables dans certains
types de socits. Et dans ces dernires, on peut au
moins tre certain qu'une offre faite par la minorit
d'changer sa nourriture contre la mise en esclavage
de la majorit est Pareto-suprieure la solution de
les laisser mourir de faim, alors qu'une redistribution
par intervention planifie de l'Etat aurait des rsultats
gnralement imprvisibles, une ventualit des plus
probables tant qu'une bonne partie de la nourriture
demeure s'avarier dans les entrepts de l'Etat.
Finalement, mme s'il est avr que ni la nourriture,
ni l'galit ne sont synonymes de libert, il est possible
que l'galit favorise la justice, ou soit dsirable un
autre titre ; mais cela non plus n'est pas une vidence.
Avant de pouvoir affirmer que la coexistence d'une
minorit ayant des surplus de nourriture avec une
* Un trait majeur de Karl Popper est qu'ayant toute sa vie
ctoy les plus grands conomistes du sicle, au point d'exercer
sur certains d'entre eux une influence certaine (Hayek, Friedman),
il n'a jamais appris assez de thorie conomique pour viter que
ses crits politiques ne fourmillent d'erreurs consternantes de ce
genre qui, mme si on admettait sa mthodologie et ses moyens
de preuve, tent toute pertinence et mme toute apparence de
srieux ses conclusions dans ces domaines [F. G .J.
202 LJEtat
majorit affame est un scandale auquel il convient de
mettre fin, on doit dmontrer soit qu'une plus grande
galit dans ce domaine contribuerait satisfaire dJautres
fins, de telle manire que leur intrt bien compris
incite les gens choisir l'galit en question, soit que
le sens de la justice, de la symtrie, de l'ordre ou de la
raison exige qu'on exclue toute considration allant
dans le sens oppos. La Begleitmusik* idologique du
dveloppement de l'Etat moderne est en grande partie
faite de tentatives pour le dmontrer.
Je voudrais rsumer et reformuler ce qui prcde:
l'Etat dmocratique est incapable de ne rendre ses
sujets que des services qui rendront certains plus
prospres sans que nul autre ne le soit moins. Dans une
dmocratie, pour que quelqu'un accde au pouvoir
tatique, il faut que l'adhsion (rvocable) ait t donne
l'un des concurrents par une procdure convenue. La
comptition entre ces rivaux implique que soient offertes
des politiques concurrentes, chacune promettant de
favoriser des personnes cibles. Ces politiques ne
peuvent tre mises en uvre qu'au prix d'une discrimi-
nation, appauvrissante l'gard des autres. Dans une
socit d'ingaux, si elles veulent attirer une majorit
de personnes, elles doivent tendre l'galitarisme (et
dans une socit d'gaux elles seraient ingalitaires). La
prfrence de la majorit pour l'un des programmes
offerts rvle par dfinition que ses effets immdiats
reprsentent le plus grand progrs possible des valeurs
dmocratiques (ce programme, les citoyens peuvent
d'ailleurs le choisir que leur intrt corresponde ou
non aux choix politiques qu'il implique). L'idologie
dominante, la dmocratie sociale, concide avec l'intrt
de l'Etat dmocratique et prdispose ceux qu'elle
influence cultiver les valeurs dmocratiques. Elle
* Begleitmusik = Musique d'accompagnement, musique de scne
[N.d.T.].
Les valeurs dmocratiques
203
demande en fait l'Etat, pour des motifs thiques, de
faire ce qu'il devrait faire de toute faon pour se
maintenir au pouvoir. Elle voudrait convaincre les
citoyens que la politique laquelle la majorit a consenti
contribue promouvoir les objectifs que tous partagent.
Elle propose aussi sans cesse des politiques nouvelles
censes conduire aux mmes fins, recommandant aux
citoyens de les choisir quand on leur donnera cette
option. Ce faisant, elle favorise la croissance de l'Etat
tout en interagissant avec celle-ci.
Vers l'utilit par l'galit
La rgle suivant laquelle l'galit des revenus maximise l'utilit
sociale n'est valide qu' condition que ceux-ci soient dj gaux
depuis suffisamment longtemps
Aucun homme n'a plus d'un estomac, mais c'est une
raison plutt mince pour dire que plus la rpartition
des biens matriels sera gale, et mieux cela vaudra.
Nous avons dans notre hritage culturel cette ide que,
quoi qu'elle fasse d'autre pour exaucer ou contrarier nos
dsirs, l'galisation des revenus doit maximiser leur
utilit. Pour soutenir cette proposition contre des objec-
tions immdiates, notre intuition nous dit qu'un franc
supplmentaire doit avoir plus d'importance pour un
pauvre que pour un riche. Or, bien y rflchir, la
seule chose dont celle-ci nous assure, c'est que pour
une somme donne l'utilit s'accrot relativement beau-
coup plus (par exemple dix fois plus) pour le pauvre
que pour le riche (dix fois moins). Ni en termes
ordinaux (en importance relative) ni en termes
cardinaux (mesure de la diffrence), la possibilit de
comparer successivement l'utilit initiale et son accroisse-
ment pour le pauvre puis pour le riche, ne justifie en
quoi que ce soit la prtention de comparer entre elles
204 LJEtat
l'utilit du pauvre et celle du riche, pas plus que les
deux accroissements d'utilit entre eux.
Une manire d'aborder cette question (qui, comme
on a pu le voir dans le chapitre 2, ne peut que converger
avec la mienne) consiste dire que ces comparaisons sont
impossibles parce qu'on ne peut pas, conceptuellement,
imaginer comment les raliser ; les comparaisons inter-
personnelles sont donc par essence des entreprises voues
l'chec. Si on s'y essaie malgr tout, la seule chose
qu'un rsultat ventuel puisse nous apprendre concerne
les prfrences subjectives de celui qui a fait la comparai-
son et absolument rien de plus. Si on veut aller au-
del, il faudra analyser les prfrences en question.
On se trouvera alors conduit traiter des questions
d'idologie, de sympathie, de compassion, de politique
partisane, de raison d'Etat et ainsi de suite. Ces
lments expliqueront peut-tre, entre autres, pourquoi
la comparaison tait fausse (tant entendu qu'elle ne
peut pas ne pas l'tre). Ils n'apporteront strictement
aucune information sur les utilits qu'on prtendrait
avoir compares.
Nanmoins, l'opinion oppose parat aussi tre dfen-
dable. Il faut qu'elle le soit, ne serait-ce que parce que
des esprits trs pntrants s'y sont rallis. Ainsi,
1. M. D. Little se juge capable de faire vue de nez
des comparaisons interpersonnelles d'utilit, tout comme
Amartya Sen croit pouvoir en faire de partielles .
L'argument descriptif (par opposition au normatif) en
faveur de l'attribution au pauvre de l'argent du riche,
consiste dire que la mme somme d'argent aura plus
d'utilit si on la distribue autrement. A moins de
concder, pour le plaisir de la discussion, que ces
comparaisons puissent avoir un sens, il n'existe videm-
ment en la matire aucun fait objectivement constatable,
il n'y a plus que des jugements moraux qui se dressent
les uns contre les autres, et, comme Bentham l'admettait
Les valeurs dmocratiques 205
contrecur, tout raisonnement sur les faits est
termin .
Et pourtant, la tradition intellectuelle pour qui l'ga-
lit peut engendrer une utilit plus grande se veut
plutt descriptive que normative. Elle est essentiellement
convaincue que c'est une question de fait et non de
sympathie. C'est une telle conviction, mme si elle reste
inconsciente et implicite, qui faonne les conceptions
d'importants courants de la pense dmocrate-sociale
sur la rfartition du revenu national et l' imposition
optimale
2
. Il me semble intressant de la rencontrer
sur ce terrain, en faisant comme si les utilits pouvaient
tre compares et s'agrger pour former l'utilit sociale,
comme si c'taient les sciences sociales qui pouvaient
nous dire quelle distribution de revenus sera sup-
rieure une autre.
Je voudrais ici rcapituler - repcher dans le
subconscient politique dcrirait mieux la chose - le
raisonnement qui sous-tend cette conviction. Il remonte
au moins Edgeworth et Pigou (le premier ayant des
conceptions plus gnrales et aussi plus prudentes que
le second), et nous fournit un robuste exemple de la force
intacte qu'une thorie dpasse peut encore inspirer
des opinions contemporaines.
A la base, cette thorie repose sur une convention
fondamentale en conomie politique, qui a permis
d'laborer maintes thories fcondes dans de nombreux
domaines de cette science, savoir la loi des proportions
variables. Cette convention consiste supposer que si
des combinaisons diffrentes de deux biens ou de
deux facteurs produisent la mme utilit (pour le
consommateur) ou la mme quantit de produit (pour
le producteur), alors les accroissements la marge
d'utilit ou de produit obtenus en combinant des
quantits accrues de l'un avec des quantits constantes
de l'autre sont une fonction dcroissante de la variable,
c'est--dire que chaque augmentation de la quantit
206 L'Etat
de l'une produira un accroissement d'utilit ou de
production moindre que la prcdente. Dans la thorie
du consommateur, on appelle cela le principe de
l'utilit marginale dcroissante , traduit par la con-
vexit des courbes d'indiffrence* , ou la dcrois-
sance du taux marginal de substitution entre le bien
fixe et un autre variable * *.
Par consquent, si un individu reoit de plus en plus
de th alors que ses autres biens ne s'accroissent pas,
alors l'utilit, la satisfaction, le bonheur supplmentaire
qui dcoule des additions successives de th doit dimi-
nuer. Le support intuitif de cette supposition rside
dans la fixit du lot de biens autres que le th.
< Supposition est employ ici dlibrment. Une
hypothse faite sur une quantit d'utilit ou de satisfac-
tion doit rester une supposition, car elle ne peut pas
tre rfute par l'exprience ni l'observation, moins
que le contexte ne soit celui d'une alternative incertaine
- voir ci-dessous.) La mme supposition vaut pour un
bien unique quel qu'il soit, tous les autres restant fixes.
Or, cette dernire condition mme implique qu'on ne
peut pas raisonner l'identique sur tout un ensemble
de biens. Ce qui est probablement vrai de tout bien
unique pris sparment n'est pas, mme hypothtique-
ment, vrai de l'ensemble de tous les biens, savoir le
revenu. A mesure que le revenu augmente, tous les
biens s'accroissent, en puissance ou en fait. Dans ces
conditions, quoi cela peut-il servir de savoir que
l'utilit marginale de chaque bien diminue dans les cas
o la quantit des autres resterait fixe ? L'utilit marginale
dcroissante du th conditionne l'esprit gober la thse
* et d'isoproduction [N.d.T.].
** Ludwig von Mises a dmontr que si cette loi n'tait pas vraie,
l'un des biens de production" en cause n'en serait pas un du
tout. Cette convention est donc une loi logique. Cf. Ludwig von
Mises, L'action humaine, Paris, PUF, 1985 [F.G.].
Les valeurs dmocratiques 207
d'une utilit marginale dcroissante du revenu, mais la
tentation de tirer argument de l'une pour aboutir
l'autre n'est rien d'autre qu'un attrape-nigaud.
Pour l'utilit marginale du revenu, on peut prsumer
qu'elle dcrot si l'on dfinit le revenu comme la totalit
des biens l'exception d'un seul (lequel, par hypothse
resterait fixe alors que le revenu augmenterait), par
exemple le loisir. On peut supposer que plus on a de
revenu, moins on acceptera de se priver de loisir pour
gagner davantage. Cependant, si l'utilit marginale
dcroissante du revenu est la consquence de cette
exclusion d'un bien du revenu en question, alors elle
ne peut s'appliquer une dfinition du revenu qui
inclurait tous les biens. Si un bien quelconque peut
s'changer un prix quelconque contre un autre bien
quel qu'il soit, y compris le loisir, ce qui est en gros le
cas dans les pays conomie de march, le revenu est
constitu par toutes les sources de satisfaction possibles
et imaginables, et on n'a aucun droit de supposer qu'un
seul produit va rester fixe dans le seul but d'inventer
une utilit marginale dcroissante)} pour l'ensemble
des autres biens.
Il est dsormais bien tabli que l'univers certain (o
l'on serait assur de se procurer du th ds lors qu'on
est prt en payer le prix au commerant) ne se prte
pas une observation de l'utilit marginale du revenu.
On a nanmoins pu concevoir une forme d'observation
significative de la variation relative de l'utilit en
fonction de celle du revenu dans le cas o la personne
serait confronte des choix risqus. La thorie avance
du risque dveloppe pour les loteries et l'assurance, en
donnant une ide de la forme des fonctions d'utilit*, a
* Que l'on puisse observer une utilit marginale du revenu
total semble contredire la conclusion nonce plus haut, savoir
que les hypothses faites sur l'utilit marginale ne peuvent se
traduire de faon observable qu' l'occasion d'une alternative entre
deux produits. Cependant, on peut parfaitement avancer qu'en
208
L'Etat
donn de fortes raisons de penser que l'utilit marginale
du revenu peut tre croissante dans une certaine
fourchette du revenu et dcroissante dans d'autres,
cela n'tant pas incompatible avec l'hypothse suivant
laquelle des variations de revenu qui maintiendraient
quelqu'un dans sa classe sociale ont en quelque sorte
une valeur moindre que des variations de revenu lui
permettant d'accder un mode de vie totalement
diffrent:
une personne pourra souscrire des deux mains un
jeu quitable d'un point de vue actuariel et qui lui
offre une petite chance de s'lever au-dessus de la classe
ouvrire laquelle il appartient pour accder la classe
moyenne voire la classe suprieure, mme si ce pari
a plus de chances que le prcdent de faire de lui le
moins prospre des manuvres
21
.
On doit noter (pour reporter ce rsultat aux deux
sections suivantes du prsent chapitre) que c'est prcis-
ment l'inverse du mode d'valuation du revenu qui,
dans l'ouvrage de John Rawls Thorie de la justice
22
, est
cens inciter les tres rationnels adopter une stratgie
de maximin pour prserver leurs intrts.
Or, quiconque, par ngligence, raisonne comme
s'il pouvait exister un moyen de dterminer l'utilit
marginale du revenu indpendamment de l'observation
des choix incertains, aura tendance dire qu'une
certaine utilit, positive ou ngative, peut tre lie la
prise de risques elle-mme, de sorte que ce que ces
choix mesurent en situation d'incertitude, ce serait
fait, les courbes obtenues traduisent l aussi un choix entre le
revenu matriel dans son ensemble et les cots d'apprentissage et
d'information associs ses changements ventuels. On en
reviendrait alors la conclusion prcdente, et cela pourrait en
outre expliquer pourquoi un postulat d'univers certain ne permet
d'imaginer aucun moyen d'observer l'utilit marginale du revenu
[F.G.].
Les valeurs dmocratiques
209
l'utilit marginale du revenu plus ou mozns l'utilit du
risque, du pari. Or, quelque dsir que nous ayons
d'en dire davantage et d'aller plus loin, affirmer que
quelqu'un aime le risque quivaut dire que l'utilit
marginale de son revenu est croissante*. Le fait qu'une
personne rpugne prendre des risques, et refuse une
loterie honnte* * ou accepte de payer pour se prmunir
contre le sort, indique ni plus ni moins que l'utilit
marginale de son revenu est dcroissante. On ne peut
pas prsenter d'autre indication que celle qui est
observable l'occasion de choix risqus. Les rponses
que peuvent apporter les individus un ventuel
questionnaire portant sur l'utilit ou l'importance qu'ils
attachent des tranches successives de leur revenu rel
(ou ventuel) ne sont pas des preuves recevables
23
. Il
est donc ahurissant de se voir dclarer que l'exprience
observable (l'aversion ou le got pour le risque) pourrait
d'une manire ou d'une autre s'ajouter ou se retrancher
ce que l'on cherche tablir < l'utilit marginale du
revenu croissante ou dcroissante) alors qu'elle en
constitue l'unique indication, la fois ncessaire et
suffisante.
