TONI MORRISON
JAZZ
En 1926, Joe Trace assassine sa jeune maîtresse Dorcus. En proie
au désespoir et à la jalousie, Violette, la femme de Joe, se
précipite à son tour sur la dépouille de sa rivale, dans le but de la
tuer une seconde fois.
Bouleversés parla violence et l’horreur de leurs gestes, les deux
époux vont impitoyablement fouiller leur passé commun pour
comprendre leur présent dévasté.
Nourri d’une musique qui vient incarner la liberté d’une nouvelle
génération de Noirs américains dans le Harlem des années 20, ce
roman n’est pas seulement construit au rythme d’un morceau de
jazz. Il devient, au fil de la narration, le Jazz. Un roman
magnifique, où s’affirme à chaque page le pouvoir de l’amour,
qui triomphe de l’âge, de la vulnérabilité de la chairet,
finalement, du désespoir.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Alien
Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille
ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une
thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner
et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux
universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après
avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient
en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. Le prix Nobel de littérature
lui est décerné en 1993. Aujourd’hui retraitée de l’université,
Toni Morrison poursuit son œuvre d’écrivain et collabore
régulièrement avec des artistes contemporains-musiciens,
plasticiens, metteurs en scène – dont elle a toujours eu le souci de
s’entourer.
Pour R.W. et George.
Du même auteur chez le même éditeur
Beloved
Sula
Jazz
Playing in the Dark
L’œil le plus bleu
Tar Baby
Le Chant de Salomon
Paradis
Love
Un don
Home
Du même auteur dans la collection Titres
Étranger chez soi
Du même auteur en numérique
Beloved
Sula
L’œil le plus bleu
Tar Baby
Le Chant de Salomon
Paradis
Love
Home
TONI MORRISON
JAZZ
Traduit de l’anglais par Pierre ALIEN
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊
Table des matières
Couverture
Présentation
Dédicace
Du même auteur
Titre
Exergue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Copyright
Achevé d’imprimer
Je suis le nom du son
et le son du nom.
Je suis le signe de la lettre
et la désignation de la division.
« Tonnerre, Esprit Parfait. »
The Nag Hammadi.
Tst, je connais cette femme. Elle vivait avec une troupe
d’oiseaux sur l’Avenue Lenox. Connais son mari, en plus. Il est
tombé pour une fille de dix-huit ans avec un de ces amours
tordus, profonds, qui le rendait si triste et si heureux qu’il l’a tuée
juste pour garder cette sensation. Quand la femme, elle s’appelle
Violette, est allée à l’enterrement pour voir la fille et lui taillader
son visage mort, on l’a jetée par terre et hors de l’église. Alors elle
a couru, dans toute cette neige, et quand elle est rentrée à la
maison elle a sorti les oiseaux de leurs cages et les a posés derrière
la fenêtre pour qu’ils gèlent ou qu’ils volent, y compris le
perroquet qui disait : « Je t’aime. »
La neige où elle courait était si balayée par le vent qu’elle n’a
laissé aucune empreinte, et quelque temps personne n’a su à quel
endroit de Lenox elle vivait. Mais, comme moi, tout le monde
savait qui elle était, qui elle devait être, parce qu’on savait que son
mari, Joe Trace, était celui qui avait tué la fille. Il n’y a jamais eu
personne pour l’accuser parce que personne ne l’a vraiment vu
faire, et la tante de la morte n’a pas voulu gaspiller son argent
pour des avocats impuissants ou des flics ricanants parce qu’elle
savait que ça n’avancerait à rien. En plus. elle a découvert que
l’homme qui avait tué sa nièce pleurait toute la journée et pour
lui comme pour Violette c’était aussi dur que la prison.
Malgré le chagrin causé par Violette, on a avancé son nom à la
réunion de janvier des Filles de Salem comme ayant besoin
d’aide, mais elles ont voté contre parce que désormais seule la
prière – pas l’argent – pouvait l’aider, parce qu’elle avait un mari
plus ou moins valide (devant cesser de s’apitoyer sur lui-même),
et parce qu’un homme et sa famille avaient tout perdu dans un
incendie sur la 134e Rue. Le Club s’est mobilisé pour aider la
famille incendiée et a laissé Violette définir ce qui n’allait pas et la
façon de le régler.
Elle est terriblement maigre, Violette ; cinquante ans, mais
encore belle quand elle a foutu en l’air l’enterrement. On croirait
que se faire jeter de l’église c’était la fin – la honte et tout – mais
non. Violette est assez dure et assez belle pour penser que même
sans hanches ni jeunesse elle pouvait punir Joe en se trouvant un
petit ami et en le faisant venir chez elle. Elle pensait que ça ferait
sécher ses larmes et lui donnerait aussi quelques satisfactions. Ça
aurait pu marcher, j’imagine, mais les enfants du suicide sont
difficiles à séduire et croient très vite qu’on ne les aime pas parce
qu’ils ne sont pas vraiment là.
En tout cas, Joe n’a fait attention ni à Violette ni à son ami.
Soit elle l’a renvoyé, soit il l’a quittée, je ne peux pas dire. Il s’est
peut-être mis à penser que les cadeaux de Violette ne valaient pas
sa sympathie envers l’homme brisé dans la pièce d’à côté. Mais je
sais que ce gâchis n’a pas duré quinze jours. Le plan qu’elle a eu
après – de retomber amoureuse de son mari – s’est fait jeter avant
de tenir sur ses pieds. Laver ses mouchoirs et lui apporter à
manger, c’est tout ce qu’elle pouvait faire. Un silence empoisonné
flottait dans la pièce comme un grand filet que Violette était
seule à déchirer avec ses cris et ses reproches. L’apathie de Joe
dans la journée et leurs nuits harassantes ont dû l’user. Alors elle
a décidé d’aimer – bon, de découvrir – la fille de dix-huit ans
dont elle avait voulu découper le petit visage crémeux même s’il
n’en serait rien sorti que de la paille.
Violette ne savait rien de cette fille au début sauf son nom, son
âge, et qu’on l’estimait à son institut de beauté légal et autorisé.
Alors elle s’est mise à rassembler le reste des informations. Peut-
être pensait-elle ainsi résoudre le mystère de l’amour. Bonne
chance, qu’on me prévienne.
Elle a interrogé tout le monde, à commencer par Malvonne,
une voisine du dessus – celle qui lui avait d’abord raconté les
saletés de Joe, et dont l’appartement servait de nid d’amour à Joe
et la fille. Malvonne lui avait appris l’adresse de la fille et d’où elle
venait. A l’institut légal et autorisé elle a su le genre de rouge que
portait la fille ; les fers à friser qu’on lui mettait (mais je
soupçonne que cette fille n’avait pas besoin de se décrêper les
cheveux), l’orchestre préféré de la fille (Slim Bates’ Ebony Keys,
pas mal sauf la chanteuse qui doit être sa copine sans ça pourquoi
on la laisserait insulter l’orchestre). Et quand on lui a montré,
Violette a fait les pas de danse que faisait la fille morte. Tout ça.
Quand elle a bien su les pas – les genoux comme ça – tout le
monde, y compris l’ex-petit ami, en a eu marre et je vois
pourquoi. C’était comme un vieux pigeon des rues en train de
picorer un sandwich à la sardine abandonné par les chats. Mais
Violette, ça, elle est entêtée, et se faire charrier ou mal voir, rien
ne l’arrêtait. Elle a hanté la PS-89 pour parler aux professeurs qui
avaient connu la fille. Et aussi JHS-139, parce que la fille y était
allée avant d’avoir à se trimballer jusqu’à Wadleigh, n’y ayant pas
d’autre lycée dans son arrondissement où une fille de couleur
pouvait aller. Et elle a longtemps harcelé la tante de la fille, une
dame très digne qui faisait de temps en temps du bon travail dans
le quartier de la mode, si bien que la tante a craqué, attendant les
visites de Violette pour bavarder de la jeunesse et de ses frasques.
La tante a montré à Violette toutes les affaires de la fille morte et
elle a fini par comprendre (comme moi) que sa nièce était aussi
sournoise qu’intéressée.
Une chose en particulier que lui a montrée la tante, et l’a laissé
garder quelques semaines, c’est une photo du visage de la fille
morte. Pas souriante, mais vivante, du moins. et très sûre d’elle.
Violette a eu le culot de la mettre sur la cheminée de son salon et
Joe et elle la regardaient avec ahurissement.
Ça promettait un ménage drôlement sinistre, avec les oiseaux
envolés et tous les deux à s’essuyer les yeux du matin au soir, mais
quand le printemps est arrivé à la Ville, Violette a vu entrer dans
l’immeuble, avec un disque d’Okeh sous le bras et un paquet de
viande à ragoût à la main, une autre fille avec quatre mèches
crantées de chaque côté de la tête. Violette l’a invitée pour
regarder le disque et ça a été le début de la triplette scandaleuse
de l’Avenue Lenox. La différence, c’est qui a tué qui.
Je suis folle de cette Ville.
Le soleil de biais coupe les immeubles en deux comme un
rasoir. Dans la moitié du haut je vois des visages qui regardent,
difficile de dire qui sont les gens, qui l’œuvre des maçons. En bas
c’est l’ombre où a lieu n’importe quel truc blasé : clarinette ou
baise, des poings et les voix tristes des femmes. Une ville comme
celle-là me fait rêver grand et sentir les choses. Au secours. C’est
l’acier brillant qui se balance au-dessus de l’ombre qui fait ça.
Quand je regarde les rubans d’herbe verte le long du fleuve, les
clochers des églises et les entrées cuivre et crème des immeubles
résidentiels, je suis forte. Seule, oui, mais première classe et
indestructible – comme la Ville en 1926 quand toutes les guerres
étaient finies et qu’il n’y en aurait plus jamais une seule. Les gens
d’en bas. dans l’ombre, sont contents de ça. Au moins, au moins,
tout est devant eux. Les malins disent ça et les gens qui les
écoutent et lisent ce qu’ils écrivent sont d’accord : Voici le
nouveau. Regardez. Le triste s’en va. Les mauvais trucs. Les trucs
à quoi personne-peut-rien. Comme tout le monde il était avant.
Oubliez ça. L’histoire est finie, vous tous. et tout est enfin devant
nous. Dans les salles et les bureaux les gens s’asseyent et
imaginent le futur avec des projets et des ponts et des trains
rapides par-dessous. L’A & P engage un employé de couleur. Des
femmes aux jambes longues avec des langues roses de chaton
enroulent des billets verts pour plus tard ; ensuite elles rient et se
prennent dans les bras l’une de l’autre. Des gens normaux
coincent des voleurs dans les ruelles pour les faire cracher, et les
idiots qui s’y prennent mal se font coincer par les voleurs. Des
voyous distribuent des bonbons, s’efforcent de rester intéressants
et comme ils sont toujours en représentation, ils choisissent leurs
vêtements et enjolivent leurs insultes. Personne ne veut être une
urgence à l’hôpital de Harlem, mais si le chirurgien nègre fait sa
visite, l’orgueil diminue la douleur. Et même si les cheveux de la
première promotion des infirmières de couleur n’ont pas été jugés
dignes de la coiffe officielle de Bellevue, il y en a maintenant
trente-cinq – toutes dévouées et superbement professionnelles.
Personne ne dit que c’est joli, ici ; personne ne dit que c’est
facile. C’est décisif, voilà, et si vous prêtez attention au plan des
rues, tout tracé, la Ville ne peut pas vous faire de mal.
Je n’ai pas de muscles. alors on ne peut pas s’attendre à ce que
je puisse me défendre. Mais je sais prendre des précautions.
D’abord, s’assurer que personne ne sait tout ce qu’on peut savoir
de moi. Ensuite, je surveille tout et tout le monde et j’essaye
d’imaginer leurs projets. leur raisonnement, bien avant qu’ils le
fassent. Il faut comprendre ce que c’est, de s’attaquer à une
grande cité : je suis exposée à toutes sortes d’ignorances et de
criminalités. Pourtant, pour moi, c’est la seule vie. J’aime la façon
dont la Ville fait croire aux gens qu’ils peuvent faire ce qu’ils
veulent et s’en tirer. Je les vois partout : les Blancs riches, et aussi
les ordinaires, qui s’entassent dans des demeures décorées et
redécorées par des femmes noires plus riches qu’eux, chacun ravi
du spectacle de l’autre. J’ai vu les yeux des Juifs noirs, débordant
de pitié pour tout le monde sauf eux, brouter les étalages et les
chevilles des filles faciles, tandis qu’une brise agite les plumes
blanches du casque des types de l’UNIA. Un homme de couleur
qui souffle dans un saxo descend du ciel en planant et, dessous,
entre deux immeubles, une fille parle sérieusement à un homme
en chapeau de paille. Il lui touche la lèvre pour ôter une miette
qui reste. A la façon dont il remue les mâchoires et penche la tête
je sais que c’est un beau parleur. Le soleil rampe derrière eux dans
la ruelle. Ça fait une jolie image en descendant.
Faites ce qu’il vous plaît dans la Ville, elle est là pour vous
épauler et vous encadrer, quoi que vous fassiez. Et ce qui se passe
dans ses pâtés de maisons et ses terrains vagues et ses petites rues,
c’est tout ce que peuvent croire les forts et admirer les faibles. La
seule chose à faire, c’est de prêter attention au plan – à la façon
dont il vous est présenté, respectueux, prévoyant où vous voulez
aller et ce dont vous aurez besoin demain.
J’ai vécu longtemps, peut-être trop, à l’intérieur de ma tête.
Des gens disent que je devrais sortir plus. Me mélanger. C’est vrai
que je me ferme par endroits, mais si on vous avait laissé en rade,
comme moi, pendant que votre copain s’attarde à un autre
rendez-vous, ou vous promet son attention exclusive après le
dîner, mais s’endort dès que vous commencez à parler – bon, ça
peut vous faire perdre le sens de l’hospitalité si vous ne faites pas
gaffe, et je ne veux surtout pas de ça.
L’hospitalité dans cette Ville c’est de l’or ; il faut être malin
pour savoir comment être à la fois accueillant et sur ses gardes.
Quand aimer quelqu’un, quand le quitter. Si on ne sait pas, on
peut perdre le contrôle ou se faire contrôler par un truc extérieur
comme le cas grave de l’hiver dernier. Le bruit courait que sous la
bonne période et l’argent facile un truc mauvais rôdait dans les
rues et que rien n’était en sécurité – pas même les morts. La
preuve étant Violette attaquant carrément le sujet de la
cérémonie funéraire. A peine au troisième jour de 1926. Une
foule de gens prudents ont interrogé les signes (le temps, les
nombres, leurs rêves) et cru que c’était le commencement de
toutes sortes de destructions. Que le scandale était un message
envoyé pour prévenir les bons et taillader les infidèles. Je ne sais
pas qui était plus ambitieux – les prophètes de malheur ou
Violette – mais, quant aux grandes espérances. difficile d’égaler la
superstition.
L’armistice avait huit ans l’hiver où Violette a dérangé les
funérailles, et les anciens combattants de la Septième Avenue
portent encore leurs capotes militaires, parce que rien de ce qu’ils
peuvent se payer n’est aussi solide ou ne cache aussi bien ce dont
ils s’étaient vantés en 1919. Huit ans plus tard, la veille des
frasques de Violette, quand la neige arrive elle reste là où elle
tombe sur Lexington et aussi Park Avenue, et attend que les
carrioles à chevaux la tassent en livrant du charbon aux
chaudières qui refroidissent dans les caves. Dans ces gros
immeubles de cinq étages et les étroites maisons en bois qui les
séparent les gens frappent aux portes pour savoir ce dont on a
besoin ou qu’on peut donner. Un morceau de savon ? Un peu de
pétrole ? De la graisse, de porc ou de poulet, pour épaissir la
soupe une fois de plus ? Quel mari s’apprête à aller voir si une
boutique est ouverte ? A-t-on le temps d’ajouter de la
térébenthine à la liste faite par les épouses et qui la lui donnent ?
Ça fait mal de respirer quand il fait aussi froid, mais malgré
tous les problèmes d’être coincés par l’hiver dans la Ville ils le
supportent parce que tout vaut d’être sur l’Avenue Lenox à l’abri
des sales Blancs et des trucs qu’ils inventent ; là où les trottoirs,
couverts de neige ou non, sont plus larges que les grandes rues
des villes où ils sont nés et où des gens parfaitement ordinaires
peuvent attendre à l’arrêt, monter dans le tramway, donner une
pièce au conducteur et aller partout où ils veulent, même si on
n’a pas envie d’aller si loin parce que tout ce qu’on veut est sur
place : l’église, la boutique, la fête, les femmes, les hommes, la
boîte à lettres (mais pas de lycée), le marchand de meubles, le
vendeur de journaux ambulant, les bistrots clandestins (mais pas
de banque), les instituts de beauté, les coiffeurs, les bars à juke-
box, les voitures à glace, les chiffonniers, les salles de billard, les
marchés couverts, les vendeurs de la loterie, et tous les clubs,
organisations, syndicats, sociétés, fraternités, sororités ou
associations imaginables. Les ornières de ces services. bien sûr,
sont usées, et des pistes sont lissées par les membres d’un groupe
dans le territoire d’un autre où on croit qu’il y a quelque chose de
curieux ou d’excitant. Un truc brillant, crépitant, effrayant. Là où
on peut faire sauter le bouchon et porter la bouche glacée du
verre à la sienne. Où on peut trouver le danger ou le devenir ; où
on peut se battre jusqu’à tomber et sourire au couteau quand il
vous rate ou non. Juste voir ça, c’est merveilleux. Et c’est tout
aussi merveilleux de savoir que dans son propre immeuble il y a
des listes faites par les épouses pour envoyer le mari au marché
couvert, que des draps impossibles à étendre sous la neige sont
tendus dans les cuisines comme les rideaux dans un sketch de
patronage sur l’Abyssinie.
Les jeunes ici ne sont pas tellement jeunes, et l’âge moyen
n’existe pas. Soixante ans, ou même quarante, c’est tout ce que les
gens ont envie de supporter. S’ils vont jusque-là, ou deviennent
très vieux, ils restent assis à regarder ce qui se passe comme si
c’était un triple programme du dimanche à cinq cents. Autrement
ils se retrouvent dans les jambes de gens dont ils ne se rappellent
même plus le nom et dont les affaires ne les regardent en rien.
Juste pour s’entendre parler, pour le plaisir de voir les visages
consternés de ceux qui écoutent. J’ai connu quelques exceptions.
Des vieux qui ne giflaient pas les enfants giflables ; qui gardaient
leur énergie pour quelque chose de plus important. Une dernière
occasion de faire la cour, pleine de sourires et de petits cadeaux.
Ou se dévouer pour un ami qui n’y arriverait pas sans eux.
Quelquefois ils se concentraient pour être sûrs que la personne
ayant longuement partagé leur vie était en bonne compagnie et
avait ce qu’il fallait pour la nuit.
Mais là-haut sur Lenox, dans l’appartement de Violette et de
Joe, les pièces sont comme des cages vides enveloppées de tissu.
Et le visage d’une fille morte est devenu indispensable à leurs
nuits. Chacun leur tour ils rejettent les couvertures, se lèvent du
matelas avachi et traversent sur la pointe des pieds le linoléum
glacé jusqu’au salon pour contempler ce qui semble la seule
présence vivante de la maison : la photographie d’une fille sûre
d’elle, qui ne sourit pas, qui les regarde de la cheminée. Si celui
sur la pointe des pieds est Joe Trace, chassé par la solitude du lit
de son épouse, le visage le regarde sans espoir ni regret et c’est
l’absence d’accusation qui le sort du sommeil, affamé de sa
compagnie. Pas de doigt tendu pour l’accuser. Ni de lèvres
méprisantes pour le condamner. Elle est calme, douce et
généreuse. Mais si celle sur la pointe des pieds est Violette, la
photographie n’est pas ça du tout. Le visage de la fille est avide,
hautain, très paresseux. Le visage fine-fleur-de-la-crème de
quelqu’un qui ne travaillera jamais ; quelqu’un qui pique les
objets sur les coiffeuses des autres et n’est pas gêné de se faire
prendre. C’est le visage d’une sournoise qui se faufile à votre évier
pour laver la fourchette que vous avez posée près de son assiette.
Un visage intérieur – tout ce qu’il voit, c’est lui-même. Vous êtes
là, dit-il, parce que je vous regarde.
Deux ou trois fois par nuit, quand ils prennent leur tour pour
aller regarder cette photo, l’un ou l’autre va dire son nom.
Dorcas ? Dorcas. Les pièces obscures le sont de plus en plus : le
salon a besoin qu’on frotte une allumette pour voir son visage.
Plus loin c’est la salle à manger, deux chambres. la cuisine – le
tout situé au milieu de l’immeuble si bien que les fenêtres de
l’appartement n’ont pas accès à la lune ou à la lumière d’un
lampadaire. La salle de bains est mieux éclairée parce qu’elle est
plus loin que la cuisine et attrape les rayons de l’après-midi.
Violette et Joe ont disposé leurs meubles pour ne rappeler à
personne les images de Modern Homemaker, et ça suit les
habitudes du corps. la façon dont une personne passe d’une pièce
à l’autre sans se cogner, ce qu’elle veut faire quand elle s’assied.
On sait pourquoi des gens mettent une chaise ou une table dans
un coin où ça fait bien mais où jamais personne n’ira voir, encore
moins s’asseoir ? Chez elle, Violette n’a pas fait ça. Tout est mis là
où on voudrait que ce soit, pour s’en servir ou en cas de besoin.
Donc la salle à manger n’a pas de table avec des chaises de
pompes funèbres. Elle a des grands fauteuils profonds et une
table de bridge près de la fenêtre, couverte de jades, de
dragonniers et d’aloès jusqu’à ce que les gens veuillent faire une
partie de cartes ou jouer au rami. La cuisine est assez spacieuse
pour qu’on y mange à quatre ou laisser toute la place aux jambes
d’une cliente pendant que Violette la coiffe. La pièce du devant,
le salon, n’est pas gâchée non plus, et attend un déjeuner de
mariage digne d’elle. Il y a des cages à oiseaux et des miroirs pour
que les oiseaux se regardent, mais maintenant, bien sûr, il n’y a
pas d’oiseaux, Violette les ayant laissé sortir le jour où elle est
allée à l’enterrement de Dorcas avec un couteau. Il n’y a plus que
des cages vides. regardées par des miroirs déserts. Pour se reposer,
c’est un divan, quelques chaises en bois sculpté avec des tables
basses où on peut poser sa tasse de café ou une glace en face de
soi, et si on veut lire le journal, c’est facile sans lui faire de faux
plis. Le manteau de la cheminée avait des coquillages et des
pierres colorées, mais tout ça est parti et il n’y a que le portrait de
Dorcas dans un cadre en argent qui les réveille toute la nuit.
Ces nuits agitées les font dormir très tard, et Violette doit se
presser pour s’apprêter à sa tournée des têtes. Elle a un don pour
ça, mais pas d’éducation officielle, et donc pas d’autorisation, de
toute façon elle ne peut pas demander plus de vingt-cinq ou
cinquante cents, mais depuis cette histoire à l’enterrement de
Dorcas, beaucoup de ses clientes habituelles ont trouvé des
raisons pour se coiffer elles-mêmes ou une de leurs filles pour
faire chauffer les fers. Violette et Joe Trace n’avaient pas eu
vraiment besoin de cet argent de poche, mais maintenant que Joe
ne va plus travailler, Violette emporte de plus en plus ses
instruments et son commerce dans les appartements surchauffés
de femmes qui se réveillent l’après-midi, mettent du gin dans leur
thé et se moquent de ce qu’elle fait. Ces femmes ont toujours
besoin de se faire coiffer, et quelquefois la pitié assombrit leurs
yeux brillants et elles lui donnent un dollar de pourboire.
« Il faut que tu te manges quelque chose, lui dit l’une. Tu ne
veux pas être plus grosse que ton fer à friser ?
– Ferme ton clapet, dit Violette.
– Je suis sérieuse, dit la femme. Elle est à moitié réveillée, et
appuie sa joue sur sa main gauche en se tenant l’oreille de la main
droite. Les hommes vous réduiraient à un petit bout de cartilage
si on les laissait faire.
– Les femmes. répond Violette. Les femmes m’épuisent. Pas
un homme ne m’a jamais épuisée comme ça. C’est ces filles
affamées qui jouent à la femme. Les garçons de leur âge ne leur
suffisent pas, non, elles en veulent un assez vieux pour être leur
père. Se baladent avec rouge à lèvres, bas transparents, la jupe
relevée là où tu sais…
– C’est mon oreille, ma fille ! Tu vas la friser, elle aussi ?
– Pardon. Je m’excuse. Je m’excuse vraiment, vraiment. Et
Violette s’arrête pour se moucher et essuyer des larmes du revers
de la main.
– Ah, du diable, la femme soupire et profite de la pause pour
allumer une cigarette. Maintenant je me figure que tu vas me
raconter une histoire horrible comme quoi une jeune fille t’a
empoisonné la vie et qu’il ne faut pas Lui en vouloir parce qu’Il
ne faisait que marcher dans la rue en s’occupant de Ses affaires
quand cette petite connasse lui a sauté dessus et l’a traîné dans
son lit. Gâche pas ta salive. T’en auras besoin sur ton lit de mort.
– J’en ai besoin maintenant. Violette essaye le fer chaud. Il
laisse un long doigt marron sur le journal.
– Il est parti ? Il vit avec elle ?
– Non. On est toujours ensemble. Elle est morte.
– Morte ? Alors qu’est-ce qui ne va pas ?
– Il pense à elle tout le temps. Rien qu’à elle. Ne travaille pas.
Ne dors plus. Souffre toute la journée, toute la nuit…
– Oh, dit la femme. Elle fait sauter la cendre de sa cigarette, en
pince le bout et pose soigneusement le mégot dans le cendrier.
Elle s’adosse à son siège et presse le bord de son oreille avec deux
doigts : Tu as un problème, dit-elle en bâillant. Un problème
grave, très grave. Pour l’amour, on peut pas rivaliser avec les
morts. On perd à tous les coups. »
Violette est d’accord ; non seulement elle perd Joe à cause
d’une morte, mais elle se demande si elle n’en tombe pas
amoureuse, elle aussi. Quand elle n’essaye pas d’humilier Joe, elle
admire les cheveux de la morte ; quand elle n’injurie pas Joe avec
des injures toutes neuves. elle a des conversations chuchotées
dans sa tête avec le cadavre ; quand elle ne s’inquiète pas parce
qu’il perd l’appétit, elle se demande de quelle couleur étaient les
yeux de Dorcas. Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait besoin de se
faire couper les pointes. Sur les photos. et d’après ce dont se
rappelait Violette dans le cercueil, la fille avait besoin de se faire
couper les pointes. Des cheveux aussi longs s’abîment facilement.
Rafraîchir d’un centimètre, ça peut faire des merveilles, Dorcas.
Dorcas.
Violette quitte la maison de la femme endormie. La bouillasse
du trottoir se remet à geler, et même si elle a sept blocs glacés à
parcourir, elle est contente que la cliente qui a rendez-vous dans
sa cuisine ne vienne qu’à trois heures. et elle a le temps de faire
un peu de ménage. Des choses qu’il faut faire parce qu’il est
impossible de n’avoir rien à faire, ni courses, ni liste de corvées.
Elle se mettrait à agiter les bras en l’air ou à trembler si elle ne
pouvait pas mettre la main à quelque chose, avec une tâche déjà
prévue après celle qu’elle est en train de faire. Elle allume le four
pour réchauffer la cuisine. Et pendant qu’elle arrose le col d’une
chemise blanche son esprit est au bas du lit où un pied, arraché
du sommier, est trop cassé pour être recloué. Quand la cliente
arrive et que Violette shampouine les rares cheveux gris en
murmurant « Quelle pitié » aux pauses appropriées du flot de
confidences de la vielle femme, elle est en train de replacer la
ficelle qui attache la porte du four à la charnière et de répéter son
plaidoyer mensuel au gérant pour trois jours de délai. Elle croit
avoir envie de repos. d’un après-midi sans souci à se dire
brusquement qu’on va au cinéma, ou à rester simplement au
milieu des cages à oiseaux en écoutant des enfants jouer dans la
neige.
Cette notion de repos, elle la trouve attirante, mais je ne pense
pas qu’elle aimerait ça. Elles sont toutes comme ça, ces femmes.
A attendre la pause, l’espace n’ayant pas besoin d’être rempli par
autre chose que le fil de leur pensée. Mais elles n’aimeraient pas
ça. Elles s’activent et pensent aux façons de s’activer encore plus
parce qu’un tel espace de rien d’urgent à faire les assommerait.
Pas de champ de primevères pour s’engouffrer dans cette
ouverture, ni de matin sans mouches ni chaleur dans une lumière
timide. Non. Pas du tout. Elles remplissent leur esprit et leurs
mains avec de la lessive, des reprises et des confrontations
hasardeuses parce que ce qui les attend, dans un brusque
moment d’oisiveté, c’est une montée de rage. Fondue. Epaisse et
lente à se mouvoir. Attentive et choisissant ce qu’elle enfouit sur
son passage. Ou alors, dans un entredeux, et de biais sous leurs
seins, se glisse un chagrin venu d’on ne sait où. Une voisine rend
la bobine de fil empruntée, pas seulement le fil, mais la longue
aiguille spéciale avec, et toutes les deux restent un moment dans
l’embrasure de la porte pendant que l’emprunteuse répète à la
prêteuse une drôle de conversation qu’elle a eue avec la femme du
dessous ; c’est drôle et elles rient – une très fort en se tenant le
front, l’autre assez fort pour avoir mal au ventre. La prêteuse
ferme la porte et, plus tard, toujours en souriant, s’essuie les yeux
avec le revers de son pull pour effacer les traces du rire et tombe
sur l’accoudoir du divan avec un flot de larmes qu’elle retient à
deux mains.
Alors Violette arrose les cols et les poignets. Et savonne de tout
son cœur ces deux ou trois poignées de cheveux gris. aussi doux
et intéressants que ceux d’un bébé.
Pas le genre de cheveux de bébé savonnés par sa grand-mère,
qui avait joué avec et s’en était souvenue pendant quarante ans.
Les cheveux du petit garçon qui en avait reçu son nom. C’est
peut-être pour ça que Violette est coiffeuse – toutes ces années à
écouter sa grand-mère salvatrice, True Belle, raconter ses histoires
de Baltimore. Les années avec Mlle Vera Louise dans la belle
maison en pierre de la rue Edison, où le linge était brodé au fil
bleu et où il n’y avait rien à faire qu’élever et adorer le garçon
blond qui avait fui en privant tout le monde de ses cheveux tant
aimés.
Les gens étaient furieux quand Violette a interrompu les
funérailles, mais je ne peux pas croire que ça les a surpris.
Longtemps, longtemps avant, avant que Joe ait posé les yeux sur
la fille, Violette s’était assise au milieu de la rue. Elle n’avait pas
trébuché et on ne l’avait pas poussée : elle s’était tout simplement
assise. Au bout de quelques minutes deux hommes et une femme
étaient venus. mais elle n’avait pas compris pourquoi ni ce qu’ils
disaient. Quelqu’un avait essayé de lui donner de l’eau à boire,
mais elle l’avait renversée d’un coup. Un policier s’était agenouillé
devant elle et elle avait roulé sur le côté en se couvrant les yeux. Il
l’aurait embarquée sans la foule rassemblée qui murmurait : « Ah,
elle est fatiguée. Laissez-la se reposer. » On l’avait portée sur les
marches les plus proches. Elle était lentement revenue à elle,
s’était époussetée et était arrivée avec une heure de retard à son
rendez-vous, ce qui avait plu aux putains lentes à se mouvoir, qui
ne se pressent que pour l’amour.
Ça ne s’est plus jamais passé, à ce que j’en sais – s’asseoir dans
la rue –, mais bien qu’on n’en parle pas elle a vraiment essayé de
voler un bébé même s’il n’y a pas moyen de le prouver. Voilà ce
qu’on sait : les femmes Dumfrey – mère et fille – n’étaient pas
chez elles quand Violette est arrivée. Soit elles s’étaient trompées
de jour soit elles avaient choisi d’aller dans un salon légal et
autorisé – juste pour le shampooing, probablement, parce qu’il
n’y a pas moyen de laver les cheveux à fond dans le lavabo d’une
salle de bains. Les esthéticiens ont trouvé le truc pour ça : on
s’allonge en arrière au lieu de se pencher en avant ; on n’a pas à
s’appuyer une serviette sur les yeux pour empêcher l’eau
savonneuse d’y entrer parce que dans un vrai salon elle coule
derrière la tête et dans l’évier. Alors, quelquefois, même si
l’esthéticien légal n’est pas aussi habile que Violette, un client
régulier y va en douce juste pour le plaisir d’un shampooing à
l’aise.
Faire deux têtes au même endroit, c’était un coup de chance,
et Violette était contente de ce rendez-vous de onze heures.
Quand personne n’a répondu à la sonnette, elle a attendu, se
disant qu’elles avaient pu être retardées au marché. Elle a encore
essayé la sonnette, au bout d’un temps. et puis s’est penchée sur
la rambarde en ciment pour demander à une femme qui sortait
de l’immeuble d’à côté si elle savait où étaient les Dumfrey. La
femme a secoué la tête mais est venue regarder les fenêtres avec
Violette et s’étonner.
« Elles relèvent les stores quand elles sont là, a-t-elle dit. Les
baissent quand elles s’en vont. Ça devrait être le contraire.
– Elles veulent peut-être voir dehors quand elles sont chez
elles, a dit Violette.
– Voir quoi ? a demandé la femme, tout de suite en colère.
– Le jour, a dit Violette. Faire entrer un peu de jour à
l’intérieur.
– Il faut qu’elles retournent à Memphis si elles veulent du jour.
– Memphis ? Je croyais qu’elles étaient nées ici.
– C’est ce qu’elles veulent vous faire croire. Mais c’est pas ça.
Pas même Memphis. Cottown. Un coin dont personne a
entendu parler.
– Ça, a dit Violette. Elle était très étonnée parce que les
femmes Dumfrey étaient des citadines pleines de grâce et de
dignité dont le père avait une boutique sur la 136e Rue, et elles-
mêmes de bons emplois à manier du papier : une prenait les
tickets au Lafayette, l’autre travaillait à la comptabilité.
– Elles aiment pas qu’on le sache, a continué la femme.
– Pourquoi ? a demandé Violette.
– Elles se croient, voilà pourquoi. Ça vient de manier l’argent
toute la journée. Z’avez remarqué ? Que les gens qui manient
l’argent toute la journée sont des prétentieux ? Comme si c’était
le leur au lieu du vôtre ? Elle s’est mordu les lèvres devant les
fenêtres bouchées. Le jour, mes fesses.
– Bon, je sais qu’elles se font coiffer tous les mardis et
aujourd’hui c’est mardi, pas vrai ?
– Toute la journée.
– Me demande où elles sont, alors ? »
La femme a glissé une main sous sa jupe pour rattacher le haut
de son bas.
Quelque part où elles font croire qu’elles sont pas de Cottown.
« D’où vous êtes ? Violette admirait que la femme puisse fixer
son bas d’une seule main.
– De Cottown. Les connais d’il y a longtemps. Une fois
montée ici, toute la famille fait comme si elle m’avait jamais vue.
Ça vient de manier l’argent au lieu d’un balai qu’il vaut mieux
que je retrouve avant de perdre ce boulot où on compte pas. O
Jésus. Elle a poussé un gros soupir : Laissez un mot, pourquoi
pas ? Comptez pas sur moi pour leur dire que vous êtes venue.
On se parle pas quand on n’est pas obligées. » Elle a boutonné
son manteau et agité la main genre à votre guise quand Violette a
dit qu’elle attendrait encore un peu.
Violette s’est assise sur les grandes marches en nichant entre ses
chevilles son sac avec les fers. l’huile et le shampooing.
Quand le bébé a été dans ses bras, elle lui a remonté la
couverture sur les joues afin de le protéger du vent trop froid
pour son visage de beurre et de miel. Les grands yeux indifférents
qui la fixaient l’ont fait sourire. Un confort s’est installé dans son
ventre et une sorte de lumière liquide et sautillante a couru dans
ses veines.
Joe va aimer ça, s’est-elle dit. Adorer ça. Très vite son esprit
s’est élancé vers leur chambre et ce qu’elle pourrait prendre
comme berceau jusqu’à ce qu’elle en ait un vrai. Il y avait déjà du
savon doux dans la mallette d’échantillons et elle pourrait tout de
suite le laver dans la cuisine. Le ? C’était un le ? Violette leva la
tête vers le ciel et rit de la passion en réserve pour quand elle
rentrerait le regarder. Est-ce qu’une voleuse de bébé en douce se
ferait remarquer comme ça au coin de la rue à moins de cent
mètres de la poussette en osier où elle l’avait pris ? Est-ce qu’une
femme innocente au cœur tendre irait se promener avec l’enfant
qu’on lui faisait garder, pendant que sa sœur aînée rentrait en
courant à la maison, et rirait comme ça ?
La sœur hurlait devant la maison, attirant les voisins et les
passants en fouillant le trottoir des yeux – des deux côtés – et
criait : « Philly ! Philly a disparu ! Elle a pris Philly ! » Elle gardait
les mains sur la barre de la poussette du bébé, refusant de courir
où se portait son regard, comme si, en lâchant la poussette, vide
sauf pour le disque qu’elle y avait jeté – celui pour lequel elle était
rentrée en vitesse et qui était sur l’oreiller où son petit frère avait
été –, lui aussi allait peut-être disparaître.
« Elle qui ? a demandé quelqu’un. Qui l’a pris ?
– Une femme ! Je suis partie une minute. Même pas ! Je lui ai
demandé… J’ai dit… Et elle a dit okay…!
– Vous avez laissé un vrai bébé vivant à une inconnue pour
aller chercher un disque ? La voix dégoûtée de l’homme a fait
monter les larmes aux yeux de la fille. J’espère que ta mère va te
couper en morceaux. »
Des opinions, des décisions jaillissaient de la foule comme on
craque des allumettes.
« A pas plus de tête qu’un moucheron.
– Qui t’a mal élevée ?
– Appelle les flics.
– Pour quoi faire ?
– Ils peuvent au moins chercher.
– Regardez-moi pourquoi elle a laissé son bébé.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Le Trombone Blues.
– Ayez pitié.
– Elle en saura plus sur le blues que tous les trombones quand
sa maman va rentrer. »
Le petit noyau de foule, de plus en plus furieux contre cette
sœur stupide, irresponsable, contre les flics, contre le disque posé
à la place d’un bébé, avait quasiment oublié la kidnappeuse
quand un homme sur le trottoir a dit : « C’est elle ? » Il a montré
Violette au coin de la rue et c’est quand tout le monde a suivi son
doigt tendu que Violette, titillée par le plaisir de se faire bientôt
découvrir, a renversé la tête en éclatant de rire.
La preuve de son innocence était son sac d’ustensiles de
coiffeuse, resté sur les marches où elle avait attendu.
« Est-ce que je laisserais mon sac et les trucs avec quoi je gagne
ma vie si j’avais volé votre bébé ? Vous croyez que je suis folle ?
Les yeux de Violette, plissés et fumant de rage, foudroyaient la
sœur. En fait, j’aurais tout pris. La poussette avec, si j’avais fait
ça. »
Ça sonnait juste et vraisemblable pour presque tout le monde,
surtout ceux qui blâmaient la sœur. La femme avait laissé son sac
et promenait simplement le bébé pendant que la sœur aînée –
trop idiote pour s’occuper d’un gosse, de toute façon – courait
dans la maison chercher un disque pour une amie. Et qui sait ce
qui se passait encore dans la tête d’une fille trop bête pour
surveiller un bébé endormi ?
Ça sonnait improbable et très louche pour une minorité.
Pourquoi aller si loin, si elle ne faisait que jouer avec le bébé et le
bercer ? Pourquoi pas marcher devant la maison normalement ?
Et quel genre de rire elle avait ? Quel genre ? Si elle riait comme
ça, elle était capable d’oublier son sac et le monde entier avec.
La sœur, contrite, a ramené bébé, poussette et Trombone Blues
en haut des marches.
Violette, triomphante et furieuse, a raflé son sac et dit :
« Dernière fois que je rends service à quelqu’un de ce bloc.
Gardez vos foutus bébés vous-mêmes ! » Et elle y a toujours
repensé comme ça, s’est souvenue de l’incident comme d’un
outrage à sa personnalité. Le berceau improvisé, le savon doux
sont sortis de son esprit. Mais le souvenir de la lumière qui avait
sauté dans ses veines revenait de temps en temps, et parfois, par
temps couvert, quand certains coins de la chambre résistaient à la
lampe, quand les haricots rouges de la marmite semblaient mettre
une éternité à ramollir, elle imaginait une brillance qu’elle aurait
pu porter dans ses bras. Distribuée, si nécessaire, dans des
endroits aussi noirs que le fond d’un puits.
Joe n’a jamais su les folies publiques de Violette. Coincés.
Gistan et autres amis hommes se passaient le mot entre eux sur
les incidents, mais n’arrivaient pas à lui dire autre chose que :
« Comment va Violette ? Elle va bien, c’est sûr ? » Ses failles
privées, par contre, il les connaissait.
J’appelle ça des failles parce que c’était ça. Pas des ouvertures
ni des cassures. mais des fissures obscures dans le globe lumineux
du jour. Elle se réveille le matin et voit très clairement une
enfilade de petites scènes bien éclairées. Dans chacune se passe
quelque chose de précis : des choses avec la nourriture, des
rencontres avec des clientes et des connaissances. des endroits où
on entre. Mais elle ne se voit pas faire ces choses elle-même. Elles
les voit qui se font. Le globe de lumière reste et baigne chaque
scène, et on peut supposer qu’il y a une fondation solide là où la
lumière s’arrête. En vérité, il n’y a pas de fondation du tout, mais
des ruelles, des crevasses qu’on enjambe sans arrêt. Et le globe de
lumière est lui aussi imparfait. Examiné de près il a des coutures,
des fentes mal collées et des endroits fragiles avec n’importe quoi
derrière. Absolument n’importe quoi. Quelquefois, quand elle ne
fait pas attention, Violette trébuche sur ces fentes, comme la fois
où, au lieu d’avancer le pied gauche, elle a reculé et plié les
jambes pour s’asseoir dans la rue.
Elle n’était pas comme ça, avant. Elle avait été une fille vive et
décidée et une jeune femme travaillant dur, avec la langue
prompte au ragot de l’esthéticienne. Elle aimait – et y tenait –
faire à sa guise. Elle avait choisi Joe et refusé de rentrer à la
maison dès qu’elle l’avait vu prendre forme à la lumière de l’aube.
Elle les avait fait sortir de force du quartier Tenderloin et prendre
un grand appartement promis à une autre famille en assiégeant le
propriétaire jusque devant sa porte. Elle se faisait des clientes en
allant les voir pour décrire son commerce (« Je peux vous coiffer
mieux et moins cher, et le faire où et quand vous voulez. ») Elle
discutait avec les bouchers et les marchands ambulants pour les
meilleurs morceaux (« Mettez ce petit bout avec. Vous pesez les
tiges ; je paye pour les feuilles. ») Bien avant que Joe, dans un
drugstore, ait regardé une fille acheter des bonbons. Violette avait
trébuché dans une faille ou deux. Senti le n’importe quoi
commencer dans sa bouche. Des mots uniquement reliés entre
eux qui perçaient un commentaire par ailleurs normal.
« Je ne crois pas qu’un huit est sorti ce mois-ci, dit-elle en
pensant aux combinaisons quotidiennes de la loterie. Pas un seul.
Doit venir bientôt, alors j’accroche un huit partout.
– C’est pas une façon de jouer, dit Joe. Trouve-toi une
combine et restes-y.
– Non. Le huit doit venir, je le sais. L’était dans tous les coins
en août – tout l’été, en fait. Maintenant il va sortir de sa cachette.
– Comme tu veux. Joe examine un envoi de produits
Cleopatra.
– J’ai idée de le doubler avec un zéro et deux ou trois autres
juste au cas où qui est cette jolie fille à côté de toi ? Elle lève les
yeux sur Joe et attend la réponse.
– Quoi ? Il fronce les sourcils. Tu dis quoi ?
– Oh. Violette cligne très vite des yeux. Rien. Je veux dire…
rien.
– Une jolie fille ?
– Rien, Joe. Rien. »
Elle veut dire qu’on ne peut rien y faire, mais c’était quelque
chose. Peu de chose, mais ennuyeux. Comme la fois où Mlle
Haywood lui a demandé à quelle heure elle pouvait venir coiffer
sa petite fille et Violette a dit : « A deux heures si le corbillard ne
barre pas le chemin. »
S’extirper de ces éboulements n’est pas trop dur, parce que
personne ne la presse. Est-ce qu’ils font pareil ? Peut-être. Peut-
être que tout le monde a une langue renégate qui veut sa liberté.
Violette la ferme. Parle de moins en moins si bien que « hein » ou
« quelle pitié » constitue presque toute sa part de la conversation.
Moins excusable qu’une bouche indocile c’est la main autonome
qui peut trouver dans la cage du perroquet un couteau perdu
depuis des semaines. Violette est toujours quasi muette. Avec le
temps ses silences agacent son mari, puis l’intriguent et
finalement le dépriment. Il est marié à une femme qui parle
surtout à ses oiseaux. Dont un qui lui répond : « Je t’aime. »
Ou le faisait. Quand Violette a jeté les oiseaux dehors, ça l’a
non seulement laissée sans la compagnie des canaris et l’aveu du
perroquet, mais aussi privé de l’habitude de couvrir leurs cages.
une routine devenue une des choses indispensables pour la nuit.
Ces choses qui vous aident à dormir d’un bout à l’autre. Un
travail exténuant peut le faire ; ou l’alcool. Sûrement un corps –
amical, sinon familier – allongé à côté. Quelqu’un dont le
contact rassure, n’est pas un affront ou une gêne. Dont la
respiration lourde ne dégoûte pas. ne met pas en rage, mais vous
amuse comme celle d’un animal favori. Et les rituels, ça aide
aussi : fermer à clef, ranger, se laver les dents. s’arranger les
cheveux, mais il y a des préliminaires aux choses vraiment
nécessaires. La plupart des gens veulent s’écrouler dans le
sommeil. Se faire assommer par le poing de la fatigue pour éviter
une nuit de silence bruyant, de cages vides n’ayant plus à être
couvertes d’un tissu, de filles sûres d’elles qui vous fixent sans
sourire depuis la cheminée.
Pour Violette, qui n’a pas connu la fille, seulement sa photo et
la personnalité qu’elle lui a inventée après une enquête
approfondie, le souvenir de la fille est une maladie dans la
maison – partout et nulle part. Il n’y a rien que Violette puisse
battre ou frapper, et quand il le faut, qu’il faut qu’elle la cogne à
tout prix, il ne reste rien que de la paille et un cliché sépia.
Mais pour Joe c’est différent. La fille avait été sa chose
nécessaire pendant trois mois de nuits. Il se rappelle ses souvenirs
d’elle ; que penser à elle dans son lit à côté de Violette était sa
façon d’entrer dans le sommeil. Il se soucie de sa mort, la regrette
vraiment, mais se soucie encore plus de la possibilité que sa
mémoire manque à évoquer ce qu’il a chéri. Et il sait que ça va
continuer à s’effacer parce que çacommençait déjà l’après-midioù
il avait traqué Dorcas. Après qu’elle eut dit qu’elle voulait Coney
Island et des fêtes d’immeubles et encore le Mexico. Même alors
il se cramponnait à la qualité de sa peau doucement grêlée, au
grand buisson sauvage que les oreillers faisaient de ses cheveux, à
ses ongles rongés, à sa manière poignante de se tenir debout les
pieds en dedans. Même alors, en l’écoutant parler, les choses
terribles qu’elle disait, il se sentait perdre le timbre de sa voix et
ce qui arrivait à ses paupières quand ils faisaient l’amour.
Maintenant il est couché dans son lit et se rappelle chaque
détail de cet après-midi d’octobre où il l’a rencontrée, du début à
la fin, encore et encore. Pas seulement parce que c’est bon, mais
parce qu’il essaye de la marquer au fer dans son esprit, de la
marquer pour éviter l’usure à venir. De sorte que ni elle ni son
amour d’elle ne s’effacera ou ne cicatrisera comme ça s’est passé
avec Violette. Car lorsque Joe essaye de se rappeler comment
c’était quand Violette et lui étaient jeunes. quand ils s’étaient
mariés, avaient décidé de quitter le comté de Vesper et d’aller au
nord dans la Ville, presque rien ne lui vient à l’esprit. Il se
souvient de dates, bien sûr, d’événements. d’achats, d’activités,
même de scènes. Mais il a du mal à retrouver comment il se
sentait.
Il avait lutté longtemps avec cette perte, cru s’y être résigné,
avoir accepté le fait qu’avec l’âge on ne se rappelle pas ce qu’on a
senti. Qu’on peut dire : « J’étais mort de peur », mais sans
retrouver la peur. Qu’on peut rejouer dans son cerveau une scène
d’extase, de meurtre, de tendresse, mais qu’elle est vidée de tout
sauf du langage pour le dire. Il croyait l’avoir accepté mais il
s’était trompé. Quand il était allé voir Sheila pour livrer le colis
de Cleopatra, il était entré dans une pièce pleine de femmes qui
riaient et se moquaient – et elle était là, debout près de la porte
qu’elle lui avait ouverte –, la même fille qui l’avait distrait au
drugstore ; la fille qui achetait des bonbons et se gâtait le teint et
l’avait ému à lui piquer les yeux. Et brusquement, dans l’entrée
d’Alice Manfred, elle était là, les pieds en dedans, les cheveux
nattés. sans même sourire mais en lui faisant bon accueil pour
sûr. Pour sûr. Autrement il n’aurait pas eu l’audace, le culot, de
lui chuchoter à l’oreille en partant.
Une agressivité lascive qui lui avait plu parce qu’il n’avait
jamais fait ça, n’avait pas eu besoin. La pointe de désir qui avait
fait surface avec le chuchotement à travers la porte qui se fermait,
il l’avait caressée. D’abord il l’avait empochée, prenant plaisir à
savoir qu’elle était là. Ensuite il l’avait déballée pour la sortir et
l’admirer à loisir. Il n’avait pas langui ou soupiré après la fille, en
fait il avait pensé à elle et avait décidé. Juste comme il avait
décidé de son nom, du noyer où lui et Victory avaient dormi,
d’un lopin de terre, et de quand aller à la Ville, il avait décidé
pour Dorcas. Quant à son mariage avec Violette – il n’avait pas
choisi ça mais il était reconnaissant, en fait, de n’avoir pas eu à le
faire, que Violette l’ait fait pour lui, l’ait aidé à échapper à tous
les merles du comté et au silence trop mûr qui les accompagnait.
Ils s’étaient rencontrés dans le comté de Vesper, en Virginie,
sous un noyer. Elle travaillait aux champs comme tout le monde,
et était restée après la cueillette pour vivre dans une famille à
trente kilomètres de chez elle. Ils avaient des connaissances en
commun, et se doutaient qu’ils avaient au moins un parent
commun. Ils avaient été attirés l’un par l’autre parce qu’on les
avait mis ensemble, et ils n’avaient plus eu qu’à choisir l’endroit
et l’heure où ils se verraient la nuit.
En 1906, Violette et Joe avaient quitté Tyrell, une halte du
comté, en montant dans la section réservée aux gens de couleur
du Southern Sky. Quand le train trembla en approchant l’eau qui
entoure la Ville, ils crurent qu’il était comme eux : inquiet à
l’idée d’être enfin arrivé, et terrifié par ce qu’il y avait de l’autre
côté. Impatients. un peu effrayés, ils n’avaient même pas fait une
sieste pendant les quatorze heures d’un trajet plus douillet qu’un
berceau qu’on balance. L’obscurité soudaine des wagons quand ils
filaient dans un tunnel leur faisait se demander s’il n’y avait pas
plus loin un mur où s’écraser ou une falaise donnant dans le vide.
Le train frémissait en même temps qu’eux à cette idée mais
continuait, et il y avait toujours un sol et le tremblement
devenait une danse sous leurs pieds. Joe se leva, les doigts
accrochés au filet à bagages. Il sentait mieux la danse comme ça,
et il dit à Violette de faire pareil.
Ils étaient accrochés là, un jeune couple de la campagne, en
train de rire et de taper du pied en réponse à la voie, quand le
contrôleur était passé, aimable mais sans sourire maintenant qu’il
n’avait pas à sourire dans ce wagon plein de gens de couleur.
