Lecture analytique, « Zone », Alcools, 1913, vers 1 à 18
Introduction + éléments biographiques
Guillaume Apollinaire (1880-1918) : fils naturel d’une italienne et d’un Polonais. Il mène une enfance
plus ou moins orpheline et voyageuse La thématique du « bâtard » est récurrente dans son œuvre (cf.
« Zone » + mythe du juif errant). Après ses études, il devient précepteur et voyage (Belgique, Allemagne,
France ; cf. La poésie dite « rhénane » du recueil Alcools). De retour à Paris, il se lie avec un certain
milieu littéraire (Alfred Jarry) et artistique (Picasso, le douanier Rousseau, Marie Laurencin...) et
développe son intérêt pour le cubisme.
Il anticipe le futur mouvement surréaliste. Il est attaché au monde moderne, à la ville et il entame
dans sa poésie une période symboliste. (cf. « L’émigrant de Landor Road »). Il travaille à la bibliothèque
nationale, notamment dans son « enfer » et contribue à faire connaître le marquis de Sade. Il est pendant
quelques jours emprisonné à la Santé car on le soupçonne d’avoir participé au vol de la Joconde. Malgré
la brièveté du séjour et sa relaxe, il en garde un profond traumatisme (cf. Poèmes « A la Santé » à la fin
d’Alcools). En 1913, il publie Alcools. En 1914, il s’engage dans le conflit afin de prouver son
attachement à la France, lui qui souffre toujours de n’être qu’un apatride. En 1916, il est blessé et trépané.
Il se marie tardivement avec sa marraine de guerre. Le 9 novembre 1918, il meurt de la grippe espagnole.
On lui doit entre autres : Calligrammes ; L’enchanteur pourrissant ; Le guetteur mélancolique ; Les
mamelles de Tirésias (théâtre) ; Le poète assassiné (récits en prose)...
Le recueil Alcools se compose comme une marqueterie. C’est un ensemble composite, révélateur des
différentes facettes de la vie du poète. Les poèmes correspondent à des périodes d’écriture très variées
puisqu’il y a environ 10 ans d’intervalle entre le premier et le dernier poème écrit. A l’origine, le recueil
devait s’intituler Eau de vie. Ce n’est qu’au dernier moment que le titre sera changé, en même temps que
seront ajoutés les deux textes les plus récents « Zone », placé au début du recueil et « Vendémiaire »
placé en dernier. Même s’il règne un désordre apparent et si l’on ne note pas d’unité de ton, on
remarque que ce recueil est composé de façon cohérente autour du symbole du phoenix.
Il est intéressant de remarquer qu’Apollinaire choisit de commencer son recueil avec le poème « Zone ».
C’est un texte fondamentalement novateur : par son thème (la ville, la tour Eiffel, les affiches
publicitaires...), par son écriture (vers libres et absence de ponctuation), par sa longueur inusitée, par son
propos (qui mêle le récit de 24 heures dans une vie et les souvenirs de toute une vie). En fait « Zone » est
une sorte de manifeste à tonalité pessimiste. Il est l’expression d’obsessions non résolues qui ne
trouveront de solution que dans le dernier texte du recueil « Vendémiaire » (cf. La résurrection du
Phoenix).
[2ème version pour présenter le poème : Le poème « Zone » a été écrit en 1911. Il est le dernier texte sur
le plan chronologique et le premier dans le recueil. Cela montre qu’il joue un rôle clé de « poème
manifeste ». Il est une vision du travail de création du poète. En écho « Vendémiaire » à la fin du
recueil possède le même thème et la même fonction. C’est un poème sur la modernité. L’apparence est
décousue et surprenante. On y note de nombreux éléments autobiographiques. Il raconte l’échec de la
transformation du poète dans l’expérience de la création. Le poème se compose de vers libres et
d’images surprenantes.]
