Partie IV - Le système politique marocain
Nous avons vu tout au début que l’exercice du pouvoir et la pratique
constitutionnelle ne sont pas nécessairement liés à une constitution écrite.
Il serait donc faux de penser et encore moins de soutenir que la vie
constitutionnelle du Maroc n’a commencé qu’avec la première constitution
de 1962 alors qu’au plan historique, son unité en tant qu’Etat remonte à la
fin du VIIIe siècle à Moulay Idriss I en 788. L’organisation du pouvoir qu’il
a connue depuis lors et les modifications dont elle a fait l’objet jusqu’à la
veille du protectorat nous impose de voir quelles sont les grandes lignes de
sa structure surtout que certains de ses éléments sont encore présents dans
le système actuellement en vigueur. A partir donc d’un regard sur
l’évolution constitutionnelle au Maroc, on pourra mieux cerner la réforme
constitutionnelle de 2011.
Ch. I - L’évolution constitutionnelle au Maroc
Loin de n’être le produit que de la période récente, le système
constitutionnel marocain tire son origine de la manière dont était
anciennement exercé le pouvoir et bien évidemment de la période du
protectorat dont la fin avait donné lieu à un ensemble de faits qui ont
orienté vers l’adoption de la première constitution marocaine.
Sect. I – La tradition constitutionnelle au Maroc
Il ne serait pas exact de dire que le Maroc n’a connu une organisation de
l’exercice du pouvoir qu’après la période du protectorat avec l’ère
constitutionnelle. Le pouvoir s’organise et s’articule autour d’un certain
nombre de règles coutumières dès lors qu’il existe en tant que tel. De ce
point de vue, l’étude de l’histoire du Maroc démontre qu’avec l’avènement
de l’Etat en 788, il y avait une organisation qui ne répondait certes pas aux
critères actuellement en cours mais qui existait tout de même. Sans
remonter donc très loin, aussi loin de ce que l’on peut déduire de l’ouvrage
« Al Istiksa » de l’historien Ahmed Ben Khalid Naciri, on se contentera
d’un regard sur la période immédiatement antérieure au protectorat et celle
durant laquelle le Maroc a connu de profonds changements.
1
§ 1 – Avant le protectorat
Comment était organisé l’exercice du pouvoir avant le protectorat et
quelles sont les idées constitutionnelles qui avaient circulé à l’époque ?
A – L’organisation des pouvoirs publics à l’aube du XXe siècle
Durant bien des siècles, depuis les Idrissides, le pouvoir s’est caractérisé
par la tradition du Khalifat où le sultan était le chef de l’Etat sur toutes les
parties du territoire adhérant à la Beya. Le sultan tenait son pouvoir d’une
investiture, un contrat le liant à la nation, lui donnant des droits et lui
imposant des obligations.
Selon Mawardi, « On appelle khalifat, l’autorité dont est investie la
personne qui remplace le Prophète dans la double mission de défendre la
loi et de gouverner le monde » (1).
Selon Ibn Khaldoun, « Le mot Beïa signifie prendre l’engagement d’obéir.
Celui qui engageait sa foi en faisant la Beïa, reconnaissait, pour ainsi dire,
à son Emir le droit de gouverner, ainsi tout le peuple musulman ; il
promettait que sur ce point, il ne lui résisterait en aucune manière et qu’il
obéirait à tous ses ordres, lui fussent-ils agréables ou non » (2).
Sur la base de cette investiture, le sultan gouvernait par le système de la
délégation effectuée dans tous les domaines relatifs à la communauté ; par
domaine, à des vizirs et au niveau du territoire.
Ainsi, sous le sultan Moulay Hassan, il y avait une structure de l’Etat au
sein de laquelle le sultan était assisté par des vizirs tout en conservant le
pouvoir de la prise de décision.
Le premier vizir qui était chargé des affaires intérieures, le vizir de la
guerre, le vizir des réclamations (justice), le vizir des administrateurs
financiers, le vizir de la mer (affaires étrangères).
Au début du XXe siècle, on va assister à une amorce de processus
consultatif. Réunions périodiques d’une assemblée de notables composée
de vizirs, oulémas et membres de grandes familles du makhzen. En 1904,
1
Le khalifat selon Mawardi, traduction du comte d’Ostrorog, p. 80.
2
Ibn Khaldoun, Les prolégomènes, Tome I, p. 424.
2
cette assemblée se réunira pour discuter d’un projet d’accord franco-
marocain. En 1906, elle va émettre un avis contraire à la signature de
ratification du traité d’Algésiras.
B – Le projet du 11 octobre 1908
C’est un projet qui avait fait l’objet d’articles publiés par le
journal « Lissan Al Maghrib » et à travers lequel on distingue les organes
de l’Etat : le sultan, le conseil des ministres et le conseil consultatif
composé du conseil de la nation (Oumma) et du Conseil des notables. On
ne s’attardera pas trop sur le contenu du texte dont on pourra prendre
connaissance, mais on se limitera à le citer juste pour retenir que l’idée de
constitution a été antérieure au protectorat sauf que les événements qui
avaient précipité l’instauration du protectorat en avaient suspendu la mise
en place. D’ailleurs, on doit également mentionner que ce projet n’était pas
le seul, Il avait été précédé d’un mémoire en 1901 dû à Abdallah Bensaïd et
un autre présenté par Ali Ben Ahmed Zniber, au lendemain de l’Acte
d’Algésiras et un mémoire anonyme destiné au sultan Moulay Abdelaziz,
découvert par Allal El Fassi chez un libraire à Fès.
§ 2 – La période du protectorat 1912 – 1955
Le 30 mars 1912 était signé le traité du protectorat dont le contenu
accordait au gouvernement français toute latitude de procéder à la réforme
des pouvoirs publics. C’est par ces réformes que plusieurs dahirs avaient
été promulgués mettant en place des institutions nouvelles, une
organisation judiciaire inspirée en grande partie du droit français, des
législations relatives à la justice, à l’expropriation pour cause d’utilité
publique, des codes en matières civile et pénale, des codes de procédures…
En fait, c’est au cours de cette période, considérée, au vu de certains
aspects, comme une parenthèse dans la vie constitutionnelle du Maroc (J.
Robert), que sont apparus des partis politiques aspirant au recouvrement de
l’indépendance.
La libération du protectorat acquise, le Maroc se devait de se reconstruire.
3
Sect. II – Les constitutions marocaines de 1962 à 1996
Entre 1962 et 1996, le Maroc a connu cinq constitutions que l’on peut
présenter en deux catégories compte tenu du fait que les deux dernières ont
nettement innové par rapport aux trois premières.
