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Le Foncier Rural Dans Les Pays Du Sud

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Dans les pays du Sud, l’accès à la terre et à ses ressources ainsi que son

contrôle et ses usages représentent des questions cruciales. Au cœur des


défis de la construction de l’État, du développement agricole, de la sécurité
Le foncier rural
dans les pays
alimentaire et de la durabilité environnementale, le foncier est aussi un mar-
queur identitaire et une source récurrente de conflits.

Ph. Lavigne Delville


Depuis vingt ans, de nombreuses recherches ont renouvelé les savoirs sur

du Sud
ces questions. Dans une approche processuelle et pluridisciplinaire, cet

J.-Ph. Colin

É. Léonard
ouvrage propose un état des lieux sur les dynamiques foncières rurales
au Sud. S’appuyant sur une très riche bibliographie internationale, il traite
des principaux thèmes liés aux questions foncières : depuis les pratiques
et dynamiques locales (évolution des droits sur la terre, marchés fonciers,
conflits…) jusqu’aux politiques publiques (réformes agraires, programmes de Enjeux
formalisation des droits sur la terre), en passant par les enjeux de méthode
de recherche et d’expertise foncières. Chaque chapitre propose une mise en
dialogue critique entre les questionnements, les catégories d’analyse et les
et clés d’analyse

Le foncier rural dans les pays du Sud


résultats de la recherche.
Somme sans équivalent sur le sujet, cet ouvrage constitue un outil de référence
pour tous ceux qui, étudiants, chercheurs ou praticiens du développement,
souhaitent approfondir leur compréhension des dynamiques foncières dans les

Enjeux et clés d’analyse


mondes ruraux contemporains.

Jean-Philippe Colin, Philippe Lavigne Delville et Éric Léonard


sont respectivement économiste, socio-anthropologue et
géographe. Ils sont chercheurs à l’Institut de recherche pour le
développement (UMR Sens, Montpellier, IRD/Cirad/Université
Paul-Valéry) et membres du GIS Pôle foncier de Montpellier.

Sous la direction de
60 €
ISBN 978-2-7099-2876-2 J.-Ph. Colin, Ph. Lavigne Delville, É. Léonard
Le foncier rural
dans les pays du Sud
Enjeux et clés d’analyse
Objectifs Suds
Les défis du développement

Collection généraliste consacrée aux grandes questions contemporaines


relatives au développement et à l’environnement. À travers des synthèses ou
des éclairages originaux, elle rend compte des recherches pluri-disciplinaires
menées par l’IRD en partenariat avec les pays du Sud pour répondre
aux défis de la mondialisation et mettre en œuvre les conditions du
co-développement.
L’IRD souhaite ainsi répondre aux attentes d’un large public en lui présen-
tant les réflexions des chercheurs et en l’informant de manière rigoureuse
sur les grands enjeux de développement contemporains.

Derniers volumes parus :


La nature en partage
Autour du protocole de Nagoya
C. Aubertin, A. Nivart (éd.)
Nature in Common
Beyond the Nagoya Protocol
C. Aubertin, A. Nivart (eds)
Un défi pour la planète
Les Objectifs de développement durable en débat
P. Caron, J.-M. Châtaigner (éd.)
Transitions urbaines en Asie du Sud-Est
De la métropolisation émergente et de ses formes dérivées
K. Peyronnie, Ch. Goldblum, B. Sisoulath (éd.)
Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes
G. Gillot, A. Martinez (éd.)
Pour un développement « humanitaire » ?
Les ONG à l’épreuve de la critique
M.-A. Pérouse de Montclos
Le pouvoir de la biodiversité
Néolibéralisation de la nature dans les pays émergents
F. Thomas, V. Boisvert (éd.)
Le monde des transports sénégalais
Ancrage local et développement international
J. Lombard
Sous le développement, le genre
C. Verschuur, I. Guérin, H. Guétat-Bernard (éd.)
Le foncier rural
dans les pays
du Sud
Enjeux et clés d’analyse

Éditeurs scientifiques
Jean-Philippe COLIN
Philippe LAVIGNE DELVILLE
Éric LÉONARD

Cet ouvrage a été initié par les éditions Quæ.

IRD Éditions
INSTITUT DE RECHERCHE
POUR LE DÉVELOPPEMENT
Collection Objectifs Suds
Marseille, 2022
Citation requise :
Colin J.-Ph., Lavigne Delville Ph., Léonard É. (éd.), 2022 – Le foncier rural dans
les pays du Sud. Enjeux et clés d’analyse. Marseille, IRD Éditions/Quae, coll.
Objectifs Suds, 1 002 p.

Coordination éditoriale, fabrication


Corinne Lavagne

Mise en page
Desk (53)

Maquette de couverture
Michelle Saint-Léger

Maquette intérieure
Aline Lugand/Grissouris

Dessin original de couverture


Michelle Saint-Léger

Ce travail est mis à la disposition du public selon les termes de la licence Creative Commons
CC-By-NC-ND 4.0. – Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification.
[Link]
Toute personne intéressée a le droit de partager l’œuvre, sans avoir à demander son accord ni à
l’éditeur ni à l’auteur, dans les conditions suivantes :
– obligation de nommer l’auteur et l’éditeur, d’intégrer un lien vers la licence CC-by-NC-ND et
d’indiquer si l’œuvre a été modifiée ;
– interdiction de mettre à disposition l’œuvre si elle a été modifiée ;
– interdiction de faire une exploitation commerciale de tout ou partie de l’ouvrage.
Cette licence concerne, sauf mention contraire au niveau des illustrations, tout le contenu de
l’ouvrage.

© IRD, 2022

ISBN papier : 978-2-7099-2876-2


ISBN PDF : 978-2-7099-2877-9
ISSN : 1958-0975
À la mémoire de Philippe Couty (1932-2012)
et Jean-Marc Gastellu (1942-1999), collègues de l’IRD et amis,
dont les travaux ont profondément influencé
les études rurales à l’IRD et nos propres recherches.

Jean-Philippe Colin, Philippe Lavigne Delville et Éric Léonard


Remerciements

Cet ouvrage est le fruit de réflexions collectives menées au sein


du Pôle foncier de Montpellier. Nous remercions les institu-
tions membres du Pôle, le Cirad, le CIHEAM-IAMM, l’IRD et
­Montpellier SupAgro pour leur soutien.
En tant qu’éditeurs, nous remercions les collègues qui se sont
engagés dans la longue, riche et complexe dynamique qui a
conduit à cette publication. Ce processus nous aura montré, si
besoin était, que les difficultés de l’action collective ne se posent
pas seulement dans le champ des pratiques foncières. Nous remer-
cions aussi chaleureusement tous les collègues qui ont accepté
de relire les différents chapitres et nous ont aidés à les améliorer
– nous restons évidemment seuls responsables des imperfections
qui demeurent. Ils sont trop nombreux pour que nous les citions
tous ici, ils sont remerciés dans chaque chapitre.
Notre gratitude va également à la MSH-Sud, qui a hébergé les ate-
liers de préparation de cet ouvrage et contribué à son financement,
ainsi qu’au Comité technique « Foncier et développement », pour
son appui et sa contribution au financement de la publication,
et aux éditions de l’IRD, pour leur soutien financier et pour leur
remarquable travail éditorial.
Sommaire

Préface.......................................................................................... 9
Pauline E. Peters

Introduction
Analyser et comprendre les dynamiques foncières rurales
contemporaines dans les pays du Sud........................................ 13
Jean-Philippe Colin, Philippe Lavigne Delville, Éric Léonard

PARTIE 1
Analyser le foncier rural : concepts et méthodes................ 41
Chapitre 1
Le foncier rural
Droits, accès, acteurs et institutions ........................................... 43
Jean-Philippe Colin, Philippe Lavigne Delville, Jean-Pierre Jacob
Chapitre 2
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre................. 93
Jean-Philippe Colin, Charline Rangé
Chapitre 3
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé..... 177
Philippe Lavigne Delville, Véronique Ancey, Élodie Fache
Chapitre 4
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
Entre policies, polity et politics ..................................................... 257
Éric Léonard, Philippe Lavigne Delville
Chapitre 5
Conduire des recherches ancrées dans le terrain
Enjeux et options méthodologiques .......................................... 317
Jean-Philippe Colin, Emmanuelle Bouquet, Pierre-Yves Le Meur

PARTIE 2
Dynamiques foncières : enjeux et processus....................... 397
Chapitre 6
Dynamiques foncières, dynamiques agraires............................. 399
Jean-Philippe Colin, Ali Daoudi
Le foncier rural dans les pays du Sud
8

Chapitre 7
Les marchés fonciers
Dynamiques, efficience, équité................................................... 471
Jean-Philippe Colin, Emmanuelle Bouquet
Chapitre 8
Les conflits pour la terre
Configurations et trajectoires..................................................... 541
Éric Léonard, Jean-Pierre Jacob,
avec la collaboration de Jean-Pierre Chauveau
Chapitre 9
Les grandes acquisitions foncières
Réalités, enjeux et trajectoires.................................................... 633
Perrine Burnod

PARTIE 3
Politiques foncières : débats et controverses...................... 717
Chapitre 10
Les politiques et opérations de formalisation
des droits sur la terre................................................................... 719
Philippe Lavigne Delville, Jean-Philippe Colin, Éric Léonard
avec la collaboration de Pierre-Yves Le Meur
Chapitre 11
Redistribuer la terre
Bilan et actualité des réformes agraires..................................... 801
Éric Léonard, Jean-Philippe Colin
Chapitre 12
Foncier et dispositifs environnementalistes............................... 863
Pierre-Yves Le Meur, Estienne Rodary
Chapitre 13
L’expertise foncière au Sud
Entre savoirs, médiation et action publique.............................. 941
Philippe Lavigne Delville, Pierre-Yves Le Meur

Postface
Analyser et comprendre les dynamiques foncières rurales
contemporaines dans les pays du Sud
pour éclairer les débats de politiques foncières ........................ 991
Mathieu Boche

Liste des auteurs........................................................................... 995


Préface
Pauline E. PETERS
Harvard University

La « question foncière » rurale n’est en rien nouvelle, même si l’in-


térêt qui lui est porté en termes sociaux et politiques a pu connaître
des flux et reflux historiques. La terre a de nombreux usages – sou-
vent concurrents –, elle est revêtue de différentes significations –
elles-mêmes en concurrence –, en tant que ressource ou actif, en
tant que lieu d’appartenance et d’identité culturelle, en tant que ter-
ritoire à gérer ou à conquérir. En ce siècle nouveau, un ensemble
de questions ont été mises en avant par une large palette d’acteurs
et d’institutions en tant qu’enjeux fonciers critiques : les disponi-
bilités en terre, l’utilisation qui est faite de celle-ci, sa gestion et sa
possession face à des pressions foncières locales et aux conflits ;
les inquiétudes autour de l’approvisionnement alimentaire, aux
échelles locales, régionales et mondiale ; la dégradation des sols et
les enjeux de durabilité ; les demandes nationales et internationales
concurrentes de terres pour l’agriculture, l’extraction d’hydrocar-
bures, l’exploitation minière, l’expansion urbaine et la conservation
de la nature, mais aussi comme actif dont la valeur de marché aug-
mente. La terre et le régime foncier, dans leur sens le plus large,
sont au cœur des relations politico-économiques et sociales locales,
nationales et internationales. Celles-ci incluent les revendications
concurrentes sur le territoire, le pouvoir politique, la souveraineté
et l’autonomie socio-économique ; la production et la conservation
de ressources rares ; la relation entre les demandes de terres à plu-
sieurs niveaux et les questions d’in/égalité et d’in/justice face aux
énormes disparités de pouvoir, entre les États et en leur sein, et à la
variabilité des flux de capitaux.
Cette publication arrive à point dans ce contexte. Elle propose un
état particulièrement bienvenu des connaissances et des orienta-
tions de la recherche et de l’action publique sur le foncier rural,
Le foncier rural dans les pays du Sud
10

principalement, mais pas uniquement, dans les pays du Sud. Ins-


crits dans une dynamique collective de recherche de longue durée,
au sein du Pôle foncier de Montpellier, les contributeurs traitent
d’un ensemble de problématiques et de questions liées au foncier
sur la base de leurs propres travaux, ainsi que d’une large mobilisa-
tion de la littérature scientifique et des débats de politique.

Ce volume est bien plus qu’un recueil d’essais : il tire sa cohé-


rence originale du partage par les auteurs d’un cadre analytique
commun et d’une visée « didactique » explicite. Les différents
chapitres réalisent tous un état des lieux des connaissances acadé-
miques sur le foncier et des débats de politique foncière, et pro-
posent des éclairages rigoureux sur les questions conceptuelles,
théoriques et méthodologiques de la recherche sur ces sujets, qui
s’avèrent particulièrement pertinents pour les pays marqués par le
pluralisme légal, l’informalité et les régulations néo-coutumières.
Avec des équilibres variés, les chapitres abordent les dimensions
historiques, théoriques et politiques d’un ensemble de questions
spécifiques, au travers de positionnements qui puisent dans l’éco-
nomie institutionnelle, la sociologie économique, l’anthropologie
et la géographie. Mais tous partagent un cadre commun pour ana-
lyser les dynamiques foncières, autour des rapports entre insti-
tutions (au sens de « règles du jeu ») et acteurs sociaux et des
processus de transformation de ces rapports dans l’espace et le
temps. Ceux qui composent la première partie traitent de manière
approfondie des fondements conceptuels et méthodologiques
de la recherche sur le foncier rural. Ces éléments fondamentaux
incluent la sélection des unités d’observation et d’analyse appro-
priées ; les rôles des unités et des relations en ouvrant la « boîte
noire » du « ménage » classique ; les fondements des droits sur la
terre en fonction de la parenté, de la résidence, du genre, de l’âge,
du statut social d’autochtone ou d’étranger et d’autres distinctions
qui prennent sens selon les pays et les espaces au sein d’un même
pays ; la relation entre les ressources communes ou partagées et
les droits individuels. Ils concernent aussi les interactions, dans
une large perspective historique, entre les éléments qui précèdent
et les lois et politiques foncières. Un second ensemble de cha-
pitres est consacré à des sujets centraux pour la thématique fon-
cière, comme les relations entre dynamiques institutionnelles
(­relativement aux règles d’accès à la terre et de son usage) et
Préface
11

dynamiques productives, les marchés fonciers, les tensions entre


les acquisitions de terre à grande et à petite échelle, et les conflits
fonciers de plus en plus récurrents. La dernière série de chapitres
propose une discussion approfondie des politiques foncières pas-
sées et présentes de formalisation et de redistribution des droits,
des rapports entre foncier et environnement à travers le prisme
des dispositifs environnementaux, ainsi que des pratiques d’ex-
pertise foncière dans les pays du Sud.
Bien qu’ils traitent principalement de la thématique foncière dans
les pays du Sud, où les auteurs ont effectué la plupart de leurs
recherches, les textes qui composent cet ouvrage font référence à
un ensemble beaucoup plus large d’études théoriques, empiriques
et comparatives, et de débats sur la propriété, l’identité, la citoyen-
neté et la justice. Ils soulignent ainsi les similitudes et les diffé-
rences qui marquent l’administration, les politiques publiques et
les enjeux politiques du foncier, dans les pays du « Sud » comme
du « Nord ». Bien que les auteurs s’appuient sur des points de
vue disciplinaires et des expertises régionales différents, le par-
tage d’un cadre d’analyse commun et de références croisées entre
les chapitres aboutit à un ensemble remarquablement cohérent et
complet d’analyses, de conclusions et de recommandations pour
les chercheurs, les décideurs politiques et les praticiens. Tant ceux
qui ont d’ores et déjà un intérêt pour la thématique foncière que
ceux qui pénètrent ce champ de recherche et d’action trouveront
l’ouvrage inestimable. À la lumière de son importance et de l’am-
pleur du champ couvert, sa traduction en anglais serait d’une
réelle utilité pour un public beaucoup plus large.
Introduction
Analyser et comprendre
les dynamiques foncières rurales
contemporaines dans les pays du Sud

Jean-Philippe COLIN

Philippe LAVIGNE DELVILLE

Éric LÉONARD

Produit d’un travail collectif d’élaboration mené au sein du Pôle


foncier de Montpellier1, cet ouvrage propose un état des lieux des
savoirs en sciences sociales sur les dynamiques foncières et les liens
entre foncier2 et développement rural dans les pays du Sud. Il se
veut un outil de travail pour tous ceux qui, étudiants, chercheurs ou
praticiens, spécialistes du foncier ou le rencontrant à l’occasion de
travaux menés dans une autre perspective, souhaitent approfondir
leur compréhension des questions foncières et mieux cerner leurs
liens avec leur objet d’étude ou d’intervention. C’est pourquoi, alors
que la majorité des ouvrages collectifs sur le foncier sont constitués
d’études de cas3, celui-ci est organisé en chapitres thématiques, qui
proposent un large état de la question.

1
Résultant d’une dynamique d’échanges et de collaborations de plus de vingt
ans, le Pôle foncier de Montpellier ([Link]) est un groupement d’in-
térêt scientifique créé en 2011, qui réunit des chercheurs et enseignants-cher-
cheurs de quatre institutions montpelliéraines (Cirad, IAMM-CIHEAM, IRD,
Supagro). Il est soutenu et hébergé par la Maison des sciences de l’homme-Sud
(MSHS).
2
Suivant un usage maintenant courant, nous substantivons parfois, dans cet
ouvrage, l’adjectif « foncier ».
3
Y compris deux ouvrages publiés précédemment par le même collectif : Colin
et al. (2009), Jacob et Le Meur (2010).
Le foncier rural dans les pays du Sud
14

S’appuyant sur les travaux menés par les auteurs eux-mêmes et


sur une abondante littérature académique francophone, anglo-
phone et hispanophone, les textes rassemblés proposent des syn-
thèses sur les principaux thèmes abordés par la recherche sur les
questions foncières, depuis les pratiques et dynamiques locales
(l’évolution des droits sur la terre et ses ressources, les dimensions
intrafamiliales du foncier, les marchés fonciers, les conflits pour la
terre, etc.), jusqu’aux politiques publiques (les réformes agraires,
les programmes de formalisation des droits sur la terre), en pas-
sant par les enjeux de méthode de recherche et par ceux de l’ex-
pertise foncière. Chacun propose une mise en dialogue critique
entre les questionnements, les catégories d’analyse et les résultats
proposés par la littérature, d’une part, et les réflexions qui ont été
produites au sein du Pôle foncier, de l’autre. Tout en provenant
de disciplines différentes (économie, sociologie, anthropologie et
géographie principalement) et travaillant sur des terrains variés
(Afrique de l’Ouest, Maghreb, Madagascar, Amérique latine,
Océanie), les auteurs partagent une même posture épistémolo-
gique, consolidée par plus de dix années d’échanges.
Nous revenons dans cette introduction sur les enjeux scienti-
fiques et politiques d’une compréhension des dynamiques fon-
cières dans les mondes ruraux contemporains, avant de préciser
le positionnement de l’ouvrage, puis son contenu.

Les enjeux scientifiques et politiques


d’une compréhension
des dynamiques foncières

Les enjeux du foncier rural dans les dynamiques


agraires et les trajectoires étatiques
Les sociétés rurales des pays du Sud traversent depuis plusieurs
décennies des bouleversements profonds, sous les effets de leur
croissance démographique, des changements environnementaux,
de la « désagrarisation » de leurs économies, ou encore de l’in-
tensification des mobilités. L’accès à la terre, son contrôle et ses
usages demeurent des dimensions centrales de leurs ­dynamiques
économiques, sociales et politiques. Les enjeux de développement
associés aux questions foncières sont d’autant plus prégnants que
ces sociétés sont soumises à des pressions d’exclusion qui, sans
Introduction
15

être nouvelles, sont de plus en plus aiguës, du fait des concur-


rences qu’elles subissent (extension de l’agrobusiness, de l’urbani-
sation, des mines, des programmes de conservation), alors que les
politiques agricoles et foncières elles-mêmes induisent parfois des
dynamiques accrues de différenciation et d’exclusion.

Cette prégnance de la question foncière est à mettre en rapport


non seulement avec les fonctions productives de la terre, mais
aussi avec les multiples dimensions qu’elle revêt dans les pro-
cessus de reproduction et de changement social : constitutive du
patrimoine et du lien entre générations au sein des groupes fami-
liaux et des communautés locales ; fondement de la légitimité et
des hiérarchies socio-politiques dans de nombreux contextes ;
objet de nouvelles convoitises dans le cadre des dynamiques de
globalisation (grands investissements agricoles, extractifs ou d’in-
frastructures ; conservation ou restauration environnementale ;
construction de logements et d’aménagements urbains ; blan-
chiment de capitaux illicites ; garantie de prêts ; bases de reven-
dications pour la formation de nouvelles entités territoriales et
politiques ; etc.).

Si nous le définissons comme l’ensemble des rapports sociaux


entre les hommes à propos de la possession et de l’usage de la
terre, ainsi que du contrôle de cet usage, alors le foncier doit être
abordé comme un opérateur central des rapports sociaux et des
systèmes de gouvernance à leurs différents niveaux d’organisa-
tion, depuis la famille jusqu’aux archipels d’activités et d’échanges
liant celle-ci aux diasporas migrantes, depuis les structures villa-
geoises jusqu’aux organisations internationales où se définissent
les doctrines globales, en passant par les instances politiques et
étatiques nationales, et les échelons administratifs (communes,
territoires autonomes…) qui maillent le territoire, ou encore
depuis les exploitations agricoles jusqu’aux structures de projet et
de marché qui orientent les dynamiques productives. Le foncier
a notamment constitué un déterminant majeur de la trajectoire
de construction des États et de leurs relations avec les pouvoirs
locaux. Contrôler le territoire, octroyer des droits sur la terre font
partie des enjeux centraux d’institutionnalisation et de légitima-
tion des États, au carrefour de l’économie politique, des intérêts
Le foncier rural dans les pays du Sud
16

des élites et du contrôle administratif des populations. Les poli-


tiques foncières sont un révélateur en même temps qu’un opéra-
teur essentiel des processus de formation des États.
Le foncier se trouve aussi au croisement de grandes questions que
les processus de globalisation en cours recomposent :
–– la souveraineté alimentaire et la capacité des sociétés des pays
du Sud à répondre aux enjeux d’approvisionnement en aliments
sains et accessibles, alors que des usages concurrents des terres
(productions minières et agro-exportatrices, urbanisation, etc.)
peuvent menacer cette capacité ;
–– l’intégration sociale et économique des nouvelles générations et
la réduction de la pauvreté rurale, alors que la croissance démo-
graphique demeure forte dans de très nombreuses régions et que
les pressions économiques et financières sur les terres agricoles
augmentent ;
–– la conservation des ressources naturelles, alors que les pressions
productives et résidentielles sur les terres et les conséquences du
changement climatique global les menacent ;
–– le développement et les effets déstructurants des conflits vio-
lents, dont les liens avec la question foncière sont souvent avérés.
Ces enjeux de la gouvernance foncière, nouvellement mis en
avant dans l’actualité, se croisent avec ceux qui ont marqué les
rapports historiques entre l’évolution des régimes fonciers et
les trajectoires de développement sous différents angles : du
point de vue des dynamiques des ressources naturelles (sols,
eaux, forêts, minerais, biodiversité) ; au regard de la distri-
bution des richesses, de la pauvreté, de l’exclusion sociale et
des inégalités territoriales ; du point de vue de l’évolution des
régimes politiques, de leur ouverture démocratique et de leur
stabilité ; au regard des rapports de gouvernance entre État et
communautés rurales, société nationale et minorités ethniques
ou religieuses.

Le foncier dans les enjeux de développement


et les débats de politique publique
La question du contrôle de la terre, de son accès et de ses usages,
celle de la distribution des droits fonciers entre les acteurs
sont au cœur des débats sur les politiques publiques et sur le
Introduction
17

« ­développement »4. À travers la question des inégalités et le


thème de la réforme agraire, le foncier a été au cœur de l’agenda
du développement entre les années 1930 et 1970. Le tournant
néolibéral a mis en veilleuse cette dimension et c’est celle du
marché foncier et de la formalisation des droits sur la terre
qui a pris la suite, à partir des années 1980. Plus récemment,
la vague des grandes acquisitions foncières a relancé le débat
sur les structures d’exploitation et les atouts et limites des très
grandes exploitations ; les usages de la terre sont également des
objets d’attention majeure pour les politiques de conservation
de la biodiversité et de contention du changement climatique.
Le foncier s’impose ainsi depuis plusieurs décennies comme un
objet central des politiques et des projets de développement ; il
est même de plus en plus souvent intégré comme une compo-
sante incontournable des dispositifs sécuritaires ou de sortie des
conflits civils violents.
Le foncier est en effet un champ de mise en connexion des diverses
politiques sectorielles et des différentes approches et dimensions
du développement (croissance économique, résilience sociale,
gouvernance politique, conservation environnementale). Les poli-
tiques foncières ont leurs logiques et leurs instruments propres,
mais elles sont aussi au service d’autres politiques, de développe-
ment agricole et rural, d’environnement, d’aménagement, etc. Les
dynamiques foncières et les politiques à incidence foncière sont
de ce fait l’objet d’enjeux et de débats qui traversent les sphères
académiques et politiques et ont fréquemment une lourde charge
idéologique.
Les principales controverses qui traversent actuellement les
débats de politiques foncières portent ainsi sur la nature et le
contenu des droits de propriété à promouvoir, sur les disposi-
tifs de sécurisation de ces droits et, de façon transversale, sur
le rapport entre les dimensions collectives et individuelles des

4
Nous définirons le développement, de façon générique, comme l’ensemble des
processus de changement social et culturel associés aux mutations (techniques,
économiques, institutionnelles, démographiques, éducatives, sanitaires…) qui
ont accompagné et accompagnent les modalités variées d’articulation des socié-
tés du Sud au système économique et politique mondial.
Le foncier rural dans les pays du Sud
18

droits fonciers, sur la pluralité des normes5 (reconnaissance vs


volonté de la supprimer), et donc sur la conception du droit et la
nature et la localisation des instances chargées de leur régulation
et de l’arbitrage des conflits (étatique vs communautaire ; coutu-
mière vs juridique). Ces controverses concernent bien entendu,
aujourd’hui comme hier, la distribution de la terre, en termes de
possession et d’usage, et les incidences de cette distribution sur
l’équité sociale et l’efficience économique, ainsi que la légitimité
politique des autorités qui organisent cette distribution. Der-
rière les controverses sur les politiques foncières et leurs orien-
tations sont en débat non seulement des options économiques
et productives, mais aussi des choix de société et de régime de
gouvernance, concernant les rapports entre l’État, les citoyens
et les collectifs sociaux, le degré socialement acceptable d’iné-
galité, les fondements de la régulation sociale et, finalement,
la nature de l’État et les conceptions de la citoyenneté dans le
monde contemporain.

Les enjeux académiques


de la réflexion contemporaine sur le foncier
L’intérêt des recherches sur le foncier rural au Sud dépasse ce seul
champ géographique et leur contribution aux questions de déve-
loppement. Ces recherches portent des enjeux théoriques plus
généraux, comme ceux qui entourent la question des droits de
propriété, de leurs conditions d’exercice et de leur dynamique. Les
analyses empiriques de l’évolution des droits de propriété mettent
l’accent sur la diversité des fonctions qui leur sont associées et des
régulations, selon les espaces et les rapports entre prérogatives
individuelles et régulations collectives. Ce qui bat en brèche une
lecture mécaniste du changement institutionnel.
Ces recherches contribuent également à la réflexion épistémo-
logique, méthodologique et conceptuelle en sciences sociales.
Parce qu’ils se sont confrontés à des situations complexes, où les

5
Nous reviendrons plus bas sur cette notion. Disons simplement ici que les
contextes du Sud se caractérisent de façon très générale par l’existence de plu-
sieurs registres de règles relevant de différentes instances d’autorité et sphères
de régulation (locales/coutumières, légales/étatiques, ou émanant de structures
de projets, d’entreprises privées, etc.). Ces registres peuvent opérer sur le mode
de la complémentarité, de la concurrence ou de l’évitement.
Introduction
19

notions et les catégories sont problématiques, les travaux menés


au Sud apportent des clés d’analyse et des concepts utiles dans
d’autres contextes. Ils ont de longue date questionné la notion de
propriété, mis en évidence la régularité et la diversité des régimes
d’accès partagé aux ressources (les « communs »), dénoncé les
lectures restrictives des droits fonciers inspirées des catégories du
Code civil. Ils soulignent la multiplicité des formes d’articulation
et d’imbrication entre droits individuels et collectifs, entre régu-
lations de type marchand, étatique ou communautaire. Ils ont
permis d’approfondir et d’opérationnaliser la notion de faisceau
de droits6, de poser comme un enjeu scientifique et politique la
question de la pluralité des normes et des systèmes d’autorité de
régulation, ou encore le rapport entre « formel » et « informel »
dans la régulation des droits fonciers et de leur transfert. Ils ali-
mentent ainsi les débats contemporains autour de la propriété et
de la notion de communs, à partir d’un riche corpus théorique et
empirique.

Une approche institutionnelle,


compréhensive et processuelle
des questions foncières rurales
dans les pays du Sud

Une entrée par le « foncier rural »


Se donner pour champ de réflexion le foncier rural ne signifie
pas s’enfermer dans le rural. Les frontières de ce qui relève du
« rural » sont doublement incertaines. Tout d’abord, spatiale-
ment, les limites entre rural et périurbain sont souvent brouillées
et on observe des interpénétrations croissantes, depuis la diffu-
sion des activités d’assemblage industriel dans les localités rurales
jusqu’à l’agriculture urbaine. La mobilité des ressortissants de

6
Comme on le verra abondamment au long de cet ouvrage, la notion de fais-
ceau de droits renvoie à l’idée que les rapports au foncier ne sont pas réductibles
au lien d’un individu ou d’une société avec une ressource, mais qu’ils corres-
pondent à un ensemble d’actions socialement autorisées sur la terre et les res-
sources qu’elle porte (circulation, accès à certaines ressources et pas à d’autres,
usages, droit de tirer un revenu de cet usage, droit de déléguer cet usage, droit
d’exclure, droit d’aliéner, etc.), qu’il convient d’inventorier et dont il importe
d’analyser les contenus, la distribution sociale et les formes de régulation (voir
von Benda-Beckmann et al., 2006 ; Banner, 2011 ; chap. 1).
Le foncier rural dans les pays du Sud
20

c­ommunautés villageoises et l’imbrication des systèmes écono-


miques ruraux et urbains, la « désagrarisation » communément
observée des territoires ruraux sous l’effet du développement éco-
nomique et des mobilités ont également gommé certaines spéci-
ficités agraires des sociétés rurales. Par ailleurs, les acteurs de ces
sociétés ne sont pas seulement des producteurs ruraux, agricul-
teurs, éleveurs, etc. : la pluri-activité est de plus en plus la norme,
et des porteurs d’intérêts qui ne sont pas, ne sont plus ou ne sont
pas seulement des paysans attachés à la terre interviennent dans
les enjeux fonciers : migrants, citadins originaires des commu-
nautés rurales qui y conservent des liens, politiciens, entrepre-
neurs agro-industriels, etc. Dans l’esprit des contributeurs de cet
ouvrage, « rural » désigne simplement un champ empirique de
recherche, sans préjuger d’une essence « ruraliste » des phéno-
mènes observés.
S’il n’y a pas de démarcation claire entre rural et urbain, la ques-
tion de la spécificité d’un regard « ruraliste » se pose. On peut
faire l’hypothèse qu’un certain nombre des déterminants des pra-
tiques foncières sont transverses aux milieux ruraux et urbains.
Ces variables voient cependant leur poids relatif évoluer suivant
un gradient dont les pôles définissent des contextes probléma-
tiques distincts quant à la façon de poser les questions foncières
et les angles de leur analyse. Au pôle « rural », la dimension
« communautaire » (au sens de fortement contrainte par, enchâs-
sée dans des rapports de parenté biologique, politique et sym-
bolique et des relations de voisinage proche) fonde le caractère
« semi-autonome »7 du champ foncier, c’est-à-dire d’un champ
social inscrit dans un contexte qui le dépasse mais qui fonctionne
en référence à des normes produites de façon largement endo-
gène. À l’autre extrémité du spectre (le pôle « urbain »), même si
des centres-villes peuvent demeurer « coutumiers » dans de nom-
breuses régions du monde et si l’informel est souvent très pré-
gnant, au moins dans les périphéries urbaines, les droits fonciers
s’organisent davantage autour de régimes de propriété privée et la
régulation foncière relève plus systématiquement d’une autorité
publique – en d’autres termes, d’un système institutionnel où les
dispositions légales et les règles administratives pèsent plus qu’en

7
Sur la notion de semi-autonomie des champs sociaux, voir Moore (1973).
Introduction
21

milieu rural, quand bien même demeurent des caractéristiques


de semi-autonomie du champ foncier local. Un traitement dis-
tinctif du foncier rural se justifie d’autant plus que l’on s’intéresse
à une ressource physique dont les dimensions productives sont
incontournables pour comprendre les enjeux, les arrangements
institutionnels et les logiques d’acteurs qui pèsent sur son accès,
son contrôle et ses usages.

Le foncier rural « au Sud » :


un objet spécifique ?
Partout dans le monde, le foncier est un enjeu de sens, de pouvoir
et de richesse (Shipton et Goheen, 1992), aux dimensions indis-
solublement identitaires, politiques et économiques. Partout dans
le monde, les modes d’accès à la terre conditionnent les activités
agricoles et les inégalités foncières sont partie intégrante des iné-
galités socio-économiques. La spécificité de la question foncière
« au Sud » – et donc la légitimité d’un ouvrage centré sur ces
contextes – ne va donc pas de soi.
Le label « Sud » a émergé pour remplacer celui de « en déve-
loppement », connoté idéologiquement selon une conception
où les « pays développés » représenteraient le modèle à suivre et
l’aboutissement du processus de « transition ». Le label « Sud » se
veut non normatif, plus descriptif de configurations spécifiques.
Il regroupe cependant un ensemble de pays aux histoires, aux tra-
jectoires et aux niveaux économiques hétérogènes, et aux locali-
sations géographiques variées sur la planète – et renvoie donc à
des problématiques foncières très diverses.
Au-delà de cette diversité, la spécificité des situations du ou des
« Sud(s) » – en dehors de la Chine, jamais véritablement coloni-
sée et dont le rattachement à cet ensemble apparaît plus discutable
que jamais – tient au fait que les questions foncières s’y présentent
de façon bien différente qu’elles ne le font généralement dans les
pays dits « du Nord ».
La première raison est que les dimensions économiques et
sociales de la terre y sont plus étroitement imbriquées, essentiel-
lement parce que l’État n’y assume pas, ou seulement de façon
très marginale, la prise en charge du lien social par le biais d’ins-
titutions spécifiques (l’impôt et sa redistribution, la régulation
des rapports de salariat, l’assistance sociale, etc.), de sorte que
Le foncier rural dans les pays du Sud
22

les fonctions économiques ne sont pas « désenchâssées » des


fonctions sociales, comme c’est le cas général dans les pays du
Nord. De nombreuses sociétés rurales du Sud conservent de ce
fait, à des degrés très variables et parfois malgré des politiques qui
cherchent à les démanteler, des structures et des relations « com-
munautaires » que les évolutions sociales et politiques qu’ont
connues les pays occidentaux ont largement affaiblies, à défaut de
les éliminer totalement.
Une deuxième raison, liée directement à la précédente, réside
dans le dualisme légal qui prévaut dans les pays du Sud, entre les
terres objets de droits régulés par l’État, selon des régimes juri-
diques généralement hérités de leur histoire coloniale, et celles
qui relèvent de droits de propriété « locaux », « coutumiers »,
régis par des autorités locales, suivant des normes qui, sans être
indépendantes, demeurent partiellement autonomes vis-à-vis des
cadres officiels de régulation8. Ces régulations locales peuvent
conduire à des pratiques « informelles » (au sens de non enregis-
trées par les services de l’État ou par des corps de métier homo-
logués par l’État, comme les notaires), qui peuvent être illégales
(prohibées par le droit positif) ou « extra-légales » (non recon-
nues par le cadre légal, mais non prohibées).
Une troisième raison renvoie aux politiques menées dans certains
pays, souvent au cours de la période de domination coloniale,
parfois après celle-ci, qui ont visé à permettre la mise en place de
grands domaines sur les terres les plus fertiles et les plus facile-
ment accessibles, à travers le déplacement et parfois l’expulsion
violente des populations qui les occupaient. Ces politiques ont eu
des effets particulièrement déstructurants pour les sociétés locales.
Le développement de grands domaines a conduit à la construction
d’une agriculture duale, qui perdure encore aujourd’hui. Avec les
indépendances, leurs terres ont souvent été nationalisées, comme
en Afrique et en Asie du Sud-Est, en particulier dans les régimes
socialistes, puis accaparées par les nouvelles élites, mais rarement
redistribuées à la paysannerie.

8
Le terme « droits coutumiers » renvoie donc pour nous à des droits dont les
normes et modes de régulation sont ceux de la société locale. Certains auteurs,
mettant l’accent sur le caractère contemporain des normes coutumières actuelles,
sur le fait qu’elles sont évolutives et peuvent emprunter aux normes étatiques,
préfèrent parler de droits « néocoutumiers ».
Introduction
23

Une quatrième raison de la singularité des questions foncières


dans les pays du Sud tient dans l’importance des fronts pionniers,
qui s’explique autant par les inégalités de peuplement que par la
façon dont les migrations, spontanées ou organisées par l’État, ont
permis de réguler les inégalités d’accès à la terre qui résultaient de
cette structuration duale du secteur agricole.
Ces traits saillants définissent des spécificités quant aux façons
dont les questions foncières se posent dans les pays du Sud : le
dualisme de l’agriculture et celui du cadre normatif ; les très fortes
inégalités foncières ; les liens souvent étroits entre appartenance
sociale et accès aux ressources ; la politisation fréquente de l’accès
à la terre, son rôle dans le clientélisme politique et la fréquence
des articulations entre conflits fonciers et violences civiles. L’im-
plantation inégale et la légitimité fragile de l’État et du droit éta-
tique, d’une part, les mécanismes de création « par le haut » de
la propriété légale, dans une logique inverse des processus his-
toriques de consolidation progressive des droits qu’ont connus
les pays européens (Comby, 1998 ; Stamm, 2013), d’autre part,
se traduisent par l’hétérogénéité des systèmes fonciers et le plu-
ralisme des régimes de régulation. Ces éléments permettent de
mieux comprendre la place persistante des droits « coutumiers »,
la prégnance contemporaine des politiques de formalisation de
ces droits, et l’incidence des phénomènes de « grandes acquisi-
tions foncières ». À ces caractéristiques transversales on peut en
ajouter une autre, qui est plus spécifique aux pays sous régime
d’aide, notamment ceux d’Afrique subsaharienne : le poids des
institutions internationales, de leurs doctrines et de leurs finance-
ments dans la définition des politiques foncières, avec le cortège
qui en résulte de projets, parfois parallèles et concurrents, d’ex-
perts internationaux, de firmes d’ingénierie qui vivent du marché
du « développement ». Ces conditions interrogent la souveraineté
des États et ont des effets importants sur les trajectoires des sys-
tèmes fonciers et des réformes qui se proposent de les réguler.
Notons toutefois que ces différents points ne définissent pas une
ligne de clivage radical entre « Nord » et « Sud ». La pluralité des
normes est inhérente à toute société et les régulations locales,
« coutumières » ou « informelles », sont présentes dans une
grande diversité de contextes, sous des formes certes résiduelles,
limitées à des configurations spécifiques. Les pays e­uropéens
Le foncier rural dans les pays du Sud
24

ont maintenu des formes de gouvernance en commun de cer-


taines ressources (pâturages, marais, pêcheries, irrigation), qui
sont parfois plus intégrées au cadre institutionnel officiel que
dans les pays du Sud. La spéculation foncière est inhérente au
développement des marchés et demeure corrélée aux relations
politiques, au niveau national ou local. Les registres de droits
fonciers sont également très variables dans les pays du « Nord »
et s’éloignent souvent des prescriptions des institutions interna-
tionales : pour des raisons très différentes, ni le Royaume-Uni ni
la Grèce n’ont de cadastre ; à l’inverse, il n’existe pas en France
de registre public des titres de propriété, le cadastre étant une
base fiscale et les actes notariaux n’attestant que des transferts
de droits entre les personnes.
Les configurations sont donc variées, tant entre pays qu’en leur
sein. Elles se définissent au carrefour de plusieurs gradients ou
tensions et, s’il y a spécificité des pays du Sud, celle-ci tient davan-
tage à l’accumulation des différences pointées plus haut qu’à des
traits qu’il serait possible d’essentialiser.

Une perspective centrée


sur les rapports entre acteurs et institutions
Au-delà du positionnement thématique et géographique de cet
ouvrage, et de la diversité des disciplines scientifiques qui s’y
expriment, sa cohérence tient à la position épistémologique par-
tagée par ses contributeurs.
Un premier élément de convergence des regards portés sur
la thématique foncière dans cet ouvrage réside dans le partage
d’une perspective institutionnelle. Les rapports fonciers sont vus
comme étant régulés par des institutions, celles-ci étant enten-
dues au sens des « règles du jeu », formelles ou informelles,
légales ou extra-légales (lois et textes réglementaires, normes
prescriptives et principes moraux, conventions sociales et trames
cognitives), et des dispositifs (autorités, instances d’arbitrage) qui
rendent exécutoires ces règles (North, 1990 ; DiMaggio, 1994 ;
Douglas, 1999). Trois caractères communs sous-tendent la défi-
nition de l’institution en tant que règle du jeu : la composante
« règles et contraintes » de toute institution, sa capacité à organi-
ser les relations entre individus (par la coercition, la négociation,
­l’instauration de routines ou l’adhésion à un système de valeurs
Introduction
25

partagé), et un certain degré de stabilité (Nabli et Nugent, 1989).


Le concept d’institution recouvre ainsi un très large spectre,
souvent différencié, à la suite de Davis et North (1970), entre
l’environnement institutionnel (cadre légal, politique et social
– incluant les droits de propriété gouvernant les activités éco-
nomiques –, systèmes de valeur, etc.), et les arrangements insti-
tutionnels (modalités spécifiques de coordination entre acteurs,
comme les contrats) (Colin, 2003). Notre perspective institution-
nelle cherche à éviter l’écueil d’une conception « mécanique » ou
structuro-fonctionnaliste des interactions sociales organisées et
régulées par les institutions, d’une part en prenant acte de la plu-
ralité des normes et de leurs contradictions internes, et d’autre
part, en décentrant le regard des institutions vers le binôme
acteurs/institutions et l’analyse des comportements stratégiques
des acteurs, c’est-à-dire leurs jeux (mobilisation, contestation,
évitement, conflit, etc.) autour des règles du jeu. L’orientation
générale de notre approche part ainsi de l’idée que les acteurs
vivent et agissent dans un environnement institutionnel qui est
donné et s’impose partiellement à eux, mais qui leur laisse des
marges de manœuvre quant à la mobilisation ou non de certaines
règles, ce qui leur permet de produire et d’utiliser une gamme
variée d’arrangements institutionnels pour accéder aux ressources
et les contrôler. Dans cette perspective, les normes sociales sont
à la fois des contraintes et des ressources, et la régulation fon-
cière est le résultat changeant, non équilibré, de la confrontation
entre des acteurs porteurs d’une pluralité de normes, de règles et
d’interprétations.
Dans la continuité de ce positionnement, un second élément de
convergence tient dans un intérêt majeur pour la question du
changement institutionnel9. En reprenant les termes de Menger
(1985 [1883]), on peut à cet égard distinguer les institutions
« pragmatiques », dont l’émergence et l’évolution sont intention-
nelles, pilotées par les acteurs, et les institutions « organiques »,
qui émergent de l’interaction répétée des acteurs10. Les premières

9
Notre présentation du changement institutionnel reprend des éléments de
Colin (2002).
10
Cette dichotomie, didactique, est évidemment réductrice : de nouvelles règles
du jeu peuvent émerger « organiquement » de la simple interaction entre les
acteurs, mais être ensuite reconnues et révisées « pragmatiquement ».
Le foncier rural dans les pays du Sud
26

résultent de jeux d’acteurs ou d’organisations (entreprises, groupes


d’intérêts, etc.) en mesure d’imposer une redéfinition des règles du
jeu foncier, par l’action collective et, le cas échéant, l’exercice d’un
rapport de force politique ou économique, à travers, par exemple,
l’instauration d’un nouveau cadre légal redéfinissant les droits sur
la terre – l’action collective pouvant opérer comme moteur, mais
aussi comme frein au changement institutionnel. Les secondes
émergent des interactions entre acteurs, sans répondre à un projet
de refondation des règles du jeu, comme il en va, par exemple,
de l’individualisation des droits fonciers, ou de l’émergence de
nouvelles pratiques contractuelles agraires qui, en se diffusant, se
« conventionnalisent ».
L’émergence de nouvelles règles du jeu peut venir en réponse à des
changements dans les dotations en facteurs des acteurs ou dans
les techniques mobilisées, qui se traduisent par de nouveaux rap-
ports coûts/bénéfices en déphasage avec les anciennes institutions
(Ruttan et Hayami, 1984). Plus largement, elle peut aussi résulter
de mutations dans l’environnement naturel, économique, social
ou politique, ou encore de l’émergence de nouveaux groupes
d’intérêt soucieux de recomposer les règles du jeu. Dans d’autres
cas, la remise en question de ces règles peut venir d’une évolu-
tion des systèmes de valeurs portés par les acteurs (relativement
aux rapports de l’individu au collectif, à la perception de l’équité
d’un droit, etc.) (North, 1990 ; Aoki, 1998). Le plus souvent, ces
différents facteurs de changement institutionnel se combinent et
interagissent.
Les orientations prises par l’émergence ou la refonte des règles
du jeu varieront, dans le cas des institutions « pragmatiques »,
en fonction des rapports de pouvoir et des possibilités de faire
émerger un consensus (Ruttan et Hayami, 1984). Dans le cas des
institutions « organiques », un changement dans l’environnement
n’opère pas par simple effet mécanique : là aussi, les intérêts en
jeu peuvent bloquer l’institutionnalisation d’une innovation qui
se fait jour dans les interactions sociales. La dimension cognitive
intervient également dans l’appréciation par les acteurs du seuil
critique qui les induira à remettre en question des normes jusque-là
admises comme allant de soi – par exemple, dans le transfert aux
pratiques d’héritage des formes d’individualisation des usages de
la terre et des stratégies économiques. Cette ­dimension c­ ognitive
Introduction
27

intervient également dans les situations d’inertie des règles du


jeu, en référence aux difficultés que peuvent avoir les acteurs
pour concevoir des solutions alternatives (DiMaggio et Powell,
1997). De telles situations renforcent le jeu des « dépendances de
sentier », souvent évoquées à propos des questions de change-
ment institutionnel : une fois une convention établie, l’interaction
entre les acteurs bénéficie de règles du jeu claires qui ne réclament
plus de négociation et permettent de définir sans ambiguïté les
attentes des uns et des autres – même si une convention alterna-
tive potentiellement plus efficiente est envisageable (Matthews,
1986 ; Arthur, 1990 ; North, 1990, 1993).
Ces éléments favorisent le changement institutionnel par « traduc-
tion » (Boyer et Orléan, 1994), ou par « bricolage » (Campbell,
1997 ; Cleaver, 2003), avec le passage d’une institution à une
autre par « glissement » ou déformation de l’institution initiale.
Le changement institutionnel est ainsi orienté par les dépendances
de sentier, mais aussi par les perceptions que les acteurs peuvent
avoir de la nouvelle règle du jeu en termes d’équité et de légitimité
(Bardhan, 1989). Il ne résulte pas mécaniquement des évolutions
de l’environnement, mais est le produit plus contingent de l’évo-
lution des normes et des rapports de force entre acteurs, qui selon
les cas poussent ou freinent sa dynamique. Il passe par les conflits
qui peuvent traduire une demande de changement institutionnel
de la part de certains groupes d’acteurs, et parfois contribuer à les
faire advenir. Il peut aussi procéder par empilements successifs
et réorganisations partielles d’ensembles hétérogènes de normes
(Bierschenk, 2014). Le changement institutionnel comme son
absence demandent à être appréciés au regard de la temporalité
des processus : selon le pas de temps considéré, l’appréciation que
l’on pourra porter sur ce changement pourra différer grandement.
Un troisième élément de convergence entre les contributeurs de
cet ouvrage vient d’un intérêt partagé pour une perspective com-
préhensive et processuelle11. L’approche compréhensive, au sens
wébérien du terme, consiste à appréhender les actions des indi-
vidus depuis leur propre perspective, en explicitant leurs objec-
tifs, leur perception de leur situation et des options qui leur sont
offertes, leurs logiques, leurs motivations, les valeurs auxquelles

11
Repris en partie de Colin (2004).
Le foncier rural dans les pays du Sud
28

ils se réfèrent pour légitimer leurs actions. En d’autres termes,


les logiques d’acteurs ne sont pas postulées ou inférées, mais
font l’objet d’investigations en tant que telles. L’approche proces-
suelle, quant à elle, vise à identifier les processus à l’œuvre dans
les pratiques et dynamiques foncières considérées. Elle cherche à
éviter le risque de verser dans une approche structuro-fonction-
naliste qui supposerait que les droits sont la traduction directe
des normes sociales, et que les pratiques correspondent naturel-
lement aux droits : l’accès à la ressource foncière ne relève pas
toujours de droits, mais découle aussi de rapports de force, et par-
fois de violences ; dans toute société, les pratiques diffèrent des
normes à un degré ou un autre ; dans toute société, les normes
correspondent aux intérêts de certains acteurs et sont contestées
par d’autres ; elles ne changent pas au même rythme que l’envi-
ronnement économique ou les rapports sociaux ; elles peuvent
ainsi être en désajustement avec les logiques des acteurs, leurs
représentations, leurs intérêts. La prise en compte des processus
est une condition pour comprendre et expliquer la variabilité des
situations et des décalages vis-à-vis des règles, ainsi que les ten-
sions et conflits qui peuvent en résulter. Elle est évidemment de
première importance pour penser l’appui de l’action publique aux
changements et à la transition des institutions et pour mettre en
œuvre des modes d’intervention adaptés aux réalités. Elle fournit
aussi des clés d’analyse des situations de conflit qui accompagnent
fréquemment le changement institutionnel. Qu’ils portent sur
l’application des règles (leur manipulation, leur dysfonction-
nement, leur inadaptation à de nouvelles situations), ou sur les
règles elles-mêmes (interprétations divergentes, opposition de
corps de règles qui coexistent), les conflits sont inhérents à la
vie sociale ; dans la mesure où les rapports de force permettent
leur expression (ce qui n’est pas toujours le cas), ils traduisent les
tensions entre normes et logiques des acteurs et les demandes de
changement institutionnel que ces tensions induisent.
Nous touchons là à un quatrième point de convergence des pers-
pectives mobilisées dans l’ouvrage : la reconnaissance du plura-
lisme normatif et du pluralisme des instances de régulation. Il
existe toujours des ambiguïtés, des répertoires de normes en
partie concurrents, suscitant des revendications contradictoires
et laissant une marge d’interprétation quant à la norme qui doit
Introduction
29

s’appliquer dans la circonstance. Différentes normes et différents


registres de droit coexistent fréquemment dans un espace donné,
à plus forte raison dans des situations de changement institu-
tionnel induit par une intervention extérieure. Parfois reconnue
par l’État, souvent niée, une certaine pluralité de normes existe
partout, même si elle est particulièrement forte, on l’a souligné,
dans les sociétés rurales des pays du Sud. La distance entre droit
étatique et normes locales est souvent grande, et les normes fon-
cières locales peuvent s’opposer, mais aussi s’hybrider avec les
normes légales. On parle alors du foncier comme d’un « champ
social semi-autonome » (Moore, 1973), doté d’une capacité à
construire ses propres régulations dans un contexte de pluralisme
normatif12. Cette pluralité de normes se rencontre également au
sein d’un même corps de régulations, parmi les normes locales
(Jacob, 2002) comme entre des règles étatiques (par exemple
entre celles que mettront en avant des administrations sectorielles
différentes à propos de l’usage d’une même ressource). Elle se
combine fréquemment avec une pluralité des instances d’autorité
prétendant réguler l’exercice des droits fonciers (autorités locales
et coutumières, élus locaux, instances étatiques, élites politiques,
etc.). Dans de tels contextes, les acteurs peuvent chercher à légiti-
mer leurs droits ou à contester les droits des autres en s’appuyant
sur tel ou tel système de normes (droit positif, droit musulman,
« coutume », « droit » des projets de développement, etc.) et en
ayant recours aux instances d’autorité qu’ils perçoivent comme
les plus favorables à leurs revendications (voir Griffiths, 1986 ;
Berry, 1993 ; von Benda-Beckmann, 1981 ; Lund, 2002).

Un état des lieux


sous forme de « handbook »

On l’a dit, cet ouvrage est le produit d’un projet collectif porté
par une petite équipe de chercheurs de différentes disciplines de
sciences sociales partageant une longue histoire de collaborations
et d’échanges scientifiques. Le projet éditorial, le sommaire, les
trames des chapitres puis les versions provisoires ont été débattus

12
Le terme de pluralisme légal est souvent utilisé, mais avec des contenus très
divers (Griffith, 1986). Dans cet ouvrage, nous privilégierons celui de pluralisme
normatif, moins objet de débats.
Le foncier rural dans les pays du Sud
30

collectivement lors d’ateliers réunissant le collectif des auteurs,


avant d’être soumis à des relecteurs externes. Sauf exception, tous
les chapitres sont coécrits par au moins deux auteurs, complé-
mentaires dans leurs approches disciplinaires et/ou leurs compé-
tences et leurs expériences de terrain.

Les objectifs de l’ouvrage


et ses limites

De très nombreux ouvrages de sciences sociales à portée synthé-


tique traitent du foncier rural dans les pays du Sud, avec différentes
orientations disciplinaires (anthropologie, économie, géographie),
différents champs géographiques (Afrique subsaharienne, Maghreb,
Amérique latine, Asie)13 et thématiques (les conflits, les contrats
agraires et marchés fonciers, les politiques foncières, les questions de
genre, les rapports entre foncier et appartenance sociale, etc.)14. Cet
ouvrage se positionne sur un autre registre. Il se veut didactique, en
proposant des clés de lecture pour aborder un ensemble de thèmes
majeurs concernant la question foncière rurale en lien avec les ques-
tions de développement, à destination d’un lectorat d’étudiants, de
chercheurs qui souhaitent aborder ce champ de recherche ou d’ex-
perts souhaitant alimenter leurs réflexions à visées opérationnelles.
Il a ainsi été pensé dans la logique d’un handbook, texte de référence
dans un champ de la connaissance, qui mobilise les contributions de
divers auteurs afin de couvrir un ensemble de thèmes d’intérêt. Bien
connu de nos collègues anglophones, ce type de production scienti-
fique reste largement ignoré dans le monde francophone (de façon
significative, il n’existe pas de terme pour le désigner). Il se distingue
du manuel (textbook), ouvrage destiné à l’apprentissage, réducteur
par nécessité, souvent normatif et rédigé par un ou deux auteurs.

13
Par exemple, Le Bris et al. (1982), Basset et Crummey (1993), Bruce et Migot-Ad-
holla(1994) pour l’Afrique ; Hall et al. (2011) pour l’Asie du Sud Est, Zoomers et
Van Der Haar (2000) pour l’Amérique latine.
14
On pourra consulter, entre autres, Hall (2013), Luna et Mignemi (2017) et
Blanc (2018) sur les conflits ; Agarwal (1994), Deere et León (2001) et Englert et
Daley (2008) sur le genre ; Lavigne Delville (1998), Deininger (2003) et Binswanger
et al. (2009) sur les politiques foncières ; Bardhan (1989), Béaur et al. (2003),
Colin (2003), Holden et al. (2009), Colin et Woodhouse (2010) sur les marchés
fonciers et les contrats agraires ; Hall et al. (2011) et Ansoms et Hilhorst (2014)
sur les processus de dépossessions et d’exclusions ; Kuba et Lentz (1986) et Jacob
et Le Meur (2010) sur les questions d’appartenance.
Introduction
31

Cet ouvrage, même s’il se veut à spectre large, reste toutefois


limité du point de vue des approches qui s’y expriment, des ques-
tions traitées et des champs géographiques couverts.
Il offre une lecture du foncier rural au Sud croisant essentiel-
lement des lectures de socio-anthropologie, d’économie poli-
tique et d’économie institutionnelle. On n’y trouvera donc pas
d’approche spécifiquement juridique15 (les droits sont traités
dans une acception de sciences sociales, mais leur acception
juridique n’est pas pour autant ignorée), démographique (des
thèmes d’intérêt majeurs des démographes, comme les migra-
tions ou la famille, sont cependant traités), géographique (mais
une sensibilité de political ecology est présente et une attention
est portée à l’indexation spatiale des phénomènes analysés),
ou encore historique (même si on retrouve au fil de plusieurs
chapitres une lecture historicisée, attentive aux trajectoires, au
temps long des processus).
Le choix des entrées thématiques traitées à travers les différents
chapitres répond à des constructions d’objets partagés au sein du
Pôle foncier. Le champ de l’ouvrage reste limité à un ensemble
de questions. Nombre de thèmes majeurs, comme les questions
d’inégalités et d’exclusion, de pauvreté, de genre, des rapports
entre foncier et sécurité alimentaire, ne sont pas traités en tant
que tels. Ils sont cependant présents de façon transversale dans
nombre de chapitres. Les enjeux territoriaux sont plus abordés
que véritablement traités. Des configurations spécifiques (fon-
cier pastoral, forestier, irrigué) n’ont pas fait l’objet de chapitres
dédiés, mais elles sont traitées dans celui sur les ressources par-
tagées. La question environnementale est abordée ici sous l’angle
des dispositifs environnementaux, de conservation de la nature et
de lutte contre le changement climatique. Ce parti-pris n’épuise
bien sûr pas les multiples dimensions des rapports entre foncier et
environnement, comme les liens entre milieux, modes d’exploita-
tion de ces milieux et dynamiques foncières, ou ceux entre droits
fonciers et impacts écologiques des pratiques agricoles (érosion,
biodiversité, pollution).

15
Pour une tentative de fonder une théorie juridique universelle des droits sur la
terre, voir Le Roy (2011).
Le foncier rural dans les pays du Sud
32

Les champs géographiques pris en compte sont marqués par les


trajectoires de recherche des auteurs. On y trouvera ainsi des
références fortes à l’Afrique (subsaharienne et Maghreb) et à
l’Amérique latine, de façon plus secondaire à l’Asie du Sud-Est
et à l’Océanie, et dans une moindre mesure encore à l’Asie du
Sud et au Proche-Orient. L’Inde et la Chine, véritables continents
en elles-mêmes, sont largement sous-représentées. Globalement,
l’ouvrage traite des pays du Sud dont le passé colonial a été struc-
turant dans leurs trajectoires institutionnelles, ce qui détermine
largement la façon de formuler les questions et les angles d’ana-
lyse : pluralisme des règles et des systèmes d’autorité ; faisceaux
de droits et d’obligations ; question centrale des unités d’analyse,
de leur emboîtement et de leur superposition, etc.

Structure et contenu
L’ouvrage est organisé en trois grandes parties. La première pose
les bases conceptuelles et méthodologiques des recherches sur
le foncier rural, la deuxième propose des états des lieux sur les
grands thèmes des dynamiques foncières, la troisième, enfin, se
centre sur les grandes questions et controverses que posent les
politiques foncières et fait le point sur les enjeux de l’expertise.
Cinq chapitres constituent la première partie.
À partir d’un double regard d’économie institutionnelle et de
socio-anthropologie, le chapitre 1 propose des clés conceptuelles
et une grille d’analyse empirique des droits fonciers et, plus généra-
lement, de l’accès à la terre qui sont mobilisées au fil des chapitres.
Une acception des droits fonciers comme actions socialement auto-
risées sur la terre et ses ressources, la prise en compte du pluralisme
normatif et des tensions entre logiques d’acteurs et normes sociales
permettent une lecture dynamique des droits sur la terre et des pro-
cessus de changement institutionnel.
Le chapitre 2 traite des dimensions intrafamiliales de la ques-
tion foncière. Il examine comment sont pensées et structurées
les relations de parenté, ainsi que la façon dont elles influencent
le contenu des droits fonciers, leur transférabilité, leur sécurisa-
tion, l’usage productif de la terre, ou encore les tensions et les
conflits autour du foncier. Le chapitre propose une caractérisa-
tion des unités d’observation et d’analyse, une lecture des droits
et des o ­ bligations autour de la terre en lien avec le cycle de
Introduction
33

développement du groupe familial puis dans une perspective de


changement institutionnel, avant d’offrir une perspective spéci-
fiquement intrafamiliale de certains des thèmes majeurs abordés
dans d’autres chapitres.
Le chapitre 3 porte sur les formes d’appropriation et de gouver-
nance des terres et des ressources (eau, pâturages, forêts, mais
aussi poissons, etc.) qui ne relèvent pas de la propriété privée
individuelle. Il discute les logiques économiques et politiques des
formes d’accès partagé aux ressources, montrant que celles-ci se
situent au croisement de la nature de la ressource, de l’environ-
nement économique et démographique et des choix de société.
Il met en perspective les apports et les limites des approches en
termes de communs pour rendre compte de la large gamme des
configurations rencontrées. Il propose un cadre conceptuel pour
caractériser les différentes formes de régulation de l’accès aux res-
sources, leurs inégalités internes et leur dynamique.
Le chapitre 4 s’intéresse aux politiques foncières sous l’angle des
politiques publiques et des multiples fonctions et sens attachés à
ces dernières. Il retrace l’évolution des paradigmes du dévelop-
pement, ainsi que des conceptions et fonctions du foncier dans
ces paradigmes. Il analyse les enjeux liés au contrôle de la terre
dans la formation des États, tant du point de vue des intérêts des
élites que des modes d’ancrage local de l’État et des rapports entre
institutions étatiques et pouvoirs locaux. Il discute ainsi les liens
entre économie politique et choix de politique foncière. Il analyse
enfin la production et la mise en œuvre des réformes foncières
contemporaines de promotion du marché et de formalisation
des droits, fortement influencées et financées par les institutions
internationales.
En contrepoint de ces clarifications conceptuelles, le chapitre 5
s’intéresse aux différentes façons de faire de la recherche « de ter-
rain » dans le champ du foncier rural, en posant un regard réflexif
et critique sur les enjeux épistémologiques et méthodologiques
que ces démarches de terrain soulèvent. Il s’intéresse à la façon
de poser les questions de recherche, aux techniques et méthodes
mises en œuvre, sans faire l’économie d’une réflexion épistémolo-
gique quant à la conception de l’acteur et des interactions sociales,
le rapport à la théorie, ou encore la question de l’administration
de la preuve.
Le foncier rural dans les pays du Sud
34

La deuxième partie mobilise ces bases conceptuelles pour ana-


lyser différentes facettes des dynamiques foncières et de leurs
enjeux productifs.
L’objet du chapitre 6 est de décrypter les relations entre dyna-
miques foncières, dynamiques productives et dynamiques des
structures agraires. Il traite ainsi de l’incidence des droits et de
leurs transferts sur les usages productifs de la terre puis, symé-
triquement, de l’influence des pratiques techniques et de leurs
évolutions sur les droits et les transferts de droits. Il s’intéresse
ensuite aux rapports entre droits sur la terre, pratiques produc-
tives et structures agraires, puis au devenir de la ressource foncière
dans les dynamiques d’organisation des exploitations agricoles.
Le chapitre 7 traite des marchés fonciers et de leurs liens avec le
développement, notamment en matière d’équité et d’efficience. Il
interroge d’abord la notion même de « marché foncier », ainsi
que les conditions de marchandisation de l’accès à la terre. Il pro-
pose ensuite une description des grands types de transactions fon-
cières, puis une grille de lecture permettant de rendre compte à
la fois de la diversité et des régularités empiriques dans le jeu des
marchés fonciers. Le chapitre examine la question cruciale du rôle
ambivalent des marchés fonciers en tant que moteur ou frein au
développement.
Le chapitre 8 s’intéresse aux conflits fonciers, à leurs conditions
d’émergence et de diffusion dans les espaces d’interaction sociale,
ainsi qu’à leurs logiques de politisation et d’articulation éven-
tuelle avec des violences civiles. Plutôt que la recherche de leurs
causes proprement dites, ce chapitre met en avant la compréhen-
sion des conditions institutionnelles et sociales de manifestation
des conflits et de leur gradation, en référence à leur dimension
situationnelle, comme moment de mobilisation et de confronta-
tion de normes et d’institutions plurielles. Dans cette logique, il
propose une lecture des conflits fonciers en référence à des confi-
gurations d’interactions sociales dans lesquelles ils s’expriment et
aux conditions de transformation de ces conflits en conflits de
nature politique.
Le chapitre 9 porte sur les trajectoires et les effets des acquisitions
foncières à grande échelle. En s’appuyant sur une mise en perspec-
tive historique, il en identifie les causes et étudie leur rôle dans les
projets politico-économiques des États et l’évolution des systèmes
Introduction
35

agraires. Il s’intéresse en particulier aux écarts entre les objectifs


affichés des politiques de promotion des investissements et leurs
résultats, en examinant successivement les rôles des politiques
foncières (les programmes d’enregistrement des droits notam-
ment), la confrontation des projets d’investissements aux réalités
locales et les structures de production effectivement déployées.
Enfin, la troisième partie se centre sur les grandes options de poli-
tique foncière, pour en analyser les enjeux, les présupposés, les
résultats.
Le chapitre 10 présente et discute les politiques et les opérations
contemporaines de formalisation des droits sur la terre, c’est-à-
dire d’intégration de droits « informels » dans le droit écrit. Il met
en perspective historique la question de la formalisation et ana-
lyse l’émergence du paradigme contemporain, ainsi que la tension
entre deux conceptions de la formalisation, celle qui promeut
la propriété privée et celle qui défend la sécurisation des droits
fonciers locaux, dans leur diversité. Il discute les justifications
des politiques de formalisation et propose un état des savoirs sur
les impacts économiques de la formalisation. Il analyse les opéra-
tions de formalisation à travers leurs dispositifs et leurs processus
de mise en œuvre, montrant comment elles transforment, à des
degrés divers, les droits existants et la gouvernance foncière, au
croisement du projet politique sous-jacent, des choix de mise en
œuvre et de l’économie politique locale.
Le chapitre 11 aborde la question des réformes agraires, au sens
de politiques de redistribution de la ressource foncière par l’in-
tervention publique sur des terres privées, publiques ou coutu-
mières, en distinguant deux phases historiques bien distinctes (de
la grande dépression des années 1930 au milieu des années 1970,
puis du milieu des années 1990 aux années 2000), sans ignorer
les programmes de démantèlement de ces réformes. L’analyse
témoigne tant de la permanence des débats sur les formes de pro-
priété et les structures d’exploitation que des contournements des
régulations foncières contraignantes fréquemment imposées sur
les terres redistribuées.
Le chapitre 12 porte sur les relations entre foncier et dispositifs
environnementalistes. Les dispositifs de protection et de conser-
vation de la nature exercent sur les dynamiques foncières des
effets d’ampleur variable, à travers les restrictions ou les redéfini-
Le foncier rural dans les pays du Sud
36

tions qu’ils imposent à l’accès aux espaces et leurs usages, à tra-


vers les types d’acteurs et de droits qu’ils favorisent, à travers les
recompositions des systèmes d’autorités et de gouvernance qu’ils
promeuvent. Ce chapitre discute les formes classiques, territoria-
lisées, de ces dispositifs, comme dans les espaces ruraux objets de
gestion communautaire, les réserves ou les aires protégées, qui
ont des incidences foncières directes. Mais il analyse aussi les
effets fonciers indirects des dispositifs globalisés, qui ont vu le
jour plus récemment en lien avec la lutte contre le changement
climatique, autour des paiements pour services environnemen-
taux et des crédits carbone.
En contrepoint à ces états des lieux, le chapitre 13 porte sur la
question de l’expertise en sciences sociales dans les processus
de réforme foncière. De nombreux chercheurs et consultants
sont en effet mobilisés dans de tels processus, chargés d’enjeux
forts. Le chapitre explicite la notion d’expertise et son rôle dans
les politiques publiques ; il analyse le rôle de l’expertise comme
médiation entre connaissance et action, en mettant en lumière
la simplification des énoncés inhérente aux politiques publiques
et en discutant les problèmes de catégorisation du foncier et de
ses dynamiques dans les représentations des acteurs de ces poli-
tiques. Il discute enfin le rôle de l’expert dans les réseaux d’ac-
teurs et les conditions politiques et institutionnelles de l’influence
de l’expertise sur l’action.
L’ensemble de ces chapitres offre ainsi des éclairages multiples et
complémentaires sur la question du foncier rural dans les pays
du Sud. Les recoupements et donc les renvois croisés sont évi-
demment nombreux. Chaque chapitre devant pouvoir être lu
indépendamment des autres, les redondances sont nombreuses et
assumées.
Même si une cohérence éditoriale a été recherchée, la marge de
manœuvre des auteurs est restée grande, ce qui explique que
chaque chapitre ait son identité propre, avec en particulier un
équilibre variable entre la composante « revue de la littérature »
et la dimension « essai », davantage cultivée lorsque le sujet a
supposé une élaboration conceptuelle au carrefour de différentes
approches souvent disjointes.
Introduction
37

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Partie 1

Analyser
le foncier rural :
concepts
et méthodes
Chapitre 1

Le foncier rural
Droits, accès, acteurs
et institutions
Jean-Philippe COLIN

Philippe LAVIGNE DELVILLE

Jean-Pierre JACOB

Introduction
Le foncier peut être défini comme l’ensemble des rapports sociaux
entre les hommes à propos de l’accès à la terre et aux ressources
naturelles qu’elle porte, et du contrôle de cet usage (voir introduc-
tion de l’ouvrage). La façon dont une société organise ses rapports
fonciers ruraux varie selon les époques et les lieux. Elle dépend,
d’une part, des écosystèmes qu’elle occupe et de ses modes d’ex-
ploitation et/ou de conservation du milieu (extractivisme, pasto-
ralisme, horticulture, agriculture de défriche-brûlis, agriculture
sédentaire, plantations, etc.) et, d’autre part, des rapports sociaux
qui la fondent, des institutions qui la gouvernent, de ses modali-
tés d’inscription dans des espaces politiques et économiques plus
larges, et enfin de la démographie (les règles d’accès au foncier
pouvant être souples et inclusives en situations de faibles den-
sités, lorsque l’enjeu est de stabiliser une communauté humaine
dans un environnement difficile, et devenir plus strictes et exclu-
sives lorsque la pression s’accroît). Le foncier est au confluent de
l’économique, du social, du politique et du culturel.
Les auteurs remercient Pauline Peters, Sara Berry, Danouta Liberski-Bagnoud et
Geoffroy Filoche pour leur relecture de ce texte, ainsi que leurs collègues du Pôle
foncier de Montpellier. Ils restent responsables des imperfections qui demeurent.
Le foncier rural dans les pays du Sud
44

Décrire et analyser les modes d’accès à la terre1 dans un espace


donné est une nécessité pour comprendre les dynamiques fon-
cières et leurs rapports avec les dynamiques agraires et les inter-
ventions publiques. Une telle description ne va pas de soi : les
termes pour qualifier et décrire les droits fonciers diffèrent selon
les disciplines, ils sont souvent polysémiques et ambigus. Les ana-
lyses traitant du foncier rural restent fréquemment fondées sur des
catégories juridiques importées ou qui ne correspondent pas aux
rapports fonciers tels qu’ils sont pensés et vécus par les acteurs
concernés. Elles sont souvent marquées par des lectures évolu-
tionnistes qui considèrent que les droits fonciers se modifient
spontanément d’une conception « collective » vers leur indivi-
dualisation, et du non-marchand « coutumier » vers le marchand,
ce qui obscurcit la compréhension des dynamiques à l’œuvre.
Ce chapitre propose une grille de description et d’analyse des
droits fonciers, à partir d’un double regard d’économie institu-
tionnelle et de socio-anthropologie. Un élément de convergence
entre ces deux regards est l’accent porté sur la dimension institu-
tionnelle : les institutions2 définissent les droits de propriété au
sens de droits qui légitiment et organisent le contrôle et l’usage du
bien ou de la ressource (la terre, pour ce qui nous concerne ici),
le contrôle sur le produit de cet usage et le transfert de ce bien ou
de cette ressource. Dans une perspective de sciences sociales, les
droits de propriété sont vus comme des relations sociales à pro-
pos d’une chose ou d’un bien (parmi bien d’autres, voir Maine,
1861 ; Hohfeld, 1913). En toute rigueur, on ne « possède » pas
la terre, on détient des droits – le droit de faire certaines actions –
sur une ou des parcelles. Détenir des droits sur un bien ou une
chose, c’est avoir le droit de – être socialement autorisé à – faire
certaines actions définies sur ce bien ou cette chose. Les droits
fonciers traduisent des normes sociales, des principes de justice et
s’incarnent dans des autorités et dans des organisations (lignages,
communautés, conseils de famille, État, etc.). Ils sont établis et
rendus exécutoires non seulement par le système légal et le pou-
voir d’État ou les autorités locales, mais aussi par les conventions

1
Le chapitre se centre sur les droits sur les terres agricoles. Le cadre conceptuel
vaut aussi globalement pour les droits sur les ressources naturelles (cf. chap. 3).
2
« Institutions » au sens de « règles du jeu » et dispositifs qui les rendent opé-
ratoires (voir Introduction).
Droits, accès, acteurs, institutions
45

sociales et les normes comportementales qui régissent le fonction-


nement d’une société (De Alessi, 1983). Les droits valent pour
l’espace social au sein duquel les normes qui les légitiment sont
reconnues et il existe de nombreuses situations de pluralité de
normes de sources différentes (cf. ci-dessous). Les droits peuvent
être « formels », au sens d’enregistrés par les services de l’État ou
par des corps de métier homologués par ce dernier, ou « infor-
mels », ils peuvent légaux (reconnus par le droit positif, de l’État),
illégaux (prohibés par le droit positif) ou « extra-légaux » (non
considérés par le cadre légal, mais non prohibés).
Les objectifs de ce chapitre sont :
–– de donner des clés conceptuelles pour décrire les droits fonciers
dans leur diversité, tels que les acteurs les vivent et les pensent au
quotidien dans un espace social donné, sans présager des sources
de normes qui donnent sens à ces droits ;
–– de souligner le fait que le foncier est un rapport social, ce qui
implique de ne séparer les droits ni des acteurs qui les détiennent,
ni des institutions et autorités qui les octroient et les garantissent,
et de les analyser en rapport avec les obligations qui en sont la
contrepartie ;
–– de donner au lecteur les moyens de décrire les pratiques des
acteurs et leurs rapports avec les droits, et ainsi d’appréhender le
jeu dynamique entre accès (qui peut ou non reposer sur un droit),
droits, acteurs et institutions, y compris dans des contextes de
changement institutionnel, de conflits et de perte de droits.
La première partie de ce chapitre explicite notre approche de la
question des droits fonciers et plus largement de l’accès à la terre.
La seconde partie présente une grille conceptuelle et analytique
pour l’analyse empirique des droits et de leurs dynamiques.

