Gnosticisme Égyptien et Origines
Gnosticisme Égyptien et Origines
égyptien, ses
développements et son
origine égyptienne. Thèse
pour le doctorat ès lettres,
par [...]
LE GNOSTIGISME
ÉGYPTIEN
THESE
POUR LE DOCTORAT ES LETTRES
PAR
M. E. AMÉLINEAU
PARIS
ERiNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
1 SS7
^b
ESSAI
SUR
LE GNOSTICISME
ÉGYPTIEN
LE GNOSTIGISME
M. E. AMÉLINEAU
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, HUE BONAPARTE, 28
1SS7
A LA MEMOIRE DE MA MÈRE
INTRODUCTION
le G-nosticisme est peu connu; son nom ne se trouve que sous la plume des
scribes religieux ou laïques transcrivant les manuscrits. Au seizième siècle,
le mouvement qui avait entraîné les premiers âges chrétiens recommence
pour se continuer jusqu'à nos jours. Parmi les auteurs de ce mouvement
d'études, il faut compter en première ligne les éditeurs des ouvrages des
Pères, que la découverte de l'imprimerie permettait de rendre plus communs ;
Feuardent, Érasme, Grabe et dom Massuet. La grande école d'érudition du
dix-septième et du dix-huitième siècle fit de nombreuses recherches sur le
Gnosticisme; elle s'attacha à l'examen des systèmes gnostiques, à leur
développement chronologique et logique, à des rapprochements entre
les sectes; malheureusement le succès ne fut pas très grand. Les difficultés
que présentait l'intelligence des systèmes, l'originalité apparente d'idées
que l'Occident avait désapprises, s'il les avait jamais connues, défiaient
les esprits les plus subtils et les plus pénétrants. En résumé, tout le
travail de cette époque se borna à constater ce qu'avaient écrit les Pères,
à le paraphraser en l'expliquant, et à déplorer la perte des ouvrages
gnostiques.
Notre siècle a vu une recrudescence d'ardeur dans le mouvement que nous
avons indiqué : jamais on n'avait porté plus de patience dans des recherches
plus difficiles, et, bon gré mal gré, la Gnose dut découvrir ses mystères,
écarter légèrement le voile dont elle les enveloppait, et permettre aux
chercheurs de jeter un regard indiscret jusque dans son sanctuaire. L'Alle-
magne se distingua surtout et presque seule dans cette étude : Néander, Baur,
Gieseler, par les efforts d'une critique persévérante, par des comparaisons
ingénieuses, obtinrent des résultats qui sont demeurés acquis à la science. En
France, un seul ouvrage parut sur la question, celui de M. Matter
; on peut
regretter que l'auteur ne se soit pas montré plus impartial, qu'il n'ait
pas
écrit avec plus d'ordre, surtout avec plus de critique; il aurait ainsi évité les
rapprochements hasardés dont les progrès de la science ont depuis fait jus-
tice ; cependant le livre dénotait une connaissance
assez grande des Pères, et
c'était un commencement.
Par les ouvrages des auteurs que nous venons de
nommer, on voit qu'un
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 3
grand changement s'était opéré dans la manière d'envisager la Gnose. Leurs
prédécesseurs avaient, avant tout, poursuivi l'exposition des systèmes gnos-
tiques : des origines de ces systèmes, de leur classification, on ne s'était que
peu ou point occupé. Les deux pointsnégligés devinrentl'objectif des nouveaux
travaux. Des éléments divers dont se compose le Gnosticisme, on vit les uns,
tout d'abord, on soupçonna les autres; quelques auteurs crurent que tous
découlaient d'une même source, d'autres nièrent; les uns voulurent que le
Gnosticisme ne fût qu'une effervescence de la philosophie grecque ; d'autres,
qu'il fût un mélange de judaïsme et de christianisme ; d'autres encore, qu'il
sortît tout entier des religions orientales qu'on ne connaissaitpas. Dans toutes
ces hypothèses, la vérité se mélange à l'erreur, et on a fini par admettre, ce
qui est vrai, que les doctrines gnostiques étaient un vaste syncrétisme. En
effet, à l'époque où parut le Gnosticisme, il y avait une immense activité
d'esprit, une soifardente de systèmes et de doctrines. La prédication de l'Évan-
gile ne fit que stimuler cette activité, qu'exciter cette soif; l'enseignement de
Jésus-Christ révélé au monde par ses apôtres devint l'occasion et le point de
départ de nombreuses théories plus ou moins absurdes, émanant d'esprits
pour lesquels l'abstraction elle-même devait revêtir une forme concrète et se
présenter sous de frappantes personnalités, sous de brillantes images. Parmi
ces théories, celles du Gnosticisme tiennentle premier rang. A côté parut et
se développa le judaïsme pur qui se divisa en plusieurs sectes, sans marcher
cependant dans la voie ouverte et frayée par Phiîon. Enfin la philosophie
proprement dite et le mysticisme se développaient en même temps, soit dans
les écrits des philosophes alexandrins, soit dans les livres mystérieux
de la Kabbale. Entre tous ces systèmes, le Gnosticisme se distingue par une
merveilleuse propension à s'assimiler ce qui faisait l'originalité des autres, et
l'étonnante facilité avec laquelle il y réussissait. De doctrines neuves,
originales, il n'en faut point chercher dans ces docteurs qui tirèrent parti
de tout, et qui, de tant d'éléments divers, surent, malgré la difficulté, faire
quelque chose de" fort, de logique, d'où l'unité n'était pas absente. Il est
difficile pour nous de le voir aujourd'hui, parce que nous n'avons plus que la
charpente des systèmes dépouillés de tous leurs agréments, de toute leur
4 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
ornementation ; mais il n'en dut pas être ainsi au premier et au second siècle
de notre ère.
Pénétrés de ces idées, les hommes éminents qui, dans ce siècle, ont étudié
le Gnosticisme, se sont tournés vers les antiques religions orientales, se disant
là était l'une des sources de la Gnose; ils avaient raison. Malheureu-
que
sement pendant toute la première moitié de ce siècle, ils n'eurent à leur aide
des auteurs qui, eux-mêmes, n'avaient pu remonter aux sources. Malgré
que
désavantage, avec une patience admirable, rassemblant tous les fragments
ce
d'auteurs connus ou inconnus qui avaient parlé de ces religions, usant d'une
critique souvent heureuse, toujours ingénieuse, ils étaient arrivés à faire des
rapprochements que les découvertes de la science contemporaine ont plei-
nement confirmés. Ils avaient vu l'ensemble, ils avaient prévu quelques
détails; mais l'heure n'était pas arrivée d'aborder, avec une pleine conscience
de forces qui assure le succès, l'étude détaillée de ces sources vers lesquelles
ils se sentaient attirés. D'un autre côté, cette impuissance leur a fait attribuer
à certaines doctrines une origiue différente de celles qu'elles ont en réalité ;
cela ne doit pas surprendre, car le désir de tout expliquer devait les jeter dans
une voie sans issue.
Après avoir recherché les origines du Gnosticisme, les auteurs auxquels nous
faisons allusion sentirent la nécessité de classer les sectes presque innom-
brables qu'on a coutume de ranger sous ce nom générique. Les Pères de
l'Église avaient exposé et réfuté les doctrines gnostiques sans ordre logique;
les uns avaient attaqué leurs adversaires selon les besoins de l'heure présente
les autres avaient suivi l'ordre chronologique avec autant d'exactitude que le
leur permettaient leurs connaissances historiques. Ainsi, saint Épiphane,
saint Irénée avaient même commencé par Valentin, pour revenir sur leurs
pas, comme nous aurons occasion de le faire observer dans la suite de cette
étude. L'ordre chronologique présentait de nombreux inconvénients : il plaçait
les uns près des autres des systèmes qui n'avaient entre eux aucune affinité
qui s'étaient produits dans des milieux tout à fait différents, les séparant de
ceux auxquelsils étaient étroitement unis parla communauté d'idées. Frappé
sans doute de ces inconvénients, Théodoret partagea les systèmes gnostiques
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 5
eu deux grandes classes, selon qu'ils prenaient pour base l'unité ou la dualité
du premier principe. C'était un progrès; mais Marcion seul et .ses disciples
peuvent, au premier coup d'oeil, entrer dans la seconde classe, et la confusion
règne toujours dans la première catégorie où il faut procéder par ordre chro-
nologique. Eu résumé, le désordre distingue toutes les réfutations ou expo-
sitions du Gnosticisme faites par les Pères.de l'Église.
Avec les travaux modernes commencent des essais de classification,
quoique d'abord on se soit contenté, comme dom Massuet, de suivre l'exposi-
tion des Pères qui avaient adopté l'ordre chronologiquei. Après lui, l'allemand
Mosheim accepta la classification de Théodoret, tout en la modifiant : il
voulait trouver les éléments d'une classification exacte dans les divergences
des Gnostiques sur le dualisme, faisant entrer dans un premier cadre ceux
qu'il appelait dualistes rigoureux, et dans une seconde ceux qu'il nommait
mitigés 2. Une pareille classification ne peut pas être admise, car tous les
Gnostiques ne sont pas dualistes ; et de plus, on ne fait pas une classification
par ce qui rapproche, mais par ce qui sépare 3. Après Mosheim, le savant
Néander voulut trouver un principe de classification dans l'amour ou la haine
des Gnostiques'pour le judaïsme: il divisa leurs doctrines en deux classes :
celles qui admettaient le judaïsme, et celles qui le rejetaient 4. Cette nouvelle
classification était encore incomplète; les éléments païens lui'échappaient, et
Néander fut obligé de la modifier en subdivisant les sectes anti-judaïques en
sectes ethnico-anti-judaïques et en sectes anti-judaïques proprement dites,
selon qu'elles admettaient, ou non, des éléments païens. Cette nouvelle
division ne fut pas plus adoptée que la précédente, et Gieseler chercha la raison
d'un nouveau classement dans les milieux géographiques où s'étaient
produits les systèmes: il crut avoir trouvé à la fois une division historique
et une méthode philosophique. Selon cet auteur, les Gnostiques s'étaient
' Dissertationes prasvix in Irenxi libros.— Dissert. la. —Patrol. grxc, t. VII.
2 Institutio historise Christian®. Helmstadt, 1735.— Versuch einer unparteiischen uni grund-
liohen Ketzergeschichte, 1748. — De rébus christianis commentarii. 1758.
3 Cf. Monseigneur Freppel, Saint Irénée, p. 2i0.
4 Genetische Entwickelunj der Gnoslichen Système. Berlin, 1818.— Allgemeine Geschichte der
christlichen Religion. —' Gotha, 1856, t. I, p. 201 et seqj.
6 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
i Beurtheilung der Sehriften von Néander uber die Gnosis. — Haller Allegm Lit Zeitv.na
1823, avril. y
— Histoire critique du gnosticisme, 5e édition. Paris. 1844.
2 Matter.
3 Die christliche Gnosis. Tubingen, 1835.
4 Monseigneur Freppel, op. cit., p. 237.
5 Geschichte der Philosophie.
ù Philosophie der Kirchenizàtern.
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 7
et inutiles, puisque pas une seule de ces divisions n'a été adoptée ; c'est qu'il
est impossible de faire une classification générale qui embrasse toutes les
sectes du Gnosticisme ; car la multiplicité de ces sectes est telle que toujours
il s'en trouve quelques-unes qui échappent à la classification la plus large.
Tout bien considéré, nous crojrons que celle deGieseler est encore la meilleure.
Si l'on ne considère que l'origine des s}rstèmes et l'influence des doctrines étran-
gères, la division géographique est, en effet, ce qu'il y a de plus naturel, et l'on
comprend que les écoles gnostiques égyptiennes, par exemple, se soient
inspirées de préférence des doctrines de l'antique Egypte, sans cesser de
prendre le syncrétisme pour base.
Tel était l'état des études sur le Gnosticisme, lorsque, en 1850, la découverte
et la publication du livre connu sous le nom de Philosophumena vint leur
donner un nouvel aliment. La critique s'empara aussitôt de cet ouvrage pour
en rechercher l'auteur et en comparer le contenu avec ce que nous apprenaient
les écrits des Pères. On a beaucoup discuté sur l'auteur du livre, sans parve-
nir à s'entendre, les uns nommant Hippolyte, d'autres Origène, ceux-ci sou-
tenant que ni Hippolyte ni Origène n'en était l'auteur, ceux-là déclarant
qu'il était impossible de l'attribuer avec certitude à qui que ce fût parmi les
Pères des premiers siècles. Nous nous abstiendrons de prendre part à une
discussion où nous ne pourrions apporter aucune lumière nouvelle. Quant
à l'importance et à la valeur de la découverte, elles étaient immenses :
tout le monde en fut d'accord. L'auteur des Philosophumena, quoiqu'il eût
procédé sans ordre, avait écrit sur des documents originaux; il avait
nommé ses sources, et, toutes les fois que ces sources nous avaient été
connues par ailleurs, on avait été à même de le contrôler et de juger de
la parfaite bonne foi avec laquelle il avait écrit. En outre, si la valeur d'un
tel témoignage était fort grande, son importance n'était pas moindre ; car,
pour un grand nombre de systèmes, les données de l'auteur étaient tout à
fait nouvelles et faisaient connaître des doctrines jusqu'alors complètement
ignorées,
La publication de cet ouvrage devint le point de départ de nombreuses
études. Parmi les hommes qui descendirent dans l'arène, les uns, comme
8 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
Baur, furent obligés d'abandonner leurs anciennes classifications ; les autres,
y paraissant pour la première fois, bornèrent leurs recherches à un système
particulier, ce qui donna lieu à des controverses non encore apaisées. Au
nombre de ces derniers auteurs se sont surtout fait remarquer, en Allemagne,
Harnach, Uhlhom, Jacobi, Lipsius,Hilgenfeld; rarement la critique humaine
a été plus pénétrante et plus sûre. En France, à part un léger travail sur les
Ophites S rien ne fut produit. Mais dans cette nouvelle phase dans laquelle
entrait l'étude du Gnosticisme, dans cette ardeur fiévreuse, on oublia les ori-
gines qu'on avait autrefois recherchées, pour ne s'attacher qu'à l'analyse des
systèmes. Et cependant quel temps plus favorable pouvait-on désirer pour
de semblables recherches ! Les civilisations de l'ancien monde apparaissaient
telles qu'elles avaient été ; jamais l'étude des monuments antiques n'avait été
poussée si loin. L'Egypte trouvait des lecteurs, l'Assyrie n'échappait plus à
l'investigation, l'Inde livrait ses secrets, et la doctrine de Zoroastre se révélait
sous l'admirable analyse à laquelle on la soumettait ; et toutes ces sciences qui
avaient eu des commencements modestes, prenaient, en s'affirmant, une
extension incroyable. Tout conspirait donc pour rendre possible une étude
sur les sources et les origines orientales du Gnosticisme; d'autant plus que,
dans un nombre assez considérable d'ouvrages, certaines vues avaient été
jetées, comme en passant, sur la ressemblance des doctrines gnostiques avec
celles des religions orientales.
Ces considérations avaient frappé un homme qui jouit d'un renom mérité
dans la tribu savante, M. Robiou, professeur à la faculté des lettres de
Rennes ; il nous indiqua le Gnosticisme comme offrant un champ d'études assez
vaste pour y recueillir le éléments d'une thèse. Mais, en avançant dans nos
recherches, nous nous sommes aperçu que non seulement le sujet indiqué
par
M. Robiou offrait tous les éléments d'une thèse ; mais
encore qu'un travail
d'ensemble sur le Gnosticisme et ses origines dépasserait
nos forces et
demanderait plusieurs volumes. Il a donc fallu nous borner et circonscrire
notre sujet. L'étude même d'une école entière nous a paru trop longue. Nous
avons donc choisi, parmi les trois écoles gnostiques, celle dont les doctrines
se trouvaient le plus en rapport avec nos études : l'école égyptienne. Nous
l'avons prise à son origine qui, pour nous, remonte à Simon le Mage, et
nous l'avons laissée à son plein développement dans le système de Valentin.
S'il nous avait fallu la conduire jusqu'à son complet épanouissement, nous
aurions dû non seulement étudier le manichéisme, mais aussi l'arianisme sans
compter une foule d'autres hérésies secondaires dont l'étude nous eut com-
plètement jeté en dehors d'une oeuvre entièrement philosophique et histo-
rique. D'ailleurs il ne faut pas se faire illusion, le Gnosticisme purement
égyptien finit avec Valentin: les disciples du maître n'enseignent presque plus
en Egypte, bien que les fidèles soient toujours nombreux aux bords du Nil.
Valentin, quittant l'Egypte pour l'Italie, avait entraîné à sa suite ce que
saint Irénée appelle la fine fleur de son école. Désormais, ce fut en Occident
que le valentinianisme eut le plus d'adhérents : les disciples de Valentin
étaientplus nombreux sur les bords du Tibre et du Rhône que sur les rives du
Nil. Nous pouvions donc avec vraisemblance limiter notre sujet commenous
l'avons fait, et l'arrêter à Valentin. Il nous faut dire maintenant comme nous
avons compris et exécuté notre plan.
Un double écueil étaità éviter dans cette étude : la théologie et la discussion.
Le Gnosticisme est compté parmi les hérésies primitives: si nous avions voulu
le considérer au point de vue théologique, nous aurions dû nous occuper
d'une foule de questions que nous avons négligées, comme l'emploi que les
Gnostiques firent de l'Écriture Sainte, les réfutations qu'on fit de leurs
systèmes, le développement et l'affirmation du dogme catholique. Nous
n'avons rien voulu de tel : par conséquent, tout ce qui est proprement du
ressort de la théologie et de l'Écriture Sainte a été réservé, non, certes, par
dédain, mais parce que cela ne rentrait pas dans le cadre que nous nous
étions tracé. Ce premier écueil écarté, il fallait prendre garde au second.
En effet, la multiplicité des ouvrages écrits sur le sujet dont nous nous occu-
pons est telle que, si nous avions voulu discuter avec chacun des auteurs dont
le sentiment n'était pas le nôtre, l'exposition aurait été no}rée dans les dis-
cussions. Il n'est guère de fait important, de théorie fondamentale qui n'ait
10 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
été exposée d'une manière différente de la nôtre par quelqu'un des nombreux
auteurs qui ont traité la même question. Nous développerons donc simplement
les systèmes. Malgré cela, nous espérons que notre travail ne manquera pas
complètement d'originalité, d'abord parce qu'une partie nous paraît tout à
fait neuve, ensuite parce que, dans l'expositions des systèmes, l'ensemble n'a
jamais été présenté avec l'enchaînement logique que nous y croyons décou-
vrir. Faisant commencer le Gnosticisme à Simon le Mage, nous en suivons
les développements jusqu'au moment où, à Antioche, il y a scission par la
séparation de Basilide qui est le fondateur de l'école égyptienne dont nous
continuons l'histoire jusqu'à son complet développement. Basilide a de
préférence attiré l'attention des auteurs modernes; cependant nous nous
trouvons en désaccord avec tous ceux qui ont examiné ce système : nous expo -
serons nos raisons, on les jugera. Quant à Valentin, malgré son talent et sa
renommée, il n'a pas été l'objet d'aussi nombreuses recherches ; nous l'étudie-
rons longuement, nous tâcherons de déterminer son rôle et son système; puis
nous terminerons notre étude par la démonstration que la plupart de ses
doctrines sont inspirées par le souffle religieux de l'ancienne Egypte. Ainsi
notre ouvrage comprendra trois parties. Dans la première, sera étudiée le
commencement du Gnosticisme; dans la seconde, nous traiterons de l'école
égyptienne jusqu'à Valentin, et enfin, dans la troisième, nous exposerons la
doctrine de Valentin, et, dans chacune des dernières, nous déterminerons
quelles sont les doctrines communes à la Gnose et à l'ancienne Egypte. Notre
but est seulement d'éclaircir les obscurités des systèmes gnostiques de*
l'Egypte, soit dans l'étude de leurs dogmes, soit dans celle de leur origine
égyptienne. Notre plan est donc parfaitement délimité.
Pour remplir ce plan, nous n'avons épargné aucun des efforts qu'il était en
notre pouvoir de faire. Il va sans dire que pour tout ce qui regarde les systèmes
gnostiques, nous avons lu les auteurs dans le textej de même pour tous les
ouvrages d'érudition que nous avons consultés. Des études entreprises dans
ce but nous ont rendu capable de pouvoir contrôler par nous-même tous les
textes par lesquels nous prouverons la ressemblance et la filiation du philoso-
phisme égyptien et du Gnosticisme. En outre, nous
avons voulu pouvoirjuger
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 11
plus, parce que ses sages les avaient tournées en ridicule. ou avaient percé
les voiles grossiers qui les recouvraient, en était arrivé à douter de tout, ou à
demander à des pays peu connus jusqu'alors des mystères nouveaux, des
mythes inexpliqués, afin de donner à son avidité et à son scepticisme des
aliments exotiques, et de leur ouvrir un chemin non frayé. L'étude des écri-
vains du grand siècle littéraire de Rome, nous montre que, dès les jours
d'Auguste, on s'habituait à porter les yeux sur ces divinités étrangères
admises dans le Panthéon romain, a scruter ces mystères, d'une main d'abord
timide, mais s'enhardissant à mesure qu'elle s'habituait ; d'un autre côté, le
rire et la moquerie répondaient au respect et à l'admiration. D'une manière
ou d'une autre, tous les regards étaient tournés vers l'Orient, on sentait comme
si un souffle régénérateur allait partir de ces contrées, berceau du genre
humain, pour rajeunir les idées d'un monde qui dépérissait parce qu'il n'avait
plus d'aliments à donner à ses croyances.
S'il en était ainsi dans l'Occident, le monde oriental lui-même était en
proie à une surexcitation tout aussi étrange : tous les esprits y étaient dans
l'attente de quelque grand événement ; on avait vu les révolutions succéder
aux révolutions ; rien n'avait calmé la fiévreuse impatience de ces contrées
que le soleil illumine de ses premiers rayons et qui, pour cela, croyaient avoir
en partage les plus secrets mystères de la vérité. C'était le moment où
l'Egypte était entrée dans cette fièvre de savoir qui devait s'élever à plus
sa
haute période dans le néo-platonisme de l'école d'Alexandrie ; c'était le
moment où le syncrétisme prenait de grands développements sur tout le
littoral alors connu de l'Asie, où les doctrines de la Magie attiraient toutes
les jeunes intelligences, où les rapports commerciaux' plus développés
mettaient en communicationles religions et les civilisations. Le même, phé-
nomène intellectuel qui poussa les philosophes à restaurer le platonisme
en
l'armant de mille nouveautés empruntées aux mythes les plus étranges et les
moins conformes à la philosophie de Platon, poussa les sectateurs de la nouvelle
religion qui commençait dès lors de s'étendre rapidement à travers le inonde,
à parer les dogmes nouveaux de mythes antiques, à les mélanger
aux idées
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 13
les plus éloignées delà simplicité de cette religion, et à les parer de tous les
ornements que l'imaginationorientale la plus déréglée pouvait inventer. Dans
la doctrine chrétienne, comme dans la philosophie de Platon, beaucoup de
points restaient à expliquer, de lacunes à combler : ces points, ces lacunes
attirèrent l'attention d'une foule d'esprits puissants, mais rêveurs, qui s'ingé-
nièrent à combler les unes, à expliquer les autres. Certes, ce n'étaient pas
des esprits ordinaires. Leur oeuvre ne pouvait manquer de porter le cachet
de leur originalité, et, par conséquent, comme tout ce qui est grand et
extraordinaire, elle ne devait s'adresser qu'aux intelligences d'élite. Aussi les
nouveaux docteurs présentèrent-ils leurs rêveries comme le plus beau résultat
que pouvaient obtenir les recherches de l'esprit philosophique, comme le
résumé le plus profond de tout ce que pouvait atteindre la connaissance
humaine, et ils leur donnèrent le beau nom de science, ou de connais-
sance par excellence, Gnose, rWciç. Ils savaient que les plus grands philo-
sophes anciens avaient réservé la partie la plus difficile de leur enseignement
pour leurs disciples préférés, pour ceux dans lesquels ils découvraient des
qualités intellectuelles au-dessus du vulgaire ; ils n'ignoraient pas que dans
les vieilles écoles hiératiques de Thèbes ou de Memphis, on dispensait en
secret les plus hautes vérités de l'enseignement sacerdotal ; ils firent de même
en apparence ; ils prétendirent ne donner leur science, leur Gnose, qu'à un
petit nombre d'adeptes, d'initiés, qu'ils nommeront Gnostiques, pour leur
apprendre par ce nom même la grandeur de l'enseignement qui leur était
réservé. Voilà ce que sont la Gnose et les Gnostiques: un enseignement
philosophique et religieux dispensé à des initiés, enseignement basé sur
les dogmes chrétiens, mélangé de philosophie païenne, s'assimilant tout ce
qui, dans les religions les plus diverses, pouvait étonner les croyants ou
orner le système avec une splendeur et une magnificence capables d'éblouir
les yeux.
Au fond du Gnosticisme, il n'y a qu'une trame unique. Chaque initié passé
maître était libre d'y appliquer les broderies les plus propres à faire mieux
ressortir sa pensée ; de là vient que le fond des systèmes est à peu près
identique de Simon le Mage à Valentin, quoique l'exposition varie et que la
14 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
trame devienne plus logique et plus serrée. Aussi nous ne croyons point
qu'il faille distinguer, comme on le fait d'ordinaire, entre les Gnostiques
combattus par Plotin et ceux contre lesquels saint Irénée écrivit son grand
ouvrage: pour nous ce sont les mêmes. En effet, si l'on veut se donner la
peine de lire le neuvième livre de la deuxième Ennèade, on verra que
les philosophes, que les Gnostiques contre lesquels Plotin argumente,
avaient la même doctrine que ceux qui ont été réfutés par saint Irénée. Plotin,
à la vérité, ne nomme pas leurs chefs et attaque seulement leur enseignement
philosophique. Saint Irénée nomme les principaux docteurs du Gnosticisme et
s'occupe surtout de leurs erreurs contre la foi chrétienne: voilà la seule diffé-
rence. L'opinion que nous émettons ici n'est pas nouvelle. M. M.-N. Bouillet,
dans les notes ajoutées à sa traduction des Ennèades de Plotin, l'a formel-
lement admise. D'ailleurs, s'il subsistait encore un doute à cet égard, les
paroles suivantes de Porphyre suffiraient à l'enlever : « Il y avait dans ce
temps-là, dit-il, beaucoup de chrétiens. Parmi eux se trouvaient des sectaires
(a.\pzuv.oi) qui s'écartaient de l'ancienne philosophie : tels étaient Adelphius et
Aquilinus. Ils avaient la plupart des ouvrages d'Alexandre de Lybie, de
Philocamus, de Démostrate et de Lydus. Ils montraient les Révélations de
Zoroastre, de Zostrien, de Nicothée, d'Allogène, de Mésus et de plusieurs
autres. Ces sectaires trompaient un grand nombre de personness, et se
trompaient eux-mêmes en soutenant que Platon n'avait pas pénétré la pro-
fondeur de l'essence intelligible. C'est pourquoi Plotin les réfuta longuement
dans ses conférences, et il écrivit contre eux le livre que nous
avons intitulé :
Contre les Gnostiques. Il nous laissa le reste à examiner. Amélius
composa
jusqu'à quarante livres pour réfuter l'ouvrage de Zostrien et moi, je fis voir
;
par une foule de preuves que le livre de Zoroastre était apocryphe et composé
depuis peu par ceux de cette secte qui voulaient faire croire
que leurs dogmes
avaient été enseignés par l'ancien Zoroastre1
».
rsTovaci it y.ax' CCJTÔV TÛV Xpicmavûv Kollol (ièv y.aï aUoi, aipETiy.oï SE èy.
ol rr|Ç xaXaifiç çiAoaoçtV
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'Ay.w.ïvov, o\ Ta 'A).E?<ivSpov TOO Atfuoç y.aï
*t).oy.(ipLOu y.ai A-^oarpâxo-j
xa.A.JOou auyTpa^ara TÙsTaxa y.sy.T^Éyoc àw.aM^cç
TE rcpoçépovTEç ZcopoâaTpov, y.ai Zcoorp.àvou vaï
.VX.OSEOU y.ai A,).OYEVOOÇ y.ai Méaou y.ai S).).a>v
TOIOUTUV ™).),0ÙÇ é?r,™™v y.ai aùtoi r^axr,[Uvoi, '<Sç 5r, TÔU
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 15
Il n'y a donc pas à en douter, les Gnostiques contre lesquels écrivit Plotin
étaient bien des chrétiens, et des chrétiens qui s'écartaient de l'enseignement
ordinaire du christianisme, car Porphyre, pour les désigner, emploie le mot
même dont se servent les apologistes chrétiens, cùpeuxoi, hérétiques. Les
paroles que nous avons citées montrent aussi que les Gnostiques avaient har-
diment pillé la philosophie grecque pour s'approprier ce qui leur semblait
propre à étayer ou à parer leurs doctrines. Sans doute, si nous entreprenions
l'histoire du Gnosticisme entier, il ne nous serait pas permis de négliger
ce côté important d'une question si complexe; mais, nous le répétons,
notre but est d'exposer les systèmes gnostiques répandus et enseignés
en Egypte, et de rechercher quelle part il faut faire dans ces systèmes à
l'ancienne doctrine religieuse ou théosophique de l'Egypte telle qu'elle fut
sous les Pharaons. D'autres pourront rechercher quelle fut dans ces
doctrines étranges la part de la philosophie grecque et surtout de la philoso-
phie néo-platonicienne mal interprétée, ils auront un vaste champ ouvert à
leurs travaux; pour nous, nous bornerons nos efforts à interroger la vieille
Egypte.
Qu'il me soit permis, en terminant, d'adresser publiquement mes plus
sincères remerciements à M. Robiou qui, non content de nous avoir indiqué le
sujet de cette thèse, nous a continué ses conseils et encouragé dans nos
travaux; à M. Maspero et à M. Grébaut, nos deux maîtres dans la science
égyptologique ; jamais leurs avis ne nous ont fait défaut, et c'est grâce à leur
enseignement que nous avons pu pénétrer dans ces mystères de l'antique
Misraïm. C'est encore à la bienveillante protection de M. Maspero que nous
devons d'avoir pu aller chercher à Oxford les monuments authentiques du
Gnosticisme que nous sommes seul à avoir traduits jusqu'à ce jour. Nous
devons aussi un souvenir reconnaissant à tous ceux qui nous ont encouragé
lt).aTwvo; EI; TÔ (J^OO; T/J; O'jcîaç ou 7tEXa<jaVT0ç, OÔEV auTOç (AÈV iroXXoiç EXÉyXûuç ftoloû|AêvoçEV ~cûi
VO'/J—?,Ç
<juvou(7Îatç, ypâvj/aç SE y.ai piê/.fov 8nEp irpô; TOÙÇ rvwaTiy.oùç éTîEypâ^ajiev, ri[iîv Ta lomà. y.pîveiv y.aTa)i-
).oi7TEV.'Au.É).ioç Se uypi TEtrcrapây.ovTa (JIOXÎCOV Tîpoy.EyuJpVjy.E Tupôç TÔ ZwaTpiâvou piëXïav àvTiypàçcov. Hop-
çûpioç SE Éyù ïtpôç TÔ Zwpoâcrrpou cnjxvoùç w£7îO!Ti|jiat ÈXÉyyouç, Sroo; vo6ov TE y.ai vs'ov (3to).£ov TrapaSc'.y.vù;
7ï£7f).acr[X£vov TE ùîîo TÙv Tyjv aïp£(7cv <7V<7Tïî(7ap.£vcov EIÇ 56£av TOO ETVCU TOO TiaXaioO Ztopoàcrrpou Ta S6yu.aTa,
â aÙToï E'O.ÔVTO 7tpE<rê£Û£!v. (Plotini vita, par. 16; Plotini Op., éd. Teubner, vol. I, p. xxài.)
16 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
et qu'il ne nous est pas permis de nommer. Il est bon, lorsque l'âme s'affaisse,
que la patience échappe et que l'esprit se cabre et se révolte contre un travail
dur qui a duré cinq années et qui finissait par nous répugner, il est bon,
disons-nous, de rencontrer quelques âmes humbles et cachées dont les encou-
ragements vont au coeur : peut-être ne liront-elles jamais ces pages, et
cependant ce sont elles souvent qui les ont faites. '
Nous rangeons sous ce titre tous les livres qui nous ont été nécessaires
ou nous ont réellement servi pour écrire cette thèse.
Nous partagerons cette liste d'ouvrages selon les langues dans lesquelles
ils sont écrits, et nous ferons en sorte que ceux qui se rapportent aux mêmes
sujets se suivent
OUVRAGES GRECS
OUVRAGES LATINS
OUVRAGES FRANÇAIS
25. BÈ.vuioB?.E — Histoire du Manichéisme.
— 2 vol. in-4, 1739-1744.
26. MATTER. —Histoire critique du Gnosticisme. —2° Édition, Paris, 1844. 2 vol. in-8.
27. VACHEROT. — Histoire de l'École d'Alexandrie. Paris, 1846-1851. 3 vol. in-8, Ladrange
28. J. SIMON. — Histoire de l'École d'A lexandrie.
— Paris, 1844. 2 vol. in- 8. Joubert.
29.
30.
CIIAMPAGNY.
- Les Antonins. — 2<= Édition. 2 vol. in-12, Paris, Ambroise Bray, 1867
Les Césars
.
CHAMPAGNY. — du troisième siècle. 3 vol. in-12, Paris, Bray et Retaux, 1870.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 19
31. FRANCK. —• La Kabbale. 1 vol. in-8, Paris, 1843.
32. A. MAURY.
— Histoire des religions de la Grèce, i vol. in-8, Paris, Librairie phi-
losophique, 1859.
33. STROEHLIN.
— Essai sur le monianisme. — STRASBOURG.
34. BERGER. — Les Ophites.
35. GARUCCI.
— Les Mystères du syncrétismephrygien dans les catacombes de Prétextât.
— Paris, Poussielgue-Rusand, 1854.
36. Recueil de VAcadémie des inscriptions el belles-lettres.
— N. I., t.
XIV.
— A. I.,t.
37'. Recueil de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. XXIX.
38. Revue archéologique. — Paris, Didier. Tous les articles qui ont trait à l'Egypte.
39. Mélanges d'Archéologie égyptienne, -publiés sous la direction de M. E. deRougé. —• Paris,
Vieweg.
40. VIGOUROUX. La Bible et les découvertes -modernes en Palestine, en Egypte et en Syrie.
—
— 4 vol. in-12, 2e édition, Paris, Berche et Tralin, 1882.
41. F. LENORMANT. — La Magie chez les Chaldéens et les origines accadiennes — In-8, Paris,
Maisonneuve, 1874.
1871-72,
42. F. LENORMANT.
— Lettres assyriologiques. — In-4, 2 vol. autographiés, Paris,
Maisonneuve.
43. F. LENORMANT.
—Essai de commentaire snr Bérose. —In-8, Paris, 1872.
44. F. LENORMANT.
— Monographie de la voie
sacrée éleusinienne, — 2 vol, in-8, Paris,
1864, Hachette.
45. E. RENAN. — Mission de Phénicie — In-4. Paris, Imprimerie impériale, 1874, Lévy
frères.
46. MASPERO. — Histoire d'Orient. — In-12. Paris, Hachette, 1875.
47. RENAN. —Histoire des origines du Christianisme,! vol. 1863-1879, Lévy frères.
48. L. MÉNARD, — Hermès Trismégiste, traduction complète par Louis MÉNARD. — Ouvrage
couronné par l'Académie française. In-12. Paris, Didier, 1867.
49. GHABAS.
— Papyrus -magique Harris. In-4. Châlons.
50. MASPERO. — Mémoire sur quelques papyrus du Louvre.— Extrait des notices et extraits
des manuscrits. — Paris, Imprimerie nationale, 1879.
y
51. GRÉBAUT. — Hymne à Ammon Ra. — Bibliothèque de l'Écoles des Hautes Études,
21e fascicule Vieweg, 1875.
52. E. DEROUGÉ. — Rituel funéraire des Égyptiens. In-8. Paris, 1861-1868. Franck.
53. E. DE ROUGÉ. — Notice des monuments égyptiens du Louvre. —3e Édit. Paris, Charles
de Mourgues frères, 1872.
54. PIERRET. — Études égyptologiques. In-8. Paris, Vieweg, 1873.
55. PIERRET. — Le dogme de la résurrection chez les anciens Égyptiens. In-4, autographié
Paris, Vieweg, 1871.
56. PIERRET. — Dictionnaire archéologique. Paris, Imprimerie nationale, in-12, 1875.
20 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
OUVRAGES ANGLAIS
65. Journal ofthe asiatic Society.
66. Asiatic researches, t. XX.
67. Transactions ofthe society of biblical archéeology. — 6 vol., in-8 London.
68. Records of the past. —12 vol. London.
69. BUNSEN.
— The hidden wisdom of Christ and the key of knowledge. London, Longmans,
1865, in-8.
70. Supernalural religion or inquiry into the realily of divine révélation.
— In 3 vol.
Sixth édition. London, Longmans, Green and C°, 1875.
71. WILKINSON. — The Manners and Customs of the ancient Egyptian. A new édition by
docteur SAMUEL BIRCH. London, Murray, 1878, 3 vol. in-8
72. BUNSEN. — Egypt's place in universal history.
— 3 vol. in-8. London, 1867.
OUVRAGES ALLEMANDS
73. NÉANDER.
— Genetische Entwickelung
der gnostichen système. Berlin 1818.
74. NÉANDER. — Geschichte der christlichen Religion, IIIe Auflage. Gotha, 1856.
75. GIESELER. — Haller Allgemeine Literatur-Zeitumj.
— 1S23, n° 104, Beurtheilung der
Schriften von Néander uber die Gnosis.
76. BAUR. — Die Chrislliche Gnosis.
— Tubingen, 1835.
77. BAUR. — Das Christenthum und die christliche Kirche der drei ersten Jahrhunderte.
^- Tubingen, 1853.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 21
OUVRAGES COPTES
103. SCHWARTZE.— Pistis Sophia. —Opus gnosticum Valentino adjudicatum latine Schwartze
vertit. Berlin, 1851.
MANUSCRITS
104. ROBIOU.
—
Mémoire n° 1 présenté au concours de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
pour le prix Bordin. — Examen des livres d'Hermès. — Auctore F. ROBIOU. Mémoire
couronné.
105. Le livre des Gnoses de l'Invisible.
— Ouvrage gnostique copte, papyrus Bruce à la
Bodléienne d'Oxford.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
SIMON LE MAGICIEN
1 Sur Simonie Mage, cf. Iren. Cont. haïr., lib. I, cap. snn . —Tert., De prxscrip. cap. XLVI.
—
Epiph. Hxres., xxi. — Theod., Ilxret. fdb., lib. I, cap. i. — August, De hier., cap. i. — Just.
Martyr,, Apol. la , n. 25 et 6(3. — Gregor. Naz., Oratio XLVI. — L'useb. Hist. eccl. lib. II, cap. xm.
— Hieronym. Comment, in Math., et surtout l'auteur des tIn).o(70çoû(j.Ev{7, qui nous donne des détails
tuut à fait neufs. Voir aussi les Homélies et les Récognitions Clémentines. Nous n'indiquerons pas
les ouvrages d'érudition: notre bibliographie suffira.
24 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
i Cf. Lipsius: Zur QueUenhrilik des Epiphaaios, p. 74-85. Nous citerons souvent cet
dautres semblables du même auteur, l'un des plus fins critiques parmi ouvrée et
origine*
du chrislianisme. ceux qui ont étudié les
°
LIC GNOSTICISME EGYPTIEN 27
l'analyse donnée par cet auteur de la doctrine de Simon mérite la plus grande
confiance et doit servir de base à notre exposition.
La dernière source où nous pourrions aller puiser nos renseignements se
trouve dans les Récognitions et les Homélies Clémentines i; mais, dans ces
deux ouvrages, tout, ou à peu près tout, est apocryphe. Les Récognitions et
les Homélies font reposer tout leur récit sur l'antagonisme qui a dû réelle-
ment exister entre Simon le Mage et saint Pierre, ou simplement entre sa
doctrine et celle de Jésus-Christ annoncée par les Apôtres. L'auteur de ces
deux ouvrages part de cette donnée historique pour établir toute une série
de luttes plus ou moins vraisemblables; il aspirait évidemment à contenter
les esprits de ses contemporains dont la curiosité recherchait avidement
les moindres détails d'une lutte qui avait laissé un souvenir durable. La
composition de ces ouvrages doit donc être reportée au temps où la légende
commençait à se former autour du nom de Simon, et la valeur historique
n'en peut pas être grande. Cependant tout n'est pas apocryphe dans les
Récognitions et les Homélies; bon nombre des traits que l'on y rencontre
sont semblables à ceux que fournissent les Philosophumena. Ainsi, dans ces
deux apocryphes, le premier principe est bien le Peu. Dieu est l'Être qui est,
qui était et qui sera (o èa-dç, avâc, axnao[j.svoç) ; les Syzj^gies sont bien le fon-
dement du système ; mais tout cela est mêlé à tant d'éléments disparates et
hétérogènes que nous ne pouvons admettre comme certaines que les données
qui sont en concordance avec les renseignements fournis parles Pliilosophu-
mena. Ainsi nous nous trouvons amené à ne pas nous servir des Récognitions
et des Homélies Clémentines; car, ou ce que nous y trouvons nous est donné
par les Philosophumena, et nous est alors inutile, ou les Récognitions et
les Homélies nous le fournissent seules, et alors nous sommes en droit de le
considérer comme apocryphe dans l'état actuel de la science. Peut-être un
jour découvrira-t-onle texte primitif des Récognitions comme on a découvert
celui des Homélies, et la critique parviendra-t-elle à démêler le faux d'avec
le vrai, à donner une part à la légende en conservant la sienne à la vérité.
