Le football, la gloire fragile d'un jeu
Bruno Genevois
Dans Pouvoirs 2002/2 (n° 101), pages 5 à 14
Éditions Le Seuil
ISSN 0152-0768
ISBN 2020501384
DOI 10.3917/pouv.101.0005
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Article disponible en ligne à l’adresse
[Link]
Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...
Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur [Link].
Distribution électronique [Link] pour Le Seuil.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 5
T C À C H A N G E R
BRUNO GENEVOIS
LE FOOTBALL,
LA GLOIRE FRAGILE D’UN JEU
D EPUIS LE PREMIER MATCH DE FOOTBALL auquel j’ai assisté et
qui opposait, lors du championnat de France 1950-1951, le
Racing Club de Paris au Havre, ce sport n’a cessé de m’intéresser. À
5
l’époque, je n’avais pu franchir les grilles du Parc des Princes qu’en com-
pagnie d’un de mes oncles, supporteur du Racing. Il me fit comprendre
les règles du jeu et me gagna à la cause des joueurs « ciel et blanc ». S’ils
étaient loin de remporter toutes leurs rencontres – ils perdirent
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
d’ailleurs 3 buts à 2 contre Le Havre –, ils pratiquaient un jeu offensif
très attachant.
Le spectateur des matches du Racing devint tout naturellement le
lecteur du numéro du lundi du quotidien du sport ainsi que des pério-
diques spécialisés, un auditeur fidèle de Georges Briquet sur les ondes
de la radio nationale, avant que la télévision ne lui permette de suivre,
en direct, la Coupe du monde organisée par la Suisse en 1954.
Me devint de ce fait familier un univers où la presse sportive dési-
gnait une équipe par la couleur du maillot de ses joueurs ou son système
de jeu. Très tôt il fut entendu qu’aucun des adversaires de l’équipe de
France ne devait être sous-estimé : ni les « diables rouges » belges que les
tricolores avaient l’habitude de rencontrer le 11 novembre, ni les Suisses
avec leur système défensif renforcé qualifié de « verrou », ni l’équipe de
Yougoslavie, promue « bête noire » de l’équipe de France pour avoir
interdit l’accès de la phase finale de la Coupe du monde de 1950 à nos
joueurs lors d’un match d’appui, et avoir écourté leur parcours en 1954,
ni surtout l’équipe d’Italie, qui, avec son « catenaccio », ne réussissait pas
au Coq gaulois, jusqu’à une victoire remportée le 23 février 1982, après
soixante-deux ans d’invincibilité de la squadua azzurra.
La Coupe du monde a toujours exercé une fascination particulière.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 6
B R U N O G E N E V O I S
Avant l’édition de 1954, j’avais été captivé par le récit des épreuves pré-
cédentes fait par un journaliste de talent, Jacques de Ryswick, dans
Football 54, sous le titre : « Mes quatre Coupes du monde ». Mon ima-
gination avait été frappée par un joueur brésilien – meilleur buteur de
la Coupe du monde 1938 – du nom de Leonidas. Le « diamant noir »
fut l’artisan du succès de son équipe en huitième de finale contre la
Pologne (par 6 buts à 5), puis en quart de finale contre la Tchéco-
slovaquie. Son entraîneur préféra le garder en réserve pour la finale en
ne l’alignant pas lors de la demi-finale, hélas perdue par les siens contre
l’Italie. Le fait pour lui de remporter la « petite finale » contre la Suède
ne put dissiper sa déception. L’odyssée de ce Léonidas valait bien celle
du valeureux combattant des Thermopyles dont nous parlait le profes-
seur d’histoire.
6 Une personne de ma génération peut, avec l’écoulement du temps
et grâce à la télévision, évoquer le souvenir non pas de quatre mais de
onze éditions de la Coupe du monde. Depuis 1954, seule l’édition qui
s’est déroulée en 1962 au Chili ne bénéficia pas d’une retransmission en
direct. J’attends la prochaine occurrence de l’épreuve, du 31 mai au
30 juin 2002, avec autant d’impatience et d’intérêt que si j’étais encore
néophyte.
