Histoire des Sciences et Civilisations
Histoire des Sciences et Civilisations
PHQ399
par
David SÉNÉCHAL
Ph.D., Professeur Titulaire
Université de Sherbrooke
Faculté des sciences
Département de physique
30 mai 2018
2
Table des matières
Prologue 5
1 Les origines 9
A Science ou Magie ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
B L’origine des civilisations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
1.B.1 La préhistoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
1.B.2 L’apparition de la civilisation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
1.B.3 L’âge du fer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
C L’Égypte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
D La Mésopotamie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
2 La science grecque 23
A Généralités sur la science grecque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
2.A.1 Étendue de la civilisation grecque dans l’histoire . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
2.A.2 Le problème des sources . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
2.A.3 Caractère de la science grecque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
B Les présocratiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
2.B.1 Les premiers philosophes ioniens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
2.B.2 Les pythagoriciens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
2.B.3 Autres écoles philosophiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
C La période classique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
2.C.1 Platon et son école . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
2.C.2 Eudoxe de Cnide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
2.C.3 Aristote . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36
D La médecine grecque classique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
E La période hellénistique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
2.E.1 Mathématiciens et mécaniciens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
2.E.2 Astronomes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46
2.E.3 Médecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
F Le déclin de la science antique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
3 L’Orient et le moyen-âge 61
A La Chine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
B L’Inde . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
C Le monde arabe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
D Le moyen-âge occidental . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70
3.D.1 Qu’est-ce que le moyen-âge ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70
3.D.2 Pénétration en Occident de la science gréco-arabe . . . . . . . . . . . . . . . . 72
3.D.3 Les universités et la scolastique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
3.D.4 Foi et raison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
3
4 TABLE DES MATIÈRES
4 La révolution scientifique 81
A L’algèbre et le calcul infinitésimal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82
4.A.1 Les logarithmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
4.A.2 La notation algébrique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84
4.A.3 Les équations algébriques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85
4.A.4 La géométrie analytique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
4.A.5 Analyse combinatoire et probabilités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
4.A.6 Le calcul infinitésimal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
B La révolution copernicienne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
4.B.1 Copernic . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
4.B.2 Tycho Brahé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
4.B.3 Kepler . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
4.B.4 Galilée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
C La naissance de la mécanique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
4.C.1 Stevin et la statique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99
4.C.2 Les travaux de Galilée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100
4.C.3 Descartes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
4.C.4 Huygens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
4.C.5 Newton . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 106
D La naissance de la méthode expérimentale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
Épilogue 255
Bibliographie 261
6
Prologue
Ilscience.
paraît logique, avant d’entreprendre une histoire des sciences, de définir ce qu’on entend par
Le mot lui-même vient du latin scientia dont la racine est scire, qui veut dire «savoir». Le
Robert définit la science comme « Tout corps de connaissances ayant un objet déterminé et reconnu,
et une méthode propre ; domaine du savoir, en ce sens. »
Il n’y a donc pas une science, mais des sciences, chacune caractérisée par un ensemble de pratiques
plus ou moins différenciées, des mathématiques à la sociologie en passant par la comptabilité !
La définition de science utilisée dans ce cours est plus restrictive. Il s’agit plutôt d’une tentative sys-
tématique de connaissance de la Nature par des voies rationnelles. Autrement dit, nous ne considérons que
les sciences de la Nature, ce qu’on appelait autrefois la Philosophie naturelle. En langage moderne, ceci
signifie la physique, la chimie, la biologie et les disciplines connexes (astronomie, géologie, etc.), aux-
quelles on ajoute les mathématiques.
La place des mathématiques est singulière, car il s’agit d’un ensemble de concepts et de méthodes dont
l’objet n’est pas exclusivement l’étude de la Nature, mais qui s’étend à pratiquement toute l’activité
humaine. Nous les incluons tout de même dans notre étude, en raison non seulement de leur impor-
tance fondamentale dans l’évolution des connaissances sur la Nature, mais de leur place centrale dans
l’évolution de la pensée humaine.