I- Le rejet des valeurs passées
1. Un état de fermentation
Le poème commence par un vers qui est une véritable provocation. En effet, il discrédite le « monde
ancien » et en même temps compose ce vers de la façon la plus traditionnelle : C’est un alexandrin avec
diérèse + assonance en [] et allitération en [s] : « A/ la/ fin/ tu/ es/ las// de/ ce/ mon/de an/ci/en/ ». Ce
paradoxe se justifie dans la mesure où il marque un désir qui n’est pas encore réalisé( la volonté de
voir apparaître un monde nouveau qui n’existe pas encore)
Ce désir de voir changer le monde ramène le lecteur au titre Alcools qui évoque la fermentation, la
transformation en autre chose (cf. thème du phœnix).
Ce premier vers crée aussi un effet de surprise (image choc) dans la mesure où ses premiers mots (et
donc les premiers du recueil) sont « A la fin ». L’expression ne fait que renforcer le sentiment que l’on
est sur le point de voir apparaître un nouveau monde. (De même l’expression « le matin » au v.2
/v.11 /v.15 insiste sur cette volonté de renouvellement)
2. Des valeurs dépassées :
Le poème est une remise en cause des valeurs passées à une époque où le « néo classicisme » est encore
en vogue. V.3 : « tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine » tu en as assez de vivre à
une époque où l’on préfère les modèles anciens plutôt que de chercher à innover. [Apollinaire a souvent
reproché à l’art de n’être qu’une imitation]
Dans le v.4 Apollinaire va même jusqu'à accuser « les automobiles » pourtant à la pointe de la technologie
de l’époque, d’avoir « l’air d’être anciennes » elles aussi. Simple boutade ? A moins que pour le poète le
renouvellement ne soit que dans ce qui n’existe pas encore.
3. Le poids des souvenirs
Si cette modernité à laquelle le poète aspire ne peut encore se réaliser, c’est peut-être parce qu’elle est
gênée par le poids des souvenirs.
En effet, dans les vers 9 et 10 le poète fait part de ses remords « la honte te retient ». Sans entrer dans les
détails le poète fait allusion à un passé trop lourd dont il ne parvient pas à se détacher. Les deux vers
renvoient à l’idée de péché : « honte », « église », « confesser »
On note un deuxième champ lexical celui du regard avec « les fenêtres » regards des autres sur soi,
regard du public. Là encore , on en retient la peur d’être jugé.
Poids des souvenirs ou difficulté à être pleinement soi-même, le poète a du mal dans son poème à parler
de lui. On remarque que dans certains vers (1-3-9-10), il est question de lui à la deuxième personne du
singulier, alors qu’au vers 15 le « je » réapparaît. Il semble qu’il réapparaisse lorsque le poète n’essaie
plus de parler de ses sentiments (trop délicat) mais se contente d’observer le monde (regard neutre).
II. Un appel à la modernité
1. Une religion toujours jeune
La religion a un statut paradoxal dans ce poème. Elle est à la fois signe du passé comme nous l’avons
vu mais elle est aussi ce qu’il y a de plus moderne.
Le v.5 serait incompréhensible si l’on ne songeait que la religion étant liée à l’enfance du poète, elle se
trouve aussi d’une certaine manière liée à la jeunesse La religion est jeune car elle appartient au
domaine de l’enfance.
On note ce vers 5 encadré par le mot « religion » vers symétrique et sonorité neuve/seule. Le pivot
central du vers = « est restée ». Renforce à l’extrême l’impression d’une religion immuable.
(immuablement neuve)
Aux v.7/8 Apollinaire poursuit sa description d’un christianisme toujours jeune. La référence au pape Pie
X ne manque pas de surprendre ayant été l’un des papes les plus rétrogrades de l’histoire.
On note la construction en parallèle des deux vers : Europe v.7 / Européen v.8
pas antique / le plus moderne
christianisme / Pape pie X
Au v.6 l’image devient saugrenue en comparant la religion à l’aviation. Modernisme extrême ? [Elle
permet néanmoins de préparer la comparaison plus loin dans le poème entre le Christ et l’aviateur (v.40-
41). A la limite d’être iconoclaste.]
2. Hommage à la ville moderne
Par son titre « Zone » le poème évoque un contexte urbain. En général le terme possède une connotation
négative désignant un lieu aux contours mal définis. Ici, il est positif comme on le voit avec l’évocation v.