« Petit déjeuner à la voiture-restaurant. Petit déjeuner dans la
voiture-restaurant. Bonjour. Petit déjeuner dans le wagon-
restaurant. » Il avait une couverture du train sur le bras et il en
tira une demi-bouteille de lait qu’il posa entre les mains d’une
jeune femme avec un bébé endormi sur les genoux. « Petit
déjeuner. »
Jamais on ne faisait ce qu’il voulait, ce contrôleur. Il voulait
que tout le wagon s’enfile dans la voiture-restaurant, puisqu’on
pouvait. A partir de là, puisqu’on n’était plus dans le Delaware et
encore loin du Maryland – il n’y aurait plus de rideau vert poison
séparant les gens de couleur du reste des convives. Les cuisiniers
ne se sentiraient pas obligés d’en rajouter sur les assiettes allant
vers le rideau : trois tranches de citron dans le thé glacé, deux
morceaux de gâteau à la noix de coco disposés en ayant l’air d’en
faire un seul – pour adoucir la morsure du rideau, la sucrer avec
un petit extra sur l’assiette. Maintenant, aux alentours de la Ville,
il n’y avait plus de rideaux verts ; le wagon pouvait être plein de
gens de couleur, premier arrivé premier servi. Si seulement ils y
allaient. Si seulement ils rangeaient ces petites boîtes et ces
paniers sous la banquette ; fermaient ces sacs en papier, pour une
fois. remettaient les biscuits fourrés au bacon dans le linge qui les
enveloppait, et traversaient en file indienne les cinq wagons
suivants jusqu’à la voiture-restaurant, où le linge de table était au
moins aussi blanc que les draps qu’ils faisaient sécher sur les
genévriers ; où les serviettes étaient pliées avec un pli aussi droit
que celles qu’ils repassaient pour le dîner du dimanche ; où la
sauce était aussi onctueuse que la leur, et les biscuits ne le
cédaient en rien à leurs biscuits au bacon enveloppés dans un
linge. De temps en temps, ça arrivait. Une femme bien chaussée
avec ses deux filles, un homme genre pasteur avec une chaîne de
montre et un chapeau à bords roulés pouvaient se lever, rajuster
leurs vêtements et serpenter à travers les wagons vers les tables
blanches et mousseuses avec de lourds couverts argentés.
Gouvernées et servies par un Noir qui n’avait pas à renforcer sa
dignité d’un sourire.
Joe et Violette n’auraient jamais pensé à ça – payer pour un
repas qu’ils n’avaient pas sauté et qui les obligeait à rester assis à,
ou pis. séparés par, une table. Pas maintenant. Pas au moment
d’entrer au bord de la Ville en dansant continuellement. Les os
de sa hanche frottaient la cuisse de Joe et ils restaient dans le
couloir sans pouvoir s’arrêter de sourire. Ils n’étaient pas encore là
et déjà la Ville leur parlait. Ils dansaient. Et comme un million
d’autres, le cœur battant, les rails contrôlés par leurs pieds, ils
guettaient par les vitres leur première vision de la Ville qui
dansait avec eux, prouvant déjà combien elle les aimait. Comme
un million d’autres, ils mouraient d’envie d’y être pour l’aimer en
retour.
Certains mettaient du temps, allaient de la Georgie à l’Illinois,
jusqu’à la Ville, rentraient en Georgie, puis à San Diego et,
finalement, en secouant la tête, s’abandonnaient à la Ville.
D’autres savaient tout de suite qu’elle était pour eux, cette Ville
et pas une autre. Ils venaient par caprice parce qu’elle était là et
pourquoi pas ? Ils venaient après une longue préparation,
beaucoup de lettres et de réponses, pour être sûrs et savoir
comment et où et combien. Ils venaient en visite et oubliaient de
rentrer pour cueillir ou planter le coton. Démobilisés
honorablement ou non, chassés avec ou sans indemnité, expulsés
avec ou sans préavis, ils traînaient un certain temps et puis ne
pouvaient plus s’imaginer ailleurs. D’autres venaient parce qu’un
parent ou un copain de sa ville avait dit : « Mec, vaut mieux que
tu voies cet endroit avant de mourir » ; ou : « On a de la place
maintenant, alors fais ta valise et n’emporte pas tes grosses
chaussures. »
Quelle que soit leur manière de venir, le moment ou la raison
de leur venue, à la minute où leurs semelles touchaient le
trottoir – c’était sans espoir de retour. Même si la chambre louée
était plus petite que la stalle de l’étalon et plus sombre que les
latrines au petit matin, ils restaient pour se voir faire leur
numéro, s’écouter eux-mêmes en public, se sentir descendre une
rue avec des centaines d’autres qui avançaient comme eux, et qui,
quand ils parlaient, sans compter leur accent, traitaient aussi la
langue comme un jouet compliqué, malléable, fait pour jouer
avec. Ils l’aimaient aussi pour une raison, le spectre qu’ils
laissaient derrière eux. Les dos voûtés des vétérans du 27e
Bataillon trahis par le commandant pour lequel ils s’étaient
battus comme des lunatiques. Les yeux de milliers. stupéfiés
d’avoir été importés par M. Armour, M. Swift, M. Montgomery
Ward pour briser des grèves et renvoyés pour l’avoir fait. Les
chaussures brisées de deux mille débardeurs à qui M. Mallory ne
donnerait jamais cinquante cents de l’heure comme aux Blancs.
Les paumes en prière, les respirations râpeuses, les enfants
silencieux de ceux qui s’étaient enfuis de Springfield en Ohio,
Springfield en Indiana, Greensburg en Indiana, Wilmington au
Delaware, La Nouvelle-Orléans en Louisiane, après que des
Blancs enragés eurent écumé les allées et les cours de chez eux.
La vague des Noirs fuyant la misère et la violence avait
culminé dans les années 1870,80 et 90, mais c’était encore un
flot régulier en 1906 quand Joe et Violette s’y étaient joints.
Comme les autres. ils venaient de la campagne, mais qu’ils
oublient vite, les gens de la campagne. Quand ils tombent
amoureux d’une ville, c’est pour toujours, et c’est comme depuis
toujours. Comme s’il n’y avait jamais eu un moment où ils ne
l’avaient pas aimée. La minute où ils arrivent à la gare ou
descendent du ferry et aperçoivent les larges avenues et le
gaspillage des lampes qui les éclairent, ils savent qu’ils sont nés
pour ça. Là, dans une ville, ce n’est pas tant qu’ils sont neufs. ils
sont eux-mêmes : un être plus fort, prêt au risque. Et au début
quand ils arrivent, et vingt ans plus tard quand eux-mêmes et la
Ville ont grandi, ils aiment tellement cette part d’eux-mêmes
qu’ils oublient ce qu’était aimer les autres – s’ils l’ont jamais su,
bien sûr. Je ne veux pas dire qu’ils les haïssent, non, juste que ce
qu’ils se mettent à aimer c’est la façon dont on est dans la Ville ;
la façon dont une écolière ne s’arrête jamais au feu mais regarde
aux deux bouts de la rue avant de descendre du trottoir ; dont les
hommes s’accommodent à la hauteur des immeubles et à la
petitesse des porches, à quoi ressemble une femme qui avance
dans la foule, ou le choc de son profil avec l’East River en arrière-
plan. Le repos donné par les tâches ménagères quand elle sait que
l’huile pour la lampe ou les provisions sont au coin de la rue, pas
à dix kilomètres ; la stupéfaction d’ouvrir les fenêtres en grand et
d’être hypnotisée pendant des heures par les gens dans la rue.
C’est peu pour remplacer l’amour, mais ça aspire le désir. La
femme qui faisait bouillir le sang d’un homme quand elle
s’appuyait contre une barrière le long d’une petite route n’a plus
une chance d’attirer son regard dans la Ville. Mais si elle
poinçonne très vite le trottoir de la grande ville avec ses talons. en
balançant son sac, ou s’assied en haut d’un perron avec une bière
fraîche à la main, sa chaussure pendant au bout de ses orteils,
l’homme réagit à sa posture, à la peau douce contre la pierre, au
poids de l’immeuble soulignant la chaussure délicate, en
équilibre, et il est pris. Et il croit que c’est la femme qu’il voulait,
pas une combinaison de pierre courbe avec une chaussure à haut
talon qui se balance du soleil à l’ombre. Il comprendra tout de
suite l’illusion, le piège de formes, de lumière et de mouvement,
mais ça n’aura aucune importance parce que l’illusion en fait
partie, elle aussi. De toute façon, il sent ses poumons qui vont et
viennent. Il n’y a pas d’air dans la Ville mais il y a du souffle, et
chaque matin il court en lui comme un gaz hilarant qui fait
briller ses yeux, ses paroles et ses espoirs. En un rien de temps il
oublie les petits ruisseaux caillouteux et les pommiers si vieux
qu’ils posent leurs branches par terre et qu’il faut se pencher ou
s’accroupir pour cueillir le fruit. Il oublie un soleil qui glissait
comme le jaune d’un bon œuf de ferme, épais et rouge-orange au
fond du ciel, et cela ne lui manque pas, il ne lève pas les yeux
pour voir ce qui lui est arrivé ni aux étoiles rendues inutiles par la
lumière gaspillée, excitante, des lampadaires.
Ce genre de fascination, permanente et incontrôlée, s’empare
des enfants, des jeunes filles, des hommes de tout acabit, des
mères, des fiancées et des filles de bar, et si elles font ce qu’elles
veulent et arrivent dans la Ville, elles se sentent plus elles-mêmes,
plus comme celles qu’elles avaient toujours cru être. Rien ne peut
les arracher de ça ; la Ville est ce qu’elles veulent qu’elle soit :
dépensière, chaude, effrayante et pleine d’aimables inconnus. Pas
étonnant qu’elles oublient les ruisseaux caillouteux et quand elles
n’oublient pas le ciel y pensent complètement comme à une bribe
d’information à propos de l’heure du jour ou de la nuit.
Mais j’ai vu la Ville faire un ciel incroyable. Les porteurs et les
serveurs de wagon-restaurant, qui n’auraient pas idée de quitter la
Ville, parlent parfois longuement des cieux de la campagne qu’ils
ont vus des fenêtres du train. Mais rien ne peut battre ce que la
Ville peut faire d’un ciel de nuit. Il peut se vider de sa surface,
faire comme l’océan mais mieux que l’océan, se faire profond,
sans étoiles. Descendre sur le toit des immeubles, proche, plus
proche que la casquette que vous portez, un tel ciel de ville pèse
et s’éloigne, pèse et s’éloigne, me fait penser à l’amour libre mais
illégal des amoureux avant qu’ils ne soient découverts. En
regardant ça, ce ciel de nuit qui explose sur une ville étincelante,
il m’est possible de ne plus rêver de ce que je sais être dans
l’océan, des baies et des affluents qu’il alimente : les aéroplanes
biplaces, le nez planté dans la vase, pilote et passager fixant les
bancs de mulets qui passent ; l’argent imbibé d’eau salée dans des
sacs en toile, ou agitant doucement les billets dans les rubans
métalliques faits pour les maintenir à jamais. Ils sont au fond,
avec les fleurs jaunes que mangent les dytiques et les œufs
flottant à l’écart des nageoires qui fouettent l’eau de même que
les enfants ayant mal choisi leurs parents ou les dalles de Carrare
arrachées aux immeubles démodés. Il y a aussi des bouteilles,
faites d’un verre assez beau pour rivaliser avec les étoiles que je ne
vois pas là-haut parce que le ciel de ville les a cachées. Autrement,
si je voulais, il pourrait me montrer des étoiles taillées dans les
robes en lamé des girls, ou réfléchies par les yeux des amoureux
furtifs et heureux sous le poids d’un ciel profond, touchable.
Mais ce n’est pas tout ce que peut faire un ciel de ville. Il peut
devenir pourpre tout en gardant un cœur orange de sorte que les
vêtements des gens dans la rue luisent comme des costumes de
bal. J’ai vu des femmes touiller des chemises dans l’amidon
bouilli ou faire des points minuscules à leurs bas pendant qu’une
fille décrêpait les cheveux de sa sœur au fourneau, tandis que les
cieux, inaperçus et aussi beaux qu’un Iroquois, flottaient devant
leur fenêtre. Comme les fenêtres où les amoureux, libres et
illégaux, se disent des choses.
Vingt ans après que Joe et Violette eurent dansé le train en
Ville, ils étaient toujours en couple mais se parlaient à peine, sans
plus jamais rire ensemble ou faire comme si le sol était une piste
de danse. Convaincu qu’il est seul à se rappeler cette époque et à
vouloir la retrouver, conscient de ce à quoi ça ressemblait mais
pas du tout de ce qu’on ressentait, il s’est accouplé ailleurs. Il a
loué une chambre à une voisine qui sait le prix exact de sa
discrétion. Achetée six heures par semaine. Le temps pour le ciel
de ville de passer d’un mince bleu glacé au pourpre à cœur d’or.
Assez de temps, quand le soleil plonge, pour dire à son nouvel
amour des choses jamais dites à sa femme.
Des choses importantes comme le parfum de l’hibiscus au
crépuscule le long d’un torrent ; ses genoux qu’il voit à peine
pointer dans les trous de son pantalon par cette lumière, alors
qu’est-ce qui lui fait croire qu’il voit sa main même si elle a
décidé de la sortir des buissons et de confirmer, une fois pour
toutes, qu’elle est vraiment sa mère ? Et même si cette
confirmation lui faisait honte, elle en ferait quand même le
garçon le plus heureux de Virginie. Si elle décidait, c’est-à-dire,
de la lui montrer, d’écouter pour une fois ce qu’il lui disait et de
le faire, de dire une sorte de oui, même si c’était non, pour qu’il
sache. Comme il avait envie de prendre ce risque d’être en même
temps reconnaissant et humilié – puisque la confirmation
signifierait l’un et l’autre. Sa main, ses doigts tâtonnant dans les
fleurs, touchant la sienne ; le laissant peut-être la toucher en
retour. Il ne l’aurait pas attrapée, empoignée pour la tirer de
derrière les buissons. C’est peut-être ce qu’elle craignait, mais il
n’aurait pas fait ça, et il le lui avait dit. Juste un signe, dit-il,
montre-moi seulement ta main, dit-il, et je saurai, tu ne sais pas
qu’il faut que je sache ? Elle n’aurait rien eu à dire, quoique
personne ne l’ait jamais rien entendue dire ; ça n’avait pas à être
des mots ; il n’avait pas besoin de mots et même n’en voulait pas,
sachant qu’ils pouvaient mentir, vous chauffer le sang et
disparaître. Elle n’aurait même pas à dire le mot « mère ». Rien de
tout ça. Tout ce qu’elle avait à faire c’était lui donner un signe :
une main tendue à travers les feuilles, les fleurs blanches, aurait
suffi pour dire qu’elle savait que c’était lui, le fils qu’elle avait eu
quatorze ans plus tôt et qu’elle avait fui, mais pas trop loin. Juste
assez loin pour agacer tout le monde parce qu’elle n’était pas
complètement partie, et assez près pour effrayer tout le monde
parce qu’elle rampe dans les environs et se cache et touche et rit
son rire doux et grave de fille-enfant dans la canne à sucre.
Peut-être l’a-t-elle fait. Peut-être étaient-ce ses doigts qui
remuaient comme ça dans le buisson, pas des brindilles. mais
dans si peu de lumière qu’il ne voyait pas ses genoux pointer par
les trous de son pantalon, il avait peut-être manqué le signe qui
aurait été une sorte de combinaison de honte et de plaisir, au
moins, pas le vide intérieur qui l’avait suivi depuis, sauf à
l’automne 1925 quand il a eu quelqu’un à qui le raconter.
Quelqu’un s’appelant Dorcas avec des sabots qui dessinent ses
pommettes et sachant mieux que les gens de son âge ce qu’est ce
vide intérieur. Et qui le remplissait pour lui, comme il le
remplissait pour elle, parce qu’elle l’avait aussi.
Peut-être son vide était pire parce qu’elle connaissait sa mère,
et avait même reçu d’elle une gifle pour une insolence dont elle
ne se rappelait plus. Mais elle se souvenait, et lui raconta la gifle
en plein visage, le choc et la brûlure et comment ça la cuisait. Ça
la cuisait, lui dit-elle. Et de toutes les gifles qu’elle avait reçues,
c’était celle dont elle se souvenait le mieux parce que ce fut la
dernière. Elle s’était penchée à la fenêtre de chez sa meilleure
amie parce que les cris ne faisaient pas partie de ce qu’elle rêvait.
Ils étaient en dehors de sa tête, de l’autre côté de la rue. Comme
ceux qui couraient. Tout le monde courait. Pour de l’eau ? Des
seaux ? La voiture de pompiers, luisante et en poste dans un autre
quartier ? Impossible d’entrer dans cette maison où ses poupées
en épingles à linge étaient alignées. Dans une boîte à cigares.
Mais elle avait quand même essayé de les ravoir. Pieds nus, dans
la robe où elle avait dormi, elle avait couru les chercher, et crié à
sa mère que la boîte des poupées, la boîte des poupées était là-
haut sur la commode on peut les prendre ? Maman ?
Elle pleure encore et Joe la serre fort. Le ciel Iroquois passe
devant la fenêtre et, s’ils le voient, il colorie leurs amours. Ce
serait quand, après un silence décent, il aurait pris sa mallette
Cleopatra sur la chaise et l’aurait fait enrager avant de l’ouvrir,
entrouvrant le couvercle pour qu’elle ne voie pas tout de suite ce
qu’il avait caché sous les bocaux et les boîtes au parfum sucré ; le
cadeau qu’il lui a apporté. C’est le petit nœud qui attache leur
journée au moment où le ciel de ville change son cœur orange en
noir pour cacher ses étoiles le plus longtemps avant de les tendre
une à une, comme des offrandes.
A ce point, elle a repoussé ses peaux, nettoyé les ongles de Joe
et les a passés au vernis incolore. Elle a pleuré un peu en parlant
de Saint Louis Est, et se réconforte avec ses ongles. Elle aime
savoir que les mains qui la soulèvent et la retournent sous la
couverture ont été faites par elle. Lotionnées par elle avec une
crème d’un bocal de quelque chose de la mallette à échantillons.
Elle se redresse, prend son visage entre ses mains, embrasse les
paupières de ses yeux bicolores. Un pour moi, dit-elle, et un pour
toi. Un pour moi et un pour toi. Donne-moi ci, je te donne ça.
Donne-moi ça. Donne-moi ça.
Ils essayent de ne pas crier, mais ne peuvent pas. Quelquefois il
couvre sa bouche avec la paume de sa main pour que personne ne
l’entende dans le couloir, et s’il peut, s’il y pense à temps. il mord
l’oreiller pour bloquer son propre cri. S’il peut. Des fois il croit
l’avoir bloqué, car il a bien le coin de l’oreiller dans la bouche, et
il s’entend inspirer et expirer, inspirer et expirer, à la queue d’un
cri qui n’a pu venir que de sa gorge usée.
Elle rit de ça, rit et rit et chevauche son dos en le frappant de
ses poings. Ensuite quand elle est épuisée et lui à moitié endormi,
elle se penche, les lèvres derrière son oreille, et fait des projets.
Mexico, elle chuchote. Je veux que tu m’emmènes au Mexico.
Trop fort, murmure-t-il. Non, non, dit-elle, c’est juste bien.
Comment sais-tu ? demande-t-il. J’entends les gens dire, les gens
disent que les tables sont rondes et ont des nappes blanches
dessus et des petits bébés-abat-jour. Ça ouvre que longtemps
après l’heure de te mettre au lit, dit-il en souriant. C’est mon
heure pour être au lit, dit-elle, les gens du Mexico dorment le
jour, emmène-moi. Ils y restent jusqu’à dimanche matin à l’heure
de l’église et pas un Blanc ne peut entrer, et quelquefois les
garçons qui jouent se lèvent et dansent avec vous. Uh-oh, dit-il.
Quoi uh-oh, elle demande. Je veux juste danser avec toi et aller
m’asseoir à une table ronde avec une lampe dessus. On va nous
voir, dit-il, ces petites lampes dont tu parles sont assez grandes
pour montrer qui est là. Tu dis toujours ça, glousse-t-elle, comme
la dernière fois et personne nous a regardés ils s’amusaient trop et
le Mexico c’est encore mieux parce que personne ne peut voir
sous la nappe, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ? Si tu n’as pas envie de
danser, on peut juste rester à la table, faire sissitte sous la lampe,
écouter la musique et regarder les gens. Personne peut voir sous la
nappe. Joe, Joe, emmène-moi, dis que tu m’emmèneras.
Comment tu vas sortir de la maison ? demande-t-il. Je trouverai
moyen, roucoule-t-elle, comme toujours, dis oui, c’est tout. Eh
bien, dit-il, eh bien, pas la peine de cueillir la pomme si on ne
veut pas savoir le goût qu’elle a. Quel goût elle a, Joe ? demande-
t-elle. Et il ouvre les yeux.
La porte est fermée à clef et Malvonne ne rentrera pas de ses
bureaux de la 40e Rue avant minuit passé, une idée qui les
excite : comme s’il était possible qu’ils puissent presque passer la
nuit ensemble. Si Alice Manfred ou Violette faisait un voyage,
disons, ils pourraient tous les deux retarder le cadeau qu’il lui fait
au plus noir de la nuit jusqu’à ce que, sentant l’Oxydol et
l’encaustique, Malvonne revienne de ses bureaux. En fait, ayant
fait leurs projets pour le Mexico, Dorcas sort et sautille en bas des
marches avant que Violette ait fini ses têtes du soir et revienne
vers sept heures pour trouver que Joe a déjà changé l’eau des
oiseaux et couvert leurs cages. Ces soirs-là ça ne gêne pas Joe de
coucher tout éveillé près de sa femme silencieuse parce que ses
pensées sont avec cette jeune Dieu jeune fille qui à la fois bénit sa
vie et lui fait souhaiter n’être jamais né.
Malvonne vivait seule avec des journaux et les histoires
d’autres gens imprimées dans des petits livres. Quand elle ne
faisait pas étinceler son immeuble de bureaux, elle fondait les
histoires imprimées avec l’observation aiguë des gens autour
d’elle. Très peu échappait à cette femme qui prenait le tramway à
contresens à 6 h. du matin ; qui inspectait les corbeilles à papier
de puissants hommes blancs. regardait les photographies de
femmes et d’enfants sur leurs bureaux. Entendait leurs
conversations de couloirs, et le rire des toilettes pénétrait le
placard à balais comme les vapeurs de sa bouteille
d’ammoniaque. Elle examinait leurs bouteilles et replaçait les
flasques fourrées sous les coussins et derrière des livres dont les
mots étaient imprimés sur deux colonnes. Elle savait qui avait
une passion pour la justice aussi bien que pour les sous-vêtements
des dames, qui aimait sa femme et qui la partageait. Celui qui se
battait avec son fils et refusait de parler à son père. Parce qu’ils ne
couvraient pas l’appareil quand ils parlaient au téléphone pour lui
demander de sortir quand elle avançait lentement le long des
couloirs, dans leurs bureaux, non plus qu’ils ne baissaient la voix
en un murmure confidentiel quand ils travaillaient tard à ce qu’ils
appelaient leurs « vraies » affaires.
Mais Malvonne ne s’intéressait pas à eux ; elle remarquait,
simplement. Son intérêt, c’était les gens du quartier.
Avant que Chéri ait changé son nom de William Younger en
Petit César, il avait fracturé une boîte à lettres de la 130e Rue.
Cherchant des mandats, du liquide ou quoi, Malvonne n’avait
pas idée. Elle l’avait élevé depuis l’âge de sept ans et personne
n’aurait rêvé d’un neveu plus sage. Le jour, en tout cas. Mais elle
ne saurait jamais certaines des choses qu’il faisait pendant qu’elle
passait dans les bureaux entre 18 h et 2 h 30 du matin ; et en
apprendrait d’autres après son départ pour Chicago, ou était-ce
San Diego, ou une autre ville en O.
Une des choses qu’elle apprit expliquait où était passé son sac à
provisions – le sac de dix kilos de sel qu’elle emportait, bien lavé
et plié dans son sac à main, au marché. Quand elle l’a trouvé,
derrière le radiateur de la chambre de Chéri, il était plein de
lettres non oblitérées. En les examinant son premier mouvement
a été de les recoller, de les replier et de les remettre très vite dans
une boîte à lettres. Mais elle a fini par toutes les lire, même celles
que Chéri n’avait pas pris la peine d’ouvrir. A part le plaisir de
reconnaître les signatures, cette lecture s’est avérée sans aucun
intérêt.
Chère Helen Moore : des questions sur la santé d’Helen ; des
réponses sur celle de son correspondant, le temps. des déceptions.
des promesses. amour et ensuite le signataire, comme si Helen
recevait tant de courrier, avec tellement de parents et d’amis
qu’elle ne pouvait pas se les rappeler tous. s’identifiait elle ou lui
d’une grande écriture penchée ta sœur dévouée, Mme ceci cela ;
ou ton père qui t’aime à New York, L. Henderson Woodward.
Quelques-unes avaient obligé Malvonne à intervenir. Une
élève d’école professionnelle avait envoyé un formulaire
d’inscription à un cours de droit par correspondance avec le
dollar requis mais désormais absent. Malvonne n’avait pas un
dollar de trop pour le droit d’entrée de Lila Spencer, mais elle
craignait que cette fille ne se retrouve en tablier si elle ne devenait
pas juriste, et ajouta un mot de sa main disant : « Je n’ai pas le
dollar juste en ce moment, mais dès que je saurai que vous avez
reçu cette inscription et que je peux venir, je l’aurai à ce moment-
là si vous me dites que vous ne l’avez pas et que vous en avez
vraiment besoin. »
Le moment triste, c’est quand elle a lu la lettre à Panama de
Winsome Clark se plaignant à son mari qui travaillait dans la
zone du canal des sommes insuffisantes et mesquines qu’il
envoyait – si peu d’argent qu’elle quittait son emploi, prenait les
enfants et rentrait à la Barbade. Malvonne pouvait sentir le mur
de la vie appuyé contre les paumes de la femme, ses mains
meurtries à force de taper dessus ; ses hanches comprimées par
l’étreinte des petits enfants. « Je ne sais pas quoi faire, écrivait-
elle. Rien de ce que je fais ne sert à rien. Tantine fait des histoires
pour tout. Je suis hors de moi. Les enfants sont malheureux
comme moi. L’argent que tu envoies ne peut pas nous maintenir
à flot. On se noie ici et on va peut-être se noyer au pays où il y a
ta mère et la mienne et des grands arbres. »
Oh, se dit Malvonne, elle rêve de grands arbres à la Barbade ?
Plus grands que ceux du parc ? Ça doit être une vraie jungle.
Winsome disait qu’elle était « désolée pour ton bon ami mort
dans le grand incendie et prie pour lui et toi pourquoi tant de
gens de couleur meurent là où les Blancs font des grands trucs. Je
crois que tu penses que c’est pas une question de grande
personne. Envoie tout ce que tu peux à Wyndham Road où moi
et les bébés seront d’ici deux enveloppes de paye. Sonny dit qu’il
aura son argent de cireur pour son billet alors t’inquiète pas sauf
de rester en vie. Ta très chère femme Mme Winsome Clark. »
Malvonne ne connaissait pas Winsome ou personne à la cité
du 300 Avenue Edgecombe, même si un des immeubles était
plein de riches Caribéens qui restaient surtout entre eux avec
sortant des fenêtres les odeurs d’assaisonnements qu’elle ne
connaissait pas. L’important, maintenant, c’était d’envoyer l’avis
de départ de Winsome, déjà en retard de deux enveloppes de
paye, à Panama avant que d’autre argent n’arrive à Edgecombe où
la tante pourrait s’en emparer et, qui sait, si elle était aussi
détestable que disait Winsome (délayant en douce le lait des
petits et fouettant le gosse de cinq ans pour avoir mal pris le
lourd fer brûlant), elle le garderait pour elle. Malvonne a recollé
soigneusement la lettre et se dit qu’elle ajouterait un timbre à un
sou au cas où ça aiderait à arriver plus vite à Panama.
Il n’y avait qu’une lettre où se casser la tête en se demandant
quelle sorte de femme pouvait écrire ces mots-là, sans parler de ce
qu’elle avait fait et promettait encore de faire. L’écriveuse habitait
le même immeuble que son amant. Malvonne ne voyait pas ce
qui lui faisait gâcher un timbre à trois cents sauf le plaisir de
savoir que le gouvernement livrait ses chaleurs à domicile. En
sueur, sans presque respirer, Malvonne se força à la lire plusieurs
fois. Le problème était d’envoyer ou non à M. M. Sage (c’était le
nom sur l’enveloppe ; sur la feuille tirée d’un bloc il s’appelait
« papa ») la lettre de « ta Vapeur toujours Brûlante ». Un mois
avait passé depuis et Vapeur pouvait se demander si elle était allée
trop loin. A moins que Papa Sage et Vapeur aient fait entretemps
d’autres de ces choses viles et gluantes ? Finalement elle décida de
la poster avec un mot de sa main – exhortant à la prudence et
attirant l’attention de papa sur une coupure de Opportunity
Magazine.
C’est quand elle préparait ce conseil anonyme que Joe Trace
frappa à sa porte.
« Comment ça se passe, Malvonne ?
– Pas à se plaindre. Et toi donc ?
– Je peux entrer ? J’ai une proposition pour toi. Il eut son
sourire facile de campagnard.
– Je n’ai pas dix cents, Joe.
– Non. Il leva une main et entra dans le salon. Je n’ai rien à
vendre. Tu vois ? Je n’ai même pas ma mallette avec moi.
– Oh, bon, alors. Malvonne le suivit sur le canapé. Prends un
siège.
– Mais si je l’avais, dit-il, qu’est-ce que tu aimerais ? Si tu avais
dix cents, je veux dire.
– Ce savon violet n’était pas mal.
– C’est pour toi !
– Mais fini en un rien de temps.
– Une savon luxe c’est du luxe. Pas fait pour durer.
– J’imagine.
– Il m’en reste deux. Je te les apporte tout de suite.
– Qu’est-ce qui me vaut ça ? Tu vends pas tu donnes et
pourquoi ? Malvonne regarda l’horloge de la cheminée, calculant
le temps qu’elle avait pour parler avec Joe et poster ses lettres
avant de partir travailler.
– Un service tu pourrais dire.
– Ou je pourrais ne pas dire ?
– Si. C’est un service pour moi, mais un peu d’argent de poche
pour toi. »
Malvonne rit. « Vas-y donc, Joe. Ce truc, Violette est pas au
courant ?
– Eh bien. Elle. C’est. Vi n’est pas. Je ne vais pas la déranger
avec ça, tu vois ?
– Non. Dis-moi.
– Eh bien, je voudrais louer chez toi.
– Quoi ?
– Juste un après-midi ou deux, de temps en temps. Pendant
que tu travailles. Mais je paierai le mois entier.
– Qu’est-ce que tu mijotes, Joe ? Tu sais que je travaille le
soir. » C’était peut-être un nom bidon et une adresse bidon, et
Joe était le « Papa » qui ramassait le courrier ailleurs et disait à
Vapeur qu’il s’appelait Sage.
« Je sais que t’es en équipe de nuit, mais tu pars à quatre
heures.
– Quand il fait assez beau pour marcher. Le plus souvent je
prends le cinq heures trente.
– Ce ne serait pas tous les jours, Malvonne…
– Ce serait zéro jour. J’ai pas envie de penser à ce que tu
proposes.
– Deux dollars par mois tous les mois.
– Tu crois que j’ai besoin de ton argent ou de ton savon qui
dure pas ?
– Non, non, Malvonne. Ecoute. Laisse-moi expliquer. Y a pas
beaucoup de femmes comme toi pour comprendre les problèmes
que les hommes ont avec leur femme.
– Quel genre de problème ?
– Bon. Violette. Tu sais qu’elle est drôle depuis son
Changement.
– Violette était drôle bien avant ça. Drôle en 1920, si je me
souviens.
– Ouais, bon. Mais maintenant…
– Joe, tu veux louer la chambre de Chéri pour faire venir une
autre femme ici quand je n’y suis pas parce que Violette veut plus
rien de toi. Quel genre de personne tu crois que je suis ? Okay, il
n’y a pas d’amour en trop entre Violette et moi, mais je suis de
son côté, pas du tien, sale vieux chien.
– Ecoute voir, Malvonne…
– Qui c’est ?
– Personne. Je veux dire, je ne sais pas encore. J’ai juste
pensé…
– Ha. Si tu tombais sur une idiote t’aurais déjà l’endroit ?
C’est ça que t’as pensé ?
– Un peu. Je n’irai peut-être jamais. Mais je le voudrais, au cas
où. Je paierai si je m’en sers ou pas.
– Cinquante cents dans certaines maisons et tu as la femme, le
sol, les murs et le lit. Avec deux dollars tu peux te faire une
femme en patinette toute neuve si t’as envie.
– Oh, non, Malvonne. Non. Tu te trompes tout à fait. Je ne
veux personne venu du trottoir. Seigneur Dieu.
– Non ? Qui tu crois sauf une pute va vouloir batifoler avec
toi ?
– Malvonne, j’espère seulement trouver une amie. Quelqu’un
avec qui parler.
– Par-dessus la tête de Violette ? Pourquoi me demander à
moi, une femme, un lit garni. Me semble que tu pourrais
demander ça à un sale type comme toi.
– J’y ai pensé, mais j’en connais pas un qui vive seul et c’est
pas sale. Allons, la fille. Tu me jettes à la rue. Ce que je demande
est mieux, non ? De temps en temps je viendrai en visite avec une
dame respectable.
– Respectable ?
– C’est ça, respectable. Peut-être qu’elle est seule, ou qu’elle a
des enfants. ou…
– Ou un mari avec un marteau ?
– Personne de ce genre.
– Et si Violette le découvre, qu’est-ce que je suis censée dire ?
– Elle le fera pas.
– Suppose que je lui dise.
– Tu le feras pas. Pourquoi tu ferais ça ? Je continue à
m’occuper d’elle. Ça ne fera de mal à personne. Et tu reçois deux
quarters en même temps que quelqu’un qui surveille chez toi
quand tu n’y es pas au cas où Chéri revienne ou quelqu’un vienne
le chercher et se fiche de tout casser parce que tu es une femme.
– Violette me tuerait.
– Tu n’as rien à faire avec ça. Tu ne sauras jamais quand je
viens et tu ne verras rien. Tout sera comme tu l’auras laissé, sauf
s’il y a un petit truc que tu veux que j’arrange ou que je fasse. Tu
ne verras rien à part un peu de monnaie sur cette table que je
laisse pour une raison dont tu ne sais rien, tu vois ?
– Euh euh.
– Essaye, Malvonne. Une semaine. Non, deux. Si tu changes
d’avis n’importe quand, n’importe quand, laisse juste l’argent sur
la table et je saurai que tu veux que j’arrête et sur ta vie ta clef
sera posée à sa place.
– Euh euh.
– C’est ta maison. Tu me dis ce qu’il faut faire, ce qu’il faut
arranger, et tu me dis ce que tu veux pas. Mais crois-moi, ma
fille, tu ne sauras pas quand ou si je suis venu. Sauf, peut-être, si
ton robinet ne fuit plus.
– Euh euh.
– La seule chose que tu sais c’est tous les samedis, à partir de
maintenant, tu as deux quarters en plus pour mettre dans ton
sucrier.
– Sacrément cher pour une petite conversation.
– Tu serais étonnée de ce qu’on peut économiser, comme moi,
quand on boit pas. on fume pas, on joue pas et on donne pas à la
quête.
– Tu devrais peut-être.
– Je ne veux rien de vulgaire, et je ne veux pas traîner dans les
boîtes et tout ça. Je veux juste une gentille compagnie féminine.
– T’as l’air sacrément sûr de la trouver. »
Joe sourit. « Sinon, pas de mal. Pas de mal du tout.
– Pas de messages.
– Quoi ?
– Pas de mots à passer. Pas de lettres. Je ne transmets aucun
message.
– Bien sûr que non. Je ne cherche pas une correspondante. On
parle ici ou on ne parle pas du tout.
– Suppose qu’il arrive quelque chose et que tu veux ou elle
veut annuler.
– T’inquiète pas de ça.
– Suppose qu’elle tombe malade et peut pas venir et a besoin
de te le dire.
– J’attends, et puis je m’en vais.
– Suppose qu’un des gosses tombe malade et que personne
peut trouver la maman parce qu’elle est terrée quelque part avec
toi ?
– Qui dit qu’elle a des gosses ?
– Ne te mets pas avec une femme si ses gosses ils sont petits,
Joe.
– Très bien.
– Ce serait trop me demander.
– Tu n’as pas à penser à rien de tout ça. Tu n’es pas dedans. Tu
m’as déjà vu déconner avec quelqu’un ? Je suis dans cet immeuble
depuis plus longtemps que toi. Tu as déjà entendu une femme
dire un mot contre moi ? Je vends des produits de beauté dans
toute la ville, on t’a déjà dit que j’avais couru après une femme ?
Non. On ne t’a jamais dit ça, parce que ça n’est jamais arrivé.
Maintenant j’essaye d’alléger un peu ma vie avec une dame,
comme ferait un homme convenable, c’est tout. Dis-moi ce qui
ne va pas avec ça ?
– Violette, voilà ce qui ne va pas.
– Violette s’occupe plus de son perroquet que de moi. Le reste
du temps, elle fait cuire du porc que je ne peux pas manger, ou
fait friser des cheveux que je ne peux pas sentir. C’est peut-être
comme ça pour les gens mariés depuis aussi longtemps qu’on
l’est. Mais le silence. Je ne peux pas supporter le silence. Elle ne
parle quasiment plus, et j’ai pas le droit de l’approcher.
N’importe quel homme il irait courir partout, sortirait tous les
soirs, tu sais bien. Je ne suis pas comme ça. Pas moi. »
Bien sûr, pas lui, mais il le faisait quand même. Se faufilait,
intriguait et s’éclipsait chaque soir que la fille le demandait. Ils
allaient au Mexico, chez Sook et dans des boîtes qui changeaient
de nom toutes les semaines – et il n’était plus seul. Il était devenu
un homme du jeudi et les hommes du jeudi sont satisfaits. A les
voir je peux dire qu’un amour hors la loi va être, ou a déjà été,
satisfait. Le week-end et les autres jours de la semaine sont une
possibilité, mais on peut compter sur le jeudi. J’avais cru que
c’était parce que les domestiques avaient leur jeudi libre et
pouvaient rester au lit le matin, ce qui était hors de question le
week-end, car soit ils dormaient sur leur lieu de travail, soit se
levaient si tôt pour y venir qu’ils n’avaient pas le temps de
déjeuner ni de jouer à rien. Mais j’ai remarqué que c’était aussi
vrai des hommes dont les femmes n’étaient pas domestiques ou
employées, mais barmaids ou cuisinières de restaurant avec leur
dimanche-lundi de congé ; les institutrices. chanteuses de bar,
dactylos et vendeuses du marché attendaient toutes leur samedi
libre. La Ville y pense et s’arrange pour le week-end : le jour
d’avant la paye, le jour d’après la paye, l’activité présabbatique, la
boutique fermée et le préau silencieux ; les chambres fortes
barricadées et les bureaux obscurs et verrouillés.
Alors pourquoi est-ce le jeudi que les hommes ont l’air
satisfait ? C’est peut-être le rythme artificiel de la semaine – il y a
peut-être quelque chose de tellement factice au cycle de sept jours
que le corps n’y fait pas attention, préfère les trios, les duos. les
quatuors, tout sauf un cycle de sept qu’il faut couper en parties
humaines et la coupure tombe le jeudi. Irrésistible. Les attentes
exorbitantes et inflexibles du week-end sont nulles le jeudi. Les
gens attendent le week-end pour les rencontres, les mises à jour et
les séparations même si beaucoup de ces activités s’accompagnent
de coups et parfois d’une goutte de sang, car l’excitation est forte
vendredi ou samedi.
Mais pour la satisfaction pure et simple, pour l’équilibre entre
plaisir et confort, on ne peut pas battre le jeudi – c’est clair à voir
l’expression capable des hommes et leur pas conquérant dans la
rue. Ils semblent ce jour-là acquérir une sorte d’achèvement qui
les fait tenir suffisamment debout pour avoir l’air gracieux même
s’ils ne le sont pas. Ils commandent le milieu du trottoir, sifflent
doucement sous des porches non éclairés.
Ça ne dure pas, bien sûr, et vingt-quatre heures plus tard ils
sont de nouveau effrayés et se restaurent de toute impuissance à
leur portée. Ainsi les week-ends, destinés à décevoir, sont
stridents. maussades. saupoudrés de bleus et de taches de sang.
Les choses regrettables, les paroles grossières et aigres, les mots
soudain actifs qui font bouillir le cœur – rien de tout ça n’a lieu
le jeudi. Je suppose que l’homme qui lui a donné son nom en
aurait horreur, mais le fait est que son jour est un jour d’amour
pour la Ville et la compagnie des hommes satisfaits. Ils font
sourire les femmes. Les airs sifflés entre des dents parfaites restent
en mémoire, sont plus tard repris et répétés devant la cuisinière.
Devant le miroir de la porte l’une d’elles tournera la tête de côté
et se balancera, ravie de sa taille et de la forme de ses hanches.
Là-haut, dans cette partie de la Ville – celle pour quoi ils sont
venus –, le bon air siffloté sous un porche ou s’élevant des cercles
et des sillons d’un disque peut changer le temps qu’il fait. De
glacé à chaud à frais.
Comme ce jour de juillet, il y a presque neuf ans, où les beaux
hommes avaient froid. Par un temps d’été typique, poisseux et
lumineux, Alice Manfred était restée trois heures sur la
Cinquième Avenue émerveillée par les visages noirs et froids,
écoutant les tambours annoncer ce que les femmes gracieuses et
les hommes en train de défiler ne pouvaient pas dire. Ce qu’il
était possible de dire était déjà affiché sur une banderole qui
rappelait deux promesses de la Déclaration d’Indépendance et
ondulait au-dessus de la tête de son porteur. C’était
juillet 1917 et les beaux visages étaient froids et muets, avançant
lentement dans l’espace que leur construisaient les tambours.
Au cours du défilé Alice eut l’impression que le jour était
passé, la nuit aussi, et qu’elle était encore là, tenant la main d’une
petite fille, à fixer chaque visage froid qui passait. Les tambours et
les visages glacés lui faisaient mal, mais ce mal valait mieux que la
peur et Alice avait eu peur depuis longtemps – d’abord elle avait
eu peur de l’Illinois, puis de Springfield, dans le Massachusetts.
puis de la Onzième Avenue, de la Troisième Avenue, de Park
Avenue. Récemment elle avait commencé à ne plus se sentir en
sécurité au sud de la 110e Rue, et la Cinquième Avenue était
pour elle la plus effrayante de toutes. C’était là que des hommes
blancs se penchaient des voitures avec des billets pliés qui
pointaient de leurs paumes. C’était là que des vendeurs la
touchaient, seulement elle, comme si elle faisait partie des
marchandises qu’ils avaient daigné lui vendre ; c’était le mouchoir
exigé si la direction était assez bonne pour vous laisser essayer un
corsage (mais pas un chapeau) dans une boutique. C’était là
qu’elle, une femme de cinquante ans, indépendante, n’avait pas
de nom de famille. Où des femmes parlant anglais lui disaient :
« Ne t’assieds pas là, mon chou, on ne sait jamais ce qu’elles
ont. » Et des femmes ne parlant même pas anglais et qui
n’auraient jamais une paire de bas s’écartaient quand elle
s’asseyait près d’elles dans le tramway.
A présent, descendant la Cinquième Avenue d’un trottoir à
l’autre, c’était une marée de visages noirs et froids, muets, le
regard fixe, à cause de ce qu’ils voulaient dire mais ne se faisaient
pas confiance pour dire ce que disaient pour eux les tambours, et
ce qu’ils avaient vu de leurs propres yeux et par les yeux des
autres les tambours le décrivaient de A à Z. Leur mal lui faisait
mal, mais enfin la peur était partie. La Cinquième Avenue se
mettait au point et aussi la protection de la fille nouvellement
orpheline à sa charge.
A partir de là elle cacha les cheveux de la fille dans des nattes
repliées. de crainte que les hommes blancs les voient pleuvoir sur
ses épaules et ne tendent vers elle des doigts roulés dans des
billets. Elle lui apprit la surdité et la cécité – précieuses et
nécessaires en compagnie des femmes blanches qui parlaient
anglais et des autres. aussi bien qu’en présence de leurs enfants.
Lui apprit à ramper le long des murs des immeubles, à disparaître
sous les porches, à couper les carrefours dans les embouteillages –
à tout faire et aller n’importe où pour éviter un garçon blanc
ayant dépassé l’âge de onze ans. Elle pouvait faire passer
beaucoup de tout ça avec sa robe, mais à mesure que la fille
grandissait il fallait mettre en place des instructions plus précises.
Les chaussures à hauts talons avec des brides élégantes sur la
cambrure, les chapeaux de vamp refermés sur la tête avec des
rebords coquins pour encadrer le visage, n’importe quelle sorte de
maquillage – tout cela était hors la loi chez Alice Manfred.
Surtout les vestes longues dans le dos et non pas boutonnées,
mais serrées sur le corps comme un peignoir ou une serviette,
obligeant les femmes qui les portaient à avoir l’air de sortir du
bain et d’être déjà prêtes au lit.
Intérieurement, Alice les admirait, les vestes et les femmes qui
les portaient. Elle cousait des doublures à ces vestes. quand elle
était d’humeur à travailler, et elle dut regarder deux fois en arrière
quand les Gay Northeasters et les City Belles descendirent la
Septième Avenue, tellement elles étaient belles. Mais Alice
enfermait ce plaisir teinté d’envie, et ne laissa jamais la fille voir
combien elle admirait ces vêtements-de-rue-prêts-au-lit. Et elle
avait dit ce qu’elle en pensait aux sœurs Miller, qui gardaient des
enfants le jour pour les femmes qui travaillaient dehors. Elles
n’avaient pas besoin d’être persuadées, espérant déjà depuis douze
ans le jour du Jugement Dernier et attendant ce merveilleux
soulagement d’une minute à l’autre. Elles avaient la liste de tous
les restaurants. cafés et clubs qui vendaient de l’alcool, et
n’avaient pas hésité à dénoncer propriétaires et clients à la police
avant de comprendre que ces informations. pour la Brigade des
Gangs, n’étaient pas seulement gênantes, mais superflues.
Quand Alice Manfred reprenait la petite fille chez les sœurs
Miller, le soir des jours où on avait sollicité son aiguille experte,
les trois femmes s’asseyaient dans la cuisine pour fredonner et
soupirer devant des tasses de Postum aux signes de la Fin
Imminente : tels que non seulement les chevilles mais les genoux
découverts ; les lèvres rouges comme le feu de l’enfer ; les
allumettes brûlées frottées sur les paupières ; les ongles trempés
dans le sang – on ne distinguait plus les traînées des mères de
famille. Et les hommes, vous savez, les choses qu’ils se
permettaient de dire tout haut à une femme qui passait ne
pouvaient pas être répétées devant les enfants. Elles n’en étaient
pas certaines, mais elles soupçonnaient les danses d’être plus
qu’obscènes parce que la musique était de pire en pire à chaque
saison que laissait passer le Seigneur pour Se faire connaître. Les
chansons qui avaient commencé dans la tête pour venir remplir le
cœur descendaient de plus en plus bas, sous les ceintures en cuir
ou en tissu. De plus en plus bas, jusqu’à ce que la musique soit
tellement ignoble qu’on devait fermer les fenêtres et transpirer
tout l’été tandis que les hommes en manches de chemise se
mettaient sur le bord des fenêtres, s’agglutinaient sur les toits,
dans les ruelles, sur les perrons et dans les appartements des
parents pour jouer les obscénités signalant la Fin Dernière. Ou
quand une femme avec son bébé sur l’épaule et une casserole à la
main chantait : « Me tourne sur l’oreiller où mon chéri était…
combien de temps, combien, combien. » Parce qu’on l’entendait
partout. Même quand on habitait place Clifton, comme Alice
Manfred et les sœurs Miller, avec un bel arbre de vingt mètres de
haut tous les trente mètres, une rue calme avec pas moins de cinq
automobiles garées le long du trottoir, on l’entendait encore, et
aucun doute sur ce que ça faisait aux petites qu’elles gardaient –
lesquelles dressaient la tête et agitaient leurs hanches ridicules,
pas encore formées.
Alice pensait que la musique ignoble (et c’était pire dans
l’Illinois) avait quelque chose à voir avec les femmes et les
hommes noirs et silencieux qui défilaient sur la Cinquième
Avenue pour proclamer leur colère devant les deux cents morts à
Saint Louis Est, dont deux étaient sa sœur et son beau-frère, tués
pendant les émeutes. Tellement de Blancs tués que les journaux
n’avaient pas voulu dire le nombre.
Certains disaient que les émeutiers étaient des anciens
combattants mécontents qui avaient combattu dans des unités
pour gens de couleur, s’étaient vu refuser les services de l’YMCA,
ici et là, avaient retrouvé chez eux la violence des Blancs plus
intense qu’avant leur engagement, et que, contrairement aux
batailles d’Europe, les combats dans leur Etat étaient
impitoyables et totalement sans honneur. D’autres disaient qu’il y
avait des Blancs terrifiés par la vague de nègres du Sud qui
inondait les villes, cherchant du travail et un endroit où vivre.
Quelques-uns réfléchissaient et voyaient à quel point le contrôle
des travailleurs était parfait, car aucun (comme des crabes dans
un tonneau sans avoir besoin de couvercle, de bâton ni même de
surveillance) ne sortirait du tonneau.
Alice, en tout cas, croyait savoir la vérité mieux que personne.
Son beau-frère n’était pas un ancien combattant, et il habitait
Saint Louis Est depuis avant la guerre. Et il n’avait pas besoin du
travail d’un homme blanc – il possédait une salle de billard. En
fait, il n’était même pas allé dans l’émeute, n’était pas armé,
n’avait affronté personne dans la rue. On l’avait arraché d’un
tramway et piétiné à mort, et la sœur d’Alice venait d’apprendre
la nouvelle et était rentrée chez elle pour essayer d’oublier la
couleur de ses entrailles, quand on avait mis le feu à sa maison et
qu’elle avait brûlé vive. Son seul enfant, une petite fille nommée
Dorcas, qui dormait de l’autre côté de la rue avec sa meilleure
amie, n’avait pas entendu la voiture de pompiers ferrailler et rugir
dans la rue parce qu’elle n’était pas venue quand on l’avait
appelée. Mais elle avait dû voir les flammes, elle avait dû, parce
que toute la rue s’était mise à hurler. Elle ne l’avait jamais dit.
N’avait jamais rien dit là-dessus. Elle était allée à deux
enterrements en cinq jours, et n’avait jamais dit un mot.
Alice s’était dit non. Ce n’était pas la Guerre et les anciens
combattants mécontents ; ce n’était pas les foules et les foules de
gens de couleur accourant vers les salaires et les rues pleines
d’eux-mêmes. C’était la musique. La musique sale et vile chantée
par les femmes et jouée par les hommes et dansée par les deux,
collés sans pudeur ou séparés comme des sauvages. Alice en était
convaincue et aussi les sœurs Miller tandis qu’elles soufflaient sur
leurs tasses de Postum dans la cuisine. Elle vous faisait faire des
choses insensées, déréglées. L’écouter, c’était déjà enfreindre la loi.
Il n’y avait rien eu de tel au défilé de la Cinquième Avenue.
Juste les tambours et les Boy-Scouts de Couleur donnant des
tracts explicatifs aux hommes blancs en chapeau de paille qui
voulaient savoir ce que savaient déjà les visages glacés. Alice avait
ramassé un tract qui avait flotté sur le trottoir, lu les mots et fait
passer son poids d’une jambe sur l’autre. Elle avait lu les mots et
regardé Dorcas. Regardé Dorcas et relu les mots. Ce qu’elle lisait
paraissait dément, flou. Une grande faille plongeait entre les
lettres imprimées et l’enfant. Elle jeta un coup d’œil entre elles en
s’efforçant de faire un rapport, quelque chose qui abolirait la
distance entre l’enfant silencieuse aux grands yeux et les mots
fous et glissants. Et soudain, comme une corde lancée à son
secours, les tambours avaient rempli la distance, les avaient tous
pris et réunis : Alice, Dorcas, sa sœur et son beau-frère, les Boy-
Scouts et les visages noirs et glacés, les spectateurs sur le trottoir
et ceux des fenêtres là-haut.
Après ce jour sur la Cinquième Avenue, Alice avait toujours
gardé cette corde de ralliement avec elle et la trouvait
suffisamment sûre et tendue – la plupart du temps. Sauf quand
les hommes assis sur les appuis de fenêtres maniaient leurs
trompettes, et que les femmes demandaient « combien de
temps ». A ce moment la corde cassait, troublait sa paix, la
rendait consciente de la chair et d’une chose si libre qu’elle sentait
l’odeur de son sang ; consciente de sa vie en dessous de la
ceinture et de ses lèvres rouge vif. Elle savait d’après les sermons
et les éditoriaux que ce n’était pas une vraie musique – juste un
truc des gens de couleur : nuisible, certes ; gênant, bien sûr ; mais
pas vrai, pas sérieux.
