Comprendre le trac et la scène théâtrale
Comprendre le trac et la scène théâtrale
Suzanne Delorme
Dans Insistance 2011/2 (n° 6), pages 105 à 117
Éditions Érès
ISSN 1778-7807
ISBN 9782749215877
DOI 10.3917/insi.006.0105
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« Allez, viens, on va tous les faire bander » « Nous autres artistes, passons nos vies à nous
sidération, puis, ô miracle, tout mon trac frustrer nous-mêmes. Par simple peur – peur de
tombe instantanément ; sentiment de légè- l’échec et, si étrange que cela semble, peur de
reté… nous avons joué sur un petit nuage. la réussite aussi bien –, nous tombons malades
Succès. Descendue sur terre, est venu le temps à la veille de concerts importants. Nous nous
des questions ; après avoir perdu tous mes créons des désordres émotionnels graves, nous
moyens, l’assurance de les faire « bander » risquons de perdre ce à quoi nous tenons le plus.
m’a ôté toute peur ; pourtant je n’avais jamais Nous tombons et nous cassons un bras. Nous
imaginé faire « bander » qui que ce soit avec avons des accidents de voiture. Les chanteurs
mon piano ; alors ? s’enrouent, perdent leur aigu… les instrumen-
« Émoi n’a rien à voir avec l’émotion, ni l’émou- tistes perdent soudain l’usage d’un doigt, ou de
voir. L’émoi est un mot français qui est lié à un plusieurs, et ne peuvent plus jouer les passages
très vieux verbe, émoyer, ou esmayer, qui veut les plus simples (ou les plus difficiles). Ou
proprement dire faire perdre à quelqu’un, j’allais encore, à force de compétition et de chimère de
dire ses moyens, si ce n’était un jeu de mots en toute-puissance, le moindre signe d’imperfection
français, mais c’est bien de la puissance qu’il peut obliger à s’arrêter au milieu d’une exécution
s’agit. […] Un émoi, comme chacun sait, est par ailleurs excellente. Le pire est que soudain
quelque chose qui s’inscrit dans l’ordre de vos tout ce combat puisse paraître perdre tout sens
rapports de puissance, et nommément ce qui et alors l’artiste, perdu dans l’alternative du
vous les fait perdre » (Lacan, 1986, p. 292). conflit et de la détresse, peut tout simplement
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qui vous menace du pire, du pire que la mort. lui-même de l’interdit de désymboliser la diffé-
L’Autre n’est-il que d’un côté de la scène ? rence, donc de rencontrer Das Ding en face.
La scène montre. Pas n’importe quoi ni n’im-
« Ici, je pense, se situe l’origine du sentiment de porte comment. C’est toujours une « autre »
gratitude que nous éprouvons pour la chanteuse scène, jamais la vie nue, jamais un copié/collé
qui réussit son air : sa voix nous fait entendre de la réalité. Freud l’a bien compris, qui disait
la voix de l’Autre qui n’est pas alors un Autre dans l’article « Personnages psychopathiques à
persécutif mais un Autre bienveillant à l’égard la scène » :
du sujet qui se fait tout ouïe. Mais gare à elle « Cela semble être une condition de la forme
si elle vient à rater, l’insupportable du ratage artistique que la motion luttant pour accéder à
transforme alors l’auditeur en persécuteur. On la conscience, même reconnaissable à coup sûr,
comprend alors la haine qui s’empare du lyrico- soit nommée d’un nom aussi peu clair, si bien
mane lorsque la voix de la Diva “craque” sur une que le processus s’accomplit de nouveau chez
note aiguë qu’il attendait avec tant de ferveur. l’auditeur dans une attention détournée et que
Le sujet perçoit alors la voix pour ce qu’elle celui-ci est la proie de sentiments, au lieu de se
est : non un montage sublime, mais un déchet, les expliquer. Par là se trouve certes épargnée
auquel il choisit de répondre par un déchet : une part de résistance » (Freud, 1988, p. 123).
tomates pourries, sifflets… Ceci montre, si cela J.-M. Vivès ajoute, commentant ces mots de
était encore nécessaire, combien les enjeux de la Freud :
voix concernent le sujet » (Vivès, 2002).
