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Comprendre le trac et la scène théâtrale

Cet article traite du trac, un symptôme banal mais qui révèle selon l'auteure des questions plus profondes sur la création artistique. L'auteure décrit son expérience personnelle avec le trac lors d'un concours de musique de chambre et l'interprétation magique qui lui a permis de surmonter ce trac.

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Comprendre le trac et la scène théâtrale

Cet article traite du trac, un symptôme banal mais qui révèle selon l'auteure des questions plus profondes sur la création artistique. L'auteure décrit son expérience personnelle avec le trac lors d'un concours de musique de chambre et l'interprétation magique qui lui a permis de surmonter ce trac.

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Le trac (Ou la jouissance de l'Autre)

Suzanne Delorme
Dans Insistance 2011/2 (n° 6), pages 105 à 117
Éditions Érès
ISSN 1778-7807
ISBN 9782749215877
DOI 10.3917/insi.006.0105
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LE TRAC
(OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)
Suzanne Delorme

Pourquoi s’intéresser au trac, symptôme banal s’il en fut, circons-


tanciel ? Parce que le hasard m’ayant fait monter sur une scène, m’a
donné et le trac et, une interprétation magique qui m’a ouvert tout un
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champ de questions. J’ai su alors qu’il ne s’agissait pas seulement d’une
phobie, ni d’un doute sur la qualité de la prestation, ni d’un enjeu de
réalité ; Alors ? Qu’est-ce ?
Petite histoire : concours d’amateurs de musique de chambre où notre
professeur nous a inscrites, mon amie flutiste et moi pianiste, dans
l’idée de nous contraindre à enfin travailler sérieusement une œuvre
jusqu’à atteindre notre meilleure capacité. Le jour dit, pas de trac, moi
qui suis coutumière du fait. Tranquillement, je me dis que cette fois
je suis grande, adulte, analysée, très bien préparée et qu’il n’y a aucun
enjeu si ce n’est quelques crayons, gommes et partitions à gagner. Les
candidats défilent et me rassurent ; nous les valons bien.
Quand vient notre tour, un trac aussi géant qu’inattendu me tombe
dessus : panique, sueurs, tremblements, envies pressantes, vide total,
incapacité à me lever de mon siège et, bien sûr, sidération de ce qui
Suzanne Delorme est
m’arrive. C’est alors que mon amie, devant ce tableau catastrophique, psychiatre/psychanalyste.
me dit (et elle ne tient jamais ce langage dans la vie) : [email protected]

INSISTANCE N° 6 105

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

« Allez, viens, on va tous les faire bander » « Nous autres artistes, passons nos vies à nous
sidération, puis, ô miracle, tout mon trac frustrer nous-mêmes. Par simple peur – peur de
tombe instantanément ; sentiment de légè- l’échec et, si étrange que cela semble, peur de
reté… nous avons joué sur un petit nuage. la réussite aussi bien –, nous tombons malades
Succès. Descendue sur terre, est venu le temps à la veille de concerts importants. Nous nous
des questions ; après avoir perdu tous mes créons des désordres émotionnels graves, nous
moyens, l’assurance de les faire « bander » risquons de perdre ce à quoi nous tenons le plus.
m’a ôté toute peur ; pourtant je n’avais jamais Nous tombons et nous cassons un bras. Nous
imaginé faire « bander » qui que ce soit avec avons des accidents de voiture. Les chanteurs
mon piano ; alors ? s’enrouent, perdent leur aigu… les instrumen-
« Émoi n’a rien à voir avec l’émotion, ni l’émou- tistes perdent soudain l’usage d’un doigt, ou de
voir. L’émoi est un mot français qui est lié à un plusieurs, et ne peuvent plus jouer les passages
très vieux verbe, émoyer, ou esmayer, qui veut les plus simples (ou les plus difficiles). Ou
proprement dire faire perdre à quelqu’un, j’allais encore, à force de compétition et de chimère de
dire ses moyens, si ce n’était un jeu de mots en toute-puissance, le moindre signe d’imperfection
français, mais c’est bien de la puissance qu’il peut obliger à s’arrêter au milieu d’une exécution
s’agit. […] Un émoi, comme chacun sait, est par ailleurs excellente. Le pire est que soudain
quelque chose qui s’inscrit dans l’ordre de vos tout ce combat puisse paraître perdre tout sens
rapports de puissance, et nommément ce qui et alors l’artiste, perdu dans l’alternative du
vous les fait perdre » (Lacan, 1986, p. 292). conflit et de la détresse, peut tout simplement
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Certes, il s’agit bien de rapports de puissance, déclarer forfait. Il ne joue plus. C’est la mort
de les perdre, puis de croire un instant les avoir même – la mort de son âme. Il descend aux
retrouvés. Mais pourquoi la scène met-elle cela Enfers, et l’affreuse lutte contre les Furies (le noir
en jeu ? Est-elle ce lieu où chacun rejoue, avec absolu de l’inconscient) lui permettrait seule un
l’intensité d’un délire, sa confrontation avec… retour. S’il gagne, c’est la reconnaissance d’un
les dieux, ai-je envie de dire ? Les dieux qui héros » (Arrau, 1982, p. 295).
président au début de l’histoire du théâtre.
Pour penser le trac, il faut en passer par la scène Claudio Arrau nous livre l’intimité de l’artiste,
théâtrale, même si la clinique nous montre que au faîte de sa gloire sans que jamais cela lui
le trac peut survenir en n’importe quel lieu ou épargne l’abîme, indéfiniment rencontré, malgré
circonstances susceptibles de renvoyer le sujet à des années de divan.
une autre scène inconsciente. Tel avocat qui a On raconte que Yves Nat, était introuvable alors
le trac avant de plaider ; tel patient qui a le trac que déjà le public s’impatientait. À force de
avant tout repas de famille, tel autre avant tout recherches, on a trouvé le divin pianiste caché
rapport sexuel, etc. Mais quelle scène incons- sous une pile de costumes, on l’a « monté » sur
ciente la scène théâtrale réanime-t-elle ? scène et il a joué magnifiquement.