Pourtant Alice Manfred aurait juré qu’elle y entendait une
colère complexe ; quelque chose d’hostile qui se déguisait en
fanfares et séductions grondantes. Mais ce qu’elle détestait le plus
c’était son appétit. Son envie de défoncer, de fendre ; une sorte
de faim, que ce soit pour une bagarre ou une épingle à cravate en
rubis – l’une où l’autre. Un faux bonheur, une fausse bienvenue
qui ne la faisait pas se sentir généreuse – cette musique de bistrot,
de gnôle, de tripot. Ça lui faisait garder la main dans la poche de
son tablier pour ne pas fracasser la vitre, attraper le monde dans
son poing et l’écraser à mort pour avoir fait à elle ce qu’il lui avait
fait et fait et fait et à tous ceux qu’elle connaissait ou dont on lui
avait parlé. Mieux valait fermer fenêtres et volets, transpirer dans
la chaleur estivale d’un appartement silencieux de la place
Clinton, que risquer une vitre brisée ou un cri qui peut-être ne
saurait ou ne pourrait s’arrêter.
Je l’ai vue passer devant un café ou une fenêtre sans rideaux en
marmonnant une sorte de phrase – « Bats-moi mais ne pars
pas » –, je l’ai vue tendre une main vers la corde salvatrice lancée
huit ans plus tôt sur la Cinquième Avenue, faire de l’autre un
poing dans la poche de sa veste. Je ne sais pas comment elle
pouvait rester en équilibre avec deux gestes différents des deux
mains. Mais elle n’était pas la seule à essayer, et pas la seule à
échouer. Il était impossible d’empêcher les tambours de la
Cinquième Avenue de se mêler aux airs venus des boucles de
ceinture qui montaient des pianos et de chaque Victrola.
Impossible. Certaines nuits sont silencieuses ; pas un moteur de
voiture ; pas d’ivrognes ou de bébés énervés criant après leur
mère, et Alice ouvre toutes les fenêtres qu’elle veut et n’entend
rien du tout.
S’étonnant de cette nuit totalement silencieuse, elle peut se
recoucher mais dès qu’elle retourne l’oreiller du côté plus lisse et
plus frais, une mélodie venue d’on ne sait où chante d’elle-même,
fort et sans qu’on lui demande, dans sa tête. « Quand j’étais
jeune, à mon printemps, j’avais mon barbecue n’importe
quand. » Des paroles avides, imprudentes, licencieuses et
haïssables, mais difficiles à écarter parce que, en dessous,
contenant cette licence comme une paume, il y a les tambours
qui avaient mis au point la Cinquième Avenue.
Sa nièce, bien sûr, n’avait pas ce problème. Alice la rééduquait,
la corrigeait, depuis l’été 1917, et même si le premier souvenir de
son arrivée après Saint Louis Est était le défilé où sa tante l’avait
emmenée, une sorte de défilé funèbre pour son père et sa mère,
Dorcas en avait un souvenir différent. Tandis que sa tante se
tracassait pour que le cœur continue à ignorer les hanches et la
tête les gouvernant tous les deux, Dorcas était allongée sur un
dessus-de-lit en éponge, titillée et contente de savoir qu’on ne
pouvait être nulle part sans que quelqu’un, tout près. lèche son
biniou, chatouille l’ivoire, frappe sur ses peaux, souffle dans sa
trompette pendant qu’une femme avertie chante y a personne qui
va m’faire taire t’as la bonne clef baby mais l’mauvais trou de
serrure faut que tu l’trouves que tu l’apportes et le mettes là, sans
ça gare.
En résistant à la protection de sa tante et à ses mains qui la
retenaient, Dorcas pensait à cette vie sous la ceinture comme à la
seule vie existante. Les tambours entendus au défilé n’étaient que
la première partie, le premier mot, d’un ordre. Pour elle les
tambours n’étaient pas une corde omniprésente de camaraderie,
discipline et transcendance. Elle s’en souvenait comme d’un
commencement, le début d’une chose qu’elle cherchait à
compléter.
Là-bas à Saint Louis Est, quand la petite véranda était tombée,
des éclats de bois – en feu et fumants – avaient explosé en l’air.
L’un d’eux avait dû entrer dans sa bouche muette et distendue et
descendre au fond de sa gorge parce qu’il y brûlait et y fumait
toujours. Dorcas ne le laissait jamais sortir ni s’éteindre. D’abord
elle crut que si elle en parlait, ça la quitterait, ou elle le perdrait
par la bouche. Et quand sa tante l’emmena en train vers la Ville,
lui écrasa la main en regardant un défilé très long, l’éclat de bois
brillant s’enfonça de plus en plus loin pour se loger
confortablement quelque part sous son nombril. Elle regardait les
hommes noirs qui ne cillaient pas, et les tambours lui assuraient
que cette lueur ne la quitterait jamais. qu’elle attendrait avec et
pour elle chaque fois qu’elle voudrait qu’elle la touche. Et quand
elle voudrait la laisser bondir et de nouveau prendre feu, ce qui
arriverait irait très vite. Comme les poupées.
Elles avaient dû brûler très vite. Du bois. après tout, dans une
boîte à cigares en bois. La jupe rouge en papier crépon de
Rochelle immédiatement. Sst, comme une allumette, et puis la
soie bleue de Bernadine et la cape en coton blanc de Faye. Le feu
avait dû ronger leurs jambes, d’abord les noircir avec son souffle
brûlant, et leurs yeux ronds aux cils et aux sourcils minuscules
qu’elle avait peints avec tant de soin se seraient vus disparaître
eux-mêmes. Dorcas évitait de penser à l’énorme cercueil juste en
face, un peu sur sa gauche, et à l’odeur pharmaceutique de Tante
Alice assise à côté d’elle, en se concentrant sur Rochelle et
Bernadine et Faye, qui n’auraient pas d’enterrement du tout. Ça
la rendait sûre d’elle. Même à neuf ans à l’école primaire elle était
sûre d’elle. Même avec ses nattes serrées et repliées, même avec
ses grosses chaussures montantes qui couvraient les chevilles que
les autres filles montraient dans leurs souliers échancrés, même
avec ses épais bas noirs. rien ne pouvait cacher la hardiesse qui se
balançait sous sa jupe en fonte. Les lunettes ne pouvaient pas la
dissimuler, ni les boutons provoqués par le grossier savon noir et
un régime dévoyé.
Quand elle était petite, et qu’Alice Manfred acceptait d’aller
coudre un mois ou deux, Dorcas était gardée après la classe par
les sœurs Miller. Souvent il y avait quatre filles de plus,
quelquefois une seule. Elles jouaient sans bruit et seulement dans
un petit coin de la salle à manger. La sœur à deux bras, Frances
Miller, leur donnait des sandwiches au beurre et à la pomme ;
celle à un bras, Neola, leur lisait les Psaumes. La stricte discipline
était parfois allégée quand Frances sommeillait à la table de la
cuisine. Alors Neola pouvait se lasser des contraintes imposées à
sa voix par les Psaumes et choisir une gosse pour lui allumer une
cigarette. Elle prenait à peine trois bouffées, un geste qui remuait
quelque chose au fond d’elle-même, et racontait aux enfants des
contes inspirant la prudence. Pourtant ses histoires sur la sagesse
de bien se conduire étaient balayées par l’excitation du péché
qu’elles déploraient.
Et en vérité le message de ses instructions avait échoué parce
qu’une semaine après avoir passé au doigt de Neola sa bague de
fiançailles. le futur mari avait quitté l’Etat. La douleur de son
refus était visuelle, car sur son cœur, recourbé comme une
coquille, reposait la main où il avait glissé l’anneau. Comme si
elle retenait les morceaux de son cœur brisé grâce au crochet d’un
bras figé. Aucune autre partie d’elle n’était atteinte par cette
paralysie. Sa main droite, celle qui tournait les pages fines comme
la soie de l’Ancien Testament, ou portait une cigarette Old Gold
à ses lèvres, était ferme et ne tremblait pas. Mais ses histoires de
déchéance morale, sur les bons devenant la proie des méchants.
étaient rendues poignantes par ce bras agrippé à son sein. Elle
leur raconta qu’elle avait conseillé à une amie de retrouver le
respect d’elle-même en quittant un homme qui ne lui valait rien.
L’amie avait fini par accepter mais deux jours après, deux ! elle lui
était revenue Dieu nous aide, et Neola ne lui avait plus jamais
adressé la parole. Elle leur raconta qu’une très jeune fille, pas plus
de quatorze ans, avait quitté famille et amis pour courir pendant
cinq cents kilomètres après un garçon qui s’était engagé dans
l’armée pour se retrouver abandonnée et mener une vie
absolument dissolue dans une ville de garnison. Elles pouvaient
donc voir, n’est-ce pas, la puissance du péché allié à un esprit
faible ? Les enfants se grattaient les genoux et hochaient la tête,
mais Dorcas. en tout cas, était enchantée par le côté fragile, prêt à
fondre, de la chair, et le Paradis capable de faire revenir une
femme deux jours après. deux ! ou de faire faire cinq cents
kilomètres à une fille jusqu’à une ville de garnison, ou de plier le
bras de Neola pour mieux retenir de la main les morceaux de son
cœur. Le Paradis. Tout pour le Paradis.
A dix-sept ans sa vie entière était devenue insupportable. Et
quand j’y pense, je sais exactement ce qu’elle ressentait. C’est
terrible, quand il n’y a absolument rien à faire ou qui vaille d’être
fait sauf s’allonger en espérant que lorsqu’on sera nue elle ne va
pas se moquer de vous. Ou que lui, en vous prenant les seins, ne
va pas souhaiter qu’ils soient autrement. Terrible, mais ça vaut le
risque, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire même si, à quatorze
ans, on le fait. Etudier, travailler, apprendre par cœur. Mordre la
nourriture et la réputation de ses amies. Rire des choses qui sont
à l’endroit et de celles qui sont à l’envers – peu importe
puisqu’on ne fait pas la seule chose valant d’être faite qui est
s’allonger quelque part dans un endroit mal éclairé serrée dans
des bras et supportée par le noyau du monde.
Pensez à ce que c’est, si vous pouvez y arriver, juste y arriver.
La nature se met en quatre pour vous, à ce moment-là. Elle se fait
abri, passages. Oreillers pour deux. Etale assez bas les branches
des lilas pour vous cacher. Et la Ville, à sa façon, se penche vers
vous, coopère, aplanit ses chaussées. corrige ses trottoirs, vous
offre des melons et des pommes vertes au coin de la rue. Des
rayons de foulards jaunes ; des rangées de perles égyptiennes. Le
poulet frit du Kansas et un truc avec des raisins attirent
l’attention vers une fenêtre ouverte où l’arôme semble se tapir. Et
si ça ne suffit pas, les portes des bars clandestins s’entrouvrent et
dans cet endroit frais une clarinette tousse et s’éclaircit la voix en
attendant que la femme choisisse sa tonalité. Elle se décide et au
passage fait savoir à votre dos qu’elle est le petit ange de son papa.
Pour ça, la Ville est maligne : odorante et bonne et paillarde ;
envoyant des messages secrets déguisés en annonces publiques :
par ici, ouvrez là, danger d’admettre gens de couleur pour
hommes seuls à vendre on cherche femme chambre individuelle
attention chien de garde absolument rien au comptant poulet
frais livraison rapide gratuite. Et bonne pour ouvrir les serrures,
assombrir les escaliers. Couvrir vos gémissements avec les siens.
Il y eut un soir de sa seizième année où Dorcas mit son corps
en avant et s’offrit à un des deux frères pour danser. Les deux
garçons étaient plus petits qu’elle, mais aussi attirants l’un que
l’autre. Et surtout ils dansaient tellement mieux que les autres
que pour un vrai concours ils étaient forcés de danser ensemble.
Aller en douce à cette fête avec sa meilleure amie, Felice, aurait
dû être difficile à arranger, mais Alice Manfred avait été retenue
pour la nuit à Springfield, et il n’y avait rien eu de plus facile. La
seule difficulté était de trouver quelque chose d’assez sexy à se
mettre.
Les deux copines montent les marches, menées droit au bon
endroit plus par le piano droit qui se déverse sous la porte que
par leur souvenir du numéro de l’appartement. Elles s’arrêtent
pour échanger un regard avant de frapper. Même dans le couloir
mal éclairé l’amie à peau sombre fait ressortir le teint crémeux de
l’autre. La chevelure huileuse de Felice met en valeur les
ondulations sèches et douces de Dorcas. La porte s’ouvre et elles
entrent.
Avant qu’on éteigne les lumières. et avant que disparaissent les
sandwiches et l’eau gazeuse alcoolisée, celui qui s’occupe du
tourne-disque choisit un morceau rapide convenant à la pièce
bien éclairée dont les meubles encombrants ont été poussés
contre les murs, rangés dans le couloir et les chambres où
s’entassent les manteaux. Sous le plafonnier, les couples bougent
comme des jumeaux nés l’un avec, sinon pour, l’autre, partageant
le pouls du partenaire comme une seconde jugulaire. Ils croient
savoir avant la musique ce que doivent faire leurs mains, leurs
pieds. mais cette illusion est le pouvoir secret de la musique : la
façon dont elle leur fait croire que c’est à eux ; l’anticipation
qu’elle anticipe. Pendant les changements de disque, quand les
filles agitent le col de leur corsage pour aérer leurs clavicules
mouillées ou tapotent d’une main anxieuse les dégâts de leurs
cheveux humides, les garçons se pressent sur le front des
mouchoirs pliés en quatre. Le rire couvre les regards indiscrets
d’accueil et de promesse, émousse les gestes de trahison et
d’abandon.
Dorcas et Felice ne sont pas des inconnues à la soirée –
personne ne l’est. Des gens qu’elles n’ont jamais vus se joignent à
la fête aussi aisément que ceux qui ont grandi dans l’immeuble.
Mais les deux filles sont d’autant plus en attente qu’elles ont eu
du mal à se trouver une tenue pour cette escapade. Dorcas, à
seize ans, n’a pas encore porté de bas de soie, et elle a les
chaussures de quelqu’un de beaucoup plus jeune ou plus vieux
qu’elle. Felice l’a aidée à défaire deux nattes derrière les oreilles et
elle a le doigt taché par le rouge qu’elle s’est passé sur les lèvres.
Avec le col retourné, sa robe a l’air plus adulte, mais la main
sévère d’une grande personne sermonneuse se voit partout
ailleurs : à l’ourlet, à la ceinture sur la taille, aux manches courtes
et bouffantes. Felice et elle ont essayé d’enlever la ceinture, puis
de la fixer à hauteur de nombril. Deux stratégies désastreuses.
Elles savent qu’un corps mal habillé n’est plus personne, et Felice
a dû lui seriner des compliments tout le long de la Septième
Avenue pour que Dorcas oublie sa toilette et se prépare à la fête.
A leur entrée la musique s’élance vers le plafond et par les
fenêtres grandes ouvertes pour l’aération. Immédiatement les
deux filles sont attrapées par des mains masculines et jetées au
centre tourbillonnant de la pièce. Dorcas reconnaît son
partenaire, Martin, qui avait passé une minute agitée dans sa
classe de diction – le temps qu’il avait fallu au professeur pour
comprendre qu’il n’abandonnerait jamais « ax » pour « as ».
Dorcas danse bien – pas aussi vite que certains, mais elle est
gracieuse, malgré ces souliers qui lui font honte, et provocante.
C’est au bout de deux autres danses qu’elle voit comment les
frères attirent l’attention de la foule dans le salon. Que ce soit
dans la rue, dans les couloirs ou dans les fêtes, ils sont
spectaculaires, avec des gestes de soie tendue ou de métal souple.
Le serrement de ventre reconnu par Felice et Dorcas comme
étant le Signe d’intérêt véritable et d’amour potentiel fait surface
et se grandit quand elle regarde les frères. Les sandwiches ont
disparu, la salade de pommes de terre aussi, et tout le monde sait
que le moment de la musique lumières éteintes approche.
L’agilité incroyable et la parfaite coordination démontrée par les
deux frères annoncent la culmination des danses rapides de la
soirée.
Dorcas suit le couloir qui longe le salon et la salle à manger.
De l’ombre, à travers l’arcade, elle voit parfaitement les frères
atteindre le sommet exaltant de leur performance. En riant, ils
acceptent les louanges qui leur sont dues : les regards d’adoration
des filles, les bourrades et les tapes de félicitations des garçons. Ils
ont des visages magnifiques, ces frères. Leurs sourires, plus que
des dents parfaites, sont amusés, engageants. Quelqu’un se bat
avec le Victrola : met le bras en place, érafle le disque, essaye
encore, met un autre disque. Pendant l’accalmie, les frères
remarquent Dorcas. Plus grande que beaucoup, elle les regarde
par-dessus la tête de son amie plus foncée. Les yeux des frères
semblent s’élargir et l’accueillir. Elle sort de l’ombre et se faufile
dans le groupe. Les frères renforcent le voltage de leurs sourires.
Maintenant le bon disque est sur la platine ; elle entend le
sifflement préliminaire quand l’aiguille glisse vers le premier
sillon. Les frères ont un sourire éclatant ; l’un se penche d’un
centimètre vers l’autre et, sans quitter Dorcas des yeux, murmure
quelque chose. L’autre regarde Dorcas de haut en bas quand elle
s’approche. Et puis, juste quand la musique, lente et enfumée,
épaissit l’air, le sourire toujours aussi radieux, il plisse le nez et se
détourne.
Dorcas avait été reconnue, évaluée et rejetée le temps que met
une aiguille à trouver le sillon qui l’attend. Le serrement de
ventre de l’amour impossible n’est rien comparé aux glaçons qui
viennent obstruer ses veines. Le corps où elle réside est sans
valeur. Bien qu’il soit jeune et tout ce qu’elle a, c’est comme s’il
avait pourri sur sa tige au moment du bourgeon. Pas étonnant
que Neola ait fermé le bras et serré dans sa main les morceaux de
son cœur.
Et donc à l’époque où Joe Trace lui avait chuchoté, par la fente
d’une porte qui se fermait, sa vie était devenue presque
insupportable. Presque. La chair, durement méprisée par les
frères, dissimulait l’appétit d’amour qui faisait rage en elle. J’ai vu
des poissons gonflés, aveugles et sereins, flotter dans le ciel. Sans
yeux, mais d’une certaine façon guidés. ces dirigeables nagent
sous l’écume des nuages et on ne peut détourner personne de ce
spectacle parce que c’est comme de voir son rêve le plus secret.
C’est à ça que ressemblait sa faim : électrisante, dirigée, flottant
comme un secret public sous le couvert des nuages. Alice
Manfred avait travaillé dur pour privatiser sa nièce, mais n’avait
pu rivaliser avec la musique insinuante de la Ville qui suppliait et
provoquait jour après jour. « Viens, disait-elle. Viens, égare-toi. »
Même les grands-mères qui balayent l’escalier ferment les yeux et
renversent la tête en célébrant leur chère désolation. « Personne
ne me prend comme tu me prends. » Pendant l’année séparant le
rejet des frères danseurs et la réunion du club d’Alice Manfred, le
joug qu’Alice avait noué au cou de Dorcas s’était usé jusqu’à la
rupture.
A part les femmes du club, presque personne ne savait où Joe
Trace l’avait rencontrée. Pas au rayon confiserie de chez Duggie
où il l’avait vue et s’était demandé si c’était ça, les menthols
qu’elle s’achetait, qui insultaient sa peau, fine et crémeuse partout
sauf sur ses joues. Joe avait rencontré Dorcas chez Alice Manfred,
sous son nez et devant ses yeux.
Il était venu livrer une commande à la cousine de Malvonne,
Sheila, qui avait dit que si Joe arrivait au 237 place Clifton avant
midi il pouvait lui livrer sa commande, le Châtain Noisette no 2,
sur place, qu’elle n’aurait pas à attendre le samedi suivant ou aller
le soir à pied jusqu’à Lenox pour la prendre, sauf si, bien sûr, il
voulait venir à son travail…
Joe avait pensé attendre samedi parce que ce dollar trente-cinq
en moins n’allait pas le mettre à sec. Mais après être sorti de chez
Mlle Ransom et avoir passé une demi-heure à regarder Bud et
C.T. s’injurier en jouant aux dames, il avait décidé de s’occuper
de Sheila vite fait et de finir sa journée. Il avait l’estomac un peu
aigre et déjà mal aux pieds. Et il ne voulait pas non plus se faire
surprendre par la pluie, pendant une livraison ou en train de
noter une commande, une pluie qui menaçait pendant toute
cette chaude matinée d’octobre. Même si rentrer plus tôt
signifiait la compagnie prolongée d’une Violette muette pendant
qu’il arrangeait le siphon de l’évier ou la poulie qui tirait la corde
à linge de leur côté de l’immeuble, le dîner du samedi serait en
avance et satisfaisant : des légumes d’été cuits avec l’os de jambon
qui restait de dimanche dernier. Joe adorait les restes qu’on
préparait en fin de semaine, et détestait le repas du dimanche :
un jambon rôti, suivi d’une tarte épaisse et sucrée. La
persévérance de Violette à se refaire le cul qu’elle jurait avoir
possédé était une vraie torture.
Jadis, il s’était vanté de sa cuisine. Impatient de rentrer à la
maison pour dévorer. Mais il avait cinquante ans, et les appétits
changent, on le sait. Il aimait toujours le sucre candi, durci – pas
au caramel ni aux amandes – , et adorait les boulettes au citron.
Si Violette s’en était tenue à la soupe et aux légumes bouillis
(avec un peu de pain) il aurait été parfaitement satisfait.
C’est ce qu’il était en train de penser en montant les marches
après avoir trouvé le 237. La dispute entre C.T. et Bud à propos
du sort du navire Ethiopia était trop bien, trop drôle : il avait
écouté plus longtemps qu’il n’avait cru, parce qu’il était midi
largement passé. On entendait des bruits de femme à travers la
porte. Joe sonna quand même.
La fille aux menthols et au teint gâté lui ouvrit la porte, et
pendant qu’il lui disait qui il était et ce qu’il venait faire, Sheila
passa la tête dans l’antichambre et cria : « Mieux vaut tard que
jamais ! Surprends-moi pour une fois, Joe Trace. » Il sourit et
entra. Resta debout en souriant sans poser sa mallette avant que
la maîtresse de maison, Alice Manfred, arrive et lui dise de passer
au salon.
Elles étaient ravies de le voir interrompre leur cercle. C’était
un déjeuner-débat des Filles de la Nation pour préparer la quête
de Thanksgiving pour la Ligue Nationale des Entrepreneurs
Nègres. Elles avaient réglé ce qu’elles avaient pu, ajourné ce
qu’elles avaient dû et entamé le poulet à la royale pour lequel
Alice s’était donné le plus grand mal. Contentes, et mêmes
heureuses de leur travail, elles n’avaient pas su qu’il leur manquait
quelque chose avant qu’Alice n’envoie Dorcas répondre au coup
de sonnette, et Sheila, se rappelant ce qu’elle avait dit à Joe,
sursauta en entendant une voix d’homme.
Devant elles, Joe se sentait comme un de ces chanteurs qui
mettaient des guêtres. Les jeunes gens qui s’attroupaient au coin
des rues avec des cravates de la couleur du mouchoir qui
dépassait de leur poche de poitrine. Les jeunes coqs qui se
plantaient là sans attendre les poulettes… qui les attendaient.
Sous les yeux flirteurs, évaluateurs des femmes, il sentit le plaisir
de son propre sourire comme si des guêtres couleur sable
cachaient le haut de ses souliers.
Elles se mirent à rire, à tapoter la nappe du bout des doigts, à
l’agacer, l’insulter et l’adorer tout à la fois. Elles lui dirent ce que
leur faisait la vue d’un homme aussi grand que lui, se plaignirent
de son retard et de son insolence, lui demandèrent quoi d’autre
avait-il dans sa mallette à part ce qui excitait tellement Sheila.
Elles se demandèrent pourquoi il ne sonnait jamais chez elles, ne
montait pas quatre étages ou le double pour leur livrer quelque
chose. Elles chantaient leurs compliments et leurs injures, et seule
Alice se cantonnait à un mince sourire, un regard fermé, sans
ajouter ses commentaires aux leurs.
Bien sûr, il resta déjeuner. Bien sûr. Même s’il essaya de ne pas
manger grand-chose et de ne pas se couper l’appétit pour les
légumes d’été qui mijotaient dans la marmite, il le savait, à son
intention. Mais les femmes lui touchaient les cheveux et le
regardaient en face, rêvaient sur ses yeux bicolores et lui
ordonnaient : « Viens par ici, mec, et assieds-toi. Je te sers ?
Laisse-moi te servir. » Il protestait, elles insistaient. Il ouvrit sa
mallette, elles lui proposèrent de la racheter. « Mange, baby,
mange, disaient-elles. Tu ne vas pas sortir par ce temps à attraper
une pneumonie sans quelque chose qui te tienne au corps ça n’a
pas de sens avec tout ce qu’on a ici, Dorcas. ma fille, apporte une
assiette à cet homme que je puisse le servir t’entends ? Chut,
Sheila. »
C’étaient surtout des femmes de son âge, avec maris, enfants et
même petits-enfants. Travaillant dur pour elles-mêmes et tous
ceux qui avaient besoin d’elles. Elles trouvaient les hommes
ridicules, délicieux et terribles, profitaient de chaque occasion
pour leur faire comprendre qui elles étaient. Dans un groupe
comme celui-là, elles pouvaient faire impunément ce dont elles se
seraient méfiées si un homme quelconque, ami ou inconnu, avait
sonné chez elles avec une mallette d’échantillons à la main, quels
que soient sa taille, son sourire campagnard ou la tristesse au
fond de ses yeux. En plus, elles aimaient sa voix. Elle avait un
ton, un timbre qu’elles entendaient seulement en allant visiter des
vieux parents obstinés qui refusaient de quitter leur cour de
ferme et leurs champs épuisés pour venir à la Ville. Elle leur
rappelait les hommes qui gardaient leur chapeau pour labourer et
pour dîner ; qui soufflaient sur le café dans leur soucoupe et
gardaient le couteau à la main pour manger. Alors elles le
regardaient en face et lui disaient de toutes les manières à quel
point il était ridicule, délicieux et terrible. Comme s’il ne le savait
pas.
Joe Trace comptait sur cinquante femmes rieuses et flirteuses
pour lui acheter ses marchandises, et n’était pas assez bête pour
en entreprendre une seule. Pas s’il voulait pouvoir se pencher sur
une table de billard en exposant son dos aux maris de ses clientes.
Mais ce jour-là, chez Alice Manfred, en écoutant leur badinage et
en y répondant, quelque chose de ce jeu avec les mots a pris du
poids.
Je me suis demandé. Ce qu’il a pensé là et, plus tard, et ce qu’il
lui a dit. Il a chuchoté quelque chose à Dorcas quand elle l’a
ramené à la porte, et personne n’aurait pu avoir l’air aussi content
et surpris que lui.
Si je me souviens bien, à ce déjeuner d’octobre chez Alice
Manfred, quelque chose n’allait pas. Alice était vague et tous ceux
qui passaient une demi-heure avec elle savaient que ce n’était pas
son genre. C’était une femme dont le regard pouvait réduire les
commérages qui s’emballaient à un simple gloussement. Et c’était
peut-être sa tête de chef couturière qui changeait votre jolie robe
en quelque chose de criard et de vulgaire à côté de la sienne. Mais
elle savait dresser une table. Les portions étaient peut-être un peu
justes, et je crois qu’elle avait un préjugé contre le beurre, au peu
qu’elle en mettait dans ses gâteaux. Mais les biscuits étaient
légers, et les assiettes et les plats étincelants disposés comme il
faut. Ouvrez ses serviettes aussi grand que vous voulez, pas un
faux pli nulle part. Elle était polie au déjeuner bien sûr ; pas trop
hautaine non plus, mais sans vraiment prêter attention. Distraite,
elle était. A cause de Dorcas, probablement.
J’ai toujours cru que cette fille était un tas de mensonges. Je
pouvais dire à sa démarche qu’elle avait des sous-vêtements plus
vieux que son âge, même si sa robe ne l’était pas. Peut-être qu’en
octobre Alice commençait aussi à le penser. Quand janvier est
arrivé, personne n’a eu à se poser de questions. Tout le monde a
su. Je me demande si elle avait eu la prémonition de Joe Trace
venant frapper à la porte ? Ou si c’était quelque chose qu’elle
avait lu dans tous les journaux empilés proprement contre la
plinthe de sa chambre.
Tout le monde a besoin d’un tas de journaux : pour éplucher
les patates dessus, servir à la salle de bains, envelopper les ordures.
Mais pas comme Alice Manfred. Elle devait les lire et les relire,
autrement pourquoi les garder ? Et quand elle lisait deux fois la
même chose dans le journal elle en savait trop peu sur trop de
choses. Quand on veut garder des secrets ou deviner ceux des
autres, un journal peut vous mettre la tête à l’envers. Le mieux,
pour apprendre ce qui se passe, c’est de regarder comment les
gens manœuvrent dans la rue. Quel genre de prédicateur
ambulant les fige sur place ? Est-ce qu’ils passent au milieu des
gosses qui shootent des boîtes de conserve sur le trottoir ou leur
gueulent d’arrêter ça ? Ignorent les hommes assis sur les pare-
chocs ou prennent le temps de leur dire deux mots ? Si une
bagarre éclate entre un homme et une femme traversent-ils au
milieu du bloc pour aller voir ou courent-ils au coin de la rue au
cas où il y aurait des dégâts ?
Une chose de sûre, la rue vous embrouille, vous enseigne ou
vous casse la tête. Mais Alice Manfred n’était pas du genre à se
donner des raisons pour y être. Elle y passait le plus vite possible
pour rentrer chez elle. Si elle était sortie plus souvent, pour
s’asseoir sur le perron ou bavarder devant l’institut de beauté, elle
en aurait appris plus que ne dit le journal. Elle aurait pu savoir ce
qui se passait sous son nez. Quand elle a découvert ce qui s’était
passé entre ce jour d’octobre et cette horrible journée de janvier
qui a mis fin à tout, la dernière personne au monde qu’elle aurait
voulu voir était Joe Trace ou quelqu’un ayant un rapport avec lui.
C’est arrivé, pourtant. La femme qui évitait la rue a fait entrer
dans son salon la femme qui était au plein milieu de tout ça.
Vers la fin mars, Alice Manfred a mis de côté ses aiguilles pour
repenser à ce qu’elle appelait l’impunité de l’homme qui avait tué
sa nièce uniquement parce qu’il pouvait. Ça n’avait pas été
difficile à faire ; ça ne l’avait même pas fait réfléchir au danger où
il se mettait. Il l’avait fait, c’est tout. Un homme. Une fille sans
défense. La mort. Un homme à mallette d’échantillons. Un
homme gentil, bon voisin, genre tout-le-monde-le-connaît. Du
genre qu’on fait entrer chez soi parce qu’il n’est pas dangereux,
parce qu’on l’a vu avec des enfants, on a acheté ses produits et on
n’a jamais entendu le moindre ragot sur sa conduite. On se
sentait non seulement en sécurité avec lui mais bien disposée,
parce que c’était le genre vers qui les femmes courent quand elles
se croient suivies, ou observées ou ont besoin de quelqu’un avec
une clef de rechange au cas ou elles s’enfermeraient dehors.
C’était l’homme qui vous raccompagnait à la porte quand on
manquait le tramway et qu’on devait marcher la nuit dans la rue.
Qui mettait les jeunes filles en garde contre les bistrots
clandestins et les hommes qui s’y attardent. Les femmes
l’aguichaient parce qu’elles lui faisaient confiance. C’était un de
ces hommes qui auraient pu défiler sur la Cinquième Avenue –
froid et digne et silencieux – dans l’espace creusé par les
tambours. Il savait que c’était mal, et il l’avait fait quand même.
Alice Manfred en avait beaucoup vu et beaucoup supporté,
avait eu peur dans tout le pays, dans toutes les rues. Et
maintenant elle se sentait vraiment en danger parce que les
hommes brutaux et leurs femmes brutales n’étaient pas seulement
là-bas. ils étaient dans son pâté de maisons, dans son immeuble.
Un homme était entré dans son salon et avait détruit sa nièce. Sa
femme était venue jusqu’à l’enterrement pour l’avilir et la
déshonorer. Elle les aurait dénoncés tous les deux à la police si
tout ce qu’elle savait de la vie des nègres lui avait rendu la chose
pensable. S’adresser volontairement à l’un d’eux, noir ou blanc, le
faire entrer chez elle, le voir remuer ses hanches sur une de ses
chaises pour mieux placer l’acier bleui qui en faisait un homme…
Désœuvrée, enfouie dans sa honte et son chagrin, elle
grignotait ses journées à faire de la dentelle pour rien, à lire ses
journaux, à les jeter par terre et à les ramasser. Maintenant elle les
lisait autrement. Chaque semaine depuis la mort de Dorcas,
pendant tout janvier et février, un journal avait dénudé jusqu’aux
os une femme brisée. Un mari tue sa femme. Huit accusés de viol
relâchés. Femme et fille victimes de. Femme se suicide.
Agresseurs blancs inculpés. Cinq femmes arrêtées. Femme
prétend avoir été battue. Fou de jalousie un homme.
Sans défense, comme des canards, pense-t-elle. Mais l’étaient-
elles ? Lus avec attention, les récits montraient que la plupart de
ces femmes. soumises et brisées, n’avaient pas été sans défense.
Ni, comme Dorcas, une proie facile. Dans tout le pays, les
femmes noires étaient armées. Ça, se dit Alice, elles avaient au
moins appris ça. Tout, sur la terre du Seigneur, ne possède-t-il pas
ou ne se procure-t-il pas de quoi se défendre ? La vitesse, du
poison dans une feuille, une langue, une queue ? Un masque, la
fuite, des nombres par millions produisant des nombres par
millions ? Une épine par-ci, une pointe par-là.
Une proie naturelle ? Facile à cueillir ? « Je ne pense pas. » Elle
l’a dit tout haut. « Je ne pense pas. »
Les endroits usés du linge avaient été renforcés avec du fil
de 60 g. Blanchi et plié il était dans un panier venu de sa mère.
Alice a monté la planche à repasser et mis des journaux dessous
pour ne pas tacher les ourlets. Elle attendait que les fers chauffent
et aussi une femme brutale et noire comme la suie qu’on savait
armée d’un couteau. Elle attendait avec moins d’hésitation
qu’avant et sans les idées effrayantes quelle avait eues en janvier
quand une femme disant qu’elle était Violette Trace avait cherché
à la voir, à lui parler ou autre. Frappé à sa porte de si bon matin
qu’Alice avait cru que c’était la police.
« J’ai pas une seule chose à vous dire. Pas une seule. » Elle
l’avait chuchoté très fort par l’entrebâillement cadenassé de la
porte qu’elle avait ensuite claquée. Elle n’avait pas eu besoin de
son nom pour avoir peur ou savoir qui c’était : la star des
funérailles de sa nièce. La femme qui avait gâché l’office, en avait
transformé le sens et la fonction, qui était pratiquement la seule
dont parlait tout le monde quand on parlait de la mort de Dorcas
et qui du coup avait changé de nom. On l’appelait Violente,
maintenant. Pas étonnant. Alice, assise au premier siège du
premier rang, avait été assommée par le fracas dans l’église. Plus
tard, et petit à petit, les émotions, comme des saletés rejetées par
la mer – étranges et reconnaissables, brutales et boueuses –
étaient revenues.
La première avait été la peur – et quelque chose de nouveau, la
colère. Envers Joe Trace, celui qui avait fait ça : séduit sa nièce
sous son nez dans sa propre maison. Le gentil. L’homme qui
vendait des produits de beauté au noir ; un personnage familier
dans presque tous les immeubles de la ville. Un homme
qu’aimaient bien les boutiquiers et les propriétaires parce qu’il
alignait proprement les jouets que les enfants avaient éparpillés
sur le trottoir. Qu’aimaient bien les enfants parce qu’ils ne le
gênaient jamais. Qu’aimaient bien les hommes parce qu’il ne
trichait jamais au jeu, n’encourageait pas les bagarres idiotes, ne
répandait pas de rumeurs et laissait leurs femmes tranquilles.
Qu’aimaient bien les femmes parce qu’il leur donnait
l’impression d’être des filles ; qu’aimaient bien les filles parce qu’il
leur donnait l’impression d’être des femmes – ce qui, pensa-t-elle,
était ce que cherchait Dorcas. Un meurtrier.
Mais Alice n’avait plus peur de lui ni, maintenant, de sa
femme. Pour Joe, elle tremblait de fureur qu’il ait volé comme un
serpent dans l’herbe la fille à sa charge ; de honte qu’il ait rampé
dans son herbe – l’environnement gardé et surveillé où une
grossesse non mariée et inmariable était la fin et le terme d’une
vie vivable. Après ça, zip. Juste attendre que le bébé à naître soit
assez vieux pour mériter son propre environnement gardé et
surveillé.
En attendant Violette, avec moins d’hésitation qu’avant, Alice
se demandait pourquoi. A cinquante-huit ans, sans avoir eu
d’enfants, celle dont elle avait eu la garde et la responsabilité
étant morte, elle s’interrogeait sur l’hystérie, la violence, la
damnation d’une grossesse sans mariageabilité. Ce qui avait
entièrement occupé l’esprit de ses parents aussi loin que
remontaient ses souvenirs. Ils lui parlaient fermement mais
prudemment de son corps : mal assise (jambes écartées) ; assise
comme une femme (jambes croisées) ; respirer par la bouche ; les
mains sur les hanches ; vautrée à table ; se balancer en marchant.
Dès qu’elle avait eu des seins ils avaient été bandés et détestés, un
ressentiment qui s’était changé en haine ouverte de ses
possibilités de grossesse et n’avait pas cessé avant qu’elle n’ait
épousé Luis Manfred, où soudain ça avait été le contraire. Même
avant le mariage ses parents murmuraient à propos des petits-
enfants qu’ils pourraient voir et tenir, et à la fois détestaient les
bouts qui pointaient et poussaient sous les chemises des petites
sœurs d’Alice. Haïssant les taches de sang, les hanches toutes
neuves, les poils. Ça et le besoin de nouveaux habits. « Oh,
Seigneur, ma fille ! » Le froncement de sourcils quand l’ourlet ne
pouvait pas aller plus bas, que la taille refusait une couture de
plus. A grandir sous ce contrôle jaloux, Alice avait juré qu’elle
n’en ferait pas autant – mais l’avait fait. Elle l’avait fait à la seule
enfant de sa petite sœur. Et se demandait maintenant ce qu’elle
aurait fait si son mari avait vécu ou était resté ou si elle avait eu
des enfants à elle. S’il avait été là, à ses côtés, l’aidant à prendre
des décisions, elle ne serait peut-être pas en train d’attendre une
femme nommée Violente et de ruminer des pensées guerrières.
Mais la guerre, c’était bien ça. Et c’est pourquoi elle avait choisi
de se rendre et de prendre Dorcas comme sa propre prisonnière
de guerre.
D’autres femmes, pourtant, ne s’étaient pas rendues. Dans
tout le pays, elles étaient armées. Alice avait travaillé une fois avec
un tailleur suédois qui avait une cicatrice du bout de l’oreille au
coin de la bouche. « Une négresse, avait-il dit. Elle m’a coupé
jusqu’aux dents, jusqu’aux dents. » Il avait souri d’étonnement et
secoué la tête. « Jusqu’aux dents. » Le vendeur de glace à
Springfield avait quatre trous régulièrement espacés sur le côté du
cou faits par un objet mince, rond et pointu. Des hommes
couraient dans les rues de Springfield, Saint Louis Est et la Ville,
en tenant une main rouge et mouillée dans l’autre main, un bout
de peau pendant sur le visage. Quelquefois ils n’arrivaient vivants
à l’hôpital qu’en laissant le rasoir logé où il était.
Les femmes noires étaient armées ; les femmes noires étaient
dangereuses, et plus elles étaient pauvres plus elles choisissaient
une arme mortelle.
Qui étaient les désarmées ? Celles qui trouvaient protection à
l’église, dans le Dieu coléreux qui juge et dont le courroux à leur
égard aurait été trop terrible à simplement imaginer. Il n’était pas
seulement en chemin, en route, venant redresser les torts qu’elles
avaient subis, Il était là. Déjà là. Voyez-vous ? Voyez-vous ? Ce
que le monde leur avait fait, il se le faisait maintenant à lui-
même. Le monde les avait-il maltraitées ? Oui, mais voyez d’où
est né ce gâchis. Avaient-elles été maudites et avilies ? Oh oui
mais regardez comme le monde s’avilit et se maudit. Ces femmes
avaient-elles été pelotées dans les cuisines et les arrière-
boutiques ? Euh euh. La police envoyait-elle ses poings au visage
des femmes pour que le courage des hommes se brise avec la
mâchoire des femmes ? Les hommes (ceux qu’elle connaissait
aussi bien que les inconnus assis dans les voitures) ne les
traitaient-ils pas de tous les noms chaque jour de leur vie ? Euh
euh. Mais aux yeux de Dieu comme aux leurs, chaque geste ou
parole ignoble était le désir de la Bête pour sa propre fange. La
Bête ne faisait pas ce qu’on lui avait fait, mais ce qu’elle souhaitait
qu’on lui fasse : elle violait parce qu’elle voulait elle-même être
violée. Elle massacrait des enfants parce qu’elle désirait être des
enfants massacrés. Elle construisait des prisons pour y rester et
s’accrocher à sa pourriture intime. Le courroux de Dieu, si beau,
si simple. Leurs ennemis obtenaient ce qu’ils voulaient,
devenaient ce qu’ils infligeaient aux autres.
Qui d’autre étaient les désarmées ? Celles qui croyaient n’avoir
pas besoin de crans d’arrêt, de soude caustique, d’éclats de verre
scotchés aux mains. Celles qui avaient acheté des maisons et
amassaient de l’argent en tant que protection et moyen de se la
payer. Celles liées à des hommes armés. Celles qui ne portaient
pas de revolver parce qu’elles devenaient des revolvers ; n’avaient
pas de couteaux parce qu’elles étaient des couteaux qui
tranchaient les assemblées, abattaient les statues et montraient du
doigt le sang et la chair violentée. Celles qui multipliaient leur
petite force désarmée dans celle supposée des ligues. clubs.
associations, sororités faites pour retenir ou priver, avancer ou
rester sur place, frayer un chemin, solliciter, réconforter et
faciliter. Déménager, habiller les morts. payer le loyer, trouver des
chambres, commencer une école, envahir un bureau, faire des
collectes, patrouiller le pâté de maisons et garder les yeux sur tous
les enfants. En 1926, toute autre sorte de femme noire désarmée
était muette ou folle ou morte.
Alice attendait cette fois. au mois de mars. la femme au
couteau. La femme que les gens appelaient maintenant Violente
parce qu’elle avait essayé de tuer ce qui était couché dans un
cercueil. Elle avait laissé des mots sous la porte d’Alice tous les
jours depuis janvier – à partir d’une semaine après
l’enterrement – et Alice Manfred savait quel genre de nègres était
ce couple : le genre qu’elle avait dressé Dorcas à éviter. Le genre
gênant. Plus que déplaisants. ils étaient dangereux. Le mari tirait,
la femme poignardait. Rien. Rien de ce qu’avait fait ou tenté sa
nièce n’égalait la violence qu’on lui avait faite. Et où réside cette
violence, n’y a-t-il pas aussi le vice ? Le jeu. Les jurons. Une
terrible et vile promiscuité. Des robes rouges. Des chaussures
jaunes. Et, bien sûr, la musique raciale pour les pousser.
Mais Alice n’avait plus peur d’elle comme elle avait eu peur en
janvier et aussi en février, la première fois qu’elle l’avait laissée
entrer. Elle avait pensé que la femme finirait un jour en prison –
comme toutes, avec le temps. Mais faciles à cueillir ? Des proies
naturelles ? « Je ne pense pas. Je ne pense pas. »
A la veillée, Malvonne lui avait donné les détails. Avait essayé,
du moins. Alice s’était penchée pour l’éviter et avait retenu son
souffle comme pour garder les mots à l’écart.
« J’apprécie votre sollicitude », dit Alice. « Servez-vous. » Elle
fit un geste vers les tables surchargées de nourriture et les bonnes
âmes qui s’y attroupaient. « Il y en a tant. »
« Je me sens si mal, dit Malvonne. Comme si c’était la mienne.
– Merci.
– On élève les enfants des autres et ça fait aussi mal que si
c’étaient les siens. Vous êtes au courant pour Chéri, mon
neveu…?
– Excusez-moi.
– Tout fait pour lui. Tout ce qu’une mère aurait fait.
– Je vous en prie. Servez-vous. Il y en a tant. Trop.
– Ces vieux vauriens, ils habitent dans mon immeuble, vous
savez…
– Hello, Felice. Gentil d’être venue… »
Elle ne voulait pas en entendre ou en savoir trop, à l’époque.
Et elle ne voulait pas non plus voir cette femme qu’ils
commençaient à appeler Violente. Le mot qu’elle avait glissé sous
la porte d’Alice l’avait d’abord offensée, puis effrayée. Mais après
quelque temps, ayant appris à quel point l’homme était déchiré
et lu les grands titres de Age, le News, The Messenger, en février
elle s’était cuirassée et avait laissé entrer la femme.
« Qu’est-ce que vous pouvez bien me vouloir ?
– Oh, juste maintenant je veux m’asseoir sur une chaise, dit
Violette.
– Je regrette. Je ne vois vraiment pas le bien qui peut sortir de
ça.
– J’ai des problèmes avec ma tête, dit Violette en posant ses
doigts sur le haut de son chapeau.
– Allez donc voir un médecin, non ? »
Violette passa devant elle, attirée comme un aimant par une
petite table basse. « C’est elle ? »
Alice n’eut pas à regarder pour savoir ce qu’elle avait sous les
yeux.
« Oui. »
Le long silence qui suivit, pendant que Violette examinait le
visage qui flottait hors du cadre, inquiéta Alice. Avant qu’elle ait
eu le courage de lui dire de sortir, la femme s’était détournée de la
photo en disant : « Je ne suis pas celle dont vous devez avoir peur.
– Non ? C’est qui ?
– Je ne sais pas. C’est ce qui me fait mal à la tête.
– Vous n’êtes pas venue ici pour dire pardon. Je pensais que
c’était peut-être ça. Vous êtes venue ici pour apporter un peu de
votre malfaisance.
– Je n’ai pas de malfaisance en moi.
– Je crois que vous feriez mieux de partir.
– Laissez-moi me reposer une minute. Je ne trouve jamais un
endroit où m’asseoir. C’est elle, là-bas ?
– Je viens de vous le dire.
– Elle vous donnait beaucoup de souci ?
– Non. Aucun. Enfin. Un peu.
– J’étais une fille sage à son âge. Jamais fait un poil d’ennuis. Je
faisais tout ce qu’on me disait de faire. Avant de venir ici. La ville
vous endurcit. »
Bizarre, se dit Alice, mais pas sanguinaire. Et avant de penser à
s’en empêcher, sa question était venue. « Pourquoi a-t-il fait une
chose pareille ?
– Et elle, pourquoi ?
– Et vous, pourquoi ?
– Je ne sais pas. »
Le deuxième fois qu’elle était venue, Alice réfléchissait encore
aux femmes indomptées avec leurs soude caustique, leurs rasoirs
affilés, les cals des cicatrices ici, ici et là. Elle était en train de tirer
le rideau pour supprimer la lumière qui frappait la visiteuse en
plein visage quand elle dit : « Votre mari. Il vous fait mal ?
– Me faire mal ? Violette était perplexe.
– Je veux dire, il avait l’air si gentil, si calme. Il vous a battue ?
– Joe ? Non. N’a jamais fait de mal.
– Sauf à Dorcas.
– Et aux écureuils.
– Quoi ?
– Aux lapins aussi. Les daims. Les opossums. On mangeait
bien là-bas chez nous.
– Pourquoi êtes-vous partis ?
– Le propriétaire ne voulait pas de lapins. Il voulait des talbins.
– Ici aussi ils veulent de l’argent.
– Mais ici il y a moyen d’en avoir. J’ai travaillé la journée
quand je suis arrivée ici. Trois maisons par jour et j’étais bien
payée. Joe vidait des poissons la nuit. Lui a fallu du temps avant
de travailler dans un hôtel. Je me suis mise dans la coiffure, et
Joe…
– Je n’ai pas envie d’écouter tout ça. »
Violette se tut et regarda la photographie. Alice la lui donna
pour la faire sortir de chez elle.
Le lendemain elle était revenue l’air si mal en point qu’Alice
avait eu envie de la gifler. Au lieu de ça elle avait dit : « Enlevez
cette robe et je vais recoudre la manche. » Violette portait chaque
fois la même robe et Alice était énervée par le fil qui pendait de la
manche, et aussi par la doublure de la veste déchirée à au moins
trois endroits qu’on pouvait voir.
Violette s’assit en combinaison sous son manteau pendant
qu’Alice reprisait la manche avec des points minuscules. A aucun
moment Violette n’enleva son chapeau.
« D’abord j’ai cru que vous veniez me faire du mal. Ensuite j’ai
cru que vous veniez m’offrir vos condoléances. Ensuite j’ai cru
que vous vouliez me remercier de ne pas avoir appelé la police.
Mais c’est rien de tout ça, pas vrai ?
– Il fallait que je m’asseye quelque part. Je croyais pouvoir le
faire ici. Que vous me laisseriez et vous l’avez fait. Je sais que je
n’ai pas donné à Joe beaucoup de raisons pour ne pas rester dans
la rue. Mais je voulais voir le genre de fille qu’il aurait préféré que
je sois.
– Idiot. Il aurait voulu que vous ayez dix-huit ans, c’est tout.
– Non. Quelque chose de plus.
– Vous ne savez rien de votre propre mari, il n’y a pas de raison
pour que je vous aide.
– Vous n’avez pas su qu’ils se voyaient pas plus que moi et vous
l’avez vue tous les jours comme je voyais Joe. Je sais où j’avais la
tête. Où était la vôtre ?
– Ne me sermonnez pas. Je ne vous laisserai pas faire. »
Alice avait fini les draps et commençait le premier chemisier
quand Violette frappa à sa porte. Des années et des années et des
années avant, elle avait guidé le bout du fer dans les plis humides
d’une chemise d’homme. Juste assez humidifiée pour que le tissu
soit lisse et serré par l’amidon. Ces chemises étaient en lambeaux,
maintenant. Chiffons à poussière, chiffons mensuels, chiffons
noués autour des tuyaux pour retarder le gel ; morceaux pour
prendre les marmites et pour tester les fers chauds et enrouler sur
les poignées. Même des mèches pour lampes à huile ; des sachets
de sel pour se frotter les dents. Maintenant ses propres chemisiers
recevaient ses soins attentifs et élégants.
Deux paires de taies d’oreiller, encore chaudes, étaient
empilées sur la table. Ainsi que les deux meilleurs draps de lit. La
semaine prochaine, peut-être, les rideaux.
Maintenant elle reconnaissait la façon de frapper et ne savait
jamais si elle était impatiente ou en colère en l’entendant. Et elle
s’en moquait.
Quand Violette venait en visite (et Alice ne savait jamais
quand ce serait) quelque chose s’ouvrait.
Le chapeau noir rendait son visage encore plus noir. Elle avait
les yeux ronds comme des dollars en argent, qui se plissaient d’un
seul coup.
Ce qu’il y avait, c’était comment Alice se sentait et parlait en sa
compagnie. Pas comme avec les autres. Avec Violente elle était
impolie. Brusque. Frugale. Aucune excuse ou courtoisie ne
paraissait requise ou nécessaire entre elles. Mais autre chose
l’était – la clarté, peut-être. Le genre de clarté que les fous
demandent aux non-fous.
Violette, la doublure de son manteau réparée, en plus des
poignets recousus, n’avait qu’à se préoccuper de ses bas et de son
chapeau pour paraître normale. Alice poussa un petit soupir,
s’étonnant elle-même, en ouvrant la porte à la seule visiteuse
qu’elle espérait vraiment.
« Vous avez l’air gelé.
– Quasi, dit Violette.
– Mars peut vous mettre malade au lit.
– Un plaisir, répondit Violette. Tous mes ennuis seraient finis
si j’avais le corps malade au lieu de la tête.
– Alors qui viendrait coiffer ces dames ? »
Violette rit. « Personne. Peut-être que personne n’irait, que
personne ne verrait la différence.
– La différence, c’est plus qu’une coupe.
– Ce ne sont que des femmes. vous savez. Comme nous.
– Non, dit Alice. Pas comme nous. Pas comme moi.
– Je ne parle pas du métier. Je parle des femmes.
– Oh, je vous en prie, dit Alice, passons. Je vous mets, du thé à
infuser.
– Elles m’ont bien traitée quand personne le faisait. Moi et Joe
on mange grâce à elles.
– Ne me parlez pas de ça.
– Chaque fois que je vais devoir emprunter ou avoir besoin
d’un extra, je peux bosser du matin au soir à leurs têtes.
– Ne m’en parlez pas, j’ai dit. Je ne veux pas en entendre parler
ni d’où vient leur argent. Vous voulez du thé ou pas ?
– Ouais. Okay. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas en entendre
parler ?
– Oh. Les hommes. La vie infâme. Elles ne sont pas tout le
temps en train de se battre ? Quand vous les coiffez, vous n’avez
pas peur qu’elles commencent à se battre ?
– Seulement à jeun, dit Violette en souriant.
– Oh, alors.
– Elles partagent les hommes, se battent contre eux et se
battent aussi pour eux.