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« À Athènes, comme dans les autres cités antiques, les concours drama-
tiques ne sont pas dissociables du cérémonial religieux en l’honneur de
Dionysos. Ils se déroulent à l’occasion des fêtes du dieu, lors des Grandes
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Dionysies urbaines, et conservent jusqu’à la fin divin, l’altérité que sous le patronage d’Artémis
de l’antiquité un caractère sacré. explorent les jeunes grecs semble situé sur un
Devenir autre, en basculant dans le regard du dieu plan horizontal, pour le temps et pour l’espace.
ou en s’assimilant à lui par contagion mimétique, […] Dionysos partage avec Gorgô le pouvoir
tel est le but du dionysisme qui met l’homme en fascinant du regard. Mais son culte donne lieu
contact immédiat avec l’altérité du divin. à des mascarades débridées ; Le masque sert
C’est un phénomène parallèle qui s’accomplit au à traduire des effets de tension entre termes
théâtre lorsqu’au Ve siècle les Grecs instaurent un contraires, terreur et grotesque, sauvagerie et
espace scénique où l’on donne à voir en spectacle culture, réalité et illusion. Son emploi s’accom-
des personnages et des actions que leur présence, pagne et se double du rire, qui résout ces mêmes
au lieu de les inscrire dans le réel, rejette dans ce tensions ; rire libérateur de l’effroi et de la mort,
monde différent qui est celui de la fiction. des angoisses du deuil, du carcan des interdits et
[…] Ce que réalise Dionysos, et ce que provoque des bienséances, rire qui affranchit l’humanité de
aussi le masque, quand l’acteur le revêt, c’est, pesantes contraintes sociales » (Vernant, 1992,
à travers ce qui est rendu présent, l’irruption, p. 313-314-315).
au centre de la vie publique, d’une dimen-
sion d’existence totalement étrangère à l’univers Le masque sert à traduire des effets de tension
quotidien ; L’invention du théâtre, du genre entre les termes contraires ce qui permet à l’hy-
littéraire qui met en scène le fictif comme s’il pocrite de les confronter tout en maintenant
était réel, ne pouvait intervenir que dans le cadre leur séparation, en marquant l’espace entre eux
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L’acteur (comme n’importe quel artiste sur scène) est « engendré » par
Dionysos, nous dit A. Didier-Weill. Ce qui le met sous sa protection,
et par assimilation, hors de la cité :
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qui donne l’enthousiasme. Il laisse au chœur par lequel il s’affilie à Sophocle par lequel le désir
l’innocence et la tristesse » (Didier Weill, 2006, inconscient est masqué par le dispositif tragique.
p. 25). […] Cette division entre homme masqué et
nature voilée nous porte à la rencontre d’un réel
Le trac est-il mémoire inconsciente de cette humain triplement énigmatique : premièrement
faute, de cette culpabilité, de ce danger de mise le désir de l’homme tragique est masqué, deuxiè-
à mort ? La mise à mort du bouc émissaire ? mement la pulsion de mort y est voilée derrière
Acteur ou bouc, celui qui, seul, désigné pour la pulsion de vie, troisièmement il y a lieu de
« purger les spectateurs de leurs passions » reconnaître que derrière le réel masqué du
comme le disait Aristote, sorti du chœur pour désir inconscient il y aurait un réel encore plus
« tenir » l’enthousiasme de Dionysos quitte à originaire : le réel voilé de la pulsion de mort »
être déchiré par les Bacchantes, dévoré par les (Didier Weill, 2006, p. 121).
lions, celui qui, comme Antigone, résistera à
la tyrannie des lois terrestres, pour atteindre le Où l’on voit que voile et masque n’ont pas
sublime, avocat de la loi non écrite, truchement d’autre choix que de « tenir ». Et s’ils ne
du divin sur terre, tel Orphée chantre et poète, « tenaient » pas ? Qu’adviendrait-il ? Désir nu,
mis en pièces par les Ménades en furie. Le trac pulsion de mort nue, réel nu, inconscient nu…
vient de trace, traque ; le trac est le sentiment de effroi, plongée dans l’en-deçà de l’humanité,
celui, qui comme le bouc, est traqué, qui doit dans la chute vertigineuse du sujet, dans le
fuir à tout prix, en ne laissant aucune trace, tout vacillement de tout repère. Est-ce cela qu’en-
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« Cette question : “est-ce” ? Et non pas “qui est-ce ?” n’est-elle pas celle
qui est posée par l’acteur tragique divisé par le masque qu’il porte ? Lacan
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Si la protection du masque, du rôle, de l’inter- fait désirer, qui me fait désirant d’un manque
prétation, de l’illusion manque, alors le sujet – manque qui n’est pas un manque du sujet,
risque d’apparaître nu dans une « scène » non mais un défaut fait à la jouissance qui se situe au
révélable, scène intime et primitive de sa consti- niveau de l’Autre » (Lacan, 1962-1963, p. 382).