Il n'existe aucune loi de la diminution de l'utilit
marginale du revenu. Les choix de formation et de
carrire future, les marchs financiers et autres marchs
terme
24
, les assurances et les jeux de hasard fournissent
une surabondance de preuves que l'on rencontre toutes
les fonctions d'utilit possibles, croissantes, dcroissan-
tes, ou constantes; que l'utilit marginale d'une seule
et mme personne peut changer de sens en parcourant
les tranches de revenus successives, et qu'un type de
* Au niveau de revenu atteint et ce moment-l [N .d. T.].
* * Une loterie honnte est un pari o l'esprance mathmatique
du gain est gale ou suprieure celle de la perte. Si les loteries
taient honntes, personne n'aurait d'intrt matriel direct en
organiser [F. G .].
210
L'Etat
fonction ne prdomine pas de faon vidente sur les
autres, de telle sorte que les autres soient des anomalies.
Il n'est donc pas surprenant, partir de fondements
aussi vagues et aussi informes, qu'on n'ait jamais pu
construire une thorie cohrente pour lier la maximisa-
tion de l'utilit sociale l'imposition d'une distribution
particulire des revenus.
La thorie d'Edgeworth et de Pigou part d'un postulat
plus solide, quoique pass sous silence dans nombre de
vulgarisations dformes. Dans l'expos exact et complet
de cette thorie, la satisfaction tire du revenu dpend
cl la Jois du revenu lui-mme et de la capacit de
satisfaction. Si elle dpend du seul revenu, on n'aboutit
pas du tout la conclusion habituellement associe
cette thorie ; car si tous les biens changent avec le
revenu, l'utilit marginale du revenu n'a aucune raison
de dcrotre et on ne peut rien dire de ce qu'une
redistribution galitariste ferait l' utilit totale.
Qu'elle dpende de la capacit de satisfaction semble
au contraire conduire au rsultat dsir. Pour une
capacit de satisfaction fixe, mesure que le revenu
s'accrot, on trouve tous les lments essentiels pour lui
appliquer la loi des rendements dcroissants * , un
support intuitif tant fourni par le concept de satit.
Si donc on dcouvre deux dterminants l'utilit
marginale du revenu, et que l'effet du premier puisse
aller dans un sens ou dans l'autre sans tendance vidente
tandis que le second implique une utilit marginale
dcroissante, on pourrait considrer que la tendance
dcrotre de l'utilit marginale du revenu est tablie au
sens o elle est probable.
Le reste du puzzle galitariste est facile mettre en
place. On ne tiendra compte que des valeurs que l'on
peut mesurer l'aune de l'argent. Les gens ont les
mmes gots et paient les mmes prix pour les mmes
* Corollaire de la loi des proportions variables [F.G.].
Les valeurs dmocratiques 211
biens, donc dpensent un revenu/argent donn de la
mme manire. Pour les besoins du raisonnement
pratique , ils ont les mmes apptits , la mme
intensit de besoins et la mme capacit se
rjouir , le mme caractre , toutes appellations
diffrentes qu'on trouve dans la littrature dsignant la
capacit de satisfaction. On trouve l'ide, indissoluble-
ment lie ce concept de capacit de satisfaction, que
celle-ci peut tre sature. Des portions de revenu
s'ajoutant successivement produiraient des diffrentiels
d'utilit ou de satisfaction de plus en plus petits
mesure que l'on s'approcherait de la satisfaction
maximum. Si l'on prend le revenu global d'une socit,
l'utilit totale doit videmment tre d'autant plus grande
que les utilits marginales de chacun des participants
avoisinent l'galit, car on pourrait l'augmenter si l'on
oprait un transfert de revenu de ceux pour lesquels
l'utilit marginale est plus basse au profit de ceux pour
qui elle est plus leve. A partir du moment o toutes
ces utilits marginales sont gales, on ne peut plus
ajouter de bien utilitaire par un transfert de revenu.
On a maximis l'utilit sociale totale. L'utilit, la
satisfaction sont des biens immatriels, des attributs de
l'esprit; alors la preuve visible de l'galit universelle
des utilits marginales est le fait qu'il n'y ait plus ni
riches ni pauvres.
Cette dmonstration sera convaincante, condition
que l'on admette le postulat dont elle a besoin quant
la signification des comparaisons interpersonnelles (ce
que j'ai dcid de faire pour les besoins du raisonnement,
afin de voir jusqu'o elle peut nous mener) et aussi
que l'on interprte la capacit de satisfaction (comme
on l'interprtait autrefois) comme un apptit physique
pour des biens de base, ou comme la catgorie des
besoins les plus lmentaires qui-sont-Ies-mmes-pour-
les-riches-et-pour-Ies-pauvres car personne ne peut
avaler plus de trois repas par jour , nul ne possde
212 L'Etat
plus d'un estomac , etc. Cependant, ds lors que la
capacit pour la satisfaction n'est pas, ou n'est plus
considre comme dans les premiers manuels au sens
des besoins physi<:\ues de base, c'est nouveau la
bouteille l'encre 5. Bien qu'il ait t donn par
l'inventeur de la thorie lui-mme en personne, jamais
les faiseurs d'opinion et autres aptres de l'utilit
sociale maximum n'ont pris en compte l'avertissement
d'Edgeworth:
Le raisonnement benthamien, qui consiste dire que
l'galit des moyens entrane un bonheur maximum,
prsuppose une certaine identit des natures ; mais si la capacit
pour le bonheur de classes sociales diffrentes est elle-mme
diffrente, ce raisonnement aboutit non pas une
distribution gale mats bien une distribution
ingale
26
Si on admet que les capacits tirer satisfaction de
son revenu peuvent tre extrmement diffrentes, que
vaut l'injonction de prendre l'argent, par exemple
des Blancs riches et bien gras pour le donner des
pauvres la peau brune et fluets? L'galit cesse d'tre
directement ordonne la rationalit, car on ne peut
plus l'identifier avec le moyen d'atteindre une utilit
maximale. Bien entendu, des politiques redistributives
pourraient tre fondes sur des modles diffrents de
capacit pour la satisfaction, tandis qu'on rejetterait
l'utilit introuvable en tant qu'objectif maximiser.
Dans l'exemple bien connu du maniaco-dpressif para-
lys, la maximisation de l'utilit pourrait impliquer
qu'on lui confisque son argent, car il n'en tire gure
de satisfaction. Un autre maximande est tout aussi
concevable, qui exigerait que l'on dverse sur lui un
million de francs car c'est cette somme qu'il lui faudrait
pour accrotre sa satisfaction et l'amener au ni veau de
celle d'un tre moyen sain de corps et d'esprit. Cette
dernire approche choisit pour objectif l'galisation du
Les valeurs dmocratiques 213
bonheur (et non sa maximisation). Ce nivellement a
un sens valable si (afin d'accder au rang d'objectif
lgitime) l'galit n'a pas besoin d'tre dduite de ce qui
est bien, tant elle-mme cense constituer le bien.
Si l'on suit la voie traditionnelle de la maximisation
de l'utilit, il semble qu'il y ait deux positions possibles.
L'une consiste poser en principe que la capacit de
satisfaction est une qualit attribue par hasard comme
l'oreille musicale ou la mmoire photographique, et
qu'il n'existe aucun moyen rationnel de dterminer o
elle risque de se trouver concentre. Dans ce cas, il
n'existe aucun moyen rationnel de juger quelle distribu-
tion des revenus a des chances de maximiser l'utilit.
Il existe un autre type de raisonnement qui consiste
prsumer que, si la capacit de satisfaction n'est pas
uniformment rpartie, elle n'est pas non plus distribue
au hasard, mais suivant des lois que l'on peut dduire
d'autres caractristiques statistiquement perceptibles des
individus; par exemple, elle pourrait se concentrer chez
les moins de dix-huit ans, chez les vieux, chez ceux qui
ont fait ou chez ceux qui n'ont pas fait d'tudes
suprieures, etc. Apprhender ses modes de rpartition
ouvre nouveau la porte au raisonnement utilitariste
qui prconise de distribuer le revenu de la socit
d'une certaine manire plutt que d'une autre. Grce
au Ciel, les ingnieurs sociaux ont nouveau loisir
d'imaginer leurs plans de redistribution pour augmenter
l'utilit totale ... et la clientle politique de quiconque
aura propos ce programme, bien que la concidence
des deux soit moins assure que dans le cas tout
simple d'une redistribution classique des-riches-vers-Ies-
pauvres.
Ne pourrait-on pas nanmoins partir raisonnablement
du postulat que les jeunes, attirs comme ils le sont
par les loisirs, les vtements, les voyages, la musique et
les sorties, ont davantage de capacit de satisfaction
que les vieux dont les dsirs sont affaiblis et les besoins
214 L'Etat
satisfaits? Une politique qui chercherait rendre
l'imposition progressive non seulement en fonction des
revenus, comme celle que nous connaissons, mais aussi
en fonction de l'ge, serait peut-tre bonne pour l'utilit
sociale et pour rallier le suffrage des jeunes tout la
fois. De la mme manire, puisque les vieux, possdant
la maturit culturelle et une plus grande exprience
risquent ceteris paribus d'avoir une plus grande capacit
de satisfaction, une imposition qui diminuerait avec l'ge
pourrait faire crotre l'utilit et procurer des voix du
ct des citoyens plus gs. Il y aurait aussi une raison
tout fait plausible pour augmenter les revenus des
professeurs et de diminuer ceux des plombiers, aussi
bien que des arguments en faveur d'une politique
oppose.
En outre, il parat raisonnable de penser que l'inten-
sit des besoins doit augmenter avec les tentations
auxquelles les individus sont exposs, si bien qu'on
pourrait probablement amliorer l'utilit totale par des
subventions aux lecteurs des catalogues de La Redoute.
En revanche, comme leur capacit de satisfaction accrue
comporte dans une certaine mesure sa propre rcom-
pense, ce serait aussi une bonne ide de taxer la
subvention et d'en distribuer les recettes ceux qui ne
lisent pas les annonces publicitaires. Finalement, les
avantages en termes de bien-tre et d'adhsion politique
pourraient peut-tre dcouler de l'adoption, simultane
ou successive, de l'ensemble de ces politiques, mais il
faudrait prendre le soin de procder des enqutes par
sondage afin de rendre la manipulation sociale sous-
jacente vraiment prcise.
Ce qui prcde est videmment pure mchancet
envers le zle candide et l'excs de bonnes intentions
qui jusqu' ces derniers temps animaient la majorit
des individus politiquement conscients, et que pour
diverses raisons on rencontre encore chez certains
d'entre eux. Notre ironie est justifie; mais il nous
Les valeurs dmocratiques 215
reste encore dvelopper quelques arguments plus
srieux.
La rgle chacun selon ses besoins condition
suffisante de la maximisation de l'utilit, ne se traduit
pas par une galisation des revenus. Les besoins des
individus comprennent bien des choses que l'on peut
s'offrir avec de l'argent, pas seulement du pain tremp
dans la sauce ou une pizza avec de la bire. Il est
absurde d'valuer leur capacit de satisfaction partir
du sens physique de la loi suivant laquelle un homme
n'a qu'un seul estomac. Il y a trop de diffrences entre
eux pour que le nivellement de leurs revenus reprsente
une solution approximative dfendable pour un pro-
blme beaucoup plus vaste. Existe-t-il une autre proc-
dure redistributive simple qui puisse paratre plus
crdible?
C'est alors que, dans les coulisses du thtre utilita-
riste et attendant cette scne-l pour entrer, on pourra
rencontrer des ides du genre: c'est en forgeant qu'on
devient forgeron, l'apptit vient en mangeant* ,
les gots dpendent de la consommation , ou peut-
tre l'utilit du revenu est une fonction croissante du
revenu pass . Celles-ci forcent les limites convention-
nelles de l'conomie politique de la mme manire que
force les limites de la philosophie politique l'ide (cf.
pp. 26-29) suivant laquelle les prfrences pour certaines
institutions politiques sont fortement conditionnes par
celles qui existent dans la ralit. L'approche tradition-
nelle en ces matires consiste considrer les gots et
les prfrences comme donns. Il n'en vaut pas moins
la peine, de temps autre, d'essayer de les envisager
comme inclus dans le problme gnral.
Plutt que de supposer, de manire trop peu vraisem-
blable, que les capacits pour la satisfaction sont donnes
et partout identiques, supposons donc qu'elles sont
* En franais dans le texte [N.d.T.].
216 L'Etat
fonction des avantages acquis par les personnes, fonction
de leur culture, de leur exprience et de leur niveau de
vie habituel qui leur a appris vivre selon leurs moyens,
ajuster leurs besoins, se sentir relativement l'aise
avec tout ce qui constitue ce niveau de vie. Plus les
revenus des individus sont levs pendant la priode o
ils acquirent leurs habitudes, plus leur capacit d'en
tirer satisfaction est devenue importante, et vice versa,
bien qu'il soit peut-tre sage de supposer que, dans le
sens inverse, la priode d'apprentissage ncessaire la
rduction de la capacit de satisfaction sera beaucoup
plus longue.
Si la machine faire les comparaisons interpersonnel-
les tait en position marche ", le spectateur impartial
pourrait alors trouver qu'il y a peu de critres permettant
de trancher entre le bonheur cr en donnant un franc
au reprsentant des dfavoriss et la satisfaction dtruite
en retirant un franc au reprsentant des nantis (avant
de calculer ce qu'il en cote au second d'avoir subi la
violence de l'Etat et ce que le premier gagne - ou
perd - se sentir maintenu par sa main secourable;
pour faire son travail, le spectateur impartial doit aussi
tenir un compte exact de ces gains et pertes-l). En fin
de compte, part les nouveaux pauvres et les nouveaux
riches, il n'y a probablement plus rien qui justifie la
prtention des utilitaristes faire joujou avec les revenus
que les gens possdent dj dans la ralit. Si l'on
pouvait tirer une conclusion politique partir d'un
raisonnement abstrait de ce type, ce serait la suivante:
si la distribution des revenus actuelle existe depuis un
bon moment, alors elle a de meilleures chances que
toute autre de maximiser l'utilit totale " (et si cette
conclusion du raisonnement dplaisait assez certains
pour les dissuader de chercher, mme inconsciemment,
rflchir aux moyens de maximiser l'utilit sociale, il
ne fait aucun doute que la qualit de la rflexion
politique s'en trouverait amliore).
Les valeurs dmocratiques 217
Autrement dit, si la redistribution des revenus tait
bien un moyen d'accrotre ou de diminuer la satisfac-
tion totale que la socit en tire, la rgle la moins
nocive adopter en matire de politique publique serait
que toute socit doive avoir la distribution des
revenus laquelle ses membres ont t prpars par
leur exprience passe. Une socit galitaire du type de
celle que Tocqueville se rsignait voir merger de la
dmocratie, o la nature des individus est semblable, o
les gots et les ides de tous se conforment aux normes
acceptes et o les statuts conomiques sont uniformes,
devrait en toute probabilit avoir une distribution
galitaire des revenus. Mais cette distribution galitaire,
dans notre hypothse, elle la possderait dj.
