Cpsy 059 0175
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REPRÉSENTATIONS ET
MISES EN JEU SENSORIELLES
Philippe Rigaut
© L?Esprit du temps | Téléchargé le 06/01/2021 sur www.cairn.info via Université du Maine - Le Mans (IP: 195.221.243.143)
ISSN 2260-2100
ISBN 9782847952087
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lieu que ne répertoriait aucune planche anatomique,
aucun diagramme médical. un lieu invisible et innomé
que ni Dieu ni les tumeurs ne pourraient jamais
atteindre.»
Clive BARKER
L
es cultures sombres, héritières du genre littéraire fantas-
tique né dans l’aire anglo-saxonne à la fin du XVIIIe
siècle, connaissent désormais un très important regain
d’intérêt auprès d’un public disponible pour le frisson et, plus
largement, pour la transgression.
Elles ne s’expriment plus uniquement à travers le roman et
le cinéma, mais également à travers la musique et le spectacle
de scène, le happening artistique, la création graphique, la
photographie et le video game. En investissant ces nouveaux
supports, et bien entendu en développant leur présence sur le
Net, elles ont très énergiquement évolué vers le modèle de la
scène culturelle, c’est-à-dire un espace de créativité artistique
susceptible d’être aisément identifié dans sa globalité (malgré
une profonde capacité à la diversification stylistique), adossé à
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repères, significations et valeurs propres au commun.
L’authenticité de l’engagement dans ces univers, énoncée
en terme d’« intégrité », est exemplarisée par les artistes, et
partagée par leur public, sur le mode d’une confusion entre
réception récréative et adhésion (plus ou moins distanciée) à
un modèle comportemental, à une panoplie vestimentaire et à
une posture, voire à un système de valeur, à une vision du
monde.
Dès la fin du XIXe siècle, dans les sphères littéraires et
artistiques décadentistes en particulier, fut promue une confu-
sion de ce type, dans la continuité des romantics ( Praz M.,
1998). Dans l’entre-deux guerres les dadaïstes et les surréa-
listes défendent également un certain type d’amalgame entre
l’art et la vie. Dans la seconde moitié des années 1970, la
mouvance Punk impose celui-ci comme compendium des
scènes alternatives à venir.
Les logiques distinctives propres aux scènes culturelles
appelées aujourd’hui « gothic » ou « Dark » sont étayées par un
discours savant endogène associant la technique du cut up de
William Burroughs, l’idéal wagnérien de l’œuvre d’art totale,
l’éthique nietzschéenne du dionysiaque, le Théâtre de la
cruauté d’Antonin Artaud, la tradition du cabaret et les arts
vivants…
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malsain ou l’immoral ; dans un même objectif d’exposition
jubilatoire aux formes les plus maléfiques de l’hubris.
Cette transgression décomplexée des tabous peut s’effec-
tuer sur le mode de l’exaltation et de la radicalité, celui du
« trash », ou différemment par le biais d’une logique de la
tension dramatique assez proche dans sa sophistication même,
et dans son équivoque fondamentale, de l’unheimliche
conceptualisée par Freud.
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des pouvoirs inconnus de l’homme, des espaces-temps diver-
gents, des mutations inexpliquées de l’espèce humaine, etc. Ici,
les explications susceptibles d’être données ne pourraient
l’être que par la science, et non par les traités de démonologie
ou de sorcellerie.
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sexuelle, délires hallucinatoires, mysticisme, etc., déployés par
un ensemble hétéroclite d’œuvres difficilement classables,
d’ovnis de la création.
Ainsi, le récit policier, genre scénaristique qui n’envisage
que le plausible, et en aucun cas le chimérique, version
« laïque » de l’épouvante, fait depuis une vingtaine d’années
une place de plus en plus importante au personnage du tueur
en série.
Les romans et les films qui mettent en scène des tueurs
suppliciant leurs victimes en suivant des rituels aussi macabres
qu’hermétiques dans leurs significations nous confrontent à
des anomalies de la psyché qui ne constituent pas un registre
radicalement différent de celui de la monstruosité physique,
mais bien plutôt un stade du « dépassement de l’apparence
pour entrer dans le domaine du semblant, de la dissimulation
– de la prédation par le semblable », ainsi que le formule
Thierry Jandrok (Jandrok T., 2009, p. 140). Et ils contribuent à
la diffusion – par-delà le cercle des cultures Dark-Gothic
proprement dites –, d’une vision fécalisée du corps humain (et
non celui du démon, du vampire ou de l’alien), nourrie à
l’esthétique splatterpunk.