Droits et accès :
clarifications conceptuelles
Une certaine confusion sémantique règne, en français comme en
anglais, autour des concepts de droits, propriété, droits de propriété,
propriété privée, propriété commune, droits coutumiers, posses-
Le foncier rural dans les pays du Sud
46

sion, appropriation, accès, etc.3 Cette confusion renvoie pour une


part à la pluralité des lectures disciplinaires : l’économie, le droit,
la sociologie ne s’intéressent pas au foncier dans la même perspec-
tive et ne donnent pas forcément le même sens aux mots. Ceux-ci
peuvent également avoir des acceptions différentes au sein d’une
même discipline, selon les auteurs ou les champs de recherche. Une
difficulté additionnelle apparaît dans les comparaisons transcultu-
relles et les traductions d’une langue à une autre. Il importe donc
d’identifier les sources de confusion ou d’incompréhension, et de
stabiliser un vocabulaire et une grille d’analyse qui soient cohérents
avec notre objectif d’une analyse compréhensive.

Des catégories
qui peuvent être problématiques

Le vocabulaire du foncier, tel qu’il est utilisé par les profession-


nels du secteur, les agents de l’État et parfois les acteurs locaux,
est fortement marqué par les catégories du droit positif, celui de
l’État. L’utiliser sans précautions pour décrire les droits fonciers
pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, quoique prétendant à
l’universel, ces catégories sont fortement liées aux contextes his-
toriques, sociaux et politiques des pays qui les ont créées. Dans les
pays ayant un passé colonial, le droit positif contemporain reste
souvent ancré dans les catégories du droit foncier colonial, lequel
est issu d’éléments des traditions juridiques des métropoles mais a
d’abord été conçu au service des intérêts de ces métropoles et des
colons, avec des concepts et des procédures spécifiques4. Il s’appuie
sur la tradition juridique du pays colonisateur (voir à cet égard les
approches différentes des traditions juridiques française et anglo-
saxonne, encadré 1), mais, contrairement au droit des pays euro-
péens, il n’a pas été progressivement élaboré au fil d’une histoire
séculaire de construction et de formation de l’État et de ses rap-
ports à la société. Les découpages conceptuels et les catégories du
droit positif sont alors construits sur des critères qui c­ orrespondent
peu ou pas aux catégories locales, relativement tant aux types de

3
Voir l’analyse étymologique proposée par Le Roy (1998).
4
Ainsi, la procédure d’immatriculation, au cœur du droit foncier dans les pays
d’Afrique francophone, est spécifiquement coloniale. L’idée d’une propriété
absolue, garantie par l’État, non contestable, est étrangère au Code civil qui se
contente d’organiser les procédures de transferts de droits (Comby, 1998).
Droits, accès, acteurs, institutions
47

détenteurs de droits qu’aux types de droits (Hunt, 1998). Ensuite,


dans de nombreuses situations rurales dans les pays du Sud, les
pratiques foncières locales ne sont pas régies par le droit positif,
ou seulement très partiellement. Savoir jusqu’où le droit étatique
structure les pratiques est une question empirique, mais on ne peut
pas postuler que ses catégories sont des clés pertinentes pour ana-
lyser les pratiques et les normes qui les fondent.

Encadré 1

La propriété dans la tradition juridique française


et dans la Common Law

Dans la tradition juridique française, issue d’une réinterpréta-


tion du droit de la Rome antique au xviiie siècle, le droit cherche
à définir à l’avance l’ensemble des cas de figure possibles. Le
concept de propriété y est défini comme un rapport entre un
individu et une chose, restreint à la combinaison du droit d’user
de la chose (usus), du droit d’en recueillir les fruits (fructus) et
du droit d’en disposer, c’est-à-dire de l’aliéner provisoirement
ou définitivement (abusus). Cette conceptualisation est inhé-
rente à une tradition juridique qui met l’accent sur des proprié-
taires, souverains sur leurs parcelles.
Dans la logique anglo-saxonne, issue du droit féodal, le fait
que différents acteurs puissent avoir des droits sur une même
parcelle ne pose pas problème. La question est moins celle de
savoir qui est le propriétaire que celle de savoir ce qu’on peut
faire avec tel ou tel bien, et donc quelles sont les limites des
droits des autres. Dans cette approche plus économique que
juridique, un des éléments clés de la Common Law, issue du
droit coutumier anglais, est la décomposition de la propriété
sur une chose en « faisceaux de droits » (bundle of rights), c’est-
à-dire en différents droits élémentaires correspondant à des
actions socialement autorisées (nous y reviendrons). Elle est
typique de ces efforts de mettre en place une relation entre pro-
priété et exploitation des ressources, en faveur du second terme
de la relation5.

5
Cet encadré est largement inspiré de Galey (2008) et Chouquer (2019).
Le foncier rural dans les pays du Sud
48

Indépendamment même des catégories du droit, de nombreux


travaux cherchant à décrire les dynamiques foncières sont biaisés
par des catégories d’analyse inadaptées.
Un premier problème tient au sens des mots. Nous insiste-
rons ici sur deux termes : celui de « propriété » et celui de
« coutume ». Le terme de « propriété » peut être pris dans une
acception étroite de « propriété privée » ou, au sens large, pour
qualifier des formes variées, individuelles ou collectives, de
contrôle sur la terre, ou même de droits qui sont liés à l’usage
de la terre et de la ressource et non pas au fonds de terre lui-
même, et sont donc conditionnés à la permanence de cet usage.
Des termes comme possession ou appropriation sont parfois
utilisés pour échapper au biais essentialiste du terme « pro-
priété » (possession, en particulier, qualifie fréquemment la
détention de l’ensemble du faisceau de droits à l’exception du
droit de vente), mais ils ne suppriment pas toute ambiguïté.
De plus, la dichotomie établie dans de nombreux travaux entre
propriété privée comme propriété individuelle aliénable et
propriété commune comme propriété inaliénable d’un collectif
est par trop réductrice (von Benda-Beckmann et al., 2006). La
propriété privée peut relever d’une organisation (entreprise)
ou d’un groupe (indivision familiale), et l’aliénabilité peut
être soumise à des restrictions (comme avec la chefaâ, droit de
préemption intrafamiliale lors de la vente de terres familiales
dans les pays de droit musulman) (cf. chap. 2 et 7). Dans la
perspective de cet ouvrage, le recours au terme de « propriété »
sans plus de précision renvoie, quand il est utilisé en référence
aux droits fonciers locaux, à des « droits de propriété » de
nature variée, intégrant un contrôle sur l’accès des tiers et/
ou la répartition des droits opérationnels (cf. infra), mais qui
peuvent porter sur l’usage et pas sur le fonds de terre, et sans
lien a priori avec le concept de propriété privée, ni avec le droit
de vendre ou le caractère légal des droits concernés.
Le terme de coutume est polysémique. Il renvoie globalement à
des habitudes ou des normes entérinées par l’histoire et permet-
tant de vivre ensemble dans un espace social donné. Mais dans
nombre de sociétés rurales du monde, le terme a une acception
plus forte et renvoie une hiérarchie particulière des droits. Dans
ces sociétés agraires où la terre est investie à la fois de fonctions
Droits, accès, acteurs, institutions
49

économiques, sociales et religieuses6, les droits fonciers (d’appro-


priation et d’usage des terres et des ressources naturelles), accor-
dés aux membres de la communauté en fonction de leur statut
social, sont subordonnés aux droits à l’existence des membres
actuels et futurs du groupe et à des obligations sociales (solidarité,
participation à l’entretien des cultes et des rituels). Les autorités
coutumières, dont la légitimité tient au fait qu’elles sont les des-
cendantes de ceux qui ont révélé la fertilité de la terre et créé le
territoire et ont pour cela passé un pacte avec des entités suprana-
turelles, sont chargées de préserver à la fois l’ordre social7 (et donc
les rapports entre droits fonciers et droits d’existence) et les rap-
ports entre les hommes et la terre (et donc la fertilité de celle-ci),
à travers des rituels. Les principes aux fondements des régulations
coutumières se traduisent fréquemment par :
–– des limitations des droits sur les terres et les ressources accordés
aux individus, tant dans leur étendue, en particulier dans le droit
d’aliéner, que dans leur durée – en cas de non-usage –, ce qui, de
fait, limite leur emprise spatiale potentielle ;
–– une combinaison de formes d’appropriation individuelles ou
familiales – souvent du fait d’un effort ou d’un investissement en
travail particuliers – et d’usage d’espaces ou de ressources d’accès
partagé à un niveau plus large (cf. Jacob, 2007 et chap. 3) ;
–– des tensions, objets de compromis évolutifs en fonction des
changements démographiques et sociétaux, et des transforma-
tions des systèmes de production, entre prérogatives individuelles

6
La logique n’est pas fondamentalement différente dans les coutumes euro-
péennes d’origine médiévale, dont les dimensions religieuses et rituelles (la réfé-
rence à un ou plusieurs saints patrons et les cérémonies afférentes) et morales
(l’entretien d’organisations de bienfaisance pour les malades et le repos des
âmes des défunts) influencent les rapports entre les droits individuels (de culture
et d’exploitation de certaines ressources) et les droits collectifs (d’accès à des
ressources partagées, dont les biens de confréries, de retrait lignager, etc.). Voir
à ce sujet Derouet (1989, 1995). On la retrouve également dans la pratique des
sociétés inspirées par le droit islamique (Jamous, 1981 ; Beyer, 2015).
7
Il peut exister, comme en Afrique de l’Ouest, suite à une conquête/intégration
dans des ensembles politiques supravillageois, une différenciation entre chefferie
politique, qui gouverne les hommes et relaie l’autorité politique supérieure, et
chefferie de terre, qui gouverne le territoire et la fertilité des terres, et revient
normalement aux descendants des fondateurs. La chefferie administrative, créée
par l’État, peut s’y surajouter.
Le foncier rural dans les pays du Sud
50

et régulations collectives, au niveau des groupes familiaux et des


communautés de résidence ;
–– des façons spécifiques d’intégrer, ou non, les « étrangers » à la
société locale, en leur accordant des droits, le plus souvent limités
par rapport à ceux des « autochtones » (Jacob et Le Meur, 2010).
Ces principes fondamentaux de conception et d’organisation de
la société peuvent perdurer, à des degrés divers, au travers des
changements politiques, religieux, économiques, qu’ont vécus
ces sociétés. Ces espaces de régulation constituent des « champs
sociaux semi-autonomes » (Moore, 1973), régis pour partie par
ces normes et ces autorités coutumières, tout en étant intégrés
dans l’espace national, et de ce fait diversement recomposés par
les lois et les autorités étatiques. Ces situations de semi-­autonomie
ont souvent persisté au travers des expériences coloniales et
postcoloniales, en tant que façons spécifiques de penser les rap-
ports entre société et nature, entre pouvoirs humains et pouvoir
divin, entre individus et collectifs. Au-delà des confrontations et
des mises en question dont ils sont l’objet par les normes étatiques
et marchandes, et par l’individualisation des stratégies socio-éco-
nomiques, ces régimes de régulation demeurent légitimes aux
yeux d’une partie au moins des acteurs et se confrontent, à des
degrés divers, aux normes étatiques et marchandes, et ils peuvent
être le support de revendications foncières ou territoriales de type
« indigènes » (Alden Wily, 2016).
L’idée d’un « droit coutumier », dans la façon dont il est traité par le
droit positif (et parfois par les sciences sociales8), est problématique.
Elle tend à homogénéiser et réifier les normes locales, sous-estimant
le fait que ces normes sont souvent plurielles et toujours évolutives.
Elle redéfinit également les juridicités locales (les façons de penser
les normes et la régulation sociale) au prisme du droit positif, en
mettant en avant des règles fixes et en occultant la dimension pro-
cédurale et socio-politique des régulations locales, qui mobilisent
de façon contextuelle des principes de justice généraux dans une
logique de paix sociale (Chauveau, 1998). Les pouvoirs coloniaux
ont fréquemment tenté de codifier le « droit coutumier » (en fait,
les normes ou les règles coutumières) ou « indigène », ce qui a

8
Sur les débats sur le terme, voir en particulier Assier-Andrieu (1996 ; 2001 a
et b), Chauveau (1998), Thompson (1993).
Droits, accès, acteurs, institutions
51

contribué à le dénaturer fortement, en particulier en sélectionnant


les éléments jugés légitimes et en recomposant les normes locales
en fonction des catégories de pensée et des intérêts du pouvoir
colonial (Colson, 1971 ; Chanock, 1991).
Dans ce texte, nous utilisons : 1) « coutume » dans son accep-
tion large de normes entérinées par l’histoire, tout en sachant que,
dans de nombreuses situations rurales du Sud, c’est son accep-
tion forte qui est pertinente ; 2) « droits coutumiers » pour qua-
lifier des droits sur la terre et les ressources qui relèvent de ces
logiques d’organisation des rapports entre droits de propriété des
exploitants et droits à l’existence des membres de la communauté
(vivants et à naître), en subordonnant la jouissance des premiers à
l’exercice des seconds, et qui sont octroyés et régis par des autori-
tés locales ; (3) « normes locales » pour qualifier les principes de
justice et les règles qui gouvernent la société locale.
Un deuxième problème tient à la façon de mobiliser et de traduire
les catégories locales, en particulier en situations dites coutu-
mières. Le sens précis des termes, dans les langues vernaculaires,
peut être difficile à rendre et poser de délicats problèmes de tra-
duction, à la fois parce qu’ils n’ont pas d’équivalents directs et
parce qu’ils ont pu être instrumentalisés dans les tentatives de
caractérisation des systèmes fonciers locaux menés à l’époque
coloniale, qui avaient pour but de faciliter ou légitimer le pou-
voir colonial9. Par exemple, lorsque les acteurs locaux parlent de
« propriété », ils n’ont pas forcément en tête un sens précis ou une
définition juridique, ils peuvent en avoir une acception lâche, non
exclusive. Des paysans africains peuvent, sans y voir de contradic-
tion, considérer à la fois que les « vrais propriétaires » de la terre
sont les génies, ou les ancêtres, ou les lignages autochtones, tout
en se considérant eux aussi individuellement comme des proprié-
taires s’ils exploitent de longue date et ont hérité ce droit, ou s’ils
ont conquis ce droit par défriche… La mobilisation de telle ou
telle catégorie peut également être instrumentalisée par des élites
nationales ou des acteurs locaux, dans la défense de leurs droits
ou leur contestation des droits des autres.

9
Sur les coutumiers juridiques africains rédigés par le pouvoir colonial, voir Bouju
(2004). Sur l’instrumentalisation des concepts de propriété melk (privée) et arch
(de la tribu) dans l’Algérie coloniale, voir Guignard (2013). Voir également Colson
(1971) pour l’Afrique de l’Est.
Le foncier rural dans les pays du Sud
52

Un troisième problème porte sur la façon de penser la nature du pou-


voir exercé par les autorités politiques locales. Dans de nombreuses
sociétés, les pouvoirs locaux, par le contrôle politique qu’ils exercent
sur un territoire et sur les hommes qui y habitent, contrôlent l’ac-
cueil de nouveaux arrivants et les usages de l’espace, mais ce pou-
voir relève d’un pouvoir sur les hommes et d’un pouvoir de définir
des règles d’accès et d’usage sur le territoire (voir plus bas), et non
d’une propriété foncière (Testart, 2004). L’assimilation à une pro-
priété foncière de la souveraineté politique qu’exercent des autorités
coutumières sur un espace est fréquemment une confusion d’origine
coloniale, qui perdure jusqu’à aujourd’hui dans de nombreux écrits.
L’assimilation de la propriété commune à un accès libre (Hardin,
1968) est une autre grande source de confusion (cf. chap. 3). Elle
a été levée par Ciriacy-Wantrup et Bishop (1975), et il est mainte-
nant admis que l’accès libre correspond à l’absence de règles d’accès
et donc au fait que n’importe qui peut exploiter la ressource, alors
que la propriété commune caractérise une situation où la ressource
est collectivement contrôlée par un groupe dont les membres ont des
droits et des obligations relativement à l’usage de la ressource, y com-
pris le droit d’exclure. Les conséquences de ce type d’appropriation
sur l’usage de la ressource sont alors tributaires des règles élaborées
pour la gestion de cette ressource et des dispositifs de contrôle du res-
pect de ces règles. Les régimes dits de propriété « commune » laissent
par ailleurs le plus souvent une grande marge à l’expression de droits
individuels (Jacob, 2004 ; 2007) et ne constituent pas par nature un
rempart à l’appropriation privative des ressources ou des terres.
La vigilance sur les catégories d’analyse est donc nécessaire. Le
recours aux catégories locales, aux termes utilisés par les acteurs
dans leur propre langue, est indispensable, mais pose toujours des
problèmes de traduction. Face à la diversité des situations, l’enjeu
premier nous semble celui d’être capable de décrire empirique-
ment les droits fonciers, leur consistance et les modes de régula-
tion, les principes qui les organisent (cf. chap. 5).

L’enchâssement social
des droits fonciers
La terre est au carrefour d’enjeux à la fois identitaires, de pouvoir
et de richesse (Shipton et Goheen, 1992). Le contenu et la distri-
bution des droits de propriété – qui s’accompagnent toujours de
Droits, accès, acteurs, institutions
53

devoirs (cf. infra) – traduisent un ensemble de relations écono-


miques et sociales qui spécifient les acteurs du jeu économique
et social, et arrêtent la position de chaque individu relativement à
l’usage des ressources. Droits et devoirs circonscrivent les champs
d’opportunités des acteurs, organisent le jeu d’interdépendance
entre ces derniers, définissent les systèmes d’incitation et affectent
la distribution de la richesse et du pouvoir dans la société (Colin,
2008). Les droits et les champs d’opportunités ne peuvent jamais
être décrits de manière unilatérale, du seul point de vue d’un
acteur : le champ d’action d’un individu limite et est limité par
le champ d’action des autres (Schmid, 1987). La distribution des
droits de propriété détermine qui est inclus et qui est exclu, et
quel est l’intérêt qui domine, lorsque les intérêts sont divergents
(Schmid, 1987 ; Bromley, 1989 ; Libecap, 1989). Cette distribu-
tion détermine également quelles seront les externalités10 et qui
en assumera la charge. Autrement dit, c’est le contenu des droits
détenus par les différents acteurs qui détermine qui a le droit d’im-
poser des contraintes ou des limitations aux autres (Colin, 2008).
Dans de nombreuses sociétés rurales, ces droits sont largement
conditionnés par la parenté et par les identités sociales (Jacob et
Le Meur, 2010 ; cf. chap. 2), autour des grands clivages qui tra-
versent ces sociétés : fondateurs ou autochtones/« étrangers » ou
migrants ; aristocratie/gens du commun/castés/captifs ; hommes/
femmes ; aînés/cadets ; etc.
Les droits fonciers sont donc dépendants des rapports sociaux
qui gouvernent la société, et des formes du pouvoir – ce qui cor-
respond à certaines formes d’enchâssement11 social ou socio-poli-
tique (Berry, 1993 ; Hann, 1998 ; Chauveau et Colin, 2010). À
leur tour, les droits et les transferts de droits peuvent modifier les
autres institutions, les rapports sociaux et les structures de pou-
voir (Samuels, 1989).

10
En économie, le concept d’externalité fait référence aux situations où l’ac-
tivité d’un acteur induit des conséquences positives ou négatives sur d’autres
acteurs, sans que ces dernières soient intégrées dans son calcul économique (pas
de contrepartie reçue en cas d’externalité positive, pas de compensation à verser
en cas d’externalité négative).
11
Le concept d’enchâssement social vise à rendre compte de l’insertion des
actions économiques dans des réseaux sociaux (Granovetter, 1985), ou, plus
largement, de l’imbrication de la production et de l’échange dans les sphères
politiques, culturelles et sociales (Polanyi, 1957).
Le foncier rural dans les pays du Sud
54

La pluralité des normes,


les normes pratiques, les autorités
Différentes sources de droits :
la pluralité des normes
Dans tout espace social coexistent – à des degrés divers – des
normes variées, renvoyant à des principes différents, liés à la cou-
tume, à l’histoire, à la religion, à l’intervention étatique, etc. Ce
« pluralisme normatif »12 est une réalité structurelle, même s’il
prend des formes différentes selon les lieux et les époques.
Dans les sociétés occidentales, le long processus historique d’in-
corporation des normes locales dans le droit, d’une part, et de for-
malisation progressive des rapports fonciers, d’autre part (Stamm,
2013), a conduit à la prédominance du droit foncier étatique sur
le territoire national. Même s’il demeure des espaces d’informa-
lité, des normes « coutumières » (Assier-Andrieu, 1990) ou des
principes de justice relevant d’autres sources de normes, globale-
ment, le décalage entre les catégories juridiques du droit positif
et les situations concrètes est relativement réduit. Dans les pays
du Sud, l’emprise de l’État sur son territoire et sur les pratiques
de sa population est souvent partielle. Les rapports entre normes
étatiques et normes locales varient selon les pays, voire les régions
au sein d’un même pays. Pour le continent africain, Boone (2014,
2017) distingue entre les régimes fonciers étatiques – lorsque
l’État alloue directement les droits sur la terre – et les régimes
néocoutumiers – où l’État confie ce rôle à des autorités locales
coutumières. Dans les deux cas, les situations foncières « extra-lé-
gales » (c’est-à-dire qui se déploient totalement ou partiellement
en dehors de l’emprise étatique) et les cas de contradictions entre
statut légal de la terre et droits fonciers locaux sont fréquents.
D’autres sources de normes peuvent aussi définir des droits et
influencer les pratiques foncières à l’échelle locale : des traités
internationaux ou des normes émanant d’organisations internatio-
nales publiques ou privées, en lien avec des préoccupations envi-
ronnementales, le droit des peuples autochtones ou la ­question

12
Dans la littérature, on fait usuellement référence au pluralisme juridique, au
pluralisme légal (Griffiths, 1986), au pluralisme institutionnel.
Droits, accès, acteurs, institutions
55

du genre (Sikor et al., 2017). Les interventions publiques ou de


développement à dimension foncière produisent également leurs
propres normes (cf. le « droit du projet », Roth, 2009).

Normes officielles, normes pratiques


Les comportements jugés socialement acceptables peuvent com-
porter des écarts vis-à-vis des normes explicites, qu’elles soient
étatiques et coutumières. On peut affirmer qu’« on ne vend pas
la terre de ses ancêtres » et en même temps reconnaître qu’au-
jourd’hui, il peut être légitime de vendre dans certaines circons-
tances particulières. Les variables à identifier pour rendre compte
des pratiques et des dynamiques foncières ne sont pas seulement
les normes du droit étatique, pas plus que les normes « offi-
cielles » dans l’espace local. Ce sont avant tout ce qu’on appelle
les « règles pragmatiques » (Bailey, 1969), « les règles opéra-
tionnelles locales » (Bouquet et Colin, 1996) ou les « normes
pratiques » (Olivier de Sardan, 2015), c’est-à-dire les règles qui
régissent concrètement les comportements socialement acceptés,
et qu’il est important d’identifier. La distance entre celles-ci et les
différentes normes officielles est alors un objet de questionne-
ment à part entière.

Un jeu sur la pluralité des normes


et des autorités : le « forum shopping »
Une action n’est légitime que par rapport à un registre de normes
données, officielles ou pratiques. Dans un contexte de pluralité de
normes, une même revendication de droit peut être légitime selon
un registre et illégitime selon un autre. La pluralité de normes
peut alors favoriser des conflits portant non pas sur la façon d’ar-
bitrer entre intérêts divergents en référence à une norme partagée,
mais sur les normes à mobiliser. La pluralité des normes se double
le plus souvent d’une pluralité d’autorités et d’instances d’arbi-
trage, créant des situations que K. von Benda-Beckman qualifie
de « forum shopping », lorsque « les parties prenantes ont le choix
entre différentes institutions et fondent leur choix sur ce qu’elles
espèrent de l’issue du différend, aussi vague ou mal fondée que
puisse être leur attente » (von Benda-Beckman, 1981 : 117, TdA).
Face à un problème donné, les acteurs en conflit s’appuient sur
le registre de normes qui légitime leur revendication et tentent
Le foncier rural dans les pays du Sud
56

de mobiliser les autorités qu’ils pensent être les plus susceptibles


d’arbitrer en leur faveur, ou qui leur sont le plus accessibles, maté-
riellement ou culturellement. Il n’y a cependant pas superposition
mécanique entre registre de normes et décisions des autorités :
une autorité étatique peut arbitrer en faveur des normes locales, et
inversement ; pluralité normative et pluralité institutionnelle (la
pluralité des autorités) ne coïncident pas nécessairement.
Dans de tels cas de figure, l’issue des conflits est d’autant plus
incertaine que les autorités sont elles-mêmes en compétition pour
dire le droit et en quête d’opportunité pour affirmer ainsi leur
pouvoir. Des luttes peuvent se développer entre les différentes
instances de régulation locale pour obtenir le monopole sur le
règlement d’un problème ; dans les termes de Lund (2002 : 14),
« le processus de reconnaissance des droits de propriété par une
institution politico-légale constitue simultanément un processus
de reconnaissance de la légitimité de cette institution » (TdA).
Il n’est pas rare d’être confronté à des situations dans lesquelles
on constate qu’aucun registre de normes, aucune autorité, ne
constitue une force de conviction suffisante pour amener les pro-
tagonistes d’un conflit à faire des compromis et à se ranger à la
décision qui a été prise, ce qui interdit tout règlement durable
des conflits. Mais toute situation de pluralité de normes n’abou-
tit pas à du forum shopping. D’une part, cette pluralité peut être
virtuelle si, dans un espace social donné, un registre de normes
s’impose et que personne n’est socialement à même de mobiliser
d’autres normes portées par d’autres institutions et de jouer sur
leurs contradictions. De plus, les rapports entre autorités peuvent
être régulés, par exemple lorsque la loi et la pratique des admi-
nistrations imposent un arbitrage local comme préalable à toute
intervention de la justice. Enfin, le résultat des conflits dépend
fortement des rapports entre autorités, de la façon dont elles
traitent cette pluralité, selon qu’elles tentent de définir des com-
promis socialement acceptés ou défendent un registre de normes
contre les autres, selon qu’elles se coordonnent entre elles ou au
contraire se confrontent et rivalisent pour le pouvoir de dire le
droit (cf. infra). Ce n’est donc pas tant la pluralité des normes
qui favorise les conflits non résolus, que la pluralité non régulée
des autorités et l’absence de mécanismes installant un principe de
subsidiarité entre elles.
Droits, accès, acteurs, institutions
57

Droits et accès

L’accès effectif à une ressource correspond au fait de l’exploiter en


pratique. L’accès à la terre ne relève pas systématiquement d’un
droit ni a fortiori du droit positif. Il peut venir d’une faveur (j’ac-
cède à une parcelle par un prêt gracieux et non au titre d’une
contre-prestation ou d’un droit) (cf. infra), d’une tolérance (je
laisse les troupeaux des éleveurs paître dans mon champ après la
récolte), d’une pratique illégale (squatters, accès à travers des tran-
sactions marchandes prohibées) qui peut ou non être vue comme
légitime socialement (cf. chap. 7), ou encore de la mobilisation de
la violence (Ribot et Peluso, 2003). Inversement, il peut y avoir
droits sans accès, si les droits détenus sont contestés et si le déten-
teur ne peut s’appuyer sur une autorité pour les faire respecter.
La question du rapport entre droit/accès et légitimité est fonda-
mentale dans l’analyse de cas empiriques : un droit jugé illégitime
sera plus facilement questionné – la perception de légitimité étant
évidemment historiquement et socialement indexée13.
Un droit ne peut être exercé que s’il est effectif, et il est effectif s’il
est garanti – c’est là la différence entre le droit et le simple accès,
selon Bromley (1989) ou Sikor et Lund (2009). Suivant Hohfeld
(1913), il faut en effet distinguer ce qui relève d’un droit que les
tiers ont l’obligation de respecter (claim-right) de la simple liberté
d’agir (liberty), que personne ne conteste mais que personne n’a
l’obligation de respecter14.
L’effectivité d’un droit suppose qu’il soit protégé en cas de contes-
tation, et donc qu’il existe un cadre institutionnel qui légitime le
droit et en garantit l’exercice, le cas échéant par la contrainte. Ce
qui renvoie à la question des institutions, des dispositifs d’autorité
et d’arbitrage, des dispositifs de sécurisation des droits auxquels il
est possible d’avoir recours, à leur accessibilité pour les différents
types d’acteurs, à leur effectivité. Le droit suppose par ailleurs

13
Notons que le champ d’opportunités d’un individu vient des possibilités d’ac-
tions ouvertes par la structure des droits, mais aussi de la capacité économique,
sociale, politique et/ou culturelle de cet individu à faire usage de ses droits. Les
droits définissent des opportunités potentielles, car leur mise en œuvre requiert
des moyens (je peux avoir le droit de produire, mais si je ne dispose d’aucun
moyen de production, ce droit reste virtuel).
14
Voir Gonin et al. (2019) pour une application au pastoralisme en zone agricole
au Burkina Faso.
Le foncier rural dans les pays du Sud
58

f­ réquemment ce que la Common Law, dans sa version américaine,


appelle le « clear act », en d’autres termes l’expression claire de la
volonté de la possession au travers de l’exposition de signes tan-
gibles (voir sur le sujet Rose, 1994). Faire valoir et défendre ses
droits peut consister à les rendre visibles dans l’espace (marques
de travail, marquage d’arbres, clôtures, investissements concrets
sur les terres, etc.), à les protéger par des accords publics, par
des écrits ou le paiement d’impôts, ou encore à mobiliser des ins-
tances d’autorité ou des services administratifs en cas de contesta-
tion. Face aux risques d’insécurité, les acteurs mettent en œuvre
des stratégies variées de sécurisation, qui visent à renforcer la légi-
timité de leurs droits, à réduire les risques de contestation, et qui
combinent fréquemment un ou plusieurs registres15 :
–– le registre de la pratique individuelle : enclore une parcelle, poser
des panneaux « propriété privée », investir sur son terrain, voire
recourir ou menacer de recourir à la force ;
–– le registre relationnel : renforcer son insertion sociale locale (dans
le cas de non-autochtones accédant à la terre, se comporter « en
bon étranger », répondre aux attentes de cadeaux, participer aux
cérémonies, construire dans le village d’accueil, etc.) ; entretenir
des liens personnels avec les autorités foncières ou politiques ;
choisir le partenaire de la transaction sur la base de relations de
confiance ou de sa réputation (voir sur le sujet Berry, 1993) ;
–– le registre contractuel : interdire au délégataire des droits toute
action qui pourrait lui donner prétexte à se maintenir indéfini-
ment sur la terre auquel il a accédé du fait de cette délégation
(ex : exclure la possibilité de réaliser des plantations pérennes sur
une terre prise en location et veiller à ce que cette exclusion soit
respectée) ;
–– le registre formel ou semi-formel : formaliser les accords devant les
autorités locales, en recourant à l’administration foncière, à l’écrit,
en cumulant les papiers de nature diverse (contrats de vente,
attestation de plantation, reçu fiscal, etc.) pouvant être mobili-
sés en cas de besoin. En Afrique de l’Ouest, la plupart des ventes
de terre font l’objet de contrats écrits, signés devant témoins et
chef de village, parfois contresignés par l’autorité administrative

15
Pour le cas de l’Afrique de l’Ouest, cf. Lavigne Delville (2007) ; pour ­Madagascar,
Boué et Colin (2018).
Droits, accès, acteurs, institutions
59

(Lavigne Delville, 2002). Face à la multiplication des transac-


tions foncières portant sur des terrains sans reconnaissance légale
(et sur lesquels toute transaction est légalement impossible),
les autorités administratives locales mettent parfois en place
des procédures de sécurisation des transactions, qui sont alors
« semi-formelles » ou de « formalisation informelle » (Mathieu,
2001 ; André, 2002; Colin, 2013 ; Boué et Colin, 2018), au sens
où elles sont mises en œuvre par des acteurs à légitimité étatique,
mais sans base légale du point de vue du droit foncier, ou avec une
base légale discutée16.

Décrire les droits


et leur dynamique :
une grille d’analyse
La grille d’analyse proposée ici est un outil conceptuel et métho-
dologique qui permet d’aborder des configurations foncières
contrastées. Elle est à usages multiples : dans une perspective syn-
chronique, elle permet d’identifier les éléments clés de l’accès à la
terre et de la régulation foncière ; dans une perspective diachro-
nique, elle offre l’opportunité d’explorer les dynamiques foncières
et les processus de changement.
Il est possible, dans une situation donnée, d’identifier des grands
principes et une gamme de droits et d’arrangements institution-
nels17 agraires, censés régir l’accès à la terre et son usage : « Ici, on
ne vend pas la terre », « Après la récolte, les champs sont ouverts
à la vaine pâture », « Les conflits sont réglés par le chef de terre »,
« Un agriculteur qui manque de terre peut en prendre en location
à tel prix ». Des entretiens avec des personnes ressources per-
mettent de restituer à grands traits les normes et catégories locales
telles qu’elles sont exprimées par les acteurs et/ou les autorités

16
Ces contrats relèvent en effet des contrats sous seing-privé, reconnus dans le
droit privé. Au Bénin, ils font explicitement référence au décret de 1906 sur les
« conventions entre indigènes ».
17
Au sens de « façon dont les agents structurent leurs activités de production
et d’échange dans le cadre des règles définies par les institutions » (Ménard,
2004 :12).
Le foncier rural dans les pays du Sud
60

locales (ce que von Benda-Beckmann et al., 2006, qualifient de


« master categories »). Mais ces normes et catégories relèvent de la
« théorie locale » du foncier : elles disent comment les gens sont
supposés faire, pas comment ils font, ni s’ils le font vraiment, et
elles sont souvent trop générales pour permettre une compréhen-
sion satisfaisante des pratiques foncières (voir la différence abor-
dée plus haut entre normes officielles et normes pratiques). On
ne peut faire l’économie d’une recherche empirique rigoureuse s’il
s’agit de construire des modèles explicatifs, c’est-à-dire d’identi-
fier de façon précise ces droits et arrangements institutionnels et
leurs dynamiques, et de cerner en termes non spéculatifs les jeux
d’acteurs autour de ces droits et arrangements.
En cohérence avec le positionnement esquissé dans les pages qui
précèdent, la démarche proposée ici repose sur l’exploration des
droits sur la terre et des rapports sociaux autour de l’accès à la
terre18, à travers cinq champs de variables en interactions (fig. 1) :
–– la nature de la ressource foncière objet des droits ;
–– le contenu des droits : faisceaux de droits, restrictions, obliga-
tions associées ;
–– les détenteurs (individuels ou collectifs) des droits ;
–– les modes d’acquisition et l’origine de ces droits : création par
défriche, transferts marchands ou non marchands ;
–– les instances d’autorité, de régulation, de pouvoir, qui inter-
viennent concrètement pour « dire le droit », rappeler les obliga-
tions ou sanctionner leur transgression.
Chacun de ces champs de variables, sur lesquels nous allons
revenir, renvoie à des questionnements différents, mobilise des
concepts précis et peut faire l’objet d’explorations spécifiques19.
Ainsi, l’analyse du contenu des droits permet de s’interroger sur
une éventuelle dynamique de privatisation, ou encore sur l’inci-
dence des droits sur l’usage de la ressource foncière. Celle des
détenteurs des droits permet de questionner leurs tendances

18
Cette section reprend Colin (2004, 2008). Notre approche s’inspire fortement
d’Hallowell (1943), Hoebel (1942), Okoth-Ogendo (1989), Schlager et Ostrom
(1992) et rejoint celle de von Benda-Beckmann et al. (2006).
19
Les chapitres suivants analyseront plus précisément certaines variables ou rela-
tions entre variables : relations foncières intrafamiliales (chap. 2), rapports entre
faisceaux de droits et dispositifs de transferts (chap. 7), etc.
Droits, accès, acteurs, institutions
61

Ressource objet des droits

Autorités Contenu
et instances des droits
Processus
Procédures
négociations,
coups de force
conflits

Modes d’acquisition Détenteurs des droits


des droits

Figure 1
Le pentagone des droits.

s­upposées à l’individualisation, ou d’analyser la façon dont les


identités sociales se traduisent en termes de droits fonciers. Les
modes d’acquisition des droits sont susceptibles de jouer tant sur
leur contenu que sur les ayants droit (cf. tabl. 2). On peut s’inter-
roger sur les autorités foncières et la façon dont les changements
politiques et sociaux recomposent la gouvernance foncière.

La ressource foncière objet des droits

Appréhender les droits sur une ressource demande de prendre


en compte sa nature et la portion d’espace concerné. L’accès aux
champs de culture pluviale, aux terres de bas-fonds, aux parcelles
irriguées, aux jachères ne relève pas nécessairement des mêmes
règles. Différentes portions d’un même territoire peuvent ainsi
avoir des usages et être régulées par des droits différents – avec en
particulier la distinction fréquente entre zones d’exploitation agri-
cole (relevant de droits d’individus et/ou de groupes familiaux),
zones de pâture (en accès partagé) susceptibles de varier au gré
des saisons (vaine pâture après la récolte ; les règles sur le pâtu-
rage différant selon qu’il porte sur des espaces non cultivés ou sur
des résidus de récolte sur des champs appropriés). Les différentes
ressources présentes sur un même espace peuvent également
Le foncier rural dans les pays du Sud
62

relever de droits spécifiques, par exemple lorsque le droit sur les


arbres ou sur l’eau est disjoint des droits sur la terre. Bruce (2000)
propose le concept de « tenure niches » pour traiter de droits d’ac-
cès et d’usage différents sur un territoire donné, selon l’usage fait
de la ressource foncière, susceptible de varier selon les saisons
ou sur des pas de temps plus longs20. L’encadré 2 illustre cette
question. Gérard Chouquer (2019 : 22), lui, parle de « territoires
hétérogènes de droit agraire ».

Encadré 2

Dans le sud du Bénin, un jeu


entre trois types de ressources

Il existe trois catégories de ressources par rapport auxquelles


on définit les divers types de droits sur le foncier dans le cadre
de la terre de palmeraie dans le sud du Bénin. Ces ressources
sont la terre, le palmier et la jachère. Terre de culture et pal-
meraie sont presque toujours dissociées dans les arrangements
fonciers. Elles sont confiées chacune à des délégataires (ou
preneurs) différents. La séparation entre terre, jachère et pal-
meraie permet de distinguer quatre types de droit sur les res-
sources. On distingue le droit de culture sur la terre, le droit
de prélèvement de la noix de palme, le droit d’exploitation du
vin de palme et le droit de prélèvement du bois vert (bois de
chauffe, etc.). Le droit d’exploiter le vin de palme est considéré
comme un droit précieux, réservé au détenteur de la parcelle.
Par contre, le droit de prélèvement de la noix est partagé entre
l’exploitant de la terre et le propriétaire. Le droit d’exploitation
du bois est réservé au propriétaire, mais il est transmis à l’ex-
ploitant qui a pris la terre en location. Ces droits se combinent
à des niveaux différents selon le statut des acteurs et le type
d’arrangement institutionnel considéré.
(D’après Edja, 1999 : 22).

20
Voir également la notion d’espace-ressource chez Weber (1998) et O. et C.
Barrière (2002 : 82ss). Sur les droits sur les ressources naturelles et leur gouver-
nance, cf. chap. 3. Sur les relations entre type de ressource foncière agricole,
nature des droits et mode d’exploitation de la terre, cf. chap. 6.
Droits, accès, acteurs, institutions
63

Le contenu des droits et des devoirs

L’identification du contenu des droits est fondamentale pour l’ana-


lyse de l’usage productif fait de la ressource foncière (pour les terres
agricoles, cf. chap. 6 ; pour les ressources naturelles, chap. 3), des
transactions foncières (cf. chap. 7), des conflits (cf. chap. 8) ou
encore des politiques de formalisation des droits (cf. chap. 10). Un
droit, ensemble de prérogatives reconnues, va de pair avec certaines
obligations vis-à-vis de la société ou de certains de ses membres,
qui en sont la contrepartie. La description des droits demande donc
une explicitation parallèle des devoirs, du fait de la relation duale
droits/obligations-devoirs (Hohfeld, 1913). Cette dualité joue en
fait sur deux registres : le devoir des tiers à respecter le droit de X
(ce que Goody, 1962, qualifie de correlative duties), mais aussi les
devoirs qu’a X vis-à-vis de tiers, qui légitiment son droit (conco-
mitant duties, dans les termes de Goody)21. La norme en matière
d’héritage en est une illustration : l’héritier d’un patrimoine familial
peut avoir le droit d’exploiter ce dernier, mais avec le devoir de
répondre aux besoins des dépendants sociaux membres du groupe
familial, faute de quoi son droit à l’héritage pourrait être légitime-
ment contesté par ces derniers22. L’analyse des droits demande éga-
lement une explicitation des éventuelles restrictions qui pèsent sur
eux : restrictions temporelles d’usages quant à l’exploitation, res-
trictions sur la possibilité de transférer les droits sur la terre, à titre
permanent ou temporaire, etc.
Pour décrire le contenu concret des droits sur la terre, nous uti-
liserons l’approche par les « faisceaux de droits »23. Le concept
de faisceau de droits appliqué au foncier traduit le fait qu’il n’y

21
Di Robilant (2013) souligne que le premier type de devoirs, conçus en termes
négatifs, correspond à des devoirs « généraux », qui ne supposent pas de rela-
tion spécifique entre le détenteur de droits et les tiers, alors que le second type
renvoie à un devoir « positif » d’accès aux ressources concernées, la propriété
étant alors entendue comme « des engagements partagés concernant l’utilisa-
tion et la gestion d’une ressource ».
22
Voir le chapitre 2 sur le concept d’héritage familial et sur la diversité des confi-
gurations que cela peut recouvrir.
23
Pour une présentation de l’émergence de la notion de faisceau de droits en
Grande-Bretagne puis aux États-Unis à partir du début du xixe siècle, voir Banner
(2011). Sur la mobilisation de ce concept relativement aux ressources communes,
voir Schlager et Ostrom (1992), et relativement à la terre, von Benda-Beckman et
al. (2006), Colin (2004, 2008), Lavigne Delville (2009).
Le foncier rural dans les pays du Sud
64

a pas un droit sur la terre, mais différents droits élémentaires


correspondant à différentes actions socialement autorisées,
qui constituent les composantes du faisceau. Ces composantes
sont susceptibles d’être contrôlées par différents individus
ou instances (comme l’État ou des collectivités locales) et
transférées séparément. On appelle « portefeuille de droits »
la gamme des droits élémentaires détenus par un même indi-
vidu ou groupe. Ce cadre conceptuel, inspiré d’un aspect de la
tradition anglo-saxonne, on l’a vu, nous paraît correspondre,
mieux que d’autres approches (notamment la tradition juri-
dique française), aux situations vécues dans de nombreux pays
du Sud, où les biens sont enchâssés socialement, ce qui veut
dire qu’une superposition des droits peut persister même dans
des situations de transactions. On y insiste plus bas, la qualifi-
cation d’un transfert est un enjeu majeur et une difficulté de la
recherche empirique, et ce cadre conceptuel nous donne accès
à un vocabulaire pour en parler. Il nous permet par exemple
de décrire un ensemble de situations de transition (fréquentes
dans ce type de contexte) avec les ambiguïtés d’interprétation
qu’elles génèrent.
Identifier les droits élémentaires sur une parcelle ou un espace
donné est une question empirique : la liste et le contenu des
droits élémentaires dépendent des écosystèmes et des socié-
tés. Cependant, on peut proposer a priori une liste de droits
élémentaires fréquemment rencontrés dans le cas des terres à
usage agricole (tabl. 1). En s’inspirant librement de Schlager
et Ostrom (1992)24, ceux-ci peuvent être regroupés en droits
opérationnels (qui portent sur l’usage de la ressource elle-
même) et droits d’administration, au sens de « droit de définir
les droits des autres, y compris par l’exclusion », quant à l’ac-
cès à la terre, à l’usage qui en est fait, aux conditions de son
transfert temporaire ou définitif, ou encore de sa dévolution
dans le cadre de l’héritage. Les droits d’administration corres-
pondent à un pouvoir de contrôle sur les usagers et les usages
faits de la terre ou des ressources.

24
On rappellera que l’analyse de Schlager et Ostrom (1992) ne porte pas sur
les terres à usage agricole mais sur des ressources communes de type pêcheries.
Droits, accès, acteurs, institutions
65

Tableau 1
Droits élémentaires rencontrés sur les terres à usage agricole.

Les principaux droits opérationnels


• le droit de traverser la parcelle ou l’espace ;
• le droit de prélever des produits naturels ;
• le droit de cultiver (exclusif ou non) ;
• le droit de tirer un revenu de cet usage ;
• le droit d’aménager, au sens de transformer durablement l’espace ou la ressource
par l’investissement : plantation pérenne, réalisation de puits ou de forages,
ouvrages antiérosifs, droit de construire, etc.
Les principaux droits d’administration
• le droit d’exclure ;
• le droit de gestion interne, c’est-à-dire d’organiser la répartition des droits
opérationnels au sein du groupe familial, selon des modalités variées, et de définir
leur transmission par héritage ;
• le droit de déléguer l’usage de la terre en extrafamilial, à titre marchand (location,
métayage, rente en travail, mise en gage) ou non marchand (prêt) ;
• le droit d’aliéner à travers un transfert définitif marchand (vente) ou non marchand
(donation, legs, héritage).

Ces catégories sont proposées sans souci d’exhaustivité. Les


concepts mobilisés sont à adapter empiriquement à chaque
situation étudiée. Ainsi, en contexte de jachère longue, le droit
– permanent ou limité dans le temps – de remettre en culture
une parcelle qu’on a mise en jachère peut faire partie des droits
opérationnels ; dans d’autres contextes, un droit de préemption
du groupe familial élargi doit parfois être intégré à la liste des
droits d’administration. Le faisceau de droits désigne ainsi l’en-
semble des droits élémentaires existant sur une ressource et pour
un espace donnés, ou sur une parcelle et pour une saison don-
nées. Le droit de propriété privée correspond au contrôle de l’en-
semble des composantes du faisceau ; lorsque le droit d’aliénation
est exclu, on fait référence parfois à la « possession » plutôt qu’à
la « propriété » (Schlager et Ostrom, 1992) (cf. supra).
Une telle approche rend intelligibles différents cas de superposi-
tion ou de distribution de droits :
–– la superposition sur une même parcelle ou un même espace
de droits différents (droit de culture, droit de pâturage en saison
sèche après la récolte, droit de cueillette ou de chasse, droit de
transfert) détenus par des acteurs différents. Dans de nombreuses
sociétés rurales, le droit de cultiver repose sur un droit d’usage,
conditionné par la mise en culture et qui vaut pour les saisons
de culture. Semer un champ donne à la fois un droit exclusif sur
la parcelle le temps du cycle cultural, un droit à s’approprier la
Le foncier rural dans les pays du Sud
66

récolte et un droit prioritaire pour semer l’année suivante. Après


la récolte, l’espace cultivé peut être ouvert à la vaine pâture pour
les possesseurs de bétail. Si la personne cesse de cultiver, la par-
celle peut revenir dans un pool commun de terres accessibles à
ceux qui en ont besoin, soit au niveau de la communauté, soit au
niveau de la famille de l’ancien cultivateur ;
–– la répartition des droits au sein de groupes familiaux élargis,
et le fait qu’une partie des droits d’administration ne relève pas
des ménages mais d’unités familiales plus étendues (cf. chap. 2).
Dans les systèmes coutumiers d’Afrique sahélo-soudanienne, le
contrôle foncier est exercé au niveau du segment de lignage, sous
l’égide de l’aîné du groupe. Les exploitants agricoles peuvent avoir
des droits opérationnels permanents et transmissibles sur une
portion du patrimoine lignager, mais ceux-ci sont susceptibles
de réaménagements négociés, en fonction de la démographie des
exploitations du lignage. Le chef d’exploitation peut accorder
des droits de culture, sur une partie des terres qu’il contrôle, aux
femmes et aux cadets qui composent son groupe domestique. Dès
lors que ceux-ci contrôlent le produit de cette parcelle, ils consti-
tuent des sous-unités de production, détentrices d’un portefeuille
plus ou moins étendu de droits opérationnels sur ces parcelles. Le
chef d’exploitation peut aussi prêter, parfois louer, une parcelle à
un tiers, et lui accorder ainsi le portefeuille de droits correspon-
dant à l’arrangement de faire-valoir indirect correspondant (enca-
dré 3 et cf. chap. 7). Les éventuelles réserves foncières lignagères
non exploitées sont gérées par l’aîné, qui peut accorder (avec ou
sans l’accord du conseil de famille) des droits de culture délé-
gués à des tiers, mais sans droit d’aménager, avec ou sans droit de
transmettre. Les droits d’administration peuvent ainsi être déte-
nus, principalement ou en totalité, par des groupes familiaux et
non des individus, et être gérés par un conseil de famille, ou un
représentant du groupe.
Cette approche par les faisceaux de droits rend aussi intelligible
le fait que les différents droits sur un même terrain, détenus par
des individus ou des groupes différents, peuvent éventuelle-
ment circuler et être transmis de façon indépendante les uns et
des autres. Dans ce type de situation, la qualification d’un trans-
fert de droits fonciers est un enjeu majeur et une difficulté de
la recherche empirique. Raisonner en termes de portefeuille de
Droits, accès, acteurs, institutions
67

droits permet de comprendre qu’une transaction peut porter sur


certains droits seulement, et de rendre intelligibles les ambiguïtés
d’interprétation que cela génère sur le contenu de la transaction,
par exemple sur des « ventes », considérées comme un simple
transfert marchand des droits opérationnels par les vendeurs mais
par les acheteurs comme une cession de la totalité des droits, y
compris l’ensemble des droits d’administration des vendeurs.
Comme le soulignent Whitehead et Tsikata (2003), le recours à
une conceptualisation en termes de « droits » pour décrire l’accès
à la terre suggère que ces derniers sont forts et sans ambiguïté,
alors que, nous l’avons vu, cet accès peut être fortement déter-
miné par le jeu social. On a déjà évoqué cette question, l’accès
effectif à une ressource correspond au fait de l’exploiter en pra-
tique et ne relève pas systématiquement d’un droit.

Les détenteurs des droits

Le fait que certains acteurs aient accès à certains droits signifie


en corollaire que d’autres en sont exclus. Les détenteurs de droits
doivent être situés socialement au sein des différents systèmes
d’inégalités et de dépendance qui structurent la société : hiérar-
chies statutaires et inégalités socio-économiques, d’une part ; hié-
rarchies domestiques (aînés/cadets ; hommes/femmes ; mariés/
non mariés) d’autre part. La position des acteurs au sein des
groupes familiaux définit en effet une série de statuts, qui peuvent
aller de pair avec des règles différentes d’accès aux droits sur la
terre (cf. chap. 2).
Les portefeuilles de droits doivent être indexés sur leurs déten-
teurs, individuels ou collectifs : individu (positionné dans son
statut social, sa place dans la parenté, dans les relations de genre
ou intergénérationnelles), groupe représenté par un conseil de
famille, chef de lignage, chef de terre, instances décisionnelles
de collectifs (représentant des attributaires d’une réforme agraire
ayant bénéficié de dotations foncières collectives, par exemple).
La nationalité (là où l’accès à la terre est restreint pour les non-­
nationaux), le fait d’être « étranger » par rapport à la communauté
locale, d’être descendant de groupes statutairement dominés
(anciens captifs, dépendants) peuvent avoir des incidences sur les
modes d’accès à la terre. En régime coutumier africain, l’accès à la
Le foncier rural dans les pays du Sud
68

terre d’un étranger passe par son intégration dans la communauté


locale et il est facilité par l’intervention d’un tuteur qui l’accueille
et lui accorde des droits fonciers, plus étendus au début du peu-
plement lorsque la communauté a besoin de monde, moins éten-
dus (interdiction d’aménager, clause de reprise en cas de besoin)
dans des contextes contemporains où il y a trop d’hommes et plus
assez de ressources (Chauveau, 2006). Un groupe d’étrangers
peut également être installé aux limites d’un terroir pour occuper
l’espace et préserver ainsi l’accès à des réserves foncières pour une
communauté autochtone donnée (comme en atteste une abon-
dante littérature portant sur la Côte d’Ivoire forestière – voir par
exemple Léonard et Balac, 2005 ; sur le Burkina Faso, Arnaldi
di Balme, 2010).

L’indexation des droits sur leurs détenteurs permet de traiter la


question des droits sur la terre au sein des groupes familiaux et
de discuter la question des droits fonciers détenus par leurs dif-
férents membres (cadets mariés ou non, épouses, filles, accueillis,
membres absents, etc.) (cf. chap. 2). La relation de l’individu au
patrimoine foncier familial change avec l’évolution de sa position
dans la famille et le cycle domestique (Goody, 1958 ; Gray, 1964).
Des dynamiques structurantes peuvent ainsi être identifiées, comme
une évolution dans les pratiques d’héritage, de donations entre vifs
ou de délégation temporaire de droits d’exploitation à des dépen-
dants familiaux, ou encore la segmentation des groupes familiaux
et son incidence éventuelle sur la distribution des droits fonciers
au sein de ces groupes. La question de l’individualisation des droits
(sur laquelle nous reviendrons) et des processus d’exclusion (des
femmes, des jeunes) peut alors être traitée de façon plus rigoureuse.
Nous suggérons de distinguer deux grands types d’unités fon-
cières, comportant tous deux des dimensions sociales et spatiales,
détentrices de droits.
Un premier type d’unité est l’unité d’appropriation foncière. La
parcelle foncière d’appropriation (à distinguer de la parcelle de
culture) correspond à une portion d’espace appropriée par un
individu ou un groupe, obtenue selon des règles ou un arrange-
ment donnés, et sur laquelle il exerce un ensemble donné de droits
d’administration, liés à l’origine des droits détenus. Le patrimoine
foncier correspond à l’ensemble des parcelles d’appropriation de
l’individu ou du groupe. Ce qui apparaît à premier vue comme
Droits, accès, acteurs, institutions
69

un patrimoine foncier monolithique peut être en fait composite,


construit à partir de parcelles d’appropriation de différentes ori-
gines sur lesquelles la structure des droits et les groupes d’ayants
droit diffèrent. Le tableau 3 illustre un tel cas de figure.
Un second type d’unité, l’unité foncière d’exploitation, identifie
les droits d’usage et leurs détenteurs (operating unit). La parcelle
foncière d’exploitation correspond à l’unité spatiale élémentaire
exploitée par un individu ou un groupe pour son propre usage.
Elle peut comporter plusieurs parcelles de culture (parcelles occu-
pées par une même culture ou association culturale). Cette par-
celle peut relever de son patrimoine foncier propre, de celui de sa
famille, ou encore être prise en faire-valoir indirect (FVI) auprès
d’un tiers. Le portefeuille de droits détenus peut différer selon
l’origine du droit d’exploitation et l’arrangement qui le fonde, il
peut intégrer certains droits d’administration. L’unité foncière d’ex-
ploitation correspond à l’ensemble des parcelles foncières d’ex-
ploitation travaillées par un même individu ou un même groupe,
et donc à la base foncière de l’unité – ou de la sous-unité – de
production agricole25.
Identifier les détenteurs de droits nécessite une attention empi-
rique spécifique. Certains des détenteurs de droits peuvent ne
pas être présents sur le site considéré, comme des membres de la
famille résidant en ville ou dans une autre région26, ou des pas-
teurs transhumants, ou encore une autorité foncière installée à des
dizaines voire des centaines de kilomètres, mais dont l’accord est
nécessaire pour telle ou telle décision. Le risque est réel d’ignorer
des détenteurs « latents » de droits, susceptibles de revendiquer
leurs prérogatives dans des circonstances spécifiques. Cela a été par
exemple le cas en basse Côte d’Ivoire au début des années 2000,

25
Organiser ainsi la réflexion permet d’éviter un biais que l’on trouve fréquem-
ment dans la littérature, avec des tableaux présentant comme modalités de
même niveau l’achat, l’héritage, la location, le métayage. Une telle pratique
revient à un mélange de catégories logiques, les catégories n’étant pas mutuel-
lement exclusives : une parcelle exploitée en FVI a un propriétaire, et ce dernier
l’a lui-même obtenue par achat ou héritage. Il est donc important de dissocier
les conditions d’appropriation foncière et les conditions d’exploitation foncière à
travers les modes de faire-valoir (direct ou indirect) (cf. chap. 5).
26
Il pourra s’agir de membres de la fratrie du propriétaire ou du possesseur,
ou encore, dans le cas de possesseurs non originaires du site considéré, d’aînés
détenteurs de certains droits d’administration (pour la désignation de l’héritier par
exemple) qui se trouvent dans la communauté d’origine des acteurs concernés.
Le foncier rural dans les pays du Sud
70

le développement d’un marché très actif de la location de terre


incitant alors des ressortissants du village installés en ville à réacti-
ver leurs droits pour céder à bail une parcelle du patrimoine fami-
lial (Colin, 2004). Lorsque la personne contrôlant le patrimoine
foncier (en tant que propriétaire individuel ou héritier d’une terre
familiale) ne réside pas sur place, la gestion quotidienne de ce
patrimoine (ou d’une partie de celui-ci) peut être déléguée à un
représentant local. Il s’agit alors souvent d’un parent, mais cette
tâche peut aussi être confiée à un manœuvre agricole de confiance.
Elle donnera souvent lieu à une forme de contrepartie, comme
l’accès à une parcelle pour son propre usage. Cette gestion peut
intégrer la supervision de manœuvres pour l’exploitation directe
de la terre, ou la cession de parcelles en FVI. L’identification empi-
rique de ce type de situation est importante en raison du risque de
confusion, dans des enquêtes rapides, entre la personne contrôlant
le patrimoine et son représentant (Colin, 2008).

L’identification des détenteurs de droits ne doit pas amener à


considérer ces derniers comme relevant de catégories données,
figées. L’histoire foncière locale et les histoires foncières fami-
liales sont nécessaires pour comprendre la répartition concrète
des droits entre les familles et en leur sein. Qui a quel droit sur
quelle parcelle est susceptible d’être négocié, contesté et redéfini
dans le champ des interactions sociales ou par le jeu de l’inter-
vention publique. Au sein des familles, les scissions, les décisions
d’héritage, les logiques de distribution de la terre renvoient à la
fois à des logiques de gestion des groupes familiaux (réguler les
tensions entre aînés et cadets ou au sein de la fratrie, entre autres
relativement à l’investissement en travail et à la répartition du
fruit de ce travail), à des logiques de constitution et de gestion du
patrimoine (diviser ou non la terre au moment de l’héritage), à
des logiques productives (assurer une adéquation entre bouches à
nourrir, force de travail et disponibilité en terre) et à des logiques
de survie (assurer une allocation de la terre en priorité pour la
satisfaction des intérêts communs à l’ensemble du groupe fami-
lial). En situation de pénurie foncière, on concentre ainsi parfois
le maximum de moyens dans les mains du chef d’exploitation, à
charge pour lui d’assurer les besoins du groupe (notamment ses
besoins vivriers), au détriment d’un droit que pourraient avoir les
dépendants à accéder à une parcelle pour leurs besoins propres.
Droits, accès, acteurs, institutions
71

Les modes d’acquisition


et de transfert des droits

Nous traiterons d’abord des transferts de droits, avant de discuter


de la création de nouveaux droits sur le sol.

Les modes de transfert des droits


Les droits sur la terre se transfèrent en général par le biais de pro-
cédures ou de dispositifs relativement stabilisés ; les transferts
doivent être socialement légitimés pour que l’acquéreur et le ven-
deur soient reconnus comme tels et sécurisés dans leurs droits. Les
arrangements institutionnels pour les transferts peuvent relever de
négociations ad hoc ou suivre des normes strictes (la part conven-
tionnelle – prédéfinie, qui s’impose aux individus – l’emporte alors
sur la part contractuelle – librement négociée [Colin, 2002]). Ils
peuvent être conclus de façon bilatérale entre deux personnes, ou
(en particulier pour les héritages, et parfois les ventes) mettre en
jeu un groupe familial plus ou moins large. Ils peuvent être oraux
ou écrits, mobiliser l’accord ou la validation d’autorités coutumières
ou administratives (Colin, 2013 ; Lavigne Delville, 2002).
Allan Schmid propose une typologie très générale des transferts fon-
ciers, qui a l’avantage d’intégrer non seulement les modalités nor-
mées, relevant de procédures établies, mais aussi les dons, les faveurs27
(tabl. 2). Ces transferts peuvent, selon les cas, porter sur certaines
composantes du faisceau de droits, ou sur la totalité de ce dernier.
Les transferts marchands de droits reposent sur une compensation
déterminée en termes d’équivalence à la valeur des droits cédés,
que cette compensation soit monétaire ou non (cf. chap. 7). Ils
peuvent être limités aux droits d’exploitation (contrats agraires :
location, métayage, mise en gage), ou inclure des droits d’ad-
ministration (achat-vente). Le transfert de droits par des autori-
tés publiques peut concerner aussi bien l’État (qui accorde par
exemple des terres à de grands investisseurs28 ou à des paysans

27
Cette typologie reprend la distinction classique entre statut et contrat (Maine,
1861), mais sans postuler un mouvement général évolutionniste du droit aux
biens ou aux ressources fondé sur l’identité sociale au droit obtenu par le marché.
28
Ces espaces relevant formellement de son domaine pouvaient avoir été
exploités par des sociétés de chasseurs-cueilleurs, de pasteurs ou d’agricul-
teurs ; se pose ainsi la question des droits antérieurs à ces affectations par l’État
(cf. chap. 9).
Le foncier rural dans les pays du Sud
72

Tableau 2
Typologie des transferts fonciers.

Illustrations
dans le champ foncier
Caractéristiques
Type de transfert Droits Droits
du transfert
opérationnels opérationnels et
seulement d’administration
Droits transférés sur la base
d’un consentement mutuel
Échanges
entre individus considérés
marchands Contrats
comme légalement égaux Achat-vente
(bargained agraires
(même si leurs champs
transactions)
d’opportunité ne le sont pas).
Arrangement en termes de prix.
Transferts organisés
Transfert unilatéral ;
par les pouvoirs
parties dans une relation Concessions publiques, dotations
publics
de subordination, position dans le cadre de réformes agraires
(administrative
d’autorité
transactions)
Délégations
Transfert gouverné intrafamiliales
par des rôles correspondant de droits d’usage
Transferts fondés aux positions sociales ; (hors rapport
sur le statut répond à une obligation contractuel Héritage
(status transactions) sociale. Pas (peu) de calcul explicite
des avantages/inconvénients. ou implicite),
Pas de marchandage explicite. accès à des terres
communes
Transfert unilatéral de droits
fondé sur le bon vouloir
du cédant, qui exprime
Faveur une faveur ; par rapport Prêts
Donations, legs
(grant transaction) au transfert « statutaire », extrafamiliaux
reflète davantage le pouvoir
discrétionnaire du cédant,
et éventuellement un calcul.

Source : Schmid (1987).

sur des fronts pionniers situés dans des espaces relevant formel-
lement du domaine public, ou sur des terres expropriées lors de
réformes agraires) que des autorités communautaires déléguant des
droits d’usage sur les terres qu’elles contrôlent. Ces transferts de
droits peuvent porter sur des droits opérationnels et d’administra-
tion n’incluant pas la possibilité d’aliéner (dotations lors de réformes
agraires sans transfert de la propriété éminente aux bénéficiaires,
concessions). Ils peuvent intégrer l’ensemble des composantes du
faisceau de droits, lorsque l’État concède des terres du domaine
public avec transformation ultérieure du droit des bénéficiaires en
droit de propriété privée (voir Baroud et al., 2018 pour l’Algérie).
Droits, accès, acteurs, institutions
73

La gamme des transferts fondés sur le statut est large et peut porter
tant sur des droits d’administration, complets ou non (héritage,
donation entre vifs), que sur des droits opérationnels (déléga-
tion intrafamiliale temporaire de droits d’usage, accès à des terres
communes). La dernière gamme de transferts envisagée dans la
typologie du tableau 2 concerne des transferts qualifiés de faveurs,
ne relevant pas d’un droit intrinsèque qu’aurait le bénéficiaire,
comme c’est souvent le cas avec les prêts29.
Cette grille n’est évidemment qu’indicative, et la qualification d’un
transfert reste un enjeu majeur et une difficulté de la recherche
empirique. Les limites entre ces catégories ne sont pas toujours
claires – quelle est la frontière entre un prêt « avec cadeau » et
une location ? Quelle est la frontière entre une terre concédée par
faveur et une terre concédée par nécessité dans un contexte de
peuplement faible où chaque exploitant compte pour faire reculer
la nature et les incursions des animaux sauvages ? Une terre ven-
due reste-t-elle en partie attachée à son ancien propriétaire si bien
que ce dernier peut continuer de demander des faveurs à l’ache-
teur ? Ce « flou » renvoie tout à la fois à la question de la défini-
tion des concepts utilisés (un rapport foncier intrafamilial avec
prestation de travail implicite est-il du même registre conceptuel
qu’un contrat agraire ?) et à la thématique du changement ins-
titutionnel (transition du « prêt avec cadeau symbolique » à la
location, lorsque le cadeau cesse d’être symbolique). Les catégo-
ries d’analyse suggérées ici ont donc d’abord une valeur indicative
de repères et peuvent être questionnées. Il convient également
de ne pas se limiter à des labels génériques. Ainsi, la gamme des
arrangements institutionnels de délégation (marchande ou non
marchande) de droits demande à être explorée empiriquement
en s’interrogeant sur l’identité des parties, le type de parcelle ou
de culture concerné, les apports des parties dans la production
(dans le cas de certains contrats agraires), les modes éventuels
de paiement ou de compensation, les raisons de chaque partie de
rechercher tel ou tel type d’arrangement (Lavigne Delville et al.,
2001 ; Colin, 2003).

29
Cette faveur ne correspond pas à un droit d’accès à la terre, mais une fois
qu’elle a été accordée, il y a bien eu délégation d’un droit d’usage.
Le foncier rural dans les pays du Sud
74

Encadré 3

Dans le sud du Bénin, une large palette de dispositifs


de délégation de droits

Dans le cas béninois évoqué dans l’encadré 2, différents arran-


gements institutionnels organisant des transferts marchands
ou non marchands de droits d’exploitation ont été identifiés :
zunda (location de 1 à 3 ans, après jachère) ; lema (métayage au
tiers, sur manioc et maïs) ; lema-tomate (cas spécifique avec des
exploitants maîtrisant la technique de production de la tomate,
et avance des coûts de production par le propriétaire) ; kpama
(partage de la production de vin de palme entre le propriétaire
de l’arbre et le métayer qui l’abat et produit le vin) ; gardiennage
(droit de cultiver et de ramasser des noix de palme accordé aux
anciens captifs restés sur les palmeraies par les lignages nobles
qui les possèdent) ; awoba (mise en gage, avec remboursement
du montant emprunté pour récupérer la parcelle) ; prêt (avec
redevance annuelle symbolique) ; contrat de palmeraies (achat
de jeunes palmiers et droit de récolter les arbres à leur matu-
rité, sans transfert des droits de cultiver).
(D’après Edja, 1999 : 22).

Conquérir des droits, créer des droits


Dans certains cas, l’origine des droits n’est pas à chercher dans
une acquisition auprès d’un autre acteur, mais dans une création
de droits. Celle-ci peut relever de la conquête : la violence est un
mode historique de constitution de droits, et l’accès créé par la
force peut être ensuite légalisé par le recours au droit. C’est ainsi
que se sont constitués de nombreux grands domaines en situation
coloniale. C’est encore aujourd’hui un mode fréquent d’acquisi-
tion foncière dans certains pays comme la Colombie (Grajales,
2011)30, et là où les rapports de force entre acteurs locaux (pay-
sans, mais plus encore éleveurs ou chasseurs-cueilleurs) et acteurs
externes, plus puissants, aboutissent à des cessions forcées. Les
ruptures violentes dans le fil d’une histoire peuvent être l’occasion
de nouveaux départs dans la création de droits. Au Mozambique,
la fin de la longue guerre civile qu’a connue le pays entre 1977 et

30
Voir aussi le chapitre 8.
Droits, accès, acteurs, institutions
75

1992 a été mise à profit par les agences gouvernementales pour


distribuer les terres libérées par les paysans déplacés à des entre-
prises nationales et étrangères ainsi qu’à des fonctionnaires, au
travers de la privatisation du secteur agricole d’État, de la réacti-
vation de titres coloniaux et de concessions (Myers, 1994).

La création de droits relève aussi de configurations particulières de


fronts pionniers, où des agriculteurs s’installent dans des espaces
considérés comme « libres », défrichent des terres et se les appro-
prient. Dans les situations africaines, le peuplement des fronts
pionniers se fait classiquement selon le modèle de la frontière : des
migrants vont s’installer en limite des zones contrôlées par leurs
formations politiques d’origine (Chauveau et al., 2004 ; Kopytoff,
1987 ; Arnaldi di Balme, 2010). Un principe fondamental dans de
nombreuses sociétés rurales est que le travail crée le droit. La notion
de vivification en droit musulman, par laquelle le travail de mise
en culture transforme une « terre morte » (inculte, non exploitée)
en « terre vive », introduit une justification du même ordre. Alors
que les pactes magico-religieux avec les forces de la nature (objet
d’un travail rituel) fondent le droit à s’installer, à défricher, c’est l’in-
vestissement en travail et les risques encourus dans l’occupation,
la transformation, l’exploitation d’un lieu qui justifient les droits
d’exploitation. Cela explique que l’appropriation soit différentielle
selon les modes d’exploitation du milieu : le droit des pasteurs, lié
à l’exploitation du pâturage, est considéré comme plus faible, voire
comme relevant d’une simple « liberté d’agir », si on le compare
à celui de l’agriculteur qui a défriché, semé, investi dans sa terre,
parfois sur plusieurs générations. Inversement, l’investissement
durable (par la plantation d’arbres, l’aménagement de terrasses, le
creusement d’un puits, un usage continu) donne des droits pérennes
de propriété ou de quasi-propriété à l’individu ou au groupe qui
l’ont réalisé. Dans les systèmes agricoles à jachère longue, la famille
qui a exploité un champ avant de le mettre en friche continue à
avoir un droit prioritaire à l’exploiter, parfois sans limite de temps,
parfois tant que le recrû forestier est incomplet et que la trace du
travail de défriche réalisé demeure visible. Soulignons que, dans ces
contextes de fronts pionniers, l’enjeu en matière de droits fonciers
n’est pas de détenir le droit d’exclusion de l’accès à la ressource
(comme lorsque celle-ci devient rare), mais bien plutôt de facili-
ter l’inclusion de nouveaux arrivants – l­’installation de nouveaux
Le foncier rural dans les pays du Sud
76

migrants renforçant le poids politique de la communauté en cours


de constitution – et de favoriser une anthropisation du milieu éloi-
gnant la faune sauvage.
En Amérique latine, les processus de frontière constituent un phé-
nomène structurant de la dynamique des systèmes fonciers. Ils sont
fréquemment associés à la construction de droits de propriété par
appropriation de fait, situations dans lesquelles la violence et la coer-
cition jouent un rôle prépondérant (Alston et al., 2000 ; Libecap,
2007 ; Grajales, 2011). Ces processus ont cependant été régulés par
deux types de dispositifs. L’État (colonial, puis indépendant) a forte-
ment contribué à la mise en place et à l’encadrement institutionnel
des fronts pionniers. Le régime légal de formation des droits fonciers
dans les ex-colonies ibériques est marqué par la nature étatique de
la propriété des terres non occupées et par la délégation de droits
de propriété individuelle ou collective. Les États indépendants ont
repris à leur compte ce système, en déclarant terrains nationaux
les espaces où la propriété n’était pas légalisée, même lorsqu’ils
étaient occupés par diverses formations sociales (colons métis,
communautés refuges de Noirs marrons, communautés indigènes
non reconnues). Ces dynamiques ont relevé de processus condui-
sant à la production « d’hommes de la frontière » engagés dans les
fronts pionniers : d’une part, les logiques de segmentation sociale
et d’autonomisation de groupes subalternes au sein des sociétés
amérindiennes ont conduit à des déplacements récurrents de popu-
lation et à l’occupation d’espaces interstitiels, entre communautés
indigènes et propriétés coloniales, déplacements qui ont été actua-
lisés dans le cadre des programmes de réforme agraire du xxe siècle
(Léonard, 2004 ; cf. chap. 11) ; d’autre part, les processus de fron-
tière interne ont été alimentés par des acteurs provenant des grands
domaines d’origine coloniale, soit que ces acteurs aient été expulsés
par la mise en valeur directe des terres au sein de ces domaines,
soit qu’ils aient cherché, eux aussi, à s’autonomiser en valorisant un
capital (attelages, petits troupeaux) qu’ils étaient parvenus à consti-
tuer. Les marges du système agraire ont alors constitué des espaces
« ouverts » à la construction de nouvelles structures socio-foncières,
en s’appuyant sur le statut de propriété publique des terres (Cochet,
1993)31 – sur le cas algérien, voir Daoudi et Colin, 2016).