Certaines sociétés savantes, dans le but de démarquer la science de pratiques qu’elles considèrent
plutôt comme des pseudo-sciences, tentent d’en donner une définition basée sur ses méthodes et ses
effets plutôt que sur des champs d’étude précis. Ce qui suit est une définition de la science soumise
par l’American Physical Society (APS) :
7
Prologue
Définition de
la Science
La science agrandit et enrichit nos vies, ouvre notre imagination et nous libère des ser-
vitudes de l’ignorance et de la superstition. Les sociétés savantes soussignées désirent
énoncer les préceptes de la science moderne qui sont responsables de son succès.
La science est l’entreprise systématique d’acquérir des connaissances sur le monde, d’or-
ganiser et de synthétiser ces connaissances en lois et théories vérifiables.
Le succès et la crédibilité de la science prend sa source dans la volonté des scientifiques
de
1) Soumettre leurs idées et résultats à la vérification et la reproduction indépendante par
d’autres scientifiques, ce qui nécessite l’échange complet et ouvert des données, procé-
dés et matériel.
2) Abandonner ou modifier les conclusions acceptées lorsque confrontés à des évidences
expérimentales plus complètes ou fiables.
L’adhésion à ces principes procure un mécanisme d’autocorrection qui est le fondement
de la crédibilité de la science. 1
Science, Une technique est un corps de connaissances pratiques visant à exercer une action de manière effi-
techniques et cace sur la matière. En général, les techniques anciennes ont été mises au point sans qu’une connais-
technologie sance rationnelle et systématique de la Nature soit nécessaire. Chaque domaine pratique disposait
de règles empiriques, peut-être obtenues par essai et erreur au fil des générations et transmises sans
explications générales. C’est la période des artisans et des corporations de métier. La contemplation
des cathédrales gothiques ou des pyramides d’Égypte suffit à interdire tout mépris à l’égard des ces
connaissances pratiques «non scientifiques».
Depuis environ deux siècles, les progrès de la science et des techniques s’influencent et se favorisent
mutuellement. Il est donc impossible de séparer complètement science et techniques, car l’état de
l’une dépend des progrès de l’autre. Les méthodes d’acquisition de connaissances pratiques sont de
nos jours proches des méthodes utilisées dans l’acquisition de connaissances sur la Nature. L’ensemble
de ces méthodes peut sans trop d’erreur être qualifié de «méthode scientifique» et les connaissances
pratiques résultant de l’application de ces méthodes sont, avec raison, qualifiées de «scientifiques».
Ce mariage de science et de techniques porte le nom de technologie. De façon grossière, on peut af-
firmer que la technologie est la «science au service de l’humanité». Il serait plus juste de parler de
technologies au pluriel, car chaque domaine d’activité fait appel à des ressources scientifiques en
proportions différentes, que ce soit la microélectronique, le génie mécanique, la médecine thérapeu-
tique, etc. En résumé, la science (au sens strict) et la technologie diffèrent donc par leur objet, même
si leurs méthodes sont apparentées.
Ce cours, par choix, se limite à l’étude des sciences naturelles et des mathématiques. Les progrès
techniques réalisés dans les temps anciens sont délibérément négligés, en dépit de leur immense
1. «Science extends and enriches our lives, expands our imagination and liberates us from the bounds of ignorance and
superstition. The endorsing societies wish to affirm the precepts of modern science that are responsible for its success.
Science is a systematic entreprise of gathering knowledge about the world and organizing and condensing that knowledge
into testable laws and theories.
The success and credibility of science is anchored in the willingness of scientists to : (1) Expose their ideas and results to
independent testing and replication by other scientists. This requires the complete and open exchange of data, procedures
and material. (2) Abandon or modify accepted conclusions when confronted with more complete or reliable experimental
evidence.
Adherence to these principles provides a mechanism for self-correction that is the foundation of the credibility of science.»
8
Prologue
intérêt. Cependant, les allusions aux progrès techniques se feront de plus en plus nombreuses au fur
et à mesure que le récit se rapprochera de nous dans le temps.
Avant de s’engager dans un cours d’histoire des sciences aux dimensions restreintes comme celui-ci, Thèmes
plusieurs avertissements sont de mise. Premièrement, le sujet lui-même est si vaste qu’un cours de couverts dans
trois mois ne peut absolument lui rendre justice et que les sujets couverts par le cours, ainsi que la ce cours
profondeur de leur couverture, doivent faire l’objet d’un choix judicieux. Il faut exercer un certain
nombre de compromis en mettant en balance l’importance des sujets choisis dans l’histoire des idées
(leur caractère plus ou moins fondamental), le niveau de préparation des étudiants à l’étude de ces
sujets et, enfin, l’expertise particulière du professeur, adéquate dans certains sujets et minimale dans
d’autres.