§ 1 – Les constitutions de 1962, 1970 et 1972
Bien que pourvues toutes les trois du même esprit, elles sont différentes
l’une de l’autre.
A – La constitution de 1962
Promulguée le 7 décembre 1962, la Constitution de 1962 est composée de
110 articles répartis en douze titres. Elle institue un système où le roi
dispose de pouvoirs très étendus et où le parlement est bicaméral
comprenant une chambre des représentants, élue quatre ans, se compose
pour 2/3 de membres élus par les assemblées locales et une chambre des
Conseillers, élue pour 1/3 de membres par les chambres professionnelles.
Mais ce parlement n’a pas fait long feu. Installé en 1963, beaucoup de
problèmes politiques ayant entrainé son dysfonctionnement ont donné lieu
à la suspension de son activité dès le 7 juin 1965 par la proclamation de
l’Etat d’exception qui a duré 5 années, jusqu’à l’adoption de la Constitution
de 1970.
- La constitution de 1970
Promulguée le 31 juillet 1970, la Constitution de 1970 a revu la distribution
du pouvoir par le renforcement des prérogatives royales par l’exercice du
pouvoir réglementaire et l’institution d’un monocaméralisme où les députés
élus au suffrage direct sont au nombre de 90 contre ceux élus au suffrage
indirect au nombre de 150.
Mais cette constitution avait bien affaibli les pouvoirs du parlement à
l’égard du gouvernement. De fait, les partis et les syndicats d’opposition (3)
avaient manifesté un refus catégorique. Deux principaux partis, l’Istiqlal et
3
Parti de la Libération socialiste (PLS), l’Istiqlal, l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP),
l’Union Générale des Travailleurs Marocains, l’Union Marocaine du Travail (UMT), les organisations
estudiantines, l’Union Nationale des Etudiants Marocains, l’UNEM, l’Union Générale des Etudiants du
Maroc (l’UGTM) et le syndicat des enseignants, le Syndicat National de l’Enseignement.
4
l’UNEFP ont créé la « Koutla Al Watania ». Boycott des élections. Cette
situation n’a pas longtemps duré puisque dès le 17 février 1972, le Roi
annonce une nouvelle constitution.
- La constitution de 1972
Promulguée le 10 mars 1972, la Constitution de 1972 a rectifié le tir dans le
sens de la démocratie. Elle a réhabilité le parlement en lui octroyant plus de
pouvoirs par l’élargissement du domaine de la loi et restitué au Premier
ministre l’exercice du pouvoir réglementaire.
§ 2 – Les constitutions de 1992 et 1996
Il s’agit de deux constitutions qui s’inscrivent dans le même esprit en ce
sens que la première de 1992 constitue aux dires de tous les commentateurs
une ouverture nette sur la démocratie et la consécration de l’Etat de droit et
que la deuxième, de 1996, est intervenue pour la mettre à jour par rapport à
de nouvelles donnes.
A – La constitution de 1992
En matière de droits fondamentaux, la Constitution de 1992, promulguée le
9 octobre 1992, introduit une référence que le Royaume du Maroc
« réaffirme son attachement aux droits de l’homme tels qu’ils sont
universellement reconnus ».
Les pouvoirs du parlement monocaméral sont renforcés par un mécanisme
de contrôle du gouvernement a priori et a postériori, de se prononcer par
un vote sur le programme présenté par le Premier ministre, mais dont le
rejet ne peut avoir lieu que par une majorité absolue négative ; ils sont
également renforcés par la possibilité de créer des commissions d’enquête
ad hoc.
C’est aussi par cette constitution qu’est créé le Conseil constitutionnel
chargé du contrôle de la constitutionnalité des lois par saisine des autorités
désignées par la Constitution. Aussi est créé le Conseil économique et
social appelé à donner sur les questions se rapportant aux orientations
générales de l’économie nationale ainsi que les problèmes sociaux tels la
formation et l’emploi.
5
B – La constitution de 1996
La Constitution promulguée le 7 octobre 1996, en rétablissant le
bicaméralisme, reprend pour l’essentiel tous les acquis de celle de 1992.
Elle érige la région en collectivité locale et introduit parmi les libertés, celle
d’entreprendre.
En fait de libertés et droits fondamentaux, il convient d’observer que s'il est
un titre qui n’a guère été modifié à l’occasion des différentes révisions
constitutionnelles, c’est bien le titre premier traitant des dispositions
générales et des principes fondamentaux. Les seuls rajouts ou
modifications mineures qu’il ait connus concernent deux articles. D'une
part, l'article trois du texte de 1962 où il n'était question que de partis
politiques contribuant à l’organisation et à la représentation des citoyens
auxquels furent ajoutés, en 1970, les organisations syndicales, les conseils
communaux et les chambres professionnelles. Plus tard, la révision de 1996
remplacera les conseils communaux par le générique plus large de
collectivités locales. Et, d'autre part, l'article 15 où, de 1962 à 1992, il
n’était question que du droit de propriété auquel la révision de 1996 a
adjoint la liberté d’entreprendre.
Ch. II - La Constitution de 2011
Il ne fait pas de doute que les constitutions de 1992 et 1996 avaient apporté
de profonds changements au système politique marocain, mais ils
s’inscrivaient tous dans la philosophie d’une constitution qui demeurait
fidèle à l’esprit de celles qui les avaient précédées. C’est la raison pour
laquelle, on est plus enclin aujourd’hui à penser qu’avec la révision de
2011, on est passé d’un régime politique de pure monarchie gouvernante ou
exécutive vers un système bien tempéré de ce point de vue, car s’il est vrai
que, quantitativement le Maroc a connu cinq constitutions (4) avant celle de
2011, on doit bien remarquer que cette dernière se présente comme une
nouveauté indéniable à plusieurs égards au point de constituer la deuxième
par rapport à celles qui l’ont précédée.
4
Constitution du 14 décembre 1962, B.O. n° 2616 bis du 19 décembre 1962, p. 1773 ; Constitution du 31
juillet 1970, B.O. n° 3013 bis du 1er août 1970, p. 1106 ; Constitution du 10 mars 1972, B.O. n° 3098 du
15 mars 1972, p. 456 ; Constitution du 9 octobre 1992, B.O. n° 4173 du 21 octobre 1992, p. 420 ;
Constitution du 7 octobre 1996, B.O. n° 4420 bis du 10 octobre 1996, p. 644.
6
Comment donc s’est opéré le processus de la transition et quel a été le
contenu de la réforme constitutionnelle ?