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

De l’expérience de la scène, on ne peut pas être certain de sortir


indemne. De l’expérience du divan non plus, lieu de rencontre avec la
scène de l’inconscient. Mais, si l’angoisse peut surgir dans l’analyse ce
n’est pas sous la forme du trac, sous cette forme si violente et si déli-
mitée dans le temps. Le regard de l’analyste n’est pas celui du public.
Comme le dit Lacan « ce n’est pas pour rien que l’analyse ne se fait pas
en face à face ».
Le plus souvent, le trac passe, sur la scène. Le trac, c’est le temps
d’avant la confrontation avec l’autre, l’entrée dans l’arène, où se joue
encore la possibilité de dire non, où il est encore possible de fuir. Une
fois sur scène, ça passe ou ça casse ; c’est vie ou mort. D’où le plus
souvent, heureusement, le choix de la vie ; ça passe et ça jouit. Parfois,
cependant, certains tombent dans l’abîme, ne se relèvent pas de la
paralysie du trac.
Quel danger entrevoit le sujet, pourtant caché derrière l’œuvre, qui
puisse à ce point le terrifier, le mettre « hors jeu », le pétrifier ? Est-ce
l’ombre de Gorgô ? L’angoisse d’avoir à faire tenir ensemble le masque
et la vérité, le voile et l’inconscient, le dévoilement et le Réel, le sublime
et l’horreur, les coulisses et la scène, la vie et le théâtre ? Le regard
jugeant du public ? Le mauvais œil ? L’inconnu de la demande de
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l’autre ?
Sachant que tout se joue en direct et qu’il n’y a qu’une seule solution :
un seul nouage permet de montrer le visible tout en voilant l’irregarda-
ble sur une scène. Et aucune échappatoire. Obligation immédiate de
donner au public ce pourquoi il est venu. « Sur scène, vous êtes dans
le faisceau de milliers de regards ; c’est le sentiment d’être coincée,
complètement coincée par ces regards. Il n’y a plus de liberté », me
disait une analysante. Le danger, en cas d’échec, étant de tomber dans
l’abîme, d’être réduit à l’objet « a », de n’être plus qu’un déchet, voire
de la chair bonne à donner aux fauves si le pouce de César se tourne
vers le bas. Ah ! Le pouce de César : le pouce vers le haut : oui, il
bande ! Vous voilà sauf !
Donc, soit il bande : le sujet est préservé derrière le masque, soit il
pointe le bas, l’Hadès : c’est la chute dans l’abîme, la destitution du
sujet. Le pouce de César ou le public, celui qui regarde, celui qui veut
jouir du spectacle, l’œil, le juge, l’Autre qui vous accepte en lui ou

