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L'article examine les représentations du corps dans les subcultures sombres comme le gothique et le dark. Il explore comment ces cultures utilisent le corps à travers l'art, la musique et les performances pour exprimer la transgression.

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L'article examine les représentations du corps dans les subcultures sombres comme le gothique et le dark. Il explore comment ces cultures utilisent le corps à travers l'art, la musique et les performances pour exprimer la transgression.

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LE CORPS DANS LES SUBCULTURES SOMBRES.

REPRÉSENTATIONS ET
MISES EN JEU SENSORIELLES

Philippe Rigaut

L’Esprit du temps | « Champ psy »

2011/1 n° 59 | pages 175 à 186


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ISSN 2260-2100
ISBN 9782847952087
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Le corps dans les subcultures
sombres.
Représentations et mises en jeu
sensorielles
Philippe Rigaut

«Et quand elle se mit à trembler, son extase monta d’un


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lieu que ne répertoriait aucune planche anatomique,
aucun diagramme médical. un lieu invisible et innomé
que ni Dieu ni les tumeurs ne pourraient jamais
atteindre.»

Clive BARKER

INTRODUCTION : LA SCèNE CULTURELLE


« DARK-GOTHIC», SA VOCATION À L’EXCèS

L
es cultures sombres, héritières du genre littéraire fantas-
tique né dans l’aire anglo-saxonne à la fin du XVIIIe
siècle, connaissent désormais un très important regain
d’intérêt auprès d’un public disponible pour le frisson et, plus
largement, pour la transgression.
Elles ne s’expriment plus uniquement à travers le roman et
le cinéma, mais également à travers la musique et le spectacle
de scène, le happening artistique, la création graphique, la
photographie et le video game. En investissant ces nouveaux
supports, et bien entendu en développant leur présence sur le
Net, elles ont très énergiquement évolué vers le modèle de la
scène culturelle, c’est-à-dire un espace de créativité artistique
susceptible d’être aisément identifié dans sa globalité (malgré
une profonde capacité à la diversification stylistique), adossé à

Philippe Rigaut, Sociologue, chercheur-associé au Centre d’études sur l’Actuel


et le Contemporain (Université René Descartes - Sorbonne Paris V)

Champ Psy, 2011, n° 59, 175-186.


176 CHAMP PSY

un ensemble de structures de diffusion (commerciales ou


associatives, organisées de manière endoréique : fanzines, sites
web, radios, etc.) et d’événements permettant d’impliquer les
publics concernés dans des logiques de sociabilité commu-
nautaire et d’engagement personnel.
Pour pouvoir être comprise dans son sens le plus abouti, la
notion, au combien postmoderne, de scène culturelle suppose
que la relation entre créateurs et récepteurs soit placée sous le
signe de l’activisme, ou que du moins elle excède le degré du
divertissement.
Plus que toute autre, la création underground favorise l’éta-
blissement de ce type de relation, dans la perspective très
explicitement revendiquée d’une subversion radicale des
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repères, significations et valeurs propres au commun.
L’authenticité de l’engagement dans ces univers, énoncée
en terme d’« intégrité », est exemplarisée par les artistes, et
partagée par leur public, sur le mode d’une confusion entre
réception récréative et adhésion (plus ou moins distanciée) à
un modèle comportemental, à une panoplie vestimentaire et à
une posture, voire à un système de valeur, à une vision du
monde.
Dès la fin du XIXe siècle, dans les sphères littéraires et
artistiques décadentistes en particulier, fut promue une confu-
sion de ce type, dans la continuité des romantics ( Praz M.,
1998). Dans l’entre-deux guerres les dadaïstes et les surréa-
listes défendent également un certain type d’amalgame entre
l’art et la vie. Dans la seconde moitié des années 1970, la
mouvance Punk impose celui-ci comme compendium des
scènes alternatives à venir.
Les logiques distinctives propres aux scènes culturelles
appelées aujourd’hui « gothic » ou « Dark » sont étayées par un
discours savant endogène associant la technique du cut up de
William Burroughs, l’idéal wagnérien de l’œuvre d’art totale,
l’éthique nietzschéenne du dionysiaque, le Théâtre de la
cruauté d’Antonin Artaud, la tradition du cabaret et les arts
vivants…