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provocant, dégoûtant […] une place dans le travail de la culture,
dans l’action civilisatrice » (Korff-Sausse S., 2008, p. 60).
Dans son effort d’élaboration de sa propre légende (par le
biais de l’art-cover, des habillages graphiques des revues et
sites spécialisés...), la culture Dark-Gohic veille à s’appro-
prier, de différentes manières, certaines œuvres picturales du
passé en rapport avec cet horizon des métamorphoses anato-
miques : celles de Hans Bellmer, celle de Pierre Molinier, ou,
plus lointaine, celle de Jérôme Bosch par exemple.
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L’engagement dans ces univers esthétiques suppose une
dimension qu’il faut qualifier de physique, qui se joue,
d’emblée, dans la confrontation à des sensations intenses
situées sur le versant du dolorisme : dans la crispation provo-
quée par des scénarios angoissants, par des images insanes ;
dans la danse sur des musiques conçues pour exercer une
« domination » sur le public, des musiques qui, écrit Jean-
Marie Seca, sont « atteinte des éléments bio-psychologiques
de l’auditeur » (Seca J-M., 2001, p. 30).
Dans un contexte de postmodernité marqué par le dévelop-
pement de l’extime, la scène Dark-Gothic contribue très inten-
sément au bouleversement postmoderne des codes organisant
le rapport de l’individu à ses imaginaires et esthétiques de
référence. Elle lui commande de devenir acteur, d’adopter un
mode de vie spécifique, et souvent peu compatible avec les
exigences sociales ordinaires, de travailler à « pénétrer l’épi-
derme du style », pour reprendre la formule de Dick Hebdige
(Hebdige D., 1979, p. 83).
La socialité Dark-Gothic s’exerce dans des lieux spéci-
fiques : concerts, boutiques, bars, soirées aux noms évocateurs
de violence, de sang ou de folie, en lien avec le référentiel
gothique de stricte observance ou avec par exemple l’Heroic
Fantasy. Dans ces lieux, un affichage vestimentaire spécifique
est requis, que certains sujets choisissent de rendre permanent,
au risque de l’ostracisme. Ces panoplies, mais aussi codes
capillaires et types de maquillages en vigueur dans le monde
Dark sont associés à tel ou tel style musical ou registre fiction-
nesque constitutif d’une culture qui est à la fois un continent
et une mosaïque.
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tique globale. C’est le cas avec Genesis P. Orridge, leader de
Psychic TV, un groupe-phare de la musique Indus la plus âpre.
Lui et sa compagne Lady Jaye se sont investis dans un projet de
modification chirurgicale lourde baptisé Tranart dont l’objectif
est d’atteindre à un état « pandrogyne ».
Les body artistes extrêmes donnent corps, au sens propre, à
une fantasmatique de la métamorphose : ils permettent à celle-ci
de se libérer de l’ancien ordre du symbolique, de la projection
dans l’œuvre de fiction (fantastique ou science-fictionnesque)
pour accéder à celui de la solidification. Ils réalisent aussi radica-
lement que possible l’idéal démiurgique de la créature.
La douleur possède un statut essentiel dans les créations
Dark : elle y est mise en scène de façon exacerbée, jusqu’à
susciter un puissant inconfort psychique. Mais elle est égale-
ment fortement valorisée comme expérience concrète à travers
le body art, où son sens s’affirme plus expressément sans doute
dans l’ordre du défi démiurgique. Comme l’écrit David Le
Breton : « dans une société qui s’efforce d’endiguer la douleur,
aller à sa rencontre est toujours une forme de transgression qui
procure de la puissance » (Le Breton D., 2006, p. 6).
Le dolorisme revendiqué, et exposé avec raffinement ou
avec outrance par les subcultures sombres a assez logiquement
conduit celles-ci à un rapprochement avec le monde du SM.