La réforme constitutionnelle est intervenue en application de l’article 103
de la Constitution de 1996 disposant que :
« L’initiative de la révision de la Constitution appartient au Roi, à la
Chambre des représentants et à la Chambre des conseillers.
Le Roi peut soumettre directement au référendum le projet de révision dont
il prend l’initiative »
C’est en effet le 9 mars 2011 que par un discours le roi Mohammed VI a
annoncé une révision de la constitution sur la base de sept fondements
majeurs :
1 – La consécration constitutionnelle de la pluralité de l’identité marocaine
au cœur de laquelle figure l’amazighité, patrimoine commun de tous les
Marocains.
2 – La consolidation de l’Etat de droit et des institutions, l’élargissement du
champ des libertés individuelles et collectives et la garantie de leur
exercice, à travers les recommandations de l’Instance Equité et
Réconciliation (IER), ainsi que des engagements internationaux du Maroc
en la matière.
3 – La volonté d’ériger la Justice au rang de pouvoir indépendant et de
renforcer les prérogatives du Conseil constitutionnel pour conforter la
prééminence de la Constitution et consolider la suprématie de la loi et
l’égalité de tous devant elle.
4 – La consolidation du principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs
et l’approfondissement de la démocratisation, de la modernisation et la
rationalisation des institutions, à travers :
Un parlement au sein duquel la prééminence revient à la Chambre
des représentants, avec une extension du domaine de la loi.
7
Un gouvernement élu, émanant de la volonté populaire exprimée à
travers les urnes, et jouissant de la confiance de la majorité à la
Chambre des représentants.
La consécration du principe de la nomination du premier ministre au
sein du parti politique arrivé en tête des élections de la Chambre des
représentants et sur la base des résultats du scrutin.
Le renforcement du statut du Premier ministre en tant que chef d’un
pouvoir exécutif effectif, et pleinement responsable du
gouvernement, de l’administration publique, et de la conduite et la
mise en œuvre du programme gouvernemental.
La constitutionnalisation de l’institution du Conseil de
gouvernement, la définition et la clarification de ses compétences.
5 – Le renforcement des organes et outils constitutionnels d’encadrement
des citoyens, à travers notamment la consolidation du rôle des partis
politiques dans le cadre d’un pluralisme effectif, et l’affermissement du
statut de l’opposition parlementaire et du rôle de la société civile.
6 – La consolidation des mécanismes de moralisation de la vie publique et
la nécessité de lier l’exercice de l’autorité et de toute responsabilité ou
mandat publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes.
7 – La constitutionnalisation des instances en charge de la bonne
gouvernance, des droits de l’Homme et de la protection des libertés.
Au lendemain de ce discours est mise en place la commission préparatoire
consultative de la constitution. Elle est composée de dix neuf membres
dont des juristes, des politologues, des économistes et des activistes dans le
domaine des droits de l’homme. La présidence de la commission est
confiée à Abdeltif Menouni, professeur universitaire et ancien membre du
Conseil constitutionnel.
Quelle est la nature juridique de cette commission ? Pourquoi n’est-ce pas
une assemblée constituante qui a élaboré le projet de constitution ?
Justement, sur ce point, on ne doit pas perdre de vue que la révision de la
constitution s’est opérée sur la base de la constitution en vigueur,
8
précisément, l’article 103 précisant que l’initiative de la révision de la
constitution appartient au roi, à la chambre des représentants et à la
chambre des conseillers. C’est donc le roi qui tout simplement aurait pu
présenter un projet de révision, mais compte tenu des circonstances et de la
prise en compte des points de vue des différents acteurs politiques, c’est
une commission qui a été chargée de préparer le projet, si ce n’est l’avant-
projet, qui en fin de compte a été soumis au référendum.
Alors que dans les précédentes révisions la participation de quelques partis
politiques de l’opposition se faisait par le biais de simples mémorandums,
cette fois-ci, ce sont tous les partis politiques, trente trois au total, qui sont
consultés par la commission qui a élargi le débat en intégrant les syndicats,
la société civile et les jeunes représentant le « mouvement du 20 février ».
Parallèlement à cette consultation, des sites Internet ont été créés pour
permettre aux citoyens qui le désirent de s’exprimer directement sur les
points qui les intéressaient. C’est une procédure tout à fait nouvelle par
rapport au passé.
La commission a travaillé en parallèle avec une instance qui est le
« Mécanisme politique du suivi de la réforme constitutionnelle » présidée
par un conseiller du Roi et réunissant aux côtés du président de la
commission les chefs des organisations politiques et syndicales. Sa
fonction consistait dans l’examen du projet de constitution au cours de son
élaboration avant sa présentation au roi pour le soumettre au référendum.
Instituée le 10 mars, la commission a tenu des réunions presque
quotidiennes durant trois mois pour remettre le projet de constitution à la
date fixée par le roi, vers la mi-juin ; et c’est le 1er juillet 2011 qu’il est voté
à une majorité de 98,50%.
Quelles sont les grandes lignes de son contenu par rapport aux constitutions
précédentes ?
Nous les verrons à travers trois sections :
9
Sect. I – Le Roi
Contrairement à ce qui avait cours dans les constitutions précédentes où le
Roi disposait des prérogatives les plus étendues en application, notamment
d’un article 19 demeurant invariable dans les cinq textes constitutionnels
( 5 ), la charte fondamentale de 2011 a opéré une césure coupant les
compétences royales en religieuses et temporelles.
§ 1 – Les articles 41 et 42 de la Constitution
L’article 41 conserve au souverain le titre d’Amir Al Mouminine
(Commandeur des Croyants), qualité qui lui octroie la fonction de veiller
au respect de l’Islam et d’être le garant du libre exercice des cultes. De par
cette qualité, il est le président du conseil des oulémas (jurisconsultes de la
religion) qui, selon les termes de la Constitution, est la « seule instance
habilitée à prononcer les consultations religieuses devant être
officiellement agréées, sur les questions dont il est saisi, et ce sur la base
des principes, préceptes et desseins tolérants de l’Islam ».
Pour sa part, l’article 42, en ses premier et deuxième alinéas, reconnaît au
Roi la qualité de Chef de l’Etat, son représentant suprême, symbole de
l’unité de la Nation, garant de la pérennité et de la continuité de l’Etat et
arbitre suprême entre ses institutions. En cette qualité, il veille au respect
de la Constitution, au bon fonctionnement des institutions
constitutionnelles, à la protection du choix démocratique et des droits et
libertés des citoyennes et des citoyens, et des collectivités, et au respect des
engagements internationaux du Royaume. De plus, il est le Garant de
l’indépendance du pays et de l’intégrité territoriale du Royaume dans ses
frontières authentiques.
