Le Rouleau 11Qps (A) Et Le Psautier Biblique. Une Étude Comparative
Le Rouleau 11Qps (A) Et Le Psautier Biblique. Une Étude Comparative
URI: [Link]
DOI: [Link]
Publisher(s)
Faculté de philosophie, Université Laval
ISSN
0023-9054 (print)
1703-8804 (digital)
Tous droits réservés © Laval théologique et philosophique, Université Laval, This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit
1990 (including reproduction) is subject to its terms and conditions, which can be
viewed online.
[Link]
LE ROULEAU HQPsa
ET LE PSAUTIER BIBLIQUE
Une étude comparative
RESUME. — Celle élude décrit un rouleau de psaumes découvert dans la grotte onze
de Qunirân. Ea comparaison du rouleau avec le livre biblique des Psaumes laisse
voir un bon nombre de différences entre les deux textes. Quelle est la signification
de ces différences ? Plusieurs chercheurs ont déjà tenté de répondre à cette question.
Leurs points de vue sont ici présentés, puis Vauteure de cette étude tire ses propres
conclusions.
1. On trouve une excellente introduction aux manuscrits de Qumrân dans l'article «Qumrân et découvertes
au désert de Juda» que contient le Dictionnaire de la Bible. Supplément (H. GAZELLES, A. FEUILLET,
éd.). Paris. Letouzey & Ané, 1979, tome 9, colonnes 738-1014. On peut lire également les études suivantes
d'intérêt général : R. de VAUX, L'archéologie et les manuscrits de la Mer Morte. London, Oxford University
Press. 1961. 107 pp.; H.H. ROWLEY, «L'histoire de la secte qumrânienne», dans H. CAZELLES (éd.),
De Mari à Qumrân (Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium, XXIV), Gembloux / Paris,
J. Duculot / P. Lethielleux. 1969. pp. 272-301 ; J. MURPHY-O'CONNOR, «The Essenes and their history»,
Revue Biblique. 81 (1974), pp. 215-244; N. GOLB, «Who Hid the Dead Sea Scrolls0» Biblical Archœologist.
48 (1985) pp. 68-82.
2. Pour une description plus détaillée du contenu de chaque manuscrit de psaumes, voir J.A. SANDERS. The
Dead Sea Psalms Scroll. Ithaca, New York. Cornell University Press. 1967, pp. 143-149.
353
SHANNON ELIZABETH FARRELL
(2) Sept manuscrits contiennent chacun un seul psaume canonique : 1 QPs1 ; 3QPs :
4Qpsg.h.i.p. 5Qp s On y trouve en particulier trois copies du psaume 119.
(3) Enfin, sept manuscrits sont d'un type inattendu. Trois d'entre eux contiennent
seulement des psaumes canoniques, placés cependant selon un ordre irrégulier: 4QPs',
4QPsd et 1 lQPs d . Les quatre autres manuscrits livrent un mélange de psaumes cano
niques et de psaumes non canoniques: 4QPs f ; llQPs'; llQPs J ; llQPsAp'. (Les
psaumes non canoniques sont des textes qui ne se lisent ni dans le psautier biblique,
ni dans le reste de la Bible).
Parmi ces manuscrits qui contiennent des psaumes, nous en avons choisi un qui
mérite une particulière attention. Il s'agit du 1 lQPs 1 , c'est-à-dire du premier rouleau
de psaumes trouvé dans la grotte onze de Qumrân'. Dans l'exposé qui suit, on trouvera
d'abord une description générale du contenu du rouleau, puis une analyse de ce même
contenu. Ensuite viendront trois hypothèses qui tentent d'expliquer à quelle fin une
communauté hébraïque pouvait utiliser ce rouleau. On découvrira du coup la signi
fication que le rouleau peut garder pour nous. Enfin ces mêmes hypothèses seront
appliquées à l'unique texte de prose qui se lit dans le rouleau. Peut-être trouvera-t
on ainsi la clé de ce rouleau énigmatique.
3. [Link]. VAN DER PLŒG présente bien le contenu de la grotte XI: «Les manuscrits de la grotte XI de
Qumrân», Revue de Qumrân, 12, no 45 (1985), pp. 3-15.
4. L'un de ces quatre psaumes apocryphes — celui qui est tiré de Ben Sira 51 — était déjà connu en hébreu.
On Pavait découvert dans la gueniza de la synagogue qaraïte du vieux Caire. Il avait d*abord été publié
dans l'ouvrage de S. SCHECHTER et C. TAYLOR, The Wisdom of Ben Sira, Cambridge. 1899. Le texte
hébreu était publié de nouveau par 1. LÉVI dans The Hebrew Text nf the Book of fùclesiasticus. Coll.