La critique des sources ainsi faite, une question se pose aussitôt à nous:
Simon le Magicien a-t-il élaboré un système complet, et avons-nous ce
i Cf. Die Homilien und Recognitionen des Clemens Romanus. Von Gerhard Uhlhorn. p. 153-S8I.
28 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
1 AOT.EÎ 05v xai ^ SÎJKOVOÇ TOÛ Tirriivou. y.<V,; TÎJ; S«u.apsia;, vOv irMrtcu. (Philos., p. 243,1. 6.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 29
apôtres lui donna l'envie d'en opérer de pareils ; il crut qu'en recevant le Saint-
Esprit il obtiendrait le pouvoir de faire ce qu'il désirait, et supplia saint
Pierre de lui imposer les mains. On connaît la sévérité avec laquelle répondit
le chef des Apôtres, maudissant et rej étant l'argent que lui offrait le Magiciend.
La réponse que fit celui-ci à saint Pierre : ce Priez pour moi, afin que rien de
ce que vous avez dit ne m'arrive, » suffit pour montrer que la scission entre
Simon et l'Apôtre n'eut pas lieu immédiatement2. Cependant cette scission
eut lieu, toute la tradition l'affirme, et Simon devint l'antagoniste de Pierre;
c'est tout ce que nous pouvons dire à ce sujet.
Gomme on le voit, l'auteur des Actes des Apôtres nous parle de Simon
comme d'un personnage arrivé déjà au faîte delà popularité; de sa vie anté-
rieure, nous ne savons rien ; de sa vie postérieure, nous ne connaissons que-
peu de choses. Saint Irénée nous apprend qu'il habita Tyr un moment et qu'il
y trouva son Hélène 3; il dut faire un grand nombre de voyages 4, et finalement,
sernble-t-il, s'établir à Rome pour y développer ses doctrines en même temps
que saint Pierre y prêchait l'Évangile. Un grand nombre d'erreurs ont été
commises et de légendes fabriquées sur son séjour à Rome; dès le second
siècle, saint Justin tombait dans une erreur manifeste en croyant que l'inscrip-
tion vue par lui dans l'île du Tibre : « Semoni Deo sanco, Deo fidio sacrum, »
se rapportait à Simon ; on sait aujourd'hui qu'il y a eu méprise, et que ce
dieu n'était probablement qu'un dieu sabin 5; mais il n'en reste pas moins
certain que Simon vécut à Rome, et même qu'il y vécut en opposition avec
saint Pierre; les témoignages des Pères sont péremptoires et ne peuvent être
rejetés, à moins de preuves qui, jusqu'ici, font complètement défaut.
Au séjour de Simon à Rome se rattachent les deux récits qui nous sont
parvenus de sa mort. Tout le monde connaît le premier. Simon aurait pro-
mis de s'élever dans les airs au milieu du cirque, en présence de Néron et de
' Cela n'empêche pas cependant que Simon le Mage n'ait été le père de toutes les hérésies, car il
eut des disciples que nous trouverons sur notre chemin. Ces disciples étaient certainement chrétiens ;
par conséquent ils furent hérétiques lorsqu'ils se séparèrent d'un enseignement que, du reste, ils
n'avaient jamais complètement adopté. Enfin, toutes les hérésies se trouvent en germe dans le système
de Simon, c'est-à dire toutes les hérésies qui, pendant les premiers siècles de notre ère, mirent en dan-
ger le développement et l'établissementde la religion chrétienne. Ces hérésies peuvent toutes se ranger
sous l'un des trois chefs : Judoeo-Christianisme, Docétisme, Gnosticisme ; or, le Judseo-Christianisme,
le Docélisme et le Gnosticisme se trouvent au fond du système de Simon : voilà pourquoi, sans être un
hérétique dans le sens strict du mot, il est le père de toutes les hérésies; voilà pourquoi les Pères de
l'Église lui ont fait une part dominante dans leurs écrits comme dans leur exécration. Cela
se com-
prend, car ils se croyaient les possesseurs de la vérité, et ils l'étaient, en effet, et ils la défendaient par
tous les moyens qui étaient en leur pouvoir; la nature humaine se retrouve chez eux comme elle se
retrouve chez tous les hommes : elle s'y trouve moins développée en ses défauts, lorsque ces hommes
sont des saints, voilà la seule différence. Au nombre des accusations que les écrivains ecclésiastiques
ont fait retomber sur Simon, il s'en trouve une qui ne semble pas également juste: l'auteur des Philoso-
phumena, l'appelle « un homme faiseur de prodiges et plein de folie, insensé, en un mot, av6pa>7io;
»
yéïlî p.E<7TÔç àTcovoia; (lib. VI, i, n" 7, p. 243, lig. 10-11) ; il va trop loin : Simon n'était
pas un fou, sa
conduite envers les Apôtres le prouve surabondamment, car elle décèle une certaine simplicité honnête
qui assurément se trompait de voie, mais n'en existait pas moins.
2 Origenis contra Celsum, lib. I, n" 57.
3 In Matth., cap. xxiv.
* Patrol, grec, t. VII, coL 130, n» 98.
5 Cf. D. Massuet, Op. cit. dissert. la.
— Const. apost., lib. VI, cap. 18.
e> Toû-o TÔ ypàp.iJ.a àitoçâcïEwç çcov?,; -/ai ôvôu-aTOç i\ Èrovolaç TTJÇ u.eyâ).V]c Suvâaeo);
Tr,ç àîtEpâvTou.
(Philosoph., lib. VI, I, n» 9, p. 246, lin. 11-13.)
Éy.aaTov. (Ibid., -
n» 11, p. 249, lin. 5-6.) Nul doute que
'Ev TVJ 'A™?aaE, *? asya},,, y.a).Et TÉAEIOV vospôv
l'auteur des Philosophumena n'eût le livre
de Simon sous les yeux quand il écrivait ces passages; le premier n'est qu'une
citation.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 33
écrit sur les commencements de la religion chrétienne en ont parlé, quelques-
uns assez longuement; d'autres en ont parlé à propos de sujets différents,
et nous ne connaissons qu'un seul travail qui lui ait été consacré spécialement
celui de M. Simson, publié en 1841 et déjà vieux 1; du reste, l'auteur n'avait
pas pu se servir des éléments nouveaux fournis à la discussion par la décou-
verte des Philosophumena.
II
SYSTEME DE SIMON LE MAGICIEN
Gomme dans tous les systèmes qui passeront sous nos yeux, Simon dans le
sien traite successivement de toutes les questions qui touchent à la nature de
Dieu, à la création, à l'homme, à la rédemption et à la fin dernière du monde :
c'est dans cet ordre que sa doctrine sera exposée.
Au sommet de toutes choses, Simon plaçait le Feu ; c'était pour lui le prin-
cipe universel, la puissance infinie. Gomme le choix de cette cause première
pouvait paraître assez hasardé, il trouvait la preuve de son allégation dans
ces paroles de Moïse : Dieu est un feu qui brûle et qui consume. Dans son
livre intitulé 'A.moaatç y.ey<xkn 2, Simon prouvait que cette puissance infinie est
la cause première du monde. Il y expliquait que cette puissance infinie, ou
le Feu, n'était pas simple de sa nature, comme la plupart des autres éléments
mais double, ayant un côté évident et un autre côté secret 3 : le côté secret du
feu est caché dans la partie évidente, et la partie évidente se trouve sous le
côté secret 4; ce qui revient à dire qu'il y a du visible dans l'invisible et de
l'invisible dans le visible. Gela peut paraître contradictoire au premier abord
cependant il n'en est rien ; c'est la répétition sous une forme nouvelle de
VIntelligible et du Sensible de Platon ou de la Puissance et de l'Acte
d'Aristote. Dans la partie évidente ou visible du Feu étaient contenues,
d'après Simon, toutes les choses qui tombent sous nos sens ou qui pourraient
devenir l'objet d'une perception quoique non perçues ; dans la partie secrète
ou invisible, se rangeait tout ce qui est proprement du domaine de l'intellect,
échappe aux sens et ne peut exister que dans l'intelligencei. En conséquence,
comme ce Feu comprenait ainsi toutes les choses visibles et invisibles, tout ce
qui s'entend et ne s'entend pas, tout ce qui se compte et ne se compte pas,
Simon appelait parfaite Intelligence tout ce qui peut être pensé et tout ce qui
peut agir, C'était là pour lui le grand trésor du visible et de l'invisible, de
tout ce qui est à découvert et de tout ce qui est caché : c'était ce grand arbre
que Nabuchodonosor avait vu en songe, et dont toute chair se nourrissait 2.
Toutes ces parties du Feu étaient douées d'intelligence et de raison : elles
pouvaient se développer, et l'on comprend dès lors que ce Feu, premier prin-
cipe, en se développant par extension et par émanation, ait pu devenir, d'après
Simon le Mage, la cause éternelle d'un monde éternel 3. .Simon n'admettait
donc pas la création; cependant, il ne faut pas s'y tromper, il ne s'agit
pas ici d'un monde supérieur qui soit autre chose que la puissance infinie
faisant émaner d'elle-même d'autres puissances qui peupleront ce monde
supérieur. Il ne faut pas davantage prendre ce Feu pour l'élément matériel que
nous connaissons; le Feu de Simon n'est autre chose que Dieu, que le premier
principe dont la nature est si subtile, que Simonne pouvait mieux la
comparer
qu'au feu. D'ailleurs le Feu n'exprime que le côté actif de la nature divine la
;
puissance infinie est bien plus souvent désignée dans le système de Simon
par cet autre nom : Celui qui est, a été et sera 4; c'est la Stabilité permanente,
l'Immutabilité personnifiée.
1 "HpijaTO SE, çvitri, yèvE<r9ai TOÛTOV TÔV Tpôirov, e? piÇaç Tàç ttpwTaç TÎJ; âpyTjç T?,; yEvvriffEM; Xaëùv 6
y£WY)To; àîiô Tr,ç àpyrtç TOO irupôç Êy.Etvov yEyovÉvac 6è Taç plÇa^ .ç^cri xaTà cruÇuyiaç àrcà TOO Trupôç,
à<mvaç ptÇaç xaXEÏ Nouv y.ai 'E7uvotav, <1>WVY)V, xai "Ovop.a, Aoytc7[AÔv y.ai 'Evôu^rjcnv Elvat ôè EV Tatç EÇ"
piÇatç TauTatç Ttâaav ôp.oO Trjv àrcÉpavTov Suvap.iv ôuvàjAEt, oux ÉvEpyEta. (Ibid., p. 250, lin. 2-8.)
2 "Oç Èàv [AÈV ÊiJEiy.ovicr6^, a>v lv Taî; ÊÇ Suvà[iE<nv, £<TTae ôû(7Îa, Suvâ().Et, [AEylÔEi, ànoTEXÉcrp-aTi, u.ia y.ai
f) a-jTT] -ly ày£WT|TM y.aî àmpcr/TO) 6uvâp.et, y.ai oùôiv 8Xa>; Ëyoutra ÉvSEÉ<7TEpov Èy.eîvï); T?,; àyEvvr|Tou y.ai
ànapaXXày.TOU -/.ai à7i£pâvTou6uvâ|A£<oç. 'Eàv 8È [AEÎvr] v/j Suvàp.E( (AÔvov lv Tatç Ê? SuvâaEai y.ai |xr, E£EIXO-
vid6^, àçaviÇETai, çrjffl, xal â7t6XXuTai oÛTtoç wç4^i SOvap.1? ^ ypa(A(Aaxixri, 9) yEtop.ETpixi'] lv àvBpÛTtou tyvyr,.
36 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
sinon que pour être en tout semblable à la Puissance infinie, les geons'
n'avaient qu'à l'imiter dans son action, à devenir eux-mêmes principes d'éma-
nation comme elle l'avait été pour eux, à donner l'existence à des êtres
nouveaux, à ne pas se contenter de la puissance, à passer à
l'acte. Produire
des émanations était l'effet de la puissance, effet qui dépendait de leur propre
action ; mais cette puissance, ils la possédaient par le seul fait de leur exis-
tence, par le seul fait de leur descendance du premier Principe, le Père ou la
Puissance infinie. Et comment pourraient-ils avoir cette puissance, si elle ne
leur avait pas été accordée comme une propriété de leur existence; comment
pourrait-elle leur avoir été accordée sinon par émanation, puisquelle était en
tout semblable à celle du premier Principe, ni plus grande, ni moins grande,
mais exactement la même ? Il n'y a donc qu'un seul moyen d'expliquer cette
descendance, c'est l'émanation. Toute la suite des systèmes confirmera cette
conclusion.
Nous n'avons pas d'autres détails sur le monde supérieur dans le système
de Simon, mais nous savons que les six aeons ne se contentèrent pas de ressem-
bler au premier Principe en puissance, qu'ils passèrent à l'acte, que d'eux
sortirent d'autres êtres parvoie de génération émanatrice, c'est-à-dire d'éma-
nations des deux principes actif et passif. En effet, nous n'avons rien trouvé
tout à l'heure qui indiquât que la syzygie était composée d'un seon mâle et
d'un seon femelle; nous trouvons maintenant des explications qui ne laissent
aucun doute à ce sujet. « Il est écrit, disait Simon dans son 'Ar.ô'faaiç, qu'il y
a deux sortes d'aeons n'ayant ni commencement ni fin, sortant tous d'une
seule racine, c'est-à-dire de la puissance invisible et incompréhensible, le
Silence. L'une d'elles nous apparaît comme supérieure, c'est la grande puis-
sance, l'Intelligence de toutes choses, elle régit tout et elle est mâle: l'autre
est bien inférieure, c'est la grande Pensée, aeon femelle : ces deux sortes
d'aeons se répondant l'une à l'autre forment et manifestent l'intervalle du
IlpocrXaêtiOaayàp ï| Sûva|A!« TÉyvy, çfflç T<5v ycvop.Évwv yîvETar JAT) itpoaXagovcTa Se, àTEyvta y.ai
OXOTOÇ, xai
M; ÔTE oôx TJV,
âno8v/j<ry.ovTi
TU àv6p<i7rti> auvSiaçOEÎpETai. Phil.. ibid., p. 250, lin. 9-25, p. 251, lin. 1-3.
1 AÉyei yap XI'JAMV 8iappr,Î7)V HE?Ï TOUTOU iv TÎj 'Amçâra oûrwç. Tp-îv
ouv XÉyu 5 Xéyio, y.aï ypâçu 5 ypâçw.
Tô Tpâ(A^ TO'J-o- S'Jo E!T'I TrapsupuâSs; TWV SXWV Alwvwv, |AÏ)TE àpy.rjv, u.r,TE TiÉpaç ëyouo-ai, àuè (AÎa; pifr;,
fl-iç È(7Tl Sûvau/ç, <7iYfj, à')?x:3ç, àxxrâXyimo;- wv |iia çaivETai àWjsv, îynç ÈCT! u-eyâXr) Sûvau.iç, Noù;
r, TÛV
ÔXWV, Siérçwv Ta TrâvTa, âporjv r, Sa ETÉ>a v.âiufa, 'Emvoia u.EyâXr„ 6y,Xcîa, yEvvûtra xà
r.zvza. VEV6EV
âXXr,Xoiç àvicToiyoûvTEç, «ruÇuyfav Ëyouoi, xai TÔ piaov StâcTr,u.a Èu.?ai'vouoiv,
aEpa ày.aTâXïiTrrov, ^TE
àpX^v> V-*t™ repaç É-/OVTO. (Ibid., n. 18, p. 261, lin, 4-12.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 37
milieu, l'air incompréhensible qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura
pas de fin 1. » On le voit, il y avait bien des seons mâles et des seons femelles
dans le système de Simon, ils se correspondaient les uns aux autres et ce qui
se passait dans le monde supérieur, se passait dans cet intervalle ou monde
du milieu que nous venons de voir sortir de cette correspondance intime des
deux catégories d'seons. C'est ainsi que nous passons à un deuxième déve-
loppement de la grande Puissance infinie, le Feu, principe de tous les êtres.
L'air incompréhensible, n'ayant ni fin ni commencement, était donc un
second monde. Ce second monde était habité par un être nommé Père qui
soutient et conserve tout, n'ayant pas eu de commencement, ne devant pas
avoir de fin. Ce Père est aussi appelé celui qui est, a été et sera ; c'est une
puissance à la fois mâle et femelle, répondant à la Puissance déjà existante et
infinie, n'ayant ni fin ni commencement, et demeurant dans l'unité 2. Or, la
Pensée qui était sortie de cette unité devint double, mais il n'y avait qu'un
seul Père; ce qui revient à dire que ce père à la fois actif et passif se déve-
loppa comme s'était développé le premier principe, ce En effet, ajoutent les
Philosophumena,le Père était seul possédant la Pensée en lui-même, n'étant
pas le premier, quoique existant avant toutes choses, quoique se manifestant
par sa propre vertu ; car il n'était que le second. Mais il ne fut pas appelé
Père avant qu'elle ne l'appelât elle-même de ce nom. Or, en se développant
lui-même il se manifesta par sa propre Pensée, et celle-ci manifestée n'agit
pas ; mais elle cacha en elle-même ce Père qu'elle avait vu, c'est-à-dire cette
puissance seconde du monde intermédiaire. Deux êtres existaient donc alors,
la Puissance mâle et femelle et 'Em'vua (sa Pensée) ; ils se répondaient l'un
à l'autre, car la Puissance ne diffère pas de la Pensée puisqu'ils ne sont qu'un.
Il arrive seulement que ce qui est ainsi manifesté par eux l'est doublement,
quoique simple ; c'est un principe mâle qui renferme en lui même une puis-
sance femelle, c'est l'Esprit dans la Pensée (Noûç èv'Emvola) ; l'un et l'autre ne
peuvent se séparer et ne forment qu'une seule et même chose 8. » Après ce
1 'Ev rcàvTa xai TpÉtpwv Ta apyr,v y.aï Tce'paç syovTa. OUTO; èaTiv ô éorûç,
SE TOUTO) TtaTTjp 6 PaGTaÇcov
oTaç, aTrjO-ôpxvoç, wv àpcr£VÔ6rjXu; 5ûvap.iç xaTà TTJV •îipoUTcâpyouo-av 60vap.iv àîiÉpavTov, TJTIÇ OÛT' àpyrjv OÙTÈ
TtÉpa; é-/Ei, Èv ouaa. (Ibid., p. 261, lin. 13-16.)
U.OV6T7]T[
- 'Aîto yàp TaÛT-/]ç wpo£A0oûo-a y) Èv (AOVÔTTITI 'Eîuvoia ÈyÉVETO oùo... 'il; ouv auTÔ; ÉauTÔv Oîrà éauToû
Ttpoayaytijv ÈçavÉpiocrsv éauTÔ> TTJV îôiav ,E7uvotav, OUTWÇ y.ai rt çavEtoa 'ETCtvoia oux ETtotrjoxv, àXXà (Souffa
iv£y.puT,E TÔv TiaTÉpa lv éauT^, TOUTECTC T^V Auvap.tv, xai sartv àpffEVÔÔriXuç Auvap-tç xai 'Eîn'vota, ÔÔEV aX-
38 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
long texte, il n'y a plus de doute possible, ce Père du second monde se déve-
loppa d'une manière analogue à celle dont s'était développée la Puissance
infinie du monde supérieur : son esprit eut une pensée, et cette pensée par la
Voix, lui donna ce Nom de Père. Ceci nous explique comment la Pensée,
'Em'i/oia, est appelée à jouer un si grand rôle clans la suite dusystème de Simon.
Nous comprenons aussi après cela pourquoi après avoir exposé la génération
des six seons du monde supérieur, l'auteur des Philosophumena ajoute tout à
de la septième
coup : « Il appelle la première syzygie de ces six puissances et
qui est avec elle (c'est-à-dire du monde supérieur) Nous et 'Erùvoicc, le Ciel et la
Terre {Ovpavk et Y-ô) : le mâle regarde d'en haut et pourvoit à son épouse,
qui lui sont
car la terre reçoit du ciel les fruits spirituels qui-en descendent et
analogues. C'est pourquoi, dit Simon, le Verbe voyant ce qui est né de
NoUç et d'EïriW, c'est à-dire du Ciel et de la Terre, dit :
Écoute, ô Ciel, et
Terre, prête l'oreille, car le Seigneur a parlé. J'ai engendré des enfants, je
\
les ai exaltés, mais ils m'ont méprisé Celui qui parle ainsi, dit Simon, est
Celui qui est, qui a été et qui sera, c'est la septième Puissance;
c'estlui qui est l'auteur de toutes les bonnes choses qu'a louées Moïse, et il a dit
qu'elles étaient tout à fait bonnes 2. La Voix et le Nom sont le Soleil et la
Lune, le Raisonnement et la Réflexion sont l'Air et l'Eau. Dans tous ces-seons,
se trouve mélangée la septième Puissance, celui qui est 3. » Il ne s'agit plus
ici, en effet, des six premiers seons du monde supérieur, mais des six seons
du monde intermédiaire; ils portent les mêmes noms que ceux du monde
supérieur et descendent d'une même puissance qui est identique à la Puis -
sance infinie, ou le Feu. Cette seconde Puissance appelée Père est le'Silence,
XTJXOI; avTioTOiyoOiTiv oùSèv yàp SiaçÉpôi Aûvajiiç 'Emvoiaç, Èv ÔVTEÇ. 'Ex UEV TÛV âvu EÛpiV/ETai,
Aûvau.iç, EX SE TWV -/Axa 'Eitîvoia. "Eoriv ouv OU'TW; y.ai TÔ pavÈv àVaÛTiov év 8v Sûo EÛoîcr/E<78ai, àp<7£-
vô8i)Xu; Éyûjv TT)V 6?jX«av Èv eau™. Qùrô; EGTI NOO; ÈV 'Emvoi'a, ày&piizoï ô' ait' àXXr,Xwv lv ÔVTEÇ, ÔÛO
EÛpiffxovTai. (Philos., ibid., n. 18, p. 261, 1. 16-17, p. 262, lin. 3-12.)
1 Isaïe, cap. i, v. n.
8 Genèse, cap. i, v. 31.
3 Tûv 6È E? 8-jvâiAEMV TOÛTMV xai T?,; i636[AT,; Trjç ^sTà TÛV î% xaXEÏTT|V 7ipÛT7)v ouÇuyîav, Noùv y.ai
^'Eûivoiav, Ojpavèv xai l'îjv y.ai TÔV p.èv
apcEva àvwÔEv ÈTUSXETCEIV -/ai Tcpovoeïv Trjç cuÇûyou, Tr,vSè 5è TTIV
ÙTroÔE'yEO-rjaiy.â-u TOÙ; àirô TOÙ 0 jpxvoD voEpoù; xaTaospou.É'vou;Trj FTJ cr'jyyEVEÏ; xapTîoOç. Aia TOOTO, ÇÏJO-ÎV
àiroêXÉOTuv iroXXàxi; ô Aôyoç TCOÔÇ Ta Èx Noôc xai 'Ernvoi'aç y£yEvvr]uiva, TOUTEVTIV ÈE Ojpavoù y.ai rr,c,
JAE
XÉyEi- « âxouE, O-jpavÈ, -/ai ÉVCOTÎÇOU, rrj, Kûpio; ÈXâXr.aEV. ïioù; ÈyÉvvrio-a y.aï -jiucja, auToi SE
STI
7l9£TT)(7av. » 'O SE XÉyuv TaÙTa, çrjcrïv, y) É6S6[ATI oûvap.i'ç ÈoTiv ô ÊOTWÇ,
o-Taç, o-Tr,<j6u.Evoç- a-jTÔç yâp aÎTio;
TO-JTUV TÛV y.aXwv a>v £7[7)VE<7£ MMO-7,;, -/ai ETTCE y.aXà Xi'av. 'H Se 4>UVÏ) xài *'Ovop.a "HXio; y.ai SEX^V^.
'O SE Aoyicr(AÔ; y.ai 'EvOû|Ar^iç, 'Ar,p y.ai "rSwp. '£., gè TOÛTOIÇ àwatnv Èp.u.ÉpwxTai y.ai y.ÉxpaTai,
f, (AEyâXïi Sûvap.t; àrcspavTo;, o ÉO-TWÇ. (Philos., ibil., n. 13, p. 251, lin. 4-15, p. 253, lin! 13.)'
w; È>r,v.
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 39
Siyyj, que Simon nous a nommée en nous expliquant les deux catégories
d'seons. C'est à ce Silence que la Pensée, 'Eitîvoax, émanée de lui, donne le
nom de père ; c'est-à-dire qu'elle le manifeste.
On voit ainsi que ce monde du milieu s'est développé d'une manière
analogue au premier ; ce développement est un point capital du système
de Simon, et de tous les systèmes gnostiques en général. Simon admettait
l'existence de trois mondes (nous n'avons pas encore parlé du inonde de notre
création) ; tous les gnostiques l'admettront après lui ; et, comme nous venons
de le voir pour d'eux d'entre eux, ces trois mondes se produiront d'une
manière identique. C'est une loi qui ne souffre pas-d'exception, nous aurons
occasion d'en parler et de le faire remarquer très souvent dans la suite de
cette étude. Une pareille loi, que nous nommerons la similitude dans les
mondes, jettera une vive lumière sur certains passages des systèmes que nous
venons d'exposer; nous pourrons nous en servir comme d'une base assurée
pour des inductions qui ne paraîtrontplus alors hasardées, mais qui seront une
conclusion naturelle tirée de cette loi du développement des mondes par
similitude. De plus, comme la ressemblance que nous trouvons ici pour la
première fois marquée d'une manière péremptoire, se retrouvera dans tous
les systèmes dont nous connaissons la cosmologie et la théologie ou seono-
logie, nous pouvons conclure que la loi de la similitude des mondes est un des
points fondamentaux des systèmes gnostiques depuis Simon jusqu'à Valentin
et à ses disciples.
Simon trouvait la preuve des émanations de son monde intermédiaire dans
plusieurs passages del'Écriture sainte. Ainsi il y avait six seons et une septième
Puissance, parce que Dieu avait créé le ciel et la terre en six jours, et qu'il
s'était reposé le septième 1. Le Soleil et la Lune sont nommés après les trois
premières Puissances, le Silence, l'Esprit et la Pensée, ou le Ciel et la Terre,
parce que Dieu les a créés le quatrième jour 2. Cette septième Puissance n'est
autre chose que l'Esprit porté sur les eaux, cet Esprit qui possède tout en
1 MOJÔÉ'WÇ ouv Elprjy.oToç' « "E| r,p.Épalç Êv ociç ô 0sô; ÈîioirjcrE tov Ojpavèv y.ai Trjv FTJV, y.ai TÎJ éë3î(Ar,
xaTÉTtauo-EV à-rcô TtâvTMv TWV Épywv aÙTOû, » TOV ElpTjaévov TÔ7ÏOV [AETOlXOVOU.TjGaç 6 £l'[AWV ÉauTÔv OEOTCOIEÏ.
(Philos, ibid., n. 14, p. 252, lin. 4-7.)
2 "OTav ouv Xéyiocriv ÔTI £iaï TpEÏ; 7)|AÉpai Tipô 'HXiou xai EEXTIVÏ); yEy£Vï]pivat. aîvtacrovTat Noùv xa
'ETHVOiav, TOUTÉCTIV Oùpavàv y.ai r?jv, xai Tr,v Ércoôu-ïiv Suvap.iv TT)V àiTEpaVTOv. AÙTaî yàp aï TpEt; Suvâp.ciî
Eio"i Tcpè Tcàffwv TWV àXXwv yEvop-Evai. (Ibid., p. 252, lin. 7-11.)
40 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
lui-même, qui est l'image de la Puissance infinie et qui ordonne toutes
choses1. On le voit, Simon n'était pas en peine de trouver des preuves pour
système, et cela méthode herméneutique est la source de toutes les
son en sa
méthodes en usage parmi les Gnostiques, pour l'interprétation des livres
saints; nous la retrouverons chez Basilide et Valentin, comme nous la retrou-
verions chez Bardesanes et chez Marcion, si l'étude de ces deux personnages
rentrait dans notre cadre.
Après avoir exposé cette aeonologie de Simon, nous devons nous poser une
question : Simon n'admettait-il que l'existence de ces six seons dans chacun
des deux mondes que nous connaissons, ou bien avait-il peuplé ces inondes
d'autres Puissances moindres? Aucun texte ne nous répond affirmativement,
et cependant à chaque instant, dans ce qu'il nous reste à exposer, nous trou-
verons des allusions à des Anges et à des Puissances dont nous n'avons pas
entendu parler jusqu'ici. lien faut donc conclure que de pareils êtres existaient
dans le système de Simon. Si nous nous reportons, en effet, vers la seconde
source de nos renseignements dont nous ne nous sommes pas servis jusqu'ici,
nous voyons dans saint Irénée que la Pensée, l'seon 'Enhoia, abandonnant le
Père, et connaissant ce qu'il lui donnait la faculté de connaître, se tourna
vers les créatures inférieures, et fit exister les Anges et les Puissances qui
ont créé ce inonde que nous habitons 2. Ainsi il y eut dans le monde du milieu
d'autres êtres que les six seons que nous avons nommés ; parmi ces six seons
l'un fut spécialement chargé de produire les autres êtres qui devaient habiter
ce monde; cet seon, c'est l'seon femelle 'ErAvota, et comme il est dit avoir
engendré, comme la puissance passive ne peut produire sans le secours delà
puissance active, il s'ensuit que ces Anges et ces Puissances sont le fruit de la
première syzygie, deNoOç et iï'Er.'rjoia. En outre, d'après le principe de simi-
litude dont dous avons parlé, comme les six seons avaient produit le monde
intermédiaire, comme les six seons du monde intermédiaire produisent les
.
1 'EêSôiATj SE aÛTï) Sûva|Ai; ÏJTIÎ ?/V SJvap-iç ÛTuâpy.ouo-a Èv T?J àïtEpâvra 8uvâu.Ei ÏJTIÇ yéyovE îipô TtàvTWV
TWV aïwvwv,
aùrô Èari, çndv, 'h £§S6p.r, Sûvap-iç, nepi
r,; XËyei Mwof,;- «Kal 7ivEûp.a OEOÛ ETtEçÉpôTo ÈTtàvw
TOÛ ÛSaTOÇ- » TOUTECTl, ÇTjO-ï, TÔ TÎVEÛp.a TÔ TîàvTa lyov ÈV éaUTW, EÏXWV TVjÇ àîIEpâvTOU Suvâp.Ewç,
TTEpi r,C ô
Sip.wv XE'YEI- « EV/.WV il |à?6âpTou |Aopç-/jç,
-/.00-p.ouoa \j.mr, TtàvTa. (Ibid., p. 252, lin. 13-17 253
lin. 1.) ' p '
Hanc emm Ennoiam exsihentem ex eo, cognoscentem
quje vult pater ejus, degredi ad iuferiora et
generare Angélus et Potestates, a quibus et mundum hune factum dixit.
n° 2. (Patr. grxc, t. VII, col. 671.) — Iren. ' lib ' I ' «n
P" -rv„,'
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 41
Anges et les Puissances, ceux- ci à leur tour créent le monde que nous habi-
tons. En outre, lorsque ces Anges et ces Puissances eurent été produits par
la Pensée divine descendue jusqu'à eux, ils voulurent la retenir, parce qu'ils
ignoraient l'existence du Père, et qu'ils ne voulaient pas être nommés le pro-
duit d'un autre être quelconquei. Ce fut là le principe de leur faute, la cause
de leur chute; ce fut là ce qui nécessita la rédemption; mais avant d'examiner
cette nouvelle partie du système de Simon, il faut voir quelle était son anthro-
pologie ; de cosmologie, il n'en avait point, du moins nous ne le savons pas,
puisque nos sources se bornent à nous apprendre que notre monde est
l'oeuvre des Anges.
Pour ce qui regarde la création de l'homme, les détails abondent dans les
Philosophumena; malheureusementil n'est pas très facile de les comprendre,
comme on pourra en juger par l'exposition que nous allons en faire. Voici ce
que dit à ce sujet l'auteur des Philosophumena : « Lorsque cette création du
monde intermédiaire fut faite semblable et parallèle à celle de monde supé-
rieur, Dieu, dit Simon, créa l'homme en prenant de la poussière de la terre.
Il le fit double et non simple, selon l'image et la ressemblance. Cette image,
c'est l'esprit qui était porté sur les eaux, et qui, s'il n'est pas représenté,périt
nécessairement avec le monde, car il n'est qu'une puissance qui n'est pas mani-
festée par un acte. C'est ce qu'indiquent ces paroles : « Afin que nous ne soyons
pas condamnés avec le monde. » Si, au contraire, il est représenté, s'il se
développe en partant du point indivisible, comme il est écrit dansl"ÀTOs«o-iç,
ce qui est très petit deviendra grand 2. » S'agit-il ici réellement du premier
homme ou de l'homme type de toute la création matérielle ? Il n'est pas si
facile de le dire. Nous serions d'abord tenté de croire que cette création est
celle d'un type, car plus loin nous trouvons dans les Philosophumena une
phrase qui comporterait assez bien cette explication; on y parle, en effet, de
trois seons qui existent comme Celui qui est, a été et sera ; l'un a été dans la
i Posteaquam autem generavit eos, hoec detenta est ab ipsis propter invidiam, quoniam nollent pro-
genies alterius cujusdam putari esse. (Ibid.)
2 ToiaÛTTjç OÔVTIVO; xai 7raparà.ï)o-toy TTJÇ y.ataay.Eur.ç TOÙ X6O-|AOU ySvop.sv/jç Sap auToî;, EirXaaE, ç»i7iv,
6 0EÔ; TÔV âv8pa>7tov, y_oOv àrtè T?,Ç y?,ç Xa6wv ëîtXewE SE oùy âTcXoùv, àXXà SLTTXOOV xat' EÏy.ôva y.ai xaO
ÔJAOÎWO-IV.EIXWV 8É EOTl TÔ 7ÏVEÛ>a TÔ 71EpiÇ£p6(AEVOV ÈTtaVW TOÙuSaTO;,O Èàv |AT) p.£Ta TOÛ x6o|AOU
È?ELXOVIO-6T)
âraXEÏTai, 8uvâ(A£i (uïvav (lôvov xai (AT) ÈVEpyEÏa yE«p.Evov. TOÛTÔ ÉG-TÏ, ÇÏ)<TÎ, TÔ Eipriuivov, « "Iva U-Tj OUV
TW y.ôo-iiw xaTay.pi8âp.EV. »
'Eàv Se ÈÇEIXOVIO-6?, y.ai yÉvr)Tai, àicè 0-Tiyp.rjç àp.Epïo-Tou, w; y-Éype-irtat EV Tf,
'Aiîo-fàazi, TÔ u-ixpèv p:éya y£vrjo-ETai. (Phil. ibid., p. 253, lin. 3-12.)
6
42 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
Puissance incréée, l'autre est engendré dans le courant des eaux selon l'image,
le troisième sera dans un monde supérieurauprès de la Puissance bienheureuse
et éternelle, pourvu qu'il soit représenté ; car tout ce qui est heureux et incor-
ruptible se trouve caché en toute chose, mais seulement d'une manière poten-
tielle et non d'une manière actuelle 1. La seule mention de ce second seon créé
selon l'image, fait penser à l'homme que lui aussi a été créé selon l'image,
et nous allons voir plus loin que cet homme est bien formé, d'après Simon, au
milieu des eaux, c'est-à-dire des quatre fleuves du Paradis terrestre. Cepen-
dant nous ne croyons pas devoir reconnaître dans cette créature un type pro-
prement dit, existant en dehors des êtres formés conformément à ce type : il
s'agit bien de l'homme et du premier homme ; si on le nomme seon qui est
(«K3V loraç), c'est qu'il a en lui-même la ressemblaece de Celui qui est, a été et
HâvTwv oowv yÉvEO-i; ÈG-TIV, ànè Ttupôç r, àpyr, T7,; ETt'.Oupia; T?,;
1 YEVÉG-EWÇ yiVETai. Toiyapoùv TCupouoflai
TÔ È7TI6U[AEÎV T5JÇ p.ETaé)yjT?,; yEVE'cEwc ôvop-âÇETa!. (Phil. Ibid., p. 259, lin. 10-12.)
2 "Ev Ss êv TÔ TrOp arpoçàç <rzpÉ<pixa'. SJo- OTpÉipETai yàp, çiffîv, Èv TÛ àvSpi TÔ aT[Aa, xaï OEpuôv, y.aï ijav-
Ôôv, w; TTUO TU7COU[AEVOV sic <j7CÈpp.a' Èv 8È TÏ] yuvatxi, TÔ auTÔ TOÛTO aïua EÏ; yàXa. Kaï yivETat TJ TOU appEvoç
Tpomj, ylvEoiç- T| SE TÎJÇ 8T)XEÎO:; Tpoitr], Tpoyr) TW YEVVÏIIAÉV». AÙTT), çricn'v, ÈCTIV r, çXoyîvr, popçaîa y,
oîpôçopiÉvri ç'jXào-o-EivTr,v ôôàv TOO fûXou T7|; Çwîjç... 'Eàv yàp p.y) aTpéoevTTa! y} çXoyivy] pop-çaîa, çOapricîTO'i
44 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
-/ai àrraXEÎTai TÔ y.aAÔv ÈXEÏVO ijûXov. 'Eàv SE o-TpÉçr,Tai EÎÇ <77î:pu.a xai yàXa ô 5uvâ[AEt Èv TOÛTOIÇ xaraxEÎ-
p.£vo: Xiyo; TOC 7îpoo-y,y.ovToç wv TOTÎOU xûpioç, Èv <L yEvvàTai }ôyo; iiuyjûv, àpçau.Evoç aTtè aîUv6y;poc
ÈXayîoTou, TiavTEXû; [A£yaXuv6y|0'ETai y.ai aùE/jOEi, y.ai Ê<7Tac Sjvap.'.; àTtÉpavTo;, à'ûapâXXay.TOç
alwvi
àïtapaXXây.Tw p.yjy.ÉTi yivojiÉvM EÎÇ TÔV aTiÉpavTov aiwva. (Philos., lib. VI, i, n. 17;
p. 259 lin 12-15
p. 260, lin. 1-3; lin. 8-14.)
i Jérémie, chap. i, v. 5.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 45
l'humidité et périrait. C'est pourquoi il est entièrement enveloppé par la
membrane qu'on appelle ay.vw, il est nourri par le nombril et reçoit l'air
vital par l'aorte i.
L'enfant, ainsi conformé et vivant dans la matrice n'avait que quatre sens,
la vue, l'odorat, le goût et le toucher. Simon trouvait la confirmation de sa
doctrine dans quatre des livres du Penlateuque. En effet, disait-il, le premier
livre du Pentateuque est la Genèse; le titre de ce livre suffit pour la connais-
sance de toutes choses. Cette Genèse, c'est la vue qui est une des divisions
du grand fleuve de l'Eden, car c'est par la vue qu'on aperçoit le inonde. Le
titre du second livre est l'Exode. Il fallait que ce qui était né traversâtla mer
Rouge et vînt dans le désert (la mer Rouge, pour Simon, c'est le sang) pour
goûter l'eau amère, car l'eau que l'on trouve après avoir traversé la mer
Rouge est amère ; c'est le chemin qui mène à la connaissance de la vie, il
passe par des sentiers durs et remplis d'amertume. Mais cette eau changée
par Moïse, c'est-à-dire par le Verbe, devint douce, et l'on peut voir qu'il en
est ainsi chez les poètes disant : La racine en était noire, mais la fleur avait
la couleur du lait. Les dieux l'appellent pàfo; il est difficile aux hommes
mortels de l'arracher, mais les dieux peuvent tout 2. Ce second livre ne
répondait à aucun sens particulier, mais ouvrait la porte à la connaissance,
et il suffisait pour cela de prêter l'oreille à ce qu'avaient chanté les poètes
païens. Celui qui avait goûté de ce fruit divin chanté par Homère ne fut
pas changé en bête par Circé, disait Simon, mais grâce à la vertu de ce fruit
1 IIwç ouv xai Tiva TpoTtov, ayjai, TcXào-o-EL TOV TtapaoEicw; OUTWÇ yàp auTw SOXET.
av6pw7rov ô 0EÔÇ ÈV
''EGTW, ©yjoï, 7rapa8E!<70r r, p-y^Tpa, y.aï OTI TOÛTÛ ÉCTIV àAyjÔsç r, Tpac^y) SiSàtEi OTE XéyEt. « 'Eyo'ï EÎpi ô
ïiâcro'wv CE Èv [AviTpa |Ar,-poç cou. » Kai TOÛTO 'yàp OÛ'TW OÉAEI yEypâçÔai... Eî 8È TcXâccEi ô QEÔ: ÈV piÎTpa
urjTpàç TOV avÔpwTTov, TOUTÉOTIV Èv TtapaSEtcw, w; ËçrjV, Ë<7Tw TiapàSEtcoç y, u."0Tpa, 'ESèp. Se TO -/opcov.