A l'inverse, le nivellement d'une socit au dpart
ingalitaire violerait probablement le critre de maximi-
sation de l'utilit qu'il tait suppos servir. En soi, ce
n'est pas un trs bon argument opposer au nivelle-
ment, moins de prendre tout fait au srieux la
maximisation de l'utilit sociale, ce que personne n'a
vraiment de bonne raison de faire malgr son influence
considrable sur le subconscient de l'opinion. Pour ou
contre, discuter de l'galisation me semble ncessiter
un autre point de dpart. Les valeurs dmocratiques
ne peuvent pas tre pour ainsi dire tires du manuel
de l'utilit sociale l'usage de l'homme rationnel.
L'galit ne peut pas tirer sa valeur de ce qu'elle
contribuerait au plus grand bonheur du plus grand
nombre. Les valeurs dmocratiques sont-elles davantage
mentionnes dans le manuel de la Justice sociale
l'usage de l'homme rationnel? C'est ce que nous
allons maintenant nous demander.
218 L'Etat
O la justice sociale foule aux pieds les contrats
Si des individus rationnels souhaitent que l'Etat violent leurs
contrats bilatraux, c'est qu'ils raisonnent en partant de
l'galit pour arriver la justice et non l'inverse
Rien ne nous oblige faire deux fois l'acquisition
d'un programme de coopration sociale , en commen-
ant par instituer des rmunrations pour ceux qui
assument les charges, pour conclure ensuite un contrat
social visant les redistribuer.
Revenons la conception d'une socit o les indivi-
dus possdent un droit de proprit sur leurs biens et
leurs aptitudes personnelles (nergie et talents) et sont
libres de les vendre ou de les louer volontairement
des conditions convenues d'un commun accord. Dans
ce type de socit, production et rpartition seront en
gros simultanment dtermines par les titres de pro-
prit et par les contrats, alors que les institutions
politiques seront au minimum (sans tre entirement
dtermines par elle) fortement contraintes par la
libert des engagements. Seul l'Etat capitaliste, avec les
objectifs extra-politiques que nous lui attribuons pour
qu'il reste sa place, peut se trouver son aise
l'intrieur de telles barrires. L'Etat conflictuel, dont
les objectifs entrent en concurrence avec ceux de ses
sujets et qui compte sur l'adhsion de certains pour
accder au pouvoir et le conserver, ne peut que s'tendre
en les renversant. Dans un cas limite, il pourra abolir
l'essentiel du droit de proprit et de la libert des
contrats, la manifestation systmatique de cette limite
tant le capitalisme d'Etat.
En attendant, l'Etat foulera aux pieds les contrats
bilatraux au nom d'un contrat social . Les politiques
utilises pour mettre celui-ci en uvre serviront les
objectifs propres de l'Etat et, dans la mesure o
une concidence sera possible, permettront aux valeurs
Les valeurs dmocratiques 219
dmocratiques de s'accomplir. L'largissement du droit
de suffrage et la redistribution des revenus en sont deux
politiques typiques, quoique d'autres puissent aussi,
dans une certaine mesure, raliser la concidence dsire.
Quoi qu'il en soit, ces politiques pourront passer pour
maximiser l'utilit ou la justice sociales, et comme ces
maximandes sont reconnus comme des objectifs en soi
(ne ncessitant aucune justification ni aucune argumen-
tation de soutien partir d'autres objectifs), on pourra
prtendre que ces politiques sont rationnelles pour la
socit dans son ensemble.
Dire qu'une politique est une maximisation en soi est
vrai par dfinition si cela signifie seulement que les comparai-
sons interpersonnelles qui l'inspirent ont tranch en sa faveur :
une telle assertion est par nature irrfutable. En revan-
che, celle-ci peut se risquer tre davantage qu'une
tautologie ; elle prsente alors la politique en question
comme soumise une norme indpendante (qu'on ne
peut pas dformer ni interprter loisir, mais dont
on peut au contraire observer si elle est respecte ou
viole), du genre pour maximiser l'utilit, galisons les
revenus, pour maximiser la justice, violons donc les
contrats en faveur des Plus dsavantags , pour maximi-
ser la libert, donnons tous le droit de vote, ou des
variations sur ce thme exprimes avec davantage de
prcautions. En prsence d'un tel critre, prtendre que
les politiques correspondantes sont rationnelles sera
aussi vrai ou aussi faux que la thorie qui a fourni la
norme.
C'est pour ces raisons que je voudrais maintenant
tenter de mettre l'preuve les implications d'une
thorie mise au point au cours des annes cinquante et
soixante par John Rawls, et qu'il a ensuite dcrite dans
son ouvrage Thorie de la justice. Mon choix est dict par
le fait, entre autres, qu' ma connaissance c'est au sein
de la nbuleuse idologique dmocrate-sociale la seule
thorie complte qui considre l'Etat comme charg au
220 L'Etat
premier chef de garantir la justice des rmunrations et
des charges
27
L'Etat reoit des parties au contrat social un
mandat irrvocable et dispose par consquent d'une souverainet
illimite pour aPPliquer des principes de justice.
U ne manire de caractriser le concept rawlsien de la
justice et d'en approcher sa conception (pour comprendre
cette distinction, se reporter la page 5 de son dition
originale) consiste supposer d'abord qu' la fin d'une
belle journe, les gens ont enfin russi conclure tous
les contrats ralisables qu'ils voulaient conclure. Alors
certains s'asseyent et rflchissent comme suit
28
:
Je m'en suis tirjusqu'ici aussi bien que les circonstan-
ces me le permettaient. D'autres, plus favoriss par le
sort, ont eu encore plus de chance et d'autres, moins
bien lotis, en ont eu moins. Demain, les choses auront
chang et je pourrai m'en tirer mieux ou plus mal en
concluant de nouveaux contrats. Certains de mes
anciens contrats pourront marcher de faon satisfai-
sante, mais d'autres pourraient fort bien tourner mal
si les conditions changeaient. Ne serait-il pas "rationnel
de (m')assurer (moi) et (mes) descendants contre les
risques que constituent les alas du march" ? (p. 277,
c'est moi qui insiste sur le mot). J'aurais alors une
porte de sortie chaque fois que je jugerais que mes
contrats ne me traitent pas bien.
En fait, c'est bien ce que je pense en ce moment, car
je me juge dsavantag de possder moins de ressources
et de capacits personnelles que certains autres. Je
voudrais qu'il y ait des institutions, une justice garantis-
sant que, lorsque mes contrats me procurent des
"rmunrations et charges, droits et devoirs", que je
ne trouve pas vraiment justes, ils puissent tre ajusts
en ma faveur. Il est vrai, reconnaissons-le, que chacun
de mes contrats comporte une autre partie et que, si
un contrat est foul aux pieds pour me favoriser, il le
sera en sa dfaveur. Qu'est-ce donc qui pourrait lui
Les valeurs dmocratiques 221
faire donner son accord un "cadre institutionnel"
qui traiterait ainsi ses contrats, au moment mme o
ils sont des plus quitables pour elle et la satisfont au
mieux? Est-ce que je les accepterais si j'tais sa
place ? Il me faudrait une bonne raison et il en est
srement de mme pour elle. Je suis dispos lui offrir
quelque chose car, sans son consentement s'engager
pour toujours, le cadre institutionnel que je convoite
ne se mettra pas en place.
Ceci peut passer pour une paraphrase honnte de
cette partie de la thorie de Rawls qu'il dit conduire
ce qu'il appelle sa situation de contrat , c'est--dire
amener les parties qui sont dans l'tat de nature (et
sont censes agir en vue de leur seul intrt personnel
et n'tre ni altruistes, ni envieuses) s'approcher les
uns les autres en vue de ngocier un contrat social, sorte
de super-contrat omni-Iatral, suprieur aux contrats
bilatraux et qui s'imposerait eux en cas de litige
29
Avant mme de commencer s'interroger sur l'tape
suivante, sur le fond mme du contrat social (les
principes de justice ), il est pertinent de se demander
comment on pourra crer une situation de contrat
si quelqu'un, qu'il ait t ou non favoris par le sort, refuse
totalement d'admettre son intrt ngocier. Qu'est-ce
qui l'en empche? Ne peut-il affirmer, pour commencer
(a), que son sort actuel lui convient parfaitement, et
qu'il se refuse essayer de l'amliorer par un prtendu
contrat social au risque de se voir imposer une situation
moins enviable ? Et ensuite (b), que la rgle de justice
adopter en ce qui concerne la coopration sociale
(dont la division du travail fait partie) est que chacun
s'en tienne sa parole, point final, qu'il ait ou non intrt
revenir dessus ?
Le deuxime argument sent peut-tre son Ancien
Testament, il n'en est pas moins au minimum compati-
ble avec la condition exprime par Rawls suivant
222 L'Etat
laquelle les gens doivent possder un certain sens de la
justice (p. 148). Ces deux arguments (a) et (b) me
semblent fournir une justification tout fait rawlsienne
pour rester dans son coin et refuser toute ngociation
qui, en change d'avantages ou d'incitations encore
dfinir, dgagerait les autres de leurs engagements contractuels.
La seule autre solution est justement l'tat de nature,
o le droit du premier utilisateur tient parfaitement lieu
de principes de justice. A ce stade, rien dans la
thorie de Rawls ne nous permet de prtendre que
l'une soit plus juste que l'autre, puisque le seul critre
fourni pour affirmer que les principes proposs sont
justes est que, dans les conditions appropries, ils
seraient choisis l'unanimit. Or, ces conditions
appropries , rien ne prouve que la coopration volon-
taire suffise les faire apparatre : par consquent,
certains ayant un motif rationnel pour s'abstenir, il y
aura toujours des gens pour refuser de ngocier son
espce de contrat social.
L'affirmation centrale de Rawls, suivant laquelle une
coopration sociale dlibre comporte un avantage
net, pourrait peut-tre empcher la thorie de tourner
court. Il faut que cet avantage se manifeste sous la
forme d'un accroissement de l'indice social des biens
primaires ( condition que personne ne regarde de
trop prs la manire dont on est cens agrger dans
un indice, des biens primaires tels que l'autorit, le
pouvoir et l'estime de soi). En effet, la thorie rawlsienne
du Bien ne veut tenir compte d'aucun autre type
d'avantage: ni une plus grande harmonie sociale
ni la disparition de la haine entre classes n'en sont,
moins qu'elles ne se traduisent par un accroissement
de l'indice de biens primaires. On peut prsumer
que ledit accroissement serait rparti de manire que
personne ne se trouve moins prospre, et que certains
le soient davantage, qu'ils ne l'auraient t en se
Les valeurs dmocratiques 223
conformant la distribution convenue dans le cadre de
la simple coopration spontane.
Choisissons donc de revenir l'ambition d'une
personne nomme Machin qui veut en persuader une
autre, nomme Tartempion, de ngocier un contrat
social impliquant la possibilit de revenir sur les contrats
bilatraux existants. Ces derniers engagent dj Tartem-
pion et Machin (comme tout un chacun) dans un plan
de coopration sociale, qui produit un certain volume
de biens primaires et les partage selon ce que Rawls
appelle une distribution naturelle (p. 102). Chaque
plan de coopration implique une certaine distribution,
ce qui veut dire que le volume de biens primaires a
t entirement rparti l'avance pour engendrer
la coopration en question. La distribution naturelle
correspond la coopration sociale spontane.
Mais ne serait-il pas possible qu'une autre distribution
provoque non seulement une coopration spontane, mais
encore une coopration dlibre, d'un type qui produirait
un accroissement de biens primaires, par rapport celle
qui a eu lieu spontanment? On peut peut-tre s'y
attendre si des conditions raisonnables sont proposes
grce auxquelles les plus dous, ou ceux dont la
condition sociale est plus fortune, ce dont on ne peut
pas dire que nous l'ayons [sic] mrit, pourraient
esprer la coopration spontane des autres (p. 15).
Maintenant, si Machin veut crer une situation de
contrat , il doit convaincre Tartempion qu'il coopre-
rait plus volontiers encore si on pouvait lui garantir des
conditions plus raisonnables que celles qu'il connat ou
risque de connatre; son effort accru produirait un
surplus qui suffirait financer les conditions plus
raisonnables (au sens de plus favorables) qui lui
auraient t faites, et il resterait mme un petit quelque
chose pour Tartempion. Mais ce supplment ncessaire,
dans quelle mesure est-il capable de le produire ?
S'il ne bluffe pas, c'est--dire s'il est la fois capable
224 L'Etat
de le fournir et dispos le faire et si les conditions
spciales qu'il demande pour le faire n'exigent pas plus
des autres que ce supplment, alors rien n'aurait pu
l'emPcher de le produire dj, puisque le simple souci
d'efficacit marchande aurait pouss les autres lui
consentir ces conditions spciales par des contrats bilatraux
ordinaires. Il les aurait donc dj obtenues en cooprant
plus dlibrment pour obtenir de meilleures conditions * .
Le fait que cela n'ait pas eu lieu et que ses contrats ne
comportent pas dj ces meilleures conditions, suffit
prouver que le contrat social, conu comme une
redistribution en change d'une meilleure coopration
sociale, ne peut pas correspondre la prfrence unanime
d'tres rationnels cooprant dj pour une distribution
naturelle.
Que les plus dous mritent ou non de l'tre n'entre
pas en ligne de compte dans le systme rawlsien de
choix des critres. Ses avantages de la coopration
sociale ressemblent fort ce que chacun obtient dj,
en change du prix qu'il accepte de payer pour l'avoir.
Cela ne suffit donc pas pour appter notre homme, pour
le dtourner par la ruse de la distribution mutuellement
convenue et le conduire se trouver socialement en
situation de contrat . La quantit supplmentaire de
biens primaires cense dcouler d'une plus grande
coopration sociale avec ses exigences de juste distribu-
tion correspondantes, ne peut apparatre que si l'on
redistribue davantage que le surplus obtenu (de sorte que
quelques-uns au moins y perdent quelque chose).
Que doit-on penser de l'affirmation oppose de Rawls
qui dclare que des individus reprsentatifs ne gagnent
pas aux dpens l'un de l'autre [ ... ] puisque seuls des
avantages mutuels sont autoriss (p. 104) ? Dans un
march qui fonctionne raisonnablement, les conditions
* Il n'y a donc pas de diffrence entre une coopration spontane
et une coopration dlibre [F. G .J.
Les valeurs dmocratiques 225
qui ont cours refltent tous les avantages vraiment
rciproques qu'il est humainement possible d'en tirer.
Comment, en agissant sur quel paramtre, le contrat
social dont les conditions raliseraient une coopration
dlibre peut-il changer les choses? Si Rawls veut
que cette affirmation s'applique des faits, elle est soit
fausse soit invrifiable. (C'est la deuxime interprtation
si elle dpend de la prtendue distinction entre coopra-
tion spontane et coopration dlibre ; par exemple, une
coopration dlibre signifierait un monde idal de
productivit double, sans grves et sans inflation, o
l'on serait fier de son habilet professionnelle, o il n'y
aurait ni alination ni relations hirarchiques impliquant
l'obissance, alors que la coopration spontane corres-
pond au monde mdiocre, mal fait o rgnent le
dsordre et l'alination, au monde strile et vain que
nous connaissons.) Si en revanche elle signale une
frontire arbitraire l'intrieur de laquelle le raisonne-
ment sera tenu pour applicable, la thorie se noie dans
sa propre insignifiance.
Cette thorie peut encore moins reposer sur le simple
dsir qu'auraient certains d'en persuader d'autres de
leur permettre de sortir d'une situation peu confortable
mme si c'est la meilleure qui s'offre eux, et d'accepter
des conditions plus favorables pour eux, aux termes
d'un super-contrat qui bouleverserait les autres. Que
l'on cherche dans une direction ou dans une autre, on
voit qu'il est impossible que tous aient et en mme temps
n'aient pas des intrts en conflit, choisissent tous un
ensemble de contrats et en prfrent unanimement un
autre.