«Semitic Study Series, 3», Leiden, 1951.
354
LE ROULEAU 1 1 Q P S . . .
355
SHANNON ELIZABETH FARRELL
col. I conserve les quatre derniers versets du Ps 118 ; puis il passe aux premiers versets
du Ps 104. Le fragment E, col. II cite les quatorze derniers versets du Ps 104, puis
il enchaîne avec le Ps 147. Ce psaume se termine sur E, col. III, puis il est suivi des
premiers versets du Ps 105.
On ne peut expliquer cet étrange va-et-vient par le fait qu'il s'agit d'un fragment.
Car les rédacteurs suivent le même mouvement capricieux dans la partie centrale du
rouleau conservée intacte.
2. Le corps du rouleau
i) Psaumes pris en particulier
Si nous laissons maintenant les fragments pour passer au corps du rouleau, qui
est d'une seule pièce, quels textes y lisons-nous? La colonne I du document complète
le Ps 105, dont le début apparaissait sur le fragment E. Puis la colonne II du rouleau
cite les derniers versets du Ps 14610. La colonne III revient en arrière pour présenter
tout le Ps 121. Et le rouleau continue ainsi, d'une colonne à l'autre, en effectuant un
va-et-vient qui paraît capricieux au lecteur qui compare l'ordre du psautier biblique
à l'ordre du rouleau de Qumrân. L'enchaînement le plus long de psaumes rapportés
selon l'ordre du psautier biblique apparaît dans les colonnes III à VI du rouleau: les
Psaumes 121 à 132 y défilent l'un après l'autre d'une manière continue.
Il y a par ailleurs un psaume dont des versets apparaissent à divers endroits du
rouleau: le Ps 118. Les quatre derniers versets de ce psaume se lisent déjà sur le
fragment E, col. I tantôt présenté; puis les versets 1, 15, 16, 8, 9 et 29 se trouvent
dans la colonne XVI du rouleau. Chose étonnante, les versets 9 et 29 du même Ps
118 reçoivent des ajouts dans la colonne XVI du rouleau. Plus précisément, le verset
9 est prolongé par une phrase qui fait du verset biblique une triple acclamation" :
[texte massorétique, Ps 118, 8-9] [1 lQPs', col. XVI, 11. 3-5]
Mieux vaut s'abriter en Yahvé Mieux vaut se fier à Yahvé
que de se fier à l'homme; que de se fier à l'homme.
Mieux vaut s'abriter en Yahvé Mieux vaut s'abriter en Yahvé
que de se fier aux princes. que de se fieri?] aux princes.
Mieux vaut se fier[ ?] a Yahvé,
que de se fier à mille nations.
Quant à la fin du verset 29 du même psaume 118, elle se lisait ainsi dans le
psautier biblique:
10. Vu que le rouleau est abîmé dans les parties intérieures du texte, on peut croire qu'autrefois le début du
Ps 146 se trouvait sur la partie intérieure — maintenant inexistante — de la colonne 1.
11. |texte massorétique, Ps 1 18,8-9| 11 IQPs\ col. XVI, II. 3-51
1 4
D"NQ rmp m r o n'ion ? nïcs Dnan mono mrrn men ? mo
wynp nbsn rnrps n'ion1? nto wrin monn nvrn morf? rrra
nu *fiK2 mcoa mrrn mon1? mco
Il semble que le scribe de 1 lQPs' a confondu les lettres heth et beth dans sa transcription, une faute rendue
ici plus facile à faire, compte tenu du mot précédent^ DIP . — C'est pourquoi le mot «fier» porte un
point d'interrogation dans la traduction que nous venons de donner.
356
LE ROULEAU 1IQPS...
12. M.H. [Link]-GOTTSTEIN. «The Psalms Scroll (HQPs): a Problem of Canon and Text», [Link], 5
(1966). p. 30. note qu'on reconnaît au Ps 1 19 un usage tardif dans la liturgie. S.B. HŒNIG. «The Qumrân
Liturgie Psalms». Jewish Quarterly Review. 51 (1966-67), p. 330, soutient ce point de vue en observant
que le Ps 119 était un texte liturgique de base dans la communauté karaïte.
i3. iv) dnvh inc "fraT mm -JT-D
14. «It is the only genuine subscription of the sort known for the Psalter» (J.A. SANDERS. The Dead Sea
Psalms Scroll, p. 16).
is- p-orb PKir [ ]i dnsh lorn 71-01 mrr 71-0
[ M M MM ]
(voir J.A. SANDERS, DJDJ IV. p. 38).