« IIoTapôç Èy.TropEu'ju.Evoç i\ 'ESÈp. TTOTÎÇEL TOV -TiapàSELCOv, » ô ôjxçaXôç" OUTOÇ, cpyjciv, àçopîÇETat 6 ôp-tpaXàç
EÎÇ TÉccapaç àpyaç' ÈxaTÉpwOEv yàp TÛU ôpçaXoù Sûo EÎciv àpTyjpiai TiapaTETayfAÉvai, ôy£Toï TtvEÛpiaTOç,
y.aï Sûo oXéëEç ôy.ETOÏ atp-aToç. 'ETTEtoàv SE, çyjciv, àizo TOU 'ESÈU. yopc'ou Ëy.TtopEuopEvoç ô ôp-çaXôç Èp-çu?,
TW y£vop.Évw y.aTà TÔ
Èyriyàorptov o y.otvwç TiàvTEc TTpocayopEÛouatvop/paXov OÏSE Sûo cpXÉêEç, ot' wv p£Ï y.ai
GÈpETai aTiô TOO 'Eoèp. TOU yopîov TÔ aïpa y.aTà Tàç xaAOup.Evaç TïûXaç TOU TjTraToç, atTiVEç TÔ yEvvwp.Evov
TpÈçouciv aï Sa àpTyjpi'ai, àç E<pr)[A£v Ô-/ETOÙÇEÏvat TrvEÛuaToç, Èy.aTÈpwÔEV (AETaXaêoûcacTrjV XÛOTIV y.aTà
p.EyâXyiv cuvaTïTOuciv àp-r,piav Ty)v y.aTà pàytv y.aXoup-ÉvrjV àopTyjv. -/a-' OUTWÇ
TO TrXaTU ÔGTOÛV, irpôç Tr,v
5tà TWV 7îapa6jpwv ETCÏ TT,V y.apôtav ôoEua-av TÔ 7îVEûp.a, y.iv7ja-iv ÈpyàÇE-ai TWV £|Aëp'wv. IIXaTTop-Evov
yàp TÔ ppéçoç Èv TW TiapaSEicw, OUTE TW cvopLaTt TpGç>y)v Aap-éàvEt, OUTE Taïç ptoiv àva^rvÉEL* EV ù^poïçyàp
UTïàpyovTt auTw Trapa TC'jSaç v^v 6 ÔàvaToç £Î àvÉTCvEucEV E7C£G"îïào"aTO yàp av à-ûà TWV ùypwv y.aï E^6àpr,.
'AXXà yàp oXov ^EpiE'o-cpiyy.Tat TW y.aXoup-Èvw -/ITWVI ap:vtw, TpéçETai SE Si' ôp.çaXou, y.aï Sià Tf,; àopTyjç Tr,c
y.aTà pâyiv, w; ÊCTJV, TT,V TOU TivEÛp-aTo; oùo-îav Xap.6àvEt. (Philos. Ibid., p. 253, lin. 13-16, p. ?54, p.255,
lin. 1-7.)
2 Hom. Odyssée, X, v. 305 et seqq.
46 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
il ramena à leur première forme ceux qui étaient devenus des animaux
immondes. C'est au moyen de ce fruit divin, blanc comme du lait, qu'Ulysse
fut reconnu fidèle et aimé par la magicienne i. Ainsi non seulement Moïse,
mais Homère lui-même fournissait à Simon des confirmations de son système ;
mais poursuivons notre examen. Le troisième livre du Pentateuque, intitulé
le Lévitique, répondait à l'odorat, parce qu'il y est surtout question des
sacrifices, lesquels ne peuvent se faire sans qu'il ne se répande quelque odeur.
Le quatrième livre, nommé les Nombres, répond au goût ; il est ainsi appelé
parce que toute chose y est dite dans l'ordre le plus grand. Enfin le cinquième
livre, le Deutéronome, répond au toucher de l'enfant. En effet, le toucher
après avoir perçu par le tact tout ce qui tombait sous le domaine des autres
sens, le résume, l'affirme avec certitude, ayant expérimenté que c'est
quelque chose ou de dur, ou de chaud, ou de mou ou de froid. Le Deutéronome
est le résumé de la loi entière, le toucher est le résumé des autres
sens 2. Telle est la doctrine exégétique de Simon; elle ne saurait être plus
arbitraire, mais elle n'est pas unique. Il faisait accepter ses élucubrations aux
i c0 ouv 7TOTap.oç, çyjo-iv, ô Èy.TiopEu6p.£voç si; 'ESàtA eiç TÉcoapaç àçopt^ETat àp^àç, ày£Toùç TÈccapaç,
TouTEGTiv EÎÇ TÉaa'apaç aicrBrjGEtç TOU yEWwpivou, opactv, ôcçpYiciv, yEûciv xaï âçrjv TaÛTaç yàp ëyei p.ôvaç
Tàç aîc"8r)(7Etç Èv TW irapaoEto-w TcXao"o-6p.EVov TÔ TtaiScov. OUTOÇ, cprjolv, 6 vopoç ov Ë6y]XE Mwtrrjç, y.aï Tïpoç
TGOTOV aÛTÔv TÔV vôp.ov yéypaTryrat TWV p\ëXîwv é'xaaTov, wc aï 'ETUypaçaî SyjXouot. To TïpwTOV [3i6Xïov,
FÉVEG-IÇ* yjpxEi, 9y|G"ï, Trpbç yvwctv TWV OXWV y, 'ETuypaçy) TOU (3t6Xiou. AÙTy) yàp, ÇTJGIV, ÈoTtv r, yËVECtç,ôpaotç,
EÎÇ y,v àçopiCeTai TCOTapoû oyiciç -r, pia' ÈÔEaôïi yàp ô y.ôo-p.oç
âpàaEi. TÎTRypaoyi fiiëXîou SEUTÉpou "EçoSoç.
Èv
"EoE! yàp TÔ yEvvyiBÈv, Ty)v *Epu8pàv StoSEÛcav OâXao-o-av, ÈXBEÏV ÈTÙ TT,V lpy)p.ov, ('EpuSpàv SE XÉyEi, çr,o-ï, TÔ
aïpa) xai yEÛaao-8ai Tttxpèv ûowp. ntxpèv yàp, çyioîv, EOTI TÔ Û8wp TÔ u.ETa r/jv 'EpuÔpàv BâXacoav, ÔTCEp
EGTÏV ôSoç T?|Ç y.aTà TÔV (Siov yvwo"£wç, 8ià TWV ÈTIETCÔVWV ôoEuop-Èvyi y.aï ?uxpwv. STpaçÈv OÈ ÛTCÔ MWCÈWC,
TOUT£<TTITOÛ Aôyou, TÔ Tcixpôv ÉXETVO yivETai yAuxû. Kai OTI Taù6' OUTWÇ ïyei, xoivr, nâvTojv ÈCTÎV àxoÛG-ai
y.aTà TOÙÇ TCOiTjTaç XEyôvTwv
'PiÇr, pÈv piXav ËCTXE, yâXay.Ti 6È EÏXEXOV âv6oç-
pwXu SE p-tv xaXcouG-! 6EOÎ* yaXETCÔv ôè T' ôpûo-o"Eiv
âvôpâa-i ys 6vrjToïar 6EOÏ SE" TE TtâvTa SûvaVTai.
'Apxsï. ÇT]OÎ, TÔ XE^ÔÈV ÛTEÔ TWV È8vwv 7ipèç ÈTciyvwtriv TWV ôXwv TOÎÇ Eyouaiv àxoàç TuyyâvEiv 0x07^'
TOUTOU yàp, <py)o-lv 6 yEuoâpEVOç TOÙ xaprcoû ÛTCÔ T7)Ç Kip-/y|ç oùx àue6yipiw6y| povoç, àX)à y.ai TOÙÇ yjSr) TEOr,-
piwpivouç, SuvâpEi ypwpEVOç TOIOÛTOU y.apTcoû, EÎÇ TÔV TtpûTOv ÈXEÎVOV TÔV ÏÔIOV aù-wv àvÉTîXaaE xai
T?;
àvETÛTCwo-E y.aï àvExaXéo-aTO vapa-/.TÎ)pa. HiaTÔç SE àvr,p y.ai àyaitwpEvoc ùitô T?,Ç
çappay.ïSoç ÈXEÎVTJÇ, Stà
TÔV yaXaxTw8y| xai ÔEÏOV ÈXEÎVOV xapnàv, çï)criv, EÙpio-y.eTai.(Philos., lib. VI. i, p. 255. lin 7 161 256
' ' p
p. 257, lin. 1-4.)
2 AEUÏTIXÔV ôpoîwçTÔ TpiTOv {SiêXîov, ÔTCEp ÈCTTIV
v| ôaçpriaiç y|
àvamôy), Ouciwv yàp ÈOTL xai itpoo-çopwv
ôlo\ ÊXEÎVO TÔ (SiSXîov. "Oitou 8É ÈG-TC 0ui7ia, ôffp,yj r/j; EÛwS;'aç àTtà T?,Ç 8uaiaç Sià TWV6uu.iap.aTwv vivEtai-
TiEpi TJV
EÙwSîav ôo-9pyi(7iv Etvai SEÏ xpiTyjpiov. 'Api6u.o'c
TÉTapTov TWV
TÔ PiêXiwv yEÙo-iv XéyEt ÔTIOU Xôyoc
ÈvÉpyEi. Aià yàp TOÛ XaXEÏv TcaVTa âpi8p.où TaçEt xaXEÏTai, AEUTEpovôpiov 8è, cpTjcriv, kaxi irpèç
Ty)v âçy)V TOÙ
TtETtXao-pivouTtaiSiou ysypap-pivov. "Qo-TCEp yàp r, àçvj Ta ÛTCÔ TWV â).Xwv aîcr9y;a£wv ôpa8ÈVTa
Biyoùcra àvaxs-
tpa/.aioÛTai xai (kgaioï, <r/.lrtpm y) eEppov r, yXiVypov y) <Vuypov ooxtpâaaaa, OÛ'TW; TÔ
TTEP-TCTOV PigXîov TOÛ
vopou, àvay.EtpaXai'woiç EGTI TWV Ttpô àuToû ypacpévTwv TEao-àpwv. (Ibid., p. 257, lin. 4-14.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 47
Juifs en leur montrant qu'elles étaient d'accord avec les livres saints, aux
païens en les leur expliquant par les mythes homériques. Toutefois ses expli-
cations ne nous semblent pas péremptoires ; elles dénotent qu'une époque où
on les pouvait donner au public et les faire accepter ne ressemblait guère à la
nôtre, et qu'il fallait être affamé de systèmes pour adopter celui qui reposait
sur de telles preuves.
Cette exposition de la doctrine anthropologique et de la méthode de Simon
nous a entraîné un peu loin, il nous faut revenir maintenant à ce qui touche
de plus près l'enseignement philosophique. Nous avons vu que la détention
&"Erûvoix, la Pensée divine, par les Anges créateurs, avait 'été pour ceux-ci
le principe d'une chute et la source de tout mal. Créé par ces anges préva-
ricateurs, l'homme avait le vice de son origine ; il participait à la faute, était
soumis à la puissance tyrannique des anges et avait ainsi besoin du Sauveur,
Ces anges qui retenaient 'Enlvoia prisonnière parmi eux la maltraitaient pour
l'empêcher de retourner vers le Père; ils lui firent souffrir tous les outrages
jusqu'à ce qu'ils eussent réussi à l'enfermer dans un corps humain. Alors, à
travers les siècles, elle passa de femme en femme, comme d'un vase en un autre
vase passe un liquide quelconque. Ce fut à cause d'elle qu'éclata la guerre
de Troie, car c'était elle qui se trouvait alors en Hélène. Le poète Stésichore,
pour l'avoir maudite dans ses vers, fut privé de la vue ; mais ensuite s'étant
repenti et ayant chanté la palinodie, il recouvra l'usage de ses yeux. Enfin de
femme en femme, 'Enlvoia était arrivée au temps de Simon à la dernière des
dégradations, elle était renfermée dans le corps d'une prostituée; c'était la
brebis perdue 1.
Cependant il fallait réussir à délivrer de cet esclavage l'seon divin qu'oppri-
maient les anges créateurs. Pour cela le Père envoya un Sauveur sur la terre
afin de délivrer 'Eitlvoix et de soustraire en même temps les hommes à la
1 liai yàp TOV ooûpEiov ITCTCOV àXXyjyopEÏ, xai Ty)v 'EXÉVUJV àp.a T?| Xap-TcàSi,y.ai aXXa TîXEÏora, 8oa peTaypâçwv
EÎÇ Ta aÙTOû xaî TÎJC Èmvoiaç 7IXEÎO-TOUÇ àitàyEi. Eïvai S'sXEye TaÛT-/)v TÔ 7tp66aTov TÔ TCE7rXavï)pivov yjTtç
ici xaTayivouivri Èv yu'/aiSiv ÈTapao-ffE Tàç Èv xôo-pw 8uvâp.Etç Sià TÔ àvuTtÉpéXriTov aÛTjjç xâXXoç. "08ev
xai ô Tpwîxôç TCÔXEP-OÇ 8Î aùV/iv yEy£vy]Tai. 'Ev yàp t% /.«' ÈXEÎVOV xacpôv yEVopIvï] 'EXÉvr, Èvor/y)cr£v r,
'Ercivoia, y.aï O-JTMÇ TCCSHTMV ÈmSixaÇopivwv aÙTyjç TWU Èçouolwv orào-i; xai TCOXEP-OÇ ÈTcavÉcrTyi Èv TOÎ; i^â-ir,
ËOVEO-IV. OJTWÇ yoûv TOU ST-/jo-î-/;opov oià TW< ÈTCWV Xoi6opv|o-avTa
aÙTyjv, Tàç Ô^EIÇ TuçXw8?|Vai- auOiç Se,
ypâ^avTOç Tàç IlaXivwSîaç Èv aîç
pE-apcX^OÉvTOç aÙTOû y.ai upvr,o-EV aÙTy)V, àvaëXÉ^ai- pETEVowpaTou
pÉvr,v UTCD TWV
àyyÉXwv xat TWV xaTW Èlouffîwv, oï y.aï TÔVxoopov, (py)alv, Èmn/jo-av, û'aTEpov ET;! TÉyouç Èv
Tûpw TTÏÇ 4>oivixT|C TCÔXEI o-Tyjvai, yjv xaTEX6wv EÛ>EV. (Ibid., p. ?63, lin. 1-13, p. 264, lin. 1-2.)
48 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
1 'ETCI yàp frjV TaÛTV]v 7rpwTy]v ÇyjTrjo-iv Èçy) TCapayEyovévat, ÔTtwç pûcrr.Tai auTïjv TWV SEO"U.WV, TJV
XUTÛW*
o-âp.Evoç àpa ÉauTw TtepiyjyE. — Ibid. p. 274, liv. 2-4. — Quapropter et ipsum venisse, uti eam assumeret
primam et liberaret eam a vinculis, hominibus autem salutem praeslaret per suam agnitionem. Cum
enim maie moderarentur Angeli mundum, quoniam unusquisque eorum concupisceret principatum, ad
emendationem venisse rerum, et descendisse eum trausfiguratum. (Irenoe, lib. I, cap. sxm, n» 3.
Patr. grsec, 1. VII, col. 672.)
2 Hic igitur a multis quasi Beus glorificatus est, et docuit semetipsum esse qui inter Judseos quidem
quasi Filius apparuerit, in Samaria autem quasi Pater descendent, in reliquis vero gentibus quasi
Spiritus sanctus adventaverit. Esse autem se sublissimam virtutem, hoc est eum qui sit super omnia
Pater, et sustinere vocari se quodcumque eum vocant homines. (Ibid., col. 671.)
3Prophetas autem a mundi fabricatoribus Angelis inspiratos dixisse prophetias. (Id. Ibid., col. 672.)
4 Secundum enim gratiam ipsius (Simonis) salvari homines, sed non secundum opéras justas. Nec enim
esse naturaliter operationes justas, sed ex accidenti; quemadmodum posuerunt qui mundum fecerunt
Angeli, per hujusmodi prEecepta in servitutem deducentes homines. Quapropter et salvi mundum, et
liberari eos qui sunt ejus, ab imperio eorum qui mundum fecerunt, repromisit... ut et in hominibus
homo appareret ipse, cum non esseb homo, et passum autem in Judoea putatum, cum non esset passus.
(Id. Ibid., n» 3, col. 672.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 49
réalité de l'existence d'une courtisane nommée Hélène, maîtresse de Simon,
n'enlève rien au mythe lui-même. A vrai dire, dépouillé des circonstances
grossières qui l'entourent, il nous paraît beau. Cette pensée divine, retenue
par des créatures inférieures qui lui doivent l'existence et qui veulent l'égaler,
dégradée par ces Anges et ravalée jusqu'à la pire des conditions, ne figure-t-
elle pas d'une manière sublime les vains efforts de l'âme humaine voulant
arriver à la puissance de Dieu dont elle est l'image, et tombant toujours
d'abîme en abîme, de turpitude en turpitude, tenue sous la domination des
Esprits jaloux qui lui portent envie, voulant l'empêcher de se relever et
de remonter vers Celui dont elle est la ressemblance ! L'âme humaine, ainsi
dégradée, n'est-elle pas cette brebis perdue que le Sauveur était venu cher-
cher sur terre? La mission de ce Sauveur et le besoin que l'homme en
avait, nous paraissent heureusementfigurés par 'Enlvota prostituée, et rachetée
par celui qui se faisait appeler la grande vertu de Dieu. Toutefois, nous ne
cro3rons pas qu'il n'y ait là qu'un mythe, il y a plus : la réalité d'Hélène nous
semble historique autant que celle de Simon; le magicien de Samarie ne se
servait du mythe que pour couvrir la honte de sa vie privée. L'auteur des
Philosophumena nous le dit en termes exprès : sa morale, fondée sur
l'indifférence des oeuvres, était criminelle; il admettait la promiscuité dans
son école, en disant que peu importait où la semence était déposée, pourvu
qu'elle le fût ; la promiscuité*était, selon les disciples de Simon, la parfaite
dilection ; d'ailleurs ils n'étaient astreints à aucune loi, ils n'étaient tenus
d'éviter aucune des choses qui passent pour mauvaises, puisqu'ils étaient
sauvés par la seule croyance en Simon et en Hélènei.
Pour achever l'exposition de tout ce qui se rapporte au système de Simon
le Mage, nous devons dire que ses disciples furent nombreux, qu'ils se
livrèrent, à son exemple, à toutes les pratiques de la Magie, qu'ils faisaient
usage d'exorcismes, d'incantations, de philtres, qu'ils attachaient de l'impor-
tance aux songes, y ajoutaient foi, en faisaient naître à leur gré, et obligeaient
les esprits de l'ordre le moins élevé à leur obéir. Ils s'étaient aussi fait des
1 Oî Sà ciuôiç p.iu./-,Taï TOÛ TtXâvou xai Sipwvoç p.âyou yïvop.Evoi, Ta Spoia Spwciv, aXoyiorwç çàcxovTEÇ
SEÎV piyvuoOai, XÉyovTEç- Ttâo-a y7] yïj, xai où SiacpÉpEi 7toû TIÇ OTieipEi, TuXyjv wa cirespri" aXXà xai pay.a-
pîÇoucnv Éauroùç Èv TÎ| àotaçôpo) p-EÇsi, TaÛTvyv slvai XÉyovTEç TV)V TEXEIUV àyaTîr,v, xai TO « àyiov âyiwv
y.aï àXXyjXouç âyiâÇETE- » ou yàp p.rj xp«TEÏo-0ai aÙTÔu; ÈTU TIVI vopiÇopÉvw y.axcji, XEXÛTpwvTat yàp. (Philos.,
lib. VI, I, n. 19, p. 204, lin. 7-13.)
7
50 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
i'Igitur horum mystici sacerdotes libidinose quidem vivunt, magias autem perlîciunt, quemadmodum
potest unusquisque eorum. Exoreismis et incantalionibus utuntur. Amatoria quoque et agogima, et qui
dicuntur paredri et onirompompi, et quoecumque sunt alia perierga apud eos sludiose exercentur.
Imaginem quoque Simonis habent factam ad figuram Jovis, et Helenss in figuram Minervaj, et bas
adorant. {Saint Irénée, lib. I, cap. xxni, n. 4. Patr. grec, t. VII, col. 672-673.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 51
Le judaïsme pouvait s'emparer de laméthode de Simon, l'exagérer et vouloir
que rienne fût hors de la loi et des prophètes, comme Simon expliquait tout
par les livres de l'Ancien Testament; l'hellénisme pouvait faire de même et
se servir des poètes païens mis à contribution par le mage de Samarie. Le
docétisme avait sa voie toute frayée; car Simon enseignaitdéjà que le Sauveur,
c'est-à-dire lui-même, n'avait eu que l'apparence humaine, et qu'il n'avait
souffert de même qu'en apparence. Enfin le gnosticisme trouvait en cette
doctrine, outre les erreurs précédentes qu'il devait s'approprier, une seono -
logie, une cosmologie, une doctrine sur la rédemption, qu'il développa
jusqu'au moment où nous verrons Valentin élever son édifice grandiose.
N'avions-nous donc pas raison de croire que Simon est bien le père de tous
les hérétiques qui parurent dans les premiers siècles de l'Eglise ? Cependant,
si l'on en excepte la doctrine sur le Sauveur, où trouve-t-on quelque chose
qui se rapproche des dogmes' du christianisme? le nom de Jésus-Christ
n'est pas même prononcé, ce qui prouve que le système de Simon n'est pas un
système chrétien.
CHAPITRE II
MÉNANDRE ET SATORNILUS
-
I
MÉNANDRE
-
i Sûr Ménandre cf. Iren. lib. I. cap. xxm, n" 5. — Justin, Apol.l. — Terlull.De prescript, c. XLXI;
De anima, cap. L. — Eusèbe, Hist. eccles. III, cap. xxvi. — Kpiphan. Hoeres. xxn. (Théodore!,
User. fab. lib. I, cap. n.)
2 Just. Apol. I.
•'MEvavopoç OE TIÇ, xai auToç ïapapEÎTriç, cwro Kâëpaï xwprjç OÛTW xaXoupévyjç ôppwp.Evoç.(Théod. Hxret.
fab. lib. I, cap. n.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 53
fut Ménandre, dit l'évêque de Lyon ; il était Samaritain d'origine et parvint
au sommet de la science magique. Il disait que la première Vertu était
inconnue de tous et qu'il était lui-même le Sauveur envoyé par les Puis-
sances invisibles, afin de sauver les homines. Selon son système, le monde
avait été créé par les Anges qui, comme Simon l'avait dit avant lui, n'étaient,
affirmait-il, qu'une émanation d'vEvvoj«. Cette "Ewoia communiquait la science
de la Magie qu'il enseignait lui-même et qui apprenait à vaincre les Anges
créateurs du monde. Ses disciples ressuscitaient en recevant son baptême,
disait-il; ils ne vieillissaient plus et demeuraient immortels i. » Voilà tous
les détails que donne saint Irénée : Eusèbe, Théodoret, saint Épiphane les lui
ont empruntés. Théodoret cependant diffère de saint Irénée en disant que
Ménandre affirmait avoir été envoyé par la première Vertu invisible : saint
Irénée parle seulement des seons invisibles s. De plus, Eusèbe nous spécifie
un peu plus clairement ce qu'il faut entendre par cette magie que Ménandre
enseignait : « Personne ne pouvait, selon Ménandre, dit-il, arriver à être
supérieur aux Anges créateurs du monde, s'il n'acquérait l'expérience de la
magie que lui, Ménandre, enseignait, et s'il ne participait à son baptême.
Ceux qui en étaient devenus dignes y trouvaient l'immortalité, ils ne mouraient
pas, restaient sans vieillesse dans une vie immortelle 3. »
Avec ces quelques détails, nous pouvons reconstituer un peu plus au long
le système de Ménandre. Comme Simon le Mage, il enseignait l'existence
d'une première Avv<xp.tg invisible et la création du monde par les Anges émanés
d'"Evvota. Or, ces deux points sont les deux points extrêmes du système de
Simon, d'où nous pouvons conclure, sans trop de témérité, que Ménandre pro-
pageait la doctrine de son maître sur toutes les autres questions qui sont entre
1 Hujus successor fuit Menander, Samarites génère, qui et ipse ad summum magies pervenit. Qui
primam quidem virtutem incognitam ait omnibus ; se autem eum esse qui missus sit ab Invisibilibus
salvatorem pro salute hominum. Mundum autem factum ab Angelis, quos et ipse, similiter ut Simon, ab
Ennoia emissos dicit. Dare quoque per eam quee a se doceatur magiam, scientiam ad id ut et ipsos qui
mundum fecerunt vincat Angelos. Resurrectionem enim per id quod est in eum baptisma, accipere ejus
discipulos, et ultra nonposse mori, sed perseverare non senesceules et immortales. (Iren. I, cap. xxin;
Pair. çrxc. vu, col. 673.)
2 ETCÏ TTJ TWV àv6pw7rwv àvwSÉv TCOOEV È(| àopârav Aîwvwv àTCEo-TaXpivo; ouT/ipia. (Eusèbe, Hist. eccl.,
lib. III, cap. 26.)
3 M AÏ) âXXwç Sûvao-Oai Tiva xxi aÛTwv TWV xoo-poTtoiwv 'AyylXwv ïiEpiyEWvioEoBat, p.y) upoTEpov Sià TÏ]Ç
Tipôç HÙTOÛ 7capaSiSop.Évy]ç p.ayr/.y;ç ÈpitEipiaç ày_0ÈvTa, xaï Sià TOÙ p,ETaSioop.Évou Tcpôç auTOÛ paitTiopaToç
ou TOÙÇ y.XTflç'iwpivouç à8^vao-îa; àîStov Èv aùrà TOÛTW p.E8É;£iv TW |3IW, p.y]y.ÉTi 8v/)0-y.0VTaç, auTOÛ
8è Ttapa
P-ÉVOVTXÇ, EÎÇ TÔ àsi àyiipMç tivàç xxï àBavchrouç Èo-op.Évouç. (Euseb. Hist. écoles., loco citato.)
54 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
ces deux extrémités. Il admettait donc les six seons de Simon, les trois mondes
se développant d'après un même principe 1. De même, en disant que les
Anges s'émanaient cY"Ewoia, il enseignait la descente de cet seon dans le
monde du milieu, et en se disant le Sauveur envoyé pour racheter les hommes
de la tyrannie de ces Anges, il admettait leur puissance mauvaise. Jusque-là
le disciple s'accordait avec le maître, il ne s'en séparait que sur la question
de la purification des hommes : Simon avait exigé la croyance en sa propre
divinité et en celle d'Hélène ; Ménandre exigeait la réception de son baptême
et la connaissance de la magie, c'est-à-dire qu'il se substituait à son maître.
Il baptisait donc ses disciples en son propre nom, ce que n'avait pas fait
Simon, leur promettant uneimmortalitéquel'on ne doit pas prendre à la lettre,
comme l'a fait Tertullien 2; mais montrant sous cette image que ses disciples
étaient sauvés par le seul fait de l'acceptation de sa doctrine, ainsi que
le disent clairement les paroles d'Eusèbe. La résurrection de Ménandre
n'est, en effet, que le passage de l'erreur à la vérité, le réveil de l'âme igno-
rante. Si le premier pas vers cette résurrection était le baptême conféré au
nom de Ménandre, pour parvenir à l'immortalité complète il fallait acquérir
la science de la magie, doctrine nouvelle que nous n'avons pas trouvée chez
Simon et qui établit une seconde différence entre l'enseignement du maître
et celui du disciple. Simon avait employé la magie; mais il ne l'avait pas
élevée au rang d'une religion et d'une science nécessaires, comme le faisait
Ménandre ; c'est donc là une nouvelle idée introduite dans la doctrine, et il
nous en faut examiner la source après que nous aurons déterminé le sens qu'il
faut atttacher ici à ce mot de magie, dont nous nous servons parce qu'il a
toujours été employé, quoiqu'il ne représente pas d'une manière juste l'idée
que nous voudrions expliquer.
D'habitude, le mot de magie réveille dans l'esprit le souvenir de la reli-
gion persane dont les prêtres portaient le nom de mages 3, si l'on se reporte
à l'antiquité la plus reculée; si, au contraire, l'esprit contient sa pensée dans
les limites des siècles modernes, il se figure aussitôt une foule de prestiges
le paganisme, plus de culte local proprement dit ; les armées de Rome avaient
conquis les dieux en même temps que les peuples, et la grande ville avait
dans sein toutes les divinités étrangères. L'esprit humain était com-
reçu son
plètement blasé, la philosophie d'Evhémère avait tué toute croyance simple
et populaire : il fallait des divinités nouvelles aux Romains, comme il leur
fallait des mets nouveaux pour réveiller leur sensibilité émoussée. Le vent
était aux nouveautés et aux mystères : l'Orient était à la mode. Les Romains
allaient en Grèce, les Grecs en Asie et en Egypte, pour se faire initier à des
religions nouvelles. Les premiers philosophes néo-platoniciens voulurent
réagir contre cet engouement universel : Plotin n'acceptait pas la religion de
la théurgie, Porphyre la ridiculisait; mais la magie trouva un défen-
du
seur au sein même de l'école néo-platonicienne, et Jamblique, ou
moins l'auteur qu'on identifie avec ce philosophe, écrivit le livre des Mystères
de l'Egypte, en réponse aux sarcasmes déguisés de Porphyre qui lui avait
adresséunelettre remplie de doutes et de questions. Nous pouvons doncrecher-
cher dans cet ouvrage cruelle était cette magie, cette science préférée de la
divinité selon Ménandre et l'auteur du De Mysteriis.
Selon Jamblique, la magie était une science élevée, divine entre toutes;
elle donnait une réponse péremptoire aux doutes et aux questions de Porphyre:
<(
Elle est, dit cet auteur, le grand remède pour toutes les questions contro -
versées : elle ne prend point sa source dans l'étude du corps ou des passions
du corps, dans celle de la nature ou des puissances de la nature, du composé
humain ou de sa constitution ; elle ne dérive même pas d'une habileté quel-
conque acquise sur une portion des choses de la vie; tout ce qu'il y a d'impor -
tant en elle, remonte aux dieux et nous est donné par les dieux ; elle consiste
en oeuvres et en prodiges divins, elle procure des spectacles divins et des
contemplations scientifiques 1. » Mais autant Jamblique vante cette science
magique dont le véritable nom est théurgie, autant il rabaisse et il exècre
l MÉyto-Tov Se ouv àXE|i(fâpp.axovnpôç âme/Ta Ta ToiaûTa àvtopr,païa IXEÎVÔ ÈCTTI, yvûvai àp-/r,v
TT,V
roc pavTi-/y,ç, àviô TWV
WO-TE OÛ'TE 0-wu.âTwv ÈO-TIV opp.wp.evr,, OUTE àïiô Twv mpi TOÏÇ fcrwpao-i Tcaerip.aTwv
OUTE
à™ OCO-EWÇ Tivoç^y.ai TWV ïrepïjrrYv çûoiv Suvt/pEwv, OUTE aTcô T5JÇ àv6pw7nvr,ç
Tiapao-y.Eufjç r, TWV TtEpï
aÙTwv EÇEWV, àXX' oùSÈ km y?,; TÉ-/_vr,ç Tivôç ÊÇWÛEV ëmxTïJTOu TtEpÎTi pipoçTwv Èv
TW |3iw Sia7tpayp,aTEuopivr,ç.
TÔ SE vrâv y.ûpoç aÙTr,ç àvr>.Ei EÎÇ TOÙÇ OEOÙÇ -/ai àiro
TWV ÛEWV ÈvSiSoTal, 8EÎOIÇ TE Ëpyoïç y, ffr,p.EÎotç ÈraTE-
XEÎTai, SsâpaTâ TE I-/EI BEÎa y.aï 8Ewpr,p.aTa È7tio-Tr,povixâ. (Jamblich. de Myst. édit. Parth., 100, 1. 10-19
p.
p. 101, 1. 1.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN " 57
les artifices grossiers que les mauvais démons emploient pour tromper les
hommes : la théurgie demande impérieusement de bonne moeurs, une con-
science chaste ; l'autre sorte de magie n'est exercée que par les plus impurs
d'entre les hommes, elle n'a rien de divin ; tout en elle n'est que tromperie,
mensonge; ce n'est qu'une apparence artificieuse, que l'oeuvre des démons et
des esprits mauvais i. On ne saurait donc trop répudier cette magie menson-
gère, dont toutes les merveilles ne font que constater les actes coupables des
hommes qui les opèrent, et qu'il faut bien se garder de compter au nombre
des prophètes divins, des vates favorisés de communications divines 2. Tout
autre est le langage du philosophe lorsqu'il parle de la théurgie, et il ne sera
pas inutile de citer ses paroles, ses louanges d'une science heureuse qui rend
l'homme semblable aux dieux et le délivre de l'empire des puissances mau-
vaises : « Il nous faut considérer, dit-il, comment l'homme peut-être délié et
délivré de ces chaînes (celles des puissances mauvaises). Il n'y a pas d'autre
moyen que la connaissance des dieux. L'idée du bonheur est de connaître le
bien lui-même, comme Vidée du mal est l'oubli des biens et l'erreur qui fait
adopter le mal. L'une est la connaissance du Père lui-même, l'autre n'est
qu'un éloignemeut loin de ce Dieu et l'oubli de ce Père, qui est avant toute
essence et se suffit à lui-même : l'une conserve la vie parce qu'elle la rend à
son auteur ; l'autre abaisse un homme qui, par naissance, pouvait avoir une
nature supérieure, jusqu'à ce qu'il ne reste jamais stable et roule dans un perpé-
tuel changement. C'est pourquoi la première doit être regardée comme le
le premier pas au bonheur, comme possédant en elle-même toute la pléni-
tude de l'union avec Dieu ; on peut la nommer la tradition sacrée et déifique
du bonheur, la porte qui fait entrer vers le Dieu créateur de toutes choses,
le siège et le séjour du bien ; aussi, pour première condition, elle requiert la
sainteté de l'âme, une sainteté qui exclut tout ce qui est corporel : elle prépare
ensuite l'âme à participer à la possession du bien, à le contempler, tout en lui
faisant rejeter ce qu'il y a de contraire à ce bien; enfin elle fait parvenir à
i 'AXXà pÈv ftpô'/Eipov y.ai y.ay.wç ETtiTto/âÇov EV TOÎÇ TîoXXoïç àv8pw7toiç ij/EuSoXoyîa TE xaï aTïârr)
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ypwpEvov oùx àvEXT?,, oùS1 6Xw; É-/EI tivôç BEOÛ Tîapouo-îav, xivr,<riv Si Tiva TTJÇ tyjyja noiEÏTac
itapà TOUÇ
6EOÙÇ xaï àpuSpâv Tiva aTi' aÙTwv EÎSwXiy.yjv Épçaaiv ËXXEI, TJTI; Stà TÔ i\[-z$.m Trjç Suvàp-Ewç EIWBEV ÈVÎOTE
ÛÎTÔ TWV ôaip-ovîwv (jaû)wv 7îvEuu.âTwv ÈTriTapâTTEoSai.(Jambl. sect. 3, cap. xm, p. 129,1.17-18, p. 130,1.1-5.)
2 Aià TaÙTa ôr, ouv oî TOIOÛTOI TïpOTiETEÎ: âvopsç TOÛ TtavTÔç àp.apTavoucnv, oùSÈ âçîov auTOÙç EV p.âv6E(7t
xaTapt8p.EÎo-8ai.(Ibid. p. 131 et 132, lin. 1-2.)
58 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
l'union avec les dieux, source de tous les biens. Je parlerai encore plus clai-
rement : la théurgie nous unit si étroitement à la puissance divine, s'engen-
drant par elle-même, se mouvant d'elle-même, soutenant toute chose, intel-
ligente, ornant tout l'univers, appelant à la vérité intelligible, parfaite et
donnantlaperfection ; elle nous unit si intimement à toutes les actions créatrices
dss dieux selon la capacité de chacun, que l'âme, après avoir accompli les rites
sacrés, est affermie dans leurs actions et leurs intelligences, et-se trouve alors
enfin placée dans le Dieu créateur. C'est là le but de l'initiation sacrée chez
les Égyptiens *. »
Jamblique nous apprend ensuite comment s'opère cette unification de l'âme
avec la divinité : elle a lieu tout d'abord, parce qu'il appelle la {locvzslx, et ce
que le mot français révélation ne sauraitrendre qu'imparfaitement, car il s'agit
de la prise de possession de l'âme par la divinité qui rend cette âme capable
de comprendre et d'annoncer les plus hauts mystères. « Si l'âme, dit-il, peut
unir aux êtres universels (toîç b%iç) dont elle est détachée ces deux portions
desavie et de son opérationintellectuelle,eUeacquerraunewaym'aplusparfaite,
car alors elle est remplie de science'par ces êtres universels, si bien qu'elle
peut pénétrer par sa pensée beaucoup de choses qui se passent dans le monde
supérieur 2. » Outre cette faculté, il y avait un autre moyen pour l'âme unie à
Dieu, c'est-à-dire à ces êtres universels dont parle Jamblique, d'arriver à la
prescience des choses futures, c'est le songe. Le songe vient des dieux; presque
8r) SEÎ TIÇ auTOÛ yi'vîTai Xûcrtç y.aï airaXXày/) TWV Sïcrpw/. ''EGTI Toivuv
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TOÛ Trpoouciou aÙTapy.oûvToç lîaTpôç 8EOÛ- -/.air, pàv CWÇEI Tr,v àXr,6ivr,v Çwr,v È-TÏI TÔV rcaTÉpa aÙTy,ç àvâyouo\a
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xaï Ssoupyixr, T?,Ç EÙSaipoviaç Sôtriç xaXEÎTai p.èv 8ûpa -npôç 6EÔV TÔV |8r,pcoupyôv
TWV 6XWV, f, TÔTÏOÇ r, aùXr,
TOÛ àyaBoû' Sûvapiv S' É-/EI 7ûpWT/,v p.Èv àyvEÎav T7,Ç ^U'/^IÇ TCOAÙ TEXEiOTÉpav TOÛ o-ûpaTOç âyvEiaç, ÉrrsiTà
xaTapTuoiv Trjç ôiavoîaç eîç pETOucïav y.aï 6Éav TOÛ âyaOoû -/ai Twv ÈvavTiwv lïâvTwv aTcaXXayrjv, pETa
SE TaûTa Ttpôç TOÙÇ TWV ayaBwv SoTrjpaç OEOÙÇ EVWCI/ 6 AÉyw TT, auvoyôvw xaï T7,
oiov xaï
ajTOxtvr,TW
àvE/oJcrj TtâvTa xai
T?, voépa y.aï TÎ) Sisexoo-p.r,Tixr,
TWV ÔXWV y.aï xr\ wpôç àXr,6siav Trjv vor,Tr,v àvaywyiy.yj
T?,
xai T?, aÙTOTÉXEi xaï T/j 7totf,Tixîj y.ai Taïç aXXaiç S/jpioupyixaîç SuvâpEai TOÙ 6EOÛ xaT' îôîav
o-uvctTiTEi, wç
Èv Taîç ÉvEpyEi'aiç aù™v xaï Taïç y.aï Taïç 8r,p.'.oupyiy.aT:
vor,o-E<7i TEXÉWÇ ÎOTao-6ai 8EOupyixy)v i}<u-/r,v.
tyjv Kaï
TOTÈ ori Èv 8Xw TW S/jpuoupytxù 6EW Tyjv tyuyjp ÈvTi8r,o-i. Kaï Tîap' 'AiyuTtTÏoiç lEpaTixïjÇ
TOÛTO TÉXOÇ ÈCTTÏ
âvaywyyjç. (Jambl. De Myst. p. 290, lin. 15-1S; p. 291, lin. 1, 5-16;
p. 292, lin. 3; lin. S-16; sect. 10,
cap. v et vi.)
2 Kaï TaÛTr,ç 8'ËTI TEXElOTÈpav TtotEÏTai p.avTEÎav, T|VÎxa â'v TOÎÇ oXoiç, àç'rov àyiEpEpio-Or,, o-uvMiTyj -Taç
poîpaç T?,ç Çwr|ç xaï T7,Ç voépaç EVEpyeîaç- 7tXr,poÛTai yàp à™
TWV OXWV TOTÈ T7|Ç 7îào-7]ç EÎSyjo-Ewç, wç Èiù TO
VTXEÎOTOV ÈÇixv£Îo-6ai Taïç Èvvoîaiç TWV KEpÏTÔv xoo-pov ÈmTEXoupÉvwv. (Jamb. de Myst. sect. 3, cap. ni,p 100,
lin. 18 et 107, lin. 1-5.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 59
toujours il est envoyé à ceux qui ont la faculté de la divine
P-MTEM dont nous
venons déparier 1. Cependant,il nepeutfairearriveràla pleine etentière posses-
sion de cette science divine : pour obtenir cette possession, il faut l'enthousiasme
(h9ovmc«7[j.ôç ). « Ce serait à tort; dit Jamblique,
que l'on se persuaderait
que l'enthousiasme est un mouvement del'âme'dû à l'inspiration démoniaque.
Si l'âme de l'homme est vraiment tenue dans l'obsession, elle n'est
pas
agitée ; d'ailleurs, cette inspiration ne vient pas des démons, mais des
dieux. Il faut que ceux qui sont inspirés soient sous l'obsession de Dieu,
l'extase ne vient qu'ensuite comme un accident. On croirait aussi à tort que
l'enthousiasme dépend de l'âme, ou de l'une des facultés de l'âme, de l'intelli-
gence, de ses opérations, ou delà santé corporelle et qu'il ne saurait avoir lieu en
l'absence de cette santé. L'extase divine estune chose plus qu'humaine: ellen'a
point pour principe les opérations ou les facultés mortelles, quoique Dieu s'en
serve comme de sujets et d'organes. C'est de Dieu seul que ce don de la parfaite
P-«VTEΫ procède ; il n'est qu'en lui seul, il agit à l'exclusion de toute autre chose,
et l'âme ou le corps n'y ont aucune part 2. » Cependant, quoique cet enthou-
siasme, d'après Jamblique,donnelaplénitude de la science, il y a un'degréplus
élevé encore dans cettegnose, c'estl'illumination (ymàç àyayn).'Cetteillumination
remplit d'une lumière divine le véhicule splendide et éthéré dans lequel se meut
l'âme •: de là vient qu'àla volonté des dieux les images divines excitent en nous
la puissance imaginatrice (yavTtxaiMriv §vvccp.w). Toute la vie de l'âme et de ses
' facultés n'est alors qu'un acte d'obéissanceaux dieux quiconduisent où ils veulent
l'âme qui leur est ainsi soumise 3. D'ailleurs il ne faut pas lui objecter que cet
Dès les temps d'Homère le songe avait une origine divine : Kaï yàp T'ovap Èx Aiôç ÈOTCV (Iliade,
1
ch. i, v. 63). Les songes ont toujours joué un grand rôle en Orient, il n'y a que bien peu de livres
sacrés qui n'en contiennent quelques-uns. ÏÏEpï 8r, T?|Ç xaô' Ù'TCVOV jiavTixrjç XÈyEiç Taura où p.yjv oïyE
OEÔTTEpitToi xaXoûpEvoi ôvEipoi TOÛTOV yîvovTat TOV Tpôrcov ôvytEp crû XÉyEiç. (Jambl. de Myst.sect. 3, cap. il,
lin. 14, p. 102 et 103, lin. 8 et 9.)
