Ac tu a l it é
ADMINISTRATIF
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« Pendant la crise sanitaire,
il a parfois été demandé
au juge du référé-liberté de faire
ce qu’il ne pouvait pas faire » 382x3
Entretien avec Mattias Guyomar, conseiller d’État, juge à la Cour européenne Mattias Guyomar
des droits de l’Homme
Conseiller d’État, Mattias Guyomar vient de rejoindre la Cour européenne des droits de l’Homme en tant que
juge français pour un mandat de 9 ans. Au sein du Conseil d’État où il est resté près de 25 ans, il a notamment
occupé les fonctions de rapporteur à la section du contentieux, de responsable du centre de documentation
et de président de la 10e chambre à la section du contentieux. Il revient sur l’évolution de l’institution pendant
ce quart de siècle et son rôle pendant la crise sanitaire, et évoque les défis qui l’attendent à la CEDH.
Gazette du Palais : Quelles ont été les grandes constitutionnalité, a accompagné les 24 années que j’ai
étapes de l’évolution du Conseil d’État auxquelles passées au Conseil d’État.
vous avez assisté ? À ces grandes réformes s’est ajouté un mouvement
Mattias Guyomar : J’identifie plusieurs étapes qui ont général plus diffus : l’ouverture du Conseil d’État au
renouvelé la place, le rôle et l’office du Conseil d’État droit comparé, son inscription dans l’espace juridique
depuis mon arrivée en 1996. Je suis arrivé au moment européen et la part qu’il a prise dans le dialogue des
de la pleine mise en œuvre de deux grands changements. juges, en particulier avec les cours européennes.
Le premier était un changement juridictionnel issu
de la loi n° 87-1127 du 31 décembre 1987 portant Gaz. Pal. : Quelles sont les décisions du Conseil
réforme du contentieux administratif, qui est entrée en d’État qui vous ont marqué ?
vigueur en 1989. À l’époque, le Conseil avait encore M. Guyomar : Il est très difficile de faire un Panthéon.
un stock d’appel résiduel et connaissait un flux d’entrée Il y a surtout des séquences de décisions qui forment
de pourvois en cassation qui montait en puissance. J’ai des veines jurisprudentielles cohérentes, des formes
vécu cette époque transitionnelle où le Conseil d’État de « lignes de fuite ». La ligne de fuite à laquelle je
est pleinement devenu le juge de cassation de l’ordre suis très attaché est celle qui marque l’inscription
administratif. Le second changement est d’ordre croissante du Conseil d’État dans l’espace juridique
jurisprudentiel : il résulte de l’arrêt Nicolo qui a fait, européen. Comme juge national, le juge administratif
à partir de 1989, du juge administratif le juge de la français donne son plein effet tout aussi bien au droit
conventionnalité de la loi. de l’Union européenne qu’à la Convention européenne
La deuxième étape vient de la loi n° 95-125 du des droits de l’Homme. Je pense aux arrêts Nicolo en
8 février 1995 dotant le juge administratif du pouvoir 1989, Boisdet en 1990, Philip Morris en 2008, auxquels
d’injonction. En 1996, elle commençait à être s’ajoutent les arrêts Arcelor en 2007 et Perreux en 2009
appliquée et j’ai connu les premières étapes de sa mise pour le droit de l’Union, et pour la Convention,
en œuvre. les affaires Confédération nationale des associations
En troisième lieu, la loi n° 2000-597 du 30 juin 2000 familiales catholiques en 1990, Babas et Belgacem en
relative au référé devant les juridictions administratives 1991, Bitouzet en 1998, Parent en 2006 ou encore
a constitué une révolution considérable qui a inscrit le Conseil national des barreaux en 2008. Une autre ligne
juge administratif dans son temps, en lui permettant de fuite très importante, à mes yeux, concerne l’office
de réagir en temps réel vis-à-vis de l’Administration du juge administratif. Elle s’organise autour de l’effet
et de se saisir des questions contemporaines que utile de l’intervention du juge. Il doit juger au mieux,
posent les atteintes aux droits fondamentaux. L’ombre c’est-à-dire être efficace et savoir ne pas s’embarrasser
portée de ces réformes auxquelles s’est ajoutée, en de questions qui risqueraient d’entraîner, pour le
2010, l’institution de la question prioritaire de justiciable, des victoires provisoires ou des détours
inutiles. Des jurisprudences très critiquées comme les
arrêts Danthony en 2001 ou CFDT Finances en 2018
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doivent être comprises au regard de décisions comme ne pouvait pas faire, dans le cadre de l’office qu’il tient
Boussouar et Planchenault en 2007 ou Société Eden de l’article L. 521-2 du Code de justice administrative,
en 2018. Cet arrêt illustre que la boussole du juge ce qui a entraîné des déceptions et des critiques.
est la recherche de l’optimisation des outils mis à sa
disposition afin que son contrôle juridictionnel soit à Gaz. Pal. : Comment avez-vous vécu cette période ?