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
D’où vient donc l’attrait qu’exerce le football ? Les éléments ne
manquent pas pour expliquer la force de séduction de ce sport. Mais, au
fil des ans, j’ai aussi conscience de la fragilité de son succès et de la néces-
sité de se montrer vigilant pour en assurer la permanence.
I. À l’heure où de savantes réflexions sont menées sur le thème de la glo-
balisation de l’économie et de la mondialisation, on perd parfois de vue
que le football est depuis longtemps un extraordinaire trait d’union
entre les individus. On prête à Jules Rimet, créateur de la Coupe du
monde, cette constatation : « La musique et le football sont les deux plus
puissants facteurs capables de vaincre tous les obstacles linguistiques et
universels, et de soulever les foules sans distinction de race ou de natio-
nalité 1. »
Deux séries de raisons peuvent être données à cet universalisme
conquérant. Les unes se déduisent des caractéristiques propres de ce sport.
Les autres, de la fonction d’intégration qu’il est à même de remplir.
1. Cité par A. Funyik et S. Feke, Histoire des rois du football, Sèvres Imprimerie Éd.,
1967, p. 8.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 7
L E F O O T B A L L , L A G L O I R E F R A G I L E D ’ U N J E U
I.1. Le football est défini comme un sport qui se pratique avec des
équipes de onze joueurs, où l’usage des mains est interdit, sauf aux gar-
diens de but ou en cas de remise en jeu à la touche, et où il faut faire
pénétrer un ballon rond dans les buts adverses.
a. De cette définition, on retiendra la simplicité des règles de base.
Dès son plus jeune âge, un enfant trouvera tout naturel de jouer un bal-
lon au pied avec des camarades. Très vite, des buts de fortune peuvent
être aménagés, sans que soient respectées les normes officielles (7,32 m
sur 2,44 m), qui nous rappellent que ce sport a pris naissance sous sa
forme moderne en Angleterre.
b. Le fait que, hormis pour le gardien de but et réserve faite du cas
des remises en jeu de la touche, l’usage des mains soit prohibé suscite 7
parfois l’ironie des amateurs de rugby qui feignent de ne voir dans le
football qu’un sport de manchots. Mais cette règle apporte deux éléments
spectaculaires. D’une part, elle permet de valoriser les prestations des
gardiens de but. On a même, lors des dernières années, vu apparaître des
classements de leurs plus belles parades. D’autre part et surtout, l’obli-
gation faite aux joueurs de champ de jouer au pied ou de la tête rend plus
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
malaisée la réalisation de buts que ne l’est dans d’autres sports collec-
tifs celle d’essais ou de paniers. L’aléa de la réussite est plus grand dans
le football que dans les autres sports d’équipe. L’incertitude du sport,
que la sagesse populaire qualifie de glorieuse, ne peut qu’y gagner.
On se plaît ainsi à souligner qu’« il n’y a plus de petites équipes » et
qu’un match n’est jamais gagné d’avance. Périodiquement la Coupe de
France de football nous ménage ses surprises avec l’élimination préma-
turée de tel ou tel club de première division ou l’accès à la finale d’un
nouveau venu, comme Calais, battu en 2000 avec les honneurs par le FC
Nantes. La Coupe de la Ligue a vu la même année la victoire de
Gueugnon aux dépens du Paris-Saint-Germain.
c. Le football puise encore son attrait dans la confrontation
d’équipes composées d’individualités.
Les joueurs de talent constituent une incontestable force d’attrac-
tion. On admirera plus particulièrement chez un gardien ses arrêts
réflexes ou la sûreté de sa prise de balle dans le jeu aérien, chez un défen-
seur ou un joueur de milieu de terrain la correction d’un tacle et la rapi-
dité d’une relance. On a découvert avec l’évolution du football moderne
l’importance des joueurs dits de couloir, qui endiguent les attaques
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 8
B R U N O G E N E V O I S
adverses tout en étant capables par leurs montées offensives de créer un
déséquilibre au sein d’une défense renforcée. On ne se lasse pas d’appré-
cier la virtuosité d’un dribble, la précision d’une passe, la qualité d’un
centre en retrait ou d’une reprise de volée, l’art d’ajuster un coup franc.