– Pas une femme ne devrait vivre comme ça.
– Non. Pas une femme ne devrait y être forcée.
– Tuer des gens, dit Alice entre ses dents. Ça me fait mal au
ventre. » Elle versa le thé, puis souleva tasse et soucoupe et les
garda en regardant Violette.
« Si vous aviez su, pour eux, avant qu’il l’ait tuée, vous l’auriez
fait ?
– Je me demande. »
Alice lui tendit la tasse. « Je ne comprends pas les femmes
comme ça. Des femmes avec des couteaux. » Elle ramassa un
corsage à manches longues et le défroissa sur la planche à
repasser.
« Je ne suis pas née avec un couteau.
– Non, mais vous en avez pris un.
– Vous ne l’avez jamais fait ? Violette souffla des rides sur son
thé.
– Non, je ne l’ai jamais fait. Même quand mon mari s’est
sauvé je n’ai jamais fait ça. Et vous. Vous n’aviez même pas un
ennemi digne de ce nom. Quelqu’un qui mérite la mort. Vous
avez pris un couteau pour insulter une fille morte.
– Mais c’est mieux, pas vrai ? Le mal était déjà fait.
– Elle n’était pas l’ennemi.
– Oh oui, c’est elle. Elle est mon ennemie. Avant, quand je ne
le savais pas, et maintenant aussi.
– Pourquoi ? Parce qu’elle était jeune et jolie et vous avait pris
votre mari ? »
Violette but son thé à petites gorgées sans répondre. Après un
long silence, leur bavardage reprit sur des vétilles, dériva sur la
mesquinerie de la vie, et Violette dit à Alice : « Pas vous ? Vous ne
vous battriez pas pour votre homme ? »
Plantée dans l’enfance, arrosée chaque jour, la peur avait jailli
dans ses veines toute sa vie. A ruminer des pensées guerrières elle
s’était concentrée, épanouie en quelque chose d’autre. A présent,
en regardant cette femme, Alice entendit cette question comme
le pop d’un jouet d’enfant.
Quelque part à Springfield il ne restait que les dents. Peut-être
le crâne, peut-être pas. Si elle creusait assez profond et arrachait le
couvercle, elle serait sûre que les dents y étaient vraiment. Pas de
lèvres à partager avec la femme qui les avait partagées. Pas de
doigts pour soulever ses hanches comme il en avait soulevé
d’autres. Juste les dents désormais découvertes, rien de commun
avec le sourire qui lui avait fait dire : « Choisis. » Et il avait choisi.
Ce qu’elle avait dit à Violette était vrai. Elle n’avait jamais pris
de couteau. Ce qu’elle avait omis de dire – et qui lui revenait en
avalanche – était tout aussi vrai : chaque nuit et chaque jour
pendant sept mois, elle, Alice Manfred, avait été assoiffée de
sang. Pas celui de Joe. Oh, non. Pour lui elle imaginait du sucre
dans son moteur, des ciseaux pour sa cravate, ses costumes brûlés,
ses chaussures lacérées, ses chaussettes arrachées. Des
méchancetés, des violences puériles, des désagréments qui
l’empêcheraient d’oublier. Mais pas de sang. Sa soif était fixée au
liquide rouge qui courait dans les veines de l’autre femme. Un pic
à glace planté et retiré le ferait venir. Est-ce qu’une corde à linge
autour de son cou et tirée de toutes ses forces la ferait cracher ce
sang ? Mais son préféré, le rêve qui gonflait son oreiller la nuit,
était de se voir monter à cheval, chevaucher et trouver la femme
seule sur une route et galoper jusqu’à la piétiner sous quatre
sabots ferrés, revenir sur elle et encore jusqu’à ce qu’il ne reste
rien que la terre torturée de la route pour montrer où cette garce
avait été.
Il avait choisi ; elle ferait pareil. Et peut-être qu’après avoir
galopé sept mois de nuits sur un cheval qu’elle n’avait pas ni ne
savait monter, sur le corps broyé et palpitant d’une femme qui
portait des chaussures blanches en hiver, riait fort comme une
enfant et n’avait jamais vu de certificat de mariage – peut-être
aurait-elle fait une folie. Mais au bout de sept mois elle avait dû
faire un autre choix. Le costume, la cravate, la chemise qu’il
préférait. On lui dit de ne pas gaspiller les chaussures. Personne
ne les verrait. Mais les chaussettes ? Il doit sûrement avoir des
chaussettes ? Bien sûr, dit l’homme des Pompes funèbres. Des
chaussettes, bien sûr. Et quelle différence cela faisait-il qu’une des
pleureuses soit son ennemie jurée et haineuse posant des roses
blanches sur son cercueil, en prenant une de la couleur de sa
robe ? Depuis trente ans qu’il se réduisait à des dents. à
Springfield, ni elle ni l’endeuillée en robe hors de saison n’y
pouvait rien.
Alice reposa violemment le fer à repasser. « Vous ne savez pas
ce qu’est une perte », dit-elle, en écoutant aussi attentivement ce
qu’elle disait que la femme en chapeau assise près de sa planche.
Le chapeau, relevé sur le front, lui donnait l’air d’une
écervelée. L’effet calmant du thé d’Alice Manfred n’avait pas duré
longtemps. Après elle s’était installée au drugstore pour siroter un
lait malté avec une paille en se demandant qui diable était cette
autre Violette qui parcourait la Ville dans sa propre peau,
regardait par ses yeux et voyait d’autres choses. Là où elle voyait
une chaise solitaire abandonnée comme une orpheline dans une
bande de jardin au bord du fleuve, l’autre Violette voyait
comment la pellicule de glace donnait aux tubes noirs de la
rambarde un reflet d’arme à feu. Là où elle, dernière à l’arrêt du
bus, remarquait le poignet glacé d’un enfant dépassant d’une
veste trop courte venue du décrochez-moi-ça, l’autre Violette
fonçait devant une femme blanche jusqu’au siège d’un tramway
en retard de quatre minutes. Et si elle se détournait des visages
qui la traversaient du regard depuis les vitrines des restaurants.
l’autre Violette entendait le craquement du verre dans le vent
féroce de mars. Elle oubliait dans quel sens tourner la clef dans la
serrure ; l’autre Violette savait non seulement que le couteau était
dans la cage du perroquet et pas dans le tiroir de la cuisine,
l’autre Violette se rappelait ce qu’elle-même avait oublié : avoir
raclé le marbre du bec et des griffes du perroquet plusieurs
semaines avant. Elle avait passé un mois à chercher ce couteau.
Sur sa vie, impossible de se rappeler ce qu’elle en avait fait. Mais
l’autre Violette le savait et l’avait trouvé du premier coup. Savait
aussi où se passaient les funérailles, même ça ne pouvait être qu’à
deux endroits. en y repensant. En tout cas, l’autre Violette savait
lequel des deux, et le bon moment pour y aller. Juste avant la
fermeture du cercueil, quand les gens qui doivent s’évanouir le
font et que les femmes en robes blanches les éventent. Et que les
porteurs. des jeunes de l’âge de la défunte – dans la même classe
que la fille morte, au lycée, avec des têtes coiffées de frais et des
gants d’un blanc fantomatique –, se rassemblent ; d’abord serrés
en un petit groupe de six puis séparés en deux rangs de trois,
qu’ils descendent l’allée depuis le fond où ils étaient réunis et
entourent le cercueil. C’est eux que l’autre Violette avait dû
repousser, écarter à coups de coude. Et ils l’avaient fait. S’étaient
écartés, pensant que c’était peut-être un amour de dernière
minute désespérant de se faire connaître avant de n’avoir pu voir
et risquant d’oublier le visage endormi qu’il chérissait. Les
porteurs avaient vu le couteau avant elle. Avant qu’elle sache ce
qui se passait, les mains dures des jeunes porteurs – endurcies par
les billes et les calots, les boules de neige tassées comme des
boulets, des années à lancer des balles à coups de bâton par-
dessus les capots des voitures, les palissades des terrains vagues et
même dans les fenêtres ouvertes aussi bien que fermées de gens
habitant au troisième, des mains qui avaient soutenu le poids
entier du garçon aux rambardes en fer des ponts du métro
aérien –, ces mains se tendaient vers la lame qu’elle n’avait pas
vue depuis au moins un mois et qu’elle s’étonnait de voir viser le
visage hautain et secret de la fille.
Elle avait rebondi, faisant une petite entaille sous l’oreille,
comme un pli de peau qui ne la défigurait pas du tout. Elle aurait
pu en rester là : le pli sous l’oreille, mais l’autre Violette,
insatisfaite, avait combattu les jeunes porteurs aux mains dures et
avait été à la hauteur, presque. Ils avaient dû oublier très vite que
c’était une femme de cinquante ans en manteau à col de fourrure
avec un chapeau si bien enfoncé sur l’œil droit que c’était miracle
qu’elle ait vu la porte de l’église sans parler de l’endroit où planter
son couteau. Ils avaient dû abandonner l’enseignement de toute
une vie quand au respect dû à leurs aînés. Les leçons apprises des
vieux dont les yeux laiteux surveillaient chacun de leurs gestes, les
commentaient et se les racontaient les uns aux autres. Les leçons
apprises des vieilles plus jeunes (comme elles) qui pouvaient être
leur tante, leur grand-mère, leur mère ou la meilleure amie de
leur mère, qui non seulement pouvaient les dénoncer, mais leur
parler, les arrêter net d’un seul mot, avec un « Finies ces
conneries ! » lancé d’une fenêtre, d’une porte ou d’un trottoir
dans un rayon de deux blocs. Et ils arrêtaient, ou allaient
continuer derrière les troncs, ou mieux encore, dans l’ombre du
métro aérien où rien n’éclairait ce que ces femmes interdisaient,
ni ne se souciait de qui étaient leurs parents. Mais ils l’avaient
quand même fait. Avaient oublié les leçons de toute une vie,
s’étaient concentrés sur la large lame brillante, car qui sait ? Elle
avait peut-être plus d’une coupure en tête. A moins qu’ils ne se
soient vus au dîner, l’air sournois, en train d’expliquer à ces
femmes ou même, Jésus ! aux hommes, les pères et les oncles, les
grands cousins, les amis et les voisins, pourquoi ils étaient restés
plantés comme des lampadaires, avaient laissé cette femme en
veste à col de fourrure les ridiculiser et dénaturer l’honorable
tâche pour laquelle ils avaient mis des gants blancs. Ils avaient dû
la terrasser avant qu’elle ne lâche prise. Et le son qui sortait de sa
bouche venait d’un être vêtu d’une peau de bête et non d’une
veste.
Alors les jeunes porteurs avaient été rejoints par des hommes
sombres qui avaient emporté cette autre Violette qui grondait et
se débattait pendant qu’elle-même regardait, stupéfaite. Elle
n’avait plus eu cette force depuis la Virginie, depuis qu’elle avait
chargé les foins et conduit le chariot comme un homme. Vingt
ans de coiffure dans la Ville avaient ramolli ses bras et fondu la
corne qui jadis couvrait ses paumes et ses doigts. De même que
les chaussures avaient emporté le cuir épais poussé sous ses pieds,
la Ville avait emporté la force du dos et des bras dont jadis elle se
vantait. Une force que l’autre Violette avait gardée, puisqu’elle
avait fait passer un mauvais moment aux jeunes porteurs, et aussi
aux adultes.
L’autre Violette n’aurait pas dû laisser partir le perroquet. Il ne
savait plus voler et était resté sur la fenêtre en frissonnant, mais
quand elle était rentrée en courant de l’enterrement, ayant été
littéralement jetée dehors par les garçons aux mains dures et les
hommes sombres, « Je t’aime » était exactement ce qu’elle pas
plus que l’autre Violette ne supportaient d’entendre. Elle avait
essayé de ne pas le regarder en marchant de long en large, mais le
perroquet la voyait et croassait faiblement « Je t’aime » à travers la
vitre.
Joe, qui avait disparu depuis le jour de l’an, n’était pas rentré
ce soir-là ni le suivant pour son plat de fèves. Gistan et Stuck
étaient passés demander de ses nouvelles, dire qu’ils ne pourraient
pas jouer aux cartes vendredi et traîner d’un air gêné dans le
couloir pendant que Violette ne les quittait pas des yeux. Elle
savait que le perroquet était là parce qu’elle n’arrêtait pas de
monter et descendre les marches jusqu’à la porte d’entrée pour
voir si Joe était dans la rue. A deux heures du matin, et encore à
quatre, elle avait fait le même trajet, examiné la rue obscure et
solitaire sauf pour un couple de policiers et des chats qui
pissaient dans la neige. Le perroquet, frissonnant et tournant à
peine sa tête blonde et verte, lui disait chaque fois : « T’aime. »
« Va-t’en, lui avait-elle dit. Sauve-toi quelque part ! »
Au second matin il l’avait fait. Tout ce qu’elle avait vu, en bas
des marches de la cave, sous la véranda, c’était une plume jaune
pâle au bout vert. Et elle ne lui avait jamais donné de nom.
L’avait appelé « mon perroquet » toutes ces années. « Mon
perroquet. »« T’aime. » « T’aime. » Est-ce que les chiens l’avaient
eu ? Est-ce qu’un homme de la nuit l’avait ramassé et emporté
dans une maison dépourvue de miroirs ou d’une provision de
biscuits au gingembre ? Ou est-ce qu’il avait compris son
message – qu’elle avait dit « Mon perroquet » et lui « T’aime »
sans qu’elle le lui ait jamais dit elle-même ni pris la peine de lui
donner un nom – et réussi on ne sait comment à s’envoler sur des
ailes qui n’avaient pas battu depuis six ans ? Des ailes raidies par
l’inactivité et engourdies sous l’ampoule de l’appartement sans
vue digne de ce nom.
Le lait malté était fini, et même si les coutures de son estomac
semblaient sur le point de lâcher, elle en commanda un autre et
l’emporta derrière l’éventaire des magazines d’occasion sur une
des petites tables que Duggie avait mises là malgré la loi disant
que s’il faisait ça, ça changeait l’endroit en restaurant. Là elle
pouvait s’asseoir et regarder la mousse disparaître, les cuillerées de
glace perdre leurs arêtes et devenir des boules douces et luisantes
comme des savons laissés dans une cuvette pleine d’eau.
Elle avait voulu emporter un paquet de Fortifiant pour les
Muscles et les Nerfs du Dr. Dee pour le mélanger au lait malté,
parce que le milkshake seul ne paraissait lui faire aucun bien. Ses
hanches de jadis avaient disparu, elles aussi, comme la force de
son dos et de ses bras. Peut-être que l’autre Violette, celle qui
savait où était le couteau de boucher et qui était assez forte pour
s’en servir, avait les hanches qu’elle-même avait perdues. Mais si
l’autre Violette était si forte et avait des hanches, pourquoi était-
elle si fière de tuer une fille morte, et elle en était fière. Chaque
fois qu’elle pensait à l’autre Violette, et à ce que l’autre Violette
voyait à travers ses yeux, elle savait qu’il n’y avait là pas de honte,
ni de dégoût. Elle seule en avait, et donc elle se cachait derrière
l’étalage à une des petites tables illégales de Duggie et jouait avec
sa paille dans un milkshake au chocolat. Elle aurait pu avoir dix-
huit ans, comme la fille derrière l’éventaire qui lisait Collier’s et
tuait le temps au drugstore. Est-ce que Dorcas, quand elle était
vivante, lisait Collier’s ? Liberty Magazine ? Est-ce que les dames
blondes coiffées à la garçonne l’avaient fascinée ? Ou les hommes
en chaussures de golf et pulls à col en V ? Comment auraient-ils
pu si elle s’était maquée à un homme assez vieux pour être son
père ? Un homme qui n’avait pas de club de golf mais une
mallette d’échantillons Cleopatra. Un homme dont les
mouchoirs n’étaient pas un léger tissu dépassant de la poche de sa
veste, mais rouges et grands et tachés de points blancs. Lui
demandait-il de réchauffer avec son corps sa place du lit au plus
fort de l’hiver avant qu’il ne se couche ? Ou le faisait-il pour elle ?
Il la laissait probablement mettre sa cuiller dans son pot de crème
glacée pour en écumer ce qui fondait, et quand ils étaient dans
l’obscurité du Lincoln Theater ça ne le gênait pas du tout qu’elle
plonge la main dans sa boîte de pop corn et en ramène une
poignée le fils de chienne. Et quand on passait Wings Over Jordan
il baissait probablement le son pour l’entendre chanter en même
temps que le chœur, au lieu de le monter pour noyer sa propre
exécution de Lay my body down. Tournait aussi le menton vers la
lumière de l’ampoule pour qu’elle puisse écraser entre ses ongles
de pouce la racine d’un poil pris dans un pore le chien. Et encore
un foutu truc. (Le lait malté n’était plus qu’une soupe, lisse et
froide.) La prime de vingt-cinq dollars, sous forme d’une lampe
de chevet à abat-jour bleu ou de peignoir satiné couleur orchidée,
qu’il avait gagnée et qui lui était due pour avoir vendu toute cette
marchandise en un mois. lui avait-il donné ça à cette génisse ?
L’avait-il emmenée le samedi à l’Indigo, assis tout au fond pour
bien entendre la musique et en même temps être dans l’ombre, à
une de ces tables rondes au dessus noir et lisse avec une nappe
blanche dessus, à boire du mauvais gin avec dedans ce truc rouge
et sucré qui lui donne l’air d’un soda mousseux, ce qu’une fille
comme elle aurait dû commander au lieu d’un alcool quelle peut
boire au bord d’un verre plus large en haut qu’en bas avec une
tige mince comme une fleur entre les deux pendant que sa main,
celle qui ne tient pas le verre en forme de fleur, est sous la table et
pianote le rythme à l’intérieur de sa cuisse, à lui, sa cuisse, cuisse,
cuisse, et il lui a acheté des dessous avec des coutures faites pour
imiter des boutons de rose et des violettes, des VIOLETTES,
voyez-vous ça, et elle les porte pour lui si mince que ce soit et
trop froids pour une pièce dont pas un radiateur ne marchait
tout l’après-midi pendant que j’étais où ? A glisser sur la glace
vers la cuisine de quelqu’un pour la coiffer ? Tassée sous un
porche à l’abri du vent en attendant le tramway ? Où que ce soit,
il faisait froid et j’avais froid et personne ne s’était mis entre les
draps pour réchauffer ma place ou n’avait tendu le bras pour
remonter le châle sur ma gorge ou même mes oreilles tellement il
faisait froid des fois et c’est peut-être pour ça que le couteau de
boucher a frappé au cou juste en dessous de l’oreille. C’est pour
ça. Et c’est pour ça qu’il a fallu tellement lutter pour me faire
tomber et me garder par terre et hors de ce cercueil où elle était
cette génisse qui a pris ce qui m’appartenait, ce que j’avais choisi,
cueilli, décidé d’avoir et de garder, NON ! l’autre Violette n’est
pas quelqu’un qui parcourt la ville, monte et descend les rues en
portant ma peau et en utilisant mes yeux merde non l’autre
Violette c’est moi ! Le moi qui a chargé le foin en Virginie et
conduit un attelage de quatre mules. Je suis allée dans les champs
de canne au milieu de la nuit quand leur bruissement masque les
glissements des serpents et je l’ai attendu immobile et sans
bouger d’un poil au cas où il serait tout près et je l’aurais
manqué, et au diable les serpents c’était mon homme qui venait
me voir et qui ou quoi allait m’en empêcher ? Plein de fois. plein
de fois. j’ai reçu les coups d’un cul-terreux rougeaud parce que
j’étais en retard au champ le lendemain matin. Plein de fois,
plein de fois, j’ai coupé deux fois plus qu’il ne fallait de bois en
bûches et en ligots pour être sûre que la blanchaille en aurait
assez et qu’ils ne viendraient pas gueuler après moi quand je
devais aller retrouver mon Joe Trace et peu importe, quoi que
vous vouliez ou fassiez c’était mon Joe Trace. Le mien. Je l’ai
choisi parmi tous les autres n’y avait personne comme Joe il
aurait fait rester n’importe qui dans un champ de canne au
milieu de la nuit ; n’importe quelle femme rêver de lui en plein
jour si fort qu’elle manquait l’ornière et devait bagarrer dur pour
ramener les mules sur la piste. N’importe quelle femme, pas
seulement moi. C’est peut-être ce qu’elle a vu. Pas l’homme de
cinquante ans trimballant sa mallette, mais mon Joe Trace, mon
Joe Trace de Virginie qui avait une lumière en lui, dont les
épaules étaient comme des lames de rasoir et qui me regardait
avec ses yeux bicolores et n’avait jamais vu personne d’autre. A-t-
elle pu le regarder et voir ça ? Sous la table à l’Indigo est-ce qu’elle
pianotait sur une cuisse molle comme celle d’un bébé mais en
sentant comment c’était jadis une peau si tendue qu’elle se serait
fendue pour laisser passer le muscle d’acier ? A-t-elle senti ça,
connu ça ? Ça et d’autres choses, des choses que j’aurais dû
savoir ? Des choses secrètes qu’il m’avait cachées ou que je n’avais
pas remarquées ? C’est pour ça qu’il la laissait écumer ce qui avait
fondu autour des bords de son pot de crème glacée, plonger la
main dans son pop corn beurré-salé ? Qu’est-ce qu’elle a vu, une
jeune fille comme ça, à peine sortie du lycée, avec ses cheveux
détressés, son premier rouge à lèvres et ses hauts talons ? Et quoi,
lui aussi ? Une jeune moi avec des cheveux longs ondulés au lieu
de courts ? Ou une pas moi du tout. Une moi qu’il aimait en
Virginie parce que cette fille Dorcas n’était pas encore là. C’était
ça ? Qui était-ce ? A qui il pensait quand il courait dans le noir
pour me rejoindre dans le champ de cannes ? Quelqu’un de doré,
comme mon propre garçon doré, que je n’ai même jamais vu
mais qui a déchiré ma virginité aussi sûrement que le meilleur des
amants ? Aide-moi Dieu aide-moi si c’était ça, parce que je l’ai
connu et aimé mieux que personne sauf True Belle qui est celle
qui m’a rendue folle de lui pour commencer. C’est ça qui s’est
passé ? Debout dans les cannes, il essayait d’attraper une fille qu’il
n’avait pas encore vue, mais dont son cœur savait tout, et moi,
accrochée à lui mais souhaitant qu’il soit le garçon doré que je
n’avais pas vu non plus. Ce qui veut dire que dès le début j’étais
un substitut et lui aussi.
Je n’ai plus parlé parce que les choses que je ne pouvais pas dire
sortaient quand même de ma bouche. Je n’ai plus parlé parce que
je ne savais pas ce que mes mains pourraient se mettre à faire
après la fin du travail de la journée. Ce qui se passait en moi je
trouvais que ça ne me regardait pas et Joe non plus parce qu’il
fallait que je continue à le retenir de n’importe quelle façon et à
devenir folle je l’aurais perdu.
Assise dans la lumière mince et coupante du drugstore en
jouant avec une longue cuiller dans un grand verre la faisait
penser à une autre femme qui s’occupait à une table et prétendait
boire dans une tasse. Sa mère. Elle n’avait pas envie d’être comme
ça. Oh jamais comme ça. S’asseoir à la table, seule au clair de
lune, boire à petites gorgées du café bouilli dans une tasse en
porcelaine blanche tant qu’il en restait, faire semblant de boire
quand il n’y en avait plus ; attendre le matin que les hommes
arrivent, parlent entre eux comme s’il n’y avait personne d’autre,
et choisissent dans nos affaires, prennent ce qu’ils voulaient – ce
qui était à eux, disaient-ils, alors qu’on avait fait la cuisine
dedans, lavé des draps, qu’on s’y était assises. qu’on y avait
mangé. C’était après qu’ils eurent déjà emporté la charrue, la
faux, la mule, la truie, la baratte et la presse à beurre. Ensuite ils
étaient venus dans la maison et nous les enfants on avait mis un
pied sur l’autre et on avait regardé. Quand ils sont arrivés à la
table où notre mère veillait sur une tasse vide, ils ont pris la table
devant elle et, ensuite, quand elle est restée assise seule et sans
rien, la tasse à la main, ils sont revenus et ont penché la chaise où
elle était. Elle n’a pas sauté tout de suite, alors ils l’ont un peu
secouée, et comme elle restait toujours assise – regardant tout
droit dans le vide – ils l’ont juste vidée de la chaise comme on
fait avec le chat quand on ne veut pas qu’il y soit ni le prendre
dans ses bras. On la penche en avant et il tombe par terre. Pas de
mal si c’est un chat parce qu’il a quatre pattes. Mais une
personne, une femme, pourrait tomber en avant et rester là une
minute à regarder la tasse, plus forte qu’elle, en tout cas intacte et
tombée un peu plus loin que sa main. Juste hors de portée.
Ils étaient cinq, Violette la troisième, et tous avaient fini par
venir dans la maison et dire maman ; chacun était venu le dire
jusqu’à ce qu’elle fasse euh euh. Ils ne l’avaient pas entendue dire
un mot de plus les jours suivants alors que, blottis dans une
cabane abandonnée, ils dépendaient entièrement des rares voisins
qui restaient en 1888 – ceux qui n’étaient pas partis vers l’ouest, à
Kansas City ou en Oklahoma ; vers le nord, à Chicago ou
Bloomington dans l’Indiana. C’est grâce à une de ces familles
parties en dernier, en direction de Philadelphie, que le message de
détresse de Rose Dear avait atteint True Belle. Ceux qui restaient
leur apportaient des choses : une paillasse, une marmite, un peu
de pain maison et un seau de lait. Des conseils aussi : « Te laisse
pas avoir par ça, Rose. Nous sommes là, Rose Dear. Pense aux
petits, Rose. Dieu ne t’envoie rien que tu ne puisses supporter,
Rose. » Mais était-ce vrai ? Peut-être cette fois l’avait-Il fait. Avait
mal jugé et mal compris son genre de force. Le moment choisi.
La colonne vertébrale de celle-ci.
La mère de Rose, True Belle, était venue dès qu’elle l’avait su.
Avait quitté son emploi douillet à Baltimore et, avec dix pièces de
dix dollars cousues séparément dans ses jupes pour les empêcher
de faire du bruit, était arrivée à une petite halte appelée Rome,
dans le comté de Vesper, pour s’occuper de tout. Les petites filles
étaient instantanément tombées amoureuses et les choses s’étaient
arrangées. Lentement mais sûrement, pendant près de quatre ans.
True Belle avait organisé leur vie. Et puis Rose Dear avait sauté
dans le puits et raté le meilleur. Quinze jours après son
enterrement, le mari de Rose était arrivé, chargé de lingots d’or
pour les enfants. de pièces de deux dollars pour les femmes et
d’huile de serpent pour les hommes. Quant à Rose Dear, il lui
avait apporté un coussin de soie brodée pour soulager son dos sur
un canapé que nul n’avait jamais possédé, mais qui aurait été
vraiment bien sous sa tête dans la caisse en pin – si seulement il
était arrivé à temps. Les enfants avaient mangé le chocolat des
lingots d’or puis échangé entre eux le papier tombé des cieux
contre des sifflets en bambou et du fil à pêche. Les femmes
avaient mordu les pièces d’argent avant de les nouer très serré
dans leurs jupes. Même True Belle. Elle avait caressé l’argent, les
yeux allant des pièces à son beau-fils, secoué la tête et s’était mise
à rire.
« Bon Dieu, avait-il dit. Oh, bon Dieu », en apprenant ce que
Rose avait fait.
Vingt et un jours plus tard il était reparti, et Violette était
mariée avec Joe et vivait dans la Ville quand elle avait appris
d’une de ses sœurs qu’il avait recommencé : venu à Rome avec
des trésors plein les poches et pliés sous sa casquette. Ces voyages
étaient aussi audacieux que secrets. parce qu’il avait été mêlé au
parti Readjuster, et comme un avertissement verbal des
propriétaires terriens n’avait pas eu d’effet, un autre, physique,
avait marché et il avait été persuadé de s’en aller quelque part,
n’importe où, ailleurs. Peut-être avait-il pensé trouver un moyen
de les faire tous partir, et en attendant il faisait des retours
fabuleusement dangereux et merveilleux au fil des ans, bien que
les intervalles fussent de plus en plus longs, et la probabilité qu’il
soit encore en vie de plus en plus faible, mais pas l’espoir.
N’importe quand, absolument, que ce soit un autre lundi matin
au froid coupant ou dans la chaleur écrasante d’un dimanche
soir, il pouvait arriver, siffler comme une chouette depuis la
route, avec des dollars moqueurs et provocants dépassant de sa
casquette, tassés dans les revers de son pantalon et le haut de ses
chaussures. Des blocs de bonbons collés dans ses poches et une
boîte de Gel Capillaire Egyptien de Frieda. Des bouteilles de
whisky, des potions purgatives et des eaux pour toutes les toilettes
imaginables qui faisaient un cliquetis amical dans son vieux sac
de voyage.
Il aurait dans les soixante-dix ans. maintenant. Plus lent, c’est
sûr, et il aurait peut-être perdu les dents du sourire qui le faisait
pardonner par les sœurs. Mais pour Violette (comme pour ses
sœurs et ceux qui étaient restés au pays) il était là-bas, quelque
part, en train d’amasser et de mettre de côté des merveilles pour
les distribuer aux siens. Car qui aurait pu l’abattre, ce défi vivant,
l’homme des anniversaires permanents, celui qui dispensait
cadeaux et histoires qui les fascinaient au point d’oublier un
moment le buffet raclé jusqu’à l’os et la terre épuisée, ou de croire
que la jambe d’un gosse allait se redresser d’elle-même. D’oublier
pourquoi il était parti et devait rentrer chez lui en fraude. Avec
lui, l’oubli tombait comme du pollen. Mais pour Violette le
pollen n’avait jamais effacé Rose. Au milieu de la joyeuse
résurrection de ce père fantôme, prenant plaisir à la distribution
de ces munificences vraies et fausses, Violette n’oubliait jamais
Rose Dear ni l’endroit où elle s’était jetée – un endroit si étroit, si
noir, que ce fut un soupir de pur soulagement de la voir étendue
dans une caisse en bois.
« Grâce à Dieu, la vie, disait True Belle, et grâce à la vie, la
mort. »
Rose. Chère Rose Dear.
Quelle était la chose, je me demande, la seule et ultime chose
qu’elle n’avait pas pu supporter ou répéter ? Est-ce que la dernière
lessive avait déchiré le chemisier au point de ne plus pouvoir être
encore reprisé et l’avait rebaptisé chiffon ? Peut-être avait-elle
entendu parler des quatre jours de pendaisons à Rocky Mount :
les hommes le mardi, les femmes deux jours plus tard. Ou la
nouvelle du jeune ténor du chœur mutilé et ligoté à un billot, sa
grand-mère refusant de jeter son pantalon plein de saleté, le
lavant et le relavant bien que la tache ait disparu au troisième
rinçage. On l’avait enterré avec le pantalon de son frère et la
vieille femme avait pompé encore un seau d’eau claire. Ça avait
pu être au matin de la nuit où l’obsession (qui était jadis de
l’espoir) l’avait submergée ? Que la nostalgie l’avait saisie, lancée
avant de se sauver en promettant de revenir la faire rebondir
comme une balle en caoutchouc ? Ou était-ce la chaise dont on
l’avait vidée ? Etait-elle tombée et restée par terre en décidant
alors qu’ellele ferait. Un jour. Le retardant de quatre ans jusqu’à
ce que True Belle arrive et les prenne en charge mais en revoyant
le plancher comme une porte, fermée et verrouillée. En voyant la
triste vérité dans une tasse en porcelaine incassable ? Attendant
son heure jusqu’au retour de ce moment – avec sa douleur
miaulante ou sa rage déchaînée – où elle pourrait tourner le dos à
la porte, la tasse, avancer vers l’attirance illimitée du puits.
Qu’est-ce que ça a pu être, je me demande ?
True Belle était là, compétente, riante, elle cousait au coin du
feu, jardinait et récoltait le jour. Versait du thé à la moutarde sur
les écorchures et les bleus des filles, les maintenait au travail grâce
à des récits palpitants sur sa vie à Baltimore et l’enfant dont elle
s’était occupée là-bas. C’était peut-être ça : savoir que ses enfants
étaient en bonnes mains, meilleures que les siennes, enfin, et
Rose Dear avait été libérée du temps qui ne s’écoulait plus, était
resté figé quand on l’avait vidée de sa chaise de cuisine. Alors elle
s’était laissé tomber dans le puits et avait manqué la fête.
L’important, le plus important que Violette en avait retiré,
c’était de ne jamais avoir d’enfant. Quoi qu’il arrive, pas un petit
pied noir ne se poserait sur un autre pendant qu’une bouche
affamée dirait : Maman ?
En grandissant, Violette ne pouvait ni rester en place ni s’en
aller. Le puits aspirait son sommeil, mais l’idée de partir lui faisait
peur. C’est True Belle qui l’avait obligée. Il y avait une fameuse
récolte de coton à Palestine et à vingt miles à la ronde les gens
allaient le ramasser. On disait que c’était dix cents pour les jeunes
femmes, vingt-cinq pour les hommes. Trois doubles saisons de
mauvais temps d’affilée avaient détruit tous les espoirs mais un
jour les fleurs avaient jailli, grasses et crémeuses. Tout le monde
avait retenu son souffle quand le propriétaire avait plissé les yeux
et craché. Ses deux ouvriers noirs avaient suivi les rangées, touché
les fleurs fragiles, tâté le sol et essayé de deviner le ciel. Puis un
jour de pluie fraîche et légère, quatre de chaleur dégagée, et tout
Palestine s’était duveté du coton le plus blanc qu’on ait jamais vu.
Plus doux que la soie, et sorti si vite que les charançons, ayant
abandonné les champs depuis des années, n’avaient pas eu le
temps de revenir.
Trois semaines. Tout devait être fait en trois semaines ou
moins. Tout ce qui avait des doigts dans un rayon de vingt miles
est venu et a été embauché sur place. Neuf dollars la balle,
disaient certains, quand c’était la leur ; onze dollars quand on
avait un copain blanc qui l’apportait pour faire le prix. Pour les
ramasseurs, dix cents par jour pour les femmes et une pièce d’un
quarter pour les hommes.
True Belle avait envoyé Violette et deux de ses sœurs dans le
quatrième chariot. Elles avaient roulé toute la nuit, s’étaient
réunies à l’aube, avaient mangé ce qu’on leur avait donné et
partagé les prés et les étoiles avec les gens du coin qui ne voyaient
pas pourquoi rentrer chez eux pour cinq heures de sommeil.
Violette n’avait aucun talent pour ça. Elle avait dix-sept ans
mais traînait avec celles de douze ans – restait la dernière du rang
ou croisait les autres quand ils redescendaient la rangée. Alors on
l’avait mise à glaner, à repasser sur les arbustes où des mains plus
habiles que les siennes avaient laissé quelques méchants flocons
sur les brindilles. Humiliée, moquée à en pleurer, elle avait
presque décidé de mendier son retour à Rome quand un homme
était tombé d’un arbre, au-dessus de sa tête, et avait atterri à côté
d’elle. Le soir elle s’était couchée, boudeuse et déconfite, un peu à
l’écart de ses sœurs. mais pas trop loin. Pas trop loin pour ramper
très vite vers elles si les arbres se retrouvaient pleins d’esprits
venus passer la nuit. L’endroit qu’elle avait choisi pour étendre sa
couverture était sous un beau noyer qui poussait en lisière du
bois, au bord du champ de coton.
Le choc n’avait pas pu être un raton puisqu’il avait dit Ow.
Violette roula plus loin, trop effrayée pour dire un mot, mais
prête à fuir à quatre pattes.
« Ça m’était jamais arrivé, dit l’homme. J’ai dormi là-haut tous
les soirs. C’est la première fois que je tombe. »
Violette voyait sa silhouette assise, qui se frottait le bras et la
tête et encore le bras.
« Vous dormez dans les arbres ?
– Si je m’en trouve un bon.
– Personne dort dans les arbres.
– Moi j’y dors.
– Ça me paraît tête en l’air. Pourrait y avoir des serpents là-
haut.
– Par ici les serpents rampent par terre la nuit. Alors, qui est
tête en l’air ?
– Auriez pu me tuer.
– Pourrais encore, si j’ai pas le bras cassé.
– J’espère qu’il l’est. Vous n’allez rien ramasser du tout le matin
en plus de grimper sur les arbres des gens.
– Je ne ramasse pas le coton. Je travaille à l’égrenage.
– Qu’est-ce que vous faites par ici, alors. Monsieur qui prend
des airs, à dormir dans les arbres comme une chauve-souris ?
– Vous n’auriez pas un seul mot gentil pour un blessé ?
– Ouais : allez sur l’arbre de quelqu’un d’autre.
– Vous faites comme s’il vous appartenait.
– Vous faites pareil.
– Disons qu’on partage.
– Pas moi. ».
Il se leva et secoua sa jambe avant de porter son poids dessus.
puis boita vers l’arbre.
« Vous ne remontez pas là-haut au-dessus de ma tête.
– Je prends ma bâche, dit-il. La corde a cassé. C’est pour ça. »
Il fouilla la nuit vers le haut des branches. « Vous voyez ? Elle est
là. Accrochée là-bas. Ouais. » Il s’assit, le dos contre le tronc.
« Mais faut que j’attende qu’il fasse jour », dit-il, et Violette avait
toujours cru que, parce que leur première conversation avait
commencé dans le noir (ni l’un ni l’autre ne voyant guère plus
qu’une silhouette) et fini dans le blanc-vert de l’aube, pour elle la
nuit n’avait jamais plus été la même. Elle ne s’éveillerait jamais
plus en luttant contre l’attirance d’un puits étroit. Ni ne
regarderait l’aurore avec la tristesse lui restant d’avoir trouvé au
matin Rose Dear tordue dans une eau beaucoup trop petite.
Il s’appelait Joseph et déjà – avant le lever du soleil, alors qu’il
était encore caché dans les bois mais ravivait déjà le vert du
monde et éblouissait des hectares de coton devant la blessure de
l’horizon sanglant – Violette l’avait fait sien. N’était-il pas tombé
pratiquement sur ses genoux ? N’était-il pas resté ? Tout au long
de la nuit, en supportant ses insolences, en se moquant, en
expliquant, mais en parlant, en lui parlant dans le noir. Et avec le
jour étaient venus des bouts de lui : son sourire, ses grands yeux
attentifs. Sa chemise sans boutons ouverte jusqu’au nœud à la
taille découvrait une poitrine qu’elle revendiquait comme oreiller.
Les poteaux de ses jambes, le plan de ses épaules, de sa mâchoire
et de ses longs doigts – elle voulait tout. Violette savait qu’elle le
mangeait des yeux et voulut regarder ailleurs, mais la couleur
contrastée de ses yeux ramenait chaque fois son regard sur lui.
Elle s’angoissa en entendant des travailleurs commencer à bouger,
prévoyant l’appel du déjeuner, et aller se soulager entre les arbres
en marmonnant des bruits matinaux – mais il dit alors : « Je
reviendrai ce soir dans notre arbre. Où vous serez ?
– Dessous », dit-elle en se levant du trèfle comme une femme
ayant des choses importantes à faire.
Elle ne s’inquiétait pas de ce qui se passerait dans trois
semaines quand elle était censée rapporter ses deux dollars et
trente cents à True Belle. Il se trouvaqu’elle envoya l’argent avec
ses sœurs et resta dans le voisinage en guettant du travail. Le
contremaître n’avait pas confiance en elle, l’ayant vue suer sang et
eau pour remplir son sac aussi vite que les enfants. mais elle fut
soudain d’une détermination très volubile.
Elle alla habiter dans une famille de six personnes, à Tyrell, et
faisait n’importe quelle tâche pour être avec Joe chaque fois
qu’elle pouvait. C’est làqu’elle était devenue la forte jeune femme
capable de conduire des mules. charger du foin ou couper du
bois aussi bien qu’un homme. C’est là que les paumes de ses
mains et les plantes de ses pieds avaient acquis une cuirasse que
ni gants ni chaussures ne pouvaient égaler. Tout pour Joe Trace,
un jeune de dix-neuf ans aux yeux doubles qui vivait dans une
famille adoptive, travaillait comme égreneur ou bûcheron, à la
canne, au coton et au maïs, qui abattait les bêtes quand il fallait,
labourait, pêchait, vendait des peaux et du gibier – et avec plaisir.
Il aimait la forêt. Il l’adorait. De sorte que sa famille et ses amis
furent choqués non qu’il accepte d’épouser Violette mais que,
treize ans plus tard, il accepte de l’emmener à Baltimore où elle
disait que toutes les maisons avaient des chambres séparées et
l’eau venait vers vous – pas le contraire. Où des hommes de
couleur travaillaient au port pour 2 $ 50 par jour, à sortir la
cargaison de navires plus grands que des églises, et où d’autres
venaient en voiture jusqu’à la porte de chez vous pour vous
conduire où vous deviez aller. Elle décrivait un Baltimore vieux
de vingt-cinq ans et un quartier où ni elle ni Joe n’auraient rien
pu louer, mais elle n’en savait rien et ne le sut jamais, parce qu’ils
étaient allés à la Ville. Les rêves de Baltimore avaient été déplacés
par des rêves plus puissants. Joe connaissait des gens qui
habitaient la Ville et d’autres qui y étaient allés et revenus avec
des contes à faire pleurer Baltimore. L’argent qu’on gagnait à faire
du travail facile – rester debout devant une porte, porter des plats
sur un plateau, même cirer les chaussures des inconnus – vous
rapportait plus en un jour que tout ce que n’importe lequel
d’entre eux gagnait pour une moisson entière. Les Blancs vous
jetaient littéralement de l’argent – juste pour être serviables :
ouvrir une portière de taxi, ramasser un paquet. Et tout ce qu’on
avait ou faisait ou trouvait on pouvait le vendre dans les rues. En
fait, il y avait des rues où toutes les boutiques appartenaient aux
gens de couleur ; des blocs entier de beaux hommes et femmes de
couleur qui riaient toute la nuit et gagnaient de l’argent toute la
journée. Des voitures en acier filaient dans les rues et en
économisant, disaient-ils, on pouvait en avoir une et conduire
tant qu’il y avait des routes.
Pendant quatorze ans, Joe avait écouté ces histoires en riant.
Mais il leur avait résisté, aussi, jusqu’à, brusquement, changer
d’avis. Personne, pas même Violette, n’avait su ce qui lui avait
permis de quitter ses champs et sa forêt et ses vallées secrètes et
solitaires. Faire cadeau de sa canne à pêche, de son couteau à
dépouiller – tous ses outils sauf un – et emprunter une valise
pour leurs affaires. Violette ne sut jamais ce qui l’avait déclenché
et lui avait donné envie – tout d’un coup, mais plus tard que les
autres – d’aller en Ville. Elle supposait que le dîner qui avait
titillé tout le monde avait dû jouer un rôle dans son nouvel état
d’esprit. Si Booker T. pouvait s’asseoir et manger un sandwich au
poulet dans la maison présidentielle d’une ville nommée capitale,
près de là où True Belle avait si bien vécu, alors ça devait aller
bien vraiment bien. Il emmena sa femme dans un voyage en train
électrique à les faire rouler des yeux et dansa son entrée en Ville.
Violette pensait qu’ils seraient déçus ; que ce serait moins
charmant qu’à Baltimore. Joe croyait que ce serait parfait. Quand
ils arrivèrent, avec toutes leurs affaires dans une valise, ils surent
tous les deux du premier coup que parfait n’était pas le mot juste.
C’était mieux que ça.
Joe ne voulait pas de bébés non plus et donc toutes ces fausses
couches – deux dans les champs, une seule dans son lit – étaient
plutôt des ennuis qu’une perte. Et la vie en ville serait tellement
mieux sans eux. A leur entrée en gare, en 1906, le sourire qu’ils
adressaient tous les deux aux femmes ayant des petits enfants
enfilés comme des perles sur leurs valises était un sourire de pitié.
Ils aimaient les enfants. Les adoraient, même. Surtout Joe, qui
savait y faire avec eux. Mais pas pour se donner tout ce mal. Des
années plus tard, pourtant, quand Violette eut quarante ans, elle
regardait longuement les enfants, hésitait devant les jouets des
vitrines à Noël. Vite coléreuse quand on lançait un mot brutal à
un enfant, ou qu’un femme semblait tenir maladroitement ou
négligemment un bébé. Violette, perdue dans les tapotements et
les balancements de la femme à son petit garçon, oublia sa main
qui tenait le fer à friser. La cliente sursauta et la peau se décolora
aussitôt. Violette gémit des excuses et la femme s’en contenta
avant de voir que toute la boucle avait été brûlée à ras. La peau,
ça guérit, mais un trou dans sa coiffure… Violette dut
abandonner tout paiement pour la faire taire.
A la longue ce désir devint plus puissant que le sexe : un
halètement, une nostalgie insupportable. Elle cédait sous son
joug ou se crispait pour le rejeter. C’est là qu’elles’était offert un
cadeau ; l’avait caché sous son lit pour le sortir en secret quand
elle n’en pouvait plus. Elle se mit à imaginer l’âge qu’aurait
maintenant son dernier enfant avorté. Une fille, probablement.
Sûrement une fille. Qu’est-ce qu’elle aimerait ? A quoi
ressemblerait sa voix ? Après le sevrage, Violette soufflait sur la
nourriture du bébé, la refroidissait pour une bouche si tendre.
Plus tard elles chanteraient ensemble, Violette prenant l’alto, la
fille un suave soprano. « Tu ne te rappelles pas, il y a longtemps,
deux fillettes dont je ne sais pas les noms, emportées un beau
jour d’été, perdues dans les bois j’ai entendu dire que le soleil
s’est couché et les étoiles ont brillé. Pauvres fillettes dans les bois
se sont couchées et sont mortes. Une fois mortes un rouge-gorge
a posé des feuilles de fraisier sur leurs têtes. » Ohh. Ohh. Plus
tard Violette la coifferait comme sont les petites filles
d’aujourd’hui : court, les mèches coupées net à ras des sourcils ?
Des boucles aux oreilles ? Effilé au rasoir sur les côtés ? Les
cheveux en vagues décroissantes ondulées au poil près ?
Violette s’y noyait, dans ses rêves. Juste quand elle avait enfin
les seins assez plats pour se passer des bandes que mettaient les
jeunes filles pour arborer une poitrine de joli garçon, juste quand
ses tétons avaient perdu leurs pointes, la faim d’être mère lui
tombait dessus comme un marteau. La mettait KO. Quand elle
s’était réveillée, son mari avait tiré sur une fille assez jeune pour
être la fille qu’elle avait coiffée comme une reine. Qui dormait
donc dans ce cercueil ? Qui posait les yeux ouverts sur cette
photo ? La garce rusée qui n’avait pas tenu compte une seconde
des sentiments de Violette, qui était entrée dans une vie, avait
pris cequ’elle voulait et au diable les conséquences ? Ou la petite
fille à sa maman ? Etait-elle la femme ayant pris l’homme, ou la
fille ayant fui son ventre ? Balayée par une marée de lessive, de sel
et d’huile de ricin. Terrifiée, peut-être, par un foyer si violent.
Sans savoir qu’en cas d’échec, si elle avait bravé les poisons de
maman et les poings acharnés de maman, elle aurait eu les
cheveux les mieux coiffés de la Ville. Au lieu de ça, elle
s’accrochait aux gros genoux des enfants d’inconnues. Dans les
vitrines. et les poussettes laissées un moment au soleil. Sans
comprendre que toutes les deux, garce ou poupon, mère et fille,
auraient pu remonter ensemble Broadway et reluquer les
vêtements. Auraient pu s’asseoir ensemble, tranquilles dans la
cuisine, pendant que Violette la coiffait.
« A un autre moment, dit-elle à Alice Manfred, à un autre
moment je l’aurais aimée elle aussi. Juste comme vous. Juste
comme Joe. » Elle fermait de la main les revers de sa veste, trop
gênée pour les laisser pendre et que son hôtesse voie la doublure.
« Peut-être, dit Alice. Peut-être. Mais maintenant vous ne le
saurez jamais. n’est-ce pas ?
– Je croyais qu’elle allait être jolie. Vraiment jolie. Elle ne
l’était pas.
– Assez jolie, je dirais.
– Vous voulez dire ses cheveux. La couleur de sa peau.
– Ne me dites pas ce que je veux dire.
– Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il voit en elle ?
– Honte sur vous. Une femme faite comme vous qui demande
ça.
– Il faut que je sache.
– Alors demandez à celui qui sait. Vous le voyez tous les jours.
– Vous mettez pas en colère.
– Si, si je veux.
– D’accord. Mais je ne veux pas lui demander. Je ne veux pas
entendre ce qu’il a à dire là-dessus. Vous savez de quoi je parle.
– Le pardon c’est ça que vous demandez et je ne peux pas vous
le donner. Ce n’est pas en mon pouvoir.
– Non, pas ça. Ce n’est pas ça, le pardon.
– Quoi, alors ? N’essayez pas d’avoir pitié. Je ne supporterai
pas que vous ayez pitié, vous entendez ?
– On est nées à la même époque, vous et moi, dit Violette. On
est des femmes, vous et moi. Dites-moi quelque chose, vraiment.
Ne me dites pas juste que je suis adulte et que je devrais savoir. Je
le suis pas. J’ai cinquante ans et je ne sais rien à rien. Et alors
quoi ? Si je reste avec lui ? J’ai envie, je crois. J’ai envie… bon,
j’ai pas toujours eu… maintenant oui. J’ai envie d’un peu de gras
dans cette vie.
– Réveillez-vous. Gras ou maigre, on n’en a qu’une. C’est celle-
ci.
– Vous ne savez pas non plus. n’est-ce pas ?
– J’en sais assez pour savoir me conduire.
– Et c’est ça ? C’est tout ce que c’est ?
– C’est tout ce que c’est ?
– Oh crotte ! Où ils sont les adultes ? C’est nous ?
– Oh, maman », lâcha Alice Manfred avant de se couvrir la
bouche.
Violette avait eu la même pensée : Maman. Maman ? C’est là
où tu en étais et que tu as pas pu continuer ? Le morceau
d’ombre sans arbres où tu sais que tu n’es pas et ne seras plus
jamais aimée par quiconque peut le choisir ? Où tout est fini sauf
d’en parler ?
Toutes les deux détournèrent les yeux. Le silence s’étira jusqu’à
ce qu’Alice Manfred dise : « Donnez-moi ce manteau. Je ne peux
pas voir cette doublure une minute de plus. »
Violette se leva et ôta son manteau, retirant prudemment ses
bras pris dans la soie effrangée. Puis elle se rassit et regarda la
couturière se mettre au travail.
« Tout ce que je pouvais penser c’est à le plaquer comme il
avait fait avec moi.
– Idiote, dit Alice en cassant le fil.
– Pourrais pas dire son nom, ma tête à couper.
– Mais lui peut dire le vôtre.
– Il peut.
– Vous croyiez que ça réglerait quoi ? »
Violette ne répondit pas.
« Ça vous a fait retrouver l’attention de votre mari ?
– Non.
– Rouvert la tombe de ma nièce ?
– Non.
– Il faut que je le répète ?
– Idiote ? Non. Non, mais dites-moi, je veux dire, écoutez.
Tous les miens sont restés au pays. On n’a pas d’enfants. Lui,
c’est ce que j’ai. Lui, c’est ce que j’ai.
– Ça a pas l’air », dit Alice. Ses points étaient invisibles à l’œil
nu.
Fin mars. assise au drugstore de Duggie, Violette jouait avec
une cuiller, se rappelait sa visite du matin chez Alice. Elle était
arrivée tôt. L’heure du ménage, et Violette ne faisait rien.
« C’est différent de ce que je pensais, dit-elle. Différent. »
Violette parlait de vingt ans de vie dans une Ville mieux que
parfaite, mais Alice ne lui demanda pas ce qu’ellevoulait dire. Ne
lui demanda pas si la Ville, avec ses rues toutes prêtes, n’avait pas
excité sa jalousie trop tard sauf pour des bêtises. Ou si c’était la
Ville qui avait produit une sorte de deuil tordu pour une rivale
assez jeune pour être sa fille.
Elles avaient parlé de prostituées et de femmes qui se
battaient – Alice énervée, Violette indifférente. Puis silence
pendant que Violette buvait son thé en écoutant le fer siffler. A
ce point, les deux femmes étaient tellement à l’aise qu’elles
n’avaient pas toujours besoin de parler. Alice repassait et Violette
regardait. De temps en temps une d’elles murmurait quelque
chose – à elle-même ou à l’autre.
« Avant j’adorais ça », dit Violette.
Alice sourit, sachant sans lever les yeux que Violette parlait de
l’amidon. « Moi aussi. Ça rendait fou mon mari.
– C’est le craquant ? Peut pas être le goût. »
Alice haussa les épaules. « C’est le corps qui sait. »
Le fer sifflait sur le tissu mouillé. Violette posa la joue sur sa
paume. « Vous repassez comme ma grand-mère. Le col en
dernier.
– C’est la preuve d’un repassage de première classe.
– Y en a qui font le col en premier.
– Et qui doivent le refaire. Je déteste repasser à la paresseuse.
– Où z’avez appris à coudre comme ça ?