31
Paragraphe repris d’Éric Léonard (communication personnelle).
Droits, accès, acteurs, institutions
77

On peut considérer la prescription acquisitive (obtention d’un


droit formel de propriété privée après un usage incontesté d’une
parcelle pendant un nombre d’années variable selon les législa-
tions) comme relevant de la construction d’un droit, mais cette
pratique semble marginale dans les pays du Sud, même si elle est
parfois introduite dans les textes légaux. Par contre, l’établisse-
ment de squatters sur des terres privées ou publiques correspond
à une modalité de conquête de droits fréquemment rencontrée
dans ces pays, qu’une régularisation ultérieure légalise ou non
cette occupation.

Origine de l’appropriation foncière


et contenu des droits

L’origine de l’appropriation foncière est susceptible de déterminer


le contenu des droits détenus sur la terre : les droits d’un individu
sur une terre qu’il possède peuvent différer fortement selon que
cette dernière a été achetée par lui, reçue en héritage ou reçue
en donation (Berry, 1993). Le groupe familial peut conserver un
certain contrôle sur les parcelles héritées, et l’héritier ne peut pas
y faire librement tout ce qu’il ferait sur une parcelle qu’il aurait
achetée ou qu’il aurait défrichée lui-même (cf. chap. 2). Dans
les contextes africains subsahariens, la distinction entre « biens
propres » (acquis par l’individu, par son travail ou par achat)
et « biens familiaux » (constitués et hérités dans le segment de
lignage) est structurante.
Dans le cas d’un patrimoine foncier composite, avec différentes
parcelles acquises à travers différents dispositifs de transferts ou
de création de droits, le contenu des faisceaux de droits et les
détenteurs de ces droits pourront varier selon les parcelles. Ainsi,
dans les groupes familiaux baoulé enquêtés en basse Côte d’Ivoire,
on peut distinguer trois catégories d’origine des droits, définissant
des faisceaux de droits, des autorités susceptibles d’intervenir et
des ayants droit différents (tabl. 3), et trois types de « propriété » :
1) une propriété considérée comme propriété propre d’Ego (le
responsable du patrimoine, individu de référence), appelée mi
assiè, correspondant à des parcelles qu’il a défrichées, achetées ou
reçues en donation individuelle ; le faisceau de droits intègre le
droit de vendre (parcelle défrichée ou achetée), ou non (parcelle
reçue en dotation individuelle, du moins tant que le donateur est
Le foncier rural dans les pays du Sud
78

en vie) ; 2) une copropriété sur une ou des parcelles reçues par


une fratrie en donation, ye assiè ; 3) une propriété familiale, héri-
tée dans le segment de lignage, nanan assiè.

Tableau 3
Origine et contenu des droits dans un patrimoine foncier composite.
Exemple baoulé, Basse Côte d’Ivoire (Ego : individu de référence).

Parcelle défrichée
Parcelle héritée Parcelle reçue par Ego,
dans le segment en donation achetée ou reçue
de lignage par une fratrie en donation
individuelle
Droits du détenteur
du patrimoine
• droit de vendre - - x
• droit de réaliser - x x
une donation entre vifs
• droit d’exploitation x x x
• droit de céder en location x x x
ou métayage
• droit de réguler l’accès x x x
d’autres usagers
Autorité familiale Conseil Donateur ; après Ego
de famille son décès : aîné
Ayants droit Segment Fratrie Enfants
de lignage de Ego de Ego de Ego

Source : Colin (2008).

Les instances d’autorité, de règlement


des litiges, de sécurisation des droits

Les dispositifs de régulation foncière


On l’a noté, les droits ne peuvent exister que s’ils sont garantis
par des autorités chargées de veiller au bien commun, et pour
cela de dire le droit, de le faire respecter, de distribuer des droits
opérationnels sur les ressources ou de les restreindre, et d’arbitrer
les litiges. Les autorités en question peuvent varier, en fonction
des types de droits et d’enjeux : chef de famille, conseil de famille,
chef de village, maître de la terre, souverain, autorité religieuse,
agents de l’État, élus locaux, administration territoriale, justice,
etc. Les contextes de pluralité des normes coïncident souvent
avec une pluralité d’autorités, relevant de sources de légitimité
différentes : des pouvoirs coutumiers, des autorités religieuses,
des acteurs étatiques. Mais des hommes politiques, des big men,
Droits, accès, acteurs, institutions
79

des responsables associatifs, des acteurs sans légitimité foncière


a priori sont parfois en situation de s’imposer dans le jeu foncier.
Ils peuvent, par leur capacité à mobiliser l’administration ou les
tribunaux, avoir de meilleures capacités de traitement des conflits
fonciers que les acteurs dont c’est légalement la responsabilité.
Le statut de la personne ou de l’organisation (être chef de village,
sous-préfet, responsable d’un service d’administration foncière,
etc.) compte moins que son pouvoir personnel, pouvoir renforcé
par les sollicitations dont elle est l’objet (Lund, 2002).
D’un point de vue empirique, on ne peut pas postuler les acteurs
qui interviennent concrètement dans la régulation foncière, c’est-
à-dire dans des décisions concernant l’affectation ou la reconnais-
sance de droits, l’arbitrage des conflits fonciers, la reconnaissance
des transferts de droits, etc. On ne peut pas non plus présager des
pouvoirs réels des autorités et des rôles définis à partir d’une carac-
térisation a priori de l’organisation sociale et des formes de pouvoir
local. Les changements politiques et économiques, la pluralité des
normes produisent des configurations souvent complexes. Dans un
contexte de marchandisation de la terre et de compétition, les auto-
rités coutumières deviennent parfois partie prenante de la spécula-
tion foncière, perdant toute légitimité aux yeux de la population.
C’est seulement par l’analyse de la façon dont les acteurs négo-
cient le droit à une parcelle ou une ressource, règlent leurs diffé-
rends, tentent de trouver un arbitrage favorable en cas de conflit
que l’on peut mettre à jour des régularités, tant dans les procé-
dures suivies en pratique que dans la façon dont tel type d’acteurs
dans tel type de conflit va mobiliser telle autorité en mobilisant tel
répertoire de normes, et ainsi comprendre les logiques pratiques
de la régulation foncière.
L’identification des autorités jouant un rôle dans la régulation fon-
cière est en effet une question empirique : quels types d’acteurs
s’adressent à quelle(s) autorité(s), face à quel(s) type(s) de pro-
blème ?32 Comment ces autorités agissent-elles quand elles sont
sollicitées ? Quelles sont leurs pratiques ? En basse Côte d’Ivoire,
la vente d’une parcelle ou la désignation de l’héritier (héritage en
indivision du patrimoine familial) relèvent du conseil de famille, la
décision de planter des cultures arborées est du ressort de ­l’héritier

32
Les autorités mobilisées diffèrent en effet selon les enjeux.
Le foncier rural dans les pays du Sud
80

(éventuellement absentéiste), alors que la gestion à court terme


des disponibilités foncières (usage direct ou cession en faire-valoir
indirect) est assurée par le gestionnaire, représentant de la famille,
présent sur place. Au niveau extrafamilial, les autorités villa-
geoises peuvent intervenir, ainsi que le tribunal, la gendarmerie, la
sous-préfecture, etc. (conflits induits par des transactions, conflits
sur les limites de parcelles, contestations d’héritage, etc.) (Colin,
2008). Dans beaucoup de conflits à propos de la terre en Afrique, les
agents de l’État du niveau central excipent de leur autorité pour se
mêler des affaires locales, notamment dans les cas où leurs propres
intérêts sont concernés33. Le concept de « dispositif local de régula-
tion foncière », défini comme « l’ensemble des acteurs, publics ou
privés, individuels ou collectifs, qui jouent un rôle effectif dans des
décisions touchant au foncier (affectation ou validation de droits,
enregistrement, arbitrages, etc.), sans présager de leur statut au
regard de la loi ou de la coutume locale, avec leurs relations de
complémentarités, de compétition, de concurrence ou de syner-
gies » (Lavigne Delville et Hochet, 2005 : 128), peut faciliter une
exploration empirique de la régulation foncière et des autorités, en
évitant toute définition a priori des rôles, et permettre de caractéri-
ser la gamme des acteurs concernés, leurs relations de concurrence
ou de coordination et leurs effets sur la régulation foncière.

La régulation foncière : des procédures


Les grandes fonctions des dispositifs d’autorité sont de dire le
droit (de définir ou redéfinir les normes), c’est-à-dire d’affecter ou
de reconnaître des droits aux individus, de rendre publics ou d’of-
ficialiser des transferts de droits, de régler les conflits. Ces actes
peuvent passer par des négociations ad hoc, mais suivent souvent
des procédures plus ou moins formalisées.
Il existe des procédures établies pour les modalités de débat et d’ar-
bitrage sur les conflits fonciers, les formes de validation ou d’enre-
gistrement des transactions foncières, la négociation pour l’accueil
d’étrangers et l’octroi de terres, que l’on peut reconstituer par l’ana-
lyse comparée de différents cas. Ces procédures peuvent relever du
registre de l’oral comme de l’écrit : dans les régions musulmanes,
les cadis ont de longue date joué un rôle dans la f­ormalisation

33
Pauline Peters (communication personnelle).
Droits, accès, acteurs, institutions
81

écrite des accords, lors d’héritage ou de ventes. Dans le centre-


est du Bénin, certains chefs de terre mettent en place des registres
des migrants qu’ils ont installés pour garder trace de leur nombre,
collecter les redevances, et aussi se protéger contre d’éventuelles
revendications foncières de leur part (Edja, 1996).
Là où les ventes de terre sont anciennes, des procédures institu-
tionnalisées sont mises en place par les autorités locales. Ainsi,
chez les Ouldémé des monts Mandara, au Cameroun, zone de
refuge au peuplement dense, au paysage en terrasses et aux droits
fonciers très individualisés, en cas de vente entre deux lignages
différents, une « houe limite », houe de grande taille, spéciale-
ment forgée pour l’occasion, était plantée à la limite du champ
pendant toute la durée des discussions. Sa remise à l’acheteur,
après paiement, marquait la conclusion définitive de la vente
(Hallaire, 1971 : 49).
Procédures locales « coutumières » et procédures étatiques ou
« semi-formelles » peuvent ainsi se compléter, s’hybrider ou se
contredire, selon le degré de pluralité des normes et les relations
au sein du dispositif local de régulation foncière.

La sécurisation des droits fonciers,


une question institutionnelle
La sécurité foncière peut être définie comme « la confiance dans
le fait que les droits que l’on détient sur des terres et des res-
sources naturelles (quelles que soient la nature de ces droits ou
leur durée) ne seront pas contestés sans raison, et que, s’ils le
sont, ils seront confirmés par des instances d’arbitrage » (Lavigne
Delville, 2017 : 2). Une telle définition évite la confusion, trop
fréquente, entre la sécurité foncière (la protection contre les
risques de perte de ses droits) et le contenu, la durée ou le statut
légal de ces droits (Sjaastad et Bromley, 2000). Elle met en avant
la dimension institutionnelle de la sécurité foncière : l’assurance
de ne pas perdre ses droits tient avant tout au fait qu’ils soient
légitimes par rapport à un ensemble de normes, et donc au sein
de la communauté politique qui les partage, et qu’ils puissent de
ce fait être défendus devant les autorités de cette communauté ou
les instances qu’elle a mises en place dans ce but34. C’est ce qui

34
Cela vaut donc aussi pour le droit étatique.
Le foncier rural dans les pays du Sud
82

explique que des droits « informels » ou non légaux puissent être


en pratique très sûrs dès lors que les normes qui les légitiment ne
sont pas contestées, et que des défaillances dans les systèmes d’au-
torité et les situations de pluralité des normes soient productrices
d’insécurité, au moins potentielle35.

La perspective processuelle

Penser l’interaction sociale autour des droits permet de rompre


une dichotomie exagérée entre acteurs et institutions (Adams,
1993). Mobiliser dans l’analyse une perspective processuelle et
compréhensive – le cœur de notre modèle – permet de « mettre en
mouvement » et en interaction les cinq champs de variables que
nous avons identifiés, et donc d’éviter toute vision mécaniste. L’ac-
cès à la terre demande à être positionné par rapport aux principes
qui le légitiment36 et aux normes socio-foncières37. Dans une telle
perspective, on ne considère pas que les règles s’imposent de façon
univoque aux individus, que les droits sont « donnés » : les règles
se négocient et les acteurs jouent de la pluralité des normes ; les
droits sont affectés, négociés, contestés, défendus, le jeu des stra-
tégies d’acteurs ouvre une part d’indétermination (Colin, 2008).
C’est dans le jeu social au sein de ces variables et entre elles que
se jouent la caractérisation des configurations foncières, la com-
préhension des modes concrets d’accès à la terre et des modes de
régulation, l’identification des conflits et de leur nature.
Cette approche processuelle doit cependant éviter un triple écueil.
Le premier serait de considérer que les acteurs seraient en négocia-
tion perpétuelle, les règles, les normes, les droits étant de simples
artefacts qu’ils mobiliseraient stratégiquement, selon leur intérêt
du moment (voir Moore, 1978, pour un éclairage sur ce point).
À des degrés divers, les normes s’imposent aux acteurs, qu’ils y
adhèrent ou qu’ils ne soient pas en mesure de les contester. Il

35
Voir sur ce point Lavigne Delville (2006).
36
Les principes sont mobilisés dans une logique de justification, sans être pres-
criptifs ni préciser leurs conditions effectives d’application. Ils relèvent du système
de valeurs des acteurs (ou de certains acteurs), comme par exemple le principe de
justice intergénérationnelle (les pères devant restituer à leurs enfants les condi-
tions de production dont ils ont eux-mêmes bénéficié).
37
La norme dit ce qui doit être, elle est par définition prescriptive – par exemple,
« le père doit assurer à son fils l’accès à la terre, lorsque ce dernier se marie ».
Droits, accès, acteurs, institutions
83

existe des régularités dans les jeux fonciers. Les règles changent,
mais elles ne changent pas en permanence, et pas toutes simulta-
nément. Les principes qui légitiment les droits et ces droits eux-
mêmes peuvent être instrumentalisés, mais ils peuvent aussi être
vus par les acteurs comme non discutables, comme allant de soi,
et donc réguler de façon effective et stabilisée les pratiques fon-
cières (sur les dimensions cognitives des institutions, voir Dou-
glas, 1986 ; Hodgson, 1988). Retenir une perspective processuelle
n’exclut donc en rien les dimensions structurelles et institution-
nelles. Le second écueil serait, en se focalisant sur le changement
social, de minimiser les continuités à travers le temps. Dans les
termes de Sara Berry38, il convient d’identifier les variables qui
peuvent changer brusquement (comme celles liées aux politiques
publiques ou à une dégradation subite des conditions naturelles),
d’autres qui évoluent plus lentement (comme les relations de
parenté). Le troisième écueil serait d’oublier que les jeux d’acteurs
s’inscrivent dans des inégalités statutaires ou socio-économiques
(qui produisent des inégalités d’accès à la terre et aux opportuni-
tés économiques), dans un jeu sur les appartenances (détermi-
nant l’identité des acteurs qui ont droit à la terre, avec quel droit
à exploiter telle ou telle ressource) et les normes (qui définissent
des inclusions et des exclusions, plus ou moins radicales), et dans
des économies politiques aux échelles locales, nationales et inter-
nationales. En d’autres termes, comme le souligne Pauline Peters
(2004), il faut se rappeler qu’il y a des gagnants et des perdants
dans ces jeux fonciers.

Conclusion
Outre sa capacité à décrire les droits fonciers et le jeu entre droits,
acteurs et institutions, l’approche proposée dans ce chapitre per-
met d’interroger la dynamique des droits et du changement insti-
tutionnel, y compris dans des contextes conflictuels (cf. chap. 8).
On donnera ici, en guise de conclusion, quelques illustrations sur
des entrées qui sont au cœur des débats de politique foncière et
qui sont développées dans d’autres chapitres de cet ouvrage.

38
Communication personnelle.
Le foncier rural dans les pays du Sud
84

De nombreux travaux ont été consacrés aux questions de l’in-


dividualisation, de la privatisation et de la marchandisation des
droits fonciers. Ces questions sont usuellement traitées de façon
concomitante, avec l’idée que l’individualisation est un préalable
à la privatisation/marchandisation de la terre et que la marchandi-
sation vaut autonomie du bien ainsi concédé. Mais l’individualisa-
tion et le droit d’aliéner, supposés caractériser le droit de propriété
privée, ne sont pas propres à ce dernier : l’individualisation des
droits ne s’accompagne pas toujours de la possibilité de les alié-
ner, et peut ne porter que sur les droits d’usage sur les terres fami-
liales ; le transfert de droits à un acheteur peut très bien s’effectuer
sans qu’il soit considéré comme libératoire du point de vue du
vendeur et de sa communauté, le vendeur continuant d’attendre
de l’acheteur qu’il satisfasse à une série de devoirs en lien avec
l’économie morale locale (voir sur le sujet Chauveau et Colin,
2010 ; Léonard et Velázquez, 2010). Analyser ces dynamiques en
mobilisant une approche en termes de faisceaux de droits permet
de recenser, dans chaque situation, les droits opérationnels et les
droits d’administration que les différentes parties prenantes esti-
ment posséder, et la façon dont ces droits circulent. Ce qui évite
de conférer à des processus comme l’individualisation ou la mar-
chandisation une valeur téléologique et permet de mettre à jour
des processus contingents et beaucoup plus variés.
Une approche en termes de faisceaux de droits et de pluralité ins-
titutionnelle permet également d’analyser la mise en œuvre, les
enjeux et les effets des politiques de formalisation des droits fon-
ciers et de leurs transferts (cf. chap. 10), qui ignorent fréquemment
la pluralité des droits et des ayants droit sur les terres concernées
par ces interventions, la difficulté empirique de capturer cette
pluralité et la signification sociale des régulations coutumières.

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Chapitre 2

Les dimensions
intrafamiliales
du rapport à la terre
Jean-Philippe COLIN

Charline RANGÉ

Introduction
Les rapports au sein de la famille et du réseau de parenté relative-
ment au contenu des droits fonciers, de leur distribution, de leur
transférabilité et de leur sécurisation constituent une dimension
centrale des questions foncières. Ils ont des incidences majeures
sur les usages productifs de la terre, ou encore sur les tensions et
conflits autour du foncier qui peuvent se manifester à différentes
échelles (cf. chap. 6 et 8). Ces rapports renvoient à des logiques
tant productives que patrimoniales, en rapport avec le cycle fami-
lial et les perspectives de transmission de la terre. Ils éclairent
les transferts intrafamiliaux de droits sur la terre, transferts géné-
ralement non marchands mais aussi parfois marchands, et leur
évolution au regard des dynamiques démographiques (y com-
pris migratoires), productives, et plus largement économiques
et politiques. La prise en compte des rapports et jeux d’acteurs
au sein des groupes familiaux permet aussi d’aborder deux ques-
tions essentielles en termes de développement et de paix sociale.

Nous remercions Gérard Béaur, Jean-Pierre Jacob, Philippe Lavigne Delville, Pierre-
Yves Le Meur, Éric Léonard et tout particulièrement Pauline Peters pour leurs
apports à l’amélioration de ce texte. Nous restons responsables des imperfections
qui demeurent.
Le foncier rural dans les pays du Sud
94

D’abord, l’accès aux droits fonciers et à la terre des femmes et


des jeunes (sur la différence entre droits et accès, cf. chap. 1),
même si cet accès ne s’organise pas exclusivement dans le cadre
­intrafamilal. Ensuite, un autre champ majeur de questionnement,
qui renverse dans une p ­ erspective symétrique le jeu des variables
à expliquer, appréhende l’incidence des dimensions foncières
(disponibilité, possession, usage) sur la structure et la dynamique
des unités familiales1. « Lire » les pratiques foncières avec un
focus intrafamilial fait ainsi sens au regard des questions les plus
diverses, dans les contextes les plus variés.
Traiter de questions intrafamiliales à travers des recherches empi-
riques présente un certain nombre de difficultés. On en soulignera
ici deux principales (cf. chap. 5). La première, conceptuelle, est
l’identification des unités sociales d’observation et d’analyse perti-
nentes. Dans l’acception commune, la famille correspond à l’unité
conjugale ou au ménage (éventuellement polygame). Il existe
pourtant une grande diversité d’organisations familiales, et la cir-
culation des terres met très souvent en jeu des groupes de descen-
dance, d’étendue variable mais qui dépassent le seul ménage. La
seconde difficulté est d’ordre méthodologique et renvoie à l’accès
à l’information, par rapport à des situations mouvantes (mobi-
lité des acteurs en particulier), au rôle joué par des non-résidents
sur le site d’enquête (ayants droit résidant en ville ou exploitant
d’autres terres), à la nécessité d’observations fines pour capturer
de façon satisfaisante les flux fonciers, de travail, de produits,
financiers, etc., au sein des groupes familiaux.
Ce chapitre, qui mobilise le cadre conceptuel proposé dans le cha-
pitre 1, est organisé en quatre parties. La première porte sur une
question fondamentale pour notre sujet, celle de la caractérisa-
tion des unités d’observation et d’analyse, et propose une brève
discussion des concepts de famille, de ménage, de groupe domes-
tique et de groupe de descendance. La deuxième a pour objet les
droits et obligations autour de la terre, en lien avec le cycle de

1
Ce texte restera focalisé sur les relations réciproques entre champ foncier et
champ familial. L’organisation familiale, les rapports de parenté et les formes
de l’alliance constituent autant de champs de recherche à la fois spécifiques et
à même d’en éclairer de nombreux autres. Il n’est pas dans l’objet de ce texte
d’en proposer une lecture générale, synchronique ou diachronique. Sur ce point,
nous renvoyons en particulier à l’ouvrage didactique de Ghasarian (1996) et au
numéro spécial de L’Homme, « Questions de parenté » (Barry, 2000).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
95

développement du groupe familial. Elle apporte un éclairage sur


les transferts fonciers intrafamiliaux, sur les relations d’alliance
et de descendance dans l’accès à la terre, sur la place du foncier
dans l’organisation productive familiale. La troisième partie traite
des droits et obligations au sein de la famille autour du foncier
dans une perspective de changement institutionnel (au sens de
changements dans les règles du jeu) : évolution dans les pratiques
de transmission de la terre, individualisation des droits au sein
du groupe familial, clientélisation des relations intrafamiliales.
Elle invite à se départir de toute perspective évolutionniste et/
ou mécanique dans l’analyse des changements dans l’organisa-
tion intrafamiliale des droits sur la terre. La dernière partie pro-
pose une lecture intrafamiliale de thèmes majeurs, abordés dans
d’autres chapitres de cet ouvrage : usage productif de la terre, mar-
chés fonciers, conflits fonciers, politiques publiques. La dimen-
sion « genre » de l’intrafamilial est quant à elle traitée de façon
longitudinale au long du chapitre, et de façon plus spécifique en
fin de texte.

Les unités d’observation


et d’analyse

Famille et ménage

La famille est fréquemment assimilée au ménage, au sens d’unité


de résidence, de décision, de production, de consommation – ce
que l’on désigne par « conception unitaire du ménage ». Une telle
conception est réductrice dans de nombreux contextes. Elle ignore
le fait que les relations autour du contrôle des ressources produc-
tives (la terre en premier lieu), de leur valorisation, du contrôle
de la production, de la dévolution des biens sont loin de s’inscrire
systématiquement dans le cadre des frontières du ménage (Ancey,
1975 ; Gastellu, 1980 ; Guyer, 1981 ; O’Laughlin, 2013 ; Peters,
2019). Les droits et les devoirs relatifs à la terre peuvent ainsi
être définis, le cas échéant, en dehors du ménage, dans un spectre
plus large de rapports familiaux. Cette conception ignore par
ailleurs le fait que les conjoints (et plus largement les membres
Le foncier rural dans les pays du Sud
96

du groupe familial) peuvent contrôler et gérer séparément cer-


taines ressources et leurs produits, et que le maintien de réseaux
d’obligations et de soutien mutuels entre parents est indépendant
de la corésidence2. Notons que les études sur le genre fondées
sur une conception unitaire du ménage proposent des analyses
construites selon le sexe du chef de ménage, ce qui conduit à
ignorer le rôle des femmes dans les ménages dont les responsables
sont des hommes (Quisumbing et al., 2014).
Gastellu (1980) suggère de rechercher non l’unité opératoire
unique, mais différentes unités, qui peuvent ou non se confondre :
unités de résidence, de production, de consommation, d’accumu-
lation3,4. Guyer et Peters (1987) proposent d’envisager ces unités
non seulement comme des unités économiques, mais aussi comme
des groupes d’appartenance. Elles distinguent : (1) les apparte-
nances « imbriquées » (overlapping membership), lorsque tous les
membres d’une unité de base n’appartiennent pas à une même
unité englobante (par exemple, lorsque les membres d’une même
unité de résidence appartiennent à des lignages5 différents, ce
qui peut conditionner leur accès aux ressources productives) ; et
(2) les appartenances « gigognes » (nesting membership), lorsque
chaque unité de base est incluse dans une unité englobante (par
exemple lorsqu’une épouse dispose d’une parcelle propre sur les
terres de son mari, ou lorsqu’un chef de lignage a les droits d’ad-
ministration sur l’ensemble des terres cultivées par des unités
d’exploitation distinctes rattachées par la parenté au lignage).
Dès lors que l’on reconnaît une possible autonomie des sphères
de décision et d’activité des individus au sein des unités sociales
de base, relativement à l’allocation des ressources (terre et t­ ravail

2
Pour une discussion des rapports entre famille et ménage en anthropologie,
voir Yanagisako (1979).
3
Notons que Gastellu n’avait pas jugé utile de développer une réflexion spéci-
fique sur les unités foncières, le foncier n’apparaissant pas alors comme un enjeu
majeur dans les contextes africains auxquels il s’intéressait.
4
Dans la littérature francophone, les travaux de Gastellu sur les unités éco-
nomiques et ceux de Ancey (1975) sur les « structures d’objectifs » des aînés,
cadets et femmes ont été largement repris par les agronomes et les agroéco-
nomistes conscients des limites de la notion « d’exploitation agricole familiale »
pour comprendre le fonctionnement des économies familiales agricoles.
5
Groupe de filiation dont les membres descendent d’un ancêtre commun et
connu.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
97

en particulier) et à l’usage des revenus, ces unités peuvent être


conceptualisées comme des lieux de conflit et de coopération,
d’autonomie et d’interdépendance (Carter et Katz, 1997)6. L’al-
location intrafamiliale des ressources est ainsi potentiellement
modifiée par tout changement dans les capacités de négocia-
tion au sein de la famille induit par de nouvelles opportunités
(un projet de développement productif ou d’enregistrement des
droits fonciers, une filière migratoire, etc.) ou un changement
de statut (mariage, divorce, par exemple). Cette analyse en
termes de recomposition des termes des rapports intrafamiliaux
permet d’établir un lien entre l’évolution dans l’environnement
économique et institutionnel et la gestion des ressources au
sein de la famille.
Nous privilégions, dans ce texte, le concept de famille, au sens
d’individus apparentés par la filiation (descent, en anglais) ou l’al-
liance (affinity), sans préjuger d’une résidence commune postulée
dans la définition usuelle du ménage – des membres de la famille
peuvent être absents, mais jouer un rôle déterminant dans le jeu
foncier intrafamilial. Ce choix n’exclut pas la reconnaissance de
l’importance croissante indéniable du ménage dans l’organisa-
tion sociale des milieux ruraux dans les pays du Sud (Netting et
al., 1984 ; Jackson, 2003). Plus que de la « famille » (qui forme
de fait un réseau plus ou moins ouvert au gré des relations de
parenté), nous traiterons de façon privilégiée de « groupes fami-
liaux ». On peut identifier ces groupes à différents niveaux, selon
le type de rapport foncier et les conditions d’usage productif fait
de la ressource foncière. Alors que la mobilisation productive de
la ressource foncière par l’unité de production peut être organisée
au niveau du ménage, des groupes familiaux de niveau supérieur
pourront conserver un rôle dans la gestion des droits fonciers et
les obligations sociales associées (encadré 1). En d’autres termes,
la composition du « groupe familial » pourra varier selon l’objet
d’analyse. Dans cette même logique, « chef de famille » pourra
désigner, selon le groupe familial considéré, le chef d’une famille
nucléaire ou le chef d’une famille élargie.

6
Les recherches économiques formelles (quantitatives), conduites initialement
dans une conception unitaire du ménage, intègrent dorénavant des modèles
de marchandage (bargaining models) modélisant ces jeux d’acteurs (voir par
exemple Haddad et al., 1997).
Le foncier rural dans les pays du Sud
98

Encadré 1

Une illustration des groupes familiaux


selon les rapports fonciers

Di Roberto (2020) distingue, dans la situation qu’il a étudiée


à Madagascar, (1) le foyer ou ménage (tokantrano), qui opère
comme unité de gestion du travail des terres, des récoltes, de la
consommation alimentaire et des revenus des autres activités,
et où les décisions sont prises en concertation par le couple ;
(2) la petite famille (mpianakavy), qui regroupe le foyer parental
et les enfants ayant fondé leur propre ménage, liés entre eux par
des relations d’entraide, et à l’intérieur de laquelle de nombreux
droits fonciers sont gérés en commun ; (3) le groupe d’héritage
(mpiara mandova), formé concrètement par un homme dont les
parents sont décédés et ses descendants, l’aîné ayant plus d’auto-
rité sur les terres familiales que ses descendants à qui il a donné
des terres ; (4) les coresponsables (mpiray adidy), qui corres-
pondent à l’ensemble des descendants de parents décédés d’une
génération épuisée, ces derniers partageant des responsabilités
communes vis-à-vis du patrimoine foncier légué par ces ancêtres
et reconnaissant aux aînés et au « chef de famille » désigné un
rôle consultatif important sur les transactions foncières.
Groupe des
coresponsables
Groupe d’héritage
(mpirayadidy)
(mpiara-mandova)

Petite famille
(mpianakavy)

Foyer, ménage
(tokantrano)

Légende
ego
Homme/femme
Décès
Relation d’alliance
(maris et femmes)
Relation de germanité
(frères et sœurs)
Relation de filiation
Donation
Héritage

Figure 1
Groupes familiaux et rapports fonciers dans un contexte malgache.
Source : Di Roberto (2020)..
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
99

Les structures familiales les plus diverses sont empiriquement


observées à travers le monde et dans l’histoire – il suffit ici de
mentionner, pour en rester à une distinction classique, la famille
conjugale (dite aussi nucléaire ou élémentaire, qui correspond au
ménage dans son acception usuelle) et la famille étendue, regrou-
pant au moins deux familles conjugales collatérales (ménages de
frères7) ou en ligne directe (un père avec son ou ses fils), avec
des régimes matrimoniaux variés et des systèmes de descendance
également variés. Les littératures anthropologique et historique
(européenne en particulier) sont riches de descriptions et de
qualificatifs (pas toujours stabilisés) spécifiant ce que peut être
une famille élargie8. Cette diversité des structures familiales peut
renvoyer à des différences effectives d’organisations familiales, ou
correspondre à des phases du cycle de développement du groupe
domestique (Fortes, 1958 ; Berreman, 1962).

Cycle de développement
des groupes domestiques

Le concept de groupe domestique, distinct de celui de famille,


même si les deux sont parfois utilisés comme synonymes dans
la littérature, désigne une organisation de la production, de la
consommation et de la reproduction sociale constituée sur la base
de rapports de parenté (filiation et alliance), en conservant la
composante résidentielle du ménage mais sans limiter ce dernier
à une conception unitaire (Goody, 1958).
Au sein des groupes domestiques, qui peuvent correspondre au
ménage nucléaire ou regrouper plusieurs générations, la répar-
tition des droits et des devoirs autour du foncier, du travail et
du produit, agricole ou non, est intimement liée. Elle permet
de résoudre le problème de la mobilisation du travail collectif

7
Qui peuvent être frères germains (même père et même mère), consanguins (de
même père), utérins (de même mère).
8
Ainsi, pour l’Europe, Burguière (1986) distingue entre famille souche (liée à
la permanence de la « maison », l’exploitation étant transmise à un seul héri-
tier, le futur héritier cohabitant une fois marié avec ses parents), famille indivise
(intégrant les frères mariés avec leurs enfants et petits-enfants), famille commu-
nautaire, de formes diverses et de grande dimension : groupes lignagers où les
parents cohabitent avec plusieurs fils mariés, frérèches associant plusieurs frères
ou sœurs mariés, etc.. Nous aurons l’occasion de revenir sur certaines de ces
configurations familiales.
Le foncier rural dans les pays du Sud
100

et d­ ’assurer un minimum de sécurité au groupe. Dans les sys-


tèmes lignagers, abondamment décrits en Afrique subsaharienne,
les aînés contrôlent historiquement les ressources productives
et plus largement l’ensemble des relations sociales, notamment
les alliances matrimoniales qui sont, avec l’accès au foncier et
le contrôle de sa propre force de travail, une condition de l’au-
tonomie des cadets (Balandier, 1974). Le fonctionnement éco-
nomique des groupes domestiques peut s’interpréter comme un
cycle d’avances/restitutions du produit entre générations où le
cadet, en travaillant sous le contrôle de l’aîné et en contribuant
ainsi à la prise en charge des non-actifs, restitue à la communauté
le travail que cette dernière a investi, à travers ses aînés, pour
l’élever (Meillassoux, 1975). Le desserrement du contrôle des
aînés sur le travail des cadets et des femmes, la réallocation du
produit, les dons de parcelles et les délégations de droits d’usage
sont autant de moyens de réguler les tensions qui naissent des
rapports de domination qui traversent ces formes d’organisation.
Avec l’intégration des sociétés locales à l’économie marchande et
à l’espace politique national, les mobilités deviennent une forme
complémentaire, sinon alternative, de l’accès au foncier dans l’au-
tonomisation des jeunes. En exercant leur contrôle sur le fon-
cier, les aînés ne cherchent plus uniquement à contrôler le travail
agricole des cadets, mais aussi à se construire des droits sur les
ressources offertes par la migration et l’insertion en ville (Berry,
1989 ; Dozon, 1986)9.
Contrastant avec le modèle lignager, plusieurs auteurs ont mis
en évidence dans des sociétés à filiation indifférenciée (cf. infra)
d’Asie du Sud-Est un modèle d’organisation des groupes domes-
tiques historiquement fondé sur la reconnaissance aux jeunes et
aux femmes du plein contrôle de leur travail. Les fonctions de
production, d’épargne et d’investissement sont réalisées indivi-
duellement, tandis que la consommation de l’ensemble du groupe
est assurée par le seul chef de famille, censé bénéficier en retour
du soutien des jeunes générations dans son vieil âge, cela d’autant

9
Au Mexique, Del Rey et Quesnel (2009) montrent comment les chefs de famille
dotés d’un important patrimoine foncier parviennent, à travers le contrôle du
foncier, à créer des relations d’obligations/protection vis-à-vis de leurs fils qui
partent en migration aux États-Unis pour in fine renforcer leur position et leur
pouvoir auprès des institutions locales.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
101

mieux qu’il est parvenu à les ancrer auprès de l’unité familiale à


travers des dons de parcelles (Wong, 1983 à propos de la Malai-
sie ; Li, 1996 à propos de l’Indonésie).
La répartition des droits et des devoirs autour du foncier, du tra-
vail et du produit (agricole ou non) entre les générations et les
sexes change au cours du cycle domestique, qui voit la composi-
tion et la taille des groupes se modifier au rythme des événements
– naissances, mariages, décès –, depuis leur formation jusqu’à
leur dissolution (Goody, 1958).
La segmentation des groupes domestiques est un processus normal
des dynamiques familiales (indépendamment de l’individualisa-
tion des droits, sur laquelle nous reviendrons plus loin). La forme
et la chronologie du processus de segmentation conditionnent la
structure et la taille des groupes domestiques – une scission tar-
dive se traduisant par des groupes domestiques plus importants.
Elle s’opère fréquemment au moment du décès du chef de famille
(voir ci-dessous « héritage »), ou au moment du mariage des fils
et filles, mais ces derniers peuvent aussi demeurer dans le groupe
domestique du père (ou de la mère), formant alors une famille
étendue. Le processus d’autonomisation de la nouvelle génération
aboutit à une dotation foncière et à une capacité totale, ou pour
le moins plus importante, d’usage de sa propre force de travail,
jusqu’alors consacrée pour partie au moins aux parcelles fami-
liales (Pallière et al., 2018 ; Robichaux, 2005, pour l’Amérique
centrale). Dans ce type de situation, la segmentation du groupe
de parenté et le fractionnement des terres sont liés (Lericollais,
1999). La scission peut aussi résulter de conflits intrafamiliaux.
La structure du groupe familial et le déroulement du cycle domes-
tique, donnés en un temps t, peuvent devenir des variables d’adap-
tation : mariage tardif, célibat, exclusion d’enfants de l’héritage,
indivision, émigration (le cas échéant pour aller à la recherche
de nouvelles terres) face à des disponibilités foncières réduites ;
adoption d’enfants, inclusion d’éléments « étrangers » dans le
groupe familial, etc., dans des situations d’abondance foncière
et de travail rare10. Une relation est ainsi souvent notée entre le

10
Dans son étude de la famille paysanne en situation d’abondance foncière
et de travail rare, Tchayanov (1990) pose la superficie de l’exploitation comme
variable d’adaptation à une étape donnée du cycle familial.
Le foncier rural dans les pays du Sud
102

niveau de richesse – en terre en particulier – et la taille du groupe


domestique : pratique plus marquée de la polygynie11, nombre
d’enfants et de dépendants collatéraux familiaux plus élevé,
maintien d’enfants ou de frères mariés dans le groupe domestique
(Goody, 1976).

Groupe de descendance et parentèle

Les principes de descendance et de résidence, en restreignant


le cercle des parents au sein duquel s’établit le pouvoir et cir-
culent les droits sur la terre familiale, permettent au groupe d’agir
comme une personne morale qui gère et transmet la terre entre ses
membres (land-holding corporate group, Goody, 1962). Lorsqu’un
individu décède, il laisse des biens et un statut qui sont trans-
mis à ses descendants, selon les règles d’héritage et de succession,
dépendantes en grande partie du système de filiation12. La majo-
rité des sociétés fonctionne selon un système unilinéaire, les biens
ou le statut se transmettant soit à travers le père – on parle alors
de filiation patrilinéaire (lignée agnatique) –, soit à travers la mère
– filiation matrilinéaire (lignée utérine). Dans les sociétés à filia-
tion matrilinéaire, le père et ses enfants relèvent de deux groupes
de descendance différents. La grande distinction entre filiation
patrilinéaire et matrilinéaire ne doit pas conduire à ignorer le rôle
de la parentèle13, et notamment l’intensité des relations, y compris
foncières, des enfants à leurs parents maternels, dans les groupes

11
La polygamie désigne l’union avec plusieurs conjoints : mariage concomitant
d’un homme avec plusieurs femmes (polygynie) ou d’une femme avec plusieurs
hommes (polyandrie). Le terme de polygamie est souvent utilisé en lieu et place de
polygynie, la polyandrie restant une pratique très marginale (nous y reviendrons).
12
La classification des systèmes de filiation, qui reste largement acceptée, a été
remise en cause par des spécialistes de l’Océanie fréquemment confrontés à
l’analyse de sociétés dans lesquelles le critère de la filiation seul est peu opéra-
toire pour comprendre les pratiques de transmission (voir notamment Scheffler,
1964 ; Kuper, 1982).
13
La parentèle est un groupe de parenté « aux contours fluides » : « La paren-
tèle de quelqu’un, c’est d’abord un réseau d’individus qui soit lui sont rattachés
de façon directe […], soit lui sont apparentés par des liens qui aboutissent à lui
ou partent de lui. […] [Elle] ne compte pas seulement les parents paternels et
maternels en lignes directes et collatérales, mais aussi leurs alliés proches […] »
(Godelier, 2010 : 143). De fait, les flux fonciers que nous qualifions ici d’intra-
familiaux peuvent intervenir sur la base de rapports de parentèle plus que de
rapports répondant à un système de parenté donné.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
103

patrilinéaires, et à leurs parents paternels, dans les groupes matri-


linéaires (Goody, 1959 ; Sahlins, 2011). En Afrique de l’Ouest
par exemple, il est connu que l’avunculat, c’est-à-dire la relation
entre l’oncle maternel et le neveu utérin, structure les schémas de
mobilité en situation d’insécurité ou de front pionnier, les neveux
se voyant préférentiellement octroyer des droits fonciers par leur
oncle maternel (Breusers, 1999). D’autres sociétés pratiquent un
système de double filiation unilinéaire, biens et statuts différents
étant transmis en filiation patrilinéaire et en filiation matrilinéaire.
Dans les systèmes de filiation non linéaires – on parle de systèmes
de filiation indifférenciée, ou encore cognatique –, la descendance
passe indifféremment par les hommes et les femmes.
Derrière la référence au donné biologique, la relation de filia-
tion reste une relation éminemment sociale (Sahlins, 2011)14.
Historiquement, les formes les plus diverses d’affiliation (capti-
vité, clientélisme, adoption, etc.) ont assuré la perpétuation et
le renforcement des groupes de parenté (Dozon, 1986 ; Berry,
1993). La composante adoptive des groupes de descendance est
partout importante (Goody, 1982 ; Lallemand, 1993), répon-
dant à différents enjeux parfois directement liés à la perpétuation
d’un « groupe en corps » possédant de la terre (Ottino, 1972).
Construction sociale, la relation de filiation est ainsi sujette à
manipulation (Bledsoe, 1980). À travers ce travail de fictionnali-
sation de la généalogie, le cercle des individus à même de justifier
de droits sur la terre en vertu de leur appartenance au groupe
familial est susceptible d’être remis en cause.
Par ailleurs, l’appartenance (familiale aussi bien que communau-
taire) est autant affaire de relations sociales que de statut, elle
« s’entretient » – ainsi, le maintien de relations entre migrants et
parents résidents dans le lieu d’origine reste souvent une condi-
tion nécessaire à la réactivation des droits fonciers des premiers. La
question de l’entretien de l’appartenance permettant de justifier de
droits sur la terre est devenue une dimension structurante des dif-
férents systèmes fonciers dans un contexte général ­d’accentuation

14
Voir, en lien avec cette question, la critique de Schneider (1984) du rôle de la
procréation et de la filiation dans la relation de parenté. Fondatrice d’un véritable
renouveau des études anthropologiques sur le sujet, la critique de Schneider met
en avant le rôle de la commensalité et de la corésidence dans la construction de
la parenté.
Le foncier rural dans les pays du Sud
104

des mobilités et de pression sur la terre. Ce cas met en avant le


second principe, celui de résidence. Dans des situations et à des
degrés les plus divers, la référence au principe de résidence, de
localité, conditionne les droits d’un individu. Ce principe peut
jouer de façon stricte, l’accès au foncier étant réservé aux membres
du groupe physiquement présents et à même d’exercer leurs droits,
ou bien être lié à l’origine, au fait d’être issu de la localité, plus
qu’à la présence physique. Ainsi, dans le contexte historique fran-
çais, un cohéritier quittant le village pouvait laisser la jouissance
de sa part de l’héritage au cohéritier demeurant sur place, ses
droits « latents » étant mis en sommeil mais restant réactivables
sous réserve de revenir les exercer (voir Derouet, 2001)15 ; on
retrouve ce principe de réactivation des droits dans bien des pays
du Sud. Le critère de résidence est central pour définir les droits
fonciers dans les systèmes de filiation indifférenciée. Ainsi dans
l’aire océanienne, où, au regard du seul principe de filiation et de
la forte mobilité au sein de ces sociétés, tous les Polynésiens pour-
raient prétendre à des droits dans toute la Polynésie. C’est alors le
principe de résidence qui permet de restreindre l’appartenance au
groupe familial détenteur de droits sur la terre et de transformer
des droits latents en droits effectifs (Goodenough, 1955 ; Firth,
1961 ; Ottino, 1972 ; Bambridge, 2009 a).
Les conditions de l’alliance matrimoniale sont susceptibles d’in-
fluer fortement sur les droits sur la terre. D’une part, l’endoga-
mie familiale permet de maintenir la terre dans une même lignée,
lorsque les enfants des deux sexes ont droit à l’héritage, comme
dans les sociétés musulmanes pratiquant le mariage entre cou-
sins parallèles patrilinéaires (entre fils et fille de frères). Dans le
cas de la polyandrie, les pratiques de « polyandrie fraternelle »
(les époux d’une même femme étant frères), mentionnées en par-
ticulier dans des communautés himalayennes à filiation patrili-
néaire et résidence patrilocale, ou encore dans les communautés
cingalaises au Sri Lanka, sont parfois interprétées comme relevant
d’une stratégie pour conserver intacte la propriété foncière, en
restreignant le nombre des héritiers (Berreman, 1962 ; Levine et
Sangree, 1980 ; Agarwal, 1994). D’autre part, le lieu de ­résidence

15
Dans la majorité des systèmes historiquement en vigueur en France, le partant
laisse ses biens en fermage à l’héritier resté sur place. Dans certains systèmes, les
absents sont exclus de l’héritage (G. Béaur, communication personnelle).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
105

intervient sur les possibilités d’exercer des droits fonciers : lorsque


l’épouse rejoint son mari sur les terres de ce dernier (résidence
virilocale) ou de sa famille (résidence patrilocale), elle peut être
dans l’impossibilité d’exploiter la terre dont elle a hérité ou qu’elle
a pu recevoir à travers une dotation publique dans son village
d’origine. Beaucoup plus rarement, c’est l’homme qui vient vivre
chez les parents de son épouse (résidence matrilocale) ou chez
cette dernière (résidence uxorilocale), et qui accède à la terre à
travers son épouse – nous y reviendrons.

Transferts fonciers
et organisation familiale
Nous proposons ici une caractérisation des différentes formes de
transferts fonciers intrafamiliaux, puis nous montrons comment
ces transferts s’organisent en lien avec les flux de travail et de
produits au sein des groupes familiaux en caractérisant quelques
types idéaux de structures foncières et productives familiales.

Caractérisation des transferts fonciers


intrafamiliaux

La transmission de la propriété et le transfert des droits d’usage


constituent des éléments majeurs de l’organisation familiale. Les
transferts fonciers intrafamiliaux sont essentiellement l’héritage,
la donation et parfois l’achat-vente (réversible ou non, on le verra),
pour des transferts de droits d’appropriation, et la délégation de
droits, pour des transferts non définitifs de droits d’usage16. Dans
ces deux types de transfert, les dimensions patrimoniales et pro-
ductives sont difficilement séparables, tant dans une ­perspective

16
Nous aurons aussi à évoquer le versement de dots (biens apportés, lors du
mariage, par la famille de l’épouse à cette dernière ou à son ménage), qui peut
avoir une composante foncière. La compensation matrimoniale (bride-price,
actuellement désignée plutôt par bride-wealth), bien apporté par le mari ou sa
famille à son épouse ou à la famille de cette dernière, joue un rôle majeur dans
certaines organisations familiales, mais sans transfert de droits sur la terre. Nous
ne traiterons pas ici du cas du douaire (obligation contractée par l’époux de lais-
ser à son épouse une fraction de ses biens, en cas de décès).
Le foncier rural dans les pays du Sud
106

analytique que du point de vue des acteurs. Ces transferts fon-


ciers, pour être compris, doivent en effet être replacés dans l’en-
semble des transferts intrafamiliaux (apports en travail, remises
migratoires, etc.) susceptibles d’être organisés dans une logique
de compensation, souvent différée dans le temps. Nous insiste-
rons ici sur l’héritage, en tant que forme largement dominante
de transfert foncier intrafamilial en fonction de laquelle se com-
prennent les modalités des autres formes de transfert, et les res-
trictions qui peuvent peser sur elles (dans le cas des ventes et
des donations notamment). L’analyse de ces transferts montre
ainsi comment le collectif familial peut contraindre les droits des
individus dans la perspective longue du cycle familial, mais aussi
comment le bien collectif peut être utilisé comme ressource pour
les individus dans une perspective plus courte (souvent le cycle
productif).

Nous entendons patrimoine foncier au sens d’ensemble des par-


celles sur lesquelles un individu ou une famille dispose de droits
d’appropriation. Le patrimoine peut être composite, lorsqu’il est
constitué de parcelles dont l’origine de la possession varie (héri-
tage, achat, etc.), avec alors des droits qui peuvent différer selon
les parcelles. Nous utilisons le terme de « propriétaire » par com-
modité (en ayant conscience du caractère réducteur de ce choix)
pour désigner les individus disposant d’un patrimoine foncier
individuel, détenu par des conjoints ou en indivision, mais aussi
les héritiers d’un patrimoine familial, avec alors un portefeuille de
droits extrêmement variable selon les situations. Ce, y compris
dans les situations où ces individus ne disposent pas du droit légal
ou de la légitimité sociale leur permettant de vendre la terre –
en particulier dans certains contextes coutumiers ou de réformes
agraires. Les positions de propriétaire foncier et de chef de famille
peuvent être réunies sur un même individu, mais peuvent aussi
être dissociées. Ainsi, un héritier du statut de chef de famille
pourra être reconnu comme tel par ses frères, en tant qu’autorité
morale avec un pouvoir de régulation des tensions intrafamiliales,
alors que ces derniers disposent de leur propre patrimoine fon-
cier, qu’ils gèrent à leur guise, et sont chefs de ménage17.

17
Dans la suite de ce texte, lorsque le terme de « chef de famille » sera utilisé
sans spécification, il fera référence à des chefs de familles nucléaires ou élargies
en contrôle d’un patrimoine foncier.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
107

Héritage et succession
L’héritage, dévolution de droits sur les biens, peut être distingué
de la succession, transmission du statut (chef de famille, chef de
terre, chef d’unité de production, responsable de rituels magico-re-
ligieux, autorité politique, etc.). Héritage et succession ne vont
pas toujours de pair. L’héritage et la succession s’accompagnent
usuellement de devoirs vis-à-vis des dépendants du groupe – par
exemple, l’obligation, pour le neveu utérin héritier (fils de la sœur
du défunt), de prendre en charge la ou les épouses et les enfants
du défunt, dans les systèmes matrilinéaires d’Afrique de l’Ouest18.
Une perspective de charges trop importantes peut conduire à refu-
ser l’héritage, comme Di Roberto (2019) le décrit dans son étude
à Madagascar, où l’accès aux terres ancestrales s’accompagne de
lourdes responsabilités familiales, en particulier lors de la cérémo-
nie de retournement des morts, très dispendieuse.
Il importe de distinguer également l’héritage foncier et l’exercice
effectif des droits fonciers. Ainsi, quand les femmes héritent, elles
détiennent formellement un droit sur la terre, mais elles ne sont
pas toujours en mesure de gérer cette dernière ; nous allons y reve-
nir. Dans nombre de sociétés, les femmes restent en effet canton-
nées aux rôles sociaux d’épouse et de mère. Deere et León (2003)
notent ainsi que la tradition légale luso-hispanique, jusqu’au
milieu du xxe siècle, attribuait aux seuls hommes la responsabilité
légale du ménage, jusqu’à leur décès, y compris pour administrer
les biens possédés en propre par leur épouse.
Au sein d’un même groupe familial, différents systèmes d’héritage
peuvent coexister en fonction des types de parcelles : les plan-
tations peuvent par exemple être partagées entre les enfants, de
manière égalitaire ou non, et les friches être transmises sans par-
tage de la terre à un héritier unique. Les différentes configura-
tions d’héritage observées dans un territoire donné témoignent
d’une histoire en mouvement ; les unités de patrimoine ne sont
pas nécessairement fixées et des unités plus englobantes peuvent
être réactivées.

18
Cette norme n’étant pas toujours respectée (voir par exemple Gastellu, 1989).
Dans le contexte historique français, le « système à maison » pyrénéen offre une
illustration très parlante des contraintes pesant sur l’héritier et successeur quant
à la disposition du patrimoine familial (Derouet, 1995 ; voir également Lenclud,
1988 sur la Corse).
Le foncier rural dans les pays du Sud
108

Héritage et systèmes de filiation

Dans les sociétés du Sud, l’héritage est généralement organisé


selon les systèmes de filiation évoqués précédemment (nous
reviendrons sur les changements – au moins formels – apportés
par le droit positif).
a) Dans les sociétés à filiation patrilinéaire, l’héritage peut être
organisé par transmission initiale collatérale (c’est-à-dire de frère
aîné à frère cadet) au sein de la fratrie de même père, ou bénéfi-
cier directement à l’un ou aux différents enfants du défunt, le ou
les fils le plus souvent (fig. 2). Le fait que, dans les normes de
nombreuses sociétés patrilinéaires (celles régies par le droit isla-
mique constituant une exception notable), les filles n’héritent pas
viendrait de ce que leurs enfants appartiendront au patrilignage
de leur père et ne peuvent donc pas contrôler, à terme, des terres
relevant du patrilignage de leur mère (dans les sociétés musul-
manes, on a vu que le risque de déperdition du patrimoine fon-
cier est contrôlé par la pratique des mariages endogamiques). Les
veuves peuvent « hériter » de leur mari défunt, lorsqu’elles ont
des enfants, mais à titre de tutrices pour ces derniers, jusqu’à ce
qu’un fils puisse prendre l’héritage.

Aîné Cadet Légende


Frères
Fils
Sens de
l’héritage

Segmentation
éventuelle du lignage

Figure 2
Héritage en système patrilinéaire (cas idéal-typique).

b) Dans le cas de systèmes matrilinéaires, la transmission de la


terre se fait en lignée utérine (fig. 3). Peters (2010) souligne qu’il
est trop réducteur de parler de « société matrilinéraire » ou de
« système foncier matrilinéaire » en faisant abstraction de la rési-
dence post-mariage du ménage. Ses investigations au Sud-­Malawi,
dans une société matrilinéaire et matrilocale, illustrent une
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
109

­ ratique d’héritage et de succession féminine : ce sont les filles, et


p
non les fils ou neveux, qui héritent, et les femmes (mères, grand-
mères) qui sont décisionnaires ; les fils partent vers le groupe
familial de leur épouse ; le mari a accès à la terre via son épouse
(voir également Geffray, 1989 pour le Mozambique ; Paul, 2008
pour la Tanzanie). Dans d’autres sociétés régies par une filiation
matrilinéaire, les femmes héritent mais le pouvoir décisionnaire
revient à des hommes (frère aîné, oncle maternel, etc. – voir
Agarwal (1994) sur différents groupes matrilinéaires en Inde
et au Sri Lanka). Dans d’autres sociétés matrilinéaires encore,
comme chez certains Akan du Ghana ou de Côte d’Ivoire, la trans-
mission se fait certes via les femmes, mais l’héritier, détenteur de
l’autorité sur la terre, est un homme. L’héritage se fait alors soit en
transmission collatérale au sein de la fratrie utérine du défunt, en
passant de l’aîné au cadet, avant de revenir, une fois cette généra-
tion épuisée, à la génération des neveux utérins, soit directement
de l’oncle maternel au neveu utérin, fils de la sœur du défunt. La
dysharmonie de ce système de dévolution des biens est largement
reconnue, lorsque la matrilinéarité s’accompagne d’une patriloca-
lité : dans ce cas, les fils (et les épouses) travaillent avec le père de
famille sans avoir de droits sur les terres contrôlées par ce dernier,
qui seront héritées par son frère ou son neveu utérin. Du fait de
ces modalités d’héritage, il ne peut pas y avoir propriété commune
au niveau du couple (Okali, 1983 ; Peters, 2019).

Légende
Homme/
Femme
1 Ordre des
1 2 héritiers
Frère ou
sœur
Fils ou filles
3
Sens de
l’héritage

Figure 3
Héritage en système matrilinéaire patrilocal (cas idéal-typique
en contexte ouest-africain).

c) Dans le cas d’une double filiation unilinéaire, certains éléments


sont transmis en lignée agnatique, d’autres en lignée utérine – les
droits sur la terre bénéficiant à une lignée distincte de celle qui
bénéficie des droits et obligations sur les biens meubles (bétail,
biens de prestige, etc.).
Le foncier rural dans les pays du Sud
110

d) Dans les sociétés du Sud à filiation indifférenciée, nous avons


vu que le principe de résidence intervient pour restreindre l’ap-
partenance au groupe familial détenteur de droits sur la terre.
Les formes d’héritages fonciers

La terre peut être transmise intégralement à un seul héritier (avec


compensation ou non pour les exclus de l’héritage), partagée
entre plusieurs héritiers, de façon égalitaire ou non, ou encore
être transmise en indivision entre cohéritiers19.
a) Dans les systèmes d’héritage sans partage du patrimoine foncier,
un seul individu reçoit l’héritage20, en compensant ou non ses
frères et, le cas échéant, ses sœurs. L’héritage peut se faire en ligne
collatérale, du frère aîné au frère cadet, avant de passer à la géné-
ration suivante (au fils aîné du frère aîné) ; en primogéniture (du
plus vieux à celui qui le suit dans le groupe de descendance sans
considération pour la génération) ; ou de père en fils, l’héritier
est alors généralement l’aîné des enfants (primogéniture), plus
rarement le plus jeune (ultimogéniture), qui demeure auprès des
parents et les prend en charge sur leurs vieux jours. Les frères et
sœurs exclus de l’héritage foncier demeurent en position subor-
donnée, ou quittent le groupe domestique. Selon les situations,
ce type d’héritage évite une fragmentation du patrimoine dans
des conditions de pression sur la terre21, ­permet de gérer des

19
Loin d’être spécifiques aux sociétés du Sud, ces différentes formes d’héritage
se retrouvent dans les pays du Nord. Le système d’héritage sans partage du patri-
moine foncier correspond au modèle des « sociétés à maison » du sud de la
France ; les coutumes du nord de la France intégraient les héritages donnant
lieu à partage au bénéfice des seuls héritiers masculins ; la Franche-Comté du
xixe siècle avait institué l’indivision pour échapper au partage égalitaire (G. Béaur,
comm. pers.).
20
Rappelons que dans certains groupes matrilinéaires, ou dans les groupes de
filiation indifférenciée, il s’agit d’une héritière.
21
Voir Agarwal (1994) pour le pays garo indien, ou encore le cas des groupes
sénoufo installés à Kongodjan, en basse Côte d’Ivoire, où le principe du maintien
intégral du patrimoine foncier lors de l’héritage (les droits d’usage étant, eux,
individualisés) est vu comme une réponse à cette contrainte (« Il n’y a pas de
terre et nous sommes nombreux, si on doit partager, on va avoir combien ? »)
et comme filet de sécurité (« Si on divise aujourd’hui et que demain tu as un
problème, tu ne peux pas aller voir l’héritier pour qu’il t’aide, il va te dire “on a
partagé, chacun se débrouille” ») (Soro et Colin, 2008).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
111

­indivisibilités techniques22, assure le maintien d’une autorité


unique sur le groupe familial (comme dans les systèmes lignagers
traditionnels), ou encore évite l’érosion d’un pouvoir socio-po-
litique (comme pour la noblesse en Europe féodale) (voir des
références dans Platteau et Baland, 2001). Outre la dimension
foncière stricto sensu de l’héritage, ce type de dévolution des
biens est aussi déterminé par la dimension « succession », qui
voit les obligations d’entretien du groupe familial et la reconnais-
sance sociale qui leur est liée être transmises en même temps
que les droits d’administration sur la terre. L’héritier est alors le
gérant d’un bien commun23 (voir par exemple Gastellu, 1989
sur le pays agni en Côte d’Ivoire ; Agarwal, 1994 sur les Garo du
Nord-Est indien ; Goodenough, 1966 pour les Îles Caroline en
Micronésie – où les frères et sœurs d’une même mère constituent
une « corporation », la terre étant administrée par le frère aîné ;
Ottino, 1972 sur la Polynésie ; Derouet et Goy, 1998 pour une
perspective historique sur la France). Le devoir d’assistance de
l’héritier envers les autres membres du groupe peut s’exprimer,
le cas échéant, à travers la cession de droits d’usage aux ayants
droit, nous y reviendrons.
b) Les héritages donnant lieu à un partage entre plusieurs héritiers
ou groupes d’héritiers peuvent concerner les deux sexes (diver-
ging devolution : Goody, 1969) ou un seul – masculin très généra-
lement (homogeneous transmission). L’héritage en pays musulman
est ainsi « divergent », mais dans certains contextes la coutume
l’emporte et les femmes appartenant au patrilignage sont exclues,
comme en Kabylie algérienne et dans la plupart des régions musul-
manes d’Afrique subsaharienne. Le partage n’est pas toujours éga-
litaire – pour reprendre le cas des héritages régis par le droit cora-
nique, la part d’une femme correspond à la moitié de celle d’un
homme. Un partage inégalitaire viendra souvent de l’impossibilité

22
À propos des Flandres, Platteau et Baland (2001) font état d’analyses histo-
riques interprétant le type d’héritage au regard des conditions de production,
en comparant des régions de polders, nécessitant des attelages lourds pour les
travaux du sol, disponibles seulement dans de grandes exploitations, et caractéri-
sées par des héritages sans partage, et celles de l’intérieur, aux sols légers, exploi-
tables à une échelle plus réduite et caractérisées par un héritage avec partage.
23
Se pose alors la question délicate des limites entre pratiques foncières et pro-
ductives engagées par l’héritier au bénéfice du groupe des ayants droit et celles
engagées à titre privé.
Le foncier rural dans les pays du Sud
112

­ ’établir tous les enfants sur la terre disponible. Ainsi, les Mafa
d
du nord du Cameroun installent leurs fils à leur mariage s’ils ont
suffisamment de terre, et procèdent à un partage inégal dans le
cas contraire (voir références in Lavigne Delville, 1998). Dans le
« système familial méso-américain » (Robichaux, 2005), la norme
est que les fils bénéficient d’un héritage égalitaire. Ils s’installent
avec leur épouse dans la demeure paternelle, le temps de pouvoir
construire leur propre logement, généralement sur une parcelle
fournie par le père ; le plus jeune demeurera au domicile parental,
assumera la charge de ses parents et héritera de leur maison, ainsi
que des terres qu’ils ont conservées pour leur usage. Un partage
égalitaire en conditions de forte contrainte foncière, même limité
aux seuls fils, précarise fortement les exploitations agricoles,
comme au Rwanda ou au Kenya (Platteau et Baland, 2001)24.
Une transmission inégalitaire de la terre ne signifie pas toujours
une inégalité dans l’ensemble de la dévolution des biens, quand
les exclus de l’héritage reçoivent des compensations, comme
lorsque les parents versent une dot pour le mariage de leurs filles25
(une pratique ancienne et désuète en Europe, mais vivace en Asie
du Sud, voir Agarwal, 1994), ou lorsque les parents considèrent
qu’un fils « resté au village » doit être privilégié par rapport à son
frère ayant bénéficié d’une scolarité ouvrant d’autres opportuni-
tés d’activité (Colin, observations de terrain en Côte d’Ivoire ;
Bikaako et Ssenkumba, 2003 en Ouganda).
Dans de nombreuses sociétés polygyniques africaines, le groupe
formé par la mère et ses enfants constitue, même en régime patri-
linéaire, une unité sociale qui peut structurer l’héritage (voir la
notion de house-complex de Gluckman, 1950). Ce dernier est alors
réparti par fratrie née de chaque épouse, l’aîné de chacune des
fratries jouant le rôle de gérant du bien commun (Gray, 1964 ;
voir également Goody, 1962 sur les LoDagaa du Ghana ; Weber,
1977 sur les Beti du Centre-Sud Cameroun ; Hallaire, 1991 sur

24
Le développement local d’activités hors exploitation peut cependant per-
mettre la survie de ces exploitations minifundistes nées des morcellements
post-héritage, comme cela a été le cas en Europe, avec la proto-industrialisation
de certaines régions rurales (Burguière, 1986).
25
Nous ne faisons pas ici référence aux situations (peu fréquentes) où le droit à
l’héritage est reconnu aux filles et où la terre reçue en dot au moment du mariage
relève d’un pré-héritage foncier. La dot, qu’il s’agisse ou non d’un pré-héritage,
prend rarement la forme de terre (Agarwal, 1994).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
113

les Ouldémé du Nord-Cameroun ; LeVine, 1964 sur les Gusii du


Kenya)26.
c) Les héritages conduisant à des situations d’indivision. L’indivi-
sion résulte d’un héritage allouant des droits à plusieurs cohéri-
tiers, mais sans partition de la terre. Au regard de cette définition,
les systèmes à héritier unique ne relèvent pas de l’indivision, et
en toute rigueur, il convient de parler d’ayants droit familiaux
(au regard des obligations de l’héritier/successeur) plutôt que de
cohéritiers.
Derrière le concept d’indivision, deux grands types de situations
sont à distinguer. D’une part, l’indivision peut n’être que formelle
du point de vue du droit positif, la terre étant, de fait, partagée.
C’est le cas en Haïti, où règne l’indivision formelle mais où la
règle générale est le partage à parts égales de la terre héritée, indé-
pendamment du sexe, chacun gérant ensuite sa parcelle comme
une terre privée, y compris en termes de cessions marchandes
– tous les cohéritiers bénéficiant toutefois d’un droit de vaine
pâture après la récolte (Pillot, 1993 ; Oriol et Dorner, 2012).
Les parcelles d’indivisaires non-résidents peuvent être exploitées
dans un rapport de faire-valoir indirect (FVI) par des indivisaires
résidents, avec le cas échéant une compensation réduite (Ageron,
1968 en Algérie ; Ottino, 1972, Bambridge, 2009 b en Polynésie).
D’autre part, l’indivision peut être effective, sans parcellement de
l’héritage, même informel. Les terres peuvent alors être utilisées
sous diverses formes : pâtures collectives, cession en FVI et par-
tage de la rente entre les cohéritiers, exploitation par un seul des
héritiers moyennant une compensation pour les cohéritiers, ou
organisée à tour de rôle. Un système de tours est ainsi mentionné
en Haïti (Pillot, 1993), en Polynésie (Ottino, 1972), en Papoua-
sie-Nouvelle Guinée (Chand et Yala, 2009), ou à Madagascar
(Defrise, 2020). Une formule sociétaire impliquant les cohéritiers
peut également permettre de maintenir intacts le patrimoine fon-
cier familial et son exploitation. Ainsi en Équateur, où des sociétés
par actions entre cohéritiers (y compris non-résidents) assurent la
continuité et la viabilité d’entreprises aquacoles (Espinosa, 2020).
En Nouvelle-Zélande, les fiducies (trusts) permettent d ­ ’exploiter

26
Ce mode d’héritage est porteur d’inégalités foncières entre héritiers, lorsque
chaque épouse « reçoit » approximativement la même superficie, mais que le
nombre de fils diffère grandement d’une épouse à l’autre (Weber, 1977).
Le foncier rural dans les pays du Sud
114

des terres coutumières maori en indivision, les membres du


groupe lignager ou tribal étant rémunérés en fonction de leur
part sociale (P.Y. Le Meur, communication orale). Dans la situa-
tion malgache étudiée par Di Roberto (2019) (voir aussi Ottino,
1998), les terres de collines (tanety) ne sont pas partagées au sein
des fratries, à la différence des rizières. La copropriété familiale
des tanety contribue à gérer la migration en permettant à ceux qui
restent au village de profiter des terres familiales disponibles (en
particulier s’ils disposent de moins de terre que les autres ayants
droit) et en facilitant la réintégration des migrants. La vente des
tanety (qui demande la consultation des indivisaires) requiert le
partage du patrimoine commun, au moins pour la partie destinée
à être cédée. On retrouve une logique similaire, sur une échelle
plus importante, dans la région de Santiago del Estero, en Argen-
tine, où la propriété en indivision, formée à la fin du xviie siècle,
a représenté un arrangement stratégique pour gérer la forte mobi-
lité des membres de la parentèle (biologique et politique) dans
un environnement contraint (accès aux points d’eau) et a donné
naissance à des structures de copropriété qui existaient encore au
début du xxe siècle (Faberman, 2020).

L’indivision n’est parfois que temporaire, le temps que la procédure


d’héritage soit finalisée, ou après une phase d’exploitation com-
mune par la fratrie, comme Goody (1962) l’évoque relativement aux
LoDagaa au Ghana, ou Chaulet (1984) pour le nord de l’Algérie.
Le maintien en indivision (formelle ou effective) peut s’expliquer
par des modes d’exploitation qui s’accommodent d’une telle situa-
tion (activités agropastorales tributaires de points d’eau rares, par
exemple) ou par les contraintes et le coût des procédures adminis-
tratives, au regard des gains à en attendre (Bambridge, 2009 b pour la
Polynésie). En Haïti, l’indivision de certaines terres est si ancienne,
le nombre des héritiers si grand que le partage, même informel, est
impossible (tè minè, « terres mineures »). Pillot (1993) suggère
que de telles indivisions tendraient à disparaître avec l’introduction
de l’irrigation, qui valorise considérablement la terre. On retrouve
cette logique dans la steppe algérienne, où, selon des exploitants en
indivision ­familiale enquêtés, une intensification par l’irrigation des
terres de parcours ou de culture pluviale très extensive stimulerait le
partage de la terre, une exploitation en culture irriguée étant viable
avec quelques hectares (Daoudi et al., 2011).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
115

L’indivision prend fin avec le partage entre cohéritiers, le rachat,


par l’un des cohéritiers, des parts des autres, ou par la licitation
(vente aux enchères d’un bien indivis au profit des coproprié-
taires). En Algérie coloniale, de nombreux spéculateurs ont pu
s’approprier des terres en achetant des quotités de patrimoines
indivis, puis en demandant une licitation, en faisant jouer l’ar-
ticle 815 du Code civil, selon lequel « nul n’est tenu de rester
dans l’indivision » (Ageron, 1968). Ce même article est parfois
mobilisé en Polynésie française pour rompre l’indivision, une fois
le titre foncier établi (Ottino, 1972). À Ceylan (aujourd’hui Sri
Lanka), à l’époque coloniale britannique, une ordonnance a éga-
lement permis aux cohéritiers cingalais de partager la terre, et à
ceux d’entre eux qui pouvaient assumer le coût de la partition
d’en contrôler la totalité (Agarwal, 1994).

Donation
La relation entre l’origine et le contenu des droits, évoquée dans
le chapitre 1, est susceptible de conditionner la possibilité de réa-
liser des donations de terre. Ainsi, dans les contextes ouest-afri-
cains, caractérisés par la coutume des héritages sans partage du
patrimoine foncier (en ligne patrilinéaire comme en ligne matri-
linéaire), les donations entre vifs sont admises par la coutume,
mais en étant limitées aux biens propres du donateur – en d’autres
termes, aux biens qui n’ont pas été hérités selon la coutume, mais
viennent d’un droit acquis par la mise en valeur27 ou par achat.
Certaines donations s’interprètent comme une forme de contre-
partie, différée dans le temps, de la mobilisation du travail des
cadets par l’aîné. C’est particulièrement visible dans les situations
de front pionnier, où le contrôle du travail des dépendants est
un moyen pour les migrants d’acquérir des droits fonciers par le
défrichement et la plantation, et où ces dépendants bénéficient
ultérieurement de donations de terre ou de plantations.