Les beaux gestes footballistiques ne sont pas nécessairement l’apa-
nage des joueurs les plus athlétiques. Même si une équipe ne peut faire
à moins de défenseurs centraux de grande taille, l’expérience montre
qu’il y a place sur nos terrains pour des joueurs « petits par la taille mais
grands par le talent ». On songe à Raymond Kopa, à Alain Giresse ou
au tout récent Ballon d’or, l’Anglais Michael Owen. Cette variété des
gabarits permet au surplus à chacun de s’identifier aux joueurs qui lui
ressemblent le plus.
Mais les individualités les plus brillantes ne s’expriment pleine-
8 ment que si elles s’intègrent harmonieusement au sein d’un ensemble
collectif.
Les grandes équipes, de clubs ou nationales, sont celles qui, à un
moment donné, réalisent la symbiose de talents divers. L’équipe de
France victorieuse de la Coupe du monde sous la direction d’Aimé
Jacquet en a été une illustration parmi beaucoup d’autres (le Real
Madrid de Di Stefano dans les années 1950, l’Ajax Amsterdam de Johan
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Cruyff dans les années 70…).
I.2. Le rayonnement du football ne s’explique pas seulement par les ver-
tus propres de ce sport. Il faut prendre en compte les fonctions d’inté-
gration qui sont les siennes sur un plan familial, social et international.
a. Le football tient lieu de trait d’union au sein d’une famille par la
confrontation des souvenirs et des expériences. Lorsque je vantais
devant mon père l’exemple du gardien de but du Dynamo de Moscou,
Lev Yachine, seul joueur non attaquant à avoir obtenu un Ballon d’or,
il m’opposait l’image du légendaire gardien espagnol Ricardo Zamora.
Ce dernier s’illustra notamment lors de la Coupe du monde de 1934 en
tenant en échec les attaquants italiens au cours d’un quart de finale
conclu, après prolongation, sur un score d’un but partout, mais ne put
disputer le match d’appui, qui fut favorable aux Transalpins. Dans le
même esprit, nous n’arrivons pas à déterminer mes fils et moi si
Zinedine Zidane est supérieur à Michel Platini.
Au-delà de ces controverses qui n’appellent pas de réponse, se forge
un fonds commun de références que la vision de cassettes vidéo pourra
rendre plus présentes. La mémoire est d’autant plus vive que l’émotion
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 9
L E F O O T B A L L , L A G L O I R E F R A G I L E D ’ U N J E U
en son temps fut forte : la demi-finale de Séville le 8 juillet 1982 contre
l’Allemagne ; la demi-finale à Marseille contre le Portugal lors de
l’Eurofoot de 1984 ; le quart de finale contre le Brésil le 21 juin 1986 ;
la finale de 1998 contre ce même Brésil ; le succès longtemps compro-
mis contre l’Italie lors du dernier Eurofoot… Les moments d’antholo-
gie entraînent avec le temps leur part de mythe.
b. Sur le plan des relations sociales, se vérifie pareillement la valeur
intégratrice de cette mémoire footballistique commune.
Même si le football attire plus spécifiquement un public masculin,
ainsi que des pratiquants plus que des pratiquantes, il déborde très lar-
gement des seuls milieux populaires.
Avant mon entrée au Conseil d’État, j’avais éprouvé une certaine
perplexité en lisant les conclusions du commissaire de gouvernement 9
Bertrand à l’occasion d’un litige opposant la Ville de Paris à la Société
du vélodrome du Parc des Princes. Dès l’entame de son propos, le
commissaire avait pris ses distances : « Cette affaire vous amènera, peut-
être comme nous pour la première fois, sur le terrain célèbre du Parc des
Princes 2… »
Siégeant par la suite au Palais-Royal, j’ai eu le plaisir de constater
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
que le football n’y était pas inconnu. Lors des très grands événements
footballistiques, chacun s’attache à ne pas prolonger plus que de raison
les délibérations en commun.