La culture Dark est très loin de constituer un espace


uniforme sur le plan des thèmes et des styles expressifs : le
syncrétisme est son credo, d’où une difficulté fréquente à
pouvoir tracer avec précision les frontières entre, par exemple,
le fantastique pur et l’Heroic fantasy ou même la science-
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 177
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES

fiction, voire le thriller. D’où, concomitemment (plus que


paradoxalement), le développement d’une multitude de sous-
courants, littéraires, graphiques, musicaux : chapelles extrê-
mement confidentielles pour la plupart.
On est précisément dans une logique de très grande trans-
versalité, de jeu là encore tout à fait post moderne de citation,
mais aussi de réinvention, des références originelles ; de
fusions entre éléments stylistiques plus ou moins secondaires
appartenant à tels ou tels sous-genres, dans le but d’en former
de nouveaux.
L’unité de cette galaxie hétéroclite s’établit dans une fasci-
nation revendiquée (idéalement du moins...) comme mode de
vie, pour l’étrange, le surnaturel, le monstrueux, le morbide, le
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malsain ou l’immoral ; dans un même objectif d’exposition
jubilatoire aux formes les plus maléfiques de l’hubris.
Cette transgression décomplexée des tabous peut s’effec-
tuer sur le mode de l’exaltation et de la radicalité, celui du
« trash », ou différemment par le biais d’une logique de la
tension dramatique assez proche dans sa sophistication même,
et dans son équivoque fondamentale, de l’unheimliche
conceptualisée par Freud.

I. UN PARADIGME GéNéRAL DE L’INCONCEVABLE

Défier la mort, plus exactement lui imposer une négation


en acte : voilà bien la grande affaire des premières grandes
figures du fantastique moderne : fantômes, revenants,
vampires.
D’autres figures, très vite, se sont agrégées à celles-ci :
l’automate par exemple, sanctuarisé dans la littérature sombre
dès 1817, avec L’Homme au sable d’Hoffmann, et dont Freud
note dans son célèbre texte L’inquiétante étrangeté (1919)
qu’il se situe dans une position liminaire entre le vivant et le
non-vivant. Ou bien encore le double, présent notamment dans
la nouvelle d’Edgar Poe William Wilson (1839)
Les créatures et phénomènes physiques improbables qui,
dans un contexte historique de laïcisation des mentalités,
succèdent à ceux décrits dans les mythologies, contes et
légendes du passé, relèvent de quatre grandes logiques :
178 CHAMP PSY

1°) La malédiction, le sortilège, qui présupposent l’existence


d’êtres supra-humains, d’otherkinds généralement hideux et
malfaisants localisés dans quelque éther ou dans les profon-
deurs de la Terre, dont l’action peut être sollicitée par l’exercice
de rituels, par des incantations, par des opérations alchimiques,
par des sacrifices, tous reliés à des traditions religieuses
occultes. On parlera ici d’un paradigme magico-fantastique,
dont ressortit par exemple la littérature vampirique.

2°) Une perspective de type animiste, dans laquelle un


ordre caché de la Nature se manifeste, de façon déviante, mais
sans transiter par une incarnation de type démoniaque. On
classera dans cette catégorie les fictions traitant du paranormal,
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des pouvoirs inconnus de l’homme, des espaces-temps diver-
gents, des mutations inexpliquées de l’espèce humaine, etc. Ici,
les explications susceptibles d’être données ne pourraient
l’être que par la science, et non par les traités de démonologie
ou de sorcellerie.