INSISTANCE N° 6 107

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

qui vous menace du pire, du pire que la mort. lui-même de l’interdit de désymboliser la diffé-
L’Autre n’est-il que d’un côté de la scène ? rence, donc de rencontrer Das Ding en face.
La scène montre. Pas n’importe quoi ni n’im-
« Ici, je pense, se situe l’origine du sentiment de porte comment. C’est toujours une « autre »
gratitude que nous éprouvons pour la chanteuse scène, jamais la vie nue, jamais un copié/collé
qui réussit son air : sa voix nous fait entendre de la réalité. Freud l’a bien compris, qui disait
la voix de l’Autre qui n’est pas alors un Autre dans l’article « Personnages psychopathiques à
persécutif mais un Autre bienveillant à l’égard la scène » :
du sujet qui se fait tout ouïe. Mais gare à elle « Cela semble être une condition de la forme
si elle vient à rater, l’insupportable du ratage artistique que la motion luttant pour accéder à
transforme alors l’auditeur en persécuteur. On la conscience, même reconnaissable à coup sûr,
comprend alors la haine qui s’empare du lyrico- soit nommée d’un nom aussi peu clair, si bien
mane lorsque la voix de la Diva “craque” sur une que le processus s’accomplit de nouveau chez
note aiguë qu’il attendait avec tant de ferveur. l’auditeur dans une attention détournée et que
Le sujet perçoit alors la voix pour ce qu’elle celui-ci est la proie de sentiments, au lieu de se
est : non un montage sublime, mais un déchet, les expliquer. Par là se trouve certes épargnée
auquel il choisit de répondre par un déchet : une part de résistance » (Freud, 1988, p. 123).
tomates pourries, sifflets… Ceci montre, si cela J.-M. Vivès ajoute, commentant ces mots de
était encore nécessaire, combien les enjeux de la Freud :
voix concernent le sujet » (Vivès, 2002).
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« Il est donc important que la forme artistique
La chanteuse représente l’Autre pour le public, dévoile et, dans le même mouvement, voile la
et le public représente l’Autre pour la chan- nature de ces impulsions, faute de quoi il ne
teuse. Le public peut devenir l’Autre persécutif, resterait au spectateur que l’angoisse devant la
consciemment, en exprimant sa déception et sa représentation sans fard du refoulé, et la colère,
colère, en lançant les déchets qu’il a reçus, si le dégoût et la fuite devant un spectacle devenu
sur la scène surgit le manque, le trou, la chute. insupportable » (Vivès, 2002).
La chanteuse devient un Autre persécutif pour
le public, en le décevant ou en le trahissant. La L’art met en lien les inconscients, comme dans
scène existe pour créer un lieu voué aux retrou- le rêve, en bernant la raison avec un matériel
vailles avec l’inconscient mais sous le regard manifeste suffisamment passionnant. Berner le
de l’Autre bienveillant, garant de l’interdit du spectateur. Le faire rêver et le faire jouir tout en
surgissement de La Chose qui ne peut appa- s’adressant à son inconscient, l’air de rien, sans
raître que voilée par la sublimation. En cela, peser, sans penser, sans presser, sans danger.
le divan aussi est une scène, avec la garantie Berner ou avancer masqué. L’art de l’illusion.
de l’interdiction du regard en arrière, garant L’art de Dionysos.

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

Dionysos est le dieu du théâtre ; C’est un dieu masqué, étranger, dieu


de l’ivresse, de la transe, de la dissolution des limites, de la violence, de
l’érotisme, de l’extase, du passage du chaos à la transcendance. Dieu de
ceux qui n’ont pas de place dans la cité. H. Jeanmaire dans son ouvrage
sur Dionysos nous parle ainsi :

« Il y a, sans doute, deux manières antithétiques pour le divin de prendre


possession de l’individu en le métamorphosant :
– par le masque qui le transforme à l’extérieur pour les autres, avant de
le transformer pour lui-même en lui faisant jouer un personnage divin ou
démoniaque ;
– mais aussi par l’état de possession qui le métamorphose par l’intérieur et
agit sur ses comportements (qui, d’ailleurs, impressionnent l’assistance) »
(Jeammaire, 1978, p. 310).