L’importance des sciences physiques dans ce cours, par rapport à la biologie, tient d’une part à l’exper-
tise du professeur et, d’autre part, à leur développement relativement ancien, bien adapté à l’étude de
l’histoire. De plus, nous voulons insister sur l’histoire des sciences comme «histoire des idées» et ne
voulons pas tomber dans une énumération de découvertes particulières qui, bien que fascinantes en
soi, n’ont pas remis en cause notre vision du monde. Ceci justifie l’importance accordée aux concepts
de mouvement, d’énergie, de structure de la matière, d’évolution des espèces et excuse que l’on né-
glige la mécanique des fluides, la synthèse organique ou la physiologie des plantes.
9
Prologue
10
Chapitre 1
Les origines
A Science ou Magie ?
Ilvité
est pratiquement impossible de dire à quelle époque sont apparues les premières formes d’acti-
scientifique, si par là on entend une connaissance pratique de la Nature basée sur l’expérience.
Les hommes de la préhistoire se livraient à des activités non instinctives, telle la fabrication d’outils
rudimentaires, l’allumage du feu et, plus tard, l’agriculture ; ces activités demandaient la transmis-
sion, par l’éducation, d’une connaissance acquise par l’observation et l’expérience. Cependant, ces
connaissances ne s’inséraient pas, au départ, dans un système rationnel. Au contraire, elles étaient sou-
vent associées à des «forces» ou «puissances» de la Nature que les humains espéraient conjurer en
respectant un certain rituel. Ces rites constituaient ce qu’on a appelé la magie.
Quelles étaient les croyances essentielles de la magie, telle qu’elle fonctionna chez les
peuples les plus anciens et telle qu’elle persiste parmi certaines cultures primitives
contemporaines ? Grosso modo, la magie exprime une vision animiste de la Nature. Le
monde était peuplé et contrôlé par des esprits et par des forces spirituelles cachées qui
résidaient peut-être dans les animaux ou les arbres, dans la mer ou dans le vent, et le
devoir du magicien était de plier ces forces à son projet, d’obtenir la coopération des es-
prits. Il procédait à des incantations, jetait des sorts et préparait des potions, en fonction
de sa vision d’un monde d’affinités et de sympathies. Ce point de vue pouvait conduire
à une magie sympathique, ou imitative, qui poussait les hommes à manger la chair d’un
animal, afin de s’approprier certaines de ses qualités, où à se vêtir comme les animaux
et à mimer leur capture et leur mort afin que leurs chasses soient couronnées de succès.
Dessiner et peindre des images d’animaux ou exécuter des figurines à leur ressemblances
revenait à s’approprier une partie de leur puissance ; c’était aussi les affaiblir et faciliter
leur capture. Le monde magique était un monde de rapports plutôt qu’un monde d’ob-
jets indépendants ; il était basé sur les interrelations de l’homme avec la vie et avec les
conditions qu’il trouvait autour de lui, dans un monde où les forces étaient personnifiées
et où chaque chose exerçait une influence spécifique. 1
1. Tiré de C. Ronan [63], p. 12.
11
Chapitre 1. Les origines
On peut affirmer que la magie a rempli un rôle utile d’organisation et de préservation des connais-
sances pratiques. Par exemple, le rite magique associé au solstice d’hiver n’était peut-être pas néces-
saire pour que les jours rallongent effectivement, mais il avait au moins le mérite de codifier et de
préserver la connaissance du solstice. Par contre, les explications que la magie fournissait des phéno-
mènes naturels, généralement basées sur l’intervention de puissances divines, n’étaient pas fécondes :
elles ne permettaient pas de susciter des observations ou des techniques nouvelles, contrairement à
ce qui est de nos jours attendu d’une théorie scientifique.