3°) L’existence sur d’autres planètes d’êtres dotés de


pouvoirs (invisibilité, ubiquité, télépathie, etc.) découlant de
leur nature même, ou du haut niveau de développement
techno-scientifique de leur civilisation. Les réalités physiques
et anatomiques qui forment l’ordinaire de ces créatures de
l’espace dérogent à notre entendement d’humains ; mais là
encore elles ne procèdent pas d’une logique du surnaturel :
elles sont absolument « normales » dans le contexte où elles se
donnent à éprouver.

4°) Dès le début du XIXe siècle, avec un roman par ailleurs


emblématique de l’ambiance gothique, Frankenstein de Mary
Shelley, une certaine Science-Fiction pose que l’Homme peut
donner la vie de manière artificielle, par le biais de techniques
mécaniques, électromagnétiques, chirurgicales, bio-chimiques,
ou autres. Le thème du robot, popularisé par un auteur comme
Isaac Assimov, procède assez nettement de cette catégorie.
Au milieu des années 1980, le genre « cyberpunk » va
opérer un retour au thème de l’humain techniquement modifié,
en s’appuyant sur les hypothèses de développement à court
terme dans le domaine de la cybernétique. Au robot est alors
substitué l’homme perfectionné, hybride de chair et de métal :
le cyborg.
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 179
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES

Cette classification volontairement sommaire fait du


contre-nature le leitmotiv commun aux multiples imaginaires
répertoriables comme sombres et étranges.
Depuis quelques années, des rénovateurs du genre de
l’épouvante, au premier rang desquels le romancier et cinéaste
anglais Clive Barker, ont opté pour un traitement « splatter-
punk » de ce leitmotiv : les anomalies anatomiques les plus
atroces sont décrites avec une délectation extrême, en associant
morbidité et suavité.

L’étrangeté mentale forme un motif majeur des imaginaires


sombres, et ce depuis Edgar Poe et Lautréamont. On parlera
d’espaces imaginaires du « détraqué », mêlant perversion
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sexuelle, délires hallucinatoires, mysticisme, etc., déployés par
un ensemble hétéroclite d’œuvres difficilement classables,
d’ovnis de la création.
Ainsi, le récit policier, genre scénaristique qui n’envisage
que le plausible, et en aucun cas le chimérique, version
« laïque » de l’épouvante, fait depuis une vingtaine d’années
une place de plus en plus importante au personnage du tueur
en série.
Les romans et les films qui mettent en scène des tueurs
suppliciant leurs victimes en suivant des rituels aussi macabres
qu’hermétiques dans leurs significations nous confrontent à
des anomalies de la psyché qui ne constituent pas un registre
radicalement différent de celui de la monstruosité physique,
mais bien plutôt un stade du « dépassement de l’apparence
pour entrer dans le domaine du semblant, de la dissimulation
– de la prédation par le semblable », ainsi que le formule
Thierry Jandrok (Jandrok T., 2009, p. 140). Et ils contribuent à
la diffusion – par-delà le cercle des cultures Dark-Gothic
proprement dites –, d’une vision fécalisée du corps humain (et
non celui du démon, du vampire ou de l’alien), nourrie à
l’esthétique splatterpunk.

Une première grande modalité de la représentation


iconique Dark-Gothic du corps relève du fictif (dessin,
peinture, infographie, photo numérique), et peut donc
s’affirmer comme le territoire de toutes les anomalies
physiques. Les styles sont très diversifiés, de la peinture
Lowbrow de Ray Caesar aux images numériques
d’androïdes d’un Nicolas Sénégas ou d’un Yonilab, en
180 CHAMP PSY