Les Ménades masquées, enduites de boue, revêtues de peaux de


bêtes, perdent toute individuation, tout ordre symbolique, tout repère
social pour atteindre, par la danse et le chant, la transe dionysiaque,
transe qui les emmène jusqu’au déchirement des chairs à mains nues,
jusqu’au chaos. Puis, peu à peu, le culte du dieu s’est « civilisé », inté-
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grant la cité, symbolisant la violence, probablement, dans un premier
temps, grâce au bouc émissaire (bouc se dit tragos en grec d’où vient le
mot tragédie) puis en créant une « scène » c’est-à-dire un lieu circons-
crit où se « jouait » un drame dans des règles précises. Les Ménades
sont devenues le « chœur » qui chantait et dansait, se tenant dans
« l’orchetomai » signifiant en grec le lieu où l’on danse et qui a donné le
mot « orchestre ». Enfin, apparition du « protagoniste » premier acteur
qui engage le dialogue avec le chœur, acteur masqué appelé hypocrite,
porteur du masque. Evènement majeur dans l’histoire de la scène que
cet instant ou un homme seul se détache du groupe.

J.P. Vernant nous le fait vivre :

« À Athènes, comme dans les autres cités antiques, les concours drama-
tiques ne sont pas dissociables du cérémonial religieux en l’honneur de
Dionysos. Ils se déroulent à l’occasion des fêtes du dieu, lors des Grandes

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

Dionysies urbaines, et conservent jusqu’à la fin divin, l’altérité que sous le patronage d’Artémis
de l’antiquité un caractère sacré. explorent les jeunes grecs semble situé sur un
Devenir autre, en basculant dans le regard du dieu plan horizontal, pour le temps et pour l’espace.
ou en s’assimilant à lui par contagion mimétique, […] Dionysos partage avec Gorgô le pouvoir
tel est le but du dionysisme qui met l’homme en fascinant du regard. Mais son culte donne lieu
contact immédiat avec l’altérité du divin. à des mascarades débridées ; Le masque sert
C’est un phénomène parallèle qui s’accomplit au à traduire des effets de tension entre termes
théâtre lorsqu’au Ve siècle les Grecs instaurent un contraires, terreur et grotesque, sauvagerie et
espace scénique où l’on donne à voir en spectacle culture, réalité et illusion. Son emploi s’accom-
des personnages et des actions que leur présence, pagne et se double du rire, qui résout ces mêmes
au lieu de les inscrire dans le réel, rejette dans ce tensions ; rire libérateur de l’effroi et de la mort,
monde différent qui est celui de la fiction. des angoisses du deuil, du carcan des interdits et
[…] Ce que réalise Dionysos, et ce que provoque des bienséances, rire qui affranchit l’humanité de
aussi le masque, quand l’acteur le revêt, c’est, pesantes contraintes sociales » (Vernant, 1992,
à travers ce qui est rendu présent, l’irruption, p. 313-314-315).
au centre de la vie publique, d’une dimen-
sion d’existence totalement étrangère à l’univers Le masque sert à traduire des effets de tension
quotidien ; L’invention du théâtre, du genre entre les termes contraires ce qui permet à l’hy-
littéraire qui met en scène le fictif comme s’il pocrite de les confronter tout en maintenant
était réel, ne pouvait intervenir que dans le cadre leur séparation, en marquant l’espace entre eux
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du culte de Dionysos, dieu des illusions, de la aussi sûrement que l’espace entre son visage et
confusion et du brouillage incessant entre la son masque.
réalité et les apparences, la vérité et la fiction. Le masque de Gorgô est l’au-delà de la mort,
[…] À travers le jeu des masques l’homme grec l’altérité radicale qui vous pétrifie, vous paralyse,
s’affronte à diverses formes de l’altérité. Altérité vous transforme en pierre. Le même effet que le
radicale de la mort dans le cas de Gorgô dont le trac ; cette menace de pétrification est retrouvée
regard pétrifiant plonge celui qu’elle subjugue dans le mythe et dans les rites, associée à l’inter-
dans la terreur et le chaos. Altérité radicale aussi dit du regard en arrière qui symbolise l’interdit
pour le possédé de Dionysos, mais en direction de désymboliser la différence. La nécessité de
opposée : la possession dionysiaque, du moins la barre de séparation, la nécessité d’un espace,
pour qui l’accepte, ouvre sur un univers de joie d’une séparation symbolique entre vie et mort,
où s’abolissent les limites étroites de la condition humain et animal, humain et divin, homme et
humaine. Face à ces deux types d’altérité, verti- femme etc. Le masque de Gorgô qui montre la
cale, pourrait-on dire, qui entraînent l’homme fusion de ce qui est normalement séparé, pétri-
tantôt vers le bas, tantôt vers le haut, vers la fie. Il fige la parole en silence, le mouvement
confusion du chaos ou vers la fusion avec le en statue, le sens en non-sens, l’image en blanc

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

absolu. Gorgô plonge dans l’en deçà de l’humanité, dans la chute du


sujet, dans la levée du refoulement originaire.
Dionysos, lui, entraîne vers le haut. La scène, sous l’impulsion de ce
dieu, fait accéder le spectateur au sublime, à la joie d’atteindre, par le
truchement de l’art, l’au-delà de la condition humaine, à la jouissance
de l’illusion, au dépassement des limites symboliques.