Le troisième alinéa de cet article peut paraître anodin, mais sa teneur limite
l’étendue du pouvoir royal en précisant que le Roi exerce par dahirs les
missions qui lui reviennent en vertu des pouvoirs qui lui sont expressément
dévolus par la présente Constitution.
5
Cet article 19 précisait : « Le Roi, Amir Al Mouminine, Représentant suprême de la Nation, symbole de
son unité, garant de la pérennité et de la continuité de l’Etat, veille au respect de l’Islam et de la
constitution. Il est le protecteur des droits et libertés des citoyens, groupes sociaux et collectivités. Il
garantit l’indépendance de la nation et l’intégrité territoriale du Royaume dans ses frontières
authentiques ».
10
C’est par dahir que toutes ces prérogatives sont exercées. Ces dahirs sont
contresignés par le chef du gouvernement, à l’exception de 8 dont les
attributions sont relatives en domaine religieux (article 41), au conseil de
régence (article 42), de nomination et de démission du chef du
gouvernement (article 47, 1 et 6), de dissolution de l’une ou des deux
chambres du parlement (article 51), de nomination des magistrats (article
57), de proclamation de l’état d’exception (article 59), de nomination du
président et des membres de la Cour constitutionnelle (article130, 1 et 4) et
de révision de la Constitution (article 174).
Comment est nommé le chef du gouvernement ?
§ 2 – La nomination du chef du gouvernement
La procédure énoncée par la Constitution représente, sans aucun doute,
l’aspect le plus important de la réforme.
D’après l’article 47 de la Constitution, le chef du gouvernement ( 6 ) est
nommé au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres
de la chambre des représentants, et au vu de leurs résultats.
La rédaction de cet alinéa est à quelques nuances près semblable à celle
d’articles de constitutions étrangères (7), mais on ne la retrouve guère dans
d’autres constitutions ( 8 ) où son application se fait de manière presque
6
Par cette nouvelle appellation, au demeurant pas très heureuse vu qu’elle constitue beaucoup plus un
générique recouvrant plusieurs titres qu’une appellation précise qui s’y rattache, le constituant a voulu dès
le départ annoncer la couleur de son dessein consistant à accorder au titulaire de la fonction un titre qui ne
laisse entrevoir plus aucun doute sur sa qualité de chef responsable. Ceci est corroboré par le fait que le
titre V de la constitution traite « du pouvoir exécutif » et non plus « du gouvernement » comme dans les
textes constitutionnels précédents. Ceci dit, on sait que le chef du gouvernement est une autorité qui est à
la tête d’un gouvernement et qui peut être Chancelier (Allemagne), Premier ministre (France, Grande
Bretagne et un peu partout dans le monde), Président du conseil (France de la IVe République), Président
du Conseil des ministres (Italie), Président du gouvernement (Espagne).
7
Article 190 de la constitution de la République du Portugal : « Le Premier ministre est nommé par le
Président de la République en fonction des résultats électoraux, après que celui-ci ait entendu les partis
représentés à l’Assemblée de la République (…) ; » ; Article 37 de la constitution de la République de
Grèce : « (…) Est nommé Premier ministre le chef du parti disposant de la majorité absolue des sièges.
Au cas où aucun parti ne disposerait de la majorité absolue, le Président de la République donne mission
exploratoire au chef du parti ayant la majorité relative afin d’étudier la possibilité de formation d’un
gouvernement jouissant de la confiance de la chambre des députés (…) ; Article 99 de la constitution du
royaume d’Espagne : « Après chaque renouvellement du congrès des députés et dans les autres cas
prévus à cet effet par la constitution, le Roi, après consultation des représentants désignés par les
groupes politiques ayant une représentation parlementaire, proposera, par l’intermédiaire du président
du congrès, un candidat à la présidence du gouvernement (…).
8
Article 8 de la constitution de la République française : « Le Président de la République nomme le
Premier ministre. Il met fin à ses fonctions sur présentation de celui-ci de la démission du gouvernement.
11
naturelle tant il est vrai qu’il paraît tout à fait évident que le chef du
gouvernement soit un acteur qui bénéficie d’une majorité au parlement ou
du moins à la chambre devant laquelle il doit répondre de ses actes. Les
élections sont une confrontation des partis politiques à l’issue de laquelle
c’est au parti gagnant de former le gouvernement tout comme, et l’on
s’excuse de la simplicité de la comparaison, on doit déclarer vainqueur
l’équipe sportive qui a remporté les épreuves d’un tournoi ! Mais sa
mention dans la constitution de 2011, dont les prémices se trouvent dans le
discours royal du 9 mars 2011, est une évolution très importante ; elle
dénote la volonté d’en faire un engagement solennelle excluant toute
velléité d’hésitation et d’agir dès le départ en s’en remettant à la volonté
populaire des électeurs
Autre élément important ; il ne peut être mis fin aux fonctions du
gouvernement dans son ensemble qu’à la suite de la démission de son chef
ou s’il est renversé par le parlement devant lequel il est politiquement
responsable.
Mais seule la chambre des représentants peut le renverser par le vote d’une
motion de censure et il ne peut appliquer son programme, qu’il présente
devant le parlement après sa nomination par le Roi, qu’après avoir obtenu
la confiance par le vote, à la majorité absolue, des membres composant la
chambre des membres des représentants. La Chambre des conseillers ne
dispose pas d’une telle prérogative. En revanche, elle peut exercer un
contrôle par la motion d’interpellation qui ne peut en aucune façon
conduire au retrait de confiance.
§ 3 – Le conseil des ministres
En application de l’article 49, la présidence du conseil des ministres relève
du Roi avec, cependant, la possibilité de la déléguer, tel que le prévoit le
troisième alinéa du même article, au chef du gouvernement sur la base d’un
ordre du jour déterminé.
Néanmoins, les questions sur lesquelles délibère le conseil des ministres
sont devenues limitées au regard des constitutions précédentes qui, comme
(…) » ; Article 92 : de la constitution de la République italienne « (…) Le Président de la République
nomme le président du conseil des ministres et, sur proposition de ce dernier, les ministres ».
12
on le verra plus loin, ne parlaient nullement de conseil du gouvernement.
Elles ne concernent plus que les orientations stratégiques de la politique de
l’Etat et des domaines bien définis tels, à titre d’exemples, la révision de la
Constitution, les lois organiques, les orientations générales du projet de la
loi de finances, les projets de textes relatifs au domaine militaire, la
déclaration de l’Etat de siège, la déclaration de guerre et les projets de
décret de dissolution de la chambre des représentants par le chef du
gouvernement.
