Parcours « Modernité poétique ?
»
Apollinaire, Alcools, « Zone »
Zone
1 À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
5 La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
10 D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
15 J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
20 Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
Apollinaire, Alcools, « Le Pont Mirabeau »
Le Pont Mirabeau
1 Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
5 Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
10 Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
15 Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
20 Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Émile Verhaeren, « Les usines», Les Villes tentaculaires, 1895.
Les usines
1 Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix1 et de salpêtre
D'un canal droit, marquant sa barre à l'infini,
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit,
5 Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usine et fabriques.
Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
10 Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.
Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
15 Par la banlieue, à l'infini.
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues,
20 Et les squares, où s'ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories,
Une flore pâle et pourrie.
Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
Etains, cuivres, miroirs hagards,
25 Dressoirs2 d'ébène et flacons fols3
D'où luit l'alcool
Et sa lueur vers les trottoirs.
Et des pintes4 qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
30 Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lappent, sans phrases,
Les ales5 d'or et le whisky, couleur topaze6.
1 Sorte de colle ou de goudron
2 Meubles servant à exposer la vaisselle, souvent de valeur
3 Fous, insensés, déraisonnables
4 Récipient à anse contenant environ un demi-litre et utilisé pour boire
5 Bière blonde et peu forte, de fabrication anglaise, faite avec du malt peu torréfié
6 De couleur jaune miel
Parcours « La bonne éducation »
Lecture linéaire – Rabelais, Gargantua, chapitre 15 (extrait)
1 « Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans, voyons si bon vous semble,
la différence qu’il y a entre la science de vos ahuris de néantologues du temps jadis et celle des
jeunes gens d’aujourd’hui».
La proposition agréa à Grandgousier, qui demanda que le page fît son exposé. Alors,
5 Eudémon demandant la permission du vice-roi son maître, se leva, le bonnet au poing, le
visage ouvert, la bouche vermeille, le regard ferme et les yeux posés sur Gargantua avec une
modestie juvénile. Il commença à le louer et à exalter en premier lieu sa vertu et ses bonnes
mœurs, en second lieu son savoir, en troisième lieu sa noblesse, en quatrième lieu sa beauté
physique et en cinquième lieu, il l’exhortait avec douceur à vénérer, en lui obéissant en tout,
10 son père qui prenait un tel soin de lui faire donner une bonne instruction. Il le priait enfin de
vouloir bien le garder comme le dernier de ses serviteurs, car pour l’heure, il ne demandait nul
autre don des cieux que de recevoir la grâce de lui complaire par quelque service qui lui fût
agréable. Toute cette déclaration fut prononcée par lui avec des gestes si appropriés, une
élocution si distincte, une voix si pleine d’éloquence, un langage fleuri et en un si bon latin,
15 qu’il ressemblait plus à un Gracchus, à un Cicéron ou à un Paul Emile du temps passé qu’à un
jeune homme de ce siècle.
Toute autre fut la contenance de Gargantua, qui se mit à pleurer comme une vache, et se
cachait le visage avec son bonnet, et il ne fut pas possible de tirer de lui une parole, pas plus
qu’un pet d’un âne mort.
20 Son père en fut si irrité qu’il voulut occire maître Jobelin.
François Rabelais, Gargantua, chapitre 23 (extrait)
1 Gargantua s’éveillait donc vers quatre heures du matin. Pendant qu’on le frictionnait, on lui
lisait quelque page des saintes Ecritures à voix haute et claire avec la prononciation requise. Cet office
était dévolu à un jeune page natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le thème et le sujet du
passage, il s'appliquait à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, dont la majesté et les
5 merveilleux jugements apparaissaient à la lecture.
Puis il allait aux lieux secrets excréter le produit des digestions naturelles ; là son précepteur
répétait ce qu'on avait lu, et lui expliquait les passages les plus obscurs et les plus difficiles.
En revenant ils considéraient l’état du ciel, s’il était comme ils l’avaient remarqué la veille au
soir et en quels signes entrait le soleil, et aussi la lune de jour-là.