L’acteur (comme n’importe quel artiste sur scène) est « engendré » par
Dionysos, nous dit A. Didier-Weill. Ce qui le met sous sa protection,
et par assimilation, hors de la cité :

« Tirésias – Dionysos est le dieu de l’illimité, il ne connaît pas les barrières,


les limites politiques et civiques que Zeus a données aux hommes.
Hippias – que se passe-t-il, Tirésias, si un humain prend connaissance de
cet illimité dont tu parles ?
Tirésias – Il connaît alors ce que les poètes appellent l’enthousiasme.
Hippias – Mais, Tirésias, cet enthousiasme était, d’après ce que tu nous
as dit, celui du chœur des Bacchantes et des Bacchants, pas d’un individu
isolé ?
Tirésias – Tu as parfaitement raison, ami, l’acte qui fait passer l’enthou-
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siasme du chœur à l’homme seul qu’est l’acteur est très mystérieux.
Hippias – De quel mystère parles-tu là, Tirésias ?
Tirésias – Il appartient, dit-on, à Thespis de l’avoir instauré. Ce jour-là
Thespis fit en sorte qu’un membre du chœur s’est arraché à lui : en faisant
cela, il lui a arraché l’enthousiasme.
Hippias – Est-ce pour cela que le chœur tragique est devenu une sorte
de béni-oui-oui respectueux des lois écrites et passant son temps à
larmoyer ?
Tirésias – songe, ami, que s’il pleure tant, c’est qu’en perdant une partie
de lui-même le chœur a cessé d’être un, d’être uni, d’être dans l’enthou-
siasme collectif : l’acteur est coupable de son malheur.
Hippias – Est-ce pour cela, Tirésias, que l’acteur est toujours coupable,
celui qui expie cette faute par sa mise à mort ?
Tirésias – tu as bien compris, je te félicite, oui, l’acteur a hérité de cette
malédiction en même temps que de cette loi dionysiaque de l’illimité

INSISTANCE N° 6 111

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

qui donne l’enthousiasme. Il laisse au chœur par lequel il s’affilie à Sophocle par lequel le désir
l’innocence et la tristesse » (Didier Weill, 2006, inconscient est masqué par le dispositif tragique.
p. 25). […] Cette division entre homme masqué et
nature voilée nous porte à la rencontre d’un réel
Le trac est-il mémoire inconsciente de cette humain triplement énigmatique : premièrement
faute, de cette culpabilité, de ce danger de mise le désir de l’homme tragique est masqué, deuxiè-
à mort ? La mise à mort du bouc émissaire ? mement la pulsion de mort y est voilée derrière
Acteur ou bouc, celui qui, seul, désigné pour la pulsion de vie, troisièmement il y a lieu de
« purger les spectateurs de leurs passions » reconnaître que derrière le réel masqué du
comme le disait Aristote, sorti du chœur pour désir inconscient il y aurait un réel encore plus
« tenir » l’enthousiasme de Dionysos quitte à originaire : le réel voilé de la pulsion de mort »
être déchiré par les Bacchantes, dévoré par les (Didier Weill, 2006, p. 121).
lions, celui qui, comme Antigone, résistera à
la tyrannie des lois terrestres, pour atteindre le Où l’on voit que voile et masque n’ont pas
sublime, avocat de la loi non écrite, truchement d’autre choix que de « tenir ». Et s’ils ne
du divin sur terre, tel Orphée chantre et poète, « tenaient » pas ? Qu’adviendrait-il ? Désir nu,
mis en pièces par les Ménades en furie. Le trac pulsion de mort nue, réel nu, inconscient nu…
vient de trace, traque ; le trac est le sentiment de effroi, plongée dans l’en-deçà de l’humanité,
celui, qui comme le bouc, est traqué, qui doit dans la chute vertigineuse du sujet, dans le
fuir à tout prix, en ne laissant aucune trace, tout vacillement de tout repère. Est-ce cela qu’en-
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en sachant qu’il n’y a aucune issue. Sans doute trevoit le trac ? Est-ce cela qui peut expliquer
mémoire inconsciente mais sans cesse ravivée, qu’un baryton, sachant parfaitement son rôle,
chatouillée, sollicitée par le vertige du sublime, se pétrifie au point qu’on doive le « porter » sur
dont la quête est incessante, épuisante, vouée la scène et qui, lorsque le rideau se lève et que
au sentiment d’échec, une Eurydice à jamais Mozart retentit, reste comme une statue, figé et
perdue, refoulée définitivement dans l’Hadès silencieux, comte Almaviva désormais exclu de
mais sans cesse commémorée, convoquée et toute scène, paria de l’opéra, accusé d’un crime
absente. Entre l’œuvre et l’interprète le lien est impardonnable : avoir fait baisser le rideau
aussi intime qu’étranger, ils ne font qu’un et ne durant une représentation, de ce fait annulée.
se rencontrent jamais. Qu’a-t-il vu ou entrevu de pétrifiant ? Au-delà
de la question financière, l’impardonnable est
Alain Didier-Weill nous fait franchir un pas de la non-tenue du masque, le dévoilement du
plus : réel, la domination de l’inconscient, le donné à
« Le lien par lequel Freud recueille d’Empédocle voir de la pétrification post mortem. Sur scène,
que Thanatos – la pulsion de mort – est voilée même la statue du commandeur chante. On ne
derrière Eros, renvoie de façon étrange, au lien « troue » pas un spectacle.