27
En situation de frontière, de nouvelles terres peuvent être acquises par défri-
chement. Détenant d’abord un statut de bien propre offrant plus de liberté à son
détenteur quant aux modalités de transferts des droits, la terre prend parfois un
caractère familial avec le changement de génération (Goody, 1962 ; Hill, 1963 ;
Okali, 1983 sur le Ghana ; Colin, 1990 sur la Côte d’Ivoire).
Le foncier rural dans les pays du Sud
116

Indépendamment de cette logique de contrepartie, les donations


de terre interviennent souvent au moment du mariage des fils,
comme étape du cycle familial ; de fait, il s’agit de pré-héritages28.
Dans une tout autre logique, elles correspondent parfois à une
anticipation d’héritage lorsque ce dernier se fera coutumière-
ment dans les systèmes sans partage de la terre. Ainsi dans le cas
de groupes à filiation matrilinéaire, dans les contextes ghanéen
ou ivoirien, le ou les fils, l’épouse ou les épouses d’un planteur
peuvent recevoir des plantations ou les créer sur la terre reçue
du vivant du chef de famille, l’héritier (frère ou neveu utérin)
recevant par la suite les terres qui étaient restées sous le contrôle
du défunt. Les donations peuvent également être utilisées pour
contourner les nouvelles législations accordant aux filles un droit
d’héritage, comme dans certains pays d’Asie du Sud – le père réa-
lisant, de son vivant, des donations à ses fils (Agarwal, 1994). En
fait, la question se pose de savoir si la donation est définitive (et
permet alors d’avantager un héritier), ou si elle est réintégrée à la
succession lors du décès du donateur. La littérature ne précise pas
toujours cela.
Le bénéficiaire de la donation ne peut pas toujours être considéré
comme disposant de l’ensemble du faisceau de droits tant que le
donateur est en vie ; dans certains cas, la vente du terrain semble
ainsi être exclue (Colin, 1990, Chauveau, 2005 pour des observa-
tions en Côte d’Ivoire ; Di Roberto, 2019 pour un cas malgache).
Dans les systèmes de droit positif, les transferts fonciers intrafami-
liaux peuvent prendre la forme de legs29 (Bikaako et Ssenkumba,
2003 sur l’Ouganda) – avec des contraintes plus ou moins fortes
quant à la part qui peut être divertie de l’héritage30 (voir Deere et
León, 2001 pour l’Amérique latine).

28
Leach (1961) mentionne ainsi à Pul Eliya (Ceylan) des donations aux enfants
du premier mariage lorsqu’il y a remariage, les enfants du second mariage
héritant du reste au décès du père (système d’héritage avec partage, seuls les
hommes héritant de la terre).
29
Le legs correspond à un transfert de droits sur la terre (pour nous limiter à l’ob-
jet de ce chapitre), prévu par le défunt, mais qui ne prend effet qu’à son décès,
alors que la donation prend effet du vivant du donateur.
30
À Rangiroa (Polynésie), le legs vise à prévenir la contestation d’héritage foncier
au profit d’enfants adoptés (Ottino, 1972). De façon originale, un tel legs fait
sortir la parcelle concernée de l’indivision et les bénéficiaires en deviennent plei-
nement propriétaires, alors que les enfants biologiques héritent d’une propriété
familiale en indivision ne leur laissant que des droits d’usage.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
117

Achat-vente et relations de faire-valoir indirect


au sein des groupes familiaux
Des transferts fonciers marchands31 intrafamiliaux sont mention-
nés dans les contextes les plus divers, dès lors que les marchés
fonciers se sont développés (cf. chap. 7). Inversement, même si
on peut trouver des contre-exemples, le processus de marchan-
disation de la terre émerge souvent entre parents et membres de
la communauté locale (endoaliénation), avant de s’ouvrir aux
acteurs « étrangers » (exoaliénation).
S’agissant des achats-ventes, la logique de ces transferts vient le
plus souvent d’une stratégie de maintien de la terre au sein du
groupe familial, avec un « devoir d’acquisition » par un parent.
À Madagascar, garder la « terre des ancêtres » au sein de la famille
est vu comme fondamental et contribue à expliquer les transferts
intrafamiliaux. Toute vente d’une terre d’origine familiale (même
après partage de l’héritage) suppose l’agrément et la sollicitation
préalable de la famille (parents, frères et sœurs, grands-parents,
oncles, cousins), dont les membres sont prioritaires pour l’achat
(Di Roberto et Bouquet, 2019). Ces transactions intrafamiliales
sont parfois facilitées par le droit de préemption des parents (che-
fâa en pays musulman), ou par la pratique des ventes à réméré
(vente avec clause de rachat), comme à Madagascar, où elles sont
qualifiées de « ventes vivantes ». Les transactions entre frères
peuvent aussi constituer un moyen de prévenir les tendances à la
fragmentation de l’héritage en unités de patrimoine trop réduites
pour assurer la viabilité des exploitations, la vente étant un moyen
de financer la reconversion économique de certains membres de la
fratrie (migration, activité non agricole). Parfois les achats-ventes
intrafamiliaux maquillent une donation pour en sécuriser le béné-
ficiaire, lorsqu’un achat aux parents est jugé moins contestable de
la part des cohéritiers qu’une donation (Li, 2014 en Indonésie ;
Boué et Colin, 2018 à Madagascar). À l’inverse, Agarwal (1994)
mentionne au Bangladesh, dans un contexte général de relations
intrafamiliales tendues, voire violentes, des frères contraignant
leurs sœurs à leur vendre la terre dont elles ont pu hériter. L’achat-
vente intrafamilial peut aussi venir de cessions réalisées par des

31
Échange marchand au sens de transfert de droits d’appropriation ou d’usage
contre une contrepartie exigible, établie sur la base d’un système d’équivalence
(cf. chap. 7).
Le foncier rural dans les pays du Sud
118

cohéritiers ne souhaitant pas ou ne pouvant pas exploiter la terre


reçue en héritage, ou considérant que la parcelle est trop petite
pour être partagée entre eux. Ainsi, dans le Constantinois colo-
nial, une partie des ventes réalisées par des femmes algériennes
portaient sur des quotités obtenues par héritage, au bénéfice de
cohéritiers masculins (Soudani, 2007). La composante résiden-
tielle peut également intervenir : dans le Sud algérien, le rachat
par les aînés des terres avoisinant des habitations évite l’installa-
tion dans ces espaces d’étrangers à la famille (ce qui constituerait
une atteinte à l’intimité des femmes) (Ouendeno et al., 2019).
Les ventes intrafamiliales peuvent se faire au prix du marché
(situation fréquente, comme dans les cas décrits à Madagascar par
Di Roberto, op. cit.), ou en dessous (cas des ventes forcées au
Bangladesh qui viennent d’être évoquées). Derouet (2001), dans
une analyse historique des mutations foncières intrafamiliales en
Europe, mais dont la portée est beaucoup plus générale, montre,
à la suite de Béaur (1987), comment le prix s’aligne sur la valeur
de marché dès lors que l’usage fait de la terre par le preneur sort
d’une logique de subsistance pour entrer dans une logique de pro-
fit marchand.
Des arrangements intrafamiliaux de faire-valoir indirect (FVI) sont
observés dans de nombreux contextes – nous avons eu l’occasion
de les évoquer relativement aux terres indivises ; voir également
les cessions en métayage entre sœurs et frères, ou entre veuves et
membres de leur belle-famille évoquées par Agarwal en Asie du
Sud – avec parfois une dimension de contrainte, comme dans le
cas des ventes intrafamiliales. De telles pratiques sont interprétées
dans le contexte ghanéen comme une dynamique de contractua-
lisation des rapports intrafamiliaux « sapant l’économie morale
familiale » (Amanor, 2010). Elles peuvent cependant relever aussi
de l’entraide, comme le décrit Edja (2003) au Bénin, où la prise
en location par un parent est vue par les cédants comme les « sau-
vant du piège de la mise en gage de terre ». La cession en FVI
entre parents et enfants constitue également parfois une forme
d’aide apportée aux enfants, pour l’engagement d’activités pro-
ductives autonomes. Leach (1961) voit également les relations de
métayage entre parents à Pul Elya (Ceylan, aujourd’hui Sri Lanka)
plus comme des relations d’entraide que comme des rapports de
FVI. Elle peut encore permettre de contrebalancer les effets des
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
119

formes d’héritage avec partage du patrimoine sur la diminution


de la taille des unités foncières d’exploitation dans le cas où un
frère ne résidant pas sur place cède en FVI ses terres à ses frères
restés au village (Derouet et Goy, 1998 à propos de l’histoire des
pratiques successorales européennes).
Quelques études économétriques explorent formellement l’ef-
ficience des pratiques de métayage entre parents au regard des
risques de comportements opportunistes, avec des résultats
divergents. Certaines soulignent l’incidence positive des relations
de parenté pour réduire le risque d’opportunisme du preneur
(Sadoulet et al., 1997 pour un cas philippin), ou à l’inverse, une
meilleure efficience productive lorsque preneur et cédant ne sont
pas apparentés, la menace de non-renouvellement du contrat en
cas de mauvais résultat étant alors plus crédible (Kassie et Hol-
den, 2007 en Éthiopie).

Délégation de droits d’exploitation


Le transfert de droits sur la terre au sein du groupe familial peut
prendre la forme d’une délégation non pérenne de droits d’usage
– une pratique particulièrement répandue et étudiée dans les
contextes ouest-africains (voir références in Kevane et Gray,
1999). Les bénéficiaires de ces délégations sont généralement
les épouses, parfois d’autres dépendants familiaux (fils et filles,
neveux et nièces, etc.)32. Ces délégations permettent de dévelop-
per une production plus ou moins autonome vis-à-vis du chef
de famille. Elles peuvent par ailleurs s’inscrire dans le processus
d’accès à l’autonomie productive et foncière des jeunes hommes
et être converties en donation ou en héritage lorsque le bénéfi-
ciaire de la délégation a satisfait dans la durée à ses obligations
sociales. On retrouve dans cette dynamique l’enchâssement pro-
cessuel de la dimension productive et patrimoniale des transferts
fonciers. Ainsi dans des groupes familiaux du Sud-Comoé (Côte
d’Ivoire) de différentes ethnies, le chef de famille est un planteur
de cultures arborées (palmier à huile, hévéa) et un producteur de
cultures vivrières destinées à la vente et/ou à l’autoconsommation
familiale. Des dépendants familiaux bénéficient d’une certaine

32
Nous ne faisons pas référence ici au prêt entre parents (entre frères par
exemple, tous deux exploitants autonomes), pour nous focaliser sur les transferts
organisés par le chef de famille au bénéfice de ses dépendants familiaux.
Le foncier rural dans les pays du Sud
120

autonomie : (1) en prenant en charge une culture dans une asso-


ciation culturale, comme lorsque les femmes contrôlent le manioc
et les cultures légumières complantés avec l’igname destinée à la
consommation familiale ; elles sont alors tributaires du chef de
famille, qui assure l’accès à la terre et réalise les travaux précultu-
raux ; ou (2) en exploitant de façon autonome une parcelle de
cultures vivrières ou d’ananas localisée sur le patrimoine foncier
du chef de famille, en y assurant eux-mêmes ou en finançant l’en-
semble des travaux culturaux (Colin et Bignebat, 2015)33.
Les délégations intrafamiliales de droits d’usage s’accompagnent
généralement de contraintes quant aux cultures pratiquées,
comme l’exclusion de cultures pérennes pouvant créer des droits
permanents. La délégation de droits sur une parcelle donnée
peut être accordée sans durée spécifique (avec alors la possibilité
d’une mise en jachère), ou pour une durée déterminée (un cycle
de culture par exemple). Dans les contextes ouest-africains, de
nombreuses observations empiriques témoignent d’une autono-
mie croissante des femmes avec l’âge, via la délégation de droits
d’usage (voir par exemple Bassett, 1991 ; Hilhorst, 2000). Très
souvent, les veuves sont autorisées à continuer à cultiver les terres
de la famille de leur mari défunt, mais elles perdent ces droits
d’usage lorsqu’elles se remarient, et ne peuvent généralement pas
planter de cultures pérennes. Les femmes ont alors tendance à
demander de la terre à leurs propres parents pour planter (voir
Evans et al., 2015 pour le Ghana).
Les délégations de droit d’exploitation peuvent être mises en
rapport avec la répartition des responsabilités au sein du groupe
domestique. Elles constituent une condition pour que les femmes
puissent remplir leur obligation de contribution à la prise en
charge des besoins familiaux. Elles constituent aussi un moyen
pour le chef de famille de satisfaire à ses devoirs. Le statut d’aîné,
qui va avec un contrôle foncier, s’accompagne en effet d’obliga-
tions envers les autres membres du groupe (accès au mariage,
supports de nature diverse, etc.). L’acceptation des plus grandes

33
Voir Fafchamps (2001) et Guirkinger et Platteau (2015) pour des interprétations
économiques formelles des délégations de droits d’usage au sein des familles en
contextes africains. Notons que la relation établie par Guirkinger et Platteau dans
leur étude au Mali, entre la délégation de droits et une pression sur la superficie
en terre familiale par actif, est infirmée dans le cas du Sud-Comoé ivoirien.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
121

­rérogatives foncières de l’héritier dépend des contreparties


p
offertes, via la redistribution du produit, en nature ou en numé-
raire, ou, lorsqu’il n’en a plus la capacité, via la délégation de
droits d’usage sur une parcelle. Indépendamment de cette logique
en termes de devoirs, la délégation de droits d’usage au sein de
la famille peut venir en reconnaissance du travail investi sur les
parcelles du chef de famille ou sur les parcelles collectives du
groupe familial. La délégation de droits d’usage ne correspond pas
à un droit « intrinsèque » d’accès à la terre pour les dépendants
lorsque l’assistance du chef de famille est susceptible de prendre
d’autres formes – en d’autres termes, elle ne peut être exigée par
le ou la bénéficiaire (Colin, 2008). Les transferts fonciers au sein
du groupe domestique peuvent aussi constituer un moyen, pour
le chef de famille, de demander au bénéficiaire une contribution
plus forte aux charges du groupe domestique (Benoit-Cattin et
Faye, 1982 en pays wolof au Sénégal ; Soro, 2012 dans le Sud-­
Comoé en Côte d’Ivoire ; Magnon, 2012 au Sud-Bénin).
Pour les chefs de famille, l’arbitrage quant aux éventuelles déléga-
tions de droits d’usage sur le patrimoine foncier qu’ils contrôlent
peut être délicat : s’il ne délègue pas ou pas suffisamment de terre
aux dépendants familiaux, il renforce un risque de scission de
l’exploitation ; s’il est trop « libéral », il favorise l’autonomisation
économique des membres du groupe domestique (Ancey, 1975).
Les délégations intrafamiliales de droits peuvent être accordées
par des propriétaires n’ayant pas le statut de chef de famille,
comme dans le cas de femmes ayant hérité dans leur famille d’ori-
gine mais qui, résidant dans le village de leur conjoint, cèdent leur
terre à des parents (illustrations dans divers contextes d’Asie du
Sud présentées par Agarwal, 1994).

La place du foncier
dans les organisations productives familiales

Nous proposons ici une lecture statique du rapport entre famille


et organisation productive agricole, et réservons la perspective
dynamique à la troisième partie du chapitre. Nous dégageons trois
types idéaux d’organisations familiales en nous concentrant sur la
dimension productive de ces organisations et sur l­’organisation
des droits fonciers qui lui est associée. Dans de nombreuses
Le foncier rural dans les pays du Sud
122

s­ociétés, la reproduction économique des groupes domestiques


repose non seulement sur la production agricole mais aussi sur
les revenus migratoires et extra-agricoles, sans pour autant que
cela invalide la typologie des organisations productives familiales
proposée ici.

Héritage, rapport au marché foncier,


mobilité et structure des patrimoines fonciers
L’activité productive de la famille repose généralement sur une
mobilisation du patrimoine foncier familial (outre l’accès à d’éven-
tuelles terres communes au niveau du village), mais certaines des
terres possédées peuvent être cédées en FVI et, à l’inverse, la famille
(ou certains de ses membres) peut travailler des terres prises en
FVI. La lecture des rapports fonciers intrafamiliaux demande donc
de distinguer le patrimoine foncier, unité de possession foncière, et
l’unité foncière d’exploitation34, ensemble des parcelles exploitées
en faire-valoir direct (FVD) ou prises en FVI.
Les systèmes d’héritage donnant lieu à un partage du patrimoine
foncier ont une incidence productive directe, en conduisant au
morcellement des structures foncières – il en va de même dans
les cas de pratiques généralisées de donations entre vifs. La trans-
mission intégrale du patrimoine à un seul héritier conserve,
elle, la base foncière de l’exploitation, logique patrimoniale et
logique productive étant ici confondues. Pour envisager le déve-
loppement d’une activité productive agricole viable, les unités de
production doivent constituer leur base foncière (acteurs évin-
cés lors des héritages sans partage) ou la reconstituer/compléter
(héritage avec partage, donations), par l’achat ou la prise en FVI,
lorsque ces marchés fonciers existent35, ou encore via des dispo-
sitifs coutumiers ou néocoutumiers, lorsque l’accès à la terre à
travers de tels dispositifs est encore possible, comme dans cer-
taines régions d’Afrique subsaharienne ou dans les organisations

34
L’unité foncière d’exploitation correspond à l’ensemble des parcelles exploi-
tées par un individu ou un groupe pour son propre usage, quels que soient les
droits dont il dispose : elles peuvent relever de son patrimoine foncier propre, de
celui de sa famille, ou encore être prises en FVI – il s’agit en d’autres termes de la
base foncière de l’unité de production agricole (cf. chap. 1).
35
La redistribution de la terre à travers l’héritage et sa circulation marchande
s’articulent alors avec les cycles familiaux (Derouet et Goy, 1998 ; Béaur et Chevet,
2013).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
123

communautaires d’Asie du Sud-Est ou d’Amérique latine (notam-


ment via l’appropriation individuelle de communs villageois). Si
cela n’est pas possible, les alternatives sont la recherche de terre
dans d’autres régions (le cas échéant en bénéficiant de dispositifs
publics, comme des programmes de colonisation) ou la sortie de
l’agriculture, avec une implication dans d’autres activités locales
ou en migration.

Organisation familiale et organisation productive,


quelques types idéaux
Nous entendons organisation productive au sens de combinai-
son (1) des bases foncières de l’exploitation (terre possédée en
propre, terre familiale, terre prise en FVI, terre relevant d’une
structure collective, etc.) et (2) de l’unité de production (UP),
définie ici par la détention du pouvoir de décision relativement
à la conduite de la culture et à l’usage du produit (le cas échéant
sous contraintes exercées par le groupe familial), par le contrôle
du travail (le cas échéant rémunéré) et la forme de l’exploitation
(individuelle, collective, sociétaire). Notons que la délimitation
de l’unité de production est délicate lorsqu’il y a une pluralité des
niveaux de décision et une intensité variable des restrictions et
obligations qui pèsent sur les individus, nous y reviendrons.
La relation entre organisation familiale et organisation productive
témoigne d’une plasticité certaine, en fonction du cycle de vie du
groupe domestique, mais aussi, de plus en plus, de la mobilité de
certains membres de la famille (départ ou retour de migration,
saisonnière ou prolongée). Cette relation est également variable
dans l’espace, y compris, souvent, au niveau d’une même région.
Son analyse demande d’intégrer, outre la dimension foncière, les
relations de travail et le contrôle du produit au sein du groupe
familial. On exprimera ici de façon schématique cette diversité en
distinguant les organisations productives familiales « unitaires »
et « composites ». Le groupe familial et son patrimoine foncier
peuvent constituer36 la base foncière d’une seule ou de plusieurs
unités de production, et l’unité de production elle-même peut

36
Avec le cas échéant des parcelles prises en FVI.
Le foncier rural dans les pays du Sud
124

avoir une structure unitaire ou composite (par extension nous


userons ces qualificatifs pour désigner les organisations produc-
tives concernées).
Organisations productives unitaires

La production agricole peut être organisée par le chef de famille,


alors seul chef d’unité de production y compris le cas échéant sur
des parcelles prises en FVI, avec ou sans l’apport en travail de ses
dépendants familiaux (fig. 4 a). Cette configuration « standard »
de l’unité de production familiale, que l’on retrouve dans les
contextes les plus divers, associe un groupe familial (de compo-
sition variable) et un patrimoine foncier (ou une partie de patri-
moine foncier, cf. infra) dans une organisation productive unitaire
(sans parcelles propres de dépendants familiaux)37. La commu-
nauté domestique prend souvent la forme d’une famille conjugale
(le cas échéant polygynique), comme à Madagascar, où l’exploita-
tion familiale repose sur le ménage nucléaire monogame intégrant
parents et enfants, ainsi que parfois des personnes âgées à charge,
les enfants s’autonomisant dès le mariage, ou encore en Afrique
de l’Est ou australe (Pauline Peters, communication personnelle).
Une autre configuration fréquente est l’organisation productive
de type patriarcal de la « grande famille » du Maghreb qui intègre,
sous la responsabilité du père, les enfants célibataires, les fils
mariés, leurs épouses et leurs enfants. Ce modèle privilégie l’indi-
vision et une organisation en fratrie de même père, sous l’autorité
forte du chef de famille. Le père intègre ses fils dans la construc-
tion d’un patrimoine foncier familial et d’un portefeuille d’acti-
vités avec une certaine spécialisation des fils par activité, dans
l’agriculture mais aussi, parfois, dans des activités non agricoles. À
la disparition du père, la fratrie continue, dans un premier temps,
à maintenir l’ancienne organisation en groupe familial (en géné-
ral sous le leadership de l’un des frères) et sans partage foncier38,
avant que ce dernier n’intervienne, sous une forme égalitaire pour

37
On retrouve une organisation productive unitaire dans la famille souche
décrite en Europe par les historiens, qui reposait sur la permanence d’une « mai-
son », avec héritage du patrimoine dans son intégralité par un héritier unique,
également successeur à la tête de l’exploitation.
38
Dans les sociétés à héritage égalitaire de la France d’Ancien Régime, le main-
tien indivis, par les fratries, de l’héritage et de l’exploitation après la mort du père
prenait la forme des frérèches (Derouet, 1995).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
125

ce qui concerne les hommes, et que chacun des frères ne s’autono-


mise et reproduise à son tour le schéma paternel (Chaulet, 1984 ;
Derderi et al., 2019).

4 a. Organisation productive unitaire 4 b. Organisation productive composite

Unité foncière d’exploitation Unité foncière d’exploitation, Unité foncière d’exploitation,


UP « principale » UP « satellite »
Parcelles
prises Parcelles du
Parcelles Parcelles
en FVI Parcelles patrimoine
Parcelles exploitées prise en exploitées
par le exploitées familial
par le chef d’UP FVI par en FVI
chef par le chef exploitées
le chef par le
d’UP d’UP par un
d’UP dépendant
dépendant

Parcelles du PF individuel Parcelles du PF individuel


ou familial cédées en FVI ou familial cédées en FVI
Unité de Unité de
patrimoine foncier patrimoine foncier

Chef d’UP unitaire ou principale


Dépendant familial contrôlant une UP « satellite »

Figure 4
Organisations productives familiales.

Rappelons qu’une organisation productive unitaire peut reposer


sur l’exploitation partagée d’un même patrimoine foncier, comme
lorsqu’une terre possédée en indivision est exploitée de façon
autonome par plusieurs indivisaires, chacun contrôlant sa propre
unité de production (voir par exemple les cas haïtiens évoqués
précédemment).
Organisations productives composites

Au niveau du groupe domestique, la production peut être organisée


sur la base d’unités composites, lorsque des dépendants familiaux
(parfois eux-mêmes chefs de ménage) bénéficient de délégations
de droits d’usage (voir supra) leur permettant de développer une
activité productive autonome sur des parcelles relevant du patri-
moine familial (fig. 4 b39). Ils restent le cas échéant dépendants du

39
Pour plus de lisibilité, cette figure ne fait apparaître qu’un seul dépendant
familial contrôlant une unité « satellite ».
Le foncier rural dans les pays du Sud
126

chef d’unité de production non seulement pour l’accès à la terre


(sauf recours exclusif au FVI), mais aussi pour une partie de leurs
besoins de consommation (alimentaire ou autre), et contribuent à
des degrés variables au travail sur les parcelles du chef de l’unité
de production.
Lorsqu’ils disposent ainsi d’une certaine autonomie, les objec-
tifs des dépendants familiaux tendent à diverger des objectifs
des chefs de famille (Ancey, 1975). Pour les premiers, il s’agira
généralement de rechercher une source indépendante de revenus
monétaires pour se construire leur autonomie et, dans le cas des
femmes (épouses ou mères), de répondre aux besoins de leur
propre progéniture et d’être en capacité de s’engager dans un sys-
tème de dons leur permettant de se constituer un réseau social
indépendamment de leur époux. Pour les seconds, il s’agira d’as-
surer la reproduction du groupe domestique dans son ensemble,
c’est-à-dire des fratries issues des différentes coépouses (alimen-
tation, éducation, santé), d’assumer les dépenses sociales obliga-
toires (participation aux cérémonies funéraires, prise en charge de
la compensation matrimoniale dans les sociétés où elle est prati-
quée, etc.) et de se constituer une clientèle à même de renforcer
leur position et leur pouvoir.
Cette organisation intégrant des unités qualifiées, selon les auteurs,
de « semi-autonomes », « satellites », « groupes restreints de pro-
duction », « centres de décision secondaires », « sous-unités de pro-
duction » a été largement décrite en Afrique de l’Ouest, en régions
sèches comme en régions humides, où la différenciation des statuts
et des rôles entre générations et entre sexes est particulièrement mar-
quée40. On les retrouve dans divers types d’organisations familiales.
Les organisations lignagères se caractérisent par une organisation
familiale et productive sous le contrôle d’un aîné, avec une coha-
bitation de plusieurs familles conjugales, mono- ou polygyniques,
de même génération, frères ou cousins, avec ascendants et descen-
dants. L’aîné du segment de lignage dispose du contrôle foncier,
possession collective. L’organisation productive est marquée par la
coexistence de formes collectives et individuelles de production

40
Voir notamment les travaux fondateurs de Balandier (1974) pour une carac-
térisation de la relation aînés/ cadets et ceux de Meillassoux (1975) pour une
interprétation économique de cette relation.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
127

– les « petits champs » des dépendants et les « grands champs »


relevant du chef de famille en Afrique de l’Ouest soudano-sahé-
lienne41. Cette dernière organisation foncière est marquée par trois
niveaux de contrôle et d’usage de la terre : (1) l’aîné du segment de
lignage contrôle et gère l’ensemble des terres, il contrôle les champs
collectifs qui mobilisent le travail des actifs des différentes familles
conjugales, le produit de ces champs étant affecté à l’alimentation de
l’ensemble des actifs et inactifs ; (2) les chefs de familles conjugales
(ménages) gèrent leur propre production sur des terres allouées
(de façon pérennisée ou non) par l’aîné du lignage, en mobilisant
le travail des membres de leur ménage ; (3) certains membres
du ménage exploitent une parcelle individuelle (ou commune
au groupe formé par une épouse et ses enfants), sur une parcelle
allouée par le chef de famille conjugale ou par l’aîné du segment de
lignage. Le pays sereer (Sénégal) fournit une illustration classique
de ce type d’organisation, avec les unités mbind (unité d’habitation,
niveau supérieur de gestion des terres cultivables) et ngak (« cui-
sine », traditionnellement le groupe de production et de consom-
mation des produits vivriers, qui intègre les petits champs) (voir
par exemple Dupire et al., 1974). Ce type d’organisation productive
connaît de nombreuses variantes, selon l’importance relative des
productions collectives et individuelles et selon le degré de prise
en charge des besoins de consommation (partielle ou totale) par
le chef de segment de lignage (voir Raynaut et Lavigne Delville,
1997 sur l’Afrique soudano-sahélienne).
Le niveau lignager de contrôle foncier peut disparaître (lorsqu’il
existait) au profit de la famille étendue (telle que définie supra),
avec maintien de la cohabitation de plusieurs familles conjugales,
mono- ou polygyniques, et de flux fonciers, de travail et de pro-
duits alimentaires au sein de la famille. L’organisation productive
familiale reste alors marquée par la coexistence de formes collec-
tives et individuelles d’exploitation, mais régulées au niveau de la
famille étendue et non plus du lignage (voir par exemple Lerico-
lais, 1999 sur l’évolution foncière et productive au Sénégal chez
les Sereer du Sine au début des années 1990).

41
On ne retrouve pas un tel poids des structures lignagères dans les communau-
tés d’agriculteurs d’Afrique de l’Est et australe, où les ménages jouissent d’une
forte autonomie, même relativement à des terres collectives ou coutumières
(Pauline Peters, communication personnelle).
Le foncier rural dans les pays du Sud
128

À un niveau plus restreint, les familles conjugales mono- ou


polygyniques peuvent également présenter une structure produc-
tive composite, lorsque des dépendants familiaux bénéficient de
délégations de droits d’exploitation sur la terre familiale. On en a
eu une illustration avec le cas de groupes familiaux du Sud-Co-
moé en Côte d’Ivoire.
Il faut souligner la variabilité de l’autonomie des dépendants fami-
liaux concernés par la délégation de droits d’usage dans ces divers
types de structures familiales, relativement à la mobilisation de
leur travail et à la destination de leurs produits, ainsi que de leurs
objectifs42. Du point de vue du travail, les situations diffèrent
selon que le travail du dépendant sur sa propre parcelle (1) est
limité à ses temps libres, une fois les tâches accomplies sur les par-
celles du chef de famille ou sur les champs collectifs (en zone sou-
dano-sahélienne) ; (2) peut être alloué plus librement, mais avec
une prédominance du travail à consacrer aux parcelles cultivées
sous la responsabilité du chef de famille ; (3) peut être engagé sans
contrainte majeure (Le Roy, 1983). Dans les contextes d’Afrique
subsaharienne, ce travail est souvent « normé » en termes de
nombre de journées qui sont dues sur les parcelles du chef de
famille (voir par exemple Bassett, 1991 sur les femmes sénoufo
du Nord ivoirien ; Dubois, 1974 sur le pays sereer ; Benoit-Cattin
et Faye, 1982 sur les exploitations wolof, au Sénégal ; Stone et al.,
1995 pour les communautés kofyar au Nord-Nigeria).
Ces contraintes pesant sur les cadets sociaux concernent aussi
bien les hommes que les femmes. Au sujet de ces dernières, Okali
(1983) suggère qu’en région cacaoyère au Ghana, les coépouses
des ménages polygames sont avantagées quant à la possibilité
de développer des activités personnelles (agricoles ou autres)
comparativement à des épouses de ménages monogames, car
­
elles disposent de davantage de temps libre, une fois assumées
les tâches ménagères (voir également Toulmin, 2020 sur un cas

42
De ce fait, il peut être empiriquement délicat de distinguer les situations d’or-
ganisation productive familiale en unités « principales » et en unités « satellites »
indexées sur un même patrimoine foncier des situations où les unités « satellites »
s’autonomisent complètement sur les registres non fonciers mais continuent de
bénéficier d’un accès au patrimoine foncier familial (avec donc maintien d’un
pouvoir de régulation de l’autorité familiale). L’éventuelle fragmentation ulté-
rieure du patrimoine foncier est évoquée dans la troisième partie de ce texte.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
129

malien). La capacité à mobiliser le travail agricole de leurs filles


et, parfois, de leurs belles-filles pourra également faciliter pour
certaines femmes ce développement d’activités propres.
L’autonomie des dépendants familiaux en termes de contrôle du
produit de la parcelle qui leur est concédée sur le patrimoine
familial peut être très limitée – voir Marchal (1987) sur les
femmes en pays mooga (mossi) burkinabè, Sahlins (1957) pour
une illustration aux Fidji, ou encore Bambridge (2009 b) sur le
cas de jeunes agriculteurs polynésiens engagés dans l’agriculture
commerciale. Dans d’autres cas, une autonomie plus grande est
laissée au dépendant familial dans l’utilisation du produit, et pour
estimer l’importance de ce qui n’est plus qu’un « geste de recon-
naissance » à l’égard du chef de famille. Souvent, conserver une
partie du produit de cette parcelle, lorsqu’elle est conduite par
une femme, servira à couvrir une partie des besoins alimentaires
familiaux, qu’il s’agisse de produits vivriers de base (mil, riz, etc.)
ou de compléments pour la préparation des repas (condiments
pour la « sauce », etc.). Lorsque la production peut être commer-
cialisée, une pratique générale est de disposer librement des reve-
nus pour des dépenses personnelles, avec parfois cependant la
prise en charge de certaines dépenses non alimentaires, comme
l’habillement des enfants.
L’autonomie des membres du groupe domestique (en particulier
des femmes) sera plus prononcée lorsqu’ils développent des acti-
vités productives sur des parcelles prises à leur propre compte en
FVI, ou sur des parcelles propres (reçues en donation ou achetées,
par exemple). La base foncière de l’exploitation cesse de repo-
ser (exclusivement) sur le patrimoine familial et l’exploitation
est gérée de façon autonome (décisions culturales, contrôle du
revenu). Les liens avec l’unité domestique du chef de famille ne
sont toutefois pas rompus : la consommation peut rester gérée
pour partie au niveau du groupe domestique, des services de tra-
vail demeurent, même s’ils sont réduits (aide apportée par le fils à
son père pour la préparation du sol avant la mise en culture, etc.).

Organisations familiales et productives réticulaires

La mobilité de certains membres de la famille sans rupture avec


cette dernière conduit au développement d’« économies familiales
en archipel » (Léonard et al., 2004), ou de « systèmes familiaux
Le foncier rural dans les pays du Sud
130

multilocalisés » (Cortes et al., 2014). Ces économies en archi-


pel peuvent intégrer une dimension productive agricole familiale
(avec ses bases foncières) multilocalisée (le cas qui nous intéresse
ici) ; elles peuvent aussi conduire à l’ouverture de systèmes d’acti-
vité familiaux, au-delà de l’activité agricole. De fait, les différents
types de structures familiales et productives que nous venons
d’évoquer peuvent prendre une telle forme réticulaire ; cette der-
nière est donc potentiellement transverse.
Une telle dynamique a pu être observée dans des contextes de
colonisation agricole, comme en Côte d’Ivoire forestière, avec
l’ouverture successive de nouvelles plantations par défrichement
de la forêt, en suivant le déplacement du front pionnier. Le plan-
teur crée une plantation en mobilisant la force de travail fami-
liale puis, une fois la plantation devenue moins productive, il la
confie à un parent ou à un manœuvre et se déplace pour créer
une nouvelle plantation43. Des planteurs ont ainsi pu contrôler,
sur quelques décennies, un chapelet de plantations (voir Lesourd,
1982 pour la Côte d’Ivoire). Le produit des plantations sur le site
initial a pu permettre d’acquérir des terres en zone pionnière pour
de nouvelles plantations, comme au Ghana (Hill, 1963) ou en
Indonésie (Ruf et Yoddang, 2004) – avec en sus, dans ce der-
nier cas, le transfert d’expertise sur le nouveau site, facilitant la
réalisation de nouvelles plantations. Toujours en Côte d’Ivoire,
mais dans le contexte actuel, Ruf (2016) décrit des stratégies de
dédoublement des activités productives par les planteurs burki-
nabè installés en zone forestière, qui confient à leur épouse (ou à
l’une de leurs épouses) la création ou la gestion d’une plantation
d’anacardiers dans leur village d’origine.
L’émergence de systèmes familiaux multilocalisés peut ainsi venir
de la recherche de nouvelles terres et de nouvelles opportunités
productives avec la multilocalisation de l’activité agricole. La
migration de membres de la famille, saisonnière ou de plus longue
durée, agricole ou non agricole, peut aussi viser l’élargissement de
la base foncière familiale sur le site d’origine. Ainsi, au Mexique,
le maintien des liens entre les migrants clandestins aux États-Unis
et le ménage paternel, via l’envoi de rémitances, peut permettre

43
Voir également Breusers (1999) sur la zone cotonnière au Burkina Faso. C’était
aussi, dans un tout autre contexte et à une autre époque, le modèle de défriche-
ment québécois (Bouchard, 1993).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
131

la survie de l’exploitation familiale, mais il peut aussi déboucher


sur l’achat de terres et la formation de nouvelles exploitations, qui
sont initialement gérées par le père, en articulation étroite avec sa
propre unité de production, avant de former des structures auto-
nomes au retour du migrant (Léonard et al., 2004).

Incidence des conditions d’accès à la terre familiale


sur son usage productif
La distribution des droits sur la terre et des devoirs au sein des
groupes familiaux conditionne largement l’usage productif fait de
la ressource foncière. Dans les contextes ouest-africains, la délé-
gation de droits d’usage au sein de la famille exclut usuellement
la plantation de cultures pérennes (qui serait susceptible de per-
mettre la revendication d’un droit sur la terre) par le bénéficiaire
de la délégation. Les dépendants ne disposent généralement que
d’une partie de leur temps, ont un plus faible accès au matériel
de culture et ont moins de ressources par l’achat des intrants.
Le chef de famille peut être quant à lui contraint dans ses choix
culturaux et, plus largement, dans l’usage qu’il fait de la terre qu’il
contrôle. Il doit consacrer une certaine superficie à la production
vivrière pour l’autoconsommation familiale (sauf à se reposer
sur le marché des produits vivriers ou sur la prise en FVI pour
cet approvisionnement) et répondre a minima aux sollicitations
des dépendants familiaux sur la terre héritée (Colin, 2008). Les
femmes, pour leur part, sont rarement en situation de posséder
des plantations pérennes, car elles sont généralement exclues de
l’héritage ; elles sont limitées dans leurs choix culturaux sur les
terres qu’elles travaillent en délégation intrafamiliale, ainsi que
dans la mobilisation de la force de travail familiale (y compris la
leur) et, enfin, elles supportent de fortes contraintes pour accéder
à la terre via les marchés fonciers.
Nous avons déjà évoqué l’incidence de l’indivision familiale sur la
gestion des terres, ainsi que les usages spécifiques auxquels elle se
prête lorsqu’elle est effective (et pas seulement formelle) : pâtures
collectives, rotation des bénéficiaires, etc.
Le peu d’attention portée aux rapports sociaux intrafamiliaux
contribue à expliquer les échecs d’introduction de nouvelles
pratiques agricoles par les projets de développement, comme
au Burkina Faso avec le projet PDI-SAB, lors duquel les femmes
Le foncier rural dans les pays du Sud
132

r­efusèrent d’améliorer les sols de leurs parcelles parce que, lors-


qu’elles le faisaient, la terre améliorée était reprise par le chef de
terre et réallouée à un homme (Leonard et Toulmin, 2000, qui
présentent d’autres illustrations des défaillances de projets à inté-
grer les rapports de genre). Kaboré (2009) fait état de situations
de blocage similaires à l’égard des cadets sociaux, dont les inves-
tissements dans la conservation des sols (installation de cordons
végétaux ou pierreux antiérosifs) sont perçus comme des tenta-
tives d’appropriation pérenne des terres familiales et font l’ob-
jet d’opposition de la part des aînés et des autres membres de la
famille.

Le changement institutionnel
Les relations intrafamiliales sont tributaires des évolutions démo-
graphiques, sociales, économiques et politiques, dont un bon
nombre relèvent de la société globale, et qui interagissent avec les
transformations des processus productifs. À ce titre, les rapports
fonciers intrafamiliaux sont sujets au changement. Ni réduc-
tibles à un facteur unique (pression foncière, développement des
cultures commerciales, réformes légales, etc.), ni linéaires, ces
changements invitent à se départir de toute perspective évolution-
niste et/ou mécanique dans l’analyse44. Ils résultent de rapports
entre catégories de parents aux intérêts contradictoires et chan-
geants en fonction du contexte, mettant en jeu la pluralité des
normes qui ont « sédimenté » au cours de l’histoire. Ils peuvent
déboucher sur de nouveaux arrangements institutionnels stabi-
lisés, répondant mieux aux enjeux nouveaux qui se posent aux

44
Avec une perspective historique française, Derouet et Goy (1998) considèrent
que la pression foncière est une condition nécessaire mais non suffisante à l’ap-
parition de pratiques successorales restrictives – les alternatives pour faire face à
une dégradation du rapport terre/hommes étant l’intensification de la produc-
tion ou la migration, liée une diversification des activités économiques ou au
départ de certains individus vers des régions de plus grande disponibilité fon-
cière (on retrouve cette logique au Sénégal, avec les migrations sereer vers les
Terres Neuves, voir Lericollais, 1999). Burguière (1986) note que les perspectives
d’emploi et de revenus non agricoles ouvertes par la proto-industrialisation des
campagnes européennes ont contribué à déstabiliser la famille souche, en ébran-
lant le pouvoir patriarcal (diminution de l’attrait de la terre et donc du caractère
crucial de son contrôle, libération des pratiques matrimoniales, etc.).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
133

acteurs, ou donner lieu à des conflits récurrents, qui ne trouvent


pas de régulation (nous y reviendrons en quatrième partie du cha-
pitre). Ils interviennent souvent à l’occasion du renouvellement
générationnel.
On peut identifier quelques facteurs majeurs de changement ins-
titutionnel, qui se combinent et influent sur les pratiques fon-
cières intrafamiliales :
–– les changements démographiques, avec l’allongement de la
durée de vie et l’augmentation du nombre d’enfants par femme,
qui influent sur la pression sur la ressource foncière mais modi-
fient également la structure des groupes familiaux et boule-
versent les cycles de transmission des biens et des pouvoirs.
On peut mentionner en particulier deux facteurs de boulever-
sement du cycle familial : (1) le fait que les périodes séparant
les demandes d’accès à la terre des nouvelles générations se rac-
courcissent, du fait de la diminution de la mortalité infantile,
induisant des « collisions » des demandes d’accès à la terre ; (2)
le fait que les situations de coexistence plurigénérationnelle se
multiplient et s’allongent, ce qui retarde les séquences d’accès au
statut d’aîné et représente un facteur de conflictualité des rap-
ports intergénérationnels ;
–– la transformation des formes d’insertion des territoires dans le
système économique et politique régional, national et internatio-
nal. Avec l’intensification des mobilités et la « désagrarisation »45
d’une part et l’émergence de nouvelles arènes et normes sociales
susceptibles d’être mobilisées dans le jeu foncier d’autre part (affi-
liations politiques et religieuses, dispositifs de l’aide au dévelop-
pement, administration juridique et foncière, etc.), de nouvelles
voies d’accès à l’aînesse sociale et à l’autonomisation se sont
ouvertes aux jeunes et aux femmes en dehors du cadre lignager,
affaiblissant dans le même temps l’autorité des aînés ;
–– l’évolution des normes sociales et religieuses (comme, en
Afrique, avec la régression des cultes animistes et la conversion
au christianisme – notamment évangélique – et à l’islam) ;
–– l’approfondissement des différenciations socio-économiques et
le creusement des inégalités ;

45
La notion renvoie à la diversification de l’économie rurale au-delà des activités
agricoles et à la généralisation de la pluri-activité dans les économies familiales.
Le foncier rural dans les pays du Sud
134

–– les transformations des processus productifs (question traitée


dans le chapitre 6) et les changements dans la valeur de la terre ;
–– les politiques publiques, et notamment les changements légaux
ou les projets portant sur le contenu et la distribution des droits
sur la terre (cf. chap. 10).
Ces facteurs se combinent, de façon très contextualisée, pour pro-
duire des processus de changement institutionnel, qui peuvent
suivre différentes lignes. D’une manière générale, les change-
ments fonciers décrits ci-dessous ont accompagné la tendance à
la réduction de la taille des groupes domestiques et à l’affaiblisse-
ment de l’autorité des aînés (avec pour conséquence le renouvel-
lement des relations d’alliance et de descendance plutôt que leur
disparition).

Évolution dans les transferts fonciers


intrafamiliaux

De très nombreuses références traitent de l’évolution des règles


coutumières d’héritage, dans les contextes d’Afrique subsaha-
rienne comme en Asie, avec en particulier le passage d’héritages
sans partage à des héritages avec partage ; la remise en cause du
principe de succession des générations (en héritages patri- comme
matrilinéaire), qui veut qu’une génération soit épuisée avant pas-
sage à la nouvelle génération (l’héritage tend aujourd’hui à aller
directement au fils ou neveu du défunt, et non plus à son frère46) ;
ou encore, dans certains groupes à filiation matrilinéaire, avec un
glissement de la dévolution des biens vers les enfants et non plus
le frère ou le neveu utérins (Afrique de l’Ouest), ou aux fils et non
plus aux filles (Asie du Sud). De telles dynamiques sont encore
plus marquées dans les zones pionnières, où elles sont facilitées
par l’éloignement géographique du migrant de son milieu d’ori-
gine et de ses cohéritiers coutumiers potentiels, et par le fait que
l’héritage porte sur des biens créés par le travail du défunt et de

46
Il arrive cependant que les anciennes règles de dévolution des biens, qui
avaient évolué, soient réactivées avec la raréfaction relative de la terre, comme
dans le cas gban (Côte d’Ivoire) décrit par Chauveau (1995). Alors que le dévelop-
pement des plantations pérennes en situation d’abondance de terre et de pénu-
rie relative de travail familial avait conduit à une transmission aux fils au décès du
planteur, la tendance, au début des années 1990, était pour les aînés de réactiver
la règle de gérance de l’héritage par les frères consanguins du défunt.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
135

ses enfants, et non sur des biens hérités selon la coutume. On doit
insister sur le caractère non linéaire et non déterministe de ces
évolutions qui résultent des effets conjugués de la pression fon-
cière (et de la manière dont elle impacte la taille des patrimoines
fonciers), de la valeur productive et économique de la terre, de
la diversification de l’économie, des migrations et du cadre juri-
dique, culturel et institutionnel47.
En Afrique subsaharienne, avec la réduction du groupe des
ayants droit et la légitimation croissante des transmissions en
ligne directe (cf. infra), les femmes se voient parfois reconnaître
un droit à l’héritage dans les systèmes où elles en sont tradition-
nellement exclues. Les pères sont en outre de plus en plus inci-
tés à transmettre des terres en héritage ou par donation à leurs
filles dans des contextes où l’abandon de la pratique du lévirat48
(lorsqu’elle existait), l’instabilité matrimoniale et le développe-
ment des unions hors normes coutumières (sans versement de la
compensation matrimoniale) précarisent la position des femmes
et de leurs enfants vis-à-vis de la parentèle de leur mari et de
leurs propres frères (voir par exemple Golaz, 2007, au Kenya ;
André et Platteau, 1998, au Rwanda ; Bikaako et Ssenkumba,
2003, Joireman, 2018 à propos de l’Ouganda ; Rangé et Pallière,
2019 en République de Guinée). Au Mexique, Quesnel et del Rey
(2004) mentionnent de telles pratiques dans le contexte de l’in-
tensification et de l’allongement des migrations clandestines aux
États-Unis, qui, d’une part, occasionnent des épisodes prolongés
d’incertitude dans les relations entre les migrants et le foyer pater-
nel et, d’autre part, sont de plus en plus souvent à l’origine de rup-
tures matrimoniales entre les migrants et leurs épouses. Celles-ci
tendent à rejoindre le foyer paternel, avec leurs enfants, et sont
parfois considérées comme de potentielles « porteuses » de l’héri-
tage foncier entre la génération des parents et celle des petits-en-
fants. Ces nouvelles pratiques sont plus ou moins stabilisées, et
sujettes à conflit.

47
Analysant l’histoire des systèmes de transmission européens, Derouet et Goy
(1998) montrent ainsi comment en fonction des contextes économiques, poli-
tiques et juridiques, les systèmes de transmission à partage égalitaire ont pu
évoluer en système à héritier unique ou au contraire se maintenir.
48
Mariage d’une veuve avec un frère de son époux défunt.
Le foncier rural dans les pays du Sud
136

Les normes et valeurs portées par les religions (chrétienne comme


musulmane), ainsi que les pratiques de l’administration coloniale
puis indépendante et des services de vulgarisation agricole, favo-
risent ce glissement vers une transmission en ligne directe, en
valorisant les liens du mariage, de la parentalité et la responsabi-
lité des hommes dans la prise en charge du ménage. En Malaisie,
l’augmentation des revenus des ménages ruraux avec la révolu-
tion verte s’est accompagnée, concomitamment à la promotion
par l’État des valeurs islamiques, d’une dépréciation de la place
reconnue aux femmes dans le ménage et a justifié qu’une plus
grande part de l’héritage soit allouée aux hommes (Hart, 1991).
Le développement des cultures commerciales et la compétition
foncière ont potentiellement des effets contrastés sur les rap-
ports entre sexes et générations. Ils se traduisent parfois par une
tendance à la remise en cause de l’héritage des filles, lorsque cet
héritage était reconnu (voir par exemple Yngstrom, 2002 sur la
Tanzanie), ou des délégations de droits d’exploitation aux femmes
(épouses, sœurs, filles) et aux jeunes (fils, neveux). Ainsi, lors
du projet Jahaly Pacharr de riziculture irriguée en Gambie, les
hommes ont tiré parti du projet en se réappropriant les champs
autrefois cultivés par les femmes et, dans le même mouvement, le
travail des femmes sur ces champs, en arguant de leur responsabi-
lité dans la prise en charge du groupe domestique (voir, parmi bien
d’autres références, Carney, 1998). Le développement de cultures
commerciales (coton, puis anacardier) dans une société matrili-
néaire et uxorilocale du Mozambique, où l’accès des hommes à
la terre passait auparavant par les épouses, a pu se doubler d’un
accès entre hommes affiliés au même lignage (Geffray, 1989).
La manipulation des relations de parenté permet parfois de justi-
fier l’exclusion foncière de parents à travers la révision du cercle
de l’appartenance (Peters, 2002). De ce point de vue, une des
évolutions majeures des deux dernières décennies dans de nom-
breuses régions d’Afrique subsaharienne est la diminution, voire
la disparition, des dons et délégations de droits aux femmes et
à leurs enfants lorsque l’union n’a pas été formalisée (André et
Platteau, 1998 pour le Rwanda ; Golaz, 2007 pour le Kenya ;
Whyte et Acio, 2017, Joireman, 2018 pour l’Ouganda ; Rangé et
Pallière, 2019 pour la République de Guinée). Alors qu’en situa-
tion d’abondance foncière, ces enfants étaient considérés dans les
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
137

normes coutumières comme appartenant au lignage de la mère et


y jouissaient de droits sur la terre, ce n’est plus le cas en situation
de compétition foncière.

Individualisation des droits fonciers


au sein du groupe domestique

Nous utilisons l’expression « individualisation des droits » au


sens de restriction du groupe exerçant les droits sur la terre (Bie-
buyck, 1963). Cette restriction peut jouer à différents niveaux :
celui du terroir (réduction des fonctions des autorités coutumières
comme régulatrices de l’accès à la terre, régression ou disparition
des ressources communes), celui des patrimoines fonciers (d’une
maîtrise foncière par le lignage ou le segment de lignage à une
maîtrise par la famille élargie, la famille nucléaire, l’individu),
celui des droits d’exploitations des individus au sein d’un groupe
domestique (Lavigne Delville et Karsenty, 1998).
La disparition des réserves de terre à disposition du lignage, la perte
du contrôle sur les alliances matrimoniales, l’émergence concomi-
tante de la famille conjugale comme unité économique, avec l’indi-
vidualisation des droits d’exploitation, les enjeux de la rente foncière
en contexte d’urbanisation, l’accroissement démographique, la
mobilité de membres du groupe domestique, le développement d’un
accès marchand à la terre ou encore les politiques de formalisation
et d’enregistrement de droits sont autant de facteurs favorables à
l’individualisation des droits d’appropriation, au-delà des processus
usuels de scission des groupes au cours du cycle domestique.
Historiquement, en Afrique de l’Ouest, la précarisation des écono-
mies domestiques ayant résulté de l’imposition en argent a affai-
bli l’autorité des aînés, contraints de laisser les cadets partir en
migration pour gagner le monétaire, et favorisé l’autonomisation
des dépendants au sein des groupes domestiques et des unités de
production (Raynaut et Lavigne Delville, 1997). Face à l’attraction
qu’ont suscitée les migrations et le travail salarié auprès des jeunes
gens, les aînés se sont vus contraints de leur laisser une plus grande
autonomie au village en leur reconnaissant le droit de cultiver une
parcelle pour se dégager un revenu monétaire propre (Pallière et
al., 2018 à propos de la Sierra Léone). Les dynamiques dans les
usages productifs de la ressource foncière interviennent aussi dans
Le foncier rural dans les pays du Sud
138

ces transformations. Les opportunités économiques offertes par de


nouvelles cultures et le changement dans les techniques de produc-
tion (mécanisation, irrigation, usage d’intrants) ont une incidence
sur l’organisation foncière et productive au sein de la famille et, en
amont, sur l’organisation même des rapports intrafamiliaux (Wilk
et Netting, 1984). Ainsi au Centre-Sud Cameroun (pays bulu-
beti), où le développement des plantations de cacaoyers a favorisé
le démantèlement de la nda-bot (grande famille) et le resserrement
de la cellule de production sur la famille nucléaire ou sur la fratrie,
réunie dans une exploitation commune (Weber, 1977). Ces dyna-
miques impulsées par l’introduction de plantations pérennes ont
été abondamment décrites. Dans le cas des migrants sénoufo ins-
tallés en basse Côte d’Ivoire étudiés par Soro et Colin (2008), c’est
l’opportunité de produire des cultures marchandes non pérennes
(ananas, manioc), qui impulse une individualisation de la produc-
tion à partir de parcelles familiales ou prises en FVI. À l’inverse,
chez les Kofyar du Nord-Nigeria (Netting, 1965), une organisation
familiale nucléaire dans la région d’origine, marquée par une agri-
culture intensive, avec un travail localisé, fait place à une organisa-
tion en familles étendues en zone de migration (via la polygamie et
le maintien des jeunes adultes dans la cellule familiale), dans des
conditions agroécologiques qui imposent un système de produc-
tion spatialement dispersé. Ce constat va dans le sens de l’hypo-
thèse de Pasternak et al. (1976), selon laquelle le besoin en travail
serait un déterminant majeur de l’existence de familles étendues
(Sahlins [1957] proposait déjà une telle interprétation). Yanagi-
sako (1979) souligne cependant que les besoins en travail seuls ne
suffisent pas à expliquer la structure des groupes familiaux, et qu’il
convient de prendre également en compte l’organisation sociale de
la production (division sexuelle et par âge du travail, emploi de
main-d’œuvre rémunérée, coopération entre ménages).

La fragmentation des unités familiales est susceptible d’avoir


une incidence sur l’efficience productive et la vulnérabilité : des
exploitations agricoles réduites au ménage nucléaire pourront
avoir des difficultés à mobiliser le travail nécessaire pour réali-
ser à temps les travaux culturaux, ou à acquérir des équipements
de culture, comme cela a été largement montré en Afrique sou-
dano-sahélienne (Marchal, 1987 ; Raynaut et Lavigne Delville,
1997 ; Whitehead, 2006 ; Bainville, 2015 ; Toulmin, 2020).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
139

L’individualisation des droits d’appropriation est souvent considé-


rée comme nuisant aux conditions d’accès des femmes et des jeunes
au foncier. Dans certaines configurations toutefois, elle peut favo-
riser les dons de terres aux femmes, en contrepartie de leur travail
(Evans et al., 2015 au Ghana), ou permettre de garantir l’accès des
plus jeunes femmes et des derniers nés à la terre familiale. En per-
mettant d’apaiser les tensions foncières, elle peut favoriser le ren-
forcement des relations intrafamiliales (Ottino, 1972 en Polynésie ;
Rangé et Pallière, 2019 à propos de la Guinée forestière). L’indivi-
dualisation des droits d’appropriation peut aussi être un moyen pour
les migrants de garantir leurs droits fonciers au village. En l’absence
d’une telle individualisation, et en contexte de compétition foncière,
les terres du groupe peuvent rapidement être entièrement occupées
par les membres résidents et le droit à une parcelle des membres du
groupe installés à l’extérieur risque fort de devenir virtuel (Floquet
et Mongbo, 1998). L’individualisation des droits fonciers n’implique
pas la disparition de tout contrôle lignager, les autorités du lignage
continuant souvent à jouer un rôle important dans la régulation des
conflits fonciers et la désignation de l’héritier (cf. supra). Le proces-
sus revêt une intensité très variable selon les territoires, les groupes
sociaux et les groupes domestiques. Il dépend du type d’occupation
du sol, les plantations pérennes et les champs cultivés en continu
étant plus rapidement exploités et/ou possédés à l’échelle du ménage
nucléaire (la littérature est ici abondante, nous ne mentionnerons
que Boserup, 1970). Il n’est par ailleurs pas linéaire. Si la diminution
des réserves foncières favorise de manière générale la segmentation
du groupe des ayants droit, ces derniers peuvent choisir de conserver
la terre en commun lorsque l’étendue du patrimoine foncier devient
trop faible, comme nous l’avons noté. Les choix en la matière sont
largement dépendants des opportunités offertes par l’intensification
agricole, la pluri-activité, les migrations et les marchés fonciers, et
également par les trames institutionnelles en vigueur.
La dynamique de segmentation des groupes domestiques et d’in-
dividualisation des droits fonciers intrafamiliaux s’accompagne
d’une réduction de la solidarité familiale élargie, sans que l’État
soit en mesure d’assumer la fonction de protection sociale en dés-
hérence (Platteau, 2004 ; Rangé et Pallière, 2019)49. Cependant,

49
Cette dimension « assurance » contribue, nous l’avons vu, au maintien indivis
du patrimoine familial lors de l’héritage.
Le foncier rural dans les pays du Sud
140

en situation de crise économique, on note parfois un processus de


reconstitution de groupes familiaux élargis, avec par exemple le
maintien de fils mariés et de leur famille dans l’unité domestique
du père (Vimard et Léonard, 2005 sur le Sud-Ouest ivoirien ;
Quesnel et Vimard, 1999 sur le Yucatan au Mexique)50.

La contractualisation et la clientélisation
des relations foncières intrafamiliales

L’insécurité dans laquelle se retrouvent les aînés quant à leur prise


en charge future dans un contexte d’intensification de la mobilité
des jeunes et de remise en cause du contrat intergénérationnel
favorise le développement de relations clientélistes au sein des
groupes domestiques, les propriétaires fonciers s’attirant le sou-
tien de dépendants familiaux défavorisés par les normes coutu-
mières, souvent leurs filles, en les dotant en terre. On trouvera
des illustrations d’une telle dynamique dans les travaux de Cohen
(1992), et Bélanger et Li (2009) sur la Chine ; André et Platteau
(1998) sur le Rwanda ; ou encore Deere et Leon (2003) sur les
sociétés luso-hispaniques lorsque le père favorise un fils – l’aîné ou
le plus jeune – pour garantir sa prise en charge future, au mépris
de la norme de partage égalitaire (voir également Huard, 2020,
sur la Birmanie). Chauveau (1995) analyse un phénomène de
clientélisation des relations foncières intrafamiliales dans l’ouest
de la Côte d’Ivoire, dans un contexte marqué par la compétition
foncière et la perte d’autorité des aînés du lignage.
Les migrations tendent également à renforcer la contractualisa-
tion et la clientélisation des relations foncières intrafamiliales, en
conduisant à de nouvelles relations d’obligations et de protection
autour de la terre familiale (les migrants confiant leur part du fon-
cier à un parent pendant leur absence), ou au contraire en favori-
sant les tensions et conflits (Ottino, 1972 à propos de la Polynésie ;
Léonard et al., 2004 à propos du Mexique ; Rigg, 2007 sur l’Asie du
Sud-Est). Sur les fronts pionniers, les migrants fonctionnent sou-
vent, on l’a noté, sur des relations clientélistes entre aînés (père,
frère ou oncle) et cadets, les premiers ayant besoin du travail des
seconds pour se constituer un patrimoine foncier.

50
Cette même logique est décrite par Le Roy Ladurie (1969) pour le Languedoc
en crise des xive et xve siècles.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
141

Une lecture intrafamiliale


de grands enjeux fonciers
Cette dernière partie du texte propose une lecture spécifique-
ment intrafamiliale de quatre thèmes abordés dans d’autres
chapitres de cet ouvrage : l’usage productif fait de la terre, le
rapport aux marchés fonciers, les conflits fonciers et les poli-
tiques foncières.

L’usage productif au prisme du genre

Les relations entre perspective intrafamiliale et usage productif


de la ressource foncière ont été évoquées précédemment. Nous
proposons ici une lecture spécifique, en termes de genre, des rela-
tions entre rapports fonciers intrafamiliaux et usage productif de
la ressource foncière (voir également le chapitre 6).
Deux préalables méthodologiques doivent être notés. D’abord, les
études sur le genre s’appuient fréquemment sur une comparaison
construite selon le sexe du chef de ménage, avec une conception
unitaire du ménage (un seul centre de décision), ce qui conduit,
nous l’avons vu, à ignorer le rôle des femmes dans les ménages
dont les responsables sont des hommes. Ensuite, la catégorie
analytique « femmes » ne peut être appréhendée comme homo-
gène. Une femme chef de ménage peut être veuve ou divorcée,
ou assumer ce rôle pendant l’absence de son conjoint, parti en
migration. Elle peut être de condition très modeste, ou avoir un
emploi urbain lui ayant permis d’acheter de la terre. Selon son âge
et sa position dans le cycle domestique, le type d’alliance (mono-
ou polygynique), son origine ethnique, son lignage, sa caste et sa
classe, sa position dans les rapports fonciers différera radicale-
ment. Dans les termes de Jackson (2003 : 467, 468), « différentes
identités sont portées [inhabited] simultanément, ce qui crée des
intérêts transversaux. En tant que fille, une femme a un intérêt
évident à réclamer une part de la propriété parentale […], mais
en tant qu’épouse, elle peut aussi s’opposer aux revendications
foncières de la sœur de son mari, et en tant que mère, elle ne sou-
tiendra pas nécessairement une fille contre les prétentions d’un
fils. […] La propriété divise les femmes entre elles » (TdA ; voir
également Peters, 2020).
Le foncier rural dans les pays du Sud
142

Le contenu des droits fonciers et l’organisation des activités pro-


ductives au sein de la famille sont gouvernés par des normes,
par des rapports de genre et intergénérationnels (donnés en
un temps t mais évolutifs) : division du travail, modalités d’ac-
cès à la terre familiale, contrôle sur la production, etc. Forte en
Afrique subsaharienne ou dans certains pays asiatiques, la place
des femmes dans l’activité agricole et dans les rapports fonciers
intrafamiliaux est moindre en Amérique latine et plus encore en
Afrique du Nord. Les normes diffusées par les projets de déve-
loppement, les services de l’administration et les religions posant
l’homme comme chef de ménage et seul responsable de l’exploita-
tion agricole sont parfois mobilisées pour justifier l’exclusion des
femmes de certaines productions marchandes ou des pratiques
d’héritage favorisant le transfert de la terre en ligne directe aux
fils, ou à l’un des fils, et des politiques foncières biaisées en faveur
des hommes (cf. infra).
Dans certaines situations, on constate une déféminisation de
l’agriculture, comme au Sud-Niger, où la pratique islamique de
la « claustration des champs » (kublen gona, correspondant à l’in-
terdiction de travaux champêtres pour les femmes) s’est répandue
au début des années 2000, fournissant aux jeunes hommes un
argument légitime pour contourner la norme sociale qui les oblige
à céder une parcelle à leur épouse (Doka et Monimart, 2004). À
l’inverse, Bassett (1991) décrit une « féminisation de l’agricul-
ture » dans le Nord ivoirien, sous la forme, d’abord, d’une inten-
sification du travail des femmes sur les parcelles contrôlées par
les hommes, puis d’une extension des superficies des parcelles
qu’elles contrôlent. Un processus de féminisation de l’agricul-
ture est également constaté par Soro (2012) dans des groupes
familiaux de migrants sénoufo de basse Côte d’Ivoire, dans un
contexte de baisse des revenus tirés des plantations vieillissantes
de café et de cacao, à partir de la fin des années 1970, qui a conduit
les hommes à se désengager de certaines dépenses et à favoriser
les activités productives de leur(s) épouse(s) – cette dynamique
permettant aux femmes de s’affirmer au sein du ménage.
Un thème peu travaillé est celui du pouvoir de décision relati-
vement aux choix culturaux, aux façons culturales, à la destina-
tion du produit et à l’usage du revenu, pour les parcelles relevant
des femmes. Twyman et al. (2015), en Équateur, montrent que la
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
143

prise de décision effective est positivement liée à la forme de la


possession (parcelle en propriété propre de la femme, plutôt que
propriété du couple), à une implication directe dans les travaux
sur la parcelle, à l’absence d’activité hors exploitation et à l’âge
(les jeunes femmes participant davantage à la prise de décision).
Agarwal (1994) souligne également qu’en Asie du Sud, le pou-
voir de gestion des femmes sur les terres qu’elles possèdent ou
sur lesquelles elles ont des droits d’usage est nettement plus mar-
qué lorsqu’elles sont actives dans la production agricole (cas des
groupes tribaux du nord de l’Inde) ou lorsqu’elles détiennent un
droit de propriété individuelle (comme dans certaines commu-
nautés du Sri Lanka).
Dans ces mêmes contextes, Agarwal (1994) insiste, relativement
aux obstacles rencontrés par les femmes pour développer une
production directe, sur le rôle des normes culturelles régissant
les interactions avec les hommes non apparentés, tout particuliè-
rement dans les sociétés musulmanes ou hindoues du sous-conti-
nent indien pratiquant le purdah (que l’on retrouve dans certains
pays arabes), i.e. la ségrégation de l’espace selon les genres.
Quelques études s’intéressent aux différences d’efficience dans
l’allocation des facteurs, au sein d’un même ménage, entre les
parcelles contrôlées par les femmes et celles contrôlées par les
hommes (voir références in Meinzen-Dick et al., 2019), avec le
constat que les premières sont exploitées moins intensivement
(en termes de travail et de consommation d’intrants) que les
secondes. Au-delà des critiques qui peuvent être formulées à ces
études – qui tiennent principalement à l’absence d’analyse des
relations entre générations, sexes et statuts au sein et entre les
ménages en jeu dans la production51 –, un tel constat, et plus lar-
gement le fait que les femmes, lorsqu’elles ont une activité pro-
ductive propre, ne sont pas toujours en mesure de pratiquer des
cultures à forte valeur ajoutée ou de mettre en œuvre des pra-
tiques culturales optimales, peut être mis en rapport avec tout

51
Udry (1996) est ici la réference incontournable. O’Laughlin (2007) rappelle
les limites de cette étude : absence de distinction entre les parcelles travaillées
individuellement par le chef de famille et celles travaillées collectivement sous
son contrôle (les deux étant qualifiées de « parcelles masculines » dans l’analyse
quantitative), ou encore non-prise en compte du fait que les femmes exploitent
usuellement seules leur parcelle.
Le foncier rural dans les pays du Sud
144

un jeu de contraintes : contraintes financières pour l’achat d’in-


trants, le paiement de prestations de service, la rémunération
de manœuvres agricoles, etc. ; obligations familiales en termes
d’allocation de leur temps (travail domestique, parfois travail à
consacrer de façon principale aux parcelles du chef de famille ou
aux productions d’autoconsommation) ; moindre sécurisation
de leurs droits fonciers, qui peut les empêcher de tirer parti de
l’opportunité d’utiliser de nouvelles technologies, de pratiquer de
nouvelles cultures plus rentables, de mettre la parcelle en jachère
pour une durée suffisante ; accès à des terres familiales de moindre
qualité ; accès limité à l’équipement ; moindre accès au marché du
travail (pour recruter des manœuvres), aux dispositifs de vulgari-
sation ou de crédit, aux réseaux d’approvisionnement en intrants
ou de commercialisation des produits.

Les dimensions intrafamiliales


des rapports aux marchés fonciers

Les marchés fonciers ne fonctionnent pas indépendamment des


cycles domestiques, des systèmes d’héritage et de la mobilité des
individus (sur les marchés fonciers, voir le chapitre 7). Nous avons
déjà évoqué la pratique, ancienne ou développée plus récemment,
de rapports fonciers marchands au sein même des groupes fami-
liaux. Le focus est mis ici sur les dimensions foncières intrafami-
liales des transactions foncières impliquant des tiers.

Droits fonciers intrafamiliaux


et participation à l’offre sur les marchés fonciers
Selon le contenu du faisceau de droits sur la terre et l’origine de
ces derniers, la marge de manœuvre des membres de la famille
quant à une éventuelle aliénation par la vente, ou quant à la ces-
sion en FVI, pourra différer sensiblement.
Sur un terrain acheté, un héritage individualisé ou une posses-
sion obtenue par défrichement d’une terre libre de droits, la déci-
sion de vendre (lorsque le principe de la vente est socialement
accepté) ou de céder en FVI est généralement du ressort du seul
propriétaire, comme le sont la forme et l’importance de cette
cession. A contrario, dans certaines sociétés du sous-continent
indien, les femmes (filles ou épouses) héritant individuellement
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
145

sont contraintes quant aux cessions (et plus largement à l’usage)


qu’elles pourraient faire de leur terre52 (Agarwal, 1994) ; il en va
de même dans d’autres contextes, comme dans certains groupes
ethniques ougandais (Bikaako et Ssenkumba, 2003). En d’autres
termes, l’héritage individuel s’accompagne de restriction sur cer-
taines fibres du faisceau de droits qui est transféré. Dans le cas
d’une appropriation individuelle faisant suite à une donation, la
vente pourra être exclue tant que le donateur est en vie, ou être
soumise à l’accord de ce dernier – une restriction parfois inter-
prétée comme une incitation, pour les enfants, à remplir leurs
devoirs envers leurs parents, et comme contrôle du risque de bra-
dage du patrimoine foncier (Burnod et al., 2016).
Dans le cas d’une parcelle correspondant à un héritage fami-
lial (non partagé), le niveau de contrainte pesant sur l’héritier/
successeur varie. La terre jouant un rôle de sécurité pour l’en-
semble des ayants droit, la vente pourra être socialement réprou-
vée, exclue ou requérir l’approbation du conseil de famille, et
n’être envisageable que dans certaines situations : frais de santé
importants, financement de la migration des jeunes, parfois frais
de justice, patrimoine foncier trop réduit pour être partagé au
moment de l’héritage, etc. Elle pourra aussi être limitée, dans un
premier temps au moins, aux apparentés (endoaliénation évo-
quée supra), y compris avec un droit de préemption (comme
avec le droit de chefâa)53. Le principe sera généralement de ne
céder la terre hors du cadre familial que si les parents sollici-
tés ne sont pas en mesure de l’acquérir. La possibilité de céder
en FVI, en général reconnue à l’héritier d’un bien familial, peut
être restreinte par le devoir de satisfaire – dans une certaine
mesure – les demandes en terre des ayants droit familiaux, dans
les contextes où ces ayants droit peuvent prétendre à un accès
relativement autonome à la terre.

52
Y compris, outre les normes culturelles, par des restrictions légales, comme
au Népal où les femmes ne contrôlent que la moitié de leur héritage et doivent,
pour l’autre moitié, solliciter l’accord du père ou du fils adulte (pour les veuves)
pour procéder à d’éventuelles cessions.
53
Qualifié de « retrait lignager » dans la France de l’Ancien Régime (Derouet,
2001). On suivra avec intérêt l’analyse passionnante du retrait lignager proposée
par l’auteur, en particulier sa lecture de son utilisation stratégique pour la déter-
mination du prix.
Le foncier rural dans les pays du Sud
146

Le fait que l’héritage donne lieu ou pas à un partage du patri-


moine foncier est susceptible d’influer sur la dynamique des mar-
chés fonciers. Un héritage conduisant à un fractionnement des
patrimoines peut dynamiser l’offre sur les marchés fonciers, avec
la cession de terres par des héritiers ne souhaitant pas ou ne pou-
vant pas les exploiter, ainsi que la demande, afin de reconstituer
des unités foncières viables économiquement.