Les connaissances magiques reposaient dans une caste particulière d’individus : mages, prêtres ou
sorciers, responsables de la communication avec les puissances divines. Au cours des millénaires, les
pratiques magiques ont connu de multiples différentiations, certaines évoluant vers les religions an-
tiques (dont la mythologie des religions polythéistes) et d’autres vers des connaissances plus pratiques
relativement dépourvues de spiritualité. Il reste qu’en tant que tentative de comprendre et contrôler
la Nature, la magie est l’ancêtre de la science.
Si par science on entend un rejet de la magie et des causes surnaturelles au profit d’un ordre naturel
indépendant des volontés divines, alors on peut avec justesse en faire remonter l’origine aux Grecs.
Il faut cependant rester prudent sur cette affirmation, car notre connaissance des civilisations qui
influencèrent les Grecs (l’Égypte et la Mésopotamie) est bien moins complète que notre connaissance
de la civilisation grecque ; les Grecs eux-mêmes affirmaient qu’ils devaient énormément à l’Égypte.
Parce que la civilisation grecque a éventuellement dominé les territoires de l’Égypte et de la Mésopo-
tamie, elle jette sur ces anciennes civilisations un voile mystérieux que seule l’archéologie, à partir
du début du XIXe siècle, a levé partiellement. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas suite aux dé-
couvertes archéologiques que ces antiques civilisations ont exercé une influence sur nous, mais par
l’intermédiaire des Grecs et, dans une certaine mesure, par celui de la Bible.
Il paraît donc juste de jeter un coup d’oeil rapide sur l’évolution des sociétés humaines jusqu’à l’aube
de la civilisation grecque. C’est le but du reste de ce chapitre.
12
B. L’origine des civilisations
— Le paléolithique est l’époque la plus ancienne, caractérisée par la technique de la pierre taillée
et un mode de vie nomade ignorant l’élevage ou l’agriculture. Les humains vivaient alors de
chasse et de cueillette. Cette époque débute il y a trois millions d’années, bien avant que l’es-
pèce humaine ait atteint son apparence actuelle. Parmi les techniques développées au cours du
paléolithique, signalons la domestication du feu, la fabrication de vêtements et de contenants
à partir de peaux animales, la fabrication d’outils de chasse et de canots. La domestication du
chien date probablement du paléolithique.
— Le néolithique est défini à l’origine par l’utilisation de la pierre polie, mais est surtout carac-
térisé par l’apparition de l’élevage (domestication de la chèvre, du porc et des bovidés) et de
l’agriculture, donc par une sédentarisation (au moins saisonnière) des populations. Les traces
les plus anciennes d’une population néolithique se trouvent au Moyen-Orient et datent d’entre
9 000 et 6 000 ans avant notre ère. À cette époque furent aussi développés l’art de la poterie,
du tissage, de la construction en pierre. L’invention de la roue remonte à cette période. L’in-
vention de l’agriculture constitue peut-être la plus grande révolution dans l’évolution de la
race humaine. Outre la sédentarisation des populations, elle a aussi nécessité une planifica-
tion à long terme du travail. Le mythe biblique de la chute de l’Homme – qui se retrouve aussi
dans d’autres mythologies que l’hébraïque – est un souvenir de cette invention, par laquelle
désormais les humains devaient travailler la terre à la sueur de leur front pour survivre, travail
heureusement compensé par une relative stabilité dans l’alimentation.
— L’apparition des premiers fourneaux coïncide avec le début de l’âge des métaux. Les premiers
métaux furent natifs (or, argent et cuivre) et utilisés principalement à des fins décoratives. Le
cuivre fut ensuite extrait de ses minerais, ce qui est plus difficile, et combiné en alliage avec
l’étain pour former le bronze (ou airain), métal à la fois plus dur et ayant un point de fusion
plus bas que le cuivre. Cet âge des métaux coïncide approximativement avec l’apparition des
premières civilisations, mais n’est pas un prérequis technique obligé, car les outils de pierre
sont encore prédominants à cette époque. D’ailleurs, les civilisations précolombiennes (Mayas,
Aztèques, Incas) n’utilisaient les métaux que comme ornements.
La métallurgie, même primitive, est une activité relativement sophistiquée demandant un sens aigu
de l’observation et une forme évoluée de transmission des connaissances. Cependant, elle ne nécessite
pas une connaissance étendue, rationnelle et systématique de la nature : c’est une technique et non
une science.