la fois le plus effectif et le plus utile possible. M. Guyomar : C’est une période que j’ai vécue de
façon très mobilisée. Comme président de chambre,
Gaz. Pal. : Plusieurs décisions rendues par le Conseil il a fallu organiser le plan de continuité de l’activité
d’État pendant la récente période de confinement juridictionnelle. Les équipes ont continué à travailler et
ont été critiquées pour avoir donné trop souvent à instruire grâce au télétravail, et à préparer la reprise,
raison au gouvernement. Trouvez-vous ces critiques ce qui explique que lorsque le déconfinement s’est
justifiées ? terminé, nous avons repris les audiences à un rythme
M. Guyomar : Le rôle du Conseil d’État pendant particulièrement élevé. Par ailleurs, j’ai été, comme
la crise sanitaire et la période du confinement l’a juge des référés, membre de l’équipe « Task force »
particulièrement exposé. Il y a eu 200 référés qui ont de 17 juges des référés mobilisés à temps plein et en
été examinés en moins de 3 mois. Le Conseil d’État permanence. Avec l’aide du bureau des référés qui a fait
s’est en effet concentré sur les procédures d’urgence. un travail exceptionnel, nous avons pu faire face aux
Un certain nombre de décisions ont été critiquées. 200 requêtes qui ont été déposées et nous avons pu les
Les débats sont légitimes et nécessaires, le juge ne examiner en urgence. Si, en grande majorité, elles ont
doit pas être à l’abri de la critique. Mais je note que la été traitées à distance, nous avons tout de même tenu
responsabilité juridictionnelle qu’a assumée le Conseil des audiences quand cela était nécessaire à la mise en
d’État s’est accompagnée d’une exposition juridico- état du dossier. Cela a été le cas pour 4 des 17 affaires
médiatique à la critique. Sur les 200 référés que nous que j’ai eu à traiter.
avons eus, il faut bien distinguer d’un côté le référé-
“
suspension et de l’autre le référé-liberté. Ce n’est pas
le même office et les solutions doivent être lues selon La justice est une œuvre humaine
que l’on est en référé suspension – c’est-à-dire dans une qui ne peut pas être complètement
”
procédure d’urgence qui se greffe sur un contrôle de dématérialisé
légalité classique –, ou en référé-liberté qui correspond
à une intervention tendant à remédier dans les plus
Gaz. Pal. : Sur le plan numérique, le Conseil d’État
brefs délais à une situation dans laquelle il est allégué est très en avance par rapport aux juridictions.
qu’il y a une atteinte grave aux libertés fondamentales. Quelles sont les conséquences de cette évolution
Il convient de comprendre que les solutions sont sur la façon de juger ?
rendues en l’état de l’instruction, par un juge unique
la plupart du temps, et dans l’urgence. La dimension M. Guyomar : En un quart de siècle, nous sommes en
temporelle de l’intervention du juge des référés doit effet passés d’un monde à l’autre. Avec la suppression
être présente à l’esprit de ceux qui veulent comprendre progressive du papier, les nouvelles technologies
et analyser les décisions, surtout dans un contexte permettent de répondre à des préoccupations
évolutif où les circonstances de fait mais aussi de droit environnementales qu’il faut souligner. Elles facilitent
changeaient d’un jour à l’autre. Le juge du référé-liberté en outre le travail en termes de fluidité et d’immédiateté
a un office qui lui donne presque tous les pouvoirs mais des échanges. Les juges comme les justiciables y gagnent
à certaines conditions seulement. Il peut enjoindre à énormément. Elles nous permettent d’accéder à des
l’Administration de prendre toutes mesures afin de bases de données législatives et réglementaires comme
remédier, de manière effective, à la situation litigieuse. Légifrance, à des bases de données jurisprudentielles,
Mais son intervention est subordonnée au respect de françaises ou d’autres pays : l’information circule en
plusieurs conditions : urgence caractérisée, atteinte temps réel. Aujourd’hui, l’arrivée de l’intelligence
manifestement illégale à une liberté fondamentale, artificielle et de la justice prédictive pose d’autres
rapport direct entre l’illégalité et l’atteinte… Le juge questions en termes de fonctionnalité et d’économie
ne peut pas intervenir quand il manque l’un de ces de la justice. Il va falloir les affronter, tout comme
éléments ou qu’on lui demande de toucher à des le recours au télétravail qui s’est beaucoup généralisé
politiques publiques qu’il ne lui appartient pas de pendant la période de confinement. Pour moi, ces
modifier en 48 heures. Ses pouvoirs sont encadrés, ce nouvelles possibilités devront être conciliées avec le
qui est heureux car nous serions sinon face au risque maintien du contact et des échanges. Les juges sont
d’un gouvernement des juges qui pourrait faire naître membres d’une collégialité qui vit par la parole, le
d’autres critiques parfaitement légitimes. Or, parfois, il débat et l’échange. Le développement de l’oralité
a été demandé au juge du référé-liberté de faire ce qu’il dans les procédures témoigne de l’importance de cette
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dimension à la fois interactive et itérative de la recherche Cour européenne. Je suis conscient de l’ampleur des
de la meilleure solution possible. La justice est une responsabilités qui m’attendent et des défis auxquels la
œuvre humaine qui ne peut pas être complètement Cour européenne des droits de l’Homme est confrontée
mécanisée, « alogorithmisée », dématérialisée… à l’échelle européenne. Je vais rester juge comme je l’ai
toujours été depuis 24 ans, mais dans une nouvelle
Gaz. Pal. : Vous venez de rejoindre la Cour dimension et avec un nouvel office. Je suis 1 parmi
européenne des droits de l’Homme en tant que juge 47 juges venant de pays différents, avec leurs système
français. Comment appréhendez-vous cette nouvelle et tradition juridiques et leurs pratiques judiciaires,
fonction ? mais qui partagent un même idéal de valeurs au service
M. Guyomar : C’est un grand honneur de rejoindre d’un même projet. C’est une richesse formidable que
une cour internationale qui est au service de la la Cour sait mettre au profit de la sauvegarde et du
protection des droits fondamentaux. Le système de la développement des droits de l’Homme et des libertés
Convention européenne repose sur la responsabilité fondamentales en Europe.
partagée entre les États et leurs juridictions et la Propos recueillis par Laurence Garnerie
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