16. Voir M.H. GOSHEN-GOTTSTE1N. «The Psalms Scroll ( 1 lQPs'): A Problem of Canon and Text», [Link].
5 (1966). p. 29.
357
SHANNON ELIZABETH FARRLLL
teurs auraient faits intentionnellement. Par exemple, Skehan propose de lire l'enchaî
nement des Pss 135; 136; 118 et 145 comme un bloc cohérent, structuré à dessein
pour un usage liturgique17.
Dans les premiers versets du Ps 135, Skehan voit un appel à la louange basé sur
le texte canonique, mais enrichi d'un ajout1*:
[texte massorétique, Ps 135, 1-2] lllQPs", col. XIV, 11. 7-9]
Louez Ya! Louez, serviteurs de Yahvé,
louez le Nom de Yahvé, louez le Nom de Yah ve
louez, serviteurs de Yahvé, louez Ya et exaltez Ya !
vous qui vous tenez vous qui vous tenez
dans la maison de Yahvé. dans la maison de Yahvé,
dans les parvis de la maison dans les parvis de la maison
de notre Dieu. de notre Dieu,
et au milieu de toi, Jérusalem.
Si la thèse de Skehan est juste, le rédacteur du rouleau 1 IQPs" aurait placé le
verset le au début du Ps 135 en vue d'appeler le plus tôt possible la communauté —
celle des «serviteurs de Yahvé» — à «louer le nom de Yahvé».
Après le verset 6 du Ps 135, le rouleau de Qumrân insère un autre ajout, dans
lequel Skehan discerne une acclamation de l'assemblée19
[texte canonique, Ps 135,6] IllQPs", col. XIV, 11. 12-14]
Tout ce que veut Yahvé, il le fait, Ce que veut Yahvé, il le fait,
au ciel et sur la terre, au ciel et sur la terre
c'est sûr qu'il le fera.
Il n'existe personne connue Ya,
il n'existe personne comme Yahvé,
et il n'existe personne qui agira
comme le roi des dieux
dans les mers et tous les abîmes. dans les mers et dans tous les abîmes.
Dans la traduction française: «dans les mers et tous les abîmes», une préposition
17. P.W. SKLHAN. «A Liturgical Complex in 1 IQPs ». Catholic Biblical Quarterly. 35 (1973), pp. 195-205.
| texte massorétique, Ps 135, 1-2| [HQPs1. col. XIV. II. 7-91
m^n
mm H5p tfyn mm an-ni thn mm an m thn mm ^ni? tb~
m morn m "b^
wfb& rr:n rrrarn mm rrm EH?OT wrvbi* rrn nrara mm rrm EHÛOT
n*?wrr -pinm
|texte massorétique, Ps 135,6) 11 IQPs', col. XIV, II. 12-14|
rnnnn to wwi
358
LE ROULEAU 1 1 Q P S . . .
paraît manquer. De fait, la préposition «dans» (3) manque dans le texte massoretique,
mais non dans le rouleau llQPs', qui lit «et dans tous les abîmes». Le rouleau
s'accorde ainsi avec plusieurs anciens manuscrits. Remarquons aussi que 1 lQPsa ajoute
une triple acclamation au Ps 135,6. Le rouleau 1 lQPs11 est célèbre pour ce genre de
formule.
Le Ps 135 est suivi du Ps 136 qui, d'après l'interprétation de Skehan, s'ouvre sur
un autre appel à la prière: «Célébrez Yahvé, car il est bon.» Cette fois, le texte
massoretique est respecté. Le refrain, «Car éternel est son amour», répété après
chaque verset dans le texte massoretique ainsi que dans le rouleau de Qumrân, est vu
par Skehan comme une réponse de l'assemblée. Dans le cas de ce refrain, le rouleau
de Qumrân n'insère pas un ajout; la version que le rouleau de Qumrân donne du Ps
136 est semblable à celle du texte massoretique. Mais l'encadrement du psaume serait
à noter. En effet, dans les colonnes XV et XVI — où apparaît le Ps 136 — plusieurs
autres psaumes sont modifiés de manière à favoriser la participation de l'assemblée,
comme le Ps 136 le faisait déjà à sa façon.
Par exemple, à la suite du Ps 136 vient le Ps 118, où le premier verset se lit ainsi:
Célébrez Yahvé, car il est bon;
car éternel est son amour.
Ceci est une répétition du refrain et de l'appel à la louange lus dans le Ps 136. Ainsi
sont réunis de propos délibéré les Pss 136 et 118.