15 d’« une jolie rue dont j’ai oublié le nom ». Cette rue n’est pas située dans d’anciens quartiers élégants
au passé historique chargé mais dans un quartier industriel récent : v.16 « neuve et propre ». [v.24
« l’avenue des Ternes » se trouve à l’extrême ouest de Paris, presque en banlieue]. De même, v.6 « les
hangars de Port-Aviation » renvoient à un Paris de banlieue dont la connotation reste positive.
Le texte décrit les aspects les plus modernes de la ville. Ainsi au v.2, on note une métaphore sur la tour
Eiffel, gardienne des ponts de Paris. Cette tour est à l’époque encore très récente (exposition universelle
de 1889 et le texte date de 1912 ou 1913) et elle suscite de nombreuses polémiques étant jugée d’une
esthétique douteuse. [ cf. Cocteau Les mariés de la tour Eiffel]. Il est donc intéressant que, pour définir
la modernité, Apollinaire choisisse une symbole aussi controversé. (Elle représente peut-être
Apollinaire lui-même seule figure moderne dans un monde dépassé.)
Enfin la ville devient moderne dans son activité industrielle et tertiaire : v.17-18 et son charme tient
dans le va et vient régulier d’une population active. On note l’énumération exacte des passages selon les
heures et les jours. La régularité du vers en renforce l’effet.
Apollinaire prend également plaisir à énumérer les activités humaines modernes « directeurs, ouvriers,
sténo-dactylographes » [Erik Satie Sonatine bureaucratique]
3. Hommage à l’art nouveau
L’autre particularité du texte qui revendique la modernité, c’est de faire l’éloge des nouveaux modes
d’expression écrite :
« les prospectus les catalogues les affiches » v. 11 sont définis par le poète au v.12 comme les nouvelles
formes d’expression poétique « voilà la poésie ». La nouveauté pour Apollinaire se trouve dans le fait que
désormais la poésie s’exprime dans la publicité.
La poésie est également évoquée par une métaphore v.11 « chantent tout haut ». L’image se fonde sur un
mélange des perceptions visuelles (les couleurs vives ou le mots en gras sur les affiches) et des
perceptions auditives (ces couleurs sont si éclatantes qu’elles semblent « chanter ») [cf. simultanéisme].
De même, on note que la rue évoquée aux v.15-16 est associée elle aussi de manière positive à un bruit
intense « le clairon » et à une image éclatante « le soleil ». (le passage est facilité par la proximité sonore
« clairon » / « éclairer »).
Un deuxième type d’expression écrite est évoqué aux v. 13-14 « les livraisons à 25 centimes... » « mille
titres divers » qui désignent cette fois « la prose » v.12. Ce sont les parutions dites à scandale « pleines
d’aventures policières » [cf. Détective ; ces journaux à sensation sont très en vogue à l’époque].
Apollinaire y marque son goût pour des écrits ouverts sur l’infinie diversité du monde : « mille »,
« divers », « pleines ».
On note dans cet éloge de la presse la référence à l’argent « 25 centimes ». Ce qui est intéressant, c’est
que ceci est valorisé par le poète alors que d’ordinaire on considère l’argent extrêmement prosaïque.
Enfin on remarque que la description des nouveaux modes d’expression écrite se fait dans un style
prosaïque : « voilà »v.12 ; « il y a »v.12 et 13. Le ton volontairement simpliste est conforme lui aussi à
l’annonce d’un art nouveau.
Conclusion
Le poète fait part dans ce premier poème de ses désillusions. L’art est vieux, la vie errante est difficile à
supporter, l’amour est décevant et l’enfance est perdue à tout jamais. C’est pourquoi le poète cherche un
renouvellement, une transformation, un « alcool » qui provoquera une ivresse nouvelle et redonnera
l’émerveillement de la vie. C’est à la poésie d’explorer ces nouveautés. Le recueil Alcools apparaît
comme l’objet de cette quête.
L’écriture renouvelée elle aussi, est fondée sur une association de burlesque, de saugrenu, les images
mêlant impressions auditives et visuelles.
Apollinaire était lié au mouvement pictural cubiste et comme dans celui-ci, il cherchait à montrer la
réalité sous plusieurs aspects en même temps.