Dissertation 2
Marc Chevrier dans son œuvre Démocratie et modernité affirme que « le fait de
considérer la politique du point de vue de la vérité, c’est se placer en dehors du politique.
(…) La vérité a un caractère despotique, (…) qui est à l’opposé de l’action politique pour
laquelle tout est opinion, persuasion, consensus. ». La politique peut se définir à la fois de
manière très générale comme les interactions entre les hommes, et de manière plus
spécifique comme un jeu de pouvoir entre des personnes, ayant pour objectif
l’aboutissement de la volonté de l’une d’elles. De même, la vérité peut être définie comme
l’accord entre le réel et la pensée. Le terme de vérité est ici associé au despotisme donc à un
pouvoir absolu. Celui-ci s’oppose au relativisme de la politique qui repose sur des opinions
variables et des accords entre les personnes. Chercher à juger et à comprendre la politique
en se basant sur la vérité c’est vouloir occulter la dimension subjective de la politique. La
vérité en tant que réalité immuable et indéfectible, s’oppose au caractère fluctuant des
opinions et de perceptions humaines qui sont la base de toute action politique. Pour pouvoir
affirmer cela, l’auteur présuppose, par ailleurs, que l’homme est capable d’accéder à la
vérité.
Spontanément, on aurait tendance à penser que vérité et politique ne peuvent
coexister, car la vérité est fixe et liée au réel, quand la politique repose sur le subjectif, les
opinions. De plus, la politique est un jeu de pouvoir dans lequel, les acteurs mettent tout en
œuvre pour atteindre leur but et sont ainsi prêts à mentir. De même, dans les relations
sociales, les personnes ne sont pas toujours honnêtes et leurs intérêts peuvent évoluer au
cours du temps. Ainsi, tenter de les juger sur la base de la vérité est impossible, car on
présupposerait alors que les interlocuteurs sont tous intègres.
Cependant, la vérité reste nécessaire à la politique. En effet, s’il n’y avait aucune
vérité tant dans les relations de pouvoir et dans les relations sociales, on ne pourrait plus
avoir confiance dans personne et on ne pourrait plus porter de jugement sur quoi que ce
soit. De même, cette absence de séparation entre le vrai et le faux détruirait la possibilité de
dialogue et l’intérêt d’élire un représentant. Sur le plan sociétal, cela conduirait alors la
destruction du modèle démocratique, qui suppose que les dirigeants aient des comptes à
rendre sur leurs affirmations et possiblement leurs mensonges. Dans les relations
interpersonnelles, la vérité a également une valeur de ciment et de fondement de la
confiance. Sa totale absence engendrerait un monde de duperie et l’absence de toute
possibilité d’évolution.
Ainsi, on peut se demander si le caractère intransigeant de la vérité la rend inadaptée
et l’oppose à la politique, ou bien si au contraire, et même en acceptant que cette vérité soit
parfois incomplète, elle est en réalité nécessaire afin de conserver un équilibre.
En plaçant ce questionnement dans la perspective des œuvres du programme : Les liaisons
dangereuses de Choderlos de Laclos, La crise de la culture et Du mensonge à la violence de
Hannah Arendt et Lorenzaccio de Alfred Musset, nous nous questionnerons sur le fait que le
caractère de la vérité fait qu’elle est incompatible avec l’exercice de la politique, puis nous
verrons que en acceptant que cette vérité soit parfois incomplète, elle est en réalité
nécessaire afin de conserver un équilibre. Enfin, nous étudierons comment cela se fonde sur
le présupposé que l’homme est capable d’atteindre la vérité.
Le caractère inflexible de la vérité la rend inadapté et l’oppose à la politique. En effet,
la politique regroupe à la fois les simples interactions entre les hommes et les jeux de
pouvoir entre des personnes ayant des objectifs précis. Dans la perspective des interactions
sociales, la vérité est inadaptée car dans celles-ci l’opinion intervient pour une grande part.
L’opinion étant subjective et n’étant fondée sur aucun critères concrets, elle rend impossible
toutes discussions relatives à la vérité. Cette idée, est notamment évoquée dans Les liaisons
dangereuses, où certains personnages ont des réputations, qui ne sont pas du tout en accord
avec qui ils sont réellement. Par exemple, M. Merteuil parait pour une charmante personne
aux yeux de Cécile Volange tandis que le vicomte de Valmont la considère comme une
personne sournoise. Dans ces deux cas, les personnages se font une opinion de Mme. De
Merteuil en fonction de ce qu’ils perçoivent d’elle, mais leur point de vue ne se base sur
aucun élément concret et essentiel. Ils sont ainsi enfermés chacun dans une croyance qui
empêche toute communication.
De même, dans Lorenzaccio, Alexandre voit Lorenzo comme un partenaire et lui fait
confiance, quand d’autre le considèrent comme une personne dangereuse qui cache ses
réels intérêts.
De plus, tenter de juger la politique au travers de la vérité est impossible car on tenterait
alors d’utiliser des critères objectifs pour évaluer des opinions qui se basent sur le subjectif.
De même, le but des échanges politique reste principalement accès sur l’idée de convaincre
les autres, pour protéger des intérêts personnels. Ainsi le politique semble tenter de
déformer une vérité au caractère inflexible.