Après avoir cité ce premier verset du Ps 118 — qui respecte le texte canoni
que - , le rouleau 1 lQPsa saute d'emblée au quinzième verset du psaume:
Voix de joie et de salut
dans les tentes des justes !
Skehan lit dans ce verset une autre invitation à la louange, invitation à laquelle répond
le verset suivant du rouleau20:
[texte massoretique, Ps 118,15b-16] [1 lQPs% col. XVI, 11. 2-3]
La droite de Yahvé La droite de Yahvé
a fait des prouesses ; a fait des prouesses ;
la droite de Yahvé la droite de Yahvé
s'est exaltée ; s'est exaltée ;
la droite de Yahvé la droite de Yahvé
a fait des prouesses. a fait des exploits.
Le texte massoretique présente un problème de critique textuelle qui est peut-être
résolu dans le texte de llQPs 1 : la troisième mention de «la droite de Yahvé» est
absente dans certains manuscrits anciens. Non seulement le texte de Qumrân conserve
cette partie du verset 16, mais il semble l'améliorer par rapport au texte massoretique.
Dans les deux textes toutefois on retrouve une acclamation triple. Dans le texte de
Qumrân, cette acclamation triple en introduit aussitôt une autre déjà discutée dans
cet article21. Selon Skehan, les deux acclamations traduisent en 11 QPs' un enthousiasme
croissant, comme le font souvent, dit-il, les acclamations lancées dans les assemblées
liturgiques.
Le rouleau présente ensuite le Ps 145, que Skehan inclut aussi dans le bloc formé
par les Pss 135, 136 et 118. Il retrouve dans le premier verset du Ps 145 le type
d'appel à la louange et d'acclamation responsoriale déjà repéré dans d'autres psaumes
du même bloc. Ce premier verset du Ps 145 se lit ainsi dans le texte canonique:
Je t'exalte, mon Dieu, ô roi,
je veux bénir ton Nom à jamais et toujours.
La version de 1 lQPs a fait écho à cet appel en ajoutant aussitôt le verset suivant:
Béni soit Yahvé,
et béni soit son nom à jamais et toujours-2.
Nous l'avons déjà noté, ce refrain revient après chaque verset du Ps 145. Skehan y
voit une réponse de la communauté.
Enfin, Skehan met en relation avec tout le bloc des colonnes XIV à XVII inclu
sivement — et non seulement avec le psaume 145 qui termine ce bloc — la souscription
qu'on lit à la fin du Ps 145: «Ceci est à la mémoire de...» Ces mots indiqueraient à
quelle fin servait la composition formée des Pss 135, 136, 118, 145 qui s'enchaînent.
Le rouleau 11 QPs;i contient encore trois psaumes qui n'appartiennent pas au psautier
biblique: les Ps 151 (col. XXVIII), 154 (col. XVIII) et 155 (col. X X I V p . Avant la
découverte des manuscrits de Qumrân, ces psaumes n'étaient connus que par leurs
versions grecque, latine et syriaque. Grâce à 1 IQPs1 nous possédons maintenant ces
textes en hébreu.
À ces trois psaumes apocryphes s'ajoute un extrait du chapitre 51 de Ben Sira
(col. XXI-XXII). La Septante fournit un texte grec très parent du texte hébreu de
1 lQPs a . On avait déjà découvert dans une gueniza du Caire, dans les dernières années
du 19e siècle, un texte hébreu du même passage du Siracide (51,13-30); mais le texte
hébreu de la gueniza «est une traduction continue faite sur le syriaque, au point qu'il
en est souvent un décalque assez maladroit», alors que le rouleau 1 IQPs' laisse
l'impression «qu'il est très proche de l'original»24.
360
LE ROULEAU 11QPS'...
Ces quatre textes apocryphes que nous trouvons dans le rouleau HQPs a ont une
grande importance, car, selon toute vraisemblance, Qumrân les a livrés dans leur
langue originale.
La «Célébration de Sion» est écrite dans un style qui rappelle les derniers chapitres
du livre d'Isaïe2*. On y interpelle Sion comme s'il s'agissait d'une personne. Le morceau
est un acrostiche alphabétique: les lettres initiales de chaque vers, lues dans le sens
vertical, se suivent en effet selon l'ordre alphabétique. L'extrait de Ben Sira mentionné
tantôt avait lui-même la forme d'un acrostiche alphabétique. Dans le rouleau HQPs a ,
361
SHANNON ELIZABETH FARRELL
ces deux acrostiches se suivent. Des fragments de la «Célébration de S ion» ont été
découverts également dans la grotte 4 de Qumrân29.