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

« THE SHOW MUST GO ON »


L’angoisse du « trou » de mémoire, au-delà de l’atteinte à la qualité du
spectacle, est aussi cette révélation du « trou », du sujet « troué », du
surgissement de l’inconscient sans aucun voile, viol du sujet, violence
pour celui qui en est le témoin involontaire, trahison du sublime.

« L’oubli (ce “trou de mémoire”) travaille donc pour le refoulement : mais


c’en est le moment proprement diabolique, celui de l’obstacle. Moment
de déliaison du nœud symbolique entre le nom et la chose, qui fait que
le sujet se cabre. Activité symptomatique qui montre un inconscient en
quelque sorte à découvert » (Assoun, 2007, p. 158).

Paradoxe créé par la scène : le voile, la séparation, la barre doivent tenir


la liaison entre le mot et la Chose, tout en interdisant au sujet d’appa-
raître. Sa simple apparition créerait la déliaison du mot et de la Chose,
l’effroi, la chute. Pas de S/ ; seulement S.

« Cette question : “est-ce” ? Et non pas “qui est-ce ?” n’est-elle pas celle
qui est posée par l’acteur tragique divisé par le masque qu’il porte ? Lacan
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écrivant la lettre “S” ne fait-il pas entendre ce “est-ce ?” » (Didier Weill,
2006, p. 122)

Est-ce ? Ou « S » ? Mais surtout pas S/. Pas de surgissement du sujet.


La division sur scène n’est pas à l’intérieur du sujet mais à l’extérieur :
entre le masque et lui ; entre l’illusion et la réalité, entre la scène et les
coulisses (rideau), entre la scène et le public (rideau), entre le montré
et l’invisible. La barre du S/ ou le tombé du rideau.

« L’angoisse, Freud, au terme de son œuvre, l’a désignée comme signal.


Il l’a désignée comme un signal distinct de l’effet de la situation trauma-
tique, et articulé à ce qu’il appelle danger, terme qui renvoie pour lui à
la notion, il faut bien le dire non élucidée, de danger vital. Je dis que le
danger en question est lié au caractère de cession du moment constitutif
de l’objet “a” » (Lacan, 1962-1963, p. 375).

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

Si la protection du masque, du rôle, de l’inter- fait désirer, qui me fait désirant d’un manque
prétation, de l’illusion manque, alors le sujet – manque qui n’est pas un manque du sujet,
risque d’apparaître nu dans une « scène » non mais un défaut fait à la jouissance qui se situe au
révélable, scène intime et primitive de sa consti- niveau de l’Autre » (Lacan, 1962-1963, p. 382).
tution de sujet, scène du moment constitutif de
l’objet « a ». Cession de ce moment et chute Une scène intime gravée dans notre ardoise
dans l’abîme. L’objet petit « a » comme seul magique, qui entre en résonance avec la scène
reste sur la scène. Le jeu sur scène est bien une du théâtre ; jouer, rejouer pour l’Autre, faire
question de vie ou de mort, vie ou mort du sujet. jouir l’Autre, le faire bander, sans révéler ni se
Qu’il apparaisse, qu’il fasse trou, le condamne révéler quel objet « a » on est pour l’Autre, sans
à mort. Sans oublier la présence de l’Autre, pendre le risque mortel de n’être que cet objet
l’Autre menaçant, désirant, œil jugeant. « a », que ce « manque » dans l’Autre, sans
laisser apparaître le moindre trou. L’angoisse,
« La fonction angoissante du désir de l’Autre est nous dit Lacan, est la manifestation spécifique
liée à ceci, que je ne sais pas quel objet “a” je suis du désir de l’Autre, signal de l’intervention de
pour ce désir » (Lacan, 1962-1963, p. 376). l’objet « a ».