10 Cela fait, il était habillé, peigné, coiffé, apprêté et parfumé et, pendant ce temps, on lui
répétait les leçons de la veille. Lui-même les récitait par cœur, et y appliquait des exemples pratiques
concernant la condition humaine ; ils poursuivaient quelquefois ce propos pendant deux ou trois
heures, mais d'habitude ils s'arrêtaient quand il était complètement habillé.
Ensuite, pendant trois bonnes heures, on lui faisait la lecture. Cela fait, ils sortaient, toujours
15 discutant du sujet de la lecture, et allaient faire du sport au Grand Braque ou dans les prés ; ils
jouaient à la balle, à la paume, au ballon à trois, s'exerçant élégamment les corps, comme ils s'étaient
auparavant exercé les âmes.
Tous leurs jeux n'étaient que liberté, car ils abandonnaient la partie quand il leur plaisait et
s’arrêtaient ordinairement quand la sueur leur coulait par le corps ou qu'ils ressentaient autrement
20 de la fatigue. Ils étaient alors très bien essuyés et frottés, ils changeaient de chemise, et allaient voir si
le repas était prêt, en se promenant doucement. Là, en attendant, ils récitaient à voix claire et en belle
élocution quelques formules retenues de la leçon.
Cependant, Monsieur l'Appétit venait et c'était juste au bon moment qu'ils s’asseyaient à table.
Alain, Propos – Extrait
1 Il y a un enseignement monarchique, j’entends un enseignement qui a pour objet de séparer
ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. Je revois par l’imagination
notre professeur de mathématiques, qui, certes, ne manquait pas de connaissances, je le revois
écrasant de son ironie un peu lourde un de nos camarades, qui était aussi myope qu’on peut l’être.
5 Cet enfant ne voyait les choses qu’au bout de son nez. Aussi promenait-il son nez d’un bout de la
ligne à l’autre, afin de s’en donner une perception exacte ; quant à voir le triangle tout entier d’un
seul regard, il n’y pouvait point songer. Je suppose qu’il aurait fallu l’exercer sur de toutes petites
figures, pas plus larges que le bout de son nez ; ainsi, découvrant le triangle tout entier, il aurait pu
y saisir des rapports, et raisonner après cela aussi bien qu’un autre.
10 Mais il s’agissait bien de cela. On le pressait. Il courait d’un sommet du triangle à l’autre,
parlait pour remplir le temps, disait A pour B, droite pour angle, ce qui faisait des discours
parfaitement ridicules, et nous avions des rires d’esclaves. Cet enfant fut ainsi condamné
publiquement à n’être qu’un sot, parce qu’il était myope.
Cet écrasement des faibles exprime tout un système politique dans lequel nous sommes
15 encore à moitié empêtrés. Il semble que le professeur ait pour tâche de choisir, dans la foule, une
élite, et, de décourager et rabattre les autres. Et nous nous croyons bons démocrates, parce que
nous choisissons, sans avoir égard à la naissance, ni à la richesse. Comptez que toute monarchie et
toute tyrannie a toujours procédé ainsi, choisissant un Colbert ou un Racine, et écrasant ainsi le
peuple par le meilleur de ses propres forces.
20 Que faisons-nous maintenant ? Nous choisissons quelques génies et un certain nombre de
talents supérieurs ; nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement,
et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au
nom de l’égalité, admirable égalité, qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup !
Selon mon idée, il faudrait agir tout à fait autrement. Instruire le peuple tout entier ; se plier
25 à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, éveiller à tout prix ceux qui dorment, et
montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que, pour un élégant mathématicien
qui s’élève d’un vol sûr jusqu’aux sommets de l’École Polytechnique. D’après cela, tout l’effort des
pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de
faire briller quelques pics superbes, quelques rois nés du peuple, et qui donnent un air de justice à
30 l’inégalité.
PARCOURS « Personnages en marge,
plaisir du romanesque »
Abbé Prévost, Manon Lescaut
1 J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus
tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter
cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche
d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas
5 d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta
une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui
paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me
parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille
avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me
10 trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et
facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse
de mon cœur.
Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître
embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de
15 connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être
religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je
regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit
comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on
l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui
20 a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens.
Abbé Prévost, Manon Lescaut
1 J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je les pris, et je le priai de me suivre en faisant le
moins de bruit qu’il pourrait.
Il fut obligé de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon
5 père, » répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière qui
est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le père, tenant ma
chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre.
Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre
voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le
10 crut apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir à
son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai
point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. « Voilà de quoi vous êtes cause, mon père, dis-
je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d’achever, » ajoutai-je en le
poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à
15 quatre pas Lescaut qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un pistolet.
« C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? » Cependant je le remerciai
d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous
allâmes passer la nuit chez un traiteur, où je me remis un peu de la mauvaise chère que j’avais
20 faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins m’y livrer au plaisir ; je souffrais
mortellement sans Manon. « Il faut la délivrer, dis-je à mes amis. Je n’ai souhaité la liberté que
dans cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse : pour moi, j’y emploierai jusqu’à ma
vie.
Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris, 1831-1832.
1 Quasimodo s’était arrêté sous le grand portail. Ses larges pieds semblaient aussi solides sur
le pavé de l’église que les lourds piliers romans. Sa grosse tête chevelue s’enfonçait dans ses
épaules comme celle des lions qui eux aussi ont une crinière et pas de cou. Il tenait la jeune fille
toute palpitante suspendue à ses mains calleuses7 comme une draperie blanche ; mais il la portait
5 avec tant de précaution qu’il paraissait craindre de la briser ou de la faner. On eût dit qu’il sentait
que c’était une chose délicate, exquise et précieuse, faite pour d’autres mains que les siennes. Par
moments, il avait l’air de n’oser la toucher, même du souffle. Puis, tout à coup, il la serrait avec
étreinte dans ses bras, sur sa poitrine anguleuse, comme son bien, comme son trésor, comme eût
fait la mère de cette enfant ; son œil de gnome8, abaissé sur elle, l’inondait de tendresse, de douleur
10 et de pitié, et se relevait subitement plein d’éclairs. Alors les femmes riaient et pleuraient, la foule
trépignait d’enthousiasme, car en ce moment-là Quasimodo avait vraiment sa beauté. Il était beau,
lui, cet orphelin, cet enfant trouvé, ce rebut9, il se sentait auguste10 et fort, il regardait en face cette
société dont il était banni, et dans laquelle il intervenait si puissamment, cette justice humaine à
laquelle il avait arraché sa proie, tous ces tigres forcés de mâcher à vide, ces sbires11, ces juges, ces
15 bourreaux, toute cette force du roi qu’il venait de briser, lui infime, avec la force de Dieu.
Et puis c’était une chose touchante que cette protection tombée d’un être si difforme sur un
être si malheureux, qu’une condamnée à mort sauvée par Quasimodo. C’étaient les deux misères
extrêmes de la nature et de la société qui se touchaient et qui s’entr’aidaient.
7 Sèches et durcies
8 Homme difforme et de petite taille
9 Ce qui est sans valeur et qui est mis à l’écart pour être jeté
10 Noble
11 Policiers
PARCOURS « Maîtres et Valets »
Marivaux, L’Ile des Esclaves, scène 2 (extrait)
1 TRIVELIN - Ne m'interrompez point, mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous
sommes. Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent
s'établir ici dans le ressentiment des outrages qu'ils avaient reçus de leurs patrons, la première
loi qu'ils y firent fut d'ôter la vie à tous les maîtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans
5 leur île, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves ; la vengeance avait dicté
cette loi ; vingt ans après la raison l'abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons
plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n'est plus votre vie que nous poursuivons, c'est la
barbarie de vos coeurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l'esclavage pour
vous rendre sensibles aux maux qu'on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous
10 trouvant superbes, vous vous reprochiez de l'avoir été. Votre esclavage, ou plutôt votre cours
d'humanité, dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie si vos maîtres sont contents de
vos progrès ; et, si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les
nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et, par bonté pour vous, nous vous
marions avec une de nos citoyennes. Ce sont là nos lois à cet égard, mettez à profit leur rigueur
15 salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici ; il vous remet en nos mains durs, injustes et
superbes ; vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir; vous êtes moins nos
esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c'est-à-dire
humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie.