29. J. STARCKY, «Psaumes apocryphes de la grotte 4 de Qumrân (4QPs , VII-X)», Revue Biblique, 73 (1966),
pp. 353-371.
30. P.W. SKEHAN, «A Liturgical Complex in 1 lQPsa», Catholic Biblical Quarterly, 35 (1973), pp. 202-205.
31. Traduction de A. DUPONT-SOMMER, dans Écrits intertestamentaires, «Psaumes pseudo-davidiques»,
pp. 330-331. Le texte hébreu du passage se trouve dans J.A. SANDERS, DJDJ IV, p. 48.
362
LE ROULEAU 11QPS'...
a) L'hypothèse canonique
32. Dans son ouvrage de 1967, The Dead Sea Psalms Scroll, p. 13, SANDERS écrivait: «All in all, it seems
best for the time being, until all the materials from the Caves 4 and 11 have been published, to think of
the Psalms Scroll not as a deviation from a rigidly fixed canon of the latter third of the Psalter but rather
as a signpost in the multi-faceted history of the canonization of the Psalter.» — De nombreuses études sur
le sujet furent publiées après que SANDERS eut exprimé ses premières hypothèses. Certains auteurs
acceptaient les vues de SANDERS; d'autres les nuançaient ou les rejetaient. En dépit de toutes les oppositions
rencontrées, SANDERS a maintenu ses premières conclusions. Voir J. A. SANDERS, «The Qumran Psalms
Scroll (1 lQPs) Reviewed», dans M. BLACK, W.A. SMALLEY (Ed.), On Language, Culture and Religion,
in honour of Eugene A. Nida, The Hague, Mouton, 1974, pp. 79-100.
33. Voir aussi Gerald H. WILSON, «The Qumran Psalms Manuscripts and the Consecutive Arrangement of
Psalms in the Hebrew Psalter», Catholic Biblical Quarterly, 45 (1983), pp. 377-388. WILSON observe
que les variations entre 1 lQPs:' et le Psautier biblique appartiennent surtout au dernier tiers du texte canonique
et, en s'appuyant sur cette constatation, soutient la théorie d'une stabilisation progressive du psautier biblique :
le dernier tiers du psautier aurait été fixé plus tard que les autres sections du livre.
34. J.A. SANDERS, Torah and Canon, Philadelphia, Fortress Press, 1972, p. ix; J.A. SANDERS, «Text and
Canon: Concepts and Method», Journal of Biblical Literature, 98 (1979), pp. 5-29; B.S. CHILDS, Intro-
duction to the Old Testament as Scripture, Philadelphia, Fortress Press, 1979, 688 pp. Les huit études du
numéro 16 (1980) du Journal for the Study of the Old Testament sont consacrées à la critique canonique.
Voir aussi Gene M. TUCKER, David L. PETERSEN, Robert R. WILSON, (eds), Canon, Theology and
Old Testament Interpretation: essays in honor of Brevard S. Childs, Philadelphia, Fortress, 1988.
363
SHANNON ELIZABETH FARRELL
b) L'hypothèse liturgique
Quant aux tenants de l'hypothèse dite «liturgique», ils croient que le rouleau
1 lQPs a est une collection de textes liturgiques que la communauté de Qumrân utilisait
dans ses cérémonies cultuelles. Tellement d'indices laissent soupçonner que le rouleau
a servi dans la liturgie, que même les défenseurs des autres hypothèses sont amenés
du moins à s'interroger sur les rapports que le rouleau du psaume pouvait entretenir
avec la liturgie35.
La théorie liturgique fut soutenue d'abord par M.H. Goshen-Gottstein et S.
Talmon3''. Ils estiment que cette hypothèse explique pourquoi llQPs1' incorpore de
nombreux morceaux non bibliques et pourquoi les psaumes canoniques y figurent dans
un ordre inhabituel.
Selon Talmon, le rouleau a beaucoup à nous apprendre sur la prière juive de
l'époque du deuxième Temple37. Il ferait connaître un type de prière publique qu'on
tenait aussi secret que possible pour favoriser plutôt la pratique du sacrifice offert au
Temple. Mais cette politique religieuse qui, d'après Talmon, était soutenue par les
rabbins du temps, ne devait pas trop influencer les Esséniens. Ces derniers, en effet,
n'allaient pas sacrifier au Temple; ils défiaient même par principe l'autorité rabbinique,
qui s'exerçait sur un judaïsme corrompu à leurs yeux.
Enfin Talmon s'appuie sur le fait qu'en d'autres milieux qui n'ont aucun lien avec
celui de Qumrân, la prière juive connut une évolution semblable à celle dont témoigne
le rouleau HQPsil3S.