« Il n’y a nulle facticité dans le reste “a”, car s’y


enracine le désir qui arrivera plus ou moins à L’ANGOISSE OU LA QUESTION
culminer dans l’existence. DU RAPPORT DU SUJET
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La sévérité plus ou moins poussée de sa réduc-
À L’OBJET « A »
tion, à savoir ce qui le fait irréductible, et où
chacun peut reconnaître le niveau exact jusqu’où La scène est d’abord le lieu d’une représen-
il s’est haussé au lieu de l’Autre, voilà ce qui tation par exemple théâtrale. Représentation
se définit dans ce dialogue qui se joue sur une représentée par ceux qui sont sur scène ; l’ac-
scène. D’où le principe de ce désir, après y être teur est le représentant de la représentation,
monté, devra en retomber, à travers l’épreuve de le Vorstellungsrepräsentanz ; il n’existe pas sans
ce qu’il y aura laissé, dans un rapport de tragé- l’Autre, le public ; mais, et là est la question, s’il
die, ou de comédie le plus souvent. ne jouit pas lui-même, il ne justifie sa présence
Il s’y joue, bien sûr, en tant que rôle, mais ce qu’à faire jouir l’Autre. Où l’on retrouve la
n’est pas le rôle qui compte, nous le savons pathologie phobique, l’angoisse d’être englouti
d’expérience et de certitudes intérieures, c’est dans la jouissance de l’Autre tout en ne pouvant
ce qui, au-delà de ce rôle, reste. Reste précaire et justifier son existence qu’à remplir ce rôle.
livré, sans doute, car, comme chacun le sait de Ceci est vrai pour l’acteur pas pour l’auteur,
nos jours, je suis à jamais l’objet cessible, l’objet ni ceux qui ont travaillé en coulisses avant ou
d’échange, et cet objet est le principe qui me pendant la représentation ; non, seulement

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

ceux qui sont sur scène. Personne ne se sent en lien avec le régisseur
de scène ou le chargé de production par exemple. Seuls les artistes en
représentation font lien avec le public, même s’ils ne sont que la partie
visible de l’iceberg. La partie non-visible est volontairement cachée. La
voir tuerait la « magie » du spectacle. Si elle fait malencontreusement
irruption sur la scène (malaise d’un acteur, chute du décor, bruit
intempestif par exemple) tel un lapsus ou un acte manqué, la chaîne
signifiante de l’œuvre se coupe, faisant disparaître la coupure entre la
scène et le public. L’illusion ne tient plus. La scène devient un lieu
de la réalité ce qui rend obscène, ob-scène, le spectacle, le regard.
L’obscénité du regard se couple avec la chute de l’acteur devenu objet
« a » dans l’abîme.
L’acteur est le représentant de la représentation théâtrale. Il y a une
affaire de vie ou de mort entre le signifiant unaire, représentant de
l’acteur et son rôle de représentant de la représentation. Sur la scène,
Il y a nécessité absolue, sous peine de mort, à ce que la représentation
apparaisse et la condition est l’aphanisis du sujet pour que chante le
sens, pour que ce déroule sans danger d’effraction la chaîne signifiante.
L’interprétation de l’analyste fait trou dans la chaîne signifiante, faisant
bord à l’inconscient. L’interprétation de l’artiste doit sublimer, doit
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utiliser l’énergie de la pulsion pour atteindre le beau, beau défini par la
culture, beau ressenti par le plus grand nombre et là, en l’occurrence,
par le plus grand nombre de spectateurs. Si la sublimation échoue, la
pulsion est à nu, l’artiste dans le dénuement total, vu sans masque,
sans espace entre lui et l’Autre, sans espace entre la scène et le public,
sans espace entre le mot et la Chose.