Mais l’illustration la plus éclatante du dépassement des clivages
sociaux par la grâce du football a été fournie par un article de Raymond
Aron, quelques semaines avant la Coupe du monde 1982. L’éminent
auteur s’autorisait alors à risquer quelques commentaires sur les fans de
foot, parce qu’il était « l’un d’eux ». Il y parlait savamment de Kocsis,
« tête d’or » de l’équipe hongroise qui aurait dû gagner la Coupe du
monde en 1954, et de l’élégance d’un coup franc tiré par Platini, avant
de souligner que le fan, le vrai, est presque toujours « un spectateur
engagé 3 ».
c. Dans le cadre de contacts internationaux entre juristes, il m’est
arrivé de constater que le football servait bien souvent de dénominateur
commun, même si chacun se gardait d’oublier sa sensibilité nationale.
Lors de récentes journées juridiques franco-latino-américaines, nos
2. Concl. Bertrand, sur CE ass., 26 février 1965, RDP, 1965, p. 506.
3. Raymond Aron, « Confession d’un fan », L’Express, 9-15 avril 1982.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 10
B R U N O G E N E V O I S
interlocuteurs, tout en concédant que la France avait mérité sa victoire
en 1998, ne manquèrent pas de relever que le Brésil était la seule équipe
à avoir remporté quatre Coupes du monde et que le meilleur joueur du
siècle écoulé était Pelé.
II. On serait tenté de dire « que la fête commence ! », sans épiloguer
davantage. Cependant on ne saurait dissimuler le sentiment de la fragi-
lité du succès du ballon rond. Les responsables du football ne sous-esti-
ment-ils pas les dangers qui menacent ce sport ? Ont-ils suffisamment
conscience de la nécessité de le préserver ?
II.1. Le football, comme toute activité humaine, n’est pas à l’abri de dan-
10 gers ou de dérives. Ils affectent aussi bien le jeu et les joueurs, les
milieux dirigeants et les spectateurs.
a. S’agissant de l’évolution du jeu et des joueurs, plusieurs facteurs
incitent à l’inquiétude.
Sur une longue période, et même si ces dernières années ont quelque
peu amendé cette évolution, les tactiques mises en œuvre par chaque
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
équipe privilégient de plus en plus la défense : quel contraste entre la
finale de la Coupe du monde 1970 remportée 4 buts à 1 par le Brésil face
à l’Italie, et la finale opposant les mêmes pays en 1994, soldée par un 0
à 0 et où seuls les tirs au but permirent de désigner un vainqueur.
Les gestes d’anti-jeu de la part des joueurs persistent. Le téléspec-
tateur, grâce à la diversité des angles de vue et aux ralentis, est témoin
de simulations ou de mesures de rétorsion. Songeons, parmi d’autres
exemples, au contraste offert par Diego Maradona qui, lors de la Coupe
du monde 1986, signa pour l’Argentine face à l’Angleterre un but de la
main en prétextant qu’il s’agissait de « la main de Dieu », avant de mar-
quer un but superbe au terme d’une course de 50 mètres.
Lors de la Coupe du monde 1994, le même joueur fut, à la suite du
match Argentine-Nigeria, sanctionné pour dopage. Il s’agit fort heu-
reusement d’un cas isolé. Mais il convient de se montrer vigilant en la
matière pour éviter qu’un jour l’image du football ne soit ternie, comme
cela s’est produit pour le cyclisme.
b. Les milieux dirigeants ont également leur part de responsabilité.
Lorsque, sur requête du Toulouse Football Club, le Conseil d’État
fut saisi en juin 2001 de l’affaire dite des faux passeports, l’avocat de la
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 11
L E F O O T B A L L , L A G L O I R E F R A G I L E D ’ U N J E U
Ligue nationale de football s’efforça dans sa plaidoirie de relativiser
l’événement : « Il y a toujours eu des scandales… », qu’il s’agisse de la
« caisse noire » de l’AS Saint-Étienne au début des années 1980, ou de
l’affaire Valenciennes-Olympique de Marseille qui éclata au printemps
1994 et conduisit à ce que l’OM fût déchu de son titre de champion de
France.