Les marchés fonciers : voies d’exclusion ou d’accès


à la terre pour les dépendants familiaux ?
L’incidence du jeu des marchés fonciers sur les relations foncières
intrafamiliales donne lieu à des appréciations contrastées selon
les situations.
La vente de parcelles par le chef de famille est susceptible de com-
promettre l’accès à la terre des femmes et des jeunes sous sa dépen-
dance. Cet impact négatif se trouve exacerbé lorsque les cessions
portent sur des superficies importantes et sont concentrées spatia-
lement, comme dans le cas des acquisitions par des acteurs urbains,
fréquentes aujourd’hui en Afrique subsaharienne (Colin, 2017). Le
développement des transactions foncières peut également conduire
à une érosion des obligations coutumières, ces dernières cessant
sur une terre achetée, comme cela est décrit par André et Platteau
(1998) dans un contexte rwandais. Le développement du marché
locatif peut aussi fragiliser le droit des dépendants familiaux, dès
lors que le chef de famille peut être tenté de céder en FVI plutôt que
de déléguer un droit d’exploitation sans contrepartie financière.
Le marché de l’achat-vente peut à l’inverse permettre à des femmes
(ou à d’autres cadets sociaux) d’accéder à la terre, indépendamment
de tout rapport au foncier familial (voir références in Colin, 2017,
pour l’Afrique de l’Ouest). Celles qui en ont les moyens, grâce à
des revenus d’activités non agricoles, locales (transformation ou
commerce) ou urbaines, sont alors actrices des marchés fonciers
en tant qu’acquéreuses, se constituant un patrimoine foncier dis-
tinct de celui de leur mari. Dans certains contextes, les femmes
doivent pour cela aller alors à l’encontre des normes locales quant
à la place des femmes dans le ménage. Ainsi en Ouganda, Bikaako
et Ssenkumba (2003) évoquent les achats fonciers réalisés à l’insu
des époux, réticents à une telle indépendance féminine. On note
également un recours croissant des jeunes aux marchés fonciers
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
147

(achat et surtout FVI54) pour accéder à la terre hors patrimoine


familial, ou pour compléter une faible dotation foncière obtenue
par héritage (voir par exemple Golaz, 2007 pour une illustra-
tion kényane ; Whyte et Acio, 2017 en Ouganda ; Di Roberto,
2019 pour Madagascar ; Daoudi et al., 2017 en Algérie ; Rangé et
Pallière, 2019 en République de Guinée). Parfois, c’est la mère
qui achète une parcelle pour ses fils et s’assure ainsi que ceux-ci
n’auront pas à faire face aux revendications foncières d’autres
membres du lignage (Englert, 2008). On a précédemment noté
qu’accéder à la terre hors du patrimoine familial par une prise en
FVI ou un prêt de terre pouvait également assurer davantage d’au-
tonomie aux femmes au sein du groupe domestique.

Les conflits fonciers intrafamiliaux

Les relations foncières intrafamiliales sont fréquemment conflic-


tuelles (voir à ce sujet le chapitre 8). Mise en évidence dans
différentes régions du monde (voir Bambridge, 2009 a sur la Poly-
nésie ; Allen, 2018 sur les îles Salomon ; Agarwal, 1994 pour
le sous-continent indien), la dimension intrafamiliale des conflits
a été particulièrement documentée en Afrique subsaharienne,
marquée par des contextes de forte croissance démographique,
de compétition foncière, de déstabilisation des instances coutu-
mières, de développement des marchés fonciers, d’urbanisation
et de mise en œuvre de politiques d’enregistrement des droits
fonciers (Berry, 1993 ; Peters, 2004). Les conflits intrafamiliaux
peuvent avoir de multiples sources et intervenir entre aînés et
cadets, entre fratries dans les groupes familiaux polygames, au
sein des fratries, entre parents et enfants, maris et épouses, etc.
Les tensions ou conflits entre individus ou groupes apparentés
peuvent conduire à un processus d’exclusion, transformant cer-
tains parents en « étrangers » et redéfinissant de façon plus res-
trictive qui peut avoir des revendications légitimes sur la terre.
Dans certains contextes, les tensions intrafamiliales diffusent hors
du cadre familial et se transforment en conflits intra- ou intercom-
munautaires. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut identifier
quelques types de conflits fonciers intrafamiliaux récurrents.

54
L’accès à la terre par le FVI est moins sélectif que l’achat, du fait d’un moindre
besoin de financement.
Le foncier rural dans les pays du Sud
148

Tensions autour des transferts fonciers intrafamiliaux


Certains conflits intrafamiliaux viennent de la (tentative de)
renégociation des transferts lors d’un héritage ou de donations
entre vifs, dans des contextes où les enjeux fonciers s’exacerbent
(notamment à l’occasion d’opérations de développement ou de
programmes d’enregistrement des droits), ou lorsque les groupes
familiaux voient leurs relations internes altérées du fait d’événe-
ments liés au cycle de vie des individus et des groupes domes-
tiques : décès, accession au statut d’adulte par le mariage, retour
de migration, etc. (voir par exemple Chauveau, 1995 pour une
illustration ivoirienne)55. Il peut y avoir des tensions autour de
l’identification de l’héritier (tensions entre frères et fils du défunt
dans les sociétés patrilinéaires, entre fils et neveux utérins dans
les sociétés matrilinéaires). Le caractère personnel ou familial de
la propriété, ou encore des donations, peut être contesté – avec,
par exemple, des revendications, après le décès du donateur, sur
la terre qui avait fait l’objet d’une donation à ses enfants ou à son
(ses) épouse(s). Lorsque l’héritage donne lieu à un partage, ce
dernier peut aussi être source de conflits intrafamiliaux56 (voir par
exemple Agarwal, 1994 sur le Sri Lanka et le Bangladesh).
Des tensions peuvent également émerger lorsque l’héritier d’une
terre familiale répond d’une façon jugée insatisfaisante, en tant que
successeur, aux demandes de terres des membres de la famille, ou
gère d’une manière jugée peu équitable les revenus issus de l’ex-
ploitation des terres héritées – l’accès au statut d’héritier impli-
quant des obligations, dont celle de répondre aux besoins des
membres de la famille (Okali, 1983 sur le Ghana ; Kouamé, 2010
sur le pays abouré en Côte d’Ivoire ; André et Platteau, 1998 au
Rwanda, lorsque le père ne satisfait pas la demande de terre de
son fils, au moment du mariage de ce dernier).

55
Pour une analyse plus générale des conflits fonciers, voir le chapitre 8.
56
En particulier lorsque ce partage vient de nouvelles législations et non des
pratiques coutumières. Au Bangladesh, des frères interviendront par exemple
auprès des autorités agraires pour dénoncer comme propriétaires absentéistes
leurs sœurs résidant dans le village de leur époux, ou les menaceront de procé-
dures judiciaires coûteuses. Plus largement à l’échelle du sous-continent indien,
ces nouvelles législations induisent des conflits (et souvent des violences allant
jusqu’au meurtre) touchant sœurs, filles, ou encore belles-filles.
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
149

L’usage fait de la terre familiale peut aussi être une source de ten-
sions. Lorsque des cadets développent une activité productive
sur une parcelle familiale, il arrive que les aînés revendiquent
en contrepartie une contribution jugée excessive par les jeunes.
Pour cette raison, Amanor (2001) montre que des planteurs gha-
néens préfèrent développer leurs plantations pérennes hors terres
familiales. Dans cette même logique, Herrenschmidt et Le Meur
(2016) évoquent le cas d’agriculteurs kanak néo-calédoniens qui
préfèrent pratiquer des cultures commerciales via la prise en loca-
tion des terres à des propriétaires non kanak plutôt que de rester
sur les terres coutumières auxquelles ils ont accès « gratuite-
ment », mais sur lesquelles ils sont soumis à des devoirs de redis-
tribution (voir Bambridge, 2009 b). Sur un tout autre registre, les
non-résidents peuvent être confrontés à des revendications fon-
cières de leurs parents, lorsqu’ils laissent l’usage de leur terre à ces
derniers (pour une illustration au Mexique, voir Léonard, 2020).

Tensions autour des transferts fonciers extrafamiliaux


La cession en dehors du groupe familial de terres familiales héri-
tées constitue un facteur majeur de tensions intrafamiliales dans
les systèmes lignagers. Ces dernières peuvent être induites par
une contestation du droit du cédant à céder, ou de la légitimité de
la cession. Certains conflits autour des transactions ne sont que
les révélateurs de contestations d’héritage et, plus largement, de
droits au sein des familles. Ils éclatent souvent au renouvellement
des générations, ou lors du retour au village de membres de la
famille qui viennent y prendre leur retraite ou qui se trouvent en
situation d’échec dans leurs projets urbains – comme dans nombre
de contextes ouest-africains. Les contestations familiales de ces-
sions foncières peuvent porter sur le principe même de la vente
ou d’une cession « excessive » en location, de la part d’un héritier
qui détourne à son profit le patrimoine commun, le « dilapide »
ou ne le gère pas en « bon père de famille ». Elles portent parfois
moins sur ce principe que sur l’usage fait de la somme perçue –
avec alors une dimension d’économie morale, mais aussi un souci
de partage de la rente.
Il arrive parfois que les jeunes défient l’autorité des chefs de famille
gestionnaires des terres par des retraits de terre aux migrants, puis
essaient d’imposer de nouveaux contrats (voire qu’ils cèdent des
Le foncier rural dans les pays du Sud
150

terres familiales à l’insu de la famille), une pratique documen-


tée dans de nombreux contextes d’Afrique de l’Ouest (voir par
exemple Koné, 2001 ; Ibo, 2007 ; Kouamé, 2010 ; Bobo, 2012 sur
la Côte d’Ivoire ; Mathieu et al., 2000 ; Hagberg, 2006 ; Bologo,
2008 ; Kaboré, 2009 sur le Burkina Faso ; Floquet et Mongbo,
1998, Edja, 2003 sur le Bénin). Dans la région centrale du Bénin,
les relations entre jeunes et aînés peuvent s’inscrire dans un cadre
pacifié, grâce à une répartition équilibrée de l’accès à la rente sur
les migrants dans un contexte d’abondance foncière, mais les ten-
sions apparaissent là où la pression foncière est forte et où les aînés
revendiquent le monopole de la rente foncière (Le Meur, 2005).
Dans des contextes aussi divers que l’Afrique subsaharienne, le Paci-
fique, le sous-continent indien ou les sociétés amérindiennes, ces
conflits s’expriment parfois dans le langage et les pratiques de la
sorcellerie et de l’empoisonnement, véritable instrument de contrôle
social. Agarwal (1994) décrit, au Bangladesh en particulier, une pra-
tique croissante d’accusations de sorcellerie adressées à des femmes
de la famille, suivies d’assassinat (witch killing) comme moyens de
prévenir leur accès aux droits fonciers, y compris les droits d’usage
coutumiers. En Côte d’Ivoire, dans les groupes de filiation matri-
linéaire, ce sont surtout les consanguins, héritiers en ligne directe
d’un père (fils et filles) et résidant en ville ou à l’étranger, qui font
valoir les droits d’héritage (cf. infra) devant un tribunal, car ils sont
à l’abri des tentatives d’empoisonnement qui viennent sanctionner
les déviations à la norme coutumière (Gastellu, 1989).

Politiques publiques
et rapports fonciers intrafamiliaux

Différentes politiques publiques sont mises en œuvre, qui visent à


réguler l’accès à la terre (voire à réduire les inégalités en la matière),
à accroître les investissements productifs, diminuer la pauvreté,
sécuriser les droits fonciers, etc. (cf. chap. 4). L’impact de ces poli-
tiques (y compris des projets de développement) sur les rapports
fonciers intrafamiliaux est largement discuté dans la littérature,
bien qu’avec un focus quasi exclusif sur la question du genre57.

57
Voir Agarwal (1994, 2003), Meinzen-Dick et al. (1997), Lastarria-Cornhiel
(1997), Gray et Kevane (1999), Deere et León (2001, 2003), Razavi (2003, 2007),
Englert et Daley (2008), Levien (2017), Lastarria-Cornhiel et al. (2014).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
151

Cet impact varie selon les systèmes de parenté et d’héritage, et


selon le jeu éventuel du pluralisme normatif, qui peut articuler
ou mettre en concurrence des normes coutumières, religieuses et
du droit positif.

La révision du droit de la famille


et de la propriété
Ces politiques peuvent modifier le droit de la famille, de façon
à influer sur les transferts fonciers intrafamiliaux – tout particu-
lièrement sur l’héritage : partition de l’héritage auparavant trans-
mis dans son intégralité en filiation unilinéaire ; partage égalitaire
d’un héritage auparavant inégalitaire58 ; droit des épouses et/
ou des filles à l’héritage ; exclusion ou non des enfants « illégi-
times » ; reconnaissance ou non des unions coutumières, etc. Le
droit régissant la propriété joue également un rôle majeur, selon,
par exemple, le traitement fait de l’indivision et de préemption
par les membres de la famille, ou encore les limites posées à la
fragmentation de la propriété lors de l’héritage ou des ventes, ou,
à l’inverse, à la concentration foncière à travers les achats.
Ainsi, en Côte d’Ivoire, la loi sur la famille reconnaît depuis 1964
l’égalité des enfants devant l’héritage, sans distinction de sexe – ce
qui remet en cause radicalement les principes coutumiers de dévo-
lution des biens. En Ouganda, la loi foncière de 1998 reconnaît
que les enfants détiennent des droits sur les terres coutumières et
empêche le transfert de terres familiales sans l’approbation d’un
comité foncier afin de protéger ces droits.
Ce type de changement légal a pu avoir un impact positif sur l’ac-
cès des femmes à la terre (voir Agarwal, 1994 ; Meinzen-Dick
et al., 2019), mais l’application de ces dispositions reste timide
lorsque les pratiques coutumières en matière d’héritage et de
gestion des patrimoines fonciers restent prégnantes ou lorsque

58
Dans la France révolutionnaire, auparavant globalement divisée en pays cou-
tumiers (avec un partage égalitaire traditionnel lors de l’héritage) et en pays de
droit écrit (désignation par testament d’un héritier principal), le projet initial de
généraliser le partage égalitaire s’est heurté à une forte opposition dans les
seconds, où il remettait en cause l’autorité paternelle. Les familles ont élaboré
différentes parades pour échapper à la législation successorale égalitariste, avec
la complicité des notaires, voire des juges. Le Code civil de 1804 proposera un
compromis juridique et politique, en donnant la possibilité de privilégier par tes-
tament un héritier, mais avec certaines limites (Goy, 1988).
Le foncier rural dans les pays du Sud
152

les hommes de la famille s’y opposent. Parfois aussi, les femmes


ont des réticences à faire valoir leurs droits (lorsqu’elles en ont
connaissance), dans des contextes où elles considèrent que la terre
doit bénéficier en priorité aux hommes exploitants agricoles de la
famille (frères ou fils, les filles étant destinées à être entretenues
par leur mari), où encore lorsqu’elles sont liées aux hommes de
la famille par des relations de dépendance qui, loin de se limiter
au foncier, s’étendent aux différents domaines de la vie sociale59.
D’une manière générale, les législations en faveur des droits fon-
ciers des femmes sont plus susceptibles d’être concluantes là où
l’unité conjugale est structurante dans les relations sociales que
dans les contextes où les patrimoines fonciers se transmettent au
sein des groupes de descendance selon le principe de la filiation
unilinéaire. Enfin, faire valoir ses droits devant les tribunaux sup-
pose de pouvoir engager des débours monétaires et mobiliser un
capital social. Par ailleurs, lorsque les droits accordés aux femmes
et à leurs enfants concernent les unions monogames légalisées et
les paternités « légitimes » (comme au Rwanda, en Haïti, etc.), les
coépouses, concubines ou les enfants « illégitimes » restent hors
du champ de ces changements juridiques.
Notons que ces nouvelles législations, élaborées dans le souci
d’améliorer l’accès des femmes à la terre, reposent sur une concep-
tion homogène de la catégorie « femmes », dont les limites ont déjà
été évoquées – une sœur et une épouse n’auront généralement pas
le même rapport au foncier relevant du frère et époux (cf. supra).
De façon plus fondamentale encore, elles peuvent ébranler l’or-
ganisation sociale, avec un coût lorsque cette organisation assure
(comme c’est généralement le cas) d’autres fonctions redistributives
ou d’assurance que le seul accès à la terre. Dans les termes de Pau-
line Peters (2019 : 47), « […] certaines politiques foncières […]
incluent des déclarations (ou des prescriptions) selon lesquelles les
fils et les filles doivent hériter de la terre. [Mais] une telle politique
perturbera grandement […] les principes et pratiques de parenté et
de filiation qui fondent une grande partie de la vie sociale » (TdA).

59
Dans des sociétés d’Asie du Sud, souvent marquées par des violences conju-
gales ou émanant de la belle-famille, renoncer à la terre au profit des frères
revient à garantir une position de repli, tout en évitant de s’exposer à la violence
qui pourrait émaner de ces frères si le droit à l’héritage foncier était revendiqué
(Agarwal, 1994).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
153

Constatant les effets conflictuels et potentiellement contre-pro-


ductifs des législations en faveur des droits des femmes dans les
contextes africains, et critiquant l’idée selon laquelle les droits
coutumiers seraient nécessairement défavorables aux femmes, plu-
sieurs auteurs proposent de penser ces législations sur la base – ou
en articulation avec – des principes coutumiers qui protègent les
femmes (obligations morales, responsabilités interindividuelles),
voire en prenant acte des rôles et responsabilités différenciés au
sein de la famille et au cours du cycle domestique (voir Daley et
Englert, 2010 pour une discussion de ces propositions).

Politiques de redistribution,
de colonisation et de compensation foncières

Les réformes redistributives et les programmes de colonisation


de terres publiques ont historiquement ciblé les hommes comme
bénéficiaires des dotations foncières en tant que chefs de ménage
et chefs d’exploitation (cf. chap. 11). Ainsi au Burkina Faso, dans
le cadre d’un programme de réinstallation sur des terres débar-
rassées de l’onchocercose, les femmes mariées des villages mossi
concernés disposaient, avant la réinstallation, d’un accès à la terre
via leur mari ou leurs parents. Après la réinstallation, elles ont
perdu cet accès : elles n’ont pas bénéficié de terres propres dans
la zone de réinstallation et ne peuvent plus allouer leur temps de
travail de façon autonome, la culture du coton imposée par les
autorités ayant accru les besoins en main-d’œuvre de leur époux
(McMillan, 1995, citée par Kevane et Gray, 1999). Les programmes
d’agriculture contractuelle et les compensations auxquelles
donnent lieu les acquisitions foncières à grande échelle tendent,
pour les mêmes raisons, à renforcer le pouvoir des hommes au
sein des familles (Chung, 2020). En Tanzanie par exemple, les
compensations pour les déguerpissements induits par un grand
projet de production industrielle de canne à sucre ont bénéficié
aux seuls hommes, en tant que « chefs de ménage », avec pour
conséquences un renforcement des structures patriarcales de
contrôle de la propriété au sein des familles et un approfondisse-
ment des tensions et conflits conjugaux (Chung, 2017, citée par
Chung 2020). Autre exemple, sur l’île de Bornéo en Indonésie
où les terres concernées, jusqu’alors exploitées et gérées dans les
systèmes coutumiers locaux, sont cédées en bail par l’État aux
Le foncier rural dans les pays du Sud
154

industries. Alors que l’enregistrement des parcelles destinées à la


production d’huile de palme sous contrat se fait au nom du « chef
de famille », les parcelles héritées par les femmes dans le système
coutumier sont enregistrées par et au profit de leurs époux auprès
de la compagnie. Dans ces conditions, le développement de l’agri-
culture contractuelle se traduit pour les femmes par l’érosion de
leurs droits fonciers, l’augmentation de leur charge de travail
familial agricole et leur relégation au statut de manœuvre agricole
(White et White, 2012).
Certaines politiques de redistribution foncière ont eu un impact
positif incontestable pour les femmes, comme dans l’Amhara éthio-
pien dans les années 1990. Les ménages contrôlés par les femmes se
trouvent cependant ensuite sous forte contrainte pour l’exploitation
directe de la terre, du fait d’un manque de ressources productives et
de la division sexuelle du travail en usage dans la société locale. Ces
femmes ne peuvent alors que céder leur terre en FVI (Teklu, 2005).
Les programmes de décollectivisation peuvent avoir des inci-
dences négatives sur les femmes et les jeunes, comme en Chine,
où l’introduction d’un nouveau cadre légal a accordé des droits
individuels d’exploitation de 15 ans, puis de 30 ans sans réajus-
tement possible. Les jeunes qui n’étaient pas là lors des dotations
ne peuvent plus accéder à la terre, et les femmes qui se marient et
rejoignent leur époux (résidence virilocale du couple) ne peuvent
conserver la leur (Judd, 2007 ; Bélanger et Li, 2009). Bélanger et
Li (2009) se livrent à une comparaison entre un village chinois et
un village vietnamien, avec dans les deux cas un accès des femmes
à la terre lors des dotations par l’État et une pratique des héri-
tages excluant les femmes, contrairement à ce qui est prévu par
le cadre légal. Dans le cas chinois caractérisé par l’exogamie et
une virilocalité dominantes, les femmes perdent de fait les droits
fonciers qu’elles pouvaient avoir dans leur village d’origine. Dans
le cas vietnamien, l’endogamie villageoise dominante permet en
revanche aux épouses de conserver leurs droits fonciers (voir éga-
lement Agarwal, 1994 pour certaines régions d’Asie du Sud).

Les politiques de formalisation des droits


Les politiques de formalisation des droits (délivrance de certifi-
cats ou de titres fonciers, cf. chap. 10), lorsqu’elles conduisent à
reconnaître au chef de famille un droit de propriété individuel sur
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
155

une terre familiale, peuvent porter un préjudice aux femmes et


aux cadets du groupe domestique60. Les titres fonciers, lorsqu’ils
sont délivrés individuellement, reviennent à transformer un indi-
vidu porteur d’une autorité au nom d’un groupe familial en un
détenteur d’un droit de propriété individuel et sont susceptibles
de « désenchâsser » la terre d’un ensemble d’obligations fami-
liales. Ainsi au Mexique, avec la réforme de 1992 de l’ejido61, le
caractère patrimonial de la dotation foncière a été supprimé et la
prohibition du marché des droits ejidales levée en grande partie
(le principe de non-fragmentation de la dotation étant maintenu).
L’héritier (de la dotation foncière) et successeur (du statut d’eji-
datario) unique bénéficie dès lors d’une possession individuelle,
avec possibilité de transfert sous la seule contrainte du droit de
préemption de son épouse et de ses enfants. Auparavant, une seule
personne héritait de la parcelle et du statut, mais les autres enfants
pouvaient continuer à jouir de l’usufruit des terres dans l’ejido ;
avec la réforme, l’héritier peut retirer ces parcelles à ses frères.
Au Kenya, la formalisation des droits a accentué la résistance des
hommes au contrôle des femmes sur la terre, en encourageant
l’enregistrement des terres au nom d’un unique propriétaire, géné-
ralement le chef de ménage. Cela a été favorisé par la mobilisa-
tion de la coutume par les hommes, pour renforcer leur contrôle
sur la terre. Cette formalisation a fragilisé les droits d’usage des
femmes et a entravé leur accès au crédit, les prêteurs exigeant des
titres fonciers comme garantie (Whitehead et Tsikata, 2003). En
Ouganda, les firmes qui investissent dans l’huile de palme exigent
la détention d’un document foncier pour contractualiser avec les
producteurs, excluant de fait les femmes (Doss et al., 2014). Au
Niger, les terres achetées par les femmes sont enregistrées par les
maris, en leur nom, auprès de la commission foncière, au risque
de précipiter l’exclusion des femmes de la propriété foncière
(Diarra et Monimart, 2006). À l’inverse, des études conduites

60
Inversement, comme le note Jean-Pierre Jacob (communication personnelle)
dans une perspective convergente avec celle de Pauline Peters, on pourrait
tout aussi bien dire : « Les politiques de formalisation des droits, lorsqu’elles
conduisent à reconnaître à la femme mariée un droit de propriété individuel sur
une terre auparavant bien familial du lignage du mari, peuvent porter un préju-
dice à l’ensemble du groupe domestique. »
61
Institution à travers laquelle les dotations foncières ont été réalisées lors de la
réforme agraire.
Le foncier rural dans les pays du Sud
156

en É
­ thiopie montrent que la certification foncière au nom des
femmes, en sécurisant leurs droits sur la terre, leur facilite la per-
ception d’une rente foncière via la cession en FVI sans crainte de
dépossession, y compris par des parents (Holden et al., 2011 ;
Bezabih et al., 2015).
Sous la pression des organisations internationales et des sociétés
civiles, la maîtrise foncière, et tout particulièrement la possession
foncière, sont de plus en plus vues comme des conditions d’éman-
cipation (empowerment) des femmes au sein du ménage et comme
des éléments majeurs de sécurisation, en particulier en cas de
divorce ou de veuvage. Certaines politiques ont mis en place des
mécanismes d’inclusion spécifiques, qu’il s’agisse de réformes
redistributives, qui reconnaissent le droit des femmes aux dota-
tions foncières, ou, surtout, de la formalisation de leurs droits,
avec la possibilité ou l’obligation d’établissement de titres aux
noms des deux membres du couple (Deere et León, 2003 relati-
vement à de nombreux pays d’Amérique latine ; Agarwal, 1994
et 2003 pour l’Asie du Sud ; Léonard et Toulmin, 2000 et White-
head et Tsikata, 2003 sur l’Afrique subsaharienne ; Ali et al., 2014
sur le Rwanda).
Ces orientations des politiques publiques ont cependant des
limites. Outre le fait qu’elles restent marquées par la conception
homogénéisante de la catégorie « femmes », Deere et León (2001)
et Jackson (2003) notent que les conditions de transmission ulté-
rieure des titres fonciers obtenus par les femmes réduisent l’in-
térêt à long terme d’une formalisation des droits à leur nom, les
femmes elles-mêmes privilégiant leurs fils dans leur héritage. Que
la terre soit titrée ou pas, le constat est souvent fait, nous l’avons
noté, que les femmes transfèrent la terre à leurs héritiers mâles,
sous l’effet de la pression sociale et foncière, ou de leur perception
de la place de la femme dans les activités productives. En Inde, la
possibilité d’attribution d’un titre foncier commun aux époux ne
garantit pas aux femmes une liberté de prise de décision quant à
l’usage de la terre, au contrôle des produits, etc. (Agarwal, 1994).
Lorsque les femmes sont reconnues comme bénéficiaires poten-
tielles de programmes de formalisation, elles manquent souvent
des ressources financières et d’une maîtrise suffisante des pro-
cédures administratives pour demander le titre ou le certificat
(­Lastarria-Cornhiel et al., 2014).
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
157

On observe, depuis quelques années, des tentatives d’organisa-


tion des femmes pour revendiquer des droits fonciers accrus, avec
l’appui d’ONG et d’institutions internationales. Les effets de ces
tentatives restent globalement peu visibles, du fait de la faible
présence des femmes dans les instances politiques de décision et
dans l’espace public, des normes sociales, d’un faible recours aux
tribunaux et aux instances coutumières de régulation du foncier,
qui restent dominées par les hommes.

Conclusion
Au-delà de l’unité conjugale ou du ménage, la famille renvoie de
manière beaucoup plus large aux personnes apparentées par la
filiation ou l’alliance. La grande diversité des structures familiales,
des systèmes de filiation et des régimes matrimoniaux observée
dans le monde se traduit par une polymorphie des organisations
sociales et économiques autour de la ressource foncière, qui pose
de véritables enjeux conceptuels, nous l’avons noté (en particulier
quant à la place de cette ressource dans les organisations fami-
liales et productives).
Les groupes domestiques sont tout à la fois des lieux de coopéra-
tion et de conflits. La coopération repose sur une multiplicité de
transferts (droits aux ressources, travail, revenus, produits, etc.)
qui dépassent la seule sphère agricole, renvoient à une logique
plus ou moins explicite de contrepartie différée dans le temps
et sont encadrés par un ensemble de droits et d’obligations, de
devoirs, qui changent au gré des événements du cycle familial
(mariage, naissance, migration, décès, etc.) et de l’évolution des
systèmes de valeurs. Les conditions d’accès à la terre au sein des
familles, leurs effets en termes d’équité, l’autonomie laissée aux
individus ou encore l’asymétrie des relations foncières entre les
générations et les sexes doivent ainsi être lus à l’aune de ces droits
et obligations, de leur respect, leurs transgressions et leurs rené-
gociations éventuelles. La famille est aussi un lieu de tensions,
voire de conflits, liées aux divergences entre les intérêts des
membres entre eux ou dans leur rapport au collectif familial. Les
changements structurels (changements démographiques, moné-
tarisation des échanges, creusement des inégalités, ­urbanisation,
Le foncier rural dans les pays du Sud
158

­éveloppement des migrations longues, « désagrarisation » et


d
reconfigurations « en archipel » des organisations familiales, etc.)
induisent une tendance à l’individualisation des droits d’appro-
priation et/ou d’exploitation, à l’évolution des pratiques d’hé-
ritage, parfois à la clientélisation et à la marchandisation des
relations foncières intrafamiliales et sont de nature à accentuer
ces tensions. Les pages qui précèdent montrent cependant qu’il
faut se garder de toute perspective évolutionniste mécanique dans
la lecture de ces dynamiques, tant ces changements sont dépen-
dants de l’environnement socio-économique et politique et de la
plasticité des organisations sociales concernées, dans toute leur
diversité, y compris à des échelles locales.
Cette diversité et les recompositions permanentes des organisations
familiales expliquent dans une large mesure les échecs récurrents et
certains effets pervers des projets et politiques de développement.
Deux biais dans la vision de la famille sont à relever à cet égard :
d’une part, une conception unitaire du ménage, qui conduit à igno-
rer les divergences d’intérêt possibles au sein du groupe familial ; et,
d’autre part, une vision individualisante des stratégies des membres
au sein de la famille, qui néglige l’existence de relations de solida-
rité et de logiques patrimoniales. La lecture des rapports de genre
à propos du foncier en termes de discrimination et les mesures de
politiques publiques qui en découlent assimilant émancipation et
possession foncière méconnaissent ainsi les coûts sociaux d’une
tension ou d’une rupture avec les proches (époux, frères) (Jack-
son, 2003) et gomment l’hétérogénéité de la catégorie « femme »
– et tout particulièrement les différences radicales entre les statuts
d’épouse et de veuve, ou de sœur et de fille. Elles ignorent donc le
fait que le rapport des femmes – et plus largement de l’ensemble
des acteurs sociaux – à la terre ne peut être appréhendé indépen-
damment des systèmes de filiation et d’héritage, et des identités et
revendications qu’ils font naître. Les effets d’une politique de for-
malisation des droits seront ainsi largement dépendants du degré
d’individualisation des droits d’appropriation et de l’importance
respective du couple et du groupe de descendance dans la vie
sociale (voir à ce sujet le chapitre 10).
La législation n’en demeure pas moins un facteur majeur de chan-
gement social qui, pour être vertueux en termes d’équité, doit
venir répondre aux contradictions nouvelles des organisations
Les dimensions intrafamiliales du rapport à la terre
159

familiales, lorsque l’inégalité de la répartition des droits fonciers


n’est plus contrebalancée par les obligations de solidarité des
détenteurs de droits à même de rétablir de l’équité et d’assurer
de la sécurisation (ainsi, lorsque le chef de famille qui contrôle le
patrimoine foncier n’agit plus comme garant d’un bien commun,
mais comme un individu privatisant les usages de la terre fami-
liale), ou lorsque cette inégalité est remise en cause par ceux qui
la subissent parce qu’ils disposent désormais des ressources éco-
nomiques et sociales leur permettant de s’en affranchir.
Nous avons montré comment l’analyse des relations foncières
intrafamiliales informait les dynamiques agraires, les marchés
fonciers, les conflits fonciers ou encore les politiques publiques.
La pandémie du VIH, les acquisitions de terres à grande échelle,
le changement climatique, les situations de conflits armés sont
autant d’autres thèmes et de questions sociétales dont les rap-
ports à la question foncière mériteraient une lecture intrafamiliale
(Englert et Daley, 2008). Les relations intrafamiliales restent
donc un thème et un angle d’analyse à l’actualité toujours renou-
velée. Plus de trente ans après l’article fondateur de Jane Guyer et
Pauline Peters « Conceptualizing the Household: Issues of Theory
and Policy in Africa » (Guyer et Peters, 1987), l’identification des
unités familiales, de leurs limites et de leurs dynamiques internes,
d’une part, des processus sociaux dans lesquels elles s’inscrivent,
d’autre part, restent donc des enjeux majeurs pour traiter des ques-
tions foncières dans les processus de développement. La manière
dont se construit l’appartenance au cercle des ayants droit fami-
liaux, le rôle respectif de la filiation, des formes d’alliance et des
pratiques sociales quotidiennes dans cette construction, le rapport
entre intérêt collectif et intérêts individuels au sein de la famille
sont de nature changeante et doivent être analysés finement, en
lien avec l’évolution des environnements économique, politique
et juridique, si l’on veut comprendre l’évolution de la position
des différents acteurs dans la sphère domestique au regard de leur
rapport à la terre.
Le foncier rural dans les pays du Sud
160

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Chapitre 3

Communs
et gouvernance
des ressources
en accès partagé
Philippe LAVIGNE DELVILLE

Véronique ANCEY

Élodie FACHE

Introduction
Plaines d’inondation, pâturages de montagne ou en zones arides,
irrigation de montagne, de régions sèches ou d’oasis, pêche-
ries côtières ou d’eau douce… : partout, les sociétés rurales ont
inventé et pratiqué des modes de gouvernance des terres et des
ressources naturelles renouvelables1 (ci-après, « ressources »)

Nous remercions chaleureusement Catherine Baron, Pauline Peters, Charline Rangé


et Nadine Vivier pour leurs commentaires sur les versions antérieures de ce texte.
Nous restons seuls responsables des erreurs et imprécisions.

1
Le terme « naturel » signifie ici simplement « présent dans les écosystèmes ».
La plupart des ressources dites « naturelles » sont produites ou modifiées par
des activités humaines enchâssées dans des rapports sociaux, et la qualification
des ressources est elle-même un enjeu social. Utiliser ce terme n’implique nulle-
ment une simplification dichotomique Nature/Culture. Nous sommes conscients
des limites du terme « naturel » qui, lorsqu’il qualifie une ressource, inclut sou-
vent le produit d’une action humaine et toujours des relations sociales. Le terme
« renouvelable » distingue ces ressources d’autres, comme les minerais, dont
le rythme de production dépasse largement l’échelle de temps des activités
humaines. Nous y reviendrons dans la 2e partie de ce chapitre.
Le foncier rural dans les pays du Sud
178

fondés sur un accès non exclusif, et donc partagé par un ensemble


plus ou moins large d’acteurs. Nombreuses aussi sont les sociétés
rurales qui ont organisé sur un même territoire la coexistence de
différents usages, simultanés ou successifs, et donc régulé la com-
pétition entre usagers, à l’échelle locale (agriculture, vaine pâture,
glanage, chasse, etc.) ou supra-locale, voire régionale.
Ces configurations, variées et complexes, de gouvernance des res-
sources sont bien souvent associées à la notion – très polysémique2
– de « communs » (c’est-à-dire de ressources gérées/gouvernées par
une communauté d’usagers). Les « communs » ont été l’objet d’une
(re)découverte à partir du milieu des années 1980, en réaction à
la thèse de G. Hardin (1968) sur la « tragédie des communs », et
dans le contexte d’une remise en cause, d’abord des interventions
étatiques, puis, au cours des décennies suivantes, des politiques de
privatisation et de marchandisation des ressources. Une abondante
littérature s’intéresse ainsi à les décrire et à les comprendre (McCay
et Acheson, 1990 b ; Netting, 1981), analysant leur démantèle-
ment (Peters, 1994) ou leur enclosure (Woodhouse et al., 2000),
ou au contraire soulignant leur vitalité (van Gils et al., 2014) et
expliquant leurs succès (Agrawal et Chhatre, 2006). D’autres tra-
vaux veulent les faire fonctionner (Bromley, 1992 b), les rendre
durables (Anderies et Janssen, 2016) ou les reconstruire (Alden
Wily, 2001). Ces multiples recherches ont permis de montrer la
diversité, l’actualité, la résilience, la légitimité de multiples formes
de gouvernance des terres et des ressources qui ne font pas l’objet
d’une appropriation privée individuelle.
Cependant, la notion de « communs » est problématique du fait
de sa polysémie : dans le discours politique et militant, mais aussi
scientifique, ses acceptions varient entre, d’une part, une définition
très large couvrant tout ce qui ne relève pas d’une appropriation
privée individuelle3 et, d’autre part, une définition stricte : une
ressource délimitée et appropriée par une « communauté » défi-
nie, qui est en capacité de gouverner cette ressource en excluant
d’autres usagers, en créant des institutions de régulation à diffé-

2
Voir Bromley (1992 a), les définitions proposées dans Cornu et al. (2017) et en
particulier les clarifications de Dardot et Laval (2017).
3
« Nous utiliserons le terme “communs” pour désigner une ressource ou un
ensemble de ressources sur lesquelles des droits de propriété privée n’ont pas été
établis » (Anderies et Janssen, 2016 : 4, TdA).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
179

rents niveaux, voire en exerçant une démocratie interne4. La pre-


mière définition, par la négative, n’invite pas à caractériser finement
les spécificités des diverses réalités ainsi catégorisées. Quant à la
seconde, qui renvoie aux travaux conduits dans les années 1980
et 1990 par une communauté scientifique constituée autour d’Eli-
nor Ostrom (École de Bloomington), elle ne correspond qu’à une
partie des formes d’accès partagé aux terres et aux ressources. La
fréquente confusion entre ces deux acceptions peut conduire à des
erreurs d’interprétation, en incitant les chercheurs à qualifier de
« communs » des situations qui n’en relèvent pas et les praticiens à
chercher à créer des « communs » (délimiter une ressource, recon-
naître un groupe d’ayants droit en capacité d’exclure, identifier ou
établir des institutions de régulation) là où il n’y a pas de tension
entre intérêt individuel à prélever la ressource et intérêt collectif à
la maintenir sur le long terme, et donc pas de problème d’« action
collective » (Moritz, 2016). De plus, des lectures souvent simpli-
fiées des recherches sur les « communs » et en particulier des thèses
d’Ostrom, chez les praticiens comme dans une partie de la littéra-
ture académique, ajoutent aux confusions autour de cette notion.
Des ressources sont « en accès partagé » dès lors que plusieurs
acteurs, appartenant ou non à un groupe social défini, peuvent y
accéder et les prélever. Englobant toutes les formes d’accès qui ne
sont pas individuelles et exclusives, y compris lorsqu’il n’y a pas
de communauté d’usagers instituée, ce concept évite le flottement
du terme « communs » et permet, comme on le verra, de le réser-
ver aux cas spécifiques où un groupe d’acteurs détient collective-
ment des droits exclusifs sur une ressource.
Partant de là, nous élaborons une grille de lecture compréhensive
des diverses formes de gouvernance mises en œuvre au niveau
local ou micro-régional pour organiser et réguler les usages de
différentes ressources (foncières, halieutiques, forestières, agri-
coles, pastorales, etc.), en dehors de l’appropriation individuelle.
En cohérence avec l’approche de cet ouvrage (cf. chap. 1), nous

4
« Un commun, c’est : une ressource + une communauté + un ensemble de
règles sociales. Ces trois éléments doivent être conçus comme formant un
ensemble intégré et cohérent » (Bollier, 2014 : 27). Pour B. Coriat, la notion
de « communs » traite « d’une ressource en accès partagé, gouvernée par des
règles émanant largement de la communauté des usagers elle-même, et visant
à garantir, à travers le temps, l’intégrité et la qualité de la ressource » (Coriat,
2017 : 98).
Le foncier rural dans les pays du Sud
180

nous intéressons aux droits qui régissent l’accès aux terres et aux
ressources dans un espace social donné, sans présager du statut
juridique de ces droits ou de ces formes d’accès au regard de la loi.
Nous nous intéressons aux liens entre règles, autorités et usagers,
dans des contextes écologiques et socio-politiques donnés, en
termes d’accès inégal aux ressources, de contrôle de cet accès et
d’enjeux de pouvoir, de problèmes de coordination et de régula-
tion des usages simultanés ou successifs sur le même espace5, ou
de compétition entre usagers pour une même ressource6. Nous
prenons la notion de gouvernance au sens descriptif (plutôt que
normatif) de résultante des actions et des décisions d’acteurs hété-
rogènes, sans préjuger de l’existence de dispositifs institutionnels
spécifiques (Blundo et Le Meur, 2009), ni de leur effectivité, loin
des lectures en termes de « gestion » qui relèvent d’un postulat
techniciste et « rationnel » problématique.
Nous commençons (en première partie) par discuter la diversité des
approches théoriques associées à la question des « communs », et
en particulier la façon dont l’économie néo-institutionnelle la traite.
Nous inspirant du cadre conceptuel proposé dans le chapitre 1 de
cet ouvrage, nous traitons ensuite (deuxième partie), successive-
ment, des caractéristiques des ressources susceptibles d’être l’objet
d’un accès partagé, des modes d’accès correspondants, enfin des
instances de régulation de l’accès et de l’usage des ressources dans
ces différentes configurations. La troisième et dernière partie discute
les tensions internes et externes qui émergent des modes de gou-
vernance des ressources en accès partagé et qui les transforment.
Elle replace ces tensions et dynamiques dans leur environnement
politique et économique, marqué par exemple par la pression des
opportunités de marché, des interventions étatiques, des tentatives
d’appropriation privée. Elle questionne en particulier la façon dont
les politiques, programmes et projets dits de « gestion communau-
taire des ressources naturelles » participent de ces recompositions.

5
La majorité des recherches porte sur une ressource spécifique et la question du
pluri-usage est sous-estimée (Edwards et Steins, 1998 ; German et Keeler, 2010).
6
La compétition entre usagers peut en effet être de deux principales sortes :
d’une part, la compétition entre des usagers partageant le même type d’activi-
tés (par ex. entre agriculteurs, ou entre éleveurs) ; d’autre part, dans les cas de
pluri-usage sur un même espace, la compétition entre usagers pratiquant des
activités différentes (agricoles versus pastorales par exemple) dont la coexistence
peut poser problème, structurellement ou à certaines périodes spécifiques.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
181

Les ressources en accès partagé :


des regards contrastés
Analyser les formes de gouvernance des ressources en accès par-
tagé pose une triple difficulté. D’abord, le regard sur celles-ci est
fortement marqué par des points de vue normatifs qui, selon les
périodes et les acteurs, les dévalorisent ou au contraire les idéa-
lisent. Ensuite, les différents champs disciplinaires qui s’y inté-
ressent n’ont pas les mêmes questionnements et ne mobilisent pas
les mêmes catégories. Enfin, la question de la qualification de la
ressource est problématique, entre l’impossibilité de la qualifier
indépendamment de ses usages et la tentation de lui attribuer une
nature surdéterminant ces usages.

Dévalorisation et survalorisation
des ressources en accès partagé

Les recherches sur les ressources en accès partagé s’inscrivent


dans des débats idéologiques et politiques qui, selon les époques,
tendent tantôt à les dévaloriser, au nom de la modernité, de l’ef-
ficacité économique ou de la construction d’un citoyen détaché
de ses appartenances locales, tantôt à les valoriser, au nom des
capacités d’inclusion sociale des logiques dites communautaires
face aux effets excluants du marché, de la défense de l’autonomie
politique des sociétés rurales face aux États et aux législations
uniformisatrices, ou encore de la conservation de la nature.
En ce qui concerne l’Europe, Nadine Vivier (1993 ; 2003) montre
comment, avec l’émergence de la physiocratie au xviiie siècle7,
les « communaux »8, qui constituaient « un aspect fondamental
de la vie d’un grand nombre de communautés rurales » (Vivier,
1993 : 144), ont été considérés comme des freins aux processus
de modernisation en cours, que les politiques publiques devaient

7
Courant de la pensée économique initié par Quesnay, pour qui l’agriculture est
la seule activité réellement productive.
8
Le terme recouvre en fait deux réalités très différentes : les communaux au
sens strict, terres non cultivées – forêts, pâturages, landes – appartenant à une
communauté villageoise ou au seigneur et faisant l’objet d’usages partagés ;
et des droits d’usage sur des terres privées, champs ou forêts (glanage, vaine
pâture, etc.) (Béaur, 2006).
Le foncier rural dans les pays du Sud
182

donc démanteler ou, au minimum, comme des reliques appelées à


disparaître sous l’effet de ces processus (voir aussi Polanyi, 1983
[1944]). Ces représentations ont légitimé les « attaques libérales »
(Démélas et Vivier, 2003) et les mouvements « d’enclosure »
(c’est-à-dire d’appropriation privée de ressources ou d’espaces
jusqu’alors en accès partagé) et de suppression des droits d’usage
sur les terres agricoles, qu’ont connus l’Angleterre (Thompson,
1991) et plus largement l’Europe entre le xviie et le xixe siècle. Ces
attaques et mouvements ont donné lieu à des luttes du monde
rural contre le démantèlement des « communaux », symbole de
la « destruction de la vie communautaire » et d’un « passage à
l’individualisme » (Vivier, 1993 : 144). Malgré des nuances et des
cas d’institutionnalisation de « communaux » par les États9, les
mêmes représentations ont continué à dominer en Europe pen-
dant toute la période de modernisation rapide de l’agriculture au
xxe siècle10. Les années 1970 ont toutefois été marquées par la
remise en question du lien entre progrès agricole et disparition
des « communaux », une réévaluation à la hausse du coût social
des enclosures et de l’importance des résistances des paysanneries
à la privatisation des ressources en accès partagé (Béaur, 2006 ;
Vivier, 2003).
Dans les sociétés rurales des Suds, les formes locales d’appropria-
tion et de contrôle des ressources furent aussi largement dénon-
cées par les experts coloniaux et postcoloniaux comme des formes
archaïques de propriété et comme un obstacle au développement
économique et à la production commerciale (von Benda-Beck-
mann et al., 2006). C’est d’ailleurs l’un des arguments qui a justifié
la prise de contrôle des ressources stratégiques par les États et
l’intervention des services techniques, porteurs d’une forme de
gestion revendiquée comme « rationnelle ». La thèse de G. Hardin
sur la « tragédie des communs » (Hardin, 1968), d’inspiration
néomalthusienne et faisant écho aux craintes des années 1960

9
Par exemple, les Waterringues dans les plaines du nord de la France (Barra-
qué, 2010) ou les Prud’homies de pêche en Méditerranée (Rauch, 2014). Pour la
Suisse, voir Nahrath et al. (2012).
10
Alice Ingold (2008 : 31) souligne cependant une série de travaux d’historiens
sur l’irrigation en Espagne, France et Italie, au début du xixe siècle, au moment de
« l’introduction d’une législation nationale mettant fin aux particularités locales
qui permettaient aux communautés d’irrigants d’utiliser les eaux selon des droits
acquis ».
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
183

quant à la démographie mondiale (Locher, 2013), a par ailleurs


été largement utilisée pour promouvoir la privatisation et l’indi-
vidualisation des parcours (qui sont des assemblages de lieux de
pâture). Historiquement, les formes locales de gouvernance des
ressources ne furent valorisées que dans des zones considérées
comme marginales, au nom du respect de la coutume, ou dans
la mesure où elles étaient intrinsèquement liées à des pouvoirs
locaux que l’État – tant colonial qu’indépendant – cherchait à s’al-
lier. À partir des années 1980-1990 toutefois, elles ont été redécou-
vertes et revalorisées, voire survalorisées (Locher, 2016), dans un
contexte de contestation des États autoritaires et de dénonciation
des effets pervers des politiques de modernisation (Scott, 1998),
puis de remise en cause des politiques de privatisation et d’acca-
parements fonciers. Sur la scène internationale, cette revalorisa-
tion va de pair avec la reconnaissance de l’importance des savoirs
locaux en termes de développement durable et de conservation de
la biodiversité. Elle s’est notamment traduite par la promotion de
politiques, programmes et projets dits de « gestion communau-
taire des ressources naturelles », supposés rétablir, revitaliser ou
renforcer les formes collectives d’appropriation et de contrôle des
ressources. Plus récemment, le thème des « communs » connaît
un nouvel élan, par exemple autour des communs information-
nels (Hess et Ostrom, 2007), et certains voient même dans ce
thème « la révolution du xxie siècle » (Dardot et Laval, 2014).

Des approches théoriques variées

Les courants scientifiques qui analysent les ressources en accès


partagé, bien souvent en mobilisant le concept de « communs »,
renvoient fondamentalement à des épistémologies différentes.
Au risque de simplifier, on distinguera deux grands ensembles
(Johnson, 2004), qui traversent partiellement les frontières
entre disciplines. Un premier ensemble de travaux privilégie la
cohérence des modèles interprétatifs et, bien que fondé sur des
disciplines diverses, est centré sur l’économie et des approches
à visée normative : théorie économique des droits de propriété,
« École des communs » et courant écologique des socio-écosys-
tèmes. Ces travaux cherchent à démontrer la rationalité – dans
certains contextes tout au moins – des modes d’exploitation « en
commun » des ressources, qui sont pensés comme assurant leur
Le foncier rural dans les pays du Sud
184

durabilité. Un second ensemble de recherches en histoire, géo-


graphie, sociologie, anthropologie, économie institutionnelle,
etc. vise d’abord à rendre compte de réalités complexes et sin-
gulières en privilégiant l’intelligibilité des faits, sans se focaliser
nécessairement sur la question de la durabilité environnementale.
Les épistémologies n’échappant pas à leur époque, le fait que les
catégories de rareté, d’efficience, de rationalité, de rivalité (nous y
reviendrons) se sont imposées dans ces deux grands ensembles de
travaux témoigne de l’influence générale acquise par l’économie
et l’axiomatique de l’intérêt11. C’est un enjeu central, s’agissant de
comprendre l’accès partagé.

La rationalité économique
de la non-appropriation privative
des ressources
La théorie économique des droits de propriété a longtemps eu
pour postulat de base que la privatisation des ressources était
la réponse logique et nécessaire à la rareté de ces dernières et à
la compétition entre divers usagers potentiels (Demsetz, 1967).
Cette conception concède aux formes d’appropriation collective
une rationalité dans des situations « traditionnelles » où il n’y
aurait pas de pression sur la ressource, et donc pas d’incitation à
développer des formes privatives de propriété. Mais la pression
de la démographie et du marché conduirait nécessairement à un
régime de propriété privée individuelle12. Autant le caractère évo-
lutif des droits de propriété est un fait (cf. chap 1), autant une lec-
ture qui fait de la propriété privée individuelle la résultante finale
et nécessaire de cette évolution pose problème : elle est téléolo-
gique, au sens où elle considère que le résultat est prédéterminé
(Lavigne Delville et Karsenty, 1998), et ne rend pas compte de la
diversité des trajectoires observées.

11
Un axiome, « principe servant de base à une démonstration, principe évident
en soi », est une proposition non démontrée, utilisée comme fondement d’un
raisonnement ou d’une théorie mathématique. La démarche axiomatique s’est
étendue à l’économie et parfois à l’action sociale sur un mode utilitariste, qui
pose que les acteurs sociaux ne peuvent rien viser d’autre que la satisfaction de
leurs propres intérêts ou préférences (Caillé, 2008).
12
Cf. Platteau (1996) pour un état des lieux.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
185

Au sein de ce champ de recherche, certains ont promu à partir


des années 1970 une réévaluation de la question, en soulignant
que la mise en place de droits privatifs a aussi un coût : « Les
coûts directs de la propriété privée, distincts des coûts d’oppor-
tunité, consistent pour la plupart en coûts de transaction, y com-
pris le coût de négocier, de définir et de faire respecter des droits
de propriété privée » (Baland et Platteau, 1998 : 645, TdA).
Lorsque les ressources sont aléatoires et/ou dispersées, le coût de
l’exclusion peut dépasser les bénéfices de la privatisation. Dans
de tels contextes, il est économiquement rationnel de conserver
les ressources sous un régime de propriété commune (Baland et
Platteau, 1996, 1998 ; Ciriacy-Wantrup et Bishop, 1975). Toute-
fois, garantir le droit d’accès du groupe social concerné et réguler
l’exploitation de la ressource suppose des arrangements institu-
tionnels aptes à assurer une régulation collective et induit des
coûts de gouvernance. Ces coûts sont d’autant plus élevés que
les ressources sont dispersées et que les tensions relatives à leur
contrôle sont fortes. Lorsque l’enjeu économique s’accroît, les
tentatives d’accaparement de la ressource peuvent se multiplier,
rendant l’exclusion des tiers et le maintien d’un accès partagé plus
difficiles ou plus coûteux. Maintenir un régime de propriété com-
mune suppose donc une capacité à assurer le respect des règles
(enforcement, voir Fitzpatrick, 2006), à un coût raisonnable et
sans trop de conflits, par exemple en garantissant l’exclusion des
non-ayants droit et/ou en empêchant les ayants droit les plus
puissants d’exclure les autres afin de privatiser la ressource à leur
profit. Cet enjeu de l’effectivité de la régulation explique pourquoi
une pression croissante sur une ressource peut, selon les configu-
rations et les rapports de force en jeu, déboucher sur de l’accès
libre autant que sur un régime de propriété commune ou de pro-
priété privée (Fitzpatrick, 2006).

D’autres chercheurs mettent en avant la rareté de la ressource


mais aussi le risque agroclimatique comme facteurs d’émergence
d’institutions de gouvernance « en commun ». Par exemple, étu-
diant la façon dont un ensemble de villages voisins du sud de
l’Inde gèrent l’accès à l’eau et aux pâturages, Robert Wade (1994)
observe que certains – principalement ceux situés en fin de réseau
d’irrigation – se sont dotés de formes d’organisation collective
en réponse à la combinaison de deux facteurs de vulnérabilité
Le foncier rural dans les pays du Sud
186

avec lesquels ils doivent composer : d’une part, la variabilité et la


rareté de l’eau et, d’autre part, le risque accru de conflits liés aux
divagations du bétail là où les terres sont riches et produisent du
fourrage.
Dans ces approches, les « communs » et les institutions sont
pensés exclusivement à partir de catégories économiques (rareté,
efficacité, rationalité…). Les conflits, les rapports de force et les
logiques d’exclusion sous-jacentes aux processus d’enclosure sont
envisagés comme des moments ou étapes dans les processus non
linéaires d’évolution des droits de propriété.

La gouvernance « en commun »
pour réguler la compétition
Largement pluridisciplinaire, mais ancrée elle aussi dans l’écono-
mie néo-institutionnelle, « l’École de Bloomington »13 s’intéresse
aux conditions d’existence et de maintien de régimes de « pro-
priété commune » à travers l’analyse des institutions, entendues
comme systèmes de règles, et des normes mises en pratique
(Ostrom, 1994). Prenant le contrepied de la thèse de Hardin, qui
fait une confusion entre accès libre (où chacun peut accéder et
prélever sans contraintes) et « communs » (où l’accès est réservé à
un groupe d’ayants droit)14 – et qui ne voit de solution à l’accrois-
sement de la pression sur la ressource que dans la propriété privée
ou étatique (McCay et Acheson, 1990 a ; Peters, 1998)15, l’École
de Bloomington prend acte du fait que, dans certains cas, des
sociétés rurales ont réussi à gouverner « en commun » leurs res-
sources, dans la durée, et cherche à en comprendre les conditions.

13
L’École de Bloomington (Brondizio et Pérez, 2017), ou École des communs,
s’est construite autour du Workshop in Political Theory and Policy Analysis de
Bloomington, de l’IASCP (International Association for the Study of Common Pro-
perty) et d’Elinor Ostrom. Voir l’International Journal of the Commons, qui en est
l’émanation. Cette école constitue davantage un champ d’investigation scienti-
fique interdisciplinaire, « fortement teinté d’individualisme méthodologique » et
privilégiant une « forme de rationalité limitée » (Baron et al., 2011 : 8 et 10-11)
qu’un courant théorique en tant que tel.
14
On notera que cette confusion a été dénoncée dès le début des années 1970
(Ciriacy-Wantrup et Bishop, 1975) et reconnue par Hardin lui-même (Hardin,
1994).
15
Voir en particulier McCay et Acheson (1990 a), Peters, (1998) et plus récem-
ment Locher (2017) pour des présentations critiques.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
187

Mettant l’accent sur le rôle des institutions, et en particulier


des règles qui orientent le comportement des acteurs, l’École de
Bloomington considère que des acteurs poursuivant leur intérêt
peuvent limiter leurs prélèvements d’une ressource si des règles
claires fournissent des incitations positives (récompenses) et
négatives (sanctions) dans ce sens, et s’ils ont confiance dans le
comportement des autres. Elle cherche à distinguer la nature des
ressources du régime de gouvernance qui s’y applique, et différen-
cie ainsi les « common pool resources » (une catégorie spécifique de
biens) des « common property resources », qui sont les ressources
relevant d’un régime de propriété commune16.
Une catégorie spécifique de biens économiques

Leader de cette école de pensée, Elinor Ostrom reprend la caté-


gorisation des biens en économie conçue par Richard Musgrave
et Paul Samuelson (Desmarais-Tremblay, 2014). En économie
publique en effet, une grille élaborée par ces deux chercheurs per-
met de caractériser des biens en fonction de deux critères : l’ex-
clusion et la rivalité. L’exclusion signifie que l’accès à un bien n’est
pas possible pour tous ; elle est plus ou moins aisée et coûteuse
à mettre en place. La rivalité (ou « soustractabilité ») signifie que
la consommation d’un bien par une personne réduit la quantité
disponible pour les autres. Ces critères permettent de comprendre
que certains types de biens (les biens publics) ne peuvent pas
être produits efficacement par le marché et doivent être pris en
charge par l’État. Alors que cette approche opposait seulement
biens privés et bien publics, la grille proposée par Ostrom définit
quatre types de biens en fonction de ces deux critères (fig. 1).
Dans cette perspective, les « common pool resources » (que l’on
traduit de façon impropre par « ressources communes » car rien
ne dit qu’elles sont effectivement gouvernées en commun) sont
celles qui sont rivales et pour lesquelles l’exclusion est difficile et/
ou coûteuse. Elles se distinguent ainsi des « biens publics » (qui
ne sont pas rivaux : le fait que je respire l’air ou que je bénéficie
d’une protection par la police ne réduit pas le fait que les autres en
bénéficient), des « biens privés » (qui sont rivaux, mais pour les-

16
Mais le sigle CPRs est le même, ce qui réintroduit de la confusion. Le terme
français de « ressources communes » utilisé dans les traductions des travaux
d’Ostrom est encore plus problématique, car il fait une confusion complète entre
ces deux dimensions.
Le foncier rural dans les pays du Sud
188

quels il est facile d’exclure des usagers potentiels) et des « biens


de péage/biens de club » (utilisés par différents acteurs en même
temps, sans rivalité, mais auxquels l’accès est conditionné par un
paiement).

Rivalité (soustractabilité) de l’usage

Forte Faible

Biens publics
Ressources communes
(public goods)
(common pool resources)
Forte
(ex. classiques : paix et
(ex. classiques : nappes
sécurité, défense nationale,
phréatiques, lacs,
protection contre
systèmes irrigués,
Difficulté les incendies, prévision
pêcheries, forêts, etc.)
à exclure météorologique, etc.)
les usagers
potentiels
Biens privés Biens à péage/
Biens de club
(private goods)
Faible (toll goods)
(ex. classiques :
alimentation, (ex. classiques :
immobilier, vêtements, théâtres, clubs privés,
automobiles, etc.) garderies, etc.)

Figure 1
La typologie des biens en économie.
(D’après Sgard, 2010 et Ostrom, 2012, eux-mêmes sur la base de Samuelson, 1954
et Musgrave, 1959).

Cette typologie vise à définir les biens ou les ressources par


leurs caractéristiques propres, indépendamment du régime
de propriété qui leur est appliqué. Cela a l’avantage de rendre
possible un débat sur le type de régime de propriété adapté à
telle ou telle ressource, dans un contexte donné : certains biens
relèvent préférentiellement de l’intervention étatique ; la pro-
priété privée n’est pas forcément pertinente pour les ressources
dont il est difficile d’exclure les tiers ; toutes les « common pool
resources » ne sont pas nécessairement l’objet d’une gouvernance
« en commun » (elles peuvent être en accès libre) ; inversement,
des sociétés peuvent choisir de gouverner « en commun » des
ressources qui pourraient pourtant être l’objet d’une appropria-
tion privée individuelle.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
189

Mais cette typologie pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, parler


de « biens » traduit une lecture économiciste qui est problématique
concernant des ressources qui ne sont pas marchandisées. Ensuite,
la qualification d’une ressource ou d’un bien dans les termes de la
typologie peut être discutable (voir Barbier et al., 2019 pour l’eau
potable). En effet, la difficulté à exclure des usagers potentiels est
relative et progressive. Elle dépend en outre des techniques dispo-
nibles au moment considéré, et aussi de la demande, et n’est donc
pas un attribut de la ressource elle-même. Il n’y a ainsi pas de limite
claire entre « common pool resources » et biens privés. Par exemple,
l’eau d’irrigation ou les forêts sont considérées comme des archétypes
des « common pool resources », mais leur caractère « peu excluable »
est discutable : il existe des systèmes d’irrigation et des forêts privés.
De même, les limites entre « common pool resources » et biens de
club sont parfois discutables, lorsque les biens sont « imparfaitement
non rivaux » ou que le nombre d’ayants droit est limité (Schweizer,
2018). Plus fondamentalement, dès lors qu’une ressource est utilisée,
elle est nécessairement socialisée, enchâssée dans des institutions, on
ne peut pas totalement l’isoler de la question des choix politiques
qui définissent son mode de gouvernance et son régime de propriété
(Harribey, 2010). Bref, cette typologie repose sur « une conception
trop statique et substantialiste des biens » (Nahrath, 2015 : 77), et
prétendre identifier des catégories de ressources indépendamment de
leur gouvernance mène à une impasse conceptuelle.
La rationalité des comportements coopératifs

Plus généralement, l’École de Bloomington ou « École des com-


muns » cherche à comprendre comment des « communautés »
d’acteurs rationnels et interdépendants gèrent les problèmes qui
émergent de la tension continue, concernant l’exploitation des
ressources, entre intérêt individuel/à court terme et intérêt collec-
tif/à long terme (Gardner et al., 1990)17. Pour ses membres, une
ressource rivale ayant de nombreux usagers constitue une « situa-
tion de common pool resources ». Une telle situation ne pose un
« dilemme de common pool resources » que lorsque les règles du
jeu définies aboutissent à des résultats sub-optimaux du point de
vue de certains usagers, en particulier en termes de durabilité de

17
Pour des états des lieux et des mises en contexte, voir Baron et al. (2011) ;
Chanteau et al. (2013) ; Johnson (2004) ; Locher (2018).
Le foncier rural dans les pays du Sud
190

la ressource, et que d’autres formes institutionnelles peuvent être


envisagées. Elle ne pose pas de dilemme lorsque les prélèvements
sont largement en deçà des stocks disponibles et ne compromettent
donc pas la durabilité de la ressource, ainsi que dans les contextes
où les institutions assurent une gestion durable de cette ressource.
C’est trop souvent oublié, mais le cœur du programme de recherche
ostromien sur les « communs » porte sur la façon de résoudre les
« dilemmes de common pool resources » via diverses formes de coo-
pération et d’auto-organisation, et ne s’intéresse pas aux situations
d’accès partagé qui ne posent pas de dilemmes. Plus précisément,
ce programme vise à renouveler les théories de l’action collective en
montrant que la coopération et l’auto-organisation peuvent être des
réponses durables aux problèmes de concurrence entre acteurs. Il
s’agit de dessiner une troisième voie entre État et marché (Bousquet et
Antona, 2017 ; Wade, 1994), ou plus exactement de rejeter aussi bien
le « tout marché » que le « tout État » (Chanteau et Labrousse, 2013)
et de mettre en avant des formes hybrides et polycentriques de régula-
tion. L’objectif de cette approche est de montrer que les individus, par
leurs interactions répétées et la confiance que celles-ci créent entre
eux, ont la capacité de se doter de règles incitant à des comportements
vertueux, d’où la mobilisation de la théorie des jeux pour démontrer
l’intérêt à coopérer. Pour ce faire, « la méthode consiste à rechercher
des invariants structurels dont la combinaison permet de “com-
prendre la diversité des interactions humaines structurées” (Ostrom,
2005 : 3) » (Chanteau et Labrousse, 2013 : 9). Il s’agit pour cela d’éta-
blir une « grammaire des institutions » (Crawford et Ostrom, 1995),
de caractériser les « situations d’action » et les liens entre variables, et
d’identifier des modèles génériques d’action collective18.
Des facteurs favorables à l’émergence
et au maintien de « communs »

À travers la comparaison systématique d’un grand nombre de cas,


les recherches menées dans ce cadre ont ainsi cherché à identi-
fier les facteurs favorables à l’émergence et au maintien de « com-
muns ». Une trentaine de critères présentés comme essentiels
dans la littérature – en particulier dans les trois ouvrages majeurs
de Wade (1994), Ostrom (1990) et Baland et Platteau (1996) –

18
Voir les schémas des « situations d’action » dans Ostrom (2010 a) et en fran-
çais dans Bousquet et Antona (2017).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
191

ont été listés par Agrawal (2003), qui les a organisés en quatre
grands blocs, se rapportant aux ressources, au groupe, aux arran-
gements institutionnels, et à l’environnement externe (fig. 2).
1) Caractéristique du système de ressources
a. Petite taille (RW)
b. De limites bien définies (RW, EO)
c. De faibles niveaux de mobilité
d. Possibilité de stocker les bénéfices tirés de la ressource
2) Caractéristiques du groupe
a. Petite taille (RW, B&P)
b. Des limites clairement définies (RW, EO)
c. Des normes partagées (B&P)
d. Leadership approprié – jeune, familier avec des environnements externes
changeants, relié aux élites locales traditionnelles (B&P)
e. Interdépendance entre les membres du groupe (RW, B&P)
f. Hétérogénéité des dotations, homogénéité des identités et des intérêts (B&P)
g. Bas niveaux de pauvreté
(1 et 2) Relations entre les caractéristiques du système de ressources et du groupe
a. Superposition entre espace de résidence du groupe et espace de la res-
source (RW, B&P)
b. Fort degré de dépendance des membres du groupe vis-à-vis du système
de ressource (RW)
c. Équité dans la répartition des bénéfices des ressources communes (RW)
d. Faible demande de la part des usagers
e. Changements graduels dans la demande
3) Arrangements institutionnels
a. Des règles simples, faciles à comprendre (B&P)
b. Des règles d’accès et de gestion établies localement (RW, EO, B&P)
c. Des règles dont la mise en exécutions est aisée (RW, EO, B&P)
d. Des sanctions graduées (RW, EO)
e. Disponibilité d’un système d’arbitrage à faible coût (EO)
f. Redevabilité des surveillants et des autres autorités par rapport aux usa-
gers (EO, B&P)
(1 et 3) Relations entre le système de ressources et les arrangements
­institutionnels
a. Correspondance entre les restrictions sur le prélèvement et la régénération
des ressources (RX, EO)
4) Environnement externe
a. Techniques
1. Techniques d’exclusion peu coûteuses (RW)
2. Du temps pour s’adapter aux nouvelles techniques liées aux communs
b. Une faible articulation aux marchés externes
c. Des changements graduels dans l’articulation aux marchés externes
d. État
1. Les gouvernements centraux ne fragilisent pas les autorités locales
(RW, EO)
2. Des institutions externes de sanction qui les soutiennent
3. Des degrés appropriés d’aide externe pour compenser les usagers
locaux pour les activités de conservation (B&P)
4. Des niveaux imbriqués d’appropriation, de production, de mise
en exécution et de gouvernance (EO)

Figure 2
Conditions critiques pour la durabilité des « communs ».
(Agrawal, 2003 : 253, d’après : Wade, 1994 – RW ; Ostrom, 1990 – EO ;
Baland et Platteau, 1996 – B&P)
Le foncier rural dans les pays du Sud
192

Ces critères favorisant les « communs » ne sont toutefois pas des


conditions nécessaires et suffisantes à leur existence. Par exemple,
la petite taille du groupe n’est pas un critère déterminant : il existe
des « communs » à moyenne ou grande échelle.
Au-delà du « modèle ostromien » (impliquant une « commu-
nauté » autonome, une ressource, des institutions de régulation)
formulé dans Governing the commons (Ostrom, 1990, 2010 b),
Ostrom a également développé le concept de polycentricité pour
rendre compte du fait que différentes institutions et pôles de pou-
voir, autonomes mais en interaction, peuvent assurer une régu-
lation effective des « communs » (Ostrom, 2005, 2010 a), sans
besoin de centralisation.
Pour Ostrom (2010 a : 664, TdA), « la leçon la plus importante
pour les politiques publiques issue de [son] itinéraire intellectuel
[…] est que les humains ont une structure de motivations plus
complexe et plus de capacités à résoudre les dilemmes sociaux
que postulé par la théorie antérieure du choix rationnel ». La
façon de penser le rôle des institutions dans les comportements
individuels s’inscrit dans une logique de « choix rationnel insti-
tutionnel » (Ostrom, 1999) (ou d’institutionnalisme méthodo-
logique [Chanteau et Labrousse, 2013]), original par rapport à
la théorie classique du choix rationnel, qui postule des individus
en compétition cherchant à maximiser leur intérêt. Cependant,
si insister sur la marge d’autonomie des individus est indispen-
sable (contre des visions simplistes qui supposeraient des com-
munautés homogènes et harmonieuses), on ne peut considérer
une société comme constituée d’individus autonomes choisis-
sant librement de coopérer ou non. De plus, la conception des
règles sociales comme librement choisies ou redéfinies par les
individus pose problème dans de nombreuses sociétés (Buchs
et al., 2019).

La gouvernance des territoires et des ressources,


un enjeu social et politique
La conception du social de « l’École des communs » est assez
fonctionnaliste. Elle est centrée sur des « communautés », for-
mées d’individus interdépendants mais peu liés par des rap-
ports sociaux et des valeurs, et dont les différenciations sociales
internes, les ressorts politiques et les formes d’autorité – ainsi
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
193

que les dynamiques relatives à ces trois aspects – sont rarement


explicités (Agrawal, 2003). Les conflits sont présentés comme
découlant de carences des règles et non d’intérêts divergents.
Les rapports de force (Fabinyi et al., 2014) et l’histoire (John-
son, 2004 ; Laborda-Pemán et de Moor, 2016) sont largement
absents. D’autres travaux, fondés sur des approches différentes,
posent au contraire la question des « communs » dans leur
contexte social, politique et historique. C’est notamment le cas
des recherches menées par des historiens, géographes, sociolo-
gues, anthropologues et économistes institutionnalistes qui étu-
dient les multiples formes d’appropriation et de gouvernance de
l’espace et des ressources par les sociétés rurales, en particulier
dans les Suds, en soulignant leur caractère historiquement situé,
leurs recompositions ainsi que le couplage entre « gouvernement
des hommes et gouvernement de la nature » (Chauveau et al.,
2004). Ces chercheurs spatialisent et territorialisent leurs ana-
lyses et s’intéressent aux rapports de force et aux inégalités dans
les sociétés rurales, ainsi qu’aux interventions de pouvoirs exté-
rieurs (économiques et politiques notamment) qui remodèlent
ces rapports et ces inégalités. Ils considèrent les « communs »
d’abord comme des construits socio-politiques, historicisés et
fortement enchâssés dans leur environnement écosystémique,
social, politique et économique.
Méfiants par rapport aux modèles qui reposent sur le choix
rationnel, ces travaux mettent en avant la diversité, la singularité
et la complexité des situations que l’on tend à regrouper sous le
terme de « communs », au risque parfois d’oublier les apports
de « l’École des communs » (Acheson, 2011). Mais de telles
approches ont l’avantage de poser de façon plus large la question
des conditions d’émergence, de maintien et de recomposition des
formes de gouvernance « en commun ». Elles mettent en question
les analyses qui présentent la rareté et le risque comme des fac-
teurs majeurs de changement institutionnel (encadré 1).
Le foncier rural dans les pays du Sud
194

Encadré 1

Débat sur les causes du changement institutionnel :


exemple de la gouvernance des réservoirs d’irrigation
au Tamil Nadu

Le cas des réservoirs d’irrigation du Tamil Nadu en Inde du


Sud (Mosse, 2008) est une illustration forte de ce débat sur
les causes du changement institutionnel, qui montre l’impor-
tance d’une mise en contexte historique des institutions. Dans
cette région, un large réseau de milliers de réservoirs permet
de stocker une partie des eaux de surface et d’assurer une sai-
son de culture de riz en aval. Au moment des recherches de
David Mosse, une analyse régionale avait montré que certains
villages, plutôt dans la zone amont, aux sols plus sableux, dis-
posaient d’institutions solides, avec des réseaux entretenus
et des aiguadiers pour distribuer l’eau. Dans d’autres, plus en
aval, disposant de sols argileux, on observait une multiplica-
tion des pompes diesel dans l’espace irrigué par le réservoir, il
n’y avait guère de gestion collective de l’eau. Cette différence se
comprend parfaitement dans un cadre d’analyse économique,
fondé sur le coût, le risque et la rareté : en amont, sur des sols
sableux, le manque d’eau en cours et en fin de saison de culture
et le risque pour les cultures ont obligé les acteurs à développer
et maintenir des institutions, à prendre en charge les coûts d’ac-
tion collective nécessaires pour assurer un approvisionnement
en eau suffisant ; en aval, le risque de manquer d’eau en fin de
saison de culture étant plus faible et les nappes phréatiques plus
proches, le coût du pompage privé est plus faible et il n’y a pas
besoin d’institutions collectives. Toutefois, l’analyse historique
faite par David Mosse questionne ce schéma explicatif. Dans
l’ensemble de la région, réservoirs d’irrigation et réseaux de
temples ont été réorganisés par le pouvoir royal au xvie siècle et
organisés comme des « communs » villageois inscrits dans les
réseaux politiques régionaux. Les villages de l’aval disposaient
alors des mêmes institutions que ceux de l’amont, mais à la fin
du xviiie siècle, des agriculteurs de haute caste à la recherche
de bonnes terres se sont installés dans les villages en aval en
profitant de l’appui britannique et y ont pris le contrôle foncier
et politique. Lorsque la technologie est devenue disponible,
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
195

ils ont investi dans l’irrigation par pompage, se dissociant des


règles collectives et contribuant à leur disparition. Si le coût,
le risque, la rareté ont joué un rôle dans les transformations
constatées, ce n’est donc pas mécaniquement, mais seulement
en tant que paramètres autour desquels se déploient des pro-
cessus sociaux et politiques.