13
Chapitre 1. Les origines
On s’accorde à penser que les premières civilisations sont nées de l’organisation à grande échelle de
l’agriculture, sur les rives des grands fleuves du Moyen-Orient (le Nil, l’Euphrate, le Tigre, l’Indus) et
de la Chine. L’agriculture à proximité des grands fleuves bénéficie d’une terre facile à travailler et de
la crue des eaux, qui doit être mise à profit par des travaux d’irrigation considérables. La mise en com-
mun des ressources et l’organisation du travail sont alors nécessaires et donnent un avantage certain
aux populations travaillant de concert. L’apparition des villes est une conséquence de la civilisation
(et non une cause), car (i) elle demande une spécialisation du travail suffisante pour justifier une ag-
glomération d’artisans, de marchands et de non-paysans en général et (ii) elle nécessite des surplus
agricoles importants afin de nourrir cette population.
La période historique comme telle débute avec l’invention de l’écriture, vers 3000 ans avant notre
ère, en Mésopotamie et en Égypte. Avec l’écriture apparaît la classe des scribes, ceux qui maîtrisent
cet art compliqué et qui peuvent désormais transmettre les connaissances de manière plus précise
et permanente que par tradition orale. L’écriture semble être née directement du besoin de tenir un
inventaire des produits agricoles, et donc fut utilisée premièrement en conjonction avec les premiers
systèmes de numération.
L’Égypte et la Mésopotamie étaient des civilisations de l’âge du bronze. Ces civilisations furent ébran-
lées au milieu du deuxième millénaire avant notre ère par l’arrivée de l’âge du fer, dont la signification
historique fut immense. Le fer est plus difficile à travailler que le bronze, en raison de sa plus grande
température de fusion, requérant des fours plus sophistiqués. Notons que le bronze était coulé dans
des moules, alors que le fer n’était que ramolli et forgé. 2 Par contre, le minerai de fer est beaucoup
plus abondant que le minerai de cuivre. Pendant l’âge du bronze, la rareté du métal en faisait un ob-
jet de luxe, apanage des nobles et des guerriers. Les paysans ne possédaient que des outils de pierre
rendant difficile toute agriculture en dehors de zones étroites près des rivières, où la terre est facile
à travailler, telles l’Égypte et la Mésopotamie. Dans ces pays, l’agriculture était une entreprise d’État
en raison des travaux communautaires importants qu’elle impliquait (irrigation, distribution, etc.).
La technologie limitée du bronze a donc imposé un système social rigide et stable, fondé sur des états
puissants et comportant aussi des villes importantes.
L’arrivée du fer a démocratisé l’outillage en métal. Le fer a permis d’étendre l’agriculture à des régions
autrement couvertes de forêts, comme l’Europe, où le climat ne demandait pas d’importants travaux
d’irrigation. Il a ainsi rapetissé l’unité sociale minimale, car l’agriculture ne demandait plus d’orga-
2. La fonte du fer nécessite des fours plus efficaces encore, et ne fut réalisée que plus tard, premièrement en Chine (IIe
siècle avant notre ère) et en Inde avant d’atteindre le Moyen-Orient et l’Europe.
14
C. L’Égypte
nisation sociale lourde. Comme elle a aussi répandu l’usage d’armes très efficaces, l’arrivée du fer a
entraîné une période de chaos assez sévère, ponctuée de guerres incessantes. Il est probable que les
habitants de l’âge du fer aient considéré avec nostalgie les civilisations plus stables et en apparence
plus riches de l’âge du bronze. Cependant, le fer a permis de nombreuses innovations techniques et
économiques, notamment en navigation, qui ont peu à peu favorisé l’éclosion de nouvelles civilisa-
tions : Hittites, Phéniciens et surtout Grecs. En somme, l’avènement de l’âge du fer est comparable en
importance à la chute de l’Empire romain : une période de relative obscurité et de chaos, suivie d’une
période de progrès techniques et finalement de l’éclosion d’une civilisation encore plus prospère et
diversifiée que la précédente.