– Nous les gosses, on nous faisait travailler. Des mains oisives.
vous savez bien…
– On ramassait le coton, on coupait le bois, on labourait. J’ai
jamais su ce que c’était d’avoir les mains vides. Ici même j’ai
jamais autant vu mes mains ne rien faire. »
Goûter l’amidon, choisir quand faire le col, coudre, piquer,
hacher. Violette pensa à tout ça et soupira. « Je croyais que ce
serait plus grand que ça. Je savais que ça ne durerait pas, mais je
croyais vraiment que ce serait plus grand. »
Alice réenroula son chiffon sur le manche du fer. « Il le fera
encore, vous savez. Encore et encore et encore.
– Dans ce cas je ferais mieux de le jeter dehors.
– Et puis quoi ? »
Violette secoua la tête. « Regarder le plancher, je suppose.
– Vous voulez du vrai ? dit Alice. Je vais vous dire ce qui est
vrai. Vous avez encore quelque chose à aimer, n’importe quoi,
faites-le. »
Violette leva la tête. « Et quand il va le refaire ? Ne pas
s’occuper de ce que pensent les gens ?
– Occupez-vous de ce qui vous reste.
– Vous dites d’encaisser ? Ne pas se battre ? »
Alice reposa brutalement son fer. « Se battre contre quoi, qui ?
Une gosse maltraitée qui a vu ses parents brûler vifs ? Qui sait
mieux que vous ou moi le petit bout de vie si vite passée qu’on
a ? A moins que vous ne vouliez piétiner quelqu’un ayant trois
gosses et une seule paire de chaussures. Quelqu’un en robe
loqueteuse, l’ourlet traînant dans la boue. Quelqu’un qui
voudrait des bras tout comme vous et vous voudriez y aller et la
serrer mais sa robe est pleine de boue à l’ourlet et les gens tout
autour ne comprendraient pas que les yeux de n’importe qui
puissent devenir aussi vides, comment ils pourraient ? Personne
ne vous demande d’encaisser. Je vous dis faites-le, faites-le ! »
Il lui fallut un moment pour voir que Violette avait les yeux
fixes. Alice suivit son regard, souleva le fer et vit ce que voyait
Violette : le col entièrement brûlé par un navire noir et fumant.
« Merde ! cria-t-elle. Oh, merde ! »
Violette fut la première à sourire. Puis Alice. En un rien de
temps elles furent secouées par le rire. Violette se rappela True
Belle, qui entrait dans l’unique pièce de leur case et riait plus fort
que tout. Elles étaient courbées comme des souris près d’un feu
dans une boîte, même pas un fourneau, par terre, affamées et
irritables. True Belle les regardait et devait s’appuyer au mur pour
ne pas tomber par terre de rire à côté d’elles. Elles auraient dû la
haïr. Se relever et la haïr. Mais elles se sentaient mieux que ça. Pas
vaincues, ni perdues. Mieux. Elles avaient ri, elles aussi, même
Rose Dear avait secoué la tête en souriant, et soudain le monde
était remis à l’endroit. Violette avait alors appris ce qu’elleavait
oublié jusqu’à cet instant : que rire, c’est sérieux. Plus compliqué,
plus sérieux que les larmes.
Pliée en quatre, les épaules tressautantes, Violette pensa à
l’allure qu’elle avait dû avoir aux funérailles, au but de sa mission.
Se vit essayant de faire quelque chose de jazzy, quelque chose de
hip, tripotant son couteau, trop tard de toute façon… Elle rit
jusqu’à se mettre à tousser, et Alice dut leur faire à toutes les deux
une tasse de bon thé calmant.
Si engagée que soit Violette à développer ses hanches, elle ne
put boire le reste du milkshake – aqueux, tiède et fade. Elle
boutonna sa veste, sortit du drugstore et remarqua au même
moment que l’autre Violette que c’était le printemps. Dans la
Ville.
Et quand le printemps arrive, dans la Ville, les gens se voient
les uns les autres en chemin ; remarquent les inconnus qui
partagent leurs travées et leurs tables et l’espace où on blanchit les
linges intimes. A entrer et sortir, entrer et sortir par la même
porte, ils polissent la poignée ; dans les tramways et sur les bancs
publics ils posent les cuisses sur un siège où des centaines ont fait
de même. Des pièces en cuivre lâchées dans la paume ont été
avalées par des enfants et testées par des gitanes, mais c’est
toujours de l’argent et les gens en sourient. C’est la saison où la
Ville pousse le plus aux contradictions. vous encourage à manger
dans la rue alors qu’on n’a pas faim du tout ; vous fait envie
d’une chambre pour vous tout seul et aussi l’envie de la partager
avec quelqu’un aperçu dans la rue. En vérité il n’y a pas de
contradiction – c’est plutôt une condition : l’éventail de ce que
peut faire une Ville pleine de ruse. Quoi de mieux que des
briques réchauffées au soleil ? Le retour des marquises. La
disparition des couvertures sur le dos des chevaux. Le goudron
cède sous les talons et sous les ponts, l’obscurité n’est plus sinistre
mais une ombre rafraîchissante. Après une pluie fine, quand les
feuilles ont poussé, les branches d’arbres sont comme des doigts
mouillés qui jouent dans une chevelure verte et laineuse. Les
voitures deviennent des boîtes noir de jais qui glissent derrière
des phares affaiblis par la brume. Sur les trottoirs, changées en
satin, des silhouettes vont l’épaule en avant, le haut de la tête
penché en bouclier contre les petits plombs des gouttes d’eau. Les
visages d’enfants aperçus aux fenêtres ont l’air de pleurer, mais
c’est à cause de l’eau qui coule sur la vitre.
Au printemps 1926, un après-midi pluvieux, quelqu’un
passant dans la ruelle longeant certain immeuble de Lenox aurait
pu lever les yeux et voir non un enfant mais le visage d’un adulte
qui pleurait en même temps que la vitre. Vision étrange et rare :
des hommes qui pleurent ouvertement. C’est pas leur truc. Si
étrange que ce soit, les gens avaient fini par s’habituer à lui, qui
s’essuyait le visage et le nez avec un mouchoir rouge de
machiniste en restant assis mois après mois devant la fenêtre sans
vue ou sur le perron, d’abord dans la neige et ensuite sous le
soleil. Je dirais que Violette lavait et repassait ces mouchoirs,
parce que, folle comme elle était, loqueteuse comme elle était
devenue, elle ne pouvait pas supporter le linge sale. Mais tout le
monde s’était lassé d’attendre ce que Violette pourrait faire
d’autre, à part essayer de tuer une fille morte et munir son mari
de mouchoirs propres. Mon opinion à moi, c’est qu’un jour elle
allait empiler ces mouchoirs, les mettre dans la commode, les
ranger et ensuite enflammer ses cheveux avec une allumette. Elle
ne l’a pas fait mais ça aurait peut-être mieux valu que ce qu’elle a
fait. En le voulant ou pas, elle l’a fait revivre tout ça – au
printemps. quand il est plus clair que jamais que la vie de la ville
c’est la vie de la rue.
Des aveugles bourdonnent et chantonnent dans la douceur de
l’air, en avançant à petits pas sur l’allée. Ils ne veulent pas voisiner
ou rivaliser avec les vieux pépés qui se postent au milieu du bloc
pour jouer sur une guitare à six cordes.
L’homme du blues. Noir, avec le blues. Noir, donc l’homme
du blues.
Tout le monde sait ton nom.
L’homme où-est-elle-partie-et-pourquoi. L’homme si-seul-à-
en-mourir.
Tout le monde sait ton nom.
On ne peut pas ignorer le chanteur, assis sur une caisse de
fruits au milieu du trottoir. Sa jambe de bois est en travers,
peinarde ; sa vraie jambe supporte le rythme et le poids de la
guitare. Joe croit probablement que la chanson parle de lui. Il
aime le croire. Je le connais si bien. L’ai vu nourrir des petites
bêtes dont personne ne se souciait, mais je ne me suis pas fait
avoir. Je me souviens de la façon dont il remettait son chapeau en
quittant l’immeuble ; plus en avant et un peu à gauche. Qu’il se
penche pour enlever un tas de crottin de cheval ou qu’il se pavane
vers son hôtel chic, fallait que son chapeau soit juste comme ça.
Pas vraiment sur le front, mais tout de même penché, pourrait-
on dire. Sous la veste de son costume, son sweater serait
boutonné jusqu’en haut, mais je sais que ses pensées ne le sont
pas – elles sont licencieuses. Il regarde du coin de l’œil les minets
vautrés sur le comptoir. Ils ont quelque chose dont il a envie.
Dans sa mallette Cleopatra, presque rien que des hommes
voudraient acheter – à part une poudre aftershave, tout est pour
les femmes. Des femmes avec qui il peut parler, flirter et qui sait
ce qu’il a encore en tête ? Et quand elle lui donne dans un regard
plus que l’heure qu’il est, les yeux aux aguets des minets sont plus
satisfaisants que ce regard.
Ou alors c’est d’abord qu’il se plaint lui-même d’être fidèle. Et
si cette vertu est ignorée, que personne ne bondit pour le féliciter,
ce sentiment se change en ressentiment qu’il a peine à
comprendre mais pas à diriger contre les jeunes caïds, brutaux et
rayonnants, qui sont aux coins des rues. Prenez garde. Prenez
garde à un homme fidèle proche de la cinquantaine. Parce qu’il
n’a jamais fricoté avec une autre femme ; parce qu’il a choisi cette
jeune fille pour l’aimer, il se croit libre. Pas libre de rompre le
pain ou de nourrir le monde avec un seul poisson. Ni de
ressusciter les morts de la guerre, mais libre de faire une folie.
Croyez-moi sur parole, il est prisonnier de sa voie. Elle
l’entraîne comme une aiguille dans le sillon d’un disque Bluebird.
Tout autour de la Ville. C’est comme ça que la Ville vous fait
tourner. Vous fait faire ce qu’elle veut, aller où le disent les rues
toutes tracées. Tout en vous laissant croire que vous êtes libre ;
que vous pouvez sauter dans un buisson si ça vous prend. Il n’y a
pas de buissons, et si vous avez le droit de marcher sur la pelouse
la Ville vous le dira. Vous ne pouvez pas quitter la voie que vous a
tracée la Ville. Quoi qu’il arrive, devenez riche ou restez pauvre,
mourez de maladie ou mourez de vieillesse, vous finirez toujours
là d’où vous êtes parti : affamé de ce que tout le monde perd –
un jeune amour.
Voilà Dorcas, aucun doute. Jeune, mais avertie. C’était la
douceur personnelle de Joe – comme un bonbon. Ce qu’il y avait
de mieux, si on était jeune et qu’on venait d’arriver en Ville. Ça
et les clarinettes et même à l’époque on les appelait des bâtons de
réglisse. Mais Joe a passé vingt ans dans la Ville et il n’est plus
jeune. Je l’imagine comme un de ces hommes qui s’arrêtent vers
les seize ans. Intérieurement. Et même s’il porte des sweaters
boutonnés jusqu’en haut et des chaussures à bout arrondi, c’est
un gosse, un tendron, et les bonbons pouvaient encore le faire
sourire. Il aime ces trucs à la menthe qui durent toute une
journée, et croit que tout le monde aime ça. En distribue aux
petits Gistan qui font les clowns sur le trottoir. On devinait qu’ils
auraient préféré du chocolat ou quelque chose avec des
cacahouètes.
Du coup je me demande, pour Joe. Toutes ces bonnes choses
qu’il prend au Windemere, et il paye presque autant pour des
pastilles à la menthe que pour la chambre qu’il loue pour baiser.
Là où sa boîte à bonbons personnelle s’ouvre à lui.
Un rat. Pas étonnant que ça ait fini comme ça. Mais c’était pas
obligé, et s’il avait arrêté de suivre cette petite chose rusée dans
toute la Ville le temps d’en parler à Stuck ou Gistan ou un voisin
qui aurait pu s’y intéresser, qui sait où ça aurait fini ?
« Ce n’est pas quelque chose qu’on raconte à un homme. Je
sais que la plupart crèvent d’envie de se raconter ce qu’ils font
dans les coins. D’étaler leurs affaires dans la rue. Ils font ça parce
que la femme n’est pas tellement importante et qu’ils se moquent
de ce que les gens vont en penser. Le plus que j’ai fait c’est de le
dire à moitié à Malvonne et il n’y avait pas moyen de pas le faire.
Mais le raconter à un homme ? Non. En plus Gistan aurait rigolé
et essayé de rien entendre. Stuck aurait regardé ses pieds, juré que
je m’étais fait envoûter et m’aurait indiqué la poudre magique
pour me soigner. Ni à l’un ni à l’autre j’aurais parlé d’elle. C’est
pas une chose qu’on dit sauf peut-être à un vrai copain,
quelqu’un qu’on connaît d’avant, longtemps avant comme
Victory, mais même si j’avais eu l’occasion je ne crois pas que
j’aurais pu lui dire et si je ne pouvais pas le dire à Victory c’était
que je ne pouvais pas me le dire à moi-même parce que je ne
savais pas tout ce que c’était. Tout ce que je sais c’est que je l’ai
vue acheter des bonbons et que c’était délicieux. Pas seulement
les bonbons – tout ça et l’image que ça faisait. Un bonbon c’est
une chose qu’on lèche, qu’on suce, qu’on avale et c’est fini. Non.
C’était autre chose. Plus comme de l’eau bleue et des fleurs
blanches, avec du sucre dans l’air. J’avais besoin d’être là, où tout
ça était mélangé comme il faut, et là où c’était, c’était Dorcas.
» Quand je suis arrivé à l’appartement, je n’avais aucun nom à
mettre sur le visage que j’avais vu au drugstore, et je n’avais
même pas ce visage en tête. Mais elle a ouvert la porte, m’a
ouvert à moi. J’ai senti le quatre-quarts et le poulet en sauce. Les
femmes sont venues et je leur ai montré ce que j’avais pendant
qu’elles riaient et faisaient les choses que font les femmes :
épousseter ma veste, m’appuyer sur l’épaule pour que je m’asseye.
C’est la façon dont elles vous réparent, dont elles arrangent ce
qu’elles croient en avoir besoin.
» Elle ne m’a pas jeté un coup d’œil ni adressé un mot. Mais je
savais où et comment elle était, à chaque instant. Elle s’est
appuyée de la hanche contre le dossier d’une chaise du salon
pendant que les femmes accouraient de la salle à manger pour
m’arranger et me blaguer. Et quelqu’un a dit son nom, Dorcas. Je
n’ai plus entendu grand-chose, mais je suis resté à leur montrer
toutes mes affaires en souriant, sans vendre et en les laissant
vendre elles-mêmes.
» Je vends de la confiance ; je rends les choses faciles. C’est le
meilleur moyen. Jamais insister. Comme au Windemere quand je
fais le serveur, je suis là mais seulement si vous le voulez. Ou
quand je fais les salles, j’apporte le whisky caché comme si c’était
du café. Juste à l’endroit et au moment où vous avez besoin de
moi. On finit par connaître la femme qui veut quatre verres de
quelque chose mais ne veut pas le demander quatre fois ; alors on
attend que son verre soit aux deux tiers vide et on le remplit.
Comme ça elle ne boit qu’un seul verre et en paye quatre.
L’argent est muet, il chuchote deux fois, quand je le mets dans
ma poche et quand je le sors.
» J’étais prêt à attendre, à ce qu’elle m’ignore. Je n’avais aucun
plan et je n’aurais pas pu le suivre si j’en avais eu un. J’avais un
vertige, un étourdissement que je croyais venir de la forte odeur
de citron, de la poudre de riz et de la sueur légère des femmes.
Salée. Pas amère comme celle d’un homme. Jusqu’à maintenant
je ne sais pas ce qui m’a fait lui parler en allant à la porte.
» Je peux deviner ce que disent les gens. Que j’ai traité Violette
comme un meuble qu’on aime bien même s’il a besoin tous les
jours de quelque chose pour le garder debout et en équilibre. Je
ne sais pas. Mais depuis Victory, je n’ai jamais été très proche de
quelqu’un. Gistan et Stuck, on est proches. mais pas pareil
qu’avec quelqu’un qu’on a connu depuis la naissance et qu’on est
devenu hommes en même temps. Je l’aurais raconté à Victory.
Gistan, Stuck, tout ce que je leur ai dit c’était pas loin, mais pas
vraiment comme c’était. Je ne pouvais parler à personne que
Dorcas et je lui ai dit des choses que je ne m’étais pas dites à moi-
même. Avec elle j’étais refait à neuf. Avant de la rencontrer je
m’étais déjà changé sept fois. La première c’est quand je me suis
nommé moi-même, puisque personne ne l’avait fait, personne ne
savait ce que ça aurait dû ou pu être.
» Je suis né et j’ai grandi dans le comté de Vesper, en Virginie,
en 1873. Un petit bled qui s’appelle Vienna. Rhoda et Franck
Williams m’ont tout de suite pris et élevé avec leurs six enfants.
Leur dernier avait trois mois quand Mme Rhoda m’a pris chez
elle, et lui et moi on a été plus proches que bien des frères que j’ai
vus. Victory, il s’appelait. Victory Williams. Mme Rhoda m’a
appelé Joseph, comme son père, mais ni elle ni M. Franck n’ont
pensé à me donner un nom de famille. Elle n’a jamais prétendu
que j’étais son enfant naturel. Quand elle distribuait les corvées
ou les faveurs elle disait : “Tu es juste comme les miens.” C’est ce
“comme” qui m’a fait lui demander, je suppose – je crois que je
n’avais pas encore trois ans –, qui étaient mes vrais parents. Elle
m’a regardé d’en haut, par-dessus son épaule, et m’a fait son plus
doux sourire, mais quand même triste, et m’a dit : “O mon chou,
ils ont disparu sans laisser de trace.” La façon dont je l’ai
compris, pour elle, la trace sans laquelle ils avaient disparu, c’était
moi.
» A mon premier jour à l’école il fallait que j’aie deux noms.
J’ai dit à la maîtresse Joseph Trace. Victory s’est retourné tout
entier sur son siège.
»“Pourquoi tu lui dis ça ? il m’a demandé.
» – Je ne sais pas, j’ai dit. Pasque.
» – Maman va gueuler. Papa aussi.”
» On était dehors dans la cour. C’était de la bonne terre bien
tassée mais avec plein de clous et de trucs dedans. Tous les deux
pieds nus. Je me battais pour enlever un bout de verre de la
plante de mon pied, et j’ai pas eu à le regarder. “Non ils vont pas,
j’ai dit. Ta maman c’est pas ma maman.
» – Si c’est pas elle, c’est qui ?
» – Une autre femme. Elle va revenir. Elle va revenir pour moi.
Mon papa aussi.” C’était la première fois que je pensais à ça, ou
le souhaitais.
» Victory a dit : “Ils savent où ils t’ont laissé. Ils vont revenir
chez nous. Chez les Williams. c’est là qu’ils savent que t’es.” Il
essayait de marcher désarticulé comme sa sœur. Elle le faisait bien
et s’en vantait tellement que Victory s’exerçait chaque fois qu’il
pouvait. Je me souviens de son ombre qui filait sur la terre devant
moi. “On sait que t’es chez les Williams. Tu devrais t’appeler
Williams.”
» J’ai dit : “Il faut qu’ils me choisissent. Entre vous tous, il faut
qu’ils me choisissent. Je suis Trace, qu’ils ont disparu sans.
» – C’est-y pas une vacherie ?”
» Victory s’est moqué de moi et m’a serré les bras autour du
cou pour me faire tomber par terre. Je ne sais pas ce qu’est
devenu le bout de verre. Je ne l’ai jamais enlevé. Et personne n’est
venu me chercher non plus. Je n’ai jamais connu mon papa. Et
ma mère, bon, j’ai entendu une femme dans la salle à manger de
l’hôtel dire un sacré truc. Elle parlait à deux autres femmes
pendant que je servais le café. “Je ne vaux rien à mes enfants, elle
a dit. Je ne fais pas exprès. mais il y a quelque chose en moi qui
veut ça. Je suis une bonne mère mais ils sont mieux sans moi ;
tant qu’ils sont avec moi il ne peut rien leur arriver de bien. Ceux
qui s’en vont ont l’air de s’épanouir ; ceux qui restent filent un
mauvais coton. Vous vous rendez compte comme je me sens mal
de savoir ça, non ?”
» J’ai dû lui jeter un coup d’œil. Il fallait de la force pour dire
ça. Avouer ça.
» Le second changement c’est quand on m’a choisi et entraîné
à être un homme. A être indépendant et me nourrir quoi qu’il
arrive. Avoir un papa ne m’a pas manqué parce que d’abord il y
avait M. Franck. Stable comme un rocher, ne faisant aucune
différence entre nous, les enfants. Mais le grand truc c’est que j’ai
été choisi, Victory aussi, par le meilleur type du comté de Vesper
pour ce qui était de chasser. De quoi vous rendre fier. C’était le
meilleur du comté et il m’a choisi avec Victory pour nous
apprendre à chasser avec lui. Il était tellement bon qu’on disait
qu’il prenait son fusil pour rien, parce qu’il savait ce que ferait sa
proie bien avant elle – comment mystifier les serpents, plier des
branches et du fil pour attraper les lapins, les marmottes, attirer
les poules d’eau par des sons irrésistibles. Les Blancs disaient que
c’était un sorcier, mais ils le disaient pour ne pas devoir dire qu’il
était si malin. Le chasseur des chasseurs, voilà ce qu’il était. Pas
plus malin que lui. M’a appris deux leçons qui m’ont servi toute
ma vie. L’une, c’est le secret de la gentillesse des Blancs – il faut
qu’ils aient pitié de quelque chose avant de l’aimer. L’autre – bon,
je l’ai oubliée.
» C’est à cause de lui, ce que j’ai appris de lui m’a rendu plus à
l’aise dans les bois que dans une ville. Je devenais nerveux un peu
trop près d’une barrière ou d’une grille. Les gens croyaient qu’on
pouvait compter sur moi pour jamais supporter la ville. Des
maisons empilées ? Des allées en ciment ? Moi ? Pas moi.
» En dix huit cent quatre-vingt-treize c’est la troisième fois que
j’ai changé. C’est quand Vienna a été rasée par un incendie. Les
flammes ont vite fait ce que les draps blancs ont mis trop
longtemps à finir : annuler tous les actes, vider jusqu’au moindre
champ, nous chasser de chez nous si vite qu’on a couru d’un bout
à l’autre du pays – ou nulle part. J’ai marché et travaillé, travaillé
et marché, moi et Victory, quinze miles jusqu’à Palestine. C’est là
où j’ai rencontré Violette. On s’est marié et installé chez Harlon
Ricks près de Tyrell. Il avait les plus mauvaises terres du comté.
Violette et moi on a fait ses moissons pendant deux ans. Quand
le sol était épuisé, qu’on récoltait surtout des cailloux, on
mangeait ce que je tuais. Et puis le vieux Ricks en a eu marre et a
vendu la terre et notre dette avec à un dénommé Clayton Bede.
Avec lui la dette est passée de cent quatre-vingts dollars à huit
cents. Les intérêts, qu’il disait, et tout l’engrais et les trucs qu’on
prenait au magasin – des choses qu’il avait payées –, les prix
avaient monté, qu’il disait. Violette a dû s’occuper de notre
terrain et aussi labourer le sien, pendant que j’allais travailler
entre Bear et Crossland et Goshen. A couper des pins de temps
en temps, à la scierie le plus souvent. Nous a fallu cinq ans, mais
on l’a fait.
» Ensuite on m’a embauché pour poser les rails du Southern
Sky. J’avais vingt-huit ans et l’habitude de changer, alors en 1901,
quand Booker T. a eu son sandwich dans la maison du président,
j’ai eu le culot de recommencer : j’ai décidé d’acheter un bout de
terrain. Comme un idiot j’ai cru qu’ils allaient me le laisser. Ils se
sont sauvés avec deux bouts de papier que je n’ai ni vus ni signés.
» J’ai encore changé une quatrième fois en 1906 quand j’ai
emmené ma femme à Rome, une halte près de là où elle est née,
et pris le Southern Sky vers le nord. On nous a fait changer cinq
fois de place dans quatre wagons différents pour respecter la loi
Jim Crow.
» On a pris un logement en enfilade à Tenderloin. Violette
s’est faite domestique et j’ai tout fait, cirer les chaussures des
Blancs ou fabriquer des cigares dans une pièce où on nous faisait
la lecture pendant qu’on roulait le tabac. J’ai vidé des poissons la
nuit et des toilettes le jour avant d’être pris avec les serveurs. Et
j’ai cru m’être installé une bonne fois, dans mon cinquième moi,
quand on a quitté la puanteur de la rue Mulberry et de la Petite
Afrique, et puis les rats carnivores de la 53e Rue Ouest pour
monter en ville.
» A l’époque tous les porcs et les vaches avaient disparu, et à la
place des petites fermes branlantes pas même grandes comme le
bout que j’avais voulu acheter c’était de plus en plus des maisons.
Dans le temps un type de couleur qui passait par là se faisait tirer
dessus. On avait construit des rangées de maisons et des pavillons
avec des grandes cours et des potagers. Et puis. juste avant la
guerre, des blocs entier sont passés aux gens de couleur. Et bien,
pas comme dans le centre. Avec cinq ou six pièces, des fois dix, et
si on pouvait sortir cinquante, soixante dollars par mois, on
pouvait en louer une. Quand on a quitté la 140e Rue pour un
endroit plus grand sur Lenox, c’est les locataires à peau claire qui
ont voulu nous empêcher. Moi et Violette on s’est battu, juste
comme si c’étaient des Blancs. On a gagné. C’était la crise, et les
propriétaires blancs ou noirs se battaient pour avoir des gens de
couleur à cause des gros loyers qui étaient okay pour nous parce
qu’on pouvait vivre dans cinq pièces même si certains en sous-
louaient deux. Les immeubles étaient comme les châteaux sur les
images et nous qui avions nettoyé les saletés des autres depuis
toujours on savait mieux que personne comment les garder
propres. On a mis des oiseaux et des plantes partout, moi et
Violette. Je ramassais moi-même les crottes des rues pour les
fertiliser. Et je tenais le devant aussi propre que l’intérieur. Je
faisais les hôtels à l’époque. Mieux que servir dans un restaurant
parce qu’à l’hôtel il y a plein de façons d’avoir un pourboire. Pas
bien payé, mais les pourboires me tombaient dans la paume aussi
vite que les noix de pacane en novembre.
» Quand les loyers ont grimpé et encore grimpé, que les
boutiques ont doublé le prix du bœuf dans le haut de la ville sans
toucher à la viande des Blancs, je me suis fait des petits à-côtés en
vendant les produits Cleopatra dans le quartier. Avec Violette
quittant son boulot pour faire coiffeuse, tout allait bien.
» Alors est venu l’été 1917, et après que ces Blancs ont ôté ce
tuyau d’autour de ma tête, j’étais remis à neuf, sûr et certain,
parce qu’ils m’avaient presque tué. Avec pas mal d’autres. Un de
ces Blancs avait un cœur et empêché les autres de m’achever sur
place.
» Je ne sais pas exactement ce qui a déclenché l’émeute. Ça a
pu être ce qu’ont dit les journaux, ce qu’ont dit les serveurs avec
qui je travaillais, ou ce qu’a dit Gistan – cette fête, il a dit, où on
a envoyé des invitations à des Blancs pour venir voir brûler vif un
homme de couleur. Gistan dit que des milliers de Blancs sont
venus. Gistan dit que c’était resté sur l’estomac de tout le monde,
et que si ça n’avait pas été le meurtre, ça aurait été autre chose.
On faisait venir travailler des masses de gens de couleur pendant
la guerre. La blanchaille du Sud enragée parce que les nègres s’en
allaient ; la blanchaille du Nord enragée parce qu’ils venaient.
» J’en ai vu des choses à mon époque. En Virginie. Deux de
mes beaux-frères. Salement blessés. Salement. Failli tuer Mme
Rhoda. Il y a eu une fille, aussi. Qui visitait ses parents près de
Crossland. Juste une fille. En tout cas, là-bas. quand on éclate il y
en a cent qui éclatent en même temps.
» J’ai vu des petits garçons qui couraient dans la rue. Un qui
est tombé et ne s’est pas relevé tout de suite, alors j’y suis allé. Ça
a été fini. L’émeute s’est passée sans moi pendant que Violette et
moi on soignait ma tête. Quand même, j’ai survécu, et c’est peut-
être ce qui m’a fait encore changer pour la septième fois deux ans
plus tard en 1919 quand j’ai fait tout le défilé, chaque foutu pas
de ce défilé, avec le trois six neuf. Peux pas me souvenir d’une
fois où j’ai dansé dans la rue sauf cette fois où tout le monde le
faisait. J’ai cru que ce changement était le dernier, et c’était
sûrement le meilleur parce que la guerre était venue et repartie et
que les troupes de couleur qui s’étaient battues me rendaient si
fier que ça me fendait le cœur. Gistan m’a trouvé un boulot dans
un autre hôtel où les pourboires étaient des billets plus souvent
que des pièces. J’avais réussi. En 1925 on avait tous réussi. Alors
Violette s’est mise à dormir avec une poupée dans les bras. Trop
tard. Je comprenais, en un sens. En un sens.
» Ne vous y trompez pas. Ce n’était pas la faute de Violette.
Tout est de la mienne. Tout. Je ne me remettrai jamais de ce que
j’ai fait à cette fille. Jamais. J’ai changé une fois de trop. Me suis
refait à neuf une fois de trop. On pourrait dire que j’ai été un
nouveau nègre toute ma vie. Mais tout ce que j’ai vécu, que j’ai
vu, et pas un de ces changements ne m’avait préparé à elle. A
Dorcas. On aurait cru que j’avais vingt ans, revenu à Palestine en
train de satisfaire mon appétit pour la première fois sous un
noyer.
» Surpris tout le monde quand on est parti, Violette et moi.
On dit qu’en Ville on se sent seul, mais depuis que j’avais été
entraîné par le meilleur trappeur du monde, la solitude ça ne
pouvait même pas m’approcher. Allons donc. Gosse de la
campagne ; homme de la campagne. Comment j’aurais su ce
qu’une fille de dix-huit ans peut fomenter chez un homme adulte
dont la femme couche avec une poupée ? M’a fait connaître une
solitude que je n’aurais jamais imaginée dans une forêt sans
personne à quinze miles à la ronde, ou sur une rive sans autre
compagnie que mes appâts vivants. M’a convaincu que je n’avais
jamais connu la douceur des choses avant d’avoir goûté son miel.
On dit que les serpents deviennent aveugles un peu avant leur
dernière mue.
» Elle avait les cheveux longs et une mauvaise peau. Un litre
d’eau deux fois par jour la lui aurait éclaircie aussi sec, sa peau,
mais je n’ai rien dit parce que je l’aimais comme ça. Des petites
demi-lunes parsemées sous ses pommettes, comme des traces de
sabots. Là et sur son front. J’achetais les trucs qu’elle me disait,
content que ça ne marche jamais. Enlever mes petites traces de
sabots ? Me laisser sans traces du tout ? Dans ce monde la
meilleure chose, la seule chose, c’est de trouver la piste et d’y
rester. J’ai pisté ma mère en Virginie et ça m’a mené droit vers
elle, et j’ai pisté Dorcas de quartier en quartier. Je n’ai même pas
eu à me donner de la peine. Pas même à y penser. Quelque chose
d’autre s’en mêle quand la piste commence à vous parler, vous
envoie ses signes tellement fort qu’on a presque pas besoin de
regarder. Si la piste ne vous parle pas, autant se lever de sa chaise
pour aller acheter deux ou trois cigarettes. avoir un nickel en
poche et se mettre à marcher, puis à courir, et finir quelque part
sur Staten Island, crier de toutes ses forces, ou à Long Island,
peut-être, à regarder les chèvres. Mais si la piste parle, peu
importe ce qui se met en travers, on peut se retrouver dans une
pièce bondée et la viser au cœur, même si c’est le cœur sans quoi
on peut pas vivre.
» Je voulais rester là. Juste après que le revolver a fait thuh ! et
que personne n’a rien entendu sauf moi et c’est pourquoi la foule
s’est pas éparpillée comme un vol de grives à quoi elle ressemblait
mais ils sont restés tassés. bloqués ensemble par la chaleur de leur
danse et la musique qui ne voulait pas les lâcher. Je voulais rester
là. L’attraper avant qu’elle tombe et se fasse mal.
» Je n’avais pas cherché la piste. C’est elle qui me cherchais et
quand elle s’est mise à parler au début je n’entendais rien. J’errais,
c’est tout, j’errais partout dans la Ville. J’avais le revolver mais ce
n’était pas le revolver – c’était avec ma main que je voulais te
toucher. Cinq jours à errer. D’abord High Fashion sur la 131e
Rue parce que je croyais que tu avais un rendez-vous de coiffeur
le mardi. Le premier mardi de chaque mois, c’était. Mais tu
n’étais pas là. Des femmes étaient venues de l’église baptiste
vendre des repas au poisson, les jumeaux aveugles jouaient de la
guitare dans la boutique, et c’est tout à fait comme tu disais – il
n’y en a qu’un d’aveugle, l’autre ne fait que suivre la manœuvre.
Probablement même pas des frères. sans parler de jumeaux. Un
truc que leur maman a mijoté pour un peu de monnaie. Pourtant
ils jouaient quelque chose de noirâtre, pas les gospels qu’ils font
d’habitude, et les femmes qui vendaient leur poisson fronçaient
les sourcils et parlaient mal de leur mère mais ne disaient pas un
mot aux jumeaux et je savais qu’elles se plaisaient à écouter parce
qu’une des plus bruyantes pouvait à peine se retenir de taper du
pied. Elles ne m’accordaient aucune attention. M’a fallu du
temps pour qu’elles me disent que tu n’étais pas sur l’agenda du
jour. Minnie a dit que tu t’étais fait rafraîchir samedi et qu’elle
n’était pas d’accord pas seulement parce que rafraîchir c’est
cinquante cents au lieu de un dollar et quart pour une coupe,
mais parce que ça abîme les cheveux, ça cuit la crasse dit-elle, ça
abîme les cheveux pire que tout. Sauf, bien sûr, sans chauffer du
tout. Pourquoi tu t’es fait rafraîchir ? C’est d’abord ça que j’ai
pensé. Samedi dernier ? Tu m’as dit que tu allais à Brooklyn avec
le chœur pour chanter à Shiloh, que tu devais partir à neuf
heures du matin et ne rentrerais pas avant la nuit, voilà pourquoi.
Et que tu avais manqué la dernière sortie, que ta tante l’avait
appris et alors tu devais aller à celle-là, voilà pourquoi. Alors je
n’ai pas attendu que Violette s’en aille pour ouvrir l’appartement
de Malvonne. Pas besoin. Mais comment as-tu pu te faire
rafraîchir le samedi d’avant et arriver quand même à neuf heures
du matin au métro alors que Minnie n’ouvre jamais avant midi le
samedi parce qu’elle reste ouverte jusqu’à minuit pour que tout le
monde se prépare au dimanche ? Et tu n’avais pas besoin d’aller
au rendez-vous normal du mardi, pas vrai ? J’ai chassé le mal de
mes pensées parce que je n’étais pas sûr que la musique noirâtre
des jumeaux aveugles n’en était pas la cause. Ça peut vous faire
ça, une certaine façon de jouer de la guitare. Pas comme les
clarinettes, mais presque. Si cet air était sorti d’une clarinette,
j’aurais su tout de suite. Mais les guitares. elles me troublaient,
me faisaient douter de moi-même, et j’ai perdu la piste. Suis
rentré et ne l’ai reprise que le lendemain quand Malvonne m’a
regardé et a mis la main devant sa bouche. Mais a pas pu cacher
ses yeux, là où le rire s’envolait.
» Je sais que tu ne pensais pas les choses que tu m’as dites.
Quand je t’ai trouvée et fait revenir dans notre chambre une fois
de plus. Ce que tu as dit je sais que tu ne le pensais pas. Quand
même, ça faisait mal, et le lendemain je me gelais sur le perron en
me rongeant les sangs pour ça. Personne, sauf Malvonne qui
saupoudrait les plaques de glace avec des cendres. De l’autre côté
de la rue, adossés à la balustrade, je voyais trois minets. En
dessous de zéro, même pas dix heures du matin, et ils reluisaient
comme du cuir neuf. Lisses. Pas plus de vingt, vingt-deux ans.
Jeunes. Voilà la Ville. Un portait des guêtres, un avait dans sa
poche un mouchoir de la couleur de sa cravate. Avec son
manteau drapé sur son épaule. Ils étaient juste adossés là, en riant
et tout, et ils se sont mis à chanter, à se pencher, tête contre tête,
en claquant des doigts. Des hommes de la Ville, vous voyez ce
que je veux dire. Fermés à eux-mêmes, malins, des jeunes coqs.
N’avaient rien à faire – juste attendre que les poulettes passent
par là et les trouvent. Des vestes à ceinturon et des mouchoirs
aux couleurs de leur cravate. Vous croyez que Malvonne se serait
couvert la bouche devant eux ? Ou aurait fait payer d’avance ces
coqs pour louer chez elle un jeudi ? Ça ne serait jamais arrivé
parce que les coqs n’ont pas besoin de Malvonne. Les poulettes
trouvent les coqs et elles trouvent aussi l’endroit, et s’il faut suivre
une piste elles le font. Elles regardent, elles calculent. Les coqs
attendent parce que c’est eux qu’on attend. Il n’ont pas à pister
personne, à prendre l’air ignorant dans un institut de beauté pour
demander après une fille devant des femmes impatientes que je
m’en aille pour tapoter sur la musique noirâtre et parler de quoi
diable je voulais savoir à propos d’une fille pas encore sortie du
lycée et si j’étais pas marié à cette vieille folle de Violette ? Il n’y a
que des vieux coqs comme moi qui doivent se lever sur le perron,
couper Malvonne au milieu d’une phrase et essayer de marcher
pas courir jusqu’à Inwood, là où on s’était assis la première fois et
tu avais croisé tes jambes au genou pour que je voie les chaussures
vertes que tu emportais de chez toi dans un sac en papier pour
que ta tante ne sache pas que tu faisais claquer tes talons sur
Lenox et la Huitième au lieu des souliers plats avec quoi tu étais
sortie. Pendant que tu faisais sauter ton pied et virer ta cheville
pour faire admirer les talons, je regardais tes genoux mais sans
toucher. Je t’ai encore dit que c’est à cause de toi qu’Adam a
mangé la pomme et le trognon. Que, quand il a quitté l’Eden, il
se sentait riche. Non seulement il avait Eve, mais il aurait toute sa
vie dans sa bouche le goût de la première pomme du monde. Le
tout premier à savoir comment c’était. La mordre, enlever le
morceau. L’entendre crisser et laisser l’épluchure rouge lui briser
le cœur.
» Tu m’as regardé alors comme si tu me connaissais, et j’ai cru
que c’était vraiment l’Eden, et je ne pouvais pas comprendre tes
yeux parce que j’étais en train d’adorer les traces de sabots sur tes
joues.
» Je suis retourné là-bas, au même endroit. Une vieille neige
adoucissait le ciel et noircissait l’écorce des arbres. Aussi des
empreintes de chiens et de lapins, nettes comme le motif d’une
cravate du dimanche éparpillé sur la neige. Un de ces chiens
devait peser quarante kilos. Le reste c’était des petits, et un qui
boitait. Mes traces de pas ont tout bousillé. Et quand j’ai regardé
là où j’avais marché, que je me suis vu debout dans mes habits de
ville, sans galoches, trempé jusqu’aux chevilles, j’ai compris. Mais
je ne sentais pas le froid, parce que je me rappelais comment
c’était à notre époque. Le beau mois d’octobre, tu te souviens ?
Le rosier de Saron était encore chargé de fleurs. Les lilas, les pins.
Le tulipier où se rassemblaient les Indiens avait l’air d’un roi. La
première fois que nous nous sommes retrouvés là je suis arrivé
avant toi. Deux Blancs étaient assis sur un rocher. Je me suis assis
par terre tout près d’eux si bien qu’ils sont partis, dégoûtés. Il
fallait que tu travailles ou que tu en aies l’air pour approcher de
cet endroit. C’est pour ça que j’avais apporté ma mallette. Pour
avoir l’air de livrer quelque chose d’important. Ouais, c’était
interdit, bien sûr, mais cette fois personne ne nous a gueulé
dessus. Et ça donnait du piquant à la chose, d’être là, un danger
qui était plus que toi et moi ensemble. J’ai gravé nos initiales sur
le rocher dont étaient partis ces Blancs. D et J. Plus tard, quand
on a eu un endroit et des habitudes, je t’achetais des cadeaux,
chaque fois soucieux d’apporter ce qui te ferait sourire et revenir
la prochaine fois. Combien de disques de phonographe ?
Combien de bas de soie ? La petite trousse pour les mailles filées,
tu te souviens ? La boîte en métal rouge avec des fleurs dessus
pleine de chocolats Schrafft. De l’eau de Cologne dans un flacon
bleu qui sentait la putain. Des fleurs, une fois, mais ce cadeau t’a
déçue, alors je t’ai donné un dollar pour acheter ce que tu
voulais. Tout un jour de paye chez moi quand j’étais jeune. Juste
pour toi. N’importe quoi pour toi. Pour mordre un grand coup,
mâcher le trognon et pouvoir garder jusqu’à la fin de mes jours le
goût de la pelure rouge. Dans la chambre du neveu de Malvonne
avec l’enseigne du glacier devant la fenêtre. Ta première fois. Et la
mienne, d’une certaine façon. Pour ça, et je le dirai encore, je
ferais ma sortie du Garden, en bombant le torse, tant que tu me
tiendras la main, ma fille. Dorcas. ma fille, ta première fois et la
mienne. Je t’ai choisie. Personne ne t’a donnée à moi. Personne
n’a dit c’est elle pour toi. Je t’ai choisie. Mauvais moment, ouais.
et une mauvaise action envers ma femme. Mais le tri, le choix.
Ne crois jamais que je suis tombé sur toi, ou tombé pour toi. Je
ne suis pas tombé amoureux, je me suis dressé. Je t’ai vue et j’ai
décidé. Décidé. Et j’ai aussi décidé de te suivre. C’est une chose
que je sais faire depuis toujours. Je ne t’ai peut-être pas dit ces
choses-là sur moi. Mon don dans la forêt que même lui s’y fiait et
c’était le meilleur qu’il y ait jamais eu. Jamais. Les anciens, ils
savaient tout ça. Je parle d’avoir été rénové sept fois avant de te
rencontrer, mais jadis, là-bas. si tu étais ou prétendait être de
couleur, il fallait que tu changes et que tu restes le même chaque
jour que le soleil se levait et chaque soir qu’il tombait. Et laisse-
moi te dire, baby, en ce temps-là c’était plus qu’un état d’esprit. »
Risqué, je dirais. vouloir deviner l’état d’esprit de quelqu’un.
Mais ça vaut la peine si on est comme moi – curieux, inventif et
bien informé. Joe fait comme s’il savait tout ce que les anciens
faisaient pour durer, mais il n’a pas pu savoir grand-chose sur
True Belle, par exemple, parce que je doute que Violette lui ait
jamais parlé de sa grand-mère – et sûrement pas de sa mère.
Donc il ne savait pas. Moi non plus, même s’il n’est pas difficile
d’imaginer ce que ça a dû être.
Son état d’esprit quand elle est revenue de Baltimore au comté
de Vesper a dû être un cas. Elle avait quitté Wordsworth, la
capitale du comté, encore esclave, et revenait libre en 1888. Sa
fille et ses petits-enfants vivaient dans un petit coin misérable
appelé Rome, à douze miles au nord de la ville qu’elle avait
quittée. Les gosses s’échelonnaient de quatre à quatorze ans et
une, Violette, avait douze ans à l’arrivée de True Belle. C’est après
que les hommes étaient venus prendre le bétail, les casseroles et la
chaise où était assise Rose Dear, sa fille. A son arrivée tout ce qui
restait, sauf quelques paillasses d’emprunt et les vêtements sur
leur dos, c’était le papier signé par le mari de Rose disant qu’ils
pouvaient – que les hommes avaient le droit de le faire et, je
suppose, le devoir de le faire, si la pluie refusait de pleuvoir ou si
à la place il tombait du ciel des cailloux de glace pour déchiqueter
la récolte sur pied. Rien sur ce papier au sujet du mari inscrit à
un parti préconisant le vote des nègres. Dépossédée de sa terre et
de son toit, la pauvre petite famille que trouva True Belle vivait
secrètement dans une cabane abandonnée que des voisins lui
avaient trouvée et mangeait ce que ces voisins pouvaient lui
donner et ce que les filles pouvaient dénicher. Beaucoup de
gombos et de haricots secs et, comme on était en septembre, des
baies de toutes sortes. Et, par deux fois, le fils du pasteur leur
avait apporté un petit écureuil pour faire un festin. Rose disait
aux gens que son mari, dégoûté et abattu par l’inutilité de son
dos et de ses bras. fatigué des tomates vertes frites à la semoule de
maïs, incroyablement affamé de viande et pas seulement de peau,
furieux contre le prix du café et la forme des jambes de sa fille
aînée, était tout simplement parti. S’était levé et bonsoir. Parti
quelque part pour s’asseoir et y réfléchir ou s’asseoir sans y
réfléchir. Il valait mieux qu’elle invente plutôt que dire ce qu’elle
savait. C’est elle qu’on pourrait venir chercher, la prochaine fois,
pas seulement ses casseroles. ses marmites et sa maison. Par
chance, True Belle était venue mourir dans le comté de Vesper, et
contente d’y mourir, après avoir donné toute sa vie valide à Mlle
Vera Louise de Baltimore.
La mort dont mourait True Belle avait pris onze ans, assez
longtemps pour sauver Rose, l’enterrer, voir le mari revenir
quatre fois, coudre quatre édredons, treize chemises et remplir la
tête de Violette avec des histoires sur sa dame blanche et la
lumière de leurs vies à toutes les deux – un beau jeune homme
qui s’appelait, pour des raisons évidentes. Golden Gray. Gray
parce que c’était le nom de Vera Louise (beaucoup, beaucoup
plus tard ce fut aussi la couleur de ses yeux, à lui), et Golden
parce qu’après que sa première peau eut disparu avec le duvet sur
son crâne, son teint était devenu doré, lumineux, avec des
boucles jaunes et souples lui couvrant la tête et les lobes de ses
oreilles. Pas du tout la blondeur des cheveux de Vera Louise,
jadis, mais cette couleur ensoleillée, ces ondulations volontaires le
lui avaient rendu cher. Pas tout d’un coup. Il avait fallu du
temps. Mais True Belle éclata de rire au moment où elle posa les
yeux sur lui et ensuite chaque jour pendant dix-huit ans.
Alors qu’ils vivaient tous les trois dans une belle maison en
meulière à Baltimore, rue Edison, très loin du comté de Vesper
où étaient nées Vera Louise aussi bien que True Belle, ce que la
dame blanche disait à ses voisins et amis était en partie vrai :
qu’ellene supportait pas l’esprit étroit et mesquin de son comté
natal. Et qu’elle avait amené à Baltimore sa servante et un petit
orphelin qu’elle avait pris en affection pour profiter d’un mode
de vie plus sophistiqué.
C’étaient des manières de renégate, presque de suffragette, et
les voisines et amies putatives de Vera Louise l’entouraient d’une
politesse aussi distante que possible. Si elles croyaient que ça la
pousserait à changer ses façons, à reconnaître qu’il lui fallait
chercher un mari, elles se trompaient. La nouvelle venue d’un
autre Etat, riche et volontaire, se contentait de son luxe et moins
encore de leur compagnie. De plus elle semblait complètement
absorbée par les livresqu’elle lisait, les pamphlets qu’elle écrivait et
l’adoration de son orphelin.
Dès le début, dans cette maison tranquille et abritée, il était
comme une lampe. Surprises chaque matin de le voir, elles
rivalisaient entre elles pour la lumière qu’il dispensait. Vera
Louise le gâtait à l’excès et True Belle lui passait tout, riait, riait,
lui faisait goûter des gâteaux et ôtait le moindre pépin de sa
tranche de melon. Vera Louise l’habillait comme le prince de
Galles et lui lisait des histoires palpitantes.
True Belle, bien sûr, a dû tout comprendre dès le début parce
que, d’abord, personne ne pouvait cacher grand-chose, à
Wordsworth, et on ne pouvait rien cacher du tout dans les
Grandes Maisons de ses propriétaires terriens. Certes, personne
ne pouvait s’empêcher de remarquer combien de fois par semaine
un jeune nègre venu du côté de Vienna était convoqué pour faire
du cheval avec Mlle Vera, et dans quelle partie de la forêt elle
préférait se promener. True Belle savait ce que savaient tous les
esclaves, et elle en savait plus puisque son seul travail était de
s’occuper de ce dont Mlle Vera avait envie ou besoin, y compris
lui faire sa lessive, dont une partie devait tremper la nuit dans du
vinaigre une fois par mois. Et si c’était inutile, si la lingerie
intime pouvait être lavée avec le reste, True Belle savait pourquoi,
et Vera Louise savait qu’elle savait. Il n’y avait jamais le moindre
besoin d’en parler. Les seuls à ne pas savoir étaient les pères. Le
futur père – le jeune Noir – ne l’avait jamais su, pour ce qu’en
savait True Belle, parce que Vera Louise n’avait plus jamais
mentionné son nom et ne l’avait plus jamais approché. Le vieux
père, le Colonel Wordsworth Gray, ne savait rien du tout. Rien
du tout.
Il a fallu que ce soit sa femme qui finisse par le lui dire.
Finalement. Même si elle n’en avait jamais parlé à sa fille, et,
après qu’elle l’eut découvert, n’avait plus jamais dit un mot à sa
fille, c’est elle qui a dû l’apprendre au colonel, et quand il l’a su il
s’est levé puis s’est rassis et s’est relevé. Sa main gauche a battu
l’air en cherchant quelque chose : un verre de whisky, sa pipe, un
fouet, un fusil, la plateforme Démocrate, son cœur – Vera Louise
n’a jamais su quoi. Il a eu l’air blessé, profondément,
profondément blessé pendant quelques secondes. Ensuite sa rage
s’est répandue dans la pièce, a terni le cristal et ramolli la nappe
amidonnée. Comprendre la chose terrible qui était arrivée à sa
fille l’a fait transpirer, car il y avait sept petits mulâtres sur ses
terres. La sueur a coulé de ses tempes jusque sous son menton, a
trempé ses aisselles et le dos de sa chemise à mesure que sa rage
envahissait et inondait la pièce. Sur la table le lierre a dressé la
tête et l’argenterie est devenue poisseuse quand il s’est épongé le
front et a repris contenance pour faire le geste approprié : gifler
Vera Louise qui tomba sur la desserte.
Sa mère, pourtant, a eu le dernier mot : ses sourcils n’avaient
pas frémi mais le regard qu’elle jeta sur Vera Louise quand la
jeune fille s’efforçait de se relever était plein d’un tel dégoût que
la fille sentit le goût aigre de la salive accumulée sous la langue de
sa mère et qui lui remplissait le creux des joues. Il n’y eut que son
éducation, sa bonne éducation, pour l’empêcher de cracher. Pas
un mot, ni là ni plus tard, ne fut échangé entre elles. Et la
mallette de lingerie pleine de billets posée sur l’oreiller de Vera le
mercredi suivant était, par sa générosité, lourde de mépris. Plus
d’argent que personne au monde n’aurait eu besoin pour passer
environ sept mois loin de chez elle. Tellement d’argent que le
message était incontestable : va mourir, ou vivre si tu veux, mais
ailleurs.
C’était True Belle qu’elle voulait et qu’elle a prise. Je ne sais pas
le mal qu’a eu une esclave à quitter un mari que déjà son travail
et l’éloignement l’empêchaient de voir très souvent, et à
abandonner deux filles aux soins d’une vieille tante. Rose Dear et
May avaient alors huit et dix ans. Très utiles à cet âge-là pour qui
les posséderait, et pas du tout pour une mère qui habitait
Wordsworth, loin de son mari, dans la maison d’un homme riche
pour prendre soin de sa fille jour et nuit. Il n’a peut-être pas été
trop dur de demander à une sœur aînée de s’occuper du mari et
des filles parce qu’elle devait passer quelque temps à Baltimore
avec Mlle Vera Louise. True Belle avait vingt-sept ans et,
autrement, quand aurait-elle eu la chance de voir une si grande
ville ?
Mieux encore, Mlle Vera Louise pourrait l’aider à tous les
racheter avec du papier monnaie, parce qu’on lui en avait donné
un tas, pour sûr. Et puis. peut-être que non. Peut-être qu’elle
fronçait les sourcils, assise dans le fourgon à bagages, secouée au
même rythme que les caisses et les malles, incapable de voir le
paysqu’elle traversait. Peut-être qu’elle se sentait mal. En tout cas,
sans avoir le choix, elle était partie, avait laissé derrière elle mari,
sœur, Rose Dear et May, et quand elle s’inquiétait, le bébé blond
aidait à la calmer, et il l’avait amusée pendant dix-huit ans,
jusqu’à ce qu’il s’en aille.