35. SANDERS, dont l'hypothèse canonique est souvent opposée à l'hypothèse liturgique, semble reconnaître
l'importance des aspects liturgiques du rouleau lorsqu'il exprime cette position catégorique: « . . . all Psalters
are liturgical collections». Voir J.A. SANDERS, «Cave II Surprises and the Question of Canon», dans
D.N. FREEDMAN, J.C. GREENFIELD (Eds.), New Directions in Biblical Archeology, Garden City.
Doubleday & Co., 1971, pp. 113-130.
36. Les deux articles suivants se trouvent dans Text us, 5 (1966): S. TALMON, «Pisqah Be'emsa' Pasuq and
MQPs 1 », pp. 11-21; M.H. GOSHEN-GOTTSTEIN, «The Psalm Scroll ( M Q P s ) : a Problem of Canon
and Text», pp. 22-33. Il faut mentionner aussi Sidney B. HŒNIG, «The Qumrân Liturgie Psaln s», Jewish
Quarterly Review, 57 (1966-67), pp. 327-331.
37. S. TALMON, «The Emergence of Institutionalized Prayer in Israel in the Light of the Qumran Literature».
dans M. DELCOR (éd.), Qumrân, sa piété, sa théologie et son milieu, pp. 265-285.
38. Dans son article intitulé «The Qumran Liturgie Psalms», Jewish Quarterly Review 57 ( 1966-67), pp. 327-
332, Sidney B. HŒNIG compare I IQPs' et certains manuscrits découverts dans une gueniza du Caire. Il
y voit des ressemblances dans la façon dont les deux groupes d'écrits utilisent les textes bibliques. — De
son côté, M.R. LEHMANN note que l'ordre canonique des psaumes n'a jamais été le critère décisif qui
commandait la compilation faite par un psautier. On choisissait des psaumes en se laissant plutôt guider
par «the sequence suitable for the prayer in question» [M.R. LEHMANN. « I IQPs' and Ben S r a » , Revue
de Qumrân, 42 (1982), p. 240|. Dans le même article, LEHMANN ajoute: «To this day the Jev/ish prayer
books combine Biblical with post-Biblical material» (p. 241). — La prière chrétienne témoignera de
compilations semblables. Par exemple, le bréviaire catholique romain utilise des textes tels que le Cantique
de Moïse (Ex 13) et le Magnificat (Le 2), bien que ces deux morceaux ne fassent pas partie du psautier
biblique.
364
LE ROULEAU 11QPS...
bibliothèque»39. Skehan prête au rouleau 1 lQPs a une double raison d'être: a) le recueil
aurait pour fonction première de réunir des psaumes et des prières pour des fins
liturgiques; b) il aurait également pour tâche de regrouper des textes dont l'objet et
l'usage déborderaient le domaine liturgique : le rouleau aurait été constitué pour honorer
en premier lieu David, le psalmiste par excellence selon la tradition biblique40.
C'est à cause de cette seconde raison d'être du rouleau que Skehan n'y voit pas
simplement un psautier; il croit y découvrir aussi une collection de bibliothèque, c'est-
à-dire un recueil qui contient non seulement du matériel liturgique, mais aussi des
textes de réflexion sur la liturgie et sur l'origine davidique des psaumes. Cette dernière
catégorie de documents, on le soupçonne, n'avait pas beaucoup à faire avec la liturgie.
Ainsi, toujours selon Skehan, le rouleau 1 lQPs a serait né pour répondre à des besoins
plus larges que ceux de la seule liturgie.
L'hypothèse de Skehan semble donc expliquer la présence du morceau de prose
dans un rouleau de psaumes. Comment les hypothèses autres que celle de Skehan
expliquent-elles cette énigme?
a) L'hypothèse canonique
39. L'expression se trouve chez P.W. SKEHAN, «Jubilees and the Qumran Psalter», Catholic Biblical Quarterly,
37 ( 1975), p. 343: «The concept of a final stage in the compiling of the 1 lQPsu collection which made of
it a 'library collection' of real and putative works of David ... depends primarily on the presence of the
prose catalogue l'David le sage et ses psaumes'] and on the incongruity of such pieces as Sir 51:13-30,
Ps 151 A, B, the Mast words of David' (2 Sam 23:1-7) and (to a lesser degree) the 'Apostrophe to Zion' in
a liturgical setting.»