C L’Égypte
L’Égypte fut l’hôte, avec la Mésopotamie, de la première grande civilisation de l’Antiquité. Ce pays L’Égypte dans
est entièrement dépendant de son artère, le Nil, et de ses crues annuelles qui fertilisent le sol. Les l’histoire
rois qui régnèrent sur l’Égypte (pharaons) furent classifiés par les historiens de l’Antiquité en trente
dynasties. Le premier pharaon (première dynastie) fut Ménès (ou Narmer) qui unifia la Haute-Égypte
et la Basse-Égypte. La chronologie approximative du pouvoir égyptien est indiquée au tableau 1.1.
L’Égypte ancienne était un état monarchique centralisé. Les scribes, sorte de fonctionnaires-comptables, Caractère des
étaient responsables de l’inventaire et de la distribution des récoltes et c’est entre leurs mains que connaissances
reposait le savoir transmissible des Égyptiens, en particulier en mathématiques. égyptiennes
Paradoxalement, l’époque la plus féconde en inventions techniques est l’Ancien empire (l’époque des
grandes pyramides). Par exemple, les grandes pyramides de Chéops et de Chéphren ont leurs faces
orientées vers les quatre points cardinaux avec une précision de 2′ 28′′ et nous ignorons comment les
constructeurs y sont parvenus. 3 Nous ignorons aussi comment les Égyptiens ont réussi à assembler
ces monuments. L’historien grec Hérodote (−484/ − 425) écrit que 100 000 hommes travaillèrent
pendant 20 ans à la construction de la pyramide de Chéops, mais celui-ci est souvent peu fiable quand
il cite des nombres.
Platon traite les Égyptiens de «peuple de boutiquiers» 4 , caractérisé par un «amour de la richesse» et
non un amour de la science. Les connaissances égyptiennes avaient en effet un caractère technique
et utilitaire. Les Égyptiens n’ont pas senti le besoin d’élaborer un système cohérent de la Nature.
3. Les prétendues correspondances entre les dimensions de la grande pyramide et celles du système solaire sont non
fondées.
4. Napoléon a dit la même chose des Anglais.
15
Chapitre 1. Les origines
Table 1.1
Chronologie politique de l’Égypte.
16
C. L’Égypte
Les documents parvenus jusqu’à nous démontrent une absence de raisonnement dans les mathé- Les mathéma-
matiques égyptiennes. Ils sont remplis d’exemples d’applications de règles pratiques de calcul. tiques
Les Égyptiens ont un système de numération juxtapositionnel (analogue aux chiffres romains) : ils ont
des signes pour l’unité, la dizaine, la centaine, etc., et répètent les symboles le nombre de fois requis. 5
L’importance du nombre 10 provient vraisemblablement de nos dix doigts, utilisés pour compter de-
puis les temps préhistoriques. Les Égyptiens ne connaissent que les entiers, les fractions unitaires (de
la forme 1/n , où n est un entier) ainsi que la fraction 2/3. Toutes les autres fractions doivent être
réduites à des combinaisons de ces dernières. 6
1= 4=
10 = 36 =
100 =
7325 =
1000 =
Figure 1.1
Exemples de numération juxtapositionnelle égyptienne. Chaque puissance de dix possède son symbole, jus-
qu’à 106 .
Les Égyptiens peuvent résoudre des équations linéaires, par la méthode dite des «fausses positions»,
qui consiste à deviner une solution et à la corriger au besoin. 7
Hérodote attribue aux Égyptiens l’invention de la géométrie. En fait, leurs connaissances géomé-
triques sont purement pratiques et empiriques. Ils savent comment calculer l’aire d’un rectangle,
d’un trapèze, d’un triangle. Ils savent que le volume d’une pyramide est 13 Bh (B : base, h : hauteur).
Notons que la démonstration de cette dernière formule nécessite un raisonnement à la base du calcul
intégral, mais nous ne savons pas comment les Égyptiens y sont parvenus. Ceux-ci adoptent la valeur
9 ) = 3, 1605 . . .. En général, les Égyptiens sont plus forts en géométrie qu’en arithmétique, en
π ≈ ( 16 2
Les Égyptiens distinguent les planètes des étoiles. Ils disposent d’instruments de mesure rudimen- L’astronomie
taires des positions astronomiques. 8 Ils savent que la crue du Nil coïncide avec le lever héliaque de
Sirius (Sothis). Ils disposent du meilleur calendrier de l’Antiquité : une année divisée en 12 mois de 30
jours, plus 5 jours dits épagomènes. Ce calendrier sous-estime d’environ 6 heures la durée de l’année et
mène à des «solstices flottants» (année errante), c’est-à-dire à un décalage progressif des saisons (une
saison de recul à tous les 360 ans, environ). Ce sont les rois lagides qui demanderont la mise au point
d’un nouveau calendrier, avec une année bissextile tous les quatre ans pour corriger la situation. Ce
calendrier fut imposé par César en –47, d’où son nom de calendrier julien.