Donc, en 1888, avec vingt-deux ans des gages que Mlle Vera
avaient institués dès la fin de la Guerre (mais gardés en dépôt de
peur que sa servante se fasse des idées), True Belle avait persuadé
sa maîtresse et elle-même qu’elle était mourante, pris l’argent –
dix pièces de dix dollars – et avait pu exaucer les suppliques de
Rose Dear en revenant à Vesper avec des histoires de Baltimore
pour des petits-enfants qu’elle n’avait jamais vus. Elle avait loué
une petite maison, acheté un fourneau et enchanté les filles en
décrivant sa vie avec le merveilleux Golden Gray. Qu’elles lui
donnaient un bain trois fois par jour, que le G de son linge était
brodé au fil bleu. La forme de la baignoire et ce qu’elles mettaient
dans l’eau pour que parfois il sente le chèvrefeuille et parfois la
lavande. Comme il était malin, et un parfait gentleman. Les
commentaires d’adulte si comiques qu’il faisait tout petit et le
courage de cavalier qu’il montra, jeune homme, en partant
trouver, et tuer, s’il avait de la chance, son père.
True Belle ne l’avait plus jamais revu après son départ à cheval
et ignorait si Vera Louise était plus chanceuse. Ses souvenirs du
garçon lui suffisaient amplement.
J’ai beaucoup pensé à lui, me suis demandé s’il était celui que
True Belle avait aimé et Violette aussi. Ou un coincé snob et
vaniteux se tracassant pour sa veste et les boutons en ivoire de son
gilet ? Venu de si loin pour insulter non pas son père mais sa race.
Des jolis cheveux ne sont jamais trop longs, lui avait dit un
jour Vera Louise, et comme elle semblait savoir ce genre de
choses, il l’avait crue. Presque tout cequ’elle disait d’autre était
faux, mais il prit pour une vérité première ce dernier petit bout
d’information. Donc ses boucles jaunes tombaient sur son col
comme celles d’un fermier, même si la justesse de leur coupe dans
une ville si exigeante venait de la femme qui lui avait menti sur
pratiquement tout y compris sur la question de si elle était ou
non sa propriétaire, sa mère ou une voisine bienfaisante. Sur quoi
elle n’avait pas menti non plus (même s’il lui avait fallu dix-huit
ans pour y arriver) c’était que son père était un nègre à peau
noire.
Je le vois dans un phaéton à deux places. Avec un beau
cheval – noir. Sa malle est sanglée à l’arrière de la voiture : grande
et pleine de belles chemises, de linge, de draps et d’oreillers
brodés ; avec une boîte à cigares et des articles de toilette en
argent. Un long manteau couleur vanille avec des poignets et un
col marron foncé est soigneusement plié à côté de lui. Il est loin
de chez lui et la pluie se met à tomber avec fureur, mais, comme
on est en août, il n’a pas froid.
La roue gauche heurte une pierre et il entend, ou croit
entendre, un choc pouvant être la dislocation de sa malle. Il tire
sur les rênes, descend pour voir si ses affaires ont souffert et
s’aperçoit que la malle s’est détachée – la corde a glissé et elle
penche. Il défait les nœuds et rattache la corde plus solidement.
Satisfait de ses efforts, mais agacé par la forte pluie, les dégâts
qu’elle inflige à ses vêtements et le retard de son voyage, il regarde
autour de lui. Sur sa gauche, dans les arbres, il voit une femme
nue noire comme une mûre. Elle est couverte de boue, elle a des
feuilles dans les cheveux, des yeux immenses et terribles.
Dèsqu’elle le voit, elle sursaute et se retourne brusquement pour
s’enfuir, mais en se tournant sans regarder elle se cogne la tête
contre l’arbre, là où elle s’appuyait. Sa terreur est telle que son
corps s’élance avant que ses yeux ne soient prêts à choisir le
chemin de sa fuite. Le coup l’assomme et elle tombe.
Il la regarde, et, tenant le bord de son chapeau, se dépêche de
remonter en voiture. Il ne veut rien savoir de ce qu’il a vu – en
fait il est sûr de ne pas s’enfuir devant une « vraie » femme, mais
devant une apparition. Quand il reprend les rênes il est forcé de
remarquer que son cheval aussi est noir, nu et luisant de pluie, et
ne lui inspire qu’affection et sécurité. L’idée lui vient qu’il y là
quelque chose d’étrange : la fierté qu’il a de son cheval ; la nausée
provoquée par la femme. Il a un peu honte et décide de s’assurer
que c’était une vision, qu’il n’y a pas de femme nue étendue dans
les herbes.
Il attache son cheval à une branche et revient en pataugeant
sous la pluie à l’endroit où est tombée la femme. Elle est toujours
étalée par terre. La bouche et les jambes ouvertes. Une petite
tache apparaît sur son crâne. Elle a le ventre dur et enflé. Il se
penche, retenant son souffle à cause de l’infection ou l’odeur ou
autre chose. Quelque chose qui pourrait le toucher ou le
pénétrer. Elle paraît morte ou profondément évanouie. Et elle est
jeune. Il n’y a rien qu’il puisse faire pour elle et il en est soulagé.
Puis il remarque une ondulation sur son ventre. Quelque chose
qui bouge en elle.
Il ne se voit pas la toucher, mais l’image qu’il s’en fait le
montre s’éloigner d’elle une deuxième fois. monter dans sa
voiture et la quitter une deuxième fois. Il est gêné par cette image
de lui-même et ne veut passer aucun moment de son avenir à se
souvenir d’avoir fait ça. Il y a aussi quelque chose à propos d’où il
vient et pourquoi, où il va et pourquoi, qui encourage en lui une
témérité insistante, délibérée. La scène devient une anecdote, une
action qui pourrait déconcerter Vera Louise et le défendre du
parricide. Peut-être.
Il déplie le grand manteau coincé sur le siège à côté de lui et le
jette sur la femme. Ensuite il la ramasse dans ses bras et la porte,
en trébuchant, parce qu’elle est plus lourde qu’il ne l’avait cru,
jusqu’à la voiture. Avec beaucoup d’efforts, il la met en position
assise sur le siège. Elle a la tête penchée loin de lui et ses pieds
touchent une de ses bottes superbes mais pleines de boue. Il
espère que son inclinaison ne va pas changer, même s’il ne peut
rien faire à propos des pieds nus et sales contre sa botte, car s’il la
déplace de nouveau elle pourrait pencher vers lui et non de
l’autre côté de la voiture. Il fait avancer le cheval mais doucement
de crainte que les ornières et le chemin boueux ne la fassent
tomber en avant ou l’effleurer de quelque manière.
Il se dirige vers une maison un peu à l’écart d’une ville appelée
Vienna. C’est la maison où vit son père. Et maintenant il trouve
que c’est une idée intéressante, même comique, de rencontrer ce
négro qu’il n’a jamais vu (et qui n’a jamais essayé de le voir) avec
les bras pleins d’une femelle noire et liquide. A condition, bien
sûr, qu’ellene se réveille pas et que les ondulations de son ventre
restent contenues. Cela l’inquiète – qu’elle puisse reprendre
conscience, devenir autre chose que le but sinistre qu’il s’est fixé.
Il ne l’a pas regardée depuis quelque temps. Maintenant il le
fait et remarque un filet de sang coulant du menton sur le cou.
La meurtrissure apparue lorsqu’elle s’était écrasée contre l’arbre
n’est pas la cause de son évanouissement ; elle a dû se cogner la
tête sur une pierre ou autre chose en tombant. Mais elle respire
encore. Il espère qu’elle ne va pas mourir – pas encore, pas avant
qu’il arrive à la maison que True Belle lui a décrite et située avec
des images nettes et enfantines.
La pluie semble le suivre ; chaque fois qu’il croit qu’elleva
s’arrêter, elle empire au bout de quelques mètres. Il a roulé
pendant six heures, au moins, et l’aubergiste lui avait assuré que
son trajet serait fini avant la nuit. Maintenant il en est moins sûr.
L’idée de la nuit tombante avec cette passagère ne lui plaît pas. Il
est rassuré par la vallée qui s’ouvre devant lui – celle qu’il doit
mettre une heure à traverser pour atteindre la maison un ou deux
miles avant Vienna. Très brusquement, la pluie s’arrête. C’est
l’heure la plus longue, pleine de souvenirs de luxe et de
souffrance. Quand il atteint la maison, il entre dans la cour et
trouve un hangar avec deux stalles au fond. Il fait entrer son
cheval dans une stalle et le bouchonne soigneusement. Ensuite il
jette une couverture sur son dos et cherche de l’eau et du
fourrage. Il y passe du temps. Pour lui, c’est important, et il n’est
pas sûr qu’on ne l’observe pas depuis la maison. En fait, il espère
que c’est le cas ; espère que le négro le regarde bouche bée par
une fente dans les planches qui servent de mur.
Mais personne ne sort lui parler, alors peut-être n’y a-t-il
personne. Après s’être occupé du cheval (et avoir remarqué qu’un
fer a besoin d’être réparé), il retourne à la voiture pour sa malle.
Il la détache et se la met sur l’épaule. Ce qui abîme encore plus
son gilet et sa chemise en soie quand il la porte jusqu’à la maison.
Sur la petite véranda, il n’essaye pas de frapper et la porte est
fermée mais pas verrouillée. Il entre et cherche des yeux un
endroit pour sa malle. Il la pose sur le sol en terre et examine la
maison. Il y a deux pièces : une couchette dans chaque pièce,
table, chaise, cheminée, fourneau dans une. Modeste, habitée,
mâle, mais sans autre indication de la personnalité de son
propriétaire. Le fourneau est froid, il y a un tas de cendres dans la
cheminée, mais pas de braises. L’occupant est parti depuis un
jour au moins. peut-être deux.
Après avoir pris soin de ranger sa malle, il revient à la voiture
pour chercher la femme. Avec la malle en moins. les poids se sont
déplacés et la caisse penche un peu sur son axe. Il ouvre la porte
et la tire à l’extérieur. Sa peau est presque trop chaude au toucher.
Le long manteau qui l’entoure traîne dans la boue quand il la
porte dans la maison. Il la pose sur une couchette, puis se maudit
de ne pas avoir d’abord tiré la couverture. Maintenant elle est
dessus et il semble n’y avoir que le manteau pour la couvrir. Les
dégâts risquent d’être irréparables. Il va dans la deuxième pièce,
cherche dans une caisse en bois et y trouve une robe de femme.
Délicatement, il reprend son manteau et couvre la femme avec
cette robe à l’odeur étrange. Puis il ouvre sa malle, choisit une
chemise en coton blanc et un gilet en flanelle. Il accroche la
chemise propre au dos de l’unique chaise pour ne pas risquer de
l’abîmer sur un clou planté dans le mur. Soigneusement, il
examine ce qu’il a de sec. Puis se met en quête d’allumer un feu.
Il y a du bois dans le coffre à bois et dans la cheminée, et dans le
coin le plus sombre de la pièce un bidon de pétrole dont il arrose
le bois. Mais pas d’allumettes. Pendant longtemps il cherche des
allumettes et finit par en trouver quelques-unes dans une boîte,
enveloppées dans un morceau de toile. Cinq allumettes, très
exactement. Quand il trouve les allumettes, le pétrole s’est
évaporé. Il n’est pas très expert. D’autres gens ont toujours
allumé les feux dans sa vie. Mais il persévère et finit par obtenir
une bonne flambée. Maintenant il peut s’asseoir, fumer un cigare
et se préparer au retour de l’homme qui habite ici. Un homme
dont il pense qu’il s’appelle Henry LesTroy, quoique, à la façon
dont True Belle le prononçait, ça pouvait être autre chose. Un
homme sans importance, sauf une minuscule réputation de
trappeur fondée sur une ou deux escapades démontrant son
habileté à suivre les pistes. Il y avait bien longtemps, d’après True
Belle, qui lui avait donné tous ces détails – puisque Vera Louise
s’enfermait dans sa chambre ou tournait la tête chaque fois qu’il
essayait de lui soutirer des renseignements. Henry Lestory ou
LesTroy ou quelque chose comme ça, mais qui se soucie du nom
de ce négro. Sauf la femme qui avait regretté l’avoir jamais connu
et verrouillait sa porte plutôt que de le prononcer. Et aurait aussi
regretté le bébé qu’il lui avait donné, l’aurait abandonné, sauf
qu’il était doré et qu’elle n’avait jamais vu cette couleur hors du
ciel matinal et des bouteilles de champagne. True Belle lui avait
dit que Vera Louise avait souri et dit : « Mais il est doré.
Complètement doré ! » Alors elles lui avaient donné ce nom-là et
ne l’avaient pas apporté à l’Hospice Catholique des Enfants
Trouvés, où les filles blanches déposent leurs mortifications.
Il sait tout cela depuis sept jours. huit maintenant. Et il a
appris le nom de son père et la maison où il avait jadis vécu deux
jours. Des informations venant de la femme qui faisait la cuisine
et le ménage de Vera Louise ; qui lui envoyait toutes les semaines
des paniers de prunes en conserve, de jambon et de pain quand il
était en pension ; qui donnait ses chemises usées à des
chiffonniers plutôt que de le voir les porter ; la femme qui
souriait et secouait la tête chaque fois qu’elle le voyait. Même
quand il était tout petit, la tête gonflée de grosses boucles couleur
champagne, et mangeait les bouts de gâteau qu’elle lui tendait,
son sourire était plutôt d’amusement que de plaisir. Quand,
toutes les deux, la femme blanche et la cuisinière, lui donnaient
son bain, elles jetaient parfois des regards anxieux sur les paumes
de ses mains, la texture de sa chevelure en train de sécher. Du
moins. si Vera Louise était anxieuse, True Belle se contentait de
sourire, et maintenant il savait de quoi elle souriait, à cause du
négro. Mais lui aussi l’était. Il avait toujours cru qu’il n’y en avait
qu’une espèce – celle de True Belle. Noire et rien. Comme Henry
LesTroy. Comme la femme crasseuse qui ronfle sur la couchette.
Mais il y en avait une autre espèce – lui-même, par exemple.
Apparemment, la pluie s’est arrêtée pour de bon. Il cherche
quelque chose à manger qu’il n’y aurait pas à faire cuire – de tout
prêt. Il n’a rien trouvé qu’un pichet d’alcool. Il continue à y
goûter et se rassied devant le feu.
Dans le silence laissé par la pluie qui s’est arrêtée, il entend un
bruit de sabots. Par la porte il voit un cavalier qui examine sa
voiture. Il s’approche. « Hello. Seriez-vous parent de Lestory ?
Henry LesTroy ou je ne sais quoi ? »
Le cavalier ne cille pas.
« Non, monsieur. Vienna. Revient de suite. »
Il ne comprend rien. Maintenant, de toute façon, il est ivre.
Content de l’être. Peut-être va-t-il pouvoir dormir. Mais il ne
devrait pas. Le propriétaire de la maison pourrait revenir, la
femme noire et liquide pourrait se réveiller ou mourir ou
accoucher ou…
Quand il avait arrêté le phaéton, était sorti attacher son cheval
et était revenu sous la pluie, c’était peut-être parce que la chose
affreuse étendue dans l’herbe était tout ce qu’il n’était pas, aussi
bien qu’une protection adéquate et un remède à ce qu’il croyait
être son père, et donc (si ça pouvait seulement être contenu,
identifié) – lui-même. Ou est-ce que cette forme, cette vision
avait-il pensé, était quelque chose qui l’avait touché avant sa
chute ? La chose qu’il avait vue dans le regard fuyant des
domestiques à sa pension ; du moricaud qui faisait des claquettes
pour un sou. Une vision qui, au moment le plus aigu de sa
frayeur, avait aussi été assez familière et confortable pour s’y
vautrer ? Ça pouvait être ça. Mais qui pouvait vivre dans ces
cheveux feuillus ? cette peau insondable ? Or il avait déjà vécu
dedans et avec : True Belle avait été son premier et immense
amour, ce qui était peut-être pourquoi – après deux galops
l’éloignant de ces cheveux, de cette peau – leur absence était
impensable. Et s’il avait frémi à l’idée qu’elle puisse s’appuyer sur
lui, glisser un peu sur la gauche et se poser vraiment en dormant
sur son épaule, il est également vrai qu’il avait surmonté ce
frisson. Avalé, disons, et fait trotter le cheval.
J’aime penser à lui de cette façon. Assis tout droit dans sa
voiture. La pluie emmêlant les cheveux sur son col, formant une
petite flaque entre ses bottes. Ses yeux gris qui louchent pour
percer les nappes d’eau. Et sans prévenir au moment où la route
entre dans une vallée la pluie s’arrête et il y a une rondelle
blanche et graisseuse de soleil en train de cuire là-haut dans son
ciel. Maintenant il entend autre chose que lui-même. Des feuilles
trempées se démêlant les unes des autres. Les plop des noix et le
trémoussement des perdrix qui retirent leur bec de leur cœur.
Des écureuils, ayant couru au bout des branches, s’y posent pour
évaluer le danger. Le cheval secoue la tête pour disperser un
nuage de moucherons. Il écoute si attentivement qu’il ne voit pas
la borne des un mile avec VIENNA gravé verticalement dans la
pierre. Il la dépasse et voit alors le toit d’une cabane à moins d’un
quart de lieue. Elle peut appartenir à n’importe qui, absolument
n’importe qui. Mais peut-être, avec cette misère de barrière qui
entoure une cour en terre où un fauteuil à bascule sans bras est
couché sur le côté, la porte attachée avec un bout de corde en
guise de serrure mais dont les gonds sont arrachés, peut-être
qu’elle abrite son père.
Golden Gray arrête son cheval. C’est quelque chose qu’il fait
très bien. L’autre, c’est jouer du piano. Il descend de sa monture
et s’approche pour voir. Il y a des animaux quelque part ; il peut
les sentir, mais la petite maison paraît vide, sinon abandonnée. Le
propriétaire n’attendait certainement pas l’arrivée d’une voiture et
d’un cheval – le portail de la barrière est assez large pour une
grosse femme, mais pas plus. Il détache son cheval, le fait avancer
un peu sur la droite et découvre, derrière la cabane et sous un
arbre dont il ne connaît pas le nom, deux stalles en plein vent,
dont une est remplie de formes. En tirant le cheval il entend
derrière lui la femme qui gémit, mais ne s’arrête pas pour voir si
elle va se réveiller, mourir ou tomber du siège. Près des stalles il
voit que les formes sont des baquets, des sacs. des poutres, des
roues, une charrue cassée, une presse à beurre et une cantine en
métal. Il y a aussi un piquet, et il y attache son cheval. De l’eau,
pense-t-il. De l’eau pour le cheval. Ce qu’il prend au loin pour
une pompe est le manche d’une hache encore fichée dans un
billot. Il y a quand même eu une averse, et une bonne quantité
s’est accumulée dans un baquet près du billot. Donc son cheval
va pouvoir boire, mais où sont les autres animaux qu’il sent sans
les voir ni les entendre ? Dans les brancards. l’animal boit
goulûment et la voiture penche dangereusement à cause du poids
mal réparti de la malle et de la femme. Golden Gray examine les
sangles de la malle avant d’aller à la porte de la petite maison,
fermée avec une corde.
C’est ça qui m’inquiète avec lui. Qu’il pense d’abord à ses
vêtements. pas à la femme. Qu’il vérifie les sangles, mais pas sa
respiration. Il est difficile de passer là-dessus, mais ensuite il racle
la boue de ses semelles baltimoriennes avant d’entrer dans une
cabane en terre battue et je ne le déteste plus tellement.
A l’intérieur, la lumière vient lentement, et, fatiguée d’avoir
forcé son passage à travers du papier huilé cloué sur une fenêtre
du mur du fond, se repose sur le sol en terre sans pouvoir monter
plus haut que la taille du jeune homme. Le plus imposant, dans
la pièce, c’est la cheminée. Propre, le feu tout préparé, renforcée
par des pierres bien récurées d’où sortent deux bras métalliques
pour poser les bouilloires. Quant au reste : une couchette, en
bois. une couverture de laine couleur rouille bordée proprement
sur un matelas mince et bosselé. Pas en bourre de maïs, sûrement
pas en plumes ou en feuilles. En chiffons. Des bouts de tissu
vraiment inutilisables fourrés dans un suaire rugueux. Cela
rappelle à Golden Gray le coussin que True Belle avait fait à King
pour qu’il couche à ses pieds. On lui avait donné le nom d’un
grand chien mâle, mais c’était une chatte sans personnalité, ce
pourquoi True Belle l’aimait et la voulait près d’elle. Deux lits et
une chaise, c’est ce qu’il voit. La personne qui vit là s’assied seule
à table, mais a deux lits : un autre dans la deuxième pièce fermée
par une porte plus solide et mieux faite que celle de la maison. Et
dans cette pièce, la deuxième, il y a une caisse et une robe verte
pliée sur le haut de la caisse. Il regarde, aussi tranquille que
possible. Soulève le couvercle et voit la robe et fouillerait dans le
fond, mais la robe lui rappelle ce qui aurait dû être en premier
dans son esprit : la femme qui respire par la bouche dans l’autre
pièce. Croit-il qu’elle va se réveiller et s’enfuir, le soulager de son
choix, s’il ne va pas la voir ? Ouqu’elle sera morte, ce qui revient
au même.
Il l’évite, je sais. Après avoir fait le plus gros, le plus difficile, en
revenant et en sortant la fille des herbes qui collaient à son
pantalon, en ne cherchant pas à voir ce qu’il pouvait voir de ses
parties intimes, le choc de savoir que les poils de cet endroit, une
fois secs, seraient assez épais pour les écarter de l’ongle. Il avait
essayé de ne pas non plus regarder les poils de sa tête, ni son
visage, caché par les brins d’herbe. Il avait déjà vu les yeux de
biche qui s’étaient fixés sur lui à travers la pluie, fixés sur lui alors
qu’elle reculait, fixés sur lui pendant que son corps se tournait
pour s’enfuir. Dommagequ’elle n’ait pas eu le bon sens d’une
biche et n’ait pas regardé dans la direction où elle allait assez tôt
pour voir à temps l’érable géant. A temps. Quand il était revenu
la chercher, il ne savait pas si elle était encore là – elle aurait pu se
relever et s’éloigner en courant – mais il croyait, il espérait, que
les yeux de biche seraient fermés. Soudain, il en avait été moins
sûr. Ils auraient pu être ouverts. Sa gratitude à les voir fermés lui
avait donné la force de la soulever.
Après avoir tripoté sa malle il sort dans la cour. Le choc du
soleil lui ferme les yeux et il les couvre avec sa main, lorgne entre
ses doigts le temps qu’il faut. Le soupir qu’il pousse est profond,
une prise d’air avide de la force et la persévérance qu’exige toute
vie, mais surtout la sienne. Pouvez-vous voir les champs plus loin,
qui crépitent et se dessèchent dans le vent ? Une lame de
corbeaux qui sort de nulle part, se brandit et disparaît ? L’odeur
des animaux invisibles accentuée par la chaleur se mêle alors à
celles d’une menthe envahissante et de quelque chose de fruité
qu’il faudrait cueillir. Personne ne le regarde, mais il fait comme
si. C’est ce qu’il faut. Conduisez-vous comme si vous étiez
constamment sous le regard inquisiteur d’une vague connaissance
néanmoins impressionnable.
Elle est toujours là. A peine séparable de l’ombre de la capote
de la voiture où elle dort. Tout en elle est violent, ou semble
l’être, mais c’est parce qu’elle est exposée sous ce long manteau, et
rien n’empêche Golden Gray de croire qu’une femme exposée va
exploser dans ses bras ou, pire, que lui va le faire dans les siens.
On aurait dû la fourrer dans la paillasse avec les bouts de chiffon,
et tout recoudre pour cacher ses bosses visibles et ses parties
mobiles. Mais elle est là et il fouille l’ombre des yeux pour
trouver son visage, et aussi ses yeux de biche, s’il le faut. Les yeux
de biche sont fermés, et Dieu merci ne s’ouvriront pas
facilement, car ils sont scellés par du sang. Une languette de peau
pend à son front et le sang a recouvert ses yeux, son nez et une
joue avant de se coaguler. Mais plus noires que le sang sont ses
lèvres, assez épaisses pour en rire et pour lui briser le cœur.
Je sais que c’est un hypocrite, qu’il se fabrique une histoire à
raconter à quelqu’un, à raconter à son père, bien sûr. Qu’il passait
sur la route, qu’il avait vu et sauvé cette fille noire et folle : sans
hésiter. Je n’ai pas hésité. Regardez voir, ici, comment j’ai abîmé
mon manteau et irrémédiablement sali une chemise comme vous
n’en verrez jamais plus. J’ai des gants taillés dans la peau d’une
génisse, mais je ne m’en suis pas servi pour la soulever, la porter.
Je l’ai touchée de mes mains nues. Des herbes jusqu’à la voiture,
de la voiture à cette cabane qui pouvait appartenir à n’importe
qui. Absolument n’importe qui. Je l’ai posée sur la couchette en
bois tout de suite parce qu’elle était plus lourde qu’elle n’en avait
l’air, et dans ma hâte j’ai oublié de soulever la couverture pour la
couvrir. J’ai pensé au sang, je crois, pouvant salir le matelas. Mais
comment dire s’il était ou non déjà sale ? Je ne voulais pas la
relever, alors je suis allé dans l’autre pièce, j’ai pris la robe que j’ai
trouvée là et je l’ai drapée sur elle du mieux possible. Elle
paraissait encore plus nue qu’avant de l’avoir couverte, mais il n’y
avait rien d’autre que je puisse faire.
Il ment, cet hypocrite. Il aurait pu ouvrir sa grosse malle de
riche ; prendre un des deux draps brodés à la main, ou même sa
robe de chambre, et couvrir la fille Il est jeune. Tellement jeune.
Il trouve son histoire magnifique, et que bien racontée elle
convaincra son père de son obligeance, de son honneur. Mais
moi je sais. Il veut se vanter de cette rencontre, comme un
chevalier errant se targue de son sang-froid en dévissant sa lance
du cœur du monstre et en réinsufflant la vie dans les naseaux
ardents. Sauf que ce monstre sans écailles ni souffle enflammé est
plus dangereux, car c’est une fille au visage sanglant doué de
parties mobiles, d’yeux lumineux et de lèvres à vous briser le
cœur.
Pourquoi n’essuie-t-il pas son visage, je me demande. Peut-être
est-elle plus sauvage ainsi. Plus ostensiblement sauvée. Si elle
pouvait se relever et le griffer il en serait encore plus satisfait et ça
confirmerait l’avertissement de True Belle à propos de l’homme
qui a sauvé le serpent, soigné le serpent, nourri le serpent et
découvert enfin que la dernière information qu’il recevrait sur
cette terre serait la nature irrévocable du serpent. Ah, mais il est
jeune, jeune et il souffre, alors je lui pardonne l’illusion qu’il se
fait, ses attitudes glorieuses et fausses. et quand je le vois siroter
trop vite l’alcool de canne qu’il a trouvé, s’inquiéter pour son
manteau sans s’occuper de la fille, je ne le déteste plus du tout. Il
a un pistolet dans sa malle et un étui à cigares en argent, mais
après tout c’est un gosse, et il s’assied à la table sur l’unique chaise
en pensant à changer de vêtements, puisque ceux qu’il portait,
encore mouillés aux jambes et aux poignets, sont pleins de sueur,
de sang et de boue. Doit-il aller prendre le fauteuil cassé dans la
cour ? S’occuper du cheval ? C’est à cela qu’il pense, à ce qu’il va
faire, quand il entend des bruits de sabots étouffés, peu pressés. Il
jette un coup d’œil à la fille pour s’assurer que la robe et le sang
sont intacts, ouvre la porte et inspecte la cour. Parallèlement à la
barrière et flottant vers lui, il y a un jeune Noir à dos de mule.
Il aurait dit « B’jour », même si ce n’était pas le matin, mais il
se dit que l’homme trébuchant au bas des marches était un Blanc,
qu’on ne lui parlait pas sans sa permission. Ivre, en plus, pensa-t-
il, parce qu’il était habillé comme un gentleman qui a couché
dans sa cour après une grande fête plutôt qu’avec sa femme, et se
réveille quand son chien vient lui lécher le visage. Il se dit que ce
Blanc, ce gentleman ivre, devait chercher M. Henry, l’attendre,
être venu réclamer les dindes sauvages, maintenant, bon Dieu,
maintenant – ou les fourrures, ou tout ce qu’avait pu promettre,
vendre ou devoir M. Henry.
« Hello, dit le gentleman ivre, et si le jeune Noir avait pu
douter un instant qu’il était blanc, il fut convaincu par le sourire
sans sourire qui accompagnait ces mots.
– Monsieur.
– Tu habites par ici ?
– Non, monsieur.
– Non ? Et où alors ?
– Du côté de Vienna.
– C’est vrai, ça ? Où est-ce que tu allais ? »
Le plus souvent il valait mieux qu’ils posent les questions.
Quand ils parlaient d’entrée de jeu c’était quelque chose qu’on
n’aurait pas voulu entendre. Le gosse tira sur la toile de son sac.
« Pour voir le bétail. M. Henry il a dit que je m’en occupe. »
Voyez vous ça ? Le sourire avait disparu. « Henry ? dit
l’homme. Son visage avait changé de couleur. Plus de sang sur la
peau. Tu as dit Henry ?
– Oui, monsieur.
– Où est-il ? Pas loin ?
– Sais pas, monsieur. Parti.
– Où habite-t-il. Quelle maison ? »
Oh, se dit le gosse, il ne connaît pas M. Henry mais il le
cherche. « Celle-là même.
– Quoi ?
– Là, ici même.
– Ici ? C’est à lui ? Il habite ici ? »
Le sang déserta son visage et laissa mieux voir ses yeux. « Oui,
monsieur. Quand il est là. Là, il n’y est pas. »
Golden Gray fronça les sourcils. Il aurait cru le savoir du
premier coup, sans qu’on lui dise, et surpris qu’on l’ait fait, il se
retourna pour regarder. « T’es sûr ? T’es sûr qu’il habite là ?
Henry Lestroy ?
– Oui, monsieur.
– Il revient quand ?
– D’un jour à l’autre. »
Golden Gray passa son pouce sur sa lèvre inférieure. Son
regard quitta le visage du gosse et se perdit dans les champs qui
craquaient toujours dans le vent. « Qu’est-ce que tu disais que tu
venais faire ici ?
– M’occuper du bétail.
– Quel bétail ? Il n’y a rien à part mon cheval.
– Là derrière. Il indiqua du regard et d’un geste de la main. Ça
se balade par-ci par-là. M. Henry a dit tu vas voir qu’elles
reviennent quand elles se sauvent. »
Golden Gray n’entendit pas la fierté dans ce que disait le
gosse : « M. Henry a dit tu vas… » parce qu’il était si terrifié qu’il
se mit à rire. « Bon, très bien. Alors vas-y. »
Le gosse fit un claquement de langue – pour rien, sembla-t-il,
parce qu’il dut lui cogner les flancs à coups de talons crémeux
pour que la mule obéisse.
« Dis-moi ! Golden Gray leva la main. Quand tu auras fini,
reviens ici. Je veux que tu m’aides à quelque chose. Compris ?
– Oui, monsieur. Je reviendrai. »
Golden Gray alla dans la deuxième pièce pour se changer –
cette fois il choisit quelque chose d’habillé, d’élégant. C’était le
bon moment pour le faire. Pour choisir une très belle chemise,
déplier le pantalon bleu marine qui lui allait si bien. Le bon
moment et le seul, aussi longtemps que quiconque à Vienna l’a
connu il a porté les vêtements mis à ce moment-là. Quand il les
enleva et les posa soigneusement sur la couchette – la chemise
jaune, le pantalon à boutons de braguette en os. le gilet beurre
frais –, leur disposition, allongés sur le lit, ressemblait à un
homme vide avec un bras plié sous lui. Il s’assit sur le matelas
grossier près du bas du pantalon, et quand des taches sombres
apparurent sur le tissu il vit qu’il était en train de pleurer.
C’est seulement maintenant, se dit-il, maintenant que je sais
que j’ai un père, que je ressens son absence : la place où il aurait
dû être et n’était pas. Avant, je croyais que tout le monde était
manchot, comme moi. Maintenant je sens la chirurgie. Le
craquement de l’os qu’on a scié, la chair découpée et les tubes
sanguins tranchés, le choc de la circulation et les nerfs dérangés.
Ils pendent et se tordent. Une douleur brûlante. Me réveille de
mon propre bruit, tambourine dans mon sommeil si fort que ça
étrangle mes rêves. Rien à faire qu’à partir d’où il n’est pas pour
aller où il était et où il est peut-être. Que ce qui pend et se tord
voie ce qui manque ; que la douleur chante pour la terre où il a
marché à l’endroit où il était et où il est peut-être. Je ne vais pas
guérir, ni retrouver le bras qu’on m’a enlevé. Je vais raviver la
douleur, la montrer du doigt, qu’on voie tous les deux pourquoi.
Et non, je ne suis pas en colère. Je n’ai pas besoin du bras.
Mais j’ai besoin de savoir ce que ce serait de l’avoir eu. C’est un
fantôme que je dois voir et qui doit me voir, quelles que soient
les crevasses où il se tient, à l’ombre de je ne sais quelle branche.
A moins qu’il ne hante des endroits dénudés, sans arbres, sous un
soleil huileux. Cette part de moi qui ne me connaît pas. ne m’a
jamais touché ni n’a marché à mes côtés. Cette main disparue qui
ne m’a jamais aidé à franchir le seuil, guidé pour éviter les
dragons, sorti du fossé où j’avais trébuché. Caressé les cheveux,
fait manger ; pris l’autre bout du fardeau pour m’aider à le porter.
Ce bras qui ne s’est jamais tendu, n’a jamais prolongé mon corps
pour me maintenir quand j’étais sur un rail étroit ou un tronc
dangereux, arrondi et glissant. Quand je le trouverai, va-t-il me
faire signe ? Me saluer, me faire venir avec lui ? Ou saura-t-il
même qui ou quoi je suis ? Je vais le repérer pour que le membre
coupé se souvienne de l’arrachement, de la coupure qui l’a
défiguré. Peut-être qu’alors ce bras ne sera plus un fantôme et
prendra sa vraie forme, son os et sa chair, que son sang jaillira du
chant bruyant qui aura trouvé le but de sa sérénade. Amen.
Qui prendra mon rôle ? Savonnera la honte ? La lessivera pour
qu’elle tombe en boue à mes pieds. qu’on puisse en sortir ? Le
fera-t-il ? Me racheter, comme un bon de prêteur sur gages sans
valeur sur le marché, mais sans prix pour recouvrer une valeur
réelle ? Que me chaut la couleur de sa peau, ou son contact avec
ma mère ? Quand je le verrai, ou ce qui reste de lui, je lui
expliquerai ma part manquante et j’écouterai ses larmes de honte.
Alors je ferai l’échange ; qu’il prenne la mienne et moi la sienne
et nous serons tous les deux libres, bras mêlés et entiers.
Ça l’avait secoué d’apprendre qui et quoi était son père. L’avait
jeté à la dérive, perdu. D’abord il avait tripoté puis déchiré des
vêtements de sa mère et s’était assis dans l’herbe en regardant ce
qu’il avait éparpillé sur la pelouse aussi bien qu’en lui-même. Des
petites lueurs remuant comme des vers gambadaient devant ses
yeux, et le souffle du désespoir avait mauvaise haleine. C’est True
Belle qui l’avait relevé, avait savonné ses cheveux emmêlés et dit
ce qu’il devait faire.
« Vas-y, avait-elle dit. Je te dirai comment le trouver, ou ce
qu’il en reste. Peu importe si tu le trouves ou pas. ce qui compte
c’est d’y aller. »
Alors il avait réuni ce qu’elle disait qu’il fallait réunir, emballé
le tout et était parti. Pendant le voyage il s’était beaucoup
inquiété de son apparence, de l’armure qu’il pourrait invoquer. Il
n’avait rien que sa malle et sa mâchoire serrée. Mais il était prêt,
prêt à rencontrer l’homme noir et sauvage qui le tracassait et
violentait son bras.
Au lieu de quoi il avait rencontré, heurté, une fille noire et
folle et terrifiée au point de se casser la tête, désormais couchée
dans l’autre pièce pendant que dehors un jeune Noir rassemblait
le bétail. Il s’était dit qu’elleserait sa lance et son bouclier ;
maintenant il devrait lui-même en tenir lieu. Regarder les yeux
de biche avec le gris naissant des siens. Il lui faut du courage,
pour ça, mais il en a. Il a le courage de faire ce que les duchesses
de Marlborough font tout le temps : cesser d’être un bourgeon
adoré mais serré sur son avenir, et oser s’ouvrir en grand, laisser
s’aplatir ses multiples pétales, exposer à tous les regards les
étamines groupées en plein milieu.
A quoi ai-je pensé ? Comment ai-je pu l’imaginer si mal ? Ne
pas remarquer la blessure qui n’était pas liée à la couleur de sa
peau, ni au sang qui battait par-dessous ? A cause d’autre chose
qui aspirait à l’authenticité, au droit d’être à cette place sans
effort et sans besoin d’acquérir un faux visage, un rire sans joie,
une pose de discoureur. J’ai été négligente et stupide et je suis
enragée de découvrir (une fois de plus) à quel point je suis
faillible. Même son cheval a compris et porté Golden Gray avec à
peine un ou deux coups de fouet. Il a cheminé régulièrement à
travers des vallées sans chemins, des torrents sans ponts ni bacs
pour les passer. Le regard au ras de la route, jamais distrait par la
vie animale qui filait sous ses sabots, tirant son vaste poitrail en
avant, mesurant son pas pour garder ses forces et en amasser
davantage. Il ne savait pas où il allait et ignorait tout du chemin,
mais il savait la nature de son travail. Va par là, disaient ses
sabots. Si seulement on peut y arriver.
Maintenant il faut que je réfléchisse à tout ça, attentivement,
même si je suis condamnée à un autre malentendu. Il faut que je
le fasse, que je ne craque pas. Ne pas le détester ne suffit pas ;
l’apprécier, l’aimer ne sert à rien. Je dois changer des choses. Je
dois être une ombre qui lui veut du bien, comme les sourires des
morts qui restent après leurs vies. Je veux rêver pour lui un joli
rêve, et un autre de lui. Me coucher près de lui, un pli du drap,
contempler sa douleur et ce faisant l’aider, le soulager. Je veux
être le langage qui lui veut du bien, prononce son nom, le réveille
quand ses yeux ont besoin d’être ouverts. Je veux qu’il se tienne
près d’un puits creusé bien à l’écart des arbres pour que feuilles et
brindilles ne tombent pas dans l’eau pure, et que debout à cet
endroit dans une jolie lumière, le bout des doigts sur le rebord en
pierre, le regard posé sur rien, l’esprit noyé et délavé par le
chagrin, ou sec et cassant à cause du désespoir venu d’en savoir
trop peu et de ressentir trop fort (si sec, si cassant qu’il risque
l’inverse : ne rien sentir et tout savoir). Ainsi donc, sans rien à sa
portée que le trempé ou le cassant, sans même regarder vers le
puits, ni sentir son odeur mousseuse, désagréable, ou les petits
êtres qui planent tout autour, mais se tenir là, tout près. et que
d’en bas. où la lumière n’arrive pas, une poignée de sourires
abandonnés vienne à frémir, un bref amour bienveillant monte
de l’obscurité et il n’y a rien qu’il puisse voir ou entendre, et
aucune raison de rester mais il le fait. D’abord pour la sécurité,
puis pour la compagnie. Ensuite pour lui-même – avec une sorte
de puissance permissive, confiante, qui luit comme un rasoir et
puis se cache. Mais il l’a sentie, et elle peut revenir. Nul doute
que d’autres choses reviendront aussi : le doute viendra, et de
temps en temps les choses ne seront pas très claires. Mais une fois
qu’il aura vu la lueur du rasoir, il s’en souviendra, et s’il s’en
souvient il peut la rappeler. C’est-à-dire, l’avoir à sa disposition.
Le gosse avait treize ans et avait vu assez de gens écroulés sur
une charrue, ou raidis après l’accouchement, assez d’enfants
noyés pour savoir la différence entre mort et vif. Ce qu’il vit
allongé sur la couchette sous une robe verte et brillante il le prit
pour du vivant. Le gosse ne quitta pas des yeux le visage de la fille
(sauf quand Golden Gray dit : « J’ai trouvé cette robe là-bas et je
l’ai couverte avec. »). Il jeta un coup d’œil à la deuxième pièce et
sur l’homme qu’il croyait blanc. Le gosse souleva la manche de la
robe et tapota la coupure au front de la fille. Elle avait le visage
en feu. Le sang était aussi sec que la peau.
« De l’eau », dit-il en sortant de la cabane.
Golden Gray voulut le suivre mais resta devant la porte sans
pouvoir avancer ni reculer. Le gosse revint avec un seau d’eau du
puits et un sac en toile vide. Il plongea une tasse dans l’eau, en
aspergea la bouche de la fille. Elle n’avala pas, ne bougea pas.
« Combien de temps qu’elle est comme ça ?
– Moins d’une heure », dit Golden Gray.
Le garçon s’agenouilla pour nettoyer son visage, soulever
doucement des plaques de sang de ses joues, de son nez, d’un œil
et de l’autre. Golden Gray le regarda et pensa qu’il était prêt à
voir s’ouvrir les yeux de biche.
Une chose comme ça peut vous faire du mal. Treize ans après
que Golden Gray se fut raidi pour regarder la fille, le mal qu’elle
pouvait faire était toujours en vie. Les filles enceintes sont les plus
exposées, mais aussi les grands-pères. N’importe quelle
fascination peut marquer un nouveau-né : les melons, les lapins,
la glycine, une corde, et, plus encore qu’une peau de serpent, le
pire de tout, c’est une femme en folie. Donc les avertissements
reçus par les filles faisaient partie de tout un groupe de choses à
surveiller de crainte que le bébé n’arrive déjà fixé ou trop porté
sur ce qui avait distrait la fille. Qui aurait cru qu’il fallait aussi
prévenir les vieillards : leur dire et leur conseiller de ne pas la voir,
la sentir ni même l’entendre ?
Elle vivait tout près, disait-on, pas au fond des bois ni même
dans le lit du fleuve, mais quelque part dans ce champ de canne –
à la lisière disait quelqu’un ou peut-être qu’elle se déplaçait à
l’intérieur. Tout près. Couper la canne pouvait parfois devenir
frénétique quand les jeunes gens avaient l’impression qu’elle était
juste un peu plus loin, cachée et probablement en train de les
regarder. Un grand coup de lame pouvait lui couper la tête si elle
devenait insolente ou venait trop près, et ce serait sa faute. Ça
arrivait quand ils coupaient mal – que les tiges de canne volent
pour les gifler, ou que le bout glisse et coupe un collègue à côté.
Penser à elle, qu’ellesoit loin ou près, pouvait suffire à gâcher une
matinée de travail.
Les grands-pères, bien loin de pouvoir couper mais encore
capables de lier les tiges ou de remplir les cuves à sucre, on les
croyait à l’abri. Ça jusqu’à ce que l’homme que les grands-pères
appelaient le Chasseur des Chasseurs se fasse taper sur l’épaule
par des doigts qui ne pouvaient être que les siens. Quand
l’homme avait bondi, il avait vu frémir les cannes mais sans
entendre un seul craquement. Comme il était plus homme des
bois que domestiqué, il savait quand les yeux fixés sur lui étaient
dans un arbre, derrière un talus ou, comme cette fois. au niveau
du sol. On voit ce qui le troublait : les doigts sur son épaule, le
regard à ses pieds. Sa première idée a été la femme qu’il avait lui-
même nommée il y avait environ treize ans, parce que, en
s’occupant d’elle, c’était le mot qui lui était venu : Sauvage. Il
était sûr au début qu’il s’occupait d’une gentille fille violentée,
mais quand elle l’avait mordu il avait dit : « Oh, elle est
sauvage. » Et pensé, il y a des choses comme ça. Inutile de
chercher plus loin.
Il s’était souvenu de son rire, pourtant, et de son air si paisible
les jours d’après la morsure, de sorte que le contact de ses doigts
ne l’avait pas effrayé, mais l’avait rendu triste. Trop triste pour
rapporter ce qu’il avait vu à ses compagnons, des vieux comme
lui, incapables de couper toute une journée. Non prévenus, ils
n’étaient pas prêts à sentir leur sang bondir quand ils
l’apercevaient ou les tremblements de leurs jambes à entendre son
rire de bébé-fille. Les filles enceintes marquaient ou non leurs
bébés, mais les grands-pères – non prévenus – avaient la tête
ramollie, sortaient de la fabrique de sirop, quittaient leur lit à la
queue de la nuit, faisaient sous eux, oubliaient les noms de leurs
enfants déjà grands et où ils avaient mis leur cuir à repasser.
Quand l’homme qu’ils appelaient le Chasseur des Chasseurs
l’avait connue – s’était occupé d’elle – elle était susceptible. S’il
s’y était bien pris, elle serait peut-être restée chez lui, aurait nourri
son enfant, appris à s’habiller et à parler aux gens. De temps à
autre, quand il pensait à elle, il était persuadé qu’elle était morte.
Quand elle ne faisait aucun signe ni bruit pendant des mois. il
soupirait et revivait le moment où sa maison était pleine de non-
mère – et la première absence de mère était celle de Sauvage. Les
gens du coin se servaient de son histoire pour avertir les enfants
et les filles enceintes et il était triste de savoir qu’au lieu de
reposer elle avait encore faim. Mais de quoi, exactement, il
n’aurait pu dire, sinon de cheveux ayant la couleur du nom d’un
jeune homme. Les voir ensemble lui faisait chaque fois un coup :
les cheveux jaunes du jeune homme aussi longs que la queue
d’un chien près de son écheveau de laine noire.
Il ne dit rien, mais la nouvelle se répandit quand même :
Sauvage n’était pas l’histoire d’une fille cinglée d’autrefois dont
les coupeurs de canne aimaient imaginer le cou sous leur lame, ni
un moyen d’arrêter net les enfants obstinés. Elle était toujours
là – pour de vrai. Quelqu’un avait vu celui qu’ils appelaient le
Chasseur des Chasseurs sauter en l’air, se prendre l’épaule et puis,
en se retournant pour inspecter le champ de canne, murmurer
assez fort pour qu’on l’entende : « Sauvage. Pauvre de moi, si c’est
pas Sauvage. » Les filles enceintes se contentèrent de soupirer en
l’apprenant, continuèrent de balayer et d’asperger les cours en
terre, et les jeunes gens aiguisèrent leur lame jusqu’à en faire
siffler le fil. Mais les vieux se mirent à rêver. Ils se souvenaient de
sa venue, de pourquoi elle était restée et du garçon étrange dont
elle faisait tant de cas.
Pas tellement de gens l’avaient vu, ce garçon. Le premier
n’avait pas été le Chasseur des Chasseurs, qui était parti chercher
des renards pour les vendre. Le premier avait été le fils de Patty,
Honor. Il venait jeter un œil chez M. Henry quand il n’était pas
là, et un jour où il était passé – pour arracher quelques mauvaises
herbes. peut-être, et voir si les porcs et les poulets étaient encore
vivants – il avait plu toute la matinée. Des nappes de pluie
faisaient partout des arcs-en-ciel. Plus tard il dit à sa mère que
toute la cabane était en arc-en-ciel, et quand l’homme était venu
à la porte, qu’Honor avait vu ses cheveux jaunes mouillés et sa
peau laiteuse, il avait cru qu’un fantôme avait occupé la maison.
Ensuite il avait compris qu’il voyait un homme blanc et n’avait
jamais cru autre chose, même après avoir vu le visage de M.
Henry quand l’homme blanc lui avait dit qu’il était son fils.
Quand Henry Lestory, l’homme des bois si expert qu’il était
devenu le chasseur des chasseurs (et si on lui parlait, ou qu’on
parlait de lui, c’était comme ça qu’on l’appelait), était revenu et
avait vu le phaéton et le magnifique cheval attaché près de son
étable, il avait été instantanément terrorisé. Personne de sa
connaissance n’avait ce genre de voiture ; aucun cheval du comté
n’avait la crinière taillée et peignée de cette façon. Ensuite il avait
vu la mule montée par le fils de Patty et s’était un peu calmé. Il
était arrivé à la porte de chez lui et avait eu du mal à comprendre
ce qu’il voyait. Le fils de Patty, Honor, était à genoux près du lit
où était couchée une fille enceinte, et un homme aux cheveux
dorés les dominait tous les deux. Il n’y avait jamais eu d’homme
blanc dans sa maison. Le Chasseur des Chasseurs avala sa salive.
Toutes ses précautions étaient parties au diable.
Quand l’homme blond se tourna vers lui, les yeux gris
s’élargirent, se fermèrent, puis glissèrent lentement de ses bottes à
ses genoux, de son torse à sa tête, avec un regard comme une
langue. Au moment où les yeux gris furent au niveau des siens.
Chasseur dut lutter pour ne pas se sentir pris au piège – dans sa
propre maison. Même le gémissement venu de la couchette ne
brisa pas la prise du regard de l’étranger. Tout en lui était jeune et
doux – sauf la couleur de ses yeux.
Honor les regardait l’un après l’autre. « Content de vous voir,
monsieur Henry.
– Qui c’est ceux-là ?
– Tous les deux y étaient avant moi.
– Qui c’est ceux-là ?
– Peux pas dire, monsieur. La femme va mal mais là elle s’en
sort. »
L’homme aux cheveux dorés n’avait pas de pistolet, à ce qu’il
voyait, et ses bottes légères n’avaient jamais marché sur un
chemin de campagne. Ses habits auraient fait soupirer un pasteur
et Chasseur voyait à ses mains de dame que l’inconnu n’avait
jamais serré le poing assez fort pour écraser un melon. Il alla
jusqu’à la table et y posa sa sacoche. D’un geste, il lança une
brassée de bécasses dans un coin. Mais il garda son fusil au creux
du bras. Et son chapeau sur la tête. Les yeux gris suivaient chacun
de ses gestes.
« La femme a fait une mauvaise chute pour ce que j’en sais. Ce
gentleman qu’est là, il l’a portée ici. J’ai lavé le sang le mieux que
j’ai pu. »
Chasseur remarqua la robe verte qui couvrait la femme, les
taches de sang noir sur la manche.
« J’ai rentré la volaille et la plupart des porcs. A part Bubba. Il
est jeune mais il devient gros. monsieur Henry. Gros et
méchant… »
La bouteille d’alcool de canne, débouchée, était sur la table,
près d’une tasse en fer-blanc. Chasseur vérifia le contenu et
renfonça le bouchon, se demandant de quel pays venait ce drôle
de type pour en savoir si peu sur les lois de l’hospitalité. Les
hommes des bois, blancs ou noirs, les gens de la campagne
étaient libres d’entrer dans une cabane, un abri de chasseur. De
prendre ce qu’il leur fallait, laisser ce qu’ils pouvaient. Il y avait
des relais et tout le monde, n’importe qui, pouvait avoir besoin
de s’abriter. Mais personne, personne, ne buvait l’alcool de
quelqu’un chez lui, sauf s’ils se connaissaient vraiment très bien.
« On se connaît ? » Chasseur entendit le « monsieur » qu’il
avait omis aussi fort qu’un coup de feu. Mais l’homme n’entendit
pas. parce qu’il avait son coup à porter.
« Non, Papa. On ne se connaît pas. »
Il ne pouvait pas dire que c’était impossible. Qu’il lui fallait
une sage-femme ou un médaillon pour le convaincre. Mais le
choc n’en était pas moins fort.
« Je n’ai jamais su que tu étais au monde », finit-il par dire,
mais ce que l’homme blond avait à dire, avait prévu de répondre,
dut attendre parce que la femme se mit à crier et à se soulever sur
ses coudes pour regarder entre ses genoux dressés.
L’homme de la ville pâlit, mais Honor et Chasseur n’avaient
pas seulement assisté aux accouchements habituels et prévus
qu’on voit dans toutes les fermes, mais tiré et extirpé des
nouveau-nés de toutes sortes de canaux. Ce bébé n’était pas
facile. Il s’accrochait aux parois de la grotte écumeuse, et la mère
n’était pratiquement d’aucune aide. Quand le bébé finit par
émerger, le problème fut tout de suite très clair : la femme refusa
de le prendre ou de le regarder. Chasseur renvoya le garçon chez
lui.
« Dis à ta m’man d’envoyer une des femmes par ici. Qu’elle
vienne le prendre. Sans ça il tiendra pas jusqu’au matin.
– Oui, monsieur !
– Et apporte de l’alcool si t’en trouves.
– Oui, monsieur ! »
Chasseur se pencha pour regarder la mère, qui n’avait rien dit
depuis son cri. Elle avait le visage couvert de sueur, et, en
respirant à fond, elle se lécha la lèvre supérieure. Il se pencha plus
près. Sous la crasse, entrecroisées sur la peau noire comme le
charbon, il y avait des mauvaises traces ; comme du jus de tabac,
de la saumure, les jeux d’un expert. Quand il tourna la tête pour
rajuster la couverture, elle se dressa et planta ses dents dans sa
joue. Il s’écarta d’un bond, caressa sa joue blessée et rit
doucement. « Sauvage, hein ? » Il se tourna vers l’homme-garçon
pâle qui l’avait appelé Papa.