passant par l’onirisme à la fois enfantin et angoissant de


Nicoletta Ceccoli ou par les illustrations d’esprit splatter-
punk d’André Sanchez.
La seconde (photographie argentique) est quant à elle
contrainte aux strictes limites du réel, avec toutefois la possi-
bilité de recourir à une illusion par la mise en scène. Chez
Peter-Joel Wittkin, David Nebreda, Jan Saudek, Irina Ionesco,
Ali Madhavi, les anatomies sont authentiquement malformées,
accidentées, nécrosées, appareillées, « customisés ».
Tous ces artistes mettent en œuvre une sophistication esthé-
tique troublante autour du « corps-déchet ». Ils sont embléma-
tiques de cette création contemporaine dont Simone Korff-
Sausse note qu’elle donne à ce qui est « abimé, inquiétant,
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provocant, dégoûtant […] une place dans le travail de la culture,
dans l’action civilisatrice » (Korff-Sausse S., 2008, p. 60).
Dans son effort d’élaboration de sa propre légende (par le
biais de l’art-cover, des habillages graphiques des revues et
sites spécialisés...), la culture Dark-Gohic veille à s’appro-
prier, de différentes manières, certaines œuvres picturales du
passé en rapport avec cet horizon des métamorphoses anato-
miques : celles de Hans Bellmer, celle de Pierre Molinier, ou,
plus lointaine, celle de Jérôme Bosch par exemple.

Les sentiments pénibles générés par les œuvres Dark et


assimilées sont précisément ce qui motive un public d’ama-
teurs d’inconfort psychique, animés par une sorte de pulsion
masochiste...
Lire, regarder, écouter, sont dans cette subculture des
activités rien moins que passives, tant elles exposent celui qui
s’y livre au sacrifice de la quiétude mentale, à une confronta-
tion avec un ordre des sensations investi par l’épouvante pure,
par le malaise sourd, ou bien encore par l’équivoque à la fois
subtile et angoissante.
Il s’agit de s’affronter au Mal, c’est-à-dire à tout ce qui
vient proclamer un autre ordre du vivant et/ou de la normalité
psychique, transgresser les codes ordinaires du Beau, en culti-
vant le raffinement dans l’insane. Le gain est dans l’accès à la
souillure, celle-ci étant perçue comme possibilité de dépasse-
ment métaphysique.
Dans ces milieux, les créateurs sont des hiérophantes ; les
imaginaires de douleur, de tension psychique, d’incertitude,
d’équivoque, qu’ils livrent à l’imaginaire des volontaires sont
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 181
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES

les voies d’accès à une expérience dont certains n’hésitent pas


à revendiquer très explicitement le caractère sacré, comme
transgression de ce que le commun (le profane...) définit
comme normal, sain, positif ou rationnel.

II. L’ORDRE DE LA PERFORMANCE

La scène Dark-Gothic sollicite le viscéral à des niveaux qui


excèdent ceux de la symbolisation. En s’adonnant à ces
lectures et ces visuels, le récepteur manifeste sa disponibilité
pour des types d’expérience émotionnelles ordinairement
rejetés comme pénibles.
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L’engagement dans ces univers esthétiques suppose une
dimension qu’il faut qualifier de physique, qui se joue,
d’emblée, dans la confrontation à des sensations intenses
situées sur le versant du dolorisme : dans la crispation provo-
quée par des scénarios angoissants, par des images insanes ;
dans la danse sur des musiques conçues pour exercer une
« domination » sur le public, des musiques qui, écrit Jean-
Marie Seca, sont « atteinte des éléments bio-psychologiques
de l’auditeur » (Seca J-M., 2001, p. 30).
Dans un contexte de postmodernité marqué par le dévelop-
pement de l’extime, la scène Dark-Gothic contribue très inten-
sément au bouleversement postmoderne des codes organisant
le rapport de l’individu à ses imaginaires et esthétiques de
référence. Elle lui commande de devenir acteur, d’adopter un
mode de vie spécifique, et souvent peu compatible avec les
exigences sociales ordinaires, de travailler à « pénétrer l’épi-
derme du style », pour reprendre la formule de Dick Hebdige
(Hebdige D., 1979, p. 83).
La socialité Dark-Gothic s’exerce dans des lieux spéci-
fiques : concerts, boutiques, bars, soirées aux noms évocateurs
de violence, de sang ou de folie, en lien avec le référentiel
gothique de stricte observance ou avec par exemple l’Heroic
Fantasy. Dans ces lieux, un affichage vestimentaire spécifique
est requis, que certains sujets choisissent de rendre permanent,
au risque de l’ostracisme. Ces panoplies, mais aussi codes
capillaires et types de maquillages en vigueur dans le monde
Dark sont associés à tel ou tel style musical ou registre fiction-
nesque constitutif d’une culture qui est à la fois un continent
et une mosaïque.
182 CHAMP PSY