2 4>opà p.Èv oùv Trjç Siavot'aç, psTa Satpovïaç ETttTCVoiaç I^EUSWÇ 8o|àÇETai. OUTE yàp y, Stàvoia y) àv8pwTctvo
cpÉpETai, EÏ y£ OVTWÇ xaT£'/£Tai OUTE oacpovwv 8swv 8È yîvsTai E7r:7rvoia "Eart 8è TOÛTO (TÔ Tcporjyoûpsvov)
TO xaTE^EffQat oXouç aÛTÔuç ÙTUÔ TOÛ SEL'OU, W È7raxoXoû8Ei ûoTEpov y.aï TÔ EçïciTacrSai ^'/TJS M^v ouv xa
TIVOÇ TWV
Èv aÙTr, SuvâpEwv, r, voû y) ÈvspyEÎwv, rj pETà ffwp.aTiy.rjc âcrBEVEiaç y) avEu TaÛTrjç oùx av TIÇ
ÙTroXàêot Stxatwç TÔV Èv0ouo"ïao"pôv EÏvat, oùo' av OUTW ycyvE0"8ai EÎXOTWÇ av ÛTcoôotTO* OUTE yàp avôpwTicvov
ÈCTI TÔ Tr,ç SEôçopïaç Èpyov, OUTE àv8pwTcivotç popîoiç r, ÈvEpyyjpaoc TO 7tâv ïyv. y.ûpoç' àXXà TaÛTa pÈv aXXwç
ÛTtôxEiTai, xaï );p7|Tai aÙTOÎç o OEÔÇ WÇ ôpyàvoiç- TÔ 6È TISV Ëpyov T?|Ç pavTEÎaç 8f aÙTOÙ nXr,poî, xaï àpiywç
àrtô TWV àXXwv àçEip.svoç OUTE "J/U^Ç y.!voupÉvr,ç oùo'ôrioûv OUTE erwpaToç ÊvEpysï xa6' aÙTÔv. (Jambl.
De Myst. sect. 3, cap. vu, p. 114, lin. 6-9; lin. 14-17; p. 115, lin. 1-8.)
3 AÛT-X; fî-rj itou (ÇWTÔÇ àywyy)) TÔ itEpixE:p.Evov Trj 4">X*l aî6Epw5sç y.aï aùyoEiSÈç ôyr^cc ÈTtiXâpytEi ÛEI'W
ÇWTÏ,ÈÇOU Sr, ipavTaaîai 6£tai xaTaXapëâvouoi TÏ)V ÈV ripîv çavTao"Tixr|V SûvapivxivoûpEVaiÙ7tô Tr(ç|3ouXy)o-Euç
CO LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
enthousiasme, cette illumination, sont chose trop parfaite, que les merveilles
qu'ils opèrent sont au-dessus de la nature spirituelle, Jamblique prévient
l'objection et répond qu'il y a des degrés dans les oeuvres ou les effets, comme
il y en a dans la cause. « Les oeuvres absolues, parfaites, entières, dit-il,
ont les dieux pour auteurs : lorsque des oeuvres sont de perfection moyenne,
s'éloignant peu de la plénitude extrême, ce sont les anges qui les exécutent
et en donnent la connaissance en, les montrant ; enfin les oeuvres de dernier
ordre doivent être attribuées aux démons. L'administration des oeuvres
divines est tout entière entre les mains d'un être supérieur. En effet, nous ne
pouvons même pas dire une seule parole juste au sujet des dieux sans ces dieux
eux-mêmes; à bien plus forte raison, ne pouvons-nous pas connaître sans
leur faveur les oeuvres dignes des dieux, instituées pour les honorer ou
posséder cette science divine de la uane'.a. Notre nature est infirme, faible,
faisant peu de progrès, elle touche de très près à la nullité : il n'y a qu'un
seul moyen pour elle de se guérir de l'erreur, du trouble, du changement
toujours renouvelé, c'est d'arriver à posséder une parcelle de la divinité, si
cela lui est possible *. »
Quelles conclusions pouvons-nous maintenant tirer de ce qui précède ?
Premièrement que la théurgie est la manière excellente entre toutes d'honorer
la divinité, qu'elle est même la seule ; en second lieu, que non seulement elle
enseigne à l'homme la manière et lui fournit les moyens d'honorer les dieux,
mais qu'elle rend l'homme semblable aux dieux dans la parfaite extase. Il y a
plusieurs degrés dans cette science théurgique, ou pour mieux parler, il y a
plusieurs manières dont l'homme peut montrer qu'il possède cette science
divine à un certain degré ; ce sont : le discernement prophétique venant de
la Révélation (parafa), l'enthousiasme, l'extase et l'illumination; ces deux
derniers degrés pourraient même n'en former qu'un seul, car il nous semble
TÛV 8EWV. "OXr, yàp r\Çwy) T7|Ç ^"XÔî y-ai tâo"ai ai Èv aÙTrj Suvâpeiç ûyroy.Ei'pEvat TOI; BEIOÎÇ xivoûvïai OTTWÇ
âv f|yÉpov£ç auToïç ÈÔÉXwffc. Id., Ibid. sect. 3, cap. xiv, p. 132, lin. 11-17.
1 'AXX' OÎIOU pèv TÈXEia Ta y.aTOpBwpaTa ÊOTI xaï aixâpv.q y.aï àvsvSEr,, GEOÏ
TOVTWV EÏaïv y|yÉp.0VEç, STOU
SE picra y.aï Ppa/û TITWV àxpwv aTroXEiTiopEva ayyÈXouç
£/_£! E?uT£XoùvTaç auTa xaï ÈTîiSEixvûovTaç, Ta
S'Écr^aTa Saip-ocu SiaTtpaTTEcrBai aTcovEvÉpriTai' nâvTa y£ pv/jv Évï yÉ
TIVI TWV -/PEITTOVWV ÈrtiTÉTpayrTai TWV
6£07Cp£Tîwv TrpâçEwv y) xaTopÔwffiç. "ETCEI oùSè Xôyov TtEpï Bewv àv£U 8EÛV XaXEÏv Suvaràv, pyJToi
yE Sr) îerôOEa
Èpya y.aï nàcav wpôyvwffiv âvEU 8EWV TIÇ av ÈTCIT^SEÛCTEIE. TÔ yàp àvBpwTiivov çûXov âaSEVÉç ÈffTi xaï ffpixpôv
(3XÉ7CEI TE ÈTtï Ppa-/ù, cnjp.çuTov TE oùSÉvEiav xlxxr,Tai- p-ïa 6 ÈffTÏv Èv aÙTW T?,Ç ÈvuTtapxoûffyjç
TïXâvr,ç xaï xapayr,i
xaï T7|Ç ào-TaTOu p£TaêoXr,ç îaTpîi'a, £Ï Tiva p.ETouffîav BEÎOU ÇWTÔÇ xaTa TÔ SuvaTÔv p.ETaXâëoi. (Id. Ibid.,
sect. 3, cap. XVIII, p. W, HB. 3-16.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 61
qu'il n'existe entre eux aucune différence, si ce n'est que le premier a plutôt
rapport à l'intérieur et le second à l'extérieur. Pour être capable de jouir de
cette extase, l'homme ne devait pas nécessairement posséder les qualités de
l'esprit, des vertus singulières, avoir des pensées relevées ; toutes ces choses
peuvent être utiles et préparer dans l'âme l'arrivée du dieu, mais ce sont les
seuls tjvv5*p.am divins qui éveillaient la volonté divine, c'est-à-dire les seuls
prodiges, signes ou symboles que l'on empkryait dans la théurgie 1 Quelle
.
différence pouvons-nous voir maintenant entre cette doctrine et celle de
Ménandre enseignant qu'il donnait à ses disciples une science qui les rendait
capables de vaincre les Anges créateurs du monde 2. L'un, au moyen de
cette science, promettait l'union avec la divinité, l'autre la victoire sur les
Anges, c'est-à-dire le moyen de devenir immortels comme Dieu lui-même.
Il nous semble donc que la magie enseignée par Ménandre et donnée
comme l'unique moyen de salut, le seul culte agréable à la divinité, ressem -
blait à la théurgie de Jamblique et avait un sens beaucoup plus étendu que
celui que nous comprenons à présent sous ce mot de magie. C'est ce sens que
nous avons essayé de déterminer en montrant ce que c'était la magie de
Jamblique. Nous ne voulons pas dire toutefois, que la magie de Ménandre
fût étrangère à toute superstition, n'eût recours à aucune supercherie, ne
fît usage d'aucun de ces moyens, d'aucune de ces interventions qui se présen-
tent d'elles-mêmes à l'esprit lorsqu'on prononce ce mot 3 ; rien ne serait moins
vrai et ne donnerait une plus fausse idée de la doctrine du disciple de celui
qui a été surnommé le Mage par excellence. L'époque à laquelle appar-
tenait Ménandre aimait, recherchait avec ardeur tous les prétendus prodiges,
des magiciens ; Ménandre n'aurait pu se dispenser de les employer, quand
même il l'eût voulu, sous peine de ne trouver aucun adepte, et nous savons
par le témoignage des auteurs ecclésiastiques que Simon employait tous ces
moyens et que Ménandre suivit l'exemple de son maître. Nous né nous arrê-
terons pas à rechercher ces moyens ; d'abord, nous n'avons aucun texte positif,
et de plus, ils devaient ressembler en tout à ceux employés par les autres
1 Ta S'wç xuptwç ÈyEÎpovTa TY)V 6EÎav 6ÉXr,o-iv aùïà xà 6Eïâ l<m ffuvTEXripaTa. (Ibid., sect. 2, cap. xi,
p. 97, lin. 15-16.)
8 Cf. supra et saint Iren., cap. XXIH, n. 5, du liv. I".
3 Si l'on veut avoir quelque idée de ces interventions, de ces moyens, on n'a qu'à lire les ouvrages de
l'auteur illuminé qui s'est caché sous le pseudonyme d'Elipbaz Lévi.
62 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
magiciens, et dont on peut voir la description dans les auteurs qui en ont
traité d'une manière spéciale 1. Il sera plus importante de montrer comment
nous pouvons nous servir de la magie de Jamblique, pour découvrir ce
qu'était la magie de Ménandre : pour cela, il nous faut rechercher et
indiquer rapidement les sources du livre des Mystères.
Il n'est personne qui soit persuadé que Jamblique a voulu composer une
doctrine nouvelle pour l'enseigner ensuite : il nous apprend lui-même qu'il
a seulement voulu faire connaître la doctrine des anciens Égyptiens et répondre
ainsi aux doutes de Porphyre en lui montrant que la théurgie s'appuyait
sur les rites antiques de l'Egypte. Pour mieux atteindre son but, il se cache
sous l'autorité du prêtre Abammon, dont il se dit le disciple 2. Or, il est évident
que si Jamblique ne fait pas connaître le culte de l'Egypte tel qu'il se prati-
quait dans la plus haute antiquité égyptienne, ou même sous les dynasties
plus rapprochées de nous, il expose tout au moins les doctrines des temps quj
ont précédé notre ère, au moins depuis les commencements de ce que l'on
appelle le bas empire égyptien. Nous savons, en effet, que bien avant le gou -
vernement des Ptolémées, à l'époque où Babylone n'avait pas encore atteint
sa plus haute splendeur, la magie était en grand honneur en Egypte. Isaïe,
au chapitre de la prophétie sur l'Egypte, s'écrie : « Et l'esprit de l'Egypte
se rompra dans son coeur, je dévorerai sa prudence, ils interrogeront
leurs idoles, leurs devins, leurs serpents et leurs magiciens. 2 » Dès ce temps
donc, la magie était en honneur en Egypte ; elle l'était dès le temps deMoyse,
dont nous ne considérons ici le texte que sous sa valeur historique, et nous
•voilà tout à coup reportés jusqu'à la dix -neuvième dynastie 3. Nous ne voulons
pas dire cependant, que la magie et ses prestiges fussent alors une manière
d'honorer la divinité, non ; le culte était plus pur, les fêtes égyptiennes, dont
la description est parvenue jusqu'à nous, le démontrent amplement; mais, à
vons-nous dire que Ménandre rejetait loin de lui les prestiges déclarés par
Jamblique l'oeuvre des esprits mauvais, qu'il ne voulait pas de cette magie
insidieuse et trompeuse, méprisée par le philosophe néoplatonicien? Rien
n'est moins prouvé: il nous semble, au contraire, comme nous l'avons déjà dit
plus haut, que Ménandre, disciple de Simon le Mage, devait avoir recours
à des supercheries grossières, dans le genre de celles qu'employait Simon.
Que le nombre en ait été petit ou grand, nous ne pouvons pas l'affirmer, car
nous n'avons aucun monument le dénotant expressément; mais nous sommes
contraire, ils ont été persuadés que tout n'était que prestiges et supercheries ;
mais non, c'était un mysticime particulier qu'ils n'avaient pas découvert
parce qu'ils étaient mal placés pour le découvrir, comme ils
n'avaient pas
davantage découvert le mysticisme des mystères égyptiens. Et cependant,
nous savons par d'autres monuments échappés à la destruction du monde
païen, que sous les symboles mystérieux de !Ég3rpte se cachait un corps de
doctrine, une mysticité plus ou moins pure, dont on ne peut nier l'existence.
Il n'y a rien là qui doive surprendre : les Pères de l'Eglise ne pouvaient pas
tout connaître et tout exposer : ils n'ont eu bien souvent en mains que des
sources insuffisantes, ils ont employé les expressions qui sonnaient à leurs
oreilles, sans s'apercevoir que, sous ces expressions, se cachait un sens qui
leur a échappé et que la comparaison avec d'autres monuments peut nous
faire découvrir.
Avons-nous besoin de nous demander maintenant, d'où Ménandre avait tiré
cette doctrine? Il est évident que c'est de l'Egypte, de cette vieille terre clas-
sique de la magie mystique ou des prestiges trompeurs. Qu'il ait fait cet
emprunt avec une pleine conscience,.ce n'est pas ce que nous voulons dire;
l'Orient tout entier, était, au premier siècle de l'ère chrétienne, imprégné cb
ces doctrines; elles ont donc pu lui venir de côtés différents; niais cela
importe peu, puisqu'on ne peut pas le constater d'une manière plus
expresse. D'ailleurs Ménandre, selon toute vraisemblance, enseigna dans la
ville capitale de la Syrie, Antioche, dont les fréquents rapports avec l'Egypte
sont connus. Enfin, à cette époque, le soufle était au syncrétisme, et Ménandre
n'a pas différé de ses contemporains ; à la doctrine de Simon, qui n'est elle-
même qu'un syncrétisme des éléments les plus divers, il ajouta un élément
nouveau, la magie élevée à la hauteur d'un culte et presque d'une religion.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 67
II
SATORNILUS
Satornilus 1 fut l'un des deux disciples de Ménandre, dont les noms ont
échappé à l'oubli ; l'autre fut ce Basilide qui fera le sujet du chapitre sui-
vant. On ne peut rien assurer sur l'origine et la patrie de Satornilus ; peut-
être était-il né à Antioche ; du moins, c'est dans cette dernière ville qu'il se
fit le disciple de Ménandre : c'est le seul détail que nous ayons sur la vie de
ce nouveau docteur, qui devint le père du Gnosticisme syrien 2. A ce titre, il
ne devrait pas figurer dans cette étude ; mais, comme sa doctrine peut expli-
quer celle de Ménandre aussi bien que celle de Basilide, il sera bon de ne
pas omettre ce système.
Les sources par lesquelles nous connaissons ce nouveau système ont
toutes une même dérivation; elles remontent à l'ouvrage perdu qui a été
abrégé par saint Irénée. C'est donc dans l'oeuvre de ce dernier, que nous
trouvons nos premiers renseignements, et le texte grec nous en a été conservé
par l'auteur des Philosophumena. Tous les auteurs s'accordent ainsi à dire
que Satornilus enseigna la même doctrine queMénandre, et, par conséquent,
que Simon : il y a cependant quelques différences, comme nous allons le mon-
trer, après avoir cité et discuté le texte de saint Irénée. « Satornilus, dit
l'évêque de Lyon, enseigne qu'il y a un Père inconnu de tous et qui a créé
les Anges, les Archanges, les Vertus et les Puissances. Le monde et tout ce
qu'il renferme a été créé par les Anges : l'homme est une création des Anges
1 Sur Satornilus, cf. Iren., lib. I, cap. xxiv, n. Iet2. —Tertull-, Depnescript.,c,XLVI.—~Epïph.,Hoeres.,
xxni. — Théodoret, Hseret. fabul , lib. I, cap. n et ni. — Philosoph., lib. VII, cap. u, p. 367. —
Augustin, Hseres., m.— Eusèbe, Hist. ecrl., lib. IV, cap vu.— Ce gnostique est nommé le plus souvent
SaturniDUs; c'est à tort. Seul l'auteur de la version latine de saint Irénée le nomme ainsi : Théodoret
après saint Épiphane l'appelle ZxTopvïXoç, l'auteur des Philosophumena qui nous a conservé le texte de
l'évêque de Lyon écrit SaTopvEÏXoç. La forme Saturninus n'a donc pas de raison d'être : il est évident
que l'auteur de la version latine n'a écrit ce nom Saturninus que par suite de l'analogie que présentent
les formes grecques laTopvîXoç et SaTopvEÎXoçavec lenomSaturnusdont Saturninusn'est qu'un diminutif.
Satornilus est donc le véritable nom de notre gnostique.
2 ZaTopvEÎXoç SE TIÇ auvay.pâo-aç TW Bao-iXÈiorj y.aTà TOV auTÔv ypovov, SiaTptyaç SE EV AvTio^Ei'a T7|Ç
Zupi'aç ÈSoyp.âTio-E ToiaûTa ômûa xaï MlvavSpoç. (Philosoph., lib. VII, n, n. 28, p. 367, lin. 5-7.)
68 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
qui, dit Satornilus,après avoir vuparaîtrel'image brillante qui était descendue
de la souveraine puissance, ne purent la retenir parce qu'elle remonta aussitôt
vers celui qui l'avait envoyée. Alors ils se dirent en s'exhortant les uns les
autres : Faisons l'homme à l'image et à la ressemblance (de la première
image). Cet homme fut créé, mais il ne pouvait se tenir droit à cause de la
faiblesse des Anges, il rampait à terre comme un ver : la Puissance d'en haut
en eut pitié, parce qu'il avait été créé à son image, elle envoya une étincelle
de vie qui releva l'homme et lui donna la vie 1. Après la mort, cette étincelle
retourne vers ce qui est de la même espèce, et le reste se dissout, chaque
partie d'après la nature des éléments dont elle est formée. Il démontra que le
Sauveur n'était pas né, qu'il était incorporel et sans forme ni figure 2 : qu'il
n'était apparu comme homme qu'en apparence 3, et que le Dieu des Juifs était
l'un des Anges. Puis il ajoute que le Père aj^ant la volonté de détruire tous
les Princes (Hpyp-xz) 4, le Christ vint parmi nous, pour la destruction du
Dieu des Juifs et le salut de ceux qui croient en lui : ce sont ceux qui ont en
eux-mêmes l'étincelle de vie. Satornilus dit qu'il y eut deux genres d'hommes
formés par les Anges, l'un bon et l'autre mauvais. Et parce que les démons
venaient en aide aux mauvais 5, le Sauveur est venu pour la destruction des
mauvais et des démons, et pour le salut des bons. Ils appellent le mariage et
la procréation des oeuvres de Satan. Un grand nombre de ses disciples 6
s'abstiennent de manger de la chair, et, par cette feinte continence,
en séduisent plusieurs. Quant aux prophéties, les unes, disent-ils, ont été
faites par les Anges qui ont créé le monde, les autres, par Satan, que Sator-
nilus nomme "' un Ange et dont il fait l'adversaire des créateurs du monde et
i Dans la version latine de saint Irénée, on lit : quEe erexit hominem et articulavit et vivere fecit.
(Pair, grxc, t. VII, col. G74.)
2 Dans la version latine on lit seulement : sine figura.
3 Putative, loco ooxr,cEi.
s Ici la version latine dit : Et propter hoc quod dissolvere voluerint palrem ejus
omnes principes. Le
texte grec dit : Kaï S'.à TÔ poû'AEo-8ai TÔV TtaTÉpa -zaTaXûo-ai ïiâvTaç TÔUÇ àp-/_ovTaç. La phrase est amphi-
bologique, et l'auteur de la version n'a pas compris le vrai sens. Grabe l'a\ait déjà conjecturé; la
découverte des <I>!Aoo-oçôup.Eva le montre. D'aillei.rs Théodoret avait écrit
sans amphibologie EiTa
:
-où TiXâo'p.aToç ÈmAr,8EÏç TOV TraTÈpa, z;n\, TOÛ Xpioroû xaTaXûo-ai |3ouX6pEvov àyyé-
p.ETa TÛV â'XXwv
Xwv y.aï TÔV 'louoxîcov 6Eri. Il n'y a pas à s'y tromper.
5 Adjuvant, loco È6or,'Jouv.
6 Ex iis qui suât ab ea
7 Ostendit loco ÛTTÉSETO.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 69
que l'autre lui reste fidèle. Quant à la création, il n'y en avait pas, à propre-
ment parler ; c'était l'émanation enseignée par Simon le Mage, car aucun
gnostique n'a jamais enseigné la création, comme nous l'entendons aujourd'hui.
En cela, Satornilus ne s'écartait donc pas du système primitif de Simon, il
enseignaitl'existence des trois mondes, puis qu'il y avait des seons supérieurs,
des Anges créateurs et un monde qui est la terre sortie de la main des Anges.
Cela nous paraîtra encore plus certain, si nous recherchons pourquoi Sator-
nilus enseignait que le nombre des Anges créateurs était de sept. Ce n'est
qu'une conséquence de la doctrine primitive. En admettant les trois mondes,
Satornilus devait admettre le principe de similitude, d'après lequel ils se déve-
loppent, il enseignait l'existence de sept Anges créateurs parce que Simon
le Mage avait placé dans son monde supérieur six seons avec la Puissance
infinie, dans son monde intermédiaire, six autres seons avec le grand Silence.
Parmi ces sept Anges, l'un était le premier, c'était le Dieu de Juifs qui devait
mettre la concorde et l'harmonie entre les sept Anges, ou dans la création de
ces Anges. Si nous voulions faire une conjecture, nous dirions que les six
autres correspondant aux six asons du monde intermédiaire de Simon, avaient
sous leur pouvoir le Ciel et la Terre, le Soleil et la Lune, l'Air et l'Eau.
Cependant, cette nouvelle ressemblance entre Simon et Satornilus n'est pas
entière, car nous devons faire observer que Simon avait plutôt fait de ses six
seons des réalités abstraites, et que Satornilus y avait ajouté des réalités con-
crètes dans la personne de ces Anges, administrant chacun la partie qui lui
était échue de la création. Mais ce fait est commun dans l'histoire des reli
-
gions : toutes ont imaginé des êtres supérieurs présidant à chaque partie du
monde : chez les peuples de l'Iran comme chez les Phéniciens, chez les Babjr-
loniens comme chez les peuples de l'Inde, pour ne citer que l'Orient,
on
trouve cette doctrine à la base des diverses religions, elle s'est continuée chez
les Chrétiens comme elle existait chez les Juifs, c'est la doctrine des Anges
gardiens. Si elle se trouve ainsi dans toutes les religions, c'est qu'elle répond
sans doute à une croyance universelle, à un besoin général de l'humanité.
Comme Simon, Satornilus enseignait encore que les Anges placés
dans le monde du milieu s'étaient séparés du Père inconnu; mais il
s'écartait de son maître dans l'explication de cette faute première qui, clans
tous les systèmes, est l'origine du mal physique et moral. En effet, Simon avait
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 71
enseigné que la Puissance infinie et éternelle avait envoyé son'Evrivota (sa
Pensée) vers les Anges, dans le monde du milieu ; que ceux-ci s'en étaient
emparés, l'avaient retenue, maltraitée, et forcée de descendre dans les corps
des hommes et même des animaux. D'après Satornilus, du haut du premier
inonde le Père inconnu envoya une étincelle de vie (amvSvipoc Çu/Js), cette étin-
celle brilla aux yeux des Anges qui voulurent la retenir, mais qui n'en eurent
pas le-temps, car elle remonta aussitôt vers celui dont elle était émanée. Ici
encore, l'expression de Satornilus est plus concrète que celle de Simon, mais
la mission ou fonction de l'étincelle de vie est identique à celle de la Pensée :
chez l'un et l'autre, cette émanation devient le principe d'une chute primitive,
car chez Simon, les Anges retiennent 'Er.lvoix ; chez Satornilus ils veulent la
retenir, et parce qu'ils n'ont pu le faire, ils prennent la résolution de former
l'homme afin d'en conserver l'image et la ressemblance.
Si maintenant de la nature de Dieu nous passons à la nature de l'homme,
nous verrons que Satornilus, tout en conservant le fonds de la doctrine de
Simon, l'a modifiée selon ses propres idées. Comme ses maîtres, Satornilus
enseignait que l'homme est une création des Anges qui s'étaient exhortés aie
faire en disant : Faisons l'homme à l'image et à la ressemblance. Or, de
quelle image veulent-ils parler ? sinon de l'image de cette étincelle de vie
\
qu'ils n'ont pu garder Malgré cette intention, l'homme qu'ils créèrent
participa à leur faiblesse, il ne put se tenir droit, il rampa comme un ver, et
il fallut que le Père inconnu lui envoyât l'étincelle de vie pour l'animer. G;Î
sont là pour nous des détails nouveaux que nous n'avons trouvés ni chez
Simon, ni chez Ménandre : Satornilus complétait ses maîtres, mais ne les
abandonnait pas. Dans son système, comme dans les deux que nous avons
exposés précédemment, l'homme n'est pas créé, nous l'avons déjà dit : il est
formé par émanation.-Ici, cette émanation est double. L'homme est formé
par les Anges au moyen d'une émanation incomplète qui n'est pas douée de
vie; puis leur oeuvre est complétée par le Père inconnu, envoyant à la créature
informe des Anges une étincelle de vie qui le relève et le fait vivre, qui
complète l'image et la ressemblance à laquelle les créateurs n'avaient pu
arriver par eux-mêmes. Or, quelle est donc cette étincelle de vie? C'est une
émanation du Père inconnu, une manifestationde son être, comme nous l'avons
vu ; et comme, dans tous ces systèmes, les manifestationsde la divinité sont
des seons, il s'ensuit que cette étincelle de vie était la propriété d'un seon
particulier. Notre conclusion se trouve amplement justifiée par le texte de
saint Épiphane, qui, au lieu de l'expression cmvS7,pc tavig emploie le mot de
•JWVT), la Voix, et cette $«-//)' n'est autre que le troisième seon du monde supé-
rieur dans le système de Simon le Mage : ce qui nous permet de voir que
Satornilus admettait les mêmes seons que Simon 1. Sans doute, nous n'avons
pas ici l'émanation à un seul jet, telle que nous sommes habitués à la conce-
voir; il y a émanation par juxtaposition, s'il nous est permis déparier de la
sorte : chaque agent émanateur produit sa partie- de l'émanation totale qui a
encore besoin d'être complétée par l'action immédiate du Père inconnu,
premier principe de toutes les émanations. Il ne faut pas que cela nous étonne,
nous verrons d'autres exemples d'une pareille émanation, et dans le système
de Valentin, il ne faut pas moins de trente agents émanateurs pour produire
ce qu'il appelle le Fruit commun du Plérôme.
Sur la rédemption, Satornilus n'avait rien imaginé de nouveau, il s'était
contenté de la doctrine de ses prédécesseurs. Les Anges créateurs opprimaient
l'homme, le Sauveur vint pour le délivrer de leur opression : parmi les hommes
ceux qui ont l'étincelle de vie, c'est-à-dire dans ce nouveau sens, ceux qui
croient en Satornilus sont sauvés. Cependant Satornilus ne se disait pas le
Sauveur ou l'envoyé de Dieu : il était plus modeste que Simon et Ménandre.
Nous ne savons rien de plus sur le système cosmologique et anthropologique
de Satornilus, et nous en aurions fini avec lui, s'il ne nous restait un problème
nouveau à examiner, celui du dualisme qui est au fond de son système et qui
en constitue l'innovation la plus importante. Avant d'aborder l'examen de
cette question, il nous faut jeter un dernier coup d'oeil sur les Anges créa-
teurs et sur le dieu des Juifs en particulier. Quoique les Anges créateurs de
Satornilus correspondent aux Anges créateurs de Simon, que leur nombre
soit le même que le nombredes habitants ou seons de ses deux mondes supérieur
et intermédiaire, cependant 'la seule limitation de leur nombre à sept est
quelquechose d'important. Toutle monde sait que ce nombre sept a été regardé
comme un nombre mystérieux entre tous, et les peuples anciens y ont attaché
une signification particulière.
Parmi ces sept esprits, ces sept Anges créateurs, il s'en trouve un auquel
Satornilus attribue un rôle particulier et une sorte de prédominance: c'est le
dieu des Juifs. Cet Ange était plus particulièrement méchant, et le Père
avait pour lui une aversion plus profonde. C'est pour détruire sa puissance
que le Sauveur est venu sur la terre. On pourrait croire jusqu'à un certain
point que ce dieu des Juifs est le même que Satan sous un autre nom, mais
lorsque le texte nous dit, que « parmi les prophéties, les unes sont dues aux
Anges créateurs, les autres à Satan, qui lui-même est un Ange mauvais,
combattant les Anges créateurs et surtout le dieu des Juifs 4 », il est évident
que les deux adversaires ne sauraient être identifiés. Peu importe donc
qu'après avoir dit que lé Sauveur est venu détruire la puissance du dieu des
Juifs z, le texte ajoute qu'il est venu pour détruire les démons 3, nous sommes
avertis maintenant qu'il s'agit de toute autre chose. Mais pourquoi Satornilus
met-il ainsi en avant le dieu des Juifs, lui donne-t-il une puissance supé-
rieure qui n'est employée qu'à opprimer les hommes ? C'est qu'ici nous assis-
tons à la formation d'une idée nouvelle, qui toujours ira en grandissant dans
les autres systèmes gnostiques découlant du système de Satornilus, et qui se
distingueront par leur haine du judaïsme. C'est ici le premier pas dans cette
voie qui conduira certaines sectes gnostiques à enseigner des horreurs sur ce
dieu des Juifs qu'elles haïssaient mortellement. Quant à Satornilus, il n'en fait
pas un principe mauvais, il se contente d'en faire le chef des Anges créateurs
et s'il ne ditpas que la rédemption s'exerça pour lui, on peut cependant affirmer
que telle était sa croyance, car la rédemption a lieu pour toutes les émanation'
qui sont tombées et déchues delà splendeur du premier principe.
S'il en est ainsi du dieu des Juifs, que faut-il penser, au contraire, de cet
autre personnage nouveau que Satornilus nous présente pour la première
fois et qu'il nomme Satan? Pour répondre sur le champ à cette question, disons
que Satan est un Ange du mauvais principe, c'est-à-dire que Satornilus
! "Aç 3È âiiô TOÛ Xorcavfi, ôv y.aï auTÔv ayyEXov àvT'.TtpcxTTovTa TOÎÇ xoo-p.o«oloïçÛJTÉOETO, p.àXio-Ta SE T<3
i Cf. le texte en entier où l'expression de démons est employée assez souvent pour montrer ce que
nous faisons remarquer.
76 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
de leur sens général par Simon lui-même : d'ailleurs les fondateurs .de sectes
et de systèmes ont toujours cherché à bénéficierde leur doctrine, et cela se
comprend. Simon se donnait comme le Sauveur, Ménandre faisait de même,
Satornilus eut plus de modestie ; ce sont des divergences, mais tous s'ac-
cordaient à dire que leur doctrine donnait seule l'immortalité bienheureuse.
Tous les trois se servaient aussi de la magie pour acquérir cette immortalité,
et Ménandre l'élevaaurang d'un culte qui devait se perpétuer après lui.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Les deux chapitres précédents ont montré comment les doctrines gnos-
tiques étaient contenues en germe dans les systèmes de Simon le Mage et de
son disciple Ménandre qui revécut lui-même dans l'enseignement de Sator-
nilus. Ce Satornilus eut un condisciple nommé Basilide : tous deux s'étaient
instruits et formés près de Ménandre ; mais le premier demeura en Syrie,
pendant que le second allait porter en Egypte des doctrines qui n'étaient pas
sans ressemblance avec celles des temples de l'ancien empire pharaonique.
Basilide est vraiment le premier gnostique égyptien ; sa doctrine eut une
apparence nouvelle qu'il ne dut qu'à son génie facile et profond, car il se
sépara presque entièrement des enseignements de Simon et de Ménandre. Mais
avant d'exposer son système compliqué, certaines observations préalables
sont nécessaires sur sa vie et sur la valeur des sources auxquelles nous
devons puiser nos renseignements 1.
Les premiers renseignements que nous avons sur Basilide nous le mon -
1 Sur Basilide, cf. saint Irénée, Adv. Hseres., lib. I, cap. xxiv.— Clément d'Alex., Strom., lib. III
et VII. — Tertullien, De Prssscript., XLVI. — Saint Epiph., Hieres., xxiv.— Théodoret, Hssret. fab.,
78 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
avait pris ses renseignements clans un ouvrage antérieur, ou peut-être sur les
lieux mêmes, dans le voyage qu'il fit en Egypte, et saint Irénée nous donne
des renseignements identiques d'une manière plus concise. Quoi qu'il en soit,
Basilide, instruit par Ménandre, ne s'était pas tellement attaché à la doctrine
du maître, qu'il ne souhaitât avoir un enseignement propre3 : ce fut sans doute
la raison qui le porta à se séparer de son maître, à choisir un autre théâtre
pour son action privée, et à parcourir
l'Egypte afin d'y répandre sa doctrine.
Basilide avait étudié l'Ancien Testament, connaissait plusieurs des livres
du Nouveau : ce que nous en dirons plus loin le montrera amplement. Il affir-
mait avoir reçu sa doctrine de l'apôtre Mathias qui lui avait laissé, disait-il,
des livres apociyphes recueillis des lèvres même de Jésus 4. Pour rehausser
encore l'importance de cet enseignement secret reçu de l'apôtre Mathias,
Basilide se disait le disciple de saint Pierre par l'intermédiaire d'un certain
lib. I, cap. iv. —Eusèbe, Hist. eccles., lib. IV, cap. vu. —Pbilaslre, cap. xxin, et surtout le livre VII
des Philoso-ûhumena, cb. i.
1 Aûo yàp auToï syÉvovTo o-uoyôXao-Tat, Bao-iAsîovjç TE y.aï ZxTopvEÏXoç. Ky.ï ô p.Èv Bao-[XE;8r,ç OTJÔÇ
Tr,
Aïyû-TCTw 7w=vto-aç, ÈXSÏOE
Ta cxoTEivà aÙToû TOÛ Bâflour x~nc -TZIA-Ir,c IXTIOUEEV. (Saint Eninh. Uxres . XXITI.
n. —1. Cf. liserés., xxiv, n. 1.—Es; iis Menandri placitis Saturninus qui fuit ab Antiocbia, ea qua;
est apud Daphnen, et Basilides occasiones accipientes, distantes doctrhias ostenderunt ; alter quidem
in Syria, alter vero in Alexandria. — Iren., lib. I, cap. xxiv, n. 1.
— Cf. Eusèbe, Hist. eccles.,
lib. IV, cap. vu.)
S Bao-O.EiS/jç p.Èv ouv, xx6x avw irpoSEÔyjXwTai, Èv T?,
TWV AÏYUTÏTÎMV y.wpa o--EtXàp.Evoç Tr,v TîopEÎav, ÈXEICE
Tàç otaTpigàç £TcoiEÏTO,EiTaÉ'p-/ETai EÎÇ Ta pipe, TOO TIpoo-wTî'Tou y.aï 'AvÔpiëiTou. Où
p.r,v àXXà y.aï Ttëpï Tr,v
£aÏT<iv xaï AXEçâvopEiav, y.aï 'AXEçavSpoTtoXiTr.v VOIAÔV. (Epin.. User., 1. Sur
ywpov, Y.XQI xxiv. n. ces
nomes, V. Parthey, Vocabularium coptico-latinum, p. 516, 542, 544, aux mots Athribis, Prosopis,
Saïs. Cf. Zur Erdhwnde des alten JEgypten, du même,
aux cartes.)
3 Basilides autem, ut altius aliquid et verisimilius invenisse videatur,
in imtnensum extendit sententiam
doctrine suoe, Iren., lib. I, cap. xxiv, n. 2. Kaï Ëp^ai pÈv (6 Ba<nXsîôV,ç) xr,PÛTTEiv Û7tEp6éXr,vùirÈp TÔV
yôr,Ta, TÔV xaTaXEi?8ÉVTa ÈTTÏ T?,Ç lupîaç t'va 8?,8EV Ta uirÈp ÈXEÎVOV 8ir,yoûp.Evoç S6Çr|
<7-jo~/o).â(jT()V aÙToû
çavTao-iâÇEiv vtXÈov TOÙÇ àxoûovTaç, àpÉ<r/.Ecr8ai 8È y.aï o-jvayE:'psiv TtXr/j/) ùrtÈp TÔV ÉTaïpov
aÙToû SaTopvîXov'.
(Epipb., Hier., xxiv, n. 1.)
4 *aoïv EÏp/)y.Évai MaTStav aÙToïç Xôyouç àrroxp^ouç, oûç
r,y.ouo-E Ttapà TOÛ IwT?,poç y.aT'S'av SiSay8E''ç.
(Phil., lib, VII, 1, n. 20, p. 344, lin. 2.) '
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 79
Glaucias dont nous ne connaissons que le nom 1. On peut, d'après cela,
affirmer hardiment qu'il était chrétien, quoique nous ne possédions pas un
seul témoignage qui nous assure de son baptême. En outre, il devait être
chrétien, celui qui admettait les quatre évangiles qu'il mutile en plusieurs
endroits de ses ouvrages et dont il se sert pour éta}rer son système. D'après
le témoignage d'Eusèbe, Basilide avait composé vingt-quatre livres sur les
évangiles, il les nommait Exégétiques 2; Clément d'Alexandrie cite un
passage du vingt-troisième 3, et, dans les actes de la dispute d'Archélaûs
contre Manès, on trouve un fragment du troisième de ces livres 4. D'après
le témoignage d'Origène, Basilide n'aurait pas hésité à faire lui-même un
nouvel évangile 5; quoi qu'il en soit, le philosophe rejetait l'Ancien Testa-
ment, et, au lieu des prophètes, il recommandait deux livres de prophéties
publiées par les prophètes Barcoph et Parchor 6. Parmi les Épitres des
Apôtres, il en recevait quelques-unes comme inspirées, rejetait les autres
quand il n'en pouvait tirer parti 7. Tout cet ensemble de preuves nous fait
considérer Basilide comme un philosophe chrétien qui n'a pas su se garder
des nouveautés de doctrine, sans que nous puissions préciser le moment où
il dut embrasser le christianisme.
Nous ne pouvons pas davantage préciser avec exactitude l'époque où Basi-
lide enseigna. La question a longtemps été agitée entre les auteurs, sans que
l'on pût en donner la solution définitive ; nous ne serions pas plus heureux.
Qu'il nous suffise de dire que tous les auteurs le placent avant Valentin et
qu'il vivait encore sous les règnes de Hadrien et d'Antonin le Pieux, pendant
le pontificat de Hygin, c'est-à-dire vers l'an 140 8. Nous nous efforcerons
plus loin de déterminer l'époque où Valentin parut ; quant à Basilide, il nous
semble propable que, dès l'an 80 de notre ère, il devait avoir commenc
1 Ka6âfrEp ô Bao-!ÀsîS/;ç, xav rXauy.tav cTT.ypirs/iTai SiSâoy.aXov wç aùvoûo-iv auToï, TOV UÉTpou Éppr.vÉa.
(Cl. Alex., Str., lib. VII, cap. xvn; Pair, lyrxc. 1. IX. col. 552.)
2 Cf. Eusèbe, Hist. eccles., lib. IV, cap. vu.
3 Bao-iXs?8r,ç Se Èv TW SIXOCTW TpÏTW TWV 'Eç>,yr,Tixwv (Cf. Al., Str., lib. VII, cb. xvn. Pair, grssc,
t. IXS col. 549.)
* Cf. Jacobi, Das ursprùngliche Basilidianische System. — Zeitschrift fur Kirchengeschichte,
1877, p. 493.
5 Homil. 1, in Lucam.
6 Cl. Alex., Strom., lib. VI, ch. vi, Ibid. col. 275.
7 Hieronymus,. In Epist. ad Titv.m.
8 V. à ce sujet Eusèbe, Hist. eccles. lib. IV, cap. vu. —Cl. Alex., Str., lib. VII, cap. xvn.—Th«od.,
80 LÉ GNOSTICISME EGYPTIEN
Hxr. fab., lib. I, cap. it. — Hieion., Contra Luciftrian.— Cypr., Epist. 75. — Epiph., Hier. 31.
n. 2. — Hieron., Catalog. voce Agrippa. — Cf. D. Massuet, De Basilide, n. 112, 113, 114. Pair,
VII, —
.grsec, t. col. 32-135. —Isaac Voss, Dodwel), Pearson ap. Patr. groec, t. IX, col. 547-552,n°s 47,
49 et 52. V. aussi les auteurs allemands
que nousjcitons.