Les influences esthétiques réciproques s’élaborent à partir de
l’appartenance à un même registre de l’oxymore, de la
référence à une même devise : « pain and pleasure »
Une confusion s’est progressivement instaurée entre les
deux univers depuis une quinzaine d’années : confusion qui est
aujourd’hui normalisée par l’appellation « Fetish/SM» attri-
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 183
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES
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consentent à un engagement holistique, c’est-à-dire à une
manifestation sur plusieurs plans de leur appartenance, comme
si s’exerçait sur eux une possession. Les espaces de sens et
d’activités qu’elle offre sont investis par certains sujets comme
carrière identitaire.
L’appartenance communautaire s’exprime alors par des
modalités du rapport au corps, des comportements, mais aussi
des modes de pensée, des visions du monde, inscrits dans le
« hors-norme ».
Sur le plan politique, les idéologies élitistes, nourrie de
pensée nietzschéenne, voisinent avec une fascination pour les
régimes autoritaires du XXe siècle et pour leur esthétique de
la dépersonnalisation radicale.
Les positions religieuses sont elles aussi iconoclastes et
équivoques. Le satanisme s’affiche dans la mouvance musicale
du Metal, avec pour références Anton La Vey ou Charles
Manson. Le paganisme est revendiqué par les amateurs de
Fantasy ou de musique Dark Folk ; ceux-ci peuvent se
réclamer de telle ou telle religion pré-chrétienne de plus ou
moins grande notoriété historique, et manifester un intérêt 1. Sur la notion de
« bricolage » dans les
bienveillant pour les courants idéologiques de type Völkisch. cultures underground,
Les néo-dandies amateurs de littérature décadentiste, de voir Stéphane François,
Huysmans en particulier, versent quant à eux dans le néo- « L’occultisme et
quelques subcultures «
occultisme, avec pour référence fantasmée l’ordre de la
jeunes ». Une première
Golden Dawn, auquel appartint entre autres le « père » de approche », C@hiers de
Dracula, Bram Stocker. psychologie politique,
Toutes ces religiosités alternatives ont en commun de n°14, hiver 2008/2009
http ://lodel.irevues.inist.f
manifester un refus de la loi de l’Un ; toutes sont en lien – de r/cahierspsychologiepoli-
manière certes souvent bricolée1 – avec un temps idéal situé tique/index.php ?id=291
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CONCLUSION : LA POSSIBILITé DE LA PERVERSION
Joyce MCDOUGALL
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du genre gothique, avec ces créatures et ces phénomènes
physiques qui viennent bousculer les codes anciens du surnaturel,
liés à la religion et au folklore. J’ai appelé « Indice XIX» la fasci-
nation d’un nombre important de créateurs affiliés à la culture
Dark-Gothic pour les périodes historiques de l’entre-deux
(Rigaut P., 2010). Cet aspect – que cultive de façon originale le
récent courant steampunk, avec ses univers rétrofuturistes
– renvoie encore au socle de l’ambivalence et de l’indéterminé.
Les imaginaires Dark produisent des registres scénaris-
tiques marqués par des traits fondamentaux de ce qu’il faut
entendre dans le langage psychanalytique par perversion :
fantasmes démiurgiques et/ou d’auto-engendrement, projec-
tion sur des états ontologiques d’indifférenciation radicale,
renversement des valeurs communes, aspiration à une senso-
rialité décuplée investie du pouvoir de faire basculer dans une
autre espèce.
En s’établissant comme scènes, ces imaginaires de plus en
plus diversifiés, tant sur le plan stylistique que sur celui des
supports d’expression, s’offrent à un type d’expérimentation
esthésiologique qui peut solliciter le cénesthesique, l’haptique.
Passage des émotions provoquées par le verbe et par
l’image à la soumission à des sons et à des types de danse
éprouvants, puis à l’offrande de son intégrité anatomique ou à
la pratique de formes doloristes de l’érotisme.
Appel héliogabalesque au chaos de l’indifférencié qui a pu
être au principe de certaines traditions spirituelles de type
ésotérique ou alchimique prônant l’équivalence du pur et
de l’impur (voir Roudinesco E., 2007 et Chasseguet-Smirgel
J., 1985).
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bIbLIogrAPhIe
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