Les looks sont investis moins comme déguisement que


comme transformation : ils sont les vecteurs d’un idéal de la
« créature » qui comporte bien entendu une grande part de
simulacre, et de théâtralité.
Toutefois, pour un nombre croissant d’acharnés il est posé
comme incontournable de recourir aux marquages corporels :
piercing, tatouage, mais aussi modifications corporelles. Le
performer français Lucas Zpira est une des icônes de la scène
Dark, à laquelle ses happenings apportent une aura entre sauva-
gerie et chamanisme. Les passerelles entre une scène Dark de
plus en plus éclectique et le monde du body art sont établies par
des musiciens underground qui n’hésitent pas à payer de leur
personne dans ce qu’ils considèrent comme une démarche artis-
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tique globale. C’est le cas avec Genesis P. Orridge, leader de
Psychic TV, un groupe-phare de la musique Indus la plus âpre.
Lui et sa compagne Lady Jaye se sont investis dans un projet de
modification chirurgicale lourde baptisé Tranart dont l’objectif
est d’atteindre à un état « pandrogyne ».
Les body artistes extrêmes donnent corps, au sens propre, à
une fantasmatique de la métamorphose : ils permettent à celle-ci
de se libérer de l’ancien ordre du symbolique, de la projection
dans l’œuvre de fiction (fantastique ou science-fictionnesque)
pour accéder à celui de la solidification. Ils réalisent aussi radica-
lement que possible l’idéal démiurgique de la créature.
La douleur possède un statut essentiel dans les créations
Dark : elle y est mise en scène de façon exacerbée, jusqu’à
susciter un puissant inconfort psychique. Mais elle est égale-
ment fortement valorisée comme expérience concrète à travers
le body art, où son sens s’affirme plus expressément sans doute
dans l’ordre du défi démiurgique. Comme l’écrit David Le
Breton : « dans une société qui s’efforce d’endiguer la douleur,
aller à sa rencontre est toujours une forme de transgression qui
procure de la puissance » (Le Breton D., 2006, p. 6).
Le dolorisme revendiqué, et exposé avec raffinement ou
avec outrance par les subcultures sombres a assez logiquement
conduit celles-ci à un rapprochement avec le monde du SM.
Les influences esthétiques réciproques s’élaborent à partir de
l’appartenance à un même registre de l’oxymore, de la
référence à une même devise : « pain and pleasure »
Une confusion s’est progressivement instaurée entre les
deux univers depuis une quinzaine d’années : confusion qui est
aujourd’hui normalisée par l’appellation « Fetish/SM» attri-
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 183
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES

buée à des soirées, des styles vestimentaires ou des œuvres


iconographiques clairement identifiables comme champs
d’érotisation du mal (Rigaut P., 2004).
Le cuir, la couleur noir, les décors médiévaux, et surtout
l’imagerie de la puissance propres aux érotismes doloristes
avaient tout pour séduire les cultures sombres. Le fétichisme,
dont les codes esthétiques ne sont pas très éloignés de ceux du
SM, est exploité quant à lui pour sa dimension glauque, mais
aussi pour sa perspective métonymique dont certains cultivent
la dimension mystique, dans un parallèle avec les « vérités »
de l’ésotérisme.