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 81
toutes de l'analyse d'un ouvrage antérieur maintenant perdu : nous allons le
démontrer à la suite de MM. Lipsius et Harnack 1, en nous attachant uni-
quement aux évêques de Salamine et de Lyon, heureux de rencontrer une
occasion de relever le témoignage de saint Épiphane que l'on traite d'ordi-
naire un peu légèremen t ; car si les réfutations qu'il donne pourraient être plus
philosophiques et moins querelleuses, ses expositions de systèmes sont pui-
sées aux meilleures sources, et la critique n'y fait pas si complètement défaut
qu'on l'a prétendu. L'évêque de Salamine avait une assez vaste érudition,
malheureusement il en a fait un usage trop fréquent et trop peu judicieux ;
mais il faut nous rappeler que les chrétiens des premiers siècles, s'ils étaient
moins raisonneurs, n'étaient pas moins raisonnables que nous, et ce souvenir
nous fera juger saint Épiphane avec moins de sévérité et plus de justice.
Il est facile à quiconque lit avec soin le premierlivre de l'ouvrage de saint
Irénée contre les Hérésies (Adversus Hsereses), de remarquer entre les neuf
derniers chapitres de ce livre et les précédents, une différence radicale dans
la manière de composer et dans l'exposition des systèmes hérétiques. Cette
dernière partie semble même n'avoir été ajoutée à la première qu'après coup,
car saint Irénée dit ouvertement dans son premier préambule qu'il a l'inten-
tion de réfuter seulement les erreurs de Valentin et des disciples de Valentin2.
Mais lorsqu'il eut achevé cette première partie de son oeuvre, il lui sembla
bon de revenir sur ses pas, de rechercher quels avaient été les maîtres de
Valentin, ceux aux systèmes desquels le grand gnostique avait emprunté la
plupart des idées développées ensuite. C'est pourquoi les prédécesseurs de
Valentin sont placés dans l'ouvrage de saint Irénée après les disciples du
philosophe égyptien. En écrivant la première partie de ce livre, l'évêque de
1Zur Quellenkritik des Epiphanios. — Die Quellen der altesten Ketzergeschichte,s von Rich.
Adelb. Lipsius. — Zur Quellenkritik der Geschichte des Gnosticismus, von Dr Adolf Harnack. —
Ce travail a été commencé dans une ville de province où aucun de ces livres n'était à notre disposi-
tion, et avant d'avoir lu ces ouvrages nous étions arrivé aux mêmes conclusions. C'est avec joie que
nous avons vu le résultat de nos recherches ainsi confirmé.
2 'Avayxaïov r|Yr,o-âp.r,v, ÈvTuy.wv TOÎÇ UTCop.vrp.ao-c TWV, WÇauTOÏ XÉyouffiv, OuaXEVTi'vou pa8r,Twv, Êvi'oiç
SE aÛTwv xaï ffup.6aXwv xaï xaTaXa66p.Evoç Tr)v yvwp.r,v a-JTwv, p.qvûo-ai aot, àyaTcr,TÈ, Ta xtpaxusàq y.aï
pàÔEa p.uo-Trjpta, S où TtâvTEç -/wpoûoiv, ÈTÏEÏ p.T| TtâvTEç TÔV ÈyxÉçaXov EçETïTÛxao-iv, Srtwç xaï où p.a8wv
aùîà, Ttâffi TOÎÇ p.ETa <xoû ymtpo. -KOir|Or,ç,"y.aï Ttapaivéo-yjç auTOÎç çuXâçacrSat TÔV |5u6ôv T?|Ç àvoîaç, y.aï T?,Ç
EÎÇ XpiOTÔv pXaaçr,p.iaç. Kaï, xa6wç Suvap.iv rip.ïv, Trjv TE yvwp.r,v aÙTûv TWV VÛV TtapaSiSao-y.ôvTwv,XÉyw
Sri TWV TtEpï IlToXEp.aîov, àTcàv8L0-pa oûo-av Tr,ç OùaXEVTÏvou o-y_oXr,ç, ouvTopwç y.aï oaçwç àytayyEXoûpEv,
xàt àtpoppàçJôwo-opEV, y.aTà TT)V rlp.ETÈpav u.£TpiÔTT]Ta, rcpôç TÔ àvaTpÉTtEiv aÙTr',v. (Patr. lat.,t. VIL Adv.
hxr., lib. I, prboem. col. 441.)
11
82 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
Lyon semble avoir eu sous les yeux les ouvrages mêmes des hérétiques qu'il
réfute; dans la seconde partie, au contraire, sa méthode est sèche, son style
est sans liaison, l'ordre lui paraît inconnu, il met en premier lieu ce qui
devrait se trouver en la dernière place, et s'il a oublié quelque chose, il le
consigne simplement à la fin de son chapitre ou de son paragraphe, sans plus
s'inquiéter si c'est bien la place où il le devrait mettre. Ainsi, lorsqu'il traite
des erreurs de' Basilide *, il parle trois fois des trois cent soixante-cinq cieux
qu'avait imaginés ce philosophe, et à chaque fois il en dit quelque chose de
nouveau, comme s'il eût oublié de le dire précédemment, le tout sans ordre,
sibien que ce n'est qu'à la fin de son chapitre qu'il fait connaître le nom
d'Abraxas comme celui que Basilide avait donné à ces trois cent soixante-cinq
cieux. C'est de la même manière qu'il parle du Sauveur, des Anges et de leur
créateur d'après Basilide; rien de suivi, ce n'est qu'un pêle-mêle de remarques
jetées sans ordre. Il nous semble donc certain qu'en écrivant ce chapitre, saint
Irénée n'avait pas sous les yeux les ouvrages mêmes de Basilide et qu'il ne
faisait qu'analyser un ouvrage antérieur, soit le syntagma de saint Justin
comme l'a prétendu le docteur Lipsius 2, soit, l'ouvrage d'Agrippa Castor, dont
Eusèbe fait mention en parlant de Basilide 3.
Le sentiment que nous émettons trouve une ample confirmation dans la
manière dont saint Épiphane a rendu compte du même système. En effet, saint
Épiphane ne s'est pas ici uniquement servi de l'ouvrage de saint Irénée
; car
quoiqu'il y ait toujours entre eux l'accord le plus complet, on trouve cepen-
dant dans le premier beaucoup de détails qui ne sont pas dans le second ; et,
comme l'évêque de Salamine est postérieur à l'évêque de Lyon, la preuve a
toute sa force. De plus, certains passages obscurs de saint Irénée trouvent
une explication claire dans les paroles de saint Épiphane ; nous allons le
montrer par quelques exemples qui ont rapport à Basilide. En premier lieu,
saint Épiphane nous donne sur les voyages de Basilide des renseignements
qu'a complètement négligés saint Irénée. Chez l'évêque de Salamine, tout est
disposé dans l'ordre le plus lucide, car il traite d'abord de l'émanation des
* Esse autem, inquit, principem ipsorum (Angelorum) eum qui Judseorum putatur esseDeus.Et quo-
niam hic suis hominibus, id est Judoeis, voluit subjicere reliquas gentes ejus genti, reliquas omnes
principes contra stetisse, contra agisse. (Ib., cap. xxiv, n° 3, Pair. groec. t. IX, col. 676.)
2 JBXao-çyjpwv SE auTov TÔV TravTaxpâTopa Kûpiov... TOÛTOV 'EXEÏVOÇ apvoûpsvoç É'va pVJXETai auTÔv
TcapiOTav TWV UTTÔ auTOÛ XEyop.évwv 'AyyÈ)wv, xa8ô p.oi ?rpoSESr|XwTai. 'EXr,Xu8Évat SE TOÙÇ TouSaïouç EÎÇ
y.Xr,pov aÙToû. Kaï TOV auTÔv ù?rèp 'AyyÈAwv aù6ao£0-T£pov, EËayayEÎv SE TOÙÇ uïoùç TG-par,X 'EE cAiyÛTCTOu
aùBaSEÎa Ppa-/i'ovoç TOÙ ïSiou- Sià TÔ Elvai auTÔv ÏTapwTEpov TWV aXXwv y.ai aù6a3Éo-TEpov... Aià TOÛTO
yàp, <pr,o-[, xaï Ta à)Xa É'6vr, È7îoXE'pr,o-£, TOÛTO TÔ É'BVOÇ, xaï TtoXXà xaxà auTw
ÈvESsifavTO, 8tà r,v TWV
aXXwv 'AyyéXwv itapà Çr,Xwo-iv, ÈïrsiSrjïrsp TiapoTpuvoSÉVTEç, wç xaTaçpovoûp.Evoi ÛTE' aÙToû, y.aï auToï
ÏSia Ë6vr, ETIÏ TÔ È'OVOÇ TOÛ 'Io-payjX, TÔ ÛTC' aÙTwv ËTCEicraV TOVTOU yàp TUJXEU.OI TCCÏVTOTE, xaï àytoxaTao--
Tao-.'ai xaT1 aÙTwv liravÉo-Tr,o-av. (Epiph. Hier. XXIV, n. 2.)
,
84 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
Épiphane nous apprend, au contraire, comment eut lieu cette création. En
parlant de la substitution de Simon le Cyrénéen, saint Irénée dit : « Pour
Jésus, il prit la forme de Simon, et se tenant debout il se moqua des Juifs *. »
On ne voit pas bien ce qu'il entend ici par cette expression : « se tenant debout,
stantem, » et l'on ne peut pas rejeter la faute de cette obscurité sur le traduc-
teur, car il ne lui eût pas beaucoup coûté d'ajouter ex adverso si le mot
grec xa.zavziy.pvg se fût trouvé dans le texte de saint Irénée: d'ailleurs, Théo-
doret lui-même qui reproduit exactement saint Irénée ne met rien de plus
clair. Au contraire, saint Épiphane dit d'une manière très compréhensible:
« Pendant qu'on crucifiait Simon, Jésus se tenait invisible en face de la croix,
riant de ceux qui crucifiaient le Cyrénéen 2. » Ces remarques, qui pourraient
être multipliées, suffiront pour démontrer que saint Épiphane n'est pas ici
l'abbréviateur ou le copiste de saint Irénée. Ilfaut cependant ajouter une der-
nière différence. L'évêque de Lyon cite deux fois seulement les paroles
mêmes de Basilide, et peut-être dans ces deux passages doit-on voir plutôt
les paroles des disciples de Basilide que des traits empruntés aux ouvrages
du maître : saint Épiphane cite cinq fois des passages qui sont manifestement
tirés des livres du philosophe. Que conclure de tout cela, sinon que les deux
auteurs ont travaillé, non pas sur les oeuvres de Basilide, mais sur un ouvrage
où Basilide était combattu? En effet, rien d'essentiel au sj^stème ne se trouve
différer dans l'un et l'autre, il n'y a de nouveau chez l'évêque de Salamine,
que des explications, un ordre que l'on ne trouve pas dans saint Irénée, et
si celui-ci ne parle pas de la création de l'homme, il semble cependant la
mentionner implicitement lorsqu'il dit que tout a été créé sur la terre par
les Anges 3. Nous pensons donc que les deux auteurs se sont servis d'un
même'écrivain antérieur, et l'on ne peut pas objecter à cette conclusion que
saint Épiphane cite les paroles mêmes de Basilide plus souvent que ne le
fait saint Irénée, car ce premier auteur pouvait avoir cité ces paroles dans son
1 Ipsum autem Jesum Simonis accepisse formam et stantem irrisisse; eos. Saint-Irénée. (Ib. lib. I,
cap. xxiv, no 4. Pat. lat., t. VII, col. 676.)
2 'EXEÎVOU 6È 0-raupwp.Évou èariqxEi xaTavTiy.puç àôpaToç ô 'Ir,ffoùç, y.aTayEXwv Ei'pwva orau-
TWV TOV
poûvTwv. (Ep. Hier., XXIV, n. 3.)
s Eos autem qui posterius continent coelum Angelos, quod etiam nobis videtur constistisse
a ea quse
sunt in mundo omnia et partes sibi fecisse terrée et earum quoe sunt super eam gentium. (Iren. ib,
cap. xxiv, n" 4. Ib., col. 676.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 85
ouvrages de Basilide, c'est Clément. D'ailleurs, entre les deux écoles, il dut y
avoir des rivalités, des controverses : les Strornâtes de Clément nous mon-
trent que leur auteur y prit une part active, car tous les renseignements que
nous y trouvons sur Basilide et sa doctrine nous sont donnés uniquement
parce que Clément veut réfuter les opinions qu'il cite. C'est la raison pour
laquelle on ne trouve point dans Clément d'Alexandrie une exposition et une
réfutation en règle des erreurs de Basilide ; Clément ne les réfutait qu'en
passant et toutes les fois qu'elles venaient heurter les croyances chrétiennes
qu'il exposait dans ses leçons journalières. Il s'est surtout attaché en réfutant
Basilide et Valentin, à ce que nous appellerions aujourd'hui la psychologie de
leurs systèmes. De plus, l'importance qu'il accorde aux doctrines de ces deux
chefs d'école, nous montre que leurs erreurs s'étaient surtout répandues en
Egypte et dans la ville d'Alexandrie qui était alors la ville importante de
l'Egypte. Nous avons donc, dans les ouvrages de Clément, la source la plus
authentique des renseignements qui nous sont parvenus sur Basilide, et leur
authenticité doit nous servir à vérifier l'authenticité des autres sources : si le
livre des Philosophumena doit être le pivot, les renseignements de Clément
seront la pierre de touche de notre exposition.
Des quatre sources que nous avons indiquées, il ne nous reste plus que la
dernière à examiner. Nous avons peu de choses à dire à ce sujet, car Eusèbe,
dans son Histoire ecclésiastique, ne nous fournit que de légers détails histo-
riques ; mais, comme il nous apprend certaines choses que l'on ne trouve pas
ailleurs et que rien ne peut nous faire révoquer en doute, nous avons dû le
mentionner comme une source particulière.
L'examen qui précède a déjà montré de quelle manière nous procéderons
dans l'exposition du système de Basilide. Puisque nous croyons que dans les
trois grandes sources de nos renseignements il s'agit du même Basilide, nous
n'avons rien de mieux à faire que de compléter les données de l'un par le
données des autres. Nous savons que c'est une méthode banale et relative-
ment facile, nous l'employons ici parce qu'elle nous semble la bonne ; nous
montrerons en parlant de Valentin qu'elle n'est pas toujours la nôtre. Malgré
cette méthode de compléments, la tâche de reconstruire le système de Basi-
lide ne sera pas sans difficulté : parmi les philosophes gnostiques, nul ne s'est
montré d'une conception plus abstraite et plus métaphysique, nul n'a su donner
88 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
Quoique, d'après saint Irénée et saint Épiphane, Basilide ait voulu faire
quelque chose de nouveau en se séparant de son maître Ménandre, il ne faut
pas croire cependant que dans son système tout soit nouveau : les doctrines
de Simon et de Ménandre se retrouvent à la base des doctrines de leur
disciple. A l'exemple de ses maîtres, Basilide voulut résoudre le problème
de l'origine du mal 1. Ce fut pour la solution de ce problème qu'il imagina
son système : du reste, ce fut de même pour résoudre cette question que
tous les Gnostiques donnèrent un corps à leurs rêveries 2. Tous les Gnostiques
en effet, ont rejeté la création ex nihilo : pour eux, le mot créer a le même
sens que le mot grec npoôa)leiv, ils enseignent tous la doctrine de l'émanation.
Dans le système de Basilide lui-même; quoique l'idée de création soit souvent
mise en avant, elle a toujours le même sens que l'idée d'émanation : nous le
démontrerons. De plus, à la base de son système, il place le principe de
similitude des mondes, tel que nous l'avons trouvé chez Simon le Mage, et à
mesure que les dernières émanations s'éloignent du premier principe dont
1 "Eayt Sàr, àp-//n aÙT?,ç T?,Ç xaxrjç TrpoçàffEwç Ty)v]aÎTÎav à-Ko TOÛ ÇÏJTEÏV xst\ XÉyEiv TtôÔEv Ta xay.ôv. (Epiph.
Hier. 24, n. 6.)
2 M. Matter dit dans son ouvrage : « Le mal est-il dans la création entière, ou bien a-t-il des limites
et quelles sont-elles, ces bornes ? En général, d'où vient ce mélange si tout est de Dieu ? Et si tout n'est
pas de Dieu, de qui est-il? Pourquoi est-il quelque chose hors de Dieu? Jusqu'à quand sera-t-il ? La
Gnose répondait sinon parfaitement, du moins très richement à toutes ces questions. » (T. II, 486-7.)
12
90 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
I
THÉOLOGIE DE BASILIDE
nom ne puisse lui convenir. Or, à ce Dieu qui a l'être seulement en puissance,
aucun nom ne convient, il a seulement la puissance de devenir ineffable et
au-dessus de tout nom qui peut être exprimé par la parole humaine : le rien
est ineffable parce qu'il n'est pas devenu ce qu'il doit être ; l'ineffable s'appelle
ineffable, ce Dieu ne s'appelle pas même ineffable i.
Il est clair qu'un Dieu de cette sorte n'est ni matière, ni substance, ni
accident sans substance, qu'il n'est ni compréhensible, ni incompréhensible,
qu'il ne tombe pas plus sous les sens qu'il ne leur échappe, qu'il n'est ni
homme, ni ange, ni dieu, ni rien de tout ce qui peut recevoir un nom,
être perçu par les sens ou conçu par l'esprit : il n'a ni esprit, ni sens, ni
raison, ni volonté, ni affection, ni désir : cependant il a voulu créer le
monde, mais il l'a voulu sans volonté, sans pensée, sans sentiment 2. C'est-
à-dire que ce Dieu qui est le néant existant, qui a seulement la puissance de
devenir, s'est manifesté par extension, il a fait émaner de lui quelque chose, à
savoir une volonté qui n'est cependant pas la volonté en acte, mais une volonté
en puissance,une volonté qui peut sortir son effet; car, commele Dieu lui-même,
cette volonté est le rien qui est. Et si l'on s'étonne que ce Dieu soit capable
même d'émettre cette volonté en puissance, Basilide répond qu'il avait en lui-
même tous le germes du monde, comme le grain de sénevé contient rassemblés
sous un petit volume les racines, la tige, les rameaux et les feuilles innom- •
brables de la plante, ainsi que les germes nouveaux de nouvelles plantes qui
peuvent se multiplier à l'infini 3. Or, de ce germe qui n'est pas, le dieu qui n'est
pas, a fait un monde qui n'existe pas, car, dit Basilide, « dès le commencement,
ce germe-néant du monde a été établi par le dieu-néant, il est susceptible de
* "EO-TI yàp, çrjo-iv, ÈXEÎVO oùx rârXwç âppr,TOV ô ôvopâÇETaf àppriTov yoùv aÙTo xaXoûpEV, IXEÏVO 8è
ouSÈ âppr,TOV xat yàp TO O\IO' appyjTOV, oux apprjTov ôvopaÇETat, aXXà EGTI, <py)<7[V, uytEpavw yravToç ôvop.aTOç
ôvopaÇoplvou. (Ibid., p. 344, lin. 10-13.)
2 *Eîr£t oùSÈv yjv ovy^ ù'Xr), oùx oùota, oùx àvooucrtov, ovy àyïXoûv, ou OUVÔETOV, OU vorjTov, oùx àvor)TÔv,
oùx aÎGÔrjTov, oùx àvato-8r,Tov, oùx av6pw7roç, oùx "AyyEXoç, ou Gsbç, ouSè ôXwç TI TWV, ôvopaÇopévwv,
r.
Si' aloôrjo-Ewç Xap.eavop.Evwv, y] vor,Twv TcpaypaTwv, àXX' OUTW xaï ETC XETTTOTEPWÇ TTCCVTWV IXTCXWÇ yTEpiyEypap.-
pévwv, ô oux [wv ÔEOÇ, (8v 'AptcTOTEXrjç xaXE? vorjo-iv vor,G-£Wç, OUTOI SE oux ovTa) àvoyJTWç, âvato-Qr,Twç,
aëoùXwç, aTcpoaipETWç, àîiaôwç, àv£m6upr,TWç TOV- xoopov y)6ÉXr,o-E yrotEÏG-ôac. Tô SE y]6ÉXv)G-£ Xéyw, cprjai,
OTipaalaç /apiv, àôsXyJTWç xaï avor,Twç xaï àvataôyJTwç. (Ibid., n. 21, p. 345, lin. 9-12, p. 346, lin. 1-5.)
3 Tb 8è o-yrÉppa TOÛ y.6o-p.ou Tràvfa ET);EV EV aÙTw, wç ô TOÛ o-tvàîTEwç v.ôv.y.oç EV EXa^to-Tw ouXXaêwv i^Et
TtâvTa ôpoû, Tàç p'c'Çaç, TO TtpE'pvov, TOÙÇ y.XâSouc, Ta çûXXa Ta àvEçap£6priTa, y.ai pETà TWV xôxxwv Ta àytô
TOÛ oeuToû y£vvwp.Eva o-TiéppaTa, yrâXtv âXXwv xai aXXwv noXXâxiç ÇUTWV y.Eyupivwv. (Ibid., n. 21, p. 346,
lin. 7-12.) Après ces paroles, suit une comparaison semblable tirée de l'oeuf[qui contient l'oiseau avec
tout son plumage.
92 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
1 OUTWÇ E-/EI TO xaTaëXrjôàv, çrjo-ïv, ÙTCO TOÛ oùx cirippa TOU xocpou, TïoXûpopçov ôpoù
GVTOÇ 0EOÛ OUX ÔV
y.ai TjoXuoûoiov. (Phil., lib. VII, i, n. 21, p. 347, lin. 6-7.) Nous avons dit que le dieu-néant d'un
germe-néant produisit un monde néant. Dans le texte grec les mots OEÔÇ et o-yrÉppa sont suivis et pré-
cédés de l'épithète oùx wv, oùx ôv, mais jamais du mot xôopoç. Cependant, par la force même de l'analogie,
le monde produit par un Dieu qui n'est pas et d'un germe qui n'est pas doit lui-même n'être pas. Or,
le manuscrit des Philosophumena contient ce passage : OUTWÇ (6) oùx wv OEÔÇ IÎUOITJ<7E (TÔV) y.ôtrpov oùx
wv
II oùx ÔVTWV (Phil., lib. VII, i, n» 21, p. 346, lin. 12-13.) Mgr Cruice met en note après ces mots :
t Post xôo-pov codez habet oùx wv quse delenda sunt utpote jam scripta et hic incuriose repetita. Jacobi
legit oùx-ôvTa.» (Ibid.) Sauf le respect dû à l'éminent éditeur, c'est Jacobi qui a raison l'analogie veut
;
oùx ôvTa, et il était aussi facile au copiste d'écrire oùx wv au lieu de oùx ôvTa,
que d'écrire oùx wv qu'il
n'aurait pas fallu écrire le moins du monde.
2 'ETCEÏ SE àVopov EITCEÏV 7cpoêoXr,v Tiva TOÛ
T,V pr, ÔVTOÇ 6EOÛ yEyovÉvat TI oùx ôv (çEÛyEt yàp rnâvu y.ai
SÉSOIXE Tàç y.aTà 7tpoêoXr,v TWV ysyovÔTwv oùo-.'aç ô BamXEÎSriç- noiaç yàp 7ipoêoXr,ç
yptla, r, Ttoi'aç ûXr,ç
ÙVT69EO-IÇ ïva xôo-pov %à>z kpy6.<jr,zai, xaSâïiEp 6 àpâ-/vr,ç Ta
pupr,paTa, r, Ovr,TÔç avGpwTtoç -/aXxèv, r, ?uXèv,
r, xi TWV T?JÇ 0Xr,ç p-Épwv Ipyaïopsvoç XapgâvEi ;) àXXà ETTTE, cpyjo-i, y.ai âyévETO, xai TOÛTO è<7Tiv,
wç Xéyouaiv
àvôpEç TOÙ™, TÔ XEV_6ÈV UTIO MWOEWÇ, « rEVïjOvyra)
çwç y.ai ÊyÉVETO çwç. ÏÏÔBEV, çr,o-l, yÉyovE TÔ ÇWÇ; IÇ
OÙSEVÔÇ où yàp yéypawcai, cricri, TTÔÔEV, àXX' aÙTÔ pôvov
Èx T?,Ç ÇWV?,Ç TOÛ XÉTOVTOÇ. (Phil. lib. VII, 348,
lin. 2-12.) p.
3 '0 SE XÉywv, ÇÏ^ÏV^OÙX r,v, oùSÈ TÔ XEyôp-Evov r,v. PÉyovE, çoaiv, Èç oùx ÔVTWV TÔ o-7rE'ppa TOÙ xôo-pou,
ô Xôyoç à XEV.OEIÇ rEvriBr^wjwç, y.ai^ TOÛTO, çruriv, EOTI x'o XEyôpEvov Èv TOÎÇ EuayyEXÎoiç 'Hv
TÔ çôj; TÔ
àX/)8ivbv, à ÇWTI'ÇEI TtâvTa avôpwTtov sp-/;ôpEvov EÎÇ TÔV xôo-pov. (Ibid., «
p. 340, lin. 12-15, p. 349, lin. 1.)
< AapêàvEC Tàç 'j.pyi.% aTtô TOÛ o-7rÉpp.a.To; ÈXEÎVOU y.aï çwTfÉETai.
ToÛTÔ ÈOT!
lyù
OTïippa Ô
T'O Èv éauTW
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 93
doctrine n'est, sous une forme beaucoup plus abstraite, que celle d'Aristote
sur les Genres, et de Platon sur les Idées. En effet, ce germe qui n'est pas
et qui contient en lui-même, comme dans un trésor, tous les germes qui
doivent être appelés à la vie par le Verbe d'un dieu-néant, n'est, à notre
avis, que l'ensemble des archétjrpes que ce dieu, qui n'avait pas encore agi,
mais qui était demeuré dans la contemplation de son être et de ses puissances,
a produits en tirant du néant", c'est-à-dire de lui-même, le monde et tout ce
que contient la création. Toutes les essences des choses étaient dans ce
germe, en ce dieu qui .possédait le germe en lui-même, et lorsque ce néant
existant sortit de sa contemplation et fit entendre sa parole, ces germes
se développèrent et se divisèrent, afin que de chaque genre sortissent les
espèces qui lui sont propres.
Il nous faut maintenant dire comment Basilide expliqua le passage de son
dieu-néant de la puissance à l'acte, comment il le fit sortir de sa contempla-
tion et de sa volonté en puissance, et le fit agir. A ce germe dont nous avons
parlé était inhérent un principe admirable qu'il appelait YIO'TJJÇ, mot que l'on
ne peut espérer de traduire en français que par ce barbarisme: Filiété. Cette
Ywrvjç est consubstantielle au dieu-néant, et elle avait été engendrée des
choses qui n'étaient encore qu'en puissance 1. Cependant, quoique consub-
stantielle au dieu-néant, elle avait en elle-même, d'après Basilide, un prin-
cipe d'activité ; car, bien que nous ne trouvions nulle part ce. principe
nettement affirmé, nous pouvons le considérer comme nécessaire à l'explica-
tion de tout ce qui va suivre, puisque nous verrons que seule de toutes les
puissances, elle agit et sert de lien pour rattacher entre eux les trois inondes
qui vont être créés. Cette Ylôvnç était triple, l'une ténue, l'autre grossière,
et la troisième ayant besoin de purification. Celle qui était ténue, dès la
première émission du germe par le dieu-néant, s'enfuit avec une vitesse
égale à celle de la flèche ou de la pensée; du fond de l'abîme elle vola vers les
Ttacrav TVJV itavoTiEppîav, 6 çc,atv 'AptffTOTÉXyjç yÉvoç EÎvai, EÎÇ àvrEÏpouç TEpvôpEvov îôlac, wçTÉpvopEV àirà
TOÛ ÇWOU fioÛV, ÏTITtOV, àvôpWTCOV, OTTEp ÈffTÏV O'JX OV. « 'ï'TUOXEip.ÉVOU TOÛ XOffp.ty.oO OTiÉppaTOÇ, » SXEÎVOl
)Éyouo-iv o TI 8' SvXÉyw, çyjo-iv, p.zxà TaûTa yEyovévai, pr) ÈTCIC//)TEI TTÔBEV. Eïys yàp TcâvTa Ta G-Kipy.-xxa. èv
lauTÛ TEÔyioaupio-piva xaï xaTaxsipÉva, olov oùx ôvTa ÙTÔ TOÙ oùx ÔVTOÇ OEOÛ yÉVEo-Gai 7[po6£6ouXEupÉva.
(Ibid., p. 349, lin. 1-9.)
i THv, <fi)ah, Èv éauTÛ TW croÉppaTi TlÔTr,ç, TpipEpr)ç y.aTà yrâvTa TW oùx ÔVTI 6EW ôpooùoioç, y£vr]Tf,
Èç oùx ÔVTWV. (Ibid., p. 349* lin. 11-13.)
94 - LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
régions supérieures, et elle se reposa près du dieu-néant. C'est vers lui que
toutes les créatures, chacune à sa manière, se tournent par le désir de
contempler sa beauté et sa majesté 1.
Quoique Basilide rejetât avec force toute idée d'émanation {npo&ol-n),
nous le voyons cependant ici admettre une première émission
(vMzaêoh'),
Ê-/EI 8È Èv ÉauTw p-ûpou -7tapa7tXv)o-!wç Tr,v Sùvapiv, T?|Ç rtÔTiyroç ôcrpyjv y.aï TOÛTÔ ÈCTTI TÔ XcyépEVOV 'Q
ç
pûpov TÔ ÈTTÏ y.EçaXrjçTÔ xaTaêaïvov ETÙ TOV Ttwywva TOÛ 'Aapwv, y) àîiô TOÛ IIvEÙpaTOç TOÛ 'Ayîou çspopÉvr]
oo-py) àvwflsv xâra, pé-/pi TT,Ç àpopçîaç xai TOÛ SiaffTr)paTOç TOÛ xa6' r,pâç, ÔOEV
yjpçaio àvEXÔEÎv y) XMxriç
OÏOVEÏ ÈTTÏ mEpùywv àÉTOu, orjoi, xai TWV pETaçpe'vwv Èv£y_6Eto-a.(.Z-*£<2.)
p. 251, lin. 3-15, p. 352, lin. 1-10.)
1 'H SE TpiTV) ïiÔTyjç, yj àTtoxaOâpcrEwç SEopÉvr), ÈpEpÉvy|y.E TW pEyàXw
Tr,ç Ttavo-TïEppiaç cwpw EÙEpyETOÛoa
y.ai EÙEpyEToupÉVT). (Ibid., p. 352, lin. 12-14.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 97
Mseépiov Hvevp.cc. Cependant, malgré ces explications, certaines données
de Basilide restent inexplicables ; ainsi, rien n'explique pourquoi la seconde
Tiéznç put pénétrer seule dans le monde supérieur, lorsqu'il lui avait fallu
l'aide du Tlvevp.cc pour se mettre en mouvement ; rien n'explique l'essence de
ce Hvevp.cc dont l'on peut seulement dire qu'il n'était pas consubstantiel au
dieu-néant, et qu'il était d'une essence inférieure, une descente dans
l'échelle de l'être, le premier anneau de cette chaîne d'émanations succes-
sives qui allèrent toujours en diminuant, perdant peu à peu les propriétés
et les attributs de leur nature divine à mesure qu'elles s'éloignaient de
la source d'émanation. Les anneaux de la chaîne avaient beau se multi-
plier, on pouvait toujours s'étonner que les émanations de Dieu ne fussent
pas aussi parfaites que la source dont elles émanaient. Basilide sentait que
c'était là le point faible de son système; c'est pourquoi il rejetait loin de lui
l'idée d'émanation, en lui substituant celle d'émission, c'est-à-dire en con-
servant l'émanation elle-même, tout en s'en défendant. D'ailleurs, il deman-
dait à ses disciples la foi et non des raisonnements: ce Lorsque j'ai mis
sous vos yeux la doctrine du germe dont sort le monde, si je dis ensuite
que d'autres choses ont été créées, ne me demandez pas d'où elles sont
sorties 1. » Sans contredit, il voulait montrer qu'elles étaient sorties de ce
germe du monde, mais c'était expliquer la proposition par la proposition
elle-même, et cette objection l'embarrassait. Il serait superflu de chercher à
expliquer aujourd'hui ce qu'il ne pouvait pas lui-même éclaircir : il sera
plus utile de continuer l'exposition de son système.
Il
COSMOLOGIE
1 ETtEÏ oùv ysyovE rcpiir/) xai ÔEUTÉpa avaopopv, TÎJÇ llÔTriToç xai p£pÉvr,y.EV aÙToû TÔ
IIvEÛr,a TÔ "Ayiov
TOV £Ïpy,pÉvov Toôrrov, ffT£pEwp.àTwv urapy.oo-p.iwv -/.ai TOÛ y.ôo-p.ou
pETaçû TETaypivov ÔVTOÇ oùv TOÛ
o-T£PEwp.aToç S EO-TIV ÛTtEpàvw TOÛ oùpavoù, SiÉffçuçE y.aï ÈysvvriO/i,
xoauixou o-7tÈpp.aToc yai Tr,c
COTÔ TOÛ
Ttavo-TrEppîaç TOÛ o-wpoû ô pÉyaç "Ap-/wv (Phil.t lib. VII, i, n. 23, p. 353, lin. 1-10.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN - 99
cinq cieux dont Basilide avait peuplé ce monde intermédiaire. Pourquoi n'en
aurait-il pas été de même dans le monde supérieur ? La chose serait tout à
fait conforme à la manière de Basilide, et peut-être est-ce ainsi qu'il faut
expliquer les dernières paroles que nous avons citées : ce Lorsque furent
accomplies les deux ascensions des deux premières Filiêtés- et que l'Esprit
saint fut resté entre les mondes supérieurs et notre monde... (ozepecùpcauv
v-epy.oap.lwv r.cà zov v.iapov p.ezuï]v zezetypêvov). » En effet, l'on ne peut être milieu
qu'entre deux termes, et les deux termes sont ici les mondes supérieurs et
notre monde, et comme dans les mondes supérieurs on ne peut ranger le
monde du milieu qui n'est autre que ce mievpx limite, que nous appelons
Esprit-Saint, il est clair que ces mondes supérieurs doivent être des divi-
sions du monde céleste. Peut-être pourrions-nous aller encore plus loin et
restituer l'Ogdoade supérieure, mais nous sortirions alors du domaine de
la science pour tomber dans celui de la conjecture.
Quoi qu'il en soit, nous avons déjà cité un assez grand nombre de textes
pour que nous puissions faire remarquer dès à présent que les trois mondes
ne sauraient être désignés d'une manière plus distincte ; d'ailleurs l'auteur
des Philosophumenale dit expressément en des paroles que nous nous garde-
rons bien de ne pas citer: « D'après Basilide, dit-il, tous les êtres sont divisés
en deux parties principales : l'une s'appelle le monde, l'autre le monde hyper-
cosmique (vnepy.iap.ia) : au milieu de ces deux mondes se trouve l'Esprit-limite
(itveZp.a ueôépiov), c'est le même que l'Esprit Saint qui conserve encore le
parfum de la seconde Y'o'njç 1. » Nous ne pouvons donc douter désormais de
l'existence de ces trois mondes dans le système de Basilide, comme nous les
avons déjà trouvés chez Simonie Mage, Ménandre et Satornilus, comme nous
les retrouveronsdans le système de Valentin, et comme nous les trouverions
aussi dans les doctrines de Marcion et de Bardesanes, si nous devions les
examiner. C'était un fonds commun à tous les Gnostiques, ils s'en servaient
tous comme d'une base sur laquelle chacun édifiait son système particulier.
Et cette théorie nous la trouvons exprimée non seulement dans les oeuvres
1 Aiyjpyjïai yàp ÛTiô BacriXEÎSou Ta ôvra EÎ; 8.0 Tàç 7cpoE-/sïç xai TtpwTaç Siaipô'o-Eiç, y.ai y.aXEÏTai y.aT' aÙTÔv
TÔ pÉv TI xôffpoç, TO 8É TI Ù7C£px6o-p.ia, TÔ 8È p.ETaçu TOÛ xôffpou xai TWV Ù7LEpy.0G-p.iwv ME06piov nvEùpa,
TOÛTO OTCEp ÈO-TÏ y.ai "Ayiov y.aï TÏ)Ç ÏÏÔTTÏCOÇ E-/EI pÉvouoav Èv ÉaUTW Tyjv ôo-prjv. (Phil., ibid., n. 23, p. 353.
lin. 3-8.)
100 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
des Pères de l'Église, mais aussi dans les oeuvres gnostiques qui ont échappé
aux ravages du temps et à la destruction qui tôt ou tard est le sort des oeuvres
humaines. C'est ainsi que nous lisons dans une ode gnostique qui nous a été
conservée en copte sous le nom de Salomon : « O toi qui m'as fait sortir du
lieu supérieur, qui m'as conduit au lieu de la vallée inférieure et qui as amené
ici ceux qui se trouvaient dans le milieu i. » Certes, ces paroles ne sont pas
d'une riche littérature, mais il faut avouer que l'on ne pouvait exprimer en
termes plus exprès les trois mondes dont nous parlons : le lieu supérieur,
le heu de la vallée inférieure, le milieu correspondent bien aux trois mondes
que nous avons trouvés dans le système de Basilide. De ces trois mondes nous
connaissons le premier et nous avons déjà mentionné l'existence du grand
"kpx^v que nous allons voir reprendre dans le inonde du milieu le rôle du
Dieu-néant dans le monde céleste.
Du germe cosmique déjà en acte et du grand trésor de tous les germes
en puissance est sorti le grand "Ap^cov : un désir violent de production avait
uni les deux principes desquels émana ce grand "Apx&jv qui est le chef du
monde, la beauté, la grandeur, la puissance ineffable 2 (il faut remarquer
que ce titre de chef du monde, n'engage que le monde du milieu, le monde
où réside ce grand Prince). Il est plus ineffable que les choses ineffables,
plus puissant que les puissants, meilleur que toutes les choses bonnes que
l'on peut énumérer 3. Ainsi produit, le grand "Apx^v s'éleva de lui-même,
il monta vers les hauteurs les plus sublimes, il parvint jusqu'au firmament,
limite du monde supérieur : là, il s'arrêta, car il ne lui était pas permis
d'aller plus loin, et de plus il était persuadé qu'il n'y avait plus rien au
i Ode Salomonis tertia apud Ublemann: Linguoe coptiae grammatica curuckrest. etgloss. P. 104.
Mot à mot : Celui qui m'a fait sortir... etc. Nous avons traduit par le vocatif, car dans les vers suivants
la personne change, c'est la seconde qui est employée. D'ailleurs en copte comme en hiéroglyphes, le
vocatif est marqué par l'emploi de l'article qui se trouve ici ITeÏÏT : ille qui.
< OVTOÇ OUV TOÛ 0-TEpEWp.aTOÇ UTTEpaVW TOÛ OUpaVOÛ, SlEO-ÇUÇE Xa) EYEVT/)6r| aTCÔ TOÙ xoo-pixoù GTTE'ppaTOÇ,
xai T?,Ç 7tavff7iEppîaç TOÛ xôcpou ô pÈyaç "Apy.wv, y) y.EçaXy) TOÛ xôo-pou, y.âXXoç TI y.aï pÉyEOoç xai Suvapi;
XaXr,0?,vai p.r) 8u;ap.Evr,. (Phil., VII, i, n. 23, p. 353, lin. S-12.) Mgr Cruice a traduit le verbe SIÉG-ÇUÇE
par palpitavit.Cz mot ne nous semble pas rendrelemotgrec.il s'agit, en effet, d'une émission qui se
fait par un désir vif et intérieur du principe et non d'une palpitation extérieure : au figuré, Je mot °rec
signifie avoir un vif désir, gestire, ardere: ce qui s'accorde beaucoup mieux avec le système de Basilide.
C'est évidemment une image prise de la génération, ce qui ne va point à l'encontre de l'émanation,car
ici les deux principes de la génération sont le même principe en acte et en puissance.
3 ApprjTwv yàp, çrjffiv, àppy|TÔTEpoç xaï SuvaTwv SuvaTWTEpoç y.ai
ÉOTIV xai S, TI av
croçwv croçwTEpoç
EÏOTIÇ TtàvTWV TWV xaXwv y.pEfTwv. (Ibid., p. 353, lin. 12-14.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 101
delà. Il s'établit donc là plus admirable, plus puissant, plus resplendis-
sant que tout ce qui était au-dessous de lui, excepté cependant cette troisième
Viôvnç qui demeurait encore cachée dans le trésor des
germes en puis-
sance. Il ignorait que cette Ylirnç était plus puissante que lui, bien plus il
n'en soupçonnait pas même l'existence ; car tout était caché dans le silence
le plus profond i. Dans cette ignorance, il se crut le seul maître, le seul roi,
il se dit qu'il serait le sage ouvrier de toutes choses, et, ne voulant plus rester
dans la solitude, il résolut de créer. Cependant cette ignorance qui fut la
source de son orgueil, fut en même temps le principe d'une faute, d'une chute;
et à cause de cette déchéance, le grand "Ap^wv eut besoin d'être racheté, il fut
soumis à la rédemption 2. Cette ignorance avait été prévue par le Dieu-néant
qui l'avait même préordonnée lorsqu'il avait fait émaner le grand trésor des
germes, le monde néant. Mais le grand'Ap^wv ne voulant plus rester seul
procréa des choses qui lui étaient inférieures, un fils qui fut plus puissant et
meilleur que son père. En le voyant, il fut saisi d'étonnement, il l'aima,
puis tomba dans la stupéfaction et le fit asseoir à sa droite. Or, ajoute l'auteur
des Philosophumena, le lieu où se trouvait "Ap^wv s'appelle Ogdoade, d'après
Basilide 3.