Et puis, pourquoi accepterions-nous ce postulat (sans
fondement historique ou presque) selon lequel la produc-
tion ( en biens primaires) de la coopration sociale
devrait s'accrotre si l'on offrait aux moins bien lotis
des conditions plus avantageuses que celles du march ?
Pourquoi faudrait-il que les plus favoriss proposent
226 L'Etat
des conditions satisfaisantes sous la forme d'une
redistribution surajoute aux rmunrations fournies
par le march, alors qu'ils se rendent parfaitement
compte qu'ils obtiennent dj toute la coopration que
les conditions actuelles leur permettent d'acheter
leur avantage
30
?
Et s'il faut qu'une personne offre une autre des
conditions particulires meilleures que celles du march
pour qu'elle veuille dlibrment cooprer (ce qui
parat absurde) pourquoi cela devrait-il tre aux mieux
lotis de faire cette offre? Robert Nozick a utilis un
canon pour pulvriser cette cible trop facile, dmontrant
que s'il y a du raisonnement l-dedans, il doit tre
symtrique et fonctionner dans les deux sens
31
. Il est
possible que si la coopration, ou un certain degr
d'icelle, est incertaine ou menace pour quelque myst-
rieuse raison, ce soient les moins bien lotis qui devront
offrir des conditions spciales pour obtenir que les
mieux lotis continuent cooprer avec eux (car comme
on le dit ironiquement, s'il est quelque chose de pire
que d'tre exploit, c'est de n'tre pas exploit du tout).
L'ouvrage de Rawls ne nous dit pas pourquoi il
faudrait de nouvelles conditions ou, ce qui semble revenir
au mme, pourquoi des tres rationnels non altruistes
devraient tous se soumettre une espce de justice
distributive, sans parler d'entreprendre des dmarches
pour la ngocier. Il rpond de faon vraiment bien
curieuse la question suivante: s'il est ncessaire
que certaines clauses contractuelles soient annules,
pourquoi faudrait-il que ce soient les riches qui les
accordent aux pauvres et non l'inverse, ou suivant des
modes de redistribution diffrents, plus fins et plus
complexes?
Puisqu'il est impossible de maximiser partir de plus
d'un point de vue, il est naturel, tant donn l'thique
d'une socit dmocratique, de se proccuper d'abord du
moinsJavoris" (p. 319, les italiques sont de moi).
Les valeurs dmocratiques 227
C. Q. F. D. : les principes de justice sont ce qu'ils
sont parce que la socit est dmocratique, et ce n'est
pas la socit qui est dmocratique parce qu'on s'est
avis qu'il tait juste qu'elle le ft. Le gnie dmocratique
passe en premier, et on en dduit ensuite les exigences de
la justice.
Arrivs l, la philosophie morale est cul par-dessus
tte, et ce sont les premiers principes qui passent en
dernier
32
Les principes de formation d'un Etat o les
rmunrations et les charges vont tre diffrentes de ce
qu'elles seraient autrement, doivent ncessairement
favoriser certains et non d'autres. Qui doivent-ils favori-
ser? Rawls choisit les plus dsavantags. Ce choix
aurait pu tre d au hasard, mais comme nous le savons
maintenant, ce n'tait pas le cas; c'est la Dmocratie
qui l'a inspir. Demander l'Etat de prendre le parti
des moins favoriss est bien commode, parce qu'en
gnral l'Etat qui dpend d'une clientle est de toute
faon dispos le faire, pour des raisons tenant la
concurrence inluctable pour parvenir au pouvoir et
pour le garder. Les impratifs de l'thique dmocrati-
que qui rendent naturel d'ordonner la rpartition
dans un sens et non dans un autre ne sont premire
vue que des formules codes qui traduisent les exigences
de la rgle majoritaire. S'ils ne le sont pas, alors ils
doivent traduire la croyance qu'il existe une valeur
(dmocratique) antrieure ou suprieure la justice (car
s'il n'yen avait aucune, on ne pourrait pas en dduire
des principes de justice).
A cette tape du raisonnement, on subodore quelque
peu que la valeur en question pourrait bien tre une
version ou une autre de la notion d'galit; on
pourrait alors partir de l'galit pour recommander une
distribution qui serait plus juste qu'une autre parce
qu'elle favorise les plus dsavantags. On serait ainsi
dispens de prouver qu'il est juste de discriminer en
228 L'Etat
faveur des plus mal lotis (ce qui serait un argument en
faveur de l'galit et non dduit de celle-ci).
L'ironie de toute cette histoire est que si Rawls
n'avait jamais essay - sans y parvenir - de prouver
qu'une thorie de la justice distributive tait possible,
il serait plus facile de continuer croire la prtendue
universalit des valeurs dmocratiques, savoir pour
l'essentiel que l'galit est dsirable parce qu'elle est le
moyen d'atteindre les objectifs suprmes indiscutables de la
justice et de l'utilit sociales, voire aussi de la libert,
et qu'il est par consquent rationnel d'opter en sa
faveur. Grce Rawls, il est dsormais beaucoup plus
facile aux incroyants de la dmocratie de proclamer que
cette reine-l est nue.
Quant la version de base de sa thorie, la justice
en tant qu'quit ", Rawls a russi, me semble-t-il, y
dmontrer que des individus rationnels la recherche
de leur avantage personnel s'accorderaient mutuelle-
ment des conditions spciales en vue de rguler les
ingalits acceptables en matire de charges et de
rmunrations si la seule autre solution offerte tait l'galit
entre eux. Il va de soi que d'aprs son principe de
diffrence" fondamental ( savoir que les ingalits
doivent avantager les plus dfavoriss faute de quoi
elles doivent disparatre) la distribution ingale corres-
pondante, si elle existe, est meilleure pour tout le
monde. Si ce principe rend le plus mal loti plus prospre
qu'il ne serait dans un systme galitaire, il doit a
fortiori rendre le mieux loti plus prospre encore, aussi
bien que tous ceux qui se situent entre les deux. (Si les
ralits de la vie, les fonctions de production ou les
lasticits de la demande d'effort ou d'autre chose, sont
telles que cela n'est pas possible dans la pratique, les
ingalits ne peuvent plus se justifier et le principe exige
que la distribution redevienne galitaire.) En cas de
distribution galitaire, une distribution galitaire tempre
Les valeurs dmocratiques 229
par le principe de diffrence sera considre comme
juste , c'est--dire comme choisie.
Prendre l'galit comme la situation de base, l'hypo-
thse naturelle (Rawls l'appelle aussi 1' arrangement
initial, et c'est le statu quo appropri partir
duquel sa thorie peut se dvelopper) et affirmer que
toutes les exceptions cette rgle exigent la justification
partienne d'une prfrence unanime
33
, cela revient
encore tirer argument de la dmocratie pour prouver la justice.
Que personne ne semble protester qu'il a mis la charrue
devant les bufs prouve tout simplement que, du moins
sur ce point, Rawls va tout fait dans le sens de
l'idologie progressiste. (Les critiques qui, au nom de
la social-dmocratie ou du socialisme, ont prtendu faire
une critique de gauche des ides de Rawls, le traitant
de fossile gladstonien, de disciple de l'ignoble Herbert
Spencer et d'apologiste de l'ingalit, me semblent
n'avoir strictement rien compris.)
Cependant, aucun vote majoritaire ne peut rgler
des questions de justice. Dans l'esprit de l'idologie
dmocrate-sociale pour laquelle les rmunrations doi-
vent tre soumises une rvision politique prtendument
guide par une norme indpendante, toute ingrence
dans la distribution qui favorise une personne aux
dpens d'une autre soulve ncessairement un problme
de justice. On peut chercher des rponses dans les
raisonnements intuitionnistes ou utilitaristes. (Ces der-
niers, comme je l'ai expos dans le chapitre 2, p. 149,
sont en fait des argumentaires intuitionnistes camoufls.)
Ceux-ci ne sont pas vrifiables et ne dpassent pas le
niveau des ptitions de principe. Rawls aurait pu poser
ses principes comme dduits d'un objectif d'galit
donn au dPart, amend par un critre d'optimalit
partien. L'galit (sa valeur en soz) aurait alors le
statut d'un jugement de valeur intuitionniste, alors que
l'optimalit au sens de Pareto dcoulerait automatique-
ment de la rationalit (en l'absence d'envie). Cependant,
230 L'Etat
dans son ambition de parvenir la quadrature du
cercle, Rawls semble avoir voulu dduire de la seule
rationali t les normes l'aune desquelles les aspects
distributifs de la socit pourront tre jugs (p. 9). Sa
justice doit consister en des principes que des tres
libres et rationnels la recherche de leur avantage
personnel accepteraient dans une situation initiale d'ga-
lit (p. 11). Cette situation initiale , ce statu quo
appropri dont dpend toute la thorie, se rduit en
fait ceci: Rawls, dans la formalisation de base de son
raisonnement, cesse de traiter l'galit comme un
objectif justifier, et la rintroduit sous la forme d'une
rgle impose au dpart pour participer au jeu rationnel
de la dcision.
Il peut videmment fixer toutes les rgles qu'il voudra,
mais ce qu'il n'a pas le droit de faire, c'est de forcer
des tres rationnels (ni mme les autres) prendre part
au jeu et se soumettre pour l'ternit ses rsultats,
moins qu'ils ne partagent dj son engagement envers l'article
de foi d'aprs lequel, pour tre juste, aucune dotation
ingale de richesses et de talents ne devrait pouvoir
influencer une distribution. Tout accord sur la justice
d'un principe de distribution donn ne pourra tre que
la consquence de cet engagement partag. En dpit
des apparences, et de son insistance affirmer qu'il ne
s'agit l que d'une simple application de la thorie de
la dcision, le raisonnement reste toujours dpendant
d'une affirmation intuitionniste (quoique soigneusement
camoufle) suivant laquelle l'galit serait premire, et
la justice sa norme ventuellement drive. Le statu
quo appropri est le moment o le lapin est dj
cach dans le chapeau; il n'y a plus qu' l'en faire
sortir.
A la diffrence de toutes les autres, cette situation de
statu quo ne comporte absolument aucune coopration
sociale de dpart, donc pas de distribution naturelle
base sur des contrats bilatraux, et on y trouve des
Les valeurs dmocratiques 231
individus qui ne peuvent avoir aucun motif rationnel
de supposer que s'il existait une distribution naturelle
leur part y serait plus grande ou plus petite que celle
de leurs voisins. C'est le rsultat de la situation
d'origine sur laquelle on a tant glos, o l'ignorance
totale de leurs propres singularits (le voile de l'igno-
rance ) permet aux gens de choisir une distribution
par intrt (choisir des principes pour concevoir des
institutions qui influenceront la distribution revient en
fait cela), mais sans que nulle considration ne puisse
faire que l'intrt d'un individu diverge de celui d'un
autre. Derrire le voile de l'ignorance (qui masque
non seulement les singularits personnelles moralement
arbitraires, mais aussi celles de la socit, sauf certaines
causalits sociologiques et conomiques) tous les princi-
pes que les individus, dsormais mus par le seul intrt
(car leur sens de la justice est incorpor dans la situation
originelle), auront choisis en vue d'un certain type de
coopration sociale donneront naissance une juste
distribution. Cette ide de la situation originelle est
cense garantir que, quel que soit notre choix, tout
autre le choisira galement, puisque toutes les diffrences
individuelles auront disparu. Lorsqu'il y a unanimit,
on ne risque plus d'avoir faire des comparaisons
in terpersonnelles.
C'est une chose de reconnatre comme formellement
inattaquable l'affirmation analytique suivant laquelle les
principes choisis dans la situation originelle seront des
principes de justice: par hypothse, ils ont t
dfinis comme tels. C'en est une autre d'admettre que
ce sont ceux de Rawls que l'on choisirait, et c'en est
encore une autre d'affirmer que ceux-ci reprsentent
rellement la justice. Sur chacune de ces questions, il
existe tout un ensemble de textes critiques qu'il ne
m'est pas possible de mentionner ici. Nozick (dans
Anarchie, Etat et utopie, II' partie, section II) me semble
traiter de faon plus approfondie et plus accablante que
232 L'Etat
les autres la pertinence de la conception rawlsienne de
la justice, et on trouve d'autre part dans l'ouvrage
de Wolff, Understanding Rawls, au chapitre xv, une
argumentation rigoureuse (et mon avis concluante)
exposant que des tres rationnels placs dans la situa-
tion originelle ne choisiraient pas les principes de
Rawls. a' ajouterai quelques remarques supplmentaires
dans ce sens dans la section qui suit.)
Les arguments fondamentaux de Rawls sont protgs
par un tissu de discours moins formaliss conus, dans
un esprit d' quilibre rflexif , pour enrler notre
intuition, en appeler notre sens du raisonnable et
souvent laisser entendre que sa justice est en ralit
peine davantage que notre simple intrt d'homme
prudent. On doit vouloir la justice sociale en partie
parce que, bien sr, il faut tre juste et qu'on aime la
justice, mais surtout parce que c'est une bonne ide,
un facteur de paix sociale. Cela rappelle ce que les
tiers-mondistes, dsesprant de la gnrosit des riches
Etats blancs, disaient ces derniers temps: (il faut)
aider davantage ces millions de pauvres, sinon ils
continueront prolifrer et nous noieront sous leur
nombre, ou se rvolteront et brleront nos granges ou
au minimum deviendront des clients de MOSCOU
34
.
U ne aide accrue est aussi cense amliorer nos changes
extrieurs. L'appel l'gosme ou la peur pour nous
inciter faire ce qui est juste est peine moins flagrant
chez Rawls. Comme Little l'a dclar dans sa paraphrase
savoureuse : (dans la situation d'origine) chaque parti-
cipant serait d'accord pour que l'on force aider les
pauvres toute personne qui sera riche dans la socit
pour laquelle il a vot, parce que sinon, les pauvres
pourraient bouleverser ses projets, et qu'il n'a pas
envie d'embarquer sur un bateau aussi instable. Cela
ressemble plus de l'opportunisme qu' de la justice
35
En outre, en croire Rawls, c'est peine si on utilise
la force et encore, dans ce cas, elle ne fait pas forcment
Les valeurs dmocratiques 233
mal. Grce ses principes de justice , nous aurons
le beurre et l'argent du beurre, le capitalisme et le
socialisme, la proprit publique et la libert prive tout
la fois. C'est incroyable ce que Rawls peut tre
conciliant sur des points extrmement litigieux : une
socit dmocratique peut choisir la rgulation par le
march en considrant tous les avantages que l'on
trouve le faire, et en mme temps conserver le cadre
institutionnel exig par la justice (p. 281). Si l'on
considre que la rgulation par les prix signifie laisser
acheteurs et vendeurs s'accorder sur les rmunrations,
vouloir conserver le cadre institutionnel qui prtend
juger l'avance, contraindre ou corriger rtroactivement
lesdites rmunrations revient, pour rester ras de
terre, envoyer des stimuli contradictoires aux chiens
de Pavlov. C'est en tous cas une tentative pour tromper
son march sur ce que signifie la rgulation par
les prix. En accord avec l'opinion dominante des
dmocrates-sociaux, Rawls pense peut-tre qu'il n'y a
pas incompatibilit ; on pourrait commencer par avoir
une conomie de march pour lui soutirer ses avantages
spcifiques, et ensuite , un cadre institutionnel pour
raliser une justice distributive, tout en trouvant un
moyen ou un autre de ne pas compromettre les avantages
en question. Ces gens ne semblent avoir aucune ide
des effets secondaires ventuellement hyper-complexes
d'une situation o le march doit engendrer un ensemble
de rmunrations, alors ~ u e le cadre institutionnel
prtend en raliser un autre 6.