40. P.W. SKEHAN, «A Liturgical Complex in 1 lQPs1», Catholic Biblical Quarterly, 35 (1973), pp. 195-205.
4L J.A. SANDERS, The Dead Sea Psalms Scroll, p. 158: «The last third of the Qumran Psalter indicates a
still open-ended Psalter in the first century. It is safe to suggest that no Psalter texts ever contained 4,050
psalms! What that and the other figures traceable to the first century indicate is what the similar statements
at the end of the Gospel of John mean: the literature available and attributed to David carried with it the
authority of his name, but beliefs about how much he wrote, just as beliefs about how many signs Jesus
performed, prohibited, as yet, a rigidly closed canon.» — Dans le même ouvrage, SANDERS indique qu'il
parle ici plutôt d'un processus de canonisation du psautier en se référant à la seule communauté de Qumrân:
«What is made abundantly clear ... is that even if there was a proto-Masoretic Psalter of 150 psalms ne
varientur in hellenistic times, it did not particularily impress the sectarians at Qumran, who, it would appear,
adhered to another Psalter tradition even as they adhered to another calendar tradition (op. cit., p. 157). —
Mais sept ans plus tard, SANDERS écrira: «It seems to me that the Qumran Psalter manuscripts indicate
that in the first century B.C. and early first century A.D. Judaism had simply not yet arrived at [a] uniform
point for the Psalter, just as it had not yet arrived at stabilisation of the remainder of the Hagiograph or
Ketubim» |J.A. SANDERS, «The Psalms Scroll (1 lQPs') Reviewed», dans M. BLACK, W.A. SMALLEY
365
SHANNON ELIZABETH FARRELL
b) L'hypothèse liturgique
C'est la présence même du morceau en prose sur «David le sage et ses psaumes»
qui amena Skehan à créer l'hypothèse de la «collection de bibliothèque». Il voulait
d'abord rejeter l'hypothèse canonique, selon laquelle le psautier biblique — dit «cano
nique» — était seulement en train de s'imposer. Selon Skehan, le psautier biblique
de 150 psaumes s'imposait déjà à Qumrân ; le compilateur du rouleau 11 QPs l dépendait
de ce psautier^. La preuve en est, d'après lui, que plusieurs chiffres mentionnés dans
l'éloge de David sont divisibles par 150: en effet, David aurait composé 3,600 psaumes
et 450 autres poèmes, ce qui fait un total de 4,050 compositions. Autant de chiffres
divisibles par 150. En utilisant tant de multiples de 150, l'éloge de David voudrait
attirer i'attention sur le psautier canonique de 150 psaumes. Toujours selon Skehan,
le nombre de 3,600 psaumes résulte du fait que l'on devait attribuer 150 psaumes à
chacune des 24 classes de chantres liturgiques énumérées dans 1 Chron 25.
IV. CONCLUSION
Il paraît curieux que chacune des trois hypothèses mises de l'avant pour expliquer
la signification de 1 lQPs 1 semble trouver son meilleur appui dans la même pièce du
rouleau, celle de «David le sage et ses psaumes». Cette convergence inattendue vers
(Eds.), On Language, Culture, and Religion, p. 99.] Dans cette dernière citation, il est clair que SANDERS
parle du processus de la canonisation du texte massorétique dans le judaïsme officiel, et ncn seulement
dans la communauté de Qumrân. L'hypothèse canonique s'en trouve embrouillée, car on se demande quel
est le «canon» dont il s'agit: celui du judaïsme traditionnel ou celui de la communauté de Qumrân? Gerald
H. Wilson a relevé cette confusion qui entache l'hypothèse canonique [G.H. WILSON, «The Qumrân
Psalms Scroll Reconsidered: Analysis of the Debate», Catholic Biblical Quarterly, 47 (1985), pp. 624-
642].
42. S. TALMON, «Pisqah be'emsa pasuk and 1 lQPsa», Textus, 5 (1966), p. 13. dit: «In fact, the description
of HQPs;i as a liturgical compilation readily explains the otherwise surprising inclusion in it of a prose
piece (col. xxvii,2-l 1) which states the exact number of poems which King David allegedly had composed. »
Voir aussi Sidney B. HŒNIG, «The Qumrân Liturgie Psalms», Jewish Quarterly Review, 57 (1966-1967),
p. 331.