« Où as-tu ramassé cette sauvage ?
– Dans les bois. Là où poussent les femmes sauvages.
– Dit qui elle était ? »
L’homme secoua la tête. « Je l’ai surprise. Elle s’est cogné la tête
sur un rocher. Je ne pouvais pas la laisser comme ça.
– Je me figure que non. Qui t’a envoyé chez moi ?
– True Belle.
– Ahhhh. Il sourit. Où est-elle ? Je n’ai jamais su où elle était
partie.
– Ni avec ?
– Partie avec la fille du colonel. Le colonel Wordsworth Gray.
Tout le monde savait ça. Parties en vitesse, avec ça.
– Devine pourquoi ?
– Pas besoin de deviner, maintenant. J’ai jamais su que tu étais
au monde.
– Tu as pensé à elle ? T’es demandé où elle était ?
– True Belle ?
– Non ! Vera. Vera Louise.
– Ah, mec. De quoi j’ai l’air à me demander où est allée une
fille blanche ?
– Ma mère !
– Suppose que je l’aie fait, hein ? Ensuite ce serait quoi ? Aller
voir le colonel ? Dire, écoutez voir, colonel Gray, je me demande
où est passée votre fille. On s’est pas promené depuis un bout de
temps. Je vais vous dire quoi. Dites-lui que je l’attends et qu’elle
revienne. Elle sait l’endroit où on se retrouve. Et dites-lui de
porter sa robe verte. Celle qui fait qu’on a du mal à la voir dans
l’herbe. Chasseur se passa la main sur le menton. Tu n’as pas dit
où elles sont. D’où tu viens.
– De Baltimore. Je m’appelle Golden Gray.
– Peux pas dire que ça te va pas.
– Ça t’irait si c’était Golden Lestory ?
– Pas dans ces parages. Chasseur glissa une main sous la
couverture du bébé pour voir si le cœur battait encore. Bébé va
pas fort. Faut qu’il ait bientôt à téter.
– Comme c’est touchant.
– Ecoute un peu. Tu veux quoi ? Je veux dire, maintenant, tu
veux quoi maintenant ? Tu veux rester là ? T’es le bienvenu. Tu
veux me punir ? Ote-toi ça de la tête. J’accepterai pas un mot de
travers. Tu arrives ici, tu bois ma bouteille, tu fouilles dans mes
affaires et tu crois que tu peux me parler de travers juste parce
que tu m’appelles Papa ? Si elle t’a dit que j’étais ton papa, alors
elle t’en a dit plus qu’à moi. Reprends-toi. Un fils, c’est pas ce
que dit une femme. Un fils. c’est ce que fait un homme. Tu veux
faire comme si t’es le mien, alors fais-le, ou alors va au diable et
sors de chez moi !
– Je ne suis pas venu pour te faire la cour, me faire approuver
par toi.
– Je sais pourquoi t’es venu. Pour voir à quel point j’étais noir.
Tu croyais que t’étais un Blanc, pas vrai ? Elle t’a probablement
laissé croire ça. Espéré que tu y croirais. Et je jure que je l’aurais
cru, moi aussi.
– Elle me protégeait ! Si elle avait proclamé que j’étais un
négro, j’aurais pu être un esclave !
– Il y avait des négros libres. Toujours eu quelques négros
libres. T’aurais pu en être.
– Je ne veux pas être un négro libre ; je veux être un homme
libre.
– Et nous donc. Ecoute. Sois ce que tu veux – blanc ou noir.
Choisis. Mais si tu choisis noir, tu dois agir en Noir, c’est-à-dire
te dresser comme un homme – vite fait, et pas faire le morveux
comme un petit Blanc. »
Golden Gray n’était plus ivre et sa première idée fut de lui faire
sauter la tête. Demain.
C’est la fille qui a dû le faire changer d’avis.
Les filles peuvent faire ça. Ecarter un homme de la mort ou l’y
mener tout droit. Vous tirer du sommeil et vous vous réveillez
par terre sous un arbre que vous ne retrouverez jamais parce que
vous êtes perdu. Ou si vous le trouvez, ce ne sera plus le même.
Peut-être fendu de l’intérieur, troué par des bêtes rampantes qui
doivent aussi faire à leur façon, et ont juste rampé, amassé et
rongé et creusé jusqu’à ce qu’il soit tout troué de partout par le
service qu’il rend à d’autres. A moins qu’on ne l’ait abattu avant
qu’il ne s’écrase de lui-même. Changé en bûches pour un feu
dans une grande cheminée pour que les enfants le contemplent.
Victory pourrait se souvenir. Il était plus que le frère que s’était
choisi Joe, il était son meilleur ami, et ils avaient chassé et
travaillé dans presque tout le comté de Vesper. Pas même une
carte de sheriff n’aurait indiqué le noyer d’où Joe était tombé,
mais Victory s’en serait souvenu. Il était peut-être encore là, dans
l’arrière-cour de quelqu’un, mais les champs de coton et les
populations de couleur tout autour avaient été retournés puis
écrasés.
Une semaine de rumeurs, deux semaines à faire les bagages, et
neuf cents nègres, encouragés par les revolvers et les cordes,
avaient quitté Vienna, quitté la ville sur des chariots ou marché
nul ne savait où, ni ne s’en souciait. Avec deux jours de préavis ?
Comment savoir où aller, et quand on connaît un endroit où on
croit être bien accueilli, où est l’argent pour y arriver ?
Ils avaient traîné à la gare, campé en groupe dans les champs
au bord de la route jusqu’à ce qu’on les chasse comme étant la
malédiction qui s’était abattue sur eux – parce qu’ils reflétaient
comme une eau calme le deuil inconsolable qu’ils ressentaient
sûrement, et qu’ils rappelaient aux autres le salaire du péché payé
à leurs ouvriers.
Le champ de canne où Sauvage se cachait, regardait, riait tout
haut ou restait muette avait brûlé pendant des mois. L’odeur de
sucre imprégnait la fumée, l’alourdissait. Saurait-elle ? se
demandait-il. Comprendrait-elle que le feu n’est pas lumière ou
des fleurs avançant sur elle, ou des cheveux dorés au vent ? Que si
on essaye de le toucher ou de l’embrasser, il dévore votre propre
souffle ?
Les petits cimetières, avec leurs croix faites à la main et parfois
une borne en pierre quémandant le souvenir avec des majuscules
bien tracées. n’avaient pas une chance.
Chasseur avait refusé de partir, de toute façon il était plus
souvent en forêt que dans sa cabane, et parut vouloir passer ses
derniers jours aux endroits où il se sentait le mieux. Donc il ne
hissa pas ses affaires sur un chariot. Ni ne suivit la route jusqu’à
Bear, puis Crossland, puis Goshen, puis Palestine en cherchant
du travail comme l’avaient fait Joe et Victory. Une ferme qui
donnerait à des gosses noirs de treize ans un endroit où dormir et
de quoi manger en échange d’un débroussaillage. Ou une scierie
possédant un dortoir. Joe et Victory avaient marché quelque
temps avec les autres. puis les avaient quittés. Ils surent qu’ils
avaient dépassé Crossland depuis longtemps en voyant le noyer
dans lequel ils allaient dormir les nuits où ils allaient chasser loin
de chez eux, car on trouvait l’air frais en haut de ses branches. Et
en regardant la route, derrière eux, ils pouvaient encore voir la
fumée monter de ce qui restait des champs et de la canne à sucre
de Vienna. Ils avaient trouvé un peu de travail dans une scierie à
Bear, un après-midi à arracher des souches à Crossland, et
finalement un travail régulier à Goshen. Plus tard, au printemps,
le tiers du comté, au sud, explosa en grosses boules de coton
blanc, et Joe avait laissé Victory aider le forgeron de Goshen pour
la cueillette lucrative qui avait lieu aux environs de Palestine, à
quinze miles de là. Mais d’abord, d’abord il lui fallait savoir si la
femme qu’il croyait être sa mère était encore là – ou si elle avait
pris les flammes pour des cheveux et en avait perdu le souffle.
L’un dans l’autre, il fit en solitaire trois voyages pour la
retrouver. A Vienna il avait d’abord vécu en ayant peur d’elle,
puis en riant d’elle, finissant par en être obsédé et par la rejeter.
Personne ne lui avait dit que c’était sa mère. Pas directement ;
mais Chasseur des Chasseurs l’avait regardé droit dans les yeux
un soir et avait dit : « Elle a ses raisons. Même si elle est folle. Les
fous ont leurs raisons. »
Ils nettoyaient après avoir mangé un peu de ce qu’ils avaient
tué. Plus tard Joe avait pensé que c’était un oiseau, mais ça
pouvait être une chose à fourrure. Victory s’en souviendrait.
Victory essuyait la broche avec des feuilles pendant que Joe
nivelait le foyer.
« Je vous ai appris à tous les deux à ne jamais tuer les petits et
rien de femelle quand on peut l’éviter. N’aurais pas cru devoir
vous dire ça à propos des gens. Alors, écoutez ça : elle n’est pas
une proie. Vous devez apprendre à faire la différence. »
Victory et Joe étaient en train de blaguer, de se demander ce
qu’il faudrait pour tuer Sauvage si jamais ils tombaient dessus. Si
sa piste, qu’ils voyaient et suivaient parfois tous les trois, les
menait droit à sa tanière. C’est là que Chasseur avait parlé. Des
fous qui ont leurs raisons. Ensuite il avait regardé Joe dans les
yeux (pas Victory). Le feu mourant galvanisait son regard. « Tu
sais, cette femme est la mère de quelqu’un et quelqu’un devrait
s’en occuper. »
Joe et Victory échangèrent un regard, mais c’est la peau de Joe
qui se glaça, sa gorge qui essaya mais ne put avaler sa salive.
Depuis lors il luttait avec cette idée d’une femme sauvage en
guise de mère. Parfois il en pleurait de honte. D’autres fois sa
colère le faisait mal viser et il manquait son coup ou gâchait le
gibier en le touchant à un endroit inefficace. Il passait beaucoup
de temps à le nier, à se persuader qu’il avait mal compris les
paroles de Chasseur et avant tout son expression. Néanmoins
Sauvage ne sortait pas de sa tête, et il n’allait pas quitter Palestine
sans essayer une dernière fois de la trouver.
Elle n’était pas toujours dans le champ de canne. Ni au fond
du bois sur les terres d’un homme blanc. Chasseur, Victory et lui
avaient vu ses traces dans les ruches démolies de la forêt, des
morceaux et des restes de provisions volées et très souvent le
signal auquel se fiait surtout Chasseur – des merles, ces oiseaux
bleu-noir avec un trait rouge sur l’aile. Quelque chose leur
plaisait chez elle, disait Chasseur, et en voir quatre ou plus
signifiait toujours qu’elle était proche. Chasseur lui avait parlé
deux fois, disait-il, mais Joe savait que cette forêt n’était pas son
endroit préféré. La première fois qu’il l’avait cherchée, ça avait été
sans enthousiasme après deux heures d’une pêche spectaculaire.
De l’autre côté de la rivière, après l’endroit où abondaient les
truites et les perches, mais, avant que la rivière devienne
souterraine en direction de la raffinerie, la rive contournait une
hauteur. En haut, à environ cinq mètres au-dessus de l’eau, il y
avait une formation rocheuse en forme d’abri, l’entrée barrée par
de vieilles haies d’hibiscus. Une fois, après avoir sorti dix truites à
la première heure de l’aube, Joe était passé près de cet endroit et
avait entendu ce qu’il avait d’abord pris pour une combinaison
du bruit de l’eau et du vent dans les grands arbres. La musique
que fait le monde, familière aux pêcheurs et aux bergers.
entendue aussi par les trappeurs. Elle hypnotise les mammifères.
Les cerfs lèvent la tête et les écureuils se figent sur place. Les
trappeurs attentifs sourient et ferment les yeux.
Joe crut que c’était ça, écouta simplement avec plaisir, puis un
ou deux mots semblèrent se glisser parmi les sons. Sachant que la
musique du monde est sans paroles, il resta pétrifié et inspecta les
alentours. Une ligne d’argent était posée sur la rive opposée, le
soleil qui tranchait le dernier bleu royal de la nuit. Au-dessus et à
gauche, l’hibiscus touffu, sauvage et vieux. Ses fleurs fermées en
attendant le jour. Le lambeau de chant venait d’une gorge de
femme. Joe s’ouvrit à grands coups un chemin sur la pente et à
travers la haie, un enchevêtrement de lianes muscadines, de vigne
vierge et d’hibiscus rouillé par l’âge. Il trouva l’ouverture de la
formation rocheuse sans pouvoir y entrer sous cet angle. Il fallait
qu’il monte plus haut et se laisse glisser dans sa bouche. La
lumière était si faible qu’il voyait à peine ses jambes. Mais il avait
vu assez de traces pour savoir qu’elle était là.
« Il y a quelqu’un ? » cria-t-il.
Le chant s’arrêta, remplacé par un claquement comme celui de
brindilles brisées.
« Hé ! Toi, là-dedans ! »
Rien ne bougea et il ne put se convaincre que l’arôme qui
flottait vers lui n’était pas un mélange de miel et de merde. Alors
il s’en alla, dégoûté et plutôt effrayé.
La deuxième fois qu’il l’avait cherchée, c’est après la
dépossession. Ayant vu la fumée et goûté l’air sucré sur sa langue,
il avait retardé son voyage à Palestine pour faire le détour par
Vienna. Il évita le sol brûlé et les champs de tiges noircies,
détourna les yeux des cabanes qui n’étaient plus que briques
brûlantes là où se trouvait jadis un baquet, se dirigea vers la
rivière et le trou où les truites se multipliaient comme des
mouches. En atteignant l’endroit où la rivière tournait il rajusta
le fusil sur son dos et s’accroupit brusquement.
Lentement, respirant doucement par la bouche, il rampa vers
les rochers bloqués par une verdure grandie impitoyablement
dans l’air et le soleil. Il n’y avait aucun signe d’elle, rien qu’il
puisse reconnaître. Il réussit à grimper au-dessus de l’ouverture,
mais en se laissant glisser pour entrer dans les rochers, il ne vit
rien dont une femme aurait pu se servir et les vestiges
d’habitation humaine étaient refroidis. S’était-elle sauvée,
échappée ? Ou avait-elle été rattrapée par la fumée, le feu, la
panique, l’impuissance ? Joe attendit sur place, écouta jusqu’à
sommeiller et dormit au moins une heure. Quand il se réveilla le
jour avait bougé et l’hibiscus était large comme sa main. Il se hala
au bas de la pente, et au moment où il se retournait pour s’en
aller quatre merles s’élancèrent des branches basses d’un chêne.
Enorme, isolé, il poussait dans un terrain improbable – emmêlé
dans ses propres racines. Aussitôt Joe tomba à quatre pattes et
chuchota : « C’est toi ? Dis-le, c’est tout. Dis n’importe quoi. »
Quelqu’un respirait près de lui. Il se retourna pour examiner
l’endroit d’où il venait de sortir. Elle paraissait être dans chaque
mouvement, chaque feuille. « Donne-moi un signe, alors. Tu n’as
pas besoin de rien dire. Laisse-moi voir ta main. Sors-la juste
quelque part et je m’en irai ; j’te promets. Un signe. » Il supplia,
mendia cette main jusqu’à ce que la lumière ait encore baissé.
« T’es ma mère ? » Oui. Non. Les deux. L’un ou l’autre. Mais pas
ce rien.
A chuchoter dans les tiges d’hibiscus en écoutant respirer, il se
vit soudain chercher à quatre pattes dans la terre une femme pas
seulement folle mais sale qui se trouvait être sa mère secrète que
Chasseur avait jadis connue mais qui avait rendu orphelin son
bébé plutôt que le nourrir ou le bercer ou rester dans la maison
avec lui. Une femme qui effrayait les enfants. poussait les
hommes à aiguiser leurs couteaux, à qui les fiancées laissaient de
la nourriture (elles pouvaient bien – autrement elle la volait). Qui
laissait dans tout le comté les traces de sa souillonnerie
malpropre. Lui faisait honte devant tout le monde sauf Victory,
qui ne riait pas et ne le regardait pas du coin de l’œil quand Joe
lui disait ce qu’il croyait que Chasseur avait voulu dire avec ses
mots et surtout son expression. « Ça doit être une dure, avait
répondu Victory. Vivre comme ça dehors toute l’année, ça doit
être une dure. »
Peut-être bien, mais en ce moment Joe avait l’impression d’être
un imbécile heureux, plus cinglé qu’elle et tout aussi sauvage, à
glisser dans la boue, trébucher sur des racines noires, crapahuter
sur des terrains où grouillaient les termites. Il aimait les bois
parce que Chasseur le lui avait appris. Mais maintenant ils étaient
pleins d’elle, cette femme simple d’esprit et trop bête pour
mendier son existence. Le cerveau trop ravagé pour faire ce que
sait faire la plus salope des truies : nourrir ce qu’elle a mis au
monde. Les petits enfants croyaient que c’était une sorcière, mais
ils avaient tort. Cette créature n’avait pas l’intelligence d’une
sorcière. Elle était sans pouvoir, invisible, toquée en pure perte.
Partout et nulle part.
Il y a des garçons dont la mère est une putain et qui ne s’en
remettent pas. Il y a des garçons dont la mère titube à travers les
rues quand le bistrot ferme ses portes. Des mères qui jettent leurs
enfants ou les échangent contre des billets de banque. Il aurait
choisi n’importe laquelle au lieu de cette insanité indécente,
muette et cachée. Le coup qu’il tira dans les branches du chêne
ne dérangea personne, car il avait gardé les cartouches dans sa
poche. La gâchette cliqueta, inoffensive. En hurlant, en glissant
et en tombant, il courut au bas de la pente et le long de la rive.
A partir de là il avait travaillé en maniaque. Sur la route de
Palestine, il avait accepté tous les boulots offerts ou trouvés.
Coupé des arbres, de la canne ; labouré à ne plus pouvoir lever les
bras ; plumé des poulets ou cueilli du coton ; transporté des
poutres, du grain, des pierres de carrière et du bétail. Certains
croyaient Joe avide, mais d’autres devinaient qu’il n’aimait pas
rester sans rien faire ou qu’on le croie paresseux. Quelquefois il
travaillait si longtemps et si tard qu’il ne rentrait pas jusqu’à son
lit. Il allait dormir dehors, ayant parfois la chance d’être assez
près de son noyer, où il sautait dans la toile qu’ils y laissaient en
cas de besoin. Après Palestine, quand le coton a été rentré, mis en
balles et pesé, Joe s’est marié et a travaillé encore plus dur.
Chasseur était-il resté près de Vienna après l’incendie ? Revenu
à Wordsworth ? S’était-il arrangé un petit coin dans les bois –
comme il en avait parlé – pour piocher le monde à sa façon ?
En 1926, très loin de tous ces endroits, Joe pensait que c’était
plutôt Wordsworth dont Chasseur s’était rapproché, et s’il avait
pu le lui demander, Victory s’en serait souvenu précisément (à
condition qu’il soit vivant et que la prison ne l’ait pas démoli)
parce que Victory se souvenait de tout et que les choses restaient
claires dans son esprit. Comme le nombre de fois où les paonnes
avaient utilisé certain nid. Comme là où on enfonçait jusqu’au
tibia dans un tapis d’aiguilles de pin rougies au henné. Ou si tel
arbre – celui dont les racines remontaient sur le tronc – était en
bourgeon deux jours plus tôt ou une semaine et l’endroit exact
où il se trouvait.
Joe s’interroge sur tout ça un jour glacial de janvier. Il est très
loin de la Virginie, encore plus d’Eden. En mettant son manteau
et son chapeau il peut presque sentir Victory près de lui quand il
se lance, armé, à la recherche de Dorcas. Il ne pense pas lui faire
de mal, ni, comme l’avait prévenu Chasseur, tuer quelque chose
d’âge tendre. C’est une femelle. Pas une proie. Alors il ne pense
jamais à ça. Pourtant il la chasse, et pour chasser un fusil est une
compagnie aussi normale que Victory.
Il parcourt la ville qui ne lui fait pas d’objections ou
d’obstacles. C’est le premier jour de l’année. La plupart des gens
sont fatigués de la nuit d’avant. Mais les gens de couleur
continuent à le célébrer avec une réunion de jour, une fête qui
peut se prolonger dans la nuit. Les rues sont glissantes. La Ville a
l’air aussi inhabitée qu’une petite ville.
« Je veux seulement la voir. Dis-lui que je saisqu’elle ne pensait
pas ce qu’elle a dit. Elle est jeune. Les jeunes perdent les pédales.
Eclatent pour un rien. Comme moi jadis qui tirais avec un fusil
pas chargé. Comme moi disant : “Très bien, Violette, je vais
t’épouser”, juste parce que je n’avais pas vu si une femme sauvage
avait ou non sorti sa main. »
Les rues où il marche sont lisses et noires. Dans la poche de
son manteau, le 45 qu’il a eu en mettant son fusil en gage. Il avait
ri en le prenant en main, un gros bébé-revolver qui ferait autant
de bruit qu’un canon. Rien de complexe ; il faut se battre contre
soi-même pour manquer son coup, mais il ne va rien manquer
parce qu’il ne va pas viser. Pas cette peau outragée. Jamais. Ne
jamais blesser les jeunes : l’œuf au nid, le daim, l’oisillon, le
fretin…
Un vent s’arrache de la bouche du tunnel et fait voler son
chapeau. Joe court le reprendre dans le caniveau où il a roulé. Il
ne voit pas la bague en papier d’un cigare White Owl collée au
bord de son chapeau. Une fois dans le wagon il transpire
beaucoup et enlève son manteau. Le sac en papier s’écrase par
terre. Joe baisse les yeux sur les doigts d’un passager qui ramasse
le sac et le lui rend. Joe fait merci d’un signe et fourre le sac dans
la poche de son manteau. Une femme noire secoue la tête en le
voyant. Le sac en papier ? Son contenu ? Non, à cause de son
visage trempé. Elle lui tend un mouchoir propre pour s’essuyer. Il
refuse ; remet son manteau et s’approche de la porte pour
regarder la vitesse et le noir.
Le métro s’arrête brusquement, projetant les passagers en
avant. Comme s’il venait de se rappeler que c’était l’arrêt où Joe
devait descendre s’il voulait la retrouver.
Trois filles déboulent du wagon et font clic-clac en descendant
les marches gelées. Trois hommes les accueillent et ils partent par
couples. Il fait un froid mordant. Les filles ont des lèvres rouges
et leurs jambes chuchotent l’une à l’autre dans leurs bas de soie.
Les lèvres rouges et le pouvoir d’un éclair soyeux. Un pouvoir
qu’elles échangeront pour le droit d’être dominées. pénétrées. Les
hommes à leur côté l’adorent, parce qu’à la fin ils vont
l’atteindre, s’étendre, passer par-derrière ce pouvoir, le prendre et
le faire taire.
La troisième fois que Joe avait essayé de la trouver (il était
marié à l’époque), il avait fouillé la colline en quête de l’arbre –
celui dont les racines poussaient à l’envers comme si, étant
descendues sous terre en toute obéissance et l’ayant trouvée
stérile, elles étaient remontées sur le tronc pour ce qu’il leur
fallait. Au défi et contre la logique ses racines montaient. Vers les
feuilles, la lumière, le vent. Sous cet arbre coulait la rivière que les
Blancs appelaient Trahison, où les poissons se jetaient sur les
lignes, et nager parmi eux pouvait être tapageur ou serein. Mais
pour l’atteindre on risquait d’être trahi par le sol où on posait les
pieds. Les pentes et les douces collines qui tombaient lentement
vers la rivière n’étaient accueillantes qu’en apparence ; sous les
lianes. les herbes, la vigne sauvage, les hibiscus et l’oseille, le sol
était aussi poreux qu’un tamis. Un pas et votre pied ou vous-
même pouvaient se faire avaler.
« Qu’est-ce qu’elle voudrait avec un coq ? Toujours à roucouler
aux coins de rue, à regarder les poulettes pour en choisir une.
Tout ce qu’ils ont, je l’ai en mieux. En plus je sais comment
traiter une femme. Jamais je n’en ai, n’en aurais, maltraité une.
Jamais je n’aurais fait vivre une femme comme un chien dans une
cave. Les coqs. oui. Elle disait ça, elle aussi. Que les jeunes ne
pensaient à personne qu’à eux-mêmes ; que dans la cour ou au
bal tous ces garçons ne pensaient qu’à eux. Quand je la trouverai,
je sais – je parie sur ma vie – elle va pas être collée avec un de
ceux-là. Ses vêtements ne vont pas être mélangés aux siens. Pas
elle. Pas Dorcas. Elle sera seule. Entêtée. Sauvage, même. Mais
seule. »
Au-delà de l’arbre, derrière l’hibiscus, il y avait un rocher.
Derrière le rocher une ouverture si mal déguisée que ça ne
pouvait être que l’œuvre d’un humain. Aucun renard ou biche en
gésine n’aurait été si maladroit. S’était-elle cachée là ? Etait-elle si
petite que ça ? Il s’accroupit pour chercher des signes de sa
présence, n’en vit aucun. Finalement il y plongea la tête. Noir
total. Pas d’odeur de crotte ou de fourrure. Au lieu de ça une
odeur domestique – huile, cendres – qui l’entraîna. Il rampa, se
tortilla dans un espace assez bas pour lui frotter les cheveux. Juste
quand il décida de ressortir, la terre sous ses mains devint de la
pierre et la lumière le frappa si fort qu’il recula. Il avait traversé
plusieurs fois sa longueur d’obscurité et voyait maintenant le côté
sud de la face rocheuse. Un terrier naturel. N’allant nulle part.
Tournant d’un virage à l’autre sur la pente. La rivière Trahison
luisait en bas. Incapable de faire demi-tour à l’intérieur, il recula
tout du long pour y rentrer tête la première. Dès qu’il fut à l’air
libre l’odeur domestique s’intensifia. Une puanteur d’huile de
cuisine sous un soleil assassin. Puis il vit la crevasse. Il y alla sur le
derrière et un sol arrêta sa glissade. C’était comme tomber dans le
soleil. La lumière de midi le suivit comme de la lave dans une
pièce en pierre où quelqu’un faisait la cuisine à l’huile.
« Elle n’a pas à expliquer. Elle n’a pas à dire un mot. Je sais ce
que c’est. Elle pourrait croire que c’est la jalousie, mais je suis un
homme tranquille. Ce n’est pas que je ne sens pas les choses. J’ai
connu des moments difficiles. Les ai dépassés. aussi. Je sens les
choses comme n’importe qui d’autre.
» Elle sera toute seule.
» Elle se tournera vers moi.
» Elle me tendra la main, viendra vers moi dans ses affreux
souliers, mais elle a le visage propre et je suis fier d’elle. Ses nattes
trop serrées la torturent alors elle les défait en avançant vers moi.
Elle est si contente que je l’aie trouvée. Douce et arquée, voulant
que je le lui fasse, me le demandant. Moi seul. Personne que
moi. »
Il se sentit en paix, au début, et un peu en alerte, comme si
quelque chose attendait. Une sensation d’avant-dîner quand on
attend de manger. Bien que ce fût un endroit privé, avec une
ouverture fermée au public, une fois dedans on pouvait faire ce
qu’on voulait : casser des choses, fouiller, toucher et déplacer.
Tout changer d’une façon qui n’avait jamais été voulue. La
couleur des murs en pierre était passée du doré au bleu poisson
mort quand il était parti. Il avait vu ce qu’il y avait. Une robe
verte. Un fauteuil à bascule sans bras. Un cercle de pierre pour
faire la cuisine. Des bocaux, des paniers, des casseroles ; une
poupée, un fuseau, des boucles d’oreilles, une photographie, un
paquet de baguettes, une série de brosses en argent et un étui à
cigares en argent. Et aussi. Et aussi un pantalon d’homme avec
des boutons en os. Soigneusement pliée, une chemise en soie,
passée, pâlie et crémeuse – sauf aux coutures. Là, le fil et le tissu
étaient neufs et d’un jaune ensoleillé.
Mais où est-elle ?
La voilà. Pas de frères danseurs à cet endroit, ni de filles
essoufflées attendant qu’on change l’ampoule blanche pour la
bleue. C’est une fête d’adultes – ce qui se passe se passe en pleine
lumière. L’alcool illégal n’est pas secret et les secrets ne sont pas
interdits. Payez un dollar ou deux à l’entrée et tout ce que vous
dites devient plus drôle et plus malin que dans votre propre
cuisine. Vos mots d’esprit n’arrêtent pas de jaillir comme de
l’écume, à ras bord. Le rire est un tintement de cloches qui n’ont
pas besoin de mains pour les faire sonner ; il continue tellement
qu’on se sent faible. On peut boire le gin garanti si on veut, ou
s’en tenir à la bière, mais les deux sont inutiles parce qu’un genou
effleuré, volontairement ou par accident, vous fait jaillir le sang
comme un coup de bourbon d’avant la Prohibition ou deux
doigts qui vous pincent le bout du sein. Votre esprit monte au
plafond et flotte un bout de temps en appréciant les nudités
vêtues d’en dessous. On sait qu’il se passe quelque chose de
pervers dans une chambre fermée. Mais il y a assez de malice et
de poudre aux yeux ici même, et les partenaires s’accrochent ou
s’échangent, encouragés par une chanson déchirante.
Dorcas est contente, satisfaite. Deux bras la serrent et elle peut
poser sa joue sur sa propre épaule tandis que ses poignets
étreignent son cou à lui. Tant mieux qu’ils n’aient pas besoin de
beaucoup de place pour danser puisqu’il n’y en a pas. La pièce est
bondée. Les hommes grognent de satisfaction, les femmes vibrent
d’impatience. La musique se plie, tombe à genoux pour tous les
englober, les pousser à vivre un peu, pourquoi pas vous ? puisque
c’est le truc que vous attendiez.
Son partenaire ne lui chuchote pas à l’oreille. Ses promesses
sont déjà claires dans le menton qu’il appuie sur ses cheveux, les
doigts qui s’attardent. Elle s’étire pour entourer son cou. Il se
penche pour l’aider. Ils sont d’accord sur tout au-dessus de la
taille et au-dessous : muscles. tendons, articulations et moelles
coopèrent. Et si les danseurs hésitent, ont un moment de doute,
la musique va résoudre et dissoudre n’importe quelle question.
Dorcas est heureuse. Plus heureuse que jamais. Pas de fil blanc
dans la moustache de son partenaire. C’est un jeune loup. L’œil
prédateur, infatigable et un peu cruel. Il ne lui a jamais fait de
cadeau ni même n’y a pensé. Parfois il est où il a dit ; parfois non.
D’autres femmes le désirent – violemment – et il fait le difficile.
Ce qu’elles veulent et ce qu’il peut leur accorder, c’est lui, son être
qui a tout pigé. Qu’est-ce qu’une paire de bas de soie comparée à
lui ? Hors concours. Dorcas a de la chance. Le sait. Heureuse
comme elle ne l’a jamais été.
« Il vient me chercher. Je le sais parce que je sais comment ses
yeux se sont vidés quand je lui ai dit que non. Je lui ai dit que
non. Et comment ils se sont affolés ensuite. Je ne l’ai pas dit
gentiment, même si je voulais. Je me suis entraînée pour ça ;
devant le miroir j’ai répété les arguments un à un : la tromperie,
sa femme et tout. Je n’ai jamais rien dit sur nos âges ou Acton.
Rien sur Acton. Mais il a discuté avec moi alors j’ai dit : Laisse-
moi. Juste laisse-moi. Va-t’en d’ici. Si tu m’apportes encore un
flacon d’eau de Cologne, je le bois et je meurs si tu me laisses pas.
» Il a dit : On meurt pas avec de l’eau de Cologne.
» J’ai dit : Tu vois ce que je veux dire.
» Il a dit : Tu veux que je quitte ma femme ?
» J’ai dit : Non ! Je veux que tu me quittes, moi. Je ne te veux
pas en moi. Je ne te veux pas à côté de moi. Je déteste cette
chambre. Je ne veux pas être ici et ne viens pas me chercher.
» Il a dit : Pourquoi ?
» J’ai dit : Parce que. Parce que. Parce que.
» Il a dit : Parce que quoi ?
» J’ai dit : Parce que tu me dégoûtes.
» Dégoûte ? Je te dégoûte ?
» Dégoûtée de moi-même et dégoûtée de toi.
» Je ne voulais pas dire ça… le dégoût. Pas vrai. Il me
dégoûtait pas, je veux dire. Ce que je voulais qu’il sache c’est que
j’avais une chance d’avoir Acton et j’en avais envie et je voulais
que mes copines puissent en parler. De là où on allait et ce qu’il
faisait. Des choses. Des trucs. A quoi bon les secrets si on ne peut
en parler à personne ? J’ai vaguement parlé de Joe et moi devant
Felice et elle a ri avant de me regarder et de froncer les sourcils.
» Je ne pouvais pas lui dire tout ça parce que je m’étais
entraînée sur le reste et ça s’est mélangé.
» Mais il vient après moi. Je sais ça. Il m’a cherchée partout. Il
va peut-être me retrouver demain. Peut-être ce soir. Même aussi
loin qu’ici ; même jusqu’ici.
» Quand on est descendu du tramway, Acton et moi et Felice,
je croyais qu’il était là sous le porche près de la confiserie, mais ce
n’était pas lui. Pas encore. Je crois le voir partout. Je sais qu’il
cherche et maintenant je sais qu’il arrive.
» Il s’intéressait même pas à quoi j’avais l’air. Je pouvais être
n’importe comment, faire n’importe quoi – ça lui plaisait.
Quelque chose là-dedans me rendait folle de rage. Je ne sais pas.
» Acton, lui, il me dit quand il n’aime pas comment je suis
coiffée. Alors je fais ce qui lui plaît. Je ne porte jamais de lunettes
quand je suis avec lui et j’ai changé mon rire pour un qu’il
préfère. Je crois qu’il préfère. Je sais qu’il n’aimait pas, avant. Et
maintenant je picore dans mon assiette. Joe aimait que je mange
tout et que j’en redemande. Acton me jette un regard quand je
veux du rabe. Comme ça il s’inquiète de moi. Joe ne l’a jamais
fait. Joe se moquait du genre de femme que j’étais. Il aurait dû.
J’y tiens. Je voulais avoir une personnalité et avec Acton je suis en
train. J’ai un look, maintenant. Des sourcils épilés, ça me change
le visage, c’est à pas croire. Tous mes bracelets sont juste en
dessous du coude. Quelquefois j’attache mes bas sous les genoux,
pas au-dessus. J’ai trois lanières sur le pied et chez moi j’ai des
chaussures en cuir découpé comme de la dentelle.
» Il vient après moi. Peut-être ce soir. Peut-être ici.
» S’il le fait il va regarder et voir qu’on danse tout près Acton et
moi. Que je pose la tête sur mon bras en me pendant à lui.
L’ourlet de ma jupe tombe en arrière et me tape sur les chevilles
quand on se balance d’avant en arrière, et de côté. Nos devants se
touchent tout du long. Rien ne peut se mettre entre nous on est
trop près. Plein de filles voudraient faire ça avec lui. Je les vois
quand j’ouvre les yeux par-dessus son épaule. Je frotte l’ongle de
mon pouce sur sa nuque pour que les filles sachent que je sais
qu’elles ont envie de lui. Il n’aime pas ça et tourne la tête pour
que j’arrête de toucher son cou comme ça. J’arrête.
» Joe s’en moquerait. Je pourrais le frotter n’importe où. Il me
laisse dessiner au rouge à lèvres à des endroits qu’il ne peut voir
que dans un miroir. »
Tout ce qui se passe après cette fête interrompue n’est rien. Il
n’y a que maintenant. C’est comme la guerre. Tout le monde est
beau et reluit en ne pensant qu’au sang des autres. Comme si le
flot rouge coulant dans d’autres veines était un maquillage
breveté parce qu’il brille. Exaltant. Prestigieux. Après il y aura des
bavardages et la récapitulation de ce qui s’est passé ; mais rien qui
vaille l’action elle-même et le rythme qui fait battre le cœur. A la
guerre ou dans une fête tout le monde est rusé, tout le monde
intrigue ; des buts sont visés puis changés ; des alliances
redistribuées. Des partenaires et des rivaux ravagés ; de nouveaux
couples triomphent. Dorcas est renversée par ces possibilités
renversantes car ici – chez les grands et comme à la guerre – les
gens jouent pour de vrai.
« Il vient après moi. Et quand il viendra il verra que je ne suis
plus à lui. Je suis avec Acton et c’est à Acton que je veux plaire. Il
s’y attend. Avec Joe je me plaisais à moi-même parce qu’il m’y
encourageait. Avec Joe j’ai poussé le levier du monde, le pouvoir
de mon bras. »
Oh, la pièce – la musique – les gens adossés aux portes. Des
silhouettes s’embrassent derrière les rideaux ; des doigts joueurs
inspectent et caressent. C’est l’endroit où tout pétille. C’est le
marché où un geste fait tout ; l’éclair d’une langue sur une lèvre ;
un ongle effleurant les joues fendues d’une prune violette.
N’importe quel amoureux éconduit en chaussures mouillées et
délacées avec un pull-over boutonné sous sa veste est ici un
étranger. Ce n’est pas un endroit pour les vieux ; c’est un endroit
pour les amours.
« Il est là. Oh, regarde. Dieu. Il pleure. Je tombe ? Pourquoi je
tombe ? Acton me soutient mais je tombe quand même. Les têtes
se tournent pour me voir tomber. Il fait noir et puis il fait clair. Je
suis allongée sur un lit. Quelqu’un éponge la sueur de mon front,
mais j’ai froid, tellement froid. Je vois des bouches remuer ; elles
me disent toutes quelque chose que je n’entends pas. Très loin au
pied du lit je vois Acton. Il y a du sang sur sa veste et il l’essuie
avec un mouchoir blanc. Puis une femme ôte la veste de ses
épaules. Il est énervé par le sang. C’est mon sang, je suppose, et
ça a traversé sa veste et sa chemise. L’hôtesse est en train de crier.
Sa fête est foutue. Acton a l’air en colère ; la femme lui rapporte
sa veste et elle n’est pas aussi propre qu’avant et comme il l’aime.
» Maintenant je les entends.
»“Qui ? Qui a fait ça ?”
» Je suis fatiguée. Envie de dormir. Je devrais être bien éveillée
car il se passe quelque chose d’important.
»“Qui a fait ça, ma fille ? Qui t’a fait ça ?”
» Ils veulent que je dise son nom. Que je le dise enfin en
public.
» Acton a enlevé sa chemise. Des gens bouchent la porte ;
d’autres se haussent par-derrière pour mieux voir. Le disque est
fini. Quelqu’un qu’ils attendaient joue du piano. Il y a aussi une
femme qui chante. La musique est faible mais je connais les
paroles par cœur.
» Felice se penche tout près. Sa main serre trop fort la mienne.
J’essaye de lui dire avec ma bouche d’approcher. Ses yeux sont
plus grands que l’ampoule au plafond. Elle me demande si c’était
lui.
» Ils ont besoin que je dise son nom pour aller après lui. Lui
prendre sa mallette à échantillons avec dedans Rochelle et
Bernadine et Faye. Je connais son nom mais maman ne dira rien.
Le monde a bougé sous un bâton dans ma main, Felice. Là dans
cette chambre avec l’enseigne du glacier à la fenêtre.
» Felice met son oreille contre mes lèvres et je lui crie ça. Je
crois que je le crie. Je crois.
» Les gens s’en vont.
» Maintenant c’est clair. Par la porte je vois la table. Dessus il y
a un plat en bois marron, plat et bas comme un plateau, qui
déborde d’oranges. J’ai envie de dormir, mais maintenant c’est
clair. Si clairs le plat marron le tas d’oranges. Rien que des
oranges. Brillantes. Ecoute. Je ne sais pas qui est cette femme qui
chante mais je connais les paroles par cœur. »
Amoureux. Voilà ce qu’on disait du temps. Le temps des
amoureux, le plus joli temps de l’année. Et c’est là que ça a
commencé. Un jour si pur que les arbres font la roue. Debout au
milieu d’une dalle en ciment, mourant de peur, ils font la roue.
C’est bête, oui, mais c’était un jour comme ça. Je voyais Lenox
s’élargir toute seule, des hommes sortir de leurs boutiques pour la
voir, se planter les mains sous le tablier ou dans leurs poches
revolver juste pour regarder une rue qui s’élargissait afin de
retenir le jour. Des anciens combattants délabrés moitié en
uniforme et moitié en civil arrêtaient de lorgner les travailleurs
d’un œil sinistre ; allaient au wagon de Father Divine et après
avoir mangé roulaient une cigarette et s’installaient sur le trottoir
comme si c’était un Duncan Phyfe. Et les femmes qui claquaient
du talon sur les pavés trébuchaient parfois sur les fentes du
trottoir parce qu’elles regardaient les arbres pour voir d’où venait
cette lumière pure, douce mais forte. Le grondement du M11 et
du M2 était lointain, distant, et les Packard aussi. Même les Ford
bruyantes se calmaient, et personne n’avait envie de jouer du
klaxon ou de se pencher par la portière pour faire honte à
quelqu’un qui traversait trop lentement. La douceur du jour les
grisait, les faisait crier : « Je te donnerai tout ce que j’ai ! Viens
chez moi ! » à une femme qui trébuchait sur les fentes avec ses
talons noirs et brillants.
Les jeunes gens sur les toits changeaient d’air ; crachaient et
tripotaient un peu leur embouchure, et quand ils la remettaient
et gonflaient les joues c’était juste comme la lumière de cette
journée, pur et fort et genre aimable. On aurait cru que tout
avait été pardonné à les entendre jouer. Les clarinettes avaient des
ennuis parce que le cuivre jouait si haut, pas en bas comme ils
aiment faire, mais haut et clair comme une jeune fille qui chante
au bord d’un torrent pour passer le temps, les chevilles dans l’eau
froide. Les jeunes gens aux cuivres n’avaient probablement jamais
vu ce genre de fille, ou de torrent, mais ce jour-là ils les ont
inventés. Sur les toits. Certains au 254 où il n’y a pas de parapet ;
un autre au 131, celui du réservoir vert pomme, et quelqu’un
juste à côté, au 133, où des tomates poussent dans des boîtes de
graisse et où il y a une paillasse pour dormir. Trouver la fraîcheur
et le moyen d’éviter les moustiques incapables de voler si haut ou
répugnant à quitter la chair tendre des gorges sous les
lampadaires. Ainsi, de Lenox à St. Nicholas et derrière la 135e
Rue, Lexington, de Convent à la Huitième, j’entendais les
hommes jouer de leur cœur en sirop d’érable, le soutirer à des
arbres de quatre siècles et le laisser couler le long du tronc et se
perdre parce qu’ils n’avaient pas de seau pour le recueillir et n’en
auraient pas voulu. Ils avaient juste envie de le laisser couler, ce
jour-là, lentement s’il le voulait, ou vite, mais couler librement
sur des arbres crevant d’envie de le donner.
C’est ça que les jeunes hommes faisaient entendre ce jour-là.
Sûrs d’eux-mêmes, sûrs d’être bénis, debout là-haut sur les toits,
d’abord se faisant face, puis, quand il fut clair qu’ils avaient
vaincu les clarinettes, ils s’étaient tourné le dos, avaient levé tout
droit leurs trompettes et rejoint la lumière tout aussi purs et forts
et genre aimable.
Pas une journée pour briser une vie déjà fendue comme une
vitre trop mince, mais Violette, bon il fallait connaître Violette.
Elle croyait que tout ce qu’elle avait à faire c’était boire des
chocolats maltés pleins de Reconstituant des Nerfs et des Muscles
du Dr. Dee, manger du porc, et qu’elle prendrait assez de poids
pour remplir le dos de sa robe. D’habitude quand il faisait aussi
chaud elle portait un manteau pour empêcher les hommes sur les
trottoirs de secouer la tête de pitié en la voyant passer. Mais ce
jour-là, si joli, si aimable, elle ne s’inquiéta pas de son derrière
absent, sortit de chez elle et se mit sur la véranda, les coudes dans
ses mains et les bas roulés jusqu’aux genoux. Elle avait écouté la
musique pénétrer les sanglots de Joe, qui s’étaient calmés.
Probablement parce qu’elle avait rendu la photographie de
Dorcas à Alice Manfred. Mais l’espace où avait été cette photo
était réel. C’est peut-être pourquoi, debout sur la véranda,
oublieuse de son derrière, elle crut si facilement que ce qui
montait les marches à sa rencontre était une autre Dorcas plus
vraie que nature, quatre mèches crantées et tout.
Elle avait un disque d’Okeh sous le bras et dans la main une
demi-livre de viande à ragoût enveloppée dans le papier rose d’un
boucher même si le soleil est trop chaud pour traîner dans les
rues avec de la viande. Si elle ne se dépêche pas ça va tourner –
cuire tout seul avant d’arriver sur le fourneau.
Une paresseuse. Elle a les bras pleins mais pas grand-chose
dans la tête.
Elle me met mal à l’aise.
A cause d’elle je me demande si ce beau temps va durer jusqu’à
demain. Je suis déjà troublée par la cendre qui tombe du bleu
lointain dans les rues. Une couche de suie se pose sur les appuis
de fenêtres. se colle aux vitres. Et maintenant elle me trouble, me
fait douter de moi-même juste à la voir sautiller comme ça dans
les rayons de soleil. Monter les marches, en plus, venir vers
Violente.
« Ma mère et mon père aussi vivaient à Tuxedo. Je ne les ai
presque jamais vus. J’habitais avec ma grand-mère qui disait :
“Felice, ils ne vivent pas à Tuxedo ; ils travaillent là-bas et vivent
avec nous.” Rien que des mots : vivre, travailler. Je les voyais
toutes les trois semaines pendant deux jours et demi, et à Noël et
à Pâques un jour entier. J’ai compté. Quarante-deux jours si on
compte les demi-journées – ce que je ne fais pas, parce que c’était
surtout faire les valises et aller au train – plus deux fêtes font
quarante-quatre jours, mais en fait seulement trente-quatre parce
que les demies ne devraient pas compter. Trente-quatre jours par
an.
» Quand ils venaient à la maison, ils m’embrassaient et me
donnaient des choses, comme ma bague en opale, mais ce qu’ils
voulaient vraiment c’était aller danser quelque part (ma mère) ou
dormir (mon père). Ils allaient à l’église le dimanche, mais ma
mère est encore triste là aussi à cause de toutes les choses qu’elle
aurait dû faire à l’église – les dîners, les réunions. arranger le
sous-sol pour les fêtes du catéchisme et les réceptions après les
funérailles – et elle devait dire non, à cause de son travail à
Tuxedo. Alors plus que tout elle voulait les ragots des femmes de
la Société Cercle A sur tout ce qui se passait ; et elle avait envie de
danser un peu et de jouer au whist.
» Mon père préférait rester en robe de chambre et qu’on
s’occupe de lui pour une fois pendant qu’il lisait la pile de
journaux que ma grand-mère et moi on lui avait gardés.
L’Amsterdam, l’Age, The Crisis, The Messenger, l’Ouvrier. Il y en a
qu’il emportait à Tuxedo parce qu’on ne pouvait pas les avoir là-
bas. Il aime qu’ils soient correctement pliés quand c’est des
journaux, et pas de taches ou de traces de doigts sur les
magazines, alors je ne les lis pas beaucoup. Ma grand-mère le fait
et elle fait très attention à ne pas les froisser ou les salir. Rien ne le
met plus en colère que d’ouvrir un journal qui est mal plié. Il
grogne et il gémit en lisant et quelquefois il rit, mais il n’arrêtera
jamais même si toute cette lecture lui gâte le sang, disait ma
grand-mère. Le bon côté pour lui c’est de tout lire et de discuter
de ce qu’il a lu avec ma mère et ma grand-mère et les amis avec
qui il joue aux cartes.
» Une fois j’ai cru qu’en lisant les journaux qu’on avait gardés
je pourrais discuter avec lui. Mais j’ai mal choisi. J’ai lu à propos
des policiers blancs arrêtés pour avoir tué des nègres et dit que
j’étais contente qu’on les ait arrêtés, qu’il était temps.
» Il m’a regardée et il a crié : “L’histoire est dans les journaux
parce que c’est du spectacle, ma fille, du spectacle !”
» Je ne savais pas quoi lui répondre et je me suis mise à pleurer,
alors ma grand-mère a dit : “Petiote, va t’asseoir quelque part”, et
ma mère a dit : “Walter, ferme-la sur tout ça devant elle.”
» Elle m’a expliqué ce qu’il voulait dire : que pour les nègres
tués tous les jours par les flics, jamais on n’arrêtait personne.
Après ça elle m’a emmenée faire des courses pour des choses que
voulaient ses patrons à Tuxedo, et je ne lui ai pas demandé
pourquoi elle devait leur faire des courses ses jours de congé,
parce qu’alors elle ne m’aurait pas emmenée chez Tiffany sur
la 37e Rue là où c’est plus silencieux que quand le Révérend
demande une minute de prière en silence. Quand ça arrive
j’entends racler des pieds et des gens qui se mouchent. Mais chez
Tiffany personne ne se mouche et le tapis empêche tous les bruits
de chaussure. Comme à Tuxedo.
» Il y a des années quand j’étais petite, avant d’aller à l’école,
mes parents m’emmenaient là-bas. Il fallait que je me taise tout le
temps. Deux fois ils m’ont emmenée et je suis restée trois
semaines entières. Mais ça s’est arrêté. Ma mère et mon père
parlaient de partir mais ils ne l’ont pas fait. Ils ont fait venir ma
grand-mère pour s’occuper de moi.
» Trente-quatre jours. Maintenant j’ai dix-sept ans et ça monte
à moins de six cents jours. Moins de deux ans sur dix-sept.
Dorcas disait que j’avais de la chance parce qu’au moins ils
étaient là, quelque part, et si je tombais malade je pouvais les
appeler ou prendre le train et aller les voir. Ses parents sont morts
tous les deux d’une façon affreuse et elle les a vus après leur mort
et avant que les hommes des funérailles ne les aient arrangés. Elle
avait une photographie d’eux sous un palmier peint. Sa mère
debout avec la main sur l’épaule de son père. Il était assis et lisait
un livre. Pour moi ils avaient l’air triste, mais Dorcas n’en pouvait
plus tellement elle les trouvait beaux.
» Elle parlait toujours de qui était beau et qui ne l’était pas.
Qui avait mauvaise haleine, qui était bien habillé, qui savait
danser, qui était coincé.
» Ma grand-mère se méfiait qu’on soit amies. Elle n’a jamais
dit pourquoi mais je savais quand même. Je n’avais pas beaucoup
d’amies à l’école. Pas les garçons, mais les filles de mon école se
mettaient en bande d’après leur couleur de peau. Je déteste ce
truc – Dorcas aussi. Alors elle et moi on était différentes pour ça.
Quand une mauvaise langue gueulait : “Hé, noiraude, où est
petit-beurre ?” ou : “Hé, moricaude, où est la mignonne ?” on
tirait la langue et on leur faisait des pieds de nez pour les faire
taire. Et quand ça ne marchait pas on rentrait dedans. Des fois
ces bagarres abîmaient mes vêtements ou les lunettes de Dorcas,
mais c’était bien de se battre contre ces filles avec elle. Dorcas
n’avait jamais peur et on s’amusait bien. Dans toutes les écoles où
on est allées. tous les jours.
» Ça s’est arrêté, qu’on s’amuse, pendant deux mois, quand elle
s’est mise à fréquenter ce vieux. Je l’ai su dès le début, mais elle
ne savait pas que je le savais. Je la laissais croire que c’était un
secret parce qu’elle voulait que ça en soit un. D’abord j’ai cru
qu’elle avait honte de ça, ou honte de lui, et que c’était que pour
les cadeaux. Mais elle aimait les trucs secrets. Préparer et
comploter comment duper Mme Manfred. Enfiler de la lingerie
de vamp chez moi pour aller dans la rue. Cacher des choses. Elle
a toujours aimé les secrets. Et elle n’avait pas honte de lui non
plus.
» Il est vieux. Vraiment vieux. Cinquante ans. Mais pour avoir
belle allure, il la valait, je dois dire. Dorcas aurait dû être plus
jolie qu’elle n’était. Elle le manquait de peu. Elle avait tout pour
être jolie, en plus. Les cheveux longs, ondulés, moitié bien,
moitié pas bien. La peau claire. Jamais mis d’éclaircissant. Un joli
corps. Mais quelque part ça n’allait pas. Quand on regardait
chaque chose, on admirait cette chose – les cheveux, la couleur, la
forme. Ensemble ça n’allait pas. Les types la regardaient, sifflaient
et lui disaient des trucs effrontés quand on passait dans la rue. A
l’école toutes sortes de garçons avaient envie de lui parler. Et puis
ils s’arrêtaient ; ça ne menait à rien. Ça ne pouvait pas être sa
personnalité parce qu’elle savait bien parler, aimait la plaisanterie
et se moquer. Pas du tout réservée. Je ne sais pas ce que c’était.