« S’inaugurant de la force pulsionnelle qui pousse à la création et la subli-


mation, l’œuvre a l’art de provoquer une jouissance à la hauteur du senti-
ment de jubilation, de sidération, de nostalgie ou d’effroi qu’elle soulève
au détour de la rencontre inattendue avec la Chose. Le processus agissant
sur l’ensemble des protagonistes qui partagent l’effet de jouissance que
procure la proximité avec la Chose, semble résulter du rapport qui, selon
Lacan, je cite : “Met l’homme en fonction de médium entre le réel et le
signifiant. Cette Chose, dont toutes les formes créées par l’Homme sont
du registre de la sublimation, sera toujours représentée par un vide, préci-

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LES VOI(X)ES DE LA CRÉATION

sément en ceci qu’elle ne peut pas être représen- Ainsi peut-on comprendre la réplique de Sarah
tée par autre chose – ou plus exactement qu’elle Bernard à cette jeune actrice qui eut la bêtise de
ne peut qu’être représentée par autre chose” répondre « non » à la question : « Mon enfant,
(Lacan, 1959-1960, p. 155) ; une autre chose avez-vous le trac ? » « ce n’est pas grave, cela
qui se tient à la frontière du symbolique et du viendra avec le talent ».
réel, là où le Réel se conjugue au signifiant. Si Le talent est là quand l’interprétation de l’ar-
comme l’affirme Lacan, “le vide est déterminatif tiste convoque la Chose, avec le trac de ne pas
de la sublimation” (Lacan, 1959-1960, p. 155), parvenir à la voiler ; la jeune artiste se pensait
alors la sublimation rate toujours à trouver la sujet parlant à un autre sujet, comme une
Chose ailleurs que dans le vide qui la dévoile et enfant naïve, ne convoquant rien d’autre que
la voile à la fois » (Debasc-Zaoui, 2008). son narcissisme, ne risquant rien d’autre que
de déplaire. Celui qui sait sans savoir, que ce
La représentation de la Chose met l’homme en qui est en jeu, est un au-delà du sujet, tremble
fonction de médium entre le réel et le signifiant : d’y voir engloutir le « fragile » sujet s’il ose
l’homme spectateur ; de l’homme sur scène montrer le bout de son nez. Le talent est là
dépend l’existence de cet espace entre le réel et quand l’interprétation de l’artiste élève l’objet
le signifiant ; il dévoile la Chose tout autant qu’il à la dignité de la Chose. S’il échoue, s’il ne
en assure son voile ; il tient le vide. Lacan dit montre que l’objet, L’Autre, celui qui dit « fais-
(l’Éthique) que ce qu’il y a dans Das Ding, c’est le moi jouir », devient le pervers sous le regard
secret véritable. Le secret indévoilable. La scène duquel il ne reste qu’un déchet, qu’un peu de
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dit qu’il existe, ce secret, laissant espérer qu’elle chair, qu’une prostituée.
va le dévoiler. Mais l’homme sur scène, lui, s’il
sait, lui aussi qu’il y a ce secret, sait encore plus Le trac semble bien être l’angoisse terrifiante
sûrement qu’il ne peut ni ne doit le révéler. Il ressentie par le sujet du danger de sa chute dans
ne jouit pas, lui, du spectacle. S’il parvient à l’abîme s’il ne parvient pas à faire jouir l’Autre,
faire rire c’est sans rire lui-même, c’est en restant s’il n’atteint pas le sublime, s’il « rate » la partie.
concentré sur son art de dire, de chanter, de L’Autre devient alors le miroir qui lui renvoie
jouer. S’il parvient à nous émouvoir, il n’est pas son image de déchet, d’objet petit « a », de chair
pris, lui, dans cette émotion. Jamais il ne sort de bonne à donner aux lions, voire aux Ménades.
la maîtrise. La jouissance du public est là comme Mémoire de la scène de son devenir sujet,
retour de son art et surtout comme preuve qu’il mémoire de l’engloutissement dans la mère,
tient correctement la distance entre le signifiant mémoire du temps archaïque dionysien, temps
et la Chose. C’est pourquoi, le rideau tombe fœtal, temps sans séparations, temps avant la
dès que la représentation est finie ou dès qu’un barre du sujet. Écho de l’angoisse phobique de
incident fait « trou ». La séparation, le rideau, est l’engloutissement dans la jouissance de l’Autre.
enjeu de vie ou de mort. La scène où trouer la jouissance de l’Autre

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LE TRAC (OU LA JOUISSANCE DE L’AUTRE)

abaisse le sujet au rang de l’objet « a », où il n’y a d’autres choix que


d’élever l’objet à la dignité de la Chose.
De quoi frémir…

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