S'étant ainsi créé un fils bien plus sage et bien plus puissant qu'il n'était
lui-même, le grand "Ap^wv fit toute la création éthérée et, dans son oeuvre, il
fut aidé par son fils 4. Qu'entendait Basilide par cette création éthérée ? Il
nous en donne lui-même l'explication lorsqu'il dit : « La majesté du grand
"Apxcov prévit et ordonna toutes les choses éthérées qui se trouvent dans l'espace
éthéré jusqu'à la lune, car c'est là que l'air proprement dit commence et que
finit l'éther i. » Nous savons, en outre, que furent créées des Principautés
("Apx«t), des Puissances (kwâpetg), des Dominations (Elovalai), et trois cent
soixante-cinq cieux sur lesquels dominait le grand Abrasax, car les lettres
qui composent son nom, valent le nombre trois cent soixante-cinq dans la
numération grecque 2. Ces trois cent soixante-cinq cieux étaient peuplés par
les Principautés, les Puissances et les Dominations : saint Irénée et saint
Épiphane nous l'apprennent, de concert avec l'auteur des Philosophumena.
Ici s'arrêtent les renseignements fournis par ce dernier auteur sur ce sujet,
il nous donnera les détails ultérieurs sur l'Hebdomade et la Rédemption; mais
il se tait complètement sur l'Ogdoade. Cependant cette Ogdoade devait
jouer un assez grand rôle dans le système de Basilide, pourquoi donc n'en
parle-t-il pas ? Nous serions assez tenté de croire que c'est parce que saint
Irénée en parle, et nous ne pouvons pas ici rejeter le témoignage de saint
Irénée, auquel s'ajoute celui de saint Epiphane, en disant qu'ils esquissent
tous les deux un système postérieur, car Clément d'Alexandrie lui-même en
parle, en disant: «Basilide met dans son Ogdoade la Justice et sa fille la
Paix 3. » Il nous fournit donc les noms de deux des aeons qui composaient cette
Ogdoade. De son côté, saint Irénée dit : « Basilide, élargissant encore son
système, nous montre comment du Père non engendré (Pater innatus) sort
l'Esprit (Noûç), de l'Esprit naquit le Verbe (Ao'-/oç), du Verbe la Raison
($p6V/jo-fç), de la Raison, la Sagesse et la Force (Scfla y.aiàvvaptg), delà Force et
delà Sagesse sont sortis les Vertus, les Principautés et les Anges qu'il appelle
premiers, et par eux fut formé le premier cieli. » Saint Irénée nous donne
1 IlâvTa ouv EtxTi Ttpovooûp.Eva xai Sioixoûp.Eva ÙTTÔ TTJÇ pEyaX£iÔTr)ToçTOÛ "ApyovToç TOÛ pEyâXou Ta aîSÉpia
ariva pl-/pi oïiXrjvïiî Éorîv ÈxEÎÔEV yàp àV)p aïQÉpoç SiaxpïvETai. (Ibid., n. 24, p. 355, lin. 12-15.)
2 KTIOEIÇ yàp EOTI xaT aÙTà Ta Siao-TïjpaTa y.aT' auToùç âirEipoi y.aï "Apyai y.ai AuvâpEiç y.aï 'Eçouffiat,
TCEpî wv paxpôç EffTi y.aT' aÙToùç Ttâvu Xôyoç ).Eyôp.EVoç ôià TtoXXwv, Êv6a y.ai Tpiaxoo-îouç ÉçrjxoVTa
VIÉVTE
oùpavoùç çâffxouo-i, xa\ TÔV pÉyav "kpymxa. aÙTwv EÏvai 'Aëpaçài;. (Ibid.,
p. 368, lin. 2-6.)
3 Bao-iXEiSrjç Se àTroo-Tarfioaç AixaiooTJvrjv 8È y.aï Ty)v ôuyaTÉpa auTriç Ty)v Eîpr,vyiv ùrcoXapëâvEi Èv 'oySoaSi
pEvsiv EvSiaTETaypEvaç. (Strom. lib.IV, cap vin Patr. griec, t. 25 col. 1372 1. 1.)
4 Basilides autem in immensum extendit sententiam doctrinoe suse, ostendens Nun primo ab innato
natum Pâtre, ab hoc autem natum Logon, deinde a Logo Phronesin, a Phronesi autem Sophiam et
dynamin, a Dynami autem et Sophia virtutes, et Principes et Angelos, quos et primos vocat, et ab iis
primum coelum factum. (Iren., lib. I, cap. xxiv, n. 3. Ibid.) —Voici le passage correspondant de saint
Epiphane qui semble transcrire les paroles mêmes de Basilide : Hv TÔ àyévvr,Tov,ô pôvoç ÈOTÏ
EV TOXVTWV
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 103
donc les noms de six seons qu'il est impossible de placer ailleurs que dans
l'Ogdoade, puisque YOgdoade est le premier des trois cent soixante-cinq
cieux. Si maintenant, nous unissons les deux seons, nommés par Clément
d'Alexandrie, aux six autres, dont les noms nous sont donnés par saint
Irénée, nous aurons l'Ogdoade ainsi composée des huit seons que comporte
son nom : le grand "kpyuv (Pater innalus), Noûg, Qpovnatg, Au'y«p.tç, ~2oaîa,
Lr/Muxjvvr, et EJpyjV/7. Entre le grand "kpyw et le Pater innatus, il n'y a
qu'une différence de nom; le grand"Apyav n'a pas de naissance propre--
ment dite, il est une émanation inconsciente du principe dont elle
émane, Pater innatus. On pourrait ici se demander, si ces huit seons étaient
rangés par Syzygies; mais rien, dans le système de Basilide, n'autorise une
réponse affirmative 1. Le texte seul de saint Irénée qui unit Sophia et
Dynamis, et fait sortir de ces deux seons les Anges et les Puissances, pour-
rait donner quelque raison de penser ainsi; mais nous ne croyons pas que
ce soit une preuve assez forte lorsque toutes nos autres données l'infirment.
L'Ogdoade ayant été ainsi-constituée par les huit seons que nous connais-
sons, de Dynainis et de Sophia, furent produits les Principautés, les Vertus,
les Anges qui achevèrent de la peupler. Ces Anges, à leur tour, produisirent
d'autres Anges; ces Principautés d'autres Principautés, ces Vertus d'autres
Vertus, qui peuplèrent un second ciel, et ce mouvement de reproduction
une fois imprimé, ne s'arrêta qu'au chiffre de trois cent soixante-cinq cieux
dont le dernier est celui qui s'étend au-dessus de nos têtes, et que l'auteur des
Philosophumena va bientôt appeler Hebdoinade: saint Irénée dit, en effet :
« Ensuite, de ces premiers Anges dérivèrent d'autres Anges et un second
ciel fut fait semblable au premier : de ceux-ci, sur le même type, dérivèrent
aussi d'autres Anges qui formèrent un troisième ciel; de ce troisième
ciel descendirent les habitants d'un quatrième, et ainsi de suite,
'Ex TOUTOU TrpoêéêXriTai, ç'/joi, Noûç- Èx Zï TOÛ NOÛ Aôyoç, Èx SE TOÛ Xôyou <J)p6vrjo-iç, EX SE T?,Ç
TtaTr/p.
<î>povyio-EO)ç Aûvapiç y.aï 2oçia, Èx SE Tr,çAuvâpEOjç TE xai Zo-fîaç "Âpyai, 'Eçwffïai, "AyyEXoi. 'Ex SE
TOÛTOJV TWV Auvâpswv TE y.aï 'AyyéXwv ysyovÉvai àvo)T£pov TtpwTOv oùpavèv, xaï 'AyyéXouç ETÉpouç k% O.ÙTWV
Hoir., xxiv, n. 1.)
yEyovÉvai. (Epiph.,
i Dom Massuet, dans sa première dissertation sur saint Irénée dit : Nec dubium quin in prima
sua conjugatione 'Evvoiav, seu 2iyr,v habuerit (Basilides), masculasque cum feminis Ogdoade
copulaverit, eumid disertis verbis asserant Gregorius Nazianzenus,Nicetas et Elias Cretensis.
(Art. 3, Pat. grsec, t. VII, col. 136.) Nous en demandons bien pardon à Dom Massuet, mais les trois
auteurs qu'il cite, tout en parlant de Valentin et de Marcion, ne disent rien de semblable sur Basilide.
104 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
4 Dehinc ab horum (primorum Angelorurn) derivatione alios autem factos aliud coelum simile priori
fecisse, et simili modo ex eorum derivatione cum alii facti essent, antitypi eis qui super eos essent,
aliud tertium déformasse coelum, et a tertio deorsum descendentium qnarlum, et deinceps secundum
eum modum alteros et alferos Principes et Angelos factos 'esse dicunt, et coelos trecentos sexaginta
quinque. Quapropter et tôt dies habere aunum, secundum numerum coelorum. (Iren. ibid. cap. xxiv,
n. 3. — Cf. Epiph., hier, xxxv, n. 1.)
2 'Ex 8È TOÛTWV â'ÂOppofaç àXXoùç yEvopÉvou; 'AyylXouç, àXXèv oùpavôv îroiyjo-as
TW repwTW spocrôpoiov,
(Theod., Hoeres. fab., lib. I, cap. iv.) Le mot derivatio n'est que le correspondant exact de àrroppoîa:
de = à-KO ; rivus = piu> ; derivatio =, àitoppoia.
s Nomina quoque quEêdam affingentes quasi Angelorurn, annuntiant |hos quidem esse in primo coelo,
hos autem in secundo : et deinceps nituntur [trecenforum sexaginta quinque ementitorum coelorum et
nomina et principia, et Angelos et virtules exponere. Quemadmodum et muudus nomen esse, in quo
dicunt descendisse et ascendisse Salvatorem, esse Caulacau. (Iren. ibid., n. 5.
— Ibid., col. 678.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 105
Théodoret,et que saint Epiphane n'en faitmention que dans sa vingt-cinquième
hérésie, celle des Nicolaïtes, dont les doctrines étaient toutes différentes du
système de Basilide 1. D'après Théodoret, ce nom de Caulacau aurait été celui
du Sauveur, explication fort probable et que saint Irénée lui-même semble
adopter; car, quatre lignes plus loin, il emploie ce même mot, en disant que
les fidèles de Basilide devaient apprendretous les noms de ces Anges et de
ces
mondes, comme l'avait fait Caulacau 2. Il y a donc l'une des deux accep-
tions du mot qui est erronée, et ce n'est pas pour nous une petite preuve de
la manière dont ce chapitre de l'évêque lyonnais et les semblables ont été
composés, manière que nous avons indiquée plus haut. A l'exception de ce
nom qu'il ne mentionne pas, l'auteur des Philosophumena nous fournit des
renseignements semblables : « Sur tout cela, dit-il, ils font des -énumérations
interminables 3. » De plus, il donne, comme saint Irénée, le nom du dieu qui
était à la tête du premier ciel et dont le nom est Abrasax, écrit d'autres fois
Abraxas (nom fort connu de tous les antiquaires, à cause des pierres basili-
diennes sur lesquelles il est gravé); puis saint Irénée ajoute : ce Ils assignent
à ces trois cent soixante-cinq cieux des positions déterminées dans l'espace
avec une précision mathématique, car ils ont pris les théories des mathéma-
ticiens pour les transporter dans leur doctrine, et le prince de ces cieux ne
s'appelle Abraxas que parce que son nom contient le nombre trois cent
soixante-cinq4.» Cet ensemble de concordances prouve déjà en faveur de notre
thèse, à savoir que c'est bien la même doctrine dans les deux sources, et non
un développement postérieur de la doctrine de Basilide qui se trouve analysé
dans l'oeuvre de l'évêque de Lyon. La même concordance se remarque pour
les démiurges, car le système de Basihde en contient deux, si nous donnons
i Tov OÈ o-wT?ipaxaï Kûpiov KauXaxùav àvopàÇouo-i. (Théod., Hser. fab., lib. I, cap. iv.)
2Igitur qui didieerit, et Angelos omnes cognoverit et causas eorum, invisibilem et incomprehensibilem
cum Angelis et potestatibus universi fieri, quemadmodum et Caulacau fuisse. (Ibid., n. 6. — Ib., col. 679.)
3 JlEpi wv paxpoç EOTI xar auTouç vravu Aoyoç Z=yop£voç oia TÎOÀ/OJV. yFh.ii., UD. vu, n. 40, p. ooi,
lin. 3-4.)
4 Trecentorum autem sexaginta quinque coelorum locales positiones distribuunt similiter ut mathe-
matici. Illorum enim theoremata accipientes in suum characterem doctrinse transtulerunt: esse autem
principem illorum 'Aêoâljaç, etpropter hoc trecentos sexaginta quinque numéros habere in se. (Iren.,
ib., n. 7, col. 679.) Kaï TÔV piyav apyovTa auTWv Eivai TÔV AêpaoàS, Sia TO ÎIEPIE/EIV TO ovopa auTOÛ yriçov
T|E. (Philos., ibid., p. obi, lin. o-o.) L,e traducteur ae sami irenee seul ecric .anraxas, tous les
autres auteurs grecs écrivent 'Aêpao-â! vel 'A6pao-â?, cependant c'est l'orthographe Abraxas qui est la
plus répandue, ce qui ne devrait pas être.
14
106 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
ce nom aux deux principes d'émanation corporelle dont l'un crée'le monde du
milieu, les mondes éthérés, et l'autre le monde que nous habitons avec tout
ce qu'il renferme. En effet, l'auteur des Philosophumena n'attribue au grand
"kpyav
que la création des mondes supralunaires, il laisse la création du
monde sublunaire à un second démiurge dont nous allons bientôt nous
occuper. Saint Irénée et saint Épiphane disent absolument la même chose,
avec moins de précision cependant, comme cela leur arrive toujours. Nous les
avons vus plus haut attribuer toute la création au Père incréé (Pater innatus),
que saint Épiphane appelle le Un non engendré (ev TO âykvvmov), mais
lorsqu'ils arrivent à la création de notre monde, ils disent l'un et l'autre
en termes identiques : « Les Anges habitant le dernier ciel, celui qui est
suspendu sur nos têtes, ont fait tout ce qui est dans notre monde,' ils se sont
partagé la terre et les nations qui l'habitent i. » Il y a donc chez les trois
auteurs deux démiurges, l'un des mondes supralunaires, l'autre des
mondes sublunaires. C'est l'oeuvre de ce dernier que nous allons maintenant
examiner avec le secours de l'auteur des Philosophumena qui reprend ici
son exposition.
Lorsque tous les mondes éthérés furent achevés et ordonnés, dit-il, de
nouveau un second "Apywv sortit du grand trésor des germes, plus grand que
tout ce qui était au- dessous de lui, excepté cependant la troisième TMrng qui
était délaissée, mais de beaucoup inférieur au grand "Apyav. Il y a entre
les deux cette différence, que le nouvel "kpyav peut recevoir un nom : son
séjour est Ihebdomade, il est l'ordonnateur et l'ouvrier de tout ce qui est au-
dessous de lui. Il se fit d'abord un fils bien plus prudent et plus sage qu'il
n'était lui-même: l"'kpyw de l'hebdomade est le roi et le maître de l'espace
que nous habitons 2. Or, c'est dans cet espace par nous habité que se
trouve le grand trésor, l'universalité de toutes les semences, de tous les
1 Eos qui posterius continent coelum Angelos, quod etiam a nobis videtur, conslituisse ea quse sunt
in mundo omnia et partes sibi fecisse terne et earum quse super eam sunt gentium. (Iren., ib., n. 4.)
lo-TEpov SE çyjo-ïv (ô Bao-fAEÎSyjç), àîrb TWV ÈV TOÙTW TW v.aff r,pâç oùpavw y.ai T?,Ç ÈV aùvw SuvâpEWç Trjv
y.Tio-iv TauTïjv ysyEVrjO-ôai.(Epiph., Hier., xxiv, nn. 1 et 2.) Il y a dans ce dernier texte une expression que
nous ne devons pas laisser passer inaperçue, c'est celle-ci : xftç Èv aÙTw 3uvâpEo>ç; il est évident que
saint Epiphane voulait parler ici du prince de ce dernier ciel. Nous reviendrons sur l'importance de
ce point.
2 'Hv Se v.cà TOUTOU TOÙ Siao-TyjpaToç |3a<7i).eûç y.ai xùpioç 'EëSopâe. (Phil., lib. VII, I,n. 25, pp. 357,
y)
1. 16, et 358, lin. 1.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 107
germes ; qu'existent toutes les choses selon leur nature propre et que tous
les êtres se hâtent de naître par le moyen de celui qui a réglé quand, comment
et en quel état ils devaient naître *. Ce qui s'explique ainsi : après l'émana-
tion des trois cent soixante-quatre premiers cieux, l'émanation du trois cent
soixante-cinquième et dernier ciel se fit du trésor universel des germes
(chio zyjc navoûepplaç), c'est-à-dire, qu'il devint existant réellement, au Heu
de n'être qu'en puissance. Comme les autres cieux, ce dernier ciel, ou
l'hebdomade, fut peuplé d'Anges. Ces Anges de l'hebdomade avaient à leur
tête un'Apx&jy qui reproduisait trait pour trait du grand "Apywv de l'ogdoade,
d'après le principe de similitude des mondes que saint Irénée et saint
Epiphane n'ont pu s'empêcher de remarquer en cet endroit. Et ici, nous pou-
vons faire observer que, d'après ce même principe, il devait y avoir dans tous
les mondes intermédiaires, entre l'ogdoade et l'hebdomade, un *kpym domi-
nant sur les Anges qui peuplaient son ciel, reproduisant dans un degré infé-
rieur les attributs du grand "Ap^wv et devant être considéré comme le créa-
teur et le maître de tous les mondes qui se trouvaient au-dessous du sien. De
tous ces "A-pycùv, comme nous l'avons dit, nous ne connaissons que le
premier, Abraxas ou le grand "kpyav, et le dernier, V'kpym de l'hebdomade.
Ce dernier créa tout ce qui était au-dessous de lui, c'est-à-dire, qu'il pro
-
duisit tout par émanation, ayant en lui-même la puissance qui lui avait été
transmise, quoique avec un moindre degré, par le principe immédiatement
supérieur dont il émanait. Sa première émanation fut un fils plus puissant que
lui-même, commecelaavait eu lieu dansl'ogdoade et avait dû avoirlieu dans les
mondesintermédiaires, anneaux intérieurs d'une chaîne dont nous ne connais-
sons que les deux extrémités. Basilide d'ailleurs vient lui-même encore ici con -
firmer notre thèse de l'émanation ; quoiqu'il ait dit plus haut, que VA.pyjùv de
l'hebdomade était le seigneur et l'ouvrier-de tout ce qui lui était inférieur, il
dit cependant dans un autre endroit : ce Dans toute cette dernière création (celle
i Ksy.oo-prjp.Evwvoùv TTOVTWV TWV aïÔEpîwv, TiâXiv i.r.b TÏJÇ Travo-rcEppfaç àXXôç "Ap-/wv àvÉër), U-EIÇWV p.èv
TCaVTWV TWV
ÛTÛOXEipivwV, y^Wpïç p.=V TOI TTLÇ xaTaXcXEtppÉvrjÇ XlOTyjTOÇ, TïoXÙ SE Û—oSÊÉGTEpOÇ TOÛ TTpWTOU
"Apyow-oç. "Eijxi SÈxai Xsyôp.£voç. Kaï xaXsiTai, ê TOTÎOÇ OUTOÇ 'EêSopàç, y.ai TiâvTwv
OUTOÇ pr,TÔç ÙTÏ' ajTwv
ÈGTI ôioixrjTyjç y.aï Sripioupyèç, 7toir,o-aç y.aï aÙTÔç ÉauTÛ uièv Èx Tyjç ïîavaTîEppiaç,
TWV ùîîoxEipÉvwv OUTOÇ
ÉauTOÛ çpovip.wTEpov xaï ooçwTEpov, 7rapa7rX-/iO"iwç TOÎÇ ETTÏ TOÙ -ïrpwTOu XEXsypÉvoiç. Tô Ss EV TW SiaoTr^paTi
TOÛTW ô crwpèç aÙTÔç Éo-ri, çrjo-ï, xaï r, TîavoTisppîa, xai yîvETai y.aTà çùoiv Ta yivôpeva wç çflàoavTa TE'/Br/vai
ûrrà TOÙ Tap-ÉXXovTa yÉV£<r6ai STE SEÏ, xai oia SEÏ xai wç 6EÎ XEXoyiopÉvou. (Phil., lib, VII, I, n. 24, p. 315,
lin. 15-16, et p. 356, lin. 1-10.)
108 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
de notre monde) personne ne peut en être dit le maître, le directeur ou l'ou«-
vrier ; il suffit, en effet, que le dieu-néant ait tout réglé lorsqu'il opérait V» Il
serait difficile de se contredire d'une manière plus palpable ; toutefois, ces
paroles ne sont pas pour nous une contradiction, elles ne font qu'exprimer la
loi du développement de l'émanation, telle que Basilide la comprenait et
telle que nous l'avons exposée : c'est le dieu-néant qui a tout ordonné, tout
prévu, quoiqu'il n'eût ni raison, ni volonté, parce que c'est de lui que sont
émanées toutes choses.
C'est ici le lieu de résoudre une objection grave, qui pourrait nous être faite
sur l'identité des systèmes exposés dans les- deux sources de renseignements
où nous avons presque exclusivement puisé jusqu'ici. Si, en effet, il y a iden-
tité complète entre les deux systèmes, d'où vient que la source primitive d'où
sont découlées les deux expositions postérieures de saint Irénée et de saint
Épiphane ne parlent pas de l'hebdomade? A cette objection, nous répon-
drons purement et simplement : Il est vrai que ces deux auteurs ne donnent
pas le nom, mais ils donnent la chose, ce qui est préférable. Saint Irénée
et saint Épiphane, disent, en parlant du dernier ciel, que c'est celui que
nous voyons (TO va' -hp.èv èpèpevov, écrit Théodoret qui reproduit saint
Irénée) ; de son coté, l'auteur des Philosophumena dit que l'hebdomade
est le dernier ciel, celui à partir duquel l'air se sépare de l'éther, c'est-
à-dire la lune, et il est évident que sur ce premier point les deux sources
ne se contredisent pas, car la lune est bien de tous les astres celui qui
nous paraît le plus rapproché de nous. D'ailleurs, si les uns disent que
nous voyons ce ciel au-dessus de nos têtes (àvèzepov, dit saint Épiphane),
l'autre répète que V'kpx^v de l'hebdomade est le maître de l'espace que
nous habitons (TOUTOU TOÛ dtaa~/ip.azoç) et que c'est dans cet espace habité
par nous que se trouve le trésor des germes en puissance comme. dans
le dernier de ses réceptacles (èv TOUT» zû §iaavnp.azi). Jusqu'ici donc, rien
de difficile : mais c'est à partir de ce point, que s'élève la grande diffi-
culté; car, selon l'auteur des Philosophumena, c'est l'hebdomade qui
a
créé toute notre création; selon saint Irénée et saint Épiphane, c'est le Dieu
1 'E\ wv àyyti.tù'i É'vtx ;iy£i TÔV 8EÔV, ÔV OIEÎ.WVTÛV 'IovSaiwv |JLÔVOV eïvai É'^T] £va.(Epiph., Hoe'/,.,3cxiv, n. 2.)
2 Esse autem princïpem eorum eum qui Judoeorum putatur esse Deus. (Iren., ib., cap. sxiv, n. 2.)
3 K«i È<7ï!V r, |jiv 'Oyooà; opp/jTo;, p^TÔ; oî ft 'EêSofxâç. 0 j-ôç ècri, çrjffiv, 6 Trjç 'Eg5o[J.aSô;. "Ap'/uv
é ).a).7j<7a; TÛ Hûiùir?, -/.ai SÎTÏWV « 'Eyra o OEÔ; 'Aëpaàjj. -/.ai 'Io-aà-/. -/.ai 1a-/.ù>6, v.al^b ovojj.a TOÛ BEOO
o-jy. Êov.Mca OCJTOÏÇ » (O-J-UIÇ yàp Oi'j.oum
yEypâ?9ai), -OUTÈ(7TIV TOO àppr,Tov -rij; 'OySoaoàç "Ap'/ovroç Oôov.
[Phil., lib. VII, i, n. 25, p. 358, lin. i-6.)
110 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
est bien le dieu des Juifs : l'identité est donc complète, et notre affirmation
reçoit une nouvelle et ample confirmation qui ne sera pas la dernière. D'ail-
leurs, saint Épiphane, en parlant de ce monde, dit que toute la création ter-
restre est l'oeuvre des Anges et de la force qui se trouve dans le dernier
ciel (OCKO TÛV h) zov-a TM *a9' rifj.âç ovptxvà y.aî r/jc ev aùrcp Svvxp.ea>ç vrv v.zlaiv xaw/iv
ytyevîicr6ca)} et ces paroles montrent bien la conformité qui règne entre les
deux expositions du même système. Nous pouvons donc tracer maintenant,
d'une main sûre le portrait de ce Dieu des Juifs, et unir ensemble les traits
qui se trouvent séparés dans les trois auteurs qui nous fournissent nos rensei-
gnements.
Il faut noter d'abord, d'après les Philosophumena, que les mondes supé-
rieurs et tout ce qu'ils contiennent sont inconnus aux mondes inférieurs:
ainsi le grand "kpyav de l'ogdoade ignore l'existence du monde supérieur,
1' "kpyuv de l'hebdomade ne connaît pas les cieux qui existent au-dessus
de celui qu'il occupe. Bien plus, Basilide compte cette ignorance au nombre
des causes du bonheur que les hommes fidèles goûteront après la mort:
« Tous les hommes de ce monde terrestre, dit-il, qui doivent être immortels
de leur nature, demeureront dans l'ignorance la plus complète, de tout ce qui
peut être différent de ce monde ou meilleur que lui: il n'y aura, ni mention,
ni connaissance dans les mondes inférieurs de ce qui se trouve dans les mondes
supérieurs, afin que les âmes ne puissent désirer ce qu'elles ne peuvent
posséder et que ce désir ne devienne pas pour elles une source de tourments,
car il serait la cause de leur perte. Tout ce qui est immortel ne l'est qu'à la
la condition de rester dans le lieu propre à chaque être ; le désir de passer
dans un autre lieu serait la destruction de l'immortahté 1. » Tous les habitants
des trois cent soixante-cinq cieux sont sujets à cette ignorance : « Cette igno-
rance envahira le grand "kpyav de l'ogdoade et toutes les créatures qui lui
1 'EïîEioàv YÉVïirai TOÙ-O (r, àîroXû-puui;), IreâSeï, GTyaiv, 6 6EÔ: èwi tôv
-/.oqiov SXov Tr,v (isyâ).r,v âyvotav,
ïva (livr, -nm-a -/.axà çûaiv, -/.ai |xr,Sàv [MJÛSVO; TÛV irapà oûciv ETtiOunr/CT). 'A'/j.à yàp nacrai, ai iJj'JY.ai
TOU-O'J
ToO ôta<7Tïj[iaToç ôo-ai ç'Jatv E-/ou<7iv EV TOU-U àûâvaroi 6ta[iéviv (lôvw, [ilvovxnv oùoèv ÈTnorâjiEvai
TOSJTO'J
-où Stacrrfjjj.aTO;, Siaçopov oùèi fÂ'l.xio-i • O'joà ày.ovj TIÇ lorai TWV yrap-/.Ei[jiÉv(Ov év TOÎÇ J'ÛO-/.EI(J.ÉVOU, oùoÈ
yvâiciç, îva p.r, TÛV ào-jvàrav ai $ra>-/.d|isvai^-jyai opEyoïxEvai pacavîÇwv-a'., -/.aSaTûEp i-/60ç, È7îi0u[j.r'|G'aç êv
TOÎ; ôpEcri [iE-â TMV Kpoëâ-ruv vÉ[iE<76ai, ÉylvE-o yàp av. ç/j<7iv, aù-oiç f, Toiaû-r/j È7n6u|j.;a ç6opâ "Eo-m
• ouv
âçflapTa wâv-a ™ -/.ara y.iipav (j.Évovta çôaprà SE, làv ïv. TÛV y.aTà oûaiv {urepmiSâv
-/.ai taEp6aiVEiv
poûXotvxo. (P/«7., lib. VII, i, n. 27, p. 363,.lin. 3-14.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 111
sont soumisesi. » Quoiqu'il s'agisse dans ces paroles, d'un effet futur, elles
peuvent cependant nous servir à constater l'état antérieur ; avant la rédemp-
tion, l'ignorance régnait, elle fut un moment dissipée par le Sauveur ; après
la rédemption, elle reparaît, et ce qu'elle est alors nous explique ce qu'elle
était avant; d'ailleurs, nous avons déjà vu que cette ignorance était inhérente
à l'émanation du grand "Apyav lui-même ; elle devait l'être aux autres chefs
par la force du principe de similitude, qui joue un si grand rôle dans tous les
systèmes et jette une si grande lumière sur l'économie intérieure de tous ces
mondes qu'une imagination fantastique avait superposés les uns aux autres'
et peuplés d'anges innombrables. JJ"Apyav de l'hebdomade ignorait donc
l'existence de ses supérieurs hiérarchiques ; il se crut le seul Dieu existant,
comme le grand "Apyav l'avait cru d'abord pour lui-même, il s'enorgueillit
à cette pensée et voulut faire peser sa domination sur les autres Anges : mais
ceux-ci lui résistèrent. Gela nous explique, pourquoi saint Irénée et saint
Epiphane disent du dieu des Juifs, qu'il était amateur de trouble, arrogant,
audacieux, et ne rêvait que batailles 2; tout cela prenait sa source dans l'igno-
rance où il se trouvait des autres mondes et de la persuasion de son autorité
unique. Que si dépareilles dissensions pouvaientsurprendre, il faut se rappeler
que dans les systèmes antérieurs la dissension a toujours régné parmi les
Anges créateurs du monde inférieur : les Anges de Basilide et son "Apyav de
l'hebdomade, n'échappent pas à cette règle. Cela se comprend, en effet ; car,
à mesure que l'objet émanant s'éloigne du premier principe émanateur, il
devient plus faible, plus accessible au mal, et il faut bien trouver un point où le
mal commmence, puisqu'il existe : Basilide n'a imaginé ses trois cent soixante-
cinq mondes d'émanations, qu'afin d'éloigner, le plus possible, l'origine du
mal de la source même d'émanation, et de trouver une explication à cette
origine, dans l'accroissement constant de la diminution primitive de l'être.
Après avoir créé la terre et ce qu'elle contient, les Anges créateurs se
1 KaTaÀriiETai SE ôy.oîiùz TOV jiÉyav "Ap-/0VTa TT.Ç 'OyooâSoç 'h ayvoia avTYj, -/.ai irâcya? Ta; ÙK07.Ei[iÊvaç
napaTCXrjOiw;. (Ibid., p. 364, lin. 2-4.)
O'JTÔJ y.Tio-Eiç
2 TJ/ïjÀvBÉvai SE TOÙ; 'IouSai'o-jç EIÇ -/.'/.7jpov a-jToO. Kài TOV a'jTÔv vreÈp AyysXoev a'j6aSÉ<7TEpov, ÉËayayE'.v
SE TOÙ: -jîoùç 'Itrpar,). kï 'AiyÛTîTO'J a-jbaotia PpayiovoçToû iSiou, oià TO ETvai a-jTÔv tTa|AWTEOov TÛV âU.uv
-/.ai a-3f)a8£o-TEpov. "06EV Sià TT,V a-jÔaSsiav, arpvi, a-jTO'j, û; p7ao-çYj[jiET 6 yÔTjç, (3E6ou).eOo-6at TOV av-ôv
a'jTÛv 6EÔV xaôyjrarâijai TÙ VSVEI TOO lapari/. ïtàvTa alla Ta Ï8VT). Kai ô'.à TO wapE<r/.Eua-/.évaiwo).É|iou;.
(Epiph., Hier., xxiv, n. 2.)
112 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
l'étaient partagée et chacun la gouvernait selon son bon plaisir. Après ce
partage, l'arrogance du dieu des Juifs avait encore été une source de dissen-
sions ; il avait voulu que sa nation fût la première et les six autres Anges
s'étaient ligués contre lui, ils avaient excité leurs nations contre celle des
Juifs, et c'est là l'origine des guerres, des invasions qu'eut à soutenir et
à combattre la race juive. Ce qui se passait sur la terre n'était qu'une repré-
sentation de ce qui avait lieu au ciel ; c'est la constante application de la simi-
litude 1. Pour achever la peinture des Anges créateurs et de leur caractère,
nous devons dire, qu'après avoir créé les hommes, ils les maltraitèrent; car
saint Irénée nous dit que Basilide promettait à ses disciples d'être délivrés
des Anges 2, et ce n'est pas une témérité de notre part de conclure d'après
ces paroles, que les Anges avaient dû molester les hommes et les soumettre
à un empire malfaisant, puisque les hommes avaient besoin d'être délivrés de
cet empire, ce qui, du reste, est tout à fait conforme aux doctrines de Simon,
de Ménandre et de Satornilus.
Ce sont là tous les détails que nous avons pu trouver sur ce monde inter-
médiaire : pour en parfaire le tableau, nous avons dû y mêler quelques traits
anticipés, il nous eût été impossible défaire autrement, car toutes les notions
sont enchevêtrées les unes dans les autres d'une manière à peu près inextri-
cable. Cependant, nous ne quitterons pas ce monde du milieu sans faire
observer que les trois cent soixante-cinq cieux ne nous semblent être autre
chose que trois cent soixante-cinq astres que Basilide avait peuplés de ses
Anges; ce nombre lui-même, de trois cent soixante-cinq, n'avait été choisi
entre tous qu'en considération des trois cent soixante-cinq jours de l'année.
Nous avons, dans ce choix, une des dernières influences des phénomènes et
des systèmes astronomiques sur les philosophies et les religions. Après cette
remarque, nous devons étudier ce que Basilide pensait de l'homme.
Sur cette question, nous ne pouvons plus nous servir des renseignements
contenus dans les Philosophumena,, qui n'en disent absolument rien ; nous
1 Aià Toû-o (cf. note précédente) yàp, artc\, Ta alla ÈOVT) ê7ioXÉ[iYiO-E TOÛTO TO ë8voç, y.ai îtoXXà y.axà
au™ EVESEÎSavTO, Stà TÏJV TWV â)).cov îtapaÇr,7.uo-iv, TtapoTpOvovTEç, ûç y.aTaçpovoûjjiEvoi ùV OUTOO,
ÈTCEISÏJKEP
y.ai auToi Ta iSia E6VÏJ E7ui TÔ E6VOÇ TOÛ lo-parj). TO ÙÎÎ' aù™v ÈîiÉo-Eiaav TOUTOU É'vey.a ÎÎÔXE|XOI
TÏOVTOTE
:a\ àîtozaToo-Tâo-iai rà' a'jTwv Èïtavêo-r/jo-scv. (Epiph., ib., n. 2. — Cf. Iren., ibid., cap. xxiv, n. 4.
Patr. grxc, t. VII, col. 676.)
2 M. Uhlhorn est de^cet avis. (Cf. Bas Basilidianische System, p. 37.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 113
trouverons au contraire, quelques données dans saint Irénée et saint Épi-
phane, et Clément d'Alexandrie nous dévoilera les pensées de Basilide sur
presque toutes les questions d'anthropologie qui peuvent nous intéresser ; car
ce Père de l'Eglise semble avoir combattu les doctrines psychologiques de
Basilide, avec autant de soin qu'il a mis de négligence à nous instruire du côté
théologique ou métaphysique du système hérétique, et cela se comprend ; les
fabuleuses généalogies des divinités et les récits fantastiques d'une cosmo-
gonie impuissante devaient être bien moins dangereux que les doctrines
plus pratiques sur l'homme, l'âme, la rédemption, les fins de l'homme et du
monde, et c'est pourquoi Clément a réfuté ces erreurs en négligeant les autres.
L'homme, nous l'avons dû conclure déjà par ce qui précède, avait été
créé par les Anges de l'Hebdoruade, c'est-à-dire, qu'il était l'un des derniers
anneaux de cette chaîne savante d'émanations que nous avons vue se dérouler
sous nos 3-eux 1. Il était un être d'une nature inférieure d'un degré seulement
dans l'échelle des êtres. Cet homme, enseignait Basilide, est composé d'un
corps et d'une âme. Le corps formé de la matière est réduit au néant, il périt
sans retour; mais bien différente est la destinée de l'âme: cette âme, d'après
Basilide et ses disciples, était d'une triple nature, c'est-à-dire que les âmes en
général étaient divisées en trois catégories, à l'une desquelles appartenait
l'âme de chaque homme en particulier. D'abord, nous pouvons conclure d'après
les propres paroles d'Isidore, fils de Basilide, que les âmes étaient divisées en
deux classes. Isidore dit en effet (Clément d'Alexandrie le cite mot pour mot)
dans un livre qu'il avait composé sur l'âme et son union avec le corps (r.tpl
Tîpo<7fvovç 'l>vyfi<-) : «
Si vous persuadez à quelqu'un que l'âme n'est pas d'une
seule pièce, mais que les affections mauvaises viennent des appendices ajoutés
à cet âme, vous donnez aux criminels un excellent prétexte pour dire :
j'ai été forcé, j'ai été entraîné, je l'ai fait malgré moi, j'ai fait l'action sans
' le vouloir; et cependant, c'est l'homme qui est le maître de sa passion qui
l'a vaincu parce qu'il n'a pas lutté contre les appendices. Il faut donc que
nous soyons élevés par la partie rationnelle de notre être (ri loyiarLyJv) et que
nous nous montrions les maîtres de la partie inférieure qui est en nous 2. »
1 Kai If a-jtoO (TOÙ TÛV'IrrjSa:'ojv QEOO) îuEitXâ<rrJai T'OV avfipionov. (Epiph., Hoer., xxiv, n. 2.)
2 A-JTÔ; yoOv 6 TO-J Bao-iXEÏoo'j uiciç 'Io-iôwpo; bi TW îîspi npocrç-joûç <l"j-/r,ç o-Jvatt/6ôtLEVoç TIC Soy|j.aTO{.
oTov Éa-JTO-J y.aTiiyopûv, ypâsEt y.aTà Xéliv « "Eàv yâp TIV. TïsTo-[J.a Su;. STI (rr, EOTIV r, tyvyf, HovoJiEpf^. TT,
15
114 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
Clément d'Alexandrie infère de ces paroles avec assez de raison,
qu'Isidore
plaçait deux âmes dans l'homme, l'une qu'il nommait logique
(hytamù),
l'autre qu'il désignait sous le nom de création inférieure (r/jv étânw* h
ÀpvOTÎffw). Le nom de la troisième espèce d'âme nous est connu d'après
Clément d'Alexandrie, auquel l'auteur des Philosophumena vient apporter
qui, d'après les disciples de
une confirmation inattendue, en disant : « Ce
Basilide, se trouve dans la partie psychique, c'est l'homme intérieur et
pneumatique i. » Ces paroles nous donnent donc le nom de la troisième
sorte d'âmes, l'âme pneumatique, et de la première, l'âme psychique; (il
faut remarquer que ce mot psychique a toujours été employé par les gnos-
tiques pour signifier une sorte d'infériorité naturelle de l'âme). Nous distin-
guerons donc trois sortes d'âmes : l'âme psychique, l'âme logique, l'âme
pneumatique ; la présence de l'une dans le corps humain, emportait celle de
l'inférieure, si l'homme était plus que psychique ; car la différence entre les
hommes venait de la différence qui existait entre leurs âmes.
Cette âme ainsi déterminée avait des affections, c'est-à-dire, des passions,
des appétits, et dans l'enseignementde Basilide, ces affections se rattachaient à
l'âme d'unemanière tout à fait extraordinaire, de sorte quel'on peut dire, qu'elles
lui étaient plutôt extérieures qu'intérieures. En effet, ces appétits ne naissaient
pas de l'âme elle-même, ils lui étaient étrangers et venaient s'ajouter à elle
comme des excroissances, comme des appendices de sa nature, appendices
qui étaient pour elle la source des mêmes désirs que ceux qui sont naturels aux
plantes ou aux animaux. Pour en expliquer la nature, nous ne saurions mieux
* Oi S'à(j.çi TOVBa(nXsî8riv Kpoo-apTï|(J.aTa Ta TtâOï] y.aXEÎv EÎûOacriv 7iveO|iaTa Tiva Taùra y-ax' oùcrîav
ÙTiâpy.Etv ?rpoffv)pTY]|A£va TTJ Xoycy.^j ^niv^i, y.aTa Tiva Tapayov y.ai o-vyyuOECV apy.iy.rjv àXXàç TE au 7TVEU|j.àTcov
voBovç y.ai ETEpoyEVEÏç ÇÛCEC; 7ipoo-S7nçùsG"8ai Taùxac;, oc'ov Xuy.ou, 7u6r|y.ou,XÉovToç,Tpàyou* ûv Ta iSiwjj.aTa
7CEpi T-/)V »j/uyr)v çavTaÇôfiEva, Taç ÈTCi8u[JUaç Trçç ^uy^ç TOÏÇ ÇÛOIÇ ïôtû|jLaTa E£O|AO[OÛV Xéyoucrtv. xOv yàp
ïStoS[J.aTa oépouo-t, TOÙTWV Ta Epya u.i[i.oûVTai* y.ai ou p.6vov Taï; op[iaî; y.ai çaVTacrtatç TÛV àXoywv Çûtov
Ttpoo-oiy.EcoùVTat, àXXà -/.ai ÇUTÛV y.ivy,fjt.aTa y.ai y.âXXv) ÇvjXoucri, Sià TO y.ai ÇUTÛV l8iû|j.aTa 7ipoo-7)pTïj|XÉva
çépEiv. "Ey.Et SE y.ai É'IEWÇ l6iû(j.aTa, olov àSâpiavTo; o-/.Xripîav. (Strom. lib. II, cap. xx, Patr. grsec.
t. VIII, col. 1056.) Dans cette édition, il y a beaucoup de fautes; nous avons pris la liberté de corriger
ce qui nous semblait devoir être corrigé. Uhlhorn cite ce passage et regarde la doctrine des appendices
comme propre à Basilide : cependant Clément ne parle ici que des disciples de Basilide, et nous ne
voyons pas pourquoi cetauteur rejette ailleurs ce qu'il admet ici. (Cf. Uhlhorn, Bas Basil. Sys., p. 44.