Marivaux, L’Ile des Esclaves, scène 6 (extrait)
1 ARLEQUIN, à Iphicrate : Qu'on se retire à dix pas.
Iphicrate et Euphrosine s'éloignent en faisant des gestes d'étonnement et de douleur. Cléanthis regarde aller
Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine.
ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanthis : Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour ?
5 CLEANTHIS : Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle cela un jour tendre.
ARLEQUIN : Un jour tendre ? Je ressemble donc au jour, Madame.
CLEANTHIS : Comment ! Vous lui ressemblez ?
ARLEQUIN : Eh palsambleu ! le moyen de n'être pas tendre, quand on se trouve en tête à tête avec vos
grâces ? (A ce mot, il saute de joie.) Oh ! oh ! oh ! oh !
10 CLEANTHIS : Qu'avez-vous donc ? Vous défigurez notre conversation.
ARLEQUIN : Oh ! ce n'est rien : c'est que je m'applaudis.
CLEANTHIS : Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. (Continuant.) Je savais bien que mes
grâces entreraient pour quelque chose ici, Monsieur, vous êtes galant ; vous vous promenez avec moi,
vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.
15 ARLEQUIN : Et moi je vous remercie de vos dispenses.
CLEANTHIS : Vous m'allez dire que vous m'aimez, je le vois bien ; dites, Monsieur, dites ;
heureusement on n'en croira rien. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.
ARLEQUIN, l'arrêtant par le bras, et se mettant à genoux : Faut-il m'agenouiller, Madame, pour vous
convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?
20 CLEANTHIS : Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d'affaires ; levez-vous. Quelle
vivacité ! Faut-il vous dire qu'on vous aime ? Ne peut-on en être quitte à moins ? Cela est étrange.
ARLEQUIN, riant à genoux : Ah ! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos
patrons, mais nous sommes plus sages.
Jean Genet, Les Bonnes, scène d’exposition (extrait)
1 La chambre de Madame. Meubles Louis XV. Au fond, une fenêtre ouverte sur la façade de l’immeuble
en face. A droite, le lit. A gauche, une porte et une commode. Des fleurs à profusion. C’est le soir.
L’actrice qui joue Solange est vêtue d’une petite robe noire de domestique. Sur une chaise, une autre
petite robe noire, des bas de fil noirs, une paire de souliers noirs à talons plats.
5 CLAIRE, debout, en combinaison, tournant le dos à la coiffeuse. Son geste –le bras tendu– et le ton
seront d’un tragique exaspéré. - Et ces gants ! Ces éternels gants ! Je t’ai dit souvent de les laisser
à la cuisine. C’est avec ça, sans doute, que tu espères séduire le laitier. Non, non, ne mens pas,
c’est inutile. Pends-les au-dessus de l’évier. Quand comprendras-tu que cette chambre ne doit
pas être souillée ? Tout, mais tout ! ce qui vient de la cuisine est crachat. Sors. Et remporte tes
10 crachats ! Mais cesse !
Pendant cette tirade, Solange jouait avec une paire de gants de caoutchouc, observant ses mains
gantées, tantôt en bouquet, tantôt en éventail.
Ne te gêne pas, fais ta biche. Et surtout ne te presse pas, nous avons le temps. Sors ! Solange
change soudain d’attitude et sort humblement, tenant du bout des doigts les gants de caoutchouc.
15 Claire s’assied à la coiffeuse. Elle respire les fleurs, caresse les objets de toilette, brosse ses cheveux,
arrange son visage.
Préparez ma robe. Vite le temps presse. Vous n’êtes pas là ? (Elle se retourne.) Claire ! Claire !
Entre Solange.
SOLANGE. - Que Madame m’excuse, je préparais le tilleul (Elle prononce tillol.) de Madame.