Il nous est impossible d’adhérer à une philosophie qui consisterait
à juger inéluctables les manquements à l’éthique sportive. Tout au
contraire faut-il se féliciter de ce que les instances fédérales sanctionnent
les fautes avérées.
La responsabilité des dirigeants nous paraît pouvoir davantage être
mise en cause face au phénomène de l’inflation du nombre des matches
et des compétitions : championnat de France avec une première division
devant passer de 18 à 20 clubs ; Coupe de France ; Coupe de la Ligue ; 11
Ligue des champions à l’échelon européen ; Coupe de l’Union euro-
péenne de football… et ceci indépendamment des matches de l’équipe
de France. Qui ne voit que la prédominance des intérêts financiers à
court terme risque d’obérer et la résistance physique des joueurs et
l’engouement du public, par trop sollicité ?
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
c. L’évolution de l’attitude des spectateurs est une source d’inquié-
tude plus grande encore.
Le temps n’est plus où les rivalités entre supporteurs se limitaient à
des affrontements pacifiques sous forme d’encouragements et de sifflets.
Les spectateurs ont au fil du temps développé un comportement de plus
en plus agressif et machiste, que la plus grande présence de femmes dans
les stades depuis la Coupe du monde 1998 ne suffit pas à faire évoluer.
Et le drame du Heysel, le 29 mai 1985, a fait prendre conscience à des
millions de téléspectateurs de la réalité de la violence. De multiples
mesures ont été prises depuis lors pour endiguer ce phénomène 4.
À la suite des débordements ayant marqué plusieurs rencontres au
Parc des Princes, et en particulier le match Paris-Saint-Germain - Caen
du 28 août 1993, le Conseil d’État fut saisi d’un projet de loi visant à ren-
forcer la sécurité des manifestations sportives. À l’initiative du rappor-
teur du texte fut introduit un délit de pénétration illicite sur l’aire de jeu.
Les limites d’une telle incrimination sont apparues avec acuité lors
4. Cf. L. Falacho, « Les mesures prises pour lutter contre le hooliganisme à l’épreuve des
libertés publiques », RDP, 2001, p. 419.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 12
B R U N O G E N E V O I S
du match France-Algérie, le 6 octobre 2001 au Stade de France, marqué
entre autres par l’envahissement de la pelouse à un quart d’heure de la
fin. Il est clair que le football ne peut à lui seul résoudre les problèmes
de notre société 5.
II.2. Il importe donc d’œuvrer sans relâche pour que soient maintenues
à tous les niveaux les exigences de l’éthique sportive. Sans prétendre
proposer de solutions miracles, nous sommes enclins à plaider en faveur
d’une adaptation limitée des règles du jeu, d’un renforcement des
contrôles et d’un allègement du calendrier des compétitions.
a. Les instances internationales ont su apporter par le passé d’utiles
modifications aux règles applicables au jeu ou aux compétitions, qu’il
12 s’agisse de la possibilité de procéder à des changements de joueurs en
cours de partie, de la suppression des matches d’appui grâce au recours
aux tirs au but, de l’assouplissement de la règle du hors-jeu, de la régle-
mentation des passes au gardien pour éviter des manœuvres dilatoires,
ou encore de l’officialisation récente du temps supplémentaire à la fin
de chaque mi-temps. Toutes ces mesures ont été bénéfiques. Elles
gagneraient sans doute à être prolongées par d’autres initiatives.
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Pourquoi ne pas ouvrir à l’arbitre, qui hésite à infliger à un joueur
un second carton jaune synonyme d’exclusion définitive, une possibi-
lité d’exclusion temporaire de la partie à l’égard d’un joueur trop
prompt à contester ses décisions ? L’expérience du handball et du hoc-
key sur glace plaide en ce sens.