Les Égyptiens mesuraient le temps à l’aide de cadrans solaires durant le jour et de clepsydres (horloges
à eau) pendant la nuit. Ces dernières étaient très imprécises, car les Égyptiens ne connaissaient pas
la relation entre le niveau de l’eau et la pression exercée au fond du récipient. Les clepsydres furent
5. Voir [18], p. 14. Voir aussi [37], chap. 14.
6. Voir [18], pp. 14-15, pour un exemple de calcul.
7. Voir [18], p. 75.
8. Voir [77], vol. I, p. 44.
17
Chapitre 1. Les origines
améliorées à l’époque gréco-romaine, en particulier par le Grec Ctésibios, et furent la forme d’horloge
la plus utilisée sous l’Empire romain.
La médecine Notre connaissance de la médecine égyptienne, comme des autres volets de cette civilisation, est ba-
sée surtout sur la découverte de nombreux papyrus où des diagnostics et des traitements sont consi-
gnés. Le fondateur légendaire de la médecine égyptienne est le médecin-architecte Imhotep, au ser-
vice du pharaon Djôser, qui vécu vers −2800/−2700. Ce personnage fut plus tard divinisé et reconnu
comme le dieu de la médecine.
La médecine égyptienne est hybride : d’une part elle contient une forte dose de magie ; des incanta-
tions prononcées par le médecin sont censées apporter par elles-mêmes la guérison, même si elles
sont souvent accompagnées de cataplasmes ou de potions. D’autre part, l’utilisation de drogues dé-
couvertes empiriquement semble également importante. Fait significatif, le médecin égyptien n’est
pas un prêtre, mais un artisan, dont le savoir doit être transmis de façon héréditaire : on est médecin
de père en fils, comme on est scribe, ou armurier, ou cordonnier de père en fils.
Il semble que la chirurgie égyptienne ait été supérieure à la médecine. Les Égyptiens savaient com-
ment recoudre des plaies ; ils procédaient à des obturations dentaires avec de l’or ; ils réparaient les
fractures en replaçant les os et en les maintenant à l’aide d’éclisses de bois.
D La Mésopotamie
La La Mésopotamie est le «pays entre deux fleuves» : 9 le Tigre et l’Euphrate. La Mésopotamie n’a pas,
Mésopotamie en général, connu l’unité politique de l’Égypte, mais il s’y développa une civilisation aussi ancienne
dans l’histoire que sur les rives du Nil. La chronologie ci-dessous est donc tout approximative et n’évoque que les
courants principaux. L’utilisation de briques plutôt que de pierres dans la construction des grands
bâtiments a fait que la civilisation mésopotamienne n’a pas laissé de traces aussi durables que l’égyp-
tienne. À partir du milieu du XIXe siècle, les archéologues ont découvert les ruines de plusieurs cités
enfouies, telles Our, Babylone (Babel), Ninive, qui ont progressivement révélé l’ampleur de la civili-
sation mésopotamienne.
La plus ancienne civilisation de Mésopotamie s’est développée à proximité des embouchures des
fleuves, vers −3000, dans la région qu’on appelle Sumer. La majeure partie des connaissances tech-
niques de la Mésopotamie semble dater de l’époque des Sumériens, soit le troisième millénaire avant
notre ère. On ignore l’origine du peuple sumérien, mais au deuxième millénaire, des peuples sémites
venus de l’ouest s’installent dans la région et le pouvoir se déplace un peu vers le nord ; la ville de
Babylone (ou Babel) devient le centre le plus important. 10 s Au milieu du deuxième millénaire, des
peuples connaissant l’usage du fer (les Hittites) envahissent la Mésopotamie et par la suite, au premier
millénaire, le pouvoir se déplace vers le nord, dans la région connue sous le nom d’Assyrie. Les Assy-
riens, renommés pour leur cruauté, établirent une domination militaire sur tout l’Orient (incluant