Ressources, usagers, autorités :


une lecture par les modes d’accès
Les recherches décrites ci-dessus s’intéressent principalement aux
« communs » sous l’angle de l’« action collective » et de la dura-
bilité. On l’a dit, cette entrée ne permet pas d’interroger la large
gamme des formes de gouvernance de ressources en accès par-
tagé. Se pose dès lors la question des clés permettant de décrire et
d’analyser cette diversité. Nous inspirant du cadre conceptuel pro-
posé au chapitre 1 de cet ouvrage autour des liens entre acteurs,
droits et institutions, nous proposons ci-dessous une grille d’ana-
lyse en trois axes complémentaires : 1) ressources et territoires ;
2) usagers et modes d’accès ; 3) autorités, formes de gouvernance,
fonctions et modalités de la régulation.

Des ressources territorialisées

L’exploitation d’une ressource ainsi que la régulation de ses usages


peuvent se lire en fonction de la construction sociale et écono-
mique de cette ressource, de ses caractéristiques écologiques et de
son inscription dans des territoires, c’est-à-dire dans des espaces
socialisés et appropriés.

Qu’est-ce qu’une « ressource


naturelle renouvelable » ?
On qualifie ici de « ressources naturelles renouvelables » les com-
posantes d’un écosystème (végétaux, animaux, eaux, etc.) qui
sont : 1) reproduites principalement par des mécanismes biolo-
giques et écologiques (même si ceux-ci peuvent être modifiés à des
degrés divers par l’action humaine) ; 2) utilisées par les humains
Le foncier rural dans les pays du Sud
196

ou par leurs bêtes et leurs cultures ; 3) et pour ce faire, prélevées


dans l’écosystème, en fonction de certaines règles gouvernant l’ac-
cès et l’usage. Le terme courant de « ressource naturelle » pose
problème dans la mesure où toute ressource est socialement et
économiquement construite : elle n’existe que si elle est connue,
utilisée, appréciée par des usagers qui disposent des moyens tech-
niques de l’extraire (Godelier, 1984 : 112). Autrement dit, sa
nature autant que sa valeur se façonnent et se révèlent à travers
ses usages (Krätli, 2017). Ainsi, tout élément des écosystèmes
accessibles à des groupes sociaux donnés ne constitue pas une res-
source. Une forêt par exemple n’est pas une ressource en soi : ce
sont certaines composantes végétales (bois, écorce, feuilles, fruits,
racines, etc. de certains arbres ou arbustes) consommées par les
humains ou leur bétail, ou utilisées à d’autres fins (construction,
art et artisanat, remèdes, transfert de fertilité, etc.), qui sont consi-
dérées par certains acteurs comme des ressources au sein de la
forêt. Certaines espèces végétales ou animales ne constituent des
ressources pour un groupe donné que dans des contextes spé-
cifiques, par exemple en cas de disette (Chastanet, 1987). Une
ressource pour un groupe ne l’est pas nécessairement pour un
autre, et peut même constituer une contrainte pour ce dernier
(par exemple des arbres dans des champs, faisant concurrence
aux cultures). En outre, des ressources peuvent cesser de l’être
lorsque les usages d’un écosystème se modifient et que certaines
plantes ou certains animaux cessent d’être utilisés/exploités.
Inversement, des composantes d’un écosystème peuvent devenir
des ressources lorsque de nouveaux usages émergent.

Parler de ressources « naturelles » ne signifie donc pas que ces


ressources et les écosystèmes qui les portent échappent à l’in-
fluence humaine. Il n’y a guère d’espace qui n’ait pas été modifié
par les humains. Certaines actions humaines peuvent contribuer
à favoriser la ressource « naturelle » recherchée/ciblée (désher-
bage, transplantation, ensemencement, etc.), ce qui modifie à la
fois cette ressource et son écosystème. De nombreux écosystèmes
perçus comme « naturels » sont ainsi anthropisés, à des degrés
variables, et parfois forts, comme les agroforêts d’Indonésie qui
sont de véritables constructions sociales (Michon et al., 2000).
Enfin, certaines ressources « naturelles » ne deviennent telles que
par l’action humaine elle-même : ainsi, l’eau d’irrigation gravitaire
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
197

est produite par le captage de l’eau d’un torrent et son achemine-


ment jusqu’aux champs, lui-même rendu possible par de lourds
travaux de mise en place d’infrastructures hydrauliques et un tra-
vail permanent d’entretien de ces infrastructures.
Nous utilisons donc ici le terme « naturel » au sens pragmatique
de « présent dans l’écosystème ». Mettre l’accent sur les usages de
la ressource ne signifie pas adhérer à une conception du monde
fondée sur un dualisme nature/culture, faisant des espèces ani-
males et végétales des objets dépourvus d’intériorité (en l’occur-
rence des « ressources »), subordonnés aux intentions et aux
actions des humains (Descola, 2005). Autrement dit, centrer
l’analyse sur les usages n’interdit en rien de considérer les ani-
maux, les végétaux et toute autre composante d’un écosystème
au prisme des diverses manières non naturalistes de les penser.
Par exemple, certaines sociétés rurales les conçoivent comme des
sujets activement engagés dans des relations réciproques avec les
humains, et/ou considèrent leur abondance comme une bénédic-
tion accordée par des forces magico-religieuses (ancêtres, esprits,
dieux, etc.) (Fache et Pauwels, 2020).

Des ressources aux caractéristiques variées


On l’a vu, certaines ressources – dans un état donné des tech-
niques19 – sont plus prédisposées que d’autres à être l’objet d’un
accès partagé. Mais toutes les ressources ne se situent pas de la
même façon en termes de rivalité et de coût de l’exclusion. En
outre, de nombreuses autres caractéristiques définissent la nature
de la ressource et influent sur les enjeux liés à son exploitation
et à sa reproduction (facilité d’accès, compétition entre acteurs,
techniques disponibles, information sur l’état et les dynamiques
de la ressource, etc.) et donc également sur les enjeux de régu-
lation et d’appropriation. Une ressource peut être plus ou moins
visible et prévisible ; saisonnière ou pérenne ; contiguë ou disper-
sée ; rare ou abondante ; substituable ou non substituable ; etc.
Son mode de reproduction et la durée de son cycle, ainsi que son

19
Les changements techniques peuvent modifier le coût et le degré de facilité
de l’exclusion. Par exemple, l’invention du barbelé a considérablement réduit le
coût de l’exclusion de prétendants à l’accès et au prélèvement de ressources et a
ainsi favorisé la privatisation de grands espaces dans l’Ouest américain (Anderson
et Hill, 1975).
Le foncier rural dans les pays du Sud
198

degré de mobilité et la possibilité de la stocker (et donc de l’uti-


liser de façon différée), sont grandement variables (Blomquist et
al., 1994 ; Ostrom, 1990 ; Schlager et al., 1994). Les pratiques de
stockage posent aussi la question de l’investissement nécessaire
à la construction et à l’entretien des infrastructures correspon-
dantes ainsi que la question de la répartition du stock constitué
(encadré 2) ; des questions d’autant plus importantes pour les
usagers dans les contextes de forte saisonnalité et/ou d’irrégularité
des ressources.

Encadré 2

Caractéristiques de la ressource
et enjeux d’action collective en irrigation gravitaire

L’irrigation gravitaire, qui consiste à amener de l’eau dans des


parcelles agricoles, suppose, d’une part, la construction et
l’entretien d’infrastructures de captage, de transport et de dis-
tribution, et d’autre part, des règles de répartition de l’eau col-
lectée entre les différentes parcelles du périmètre irrigué. Elle
implique donc : 1) de la coopération dans la mise en place et
la maintenance des infrastructures ; 2) une coordination entre
agriculteurs autour du partage de la ressource « eau » ; et 3) des
institutions visant à gérer la compétition entre usagers.
L’eau d’irrigation gravitaire est une ressource dotée de caracté-
ristiques spécifiques : 1) c’est un facteur de production et non
un produit consommé et échangeable ; 2) elle est captée via un
investissement humain continu dans des infrastructures qui la
rendent susceptible d’un usage ; 3) elle constitue un flux, tem-
poraire ou permanent, variable dans le temps (entre les saisons
et entre les années) mais dont on connaît la disponibilité à un
moment donné ; 4) ce flux doit être réparti entre des usagers
inégalement situés dans l’espace aménagé ; 5) des infrastruc-
tures de stockage (barrage, digues, etc.) peuvent dans certains
cas permettre de faire face aux variations de flux (par ex., per-
mettre une irrigation en saison sèche) ; 6) l’espace irrigué peut
varier, mais est physiquement matérialisé par les canaux et les
diguettes ; 7) l’eau d’irrigation pose la question des rapports
entre droit à l’eau et droit à la terre sur les espaces aménagés.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
199

Les modalités techniques de l’irrigation et les enjeux d’action


collective varient selon l’écosystème, la rareté de la ressource,
ses usages, la distance entre lieu de captage et espace irrigué,
etc. Par exemple, au Ladakh en Inde, les réseaux d’irrigation
de fond de vallée ont été construits de façon progressive, par la
constitution de petites terrasses, de quelques bassins de stoc-
kage, et de nombreux petits canaux de dérivation, sans forte
coordination entre acteurs, et il n’y a guère d’institutions collec-
tives (Labbal, 2007). Inversement, lorsque l’eau doit être trans-
portée sur de longues distances, entre les torrents de montagne
et les champs en flanc de vallée, la construction des canaux
suppose un fort investissement, le plus souvent en travail ;
l’eau captée est considérée comme la « propriété commune »
du groupe qui a investi pour la produire et de ses descendants ;
des règles strictes de partage de cette eau sont mises en place
pour assurer une équité entre les ayants droit (Suisse : Net-
ting, 1974 ; Pyrénées : Ruf, 2001 ; Andes : Ruf et Gilot, 1995 ;
Népal : Aubriot, 2004).
L’origine des systèmes irrigués n’est toutefois pas toujours pay-
sanne. De tels systèmes peuvent par exemple avoir été promus
ou restructurés par l’État, à petite ou grande échelle (Wittfo-
gel, 1956) ou par des acteurs privés. Par exemple, les réser-
voirs d’irrigation au Tamil Nadu (Mosse, 1995 ; 2008) ont été
mis en place par l’État au xviiie siècle (voir encadré 1 supra).
Leur « gestion locale » actuelle est en fait la résultante de la
dislocation de réseaux étatiques.

La terre agricole est à cet égard une ressource spécifique. Elle


constitue un support de production plutôt qu’une ressource
directement utilisée par les humains ou leurs animaux. Il est
relativement facile d’en exclure des usagers et son usage est
fortement « rival ». En effet, la mise en culture d’une parcelle
par un usager rend difficile ou impossible le même usage par
une autre personne pendant la même période. Par ailleurs,
la mise en culture passe par une transformation de l’écosys-
tème (défrichage, élimination de nombreuses espèces au profit
d’autres, amendement du sol, etc.) qui suppose un investis-
sement en travail dont les traces sont visibles et durables sur
une saison ou plusieurs années. Dans de nombreuses sociétés
Le foncier rural dans les pays du Sud
200

rurales, celui/celle qui a défriché, semé, planté, etc. jouit d’un


droit exclusif sur le fruit de son ­investissement en travail, ou
« maîtrise fruitière » (Barrière et Barrière, 1996). Mais ce droit
(qui s’accompagne en général d’un droit prioritaire à remettre
la parcelle en culture, lors de la saison suivante ou après une
certaine période de jachère, pour rentabiliser le travail de défri-
chage ou d’entretien de la fertilité) ne débouche pas nécessai-
rement sur une appropriation individuelle permanente. Cette
dernière peut même être empêchée de façon intentionnelle :
conserver le patrimoine foncier comme « commun » d’un
groupe de descendance élargi permet parfois d’ajuster la répar-
tition des droits de culture entre les différentes unités domes-
tiques, en fonction des besoins et des capacités en travail, et
ainsi de négocier des compromis entre les objectifs de produc-
tion et les objectifs de cohésion sociale (Hochet, 2012), tant au
niveau des groupes familiaux que des collectivités villageoises
(cf. chap 2). Dans ce dernier cas, les droits des agriculteurs sur
la parcelle qu’ils cultivent ne sont pas exclusifs mais limités, et
laissent ainsi la place à d’autres usagers et usages complémen-
taires (collecte de fruits, glanage, vaine pâture, etc.) pendant
ou après la saison de culture.
D’autres règles, rencontrées dans de nombreuses sociétés rurales,
peuvent également contribuer à limiter l’appropriation exclusive
de la terre et à favoriser un accès partagé au sein des groupes
familiaux et/ou des communautés locales. Ainsi, les droits des
agriculteurs peuvent être soumis à une condition d’usage : ces
droits peuvent se perdre lorsqu’ils ne sont pas exercés, c’est-à-
dire lorsque la terre n’est pas cultivée. Lier les droits sur la terre
à l’investissement en travail permet en effet d’éteindre les droits
des anciens exploitants, absents ou décédés, qui n’utilisent plus
certaines terres, et de rendre ainsi ces terres à nouveau disponibles
pour d’autres acteurs qui en auraient besoin.
Enfin, ne pas partager les terres au moment de l’héritage revient à
les constituer en propriété commune du groupe des descendants.
Chacun ne dispose que de droits d’usage sur le patrimoine com-
mun, ce qui permet de limiter les inégalités foncières internes et
d’ajuster la répartition des parcelles entre les membres du groupe
familial. Cela permet aussi d’assurer un accès de tous les membres,
actuels ou futurs, à la subsistance (cf. chap 2).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
201

Des ressources inscrites


dans des écosystèmes et des territoires
Un écosystème est constitué de différentes « facettes écologiques »
(au sens d’« unité spatiale de combinaison des données écolo-
giques et des données d’utilisation » [Blanc-Pamard, 1986 : 19]).
Chaque facette écologique contient un certain nombre de res-
sources, potentiellement variables selon les saisons et utilisées par
une diversité d’usagers sur la base d’un ensemble de règles d’ac-
cès et d’exploitation. Ainsi, les espaces cultivés peuvent être aussi
des espaces de pâturage (après la récolte), de cueillette (arbres
présents dans le champ, pour les fruits, le feuillage, l’écorce, le
bois), de chasse, pour des acteurs qui peuvent être différents du
détenteur du champ. On a alors une superposition d’usages –
et donc de droits – sur un même espace. Réciproquement, une
même ressource (par ex., les ressources fourragères) peut se ren-
contrer dans différentes facettes écologiques (bas-fonds, espaces
ligneux, friches, landes, pâturages permanents, pâture sur les
champs récoltés, etc.) et, dans chacune de ces facettes, faire l’ob-
jet de dynamiques écologiques spécifiques et être soumise à des
règles d’accès et d’exploitation différentes (par ex., accès libre sur
les brousses et jachères, contrats de fumure avec le détenteur du
champ pour les résidus de récolte).
Pour souligner les liens étroits entre la ressource et son milieu
physique, Olivier et Catherine Barrière utilisent la notion d’es-
pace-ressource20, qui reflète « la spatialisation géographique de la
ressource, sa situation, sa place physique dans le géosystème » ;
l’espace-ressource « dépend de l’existence et de la présence de
la ressource », si bien qu’il « se présente le plus souvent de
façon discontinue ou impermanente dans le temps et l’espace »
(Barrière et Barrière, 1997 : 6). Un espace-ressource est ainsi
composé des différentes facettes écologiques où se trouve la res-
source en question. Dans le même temps, les différentes facettes
écologiques sont intégrées dans des territoires socialement orga-
nisés et appropriés. Les ressources qui s’y trouvent sont régies
par des règles définissant qui peut y avoir accès et à quelles
conditions. Le paysage peut donc se lire comme un ensemble de
facettes écologiques, intégrées d’une part dans des espaces-res-

20
Voir aussi Jacques Weber (1998).
Le foncier rural dans les pays du Sud
202

sources, d’autre part dans un territoire composé de différents


statuts fonciers. Par exemple, dans le delta intérieur du Niger, au
Mali, marqué par la crue et la décrue du fleuve, et objet de cinq
grands modes d’exploitation du milieu (pastoral, cynégétique,
agricole, forestier et halieutique), Olivier et Catherine Barrière
identifient une vingtaine d’espaces (pâturages, champs, forêts,
mares, prairies, couloirs de pâturages, sous contrôle individuel,
lignager, villageois ou du chef de territoire) sur lesquels se pra-
tique(nt) un ou plusieurs usages, et qui relèvent de règles spéci-
fiques (Barrière et Barrière, 1997 : 83).

Usagers et modes d’accès aux ressources

L’accès21 aux ressources est fortement lié aux statuts sociaux des
individus et des groupes. Les ressources en accès partagé relèvent
de deux principaux types de situations. Dans le premier, la res-
source est accessible à des acteurs variés, qui en sont de simples
usagers. Ils ne détiennent pas de droits sur la ressource (au sens
de claim-right, de droit opposable), mais peuvent l’exploiter, soit
parce qu’ils y ont été autorisés, soit parce qu’ils ont la liberté
de le faire, que personne ne souhaite ou ne veut s’y opposer22.
Dans l’autre, elle est réservée à certains groupes sociaux dont les
membres se partagent l’usage en tant qu’ayants droit. Bien qu’es-
sentielle, la distinction entre ces deux statuts – usagers/ayants
droit – (sur laquelle nous reviendrons ci-dessous) ne suffit tou-
tefois pas à décrire la gamme des configurations existantes. Il
faut aussi caractériser les modes d’accès, c’est-à-dire les conditions
dans lesquelles les différents groupes d’usagers ou d’ayants droit
obtiennent l’accès à la ressource23. La question des modes d’accès
pose également celle du contrôle de cet accès : y a-t-il un ou des
acteurs en situation de contrôle sur la ressource, en capacité d’au-
toriser ou d’exclure l’accès ?

21
Cf. chap. 1 pour une discussion concernant la notion d’accès.
22
Voir la distinction entre claim-right et liberty (Bromley, 1989 ; Hohfeld, 1913),
également abordée dans le chapitre 1, ainsi qu’une application au cas du pasto-
ralisme en Afrique soudanienne (Gonin et al., 2019).
23
On considère ici les accès légitimes, socialement acceptés. L’accès peut tou-
tefois également résulter de rapports de force. Voir Ribot et Peluso (2003) et
­chapitre 1.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
203

Les catégories d’ayants droit et d’usagers, ainsi que les différents


modes d’accès identifiés, sont avant tout des outils d’analyse et de
description, et ne doivent donc pas être utilisées de façon rigide.

Usagers versus ayants droit


L’identification des usagers d’une ressource est une question empi-
rique. Cela demande tout d’abord de croiser les données relatives
aux usages, aux spécialisations professionnelles et aux positions
sociales. Certains acteurs combinent différents usages d’une res-
source. Au contraire, d’autres sont spécialisés, par exemple sur
la base de critères ethnico-professionnels (Fay, 1997 ; Gallais,
1967). Tous les usagers d’une même ressource n’ont pas le même
statut social ou la même position socio-économique, et n’ont
pas nécessairement les mêmes modes d’accès (voir ci-dessous).
Au Sahel, par exemple, un agriculteur, un éleveur résident d’une
commune, un éleveur transhumant ou encore un notable urbain
ne légitiment et/ou ne négocient pas leur accès aux ressources
pastorales pour leurs troupeaux de la même manière.
Par ailleurs, l’identification des usagers ne doit pas être restreinte
aux seuls habitants du territoire dans lequel s’inscrit la ressource
concernée ou au voisinage. En effet, « l’espace d’action » où se
déploient les activités des membres d’un groupe donné – en par-
ticulier leurs activités d’exploitation des ressources – déborde
souvent largement le territoire au sein duquel ce groupe s’inscrit
principalement (Painter et al., 1994). Inversement, dans bien des
cas, une partie des terres, des eaux et des ressources d’un territoire
donné est exploitée, sous différents arrangements institutionnels,
par des acteurs externes au groupe de résidence, par exemple par
des voisins ou par des migrants lointains, temporaires ou perma-
nents, qui peuvent ou non être liés à ce groupe de résidence par
la parenté et l’alliance. Les activités des pasteurs, pêcheurs, tra-
vailleurs agricoles, exploitants forestiers, etc. se déploient en effet
souvent sur de longues distances, dans des espaces qui peuvent
ou non être contigus.
Dès lors qu’une ressource rivale est considérée comme rare (de
façon générale ou relative, par exemple à certaines saisons ou dans
certains lieux seulement), l’accès partagé à cette ressource induit
une compétition entre usagers. Cette compétition peut alors
éventuellement être régulée, c’est-à-dire que l’accès à la ressource
Le foncier rural dans les pays du Sud
204

peut être soumis à conditions. L’un des moyens privilégiés pour


un groupe d’usagers de réguler l’accès à une ressource donnée sur
un territoire donné consiste à imposer ou à se faire reconnaître
un droit exclusif sur cette ressource (au sens d’un droit d’exclure
les autres, un droit à interdire à toute personne extérieure à ce
groupe d’exploiter cette ressource). Au sens strict, on l’a vu, seules
ces situations de contrôle exclusif d’une ressource par un groupe
social délimité correspondent à un « régime de propriété com-
mune », à des « communs ». Les membres de ce groupe – ou en
tout cas certains d’entre eux, selon les règles internes – ont dès
lors le droit d’accéder à la ressource du simple fait de leur appar-
tenance à ce groupe d’ayants droit.
Les fondements socio-politiques du groupe d’ayants droit peuvent
être variés : la parenté, l’alliance, le lieu de naissance, la résidence,
l’antériorité et/ou l’autochtonie, l’usage, etc. ou une combinaison
de plusieurs de ces critères. Dans des « communs » institués par
l’État, l’adhésion individuelle à une association détenant un droit
exclusif sur la ressource peut également être à l’origine du groupe
d’ayants droit, qui est alors formé d’individus sans attaches identi-
taires communes (par exemple, les sociétés de chasse ou de pêche
en France). La constitution de « communs » peut résulter des
modes mêmes de création de la ressource : le fait d’avoir investi en
commun le travail nécessaire à la construction de la ressource (le
défrichage d’un nouvel espace, la construction d’un canal d’irri-
gation ou d’un barrage de pêche) est ainsi un fondement fréquent
de la propriété commune24. La constitution de « communs » peut
également résulter d’une affirmation croissante de contrôle sur
un territoire, associée à une restriction de l’accès pour un groupe
social donné. Par exemple, en Europe, dans les sociétés de mon-
tagne, les communautés territoriales n’ont pris une réelle consis-
tance qu’à partir du moment où elles ont dû gérer une situation de
ressources limitées. Elles se sont structurées à partir des conflits
de frontières avec les communautés voisines à propos des limites
de leurs pâturages respectifs, de la mise en place d’une protec-
tion accrue contre de nouveaux arrivants ou d’autres usagers des

24
Voir les relations entre « consortages » (groupes d’ayants droit à un système
irrigué ou un canal au sein d’un système irrigué) et « bourgeoisies » dans le Valais
suisse (Schweizer, 2018).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
205

espaces collectifs et de l’élaboration de réglementations visant


à répartir équitablement les droits d’usage entre leurs membres
(Derouet, 1995).
Dans certaines situations coutumières, l’appartenance aux lignages
fondateurs (ou considérés comme tels) ouvre des droits et des
responsabilités sur les territoires et les ressources. Les membres
des autres lignages disposent de droits variés, en fonction de
leur antériorité d’installation, de leurs origines (historiques ou
mythiques), des alliances passées avec les lignages fondateurs,
ou encore des fonctions spécifiques qui leur sont attribuées, et
doivent satisfaire à des obligations spécifiques vis-à-vis du lignage
fondateur (Leblic, 1989 ; Hochet, 2011). En Europe, selon les
régions, les « communaux » pouvaient être ouverts à l’ensemble
des résidents, éventuellement après une certaine durée de rési-
dence, ou bien, dans les systèmes à « bourgeoisie », être réservés
à un groupe de familles détenant le statut de « bourgeois », statut
que de nouveaux venus pouvaient parfois obtenir après quelques
années de résidence, ou même acheter (Béaur, 2006 ; Vivier,
2003). Bref, les ayants droit des « communs » ne sont pas néces-
sairement tous les résidents du territoire concerné.
La distinction entre simple usager (droit d’usage sous condi-
tions) et ayant droit (droit exclusif) est donc essentielle, car elle
recouvre deux sources très différentes de légitimité dans l’accès
aux ressources, l’une fondée sur l’expérience de l’usage, l’autre
sur l’appartenance sociale. Établir une telle distinction entre les
ayants droit et les autres est un acte éminemment politique : cela
matérialise – ou crée parfois, si le groupe ainsi constitué ne pré-
existe pas – un marqueur social, une coupure entre les membres
du groupe et les tiers. Cela peut aussi induire des modalités spéci-
fiques d’intégration – temporaire, sous conditions, avec des droits
limités – de nouveaux arrivants, dans le cadre d’une tension entre
l’intérêt à voir grossir le groupe et la pression accrue sur les res-
sources que cela induit.

Modes d’accès aux ressources


Les typologies classiques des régimes de propriété distinguent :
accès libre (open access – considéré comme une absence de
régime de propriété), propriété commune, propriété privée et
propriété publique. Ces typologies mobilisent des catégories
Le foncier rural dans les pays du Sud
206

j­ uridiques qui ne sont pas nécessairement pertinentes du point de


vue des acteurs locaux (cf. chap 1). Elles ne sont par ailleurs pas
vraiment adaptées pour décrire les réalités locales, où différents
modes d’accès peuvent coexister sur un même territoire. Interro-
ger les modes d’accès aux ressources (voir fig. 3 ci-dessous) nous
permet ainsi de nous démarquer de la conception juridique inhé-
rente aux typologies des régimes de propriété, et de ne pas faire
de différence a priori entre ce qui relève de droits de propriété et
ce qui n’en relève pas.
Nous proposons de distinguer quatre principaux types de modes
d’accès, qui définissent à quelles conditions les usagers peuvent
accéder légitimement (c’est-à-dire de façon socialement acceptée)
à une ressource donnée :
–– accès libre (open access) : personne n’est exclu de l’accès,
aucune autorisation n’est nécessaire pour accéder à la ressource
considérée ;
–– accès autorisé : obligation de demander l’autorisation d’accès à
l’autorité qui contrôle la ressource ou la portion de territoire ; une
demande peut être acceptée ou non (en fonction de l’identité du
requérant, des possibles usages de la ressource envisagés, de la
temporalité de la demande, etc.) et peut éventuellement être asso-
ciée à un paiement (taxes ou redevances) ;
–– accès exclusif collectif : un groupe social se définit, ou est défini
par un pouvoir externe, comme détenant l’exclusivité de l’accès à
la ressource ou à l’espace qui l’abrite, c’est-à-dire comme un col-
lectif d’ayants droit ;
–– accès exclusif individuel : l’accès est réservé à un individu qui
détient seul le droit d’accès et d’usage (mais peut éventuellement
autoriser des tiers).

Les trois premiers modes d’accès correspondent à différentes


modalités d’accès partagé et le dernier à l’accès exclusif pour un
seul individu, autrement dit à une appropriation privée indivi-
duelle (qui peut ou non inclure le droit de vendre). Tandis que les
deux premiers correspondent à un accès non exclusif et donc ne
relèvent pas d’un régime de propriété au sens classique du terme,
les deux seconds relèvent au contraire d’un accès exclusif et donc
d’un régime de propriété au sens classique du terme : propriété
commune et propriété privée (Bromley, 1989).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
207

Les différents modes d’accès proposés dans cette typologie sont


des idéaux-types et les frontières entre eux peuvent être ténues
ou question de regard. Par exemple, selon les cas, la vaine pâture
peut être analysée en termes d’accès libre hors saison de culture,
dans un contexte de pluri-usage où éleveurs comme agriculteurs
ne disposent que de « maîtrises fruitières » (c’est-à-dire de droits
sur les produits de leur labeur et non sur le sol : Barrière et Bar-
rière, 1996), ou bien comme une restriction au droit d’accès
exclusif individuel de l’agriculteur possédant le champ (servitude
pastorale). Les frontières sont également évolutives : par exemple,
des ressources en accès exclusif individuel peuvent glisser vers un
mode d’accès exclusif collectif à la génération suivante si elles ne
sont pas réparties entre les héritiers25. Ces frontières sont enfin
fréquemment contestées ou mises en cause, soit de façon expli-
cite par des acteurs cherchant à renégocier les règles, soit par des
« passagers clandestins » qui exploitent, sans autorisation, un ter-
ritoire ou une ressource qui n’est pourtant pas en accès ouvert.
L’accès libre (open access) correspond à une situation où nul usa-
ger ne peut être exclu, et où il n’y a pas de « droit de propriété »
au sens strict. Cela n’implique pas nécessairement de ruée sur
la ressource et de surexploitation telles que décrites par Hardin.
D’une part parce que la demande peut être limitée, d’autre part
parce que l’absence d’exclusion ne signifie pas l’absence de toute
règle concernant les rapports entre usagers (Moritz, 2016). Par
exemple, dans la plaine inondable du Logone au Cameroun, la
taille des troupeaux est déterminée par la possibilité de les nourrir
en saison sèche sur les terres pluviales et elle est de ce fait mainte-
nue en deçà des ressources disponibles dans la plaine. Il n’y a alors
pas de régulation de l’accès : la norme est l’absence d’exclusion.
L’usage de la ressource repose toutefois sur un ensemble de règles
simples : respect du principe d’accès partagé et de non-appropria-
tion privative de la ressource ; limitation des conflits entre usagers
par évitement et/ou respect de l’antériorité ; régulation de la com-
pétition par la mobilité des usagers. Ces règles permettent une
exploitation optimale de la ressource (Moritz et al., 2013 a). Pour
ces raisons, certains spécialistes du pastoralisme (Moritz et al.,

25
Voir par exemple Berry (1985) ; Colin (2004).
Le foncier rural dans les pays du Sud
208

2013 b) considèrent même qu’il s’agit d’un régime de propriété à


part entière : ils proposent de parler d’un « open property regime »
(régime d’accès libre).

Accès partagé Accès privatif

Sans exclusion Avec exclusion

Mode Accès Accès Accès exclusif Accès exclusif


d’accès libre autorisé collectif individuel

Principales règles Tout le monde Tout le monde Accès réservé Accès réservé à
correspondantes peut avoir peut avoir accès aux ayants un individu (ou
accès : à condition droit pour les une entité)
pas de règles d’en obtenir ressources
d’accès et pas préalablement stratégiques : Accès de tiers
d’exclusion l’autorisation, ces ayants possible sur
éventuellement droit peuvent autorisation
Le plus moyennant le exclure les tiers,
souvent, règles paiement d’une mais l’accès est Parfois accès
simples de redevance. partagé (pas partagé aux
régulation de Autorisation nécessairement ressources non
la compétition donnée ou non de façon stratégiques/
entre usagers en fonction égale ou ne relevant pas
(évitement, de l’état de équitable) au d’un dilemme :
priorité) la ressource, sein du groupe accès libre
mais aussi d’ayants droit ou droit
de réseaux exclusif d’un
d’alliance Parfois accès groupe élargi
de tiers à ces (ressources
Peu/pas ressources sur communes)
d’exclusion autorisation
sauf forte
pression sur la Parfois accès
ressource, mais libre ou
reconnaissance autorisé aux
d’une autorité ressources non
et éventuelles stratégiques/
limitations ne relevant pas
d’usage (par d’un dilemme
ex. dans le
temps ou dans
l’espace)

Figure 3
Typologie des modes d’accès.

L’accès autorisé diffère de l’accès libre dans la mesure où il repose


sur l’existence d’une autorité (qu’elle soit liée à l’antériorité d’occu-
pation ou à un pouvoir politique ou rituel sur le territoire) auprès
de laquelle des demandes d’autorisation d’accès sont formulées
par tout usager potentiel, et éventuellement sur une capacité de
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
209

cette autorité à sanctionner les usagers qui ne respecteraient pas


la procédure prévue de demande d’autorisation ou les conditions
d’usage des ressources qui leur sont imposées. Ce contrôle poli-
tique de l’accès à la ressource renvoie à des enjeux d’alliances et
de réciprocité entre différents groupes visant la mutualisation de
leurs territoires respectifs, parfois aussi à des enjeux de rente (des
contreparties étant exigées en échange de l’autorisation d’accès).
Dans les cas où la ressource est abondante, l’autorisation peut être
systématiquement accordée, cette modalité de contrôle n’ayant
pas pour objet de réserver l’accès à un groupe social donné. Mais
lorsque la pression sur la ressource est forte et/ou que l’exploi-
tation induit des droits d’usage durables (par ex. agriculture),
l’autorisation ne va pas de soi et la demande des requérants n’est
pas systématiquement acceptée. Les demandes d’autorisation
impliquent des négociations, individuelles ou collectives, mobi-
lisant là encore des logiques d’alliance, de réciprocité, éventuel-
lement de prélèvement de rentes, voire de vente de la ressource.
Elles peuvent s’accompagner de l’explicitation des normes sociales
à respecter et des limites sur l’usage à observer. Par exemple, en
zone sahélienne, l’autorisation d’accès au puits pour abreuver les
troupeaux de passage n’est jamais refusée mais elle est assortie
de conditions de durée de séjour des troupeaux, ce qui permet
de réguler la pression sur les ressources pastorales avoisinantes
(Ancey, 2008). En outre, les conditions d’accès peuvent se durcir
avec le temps lorsque la pression sur la ressource augmente. Les
contrats de fumure, par lesquels des éleveurs négocient l’accès
aux résidus de récolte pour leur bétail en échange des déjections
laissées par les animaux, relèvent aussi d’un accès autorisé.

L’accès libre et plus encore l’accès autorisé n’instituent pas


nécessairement une égalité des droits entre tous les usagers.
Ils peuvent concerner certains usages et pas d’autres, et ainsi
exclure certains groupes utilisant d’autres ressources. Il peut y
avoir des priorités d’accès accordées à certains usagers et plus
généralement des différences significatives entre les conditions
d’accès qui s’appliquent aux uns et aux autres. À cela s’ajoute le
fait que l’usage effectif de la ressource peut demander des savoir-
faire, du matériel ou des capitaux spécifiques que tous les usa-
gers ne détiennent pas (cf. chap 1). Les changements dans les
caractéristiques de la ressource peuvent ainsi, tout comme les
Le foncier rural dans les pays du Sud
210

évolutions socio-économiques, induire des changements dans


les groupes d’usagers. Ainsi, dans l’exploitation villageoise des
ressources ligneuses au centre du Mali, la régression des gros
arbres au profit de jeunes, plus petits, plus faciles à abattre, a
permis aux femmes de devenir exploitantes forestières et d’en
tirer profit (Gautier et al., 2020).
Les cas où un groupe social26 détient un droit exclusif sur une
ressource donnée (et donc s’en réserve l’usage) – c’est-à-dire les
cas d’accès exclusif collectif – correspondent aux « communs » au
sens strict. Les membres de ce groupe sont dès lors des ayants
droit, et une autorité contrôle l’accès à la ressource et a le droit –
et la capacité pratique – d’exclure tout autre groupe de son accès
et de son usage. Cette autorité peut également autoriser des tiers
à exploiter cette ressource, ce qui implique de définir qui peut
avoir accès – fréquemment en fonction de liens de parenté ou
d’alliances politiques – et les conditions de cet accès, de façon
à ajuster le nombre d’usagers à l’état de la ressource, et donc
d’adapter la pression qui s’exerce tout en assurant une exploita-
tion efficace et l’entretien des réseaux sociaux. Dès lors qu’il est
possible d’exclure certains acteurs de l’accès à la ressource ou
d’en réaliser une appropriation privée, constituer et maintenir
un accès partagé (à tous ou à un groupe) à une ressource est
un choix politique. Par exemple, gérer des forêts comme des
espaces partagés ne va pas de soi : les forêts communales en
Europe ont été défendues par les paysanneries contre les volon-
tés d’appropriation par les seigneurs (Thompson, 2014) ; au
contraire, les « forêts villageoises » asiatiques ont été instituées
comme « communs villageois » par les puissances coloniales
(Peluso et Vandergeest, 2001). Inversement, certaines terres
agricoles dont il serait pourtant assez facile d’exclure des tiers
sont maintenues en « propriété commune » d’une collectivité
villageoise ou d’un groupe familial par volonté de préserver l’ac-
cès à la subsistance pour les générations futures (encadré 3).

26
Comme le souligne le modèle des maîtrises foncières (Le Roy, 1997), ce peut
être deux ou plusieurs groupes sociaux en alliance.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
211

Encadré 3

Les terres cultivées comme « commun »


d’un groupe de descendance

Dans de nombreuses sociétés rurales africaines, au niveau des


groupes domestiques (cf. chap 2), c’est le fait de ne pas parta-
ger l’héritage qui constitue les terres agricoles en « commun »
du groupe d’héritiers. Une parcelle héritée est ainsi fréquem-
ment l’objet de droits différents de ceux qui s’appliquent à une
parcelle défrichée ou achetée, qui est détenue à titre personnel
et sur laquelle le groupe de descendance n’a pas de droit de
regard. Mais une telle parcelle défrichée ou achetée peut égale-
ment devenir un patrimoine collectif à la génération suivante
s’il n’y a pas de partage de l’héritage (Colin et al., 2004).
Cette situation, où droits privés et droits collectifs se superpo-
sent (Jacob, 2007), peut être temporaire, ne durer que le temps
d’organiser la succession, ou être durable, sur une ou plusieurs
générations. Les descendants du possesseur ou du proprié-
taire27 (par voie patri- ou matrilinéaire) sont alors coposses-
seurs ou copropriétaires des parcelles héritées, et la gestion
de celles-ci est confiée au nouveau chef de famille ou à son
représentant présent au village. Selon les cas, chacun continue
à exploiter les champs qu’il cultivait auparavant, sur la base des
droits de culture affectés de son vivant par le chef de famille
décédé, ou une nouvelle répartition est faite en fonction de la
démographie des différentes exploitations agricoles au moment
de l’héritage. Les différentes exploitations agricoles détiennent
dans ce cas des droits de culture permanents et transmissibles,
sans détenir toutes les composantes du « faisceau de droits »
(cf. chap 1), qui sont réparties entre les chefs d’exploitation, les
co-possesseurs et le chef de famille.
Maintenir une parcelle héritée en « commun » fait de l’ensemble
des descendants, actuels ou futurs, des ayants droit sur ce patri-
moine (qui ne peut dès lors, en principe, être réduit ni vendu sans
accord collectif). Cela assure en théorie à chaque [suite p. suiv.]

27
Le terme « possesseur » est fréquemment utilisé pour éviter les ambiguïtés
du terme « propriétaire », en particulier là où il n’y a pas de droit d’aliénation.
Voir chap. 1.
Le foncier rural dans les pays du Sud
212

descendant le droit d’exploiter une parcelle du patrimoine familial,


et ainsi d’assurer sa subsistance. Ainsi, un membre du groupe ins-
tallé en ville ou à l’étranger ou bien un descendant lointain peuvent
revenir au village et demander une parcelle. Ce droit fonde la sou-
plesse de l’accès à la terre, y compris lorsque les groupes de descen-
dance sont installés dans différents espaces du fait des migrations :
leurs membres peuvent circuler de l’un à l’autre et y trouver un
accès facilité à la terre. Les jeunes Sereer du Sénégal circulent ainsi
au sein des groupes de descendance étendus entre le Sine, très den-
sément peuplé, et les « terres neuves » du Sénégal oriental (Pontié
et al., 1999), les jeunes Mossi entre le plateau mossi, l’ouest du
Burkina Faso et la Côte d’Ivoire (Breusers, 1999).
Prise en charge des dépendants et droit à une parcelle pour tous
ses membres font du groupe de descendance la source princi-
pale de la protection contre les risques de l’existence. Cepen-
dant, « le droit à » une parcelle, détenu par chaque membre
du groupe, quel que soit l’endroit où il réside, peut entrer en
contradiction avec les « droits de » cultiver telle parcelle déjà
accordés à certains, présents au village. Lorsque la pression
sur la terre s’accroît, les compromis entre les deux deviennent
plus difficiles : respecter le droit à une parcelle d’un membre du
groupe de descendance revenant au village suppose de réduire
les droits de culture déjà détenus par les membres présents. Le
« droit à » peut alors se réduire, se restreindre à une parenté
plus proche, exclure les membres moins bien insérés sociale-
ment, voire disparaître pour les absents (Floquet et Mongbo,
1998). En conséquence, les frontières du groupe lignager se
restreignent, avec les divisions du groupe de descendance en
sous-groupes indépendants. L’étendue du groupe concerné et le
niveau d’exercice des droits collectifs varient ainsi en fonction
des décisions de partage du patrimoine foncier.

L’accès exclusif individuel à la ressource correspond à ce qu’on


appelle classiquement la possession ou la propriété. Il n’est cepen-
dant incompatible ni avec la pluralité des usages (par exemple, le
passage en vaine pâture après la récolte, le droit de glanage ou de
cueillette de certaines plantes), ni avec des droits conditionnels
qui s’éteignent faute d’être exercés. Autrement dit, ce mode d’ac-
cès est compatible avec l’existence de régulations collectives.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
213

Ces différents modes d’accès s’appliquent sur des espaces-res-


sources donnés et non pas de façon générique à telle ou telle
activité, et ne sont donc pas incompatibles. Par exemple, en pays
winyie, au centre du Burkina Faso, différents types de pêche
sont pratiqués dans les plaines inondées et suivent chacun des
règles différentes : la pêche individuelle, avec hameçon, est libre
en hivernage, mais seulement à but d’autoconsommation ; les
barrages sur la plaine et les mares artificielles supposent un
gros investissement en travail et sont la propriété d’un groupe
domestique, ressortissant d’un lignage fondateur qui a investi
pour les construire, et l’accès au droit de pêche lui est réservé ;
les pêches collectives d’étiage sont organisées par les chefs de
terre et relèvent d’un droit de pêche partagé entre différents
collectifs voisins. La pêche relève donc selon les cas d’un droit
individuel, d’un accès exclusif au bénéfice des groupes familiaux
ayant réalisé des investissements avec l’autorisation des pou-
voirs coutumiers, ou d’un accès exclusif au niveau d’un groupe
de villages alliés. Seuls les poissons pêchés dans les barrages et
les mares artificielles, construits par l’investissement humain,
peuvent être vendus (Jacob, 2003)28. Symétriquement, sur une
même portion d’espace, différentes ressources peuvent relever
de modes d’accès différents, selon leur enjeu. Ainsi, un champ
est objet de droits relativement exclusifs, individuels ou fami-
liaux, mais les résidus de récolte pourront, selon les cas, être en
accès libre (vaine pâture), en accès autorisé (contrat de fumure
avec un éleveur) ou en accès exclusif, réservé au détenteur du
champ. Selon l’espèce et son mode de reproduction (planté ou
non) d’une part, et la ressource considérée (feuillage, fruits,
branches, écorce, bois, etc.) d’autre part, l’accès aux produits des
arbres présents dans le champ pourra être réservé au détenteur
du champ ou à son groupe familial restreint, être partagé au sein
d’un groupe familial élargi, ou être en accès libre (voir Rousseau
et al., 2017, pour le cas du karité au Burkina Faso, et plus large-
ment Berry, 1985). Cette distribution de l’accès aux différentes
ressources entre différents acteurs ou groupes sociaux est évolu-
tive et sujette à renégociations (Rousseau et al., 2017).

28
Voir aussi Barrière et Barrière (1997) pour différentes illustrations sur des res-
sources halieutiques et pastorales.
Le foncier rural dans les pays du Sud
214

Différenciations et inégalités
au sein des communautés

On l’a vu, seules les situations où un groupe social détient un


droit d’accès exclusif sur un espace ou une ressource relèvent
au sens strict d’un régime de propriété commune ou de com-
muns. Ce groupe social est fréquemment qualifié de « com-
munauté », mais ce terme est polysémique et ambigu. Il peut
désigner de façon large un groupe de personnes partageant une
caractéristique commune (communauté de voisinage) comme
une entité socio-politique clairement définie, ayant une forte
dimension identitaire, une cohésion sociale, des institutions
politiques. Cette dernière conception va trop souvent de pair
avec une vision idéalisée de communautés bien délimitées,
homogènes et consensuelles, voire avec un communautarisme
de façade affiché par les acteurs concernés, par exemple dans
le cadre de leurs revendications d’une reconnaissance politique
et/ou de leur souveraineté sur des territoires et leurs ressources
face à l’État (Agrawal et Gibson, 1999 ; Dahou, 2011 ; Karsenty,
2008 ; Le Meur, 2008).
Il est donc nécessaire d’être vigilant par rapport aux usages du
terme « communauté » et de systématiquement qualifier préci-
sément la nature de la ressource concernée et du groupe social
d’ayants droit en question – et donc les réseaux, alliances, oppo-
sitions, etc. dans lesquels se reconnaissent ses membres – ainsi
que les différenciations qui structurent ce groupe (en termes
d’appartenance, de statut familial, de genre, de richesse, etc.)
pour identifier les clivages (statutaires, économiques, politiques,
religieux, etc.) qui peuvent se répercuter, en partie au moins,
dans les inégalités internes d’accès à la ressource. La définition
d’un groupe d’ayants droit ne dit en effet rien des règles d’accès
à la ressource par ses différents membres, de la façon dont est
gérée la compétition au sein de ce groupe et des inégalités qui en
découlent. Certaines catégories sociales peuvent en effet se voir
refuser l’accès à des communs. Par exemple, les femmes sont
souvent exclues des ressources les plus rémunératrices, et les
filles de l’héritage sur les terres. Le degré de richesse peut aussi
fonder et légitimer des droits différenciés d’accès aux ressources
dites communes. En Europe par exemple, les pâturages com-
muns d’Ancien Régime, en montagne, relevaient fréquemment
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
215

d’un droit d’accès proportionnel au nombre de bêtes élevées en


hiver (c’est-à-dire que l’éleveur était capable d’alimenter pen-
dant la saison de stabulation). Les ménages pauvres, qui avaient
peu ou pas de bovins, pouvaient glaner les champs après récolte,
prélever du bois de chauffe dans les forêts, mais bénéficiaient
peu des prairies communes, quand ils n’en étaient pas explicite-
ment exclus (Vivier, 2003 : 28-29).
Le fait que, fréquemment, les ménages pauvres dépendent
davantage des ressources en accès partagé que les autres pour
leur subsistance ne signifie donc pas qu’ils en soient toujours les
principaux utilisateurs ou bénéficiaires. Des inégalités d’accès
au bénéfice des puissants peuvent parfois également être une
condition de légitimité des communs, et donc de leur pérennité
(Agrawal, 2003 : 254).
Outre le statut social et économique, de nombreux autres critères
et facteurs peuvent induire des différenciations de droits au sein
du groupe d’ayants droit. Pour ne citer qu’un exemple, l’accès aux
droits d’eau pour l’irrigation peut être réservé à certaines familles
et la localisation des ayants droit le long d’un canal est facteur
d’inégalité d’accès : en cas de pénurie, ou si les tours d’eau ne
sont pas respectés et que l’eau est utilisée en majeure partie par
les ayants droit situés en amont, les ayants droit situés en aval
(souvent les moins puissants politiquement) sont défavorisés
(Bardhan et Dayton-Johnson, 2002).
Tout comme les tiers peuvent contester leur exclusion, les inégali-
tés internes au sein des groupes d’ayants droit suscitent fréquem-
ment des tensions, voire des conflits visant à renégocier les règles
d’accès et leurs effets distributifs, ainsi que des comportements de
contournement des règles.

La gouvernance des ressources :


autorités, fonctions, régulations

Le contrôle de l’accès est un enjeu essentiel de la gouvernance des


ressources, ce qui pose la question des autorités qui exercent cette
fonction de contrôle. Les autorités en jeu, les sources de leur légi-
timité et le respect qu’on leur manifeste sont extrêmement variés
et nécessitent une analyse prudente, prenant acte de la pluralité
des normes, des règles et des pouvoirs (cf. chap. 1).
Le foncier rural dans les pays du Sud
216

Diversité des autorités,


des sources de légitimité
et des capacités de contrôle

Les autorités locales intervenant dans la gouvernance des res-


sources en accès partagé peuvent être des acteurs individuels
(par ex. chefs) ou collectifs (par ex. lignages, comités, assemblées
citoyennes). Elles jouent fréquemment un double rôle de gouver-
nement des humains et de gouvernement des ressources (Chau-
veau et al., 2004). Par ailleurs, sur un même territoire, il peut y
avoir des autorités spécifiques à chaque ressource ou à chaque
ensemble de ressources. Les autorités en question peuvent tirer
leur légitimité de sources variées : la coutume, la religion, la loi,
les instances gouvernementales, l’élection, etc. Ces sources de
légitimité peuvent se cumuler ou, au contraire, être mutuellement
exclusives.
L’inscription des autorités locales dans des espaces politiques plus
larges donne lieu à des formes de gouvernance pluri-niveaux,
diversement coordonnées. En particulier, les États-nations visent
un contrôle accru de leurs sociétés au niveau local (en particu-
lier des groupes sociaux mobiles) et des ressources rentables
(bois, minerais, produits halieutiques, etc.), ce qui a fréquem-
ment abouti à la remise en cause des pouvoirs locaux et/ou à la
multiplication des autorités sur un même territoire, notamment
via l’introduction de pouvoirs administratifs et de services tech-
niques spécialisés, accroissant la pluralité des normes et des auto-
rités. Les confrontations entre ces diverses autorités (par exemple
entre services forestiers, éleveurs et agriculteurs, ou entre ser-
vices des pêches et pêcheurs, mais aussi entre services agricoles
et services forestiers) sont alors fréquentes. Elles traduisent des
tensions relatives à la souveraineté sur le territoire qui – lorsque
l’État est l’un des protagonistes – se doublent fréquemment de
tensions entre les modes locaux d’appropriation et d’exploitation
des ressources et des conceptions technicistes de la « gestion »
de ces ressources. Lorsque l’État prend le contrôle de portions
d’espace, les t­erritoires deviennent composites, avec des espaces
­gouvernés par les autorités locales, des espaces où les agriculteurs
ont obtenu leurs terres de l’État (zone de colonisation, périmètres
irrigués étatiques, etc.) et des zones contrôlées par l’État (forêts
classées, domaine public, etc.).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
217

La pluralité des institutions et des autorités est une caractéris-


tique fréquente des sociétés rurales du Sud (cf. chap. 1). Si les
situations de concurrence et de rivalité sont les plus fréquentes,
on rencontre certains cas de polycentricité organisée (différentes
institutions et pôles de pouvoir en interaction) (Ostrom, 2010 a),
où la souveraineté partielle d’autorités locales est intégrée dans
un cadre étatique qui la reconnaît, voire la légitime. Même dans
ces situations, l’enjeu du contrôle des ressources peut attiser la
confrontation entre normes locales et normes étatiques, alimentée
par l’attrait de possibles rentes et par des revendications d’applica-
tion du droit étatique (Ribot, 2000).
Parfois, dans les situations d’accès exclusif collectif, les groupes
d’ayants droit se dotent de règles qui peuvent être considérées
comme démocratiques et élisent leurs représentants. Contrai-
rement à ce que postulent certains travaux de l’École des com-
muns29, la démocratie interne n’est toutefois pas la norme, ni
idéale ni pratique, de la gouvernance des ressources en accès par-
tagé. En particulier, dans les contextes où le contrôle du territoire
et de l’accès aux ressources relève d’autorités coutumières dont la
légitimité est d’ordre magico-religieux, la source des règles accep-
tées et appliquées est censée être externe au groupe d’ayants droit
concerné : elle est pensée comme héritée des ancêtres, dictée par
des dieux, etc. Ces règles ne sont alors généralement pas l’objet
de débats. Quel que soit le contexte d’ailleurs, les usagers d’un
territoire ou d’une ressource ne revendiquent pas nécessairement
de participer à la définition ni des règles d’accès et d’usage, ni des
mécanismes de contrôle et de sanction.
La capacité des autorités (locales comme étatiques) à contrôler
l’accès et les usages des ressources, ainsi qu’à sanctionner les
comportements qui contreviennent aux règles définies, est cru-
ciale pour assurer le respect de ces règles (enforcement) (Fitzpa-
trick, 2006). Cette capacité est très variable. Elle dépend du
degré de légitimité de ces autorités aux yeux des usagers ainsi
que des moyens de régulation et de coercition dont ces auto-
rités disposent. Elle est facilitée lorsque les principes gouver-
nant l’accès et les usages des ressources – y compris les principes

29
Cf. le principe 3 des « designing principles » (Ostrom, 1990 : 93, TdA ) : « La
majorité des individus affectés par les règles opérationnelles peut participer à
leur modification. »
Le foncier rural dans les pays du Sud
218

d’inégalités – sont considérés comme socialement acceptables


par les usagers et ne sont donc pas contestés. Au contraire, elle
est fragilisée par les tensions autour des ressources et/ou des ter-
ritoires concernés, par la pluralité des normes (et en particulier
les tensions entre normes locales et étatiques), par les concur-
rences entre autorités, ou encore par la présence d’usagers étran-
gers aux normes locales et ayant la capacité de s’y opposer. Bien
que censées assurer une « gestion rationnelle » des ressources
concernées, les politiques publiques (forestières, pastorales,
halieutiques, etc.), fondées sur une égalité d’accès des citoyens
à la ressource et un contrôle étatique de cet accès, ont fréquem-
ment été source d’un affaiblissement des régulations locales et
de création de situations d’accès libre de fait, parfois cause de
surexploitation (Ostrom, 1990).

Gouverner les ressources et les territoires :


les grandes « fonctions »

Les rôles que jouent les autorités et les groupes d’ayants droit
dans la gouvernance des ressources et des territoires peuvent se
résumer en quelques grandes « fonctions », dont l’enjeu poli-
tique et économique varie selon les contextes spatiotemporels, et
qui peuvent ou non se cumuler : définir et contrôler l’accès (cf.
supra) ; organiser la coexistence des usages, réguler la compé-
tition et gérer les conflits ; maintenir ou restaurer les équilibres
sociaux et environnementaux, ce qui implique notamment d’as-
surer la préservation des ressources rares et stratégiques, voire de
favoriser leur reproduction et/ou leur croissance (fig. 4).
Dans les situations d’accès libre, c’est la mobilité, l’évitement, le
respect de l’antériorité, voire la réciprocité reliant entre eux des
usagers prioritaires sur différents espaces qui assurent, pour l’es-
sentiel, la gestion de la variabilité de la ressource ainsi que la régu-
lation de la compétition entre usagers partageant ou non la même
activité au sein de l’espace considéré (Moritz, 2016). Ces prin-
cipes peuvent aussi être au fondement de la régulation des rap-
ports entre usagers dans des situations d’accès autorisé ou d’accès
exclusif (collectif ou individuel). Le rôle des autorités se limite,
dans ce cas, à régler les conflits qui ne trouvent pas de solution
dans les pratiques des usagers et dans les négociations directes
entre acteurs individuels ou collectifs.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
219

Exercice
de la souveraineté Définition des modes d’accès au territoire (inclusion/exclusion)
sur le territoire Organisation des espaces et définition des règles d’usage
et définition Régulation des conflits
du cadre d’exercice + parfois
des droits Mise en place d’institutions spécialisées

Régulation Contrôle de l’accès


de l’accès et + parfois Régulation des prélèvements
de l’exploitation (usages, techniques, dates, etc.)
de ressources + parfois Investissements pour favoriser la productivité
stratégiques (aménagements, mises en défens,
ensemencement, etc.)
Un territoire organisé
en différents espaces,
où l’accès est possible
pour une gamme variée
Propriété Ressources Domaine
de groupes d’acteurs, Ressources appropriées
privée en en accès partagé de l’État
selon des modes d’accès régime de façon relativement (forêts
plus ou moins exclusifs étatique privative/exclusive classées, etc.)
(et dont certains peuvent
relever d’un contrôle
étatique échappant + Degré d’exclusivité de l’appropriation –
à la gouvernance locale)

Figure 4
Gouvernance du territoire et régulation de l’exploitation
des ressources renouvelables.

Organiser la coexistence des usages, réguler la compétition,


gérer les conflits

Les autorités peuvent aussi intervenir de façon plus forte pour


réguler la compétition entre usagers d’une même ressource en
mettant en place des règles visant à faire respecter l’antériorité de
certains et/ou à assurer l’équité entre tous. Par exemple :
–– priorité aux groupes de résidence ;
–– priorité aux lignages fondateurs ;
–– accès à l’abreuvement des troupeaux en fonction de leur ordre
d’arrivée ;
–– priorité au premier occupant, ou au découvreur d’une ressource
rare (marquage d’un arbre, pose de pièges sur une piste de gibier,
etc.) ;
–– répartition des sites de chasse ou de pêche (zones de pêche
distribuées entre les pêcheurs en fonction des statuts sociaux,
par héritage, aux enchères ou encore par tirage au sort – voir
Blomquist et al., 1994 : 306) ;
–– etc.
Le foncier rural dans les pays du Sud
220

Ces autorités peuvent également organiser la coexistence des


usages dans le temps et/ou dans l’espace. Cela peut passer par des
règles assurant/légitimant la prééminence d’un usage ou d’un groupe
d’usagers sur les autres, mais aussi par des mesures visant à favo-
riser la coexistence des usages et à réduire la compétition tout
comme les risques de conflits, par exemple par :
–– des spécialisations de l’espace, temporaires ou durables, par
exemple entre zones agricoles et pastorales, avec éventuellement
une rotation des espaces ;
–– la mise en place d’aménagements spécifiques tels que des points
d’eau, des pistes d’accès aux mares, des couloirs de passage du
bétail où la culture est interdite, etc. ;
–– des règles spécifiant le contexte spatiotemporel de chaque usage
(vaine pâture après les récoltes, droit de cueillette dans les
jachères, etc.), tant sur les terres agricoles que sur les espaces non
cultivés et les zones de prélèvements halieutiques ;
–– des règles organisant la succession des usages dans le temps (date
de début des semis, date d’entrée des animaux dans les champs
récoltés, date d’ouverture et de fermeture de la chasse, etc.).
En pratique, la gouvernance des ressources combine différents
niveaux de coordination et de régulation, avec des rôles variés
exercés par les autorités locales. Le cas des rives du lac Tchad
illustre cette combinaison d’ajustements individuels, d’action col-
lective localisée et de régulation politique assez lâche (encadré 4),
très différente de la gouvernance des mêmes ressources dans le
delta intérieur du Niger, organisée de longue date par les pouvoirs
coutumiers (Barrière et Barrière, 2002).

Encadré 4

La gouvernance des ressources agro-halio-pastorales


sur les rives camerounaises du lac Tchad
avant l’insurrection de Boko Haram

Depuis le changement de régime hydrique du lac Tchad dans les


années 1970, de grands espaces sont découverts sur ses rives en
saison sèche, du fait de la décrue, induisant un afflux de popula-
tions, de multiples origines, et une remarquable intensification de
l’usage de l’espace, à travers une étroite a­ rticulation des activités
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
221

agricoles, halieutiques et pastorales. Du fait des fortes variations


interannuelles de la crue, d’une part, et de l’ampleur des mobili-
tés pastorales, d’autre part, la localisation des activités et les équi-
libres entre elles varient fortement d’une année sur l’autre. Sur
ces espaces nouvellement intégrés aux territoires coutumiers et
administratifs, l’accès aux ressources est fluide, mouvant. N’im-
porte quel acteur peut accéder aux différentes ressources pour
autant qu’il en demande l’autorisation, et parfois qu’il verse une
rente, aux autorités coutumières et administratives.
Dans cet écosystème où l’état des ressources dépend avant tout
de la crue, et où la mobilité permet d’éviter la surexploitation,
la régulation de la compétition entre usagers relève pour l’es-
sentiel de la priorité aux premiers arrivés et de l’évitement. Des
groupes d’agriculteurs s’organisent pour regrouper les champs
et construire des digues en sacs de sable (détruites après la
récolte pour laisser la place aux pêcheurs), protégeant ainsi les
champs des dégâts causés par le passage du bétail et par la crue.
Les autorités ont installé localement quelques couloirs de pas-
sage du bétail, mais l’expansion des champs oblige les pasteurs
à exploiter les marécages, dans des conditions difficiles. Les
pasteurs camerounais font alors pression pour que l’entrée des
troupeaux étrangers soit retardée, leur laissant un accès prio-
ritaire aux pâturages. Mais globalement, les conflits sont peu
nombreux, la régulation de la compétition se fait par ajuste-
ments mutuels et quelques formes d’action collective, et le fait
que la ressource soit en accès autorisé n’est pas remis en cause.
Dans ce contexte, les autorités prélèvent une rente auprès des
usagers, arbitrent des conflits, mais interviennent peu sur la
régulation des ressources elles-mêmes. L’arrivée de Boko Haram
au début des années 2010, attiré par la richesse de la zone, a
toutefois bouleversé la donne en y créant une forte insécurité.
(D’après Rangé et Lavigne Delville, 2019).

Assurer la préservation
des ressources rares et stratégiques

Le thème des « communs » est fréquemment associé à celui de


la durabilité environnementale (encadré 5). La pérennité d’une
ressource suppose que les prélèvements ne dépassent pas la
Le foncier rural dans les pays du Sud
222

r­égénération. Mais, comme nous l’avons vu, toute situation de


« common pool resources » ne donne pas nécessairement lieu à un
dilemme. Dès lors qu’une ressource est abondante, que sa dyna-
mique ne dépend pas des prélèvements, ou que ce lien est peu appa-
rent, la question de la préservation de cette ressource ne se pose pas
et il n’y a aucune incitation à mettre en place des institutions de
régulation et à en assumer les coûts. Par ailleurs, les sociétés rurales
ne sont pas par nature « écologistes » ou « conservationnistes » :
par exemple, des sociétés d’essarteurs, pratiquant l’agriculture sur
brûlis, peuvent se déplacer sans souci de recrû forestier, au risque
de « manger la forêt » (Condominas, 1957). Par contre, assurer la
préservation de ressources rares et stratégiques est une condition de
survie à long terme pour de nombreuses sociétés rurales.

Encadré 5

Quelle conception de la « durabilité » ?

Tout comme les notions de « fertilité » (Sebillotte, 1993)


ou de « dégradation » (Figuié et Hubert, 2012), la notion de
« durabilité » est une construction sociale, objet de représenta-
tions évolutives. Parler de « gestion durable » peut renvoyer à
un modèle de capital ou de stock épuisable, qu’il faut maintenir
dans un état déterminé – en limitant les prélèvements en des-
sous du seuil de reproduction de l’écosystème – ou si possible
faire fructifier, et donc enrichir, en vue d’assurer sa disponi-
bilité pour les générations suivantes. Définissant la durabilité
autrement que sur un modèle de stock et de prélèvement,
Thompson (1997) propose une philosophie de la durabilité
fondée sur le paradigme de « l’intégrité fonctionnelle », selon
lequel la durabilité dépend de la reproduction et de la pérennité
du socio-écosystème au sein duquel de multiples interactions
et pratiques (indissociables des valeurs, références et normes
qui les sous-tendent) font émerger la ressource ciblée. Par ail-
leurs, on note que certains travaux en écologie utilisent le cadre
d’analyse ostromien pour étudier les liens entre institutions
et durabilité des ressources (Berkes et al., 2003 ; Folke et al.,
2007) et la modélisation de ces liens (Binder et al., 2013), avec
souvent un biais fonctionnaliste (Fabinyi et al., 2014).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
223

Dès lors que la pression sur les ressources existe, l’un des principaux
leviers pour assurer une adéquation ressource/besoins consiste à
limiter le nombre d’usagers. Nous l’avons vu, réserver l’exclusivité
d’une ressource à un groupe d’ayants droit et restreindre, voire inter-
dire, l’accès des tiers peut constituer une façon efficace de limiter la
pression sur une ressource, comme peuvent l’être les mesures de res-
triction de la sphère d’appartenance fixant les contours du groupe des
ayants droit. Aussi, de nombreuses sociétés installées dans des envi-
ronnements limités en ressources avaient jadis mis en place des règles
visant à limiter le croît démographique, par le célibat ou l’expulsion
de cadets, les migrations temporaires, le contrôle des naissances. Un
autre levier majeur est la mobilité – temporaire ou définitive – des
humains et/ou de leurs bêtes vers des espaces où les ressources sont
plus abondantes. Le pastoralisme en zone aride constitue un exemple
où la mobilité et la réciprocité assurent, sur de vastes espaces, une
exploitation optimale de ressources pastorales aléatoires (encadré 6).
Enfin, la réduction du nombre d’ayants droit peut passer par le dur-
cissement des règles d’héritage (cf. chap 2).
La limitation des usagers d’une ressource peut se combiner à des
règles d’exploitation limitant les prélèvements, dont les princi-
pales sont les suivantes :
–– des périodes interdites (généralement définies par rapport aux
périodes de reproduction) ;
–– des zones interdites (mise en défens temporaire ou permanente) ;
–– des seuils de maturité, d’âge, de taille en deçà desquels le prélè-
vement est interdit ;
–– des techniques interdites ;
–– la régulation des quantités prélevées ;
–– la régulation des usages de la ressource prélevée.

Certaines de ces règles visent une limitation des usages de la res-


source ou des conditions dans lesquelles certains usages sont auto-
risés. Par exemple, les prélèvements peuvent être autorisés pour
l’autoconsommation mais interdits pour la commercialisation, ce
qui limite mécaniquement les quantités prélevées. Ou bien les
prélèvements en vue d’une commercialisation peuvent être enca-
drés par un système de permis, de quotas et/ou de r­ edevances. Des
règles sur les techniques autorisées permettent aussi de limiter
Le foncier rural dans les pays du Sud
224

les prélèvements. Par exemple, utiliser un filet de pêche dont la


taille des mailles est bien adaptée à l’espèce principalement ciblée
permet de réduire la capture de poissons ne s’étant pas encore
reproduits ainsi que de prises accessoires.

Encadré 6

Les régulations de l’exploitation des ressources


dans l’élevage pastoral au Sahel

Dans les cas où les ressources sont hétérogènes, variables et dis-


persées, et donc où il est difficile, voire impossible, ­d’anticiper
leur état dans un espace donné et à un moment donné, la
mobilité est un levier stratégique pour répondre aux besoins
du bétail (Krätli, 2015).
Par exemple, en milieux subarides tout comme en milieux
arides (moins de 400 mm de pluies annuelles) dans le Sahel,
la pluviosité ne varie pas seulement d’une année à l’autre,
mais aussi dans une même journée, et avec des disparités
considérables entre des zones séparées de moins de 20-30 km
(Thornton et al., 2009). La disponibilité des pâturages est par
conséquent elle aussi très variable.
La mobilité des troupeaux, et donc des familles de pasteurs, est
une condition de viabilité et d’efficacité du pastoralisme dans
ces milieux. Celle-ci s’organise autour de pâturages de saison
des pluies au nord du Sahel, où les éleveurs utilisent princi-
palement les mares temporaires pour l’abreuvement des trou-
peaux, et autour de pâturages de saison sèche plus abondants
au sud du Sahel.
C’est l’existence d’un point d’abreuvement qui détermine la
possibilité d’exploiter un pâturage. Les mares temporaires
sont en accès libre. Par contre, tous les puits pastoraux sont
contrôlés par les lignages qui les ont creusés. L’accès à l’eau
(et par là même aux pâturages attenants) n’est jamais refusé,
dans une logique de réciprocité généralisée. En effet, dans
l’espace des transhumances sahéliennes, chacun se trouve
alternativement dans les deux rôles : celui qui accueille et
celui qui vient. Mais, en fonction de l’état des pâturages et
des alliances politiques, le chef du puits indique au berger
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
225

le nombre de jours durant lesquels son troupeau peut res-


ter. Le contrôle du puits donne un contrôle indirect sur les
ressources fourragères environnantes, et définir la durée de
séjour permet à la fois de réguler la pression sur la ressource
et d’entretenir de complexes réseaux de parenté et d’alliance.
Cela explique que les forages créés par l’État, avec une eau
en accès libre, aient conduit à une concentration des trou-
peaux et à la surexploitation des pâturages attenants, voire à
des tentatives violentes pour en prendre le contrôle (Baron et
Bonnassieu, 2011 ; Thébaud, 1990).

La mise en défens d’un lieu consiste à en interdire l’accès et l’exploi-


tation de façon permanente ou temporaire, par exemple pendant
les périodes clés de la reproduction : le temps de la mise bas du
gibier, de la floraison des arbres fruitiers, de la ponte des tortues,
du frai du poisson, etc. Certaines formes coutumières de mise en
défens ont pour effet de limiter la pression et les impacts écolo-
giques négatifs sur un espace donné, mais on ne peut pas pour
autant leur prêter, sans analyse approfondie, une finalité de pré-
servation des ressources et/ou de conservation de la biodiversité.
En Océanie par exemple, les interdits coutumiers temporaires de
pêche sont généralement présentés dans la littérature scientifique
comme « des méthodes traditionnelles de gestion de la pêche », ou
« des adaptations culturelles servant à prévenir la surexploitation
des pêcheries de subsistance » ; toutefois, ils ont aussi, sinon avant
tout, un rôle socio-culturel et servent à gérer les relations au sein des
groupes sociaux et entre eux (Foale et al., 2011 : 357). Aujourd’hui,
ces formes coutumières de mise en défens ne se limitent pas à un
objectif de durabilité de la ressource, mais poursuivent de multiples
objectifs intrinsèquement reliés. Par exemple, la mise en œuvre en
Polynésie française d’un réseau de rahui, consistant en une mise en
défens temporaire d’un espace terrestre, lagonaire ou mixte, vise à
« faciliter une gestion plus durable » des ressources, à « transmettre
[ainsi] aux générations futures non seulement une abondance de
ressources, mais aussi les savoirs traditionnels qui y sont associés »,
mais aussi – ou peut-être même surtout – pour les acteurs concer-
nés, à « préserver le contrôle politique de leur territoire, ou, par-
fois, […] le reconquérir » (Bambridge, 2016 : 4-5, TdA ; voir aussi
Le Meur et al., 2018).
Le foncier rural dans les pays du Sud
226

Favoriser la croissance des ressources

Ce que nous appelons ici l’enrichissement regroupe un ensemble


d’interventions qui visent à augmenter la croissance d’une ou de plu-
sieurs ressource(s) intégrée(s) dans un milieu donné. Ces interven-
tions peuvent être directes, comme l’ensemencement de pâturages,
la gestion de la fertilité des sols, l’agrainage du gibier, l’empoisson-
nement d’étangs, ou encore la mise en place en mer de dispositifs de
concentration du poisson. Elles peuvent également être indirectes,
comme les pratiques aborigènes de brûlage en Australie, généra-
lement décrites comme produisant une mosaïque dynamique de
zones brûlées et non brûlées et qui, parmi d’autres effets, influencent
la structure démographique et la distribution spatiale d’une large
gamme d’espèces végétales et animales (Fache et Moizo, 2015).
L’enrichissement pose la question des éventuels décalages entre le
groupe d’acteurs qui prend en charge son coût, le groupe d’acteurs
qui le met en œuvre et le groupe d’acteurs qui en bénéficie. Ces
décalages peuvent décourager de tels investissements.
Enfin, les sociétés rurales qui considèrent la fertilité des terres et
l’abondance des ressources comme dépendantes de la qualité des
relations entre les humains et les puissances surnaturelles, et non
(seulement) des actions humaines et de l’intensité des prélèvements,
réalisent des rituels ayant pour objectif de maintenir ou de restaurer
l’équilibre de ces relations. Par là même, elles ­entreprennent d’as-
surer, voire de maximiser, la disponibilité de leurs ressources. Ces
rituels font partie intégrante de la gouvernance des ressources.