La scène Dark-Gothic est animée par des acteurs qui


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consentent à un engagement holistique, c’est-à-dire à une
manifestation sur plusieurs plans de leur appartenance, comme
si s’exerçait sur eux une possession. Les espaces de sens et
d’activités qu’elle offre sont investis par certains sujets comme
carrière identitaire.
L’appartenance communautaire s’exprime alors par des
modalités du rapport au corps, des comportements, mais aussi
des modes de pensée, des visions du monde, inscrits dans le
« hors-norme ».
Sur le plan politique, les idéologies élitistes, nourrie de
pensée nietzschéenne, voisinent avec une fascination pour les
régimes autoritaires du XXe siècle et pour leur esthétique de
la dépersonnalisation radicale.
Les positions religieuses sont elles aussi iconoclastes et
équivoques. Le satanisme s’affiche dans la mouvance musicale
du Metal, avec pour références Anton La Vey ou Charles
Manson. Le paganisme est revendiqué par les amateurs de
Fantasy ou de musique Dark Folk ; ceux-ci peuvent se
réclamer de telle ou telle religion pré-chrétienne de plus ou
moins grande notoriété historique, et manifester un intérêt 1. Sur la notion de
« bricolage » dans les
bienveillant pour les courants idéologiques de type Völkisch. cultures underground,
Les néo-dandies amateurs de littérature décadentiste, de voir Stéphane François,
Huysmans en particulier, versent quant à eux dans le néo- « L’occultisme et
quelques subcultures «
occultisme, avec pour référence fantasmée l’ordre de la
jeunes ». Une première
Golden Dawn, auquel appartint entre autres le « père » de approche », C@hiers de
Dracula, Bram Stocker. psychologie politique,
Toutes ces religiosités alternatives ont en commun de n°14, hiver 2008/2009
http ://lodel.irevues.inist.f
manifester un refus de la loi de l’Un ; toutes sont en lien – de r/cahierspsychologiepoli-
manière certes souvent bricolée1 – avec un temps idéal situé tique/index.php ?id=291
184 CHAMP PSY

2. Sur les médiums, entre l’échappée de l’humanité du stade de la horde primitive


ludiques notamment
(séries télé, jeux de
et l’avènement de ce monothéisme qu’à la suite de Freud Hans
rôles…), qui contribuent Blumenberg définit comme rétablissement de l’« absolutisme
à présent à la popularisa- de la figure paternelle » (Blumenberg H., 2005, p. 93).
tion des théories conspi-
On ajoutera que les théories du complot trouvent elles aussi
rationnistes, et sur la
vertigineuse diversité de un écho important dans l’univers Dark-Gothic, où elles nourris-
leurs contenus (certaines sent quantité de scénarios pour le roman, le film, la bande-
associant par exemple dessinée ou le jeu-vidéo. Mais de là elles peuvent également
mysticisme nazi, « para-
sciences » et ufologie), évoluer vers la croyance en une vérité fondamentale cachée,
Cf. Pierre-André relative à l’organisation politique du monde ou à sa Création2:
Taguieff, La foire aux croyance qui semble bien faire écho à ce « secret » du pervers
illuminés, Mille et une
nuits, 2005. auquel les écrits de la psychanalyste Joyce McDougall accor-
dent une place centrale (McDougall J., 1978 et 1992).
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CONCLUSION : LA POSSIBILITé DE LA PERVERSION

«Le pervers, comme l’artiste, a le courage de trans-


gresser, de créer ce qui n’existe pas»