tution de sujet, scène du moment constitutif de
l’objet « a ». Cession de ce moment et chute Une scène intime gravée dans notre ardoise
dans l’abîme. L’objet petit « a » comme seul magique, qui entre en résonance avec la scène
reste sur la scène. Le jeu sur scène est bien une du théâtre ; jouer, rejouer pour l’Autre, faire
question de vie ou de mort, vie ou mort du sujet. jouir l’Autre, le faire bander, sans révéler ni se
Qu’il apparaisse, qu’il fasse trou, le condamne révéler quel objet « a » on est pour l’Autre, sans
à mort. Sans oublier la présence de l’Autre, pendre le risque mortel de n’être que cet objet
l’Autre menaçant, désirant, œil jugeant. « a », que ce « manque » dans l’Autre, sans
laisser apparaître le moindre trou. L’angoisse,
« La fonction angoissante du désir de l’Autre est nous dit Lacan, est la manifestation spécifique
liée à ceci, que je ne sais pas quel objet “a” je suis du désir de l’Autre, signal de l’intervention de
pour ce désir » (Lacan, 1962-1963, p. 376). l’objet « a ».
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ceux qui sont sur scène. Personne ne se sent en lien avec le régisseur
de scène ou le chargé de production par exemple. Seuls les artistes en
représentation font lien avec le public, même s’ils ne sont que la partie
visible de l’iceberg. La partie non-visible est volontairement cachée. La
voir tuerait la « magie » du spectacle. Si elle fait malencontreusement
irruption sur la scène (malaise d’un acteur, chute du décor, bruit
intempestif par exemple) tel un lapsus ou un acte manqué, la chaîne
signifiante de l’œuvre se coupe, faisant disparaître la coupure entre la
scène et le public. L’illusion ne tient plus. La scène devient un lieu
de la réalité ce qui rend obscène, ob-scène, le spectacle, le regard.
L’obscénité du regard se couple avec la chute de l’acteur devenu objet
« a » dans l’abîme.
L’acteur est le représentant de la représentation théâtrale. Il y a une
affaire de vie ou de mort entre le signifiant unaire, représentant de
l’acteur et son rôle de représentant de la représentation. Sur la scène,
Il y a nécessité absolue, sous peine de mort, à ce que la représentation
apparaisse et la condition est l’aphanisis du sujet pour que chante le
sens, pour que ce déroule sans danger d’effraction la chaîne signifiante.
L’interprétation de l’analyste fait trou dans la chaîne signifiante, faisant
bord à l’inconscient. L’interprétation de l’artiste doit sublimer, doit
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sément en ceci qu’elle ne peut pas être représen- Ainsi peut-on comprendre la réplique de Sarah
tée par autre chose – ou plus exactement qu’elle Bernard à cette jeune actrice qui eut la bêtise de
ne peut qu’être représentée par autre chose” répondre « non » à la question : « Mon enfant,
(Lacan, 1959-1960, p. 155) ; une autre chose avez-vous le trac ? » « ce n’est pas grave, cela
qui se tient à la frontière du symbolique et du viendra avec le talent ».
réel, là où le Réel se conjugue au signifiant. Si Le talent est là quand l’interprétation de l’ar-
comme l’affirme Lacan, “le vide est déterminatif tiste convoque la Chose, avec le trac de ne pas
de la sublimation” (Lacan, 1959-1960, p. 155), parvenir à la voiler ; la jeune artiste se pensait
alors la sublimation rate toujours à trouver la sujet parlant à un autre sujet, comme une
Chose ailleurs que dans le vide qui la dévoile et enfant naïve, ne convoquant rien d’autre que
la voile à la fois » (Debasc-Zaoui, 2008). son narcissisme, ne risquant rien d’autre que
de déplaire. Celui qui sait sans savoir, que ce
La représentation de la Chose met l’homme en qui est en jeu, est un au-delà du sujet, tremble
fonction de médium entre le réel et le signifiant : d’y voir engloutir le « fragile » sujet s’il ose
l’homme spectateur ; de l’homme sur scène montrer le bout de son nez. Le talent est là
dépend l’existence de cet espace entre le réel et quand l’interprétation de l’artiste élève l’objet
le signifiant ; il dévoile la Chose tout autant qu’il à la dignité de la Chose. S’il échoue, s’il ne
en assure son voile ; il tient le vide. Lacan dit montre que l’objet, L’Autre, celui qui dit « fais-
(l’Éthique) que ce qu’il y a dans Das Ding, c’est le moi jouir », devient le pervers sous le regard
secret véritable. Le secret indévoilable. La scène duquel il ne reste qu’un déchet, qu’un peu de
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BIBLIOGRAPHIE
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Gallimard.
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JEAMMAIRE, H. 1978. Dionysos : histoire du culte de Bacchus, Paris,
Payothèque, Payot.
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