Finalement, nous sommes censs dormir sur nos deux
oreilles parce qu'on nous assure qu'un contrat social
assez fort pour craser la proprit prive et qui donne
au cadre institutionnel quintessentiel (l'Etat) mandat de
garantir une justice distributive ne l'investit pas d'un
pouvoir considrablement plus redoutable. Le pouvoir,
nous dit-on, c'est la socit civile qui continue
l'exercer, l'Etat ne peut pas devenir autonome. Il n'a
234 L'Etat
pas non plus de volont, qu'il pourrait utiliser la
recherche de ses fins propres. Le gnie reste dans la
bouteille. La politique n'est qu'une variante de la
gomtrie vectorielle. Pour citer Rawls: On peut
concevoir le processus politique comme une machine
qui prend des dcisions en matire sociale lorsqu'on y
introduit les opinions des reprsentants et de leur
lectorat (p. 196). On peut, oui: mais on ferait aussi
bien de voir les choses autrement.
L'galitarisme, forme de prudence?
L'incertitude sur la part qui leur reviendra est cense pousser les
tres rationnels opter pour une distribution des revenus que
seule la certitude d'obtenir la Plus mauvaise part
pourrait leur faire choisir
Un bon tiens vaut mieux que deux s'il nous en
faut un et si on en aurait trop avec deux.
Si l'on voulait vulgariser outrance* l'argument
essentiel de la thorie de la justice de Rawls, on pourrait
peut-tre le rsumer ainsi: en l'absence des intrts
spcifiques que seule la connaissance de soi permet de
prciser, les gens choisiraient une socit galitariste o
on n'autoriserait que les ingalits qui amliorent le
sort des plus dfavoriss. Ceci est leur choix dict par
la prudence parce qu'ils ne peuvent pas savoir si leur
sort serait meilleur ou pire dans une socit ingalitaire.
I ~ s choisissent ce qu'ils sont srs d'avoir, et refusent le
rIsque.
A partir du moment o elle commence prendre
racine dans la conscience du grand public, toute
construction intellectuelle labore finit invitablement
par se rduire une forme vulgarise, plus facile
* En franais dans le texte [N.d.T.].
Les valeurs dmocratiques 235
communiquer. Au cours de ce processus, il n'y a gure
que les arguments les plus solides, dont l'essentiel est
d'un seul tenant, qui se rduisent autre chose que
de misrables sophismes. Un auteur qui mentionne
inutilement des solutions compliques pour des probl-
mes qu'il a limins par hypothse, dcouvrira bien
vite qu'on lui fait la rputation d'avoir prouv par la
thorie de la dcision que la stratgie du maximin
(choisir la solution qui donne le meilleur des moins
bons rsultats envisageables) est la stratgie optimale
pour des gens prudents , que la rgle de dcision
la plus sre consiste accepter des politiques sociales
modrment galitaires et d'autres discours de mme
facture. Etant donn la charge motive de termes
comme prudent et sr , des mythes comme celui-
l ont des chances de fourvoyer bon nombre d'esprits
pendant un certain temps encore, pour des raisons que
Rawls serait le premier dsavouer.
Dans son systme, les caractristiques de la situation
d'origine (ignorance de leurs propres singularits
essentielles, associe une sorte de connaissance slec-
tive de l'conomie et de la politique) et trois hypothses
psychologiques dterminent ensemble ce que les indivi-
dus dcideraient si on les plaait dans cette situation.
Ils choisiraient le second principe de Rawls, et plus
particulirement tout ce qui, dans celui-ci, enjoint de
maximiser le minimum chu dans une distribution
inconnue des lots: c'est le principe de diffrence .
(Beaucoup moins net est le raisonnement assurant qu'ils
choisiront galement le premier principe qui concerne
l'gale libert et que, dans le choix entre la libert et
les autres biens primaires , ils excluront toute espce
de marchandage du type donnez-moi plus de ceci et
moins de cela; mais nous ne nous en occuperons
pas.) La premire question consiste se demander s'il
est vraiment possible d'appliquer tout tre rationnel
ces hypothses psychologiques qui conduisent choisir
236 L'Etat
la stratgie du maxzmzn, et si celles-ci ne reprsentent
pas plutt l'aventure toute particulire d'individus pas-
sablement excentriques.
L'objectif pos en principe par l'tre rationnel est la
ralisation de son projet de vie. Il ne prte pas attention
aux dtails exacts de celui-ci mais il sait qu'il lui faut
certains produits en quantit suffisante pour le raliser;
ces produits serviront alors des besoins et non plus des
dsirs
37
Nanmoins, il est difficile de comprendre ce
qui peut bien faire un objectif valable d'un projet de
vie ralis, si ce n'est la jouissance attendue des produits
mmes qui concourent sa ralisation ; ils en sont les
moyens mais doivent aussi en tre des fins
38
. C'est ce
que Rawls veut dire quand il dclare que ce sont des
biens dont nous cherchons maximiser l'indice pour les
plus dmunis (et pas seulement l'amener un niveau
suffisant). Et pourtant nous sommes aviss que les gens
ne chercheront pas en avoir davantage partir du
moment o ils en ont suffisamment pour raliser leur
projet de vie. Ils ne manifestent aucun intrt pour une
ralisation plus pousse. Cette opinion est ambigu,
sinon tout fait incomprhensible.
Afin de rsoudre cette ambigut, on peut supposer
que les gens veulent raliser leur projet de vie, non
parce qu'il permet d'accder sa vie durant d'agrables
produits qu'il symbolise en raccourci, mais parce qu'il
constitue une fin en soi. Le projet de vie serait
comparable l'ascension du Piz Palu que nous nous
apprtons faire, et les produits ncessaires, aux
chaussures de montagne qui n'ont d'autre valeur que
celle de leur usage. Ou le projet russit, ou il choue,
et il n'y a pas de demi-mesure. Ce n'est pas une
variable continue, dont on pourrait dire qu'il est bon
d'en avoir un peu et meilleur d'en avoir beaucoup. C'est
un choix net ; nous ne voulons pas aller un petit peu au
sommet du Piz Palu, et nous ne pouvons pas grimper
plus haut que le sommet. Un manque d'intrt pour
Les valeurs dmocratiques
237
une quantit de produits plus grande que celle qui nous
suffit pourrait alors tre logique, car qui donc a besoin
de deux paires de chaussures de montagne pour gravir
un seul sommet ?
Cette adquation logique entre la fin et les moyens
(condition ncessaire de toute rationalit) serait cepen-
dant acquise au prix de l'imputation des tres
rationnels d'une conception absolutiste de leurs projets
de vie, rappelant en tout point celle que les saints ont
de leur salut. La damnation est inacceptable; le salut
est ce qui leur suffit ni plus ni moins et outre celui-ci,
rien d'autre ne leur importe; il est absurde de vouloir
davantage de salut, le projet de vie est un tout impossible
dcomposer. Nous ne savons pas et n'avons pas
besoin de savoir quoi cela sert de le raliser. Il semble
nanmoins que cela n'ait aucun sens de vouloir aller
plus loin que cette ralisation, et qu'il soit absolument
pouvantable de ne pas l'atteindre.
Il n'y a rien d'irrationnel en soi imputer la mentalit
d'un saint intransigeant des gens qui s'affairent
laborer des institutions voues la rpartition ; les
saints peuvent tre aussi rationnels - ou aussi irration-
nels - que les pcheurs. Le problme est plutt que,
la diffrence du salut qui a un sens et un contenu
profond pour le croyant, le projet de vie est vid de
son contenu si l'on doit en retirer toute possibilit de
disposer de produits (c'est--dire si ces derniers doivent
cesser d'y servir d'objectifs) ; peut-on encore soutenir
que c'est le but de l'tre rationnel de le raliser si cela
semble une excentricit inexplicable de vouloir le faire?
En outre, il est peine besoin de mentionner que
concevoir le projet de vie comme fin suprme, et donc
comme un choix entre tout ou rien, est interdit par la
conception mme de Rawls pour qui il s'agit plutt
d'une mosaque de sous-projets raliss sparment et
peut-tre aussi successivement (voir le chapitre VII),
238
L'Etat
c'est--dire qu'il ne s'agit pas d'un but indivisible que
l'on pourrait soit atteindre soit manquer.
Ce qui donne tout son sens cette question, c'est le
rle que trois hypothses psychologiques sont censes
jouer dans la dmarche rationnelle des gens pour leur
faire choisir la stratgie du maximin . Commenons
par les deux dernires. On nous dit d'abord que la
personne qui choisit se soucie fort peu, ou pas du tout,
de ce qu'elle gagnerait au-del du revenu minimum
(p. 154), et ensuite qu'elle rejette les choix qui impli-
quent une probabilit, si mince soit-elle, d'obtenir moins
que ce revenu, car les solutions rejetes ont des
consquences que l'on peut difficilement accepter
(p. 154). Si l'on devait prendre ces deux suppositions
la lettre, ceux qui choisissent se conduiraient comme
ceux qui ont pour objectif unique de gravir un sommet
donn. Ils opteraient pour une quantit critique (un
indice) X de produits comme on choisit une paire de
souliers clouts; une quantit moindre ne leur servirait
rien et une plus grande n'aurait aucun sens.
Si en outre ils savaient qu'en optant pour une socit
o la distribution des produits ( des revenus) est tablie
conformment au principe du maximin, cela garantirait
l'allocation X critique ses membres les plus dfavori-
ss, ils la choisiraient sans se soucier des probabilits
relatives de se procurer une allocation plus leve, gale
ou moindre dans d'autres types de socits. Si d'autres
ventualits plus dsavantageuses sont tout simplement
inacceptables et si de meilleures vous laissent froid,
leur probabilit ventuelle n'aura vraiment plus aucune
importance. Notre maximande est discontinu. C'est le
nombre X et lui seulement. On l'accepte, si on
peut parvenir se le procurer. Parler stratgie du
maximin et choix dans l'incertain , c'est vraiment
chercher noyer le poisson.
(Que se passe-t-il si une socit fonde sur le principe
du maximin ne parvient pas tre assez riche pour
Les valeurs dmocratiques
239
assurer chacun un revenu mInimUm assez lev,
comme X, qui soit suffisant pour raliser les projets de
vie personnels? Pour Rawls, du moment que cette
socit est la fois raisonnablement juste et raisonnable-
ment efficace, elle est assure de pouvoir garantir le
revenu X tout le monde [pp. 156-169] ; la certitude
de disposer de X est alors la solution qu'ils prfrent
l'incertitude.
Or, l'ventualit n'en est pas moins, l'vidence,
du domaine du possible: une socit peut tre efficace
et cependant rester fort pauvre. Les Prusses successives
de Frdric-Guillaume 1
er
et de Honecker correspondent
cette description, et des individus placs dans la
situation d'origine ne savent absolument pas si la socit
juste et efficace qu'ils sont sur le point de concevoir
ne pourrait pas elle aussi demeurer dans la gne. James
Fishkin considre que si une socit peut garantir
tout un chacun un minimum satisfaisant, c'est une
socit d'abondance au-del de la justice
39
. En
revanche, si le revenu garanti aux termes du maximin
ne parvient pas ce point critique, les individus ne
pourront pas en mme temps considrer le maigre
revenu minimum garanti comme celui qu'ils ne
sauraient accepter , et cependant le choisir rationnel-
lement de prfrence une ou plusieurs autres
solutions incertaines et sans garantie aucune, mais plus
acceptables. )
Si l'incertitude doit signifier autre chose pour Rawls
qu'un mot creux superflu, un billet d'entre pour ce
club la mode qu'est la thorie de la dcision, il est
impossible de prendre au pied de la lettre son projet
unique de vie ni ses deux hypothses psychologiques
propos du revenu minimum (c'est--dire que moins est
inacceptable et plus est inutile). Quoique les produits
servent des besoins et non des dsirs , nous devons
fermement rappeler que ce sont des produits consom-
mer et non de simples outils; que, quelle que soit la
240
L'Etat
quantit de richesses que possdent les individus, ils ne
sont jamais indiffrents la possibilit d'en avoir
davantage; et qu'il n'existe pas de discontinuit notoire,
pas de vide au-dessus ni au-dessous de ce revenu
minimum satisfaisant, mais plutt un besoin intense
de biens primaires au-dessous et un besoin moins
intense au-dessus, si bien que l'indice des biens primai-
res devient un vritable maximande, un programme
compos de valeurs intervalles assez rapprochs, conu
de faon qu'on puisse les ordonner logiquement, et non
un seul et unique choix. Rawls souhaite que la thorie
de la justice soit une application particulire de la
thorie des choix rationnels ; or si ses hypothses sont
prises pour argent comptant, toute possibilit de choix
est exclue l'avance. Si nous voulons qu'elles laissent
un peu de place pour des choix authentiques, il est
ncessaire de les interprter moins strictement
4o
Une fois qu'on l'a fait, on se rend compte qu'en fait
on vient d'apercevoir un petit bout de la fonction
d'utilit des personnes concernes (n'en dplaise
Rawls, protestant qu'ils se conduisent comme s'ils n'en
avaient aucune). Celle-ci - du moins autour d'un
niveau X de produits - se conforme tout simplement
la bonne vieille supposition de l'utilit marginale
dcroissante du revenu. (On peut supposer, la suite
des remarques de Rawls, que celle-ci se conforme aussi
ladite supposition quand elle se situe dans des tranches
plus loignes de ce niveau.) Si les individus l'oubliaient,
ils ne seraient pas conscients du caractre plus ou moins
acceptable de diverses allocations, et ne ressentiraient
pas le besoin impratif de s'en procurer au moins
autant, ni un besoin beaucoup moins fort d'en avoir
plus. A moins prcisment d'avoir cette conscience-l
de l'intensit relative de leurs besoins (ou leurs
dsirs ?), ils ne pourraient pas valuer rationnellement des
perspectives incertaines incompatibles d'obtenir des lots
diffrents de produits, et devraient simplement juger
Les valeurs dmocratiques 241
qu'une certaine ventualit a une valeur infinie alors
que les autres n'en ont aucune.
Examinons ensuite la premire hypothse psychologi-
que de Rawls concernant le peu de cas fait des
valuations [ ... ] de probabilits (p. 154). On exige
que les individus (se trouvant encore dans la situation
d'origine) choisissent entre des principes qui dtermi-
nent les types de socit, lesquels leur tour impliquent
des distributions de revenus particulires, o il pourra
leur arriver de recevoir n'importe lequel des diffrents
lots rmunrant des gens diffremment placs dans les
types de socits en question. Ils peuvent, nous le
savons, choisir une distribution gale, ou la stratgie du
maximin (qui implique vraisemblablement une certaine
ingalit), ou une distribution parmi les nombreuses
autres possibles, dont beaucoup seront plus ingalitaires
que celles rgies par le maximin
41
Nous savons aussi
que le principe du maximin l'emporte sur l'galit
42
,
c'est--dire qu'aucun tre rationnel dpourvu d'envie
ne choisira la seconde s'il peut choisir le premier. On
peut cependant faire remarquer que les simples exigences
de la rationalit ne permettent en aucune faon de prjuger des
choix entre le maximin et des distributions Plus ingales. Les
individus ne sont nullement certains de ce que le
sort leur rserve dans chacune d'entre elles, et n'ont
absolument aucune information objective permettant de
le deviner. On nous dit nanmoins qu'ils en choisissent
une et prennent le risque de vivre conformment
celle-ci.