Par ailleurs, sont également délibérées en conseil des ministres, sur
proposition du chef du gouvernement et à l’initiative du ministre concerné,
les nominations à un ensemble d’emplois civils bien précis, à savoir wali
Bank Al-Maghrib, les ambassadeurs, les walis et gouverneurs, et les
responsables des administrations chargées de la sécurité intérieure, ainsi
que les responsables des établissements et entreprises publics stratégiques
dont la liste serait précisée par une loi organique qui a été promulguée le 17
juillet 2012 (9).
A cela il faut ajouter que c’est le roi qui promulgue la loi dans les trente
jours qui suivent son adoption et qu’il peut demander aux deux chambres
qu’il soit procédé à une nouvelle lecture de tout projet ou proposition de
loi.
Le roi a la faculté de dissoudre l’une ou les deux chambres du parlement.
La constitution reconnaît au roi le droit de proclamer l’Etat d’exception
« lorsque l’intégrité territoriale est menacée ou que se produisent des
événements qui entravent le fonctionnement régulier des institutions
constitutionnelles ».
Sect. II – Le pouvoir exécutif
Dans les anciennes constitutions, on parlait de gouvernement et non de
pouvoir exécutif, tel que c’est le cas dans la constitution de 2011. A cet
égard, ce changement ne manque de signification des plus expressives dans
9
Dahir du 17 juillet 2012 portant promulgation de la loi n° 02-12 relative à la nomination aux fonctions
supérieures en application des dispositions des articles 49 et 92 de la Constitution, B.O. n° 6070 du 2 août
2012, p. 2487. Cette loi a été modifiée et complétée plusieurs fois, notamment en 2015, 2016, 2018 et
2019.
13
le langage constitutionnel. En effet, alors que le gouvernement n’était
qu’un organe exécutif dont les décisions, projets de lois ou de décrets, ne
pouvaient être prises qu’en conseil des ministres, il est devenu un organe
constitutionnellement autonome du fait aussi bien de son organisation,
désormais aménagée autour du chef du gouvernement auquel revient
l’exercice du pouvoir réglementaire, que des ses rapports avec le
parlement.
§ 1 – La composition du gouvernement
Le gouvernement se compose du chef du gouvernement et des ministres et
peut comprendre des secrétaires d’Etat. L’appellation de chef du
gouvernement est tout à fait nouvelle dans la Constitution de 2011. Dans
les constitutions antérieures, c’était le Premier ministre. Par cette nouvelle
appellation, au demeurant pas très heureuse vu qu’elle constitue beaucoup
plus un générique recouvrant plusieurs titres qu’une appellation précise qui
s’y rattache, le constituant a voulu dès le départ annoncer la couleur de son
dessein consistant à accorder au titulaire de la fonction un titre qui ne laisse
entrevoir plus aucun doute sur sa qualité de chef responsable. Ceci est
corroboré par le fait que le titre V de la constitution traite « du pouvoir
exécutif » et non plus « du gouvernement » comme dans les textes
constitutionnels précédents. Dans un souci de précision, on relèvera que le
chef du gouvernement est une autorité qui est à la tête d’un gouvernement,
il peut être Chancelier (Allemagne), Premier ministre (France, Grande
Bretagne et un peu partout dans le monde), Président du conseil (France de
la IVe République), Président du Conseil des ministres (Italie), Président du
gouvernement (Espagne).
Le gouvernement peut comprendre, outre les ministres et les secrétaires
d’Etat mentionnés dans la Constitution :
- Des ministres d’Etat, titre conféré intuitu personae et qui vise à valoriser
la personne en charge de la fonction. D’ailleurs, quelquefois, le titre est
attribué sans portefeuille.
14
- Des ministres délégués, titre que l’on donne aux membres du
gouvernement agissant par délégation soit du chef du gouvernement, soit
d’un ministre à la tête d’un grand département.
L’organisation, la conduite des travaux du gouvernement et le statut de ses
membres sont définis par une loi organique qui détermine également les cas
d’incompatibilité avec la fonction gouvernementale, les règles relatives à la
limitation du cumul des fonctions ainsi que celles qui régissent l’expédition
des affaires courantes par le gouvernement sortant. Cette loi organique a
été promulguée par dahir du 19 mars 2015.
Il est à préciser que la nomination d’un ou plusieurs membres du
gouvernement peut prendre fin soit à l’initiative du roi après consultation
du chef du gouvernement, soit à l’initiative de celui-ci ou encore du fait
d’une démission individuelle ou collective.
§ 2 – La fonction du gouvernement
Son autonomie renforcée, le gouvernement exerce désormais des
attributions constitutionnellement définies au sein d’un espace
nouvellement aménagé : le conseil du gouvernement.
A – Le conseil du gouvernement
La notion de conseil du gouvernement est tout à fait nouvelle dans la
constitution de [Link] est vrai que dans la pratique constitutionnelle
ancienne, le gouvernement tenait régulièrement des conseils, mais ils
n’avaient aucune assise constitutionnelle (10). Jamais aucune constitution ne
l’avait mentionné et ils ne constituaient que des réunions des membres du
gouvernement pour préparer et discuter les projets de lois et de décrets
10
Avant la réforme constitutionnelle de 1996, les partis de la Koutla démocratique (coalition de trois
partis qui étaient dans l’opposition avant son entrée dans le gouvernement en 1998 : Union socialiste des
forces populaires, l’Istiqlal et le parti du progrès et du socialisme) avaient proposé l'élévation du conseil
du gouvernement au grade d'institution constitutionnelle. A ce propos, ils avaient écrit : « Nous proposons
d'ajouter un nouvel article qui consacrerait une pratique instaurée de fait depuis plusieurs années. Il
s'agit de la réunion hebdomadaire du conseil du gouvernement présidé par le Premier ministre en vue de
la préparation des projets de décrets et de lois qui seront soumis ultérieurement au conseil des ministres,
et de la discussion des différentes politiques sectorielles. Nous proposons que le conseil dugouvernement
bénéficie du droit de proposition des nominations aux hautes fonctions civiles qui seraient ultérieurement
soumises au conseil des ministres pour décision ». Ce mémorandum a été publié par divers journaux ;
notamment, L'opinion du 8 juin 1996, p. 4.
