MP/MPSI 2023-2024 « Faire croire »
D.M.2 -Type Centrale.
I. Résumé. Vous résumerez le texte suivant (1200 mots) en 200 mots (+/- 10%) en plaçant une barre verticale
tous les cinquante mots, et en indiquant à la fin le nombre total de mots de votre texte.
Il serait absurde, souligne [Hannah Arendt, dans Vérité et politique], de prétendre que la vérité doit
prévaloir en toutes choses, dût la communauté en périr. L’action politique est ce par quoi nous cherchons « à
établir ou à sauvegarder les conditions de la recherche de la vérité ». Comme substitut à des moyens plus
violents, le mensonge peut s’avérer, à certaines occasions, le moyen le moins dévastateur de préserver les
havres de paix nécessaires à la poursuite de la vérité. De plus, comme Chateaubriand l’avait fait dans son
Génie du christianisme, Arendt constate qu’aucune des grandes religions, le zoroastrisme excepté, ne
catalogue le mensonge parmi les péchés mortels.
Pendant longtemps, les philosophes ne s’occupaient guère des mensonges manipulateurs en politique
mais plutôt de la difficile coexistence entre ceux qui consacrent leur vie à la vérité et à la sphère politique.
Arendt va même jusqu’à soutenir que les mensonges ont commencé en fait à devenir scandaleux sous
l’influence de la morale puritaine, dont l’apparition a coïncidé avec celle de la science qui suppose la
confiance en « l’absolue sincérité de tous les savants ».
Mais Arendt n’est pas l’apologiste du mensonge en politique, loin s’en faut. Elle fait toutefois valoir
que le fait de considérer la politique du point de vue de la vérité, c’est se placer en dehors du politique.
Le détenteur d’une vérité est celui qui, après un long dialogue intérieur, arrive à une conclusion qui s’impose
par la force du raisonnement. La vérité a un caractère despotique, dit Arendt, qui est à l’opposé de
l’action politique pour laquelle tout est opinion, persuasion, consensus.
Lorsqu’ils proclamèrent leurs droits inaliénables, les rédacteurs de la Déclaration américaine
d’indépendance de 1776 écrivirent : « Nous tenons ces vérités pour évidentes... » Jefferson savait qu’on
n’entre pas en politique avec de grandes vérités sans devoir lui faire des concessions. Rien n’ébranle plus une
communauté que l’irruption de porteurs de vérités absolues.
Selon Arendt, il importe d’établir une distinction entre vérité rationnelle et vérité de fait pour saisir
l’impact du mensonge. La première, qui se rapporte aux vérités des sciences, de la philosophie et des
mathématiques, survit plus aisément aux assauts du politique, qui les conteste rarement, alors que la
deuxième, qui touche aux faits historiques et sociaux, est d’un statut plus précaire, sans cesse soumise aux
manœuvres du pouvoir. Si le camouflage ou le silence ne guettent la vérité de fait, c’est le bannissement par
l’oubli qui l’emporte à jamais hors du monde.
La vérité de fait est politique par nature puisqu’elle naît du consensus, de la concordance des
témoignages et affecte diverses personnes. Proclamer la vérité de tel ou tel fait, c’est donc risquer de heurter
l’intérêt de quelque individu ou groupe social. La vérité de fait se distingue mal de l’opinion et sa chance de
survie auprès de courants hostiles est bien mince, alors que la vérité rationnelle peut toujours s’en remettre
au triomphe de la raison ou à la vie exemplaire de celui qui agit en conformité avec sa vérité.
L’argument le plus troublant qu’avance Arendt pour conclure à la permanence du mensonge en
politique est qu’il « fait partie des quelques données manifestes et démontrables qui confirment l’existence
de la liberté humaine ». Le menteur est celui qui estime qu’il n’a pas à déterminer sa conduite ou ses
dires sur ce qui est ; il affirme, ce faisant, sa volonté de changer la réalité, d’aller au-delà. C’est donc
un individu d’action, qui a toujours une avance sur le simple diseur de vérité qui, s’il se lance dans la
mêlée, perd les seules qualités pouvant le rendre crédible, soit l’impartialité et l’indépendance.
Deux grands hommes d’État contemporains ont édifié leurs politiques sur des mensonges : de Gaulle
et Adenauer. Le premier sur l’idée que la France fut l’une des puissances victorieuses de la Deuxième Guerre
mondiale ; le deuxième sur celle que le national-socialisme fut le fait d’une minorité en Allemagne. Par le
mensonge, l’homme politique tient un pari, qui tourne à la réussite ou à la catastrophe.
Notre époque a plus que jamais à craindre du mensonge politique, croit Arendt, pour la raison que les
médias de masse et la propagande gouvernementale et privée ont atteint une capacité de manipulation des
faits sans précédent. Jadis, les États pratiquaient le mensonge dans un cadre limité (…).