Joyce MCDOUGALL

Les activistes de la scène Dark-Gothic, les mannequins qui


posent pour les photographes spécialisés dans ces registres
esthétiques par exemple usent d’un pseudonyme évocateur
d’horreur, de perversion morale, de maladie ou de souffrance
psychique. Cet usage du nom de scène chez des individus qui
pourtant ne sont pas tous des artistes, du moins pas dans
l’acception coutumière du terme, mérite d’être mis en regard
de l’observation faite par Michel de Certeau à propos des
changements de noms pratiqués par les mystiques (et par le
Président Shreber...) : « l’appellation nouvelle se donne comme
programme d’être, un programme clair mis à la place de
l’obscur qui précédait. […], elle introduit une filiation de sens
au lieu d’une filiation de naissance, par un changement de
père » (De Certeau M., 1987, p. 153).
La poupée bénéficie d’une côte importante au niveau de ces
pseudos, (mais aussi des noms de groupes, ou des thèmes
investis par les artistes inscrits dans ces mouvances). Cette
figure emblématique des imaginaires sombres depuis Hoffmann,
ancêtre du robot, capable selon Bellmer de « rephysiologiser les
vertiges de la passion, jusqu’à inventer des désirs », symbolise
LE CORPS DAnS LES SuBCuLTuRES SOMBRES. 185
REPRÉSEnTATiOnS ET MiSES En JEu SEnSORiELLES

un état intermédiaire – en général assez fortement érotisé – entre


l’animé et l’inanimé : un mode d’être (ou d’apparition) parmi
d’autres de la « créature », mais paradigmatiquement inscrit dans
le liminaire, dans l’indifférencié.
Le mort et le vivant ; l’organique et le mécanique ; l’abject
et le sublime ; la douleur et l’extase ; l’effroi et la jubilation ; le
tératologique et l’érotique… Toutes ces paires antagonistes
forment le socle à partir duquel s’organisent depuis à peu près
deux siècles et demi les imaginaires qui nous occupent ici.
L’origine de ces derniers est marquée au coin de l’ambiva-
lence : c’est au XVIIIe siècle que commence à se faire entendre
avec de plus en plus de vigueur la weltanschauung moderne, et
c’est à cette même époque que sont écrits les romans fondateurs
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du genre gothique, avec ces créatures et ces phénomènes
physiques qui viennent bousculer les codes anciens du surnaturel,
liés à la religion et au folklore. J’ai appelé « Indice XIX» la fasci-
nation d’un nombre important de créateurs affiliés à la culture
Dark-Gothic pour les périodes historiques de l’entre-deux
(Rigaut P., 2010). Cet aspect – que cultive de façon originale le
récent courant steampunk, avec ses univers rétrofuturistes
– renvoie encore au socle de l’ambivalence et de l’indéterminé.
Les imaginaires Dark produisent des registres scénaris-
tiques marqués par des traits fondamentaux de ce qu’il faut
entendre dans le langage psychanalytique par perversion :
fantasmes démiurgiques et/ou d’auto-engendrement, projec-
tion sur des états ontologiques d’indifférenciation radicale,
renversement des valeurs communes, aspiration à une senso-
rialité décuplée investie du pouvoir de faire basculer dans une
autre espèce.
En s’établissant comme scènes, ces imaginaires de plus en
plus diversifiés, tant sur le plan stylistique que sur celui des
supports d’expression, s’offrent à un type d’expérimentation
esthésiologique qui peut solliciter le cénesthesique, l’haptique.
Passage des émotions provoquées par le verbe et par
l’image à la soumission à des sons et à des types de danse
éprouvants, puis à l’offrande de son intégrité anatomique ou à
la pratique de formes doloristes de l’érotisme.
Appel héliogabalesque au chaos de l’indifférencié qui a pu
être au principe de certaines traditions spirituelles de type
ésotérique ou alchimique prônant l’équivalence du pur et
de l’impur (voir Roudinesco E., 2007 et Chasseguet-Smirgel
J., 1985).
186 CHAMP PSY

Ouverture sur un horizon de la perversion anthropologi-


quement identifiable comme élan d’un dionysisme postmo-
derne dont Michel Maffesoli définit l’essence comme « liaison
organique du bien et du mal, du tragique et de la jubilation »
(Maffesoli M., 2004, p. 23).

bIbLIogrAPhIe

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