15
réglementaires à soumettre au conseil des ministres, unique instance où ils
pouvaient être délibérés (11). De ce point de vue le constituant a fait la part
des choses. Il n’a point substitué le conseil du gouvernement au conseil des
ministres mais il a fait relever toute une série d’attributions du premier et
une autre du second en gardant une certaine relation entre les deux vu que
le conseil des ministres que préside le roi demeure attributaire d’un
ensemble de questions que le constituant a jugé nécessaire de rattacher au
souverain en tant que représentant suprême de l’Etat. Il serait inutile de
reproduire quelles sont les attributions de l’un et de l’autre (articles 49 et 92
de la constitution), mais l’on retiendra que le constituant a comme veillé à
faire relever à parts égales (12) de celui-ci onze questions et de celui-là onze
autres.
B – Les délibérations du gouvernement
De la lecture de l’article 92 de la constitution, il ressort que le
gouvernement délibère sur trois sujets : les textes, les questions et les
nominations.
1 – Les textes ont trait aux : projets de loi, projet de décrets-lois, projet de
décrets réglementaires, décrets de clôture des sessions parlementaires
ordinaires et extraordinaires, décrets sur habilitation législative et les traités
et les conventions internationales avant leur soumission au conseil des
ministres.
Les décrets réglementaires sont de deux ordres : Les décrets réglementaires
d’exécution des lois et les décrets réglementaires autonomes.
- Pour ce qui est des décrets d’exécution des lois, on peut relever que dans
son article 89, la constitution énonce que :
« Le gouvernement exerce le pouvoir exécutif.
11
M.A. Benabdallah, Sur un lapsus juridique : La constitutionnalité du décret du 16 mars 1998 ?
REMALD 1998, n° 23, p. 16 ; L’institution gouvernementale : Autonomie et subordination, REMALD,
2000, n° 32 p. 19
12
La constitution de 2011 a attribué au chef du gouvernement le pouvoir d’initiative de la révision de la
constitution ; ce qui était le cas du Premier ministre dans la constitution de 1962. Dans les constitutions
de 1970, 1972, 1992 et 1996, cette initiative a été retirée à ce dernier pour n’appartenir qu’au roi et au
parlement. Néanmoins, par l’article 173 de la constitution de 2011, il est précisé que la proposition de
révision émanant du chef du gouvernement est soumise en conseil des ministres, après délibération en
conseil du gouvernement.
16
Sous l’autorité du Chef du Gouvernement, le gouvernement met en œuvre
son programme gouvernemental, assure l’exécution des lois, dispose de
l’administration et supervise les établissements et entreprises publics et en
assure la tutelle ».
Il s’agit ici des règlements d’exécution des lois qui peuvent être soit des
décret réglementaires, par définition, délibérés en conseil des ministres, soit
des arrêtés édictés par les ministres en charge d’un département déterminé.
- Quant aux décrets réglementaires autonomes, ce sont ceux qui
interviennent dans un domaine qui n’est pas régi par une loi. C’est de là
que découle son autonomie ; elle l’est par rapport à la loi.
Toutefois, il faut dire que demeure exercée la fonction initiale du conseil du
gouvernement qui est l’étude des textes avant leur délibération en conseil
des ministres. En ce sens, les textes et les questions relevant de ce conseil
sont supposés être étudiés d’abord en conseil du gouvernement, dans une
étape purement préparatoire, pour être ensuite soumis en conseil des
ministres pour la prise de décision. On conçoit mal, par exemple, qu’un
projet de loi organique ou tout autre projet de texte (de révision de la
constitution, de loi-cadre, de loi d’amnistie) soit directement déposé pour
délibération en conseil des ministres. C’est dire alors que le conseil du
gouvernement est investi de deux attributions distinctes. L’une, nouvelle,
où il décide et édicte ; et, l’autre ancienne, depuis la constitution de 1962
jusqu’à celle de 1996, où il est une instance de préparation des questions à
débattre en conseil des ministres.
2 – Les questions sont au nombre de cinq. Il s’agit de la politique générale
de l’Etat, des politiques publiques, des politiques sectorielles, de la
question de confiance devant la chambre des représentants et des questions
d’actualité relatives aux droits de l’homme et à l’ordre public.
3 – Les nominations sont celles des secrétaires généraux et des directeurs
centraux des administrations publiques, des présidents d’universités, des
doyens et des directeurs des écoles et instituts supérieurs, ainsi que celles
relatives aux fonctions arrêtées par la loi organique prévue à l’article 49 de
la constitution.
17
En fait, de par les attributions constitutionnelles du gouvernement, le
pouvoir de nomination peut s’exercer de deux manières. Indirectement et
directement.
Indirectement, en application du dernier tiret de l’article 49 de la
constitution faisant relever du conseil des ministres, la nomination, sur
proposition du chef du gouvernement et à l’initiative du ministre concerné,
de certains responsables dont la qualité est désignée par le constituant lui-
même, ainsi que les responsables des établissements et entreprises publics
stratégiques dont la liste est précisée par une loi organique . Ces
nominations ont lieu par dahir mais en conseil des ministres.
Directement, en application du dernier tiret de l’article 92 de la constitution
faisant relever du conseil du gouvernement, la nomination de responsables
dont la qualité est déterminée par le constituant et dont la liste peut être
complétée par la loi organique prévue par l’article 49 qui aura à déterminer
les principes et critères de nomination tels ceux d’égalité des chances, de
mérite, de compétence et de transparence. Arithmétiquement, il s’agira de
toutes les nominations ne relevant plus du dahir ou du conseil des
ministres, soit aux environs de mille deux cents nominations.
Dans tous les cas de figure, le chef du gouvernement informe le roi des
conclusions des délibérations du conseil du gouvernement ; et il faut y voir
là une prérogative des plus naturelles du roi, représentant suprême de
l’Etat, qui doit être informé (13) de tout ce qui concerne le fonctionnement
des institutions, non point par la presse comme le commun des citoyens,
mais officiellement même s’agissant des compétences propres au
gouvernement.
Sect. III– Le pouvoir législatif
Parler du pouvoir législatif, c’est parler du parlement. Le parlement
marocain est bicaméral. Le bicaméralisme n’est pas nouveau au Maroc qui
l’a déjà connu avec la Constitution de 1962, mais son expérience a été trop
13
L’on sait que, traditionnellement, le Premier ministre britannique informe régulièrement la Reine des
décisions politiques adoptées par le gouvernement.
18
courte. La constitution de 1996 l’a adopté de nouveau (14). La constitution
de 2011 l’a maintenu tout en y apportant des modifications dictées par
l’expérience récente.
§ 1 – La composition du parlement
Il se constitue de deux chambres.