9. Du grec Μεσο ποταμιος : «entre deux fleuves».
10. Rappelons que, d’après la Genèse, le peuple hébreu est originaire d’Our, en Sumer. D’ailleurs, les mythes de la Création
et du Déluge qu’on retrouve dans la Bible sont tirés de mythes sumériens encore plus anciens. En particulier, des preuves
archéologiques irréfutables du Déluge, sorte d’inondation prolongée ayant affecté toute la basse Mésopotamie vers −3200,
ont été mises à jour dans les années 1920.
18
THRACE Pont-Euxin
E
O IN
CÉD
A
M
CAPPADOCE ARMENIE
mer Égée LYDIE
ASIE MINEURE
ION
I
E
PHRYGIE ASSYRIE
CI Édesse
LIC
I E Antioche Ninive
Tig
re
19
IE
CRÈTE
M
CHYPRE Bagdad
Figure 1.2
NIC
SYRIE Eu
ES
Damas ph
O
PHE
Mer Intérieure rat
e
PO
PERSE
Cyrène Gondeshapur
M
IE
Alexandrie Jérusalem
LYBIE
JUDÉE
SUMER
Memphis
ARABIE
EGYPTE Nil
D. La Mésopotamie
Chapitre 1. Les origines
?/-2400 Sumer.
-2400/-2200 Contrôle par les Sémites venus de l’ouest. Empire de Sargon d’Ak-
kad.
-2200/-2000 Apogée de la civilisation sumérienne. Absorption progressive de ce
peuple par les Sémites.
-2000/-1650 Royaumes sémites de Babylone, Mari, etc. Roi Hammourabi (vers
−1780).
-1650/ ? Sujétion de la Mésopotamie à des peuples étrangers (Hittites, Hour-
rites, Cassites).
?/-615 Domination de l’Assyrie.
Rois Assourbanipal et Sargon. Poussée des Araméens de l’ouest.
-615/-539 Empire néo-babylonien.
Nabuchodonosor.
-538/-330 Domination des Perses (dynastie achéménide).
-330/-104 Domination des Grecs (dynastie séleucide).
-104/226 Domination des Parthes (dynastie arsacide).
226/651 Domination des Perses (dynastie sassanide), terminée par la
conquête arabe.
Table 1.2
Chronologie politique de la Mésopotamie.
l’Égypte pendant un certain temps). Les Assyriens conservèrent la langue et l’écriture des Babylo-
niens. La majeure partie des documents écrits que nous possédons sur la Mésopotamie provient de
fouilles effectuées en Assyrie.
Au premier millénaire, un peuple installé en Syrie, les Araméens, finit par imposer sa langue dans tout
l’Orient (l’araméen était la langue maternelle de Jésus). Dans cette langue, les peuples habitant la
basse Mésopotamie s’appelaient eux-mêmes Kaldou, qui devint Καλδαιοι en grec et Chaldéens en fran-
çais. Pour cette raison, la basse Mésopotamie est souvent appelée Chaldée et ses habitants Chaldéens,
sans égard à la période historique envisagée. Dans l’Antiquité, le mot «chaldéen» désigne aussi un
astrologue, car la pratique de l’astrologie est originaire de Mésopotamie.
À la suite de la destruction de l’empire assyrien par les Mèdes, un peuple indo-européen habitant
l’Iran actuel, Babylone sera le centre, pendant environ un siècle, d’un empire puissant dont Nabu-
chodonosor sera le roi le plus connu. Cet empire sera finalement abattu en −538 par les Perses et les
Mèdes, qui fondent un empire multinational dans tout l’Orient (des frontière de l’Inde à celles de la
Grèce). Cet empire, souvent surnommé achéménide, dut nom de la dynastie qui le gouverna, adopta
l’araméen comme langue officielle. Il sera à son tour conquis par Alexandre le grand vers −330.
Les connaissances chaldéennes nous sont parvenues principalement sous la forme de tablettes de
terre cuite couvertes de caractères dits cunéiformes (en forme de coin), parce qu’imprimés avec un
roseau taillé. Cette écriture a été utilisée pendant plus de 3000 ans, à partir de �