Les dynamiques de la gouvernance


des ressources en accès partagé
Les formes de gouvernance des ressources en accès partagé sont des
construits influencés par les évolutions historiques des contextes
locaux, nationaux, régionaux et internationaux au sein desquelles
elles s’inscrivent. Loin des schémas évolutionnistes mécaniques,
chacun des modes d’accès peut se maintenir dans le temps ou
se transformer, et ces recompositions dessinent des trajectoires
variées, qui vont de leur affaiblissement, voire de leur démantèle-
ment, à un renforcement et/ou un renouveau, en passant par divers
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
227

types de transformation et de réorganisation30. La figure 5 propose


une lecture de ces différentes trajectoires possibles. Chacun des
modes d’accès peut se maintenir dans le temps, à certaines condi-
tions économiques, démographiques et politiques. Chacun d’eux
peut évoluer. Par exemple, une situation d’accès libre peut devenir
une situation d’accès autorisé dès lors que des pouvoirs territoriaux
arrivent à établir un contrôle de l’accès, ou un « commun » si un
groupe social arrive à faire reconnaître un accès exclusif à son profit,
ou encore une situation d’accès exclusif individuel si des individus
(parmi les usagers préexistants ou venant de l’extérieur) arrivent à
privatiser la ressource à leur profit. Une situation d’accès autorisé
peut quant à elle aboutir à de l’accès libre si le pouvoir de contrôle
de l’accès s’effrite du fait d’une crise interne ou d’une remise en
cause externe, à une privatisation, ou encore à un accès exclusif
collectif dès lors qu’un groupe spécifique devient seul bénéficiaire
de l’autorisation d’accès. De même, les « communs » (accès exclu-
sif collectif) peuvent être démantelés, par volonté des usagers, par
décision politique externe ou par affaiblissement des institutions
de gouvernance. Selon les cas, ce démantèlement peut se faire par
partage au sein des ayants droit31, au profit de certains individus
ou groupes s’accaparant la ressource, ou alors de tous s’il y a glisse-
ment vers une situation d’accès libre. Enfin, cas rare mais possible,
des formes d’accès exclusif individuel peuvent se transformer en
accès exclusif collectif, soit par absence de partage à l’héritage, soit
par décision politique – locale ou étatique – d’instituer la ressource
ou l’espace en question en « commun ».
Ces différentes trajectoires ne sont pas équiprobables. Elles
dépendent non seulement fortement des contextes économiques,
démographiques et politiques, qui déterminent les tensions traver-
sant les modes d’accès, mais aussi des rapports de force et des jeux
d’acteurs en présence. Elles peuvent être graduelles ou brutales,
consensuelles ou conflictuelles, faire ou non intervenir l’État.

30
En cohérence avec le positionnement de ce chapitre, nous nous intéressons
ici aux conditions d’accès des usagers, et non pas au statut légal de la ressource
ou de l’espace. Ainsi l’intégration d’un espace dans une propriété étatique n’est
pas incluse dans le schéma.
31
En France, une partie des communaux ont ainsi été partagés entre les habi-
tants (Vivier, 2006). En Afrique de l’Est ou australe, les zones de parcours ont été
réparties entre les familles d’éleveurs, sous l’hypothèse erronée que cela favorise-
rait un élevage plus intensif (Ensminger et Rutten, 1991 ; Peters, 1994).
Le foncier rural dans les pays du Sud
228

Privatisation
par accaparement
Dislocation ou consolidation
de la gouvernance de droits de culture

Perte du
contrôle
sur l’accès

Accès exclusif Accès exclusif


Accès libre Accès autorisé collectif individuel

Établissement Restriction de l’accès Institutionnalisation


d’un contrôle sur l’accès en faveur d’un groupe en « commun »
s’affirmant comme
ayants droit

Si pas de dilemme Si pas de dilemme Si consensus social


des ressources des ressources interne et solidité Légende :
(ressources abondantes ou principe normatif des institutions face Maintien dans le temps
et/ou dépendantes fort d’accès non exclusif aux pressions internes
de l’écosystème) défendu par les autorités et externes Changement
ou incapacité de mode d’accès
à établir des règles

Figure 5
Dynamique des modes d’accès aux ressources.

Les travaux sur les « communs » mettent en avant certains des


facteurs endogènes et exogènes qui contribuent à ces recompo-
sitions32. Les changements démographiques, les variations de
l’abondance de la ressource, l’évolution des formes d’autorité et
des normes sociales, etc. font partie des facteurs endogènes. Les
facteurs exogènes incluent des changements techniques (intro-
duction de nouveaux modes de clôture, réalisation de forages et
pompes pour le captage de l’eau, motorisation des embarcations
et acquisition de glacières pour la pêche, etc.), économiques
(monétarisation de l’économie, augmentation de la pression
marchande, etc.), politiques (interventions des États et des
ONG, affaiblissement des systèmes d’autorité existants, etc.), ou
encore, religieux (conversions de masse entraînant un abandon
du contrôle rituel d’un territoire ou d’une ressource, tensions
interconfessionnelles, etc.).
Les impacts de ces facteurs et de leurs combinaisons ne sont pas
mécaniques. Ainsi, à une phase de rapide déclin de la gouver-
nance « en commun » peut succéder une phase de renaissance
inattendue, comme l’illustre le cas de la « gestion communau-
taire des ressources marines » en Océanie (Johannes, 2002).

32
Cf. chap. 6 pour les liens entre dynamiques agraires et dynamiques foncières.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
229

Cette phase de renaissance peut par exemple être liée à la


­revalorisation contemporaine des « communs », qui se traduit
par de nombreuses interventions, étatiques et/ou liées à des pro-
jets ou des ONG combinant des objectifs de développement et
de conservation, visant à promouvoir, renforcer ou revitaliser
des modes de « gestion communautaire des ressources natu-
relles ». Ces interventions s’inscrivent généralement dans une
logique de cogestion (impliquant une collaboration entre des
agences d’État et des communautés) ou de partenariat entre
des acteurs du marché et des communautés (Lemos et Agrawal,
2006), ce qui – en pratique – donne lieu à une grande diversité
de dispositifs, aux effets variés en termes d’équité de l’allocation
des ressources.
Les dynamiques et les recompositions des formes de gouvernance
des ressources en accès partagé peuvent se lire à deux niveaux dis-
tincts bien qu’imbriqués : au niveau des règles d’accès et d’usage,
d’une part, et au niveau des dispositifs de gouvernance et des
autorités, d’autre part.

Les règles d’accès et d’usage


face aux dynamiques endogènes et exogènes

Un premier ensemble de facteurs de changement ou de contesta-


tion des règles d’accès et d’usage définies concerne les ressources
elles-mêmes :
–– les ressources évoluent en quantité ;
–– certaines ressources peuvent cesser d’être utilisées et redevenir
de simples éléments des écosystèmes concernés et, dans ce cas, les
institutions qui les gouvernaient peuvent tomber en désuétude ;
–– les demandes du marché (local et/ou d’export) peuvent accroître
la pression sur une ressource donnée33 et donc mener à sa sur­
exploitation ;

33
Par exemple au Sahel, la demande en fourrage de la part des éleveurs urbains
de moutons de case incite les agriculteurs à privatiser à leur profit les résidus de
récolte pour pouvoir les vendre, au lieu de les laisser sur le champ, disponibles
pour les éleveurs en vaine pâture ou en contrats de fumure.
Le foncier rural dans les pays du Sud
230

–– les techniques changent, permettant d’exploiter de nouvelles


facettes écologiques, accroissant les modalités et/ou la capacité de
prélèvement, ou rendant moins coûteuse l’exclusion34.
Un second ensemble de facteurs de changement ou de contesta-
tion des règles d’accès et d’usage définies tient aux usagers, à leur
nombre, leur statut social et économique, leur rapport au terri-
toire et aux relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres.
Lorsque des opportunités économiques suscitent des migrations
saisonnières ou l’arrivée d’exploitants temporaires, les nouveaux
usagers peuvent s’insérer dans les règles d’accès et d’usage exis-
tantes ou, au contraire, faire face à des conditions plus strictes
par rapport aux règles s’appliquant aux autochtones ou aux
­populations arrivées antérieurement35. Mais les nouveaux usa-
gers, surtout s’ils sont économiquement puissants ou politique-
ment appuyés, peuvent refuser de se soumettre aux règles qui leur
sont appliquées. Leur rapport de force avec les autorités locales
ainsi que la capacité de ces dernières à bloquer leurs stratégies
de contournement, éventuellement en mobilisant le soutien de
l’État, sont alors déterminants et peuvent aboutir au démantèle-
ment des « communs ».

34
Par exemple, dans le sud de l’Inde, l’arrivée des pompes diesel, puis élec-
triques, a permis aux exploitants les plus riches de forer des puits et d’irriguer
directement leurs parcelles situées dans les zones alimentées par des réservoirs
d’irrigation, aboutissant à un affaiblissement de la gestion collective de ces réser-
voirs (Kajisa, 2012). Au Sahel, les forages motorisés installés par l’État ont pro-
fondément désorganisé la gouvernance des pâturages : ils ont permis l’accès à
des pâturages auparavant inutilisables faute d’eau, mais ces derniers, étant en
accès libre concurrentiel, ont induit un surpâturage ; ils ont parfois été l’objet de
luttes armées entre fractions nomades pour leur appropriation et le contrôle des
pâturages attenants (Thébaud, 1990). Voir aussi Peters (1994) sur le Botswana.
35
Par exemple, Marie-Christine Cormier-Salem (1995) montre comment, face
à l’augmentation de la pression démographique sur les espaces littoraux de la
Casamance, au Sénégal, les « communautés autochtones » réaffirment, voire
étendent, leurs droits d’usages territoriaux : elles entendent défendre leur terroir
aquatique, mais aussi se réserver l’usage prioritaire, si ce n’est exclusif, des eaux
marines, considérées comme faisant désormais partie de leur territoire de pêche.
Cette stratégie se confronte à celles des différents groupes de pêcheurs alloch-
tones qui veulent avoir librement accès aux ressources halieutiques et, d’autre
part, à la législation officielle qui ne reconnaît pas les juridictions coutumières
locales, ainsi qu’aux politiques de « gestion rationnelle des ressources halieu-
tiques » et aux activités touristiques établies le long du littoral.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
231

Les pressions internes aux groupes d’ayants droit peuvent éga-


lement avoir des effets contrastés. Dans certains cas, elles abou-
tiront à un durcissement des règles d’accès et une restriction de
l’appartenance à des groupes plus restreints, mais plus puissants :
« Une dimension clé de l’exclusion des plus pauvres, qui sont les
catégories de « commoners » les moins influents, [est] un rétrécis-
sement progressif dans la définition des ayants droit et l’étendue
de ces droits » (Peters, 1998 : 356, TdA). Dans d’autres cas, elles
donneront lieu à une privatisation de la ressource, ou alors à un
éclatement de la gouvernance et donc au basculement dans une
situation d’accès libre.
En fonction de l’enjeu économique de la ressource, des rapports
de force et des capacités locales de régulation, tant l’évolution
de la ressource que celle des usagers peuvent avoir des résultats
variés : un contournement croissant des règles d’accès aboutissant
de fait à des situations d’accès libre, un renforcement des règles
et des mesures de contrôle et de sanction, une renégociation des
conditions d’accès en fonction des statuts sociaux et de l’insertion
socio-politique locale36, ou encore, la privatisation de la ressource
au profit des acteurs les plus puissants.

Les États et les recompositions


de la gouvernance

Les recompositions des modes de gouvernance des ressources en


accès partagé peuvent découler de changements dans la défini-
tion ou la légitimité des ayants droit, dans les modes d’accès aux
territoires et aux ressources, dans les régulations des prélève-
ments, etc. L’affaiblissement des autorités coutumières peut être
le résultat de changements sociaux, faisant que certains acteurs
contestent leur légitimité. Les conversions aux religions mono-
théistes sont un facteur de déclin des formes de gouvernance
des ressources par les autorités coutumières, car elles réduisent

36
Ce point est particulièrement bien illustré par le cas des îles du Saloum au
Sénégal, où des jeunes et des anciens ont fondé une association environnemen-
tale qui a obtenu – en s’appuyant sur le double argument du risque de surex-
ploitation et de l’intérêt collectif – le monopole de la récolte des fruits de ditar
(Deuterium senegalensis), auparavant en accès libre pour les femmes, mais désor-
mais revendus à ces dernières en vue de leur transformation en sirop (savoir-faire
qu’elles ont acquis grâce à des ONG) (Faye et Sougou, 2013).
Le foncier rural dans les pays du Sud
232

l­ ’adhésion aux rituels de fertilité et aux modes de sanction asso-


ciés. Mais un des facteurs majeurs de cette évolution tient aux
interventions étatiques (précoloniales, coloniales, postcolo-
niales) qui réorganisent les pouvoirs locaux, par exemple en les
installant dans une logique tributaire, ou les démantèlent en vue
d’en installer de nouveaux. Par exemple, le système de pêche-
ries du delta central du Niger, issu des dynamiques de peuple-
ment de la zone, a été réorganisé au xviiie siècle par l’empire du
Macina, qui a territorialisé les plans d’eau et accru le pouvoir des
maîtres des eaux sur le territoire qu’il leur a alloué, en échange
d’un droit à prélever des taxes et le paiement d’un tribut à l’em-
pire (Fay, 1989 ; 1996).
Ces interventions étatiques ont depuis le xviiie siècle majoritai-
rement été dans le sens d’une fragilisation des « communs » (ou
des « communaux » en Europe comme nous l’avons vu plus
haut). Porteurs d’un projet controversé de modernisation, les
pouvoirs coloniaux du xixe et du xxe siècle ont particulièrement
marqué de leur empreinte, à des degrés variés en fonction des
contextes, les formes de gouvernance précoloniales des terri-
toires et des ressources. Ils s’instituèrent généralement comme
l’autorité souveraine37 sur les territoires conquis, pensés comme
des espaces à maîtriser et à « mettre en valeur » via l’exploita-
tion des diverses ressources en présence (forestières, minières,
etc.). Cette politique de mise en valeur impliquait généralement
de contrôler et de discipliner les populations locales, dont les
droits d’accès, d’usage et/ou de contrôle de leurs territoires et
ressources étaient remis en cause ou supprimés. Pour ne donner
qu’un exemple emblématique, en Algérie, la politique de déman-
tèlement des « communaux » est indissociable des politiques de
contrôle du territoire et de promotion des exploitations colo-
niales (Bessaoud, 2017). La politique coloniale de fixation des
populations nomades et semi-nomades a remis en cause l’utilisa-
tion complémentaire des espaces agricoles et pastoraux. La colo-
nisation de peuplement dans de grandes exploitations agricoles

37
Dans les contextes où fut mis en œuvre un système d’administration indirecte
(indirect rule), supposé s’appuyer sur les structures socio-politiques préexistantes,
certaines autorités précoloniales furent confirmées dans leurs fonctions, officiali-
sées et utilisées comme relais locaux du pouvoir colonial, ou de nouvelles autori-
tés locales furent instituées et contrôlées par ce dernier.
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
233

a mobilisé différents mécanismes de spoliation au nom de l’État.


La politique du cantonnement, dans les années 1850, consistait
à enregistrer au nom de l’État les terres non cultivées (en réa-
lité les parcours utilisés par les tribus) et les terres religieuses
(habous). La Loi Warnier de 1873 a poussé à l’individualisation
des droits sur les terres collectives, dont seulement environ 10 %
sont restés entre les mains des Algériens, le reste ayant été pris
par l’État ou octroyé aux colons en propriété privée.
Dans de nombreux cas, les pouvoirs coloniaux ont également
mis en place des administrations techniques spécialisées, cen-
sées appliquer des savoirs rationnels sur des écosystèmes
pourtant mal connus, et protéger ces derniers des activités des
populations locales, alors perçues comme des menaces pour les
ressources aussi bien que pour les intérêts financiers de l’État et
des compagnies qu’il soutenait. Conçus sur une logique mili-
taire, les services forestiers coloniaux sont l’archétype de ces
corps professionnels, porteurs d’une vision de « haut moder-
nisme » (Scott, 1998), s’opposant aux conceptions et pratiques
paysannes d’exploitation des ressources et cherchant à impo-
ser leurs normes et leurs c­ atégories (Bergeret, 1995 ; Thomas,
1999), par la force si besoin. Encore aujourd’hui au Mali, les
agents forestiers font partie des agents de l’État les plus haïs
en milieu rural, du fait des rackets et exactions auxquels ils se
livrent ; les révoltes paysannes sont ainsi largement orientées
contre eux (Benjaminsen et Ba, 2018). Dans le Sud-Est asiatique,
les pouvoirs coloniaux ont créé et distingué des sphères de ges-
tion forestière « traditionnelle » et « moderne » et se sont érigés
en autorités suprêmes dans les deux cas. Pour ce faire, effec-
tuant un tri parmi les « pratiques coutumières » des populations
locales, ils en ont reconnu et codifié certaines en tant que « droits
coutumiers », mais ont qualifié les autres de « crimes forestiers »
(Peluso et Vandergeest, 2001). La création de ces « droits cou-
tumiers » a reposé sur des pratiques forestières coloniales impli-
quant un redécoupage du territoire (state land vs peasant/native
land ; agricultural vs forest land) ainsi qu’une politique d’inclu-
sion/exclusion des usagers sur la base de catégories raciales et
ethniques. Ces pratiques et politiques ont contribué à façonner
des « forêts politiques », catégorie à laquelle appartiennent éga-
lement les « forêts communautaires », qui ne sont finalement
Le foncier rural dans les pays du Sud
234

que les espaces ligneux dont les politiques forestières ont délé-
gué la responsabilité aux « communautés locales » parce qu’elles
ne voulaient ou ne pouvaient pas y intervenir directement.
Les politiques publiques ont donc fréquemment contribué à
l’érosion ou au démantèlement des « communs », en poussant
à la division et à l’appropriation privée des espaces (Ensminger,
1996 ; Peters, 1994), en démantelant la reconnaissance juri-
dique octroyée lors d’une phase antérieure (Mesclier, 2009), en
poussant à l’individualisation et à la marchandisation des droits
fonciers. Toutefois, les interventions étatiques ne sont pas néces-
sairement synonymes de fragilisation ou de démantèlement des
autorités et régulations locales. Elles peuvent au contraire insti-
tutionnaliser et renforcer les institutions locales. Les États euro-
péens du xixe et du xxe siècle ont su, dans certains cas et face aux
résistances locales, reconnaître des formes locales de gouvernance
des ressources et trouver les compromis juridiques et institution-
nels nécessaires, sur leur propre territoire38 et parfois dans les
pays qu’ils colonisaient.

Les ambiguïtés de la promotion


d’une « gestion communautaire
des ressources naturelles »

Les défaillances de la gestion étatique, la revalorisation du local,


la (re)découverte des « communs » ont suscité à partir des
années 1970-1990 une profonde évolution des politiques de
« gestion des ressources naturelles », autour d’un tournant « par-
ticipatif » dans les politiques de développement aussi bien que de
conservation, largement poussé par les bailleurs de fonds et les
ONG environnementalistes, et adopté de façon très variée par les
services techniques qui ont pu y voir une remise en cause de leur
identité et de leurs sources de rente. En rupture affichée par rap-
port aux interventions étatiques top-down, le postulat est désor-
mais que des groupes locaux/paysans/autochtones « ont davantage

38
En Suisse, les « bourgeoisies » (qui rassemblent les résidents reconnus comme
citoyens) demeurent le fondement institutionnel des politiques de gestion de
l’environnement (Nahrath et al., 2012). En France, le Code civil s’avère plus apte
à intégrer de telles formes qu’on ne le pense souvent (Chouquer, 2019 ; Vanuxem,
2018).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
235

intérêt à gérer durablement les ressources qu’un État distant ou


les dirigeants d’une entreprise éloignée, […] connaissent mieux
les liens entre les processus écologiques locaux et les pratiques
et […] sont plus aptes à gérer ces ressources à travers des formes
locales ou “traditionnelles” d’accès » (Tsing et al., 2005 : 1,
TdA). Sur la base de ce postulat, les initiatives dites de « gestion
­communautaire des ressources naturelles » se sont multipliées
partout dans le monde, parfois en articulation avec divers types
d’aires protégées, en impliquant des formes variées de partenariat
entre acteurs locaux, services de l’État, ONG, organisations régio-
nales et internationales, secteur privé (par exemple, opérateurs
­touristiques), etc.
L’importance économique et/ou écologique des ressources en
accès partagé et l’enjeu que représente la préservation des formes
de gouvernance de ces ressources, voire l’institution de nouveaux
« communs », ne peuvent pas être sous-estimés. Mais les méca-
nismes de surveillance et de contrôle mobilisés dans le cadre de
ces initiatives dites de « gestion communautaire des ressources
naturelles » n’ont souvent que peu à voir avec les formes préexis-
tantes de gouvernance des ressources en accès partagé. En parti-
culier, la conception sous-jacente de la « gestion » des ressources
est largement technicisée et a-sociologique (Lavigne Delville,
2006) ; les dispositifs de « gestion » mis en œuvre se limitent
trop souvent à une transposition de conceptions bureaucratiques
ou conservationnistes. Ces conceptions et dispositifs sont géné-
ralement reproduits et appliqués par les services techniques éta-
tiques ou par des ONG ayant reçu une délégation de pouvoir de
la part de l’État. Même lorsque le discours officiel met en avant
l’idée de renforcer ou de revitaliser les formes locales de gouver-
nance, ces acteurs cherchent avant tout à faire incorporer aux
groupes locaux concernés leurs propres logiques et promeuvent
des modes de régulation largement déconnectés des représenta-
tions de la ressource et du pouvoir, ainsi que des pratiques locales
de gouvernance des ressources (Kassibo, 2000). Le contrôle de
l’accès aux ressources est fréquemment confié à des comités ad
hoc, à la légitimité politique locale incertaine, contribuant à un
processus de « comitisation39 » (Faye et Sougou, 2013) et à un

39
Ingénierie sociale spécialisée dans la production de comités, groupements, etc.
Le foncier rural dans les pays du Sud
236

renforcement de la « bureaucratisation » de la vie locale (Fache,


2014). Ces dispositifs contribuent à décomposer et recomposer
les formes locales de gouvernance.
Autrement dit, malgré les discours mettant l’accent sur leur
continuité avec des formes « coutumières » (éventuelle-
ment en désuétude) de gouvernance et sur le contrôle par des
« ­communautés locales », les initiatives dites de « gestion com-
munautaire des ressources naturelles » constituent des « assem-
blages » (Li, 2007) contingents d’une grande variété de choses :
acteurs, objectifs, discours, savoirs, institutions et régulations.
Le plus souvent, la volonté de renforcer ou revitaliser des formes
« coutumières » de gouvernance masque de profondes recom-
positions dans les instances de décision, les niveaux d’organi-
sation, les normes de référence, les responsabilités confiées aux
acteurs locaux, peu en phase avec la réalité des pratiques (enca-
dré 7). Les autorités locales mobilisées sont cooptées par le haut,
ou autodésignées, au risque de privilégier des « courtiers » sans
guère de légitimité ou de pouvoir, qui mobilisent leurs (nou-
velles) responsabilités en faveur de leurs réseaux de clientèle
plutôt que de l’ensemble de la « communauté ». Ces dispositifs
de « gestion communautaire des ressources naturelles » consti-
tuent fréquemment une couche institutionnelle supplémentaire
démultipliant les normes et autorités en vigueur (Bierschenk,
2014), mais dont la capacité à régir les pratiques est probléma-
tique (Djiré et Dicko, 2007). Ce constat incite à apporter une
attention particulière aux dispositifs institutionnels proposés et
à la répartition du pouvoir entre acteurs qu’ils incarnent, aux
interactions concrètes entre usagers, pouvoirs locaux, agences
gouvernementales et ONG que recouvrent les labels de « ges-
tion communautaire » ou « cogestion ». Il est en particulier
nécessaire de faire la différence entre, d’une part, des logiques
« participatives » qui cherchent à mobiliser des acteurs et des
institutions locales au service d’objectifs qui leur sont étran-
gers et, de l’autre, des démarches de gouvernance décentralisée,
reconnaissant à des institutions locales le droit de définir des
règles d’accès et d’usage, et donc d’exercer une certaine souve-
raineté sur le territoire concerné (par ex. Lavigne Delville et
Hochet, 2005 ; Le Meur, 2008 : 289-290).
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
237

Encadré 7

Les contradictions de la « gestion communautaire » :


le cas des marchés ruraux de bois énergie au Sahel

La demande urbaine croissante en bois ou en charbon de bois


pour la cuisine a suscité un déboisement massif autour des
grandes villes, que les permis de coupe délivrés par les services
des Eaux et Forêts ne permettaient pas de réguler (permis déli-
vrés sans lien avec l’état de la ressource et contrôles à l’entrée
des capitales peu efficaces). Les ressources ligneuses dans les
périphéries urbaines étaient en pratique en accès libre pour les
entrepreneurs de la filière qui envoyaient leurs bûcherons ou
leurs charbonniers couper les arbres.
À partir du début des années 1990, différents États sahéliens
ont mis en place, dans le cadre de l’aide internationale au déve-
loppement, des stratégies d’approvisionnement visant à inver-
ser la tendance. Dans la plupart des cas, il s’agit d’assurer aux
villages un contrôle sur leurs ressources ligneuses et un droit
exclusif à les exploiter. Sur un espace délimité, un plan d’amé-
nagement simplifié détermine les volumes pouvant être coupés
sans surexploiter la ressource. Un comité de gestion représen-
tant le village délivre les permis de coupe à des villageois, qui
vendent le bois dans des « marchés ruraux de bois énergie »
(Peltier et al., 1995). En rupture avec une logique historique
de dépossession au profit de l’État, un contrôle exclusif sur la
ressource est ainsi créé au bénéfice des communautés villa-
geoises, qui tirent un profit économique de la coupe de bois
et ont a priori, de ce fait, intérêt à préserver leurs ressources
ligneuses ; les commerçants doivent désormais acheter le bois
à ces communautés au lieu de le couper directement.
En pratique, les marchés ruraux de bois énergie ont permis de
générer des emplois et des revenus locaux non négligeables
(Hautdidier et al., 2004), au bénéfice principalement des
jeunes (et parfois aussi des femmes qui exploitent les arbres
de petite taille) (Gautier et al., 2020). Leur impact sur la gou-
vernance des ressources ligneuses a cependant été limité pour
différentes raisons (Gautier et al., 2011 ; Hautdidier, Bouti-
not, Gautier, 2004 ; Rives et al., 2013), liées en particulier à un
modèle « communautaire » largement technicisé : [suite p. suiv.]
Le foncier rural dans les pays du Sud
238

–– la zone aménagée ne couvre qu’une partie des réserves


ligneuses du village, les autres ne sont pas régulées ; elle a par-
fois été mise en place aux limites territoriales des villages, dans
des espaces contestés ;
–– le comité de gestion rassemble quelques individus seulement,
qui n’ont pas nécessairement de légitimité coutumière ;
–– les contrôles sont limités et la traçabilité du bois coupé dans
la zone aménagée est faible : une partie peut être vendue clan-
destinement et, inversement, du bois exploité hors des zones
aménagées peut se retrouver sur le marché régulé.
On est donc loin d’un « commun » villageois, issu d’un proces-
sus politique de négociation entre acteurs locaux, en cohérence
avec les formes coutumières de gouvernance du territoire.
Faute de dispositif institutionnel assurant une redevabilité des
membres du comité vis-à-vis de la communauté villageoise,
les marchés ruraux de bois tendent à relever d’une logique de
« club » où quelques individus à la tête du comité détiennent
un contrôle sur la ressource et les rentes que son exploitation
génère, ainsi que sur l’octroi des permis de coupe au sein du
village.

Conclusion
Renforcé récemment par la recherche d’alternatives à la globa-
lisation néolibérale, l’intérêt porté aux « communs » depuis
les années 1980 témoigne d’une réévaluation de la place de la
­propriété privée et de l’action collective dans l’économie et la
société, ainsi que d’une certaine reconnaissance de la résistance, de
la résilience et de l’efficience de formes partagées d’accès aux res-
sources, en particulier lorsque la vie des groupes humains repose
sur des interactions étroites avec des environnements hautement
variables. L’approche socio-historique et processuelle adoptée
dans ce chapitre nous a amenés à problématiser la question en
termes de ressources en accès partagé, pour limiter le terme de
« communs » aux modes d’accès exclusif à un groupe d’ayants
droit, et à interroger certains postulats de l’École des communs.
Si l’accent a principalement été mis dans ce chapitre sur les res-
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
239

sources naturelles renouvelables, la question de la gouvernance


des ressources en accès partagé concerne aussi les terres agricoles
qui, bien que plus facilement appropriables de façon privative,
n’en sont pas moins gérées « en commun » dans de nombreuses
sociétés rurales, au niveau de groupes de descendance plus ou
moins élargis. De fait, la séparation entre terres agricoles et res-
sources naturelles renouvelables ne fait pas forcément sens dans
les représentations locales.
Une partie des institutions de développement et de défense de
l’environnement s’est saisie du concept de « communs » pour
promouvoir la reconnaissance de formes locales de contrôle des
ressources, via une valorisation politique de l’autonomie des
« communautés » locales, ou via la mise en avant de la néces-
sité de développer des alternatives pragmatiques à des modes de
régulation étatiques peu efficaces. Mais le succès contemporain
de la notion de « communs » va trop souvent de pair avec une
survalorisation des capacités régulatrices des sociétés locales,
symétrique à la disqualification dont elles ont été historiquement
l’objet. Les dispositifs de gestion environnementale qui résultent
de ces lectures reposent généralement sur une version simplifiée,
voire essentialisée, des conditions d’existence des régimes de pro-
priété commune tels que « l’École des communs » les a identifiés.
Le fait qu’une ressource soit en accès partagé peut découler de son
abondance, de ses caractéristiques propres rendant difficiles une
appropriation privative dans un état donné des techniques, d’une
organisation sociale donnée ou parfois de la volonté de la main-
tenir en dehors de l’appropriation privative et de la concurrence.
Un tel choix peut lui-même avoir des sources variées, liées à l’his-
toire du groupe social lui-même, à l’enjeu vital de la r­essource
pour la reproduction du groupe, à l’intervention de pouvoirs
externes. Les usagers, les modes d’accès, les dispositifs de gou-
vernance évoluent dans le temps et sont fréquemment objets de
contestation ou de renégociation, avec des résultats variés, où
la privatisation ou la création de situations d’accès libre ne sont
pas les seules issues. La fondation et le maintien de formes de
gouvernance de ressources en accès partagé sont des processus
socio-politiques contingents, soumis à des forces contradictoires,
aussi bien endogènes qu’exogènes. Notre état des lieux a cherché
à préciser les rationalités, les modalités extrêmement variées et
Le foncier rural dans les pays du Sud
240

les dynamiques de ces formes de gouvernance, passées et contem-


poraines. Il invite par ailleurs à mettre en œuvre une approche
empirique et des analyses localisées et contextualisées, compré-
hensives et processuelles, prenant acte de l’enchâssement social et
politique de ces formes de gouvernance, pour échapper aux rac-
courcis de langage et aux généralisations hâtives. En particulier,
les catégories « communs » et/ou « gestion communautaire », qui
tendent trop souvent à être mobilisées comme si elles allaient de
soi, doivent être utilisées avec prudence et discernement, et leurs
liens, souvent problématiques, doivent être discutés. La grille
d’analyse proposée dans ce chapitre attire ainsi l’attention sur
l’existence de différents modes d’accès partagé à des « ressources
naturelles renouvelables » qui sont fondamentalement territoria-
lisées, ainsi que sur les processus et dynamiques – multi-facettes
et multi-niveaux – qui les influencent, les façonnent, les transfor-
ment. Seule une attention poussée, dans un contexte donné, aux
caractéristiques de la ressource (variabilité, mobilité, stockage,
etc.) et à son écologie, d’une part, aux usages qui en sont faits par
diverses catégories d’usagers socialement situés, d’autre part, per-
met d’identifier les enjeux de régulation et les problèmes d’action
collective que cette ressource pose. L’existence de modes d’accès
partagé ne présume en rien de la composition des groupes d’usa-
gers et, le cas échéant, d’ayants droit concernés, et n’implique pas
d’égalité ou d’équité au sein de ces groupes, ni même la durabilité
des modes d’exploitation des ressources. Concernant ce dernier
point, il apparaît que les enjeux de régulation de la compétition
entre usagers prévalent généralement sur les enjeux de régulation
des prélèvements de la ressource. Il faut donc être prudent quant
aux risques de réification des groupes sociaux et des ressources
concernées, ou de f­onctionnalisme concernant les usages et les
normes, et chercher à décrire finement les modes de gouvernance
considérés sans s’enfermer dans des catégories définies a priori.

Mettre l’accent sur la gouvernance (plutôt que sur la gestion)


invite par ailleurs à prendre au sérieux plusieurs questions fon-
damentales. Celle de la diversité des acteurs, de leurs modes d’ex-
ploitation du milieu, de leurs intérêts, de leurs représentations du
territoire et des ressources. Celle des autorités qui gouvernent le
territoire ou les ressources en question, des sources de leur légi-
timité et/ou de leur contestation, leurs différentes fonctions, les
Communs et gouvernance des ressources en accès partagé
241

moyens de contrôle à leur disposition. Celle enfin des régulations


en place et des formes de contournement des règles qui sont à
l’œuvre, avec les concurrences entre autorités – en particulier cou-
tumières et étatiques – et les contradictions entre leurs emprises
territoriales, les effets de la pluralité des normes en jeu. Notre
approche invite enfin à historiciser les analyses : les formes de
gouvernance de ressources en accès partagé n’échappent pas aux
recompositions historiques, revendiquées par les acteurs locaux
ou assignées par des intervenants extérieurs, ce qui inclut des pro-
cessus d’hybridation et d’enchâssement à divers niveaux. Une telle
approche empirique, attentive aux contextes, aux dynamiques et
aux jeux d’acteurs qui les sous-tendent, permet d’échapper aux
lectures normatives qui sous-estiment ou survalorisent les res-
sources partagées et les modes locaux de gouvernance. Elle donne
des clés pour analyser les situations concrètes, dans une optique
de recherche, mais aussi pour réfléchir les interventions visant à
faire évoluer la gouvernance des ressources et à favoriser la réso-
lution des « dilemmes », en prenant acte du caractère socio-po-
litique du contrôle et de la régulation de ces ressources. Dans le
contexte contemporain de pluralité des normes et de pressions
à l’appropriation privative, l’enjeu peut être autant d’instituer
de nouveaux communs que de reconnaître et renforcer ceux qui
existent. Cela suppose des négociations politiques sur les finalités
de cette institution comme commun, sur les territoires concer-
nés, sur les frontières des ayants droit, sur les modes de gouver-
nance et d’autorisation des tiers (Benkahla et al., 2013), bien loin
des démarches technicisées de « gestion participative », avec une
attention poussée aux conditions d’effectivité des accords négo-
ciés, ce qui suppose une légitimité des règles et un engagement
clair des autorités tant coutumières qu’administratives.

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Chapitre 4

Politiques foncières rurales


et trajectoires des États
Entre policies, polity et politics
Éric LÉONARD

Philippe LAVIGNE DELVILLE

Introduction
Les politiques foncières ont pour finalité d’organiser les droits de
propriété sur les terres (et les ressources naturelles1) et les pro-
cessus d’acquisition et de transfert de ces droits. Elles désignent
les autorités ayant juridiction sur ces droits et orientent leur
répartition entre différents groupes sociaux. De tout temps, et
en particulier depuis les physiocrates du siècle des Lumières,
les politiques foncières ont été au cœur des débats sur l’éco-
nomie et le politique, avec des orientations qui ont varié selon
les époques. Depuis le tournant néolibéral, au milieu des
années 1970, ­l’objectif ­principal assigné aux politiques foncières
est de formaliser les droits sur la terre encore « informels » et d’en

Nous remercions chaleureusement Catherine Boone, Lauriane Gay, Horacio ­Mackinlay


et Denis Pesche pour leurs commentaires.

1
La terre, les ressources naturelles renouvelables et les ressources naturelles
minières relèvent fréquemment de législations sectorielles différentes. Cette
séparation, qui n’est généralement que partielle dans les modes locaux d’appro-
priation, traduit la domination d’une conception « agricole » de l’espace rural,
en rupture avec des « espaces naturels » considérés comme non anthropisés, et
pose fréquemment des problèmes de coordination de ces usages. Nous traiterons
ici essentiellement des politiques foncières au sens strict, mais le cadre d’analyse
peut être appliqué aux politiques publiques portant sur ces autres ressources.
Le foncier rural dans les pays du Sud
258

g­ arantir une administration rigoureuse, permettant de sécuriser


et de fluidifier les transferts de terre, via notamment le fonc-
tionnement des marchés (Deininger, 2003). Ces prescriptions
sont l’objet de vives controverses, en particulier quant aux liens
entre marchés fonciers et équité ou aux incidences productives
et économiques des politiques de formalisation des droits sur la
terre (Colin et al., 2009). Ces débats sont amplement examinés
dans d’autres chapitres de cet ouvrage, comme ceux portant sur
les marchés fonciers (chap. 7), les grandes concessions/acqui-
sitions au bénéfice de firmes (chap. 9), les réformes agraires
(chap. 11), ou encore les programmes de reconnaissance des
droits (chap. 10).
Décalant le regard par rapport aux débats sur leurs impacts éco-
nomiques et sociaux, l’objectif de ce chapitre est d’analyser les
politiques foncières en tant que politiques publiques. Il s’agit
de les situer dans leur histoire politique et institutionnelle,
de les interroger en tant que dimension spécifique des modes
d’action des États et élément de la construction étatique2 et des
régimes politiques. Il s’agit aussi de prendre acte de la nature
fondamentalement politique des politiques foncières, en les
considérant comme un moyen de recomposer les rapports entre
les différentes composantes de la société (Colin et al., 2019).
Elles ont en effet historiquement constitué un facteur central
dans la formation et la transformation des régimes de gouver-
nance (voir Moore, 1966). À travers le contrôle des dispositifs
d’allocation des droits sur la terre et les ressources naturelles,
elles sont couramment mobilisées comme levier de reconfigu-
ration des rapports entre centres et périphéries politiques, entre
élites nationales et populations rurales, entre les structures et
pouvoirs villageois, d’une part, et les formes étatiques, d’autre
part. Au-delà de leur apparence dépolitisée et technicisée, les
politiques foncières contemporaines demeurent au centre des
projets de (re)fondation des pactes de gouvernance entre diffé-
rents secteurs des sociétés nationales (agriculteurs familiaux et

2
Nous faisons ici « cette distinction cruciale, introduite par Bruce Berman et
John Lonsdale [1992], entre la “construction de l’État” en tant que création déli-
bérée d’un appareil de contrôle politique, et la “formation de l’État” en tant que
processus historique conflictuel, involontaire et largement inconscient, conduit
dans le désordre des affrontements et des compromis par la masse des ano-
nymes » (Bayart, 1996 : 4).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
259

autres acteurs des sociétés villageoises, entrepreneurs locaux et


urbains, élites nationales, etc.), diverses composantes de l’État
(administrations sectorielles, instances décentralisées, etc.) et
acteurs transnationaux (firmes, grandes ONG, agences de coo-
pération binationale et multilatérale, etc.) dont l’influence s’est
souvent renforcée au cours des dernières décennies.
Ce caractère stratégique des politiques foncières dans la
construction des États et des régimes politiques explique la
succession de changements dans les cadres légaux et les dispo-
sitifs administratifs, au gré des changements dans la structure
et la distribution du pouvoir, tant au niveau du pouvoir cen-
tral que dans ses relations avec les pouvoirs locaux. Les chan-
gements de politique foncière ont historiquement revêtu deux
formes principales : les « réformes foncières », qui portent sur
le contenu légal des droits fonciers et sur les systèmes d’auto-
rité qui en régulent l’exercice (cf. chap. 10) ; et les « réformes
agraires », qui visent à modifier la distribution des droits au sein
de la société – et donc les structures agricoles –, en faveur de
petits producteurs ou de paysans sans terre (cf. chap. 11). Dans
la pratique, ces deux dimensions se sont souvent combinées et
les réformes agraires ont fréquemment intégré une redéfinition
du contenu légal des droits sur la terre3.
Ces processus répétés de réforme ont souvent opéré plus sur le
mode de l’empilement, de la superposition de systèmes de droits et
d’autorités foncières que sur celui de la substitution (Bierschenk,
2014), pour former des « couches » institutionnelles, coexistant
de façon plus ou moins fonctionnelle ou conflictuelle selon les
rapports de pouvoir internes aux sociétés locales et les articula-
tions entre ces dernières et les instances étatiques. Ces processus
expliquent la dimension intrinsèquement politique des politiques
foncières, ainsi que la complexité et la diversité des enjeux, des
intérêts et des arènes sociales au niveau desquels cette dimension
s’exprime. Ce sont des éléments centraux à prendre en compte
pour comprendre la fréquente pluralité des cadres normatifs et
juridictionnels opérant dans la régulation foncière, ainsi que leur
résilience aux réformes politiques. Ils contribuent notamment

3
On parle alors parfois de réforme agro-foncière.
Le foncier rural dans les pays du Sud
260

aux décalages couramment observés entre le contenu formel des


politiques foncières et leurs résultats en termes de pratiques dans
l’accès et les usages des ressources foncières.
Ces décalages ne peuvent en effet s’expliquer en interrogeant uni-
quement l’efficacité des cadres légaux et des dispositifs de l’ac-
tion publique au regard de leurs objectifs sectoriels affichés. Les
politiques foncières cristallisent des dimensions entremêlées de
policies, de politics et de polity. Leur analyse ne peut être limitée
à la politique publique, ses instruments et ses dispositifs d’action
appliqués à ce secteur (policy). Elle doit être articulée : d’une part,
à celle des politics, qui ont trait à l’activité politique, à la lutte pour
le pouvoir et l’hégémonie, aux rapports de force, aux conflits, aux
jeux stratégiques au sein de l’État comme au niveau des élites et
des mouvements de contestation, dont l’enjeu est le contenu et
l’application de la politique publique ; et, d’autre part, aux enjeux
de polity, ceux d’une « communauté politique » qui se caracté-
rise par « un ordre politique stable » (Hajer, 2003 : 181), « un
ensemble de choix collectifs » et l’affirmation d’une « identité
collective englobante » (Leca, 2012 : 62-63), au sein de laquelle
s’inscrivent la compétition politique et la production des poli-
tiques publiques. En référence à différents contextes nationaux
et infranationaux, historiques et contemporains, la démarche
que nous suivrons dans ce chapitre consiste à mettre au jour les
connexions entre les processus de production et de mise en œuvre
des politiques foncières et les enjeux de politics et polity auxquels
elles sont confrontées et qu’elles nourrissent.
Ce chapitre est organisé en quatre parties. Dans la première, nous
poserons un cadre d’analyse des politiques foncières, de leurs
finalités et de leurs principaux instruments, à partir de notions
clés de l’analyse des politiques publiques, dans une perspective
processuelle, non fonctionnaliste et non linéaire. Il s’agira de sou-
ligner leurs multiples dimensions et les enjeux qui entourent leur
mise en œuvre. Dans un second temps, nous expliciterons les
grandes orientations des politiques foncières depuis le xixe siècle,
dans leurs rapports avec les évolutions du paradigme standard
du développement. En mettant en évidence les mouvements de
balancier entre des aspirations souvent contradictoires – comme
la volonté de soutenir le développement du marché et le souci
de réduire les inégalités et de protéger l’agriculture familiale, ou
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
261

encore la diffusion de droits de propriété individuelle et la pro-


tection/redéfinition des droits des communautés locales –, nous
mettrons en perspective historique les orientations actuelles des
politiques foncières. Dans une troisième partie, nous examinerons
plus en détail les liens entre politiques foncières et construction
de l’État et de ses dispositifs de représentation dans les espaces
ruraux, sous l’angle des rapports entre celui-ci, les élites natio-
nales et les sociétés locales, dans des pays marqués par une his-
toire coloniale qui a induit des structures de gouvernance ainsi
que des traditions juridiques spécifiques. Enfin, dans un dernier
temps, nous reviendrons sur la formulation et la mise en œuvre
des réformes foncières contemporaines, en insistant sur le rôle des
institutions internationales et les processus de mise sur agenda
des réformes, pour en analyser les problèmes de mise en œuvre et
les contradictions.

Les politiques foncières :


policies, politics et polity
Les politiques foncières,
au cœur des rapports entre l’État et la société

Les politiques foncières visent à promouvoir certains modes de


répartition des droits sur la terre et les ressources naturelles entre
les acteurs sociaux ; elles définissent les catégories juridiques
organisant l’accès à ces droits et les modalités de leur circulation,
ainsi que les dispositifs chargés de leur gouvernance4 et de leur
administration5. Les politiques foncières établissent les types
de droits légalement reconnus et donc, en creux, ceux qui sont

4
Nous entendons ici la notion de gouvernance, non dans le sens normatif qui
lui est donné par les instances multilatérales (celui de la « bonne gouvernance »),
mais en tant qu’un ensemble d’interactions et de coordinations (négociations,
coopérations, compromis, alliances, évitements, conflits…) qui engage une série
plus ou moins complexe d’acteurs individuels et collectifs relevant de différents
niveaux d’organisation et qui conduit à l’établissement de formes plus ou moins
stabilisées de régulations quant à l’accès et à l’usage des ressources (voir Rose,
1999 ; Woodhouse et al., 2000 ; Blundo et Le Meur, 2009).
5
Au sens de dispositif technique de délivrance de droits de propriété et de vali-
dation des transferts de droits.
Le foncier rural dans les pays du Sud
262

i­ llégaux ou du moins « extra-légaux »6. Elles reflètent les compro-


mis négociés entre les acteurs étatiques, les élites économiques,
les mouvements sociaux et, de façon croissante dans le contexte
contemporain, des acteurs supranationaux. Elles portent de ce
fait des enjeux cruciaux en termes d’inclusion/exclusion sociale
et économique, mais aussi de structuration du champ politique.
Du fait des multiples significations et fonctions qui entourent les
usages et le contrôle du foncier (économiques, politiques, terri-
toriales, symboliques, cf. chap. 1), les politiques foncières expri-
ment des conceptions particulières de la société et de la nation,
constituent un mode fondamental de régulation socio-politique.
Elles contribuent en même temps à la représentation et à la légi-
timation de l’État, à travers la façon dont leurs dispositifs parti-
cipent à construire l’ancrage de cet État dans les sociétés rurales.
Les politiques foncières touchent ainsi aux ressorts fondamen-
taux du régime de gouvernementalité7 rurale (Chauveau, 2017),
en constituant un levier essentiel de construction et de reconfi-
guration des rapports entre les différents niveaux d’autorité poli-
tique et territoriale, mais aussi entre les conceptions locales et
nationales de la citoyenneté (Jacob et Le Meur, 2010).
Comme toute politique publique, les politiques foncières sont
un des moyens à travers lesquels des autorités publiques tentent
d’organiser un secteur de la société (ici, le secteur rural), en fonc-
tion de leur projet et de leur représentation de ce secteur et de
ses enjeux (Hassenteufel, 2009). Dans une acception classique,
une politique publique propose un ensemble de solutions à des
problèmes identifiés, visant des objectifs à atteindre et relevant
d’un choix entre plusieurs alternatives (Kingdon et Thurber,
1984). Un regard sociologique sur la production et la mise en
œuvre des politiques conduit toutefois à nuancer et complexifier
cette vision et à mettre en avant leur caractère composite, contra-
dictoire (Lascoumes et Le Galès, 2007 a : 34-35). Les politiques
publiques n’ont pas forcément, ou pas seulement, pour but de

6
C’est-à-dire se référant à des normes locales indépendantes du cadre légal
(cf. chap. 1).
7
Nous reprenons ici la définition que Foucault (1978) propose de la gouverne-
mentalité en tant qu’ensemble constitué par des institutions, des techniques et
des dispositifs de gouvernement, reposant sur la mobilisation de savoirs particu-
liers et le contrôle de leur distribution, dont l’enjeu est l’exercice du pouvoir et la
domination sur une population.
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
263

résoudre des problèmes. Elles portent la marque de « l’État en


action » (Jobert, 1985) ; elles expriment un rapport au monde
(Muller, 1995), une conception de la société, du pouvoir et de
la légitimité qui est celle de l’autorité publique. Elles s’inscrivent
dans une histoire institutionnelle du secteur (Dubois, 2003), qui
se sédimente dans des cadres de pensée, des institutions, des cor-
porations professionnelles directement intéressées à leur mise en
œuvre (Jobert, 1998). Elles se concrétisent à travers des instru-
ments appliqués par des organisations variées, étatiques ou non
étatiques, qui ont une certaine autonomie par rapport aux finalités
qu’elles sont censées servir (Lascoumes et Le Galès, 2007 b). Mais
l’action publique ne passe pas toujours par des cadres formels et
institutionnalisés : elle peut correspondre à des discours, des actes
posés par les acteurs politiques et non par les administrations spé-
cialisées ; elle intègre des « non-actions », en d’autres termes, des
choix délibérés de ne pas agir pour laisser opérer des rapports
de force (politiques, de marché). Les politiques publiques sont
ainsi le produit de confrontations d’idées, d’intérêts, d’institutions
(Palier et Surel, 2005), qui prennent la forme d’alliances, de
conflits, d’évitements et de malentendus.
Le tournant néolibéral du milieu des années 1970 puis le pro-
cessus de globalisation ont, conjointement, renforcé le poids des
intérêts économiques transnationaux et induit une multiplica-
tion des échelles de décision et une fragmentation des cadres de
production des politiques publiques. Mais même à l’âge d’or des
États « rationnels-bureaucratiques » (Weber, 1971 [1921]), les
pouvoirs centraux n’ont jamais été en situation d’exercer le plein
contrôle des leviers de l’action publique : la micro-histoire ou les
subaltern studies, qui ont pointé le jeu des groupes dominés et des
processus bottom-up dans la résultante des actions publiques, ont
montré que la mise en œuvre des politiques publiques relevait
de processus multiniveaux de négociation, réinterprétation, évi-
tement et réappropriation, mettant en jeu des catégories d’acteurs
hétérogènes, aussi bien au sein des instances étatiques que des
sociétés locales (Guha, 1992 ; Joseph et Nugent, 1994).
Pour autant, la multiplication actuelle des acteurs et des échelles
dans les processus de fabrique des politiques accentue les incer-
titudes sur la capacité de régulation des sociétés (Massardier,
2003 : 140 ss). Elle pousse à réintroduire la question des p­ rojets
Le foncier rural dans les pays du Sud
264

de société dans l’analyse des débats de politiques publiques et


à interroger la production et la mise en œuvre de ces dernières
comme processus contingents, voire contradictoires. Ces ques-
tionnements sont encore plus forts dans les contextes postco-
loniaux, marqués par une pluralité des normes et des systèmes
d’autorité, par une emprise et une institutionnalisation inégales
de l’État sur le territoire, par le poids des firmes et des institutions
transnationales. Là où l’aide internationale est prégnante, les poli-
tiques publiques sont de plus coproduites par les institutions bi-
ou multilatérales, et les États connaissent une sédimentation de
réformes successives incomplètes (Bierschenk, 2014). Mobiliser
les concepts et outils de l’analyse des politiques publiques dans
ces configurations suppose de prendre au sérieux la question de
la nature de l’État et des alliances politiques qui ont fondé ses
trajectoires de construction, celle de son degré d’institutionnalisa-
tion et de la différenciation entre élites politiques et bureaucratie,
celle des modalités de son ancrage local, du rôle de l’informa-
lité, tout comme celle du degré de dépendance aux normes et aux
ressources mobilisées par les firmes internationales et le système
d’aide (Darbon, 2004).
Du fait de leur dimension politique intrinsèque, parce qu’elles
touchent à une ressource stratégique pour la reproduction et
l’organisation territoriale des sociétés rurales, les politiques fon-
cières, plus que d’autres outils de l’action publique, traduisent
une façon de penser la société, les inégalités socio-économiques
et statutaires, les rapports hiérarchiques entre individus, collectifs
sociaux et État, et donc une certaine conception de l’ordre social
et politique. Dans des sociétés marquées par l’hétérogénéité, par
une tension entre citoyenneté nationale et citoyenneté locale,
entre pouvoir étatique et pouvoirs locaux, les choix de politique
foncière ont des enjeux sociétaux structurants.

Des politiques foncières


au service d’objectifs politiques multiples
Les politiques foncières sont des politiques en soi, dotées d’objec-
tifs et de dispositifs propres, mais également des moyens au ser-
vice d’autres secteurs de l’action publique, dont elles traduisent les
orientations : politiques de développement économique et social
(en l’occurrence, des politiques agricoles gérant la tension entre
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
265

modèle de l’agriculture familiale et celui de l’agrobusiness), d’amé-


nagement, d’organisation politique, etc. Au-delà de leurs objectifs
opérationnels explicites (sécuriser les droits fonciers ; assurer un
bon fonctionnement des marchés ; favoriser une gestion durable
et efficiente des ressources naturelles ; etc.), les politiques fon-
cières sont au carrefour de différents objectifs politiques, expli-
cites, implicites ou dissimulés, qui peuvent se contredire et dont
le poids relatif et les critères de hiérarchisation peuvent varier :
–– des objectifs politiques généraux : efficience économique (encou-
rager l’allocation de la ressource aux acteurs les plus efficaces) ;
équité sociale (réduire la pauvreté et l’exclusion) ; bonne gouver-
nance politique (mettre en place des instances participatives, assu-
rer la transparence, la fiabilité de l’administration foncière) ; etc. ;
–– des objectifs sociétaux éventuels : inclusion sociale de groupes
subalternes (indigènes, femmes, jeunes, castes dominées, etc.) ;
incorporation de sociétés locales à la société nationale ; redresse-
ment d’injustices historiques (comme les spoliations perpétrées
vis-à-vis de certains groupes sociaux et les accaparements d’une
oligarchie foncière) ;
–– des objectifs de développement sectoriel, à l’interface des deux
précédents : impulsion d’un modèle de développement agricole
(en influençant les rapports entre agriculture familiale, agricul-
ture entrepreneuriale, agriculture de firme – privée, coopérative
ou étatique –, cf. chap. 6) ;
–– des objectifs politiques : consolider le pouvoir en place et assu-
rer le soutien de ses clientèles, en favorisant l’accès de certains
groupes sociaux à la terre et en marginalisant les opposants ; assu-
rer l’ancrage local de l’État dans les zones rurales ; favoriser l’ac-
cès des élites politiques ou bureaucratiques à des opportunités de
rente ; etc.
Les réformes des politiques foncières traduisent des changements
dans ces objectifs et leur hiérarchie, changements eux-mêmes
liés aux évolutions de la doctrine, à des crises sociales ou poli-
tiques, et aux recompositions des alliances au pouvoir qu’elles
induisent. Ces transformations dans les orientations stratégiques
se traduisent par la mise en place d’instruments spécifiques (lois,
dispositifs et instances de régulation et d’administration foncière,
procédures, etc.), destinés à remplir, le plus souvent en les combi-
nant, tout ou partie des fonctions suivantes :
Le foncier rural dans les pays du Sud
266

–– la définition des régimes juridiques des terres (foncier privé,


domaine de l’État public ou privé, terres communes ou coutu-
mières, etc.) et du contenu légal des droits fonciers dans chacun de
ces régimes (ce qui pose la question de la prise en compte de la
pluralité des formes d’appropriation de la terre et des ressources
naturelles, et des rapports entre droits individuels et collectifs
dans le cadre légal, cf. chap. 1) ;
–– la désignation des instances habilitées à reconnaître et/ou accorder des
droits fonciers, ainsi qu’à réguler leur exercice et, à travers elles, l’or-
ganisation des dispositifs de gouvernance foncière (les rapports entre
pouvoirs et la définition des normes gouvernant le foncier) et d’ad-
ministration foncière (l’ensemble des procédures institutionnalisées
pour gérer les droits). La nature des instances impliquées dans ces
dispositifs et leurs rapports, et en particulier leur degré de centrali-
sation ou de décentralisation, la place accordée aux pouvoirs locaux,
font de ces dispositifs une partie intégrante de la gouvernance ;
–– la définition et la mise en œuvre des procédures et mécanismes d’af-
fectation et de formalisation de droits sur les terres, à la fois en termes
de régimes juridiques, de validation des pratiques sociales de trans-
ferts fonciers (marchés du faire-valoir indirect et de l’achat-vente,
héritages, etc.) et d’administration des droits (tenue des registres
d’ayants droit, traitement des conflits, etc.) (cf. chap. 10) ;
–– la définition et la mise en œuvre de mesures visant à influer sur la
distribution des droits de propriété et d’usage des terres, par des inter-
ventions directes (réformes agraires, classements, concessions,
régulation des marchés fonciers, contrôle des superficies possé-
dées, etc.) et des mesures indirectes (fiscales, réglementaires, mais
aussi réformes agraires assistées par le marché) (cf. chap. 11).

Interroger les politiques foncières :


de la polity aux policies

Les politiques foncières peuvent être analysées sous plusieurs


angles complémentaires. Sous l’angle du polity, il s’agit d’inter-
roger les liens entre politiques foncières et régimes politiques
(voir B. Moore, 1966, et C. Boone, 2013, pour une application à
l’Afrique subsaharienne) et les conceptions de l’État et du citoyen
qui sont sous-jacentes aux controverses autour des politiques et
de leurs réformes.
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
267

Sous l’angle des politics, on s’intéresse aux stratégies des élites


nationales et locales, et à la façon dont elles cherchent à traduire
dans les politiques leurs intérêts et leurs projets de société, en
définissant la place des questions foncières dans les programmes
d’action de l’État, en les inscrivant et en les politisant, ou non,
dans les discours et les projets des partis politiques en compéti-
tion pour le pouvoir. La question de la compétition et des alliances
avec les pouvoirs locaux, autour du contrôle direct des terres, et
celle de l’instrumentalisation politique conjointe de la question
foncière et des identités sont également cruciales (voir, pour une
perspective historique élargie, Jessenne et al., 2016). Dans cette
perspective, l’analyse dans la durée des stratégies des élites et
des formes d’ancrage local de l’État s’avère particulièrement per-
tinente. Sur un pas de temps plus réduit, il s’agira d’étudier les
réseaux de politique publique (Le Galès et Thatcher, 1995) qui
portent les projets de réforme, en référence aux alliances et cli-
vages qu’ils traduisent, aux rapports entre pouvoir politique et
administrations (Smyrl, 2002), ou aux stratégies des bureaucra-
ties de l’administration foncière en termes de recherche de rentes
et de luttes interinstitutionnelles. Les enjeux politiques locaux
(entre représentants des différents niveaux de pouvoir et entre
ceux-ci et les composantes de la société locale) et intra-sectoriels
(entre agences et corps professionnels en charge de l’administra-
tion foncière) sont au centre des questionnements.

Sous l’angle des policy processes, celui des processus de formula-


tion et de mise en œuvre des politiques, on s’intéresse aux cadres
cognitifs qui informent les débats (Sabatier et Schlager, 2000),
aux référentiels (Muller, 1995) et aux récits de politique publique
(Radaelli, 2004) qui sont mobilisés dans les forums et les arènes
politiques (Fouilleux et Jobert, 2017), à leur histoire et à leur
circulation, et à leurs rapports avec les intérêts en jeu. La focale de
l’analyse est placée sur les formes institutionnelles, les dispositifs
administratifs et les pratiques de leurs agents qui donnent corps
aux politiques en acte (Nuijten, 2003), tant dans leur formula-
tion que leur mise en œuvre. Il s’agit en premier lieu de mettre
au jour les permanences et les changements dans les orientations
des politiques, dans la façon dont elles sont mises à l’ordre du
jour, formulées, contestées et négociées au long de processus de
« fabrique politique des politiques publiques » (Zittoun, 2013)
Le foncier rural dans les pays du Sud
268

impliquant acteurs étatiques, experts, lobbies, mouvements


sociaux, réseaux transnationaux, etc. L’analyse des pratiques
permet de révéler les phénomènes de « traduction » et de réap-
propriation associés aux transferts de normes et d’instruments,
à l’interface des dispositifs sectoriels et territoriaux (Pressman et
Wildavsky, 1984 [1973]), mais aussi la façon dont des organisa-
tions locales ou des administrations foncières opèrent comme des
« champs sociaux semi-autonomes » (Moore, 1973), dotés d’une
capacité à promulguer leurs propres régulations, d’une façon qui
n’est pas indépendante du cadre légal/réglementaire, mais pas non
plus totalement subordonnée à ce dernier. Un tel regard permet
de comprendre les décalages entre intentions et effets dans la mise
en actes des politiques
Sous l’angle des effets des politiques, on étudie les jeux d’acteurs
dans les interventions foncières et le fonctionnement de l’admi-
nistration foncière, les décalages et distorsions entre normes et
pratiques (Olivier de Sardan, 2016), les formes concrètes de
gouvernance foncière – souvent hybrides, semi-formelles (Lund,
2006) – qui en résultent. On s’intéresse ainsi à la façon dont les
politiques foncières remodèlent les modes d’accès à la terre des
différents groupes sociaux, la répartition des droits en termes de
concentration ou d’exclusion, dans les différentes régions d’un
pays. On analyse les impacts de ces politiques sur les dynamiques
agraires, la productivité, l’environnement. On questionne enfin
leurs effets en termes de recomposition des formes de gouverne-
mentalité rurale.

Les grands paradigmes


des politiques foncières
Les politiques publiques peuvent être analysées sous l’angle des
référentiels qui les fondent, en définissant pour un temps une
façon de poser les enjeux et les types de réponse (Muller, 1995),
et qui sont reformulés en fonction des contextes historiques,
politiques et économiques. Les choix de politique foncière sont
marqués par des controverses structurelles autour de deux grands
débats :
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
269

–– celui de l’efficacité économique vs l’inclusion sociale (lut-


ter contre les inégalités/contenir les risques d’exclusion), qui se
superpose à un autre débat sur les modèles agricoles qu’il s’agit de
promouvoir (petites structures d’agriculture familiale vs grandes
structures de firme) (cf. chap. 6) ;
–– celui de l’incorporation à un régime de citoyenneté nationale à
caractère universel vs la reconnaissance des régimes de régulation
socio-politique locale (garantir la sauvegarde d’intérêts collectifs
dans un souci d’équité et de maintien du lien social) (Jacob, 2007 :
128 ss) ou la reproduction de formes spécifiques de régime poli-
tique admettant une diversité de statuts sociaux (Chauveau, 2016).
Ces débats ont fait l’objet d’arbitrages contradictoires au cours de
l’histoire moderne, dont l’évolution a été marquée par des ruptures
fortes correspondant aux évolutions des paradigmes du dévelop-
pement économique et social. Ces ruptures de paradigmes ont été
influencées de façon déterminante par les révisions idéologiques
induites par les crises de régulation du capitalisme. Cette partie du
chapitre propose une lecture stylisée des orientations des politiques
foncières depuis le xixe siècle, autour de trois temps principaux du
référentiel du développement : celui du libéralisme, issu de la philo-
sophie des Lumières (de la fin du xviiie siècle aux années 1920) ; celui
du développement national autocentré (entre les années 1930 et le
milieu des années 1970) ; celui enfin du retour au paradigme libéral
de régulation par les marchés (depuis 1975 environ). La nécessaire
simplification de l’analyse ne doit pas faire oublier que ces référentiels
sont à chaque fois contestés : des cercles académiques, des réseaux
de politiques publiques portent dans le même temps des conceptions
différentes ; des politiques différentes peuvent être menées au même
moment par différents États, du fait de leur histoire particulière ; un
même État peut mettre en œuvre des politiques contradictoires sur
des portions distinctes de son territoire.

Le référentiel libéral
(xviiie siècle-années 1930)

Au cours des xviiie et xixe siècles, en Europe, la construction des


États-nation se confronte aux restes des rapports féodaux et à la
résilience de communautés dotées d’une propriété collective sur
leurs ressources naturelles. Dans une période de d
­ éveloppement du
Le foncier rural dans les pays du Sud
270

capitalisme et de libéralisme économique, d’une part, ­d’affirmation


de l’État rationnel-bureaucratique (Weber, 1971 [1921]), d’autre
part, l’objectif assigné aux politiques foncières est à la fois de
construire la nation, de libérer les « forces vives » de la société et
de permettre la mobilité des principaux facteurs de production que
sont la terre et le travail. Dans la perspective libérale issue de la phi-
losophie des Lumières et du mouvement physiocrate, la dissolution
des formes communales de propriété devait favoriser l’émergence
d’une classe de propriétaires autonomes vis-à-vis des dispositifs de
contrôle socio-politique issus de l’Ancien Régime et des identités
collectives qui caractérisaient les formes d’expression politique au
sein des communautés rurales. Dans cette perspective, la transi-
tion de la propriété collective à la propriété individuelle était vue
comme une étape essentielle du processus d’intégration nationale
et d’institutionnalisation de l’État-nation (Vivier, 1998).
Amorcé dès le xviie siècle au Royaume-Uni, le mouvement des
enclosures a permis la consolidation de la grande propriété au
détriment de la petite et moyenne tenure paysanne, mais surtout
des terres communes ; l’affirmation de la propriété exclusive au
xviiie siècle s’y appuie aussi sur des politiques répressives vis-à-
vis des usages paysans des forêts privatisées (Thompson, 2014).
En Europe continentale, les politiques publiques suivies au cours
du xixe siècle couplent la promotion de la propriété privée de la
terre et la construction de l’État moderne, en conditionnant par-
fois l’exercice des droits civiques aux contributions fiscales liées
à la propriété (démocratie censitaire). Elles visent à spécialiser
les espaces (en instituant un domaine forestier dont sont exclus
paysans et éleveurs), à abolir les droits d’usage collectif (vaine
pâture, glanage) et à démanteler les communaux (les pâturages
communs en particulier). Ces politiques mettent en cause les
modes paysans d’exploitation du milieu et suscitent des révoltes
sporadiques, comme la guerre des Demoiselles, en Ariège, suite
au Code forestier de 1827 (Bensaïd, 2016).
Dans les anciennes colonies espagnoles d’Amérique, la formation
des États-nation s’est heurtée à la légitimité institutionnelle et
sociale des communautés indiennes, que la législation coloniale
avait dotées de la propriété de leur territoire, et à partir desquelles
s’étaient formées les nouvelles municipalités dans de nombreuses
régions. Les réformes promulguées par les États indépendants
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
271

ont révoqué le statut légal des propriétés de ces municipalités et


communautés. Celles-ci ont longtemps résisté, et ce n’est souvent
que dans le dernier quart du xixe siècle ou au début du xxe que
les États ont été en mesure d’imposer la privatisation de leurs
terres (Kouri, 2004). La mise en œuvre de ces réformes, dans des
contextes de fortes asymétries de pouvoir, a généralement conduit
à des processus accélérés de concentration foncière, de consolida-
tion de latifundia et de dérive autoritaire des régimes politiques
(Mahoney, 2001 ; Williams, 1994).
Dans les colonies européennes d’Afrique et d’Océanie, mais aussi
dans les zones de frontière interne au nord ou dans le cône sud
du continent américain, la doctrine foncière libérale a assumé
d’autres formes : les populations considérées comme « barbares »
ou « sauvages » se sont vu dénier leurs droits fonciers et terri-
toriaux, alors que les droits de citoyenneté étaient réservés aux
colons et, dans le meilleur des cas, aux fractions de la société
« indigène » proches du pouvoir colonial (noblesse, chefferie tra-
ditionnelle, tribus incorporées aux forces armées, nouvelles élites
bureaucratiques incorporées dans le dispositif colonial). Les lois
ont souvent imposé un principe de domanialité8 niant les droits
indigènes, dans l’objectif d’assurer une mise en valeur rapide des
ressources, via leur affectation à des catégories d’acteurs censées
en avoir les capacités – et en pratique incorporées aux clientèles
du pouvoir –, ou via leur mise en réserve pour un usage futur
(Davis, 2007). Parallèlement, les pouvoirs coloniaux ont renforcé
les prérogatives foncières de certaines élites politiques locales,
auxquelles elles confiaient des responsabilités dans une logique
d’administration indirecte (Mamdani, 1996).
Dans les pays de colonisation agraire, ces logiques ont été exacer-
bées. Au Kenya, les populations occupant les vallées fertiles ont
été reléguées dans des zones marginales, alors que leurs terres

8
Le terme de domanialité désigne le régime des biens considérés comme rele-
vant de l’Etat, pour en assurer la protection et préserver leur affectation à l’usage
du public. Les dénominations ont varié selon les contextes : terres de la cou-
ronne en Amérique latine. Dans les colonies françaises d’Afrique subsaharienne,
notamment, le domaine privé de l’État (normalement constitué des terrains dont
l’État est propriétaire) a été étendu à toutes les terres possédées par les commu-
nautés villageoises, mais n’ayant pas fait l’objet de procédures administratives
d’immatriculation et, de ce fait, présumées « vacantes et sans maître » (Chou-
quer, 2019).
Le foncier rural dans les pays du Sud
272

étaient octroyées à des colons et que des politiques de migration


étaient organisées pour assurer leur approvisionnement en main-
d’œuvre (Berman et Lonsdale, 1992). En Algérie, en Australie, en
Nouvelle-Calédonie, dans l’ouest des États-Unis, en Argentine ou
encore au Chili, le transfert de propriété des ressources s’est de
même appuyé sur le déplacement des populations autochtones
(Guéno et Guignard, 2013) et, parfois, sur leur confinement dans
des « réserves » – quand ce n’était pas leur extermination (Boc-
cara, 1998 ; Merle, 1999).

Le référentiel du développement autocentré


(1930-1975)
La crise de 1929 a marqué la fin de la « première mondialisation »
(Berger, 2003) et une profonde remise en question de la doctrine
libérale. Dans la plupart des pays du Sud, elle s’est traduite par
l’effondrement des revenus tirés de l’exportation des matières pri-
maires et par l’affaiblissement des oligarchies foncières qui contrô-
laient souvent l’appareil d’État. Ces évolutions conjoncturelles ont
créé les conditions d’une révision radicale des modèles de dévelop-
pement. Dans de nombreux pays, des gouvernements populistes
ont accédé au pouvoir au cours des années 1930 ou au tout début
de la décennie suivante, et ont orienté leur stratégie vers un pro-
jet autocentré d’industrialisation par substitution des importations
s’appuyant sur l’essor de la demande intérieure. Le secteur agricole
s’est vu allouer le rôle d’approvisionner à moindre coût les centres
industriels en matières premières, et de fournir un marché inté-
rieur pour la production nationale de biens de consommation et
d’équipement. Cet objectif passait par l’élargissement de la base
productive et de l’accès à la terre de la population rurale, à travers
notamment une redistribution de la propriété.
En Europe occidentale, les politiques de redistribution de la
terre ont combiné des mesures incitatives touchant, d’une part,
les codes du faire-valoir indirect et, d’autre part, la fiscalisation
de la propriété et des successions dans un sens qui a favorisé un
transfert massif des droits des élites agraires vers les tenanciers
(Swinnen, 2002). Ces mesures ont parfois pris forme dès la fin du
xixe siècle, comme en Grande-Bretagne et en Irlande, où l’élargis-
sement du droit de vote aux tenanciers (détenteurs d’une tenure
sur un domaine) a permis l’introduction de législations qui leur
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
273

étaient favorables. Mais plus généralement, ce renforcement de


leur position a suivi la dégradation de leur situation économique,
du fait de la Grande Dépression (Ibid.). Aux États-Unis, l’effon-
drement des prix agricoles et la faillite de nombreux petits pro-
ducteurs ont conduit à la mise en œuvre de programmes facilitant
l’accès à la terre pour les fermiers appauvris et expulsés, en par-
ticulier dans les États du Sud les plus touchés (Salamon, 1979).

Les réformes agraires ont toutefois constitué la pierre angulaire


des politiques foncières entreprises à partir des années 1930
(cf. chap. 11). Si les premiers programmes de redistribution de
la propriété se sont inscrits dans des processus révolutionnaires
antérieurs à la crise de 1929 (Union soviétique et Mexique), leur
diffusion – à des échelles variées – dans un certain nombre de pays
du Sud et d’Extrême-Orient est indissociable des effets de cette
crise, puis du nouvel ordre géopolitique issu de la Seconde Guerre
mondiale. L’audience très large des réformes agraires durant cette
période s’explique en premier lieu par les ruptures de régime poli-
tique provoquées par l’enchaînement de la Grande Dépression et
du conflit mondial. Par la suite, la montée des mouvements pay-
sans radicaux, dans le cadre des luttes pour l’indépendance ou de
révolutions populaires, a alimenté des processus de diffusion des
réformes agraires issues de revendications paysannes. La straté-
gie de contention de tels mouvements en fragilisant leurs bases
sociales rurales, dans le cadre de l’« Alliance pour le Progrès »
promue par la coopération nord-américaine, a également conduit
à une généralisation de ces programmes entre les années 1950 et
1970 en Amérique latine et en Asie du Sud-Est (avec, souvent,
un accent mis sur la colonisation agraire plus que sur le déman-
tèlement des grands domaines). Après les Indépendances, les
pays à orientation socialiste ont, avec des succès très variables,
promu des formes collectives de production, sur la base soit des
anciens domaines coloniaux (Algérie), soit d’une collectivisation
de terres paysannes (Vietnam). Les réformes de cette période ont
donc privilégié, selon les cas, le modèle de la petite exploitation
familiale ou celui de la grande ferme collective, sans qu’un lien
mécanique puisse être établi entre ces choix et l’orientation poli-
tique des régimes en place (Kay, 1998 ; Borras et al., 2005 ; pour
une présentation plus détaillée des débats qui ont entouré la mise
en œuvre de ces projets, cf. chap. 11).
Le foncier rural dans les pays du Sud
274

En Afrique subsaharienne, cette période n’a pas marqué de véri-


table rupture. À des degrés divers, la crise puis le conflit mondial
ont cependant encouragé un relâchement des pressions coercitives
qui visaient à mettre à la disposition des colons des terres et du
travail indigènes (Cooper, 1996), ce qui a permis le développe-
ment de filières paysannes et l’émergence d’une bourgeoisie agraire
nationale (comme en Côte d’Ivoire, avec le développement des
plantations de café et cacao). Après la Seconde Guerre mondiale,
les pouvoirs coloniaux ont tenté de reconstruire une légitimité par
des politiques de reconnaissance des droits fonciers, sans vérita-
blement les mettre en œuvre (Chauveau, 2016), à l’exception du
Kenya9. Selon la nature des pouvoirs issus des Indépendances et
leur orientation politique, les domaines coloniaux ont été mainte-
nus (au Zimbabwe, par exemple) ou nationalisés puis redistribués
aux clientèles agraires et/ou bureaucratiques des nouveaux régimes
(comme au Kenya). De façon générale, si le dualisme agraire entre
une agriculture familiale marginalisée et les grandes exploitations
a parfois été partiellement aboli, le dualisme légal entre terres pay-
sannes et domaine étatique a été maintenu.