— Baur, Gnosis, p. 21. — Neander, Kirchegeschichte, t. II, p. 695.)
2 "OXr) yàp aùrûv ÛTIÔSEO-IÇ, cûyyucri; oiovEi naVGTTEp[jia;y.ai çuXoy.pfvrjo-iç y.ai aTtoyaTâo-Tao-i; TÛV auyy.e-
yujiÉvcov EEÇ Ta oixEÏa. (Philos., lib. VII, 1, n. 27, p. 366, lin. 12-14.)
116 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
i riapÉX*/.o'JO"t TOIVUV ai EVToXat, aï TE y.aTà TV]V iraXaiàv, aï TE y.aTa TTJV véav Àia87]y.Y)V, cpûcEi o-«Çou.svou,
û; OùaXsvTÎvo; (3o'jXETac, -/.ai ÇUG-EI IUGTOÙ -/.al E-/.XE-/.TOO OVTOÇ a>; Bao"cXEÎ07i; VOU.L'ÇEL- YJV S'av ot^a T?I; TOO
2wT?|po; Ttapouuîa; y.povM TCOTÈ âvaXâjwj/ac SûvauSai TTJV cpOo-ev. Ei SE àvayy.aîav TT|V Èm57)|j.iav TOÙ Kupïou
çrjo-aiEV, oïy.Erai a-jToï; Ta TÎj; ÇÛCTEWÇ ïôiwfjurïa, (jLaQrjO-st, y.ai y.aOâpcEi -/.ai v7| TÛV Ëpymv EUTtota, àXX' où
ÇOO-EI <7<ùKoii.é'/riç TVJ; ÈxXoy/jç. (Strom., Ibid.
— Ibid., col. 12-13.)
2 K«i ÈVTEÛOEV |ÉVÏ)V TVJV Ë-/.XOYT|V TOÙ y.âc(i.ou EtXTr/évai XlyEi, w; av u7cEpy.00-p.10v cpûo-E'. oucav. (Strom.,
lib. IV, cap, xxvi, Patr. grxc-, t. VIII, col. 1376.) Le texte porte eiXï]ç>svai, qui n'a aucun sens dans
ce passage; nous avons lu elXviyiva!, dont la si unification correspond mieux à celle du passage, comme
le marque Uhlhorn. (Op. cit., p. 39.)
3 'AXXà T<3 BautXs:Svi :i\ ÛTTÔOEO-I; îtpoa|j.apTïjo-ao-àv o-/io-c TT)V tyuyrfi êTÉpw p.ut, TTJV y.oXacnv -JTCO|J.ÉVEIV
ÈV
EVTaOOa, Tr(v p-.Èv Ey.XEy.TYjV ÈTUTÎjAto; Scà p^apT'jpiou, TYJV aXXvjv 5È y.a6aipop.ÉVY]v oîy.£Îa y.oXàa-Et. (Strom.,
lib. IV, cap. XII. — Ibid., t. XIII, col. 1292.)
118 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
Pour revenir à la foi, disons que l'âme élue, pneumatique, n'a pas besoin
de démonstration pour trouver et croire la vérité, il lui suffit d'une simple
compréhension, d'une pure intuition de l'esprit pour posséder toute doctrine 1.
En outre, la foi ou élection a des degrés correspondants à chaque monde
de l'espace intermédiaire, selon ce principe de similitude que nous trouvons
toujours sous nos pas dans le développement de ce système; si l'élection
correspond au monde supérieur, elle connaît tout ce qui est-inférieur à ce
monde ; et de même pour tous les autres mondes, car nous avons vu que
chacun des trois cent soixante-cinq cieux connaissait ses inférieurs, sans avoir
la moindre notion de ce qui se trouvait au-dessus de lui 2. On comprend, après
cela, comment les disciples de Basilide pouvaient définir la foi «l'assentiment
de l'âme à tout ce qui ne tombe pas sous les sens, par suite de la non-pré-
sence 3. » Si nous nous rappelons, en effet, que cet assentiment est une des
propriétés de l'âme, qu'il n'est pas libre 4, puisque l'âme possède ce qu'elle
voit, qu'elle n'est pas libre de ne pas voir ce qu'elle voit, de ne pas posséder
ce qu'elle possède comme une propriété inhérente à sa nature, nous compren-
drons facilement que cette définition de la foi fut la seule que Basilide pouvait
logiquement donner ; car cette foi n'était qu'un souvenir des choses vues dans
un autre monde, souvenir plus ou moins compréhensif, selon que l'âme était
d'un degré plus ou moins élevé, correspondant à tel monde de la hiérarchie
des cieux. Encore là, nous retrouvons la confusion primitive et l'émanation
indirectement confirmées, puisque l'âme possède par .nature ce que nous
avons vu être le propre des habitants des mondes supérieurs : cette posses-
sion n'est plus, il est vrai, qu'un souvenir de choses absentes, mais ce
souvenir est une preuve de son origine.
1 T3vTa08a ÇUGT/.ÏJV ïjyouVTai TÏ)V TU'O-TIV oï àiiipÏTOV Bao-iXEÏ3ï)v y.a6ô -/.aï ÊTÙT?,; èy.Xoy7i;TaTTOuo-iv aùtT|V,Tà
u.a8r|(iaTa âvaTtoSEi'y.Tw; EÙpîcr-/.ouo-av-/.aTaX-^Et VOÏJTI-/.ÎJ. (Strom.,lib. II, cap.iv. — Ibid., t. VIII,eol.941.)
2 "ETI (pxcriv oï àiîô BacO.EÎSo'j, TCÎO-TIV à'p.a -/.ai Èy.Xoyr|V oiy.Etav EÏvai v.aV É'y.acrTov êiâo-nj[ia- y.aT'
ETïay.o-
Xoû6r)|j.a S'au T7,Ç Èy.Xoyyi; "rîjç ÛTtEpy.oo-piîou, Tr,v y.ocr(J.iy.f|V à7râo-ïj; ÇÛCEUÇ o-uvÉ7î£o-8a'. ÇÛGIV. (Ibid., Ibid.,
col. 941.)
3 'OpiÇovTai yoùv oi ÔTCÔ Bao-û.EiSou T->|V TCICTTIV, tyvyjni o-uy/aTaÛECiv Tïpô; TC TÛV UTI y.ivoûvTtov aïo-8riO-tv,
S;à TÔ (j.ry TtapEÏvat. (Str., lib. II, cap. vi. —Ibid., col. 961.)
-4Selbst die oft fur das Gegentheil angefuhrte Stelle(S(r.,II,6),warnach die Basilidianer denGlauben
definiren als i}/u-/5j; o-uyy.«Tâ8Eo-iv Ttpô; TL, etc., widerspricht dem in der That nicht, Tveil damit noch gar
nicht gesagt ist dass dièse Zustimmung der Seele zu etwas, was die Sinne nicht bewegt, weil es nicht
gegenvartigist eine freie ist, sondern dieselbe ebensowohl eine ÇÛCTEIvorhandene sein kann und in der
That, nach den obigen Stellen sein soll, so gut wie oben die y.aTâXr^i; voriTix-r, als eine ÇUO-IXT, bestimmt
•wird (Uhlhorn, Op. cit., p. 40).
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 119
La préexistence des âmes, telle que l'entendait Basilide, ne ressemble que
de très loin, on le voit, à la préexistence des âmes telle que la comprenait
Platon. Ce n'est qu'une émanation participant, dans un degré qui allait toujours
s'affaiblissant, aux propriétés bonnes ou mauvaises du principe émanateur.
Comme le premier principe d'émanation dans le monde intermédiaire avait
commis une faute d'ignorance et d'orgueil, en se croyant le seul maître de
toutes les sphères célestes et de tous les mondes, cette faute fit partie de la
transmissionde son être en s'aggravant à chaque nouvelle émanation inférieure.
Nous ne devons donc pas nous étonner, quelque contradictoire que puisse
sembler cette nouvelle doctrine, nous ne devons pas nous étonner que Basilide
ait enseigné que l'âme sur cette terre était, par sa nature même, portée à
l'erreur et au péché. Nous allons développer cette pensée en rapportant l'une
des citations par lesquelles Clément d'Alexandrie nous a conservé le fragment
le plus considérable des oeuvres de Basilide. « Dans le vingt-troisième livre
de ses Èxégêtiques, dit Clément, Basilide parle ainsi du martyre: Je dis, en
effet, que tous ceux qui tombent dans ce que l'on appelle les afflictions, ou qui
par imprudence commettent d'autres péchés, sont conduits à la possession de
ce bien (le martyre), par la bonté de celui qui les fait accuser de choses tout
autres, afin qu'ils ne souffrent pas pour ce qui est véritablement un mal,
comme s'ils étaient des adultères, des homicides; mais ils sont accusés d'être
chrétiens, ce qui sera pour eux une consolation, si bien qu'ils ne semblent
même pas souffrir. Et si quelqu'un qui n'a jamais péché vient à souffrir, ce
qui se rencontre rarement, cependant même celui-là ne souffrira pas par
suite des embûches que lui aura préparées la puissance, mais il souffrira
comme souffrirait un enfant qui paraîtrait ne pas avoir péché. Donc, comme
un enfant qui n'a pas péché précédemment, ou du moins qui n'a jamais
commis contre lui-même d'acte peccamineux, s'il vient à supporter quelque
douleur, ce lui est un grand bienfait; car par cela il gagne un grand nombre
de biens difficiles à obtenir : ainsi, si quelque parfait (xehïoç) qui n'a jamais
commis un acte de péché souffre ou a souffert quelque chose, il souffre
comme a souffert cet enfant, ayant en lui-même la volonté de pécher, et
n'ayant pas commis de faute uniquement parce que l'occasion de pécher ne
s'est pas présentée à lui ; c'est pourquoi on ne doit pas lui faire un mérite de
ce qu'il n'a pas péché. De même, en effet, que celui qui veut commettre un
120 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
adultère, est déjà adultère, quoiqu'il ne doive pas faire passer son désir en
acte ; de même que celui qui veut commettre un meurtre est homicide, quoiqu'il
ne doive jamais tuer qui que ce soit: ainsi, si je vois souffrir quelqu'un qui,
selon ma croyance, n'a pas péché, n'aurait-il même jamais fait de mal, je me
dis qu'il est mauvais, parce qu'il a voulu le péché. Car je serai forcé d'avouer
tout ce que l'on voudra, plutôt que d'avouer que la puissance prévoyante
(7rpovooùv) est mauvaise *. »
D'après ces paroles, il est clair que Basilide ne donnait pas plus à l'âme la
liberté d'action que la liberté de croyance ; selon lui, l'âme est par sa nature
portée au péché et elle faillira nécessairement, si l'occasion d'une chose mau-
vaise à faire se présente à elle : l'âme ne peut donc se glorifierd'aucun mérite,
si elle n'a pas péché. Tout cela est logique, ce n'est que la conclusion dernière
des principes que nous avons exposés : du grand "Apycàv, pécheur par igno-
rance et orgueil, sont émanés tous les êtres des deux mondes intermédiaire
et terrestre ; tous ces êtres ont donc péché, tous sont mauvais par quelque
endroit, ils le sont d'autant plus, qu'ils sont plus éloignés du premier anneau
de cette longue chaîne d'émanations. Seul, le dieu-néant est bon, n'a en lui-
même rien de mauvais et il ne saurait être le principe du mal. Voilà comment
Basilide avait résolu ce redoutable problème de l'origine du mal; pour lui,
le mal n'était venu que d'une émanation divine trop distante de sa source
première. Du reste, il poussa salogique jusqu'au bout, et comme nous l'avons
entendu parler à propos de la création des mondes, nous l'entendons dire ici
de nouveau : « Mais après tout ce que je viens de dire, si tu veux me réfuter
par un exemple en disant : Celui-ci a donc péché parce qu'il a souffert : avec ta
1 Banjil.t'.oiK 8à EVTM eïy.ocrt-<5 Tpréco TÛV 'ESïiy^Tiy.ûv Ttcpï TÛV y.aTà TO p.apTupiov y.oXaÇopivcov aÙTaî;
XÉ?EO-I TOOE <p/;crî- « <l'7i;j.i yàp TÔ, ÔIÎ-JCTOI Ù7r97tïîtrouo*i Taï; XEyopivai; SX^ECUV VJTOI
7jp.apTrçy.9TE; Èv aXXoi;
XavOâvov-E; Kxai<jy.y.<j'.-i, si; TOÙTO ayov-xi TÔ «ya8ov y.prj7TÔT/)T! TOÙ itEpiàyovToç, àXXà È? aXXuv ÔVTWÏ
Eyy.aXojp.svoi,ïva oiç y.aTaSiy.oi ÈTIÏ v.y.y.oXç 6(J.oXoyoupivoiç 7tâOwo-i, p.r;3È Xoi3opoûp.svot
p.vj w; 6 u.oiy_ô;, T\ ù
ÇOVEÙÇ, aXX' on ysiTtiavoï TÛEÇUXÔTE;- ÔTisp ajToù;
7capr,yopïjcrE'. y.rfii nâo-ysiv Soy.EÎv. Kav U.YJ rl(j.xpT/-iy.ôx
S'ôXw; TI; Èîtï TÔ TtaOsiv ysv/jTai, a-îîâviov p.èv, àXX' oùoÈ OÙTO; y.aT' ÈTtiSoûXjrjv Suvà[/.Ew;
Tt TîEÎo-ETai, àXXà
TtEitTETat w; Ê-rcao-ys -/.ai TÔ VTJÏUOV TO Soy.oùv oùy. T|p.apTr|-/.£vai. » EiO' ûvroëàç TtâXiv È-rtiçÉpEi. « '£}; o5v TÔ
\
vr|7tiov OJ 7tpocrr|p.apT7i/.à; EVEpyû; [liv oùy y;p.apTrj-/.è: oùSÈv, Èv Eau™ ôè TÔ àu.xpTrjCrai Ëyov, Èîiàv VÎIO-
pX-/)8-7i TÔ ÎÏZOEÏV, E-jEpyETEÎTaL
TE, noXXà y.EpSaïvov Sùa-y.oXa- OÙTCOO-Ï STJ, y.ïv TÉXEIO; (J.ÏJ3ÈV rju.apTT|y.w; Ëpy<j>
tj'fflti '£'"/wv V&i Èv auTû TÔ àp.apTri-i-/.ôv, àçopp.->|V SE îipà; TÔ -f|p.apTr,y.Évai p.Y) Xa[3ù>v, oùy -!ip.àpTxvEV. 'OO-T'
ou-/. auTÛ TÔ p.7) âp.apTvjo-aLXoyicrvÉov. 'O; yàp è [MiyEÙcrai OÉXWV p.oiy.6; Ècm, y.àv TOÙ (jLoiy.Eûcra'. p.ïj ÈîîiTÛyrj
•/.aï o iroi^o-ai çivov BÉXOJV avSpoçovoç ÈCTTI, y.av p.->| Suv/yrai coovEûo-ai- OÛTWCTÏ SE y.ai àvap.àpTï]Tov, ôv
TOV
XÉyM, Èàv ïSo) TiâcryovTa, y.av |j.-r,SÈv -^ y.ay.ôv TtE-rcpayto;, y.a-/.ôv Èpû TÔ GÉXEIV âp.ap-àv£!V. HCT/T' Èpû yàp
\
u,âXXov, y.ay.ôv TÔ ïipovooûv Èpû. (Strom., lib. IV, cap. xn, Patr, grxc, t. VIII, col. 1289 et 1291.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 121
permission je te dirai: Il n'a pas péché sans doute, mais il était semblable à
l'enfant qui souffre. Et si tu me pousses encore plus loin, je te dirai que tout
homme est homme et que Dieu est juste, car, comme l'a dit quelqu'un i
personne dès sa naissance n'est pur de tout péché 2. » Basilide, par ces paroles,
visait le Sauveur qu'il disait n'avoir été qu'un homme, et que la logique de
son système le forçait d'affirmer pécheur. Ce que nous avons à dire sur Jésus
éclaircira cette affirmation ; qu'il nous suffise maintenant de faire observer
combien peu Basilide avait souci de la liberté humaine. Les paroles de son
fils Isidore, paroles que nous avons citées plus haut, n'affaiblissent en rien
cette désolante doctrine du père ; elles prouvent seulement que le chef avait
horreur des conséquences pratiques que les disciples tiraient des leçons qui
leur étaient données. Malheureusement, ces paroles ne portèrent pas beau-
coup de fruits ; ce que nous savons des disciples de Basilide ne nous le montre
que trop.
Cette doctrine de Basilide devait s'exprimer dans la vie par une certaine
passivité et flexibilité de l'âme : les disciples du philosophe hérétique devaient
mépriser les mets consacrés aux idoles; mais le cas échéant, ils pouvaient en
manger sans le plus léger doute, car en les mangeant ils ne péchaient pas 3,
ou, comme nous l'avons vu, ils ne péchaient que par suite de leur nature, par
ignorance ou involontairement. On pourrait se demander ce que signifie ce
mot involontairement dans un système qui supprimait toute liberté et qui
rendait responsable des péchés commis parce que la nature humaine y est
portée ; cependant le mot se trouve et Clément d'Alexandrie nous assure que,
d'après Basilide, les péchés involontaires pouvaient être seuls remis 4. Cette
passivité indifférente de l'âme se traduisait dans_ la question du mariage, par
III
LA RÉDEMPTION D'APRES BASILIDE
les traditions de tous les peuples dont les livres sacrés contiennent des
esquisses plus ou moins profondes de la Rédemption, aurait forcé Basilide
de donner à sa doctrine ce complément obligé, lors même que cette doctrine
n'eût pas disposé toutes les parties de l'édifice de manière à demander une
rédemption quelconque pour couronnement. Puisque le mal est partout
dans le système de Basilide, depuis l'Ogdoade jusqu'à la terre, s'il voulait
donner au bien la victoire finale et faire disparaître le mal, le philosophe
égyptien avait besoin d'une rédemption. Cette rédemption, nous allons l'expli-
quer telle qu'il la comprenait, autant que nous pouvons en juger d'après les
minces renseignements qui nous sont parvenus sur ce point. Là encore, les
Philosophumena nous serviront de guide, et nous compléterons les rensei-
gnements que nous y trouvons par ceux que peuvent nous fournir nos
autres sources.
Lors donc que tout fut créé et que les trois mondes furent parfaits, comme
nous l'avons vu, il restait encore, dans le grand trésor des germes en puis-
sance, cette troisième ïîo'njs qui, jusque-là, n'avait pas trouvé son emploi dans
cette vaste création. Cette Yw»? qui était demeurée dans le trésor des germes
pour y faire du bien et pour en recevoir à son tour, devait nécessairement être
manifestée aux mondes et aller prendre possession de sa place à côté du dieu-
néant, près duquel l'avaient précédée les deux premières Ylrâjç 1. -Ce n'est
qu'après la manifestation de cette dernière Filiétè que la rédemption devait
sortir avec son plein effet, c'est-à-dire, comme l'enseignait Basilide, que le
discernement des germes confondus dans les émanations inférieures devait
avoir Heu, afin qu'ils fussent rendus à leur monde primitif. Mais avant d'ar-
river à ce point définitif, Basilide avait à faire plus d'un circuit. D'abord,
dit-il, depuis Adam jusqu'à Moïse, le péché a régné en maître sur la terre,
car c'est ainsi qu'il est écrit : ce qui signifie que le grand "Ap^wv a gouverné la
création étendant son empire jusqu'aux limites du monde supérieur, persuadé
qu'il était le seul Dieu et qu'au-dessus de lui il n'y avait personne tout,
: en
effet, était gardé dans le plus profond silence et c'est là le grand mystère
1 'EÏÎEÏ ouv TETÉXEo-Tai y.aT' aÙToùç ô y.6o-p.oç SXoç -/.ai Ta u7tEpy.60-p.1a, y.ai ÈOTIV
ÈVSEÈ; oùSÈv, XeiTCETai Sri
Évjrj itavo-Trepui'ç r, TÎOTO; TpÎTr, y.aTa).E).E![i|i£vr, wpôç TÔ EyspvETEÏv -/.ai EÙEpyETEÎaSai
r, r, Èv TÛ OTtÊpp-aTi
-/.ai SEÏ Tr,v {isto).EÀEi|L;iiv/iv VlÔTrjTa àK0y.aXua6?,va'. -/.ai àTCoy.aTaa-brjvai à'vw ÈZEÏ MESopiov
UÎIÈO TÔ HvEÙfia
Ttpô; TT-,v ïiôVryTX TT)V XE7Ï-OP.EP?, -/.ai
TTJV p.ip.r.T'.y.riv, y.ai TÔV Oùy. "OvTa. (Philos., lib. VII, i n. 25,
p. 356, lin. 13-14 et p. 357, lin. 1-4.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 125
caché aux premières générations ; cependant, il ne pouvait en être autrement,
puisquele maître absolu était alors le grand "Apyav de l'Ogdoade *. Au con-
traire, depuis Moïse jusqu'à la naissance du Christ, c'était Y"Apyav de
l'Hebdomade qui régnait, "Apyav qui peut être nommé et qui a dit : Je suis le
dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et je n'ai révélé à personne le nom de
Dieu. Aussi c'est depuis ce temps que les prophètes commencent à prédire la
venue du Sauveur, au nom du dieu de l'Ogdoade, dit l'auteur des Philoso-
phumena 2. Toutefois, même à cette seconde époque, notre terre était enve-
loppée d'ignorance, car il était nécessaire qu'avant la manifestation des
enfants de Dieu, manifestation attendue au milieu des gémissements par
toutes les créatures, Évangile allât de monde en monde porter le salut
et la science 3. C'est à cette nouvelle et dernière émanation qu'est réservée
le- principal rôle dans l'oeuvre de la rédemption de tous les mondes.
Qu'est-ce donc que cet Evangile ? C'est, dit Basilide, la connaissance des
choses supérieures, telle qu'elle a été manifestée, la connaissance de ces
choses qu'ignorait le grand *Apyav de l'Ogdoade 4. Or, ce grand "Apyav de
_l'Ogdoade ignorait l'existence du dieu-néant et de la triple YîdVrjç : Evangile
•au contraire, connaissait ce qu'il en était du monde supérieur, il le connaissait
d'après sa propre nature, car c'est là un des points fondamentauxdu système ;
s'il le connaissait d'après sa propre nature, c'est qu'il devait appartenir à ce
monde supérieur, et il ne reste plus "qu'à tirer cette conclusion, Évangile
est la première YïoVyj; qui avait pris la place qui lui appartenait près du dieu-
1 MÉypi (AÈV o3v Mwaéw; à™ 'ASàp. Èëao-O.Euo-EV -q âaapTÎa, xx9ù>; yéypanTai- È6aaïXEUo-£ yàp ô piyai;
"Apyoïv, 8 E-/WV TÔ TÉXO; aÙToù p.Éypi o-TEpEi6p.aToç, vop.iÇwv aÙTÔç Elvai 6eôç p.ôvo;, y.ai Û7tÈp aÙTÔv slva
[irjSEV TrâvTa yàp VJV çuXao-o-op.£va àTroxpùcpcp cttoTC?,. TOUTO, 90°^V> £aTt T0 p.uo-TTjptov b Tatç TcpOTÉpai;
yEvEaîç oùy. Èyvu)pi'o-8ï], àXXà ÏJV ÈV Èy.EÎvoc; TOÏÇ ypôvoi; pao-iXsùç -/.aï y.ùpio;, <o; ÈSôy.Ei, tûv SXwv à p.Éya;
"Apyuv, -i1, 'OySoàç. (Ibid., p. 357, lin. 9-16.)
2 "Hv 3È y.ai TOUTOU TOO 3iaGTïip.aTO; |3a<nXEÙ; y.ai y.ùpio; r, 'EêSopà;, xaî ÈO-TIV r\ p.Èv 'OySoà; àppï)To;,
p'/jTÔ; SE YJ 'EêSop-aç. OÙTO; Ècri, cp/jo-ïv, 6 T-?j; eEê3op.àSo; "Apyojv o XaXrjG-aç TÔ> MÛJUOÏ) y.ai EÏTCWV 'Eyw
ô 6EÔÇ 'A6paàp. y.ai 'Io-aày. y.aï 'Iay.ùS, y.ai TÔ ôvop.a TOÙ OEOÙ où-/. ÈOïjXuG-a aÙTOÎ; nâvtE; oùv oi Kpo<prlTM,
oi Ttpô TOÙ Surôpo;, çï|o-iv, ëy.EÏÛEv kï.al.rpvi. (Phil., ib., p. 358, lin. 1-7.) On ne comprend pas très bien
pourquoi les prophètes ont parlé au nom de l'Ogdoade.
3 'Erai ouv àiroy.aXuçBfjvai, çrjo-ïv, Y)p.â; Ta TÉy.va TOÙ
ËSEI 8EOÛ iTEpi uv ÈaTÉvai;E, ç/jo-iv, r) y/n'ci; y.ai
ÛJOIVEV,
à7CEy.3£yop.Évvi TT)V ànoxâXui^v, »)X6E TÔ EùayyÉXiov EÏ; TÔV y.6c-p.ov y.aï SIÏJXSE Sià •rcâo'ïj; *Apy.v)ç -/.ai
'E£ou<7Îa; y.aï KupiÔTvjTo; y.aï TIOVTOÇ Svôp.aToç ovop.aCop.Evou. (Ibid., p. 35S, lin. 7-11.) Il est évident que
par ces mots TTOTTOÇ SVÔV/TO; S'/op-aÇopivou, il faut entendre les trois cent soixante-cinq cieux qui avaient
tous reçu un nom particulier : notre sentiment à ce sujet reçoit une preuve péremploire, c'est Basilide
lui même qui leur avait donné ces noms. M. Ulhorn n'a pas fait assez attention à ce passage.
4 EùayyÉXiov ÈO"TI -/.aï' aùvoù; r, TWV T|7tEpy.oo-piuv yvwo-i;, co; SEÔviXwTai, r,v piv o [iéya; "Apywv où-/.
rirnavaTO. (Philos., lib. VII, 1. n. 27, p. 365, lin.
4-6.)
126 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
néant le moyen et l'intermédiaire du salut qui devait
(evspyz-û<;9a.i) et devenait
Évangile n'est pas, en effet, un être
sauver les autres mondes (wepye-eïv).
idéal, c'est une substance semblable à toutes les autres substances émanées
que nous avons vues agir dans ce système ; car penser qu'il serait la seule
idée, la seule croyance non réalisée sous une forme quelconque d'émanation
substantielle, est déjà une assez forte preuve pour croire et affirmer que cela ne
devait pas être et n'était pas. Or, cette première Yiimç ou Évangile, manifes-
tation de la Filiètè qui ne quittait pas le monde supérieur où elle avait été
appelée avant l'heure de la Rédemption, Évangile, disons-nous, descendit
dans les mondes inférieurs. Les pensées de la Filièté volaient au-dessus du
nveûua-limite; celui-ci les saisit et les transmit au fils du grand "Apyu>v de
l'Ogdoade, et ce fils reçut les pensées de la première Yîs'r/jç et s'éleva jusqu'à
elle, c'est-à-dire, la connut, comme on voit le naphte s'allumer et brûler
quoique placé loin du feu i. Tel est le mode d'action d'Évangile ou plutôt de
la première Y«bjç, car Évangile n'est qu'un nom nouveau indiquant son nouveau
rôle. Avant d'aller plus loin, nous devons faire remarquer qu'Évangile est
manifesté d'abord au fils du grand"Ap%<»v : nous verrons que, d'après le prin-
cipe de similitude des mondes, il en sera partout ainsi, dans l'Hebdomade
comme sur la terre.
Evangile alla donc de la première Ylérnç au fils du grand "Apyav de l'Ogdoade,
et par ce fils assis aux côtés de son père, il illumina Y'Apyav lui-même, et le
Seigneur de l'Ogdoade ineffable connut alors qu'il n'était pas le seul Dieu et
le maître unique de toutes choses : il vit qu'il n'était qu'une émanation et
qu'au-dessus de lui se trouvait l'ineffable dieu-néant et le trésor de la triple
Yîo'r/îç ; il réfléchit et la crainte s'empara de lui à la
vue de l'ignorance dans
laquelle il se trouvait 2. Il commença donc d'avoir des pensées pleines de
sagesse qu'il recevait du Christ assis à sa droite ; il apprit ce qu'était le dieu-
néant, ce qu'étaient la triple Ttôvnç, l'Esprit-Saint, l'ordre établi dans tous
1 HX6s SE OVTMÇ, xaÎTTEp oùSÈv xaTr(X6EV 2vci)6ev, oùSà ÈSÉOTÏJ f, p.axapta ÏIOT/JÇ EXEIVOU TOÙ à7tEpivor,TOu
-/.a». p.axapiou ou-/, ÔVTO; OEOÛ. 'AXXà yàp -/.aOâîrep ô vdqpOaç 6 ïvôiy.ôç, àçÔEÏ; p.6vov o-£o Tïàvu TÏOXXOÙ Siao-
Tr,p.aToc, o-uvaicTEi îrùp, OUTÙJ XÔTU^EV à-Ttô T?,Ç àp.op?ia; TOÙ <7wpoù oiïjxouo-iv ai 3uvâp.Ei; piypiç àvu T?,;
ïiOTr.TO;. AOTTEI p.Èv yàp y.aï Xap.6âvEi Ta -lor^a-a
v.a-a TÔV vâoOa TÔV 'IvStxàv, o'ov vâqrtac TIC WV à TOÙ
p.syâXou Tvj; 'OySoâoo; "ApyovTo; uîô;, àriô TTÎ; p.£Ta TÔ MEÔôpiov jiaxaps'aç ÏÎOTTJTO;. 'H yàp Èv pÉO"cp
TOÙ
Ayiou n-/Eup.ïTo; EV TW MsSopiM TVJ; TÎÔTYITO; Sûvap.'.; péovTa y.ai çEp6p.£va Ta Ï"I6TÏ)TO;
vo-/j[i.aTa rr,: U-ETa-
SÎSMO-I TW UÏW TOÙ p.syàXou "ApyovTo;. (Ibid., p. 358, lin. 11-16, p. 359, lin. 1-5.)
* Basilide cite ici cette parole :Initivm sapientise timor Bomini. (Psaume ex, v. 9.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 127
les mondes et la fin réservée à l'univers entier 1. Instruit de toutes ces mer-
veilles, Y"kpyav de l'Ogdoade, frappé de terreur, confessa la faute qu'il avait
commise en s'enorgueillissant2. Lorsqu'il eut été instruit de cette manière, tous
les habitants de l'Ogdoade le furent pareillement, et ensuite Évangile fut
révélé à toutes les créatures célestes ÇEnovpxv'totç), c'est-à-dire aux trois cent
soixante-cinq cieux qui peuplaient le monde intermédiaire par lesquels il
descendit graduellement jusqu'à ce qu'il fut arrivé au dernier ciel, à l'Hebdo-
made 3. Telle fut la rédemption des cieux; ils connurent ce qu'ils étaient, ce
qu'étaient toutes choses supérieures ou inférieures, et tout fut remis dans
l'ordre. Cette idée de la rédemption est juste; elle n'a que le tort de ne pas
aller assez loin et d'être enveloppée d'un monde d'images et d'émanations.
Dans l'Hebdomade, la Rédemption s'opéra comme dans les autres mondes
supérieurs. Par l'intermédiaire du fils du grand "Lpyav, Évangile fut révélé
au fils de Y'Apyav de l'Hebdomade. Celui-ci, à son tour, instruisit son père qui
comprit, fut rempli de crainte et confessa sa faute. Tous les habitants de
l'Hebdomade furent illuminés de la sorte, c'est-à-dire reçurent la connais-
sance de tous les mondes de la gnose salutaire, et tout rentra dans l'ordre
primitivement établi ''.
La rédemption achevée dans tous les mondes célestes dont tous les habi-
i ^HX8EV OUV TÔEuayyéXtov 7towTov aitô Trj; rioTYj-o;, çïjo-i, Stà TOÙ 7iapaxaO/]p.Évou TW "Apyo-m uïoù
îrpôç TÔV "ApyovTa, y.aï Ep.a8tV o "Apywv ÔTL OUX ÏJV 6EÔ; TWV OXOJV, à).).1 f,v ysvv/-|TÔ; y.aï Ëytov ù^Epavu TÔV
TOÙ àpprjTou, y.aï ay.aTavop.ào-rou OJX "OVTO; y.ai r/j; XtoT/jTo; y.y.6EÎp.svov 8rio-aùpov, -/.ai È7TÉo-Tp£Ù£ y.ai
Èçoë^S/j, o-uviEÏ; Èv oïa. r(v àyvoia, TOÙT-J ÈOTI, orttj\, TÔ E'.p/jp.Évov « "Apy/] o-oçt'aç çôêo; Kuptou ». "IIp^aTO
yàp o-ocpiÇEO-8ac xaT7iyoùp.£vo; ÙTZÔ TOÙ 7ûapay.a8/jp.£vou Xpto-Toù, 3toao--/.6p.Evo; Tt; ÈO-T'.V 6 Oùy. TQv, Tt; r,
TtoT/j;, i'. TÔ "Ayiov nvsùp.a, TÎ; rt TÛV OXWV -/.xTao-XEÙ"/), TCOÙ TaÙTa aTioy.aTxo-TaO/jo-ETat. (Phii., ibid.,n. 26,
p. 359, lin 6-15 ) Clément d'Alexandrie dit la même chose : il est curieux de rapprocher les deux textes
qui ont certainement été l'un et l'autre tirés ou plutùt inspires par l'analyse d'un même ouvrage. —
'EvTaù8a oï àp.csi TÔV Baa-iXEÎor/v TOÛTO È£/jyo'u.Evoi TO p/jTÔv, aÛTÔv çâcriv "Apyovva,ETtaxoùo-avTa TTJV tpàciv
TOÙ Stay.ovoup.ivou UvEÙp.xTo; Èx-ûXay/ïva'. TW ay.oùo-p-aTi -/.ai TW 6£ap.aTt, ftap' EXTU'SO; EjayysXio-pivov
TE
xai TT|V Ë-/.7ïXr,Hiv aJTOÙ çô6ov xXr,67|Vai, àpy/jv y£vôp.svov croçia; ouXoxpiv/jT!-/.?,; TE y.aï SiaxpiTr/.?,; xai
àîtoxaTao-caTiy.ïi;. Où yàp p.6vov TÔV êîîï 7râo-[ 7îp07iÉp.îi£i. (Strom.
y.ôo-p.ov, àXXà y.ai TT|V ÈxXoyï}v 3:ay-p;'va;, ô
lib II, cap. vm. — Patr. grxc, t. VIII, col. 972.) La dernière phrase est à noter : c'est le lien de
transition entre les Philosophumenaet Saint Irénée.
2 KaTrf/r/Jsiç ouv, ç/jo-iv, 6 "Apywv y.aï S'.S/.yOîï; xai ço87)9si;, Èijwp.oXoyïjo'aTÔ ïtEpi âp.apTi'a; rjç ÏT\.a'.qnt
(tEyaXOvwv ÉauTÔv. (Phil., ibid,., p. 360, lin. 2 4.)
2 'ETCE! ouv xaTr,y/jT0 p.'sv ô |J.Éya; "Apywv, y.y.Triyr:io 3k y.aï ÈSiSay.TO -izàtra :r\ T?;; 'OySoâSo; XTicrt; -/.ai
Èyvùjpto-Or, TOI; ÈTioupavioi; TÔ p.uo-T/)ptov, EOEI XOCTTÔV y.ai ÈTÏÏ TY-JV 'EëSop-àSa EX8EÏV TÔ EuayyéXtov, ïva y.ai
ô T7)Ç 'EëSopâSo; 7capawXv]o-to); "Apywv St3ay0?| xai EÙayyEXio-Oïjo-STai. (Ibid., p. 360, lin. 6-10.)
* 'ETiÉXap.J'Ev ô uiô; TOÙ p.£yâXou 'ApyovTo; TW uiw TOÙ "ApyovTo; T?|Ç Mîëoop.âoo;, TÔ OMÇ S Ety.Ev âij'a;
aÙTÔ; KVW8EV aTtô T?,Ç TIOT^TO; y.y.i ÈçojTto-Or; o uiô; TOÙ "ApyovTo; T?,; ESSopaoo;, xai Eur(yy£Xt'o-aTO TÔ
EùayyÉXiov TW "ApyovTiT?,; cESoop.àSo;, y.aï op.oûu; y.aTà TÔV TtpwTov Xôyov -/.ai aÙTÔç Eço6r,9o. y.ai E^wp.oXo-
yÔo-aTo. (Ibid., p. 360, lin. 11-15.) Ces paroles confirment les autres données sur le Dieu des Juifs.
128 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
1 'ETIEÏ ouv xai Ta Èv TVJ 'EêSou.â3l TîàvTa TÎEÇWTIO-TO xai SiïiyyEXTO TÔ EùayyÉXiov aCiTOÏ;
.... É'SEI XOIÎÎÔV
'/.ai TTJV àpopçîav r/jç xa9' vin-àç çwTitrBîy/ai, xai T-7, TÎÔT/JTI T7, ÈV T?, àp.opçîa y.aTaXEXEip.p.Évr) OÎOVE\ Èy.Tpw-
p.aTi àitoy.aXuç6vjvai TÔ p.uo"Tr|piov ô Taï; TipoTÉpai; yEvsaï; o\>y. Èywpîo-O*], y.aOw; yéypa-îïTat, ç^crî" « KaTà
âTïoxâXu^iv Éyvwpio-Oo, p.01 TÔ (lyorripiov. » (Ep. ad Ephes., ni, 3-5. — Ibid., p. 361, lin. 1-13.)
2 KaT?,X8£v àitô T7(; 'Eêoopâoo; TÔ ©£>;, TÔ y.aTsXSôv à-ïtô T7;; 'oySoâooç 5VW8EV TW uiw TVJ; 'ESSopâSo;,
ETÙ TÔV 'L-,o-oùv TÔV uïôv T-?J; Mapîa; y.aï EÇWTICÏÔTI, o-uvE^a^ÔEÏ; TW OWTÏ TW Xàp.t|/avTi EÏ; aÙTÔv TOÙTO ÈO-TC,
çijffi, EÏpïjpivov « nvEùp.a "Ayiov ÈraXEÛcTETai km <rs, » TÔ àîtô T7,Ç Y/ÎOT/JTO; oià TOÙ MEBopîou Uv£up.aTO;
TÔ
Èîti Tyjv 'OySoâSa -/.ai TT,V cE68op.âoa SIEXDÔV p-Éypi T-7J; Mapia;, « y.ai 30vap.iç T^icr-ou imay.iâ<ta uo: »,
Suvaptç T?,; ypicEw; aTcô T7,; ày.po)psia; àvwôsv TOÙ 5r,p.ioupyoù p.Éypi T7,; XTÏCTEW;, O ÈCTI TOÙ uioù' uiypt
YJ
\
SE EXEivou,çr,o-ï,o-uvEo-T-/|XÉvaiTèv y.ôo-p.ov où™;, piypi; ou nacra TÎÔT/); T, xaTaXEXEip.p.Évr,Ei; TÔ E'ÙEpyETEÎv
Ta; v^uyà; EV ap.opçîa, y.aï E-jEpyETEÎo-Sai, Ô!ap.opçoupÉv7) xaTxxoXouOr|0-ï| TW 'l7)croù, y.ai âvaSpâp.^ y.ai ÉXOr)
à7co-/.aTapio-8EÎo-a- xai yïvETai AETCTopEpso-TaT/). w; oûvacrûai Si' aÙT?,; àva3pap.EÏv woTîEp TtpwTïj. (Phil., \
ibid., p. 361, lin. 13 et 362, lin. 1-13.)
3 "OTav ouv ÊX8/], ?f,o-i, Ttàcra Tîorr,; xai Eorai ÛTcÈp TÔ ME8-;piov nveùp.a TOTE ÈXEr)8r,o-eTai f, -/.TÎO-I;- O-TEVEI
yàp vùv xai (jacraviÇETai xai pivEi T-?|V aTioy.âXuiJ'iv TWV TOÙ 8EOÙ, ïva mxvTE;
p.E'y.pi TOÙ àvÉX6wo-iv ÈVIEÙBEV
oî T7,Ç XiÔTriTo; àv6pwTtot. (Phil. ibid., n. 27, p. 362, lin. 15-16, p. 353, lin. 1-2.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 129
se fit cette purification, et pour le savoir, nous devrons interroger les autres
sources, lorsque nous aurons épuisé tous les renseignementsqu'il nous fournit.