On le voit par exemple dans Du mensonge en politique d’Hannah Arendt, où les
bureaucrates de l’administration américaine, mentent dans leurs rapports afin de garder
leur poste. Cependant, malgré ces mensonges ils ne peuvent modifier la réalité et la vérité.
De même, dans Les liaisons dangereuses, Mme. De Merteuil explique comment elle parvient
habilement à dissimuler ses intérêts et à déformer les faits pour ceux-ci coïncident avec ses
intérêts. Elle compare ses capacités à celles des politiques : « les talents auxquels la plus
grande partie de nos politiques doivent leur réputation »,
Ainsi, la vérité, semble s’opposer à la politique à la fois par son caractère trop rigide et par
son caractère purement objectif. Cependant, on voit ici que tout mensonge nécessite de
savoir ce qui est vrai et ce qu’on veut affirmer ou au contraire dissimuler.
On peut donc se demander si en acceptant que cette vérité soit parfois incomplète, si
elle n’est pas en réalité nécessaire afin de conserver un équilibre. En effet, la politique au
sens inter-relationnel nécessite la vérité. Si la vérité était inexistante, il ne serait alors plus
nécessaire d’avoir des discussions car on saurait que tout le monde ment. Ainsi, la vérité
même partielle, permet les relations humaines car elle pose comme fondement une relative
honnêteté des personnes dans leurs propos.
Dans Les liaisons dangereuses, cette idée est notamment présentée dans la relation entre
Cécile Volange qui est parfaitement honnête et Mme. De Merteuil qui la manipule. Si Cécile
savait dès le début que Mme. De Merteuil était une menteuse, elles n’auraient pas pu avoir
de relation. Celle-ci existe de par la confiance de Cécile dans la marquise.
De même, dans Lorenzaccio, Philipe Strozzi a confiance en Lorenzo dans l’intégralité de
l’œuvre et ce même si au début de celle-ci ils ne se disent pas tout, ils savent qu’il y a de
l’honnêteté dans les paroles de chacun.
De plus, en politique, en particulier dans les régimes démocratiques, la vérité reste
nécessaire afin de servir de base. Effectivement, les politiques ont tendance à déformer la
vérité cependant, ils s’appuient toutefois sur certains éléments de vérité. S’ils tentaient
d’avancer des choses en total désaccord avec la réalité, tout le monde sauraient qu’ils
mentent et ils perdraient alors toute crédibilité et capacité d’action.
L’essor des technologies de l’information et la rapidité avec laquelle les informations sont
transmises favorise d’ailleurs, une tendance des populations à exiger plus de transparence,
donc plus de vérité.
Ainsi la vérité même si elle se retrouve parfois déformée reste nécessaire comme base pour
permettre de porter des jugements et pour soutenir des propos qui ne s’opposeraient pas à
la réalité.
Cette idée est évoquée par Hannah Arendt dans Vérité et politique, où elle explique que à
cause des rapports falsifiés, le président n’avait qu’une vision erronée de la situation au
Vietnam et ne pouvait en conséquence que prendre des décisions en décalage avec la
réalité.
Enfin, dans cette citation l’auteur présuppose que nous somme capable d’atteindre la
vérité et de porter des jugements objectifs. En effet, il n’est pas forcement évident que nous
sommes capables d’atteindre la vérité et de l’appréhender de manière objective. L’affect
influe grandement sur nos perceptions on peut donc se demander si l’idée même de vérité
intervient en politique ou si seul une perception subjective de la réalité intervient.
De même, les hommes ne sont pas parfaits et peuvent penser être dans le vrai alors qu’ils se
trompent eux-mêmes sans le savoir.
Cette idée peut être perçu dans les liaisons dangereuses, avec l’exemple de la présidente de
Touvre, qui affirme au début et en pensant être totalement honnête ne rien ressentir pour le
vicomte de Valmont alors qu’elle éprouve des sentiments.
De même, Hannah Arendt, fait référence à l’allégorie de la caverne de Platon, dans laquelle
celui-ci établi notre rapport à la vérité. Il présente la vérité comme un monde inatteignable
pour les hommes sans une intervention, une force extérieure qui les forcerait à se
confronter à celle-ci et à sortir des perceptions sensibles.
Hannah Arendt souligne également la nécessité de fournir un effort pour accéder à la vérité.
Elle interpelle sur les dangers liés à l’omnipotence de l’image qui rend les populations moins
critiques et plus passives donc moins capables d’être dans le vrai.
En conclusion, la vérité semble être un élément nécessaire à la politique cependant, on doit
pouvoir accepter que celle-ci soit incomplète et parfois modifiée. Ainsi, elle semble en tant
que tel opposée à la politique, mais elle en reste le fondement de la vie en société et permet
la cohésion sociale. Elle est même fondamentale pour évoluer dans un monde
démocratique, même si chacun sait qu’elle sera adaptée et déformée.
Enfin, cette idée repose sur le fait que nous sommes en capable de nous accorder sur une
vérité même si celle-ci peut changer du fait que nous ne sommes pas capables d’établir des
vérités universelles.