Le mensonge de masse moderne se pratique au vu de tous, et souvent à l’égard de faits connus de
tous. Telle tragédie de l’histoire, tel événement encore récent peut subitement disparaître des registres
officiels ou subir une réécriture. Ainsi, « la possibilité de mensonge complet et définitif [...] est le danger qui
naît de la manipulation moderne des faits », écrit Arendt. Ce danger s’accroît avec le recours généralisé à
l’image dans la propagande de masse.
Or, Arendt voit dans l’image un mécanisme de pensée qui atténue nos facultés critiques. Une image,
affirme Arendt, « n’est pas censée flatter la réalité mais offrir d’elle un substitut complet ». Elle est
transitoire et roule d’autant plus vite que surviennent des faits qui la démentent.
Le principal ressort du mensonge de masse est ce qu’Arendt appelle la tromperie de soi. La
propagande n’a prise sur les consciences que si de vastes pans de la population s’y laissent adhérer. La
manipulation grossière et délibérée des menteurs d’appareil a donc pour corollaire l’auto-aveuglement des
foules. La propagande atteint son effet quand trompeurs et trompés unissent leurs efforts pour défendre la
« vérité de l’image » contre ceux qui l’attaquent.
Souvent, remarque Arendt, aux yeux des groupes subjugués par la propagande, les diseurs de vérité
de fait ont passé pour plus menaçants que les opposants réels. Que si tel dictateur a expédié des dissidents au
fond des mers, ses partisans, ligués contre le péril communiste, étoufferont la voix des familles éplorées. Que
si tel président a menti sur le prétexte factuel d’une invasion armée, le journaliste qui met en doute les
déclarations présidentielles sera accusé d’être un mauvais patriote... Bref, comme le dit Arendt, « l’art
moderne de la tromperie de soi-même est susceptible de transformer un problème extérieur en question
intérieure ».
Le signe que le mensonge de masse a fait des ravages sérieux est qu’il engendre un cynisme aigu —
« le refus absolu de croire en la vérité d’aucune chose, dit Arendt, si bien établie puisse être cette vérité ». La
substitution cohérente de mensonges à la vérité de fait endommage jusqu’à la capacité même de croire en la
distinction entre le vrai et le faux. Ce cynisme a frappé les régimes totalitaires, les jeunes nations nées dans la
propagande, et tout indique que les démocraties, qui jouissent pourtant des libertés de presse et d’opinion,
peuvent y succomber à leur tour.
Même si Arendt a principalement en tête le mensonge gouvernemental, elle n’oublie pas que celui-ci
a emprunté ses techniques à la publicité commerciale qui diffuse de jolis mensonges dans l’espoir d’imposer
un produit à tous. La démocratie peut donc s’endormir sur les propos lénifiants aussi bien du commerce que
du politique.
Le mensonge est donc une donnée incontournable de la vie politique. De même qu’il est illusoire de
penser que les politiciens vont gouverner d’après les seuls faits, de même est-il indispensable de restreindre
la tendance de tout pouvoir à manipuler les faits à son avantage. À cette fin, les régimes libéraux réfrènent
les excès du pouvoir par une constitution et des freins et contrepoids qui divisent la puissance publique.
Marc Chevrier, Démocratie et modernité.
II. Dissertation. Type Centrale : 1800 mots maximum. [Attention d’adapter 1) le format de l’introduction,
en fusionnant les § 2 et 3, et en n’évoquant pas les « Enjeux » du problème, donc en éludant le § 5 ; 2) le
format des sous-parties, en essayant de faire dialoguer à chaque fois au moins deux des trois oeuvres].
Dans l’ouvrage Démocratie et modernité, Marc Chevrier affirme, à propos de l’ouvrage Vérité et politique
d’Hannah Arendt, que « le fait de considérer la politique du point de vue de la vérité, c’est se placer en dehors du
politique. (…) La vérité a un caractère despotique, (…) qui est à l’opposé de l’action politique pour laquelle tout
est opinion, persuasion, consensus. »
En plaçant cette affirmation dans la perspective de la notion au programme cette année, « faire croire », vous
interrogerez ce propos en vous appuyant sur les trois œuvres du programme, en cherchant à la justifier et le discuter.
Attention : Ce sujet porte sur le domaine de la politique. Cependant, afin de ne pas laisser de côté les aspects de nos
œuvres qui ne relèvent pas de ce domaine à strictement parler, et donc de les intégrer à votre réflexion, veillez à adopter
une approche large du terme « politique », englobant également (mais pas principalement, car il faut maintenir le sens
premier du terme) tout le domaine des interactions humaines qui mettent en jeu des relations de pouvoir (ce qui est le cas
dans Les liaisons dangereuses bien qu’il ne soit que très peu question, dans ce roman, de politique au sens strict du
terme).