Puisqu'ils sont rationnels, la distribution qu'ils dci-
dent de choisir doit avoir la proprit suivante : que
l'utilit des lots qui peuvent nous choir la suite de
cette distribution, multiplie chacune par la probabilit
(entre zro et un) de tirer un lot particulier, donne une
somme totale plus grande que ne le ferait aucune autre
distribution possible. (A la place de donne , on peut
avoir envie de dire semble donner .) Ce n'est qu'un
242 L'Etat
corollaire de la dfinition de la rationalit. En langage
spcialis, on dirait il est analytique* de dire que
l'tre rationnel maximise l'esprance mathmatique de
son utilit
43
. Le cas limite de l'incertitude est la
certitude, o la probabilit de recevoir subir un certain
sort est de un, celle d'en subir un autre tant de zro.
C'est alors seulement que l'on pourrait dire que l'tre
rationnel se contente de maximiser son utilit tout en
se moquant des probabilits .
Rawls peut bien affirmer que ses parties sont scepti-
ques et en ont assez des calculs de probabilits
(pp. 154-155). Si elles font un choix dans l'incertain,
ce pourquoi elles ont t places dans la situation
d'origine, leur choix revient ncessairement imputer des
probabilits aux consquences ventuelles, qu'elles le fassent
ou non avec scepticisme, confiance, angoisse ou toute
autre motion. Nous avons mme le droit de soutenir
qu'elles ne font rien de tel; ce qui compte est que leur
comportement n'aura un sens que si elles le font. Si on
ne peut pas dcrire leur conduite en ces termes, on doit
abandonner l'hypothse qu'il s'agit d'tres rationnels.
On peut par exemple dire que les gens associent une
probabilit de un l'ventualit de recevoir le plus
mauvais lot, et des probabilits entre un et zro celle
de recevoir chacun des lots plus avantageux; mais on
ne peut pas dire en mme temps qu'ils soient rationnels.
S'ils l'taient, ils ne contrediraient pas implicitement
l'axiome selon lequel la somme des probabilits de
l'ensemble des lots est forcment l'unit.
Il est assez facile d'admettre que si les tres rationnels
taient certains de recevoir la plus mauvaise part dans
n'importe quelle distribution des revenus, ils choisiraient
la moins mauvaise solution (maximin). Ce serait la
meilleure tactique dans un jeu o eux-mmes pourraient
choisir le type de distribution et o le joueur d'en face
* Analytique = vrai par dfinition [N .d. T.l.
Les valeurs dmocratiques 243
(leur ennemi ) pourrait leur attribuer leur place
l'intrieur de celle-ci car on serait certain qu'il leur
attribuerait la plus mauvaise
44
Rawls dit d'un ct
que les individus placs dans sa situation d'origine
raisonnent comme si c'tait un ennemi qui allait leur
attribuer leur lot (p. 152), et de l'autre qu'ils doivent se
garder de raisonner partir de prmisses fausses
(p. 153). On peut prsumer que la fiction d'un ennemi
visait, sans le dire tout fait, laisser entendre que les
gens agissent comme s'ils imputaient une probabilit
de un au plus mauvais des lots. Et il est de fait que le
maximin est tout fait bien conu pour s'appliquer
l'hypothse o nous serions certains que notre adversaire
agira dans le sens le plus favorable pour lui et le plus
dommageable pour nous ; cependant, le sous-entendre
sans le dire ne rend pas pour autant cette ide plausible
dans une situation o il n'y a pas d'ennemi, pas de
joueur avec qui entrer en concurrence, pas de volont
qui s'oppose la ntre, bref pas de jeu, mais
seulement le langage de la thorie des jeux, que l'on a
introduit sans motif valable.
Chaque personne place dans la situation d'origine
sait sans l'ombre d'un doute que toute distribution
ingale des lots doit par nature contenir certains lots qui
sont meilleurs que le plus mauvais, et qu'ils choiront
certains. Comment Tartempion peut-il tre sr qu'aucun
de ces lots ne sera pour lui? Il n'a aucune raison
objective ni aucun autre motif raisonnable de croire
qu'il n'ait aucune chance de se trouver parmi les mieux
lotis. Mais si ces meilleurs lots ont vraiment des
probabilits autres que zro, le plus mauvais ne peut pas
avoir une probabilit de un, sinon les chances ne
s'additionneraient pas. Donc, quel que soit le choix des
individus rationnels dans la situation d'origine, ce ne
sera pas le maximin sauf par un hasard extraordinaire
(au cours d'un choix l'aveuglette dans une stratgie
mixte ?), si bien que la vraisemblance d'un choix
244 L'Etat
unanime est peu prs nulle, et voil que la thorie
vient de s'chouer
45
Un moyen simple de remettre celle-ci flot serait de
jeter la rationalit par-dessus bord. Ce serait d'autant
plus tentant que dans la ralit, rien n'oblige les
hommes penser rationnellement. Ils sont tout fait
capables de se fourrer dans des situations totalement
illogiques. Ils peuvent tout la fois accepter et contredire
un axiome donn (comme celui qui dit que si une
consquence est certaine, les autres sont forcment
impossibles). Une fois librs de la discipline trs rigide
et peut-tre totalement irraliste de la rationalit, on
est libre de supposer qu'ils se comporteront de toutes
les manires auxquelles les thoriciens puissent rver.
(Par exemple, dans ses nombreux crits sur la thorie
des choix dans l'incertain, G. L. S. Shackle substitue
des propositions potiques et autres admirables consid-
rations sur la nature humaine l'ennuyeux calcul des
probabilits et des utilits. La prfrence pour la
liquidit de l'conomie keynsienne est au fond elle
aussi un recours une posie suggestive. Bien des
thories du comportement du producteur sont fondes
sur des hypothses non rationnelles : fixation des prix
en fonction du cot moyen, objectifs de croissance
et de part du march, la place de maximisation du
profit, en sont des exemples fameux.) Ds lors que le
comportement n'a plus l'obligation de se conformer
une hypothse centrale de maximisation, alors tout
est possible, ce qui est prcisment la faiblesse de
cette dmarche, bien que cela ne puisse pas nuire la
possibilit de la proposer ou de l'enseigner.
On n'a en somme besoin que d'un minimum de
licence potique pour suggrer qu'il puisse tre raisonna-
ble d'accorder son suffrage un type de socit o il
ne nous coterait que fort peu que notre place person-
nelle nous soit dsigne par notre ennemi. D'o cette
justification non rationnelle et subjective de la stratgie
Les valeurs dmocratiques 245
du maximin, du bon tiens galitariste (qui vaut
mieux que deux tu l'auras ) inspir par le pessimisme,
la prudence et la modration.
Sans peut-tre se rendre compte qu'il s'est maintenant
plac sur le terrain de l'irrationnel, Rawls appuie ce
raisonnement sur deux arguments connexes, dans l'es-
prit de son quilibre rflexif . Tous deux font appel
notre intuition et il semble les considrer comme
dcisifs. L'un est l'effort d'engagement: les gens refuseront
de conclure des accords qui peuvent avoir des cons-
quences inacceptables pour eux , particulirement
parce qu'ils n'auront pas de seconde chance (p. 176).
Ceci est un argument incomprhensible. Si nous jouons
pour de vrai , c'est vident que nous pouvons perdre
ce que nous avons mis. Et nous ne le rcuprerons
pas pour le remettre en jeu. Dans ce sens, nous n'avons
jamais de seconde chance, mme s'il est vrai que nous
aurons encore d'autres chances dans des jeux ultrieurs.
Il se peut qu'elles soient plus mauvaises, en ce sens
que nous y entrerons affaiblis par la perte subie lors du
premier jeu. Au poker et en affaires, on retrouve ce
caractre cumulatif: l'chec appelle l'chec, et la chance
favorise celui qui a la bourse la plus longue . Ce
n'est pas le cas pour les jeux qui sont purement lis au
hasard ou aux aptitudes. Bien entendu, si un lot de
produits misrable nous choit selon les hypothses de
la Thorie de la justice, nous n'aurons pas l'occasion de
participer une autre fois au tirage au sort au cours de
notre existence, ni celle de notre descendance. La
mobilit sociale en est exclue. Il reste cependant toute
une foule d'autres paris, pour lesquels on peut avoir de
la chance ou en manquer. Certains d'entre eux, comme
le choix d'un conjoint, le fait d'avoir des enfants,
de changer d'emploi, peuvent tre des facteurs aussi
importants de succs ou d'chec de nos projets de
vie que le revenu minimum de produits qui nous
choit. Naturellement, la maigreur de notre viatique
246 L'Etat
peut affecter nos chances au cours de ces paris
46
Par
consquent, si l'enjeu est le revenu vie, ce sera
certainement un des paris les plus importants que l'on
puisse faire, ce qui devrait bon droit tre une raison
pour accepter - et non pour refuser - qu'on lui
applique les rgles de la prise de dcision rationnelle.
Si nous agissons en connaissance de cause, il faut
videmment que la priode (une vie durant, toute notre
postrit) au cours de laquelle un lot de biens primaires
donn devra durer une fois attribu, soit intgre dans
notre valuation de chacun de ces lots, du pire au
meilleur. C'est prcisment parce qu'il dure jusqu' la
fin nos jours que notre projet de vie dtermine l'intensit
relative de notre besoin" de lots de produits dont la
taille peut varier. Si nous avons reu du sort le lot d'un
chmeur dbile rduit la mendicit, et qu'il faille
mener cette existence-l jusqu' notre mort, nous allons
forcment en peser les risques trs soigneusement. Notre
esprance mathmatique de l'utilit de lots o figurerait
une telle horreur doit dj reflter notre crainte de cette
perspective. Il semble qu'on l'y a compte deux fois
lorsque aprs l'avoir baptise effort d'engagement ",
on lui fait reflter une deuxime fois la mme peur
47
Nous valuons non moins srieusement le risque de
la mort. La mort, quelles que soient les perspectives
qu'elle comporte, signifie dans notre culture l'exclusion
d'une autre occasion de vivre sur cette terre. Mais il
est manifestement erron de dclarer que 1' effort
d'engagement", refltant le caractre inacceptable
d'une ventualit, va nous faire refuser le risque de la
mort. Notre existence quotidienne en temps de paix
fournit une surabondance de preuves que nous ne le
refusons pas. Pourquoi y aurait-il une diffrence de
nature avec le risque de mener une existence de
mendiant hbt et vou l'oisivet? Tout doit dpen-
dre de notre valuation des probabilits qui caractrisent
un risque donn, et de l'attrait des avantages ventuels
Les valeurs dmocratiques 247
que l'on peut se procurer en prenant ce risque. L' effort
d'engagement , s'il existe, fait partie des considrations
lgitimes que traduisent ces valuations. Le considrer
comme une rflexion distincte et l'emportant sur tout
le reste relve tout au plus de la posie.
Enfin, il est incomprhensible qu'on nous dise que
la bonnefoi nous empcherait d'accepter l'effort d'engage-
ment, parce que si, ayant pris un risque donn, nous
venions perdre (par exemple si, ayant vot pour une
distribution du revenu trs ingalitaire, nous nous
retrouvions la dernire place), nous pourrions ne pas
tre capable de nous acquitter de nos obligations ou pas
dispos le faire (c'est--dire accepter la dernire place).
Si quelqu'un me laisse parier un million de francs que
je ne possde pas ( la diffrence du lgendaire Gates
qui pariait par millions), j'agis en toute mauvaise foi
tandis que lui le fait par imprudence. Mais la situation
d'origine de Rawls ne correspond pas un pari
dcou vert. S'il s'avre que je suis la crature abrutie
vgtant au dernier chelon dans la socit que j'ai
choisie, et que celle-ci traite fort mal ce type d'individus,
il n'existe pas de moyen vident de dclarer forfait .
Comment puis-je viter d'honorer mon pari et refuser
de jouer mon rle de demi-fou au bas de l'chelle
puisque c'est ce que je suis au dPart? Comment pms-Je
extorquer aux membres plus privilgis de ma socit
ingalitaire un revenu minimum satisfaisant et un
cerveau plus alerte ? Sachant que je ne le pourrais pas
si je le voulais (born comme je le suis, peut-tre ne le
souhaiterais-je mme pas), ce n'est pas la crainte de
dclarer moi-mme forfait qui pourrait me retenir. Ce
n'est pas de la bonne ou de mauvaise foi, un manque
de volont ni la honte de ne pouvoir tenir mon pari :
rien de tout cela n'entre en ligne de compte.
U ne thse distincte et non formalise affirme que les
gens choisiront le maximin, c'est--dire une distribution
galitaire tempre favorisant ceux qui sont au bas de
248 LJEtat
l'chelle, afin que leur dcision paraisse responsable
vis--vis de leurs descendants (p. 169, les italiques
sont de moi). Or, ce n'est pas la mme chose dJtre
responsable ou de seulement sembler l'tre, d'apparatre
comme tel (bien que les deux puissent se recouper). Si
je veux faire ce qui me semble le mieux pour mes
descendants sans m'occuper de ce qu'ils en penseront, je
me comporte comme si j'agissais pour mon propre
compte. En cherchant faire aussi bien pour eux que je
l'aurais fait pour moi-mme, je pourrais ventuellement
envisager que leur utilit (disons la structure tempo-
relIe ou circonstancielle de leurs besoins de biens primai-
res) soit diffrente de la mienne. Ma dcision rationnelle
doit cependant correspondre encore la maximisation de
l'utilit attendue, mais ce que j'essaierai de maximiser,
c'est leur utilit telle que moij'aurai essay de la deviner.
Si le maximin n'est pas rationnel pour moi, il ne le
deviendra pas non plus pour mes descendants.
Si, au contraire, je me soucie d'abord de l'impression
laisse par ma dcision, je me comporte comme le ferait
un employ ou un conseiller professionnel vis--vis de son
mandant. Outre l'intrt de ce dernier, il considrerait le
sien propre. Il est difficile de concevoir une situation dans
laquelle les deux intrts doivent concider coup sr.
Par exemple, s'il procurait un gain son mandant, sa
propre rmunration, ses honoraires, son salaire ou sa
scurit d'emploi pourraient ne pas augmenter en propor-
tion. S'il faisait une perte, cette perte d'emploi, ou de sa
rputation de trsorier responsable, de curateur-adminis-
trateur, ou de gestionnaire pourrait tre plus que propor-
tionnelle. Comme l'valuation qu'il fait ex ante du risque
encouru pour un gain ex post n'est pas forcment la mme
que celle de son mandant, on ne peut mme pas dire que
si, au lieu d'agir gostement, il essayait de maximiser les
gains de son mandant, il agirait de la mme manire
que ce mandant (c'est--dire qu'il prendrait les mmes
positionst
8
En gnral, il est fort improbable que s'il
Les valeurs dmocratiques 249
maximisait sa propre utilit attendue il maximiserait en
mme temps celle de son mandant, ou vice versa. Les deux
maxima tendront diverger, les dcisions de l'employ
tant axes sur la prvention d'un blme ventuel et sur
la conformit la pratique reue ; le mandant pour lequel
il agit ne peut pas savoir quand ce comportement ne
maximise pas son utilit mais celle de son employ.
A condItion qu'on ait serin assez souvent et assez
fort que le maximin est la faon d'agir responsable,
que notre droit la naissance, trop incertain, doit tre
chang contre ce plat de lentilles garanti qui vaut
mieux que deux tu l'auras , l'employ devrait ration-
nellement le choisir dans la mesure o son maximande
consiste se donner des airs responsables aux yeux de
ses mandants, comme les parties contractantes de Rawls
qui veulent sembler l'tre l'gard de leurs descendants.