43. P.W. SKEHAN écrit: «The question to be posed would ... appear to me to be: what internal evidences
are there in 1 lQPsa itself that ... there was already a familiarity with the standard collection of 150 Psalms,
and that the Qumran compiler actually depends upon it?» [«Qumran and Old Testament Criticism», dans
M. DELCOR (éd.), Qumrân: sa piété, sa théologie et son milieu, p. 168].
366
LE ROULEAU 11QPS'...
un même texte serait-elle l'indice que cette pièce permet de résoudre l'énigme qu'est
le rouleau 11 QPsa ? La chose paraît vraisemblable. Car le morceau de prose intitulé
«David le sage et ses psaumes» indique clairement les éléments suivants qui expliquent
bien la signification du rouleau ainsi que la façon dont il fut constitué:
(1) les textes contenus dans le rouleau HQPs a semblent bien avoir alimenté une
communauté liturgique (l'hypothèse liturgique);
(2) cette utilisation liturgique de psaumes s'est faite en tenant compte de la
collection des 150 psaumes du psautier biblique (l'hypothèse «collection de biblio
thèque»);
(3) cependant, cette utilisation liturgique mettait à profit dans les célébrations
bien plus que les seuls 150 psaumes canoniques: elle laissait une grande liberté à la
communauté, qui s'exprimait selon ses besoins avec les textes de son choix. Cette
observation confirme au moins un aspect du travail de Sanders, qui est le principal
défenseur de l'hypothèse canonique. Car, inspiré par son étude du rouleau llQPs',
Sanders en est venu à reconnaître un lien étroit entre un ensemble de textes déterminés
et une communauté particulière qui reconnaît ces textes comme «canoniques» pour
elle. Sanders écrit:
[Canonical criticism focuses] on the function of the Bible as canon in the believing
communities which formed and shaped it and passed it on... Canon and commu
nity. They go together. Neither truly exists without the other44.
44. J. A. SANDERS, Canon and Community, a guide to canonical criticism, Philadelphia, Fortress Press, 1984,
p. XV.
45. VoirS. Z. LEIMAN, The Canonization of Hebrew Scripture : the Talmudic and Midrashic Evidence, Hamden,
Conn., Archon, 1976, pp. 34, 37.
367
SHANNON ELIZABETH EARRELL
de la tradition biblique46. Telle section d'un psaume biblique est ignorée; des psaumes
que le psautier biblique n'a pas conservés sont utilisés; des ajouts qui semblent avoir
répondu à un besoin liturgique sont insérés. La littérature psalmique apparaissait alors
vivante et abondante.
Enfin, qui sont les gens qui ont composé et utilisé un tel psautier? Compte tenu
de leur connaissance de la Bible, c'était sûrement des personnes qui représentaient
une tradition dont les racines étaient hébraïques. Mais le texte sur «David le sage et
ses psaumes» révèle une déviation peut-être encore plus sérieuse que les différences
qu'on a relevées entre les psaumes du rouleau llQPs a et ceux du psautier biblique.
Ce morceau de prose parle en effet d'une année de 364 jours (col. XXVII, ligne 6)
et de 52 semaines (ligne 7), ce qui indiquerait un calendrier solaire. La tradition
hébraïque et la communauté juive dominante se servaient d'un calendrier lunaire (une
année de 354 jours).
Il est à remarquer que le livre des Jubilés, un texte apocryphe connu depuis
longtemps, dont des fragments furent retrouvés dans diverses grottes de Qumrân,
utilise lui aussi un calendrier solaire. Un tel parallèle encouragea certains auteurs à
voir non seulement dans llQPs", mais aussi dans le livre des Jubilés, un ouvrage
d'origine essénienne47. Une telle hypothèse demeure à vérifier. Dans la présente étude,
il suffit de reconnaître l'importance que prend l'éloge de << David le sage et ses psaumes »
quand on étudie le rouleau llQPs a . Car le morceau révèle clairement combien les
auteurs et les utilisateurs du rouleau 1 lQPsa avaient tendance à s'écarter des normes
suivies depuis longtemps par le judaïsme.
46. Par exemple, les psaumes présentés dans l l Q P s 1 sont, pour la plupart, des «psaumes-je». En effet, le
psalmiste y parle presque toujours à la première personne du singulier. Ce fait n'affaiblit pas l'hypothèse
liturgique, ear il arrive qu'un groupe de croyants s'exprime à la première personne du singulier, comme
MOWINCKEL l'a bien établi (S. MOWINCKEL, The Psalms in Israel's Worship, Oxford, Blackwell, 1962,
chap. Il, Vil, VIII, IX et XVII). Mais la préférence du rouleau 1 IQPs' pour les «psaumes-je» — préférence
si marquée que parfois le rouleau met au singulier un pronom qui était au pluriel dans le texte massorétique
(cf. Ps 122,2; 119,152; 122,5; 130,2; 141,7; 142,4; 144,2) - révèle peut-être un critère qui guidait la
communauté en question quand elle choisissait certains psaumes et en laissait de côté certains autres.
47. Voir la traduction et le commentaire du livre des Jubilés faits par A. CAQUOT dans Écrits intertesiaincntuires.
pp. 635-810.
368