- Les membres de la Chambre des représentants sont élus pour cinq ans au
suffrage universel direct. La législature prend fin à l'ouverture de la session
d'octobre de la cinquième année qui suit l'élection de la Chambre. Leur
nombre, actuellement de 395 membres, ainsi que le régime électoral, les
principes du découpage électoral, les conditions d'éligibilité, les cas
d’incompatibilités, les règles de limitation du cumul de mandats et
l'organisation du contentieux électoral, sont fixés par une loi organique.
- Les membres de la Chambre des Conseillers dont le nombre est au
minimum de 90 membres et au maximum de 120, sont élus au suffrage
universel indirect pour six ans, selon la répartition suivante :
– trois cinquièmes des membres représentant les collectivités territoriales
(15).
– deux cinquièmes des membres élus dans chaque région représentant les
chambres professionnelles et les organisations professionnelles des
employeurs les plus représentatives, et des représentants des salariés..
Le nombre des membres de la chambre des conseillers, actuellement de
120, et leur régime électoral, le nombre de ceux à élire par chacun des
collèges électoraux, la répartition des sièges par région, les conditions
d'éligibilité et les cas d’incompatibilités, les règles de limitation du cumul
de mandats, ainsi que l’organisation du contentieux électoral, sont fixés par
une loi organique.
14
Aux yeux de nombre d’observateurs, son fonctionnement n’a pas été à la mesure de ce que l’on en
attendait. Dans plusieurs cas, il a constitué un facteur de blocage dans la procédure d’adoption des lois, à
telle enseigne que l’on pouvait fort bien parler de deux parlements en un seul.
15
Cet effectif est réparti entre les régions du Royaume, en proportion de leurs populations respectives et
en observant l’équité entre les régions. Le tiers réservé à la région est élu au niveau de chaque région par
le Conseil régional parmi ses membres. Les deux tiers restants sont élus par un collège électoral constitué
au niveau de la région par les membres des conseils communaux, préfectoraux et provinciaux ;
19
L’étude se divise en deux parties tendant à démontrer que le bicaméralisme
repris par le constituant de 2011 se caractérise désormais par une
prééminence de la chambre des représentants sur celle des conseillers.
§ 2 – Les fonctions du parlement
Le Parlement siège pendant deux sessions par an. Le Roi préside
l'ouverture de la première session qui commence le deuxième vendredi
d'octobre. La seconde session s'ouvre le deuxième vendredi d’avril.
Lorsque le Parlement a siégé quatre mois au moins, au cours de chaque
session, la clôture peut être prononcée par décret. Il peut cependant se
réunir en session extraordinaire, soit par décret, soit à la demande du tiers
des membres de la Chambre des Représentants ou de la majorité de ceux de
la Chambre des Conseillers. Mais les sessions extraordinaires du Parlement
se tiennent sur la base d'un ordre du jour déterminé. Lorsque ce dernier est
épuisé, la session est close par décret.
Deux fonctions essentielles, l’une législative et l’autre de contrôle
A – La fonction législative
La fonction législative consiste dans l’adoption des lois. L’initiative des
lois appartient au chef du gouvernement, et l’on parle de projet de loi, soit
aux membres du parlement, et l’on parle de proposition de loi.
La prééminence de la chambre des représentants est une caractéristique
essentielle de tout ce qui touche à la notion de loi. La chambre des
représentants dispose en effet du dernier mot dans leur adoption tant pour
les lois ordinaires et les lois organiques que les décrets-lois.
1 – L’adoption des lois
A l’exception des projets de lois relatifs aux collectivités territoriales, au
développement régional et aux affaires sociales qui sont déposés en priorité
sur le bureau de la chambre des conseillers, tous les autres projets de lois
sont d’abord étudiés par la chambre des représentants à laquelle revient
l’adoption en dernier ressort.
Toutefois, le constituant a précisé qu’en ce qui concerne les textes relatifs
aux collectivités territoriales, les domaines afférents au développement
20
régional et aux affaires sociales, leur adoption en dernier ressort par la
chambre des représentants ne peut avoir lieu qu’à la majorité absolue des
membres présents. Ce qui suppose que les autres projets ou propositions
peuvent être adoptés à la majorité simple.
2 – L’adoption des lois organiques
L’adoption des lois organiques qui sont au nombre de dix-neuf, se fait dans
les mêmes conditions que celles de la loi ordinaire, à la différence que les
projets ou les propositions de lois organiques ne peuvent être soumis à
délibération par la chambre des représentants qu’à l’issue d’un délai de dix
jours après leur dépôt et qu’avant leur promulgation, elles doivent être
déclarées conformes à la constitution par la Cour constitutionnelle. Le plus
important au plan du bicaméralisme, c’est qu’ils doivent obligatoirement
être présentés en priorité à la chambre des représentants.
C’est une nouveauté par rapport au passé dans la mesure où elles pouvaient
être indistinctement soumises à l’une des deux chambres. Par cette
condition, le constituant leur a tracé le même itinéraire que les lois
ordinaires en précisant qu’elles sont définitivement adoptées à la majorité
absolue des membres de la chambre des représentants. Une exception
cependant pour ce qui est du texte relatif à la chambre des conseillers qui
doit être voté dans les mêmes termes par les deux chambres.
3 – L’adoption des décrets lois
Le décret-loi est un outil qui permet au gouvernement de prendre dans
l’intervalle des sessions du parlement des mesures relevant du domaine de
la loi, mais qui doivent être ratifiées par le parlement au cours de la session
ordinaire suivante
Dans la constitution de 1996, les deux chambres étaient sur un pied
d’égalité en ce sens qu’à défaut d’accord entre leurs commissions
concernées, il pouvait être procédé à la constitution d’une commission
paritaire en vue de proposer une décision commune à leur soumettre et que
si celle-ci n’est pas adoptée, l’accord des commissions est réputé avoir été
refusé.
21
Mais le constituant de 2011 a autrement traité la question en donnant la
primauté à la chambre des représentants.
En amont et en aval.
En amont, la primauté se manifeste par le fait que le projet de décret-loi est
déposé sur le bureau de la chambre des représentants et non, comme cela
était le cas, sur le bureau de l’une des deux chambres.
En aval, la primauté s’illustre par le fait que si les commissions concernées
des deux chambres ne parviennent pas à une décision commune dans un
délai de six jours, c’est la commission concernée de la chambre des
représentants qui prend la décision.