Le tournant néolibéral (à partir de 1975)

Un second moment de bifurcation radicale dans le contenu des


politiques foncières a été induit par une nouvelle crise du système
de régulation des échanges internationaux, à partir de 1975. Avec
l’achèvement de la période de croissance continue de l’économie
mondiale, puis la crise de la dette et la faillite financière des États du
Sud, les normes du développement basculent en faveur de l’insertion
compétitive dans les échanges internationaux et de l’élimination des
distorsions de marché induites par les interventions étatiques.

Le retour au paradigme
de privatisation des droits fonciers
Ce nouveau tournant s’accompagne de prescriptions fortes en
termes de privatisation des terres. Il s’agit à nouveau de libé-
raliser la circulation des facteurs de production à travers la

9
Durant les années 1950-1960, dans le cadre du Plan Swynnerton, avec des
résultats pour le moins discutés, notamment du point de vue de son incidence
en termes de conflits (Shipton, 1988).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
275

­ romotion d’un régime de propriété privée et l’attribution de


p
titres i­ndividuels transférables sur le marché10. Les pays qui
avaient mené des réformes agraires conduisant à des formes col-
lectives de propriété sont engagés à en privatiser la tenure au
profit, selon les cas, des anciens ouvriers ou d’entrepreneurs
nationaux, voire, parfois, à restituer ces terres aux anciens pro-
priétaires (cf. chap. 11). En Afrique subsaharienne, où l’accès à
la terre demeure majoritairement organisé par des régimes cou-
tumiers, ces prescriptions recommandent le remplacement des
droits locaux, considérés comme « flous » et dissuasifs de l’inves-
tissement, par des droits de propriété privée, via des opérations
systématiques de titrage ou de certification (Johnson, 1972). De
telles opérations doivent en particulier porter sur les espaces
communs, savanes arborées ou pâturages indivis, considérés
comme sous-exploités (World Bank, 1975).
Au cours des années 1970 et 1980, les programmes systéma-
tiques d’enregistrement des terres (titrage) ont connu une cer-
taine audience en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Indonésie) et en
Amérique latine (Chili, Équateur, Guatemala, Honduras, Nica-
ragua, Pérou, Salvador), beaucoup moins en Afrique subsaha-
rienne, le cas amplement publicisé du Kenya mis à part. Leurs
résultats mitigés ont toutefois conduit à remettre en question
ces expériences (cf. chap. 10). En premier lieu, les asymétries
de pouvoir et les défaillances de marché (du crédit notamment)
obèrent les effets favorables qui en sont attendus en termes d’al-
location de la terre au bénéfice des exploitants familiaux, consi-
dérés comme plus efficients que les grands exploitants dans son
usage (voir Carter et Olinto, 2003, ainsi que le chapitre 6 pour
le débat sur les économies d’échelle en agriculture). En second
lieu, les incidences déstabilisatrices des programmes d’ajuste-
ment structurel et de dérégulation des marchés ont largement
annulé les incidences attendues de ces programmes sur l’inves-
tissement, la croissance et la réduction des niveaux de pauvreté
rurale (Binswanger et al., 1995).

10
Sur les fondements théoriques de cette approche, voir Platteau (1996) et le
chapitre 6.
Le foncier rural dans les pays du Sud
276

La réhabilitation des dimensions


institutionnelles du développement
et les inflexions de la doctrine de privatisation
Au début des années 1990, après la chute du mur de Berlin, l’échec
des politiques exclusivement tournées vers les grands équilibres
macroéconomiques et les cours cahotants des processus de démo-
cratisation ont conduit les agences internationales à réhabiliter le
rôle des institutions (au sens de régulations encadrées par des ins-
tances publiques, étatiques, locales, ou internationales) dans les tra-
jectoires de développement. La lutte contre la pauvreté (re)devient
alors l’objectif affiché des institutions internationales. Le thème de la
« bonne gouvernance », associé au renforcement institutionnel des
communautés, à la mise en œuvre de politiques de décentralisation
et à l’inclusion sociale et politique de secteurs discriminés des socié-
tés (les femmes notamment, mais aussi les indigènes et les castes
subalternes), est placé en haut de l’agenda du développement (World
Bank, 1992). Enfin, dans le prolongement de la Conférence de Rio de
1992, la thématique environnementale émerge comme un enjeu cen-
tral de l’action publique pour le développement. Ces évolutions ont
des implications directes sur l’orientation des politiques foncières.
À cette époque, les transitions démocratiques et un regain des mou-
vements sociaux demandant un plus large accès à la terre ont remis
à l’ordre du jour les problèmes d’inégalité et d’injustice historiques
dans la distribution foncière (Afrique australe, Colombie, Amérique
centrale, Nouvelle-Calédonie, par exemple). Trois principaux types
d’actions sont alors mis en avant (voir à ce sujet le chapitre 11).
D’une part, des politiques de « réforme agraire assistée par le mar-
ché » sont conduites en Afrique du Sud, au Brésil, en Inde, aux Phi-
lippines, à travers lesquelles les États soutiennent la mise en place
d’instances de rencontre entre demandeurs et possesseurs de terre,
sur la base de transferts volontaires (Borras, 2003 ; Lahiff et al.,
2007). D’autre part, sont mises en œuvre des politiques de resti-
tution de terres (en Afrique du Sud, en réparation des spoliations
perpétrées par le régime d’apartheid) ou de création de territoires
communautaires (Brésil, Colombie, Équateur, Nicaragua)11. Enfin,

11
Couplé avec la question des peuples autochtones, ce dernier thème est par-
fois lié dans ses dispositifs de mise en œuvre à celui de la conservation des res-
sources naturelles et à leur patrimonialisation par délégation de la gestion des
espaces protégés à des instances communautaires.
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
277

des dispositions légales sont promues pour ouvrir aux femmes


l’accès aux droits fonciers, aussi bien dans le cadre des dispositifs
coutumiers que dans celui des programmes publics (Agarwal,
2003 ; Rao, 2007).
On assiste dans le même temps à une inflexion du précepte de
remplacement des droits locaux par la propriété privée au bénéfice
d’un paradigme « d’adaptation » (Bruce et al., 1994), qui valorise
la sécurité et la flexibilité des régimes « coutumiers », ainsi que le
rôle des « communautés » comme cadre de validation et de sécu-
risation des droits fonciers. Des programmes de formalisation des
droits coutumiers sont ainsi mis en place, qui concentrent pro-
gressivement l’attention et les financements des pouvoirs publics
(Colin et al., 2009). Dans une logique d’inclusion des pauvres au
marché, ces programmes proposent de remplacer les procédures
lourdes et centralisées de titrage par des opérations souples de
certification, reposant sur des instances décentralisées également
investies de fonctions de régulation de proximité des rapports
fonciers (Deininger et al., 2009 ; Teyssier et al., 2009). Au-delà
de son influence dans l’inflexion de nombreux cadres officiels
de régulation foncière (qui peuvent aller jusqu’à reconnaître des
droits collectifs sur certaines ressources naturelles renouvelables
– forêts, parcours), cette évolution dans la façon de poser la ques-
tion de la formalisation des droits coutumiers demeure globa-
lement marquée par la prégnance du paradigme évolutionniste
d’individualisation et de privatisation, très souvent considéré
comme l’aboutissement d’un processus inéluctable et même sou-
haitable (cf. chap. 10).

L’approfondissement du référentiel néolibéral


et la promotion du développement
par l’agrobusiness

Dès le début des années 2000, ces approches gradualistes d’adap-


tation des régimes fonciers « coutumiers » et les timides tentatives
de redistribution foncière ont été concurrencées par un regain des
arguments en faveur de l’enregistrement massif des droits indivi-
duels et des mécanismes de marché, cette fois présentés comme
des moyens de lutte contre la pauvreté (De Soto, 2000). La période
inaugurée par la crise des marchés internationaux des matières pre-
mières agricoles, à partir de 2007, a consacré le ­renforcement du
Le foncier rural dans les pays du Sud
278

référentiel néolibéral et la promotion de l’entrepreneuriat de grande


échelle. La crise de 2007 a justifié le retour de discours disqualifiant
les agricultures familiales et valorisant l’agrobusiness. Combinée
avec le développement des marchés des crédits du carbone et de
la restauration environnementale (cf. chap. 12), l’explosion de la
bulle financière a stimulé les stratégies foncières de grandes firmes
(agro-industries traditionnelles à la recherche d’opportunités d’in-
tégration verticale – huile de palme, hévéa, soja, céréales, etc. –,
entreprises du secteur énergétique – agrocarburants – et minier,
fonds de pension en quête de nouveaux gisements spéculatifs),
mais aussi de fonds souverains de pays en situation de dépendance
alimentaire pour acquérir des terres dans les pays du Sud, soit par
l’achat, comme en Amérique latine (Brésil, Colombie, Paraguay,
Pérou, Uruguay), soit à travers les concessions accordées au titre
du régime domanial qui prévaut en Afrique subsaharienne (Chou-
quer, 2012, cf. chap. 9). À ces logiques de firme se combinent celles
des élites nationales (fonctionnaires et politiciens, commerçants)
qui peuvent jouer de leur double insertion dans les systèmes de
pouvoir local et national pour acquérir des terres et en sécuriser
la possession (Côte d’Ivoire : Colin et Tarrouth, 2017 ; Algérie :
Daoudi et al., 2017). Cherchant à acheter des terres pour en faire
des réserves, ou à négocier des concessions de gestion d’aires pro-
tégées, les grandes ONG conservationnistes internationales sont
également partie prenante de ces processus.

En Afrique subsaharienne et en Asie, ce contexte induit un retour


remarqué de la concession publique par bail emphytéotique de 30
à 99 ans, un mode d’allocation des ressources qui avait caractérisé
la période libérale et les régimes coloniaux (Neef et al., 2013 ;
Cotula et al., 2009). Le recours à la concession peut parfois être
vu par les gouvernements du Sud comme une opportunité de
réaffirmer un pouvoir de régulation étatique centralisée fortement
remis en question par les programmes d’ajustement structurel
entrepris durant les années 1980 et 1990, par la dilution des poli-
tiques de développement dans des structures de projets confiés à
des acteurs non étatiques (ONG et agences de coopération inter-
nationale), puis par les politiques de décentralisation qui ont
favorisé la formation d’instances de gouvernement local investies
d’un pouvoir de décision élargi en matière de développement.
Ces concessions peuvent porter sur des espaces pastoraux ou les
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
279

réserves foncières des communautés paysannes, considérés par


l’État comme « libres », mais aussi impliquer des déplacements de
population. Dans des pays comme l’Éthiopie ou le Mozambique,
ces concessions peuvent concerner des terres récupérées par l’État
à l’issue de programmes de formalisation de droits coutumiers qui
excluent de leur accès les populations migrantes (ou déplacées
par la violence) ayant acquis des terres par délégation de la part
de groupes autochtones, mais qui ne reconnaissent pas davan-
tage à ces derniers la possession originelle de ces terrains, rendant
ainsi possible leur mise à disposition pour des firmes ou des élites
nationales (Stein et Cunningham, 2015)12.
La période récente voit ainsi une marginalisation des programmes
qui, à la charnière du xxe et du xxie siècle, ont promu la reconnais-
sance de droits coutumiers pluriels ou la restitution de terre aux
groupes sociaux marginalisés par des politiques antérieures, au
profit de formes plus dures de privatisation. On voit parallèlement
des États autoritaires reprendre le contrôle des dispositifs d’allo-
cation foncière, sous couvert de l’ouverture aux investissements
privés et avec la bienveillance des agences de coopération interna-
tionale, comme dans les cas mentionnés ci-dessus (Lavers, 2012).

Les politiques foncières


et la construction de l’État
Les paradigmes internationaux n’ont pas structuré mécaniquement
les politiques nationales. Dans chaque pays, les fluctuations des
référentiels internationaux se sont conjuguées avec les enjeux poli-
tiques internes, les intérêts des élites au pouvoir et les stratégies de
construction de l’État pour dessiner des trajectoires spécifiques de
formation d’une polity. Si l’argumentaire de l’efficience économique
et de la compétitivité ou celui de la justice sociale sont couramment
mobilisés pour justifier l’introduction de réformes des politiques
foncières, c’est souvent sur un autre registre que ces réformes sont
arbitrées dans les arènes nationales, car :

12
Les dispositifs environnementaux occupent une place notable dans ce régime
de concessions et peuvent conduire à des processus de dépossession et de
« green grabbing » ; sur ces dynamiques, voir notamment Fairhead et al (2012).
Le foncier rural dans les pays du Sud
280

–– autant qu’à ses enjeux économiques, la controverse sur l’indi-


vidualisation des droits fonciers ou le maintien des formes com-
munautaires d’accès à la terre renvoie au clivage qui oppose une
conception unitaire de la nation et une conception unifiée du droit,
pensé comme relevant de catégories universelles et condition d’une
citoyenneté nationale, à une perspective qui reconnaît, voire valo-
rise, le pluralisme normatif et promeut des citoyennetés plurielles ;
–– les enjeux liés au contrôle des terres ne sont pas seulement pro-
ductifs ou relatifs aux intérêts matériels des élites économiques,
mais concernent aussi la façon dont ce contrôle affecte les rapports
de force entre pouvoirs aux différents niveaux de gouvernance poli-
tique, les équilibres entre les composantes socio-politiques et les
rapports de clientèle qui lient certaines de certaines de ces compo-
santes à l’État, ainsi que les stratégies d’ancrage local de l’État.
Cette partie s’intéresse aux dimensions politiques de la politique
foncière, sous le double angle des politics et de la polity, en analy-
sant la façon dont les rapports entre les statuts fonciers des indivi-
dus et leur participation aux arènes politiques et aux instances de
pouvoir contribuent au processus de formation de l’État.
La recherche a principalement abordé ces dimensions politiques
des politiques foncières sous deux angles complémentaires :
–– celui du jeu des dépendances de sentier institutionnelles13 dans
les trajectoires des politiques foncières et les stratégies des élites
(Mahoney, 2001), en particulier quant à la façon dont l’histoire
coloniale encadre durablement les configurations foncières, les
cadres cognitifs, les choix opérés en termes de contenu des réformes
légales et les formes des dispositifs d’administration foncière ;
–– celui, ensuite, des incidences des réformes foncières sur la confi-
guration des régimes politiques nationaux et des modes de gou-
vernance rurale, en particulier du point de vue de leurs rapports
mutuels et de l’instrumentalisation stratégique des réformes à des
fins de légitimation des projets des élites au pouvoir et d’exten-
sion de l’ancrage de l’État.

13
La notion de dépendance de sentier exprime l’idée que tout processus de
changement institutionnel est orienté, encadré, par les trames normatives et
cognitives préexistantes, qui déterminent la façon dont les acteurs, aux diffé-
rents niveaux de la société, interprètent et s’approprient de façon sélective tout
changement légal (voir North, 2004, et Pierson, 2000, pour un développement
de cette idée, respectivement en histoire économique et en science politique).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
281

Les legs coloniaux : dualisme légal,


dualisme agraire, domanialité, informalité

Avec des histoires très différentes, la majorité des pays du Sud ont
connu une histoire coloniale qui a marqué durablement les trajectoires
institutionnelles de la régulation foncière, trajectoires dans lesquelles
la violence – étatique ou privée – a souvent joué un rôle central.
Précoces, les processus de colonisation de l’Amérique latine ont
d’abord été le fait d’entrepreneurs, autant économiques que mili-
taires, avant que la Couronne espagnole tente d’organiser son
contrôle sur le territoire et, face à la destruction des sociétés amérin-
diennes, endosse un devoir de protection des communautés natives.
Un système dual de propriété a ainsi été institué, combinant l’attri-
bution de droits collectifs, sur des territoires délimités, aux pueblos
d’Indiens et la concession de droits privés sur les « terres vacantes »
aux individus (Espagnols, métis et Indiens) qui pouvaient en faire
valoir la possession pacifique. Au xixe siècle, les Indépendances ont
placé au pouvoir des élites créoles qui ont fait du démantèlement
des droits collectifs des communautés un objectif fondamental des
politiques d’institutionnalisation de l’État-nation et de modernisa-
tion économique. Dans le même temps, des politiques de coloni-
sation agraire ont été conduites dans les régions où les populations
indigènes étaient pour l’essentiel nomades et faiblement organisées
(États-Unis et Canada, Argentine, Chili), politiques qui s’appuyaient
sur un discours civilisateur, niant les maîtrises territoriales des tri-
bus « sauvages », et qui ont donné lieu à un paysage foncier marqué
par la prédominance de la grande propriété (Yuln, 2016).
Les colonisations de la fin du xixe siècle (Afrique, Asie, Océa-
nie) ont été le fait d’entreprises privées (Congo belge) et surtout
d’États rationnels-bureaucratiques, qui ont eux aussi organisé
juridiquement leur contrôle du territoire, au détriment des droits
territoriaux et fonciers préexistants.
Création de la propriété par concession royale en Amérique latine,
immatriculation de terres coutumières, intégrées au domaine
privé de l’État en Afrique francophone, ou affectées à l’État en
tant que trustee garant de l’intérêt général dans les pays anglo-
phones : avec des variantes selon les formes de colonisation, l’État
colonial a en effet cherché à légitimer son contrôle sur le terri-
toire et à organiser l’allocation des droits de propriété. Avec des
Le foncier rural dans les pays du Sud
282

contenus juridiques et des dénominations variées, les politiques


foncières coloniales ont : 1) intégré des pans majeurs des terri-
toires conquis dans un domaine étatique, afin de légitimer le droit
du pouvoir colonial à les réorganiser ; 2) institué des dispositifs
administratifs de délivrance de droits de propriété aux citoyens
de plein droit, via les procédures d’immatriculation foncière ou de
concession (forestière, minière) favorisant la clientèle politique
du pouvoir ; 3) laissé à des autorités politiques locales, diverse-
ment recomposées, le pouvoir d’octroyer et de réguler les droits
fonciers des « indigènes » ; 4) dans les colonies de peuplement,
organisé le confinement des sociétés locales dans certains espaces
(voir supra) afin de libérer les terres fertiles pour les colons.
Tout en se référant au paradigme juridique de la métropole (Code
civil, Common Law, Ordonnances de Castille), le droit appliqué
dans les colonies n’a eu que peu de choses à voir avec celui en
vigueur dans cette dernière14. Là où le pouvoir colonial considé-
rait ne pas avoir besoin des terres, il s’est accommodé des régula-
tions « coutumières », en s’appuyant sur les pouvoirs locaux dans
une logique d’administration indirecte et en renforçant leur pou-
voir foncier, en échange de leur contribution à l’ordre colonial.
Ailleurs, le statut domanial de la terre a permis l’expropriation
des communautés locales au profit des colons européens et leur
relégation dans des espaces marginaux. Il a aussi parfois légitimé
l’organisation de migrations agraires. En ouvrant des espaces à
la colonisation agraire, en aménageant des « paysannats » où les
migrants recevaient une parcelle en échange de conditions de pro-
duction souvent fortement encadrées, l’État gérait les inégalités
démographiques en même temps qu’il renforçait son contrôle sur
ces espaces (au détriment des populations autochtones) et consti-
tuait une clientèle politique.
Ni les évolutions du régime colonial tardif, ni les Indépendances
n’ont en pratique transformé la présomption de domanialité sur
les terres coutumières ; au contraire, dans un certain nombre de

14
En Europe, la définition des droits de propriété et les législations des xixe et
xxe siècles ont été l’aboutissement de processus séculaires, entamés au Moyen
Âge, avec la formalisation des coutumes locales, puis régionales, et l’enregis-
trement (par des écrivains publics, puis par des notaires) des transferts de terre
(Stamm, 2013). Dans une logique de « création de la propriété par le bas » (Comby,
1998), ces législations ont légalisé des droits déjà largement individualisés et
privatisés, tout en prenant en compte de nombreuses exceptions et coutumes.
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
283

pays, comme en Côte d’Ivoire sous Houphouët-Boigny, la pra-


tique administrative a renforcé ce statut, afin de faciliter l’accès au
foncier des migrants d’autres régions et de favoriser l’émergence
d’une bourgeoise agraire d’État. Plus largement, les États africains
ont repris à leur compte le cadre légal colonial, au nom de poli-
tiques de modernisation qui justifiaient que l’État puisse mobili-
ser la terre pour les projets d’aménagement ou la rétribution de
ses clientèles politiques (Berry, 1993 ; Platteau, 1993).
Les politiques coloniales ont ainsi à la fois organisé le territoire
en espaces de statuts juridiques différents, restructuré les sociétés
et les pouvoirs locaux, et mis en place des cadres institutionnels
qui ont marqué durablement tant les structures agraires que les
politiques foncières. Dans les colonies de peuplement, le dua-
lisme légal institué par le principe de domanialité (propriété pri-
vée pour les uns, incorporation dans le domaine public pour les
autres) s’est doublé d’un dualisme agraire, instituant un clivage
entre grande propriété coloniale et petite agriculture familiale.
Avec des différences significatives entre l’Amérique latine, l’Asie
du Sud et du Sud-Est et l’Afrique, une part importante des terres
continue de relever de droits « informels », ou plus précisément
« extra-légaux », sur des espaces relevant formellement d’une
propriété publique. Les questions de l’extra-légalité, celle de la
domanialité et des accaparements fonciers qu’elle rend possibles
demeurent des enjeux centraux des débats de politique foncière.

Les politiques foncières au cœur des projets


de gouvernementalité rurale

En s’intéressant à la dynamique des alliances et des conflits entre


bourgeoisies urbaines, élites foncières et paysanneries dans les
sociétés pré-industrielles d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie,
et à leurs incidences sur l’évolution des régimes politiques, B. Moore
(1966) a mis en évidence le rôle des choix effectués en matière de
politique foncière à des moments charnières de l’histoire15. Dans
son sillage, un courant de l’économie politique a souligné les rap-
ports entre la distribution des droits fonciers et l’évolution des
systèmes politiques (Binswanger et al., 1995). La distribution des

15
Voir également Mahoney (2001) pour une application à un cadre comparatif
limité à l’Amérique centrale.
Le foncier rural dans les pays du Sud
284

droits de propriété sur la terre et la désignation des instances char-


gées de réguler et de sanctionner leur exercice a en effet constitué
un moyen dont les États ont couramment usé pour construire des
alliances avec certains secteurs de la société – ou certaines formes
de pouvoir local –, et ainsi consolider ou recomposer le régime de
gouvernance politique. En sens inverse, des changements dans les
rapports politiques entre les différents secteurs de la société natio-
nale induisent fréquemment des tentatives de réforme du régime
de gouvernance foncière (Swinnen, 2002). Deux dimensions cen-
trales de ces jeux d’alliance et de recomposition des régimes de
régulation foncière peuvent être distinguées : d’une part, la façon
dont les politiques foncières ont conduit à exclure des opposants
et/ou à intégrer des soutiens, souvent à travers des mouvements de
population ; et, d’autre part, et de manière souvent concomitante
à la précédente, la façon dont elles ont permis de mettre en place
des dispositifs spécifiques d’ancrage des instances étatiques et de
contrôle du territoire dans les zones rurales.

Construire des alliances et affaiblir les opposants


L’un des objectifs sous-jacents des politiques foncières, le plus
souvent implicite (mais parfois explicite, comme dans le cas des
réformes agraires), est en effet d’induire un affaiblissement de l’in-
fluence politique de certains acteurs (oligarchies foncières, orga-
nisations communautaires, etc.), ou (de façon plus discrète) de
secteurs de la population (groupes ethniques, ressortissants de
pays étrangers ou foyers de mouvements contestataires) perçus
comme antagonistes des intérêts des élites au pouvoir. L’impor-
tance du pouvoir de déléguer des droits fonciers dans la construc-
tion des régimes féodaux a abondamment été mise en évidence
par l’historiographie16. À des degrés divers, les pouvoirs coloniaux
et postcoloniaux se sont eux aussi octroyé le pouvoir d’attribuer
des droits fonciers et de réorganiser les territoires, et en ont fait un

16
Au-delà des logiques décrites pour l’Europe médiévale (voir North et al.,
2010 : 127-169), l’Afghanistan fournit un bon exemple de ces pratiques. Les
concessions de terres à des chefs de guerre et des clans alliés, accompagnées de
la relocalisation des populations soumises sur d’autres espaces, y ont participé
directement de la construction de l’État monarchique au cours du xixe siècle,
celui-ci opérant en outre comme instance de régulation des conflits fonciers
entre les clans non apparentés nouvellement installés, en l’absence d’institutions
coutumières légitimes pour le faire (Ghani, 1984).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
285

instrument politique, prolongeant ainsi des pratiques classiques


des États précoloniaux. Pour l’Afrique, Sara Berry (1993) a mon-
tré comment, loin de promouvoir la mise en place d’une admi-
nistration foncière neutre, les tentatives des États pour contrer
les pouvoirs fonciers des élites coutumières et revendiquer un
monopole foncier visaient avant tout à recomposer à leur profit
les réseaux clientélistes d’accès à la terre.
Les réformes agraires ont été un outil privilégié de ces stratégies
de légitimation de l’État, en particulier lorsque celui-ci était issu
d’une rupture violente de régime (révolution, guerre d’indépen-
dance, intervention militaire), à travers la redistribution de la
propriété foncière et la reconfiguration de ses dispositifs d’ac-
cès et des instruments de contrôle politique qui leur sont liés
(cf. chap. 11). Une telle fonction a largement été commentée
au sujet de la réforme agraire mexicaine (Pansters, 1997). Les
réformes agraires ont aussi pu être instrumentalisées comme outil
de consolidation du clientélisme politique autour d’un régime
autoritaire, comme l’a souligné S. Borras (2006) dans le cas des
Philippines, où, durant les années 1970, le régime du président
F. Marcos a employé les redistributions de terre pour affaiblir les
groupes d’opposition et consolider le clientélisme agraire autour
de ses relais locaux. Le revirement de la politique agraire au Zim-
babwe et sa radicalisation à partir des années 1990, avec la pro-
mulgation du Fast Track Land Reform Programme et l’appui aux
invasions de terres des grands fermiers blancs (initialement proté-
gés par le régime), étaient une réponse à la fragilisation politique
du président Mugabe et visaient une large reconstruction de ses
alliances, aussi bien avec les vétérans de la lutte armée qu’avec les
autorités coutumières (Moyo, 2000)17.

Recomposer et contrôler le territoire


Les réformes foncières constituent un puissant outil de reconfi-
guration des organisations politico-territoriales. Cette fonction a
en particulier été mobilisée pour forcer l’incorporation à la nation

17
En Europe occidentale, les politiques foncières en faveur de l’agriculture fami-
liale ont elles aussi coïncidé avec une transformation des rapports politiques entre
l’État, les pouvoirs régionaux et les sociétés locales, mais selon une séquence
inverse à celle des réformes agraires évoquées (voir Swinnen, 2002 et la première
partie de ce chapitre).
Le foncier rural dans les pays du Sud
286

d’organisations de type communautaire qui étaient demeurées


jusqu’alors très autonomes ou faiblement intégrées aux institutions
nationales. Au Mexique et au Pérou, par exemple, les réformes
agraires mises en œuvre dans les régions de peuplement indien ont
été l’occasion de reconfigurer des communautés issues du régime
colonial (sous la figure de l’ejido et de la « communauté paysanne »
respectivement), à la fois en termes de délimitations territoriales,
de gouvernement local et de régime de droits fonciers (Del Cas-
tillo, 2003 ; Léonard, 2004). Une logique similaire a été décrite
dans la mise en œuvre de la réforme agraire au Vietnam, dans les
régions peuplées par des ethnies montagnardes, où les institutions
étatiques disposaient d’une faible légitimité (Fortunel, 2009). Ces
politiques n’ont pas nécessairement altéré la structure de distri-
bution des terres, ni (le cas du Vietnam mis à part) les rapports
socio-démographiques internes aux régions concernées, mais elles
ont conduit à instaurer de nouvelles formes communautaires et de
nouvelles instances de gouvernement politique et foncier, placées
sous le contrôle de l’administration étatique.
Ces politiques se sont fréquemment appuyées sur des migrations
– souvent spontanées, mais parfois activement soutenues par l’État
– pour opérer une recomposition des structures socio-démogra-
phiques et territoriales. Les fronts pionniers amazoniens ont été l’ar-
chétype de migrations visant à coloniser des terres « libres », assurer
la maîtrise des marges territoriales nationales et réduire la pression
et les contestations sociales dans les régions rurales pauvres domi-
nées par la grande propriété (Léna, 1992)18. Toujours au Vietnam,
Sikor (2004) et Fortunel (2009) ont montré que la collectivisa-
tion des terres conduite à partir de 1975, outre son rôle dans les
politiques d’aménagements hydrauliques du delta du fleuve Rouge,
s’est inscrite dans la trajectoire historique de la colonisation de ses
marges internes par l’État kinh : conjointement à l’incorporation des
minorités montagnardes au projet national d’unification, elle a été
l’occasion d’installer des migrants kinh, porteurs de ce projet, sur les
territoires de ces minorités. Dans la même logique, le régime à majo-

18
On retrouve une logique similaire dans la réforme agraire entreprise au Nicara-
gua à partir de 1979, où le régime sandiniste a préféré conserver la structure des
domaines expropriés à l’élite somoziste, pour détourner les demandeurs de terre
vers des zones de colonisation faiblement contrôlées, occupées par des minorités
amérindiennes ou afrodescendantes (Horton, 1998).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
287

rité hutu qui s’est emparé du pouvoir au Rwanda à l’Indépendance


a organisé la colonisation agricole des zones pastorales auparavant
contrôlées par l’aristocratie tutsi, et celle des terres abandonnées par
les Tutsi ayant fui les pogroms initiés à cette époque, pour étendre
et consolider sa base territoriale et socio-politique (André, 1997).
La Côte d’Ivoire fournit un autre exemple de mobilisation
conjointe de la politique foncière et d’une stratégie politique
d’encouragement à la migration, dans un triple objectif de mise
en valeur, d’occupation du territoire et de contrôle politique de
régions perçues comme peu fiables par le pouvoir de F. Hou-
phouët-Boigny. Le slogan « La terre appartient à celui qui la met
en valeur » a fait office de loi non écrite et a soutenu le dévelop-
pement des fronts pionniers. Les transferts fonciers entre autoch-
tones et migrants, dans un cadre régulé par les rapports de tutorat
foncier et la « pratique administrative “coutumière” » – le jeu
informel des représentants locaux de l’État dans la mobilisation
des institutions formelles – (Ley, 1972), ont constitué la clé de
voûte des processus de colonisation agraire et du développement
des productions de cacao et de café. Comme au Nicaragua, la
remise en cause de ces transferts, dans un contexte de crise éco-
nomique et de faible légitimité étatique, a constitué un ressort
central des mobilisations violentes qui ont accompagné la crise
politique des années 2000 (Chauveau et Richards, 2008).

Réaliser l’ancrage local de l’État


dans les sociétés rurales

La désignation de qui est légitime pour allouer des droits sur la


terre et le territoire, et en valider les usages, est un enjeu central
des processus de construction étatique. À travers la nomination des
autorités investies des fonctions de régulation foncière, la redéfini-
tion des périmètres administratifs et territoriaux des communau-
tés locales (voir supra), ou par le biais des mesures de classement/
réglementation des usages sur des espaces déterminés, la politique
foncière constitue un formidable instrument d’ingérence de l’État
dans les régimes de gouvernance rurale. Elle a ainsi constitué un
instrument historique d’ancrage local et de manifestation du pou-
voir de l’État national, en particulier durant les périodes qui sui-
vaient des bouleversements politiques tels que des guerres ou des
changements violents de régime (voir Peluso et al., 1995).
Le foncier rural dans les pays du Sud
288

Suivant Boone (2013), on peut distinguer deux idéaux-types d’or-


ganisation politique des sociétés rurales dans les pays du Sud, qui
recoupent la distinction classique entre administration coloniale
directe et indirecte : d’une part, un régime de tenure foncière
« néocoutumière », par lequel des instances locales (familiales,
lignagères, communautaires) disposent des compétences de défi-
nition et de régulation des droits sur les ressources naturelles, soit
par délégation de l’État, soit du fait de l’absence de celui-ci ; et,
d’autre part, un régime étatique, dans lequel les droits sont dis-
tribués par l’État, parfois de manière directe, à travers son admi-
nistration foncière, parfois par le biais d’agents politiques qui
utilisent leur pouvoir foncier pour récompenser leurs clients. Ces
deux figures ont une incidence sur les formes de citoyenneté et
les rapports à l’État et à la nation. Dans le premier cas, ce sont
des catégories de citoyenneté et d’appartenance locales, souvent
définies selon un mode collectif de représentation, qui façonnent
les rapports fonciers, quand, dans le second, les catégories de la
citoyenneté nationale et le droit individuel de tout citoyen à pos-
séder et utiliser la terre dans l’espace national font référence.
Dans le Pacifique, les politiques foncières postcoloniales ont,
pour une large part, promu des régimes dits « coutumiers », au
sens où ils établissaient un certain nombre d’interdits sur les tran-
sactions foncières (Ward et Kingdon, 1995). Ces dispositions
prolongeaient des politiques coloniales souvent réticentes à faire
entrer la terre dans le jeu du marché pour des raisons de stabilité
socio-politique. Dans un certain nombre de cas, les critères sur-
plombants de valorisation économique des terres coutumières ont
toutefois conduit les États à se substituer aux propriétaires cou-
tumiers pour signer des baux fonciers au profit d’élites locales ou
extérieures, allouer des concessions touristiques et minières, au
besoin en créant des institutions ad hoc et en identifiant des « pro-
priétaires coutumiers » (Herrenschmidt et Le Meur, 2016), ce qui
a notamment contribué à l’émergence d’une idéologie « propriéta-
riste » en matière foncière (Mcdonnell et al., 2017).
Dans une majorité de pays d’Afrique subsaharienne, le proces-
sus d’ancrage local de l’État via la politique foncière s’est réalisé
à travers des dynamiques de construction d’un régime de tenure
néocoutumière. En Côte d’Ivoire, l’État colonial, puis postcolo-
nial, a favorisé les flux migratoires, tout en articulant leur accueil
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
289

avec l’institution traditionnelle du tutorat foncier établissant un


cadre d’obligations socialement normées liant les migrants aux
autochtones. Sous les pressions politiques autant que démogra-
phiques, l’institution du tutorat a évolué vers des formes indivi-
dualisées et monétarisées et une dissociation progressive de ses
composantes foncières et socio-politiques. Le jeu informel des
instances étatiques a contribué à faire du tutorat une institution
multiplexe, intervenant aussi dans les relations entre les pouvoirs
villageois et l’État et dans les rapports de force au sein des com-
munautés autochtones (Chauveau, 2007). Dans ces contextes,
l’ancrage rural de l’État dépend d’intermédiaires politiques et
d’arrangements locaux, partiellement autonomes vis-à-vis des
institutions formelles et des règles bureaucratiques de l’État : les
définitions des droits de propriété et des droits politiques restent
essentiellement gérées au niveau des collectivités villageoises. On
peut observer des situations comparables en Afrique australe. Au
Kwazulu-Natal, dans le contexte post-apartheid et de décentra-
lisation, les restitutions de terres aux communautés natives ont
conduit au renforcement du pouvoir des « leaders coutumiers »
que les régimes colonial et d’apartheid avaient mis en place
(Mathis, 2007). L’ancrage local de l’État se réalise ainsi à travers
les chefferies administratives dont le fonctionnement relève d’un
régime de « despotisme décentralisé » (Mamdani, 1996).
Au rebours de ces situations, le centre du Kenya illustre la mise
en place d’un régime foncier étatique dans les contextes afri-
cains (Boone, 2014). Les terres de la Vallée du Rift, qui avaient
été confisquées par expropriation aux Masaï et à d’autres groupes
autochtones au profit de grands fermiers blancs au début de la
période coloniale, y ont été utilisées à partir de l’Indépendance
pour installer des petits exploitants recrutés sur une base régio-
nale ou ethnique et ont constitué un élément clé de la construc-
tion de réseaux clientélistes autour de la figure présidentielle et
des notables du régime. Poursuivant les politiques historiques de
marginalisation sociale et politique des groupes autochtones, ces
logiques ont constitué une source de tensions qui ont pris une
forme de plus en plus politisée sur des lignes de clivage ethnique.
Plus éloigné des contextes africains décrits par Boone, le Mexique
est également représentatif de ce régime de régulation étatique.
Issu d’une révolution dont les revendications foncières étaient un
Le foncier rural dans les pays du Sud
290

levier fondamental de mobilisation, l’État mexicain a fait de la


réforme agraire une obligation constitutionnelle. Sa réalisation a
conduit au démantèlement des latifundia sur lesquels reposaient
les structures de pouvoir régional, mais elle a aussi fragmenté et
recomposé les anciennes organisations villageoises dans de nom-
breuses régions, en créant de nouvelles communautés politiques
et territoriales, les ejidos. La réforme agraire a aussi institué une
double structure bureaucratique, administrative et syndicale, qui
exerçait la tutelle sur les processus d’enregistrement légal des
demandeurs de terre et sur la régulation ultérieure de leur accès
aux droits fonciers et aux droits politiques (Léonard, 2004 ; Pans-
ters, 1997). Sous ce régime de régulation, la gouvernance locale
était organisée dans une large mesure à travers les routines de
mise en rapport entre les communautés ejidales, l’administration
foncière, le syndicat officiel et les entreprises du secteur public
(Nuijten, 2003).

L’administration foncière
comme foyer de production de nouvelles règles
Les caractéristiques de l’ancrage local de l’État à travers l’admi-
nistration foncière et les formes organisationnelles de l’accès à la
terre sont très variables. Dans les contextes de régime néocoutu-
mier, l’administration foncière est peu présente sur le territoire.
Le monopole de l’État sur les terres publiques favorise les acca-
parements : la complexité et le coût des procédures d’accès aux
droits légaux, le contrôle des informations foncières perpétuent
le clivage entre formalité et informalité des registres de droit et
alimentent la corruption (Klopp, 2000), dans une « gestion de
la confusion » (Mathieu, 1996 ; Piermay, 1986) où la complexité
des statuts et des procédures favorise le clientélisme politique et
les manipulations par les acteurs les plus puissants (Berry, 1993).
L’imbrication des dispositifs bureaucratiques et d’une logique de
gestion centralisée du clientélisme foncier peut conduire à une
sous-dotation structurelle de l’administration foncière19, voire

19
À Madagascar, « dans un pays qui compte autour de 5 millions de terrains agri-
coles et urbains [le] rythme de délivrance des titres stagne […] avec en moyenne
1 500 titres fonciers délivrés chaque année. […] Les immatriculations déjà réalisées
sont d’ailleurs figées dans leur état initial, sans actualisation des éventuelles trans-
missions et mutations […] Il n’y a pratiquement plus de correspondance entre les
occupants et les titulaires de titres fonciers » (Teyssier et al., 2009 : 275).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
291

à son démantèlement partiel dans le cadre des stratégies d’ins-


trumentalisation politique de l’accès à la terre (Médard, 2008 ;
Onoma, 2010).
Dans les pays à régime de régulation étatique, les administra-
tions foncières présentent au contraire des formes d’articulation
complexe avec l’administration territoriale qui opère en relais du
pouvoir étatique. Dans ces contextes, leur fonctionnement peut
révéler des formes de semi-autonomie dans l’application des poli-
tiques foncières20. Les administrations foncières, en effet, ne sont
pas des instances neutres, dont le fonctionnement doit être ana-
lysé seulement en référence aux objectifs et aux moyens qui leur
sont formellement assignés. Ce sont des organisations complexes,
structurées par des référents professionnels, des habitus propres,
et qui ont une capacité à générer leurs propres règles. L’inachè-
vement juridique et institutionnel (Ouattara, 2010), autrement
dit les lacunes, imprécisions ou ambiguïtés des textes légaux et
réglementaires, fait ainsi couramment l’objet d’interprétations,
d’ajustements et d’adaptations qui permettent de résoudre des
problèmes pratiques, en fonction des lectures qui sont faites des
évolutions du contexte social, des pratiques locales et des enjeux
qui en découlent (Colin et al., 2009 : 29-32). Il fournit aussi des
opportunités de négociations, voire de pratiques corruptives,
contribuant à la politisation de la gouvernance foncière.
Le Mexique et le Vietnam sont des illustrations intéressantes de la
façon dont les politiques foncières conduisent à mettre en place des
appareils administratifs qui, à la fois, jouent un rôle central dans
l’organisation des rapports entre l’État, le système politique natio-
nal et les sociétés rurales locales, et assurent des ajustements prag-
matiques permanents dans le contenu des règles officielles. Ainsi,
au Mexique, Arce et Long (1993) et Nuijten (2003) ont montré
que les fonctionnaires de la réforme agraire chargés d’encadrer et de
sanctionner les pratiques foncières au sein des ejidos ont couram-
ment dû répondre à des injonctions (éthiques et opérationnelles)
contradictoires. Face à la généralité des pratiques illégales de recours
au marché foncier (cessions en faire-valoir indirect et, dans une
moindre mesure, ventes), les agents de l’administration ont déve-
loppé une attitude tolérante dès lors que ces pratiques s’inscrivaient

20
Sur la question de la semi-autonomie, voir Moore (1973).
Le foncier rural dans les pays du Sud
292

dans un cadre local de régulation permettant une allocation souple


et non conflictuelle des droits (Bouquet, 2009). Dans certains cas,
ils ont même produit des contrats ad hoc, maquillant des baux
de longue durée en formes associatives entre ejidatarios et inves-
tisseurs extérieurs pour permettre la réalisation de cultures d’ex-
portation intensives en capital, voire promu des accords couvrant
des ventes de terre afin d’éviter le développement de conflits fon-
ciers (Léonard et Velázquez, 2010). De façon analogue, Kerkvliet
(1995) a montré comment, au Vietnam, les responsables locaux des
coopératives ont été amenés à ajuster les règles de gestion collective
des terres pour les adapter aux pratiques locales d’individualisation
de la production, de façon à pouvoir remplir les objectifs qui leur
étaient assignés.
Dans ces contextes, l’effectivité du dispositif d’ancrage étatique
dans les sociétés rurales et les interactions continues entre les
représentants de l’un et des autres ont joué dans le sens d’altéra-
tions plus ou moins importantes du cadre officiel de régulation fon-
cière. Ces adaptations ont pu influencer directement les évolutions
ultérieures de la loi. Au Vietnam, dès les années 1970, les situations
d’individualisation locale des pratiques foncières ont graduelle-
ment conduit les échelons supérieurs du gouvernement à réviser
les normes officielles de collectivisation, pour déléguer l’usage des
ressources aux ménages (Ibid.). Au Mexique, des logiques simi-
laires, liées à la forte articulation du régime d’État-parti à ses formes
d’ancrage local, ont influencé le contenu de la réforme foncière
de 1992, qui combine un régime de propriété distinct de la pro-
priété privée avec une individualisation formelle de la possession
et la légalisation des transferts marchands – une « propriété privée
modérée » dans les termes de J-C. Pérez Castañeda (2002) (voir
également Bouquet et Colin, 2009 et le chapitre 11).

Fragmentation des espaces de régulation


et autonomie relative des communautés rurales
dans leurs rapports à l’État

À des degrés variables, les États du Sud se caractérisent par un


morcellement des espaces et des régimes de la régulation foncière.
Au sein même des espaces nationaux, la diversité des formations
sociales précoloniales, les recompositions des projets des élites
coloniales et postcoloniales, celles des formes d’intervention sur les
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
293

territoires et des dispositifs d’ancrage étatique qui en ont résulté


ont modelé des configurations variées, en termes d’imbrication des
organisations socio-politiques locales et des dispositifs locaux de
l’État, et de persistance des situations de pluralisme normatif.
Sur des parts importantes du territoire, la régulation foncière
révèle une semi-autonomie, tant des sociétés rurales dans la régu-
lation de leurs affaires foncières que des dispositifs locaux de l’État
dans l’orientation et le contrôle de ces régulations. Ces situations
traduisent les difficultés des politiques foncières à réduire le plu-
ralisme normatif et à unifier les systèmes de droits fonciers dans
l’espace national, mais elles peuvent aussi exprimer l’absence de
volonté politique à cet égard. Elles portent aussi la marque d’in-
terdépendances durables entre formes étatiques et formes com-
munautaires : les interactions quotidiennes entre les agents de
l’État et les acteurs locaux de la régulation foncière constituent
une dimension centrale de celle-ci et s’expriment sous la forme
de dispositifs « semi-formels », de coordinations personnalisées,
de « petits papiers » validés par des agents publics mais sans exis-
tence légale, etc. Elles sont aussi une variable clé à prendre en
compte dans les processus de production et de mise en œuvre des
réformes et des politiques foncières, pour comprendre comment
les réformes contemporaines font l’objet de formes contrastées de
mise en œuvre et d’appropriation/réinterprétation dans le cadre
des dispositifs d’action publique et de gouvernance locale.

Les réformes foncières


contemporaines :
ajustements et compromis
Depuis le début des années 1990, de nombreux pays du Sud ont
engagé des réformes de leurs politiques foncières, à l’aune du réfé-
rentiel néolibéral et du nouveau contexte institutionnel issu des
décentralisations administratives, souvent avec l’appui de bail-
leurs de fonds internationaux. Leur orientation globale porte sur
la reconnaissance légale et la formalisation des droits – individuels
et, parfois, collectifs – sur la terre (cf. chap. 10). Ces réformes
s’inscrivent dans le retour du paradigme de la privatisation, selon
Le foncier rural dans les pays du Sud
294

lequel des droits de propriété formels et complets, circulant par le


marché, sont une condition de développement économique. Elles
présentent toutefois une tension entre des formes dures et douces
(cf. supra), tension qui est alimentée par un renouveau du débat
sur la pluralité des normes et des alternatives au marché, et qui se
traduit par une diversité de contenu de ces politiques.
La période contemporaine est en effet marquée par la prolifération et
le caractère partiellement contradictoire des normes portées par des
institutions internationales, institutions qui sont elles-mêmes sou-
vent en concurrence pour faire valoir leurs propositions. Le para-
digme néolibéral du marché se combine avec d’autres injonctions
qui ont pris corps au cours des années 1990 et se sont renforcées
durant la décennie suivante : celle de la bonne gouvernance et de
la promotion d’instances décentralisées et participatives, commu-
nautaires notamment, dans la régulation des relations de propriété,
selon une combinatoire associant droits individuels et collectifs sur
des ressources différenciées ; celle de l’adaptation des régimes fon-
ciers coutumiers au régime de droit formel, qui promeut la recon-
naissance des droits locaux et met en avant la communauté comme
espace de validation sociale de ces droits, et non plus leur rempla-
cement par le titrage massif et systématique ; celle de la protection
de la biodiversité et de la limitation des rejets de carbone, qui jus-
tifie un regain des mesures de classement, voire de concession à
des grandes organisations de conservation, ONG et privées ; celle
des droits de l’homme, qui promeut à la fois les droits individuels
de certaines catégories d’acteurs (femmes, jeunes ruraux, membres
de castes dominées) et les droits collectifs de minorités ethniques
menacées ou spoliées par les régimes antérieurs.
Ces injonctions contradictoires sont la base de controverses sur
les orientations des politiques foncières, qui traversent à la fois
les échelles transnationales et nationales. Elles cristallisent des
réseaux d’acteurs hétérogènes autour de plusieurs débats distincts
mais enchevêtrés, qui s’imbriquent dans les enjeux nationaux de
construction des politiques foncières :
–– entre agriculture familiale et agrobusiness/agriculture entrepre-
neuriale ;
–– entre promotion du marché foncier et défiance vis-à-vis du ­marché ;
–– entre uniformisation du cadre légal et reconnaissance/valorisation
de la pluralité des normes – ou, dans une formulation ­alternative,
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
295

entre une approche universaliste des droits de l’homme et leur


conception stratifiée dans les « us et coutumes » locaux ;
–– entre rejet et valorisation des appartenances communautaires ;
–– entre contrôle centralisé et décentralisation des instances de
gestion des registres fonciers ;
–– entre intervention transformatrice et accompagnement des
changements endogènes.
Cette nouvelle vague de réformes foncières s’inscrit dans un contexte
international particulier. Celui-ci est marqué, en premier lieu, par
le nouveau paradigme de l’aide, selon lequel la participation de la
société civile à la formulation des politiques est un impératif ; mise
en œuvre de façon souvent très instrumentale, la participation ouvre
aussi des espaces de prise de parole et de revendication et fait des
politiques une question publicisée. En second lieu, la question fon-
cière est devenue un thème majeur de l’agenda international, dont
se sont emparées à la fois les institutions financières multilatérales,
les coopérations bilatérales, les organisations des Nations unies, et
les ONG internationales, multipliant études, diagnostics, proposi-
tions. Les questions d’accaparement foncier, de marginalisation des
populations autochtones – ou de reconnaissance de leurs droits en
tant que peuples premiers – sont par ailleurs devenues des objets de
vigilance et de dénonciation de la part de la société civile transna-
tionale. Enfin, le contexte contemporain est marqué par l’activisme
d’un ensemble d’entreprises d’ingénierie et de conseil sur la forma-
lisation des droits fonciers, qui engagent les agences de coopération
nationale ou internationale jusqu’aux cabinets privés, en passant par
des ONG de taille variable ; ces activités d’expertise ont eu pour pre-
mier marché les réformes entreprises dans l’ex-bloc soviétique, avant
d’essaimer un peu partout dans le monde. Les experts (géomètres,
juristes – dont les défenseurs des droits de l’homme –, géomaticiens,
fournisseurs informatiques, etc.) sont devenus des acteurs de poids
dans la définition des bonnes pratiques et de l’architecture des poli-
tiques foncières, en formant des coalitions agissantes auprès des
­instances nationales et internationales21.

21
Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau (cf. les géomètres et cartographes
au xixe siècle, ou les clercs juridiques – tinterillos – dans les colonies espagnoles
d’Amérique), mais leur adossement aux normes de la « bonne gouvernance » et
aux guides de « bonnes pratiques » promus par la doxa globale leur confère une
légitimité et une influence nouvelles.
Le foncier rural dans les pays du Sud
296

Tout en partageant un objectif affiché de lutte contre « l’insécurité


foncière »22 par la formalisation des droits sur la terre, les réformes
et les opérations foncières contemporaines sont ainsi promues et
mises en œuvre par une grande diversité d’acteurs, porteurs de
modes opératoires et de projets politiques variés, qui opèrent fré-
quemment sans coordination et parfois en concurrence ouverte.
Cette partie poursuit l’exploration des imbrications entre les dimen-
sions politiques (politics et polity) des politiques foncières, en se
focalisant sur les processus contemporains de réforme. Nous illus-
trerons comment ces enjeux entremêlés éclairent la forme que prend
le policy process, les réseaux d’acteurs qui tentent de l’influencer et
les arbitrages politiques qui en résultent, avant de souligner que les
modalités de mise en œuvre des réformes – en particulier là où elles
sont financées par l’aide internationale – interrogent leur effectivité23.

La formulation des réformes :


controverses et bricolage institutionnel

Les réformes des politiques foncières depuis les années 1990 se


cristallisent à la confluence de l’ajustement global/sectoriel24 des
politiques économiques, des recompositions des élites au pouvoir
et de leurs stratégies d’alliances, des pressions internationales et
de la résurgence de macro-acteurs dans les dynamiques foncières
(firmes agroalimentaires et financières, ONG internationales,
fonds souverains). Leur timing et leurs orientations s’inscrivent
toutefois dans des histoires foncières et politiques spécifiques.
Les réformes résultent parfois, comme en Amérique latine, de l’ar-
rivée au pouvoir d’élites économiques converties au néolibéralisme,
marquant le basculement « des États développementistes et des

22
Voir chap. 1 et 10 sur cette notion.
23
Nous renvoyons au chapitre 10 pour un bilan des politiques contemporaines
de formalisation des droits fonciers. Le lecteur y trouvera une discussion des
justifications économiques des politiques de formalisation, une mise à plat de la
diversité des stratégies opérationnelles et une analyse des enjeux des opérations
d’identification et d’enregistrement des droits fonciers et de leurs impacts en
termes de recomposition des droits et de la gouvernance foncière.
24
Pierre Muller (1990) appelle ainsi la façon dont un changement de « référen-
tiel global » (par exemple d’un modèle étatiste à un modèle néolibéral) induit
des ajustements ultérieurs, progressifs ou brutaux, de mise en cohérence des
politiques appliquées à des secteurs particuliers (ici, le foncier).
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
297

activistes des années 1960 [vers les] démocraties libérales caracté-


ristiques du monde contemporain » (Dezalay et Garth, 2002 : 49).
Ainsi, au Pérou, « c’est sous le régime du président Fujimori, dans les
années 1990, qu’a commencé la grande réforme néolibérale du cadre
légal de régulation de l’accès aux terres, qui visait à promouvoir l’in-
vestissement, y compris sur le territoire des communautés paysannes
et natives. Avec la Constitution de 1993, les terres des communautés
paysannes ont cessé d’être inaliénables. Cette même constitution a
éliminé la limite de superficie en propriété individuelle instaurée par
la réforme agraire, ouvrant ainsi la porte à la nouvelle concentration
foncière. Par la suite, en 1995, la Ley de tierras a ouvert aux com-
munautés paysannes la possibilité de louer leurs terres, de les hypo-
théquer ou de les vendre à des intérêts privés, si c’était la décision
des deux tiers des comuneros inscrits sur leur registre » – avant de
réduire, en 2015, ce quorum à 50 % des comuneros présents lors de
l’assemblée délibérative dans les régions littorales les plus convoitées
(Burneo, 2016 : 58). Les opérations de titrage ont complété l’offen-
sive contre les droits collectifs (Mesclier, 2009).

Dans d’autre pays, le basculement dans le paradigme du marché est


davantage négocié, mais la diffusion des thèses libérales n’en est
pas moins réelle. Au Vietnam, les réformes ont correspondu à une
volonté pragmatique du régime socialiste de consolider son pou-
voir tout en répondant aux impasses de la collectivisation. L’ouver-
ture économique amorcée avec le Doi Moi (« Renouveau », 1987)
a remis en question la collectivisation des terres et des formes de
production. La décollectivisation a débouché sur un vaste pro-
gramme d’allocation de droits d’usage des terres agricoles et fores-
tières, via la distribution de certificats individuels et familiaux de
longue durée, cessibles et pouvant servir de garantie financière,
connus sous le nom de « carnets rouges », la terre restant pro-
priété de l’État (Kerkvliet, 1995). Combinant nationalisation de
la propriété et individualisation de la possession, cette politique
représentait un compromis entre les aspirations libérales des Viet-
namiens du Sud et des élites urbaines et la posture conservatrice
des cadres du Parti et les foyers ruraux du Nord (Bergeret, 2002).
Elle a rencontré un succès populaire important et conduit à une
croissance économique inédite, ainsi qu’à une division par deux
de la pauvreté relative entre 1993 et 2003. À partir de cette date,
toutefois, la priorité donnée à l’accroissement de la p ­ roductivité
Le foncier rural dans les pays du Sud
298

agricole et à l’industrialisation s’est traduite par un changement de


cap de la politique foncière : l’État a créé de nouveaux droits qui
facilitent la mise en marché des terres et la mobilisation du foncier
agricole par les entreprises privées et les étrangers. Par le jeu des
changements de catégorie de terres et des expropriations qui les
accompagnent, cette politique a fini par provoquer des protesta-
tions violentes, dans un contexte d’essoufflement de la croissance
au cours des années 2000 (Mellac, 2013).
Dans d’autres cas, les réformes foncières prennent corps dans une
séquence politique spécifique, correspondant à la fin d’un conflit
politico-civil de longue durée : fin de l’apartheid (Afrique du Sud :
Weideman, 2004), sortie de guerre civile (Mozambique, Ouganda,
Guatemala : Garrard-Burnett, 2010), ou encore volonté de solder
une crise politique (Kenya, après les violences électorales des élec-
tions présidentielles de 2007 : Médard, 2008). Ainsi, en Afrique
du Sud, la réforme foncière des années 1990 est étroitement liée
aux négociations politiques sur la fin de l’apartheid. Soutenu par
l’ANC dans les années 1980, le principe de nationalisation des
terres est devenu obsolète lorsque les négociations entre l’ANC et le
National Party pour poser les bases du futur régime ont débouché
sur la reconnaissance de la propriété privée et du marché comme
fondements de la future Constitution. Condition d’une transition
pacifique, cette sanctuarisation de la propriété privée revenait aussi
à maintenir la structure du pouvoir économique et à gérer la tran-
sition sous forme d’un « pacte entre élites » anciennes et nouvelles,
au risque d’un divorce avec les aspirations des populations noires
pauvres. La Banque mondiale s’est fortement investie dès 1990, à
travers une série d’études et de propositions, alimentées par ses
propres experts et par ceux d’un laboratoire privé de recherche lié
à l’ANC. La réforme mise en œuvre à partir de 1994 a largement
repris ces propositions, en actant le principe de mise en œuvre
d’une réforme agraire qui constituait l’un des socles du programme
de l’ANC, mais en a grandement limité le potentiel redistributif, en
faisant reposer ses mécanismes sur des ventes consenties par les
grands propriétaires blancs et, de fait, en limitant sa portée à des
terres peu productives (Cochet et al., 2016 ; Weideman, 2004).
L’Ouganda représente un cas de relative autonomie de la poli-
tique foncière vis-à-vis du dispositif international, même si cette
politique s’inscrit dans une orientation économique libérale de
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
299

­ romotion de droits de propriété privée. Après son arrivée au pou-


p
voir en 1986, à l’issue d’une guerre civile, Y. Museweni a cherché
à consolider son régime en marginalisant les élites politiques du
Buganda qui, depuis la colonisation britannique, avaient exercé
une influence politique majeure. La réforme de la Constitution
(1995), d’une part, la formulation d’une loi foncière (Land Act
en 1998, National Land Policy en 2013), d’autre part, ont visé à
asseoir la légitimité du régime et à renforcer l’intégration natio-
nale. En réformant le régime foncier particulier alloué à l’élite
bugandaise par les colonisateurs britanniques depuis le début du
xxe siècle au profit des tenanciers des terres, le régime a cherché à
marginaliser ces élites. En proposant la reconnaissance des droits
coutumiers dans la région Nord du pays, particulièrement tou-
chée par la guerre civile, il a également cherché à construire des
alliances avec les pouvoirs locaux, tout en maintenant sa capa-
cité d’affectation clientéliste des terres. L’analyse du processus de
réforme montre comment le parlement, d’un côté, la commission
chargée de formuler la Constitution, de l’autre, ont disposé d’une
autonomie relative obligeant le régime à des compromis, dans un
processus où les études soutenues par les institutions internatio-
nales ont finalement joué un rôle marginal (Gay, 2016).

Dans les pays fortement soumis à l’aide internationale, en


revanche, les réformes ont d’abord reflété les asymétries des négo-
ciations avec les bailleurs de fonds, tout en étant médiatisées par
les intérêts des élites au pouvoir et de la haute bureaucratie d’État.
Le cas du Bénin est particulièrement illustratif : ce pays a en effet
connu dans les années 2000 deux processus contradictoires de
réforme (Lavigne Delville, 2010). À la toute fin des années 1980,
dans une période de déliquescence du régime socialiste, des bail-
leurs de fonds européens et des cadres béninois critiques mettent
en avant la question de l’insécurité foncière et définissent une
démarche d’identification et de cartographie des droits coutu-
miers, censée poser les bases d’une future réforme foncière. Les
expériences pilotes entreprises entre 1992 et 2005, peu après la
transition démocratique, ont été reprises dans le projet de loi fon-
cière élaboré au début des années 2000. Votée en 2007, cette loi
rompait avec la présomption de domanialité sur les terres cou-
tumières, créait un nouveau statut juridique, correspondant à
la délivrance de certificats fonciers, individuels ou collectifs, et
Le foncier rural dans les pays du Sud
300

­ éfinissait un nouveau dispositif de gestion foncière, administré


d
par les communes nouvellement créées. Cette réforme a été mise
en cause, avant même sa mise en œuvre, par une initiative concur-
rente, lancée depuis le sommet de l’État, portée par le ministère
de l’Urbanisme et soutenue par l’aide étatsunienne. Couvrant à la
fois l’urbain et le rural, cette réforme avait pour objectif de « faire
de la terre un actif monnayable », en renforçant l’accès au titre de
propriété privée. Le Code domanial et foncier de 2013, voté lui
aussi à l’unanimité et sous pression internationale, abolit la loi de
2007 et la coexistence de différents statuts juridiques des terres,
au profit de la délivrance de titres de propriété privée et de leur
administration centralisée par une Agence nationale du domaine
et du foncier. Ces deux processus ont été portés par des réseaux
professant des visions politiques différentes, mais réunissant
tous deux cadres béninois, experts et agences d’aide. Disposant
de moyens financiers et d’appuis politiques plus importants – en
fédérant les intérêts des élites qui investissent dans l’acquisition
de terres « coutumières » –, le réseau de la privatisation a réussi
à imposer un projet qui, en pratique, semble plus viser à faciliter
l’accès à la propriété privée pour les classes moyennes qu’à ouvrir
l’accès de l’ensemble des citoyens aux droits formels (Lavigne
Delville, 2019).

Dans certains pays, cette tendance lourde à la privatisation est tou-


tefois contrebalancée par un nouveau mouvement de reconnais-
sance de droits collectifs. Cette reconnaissance peut être limitée
à des espaces spécifiques, recelant des enjeux environnementaux
(forêts de l’Amazonie, aires protégées), ou relever de réformes ins-
titutionnelles qui accordent une place importante à la politique
foncière. Ainsi, la promulgation de constitutions plurinationales,
octroyant un statut spécifique aux minorités amérindiennes ou
afro-descendantes dans plusieurs pays latino-américains (Bolivie,
Colombie, Équateur, Nicaragua, etc.), a conduit à l’attribution
de droits collectifs à des communautés nouvellement instituées
(Offen, 2003), souvent en tension avec les logiques d’exploita-
tion minière ou industrielle. Au Mozambique, dans un contexte
de sortie de la guerre civile, la politique foncière de 1997 a inté-
gré un principe novateur de délimitation des terres communau-
taires, déléguant aux communautés locales le droit d’accepter ou
non l’installation d’entrepreneurs. Cependant, les asymétries de
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
301

­ ouvoir et d’information entre ces deux types d’acteurs ont abouti


p
à un fort déséquilibre en faveur des derniers et à faire légitimer
les baux concédés par l’État aux investisseurs plus qu’à les réguler
(Vermeulen et Cotula, 2010).
La mise sur agenda des réformes foncières contemporaines a
résulté de conjonctions spécifiques de facteurs variés, internes
et externes. Loin de correspondre à une application mécanique
des doctrines internationales, ces réformes ont pris la forme de
processus contingents, hautement politiques, traversés par des
controverses fortes et des logiques contradictoires, qui ont abouti
à des compromis fluctuants entre la promotion du marché et l’at-
traction de capitaux, d’une part, et la reconnaissance/protection –
au moins formelle – des communautés locales, d’autre part. Leur
mise en œuvre a été influencée – et parfois entravée – par les stra-
tégies des élites, les intérêts et routines des administrations fon-
cières, les configurations sociales et politiques locales, ainsi que
par les contraintes et logiques de mobilisation des ressources de
l’aide internationale, en opposant parfois entre eux des bailleurs
aux doctrines divergentes.

L’effectivité incertaine des réformes


soutenues par l’aide internationale

Devant prendre acte des injonctions des agences de coopération


internationale à la lutte contre la pauvreté et à la participation
de la population aux politiques publiques, ou cherchant à pro-
mouvoir une administration foncière transparente, les réformes
impulsées par l’aide internationale peuvent s’opposer aux objec-
tifs des élites au pouvoir ou aux intérêts de l’administration. Dans
les pays « sous régime d’aide »25, dans l’immense majorité des
pays d’Afrique subsaharienne notamment, leur mise en œuvre
dépend de budgets alloués par les bailleurs de fonds, qui sont sans
commune mesure avec les ressources propres des États et qui sus-
citent des effets d’aubaine en termes de captation des ressources
de l’aide. Cette double caractéristique fait porter une incertitude
forte, tant sur les objectifs que sur l’effectivité de ces réformes :

25
C’est-à-dire où l’aide internationale, ses normes, ses institutions, ses organi-
sations spécifiques et ses financements sont structurellement présents (Lavigne
Delville, 2016).
Le foncier rural dans les pays du Sud
302

– une partie des objectifs politiques poursuivis est fréquemment


voilée derrière un discours dépolitisé, technicisé et consensuel ;
– les multiples étapes de traduction entre les injonctions et
normes promues au niveau central, d’une part, et les dispositifs
et procédures pratiques mises en place à l’échelle locale, d’autre
part, offrent de larges opportunités d’expression aux intérêts qui
ont été masqués à l’occasion de leur formulation.
Deux grands types de stratégies (qui se recoupent et se combinent
fréquemment) permettent d’afficher une réforme ambitieuse en
termes d’inclusion et de mobiliser les ressources de l’aide, tout en
assurant qu’elle n’ira pas contre les intérêts établis : d’un côté, des
stratégies d’appropriation sélective et de détournement, qui visent
à changer le sens des réformes à travers leurs processus d’appli-
cation (application partielle des instruments, choix stratégiques
des sites de mise en œuvre, complexification et détournement
d’objectif des procédures, valorisation de la dimension technique
des politiques au détriment de leur dimension institutionnelle,
rendant impossible l’institutionnalisation des innovations, etc.) ;
de l’autre, des stratégies dilatoires, visant à retarder ou enliser la
mise en œuvre des réformes (processus législatifs engagés sans
jamais être arbitrés ni finalisés, production sélective des décrets et
documents d’application, complexification des procédures allant
contre les intérêts établis, absence de passage à l’échelle des inter-
ventions pilotes, obstacles bureaucratiques à la mise en œuvre,
temporisation sur les réformes institutionnelles, dans l’attente de
changement – ou d’offre alternative – de politique des bailleurs de
fonds, etc.). Au-delà des défaillances des administrations, l’ina-
chèvement juridique peut résulter d’un consensus entre groupes
d’intérêts pour bloquer la mise en œuvre effective des réformes.
Le Cambodge donne une illustration particulièrement claire de
ces stratégies de neutralisation. La politique foncière combine
l’enregistrement systématique des terres agricoles et l’attribution
de concessions sur les terres publiques. Celles-ci peuvent avoir un
objectif « économique » ou « social », visant à permettre l’accès à
la terre des ménages pauvres. L’analyse de la répartition spatiale de
ces interventions (Biddulph, 2011) montre que les programmes
d’enregistrement des droits ont été mis en place dans les plaines
rizicoles, où il y a peu d’insécurité foncière, alors que les zones
forestières éloignées sont l’objet d’accaparements, parfois violents,
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
303

par les élites nationales ou par des firmes (Cismas et Paramita,


2016). La foresterie communautaire, censée préserver les modes
de vie forestiers, a été mise en place essentiellement dans des
sites dégradés, où les enjeux de conservation sont faibles, quand
les zones à ressources ligneuses abondantes sont réservées à des
concessions forestières au bénéfice de l’élite politico-économique.
Au Kenya, alors même que la National Land Policy, adoptée en
2009, s’appuyait sur un large consensus social et visait à réparer
des injustices historiques et à solder les violences politiques à base
foncière (en parallèle à la réforme constitutionnelle de 2010), la
négociation de ses lois d’application a permis à l’administration
foncière de neutraliser largement son potentiel réformateur (Di
Matteo, 2019).

Conclusion
Aujourd’hui comme par le passé, les réformes foncières sont au
cœur d’intérêts divergents et d’enjeux sociétaux souvent contra-
dictoires, entre développement productif, intégration sociale et
construction de la citoyenneté, auxquels s’ajoutent désormais
ceux de la conservation environnementale et de la captation de
l’aide au développement. Elles sont tributaires des logiques de
reproduction des États et de leurs administrations, ainsi que de
celles qui concernent les structures de pouvoir et d’organisation
sociale dans les espaces de leur mise en œuvre. Ces caractéris-
tiques historiques font des politiques foncières d’abord et avant
tout des processus politiques, qui concernent à la fois la répar-
tition des terres entre secteurs de société et les rapports entre
État et citoyens, et qui influencent donc tant la formation que la
construction de l’État (Berman et Lonsdale, 1992).
Dans le contexte contemporain de gouvernance néolibérale, les
réformes foncières doivent internaliser des objectifs d’autant plus
contradictoires que les prescriptions internationales poussent à la
fois à la privatisation des droits et à la reconnaissance des « commu-
nautés », au développement productif, à la lutte contre la pauvreté
et à la conservation des ressources, tout cela dans un cadre très inci-
tatif de participation et d’inclusion des segments subalternes de la
société (femmes, jeunes, minorités). Les tensions entre ces objectifs
Le foncier rural dans les pays du Sud
304

ou entre les intérêts des multiples acteurs intervenant dans le pro-


cessus de construction et de mise en œuvre des politiques, l’autono-
mie relative de ces acteurs dans cette mise en œuvre, au niveau des
sociétés locales et des dispositifs d’intervention (agences étatiques,
structures de projet), accentuent les incertitudes quant à l’effecti-
vité des réformes et leurs impacts au regard de leurs objectifs affi-
chés, en particulier lorsqu’elles mobilisent l’aide internationale et
doivent, au moins en apparence, souscrire à ses mots d’ordre.
Comme toute politique, les politiques foncières en acte résultent
moins du contenu des textes et des lois que des pratiques des acteurs
chargés de leur mise en œuvre, et des réactions ou des anticipa-
tions des individus auxquels elles s’adressent et qui développent
des stratégies de contournement, de négociation et de réappropria-
tion de leur contenu pratique. Les stratégies d’investissement privé
et d’accaparement foncier, les recompositions d’alliance sont rare-
ment explicites. Elles se jouent dans les pratiques quotidiennes des
acteurs étatiques, des entrepreneurs et des dépositaires de l’autorité
locale, souvent en marge des procédures formelles. Le temps que
prennent les processus officiels de préparation et de négociation
des documents de politique consensuels, puis de mise en œuvre
des projets de terrain, est aussi un temps où les pratiques se pour-
suivent ou se renforcent, où des anticipations peuvent avoir lieu.
Enfin, la mise en œuvre des politiques dépend aussi des stratégies
de contestation, de résistance, de dénonciation dont elles sont l’ob-
jet, et des conflits qu’elles suscitent ; dans le contexte de la glo-
balisation, ces stratégies peuvent, elles aussi, prendre des formes
multiscalaires, mobilisant des réseaux complexes.
La compréhension des politiques foncières, sous leurs différentes
dimensions, est ainsi à la fois un objet en soi, pour analyser l’État
en action, et une condition pour décrypter les jeux d’acteurs et
les pratiques foncières à l’échelle locale, en les mettant en pers-
pective. Qu’elle place ces pratiques au centre de ses objectifs, ou
qu’elle vise à évaluer le degré d’effectivité des réformes au regard
de leurs objectifs explicites, l’analyse des politiques foncières ne
peut faire l’économie d’une appréhension de leurs dimensions
politiques intrinsèques, entre consolidation/reconfiguration du
régime de gouvernance rurale et des structures de l’État et des
communautés, et jeux stratégiques autour de l’instrumentalisa-
tion de ces réformes par des groupes d’intérêt.
Politiques foncières rurales et trajectoires des États
305

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Chapitre 5

Conduire des recherches


ancrées dans le terrain
Enjeux et options
méthodologiques
Jean-Philippe COLIN

Emmanuelle BOUQUET

Pierre-Yves LE MEUR

« Étant donné que l’on peut demander n’importe quoi à n’importe


qui et que n’importe qui a presque toujours assez de bonne volonté
pour répondre au moins n’importe quoi à n’importe quelle question,
même la plus irréelle, le questionneur qui, faute d’une théorie du
questionnaire, ne se pose pas la question de la signification spécifique
de ses questions risque de trouver trop aisément une garantie du réa-
lisme de ses questions dans la réalité des réponses qu’elles reçoivent »
(P. ­Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron, Le métier de sociologue, 1983 : 62-63).

Introduction
Ce chapitre s’intéresse aux différentes façons de faire de la
recherche de terrain dans le champ du foncier rural, en posant
un regard réflexif et critique sur les enjeux épistémologiques et
méthodologiques que ces démarches soulèvent.
Le terme « recherche » renvoie ici aux activités d’investigation
académiqu