Face à l’obstination de certains joueurs à ne pas respecter la distance
de 9,15 mètres requise lorsque est accordé un coup franc à l’équipe
adverse, pourquoi ne pas permettre à l’arbitre, comme c’est le cas en
rugby, d’avancer de trois ou cinq mètres l’emplacement d’où sera tiré le
coup franc ? Dans certains cas, ce changement rapprocherait dangereu-
sement le coup franc du but de l’équipe fautive, péril peut-être suffisant
pour prévenir certains comportements d’anti-jeu.
b. Le contrôle du respect effectif des règles devrait également être
renforcé.
D’ores et déjà l’arbitre de champ n’hésite pas à solliciter l’avis des
deux arbitres assistants. L’exemple du football américain, où l’arbitre
5. Cf. « Énergumènes ou énerg-humains », par Azouz Begag et Christian Delorme, Le
Monde, 13 octobre 2001.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 13
L E F O O T B A L L , L A G L O I R E F R A G I L E D ’ U N J E U
principal peut compter sur le concours d’un nombre plus élevé d’assis-
tants, conduit à s’interroger sur l’opportunité de prévoir deux arbitres
de champ ayant chacun la responsabilité d’une moitié de terrain.
Par ailleurs, même si l’on peut hésiter à systématiser le recours à des
moyens vidéo pour vérifier le bien-fondé des décisions arbitrales, car
cela risquerait de hacher le cours du jeu, leur utilisation devrait per-
mettre à tout le moins de sanctionner a posteriori les actes de simulation
caractérisés, par une suspension temporaire du joueur fautif.
c. L’allègement du calendrier des compétitions répond lui aussi à un
impératif.
Lorsque a été créée la Coupe de la Ligue, les dirigeants fédéraux
ont renoué fâcheusement avec l’expérience de la Coupe Drago, qui
pendant douze ans (de 1953 à 1964) avait servi d’épreuve de repêchage 13
aux clubs professionnels éliminés prématurément de la Coupe de
France. L’encombrement du calendrier a de nos jours atteint un point
tel qu’un hiver rigoureux pose tout de suite des problèmes d’orga-
nisation des rencontres difficilement surmontables.
Ne serait-il pas préférable de limiter les compétitions nationales,
pour permettre aux clubs de l’élite d’affronter, sans fatigue excessive, les
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
rencontres au plan européen, et ménager les joueurs appelés à former
l’équipe de France, quand bien même nombre d’entre eux évoluent à
l’étranger ? Nul doute que l’internationalisation du football ne
conduise à dégager des solutions, non seulement à l’échelon national,
mais aussi sur le plan européen, et même mondial.
Ainsi convient-il de rechercher inlassablement les voies et moyens
qui permettent au football de conserver son pouvoir d’attraction et son
rôle d’intégration.
Puisse l’édition 2002 de la Coupe du monde justifier ce que disait il
y a tout juste vingt ans l’auteur de Paix et Guerre entre les nations : « Ne
boudons pas à cette grande fête non d’amitié, mais de compétition entre
les nations par l’intermédiaire d’artistes fragiles. Une compétition sou-
mise à des règles, contrôlée par des arbitres, n’est-ce pas, en dernière
analyse, l’image de la seule réconciliation entre les peuples compatible
avec la nature des collectivités et peut-être de l’homme lui-même 6 ? »
6. Cf. L’Express, op. cit., note 3.
BAT - Pouvoirs 101 19/06/08 17:19 Page 14
B R U N O G E N E V O I S
R É S U M É
Le football est un sport qui, par l’alliance qu’il réalise entre les talents indi-
viduels des joueurs et leur insertion au sein d’une équipe, et par la marge
d’incertitude que ménage le déroulement des rencontres, a su imposer en un
siècle sa force d’attraction, tout en jouant un rôle d’intégration éminemment
positif. Mais on ne saurait ignorer la fragilité de l’édifice. L’évolution du jeu
dans un sens par trop défensif, la multiplication du nombre des compétitions
et les excès commis par certains supporteurs, impliquent une adaptation
continue des règles et un meilleur contrôle de leur application.
14
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])
© Le Seuil | Téléchargé le 18/02/2024 sur [Link] (IP: [Link])