Sauf si c’est la façon dont elle les poussait. Je veux dire c’était
comme si elle voulait tout le temps qu’ils fassent quelque chose
qui fait peur. Voler des choses, ou revenir dans la boutique et
gifler la vendeuse blanche qui n’avait pas voulu s’occuper d’elle,
ou injurier quelqu’un qui l’avait snobée. Ça me dépasse. Pour elle
tout était comme au cinéma, et c’était elle qui était sur les rails
du train, ou prisonnière sous la tente du scheik quand elle prenait
feu.
» Je crois que c’est pour ça qu’elle a tellement aimé ce vieux au
début. Le secret, et qu’il ait une femme. Il avait dû faire quelque
chose de dangereux quand elle l’avait rencontré ou elle ne l’aurait
jamais fréquenté en douce. Du moins, elle croyait que c’était en
douce. Mais deux coiffeuses l’ont vue dans une boîte de nuit, le
Mexico, avec lui. J’ai passé deux heures là-bas à écouter ce
qu’elles avaient à dire sur elle et lui et toutes sortes d’autres gens
qui faisaient la fête. Elles trouvaient drôle de parler de Dorcas et
de lui surtout parce qu’elles n’aimaient pas sa femme. Elle leur
prenait leurs clients, et elles n’avaient rien de bien à dire sur elle,
sauf que folle comme elle était elle savait bien coiffer et si elle
n’était pas si folle elle aurait pu avoir sa licence en règle au lieu de
voler leur clientèle.
» Elles avaient tort, pour elle. Je suis allée chercher ma bague et
elle n’a rien du tout d’une folle.
» Je sais que ma mère a volé cette bague. Elle dit que sa
patronne la lui a donnée, mais je m’en souviens chez Tiffany ce
jour-là. Une bague en argent avec une pierre lisse et noire qu’on
appelle une opale. La vendeuse est allée chercher le paquet que
venait prendre ma mère. Elle avait montré à la fille un mot de sa
patronne pour qu’on le lui donne (et même à la porte, pour
qu’on la laisse entrer). Quand la vendeuse est partie, on a regardé
le plateau en velours avec les bagues. Pris quelques-unes pour les
essayer, mais un homme en beau costume est venu et a secoué la
tête. Très légèrement. “J’attends un paquet pour Mme Nicolson”,
a dit ma mère.
» Alors l’homme a souri et a dit : “Bien sûr. C’est juste la
routine. Nous devons faire attention.” Quand il est parti ma
mère a dit : “A quoi ? A quoi il doit faire attention ? Ils mettent le
plateau ici pour que les gens puissent regarder, pas vrai ? Alors à
quoi il doit faire attention ?”
» Elle a froncé les sourcils et fait des manières et on a attendu
longtemps un taxi qui nous ramène à la maison et elle a mis mon
père au défi d’ouvrir la bouche. Le lendemain matin, ils ont fait
leurs valises pour aller reprendre le train jusqu’à la gare de
Tuxedo. Elle m’a fait venir et donné la bague que d’après elle sa
patronne lui avait donnée. Peut-être qu’on en fait beaucoup de
pareilles, mais je sais que ma mère l’a prise sur le plateau en
velours. Par vengeance, j’imagine, mais elle me l’a donnée et je
l’adore, et je l’ai seulement prêtée à Dorcas parce qu’elle m’a
tellement suppliée et que l’argent allait avec celui des bracelets à
son coude.
» Elle voulait impressionner Acton. Pas facile, parce qu’il
critiquait tout. Il ne lui faisait jamais de cadeaux comme faisait le
vieux. Je sais qu’elle recevait des trucs de lui parce que Mme
Manfred mourrait plutôt que d’acheter à Dorcas de la lingerie
fine ou des bas de soie. Des choses qu’elle ne pouvait pas porter
chez elle ou à l’église.
» Quand Dorcas s’est mise avec Acton, on s’est revues comme
avant, mais elle était différente. Elle faisait pour Acton ce que le
vieux faisait pour elle – lui donnait des petits cadeaux qu’elle
achetait avec l’argent soutiré au vieux et à Mme Manfred.
Personne n’a jamais surpris Dorcas en train de chercher du
travail, mais elle travaillait dur à tirer du fric pour donner des
trucs à Acton. Des trucs qu’il n’aimait pas, de toute façon, parce
que c’était de la camelote, et il n’a jamais porté l’affreuse épingle
à cravate ni le mouchoir en soie à cause de sa couleur. Je suppose
que le vieux lui avait appris à être gentille, et elle gaspillait tout
pour Acton, pour qui c’était comme un dû, pour qui elle lui était
due ainsi que toutes les filles qui le trouvaient à leur goût.
» Je ne sais pas si elle a quitté le vieux ou l’a juste doublé avec
Acton. Ma grand-mère dit qu’elle l’a cherché. Vivre sa vie et en
payer le prix, elle dit.
» Il faut que je rentre à la maison. Si je reste ici trop
longtemps, un homme va croire que je cherche à me donner du
bon temps. Plus maintenant. Après ce qui est arrivé à Dorcas,
tout ce que je veux c’est ma bague. La reprendre et montrer à ma
mère que je l’ai toujours. Elle m’en parle de temps en temps. Elle
est malade et ne travaille plus à Tuxedo, et mon père a un emploi
sur le Pullman. Je ne l’ai jamais vu si content. En lisant les
journaux et les magazines il continue à grogner et à répondre
tout haut aux mots imprimés. mais il les a le jour même, bien
pliés, et il parle moins fort en discutant. “Maintenant j’ai vu le
monde”, il dit.
» Il veut dire Tuxedo et le train s’arrête en Pennsylvanie, en
Ohio, dans l’Indiana et dans l’Illinois. “Et toutes les sortes de
Blancs qui existent. Deux sortes, il dit. Ceux qui ont pitié de
vous et les autres. Et les deux reviennent au même. Nulle part
aucun respect.”
» Il est aussi discutailleur que toujours, mais plus heureux
parce que dans les trains il voit des nègres jouer au baseball “en
chair et en os et sur le terrain, bon Dieu de bois”. Ça l’excite que
les Blancs aient peur de rivaliser avec les nègres à la loyale.
» Ma grand-mère est plus lente, et ma mère est malade, alors je
fais presque toujours la cuisine. Ma mère voudrait que je me
trouve un homme convenable pour me marier. Je veux d’abord
un emploi convenable. Gagner moi-même mon argent. Comme
elle a fait. Comme Mme Trace. Comme Mme Manfred faisait
avant que Dorcas se laisse mourir.
» Je suis passée ici pour voir s’il avait ma bague, parce que ma
mère n’arrête pas de me la demander, et que je n’ai pas pu la
trouver en farfouillant dans la maison de Mme Manfred après
l’enterrement. Mais j’avais en plus une autre raison. La coiffeuse
a dit que le vieux est complètement brisé. Qu’il pleure jour et
nuit. A quitté son boulot et n’est plus bon à rien. J’imagine que
Dorcas lui manque, qu’il pense au fait qu’il est son meurtrier.
Mais il ne doit pas l’avoir vraiment connue. La façon dont elle
aimait pousser les gens. les hommes. Tous excepté Acton, mais
elle l’aurait poussé lui aussi si elle avait vécu assez longtemps ou
s’il était resté assez longtemps dans le coin. C’était juste pour
qu’on s’occupe d’elle, pour s’exciter. J’étais là, à la fête, et c’est à
moi qu’elle a parlé sur le lit.
» J’ai pensé à ça pendant trois mois et quand j’ai su qu’il en
était encore là, pleurer et ainsi de suite, je me suis décidée à lui
parler d’elle. De ce qu’elle m’a dit. Alors, en rentrant du marché,
je suis passée chez Felton prendre le disque que voulait ma mère.
Je suis allée à l’immeuble de Lenox où Dorcas allait le rejoindre,
et là, sur le porche, il y avait la femme qu’on appelle Violente à
cause de ce qu’on dit qu’elle a fait à l’enterrement de Dorcas.
» Je ne suis pas allée à l’enterrement. Je l’ai vue mourir comme
une idiote et j’étais trop en colère pour aller à son enterrement. Je
ne suis pas allée non plus à la levée du corps. Après ça, je la
détestais. Comme tout le monde aurait fait. Quelle amie c’était,
on peut le dire.
» Tout ce que je voulais c’était ma bague, et dire au vieux qu’il
pouvait arrêter de se mettre dans cet état. Je n’avais pas peur de sa
femme parce que Mme Manfred accepte ses visites et qu’elles ont
l’air d’être okay. Sachant comme Mme Manfred est stricte, tous
ceux qu’elledisait qu’elle n’accepterait jamais chez elle et à qui
Dorcas n’adresserait pas la parole, je me figurais que si Violente
était assez bien pour qu’elle la reçoive, elle était assez bien pour
que je n’en aie pas peur.
» Je vois pourquoi Mme Manfred la laisse venir. Elle ne ment
pas, Mme Trace. Rien de ce qu’elle dit n’est un mensonge comme
avec la plupart des adultes. Presque la première chose qu’elle a
dite sur Dorcas c’est : “Elle était laide. Dehors et dedans.”
» Dorcas était mon amie, mais je savais qu’en un sens elle a
raison. Tous ces ingrédients du joli et la recette ne prenait pas.
Mme Trace, je me suis dit, était juste jalouse. Elle-même est très
foncée, noire comme du cirage, auraient dit les filles de l’école. Et
je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit jolie, mais elle l’est. On ne
se lasserait pas de regarder son visage. Elle est ce que ma grand-
mère appelle mince comme un cure-dents. les cheveux lisses et
décrêpés, plaqués en arrière comme un homme sauf que c’est
maintenant le style à la mode. Joliment taillés sur les oreilles et
aussi sur la nuque. Je pense que son mari a dû lui faire la nuque.
Qui d’autre ? Elle n’a jamais mis le pied dans un institut de
beauté à ce que disent les coiffeuses. Je m’imaginais son mari lui
rectifier la nuque. Les ciseaux, peut-être même un rasoir, et
ensuite la poudre. C’est un gentil, et je vois un peu de quoi
parlait Dorcas pendant qu’elle perdait tout son sang sur le lit de
cette femme à la fête.
» Dorcas était une idiote, mais quand j’ai rencontré le vieux
j’ai un peu compris. Il avait quelque chose. Et il est beau. Pour
un vieux, je veux dire. Rien de flapi chez lui. Une belle forme de
tête, il se tient comme s’il n’était pas n’importe qui. Comme mon
père quand il est fier d’être un porteur de Pullman qui voit le
monde et le baseball et n’est pas enfermé à la gare de Tuxedo.
Mais il n’a pas les yeux froids comme ceux de mon père. M.
Trace, il vous regarde. Il a des yeux doubles. Chacun d’une
couleur différente. Un œil triste qui vous laisse voir en lui, et un
œil clair qui regarde en vous. J’aime quand il me regarde. Je me
sens, je ne sais pas, intéressante. Il me regarde et je me sens
profonde – comme si ce que je sens et que je pense étaient
importants et différents et… intéressants.
» Je crois qu’il aime les femmes. et je ne connais personne
comme ça. Je ne veux pas dire qu’il flirte avec elles, je veux dire
qu’il les aime à part ça, et puis. ça énerverait les coiffeuses. je crois
vraiment qu’il aime sa femme.
» La première fois que j’y suis allée il était assis près de la
fenêtre, les yeux fixés sur la ruelle, sans rien dire. Plus tard Mme
Trace lui a apporté une assiette pleine de ce que mangent les
vieux : du genre légumes avec du riz et le pain de seigle par-
dessus. Il a dit : “Merci, baby. Prends la moitié pour toi.”
Quelque chose dans la façon dont il l’a dit. Comme s’il était
reconnaissant. Quand mon père dit merci, c’est juste un mot. M.
Trace avait l’air de le penser. Et quand il sort de la pièce et passe
devant sa femme, il la touche. Quelquefois sur la tête.
Quelquefois juste une tape sur l’épaule.
» Maintenant je l’ai vu sourire deux fois et entendu rire une
fois. Là, personne ne pourrait dire son âge. Il est comme un gosse
quand il rit. Mais je suis venue trois ou quatre fois avant même
de le voir sourire. C’est quand j’ai dit que les animaux du zoo
sont plus heureux qu’en liberté parce qu’ils sont à l’abri des
chasseurs. Il n’a rien dit ; il a juste souri comme si ce que j’avais
dit était neuf ou vraiment drôle.
» C’est pour ça que je suis revenue. La première fois c’était
pour voir s’il avait ma bague ou savait où elle était, et pour lui
dire de ne plus se mettre dans cet état pour Dorcas parce qu’elle
n’en valait peut-être pas la peine. La fois suivante, quand Mme
Trace m’a invitée à dîner, c’était plus pour voir comment il était
et pour écouter Mme Trace parler à sa façon. D’une façon qui va
toujours lui attirer des ennuis.
»“J’ai gâché ma vie, elle m’a dit. Avant de monter dans le Nord
j’avais du sens et le monde aussi. On n’avait rien mais ça ne nous
manquait pas.”
» Jamais on n’a entendu ça. Vivre à la Ville c’est ce qu’il y a de
mieux au monde. Qu’est-ce qu’on fait là-bas à la campagne ?
Quand j’étais allée à Tuxedo, même toute petite, je m’étais
ennuyée. Combien d’arbres on peut regarder ? C’est ce que je lui
ai dit. “Combien d’arbres on peut regarder ? Et combien de
temps et puis quoi ?”
» Elle a dit que ce n’était pas comme ça, pas regarder un tas
d’arbres. Elle m’a dit d’aller sur la 143e Rue et de regarder le
grand au coin et de voir si c’était un homme, une femme ou un
enfant.
» J’ai ri mais avant que je tombe d’accord avec les coiffeuses.
qu’elle était folle, elle a dit : “A quoi sert le monde si tu ne peux
pas en faire ce que tu veux ?”
»“Ce que je veux ?”
»“Ouais. Ce que tu veux. Tu n’as pas envie que ce soit quelque
chose de plus que ce qu’il y a ?”
»“A quoi ça sert ? Je ne peux pas le changer.”
»“C’est à ça que ça sert. Si tu ne le fais pas, il te changera et ce
sera ta faute parce que t’auras laissé faire. J’ai laissé faire. Et gâché
ma vie.”
»“Gâché comment ?”
»“L’ai oubliée.”
»“Oubliée ?”
»“Oublié que c’était la mienne. Ma vie. J’ai juste couru dans
les rues en voulant être quelqu’un d’autre.”
»“Qui ? Qui vous auriez voulu être ?”
»“Pas tellement qui que quoi. Blanche. Claire. De nouveau
jeune.”
»“Et plus maintenant ?”
»“Maintenant je veux être la femme que ma mère n’est pas
restée assez longtemps pour la voir. Celle-là. Celle qu’elle aurait
aimée et celle que j’étais avant… Ma grand-mère me bourrait
d’histoires sur un petit enfant blond. C’était un garçon, mais des
fois j’y pensais comme à une fille, un frère, des fois comme à un
petit ami. Il vivait dans ma tête. Muet comme une taupe. Mais je
ne l’ai pas su avant de venir ici. Tous les deux. A fallu que je m’en
débarrasse.”
» Elle parlait comme ça. Mais je comprenais cequ’elle voulait
dire. D’avoir un autre soi à l’intérieur qui n’est pas du tout
comme vous. Dorcas et moi on inventait des scènes d’amour et
on se les racontait. C’était drôle et un peu cochon. Mais là-
dedans quelque chose me tracassait. Pas le truc d’amour, mais
l’image que j’avais de moi-même quand je le faisais. Rien à voir
avec moi. Je me voyais comme quelqu’un que j’avais vu dans un
film ou un magazine. Alors ça marchait. Si je me voyais comme
je suis ça n’allait pas.
»“Comment vous vous en êtes débarrassé ?”
»“L’ai tué. Ensuite j’ai tué le moi qui l’avait tué.”
»“Qui est resté ?”
»“Moi.”
» Je n’ai rien dit. Je me suis remise à penser que peut-être les
coiffeuses avaient raison à cause de son air quand elle a dit “moi”.
Comme si c’était la première fois qu’elleentendait ce mot-là.
» Alors M. Trace est revenu, et il a dit qu’il allait s’asseoir un
peu dehors. Elle a dit : “Non, Joe. Reste avec nous. Elle mord
pas.”
» Elle parlait de moi, et d’autre chose que je ne voyais pas. Il a
fait oui et s’est rassis près de la fenêtre en disant : “Un petit
moment.”
» Mme Trace l’a regardé mais je savais qu’elle s’adressait à moi
quand elle a dit : “Ta petite copine laide lui a fait du mal et tu lui
fais penser à elle.”
» J’ai pu à peine trouver ma langue. “Je ne suis pas comme
elle !”
» Je n’avais pas voulu parler si fort. Ils se sont tous les deux
tournés vers moi. Alors je l’ai dit même si je n’avais pas eu
l’intention. Je leur ai dit même avant de parler de ma bague.
“Dorcas s’est laissée mourir. La balle l’a touchée à l’épaule,
comme ça.” J’ai montré. “Elle n’a laissé personne la porter, a dit
qu’elle voulait dormir et que tout irait bien. Dit qu’elle irait à
l’hôpital au matin. ‘Empêche-les d’appeler quelqu’un, elle a dit.
Pas l’ambulance, pas la police, personne.’ J’ai cru qu’elle ne
voulait pas que sa tante, Mme Manfred, l’apprenne. Où elle était
et tout. Et la femme qui donnait la fête a dit okay parce qu’elle
avait peur d’appeler la police. Tous avaient peur. Les gens ne
faisaient que parler et attendre. Quelques-uns voulaient la porter
en bas, la mettre dans une voiture et l’amener aux urgences.
Dorcas a dit non. Elle a dit qu’elle allait bien. De s’il vous plaît la
laisser seule et la laisser se reposer. Mais je l’ai fait Appelé
l’ambulance, je veux dire ; mais elle n’est venue que le matin
après que j’ai appelé deux fois La glace, ils ont dit, mais au vrai
c’était parce que des gens de couleur avaient appelé. Elle a perdu
tout son sang dans les draps de cette femme jusque dans le
matelas. et je peux vous dire que cette femme n’a pas aimé ça du
tout. Elle ne parlait que de ça. Elle et le petit ami de Dorcas. Du
sang. Quelle saleté ça faisait. C’est tout ce dont ils parlaient.”
» J’ai dû m’arrêter parce que j’étais essoufflée et que je pleurais.
» J’avais horreur de me laisser aller à pleurer comme ça.
» Et ils ne m’ont pas arrêtée. M. Trace m’a tendu son
mouchoir, et il était trempé quand j’ai fini.
»“C’est la première fois ? il m’a demandé. La première fois que
vous pleurez pour elle ?”
» Je n’y avais pas pensé, mais c’était vrai.
» Mme Trace a dit : “Oh, merde.”
» Et tous les deux, ils m’ont juste regardée. Je croyais qu’ils ne
diraient plus jamais un mot mais Mme Trace a dit : “Viens dîner,
pourquoi pas. Vendredi soir. Tu aimes le poisson-chat ?”
» J’ai dit bien sûr, mais je n’allais pas venir. Au diable la bague.
Pourtant, le jeudi, j’ai pensé à la façon dont M. Trace m’avait
regardée et la façon dont sa femme avait dit “moi”.
» La façon dont elle l’a dit. Pas comme si le “moi” était
quelqu’un de dur, ou quelqu’un qu’elle ait fabriqué pour la
vitrine. Mais, plutôt, comme quelqu’unqu’elle aimait bien, sur
qui elle pouvait compter. Un quelqu’un secret qu’on a pas à
prendre en pitié ou se battre pour lui. Quelqu’un qui n’aurait pas
à voler une bague pour se venger des Blancs et puis mentir et dire
qu’ils lui en avaient fait cadeau. Je voulais reprendre la bague pas
seulement parce que ma mère me demande si je ne l’ai pas encore
retrouvée. Elle est belle. Mais même si elle m’appartient, elle n’est
pas à moi. Je l’aime, mais il y a un truc dedans, et il faut que
j’accepte ce truc pour dire qu’elleest à moi. Ça me rappelle le truc
du petit blond qui vivait dans la tête de Mme Trace. Un cadeau
accepté des Blancs, qu’on m’a donné quand j’étais trop jeune
pour dire Non merci.
» Elle a été enterrée avec elle. C’est ce que j’ai appris quand je
suis venue au dîner de poisson-chat. Mme Trace l’avait vue au
doigt de Dorcas quand elle l’avait poignardée dans son cercueil.
» Mon ventre me faisait tout drôle, et j’avais la gorge sèche
sans pouvoir avaler, mais il a quand même fallu que je le lui
demande – pourquoi elle avait gâché comme ça les funérailles.
M. Trace l’a regardée comme s’il lui avait posé la question.
»“Perdu la dame, elle a dit. L’ai posée quelque part et oublié
où.”
»“Comment l’avez-vous trouvée ?”
»“L’ai cherchée.”
» On est resté un bout de temps sans que personne dise rien.
Alors Mme Trace s’est levée parce qu’on frappait à la porte. J’ai
entendu des voix. “Juste ici, tout de suite. Ça prendra pas deux
minutes.”
»“Je travaille pas en deux minutes.”
»“S’il vous plaît, Violette, je ne demanderais pas si ce n’était
pas absolument nécessaire, vous le savez bien.”
» Elles sont venues dans la salle à manger, Mme Trace et une
femme suppliant pour quelques boucles “juste ici et là. Et peut-
être les faire plier ici. Pas boucler, juste plier, voyez ce que je veux
dire ?”
»“Allez tous par-devant, je ne serai pas longue.” Elle a dit ça à
M. Trace et moi après qu’on a dit “Soir” à la cliente pressée, mais
personne n’a présenté personne.
» Cette fois M. Trace ne s’est pas assis près de la fenêtre. Il s’est
mis près de moi sur le canapé.
»“Felice. Ça veut dire heureuse. Vous l’êtes ?”
»“Sûr. Que non.”
»”Dorcas n’était pas laide. Dedans ou dehors.”
» J’ai haussé les épaules. “Elle se servait des gens.”
»“Seulement s’ils le voulaient.”
»“Vous vouliez qu’elle se serve de vous ?”
»“On dirait.”
»“Bon, pas moi. Dieu merci elle ne peut plus.”
» J’aurais voulu avoir enlevé mon pull. Ma robe dépasse au col
quoi que j’y fasse. Il regardait mon visage, pas mon corps, alors je
ne sais pas pourquoi j’étais inquiète de me trouver seule dans la
pièce avec lui.
» Alors il a dit : “Vous êtes en colère parce qu’elle est morte.
Moi aussi.”
»“Vous en êtes la raison.”
»“Je sais. Je sais.”
»“Même si vous ne l’avez pas tuée sur le coup, même si elle
s’est fait mourir, c’est vous.”
»“C’est moi. Pour le restant de mes jours. ce sera moi. Je vais
vous dire une chose. Je n’avais jamais vu un tel besoin chez un
être.”
»“Dorcas ? Vous voulez dire que ça ne vous a pas lâché ?”
»“Lâché ? Bon, si ça veut dire est-ce que j’aimais ce que je
ressentais pour elle, je suppose que ça ne m’a pas lâché.”
»“Et pour Mme Trace ? Et pour elle ?”
»“On y travaille. Plus vite, maintenant, depuis que vous êtes
passée et nous avez dit ce que vous avez dit.”
»“Dorcas était froide, j’ai dit. Tout le temps et jusqu’au bout
elle a eu les yeux secs. Je ne l’ai jamais vue verser une larme sur
quoi que ce soit.”
» Il a dit : “Moi si. Vous connaissez ce qu’elle avait de dur ; j’ai
vu le doux. Eu la chance de m’en occuper.”
»“Dorcas ? Douce ?”
»“Dorcas. Douce. La fille que j’ai connue. Juste parce
qu’elleavait des écailles c’était pas du fretin. Personne ne l’a
connue comme ça sauf moi. Personne n’a essayé de l’aimer avant
moi.”
»“Pourquoi lui avoir tiré dessus si vous l’aimiez ?”
»“Peur. Ne savais pas comment aimer quelqu’un.”
»“Maintenant vous savez ?”
»“Non. Et vous, Felice ?”
»“J’ai autre chose à faire de mon temps.”
» Il ne s’est pas moqué de moi, alors j’ai dit : “Je ne vous ai pas
tout raconté.”
»“Il y a autre chose ?”
» Je suppose que je devrais. C’est la dernière chose qu’ellea
dite. Avant de… de s’endormir. Tout le monde criait : “Qui t’a
tiré dessus, qui a fait ça ?” Elle a dit : “Laissez-moi tranquille. Je
vous le dirai demain.” Elle devait croire qu’elle serait encore là le
lendemain et me l’a fait croire aussi. Ensuite elle m’a appelée
alors que j’étais à genoux juste à côté d’elle. “Felice. Felice. Viens
plus près, plus près.” J’ai mis mon visage tout contre. Je sentais
l’alcool fruité sur son haleine. Elle transpirait, et murmurait pour
elle-même. Pouvait pas garder les yeux ouverts. Alors elle les a
ouverts tout grands et a dit vraiment fort : “Il n’y a qu’une seule
pomme.” Ça ressemblait à une pomme. “Une seule. Dis-le à
Joe.”
»“Voyez ? Vous étiez sa dernière pensée. Moi j’étais là, juste là.
Sa meilleure amie, j’avais cru, mais pas assez meilleure pour
qu’elle veuille aller aux urgences et rester en vie. Elle s’est laissée
mourir sous mon nez avec ma bague et tout et elle ne pensait
même pas à moi. Voilà. C’est ça. Je l’ai dit.”
» C’est la deuxième fois que je l’ai vu sourire mais c’était plus
triste que content.
»“Felice”, il a dit. Et continué à le dire. “Felice. Felice.” Avec
deux syllabes, pas une comme font la plupart, y compris mon
père.
» La femme aux cheveux bouclés est passée pour sortir en
jacassant et en disant : Merci encore à bientôt Joe désolé
d’interrompre salut mon chou n’ai pas saisi ton nom une
bénédiction Violette vraiment salut.
» J’ai dit que je devais y aller moi aussi. Mme Trace est tombée
sur une chaise la tête en arrière et les bras pendants. “Les gens
sont méchants, elle a dit. Carrément méchants.”
» M. Trace a dit : “Non. Comiques. c’est ça qu’ils sont.”
» Alors il a ri un peu, pour prouver son mot, et elle a ri aussi.
J’ai ri aussi mais c’est sorti de travers parce que je ne trouvais pas
la femme tellement drôle.
» Quelqu’un dans la ruelle en face a mis un disque et la
musique a flotté par la fenêtre ouverte. M. Trace remuait la tête
en cadence et sa femme a claqué des doigts pareil. Elle a fait un
petit pas de danse devant lui et il a souri. Peu à peu ils ont dansé.
Drôlement, comme font les vieux, et j’ai ri pour de vrai. Pas
parce qu’ils avaient l’air drôle. Ça me donnait l’impression que
j’aurais pas dû être là. J’aurais pas dû les regarder en train de faire
ça.
» M. Trace a dit : “Allez, Felice. Voyons ce que vous pouvez
faire.” Il a tendu la main.
» Mme Trace a dit : “Ouais. Viens. Vite, c’est presque fini.”
» J’ai secoué la tête, mais j’avais envie.
» Quand ils ont fini et que j’ai demandé mon pull, Mme Trace
a dit : “Reviens quand tu veux. De toute façon j’ai envie de te
coiffer. Gratuit. Il faut te raccourcir les pointes.”
» M. Trace s’est assis et s’est étiré. “Faut des oiseaux ici.”
»“Et un Victrola.”
»“Attention à ce que tu dis, ma fille.”
»“Si vous en trouvez un, j’apporterai des disques. En venant
me faire coiffer.”
»“T’entends ça, Joe ? Elle va apporter des disques.”
»“Alors vaudrait mieux que je me trouve du travail.” Il s’est
tourné un peu, m’a touché le coude au moment où j’allais à la
porte. “Felice. Ils vous ont bien nommée. Souvenez-vous-en.”
» Je dirai la vérité à ma mère. Je sais qu’elle est fière d’avoir volé
cette opale ; osé faire une chose pareille pour se venger du Blanc
qui avait cru qu’elle volait quand c’était pas vrai. Ma mère est si
honnêtequ’elle fait rire les gens. Rapporte une paire de gants à la
boutique parce qu’on lui a donné deux paires pour une qu’ellea
payée ; donne les quarters trouvés sur la banquette au conducteur
du tramway. Comme si elle ne vivait pas dans une grande ville.
Quand elle fait des trucs comme ça, mon père se prend la tête
dans les mains et les boutiquiers et les conducteurs de tram la
prennent pour une vraie cinglée. Alors je sais ce que ça signifie
pour elle d’avoir volé cette bague. Mais je lui dirai que je sais ce
qu’il en est, que c’est ce qu’elle a fait, pas la bague, que j’aime
vraiment.
» Je suis contente que Dorcas l’ait. Elle allait avec son bracelet
et avec la maison où était la fête. Les murs étaient blancs avec des
rideaux argent et turquoise aux fenêtres. Le tissu des meubles
était aussi turquoise, et les petits tapis que l’hôtesse a roulés et
mis dans la chambre d’amis étaient blancs. Il n’y avait que la salle
à manger qui était foncée et pas arrangée comme le devant. Elle
n’avait probablement pas eu le temps de la refaire avec ses
couleurs préférées et seulement laissé un saladier d’oranges de
Noël pour décorer. Sa chambre à elle était blanc et or, mais la
chambre où elle a mis Dorcas, une chambre d’amis donnant sur
la salle à manger foncée, était toute simple.
» Je n’avais pas de cavalier pour la fête. J’y suis allée avec
Dorcas et Acton. Dorcas avait besoin d’un alibi et c’était moi. On
venait de redevenir amies aprèsqu’elle avait arrêté de voir M.
Trace pour trotter avec sa “conquête”. Quelqu’un qu’un tas de
filles plus âgées que nous voulaient et avaient eu. Dorcas aimait
ce truc – que les autres filles soient jalouses ; qu’il l’ait choisie à
leur place ; qu’elleait gagné. C’est ce qu’elle disait. “Je l’ai gagné.
J’ai gagné !” Dieu. On aurait cru qu’elle sortait d’une bataille.
» Bon Dieu, qu’est-ce qu’elle avait gagné ? Il la traitait mal,
mais elle ne trouvait pas. Elle passait son temps à deviner
comment continuer à l’intéresser. A combiner ce qu’elle ferait si
une fille essayait de l’approcher. C’est comme ça que pensent
toutes les filles que je connais ; comment avoir, et puis garder un
type, et le plus clair là-dedans c’est d’avoir des amies qui veulent
que vous l’ayez, et des ennemies qui veulent pas. J’imagine que
c’est comme ça qu’on doit y penser. Mais si je n’ai pas envie ?
» Il fait chaud ce soir. Peut-être qu’il n’y aura pas de printemps
et qu’on va se retrouver en été. Ma mère va aimer ça – elle ne
supporte pas le froid – et mon père, qui court partout pour ses
joueurs de baseball de couleur “en chair et en os et sur le terrain”,
qui gueule et saute sur place en racontant les matchs à ses amis, il
va être content aussi. Pas encore de fleurs sur les arbres mais il fait
assez chaud. Elles vont sortir bientôt. Celui-ci, là-bas, en meurt
d’envie. Ce n’est pas un arbre mâle ; je pense que c’est un enfant.
Bon, ça pourrait être une femme, je suppose.
» Son poisson-chat était très bon. Pas aussi bon que quand ma
grand-mère le faisait, ou ma mère avant qu’elleait les poumons
usés. Trop de piment dans la farine comme elle l’a fait Mme
Trace. J’ai bu plein d’eau pour ne pas la vexer. Ça faisait moins
mal. »
La douleur. On dirait que j’ai une affinité, une faiblesse pour
ça. Des éclairs, des petits ruisselets de tonnerre. Et je suis l’œil du
cyclone. Pleurant les arbres fracassés. les poules affamées sur les
toits. Imaginant ce qu’on peut faire pour les sauver puisqu’elles
ne peuvent pas le faire sans moi puisque – bon, c’est ma tempête,
n’est-ce pas ? Je brise des vies pour prouver que je peux les
raccommoder. Et même si c’est leur douleur, je la partage, n’est-
ce pas ? Bien sûr. Bien sûr. Je ne voudrais pas que ce soit
autrement. Mais c’est autrement. Je suis mal à l’aise. Me sens un
peu fausse. Qu’est-ce que je serais. je me le demande, sans
quelques taches de sang brillant à méditer ? Sans des mots
douloureux qui posent, puis ratent, la cible ?
Je devrais sortir de cet endroit. Eviter la fenêtre ; abandonner
le trou que j’ai découpé dans la porte pour faire entrer des vies au
lieu d’en avoir une à moi. J’adorais la Ville qui me distrayait et
me donnait des idées. Me faisait croire que je pouvais parler avec
sa grosse voix et lui donner un son humain. J’ai complètement
manqué les gens.
Je croyais les connaître et je ne me souciais pas qu’ils ne me
connaissent pas vraiment. Maintenant je vois pourquoi ils m’ont
contredite à chaque occasion : ils me connaissaient depuis
toujours. Du coin de l’œil, ils m’avaient observée. Et quand je me
croyais tout à fait invisible, lèvres closes. silencieuse et
inobservable, ils se chuchotaient des choses à mon sujet. Ils
savaient qu’on pouvait très peu compter sur moi ; à quel point
mon moi-je-sais-tout couvrait mal et pauvrement mon
impuissance. Que lorsque j’inventais des histoires pour eux – et
ça me paraissait si bien de le faire – j’étais complètement entre
leurs mains. dirigée sans pitié. J’avais cru m’être si bien cachée en
les regardant par les fenêtres et les portes, en prenant chaque
occasion de les suivre, de cancaner sur eux et de remplir leurs
vies. et tout ce temps ils me surveillaient. Quelquefois ils avaient
même pitié de moi et rien que de penser à leur pitié j’ai envie de
mourir.
Alors j’ai tout manqué. J’étais certaine que l’une tuerait l’autre.
J’ai attendu pour pouvoir le décrire. J’étais tellement sûre que ça
arriverait. Que le passé était un disque abîmé sans autre choix
que de se répéter sur la rayure et qu’aucun pouvoir en ce monde
n’aurait pu soulever le bras où était l’aiguille. J’étais tellement
sûre, et ils m’ont marché et dansé dessus. Actifs, ils étaient,
occupés à être originaux, compliqués, changeants – humains.
j’imagine que vous allez dire, alors que moi j’étais prévisible,
poussée à l’arrogance par ma solitude, croyant que mon espace,
mon point de vue était le seul qui avait une existence ou de
l’importance. Je m’excitais tellement à me mêler, à manipuler,
que j’ai dépassé et manqué l’évidence. J’observais les rues,
passionnée par les immeubles écrasants et écrasés par la pierre ; si
contente de regarder les choses et dans les choses que j’ai
négligées ce qui se passait dans les poches de cœur qui m’étaient
fermées.
Je les voyais tous les trois, Felice, Joe et Violette, et ils étaient
pour moi l’image en miroir de Dorcas. Joe et Violette. Je croyais
voir tout ce qu’ils faisaient d’important, et d’après ce que je
voyais j’imaginais le reste : à quel point ils étaient extraordinaires,
possédés. Comme des enfants dangereux. C’est ce que je voulais
croire. Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’ils avaient d’autres
pensées, éprouvaient d’autres sentiments. construisaient leurs vies
ensemble d’une façon dont je n’aurais jamais rêvé. Comme Joe.
Jusqu’à maintenant je ne suis pas sûre de la vraie raison de ses
larmes, mais je sais qu’il y avait autre chose que Dorcas. Pendant
qu’il courait dans les rues par tous les temps je croyais que c’était
elle qu’il cherchait, pas la chambre dorée de Sauvage. Cette
maison dans le rocher ; là où le soleil entrait presque toute la
journée. Pas de quoi en être fier, le montrer à quiconque ou
vouloir y rester. Mais moi oui. Je veux être dans un endroit déjà
préparé pour moi, à la fois douillet et grand ouvert. Avec une
entrée qu’on n’a jamais besoin de fermer, une vue en biais
acceptant la lumière et les feuilles colorées de l’automne mais pas
la pluie. Où on peut compter sur le clair de lune si le ciel est
dégagé et sur les étoiles quoi qu’il arrive. Et en bas, juste en
dessous compter sur une rivière appelée Trahison.
J’adorerais m’enclore moi-même dans la paix laissée par la
femme qui vivait là et effrayait tout le monde. Jamais vue parce
qu’elle sait qu’il vaut mieux pas. Après tout, qui la verrait, cette
femme espiègle qui vivait dans un rocher ? Qui aurait pu, sans
terreur ? De ses yeux vus et voyants ? Ça ne me gênerait pas.
Pourquoi ? Elle m’a vue et n’a pas peur de moi. Elle me serre fort.
Me comprend. M’a donné sa main. Elle me touche. Me libère en
secret.
Maintenant je sais.
Alice Manfred déménagea de la rue bordée d’arbres et revint à
Springfield. Une femme qui préfère les robes aux couleurs vives
s’y trouve, ses seins sont probablement devenus des bourses
molles en peau de phoque et elle peut avoir besoin de certaines
choses. Des rideaux, une bonne doublure à son manteau pour
passer l’hiver. Peut-être la compagnie joyeuse de quelqu’un
pouvant fournir les choses qu’il faut pour la nuit.
Felice achète encore des disques d’Okeh chez Felton et rentre
si lentement de la boucherie que la viande a tourné avant de
toucher la poêle. Comme ça elle croit qu’elle peut me rouler une
fois de plus – en bougeant si peu que les autres ont l’air de courir.
Ça ne prend pas : elle ne va pas vite, mais son tempo est la mode
de l’an prochain. Que des poings dressés se figent en sa
compagnie ou s’ouvrent pour une poignée de main, elle n’est
l’alibi ni le marteau ni le jouet de personne.
Joe a eu la chance de trouver un travail de nuit dans un bistrot
clandestin qui le laisse voir la Ville faire son ciel incroyable et
courir avec Violette dans la lumière de l’après-midi. En rentrant
chez lui, juste après le jour, il va pouvoir descendre les marches
du métro aérien, et si un chariot de lait est garé contre le trottoir,
en acheter un litre de la caisse de la veille pour refroidir le pain
chaud de son repas du soir. En arrivant à son immeuble, il
ramasse les bouts de saletés nocturnes laissés par les habitants du
perron, les jette dans la poubelle et réunit les jouets des enfants
pour les ranger sous l’escalier. Quand il trouve dans les jouets une
poupée qu’il connaît, il l’assied confortablement contre le tas. Il
monte les marches et avant d’arriver à sa porte il sent le jambon
que Violette insiste pour faire frire dans sa graisse afin
d’assaisonner la farine de maïs qui gonfle dans la casserole. Il crie
son nom en refermant la porte derrière lui et elle lui répond :
« Vi ? »« Joe ? » Comme si ça avait pu être un autre, comme si un
voisin présomptueux ou un jeune fantôme au teint gâté avait pu
entrer à sa place. Alors ils prennent leur petit déjeuner et, plus
souvent qu’à leur tour, s’endorment. A cause du travail de Joe –
et celui de Violette – et aussi d’autres choses, ils ont arrêté de
dormir la nuit – échangé cette perte de temps contre de courtes
siestes chaque fois que le corps insiste, sans s’étonner de se sentir
si bien. Le reste du jour va où ils veulent qu’il aille. Après une
coupe de cheveux, par exemple, il la retrouve dans un drugstore
où elle prend un malt à la vanille et lui une cerise au cognac.
Ils descendent la 125e Rue, traversent la Septième Avenue et
quand ils sont fatigués s’asseyent et se reposent sur le premier
perron venu pour parler du temps et de la jeune insolence de la
femme appuyée à la fenêtre du rez-de-chaussée. Ou ils peuvent
flâner jusqu’au Corner et se joindre à la foule qui écoute les
hommes aux yeux lointains. (Ils les aiment bien, mais Violette
craint que l’un d’entre eux aille renverser la caisse en bois ou la
chaise cassée où il se tient, ou que quelqu’un dans le groupe ne
crie quelque chose qui va le blesser. Joe, qui adore les yeux
lointains, les soutient toujours et place son grain de sel au bon
moment avec des mots d’encouragement.)
De temps en temps ils prennent le métro jusqu’à la 42e Rue
pour apprécier ce que Joe appelle l’escalier des lions. Ou ils vont
flâner le long de la 72e en regardant des hommes creuser des
trous dans le sol pour un nouvel immeuble. Les grands trous font
peur à Violette, mais Joe est fasciné. Tous les deux trouvent que
c’est une honte.
Mais une bonne partie du temps ils restent à la maison pour
réfléchir, se raconter chacun les petites histoires personnelles
qu’ils aiment réentendre sans arrêt, ou s’empresser autour de
l’oiseau acheté par Violette. Elle l’a eu pas cher parce qu’il était
malade. A peine le bec en l’air. Buvait de l’eau mais refusait de
manger. Le mélange spécial oiseau préparé par Violette n’y faisait
rien. Il regardait sans la voir et ne tournait pas la tête quand elle
pépiait ou ronronnait à travers les barreaux de la petite cage.
Mais, comme je disais il y a si longtemps, Violette, ça elle est
obstinée. Elle avait deviné que l’oiseau ne se sentait pas seul
puisqu’il était déjà triste quand elle l’avait choisi parmi un tas
d’autres. Alors si ni manger ni avoir sa cage ne comptait pour lui,
décida Violette, et Joe fut d’accord, il ne restait rien à aimer ou à
vouloir que la musique. Un samedi ils avaient emporté la cage sur
le toit où le vent soufflait ainsi que les musiciens avec des
chemises qui gonflaient dans leur dos. Depuis lors l’oiseau était
un plaisir pour lui-même et pour eux.
Comme Joe devait être à minuit à son travail, ils aimaient
surtout l’après-dîner. Quand ils ne jouaient pas au whist avec
Gistan et Stuck, et la nouvelle femme de Stuck, Faye, ou
n’avaient pas promis de garder l’œil sur les gosses de quelqu’un,
ou laissé venir potiner Malvonne pour qu’elle ne se ronge pas
d’avoir affirmé sa loyauté et les avoir trahis tous les deux, ils
jouaient ensemble au poker jusqu’à l’heure d’aller au lit sous
l’édredon qu’ils projettent de réduire très vite à ses lambeaux
originaires pour avoir une belle couverture en laine ourlée de
satin. Bleu ciel, peut-être, quoique ce soit risqué avec la suie dans
l’air et tout, mais Joe a une faiblesse pour le bleu. Il veut se glisser
dessous et se tenir à elle. Lui prendre la main et la poser sur son
torse, son ventre. Il veut imaginer, couché avec elle dans le noir,
la forme que leurs corps donnent au machin bleu. Violette se
moque de la couleur qu’il a, tant que c’est sous leurs mentons
que cette avenue de satin garanti refroidit leur lave à jamais.
Couché près d’elle, la tête tournée vers la fenêtre, il voit par la
vitre l’obscurité prendre la forme d’une épaule avec une mince
coulée de sang. Lentement, lentement se changer en oiseau avec
un trait rouge sur l’aile. Pendant ce temps Violette pose une main
sur sa poitrine comme si c’était le rebord ensoleillé d’un puits où
tout en bas quelqu’un ramasse des cadeaux (crayons noirs, Bull
Durham, Savon Jap Rose) pour les leur distribuer à tous.
Il y avait eu un soir, jadis en 1906, avant que Joe et Violette ne
viennent à la Ville, où Violette avait laissé la charrue pour rentrer
dans leur petite maison en enfilade, le jour encore au plus fort de
sa chaleur. Elle portait une salopette et une chemise délavée sans
manches qu’elle enleva lentement ainsi que le fichu sur sa tête.
Sur une table près du fourneau il y avait une cuvette en émail –
tachetée bleu et blanc, le bord écaillé. Sous un carré de tissu-
éponge, posé là pour écarter les insectes. la cuvette était pleine
d’eau immobile. Paumes en l’air, doigts dressés, Violette glissa les
mains dans l’eau et se rinça le visage. Elle écopa et s’aspergea
plusieurs fois si bien, qu’eau et sueur mêlées, ses joues et son
front se refroidirent. Ensuite, trempant le tissu-éponge dans l’eau,
elle se lava soigneusement. Sur l’appui de fenêtre elle prit une
chemise blanche lavée le matin même et la laissa tomber sur sa
tête et ses épaules. Finalement elle s’assit sur le lit pour dénouer
ses cheveux. La plupart des nœuds faits au matin s’étaient
relâchés sous le fichu et n’étaient plus que des boulettes de laine
douce qui ravissaient ses doigts. Assise là, les mains au fond du
plaisir interdit de ses cheveux, elle vit qu’elle n’avait pas ôté ses
grosses chaussures de travail. Posant le bout du pied gauche sur le
talon du droit, elle retira la chaussure. L’effort lui parut de trop et
la légère surprise d’être si fatiguée fut interrompue par un grand
chapeau très doux, aussi passé et usé que la chambre où elle était,
qui descendit sur elle. Violette ne sentit pas son épaule toucher le
matelas. Bien avant ça elle avait gagné l’abri du sommeil.
Profond, fidèle, emplumé de rêves colorés. La chaleur était
implacable, insinuante. Comme les voix des femmes dans les
maisons voisines qui chantaient « Descends. descends. très loin
en terre d’Egypte… » Se répondant l’une l’autre de cour à cour
avec un vers ou sa variante.
Joe était parti deux mois à Crossland, et quand il rentra chez
lui et se retrouva dans l’embrasure de la porte, il vit le corps de
fille noire de Violette écrasé sur le lit. Elle lui parut fragile, et
pénétrable de partout sauf à un pied, le gauche, qui avait encore
sa grosse chaussure d’homme. En souriant, il enleva son chapeau
de paille et s’assit au pied du lit. Elle se cachait le visage d’une
main, l’autre était posée sur sa cuisse. Il regarda les ongles aussi
durs que sa paume, remarqua pour la première fois comme ses
mains étaient bien faites. Le bras qui s’arrondissait hors de la
manche blanche de la chemise était musclé par le travail des
champs, terriblement mince, mais lisse comme celui d’un enfant.
Il dénoua les lacets de la chaussure et la lui ôta. Ça dut aider
quelque chose dans son rêve car elle se mit à rire, un petit rire
heureux qu’il n’avait encore jamais entendu, mais qui semblait
appartenir à Violette.
Quand je les vois maintenant ils ne sont pas couleur sépia,
immobiles, perdant leurs contours à la lumière d’un futur après-
midi. Pris à mi-chemin de a été et doit être. Pour moi ils sont
réels. Très nets et très claquants. Je me demande, savent-ils qu’ils
sont le bruit des doigts qui claquent sous les sycomores au bord
de la rue ? Quand les trains arrivent bruyamment au butoir et
que les moteurs se taisent, un auditeur attentif peut l’entendre.
Même quand ils n’y sont pas. que des blocs entiers du centre ville
et des hectares de quartiers empelousés à Sag Harbor ne peuvent
pas les voir, le claquement est là. Dans les escarpins échancrés des
débutantes de Long Island, les franges étincelantes des courtes
jupes osées mouvantes et bruissantes, dans la musique plus
enivrante que le champagne. Il est dans les yeux des vieux qui
regardent ces filles, et des jeunes qui les retiennent. Il est dans la
mollesse gracieuse des hommes glissant les mains dans les poches
de leur pantalon de smoking. Leurs dents brillent ; leurs cheveux
sont lisses avec la raie au milieu. Et quand ils prennent les bras
des filles aux escarpins et les éloignent de la foule et des lumières
trop vives, c’est le claquement qui les fait osciller sur des vérandas
obscures tandis que le Victrola joue dans le salon. Le claquement
des doigts noirs et secs les conduit au Roseland, chez Bunny ; sur
les allées en planches du bord de mer. A des endroits dont leurs
pères les ont prévenus et dont leurs mères frémissent à y penser.
Avertissement et frémissement viennent tous deux des doigts qui
claquent. Et l’ombre. Repoussée dans certaines rues. interdite
dans d’autres. permettant aux habitants de soupirer et de dormir
soulagés, l’ombre s’étire – juste par ici – à la lisière du rêve, ou
glisse dans les crevasses d’un rire. Elle est là-bas dans la haie de
troènes qui longe la rue. Plane à travers les chambres comme
pour nettoyer ci, redresser ça. Elle s’amasse au bord du trottoir,
poignets croisés. et cache son sourire sous un chapeau à larges
bords. L’ombre. Protectrice. Disponible. Ou des fois non ; des
fois elle semble se tapir au lieu de planer aimablement, et son
étirement n’est pas un bâillement mais une crue qu’il faut
repousser à coups de bâton. Avant qu’elle ne craque, ou tape ou
fasse claquer ses doigts.
Certains d’entre eux le savent. Ceux qui ont de la chance.
Partout où ils vont, c’est comme une horloge de magicien avec
des aiguilles de la même taille, si bien qu’on ne peut pas savoir
l’heure, mais on peut entendre le tic-tac, clac.
J’ai commencé en croyant que la vie est faite uniquement pour
que le monde ait une façon de penser à lui-même, mais qu’elle
est partie de travers avec les humains parce que la chair, garrottée
par la souffrance, s’y accroche grâce au plaisir. S’accroche à des
puits, aux cheveux dorés d’un garçon ; lequel avalerait plutôt le
feu sucré d’une fille en train de brûler vive qu’il ne prendrait une
main peut-être oui peut-être non. Je n’y crois plus. Il y a quelque
chose qui manque. Quelque chose de farceur. Quelque chose
d’autre qu’il faut imaginer avant de comprendre.
C’est bien quand des adultes se chuchotent sous les
couvertures. Leur extase est plutôt soupir feuillu que braiement
et le corps est le véhicule, pas le but. Ils cherchent, les adultes,
quelque chose au-delà, bien au-delà et bien bien en dessous de la
chair. Dont ils se souviennent en chuchotant les poupées de
carnaval qu’ils ont gagnées et les navires de Baltimore où ils n’ont
jamais navigué. Les poires qu’ils ont laissé pendre à la branche
car, s’ils les avaient cueillies. elles n’auraient plus été là et qui
d’autre aurait vu cette maturité s’ils l’avaient prise pour eux-
mêmes ? Comment les gens auraient-ils pu passer et imaginer
d’eux-mêmes le goût qu’elles auraient eu ? A respirer et chuchoter
sous les couvertures qu’ils ont tous deux lavées et accrochées au
fil, dans un lit qu’ils ont choisi ensemble et gardé ensemble peu
importe qu’un pied soit posé sur un annuaire de 1916, et le
matelas creusé comme la paume d’un pasteur réclamant qu’on
témoigne en Son nom, qui les enclôt chaque nuit et assourdit les
chuchotements de leur vieil amour d’antan. Ils sont sous les
couvertures parce qu’ils n’ont plus besoin de se regarder ; pas de
regard d’étalon, pas d’œil de chipie pour les mettre en déroute. Ils
sont intérieurement l’un vers l’autre, liés et joints par des poupées
de carnaval et les navires partis de ports qu’ils n’ont jamais vus.
Voilà ce qui se cache derrière leurs chuchotements de
couvertures.
Mais il y a autre chose, de moins secret. Là où ils se touchent
les doigts quand l’un passe à l’autre la tasse et la soucoupe. Là où
il referme l’agrafe de son col en attendant le tramway ; où elle
brosse les pellicules de son costume en drap bleu quand ils
sortent du cinéma en plein soleil.
Je leur envie cet amour public. Je ne l’ai moi-même connu
qu’en secret, partagé en secret, et brûlé, ah, brûlé d’envie de le
voir – de pouvoir dire tout haut ce qu’ils n’ont même pas besoin
de dire : Que je n’ai aimé que toi, n’ai abandonné sans retour mon
être entier qu’à toi et personne d’autre. Que je veux que tu m’aimes
et que tu me le montres. Que j’aime la façon dont tu me tiens, dont
tu me laisses venir si près de toi. J’aime tes doigts dans tous les sens,
qui se dressent et se tournent. J’ai regardé ton visage pendant si
longtemps, tes yeux me manquaient quand tu te séparais de moi. Te
parler et t’écouter répondre – c’est le pied.
Mais je ne peux pas le dire tout haut ; je ne peux dire à
personne que j’ai attendu ça toute ma vie et qu’avoir été choisie
pour attendre est ce qui m’a permis de le faire. Si je pouvais je le
dirais. Dirais fais-moi, refais-moi. Tu es libre de le faire et je suis
libre de te laisser parce que regarde, regarde. Regarde où sont tes
mains. Maintenant.
Christian Bourgois éditeur
116 rue du Bac / 75007 Paris
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Titre original :
Jazz
© Toni Morrison, 1992.
© Christian Bourgois, 1993 pour la traduction française.
© Christian Bourgois éditeur 2015, pour l’édition numérique
Le format epub a été préparé par Isako
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à partir de l’édition papier du même ouvrage.
Impression : S.E.P.C. à St-Amand-Montrond
Dépôt légal : 1993
N° d’édition : 1112
ISBN : 9782267011234 / Imprimé en France
ISBN ePub : 9782267028171