Alors que sous l’empire de la constitution de 1996, tout texte devait
obligatoirement être approuvé en termes identiques par les deux chambres,
la priorité désormais reconnue à la chambre des représentants, donne au
bicaméralisme un visage nouveau où la deuxième chambre ne joue
finalement, sauf s’agissant de la loi organique qui la concerne, qu’un rôle
de consultant puisque, dans tous les cas, c’est à la chambre des
représentants qu’il revient de trancher. Il y a alors une répartition des
compétences entre les deux assemblées qui deviennent en situation de
coopération et non plus d’opposition dans la mesure où la chambre des
conseillers par son refus de certaines dispositions ou leur maintien, tout en
jouant le rôle peut-être timide de contre-pouvoir, mais de contre-pouvoir
tout de même, ne peut plus être à l’origine d’un blocage législatif. On a
parlé de bicaméralisme modérateur, bien ancré dans les démocraties
libérales, pour lequel plusieurs Etats unitaires ont opté.
B – La fonction de contrôle
Par le contrôle du gouvernement, le parlement exerce assurément une
fonction des plus importantes, si ce n’est la plus importante quant à ses
conséquences. Elle peut mener à la mise en responsabilité du gouvernement
et à sa démission collective.
Sur ce plan, le constituant de 2011, tout en réformant les techniques
classiques de contrôle déjà existantes dans la Constitution de 1996, a
apporté des modifications qui ont donné au parlement bicaméral une
22
configuration où la chambre des conseillers a vu son rôle complètement
réduit par rapport au passé en faveur de la chambre des représentants.
C’est ce que l’on constate à travers la présentation du programme par le
gouvernement, les questions orales et écrites aux membres du
gouvernement et les commissions d’enquête, la responsabilité de celui-ci
peut être engagée par la question de confiance, et les motions de censure et
d’interpellation.
1 – La présentation du programme par le gouvernement
Après la désignation du gouvernement par le Roi, le chef du gouvernement
présente et expose devant les deux chambres réunies, le programme qu’il
compte appliquer. Un débat est engagé devant chacune des deux chambres,
mais le vote n’a lieu qu’à la chambre des représentants. C’est cette chambre
qui, à la majorité absolue de ses membres, investit le gouvernement.
La procédure d’investiture est tout à fait nouvelle car dans le texte de 1996,
ce n’était pas le programme qui devait être accepté, mais son refus qui
devait être voté. C’était la confiance au gouvernement qui ne pouvait être
rejetée qu’à la majorité absolue des membres de la chambre des
représentants.
Par le bicaméralisme de 2011, la deuxième chambre conserve le plein
pouvoir par rapport à la première qui ne peut que débattre du programme
gouvernemental sans possibilité de l’approuver ou le refuser.
2 – Les questions aux membres du gouvernement et les commissions
d’enquête
Aux termes de l’article 100 de la constitution, « Une séance par semaine
est réservée dans chaque chambre par priorité aux questions de ses
membres (…) et aux réponses du gouvernement » qui doivent intervenir
dans les vingt jours suivant la saisine.
Par ailleurs, il est précisé que « Les réponses aux questions de politique
générale auxquelles est réservée une séance par mois sont données par le
Chef du Gouvernement » lui-même dans un délai de trente jours à partir de
la date de leur transmission.
23
On peut remarquer que, sur ce point des questions écrites et orales, les deux
chambres sont sur un pied d’égalité.
D’autre part, et dans le même esprit de contrôle et de renforcement du
contrôle qu’exerce le parlement, en application de l’article 67 de la
Constitution, les commissions d’enquête peuvent être créées à l’initiative
du roi ou à la demande du tiers de l’une des deux chambres aux fins de
« (…) recueillir les éléments d’information sur des faits déterminés ou sur
la gestion des services, établissements et entreprises publics ». Elles « (…)
ont un caractère temporaire. Leur mission prend fin par le dépôt de leur
rapport auprès du Bureau de la chambre concernée ou par la saisine de
la justice par le Président de ladite chambre ».
3 – La responsabilité du gouvernement par la question de confiance
Actuellement, dans la constitution de 2011, il est précisé que la
responsabilité du gouvernement peut être engagée devant la chambre des
représentants, sur une déclaration de politique générale ou sur le vote d’un
texte. Il est ajouté que la question de confiance ne peut être refusée ou le
texte rejeté qu’à la majorité des membres composant la chambre des
représentants ; autrement dit, une majorité négative. Puis, dans un dernier
alinéa, que le refus de confiance entraîne la démission collective du
gouvernement.
C’est alors la chambre des représentants qui est concernée et non point la
chambre des conseillers. Sous l’angle juridique et constitutionnel, on peut
dire que l’engagement de la responsabilité du gouvernement devant la
première chambre est en parfaite harmonie avec la procédure d’investiture
en ce sens que puisque c’est cette chambre qui investit le gouvernement, il
apparaît tout à fait normal et logique que, en application de la règle du
parallélisme des formes, ce soit elle qui fasse l’acte contraire qui se traduit
par le retrait de la confiance.
24
4 – Les motions de censure et d’interpellation
Par ces deux moyens de contrôle, le parlement dispose d’armes importantes
à l’égard du gouvernement ; mais dans la constitution de 2011, la motion
de censure n’est plus l’apanage que de la chambre des représentants et les
conditions de sa mise en œuvre n’ont guère changé par rapport à ce qui
était prévu dans les anciens textes constitutionnels. Quant à la motion
d’interpellation, le constituant semble ne l’avoir consentie à la chambre des
conseillers que pour la munir d’une procédure certes emprunte de
signification politique, mais, en somme, sans effets sur le plan pratique. En
comparant les deux moyens de contrôle et l’usage qui peut en être fait, il
apparaît clairement que dans la constitution de 2011, c’est la chambre des
représentants qui détient la part du lion.
N’investissant pas le gouvernement, la chambre des conseillers n’est pas
habilitée à le renverser ; tout au plus, elle ne peut que l’interpeller, le mettre
en difficulté, sans que cela n’ait d’effets directs sur sa condition. Et, lui,
n’ayant été investi que par la chambre des représentants, il ne lui revient de
poser à aucune autre chambre la question de confiance en engageant sa
responsabilité sur une déclaration de politique générale ou sur le vote d’un
texte. C’est devant la chambre des représentants, élue au suffrage universel
direct, qu’il doit le faire et c’est seulement devant elle qu’il est réellement
responsable.
En somme, le constituant de 2011 a voulu se démarquer du bicaméralisme
adopté en 1996 qui faisait des deux chambres deux institutions aux
prérogatives presque similaires à quelques détails près. Actuellement, le
nouveau bicaméralisme se distingue par un ensemble de facteurs qui le
rapprochent du bicaméralisme inégalitaire où la première chambre
bénéficie d’une prééminence incontestable tant dans le processus législatif
que dans le contrôle sur le gouvernement.
25