A cet endroit, nous nous trouvons enfin devant un
prtexte assez russi pour extraire un galitarisme
modr du postulat de rationalit. Pour y arriver, Rawls
aura d faire organiser l'avenir des enfants par leurs
parents en pensant non pas l'intrt des enfants mais
ce qui les ferait paratre eux, les parents, aviss aux
yeux de leurs propres enfants. Il y a sans doute des
parents qui se conduisent rellement de la sorte, et
certains pourraient mme contribuer mettre en place
l'Etat-providence afin que leurs enfants les complimen-
tent pour leur prvoyance
49
; mais dans l'ensemble cette
thse parat bien mince pour tablir les conditions d'un
contrat social unanime et servir de fondement toute
une thorie de la justice.
L'amour de la symtrie
Vouloir l'galit pour l'galit ne suffit pas a fonder le choix
d'un type d'galit de prfrence a un autre
Ni l'galit des salaires, ni le droit de vote gal ne
sont des principes qui se justifient par eux-mmes.
250 L'Etat
Tout le monde doit forcment rechercher des valeurs
en soi comme la libert, l'utilit ou la justice. Mais
tout le monde n'est pas forc d'aimer l'galit. Si l'Etat
dmocratique a besoin d'une clientle et l'obtient en
produisant de l'galit (description assez sommaire d'un
certain type de processus politique mais qui devra me
suffire pour l'instant), c'est la fonction de l'idologie
progressiste que d'imbiber les cerveaux de la conviction
que c'est l une bonne chose. La voie royale qui
permettra de mettre en harmonie l'intrt de l'Etat et
la prescription idologique sera d'tablir un lien dduc-
tif, une relation de cause effet ou une implication
rciproque entre l'galit en question et des objectifs
que personne ne discute tels que la libert, l'utilit et
la justice. Si elle permet d'atteindre ces fins indiscuta-
bles, ou si elle est indispensable pour les obtenir, alors
cesser de mettre en doute la valeur de l'galit devient
une simple question de logique, de sens commun
ordinaire, de mme qu'on ne songerait pas contester
la justice ni le bien-tre.
Ce qu'on entend dire tout venant est videmment
que ces liens dductifs existent bel et bien: que la
libert prsuppose une quantit gale et suffisante de
moyens matriels; que le bien-tre social est maximis
par la redistribution de revenu du riche vers le pauvre,
ou que leur intrt rationnel conduit unanimement les
gens mandater l'Etat pour qu'il prenne soin des plus
dsavantags. Si cependant on examine de prs les
raisonnements qui ont peu peu permis l'opinion
reue de se former, ils se rvlent parfaitement creux.
Comme presque tout ce qui est fond sur des on-dit,
ils ont une influence certaine, mais sans pour autant
faire taire la controverse ou le doute. Loin de parvenir
asseoir une validit universelle que les hommes de
bonne volont ne sauraient qu'accepter, ils rendent
au contraire l'idologie vulnrable, tout comme est
vulnrable une religion qui a l'ambition dplace de
Les valeurs dmocratiques 251
revendiquer une validit de dduction logique ou de
vrit scientifique pour ses croyances. Il existe un moyen
bien moins ambitieux et insensible la rfutation, c'est
de postuler que les hommes aiment en fait l'galit
pour elle-mme (de sorte qu'il ne serait point besoin de
dduire son caractre dsirable de celui de n'importe
quoi d'autre), ou du moins qu'ils l'aimeraient s'ils
venaient reconnatre sa nature essentielle.
Les gens aiment la symtrie, leurs sens s'y attendent.
Ils l'identifient avec l'ordre et la raison. L'galit, pour
un systme de normes sociales, est comparable la
symtrie pour un dessin. L'essence de l'galit est la
symtrie. C'est le prsuppos de base, ce que les gens
s'attendent trouver sous leurs yeux ou dans leurs ides.
Ds qu'il y a asymtrie ou ingalit, ils chercheront
naturellement en trouver une raison suffisante, et
seront troubls s'il n'yen a pas.
Cette ligne de raisonnement indique que c'est le
propre de l'homme d'approuver des rgles comme
l'galit du suffrage ou chacun selon ses besoins et la
terre celui qui la travaille. Chacune de ces rgles
comporte une vidente symtrie qui serait gche si
certains hommes avaient deux droits de vote, d'autres
un seul ou pas du tout, si certains (mais seulement
certains) recevaient plus que ce dont ils ont besoin, et
si une partie de la terre appartenait au laboureur et
l'au tre au propritaire oisif.
Et pourtant, si le choix ne se fait pas entre la symtrie
et l'asymtrie mais entre une symtrie et une autre,
que sera-t-il propre l'homme de prfrer? Prenons la
forme humaine dont le dessin doit comporter deux
bras et deux jambes. Les bras peuvent tre placs
symtriquement de chaque ct de la colonne vertbrale,
ou symtriquement au-dessus et au-dessous de la cein-
ture, et il en est de mme pour les jambes. Entre la
symtrie verticale et la symtrie horizontale, laquelle
est la bonne ? Une silhouette humaine qui aurait deux
252 L'Etat
bras droite, un sur l'paule et un sur la hanche et
deux jambes gauche, une sur l'paule et une sur la
hanche gauche nous choquerait de faon rpugnante,
non parce qu'elle serait asymtrique (elle ne le serait
pas), mais parce sa symtrie en violerait une autre,
laquelle notre il a fini par s'habituer. De mme, la
prfrence pour un type d'ordre plutt qu'un autre,
une rgle plutt qu'une autre, un type d'galit plutt
qu'un autre ne surgit pas, c'est une vidence, des
profondeurs de la nature humaine, mme si l'on peut
soutenir de faon plausible que la prfrence pour
l'ordre et contre le dsordre trouve l son origine.
Le choix en faveur d'un ordre particulier, d'une
symtrie ou d'une rgle ou d'une galit particulires,
donc contre les autres possibles, doit tre expliqu soit
par des habitudes ou des coutumes, soit par la valeur
dmonstrative d'une argumentation de fond; dans le
premier cas, la philosophie politique se trouve avale
par l'histoire (un sort peut-tre bien mrit) et dans le
deuxime on se retrouve la case dpart, rechercher
des arguments prouvant que l'galit procure la libert,
maximise l'utilit et dispense la justice, au lieu de
dmontrer que l'galit est en elle-mme intrinsquement
dsirable.
Il est utile de rappeler nettement qu'un type d'galit
en exclut un autre et qu'en corollaire, une ingalit
peut toujours tre explique et donc justifie au nom
d'un autre type d'galit dont elle serait la consquence.
(Cette justification peut d'ailleurs avoir prouver qu'elle
est suffisante, mais cela n'a rien voir avec une
dmonstration de la supriorit de l'galit sur l'inga-
lit.) Prenons par exemple l'une des proccupations
centrales de l'galitarisme: la symtrie, ou son absence,
qui devrait rgner ou ne pas rgner dans les relations
entre les ouvriers, leurs tches, leurs salaires et leurs
besoins. L'une des relations envisageables est:
travail gal, salaire gal , galit que l'on peut tendre
Les valeurs dmocratiques 253
au point de fixer une proportionnalit prvoyant que
davantage de travail ou un travail mieux fait doivent
rapporter un salaire plus lev
50
Si cette rgle est juste,
elle constitue une raison suffisante pour une ingalit
entre les rmunrations. Une autre rgle qui vient
l'esprit est celle qui conserverait une symtrie, non
entre le travail et le salaire mais entre le travail et la
satisfaction des besoins de l'ouvrier. Plus un ouvrier a
d'enfants, ou plus il habite loin de son lieu de travail,
plus il devrait recevoir un salaire lev pour un travail
gal. Cette rgle-l entranerait un salaire ingal pour
un travail gal. On peut inventer toutes sortes d'autres
dimensions , de telle manire que la symtrie en l'une
implique une asymtrie dans quelque autre dimension-
ou dans toutes les autres - par exemple l'importance
du travail fourni ou les responsabilits qu'il implique.
Un salaire gal pour une responsabilit gale dplacera
gnralement (sauf dans les cas o il y aura recouvre-
ment purement accidentel) l'galit entre deux des
dimensions restantes quelconques des relations entre le
travailleur, son travail, son salaire et ses besoins.
Cette logique est accepte par Marx comme valable
dans les phases antrieures et dans la premire phase
de la socit communiste (bien que, pour rendre
espoir aux galitaristes forcens, elle cesse de l'tre
partir de la deuxime phase) :
Le droit des producteurs est proportionnel au travail
qu'ils fournissent. [ ... ] Ce droit gal est un droit ingal
pour un travail ingal. Il ne reconnat aucune diffrence
de classe parce que chacun n'est qu'un travailleur
comme tous les autres ; mais il reconnat tacitement
des aptitudes individuelles ingales et par consquent
des capacits de produire comme tant des privilges
naturels. C'est donc un droit d'ingalit dans son contenu,
comme tout droit. Un droit, en raison de sa nature mme,
peut consister seulement en l'application d'une norme
254 L'Etat
gale ; mais des individus ingaux (et ils ne seraient
pas des individus diffrents s'ils n'taient pas ingaux)
ne sont mesurables par des normes gales que dans la
mesure o ils sont jugs au moyen d'un point de vue
gal, sont envisags d'un seul ct, par exemple dans
le cas prsent, si on les considre seulement comme des
travailleurs et ne voit rien de plus en eux; tout le reste
est ignor. En outre, un travailleur est mari, un autre
ne l'est pas, l'un a plus d'enfants que l'autre, et ainsi
de suite. Ainsi, pour une excution gale du travail, et
par consquent une part gale dans le fonds de
consommation sociale, l'un d'eux recevra en fait plus
qu'un autre, il y en aura un plus riche qu'un autre,
etc. Pour viter toutes ces imperfections, le droit, au
lieu d'tre gal, doit tre ingal.
Mais ces imperfections sont invitables dans la pre-
mire phase de la socit communiste. [ ... ] J'ai parl ...
du "droit gal" et de la "juste distribution" [ ... ] pour
montrer quel crime cela reprsente d'essayer [ ... ] de
forcer notre parti accepter comme dogme des ides
qui une certaine priode avaient un sens mais qui
sont maintenant devenues des sottises verbales dpasses
[ ... ] des absurdits idologiques sur le droit et d'autres
balivernes si courantes chez les dmocrates et les
socialistes franais.
En dehors de l'analyse qui vient d'tre faite, ce fut
en gnral une erreur de faire tant d'histoires propos
d'une prtendue distribution et de mettre sur elle l'accent
principaPI.
Plus clair et plus prcis comme son habitude, Engels
lche le morceau :
Il faudrait maintenant mettre au rancart cette ide
qu'une socit socialiste serait le rgne de l'galit [ ... ],
car elle ne fait qu'engendrer la confusion dans la tte
du peuple
52
.
Prenons deux dimensions de la comparaison,
Les valeurs dmocratiques 255
comme le salaire d'un ct et le bnfice tir de
l'investissement dans une bonne formation de l'autre.
Si le salaire reste gal dans tous les emplois, la rentabilit
de l'investissement que reprsente l'acquisition de com-
ptences spcifiques pour un certain travail deviendra
ingale (si les formations exiges pour les divers mtiers
sont diffrentes, ce qui est souvent le cas), et l'inverse
est aussi vrai. Ces deux types d'galits s'excluent
mutuellement. Si on leur demandait de choisir le plus
galitariste des deux principes, pratiquement tout le
monde dirait un homme-un salaire et non : une
formation-un salaire . Il y a peut-tre toute une foule
d'excellentes raisons pour qu'on donne la priorit
l'un, ou l'autre: mais il semble impossible de
prtendre qu'en lui-mme l'amour de la symtrie, de
l'ordre et de la raison doive faire pencher la balance en
faveur de l'un ou de l'autre. La symtrie entre la
formation et la rmunration (le spcialiste en neurochi-
rurgie gagnant beaucoup plus que le laveur de voitures)
et la symtrie entre l'homme et le salaire (le neurochirur-
gien et le laveur de voitures gagnant tous les deux un
salaire d'homme) ne peuvent tre ranges en termes de
plus ou moins grande symtrie, ni d'ordre plus ou
moins parfait, ni de caractre plus ou moins raisonnable.
Comme une galit, une symtrie, une proportionna-
lit ne peuvent tre imposes que si on en met une
autre mal, l'galit elle-mme devient clairement
inutilisable comme critre de priorit entre la premire
et la seconde. L'amour de l'galit ne vaut pas mieux
comme guide pour choisir entre deux types d'galit
que l'amour des enfants ne vaut pour adopter tel enfant
plutt que tel autre. L'appel la rationalit se contente
de rclamer un ordre, mais pas un ordre spcifique
l'exclusion d'un autre. Cela a t exprim avec beaucoup
de clart par Isaiah Berlin en 1956 dans son essai,
Equality :
256 L'Etat
A moins qu'il n'existe une raison suffisante de ne
pas le faire, il est [ ... ] rationnel de traiter chaque membre
d'une classe sociale donne [ ... ] comme on traiterait
tout autre membre de celle-ci. Cependant, puisque
toutes les entits sont membres de plus d'une classe,
vrai dire d'un nombre thoriquement illimit de classes,
n'importe quel type de comportement peut facilement
tre dcrit comme conforme au principe d'un traitement
gal, car un traitement ingal de divers membres de la
classe A peut toujours tre prsent comme un traite-
ment gal si on considre ces derniers comme des
membres d'une autre classe 53 .
La symtrie exige que tous les ouvriers reoivent le
mme salaire permettant de vivre dcemment; or,
parmi ces ouvriers, il y a des ouvriers spcialiss et des
ouvriers non spcialiss et parmi les ouvriers spcialiss
il y a des bourreaux de travail et des tire-au-flanc, des
vtrans expriments et des apprentis novices, et ainsi
de suite. On peut trouver assez d'htrognit
l'intrieur de la catgorie des ouvriers pour que des
esprits raisonnables puissent estimer que la rgle initiale
de l'galit entre ouvriers, ou simplement entre tres
humains, doit tre remplace par d'autres rgles d'ga-
lit entre ouvriers spcialiss ayant la mme dure
d'emploi, un zle comparable, etc., chacune de ces
rgles instituant une forme d'galit l'intrieur de la
classe laquelle elle se rapporte. Comme on peut diviser
n'importe quelle classe en n'importe quel nombre
d'autres classes, on a des raisons de fond pour oprer
une division dans la classe des ouvriers, et pour
remplacer une galit par plusieurs galits, parce qu'on
peut soutenir que cette classe est trop htrogne et
qu'une classification plus nuance correspond mieux au
mrite et engendre des galits plus rationnelles. Mais
ce n'est l que notre oPinion; un autre tre raisonnable
pourrait en juger autrement; nous afficherions tous
Les valeurs dmocratiques 257
deux l'amour de l'ordre dont parle Isaiah Berlin,
ainsi que le sens de la symtrie qui fonde la prsomption
d'galit. Nous dirions noir , lui dirait rouge et
aucun tiers appel nous dpartager ne pourrait
nous renvoyer un critre convenu en commun, qui
permettrait de dcider laquelle des deux galits que
nous dfendons est la plus rationnelle et la plus
symtrique.
Isaiah Berlin nous avertit donc que, puisqu'on peut
toujours trouver une raison pour autoriser une ingalit,
l'argumentation rationnelle en faveur de l'galit est
rduite une tautologie sans porte, sauf si le
raisonnement tait fourni avec en accessoire la raison
dcisive qui le ferait accepter
54
C'est, avec sa courtoisie
caractristique, une manire de dire qu'il faut commen-
cer par mettre le lapin dans le chapeau du prestidigita-
teur. Toutes ces raisons qu'une personne peut trouver
suffisantes pour faire prvaloir un type d'galit sur un
autre dpendent videmment de ses jugements de
valeur personnels, dont sa conception de la justice fait
habituellement partie ; car il est dsormais vident et
certain qu'en se bornant appliquer des principes
de rationalit, d'ordre, de symtrie, etc., sans autre
prfrence ni jugement de valeur, on peut toujours en
arriver produire plusieurs rgles d'galit absolument
incompatibles entre elles.
Il existe des rgles, comme le droit de proprit,
qui sont manifestement anti-galitaires pour une
variable (le patrimoine) tout en tant galitaires pour
une autre (le droit). La majorit des galitaristes
estimeraient alors qu'il faut faire respecter l'galit
devant la loi, mais que la loi doit tre change en
ce qui concerne les droits de proprit. Ce qui veut
dire qu'il ne doit y avoir aucune discrimination entre
les riches et les pauvres lors de l'application de la
loi et que, pour viter que cette rgle ne se heurte
celle qui exige que tous reoivent le mme bien, il
258 L'Etat
faut liminer les riches (tout en vitant de discriminer
contre eux). Bien que cela promette de beaux jours
aux pirouettes de la sophistique dans un sens ou
dans l'autre, il est vident que, pour une raison
qu'on se garde de nous prciser, on donne le pas
un type d'galit sur un autre.
Un autre aspect de la symtrie, li la relation
entre une activit et sa fin propre ou raison d'tre
intrinsque a aussi t propos comme argument pour
des conclusions galitaristes
55
. Si les riches peuvent
acheter des soins mdicaux mais pas les pauvres-qui-Ie-
voudraient-bien-mais-n'en-ont-pas-Ies-moyens, la mde-
cine est dvoye de son but, qui est de gurir (et non
de gurir seulement les riches). Il est irrationnel que
la mdecine gurisse les malades riches et non ceux
qui sont pauvres. Les besoins en matire de mdecine
sont les mmes et la symtrie exige qu'ils reoivent
tous les mmes traitements. Pour compenser cette
irrationalit, il faut crer des institutions pour mettre
riches et pauvres sur un pied d'galit pour l'accs
aux meilleurs soins mdicaux. En outre, si seul
l'accs aux traitements mdicaux est galis, les
richesses restantes possdes par les riches pourront continuer
dvoyer une autre activit essentielle de son but
intrinsque H, ce qui crera un besoin d'galisation en
ce qui concerne ladite activit et ainsi de suite Jusqu'
ce qu'il ne reste Plus ni riches ni pauvres.
Et pourtant cette ralit, que les riches sont riches et
les pauvres pauvres, peut galement nous sembler
correspondre la raison d'tre intrinsque d'une
autre activit essentielle, par exemple cette vive concur-
rence qui prvaut dans la production des richesses
matrielles. Egaliser les rmunrations qui font la
diffrence entre gagnants et perdants irait l'encontre
de son but principal et serait donc irrationnel, etc.
Voil que nous avons une rationalit qui entrane au
minimum une irrationalit et, mme si on peut compter
Les valeurs dmocratiques 259
que la quasi-totalit des galitaristes n'auraient aucun
mal choisir entre les deux, ce choix ne pourrait plus
tre fond sur le critre de symtrie ni de la raison .
L'amour de la symtrie et ses dveloppements, au nom
desquels on peut dire que l'galit est recherche pour
elle-mme, ncessitent que le contraire de l'galit soit
l'ingalit. Or, une telle opposition n'est qu'un cas
extrmement particulier, qu'on ne trouve que dans des
situations artificiellement simplifies
56
Si l'autre solution
est le plus souvent un autre type d'galit, l'argument est
intressant mais n'a plus aucune porte de fait
S7
Que
l'ordre remplace le chaos peut tre en soi justifi, mais
l'ordre comme conformit une rgle donne de
prfrence la conformit une autre rgle n'implique
pas qu'il y ait supriorit de l'une sur l'autre; moins
de pouvoir prouver qu'une rgle est meilleure que
l'autre, qu'elle permet mieux qu'une autre d'aboutir
une valeur communment accepte, le choix que l'on
fera entre les deux devra tre considr comme une
pure question de got.
U ne population dont les membres sont ingaux des
titres infiniment nombreux peut tre ordonne selon
des rgles infiniment nombreuses ; si on les ordonne
par la couleur de leurs cheveux, cela exclura, sauf
concidence, un classement fond sur toute autre caract-
ristique ; une relation symtrique entre la manire de
les traiter et leur couleur de cheveux entranera une
asymtrie entre cette forme d'action et leur ge ou
leur niveau d'instruction. On s'accorde cependant assez
largement reconnatre que pour tout traitement
donn, disons la rpartition des logements dits
sociaux, seule une infime poigne des dimensions
infiniment nombreuses qui font la diffrence entre les
candidats au logement doivent tre prises en compte,
comme le rang sur la liste d'attente, les conditions
actuelles de logement, le nombre d'enfants et le
260
L'Etat
revenu *. On peut arbitrairement tablir une rgle
(de proportionnalit, de symtrie, etc.) en ce
qUI concerne l'une des quatre conditions d'attribution
(entranant en gnral un traitement ingalitaire pour
les trois autres), ou bien on peut constituer un amalgame
des quatre composantes l'aide de pondrations arbitrai-
res, entranant un traitement ingal pour chacune
quelconque de ces catgories mais une sorte de corres-
pondance grossire pour la somme rationnelle de
l'ensemble.
Tout accord sur les dimensions de la population
prendre en compte pour choisir une rgle d'galit
dpend de la culture politique. Ainsi, dans une certaine
culture, on peut trouver un large consensus pour
affirmer que le salaire des ouvriers des aciries ne doit
pas dpendre de leur talent de chanteur, alors que les
bourses accordes aux tudiants peuvent dpendre de
leur aptitude jouer au football (amricain).
Quand un certain type d'galit devient une rgle
inconteste et largement accepte, on peut considrer
que la culture politique environnante est devenue d'une
certaine manire monolithique, car elle a cart comme
tant sans pertinence toutes les autres dimensions
partir desquelles d'autres rgles possibles auraient pu
tre formules. La rgle du suffrage universel (un
homme-une voix) en est l'exemple parfait dans la culture
dmocratique. On peut estimer que chaque lecteur
tant un individu unique, la rgle de proportionnalit
exige que chacun ait un droit de vote et un seul. On
peut au contraire faire valoir que les dcisions politiques
touchent diffrentes personnes des degrs bien diff-
rents (le pre de famille s'opposant au clibataire tant
Et quand on n'est pas trop indulgent, on y ajoute les relations
politiques et le niveau 'instruction : ce qui explique que dans
les logements dits sociaux , le revenu moyen dpasse gnrale-
ment la moyenne nationale [F.G.].
Les valeurs dmocratiques 261
un exemple possible) si bien que la bonne rgle, la
rgle approprie devrait tre: soucis gaux, suffrage
gal", ce qui implique la rgle: responsabilits
suprieures, droit de vote multiple
58
". En revanche, on
peut affirmer avec le Representative Government de John
Stuart Mill que certains sont plus comptents que
d'autres pour porter des jugements politiques, y compris
pour juger les candidats aux fonctions lectives, ce qui
entrane la rgle: comptence gale, suffrage gal,
et comptence suprieure, pluralit de suffrages".
Des arguments de ce type trouvrent souvent leur
expression pratique dans la plupart des lois lectorales du
XIxe sicle qui prvoyaient des conditions de proprit et
de niveau d'instruction (elles furent presque toujours
contestes, surtout par la fausse conscience" des
classes possdantes et des intellectuels). Manifestement,
plus diminue la conviction que certains ont plus de
droits dfendre que d'autres lors d'une dcision
politique, ou que tout le monde n'a pas un jugement
aussi sr sur la politique ou les candidats, moins ces
ingalits peuvent servir de dimensions pertinentes pour
ordonner le droit de vote des gens. Dans le cas
limite, seule demeure l'galit du suffrage universel, qui
commence ressembler la seule symtrie que l'on
puisse concevoir comme vidente entre l'homme et son
suffrage.
En revanche, il n'existe aucun consensus analogue
pour la rgle chaque homme un salaire gal ", rgle
qui voudrait que tout le monde reoive le mme salaire,
soit parce que tous les hommes sont gaux, un homme
tant aussi bon qu'un autre, soit parce que les ingalits
qui les distinguent n'ont rien voir avec leurs salaires.
Un grand nombre de rgles rivales continuent se faire
concurrence, impliquant sous diverses variantes que le
salaire devrait tre proportionnel au travail" ou au
mrite" (quelle que soit sa dfinition), ou encore aux
responsabilits, l'ge, aux besoins, aux diplmes, et
262
L'Etat
ainsi de suite, ou peut-tre des amalgames hybrides
de certaines de ces variables ou d'au tres encore.
Personne ne peut dire si, avec le temps, certaines ou
la majorit de ces rgles rivales disparatront de la
culture politique, ventuellement pour laisser survivre
une seule rgle qui semblera alors aussi vidente que
celle du suffrage universel aujourd'hui. L'idologie
dmocrate-sociale, de toute faon, ne semble pas encore
avoir fait son choix. A la diffrence du socialisme rel,
qui donnerait chacun selon ses efforts, en attendant
que l'poque lui permette de donner chacun selon ses
besoins (mais qui, dans les faits, donne chacun selon
son rang), la pense dmocrate-sociale est parfaitement
pluraliste quant aux types de symtries qui devraient
prdominer entre les gens et leurs rmunrations,
prnant le mrite, la responsabilit, le peu d'attrait du
travail et nombre d'autres rgles de proportionnalit,
du moment que ce sont des principes qui priment et non
l' arbitraire videmment capricieux du march.
Qu'en est-il alors de l'galit? La rponse me semble
constituer une fascinante leon sur la manire dont une
idologie dominante, de manire totalement inconsciente
et sans que quiconque l'ait dlibrment cherch,
s'adapte aux intrts de l'Etat. La dmocratie sociale
n'accorde son respect qu'aux contrats rellement libres
entre gaux, c'est--dire qui ne soient fausss par aucune
contrainte cache et autre oppression dguise
(cf. pp. 162-164). Par consquent, elle n'accepterait
certainement pas que le salaire que touchent les gens
soit ce qu'il est; elle s'intresse de trs prs ce qu'il
devrait tre, et son souci tourne autour des notions de
justice et d' quit . Mais comme elle tolre un
grand nombre de rgles d'galit strictement incompati-
bles entre elles, n'en condamnant qu'un petit nombre
parce qu'elle les trouve injustes et inquitables, elle tol-
rera aussi une structure de rmunrations o non seule-
ment le salaire de chacun n'est pas gal celui des autres,
Les valeurs dmocratiques 263
mais encore o il n'est proportionnel aucune dimension
considre comme la plus logique ou la plus juste (ou la
plus utile, la plus morale, la plus tout ce qu'on veut)
des diffrences entre les personnes. Quelle que soit la
distribution, elle ne sera pas logiquement ordonne 59 .
C'est tout aussi bien, parce que si elle l'tait, que
resterait-il corriger pour l'Etat ? Sa fonction redistribu-
trice, qu'il doit exercer en permanence pour obtenir
l'adhsion et la conserver, violerait l'ordre et la symtrie, et
bouleverserait l'ordre accept avec les impts qu'il lve, les
subventions qu'il attribue et les services publics qu'il
fournit en nature. En revanche, si la distribution
avant impts est tout simplement ce qu'elle est sans
correspondre aucune norme dominante d'galit, alors
c'est l que l'Etat a un grand rle jouer pour y mettre
de la symtrie et de l'ordre. C'est bien pour cela que
la tolrance pluraliste d'une distribution avant impts
plus ou moins alatoire est une caractristique si
prcieuse de l'idologie dmocrate-sociale. (C'est pour
la mme raison que l'idologie du socialisme rel doit
videmment refuser le pluralisme cet gard mais au
contraire dcider du bien et du mal; car elle n'est pas
au service d'un Etat redistributif qui constate une
distribution dtermine par les contrats privs et procde
ensuite des amliorations, mais un Etat qui dcide
directement de la rmunration des facteurs de produc-
tion et ne peut donc pas dcemment proposer une
redistribution pour corriger son propre ouvrage
60
A
chacun selon ses efforts au service de la socit est la
rgle dont on doit prtendre qu'elle caractrise l'ensem-
ble de la distribution telle que l'a dcide l'Etat du
socialisme rel, quelles que soient les autres rgles qui
aient contribu la former dans la ralit. Il est peu
politique d'invoquer chacun selon ses besoins.)
En mme temps, l'idologie progressiste entretient la
prtention de juger que certaines rgles d'galit sont
encore meilleures que d'autres (plus justes ou permettant
264 L'Etat
mieux d'atteindre des valeurs indiscutables), sa prf-
rence allant aux distributions qui favorisent la majorit
aux dpens de la minorit. Si cette opinion est vraie
(bien que, comme je l'ai dmontr pp. 203-249, il n'y
ait pas de raison valable pour qu'il en soit ainsi), elle
sert de justification des mesures redistributives qui
satisfont au critre dmocratique parce qu'elles attirent
plus de suffrages intresss qu'elles n'en font perdre. Il
n'est pas inutile de redire ici que la redistribution
remplissant (tel Janus) le double but de favoriser la
majorit et de faire lire celui qui en a t l'instigateur,
n'est pas ncessairement galitaire au sens ordinaire
du terme. Si l'on part d'une distribution initiale trs
loigne de l'galit du type pour chaque homme un
mme salaire , on fera un pas dans cette direction; si
l'on part d'une distribution o une telle rgle est dj
en vigueur, il s'agira au contraire de s'loigner de ce
type d'galit pour en favoriser un autre.
Pour conclure: l'analyse du raisonnement suivant
lequel l'amour de la symtrie, inhrent la nature
humaine, quivaut l'amour de l'galit pour elle-
mme, doit avoir contribu attirer l'attention sur le
caractre essentiellement multi-dimensionnel de l'ga-
lit. L'galit selon une dimension entrane presque
toujours des ingalits suivant les autres dimensions.
Or, notre amour de la symtrie ne nous permet en rien
de dterminer une prfrence pour un type de symtrie
plutt qu'un autre, un type d'galit plutt qu'un autre.
Ainsi, le principe du suffrage universel se fonde sur un
type d'galit, et celui qui dit: comptence gale,
suffrage gal sur un autre. C'est seulement dans le
cas limite o tous les hommes sont tenus pour avoir
une comptence unique (c'est--dire la mme) qu'elles
ne sont pas incompatibles entre elles.
De mme, les rgles: un homme, un impt ou
prlvement gal pour tous (c'est--dire la capitation,
taxe personnelle uniforme), de chacun selon ses reve-
Les valeurs dmocratiques 265
nus (c'est--dire un impt taux uniforme) et de
chacun selon sa capacit contributive (c'est--dire
l'impt progressif sur le revenu avec une proportionna-
lit suppose entre l'impt et les moyens rsiduels du
contribuable au-del de ses besoins ) sont presque
toujours concurrentes. C'est uniquement la limite, si
tous les revenus et tous les besoins taient identiques,
que ces trois rgles pourraient tre compatibles entre
elles.
On ne peut trouver aucun sens l'affirmation suivant
laquelle l'une des solutions possibles serait plus gale ou
plus importante que les autres. Comme elles n'ont pas la
mme unit de mesure (on ne peut faire en sorte d'en
tirer une somme algbrique), dire que l'on soustrait
une moindre galit d'une autre plus grande afin qu'il
reste une galit rsiduelle n'est rien d'autre que du
charabia. Par consquent, rien ne permet d'affirmer
qu'un changement politique qui intronise une galit
tout en violant une autre aurait globalement introduit
davantage d'galit dans l'ordre social.
En revanche, il est parfaitement sens de prfrer une
galit une autre et de dfendre cette prfrence sans
autre motif que de gustibus non est disputandum (<< il n