D'après Basilide, dit cet auteur, Jésus était né sous la conjonction des astres
et à l'heure de leur parfaite révolution, il avait eu son type préexistant dans
le grand trésor des germes en puissance 1. Ce type préexistant n'est autre
chose que certaines parties empruntées aux mondes supérieurs, à la matière
elle-même,et s'étant réunies pour former ce Jésus; d'après cela, l'on comprend
très bien, que Basilide ait pu parler du type préexistant de Jésus (npohhyLo--
p.ivoç) quoiqu'il n'enseignât pas vraiment la préexistence des âmes, comme
* ""Hvyàp, ÇO°"'1J "^ ouToçunô yÉvEcuv acrTÉpwv xai wpwv aTtoxaTacrTao-Ew; èv TW p.£yâXw TtpoXEXoyio-pivo;
-
Lorsque le Père sans nom comme sans naissance, dit saint Irénée, sut
«
leur perte (celle des hommes), il envoya Nsûç, son premier-né (c'est lui qui
est le Christ), pour apporter la liberté à ceux qui croyaient en lui et les arra-
cher au pouvoir des Anges qui avaient formé le monde. Ce fils se montra
comme un homme aux nations soumises à ces Anges, il descendit sur la terre
et opéra des miracles. C'est pourquoi il ne souffrit pas, mais celui qui souffrit
fut un certain Simon de Cyrène que l'on rencontra et qui porta la croix à sa
place. Simon fut crucifié par l'ignorance et l'erreur des Juifs, car il avait été
si bien transfiguré qu'il paraissait être Jésus : mais Jésus lui même ayant pris
la figure de Simon se tenait devant la croix et se moquait d'eux. Comme il
était une vertu incorporelle, le J\V-s du Père sans naissance, il pouvait se
transfigurer comme il voulait, c'est ainsi qu'il remonta vers celui qui l'avait
envoyé, riant de ceux qui croyaient le tenir lorsqu'il était insaisissable, et
invisible à tous les yeux -. » Saint Épiphane ne dit rien qui diffère tant soit
peu du récit de saint Irénée 2. Il nous faut maintenant comparer ce texte avec
les données des Philosophumena pour bien voir quels sont les concordances
et les différences entre les deux sources.
D"abord il y a, dans le texte que nous venons de citer, beaucoup d'idées
qui sont les mêmes que celles exposées plus haut d'après les Philosophumena.
Saint Irénée ne parle pas, il est vrai, de la rédemption de l'Ogdoade et des
mondes célestes, il ne la soupçonne même pas, puisqu'il regardait réellement
l'Ogdoade comme le séjour du grand dieu de Basilide. Malgré cela, chez lui
comme chez l'auteur des Philosophumena,, la rédemption se fait par l'entre-
mise du fils qui est le même que le Christ. Dans ce dernier auteur, en effet, c'est
bien le fils du grand "Apyav qui le premier, reçoit l'illumination rédemptricel
1 Auch das altère Easilidianische System ist in weilerem Sinne schon doketisch, indem aucli hier die
Eedeutung der Erlôsungsthatsache verfluehtigt vrird... Der Doketismus der indem âlterem System
schon in Keime vorhanden vrar, ist in jûngeren grob auf gebildet zu Tage gekommen, theoretisch wie
practisch, undvrir werden vrohl nicht irren, wennwir auch hier eine Wechselv,irkung zwischen dem
theorelischen Doketismus der Christologie und dem prach'ischen Doketismus der Sitte annehmen.
(Uhlh. Op. cit. p. 67.)
2 Cf. Clem. Alex. Strom., lib. IV, cap. xn.
—
Patr. griec. t. VIII, col. 1291. Cf. p. 119.
s Baur: Gnosis, p. 205.
* Zur Quellenkrilik des Epiphanios. Passim.
134 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
n'avons aucun témoignage affirmant que le sytème de Basilide ait subi, dans
les années qui suivirent la mort du philosophe, des modifications aussi
importantes que le serait celle du docétisme substitué à l'enseignement
contraire. Seul Théodoret nous parle du développement du basilidianisnie, et
c'est pour nous dire qu'Isidore, le fils de Basilide, suivit la doctrine de son
père en y ajoutant quelques détails -. En résumé, il nous semble difficile,
pour ne pas dire impossible, de se prononcer définitivement sur la priorité de
l'une ou de l'autre des deux doctrines. Il est vrai que les Philosophumena
nous donnent le système, le vrai système de Basilide, que leur témoignage
est toujours puisé aux meilleures sources, mais nous avons vu que les données
qu'on y trouve sont conformes aux données que nous a transmises saint Irénée
qui, pour être moins complet, n'en est pas moins véridique et bien informé
sur ce qu'il dit. Peut-être, M. Uhlhorn n'a t-ilpas assez pesé toutes ces obser-
vations avant déporter un jugement qui nous paraît trop absolu. Quoi qu'il en
soit, parce que deux auteurs se contredisent, sur un point même important en
exposant un même sj^stème, l'on ne doit pas conclure que le s^ystème n'est
pas le même : c'est outrepasser les droits de la critique.
Après ce qu'il dit de la substitution de Simon le Gyrénéen à Jésus, saint
Irénée nous apprend que les disciples de Basilide, tant qu'ils confessaient le
Crucifié, étaient encore esclaves et soumis à la puissance des Anges qui
avaient créé le corps; ils devaient, au contraire, le renier et montrer par là
qu'ils connaissaient l'économie providentielle du Père sans naissance. C'est
cette connaissance des desseins de Dieu qui est la véritable rédemption, et
nous retrouvons ici les mêmes données que dans les Philosophumena : avec
elle, les fidèles de Basilide pouvaient braver les Anges, ils devenaient sembla-
bles à Caulacau, c'est-à- dire à Jésus, dont c'était le nom mystique. Mais cette
connaissance ne pouvait pas être répandue, à peine si un sur mille, et deux
sur dix mille étaient capables de la recevoir. Aussi le vrai Basilidien devait
garder la doctrine du maître dans le plus profond secret, connaître tout le
monde et ne se laisser connaître de personne, affirmant, lorsqu'on le pressait,
qu'il n'était plus Juif, mais qu'il n'était pas encore chrétien 2. En fait, les
' Kaï 'Io-iSwpo;, é TOÙ BacriXEiSou uiô;, p-ETâ TIVO; ÈTUÛV|XYI; TTJV TOÙ -rtaTpô; p.uOoXoyîav Éxpca-uvE. (Theod.
Fab. hxret., lib. I, n. 4.)
2 Et liberatos igitur eos qui hajc sciant a mundi fabricatoribus principibus et
: non oportere confiteri
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 135
Basilidiens, dans leur conduite, s'écartaient de la doctrine du maître, mais
pouvait-il en être autrement? Basilide lui-même, en construisant son système,
en le répandant, en cherchant à se faire des adeptes, ne croyait-il pas que
sa doctrine était meilleure que les autres, par conséquent qu'elle était la seule
vraie? Doit-on, dès lors, s'étonner que ses disciples se regardassent comme
les seuls dépositaires de la vraie science, de la gnose qui, seule, pouvait donner
la Rédemption et le bonheur que toutes les religions promettent à ceux qui
les embrassent ? Voilà pourquoi et comment un système qui fait théoriquement
la part égale à tous les hommes est amené pratiquement à ne considérer
comme élus que ceux qui l'ont embrassé. La tolérance religieuse est une idée
relativement très moderne; aucune religion ne l'a admise théoriquement et ne
peut l'admettre sans se décréditer elle-même.
Il ne nous reste plus désormais, qu'à mettre la dernière pierre pour
achever l'édifice entier; nous voulons parler de l'ignorance complète et uni-
verselle qui devait s'emparer de tous les mondes et de tous leurs habitants,
lorsque la rédemption serait achevée. « Quand tout cela sera définitivement
accompli, quand tous les germes confondus auront été dégagés et rendus à
leur place primitive, Dieu répandra une ignorance absolue sur le monde
entier, afin que tous les êtres qui le composent restent dans les limites de
leur nature et qu'ils ne désirent rien qui en soit en dehors. » Car tout ce qui
est immortel dans notre monde ne l'est qu'à la condition de ne pas sortir de
sa nature; si l'on ne connaît rien, l'on ne peut rien désirer, et le désir irréa-
lisable ne sera pas un tourment. Ainsi chaque monde connaîtra ce qu'il peut
connaître et rien de plus : l'Hebdomade ne saurait comprendre les mondes
supérieurs, parce qu'elle ne saurait en posséder les biens et les privilèges ;
la même ignorance sera le partage de l'Ogdoade qui ne pourra pas désirer le
monde supérieur : tout se retrouvera dans l'état primitif avec cette différence
eum qui sit Crucifixus. sed eum qui in homiuis forma venerit, et putatus sit Crucifixus et vocatus sit
Jésus et missus a Pâtre, uli per hanc dispositionem opéra mundi fabricalorumdissolveret. Si quis igitur,
ait, confitetur crucifixum, adhuc hic servus est et sub potestate eorum qui corpora fecerunt; qui autem
negaverit, liberatus est quidem ab iis, cognoscit autem dispositionem innati Patris. Igitur qui didicerit
et Angelos omnes cognoverit et causas eorum, invisibilem et incomprehensibilem eum Angelis et uni-
versis Potestatibusfieri quemadmodum et Caulacau fuisse... Tu enim, aiunt, omnes cognosce, te autem
nemo cognoscat... Non autem multos scire posse lisec, sed unus a mille et duo a myriadibus. Et Judoeos
quidem jam non esse dicunt, Chrislianos autem nondum : et non oportere omnino ipsorum mysleria effari,
sed in abscondilo continere per silentium. (Iren., lib. I, cap. xxiv, n°s 4 et 6. — Patr. groec, t. VII,
col. 677, 678 et 679.)
136 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
i 'ETtEtSàv yÉvvjTai TOÙTO, ETICCËEI, ç/jcfïv, ô 6EÔÇ ÈTTÎ TÔV y.ôo-pov SXov Tr,v p.EyàXr,v àyvoiav, ïva uivr, TîàvTa
y.aTà çûiriv, y.ai p.r,Sèv U.7J3EVÔ; TWV Ttapà oûcriv ÈTti9up.T,o-r|-'AXXà yàp Ttâcrai ai iuya'i TOUTOU TOÙ Siao-Tr,p.aTO;,
ocrai csucriv Eyoucav EV TOÛTW àÔâvaToi Siap-ÉvEiv p.ôvw, p.£voucriv ouokv ÈTticr-àpiEvai TOUTOU TOÙ o:ao-Tr,p.aTo;
oiàçopov ouSÈ |3EXTÏOV OUTW; ouSèv ô "Apywv T/JÇ 'Eëoop-âoo; yvwo-ETai, TWV Ù7tEpxEip.Évcov xaTaXr^ETai
yàp xaï TOÛTOV r, p.EyâXr, ayvoia, ïva aitoo-T?, laz aÙTOÙ XûW, y.aï ôSûvr-, y.aï <7TEvayp.o;- ÈTii6up.TJG-Ei yàp
OÙSEVÔ; TWV àSuvarwv OUS'E X-jn/jB^crETai. KaTaX-r^ETai SE ôpoiw; xai TÔV p;Éyav "ApyovTa T?,; 'OyooâSo;
fj âyvoia auT/j xai Ttàoa; Ta; uTtoy.EipÉva; auTw XTICTEI; TtapaTtXTjCÎw;, ïva p-r^oEV y.aTà \j.rtobi ôpÉy/jTai,
Ttov
Ttapà cfûo-'.v TIVÔÇ, p.Yi3È ôSûv/iTai, -/.ai OUTW; T, aTtoxaTâo-Tacri; ÈtTTai TtâvTwv y.aTà oûcriv TE9EP.EXIWU.EVWV
Èv TW 0-TtÉpp.aTi TWV SXwv Èv apy/i, aTtoxaTao-Tapivcov SE xaipoî; îoioiç. (Phil., lib. VII,
p.EV n. 27. p. 363,
lin. 3-8, 14-15, p. 364, lin. 1-8.)
2 Utuntur autem et hi magia, et imaginibus, et incanlationibus, et invocationibus, et reliqua universa
periergia. (Iren., lib. I, cap.xxiv, n. 5. — Patr. gnec, t. VII, col. 67S.) Peut-être, aulieu deperiergia,
faut-il lire pariergia, ou mieux encore parerga. Quoi qu'il en soit, il est évident que saint Irénée veut
parler ici de c-; nombre prodigieux de coutumes et de symboles magiques qui étaient l'accessoire obligé
de la magie telle qu'on peut la voir exposée dans le Be Mysteriis de Jamblique ou dans le livre iv
des Philosophumena.
3 Oï 6È airô IiacriXciSouy.aï TOÙ pairtfo-[/.aTo; auToù Tr,v r,uipav ÉopTaÇoucri,Ttpooiavuy.TEpEÛovTE;àyaywo-eo"i.
(Clém. Alex. Strom., lib. I. — Patr. grsec, t. VIII, col. 888.)
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 137
n'ont jamais calomnié leurs adversaires au point de les charger de crimes
épouvantablesinventés à plaisir. Enfin, nous ne quitterons pas la doctrine de
Basilide sans dire un mot des fameuses pierres connues des archéologues sous
le nom de pierres basilidiennes ou d'Abraxas. Nous ne les croyons ni propres
aux disciples de Basilide ni contemporaines du philosophe égyptien : comme
elles ne rentrent pas dans notre sujet, nous nous contenterons d'indiquer les
les ouvrages où l'on peut apprendre tout ce qui concerne des monuments
curieux, mais auxquels il ne faut pas attacher toute l'importance que certains
auteurs leur ont attribuée au point de vue doctrinal qui seul doit nous
occuper dans cette étude 1.
Telle est la doctrine de Basilide exposée aussi complètement que les sources
qui nous l'ont transmise nous ont permis de le faire. Sans contredit, elle
fourmille d'erreurs, c'est un délire d'imagination, d'une imagination rêveuse
et profonde couvrant ses pensées et la solution des plus difficiles problèmes
d'une fantasmagorie de divinités et d'émanations qui ne le cède en rien à
celle que nous montrera plus loin le grand gnostique égyptien, Valentin. 11
ne faut pas trop l'en blâmer : le génie du pays qu'il habitait, du peuple auquel
il appartenait, son propre génie, tout le poussait à couvrir sa doctrine de
voiles mystérieux, d'autant plus capables de lui attirer des disciples qu'ils
paraissaient plus sombres et qu'il semblait plus difficile de les écarter. Voilà
pourquoi Basilide met en tète de son sjrstème ce dieu-néant, imagination
terrible et attrayante par la terreurmême qu'elle inspire, pourquoi il distingue
ce triple principe bizarre qu'il nomme Tlir/iç, pourquoi il constelle son monde
intermédiaire de ses trois cent soixante-cinq cieux qui sont autant de mondes
particuliers, jouissant de leurs prérogatives et de leurs droits. On voit, dès
lors, quels progrès cette doctrine avait réalisés sur les sj'stèmes plus simples
de Simon le Mage, de Ménandre et de Satornilus ; l'esprit humain suivait sa
i Pour ces pierres basilidiennes ou Abraxas, voir : Bellermann, Ueber die Abraxas-Gemmen. Berlin,
1820, in-8.— Abraxas, seu Apistopistus, Antverpije, 1657. — Kopp : PaUeographio critica, 1817,
1829, 4 vol n°= 6S0, 678, '.75, 830, 752, 745, 589, 594,713, 760, 774, S17. 825, 880, 545, 610, 611, 463,
467, 4^2, 595, 757. Sur ces amulettes on trouve aussi souvent les noms des di-.inités égyptiennes que
celui d'Abraxas. On n'a qu'à se reporter aux numéros de l'ouvrage de Kopp auxquels nous renvoyons
pour être persuadés du fait. Nous ne devons pas oublier de mentionner l'article
du comte Baudissin sur
l'orig.ne du mot Iaw que se retrouve souvent sur les Abraxas. Cf. Zeitschrift fur historicité théologie.
année 1875, p. 314 et seqq.
18
138 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
voie en Basilide : il allait du simple au composé, comme il le fait toujours. On
comprend aussi comment saint Irénée a pu dire que Basilide avait voulu in-
venter un nouveau système qui sortît du chemin ouvert par ses prédécesseurs.
Malgré ce désir. Basilide ne put se soustraire à toute influence de ses maîtres:
bien des points de son système ont leurs correspondants dans ceux de
Simon et de Satornilus. On ne peut s'empêcher de voir que son enseigne-
ment sur la rédemption fut obligé d'accepter les idées qui envahissaient alors
le monde par le Christianisme qu'il voulait modifier et corriger à sa guise.
L'influence de la philosophie grecque s'y fait aussi sentir quoique plus faible-
ment, mais par-dessus tout l'on y rencontre beaucoup de ces idées dont l'Orient
avait fait son patrimoine.
CHAPITRE III
différente, mais ils ne laissent pas que d'être les mêmes au fond, quoique
façonnés et employés d'une autre manière et avec d'autres proportions.
Ainsi le mythe si nouveau, semble-t-il, de la triple Tiôxnç, son emploi et son
rôle dans tout le système, ne sont que la transformation de la doctrine de
Simon et de ses disciples sur'Eirîvoia, sur la pensée divine créant tout et sau-
vant tout après la chute. Basilide a épuré le mythe; il l'a développé, agrandi,
mais au fond il ne l'a pas changé, quoiqu'il l'ait débarrassé de l'intervention
des anges créateurs qui, par toutes sortes de moyens, enchaînent et dominent
la pensée du premier principe lui-même. D'un autre côté, si nous voulions
rechercher les ressemblances qui existent entre la doctrine de Basilide et la
philosophie grecque, nous ne manquerions pas d'en trouver un nombre assez
considérable, comme la Kabbale nous donnerait l'origine du Dieu-néant;
mais tel n'est pas notre but, et nous devons nous en tenir aux seuls rappro-
chements que suggère la comparaison ent-e les doctrines de l'Egypte
ancienne et le système de Basilide où le syncrétisme domine, où l'inven-
tion n'a qu'une faible part et fait quelquefois totalement défaut.
A part ce que nous avons déjà dit de la magie de Ménandre et de ses
ressemblances avec la théurgie telle que nous la dépeint l'auteur du livre des
Mystères, nous n'avons pas encore interrogé l'Egypte sur l'origine des
doctrines gnostiques. Cela se comprend assez, car Simon, Ménandre et Sator-
nilus ayant vécu en Syrie ont dû plutôt se servir des doctrines de la Kabbale
ou de l'Avesta, que leur fournissaient et leur patrie et les fréquentes
relations entre la Syrie et la Perse. Basilide, au contraire, aj^ant enseigné
en Egypte, étant Égyptien de culture sinon d'origine, dut nécessairement
faire entrer dans son système plus d'éléments égyptiens que n'avaient fait ses
prédécesseurs. Nous allons le constater. A l'époque de Basilide, la vieille
Egypte se mourait, mais n'était pas morte elle n'était
;. pas ensevelie sous
quinze siècles d'oubli et sous la poussière du vieux monde détruit, la barbarie
musulmane n'avait pas encore fait disparaître ses papyrus et les trésors de
renseignements qu'ils contenaient : on y élevait encore des temples, on y
gravait encore de sacrés hiéroglyphes en l'honneur des dieux et des rois,
quoique ces rois fussent alors les empereurs romains. Sans doute, les doctrines
secrètes des temples avaient bien changé depuis l'époque des Pyramides,
depuis le règne du grand Sésostris des Grecs, Ramsès II : elles s'étaient
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 141
développées dans un sens panthéistique, et avaient entièrement perdu leur
caractère primitif; la langue et l'écriture elles-mêmes avaient subi de pro-
fondes altérations ; cependant ce développement s'appuyait toujours sur les
croyances primitives, sur les mythes des âges reculés, sur ces mystères qui
n'étaient vraiment connus que des seuls prêtres et des seuls rois, et dont le
vulgaire s'était emparé pour les traiter à sa guise et leur donner une signi-
fication plus appropriée aux besoins de ses superstitions et à la portée de son
intelligence. Or, c'est dans ces mythes que nous trouverons les idées mères
du système basilidien; c'est dans l'un d'eux, celui d'Osiris et de son fils
Horus, que nous allons voir émise pour la première fois cette idée étrange en
religion de la supériorité du fils sur le père, et cela bien des siècles avant
l'époque de Basilide. Pour mettre en lumière cette ressemblance des doc-
trines, il nous faut prendre les choses d'un peu loin : on nous le pardonnera,
nous l'espérons.
Dans son traité sur Isis et Osiris, Plutarque raconte la légende égyp-
tienne d'Osiris de la manière suivante : Lorsque Osiris régna sur l'Egypte,
il en délivra les habitants de leur vie sauvage et misérable, il leur apprit
l'agriculture, leur donna des lois et leur enseigna le culte des dieux. Il par-
courut ensuite la terre entière, adoucit les moeurs des hommes, sans employer
le secours des armes; mais il les persuadait et les attirait à lui au moyen des
chants et de la musique, ce qui a donné lieu aux Grecs de le prendre pour
Bacchus. Mais Typhon (l'adversaire né d'Osiris), qui pendant son absence
n'avait rien osé entreprendre parce qu'Isis (soeur et épouse d'Osiris) prenait
une grande attention à garder sa fidélité conjugale, lui dressa des embûches
à son retour: il s'adjoignit soixante-douze compagnons et obtint l'assistance
de la reine d'Ethiopie qui était venue vers lui. Elle se nommaitAso. Typhon
se procura par ruse la mesure du corps d'Osiris, fabriqua un coffre élégant
sur cette mesure, l'orna avec art et le montra au milieu d'un festin. A cette
vue les convives furent saisis d'admiration et laissèrent éclater leur joie.
Typhon, plaisantant, leur promit de le donner à celui qui le remplirait
exactement en s'y couchant. Tous subirent l'épreuve, mais nul ne put
remplir la condition. A son tour, Osiris se coucha dans le coffre : ceux qui
étaient dans le secret accoururent, on mit le couvercle, on le consolida avec
une clef et du plomb fondu, on le porta vers le Nil où il fut jeté à la mer par
142 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
i Plutarque fait remarquer, en cet endroit de son récit, que la terreur des bommes fut si grande à la
nouvelle annoncée par les Pans et les Satyres qu'elle est restée proverbiale : c'est la terreur panique.
(Plut., de Is. et Os., n. 14.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 143
en voyant brûler l'enfant ellejeta un grand cri, ce qui fît perdre l'immortalité
à son fils ; la déesse reconnue demanda qu'on lui donnât la colonne sur
laquelle reposait le toit. Elle l'obtint, et aussitôt elle fendit la bruyère, et
l'ayant entourée d'un voile, elle la remit aux mains du roi. Pour elle-même,
elle garda le coffret et poussa de tels gémissements que le plus jeune des fils
du roi en mourut : elle s'embarqua ensuite, et, comme un vent trop violent
soufflait sur le fleuve Phsedros, elle le dessécha.
Lorsque la déesse se trouva dans la solitude, elle ouvrit le coffret, baisant
la face du mort bien- aimé et versant des larmes ; un autre fils du roi qui
l'avait suivi s'étant approché pour voir ce qu'elle faisait, elle le regarda d'un
air si courroucé que l'enfant ne survécut pas à ce regard. Isis voulut alors se
rendre près de son fils Horus qui était élevé à Butos : pour cela elle cacha
le coffret ; mais pendant son voyage Typhon, chassant la nuit au clair de lune,
rencontra le coffret, reconnut le cadavre et le déchira en quatorze parties
qu'il dispersa. Isis l'ayant appris parcourut les marais sur une barque de
papyrus à la recherche des morceaux du cadavred'Osiris, prenant soin d'élever
un tombeau à chaque endroit où elle trouvait un de ces morceaux, et cela
afin de tromper Typhon et de lui laisser ignorer où était le corps d'Osiris.
Malgré ses recherches elle ne put rencontrer le membre viril d'Osiris, car
Typhon l'avaitjeté dans le Nil où un oxyrinque l'avait avalé : elle le remplaça
par l'imitation d'un phallus qu'elle fit et consacra elle-même. Cependant
Osiris revint des enfers pour instruire son fils Horus ; il lui apprit le manie-
ment des armes et lui demanda ensuite ce qui était la plus belle chose du
monde. « Venger son père et sa mère à qui l'on a fait injure, répondit
l'enfant. » Osiris lui demanda encore quel animal il croyait le plus utile dans
un combat. « Le cheval », répondit Horus. Osiris s'en étonna et dit que la
chose était douteuse, ne pouvant comprendre qui'il n'eût pas nommé le lion
au lieu du cheval. « Le lion est utile à ceux qui ont besoin de secours, dit
Horus, mais le cheval sert à empêcher la fuite de l'ennemi et à le perdre. »
Ces réponses remplirent Osiris de joie, il sentit qu'Horus était prêt pour le
combat. Un grand nombre d'hommes passèrent alors du côté d'Horus ; parmi
eux une maîtresse'de Typhon, nommée Thueris. Elle était poursuivie par un
serpent que tua Horus. Le combat entre Typhon et le fils d'Osiris dura
plusieurs jours, enfin Horus fut vainqueur. Il livra Typhon enchaîné à sa
144 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
mère Isis qui non seulement ne tua pas, mais relâcha le meurtrier de son
mari. Horus en fut si outré qu'il porta la main sur sa mère et lui arracha
diadème royal, mais Mercure mit sur la tête d'Isis un casque fait de la
son
tête d'un boeuf. Enfin Typhon ayant répandu le bruit que la naissance
d'Horus était illégitime, celui-ci fit assurer sa légitimité par les dieux avec
le secours de Mercure; et vainquit Typhon dans deux autres combats. Quant
à Isis qui avait eu commerce avec son mari même après sa mort, elle mit au
monde un fils qui naquit avant terme et dont les membres inférieurs étaient
sans force, il se nommait Harpocrate1.
Tel est le récit que nous a laissé Plutarque ou l'auteur du traité sur Isis
et Osiris. Ce récit est tellement invraisemblable, tellement en dehors des
mythes qui ont avec lui le plus de ressemblance, qu'on aurait pu douter de
l'exactitude de l'auteur si les découvertes égyptologiques n'étaient venues
confirmer les principaux détails que l'on rencontre dans le récit du philo-
sophe grec, récit qui d'ailleurs fourmille d'inexactitudes et de fausses inter-
prétations. On a encore, dans un des morceaux les plus beaux de la poésie
égyptienne, les lamentations d'Isis et de Nephthys sur le corps d'Osiris 2.
M. J. de Rougé a publié et traduit un passage important dans lequel se
trouvent bon nombre des données de l'ouvrage grec ; voici ce passage : « Le
dix-huitième jour du mois de Paophi, Isis dit à Thot : Je suis enceinte des
oeuvres de mon frère Osiris. Thot dit à Isis : Va dans la ville de Teb (Edfou).
Alors elle dit devant Hor-hut, seigneur de Mesen 3 : Horus vainqueur est
son nom : que la victoire soit à celui qui est dans ce sein. Lorsqu'elle fut venue
à Mesen, Hut, seigneur des dieux, dit à Thot, seigneur de la parole divine :
Tu es scribe, rends un décret pour protéger Osiris vivant en vérité. Thot
prononça son discours en paroles magiques : Honneur à toi, dieu du matin !
Honneur à toi, Horus, qui glorifies Râ 1 Honneur à toi, Hor-hut, dieu grand,
seigneur du ciel ! Voici que tes rayons sont en or ! Jeune Apis, il est amené
pour réunir les sept béliers au seigneur d'Abydos (Osiris), N'es-tu pas venu
pour le combattre ? Fais ployer l'échiné à Set (Typhon), lorsqu'arrive Isis.
Donne-lui (à Isis) la vertu qui conserve l'oeuf dans le sein d'Isis. Protège sa
i Probablement Ha-Kbeb,située dans le nome de Sais. (Cf. Duemichen, Geogr. Inschr., 1,98, et III, 29.)
Noti de M. J. de Rougé.
2 Lacune de quelques mois.
3 Nom d'un peuple étranger.
4 Mot inconnu (note de M. J. de Rougé).
5 Lacune.
0 Noms des barques sacrées d'Edfou.
19
146 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
le nord de l'Egypte, avec ses barques et ses compagnons. Horus, fils d'Isis,
avec sa mère Isis était dans la barque qui portait Horus, seigneur de Mesen:
Hor-em-botep est son nom. Voici que Horus, seigneur de Mesen, Hor-hut,
le dieu grand, seigneur du ciel, seigneur de Mesen, seigneur des deux régions
dit : Le fils de Nu-t dit à Set : Où es-tu, assassin de ton frère? Voici que Set lui
répondit : Je suis à Éléphantine, demeure aimée, et il prononça de grandes
imprécations au sujet d'Isis et de son fils Horus contre le ciel, en disant : Qu'il
arrive une grande tempête du Nord. Hor-hut, le dieu grand, le seigneur du
ciel, le seigneur de Mesen, maître des deux régions, et ses navires, la tem-
pête étant au milieu d'eux, atteignirent Set et ses compagnons au milieu du
nome du Tes-Hor (c'est-à-dire, d'Edfou) -. »
Tel est ce texte qui, malheureusement, s'arrête en cet endroit ; le reste est
tellement mutilé qu'on n'en a pu reconstituer aucun sens. Malgré tout, il est
évident que ce passage suppose la plupart des détails donnés par Plutarque,
et cela nous montre que la légende rapportée par l'auteur grec est bien
égyptienne. C'est une conclusion déjà importante; mais ce qui pour nous l'est
bien davantage, c'est le rôle d'Horus, du fils d'Osiris. Dans la légende de
Plutarque, comme dans le récit égyptien, Horus est égalé à Osiris. il lui est
supérieur en fait, puisque c'est le fils qui doit venger le père et qu'il reçoit
les mêmes titres. Grâce à sa victoire sur le meurtrier de son père, Horus est
nommé d'une manière générale le Vengeur, c'est le titre que l'on trouve le
plus souvent dans les textes. D'ailleurs, l'égalité du fils avec le père est un
.
cbs points les moins contestable delà religion égjqrtienne; le dieu père renaît
de lui-même dans un dieu fils, qui participe à toutes les attributions du père,
et qui gouverne avec lui ou même en sa place. De plus, la supériorité du fils
est indiquée en termes formels dans un h}rmne à Osiris gravé sous le règne
de Ramsès II sur une stèle qui se trouve au musée du Louvre, et qui a été
traduite par M. E. de Rougé. « O dieu qui traverse le temps et dont l'exis-
tence est éternelle, est-il dit dans cet Irymne, Osiris chef de l'Ament, Unnefer,
dieu qui fait justice, seigneur des siècles, roi de l'Éternité, fils préféré,
engendré par Seb, premier-né du sein de Nu-t, seigneur deTatu, roi d'Abydos,
CARPOCRATE
1 Sur Carpocrate, Cf. Iren., lib. I, cap. xxv. — Philos., lib. VII, cap. îv, n. 32. — Tert. Hier., IX.
Be anima, cap. xxxv. — Epiph. Hier., xxvn. — Pbilast., Hier., xxxv. — Théod., Hieret. fab,
lib. I, cap. v. —Le nom de cet hérétique ne se trouve pas partout le même : Saint Epiphane et Philaslre
le nomment KapTiozoâç. Quant au numéro d'ordre qu'il occupe dans les différentes hérésiologies, il n'est
pas non plus partout le même. Carpocrate est le cinquième dans saint Irénée et Théodoret. Entre
Basilide et Carpocrate, saint Epiphane nomme les Bopôoptxvo;, les iTpaTiwviTai, les <I>:6co«iTai; Ter-
tullien, les Ni:olaïtes, les Ophites, les Caiaites, les Séthiens; Philastre les Nicolaïtes, les Gnostiques
et les Judaïsants. Quant à l'auteur des Philosophumena, il n'a jamais sans doute pensé à mettre de
l'ordre dans son ouvrage.
2 KaPï::>-/.?âT/|ç 'A>.-4avS?si; TO yévo;. (Théod., User., fab. lib. I, cap. v.)
20
154 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
adoré comme un dieu dans l'ile de Céphalénie, on lui éleva un autel, on établit
des fêtes où l'on chantait des hymnes en son honneur 1. La mort prématurée
d'Éprphane, son éducation faite par son père nous ont semblé des raisons
suffisantes pour ne pas séparer ses doctrines de celles de Carpocrate, du
moins pour la morale; car pour les autres enseignements du gnosticisme, le
jeune homme s'était fait le disciple de Valentin. Au contraire, pour la morale,
les doctrines d'Épiphane louent précisément ce que l'on reproche aux disci-
ples de Carpocrate : il est donc vraisemblable que le fils les avait empruntées
au père. Ce sont ces doctrines que nous allons exposer, après avoir fait d'abord
une courte étude des sources qui nous les ont transmises.
Saint Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie, l'auteur des Philoso-
phumena, Philastre, saint Épiphane et Théodoret ont tour à tour parlé des
doctrines de Carpocrate ; mais, quoique nous venions d'énumérer sept noms,
nous ne pouvons pas compter sept sources différentes de renseignements ; au
fond, il n'y a que deux sources bien distinctes. La première ne nous est connue
que par les auteurs qui s'en sont servis, la seconde est venue jusqu'à
nous.
Quiconque lit attentivement le faux Tertullien, Philastre et saint Épiphane,
voit du premier coup d'oeil que ces trois auteurs se sont servis encore ici
d'un ouvrage antérieur, sans se copier les uns les autres. Il ne nous appar-
tient pas de le démontrer, M. Lipsius l'a fait en Allemagne d'une manière qui
nous semble péremptoire 2. D'un autre côté, l'auteur des Philosophumenane,
nous donne que la transcription de saint Irénée, à part quelques légères cou-
pures, si bien que nous y pouvons retrouver le texte perdu de l'évêque de
Lyon; Théodoret-a agi de la même manière sans copier servilement le texte,
excepté dans quelques endroits. Toute la question revient donc à savoir si
l'auteur dont se sont servis le faux Tertullien, Philastre et saint Épiphane est
le même que celui dont saint Irénée nous a laissé une analyse ; mais la
i 'Emçâv-,-,ç OÛTOS où y.a\ -a<-<JYYpi.y.p.aîa y.oyj.tz-y.'., uloç r,v Kapïtoxpàrou; y.a\ u-v/rpo; 'AXeÇavSpsîaS
Touvona1 Ta U,ÎV spôç Tîa-pô; 'A>.e?avSpeù;,aTO 5; |J..',Tpb; Ks?;eW.r,vsjç. "EZqze S; Ta ïrâvTa ETV) é-K-ay.aiSty.a-
r.a\ Osb; kv T.â\>:i} T7,Ç KEçaA),Y)Viaç xzxl^-q-zyr ÉVja au™ IEDÛV puTwv ).i'9uv, po)[io\, TE|iÉV7-,, [IOUO-EÎOV,
or/.o-
S6|iïjTaî TE y.a'i y.aOïÉpuTas- y.ai truviovTEç EÏÇ TO ÎEpov ol KEçaW.rjvEç y.aTà vo-j^vi'av, YEVÉ6).'.OV àiroÛÉcoaiv
Oûoucriv 'EirtsâvE!- a-Kivoovci TE y.a\
zjuyomxzi y.-A -5[j.voi XÉYOVTOCI. 'E-ûaiîsuâr, p.ïv oûv «apà T<5 -:a-p\ Tr,v
TE
Èyx.-JxÀ'.Dv Str.
-îraioEiav y.a'î Ta n).«Tuvo;.(Cl. Alex., Patr. grxc,
lib. III, cap. si, — t.YIli.col. 1105),
2 Zu'i" Quellenhritik des Epiphanios, 109-114.
p.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 155
•
réponse n'est pas facile à trouver. M. Lipsius semble croire à l'existence de
deux ouvrages distincts, car il nous dit en parlant de saint Épiphane, au sujet
de Carpocrate, que l'évêque de Salamine a puisé ses renseignements tantôt
dans saint Irénée, tantôt dans saint Hippolyte 1. Le docte professeur croit, en
effet, que l'ouvrage primitif dont nous parlons est le Syniagma de saint
Hippolyte, évêque de Porto, hérésiologïe que nous savons avoir été écrite,
mais qui est maintenant perdue. Quoi qu'il en soit, M. Lipsius oppose évidem-
ment cette source d'informations à celle que nous trouvons dans saint Irénée ;
mais en admettant que cette supposition soit juste, comme saint Irénée lui-
même a puisé à une source antérieure, comme il n'}'' a entre ses renseigne-
ments et ceux qui nous sont fournis par les autres auteurs aucune différence
de fonds, ne peut-on pas conclure que l'ouvrage de saint Hippolyte comme
celui de saint Irénée, avaient en ce point, le même ouvrage antérieur comme
fondement de leur exposition ? Nous ne pouvons pas cependant dire quel était
cet ouvrage antérieur: le champ est encore ouvert à la conjecture, et nous ne
cro}rons pas qu'avec les données présentes de la science, on puisse citer avec
certitude Fhérésiologie fondamentalequia été le point de départ des ouvrages -
que nous possédons encore et dont nous nous occupons maintenant. Ce qu'il
y a de certain, c'est que, dans ce chapitre, la rédaction de saint Irénée
procède de la même méthode que dans le précédent, et que l'on ne trouve
dans le pseudo-Tertullien et Philastre aucune différence marquée avec saint
Irénée, quoique ni l'un ni l'autre n'aient copié servilement.
Nous pouvons donc affirmer, avec toute la vraisemblance possible, que ce
premier groupe de six auteurs ne se compose que de branches différentes;
s'étant toutes détachées d'un tronc unique. Si nous examinons maintenant les
renseignements fournis par Clément d'Alexandrie, nous trouvons une tout
autre manière de procéder. Les renseignements que nous fournit le philosophe
alexandrin n'ont rapport qu'à la vie de Carpocrate, à l'exception d'un long
d'Épiphane. Ce passage
passage des Slromales transcrit en entier d'un livre
est important, car il contient toute la morale du père et du fils. Nous avons
Der text des Epiphanios ist hier wieder aus Irenaus und Hippolyt zusammen gearbeitet : Pseudoter-
1
fcullian und Philastrius geben nur einige Sâlze aus der Z'nxayy.a des Hippolyts wieder, deren Yerglei-
chung mit Epiphanios jedoch anreichend ist, um auch hier die bei Saturnin und Basilides gefundenen
Resultate zu beslâtigen. (Ibid., p. 100.)
156 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
parce qu'il avait une âme ferme, pure et se rappelant encore ce qu'elle avait
vu dans une vie antérieure; il fut instruit dans les lois et les coutumes des
Juifs, mais il les méprisa, et à cause de ce mépris il reçut toute vertu pour
éloigner de lui les passions qui s'étaient attachées à l'homme comme une puni-
tion 1. Ce mépris de Jésus pour les loisjuives fut le salufc du monde, il délivra
les hommes de l'esclavage. Nous ne savons si, pour parfaire la rédemption,
Jésus, d'après Carpocrate, dut souffrir les tourments de la passion.
Jésus n'avait été grand, disait Carpocrate, que parce qu'il avait beaucoup
méprisé : en conséquence, plus on méprise avec foi ce les loisjuives, plus on de -
vient grand, et si quelque homme peut les méprise]- plus que Jésus ne l'a fait,
il deviendra plus grand que Jésus. Tout homme peut mépriser les Anges
1 TT]V OÈ TOD 'I/)O-O0 ).éyov<7i Y"-,'/T|V EVVÛ[1{OÇ t\rjy. rt\j.iyrt\yi EV 'Iouoaïy.oïç EÔEtyi, y.aTatppovyj<7ai aÙTtov, y.a\
Stà TOÙTO 6uvan.E'.;E!)./)?£vai, &' wv y.aTrjpyïjtfE Ta kit\ y.o).âa£t TiâOr, Tîpôo-ovTa TOÏC àvfjpwïtoic. (Phil., p. 385,
lin. 10-12, p. 386, lin. 1.)
158 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
iTi\v O-JV ô|i.o;uç Ey.EÎvfl vTj TOÙ Xpto-TO'j Suva[té;/jv xaTaçpovïjo-jii TSV XOG-U-OTLOICÙV 'AyyD.wv, ôu,oîwç
>J<uy_-?i
Aa|iëav£iv £yva(i.iv irpb; TO repayai Ta o'[j.0La- SLO y.a'i E!; TOÙTO TÔ TÙÇOÇ y.aTE).r,),û6ao-iv ÛGTC TOÙ; p.èv ô[J.oîou;
a-jTÔi EÏvai )iyouo-[TÔ 'IÏJO-OO, TOÙ; 8È y.aï TI SuvaTuvrÉpou;, Tivà; SE y.a'i SiaçopcoTÉpou; TÛV Èy.Ei'vou (iaBivî&v,
ofov IIÉrpou y.x\ IIaû).ou y.aï TÛV ).OIÎÏMV à-TîOcrTÔlcûV TOUTOU; SE y.aTà |J.TJ8ÈV àïïo).£i7:E<j!)ai TOO 'IYJO-OÙ- Ta;
Sï iJ'UY.àç auTÛv EX T?,; ûirEpxEi|iÉv/)ç Èlouo-iaç napmo-ac, v.a\ 8tà TOÙTO aWaû-a>; y.aTaqjpovoûcra; TÛV y.oo"-
[iOîtMiGv, T?I; aù-rij; r)?iwtx(ta8uva|iEwç, y.a\ aûOi; E!Ç TO aÙTo y_tùp%aai.. Et SE TIÇ IV.EÎVOU ÎÎVEOV y.aTaçpovrt-
(TEIÊV TWV
ÈvTaOBa, Suvao-fjai SiaçopwTEpov a-jTOÛ ÙTîàp-/£iv. (Phil., lib. VII. — Ib., p. 385, lin. 1-12.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 159
plus dignes de foi et si l'un des cris de ces forcenés n'était parvenu jusqu'à
nous à travers dix-sept siècles et plus de distance. Ce cri a été poussé par un
jeune homme de dix-sept ans dans un livre écrit sur la justice ; c'est la glo-
rification du communisme le plus éhonté. Nous allons citer en entier ce long
passage ; on pourra voir quels étaient les arguments invoqués par les commu-
nistes au second siècle de notre ère, et juger si l'esprit humain ne tourne pas
toujours dans le même cercle d'erreurs et d'arguments. Voici le passage tel
que nous l'a conservé Clément d'Alexandrie:
« La justice de Dieu, dit
Épiphane, n'est autre chose que l'égalité dans la
communauté. Le ciel entoure la terre également sans être plus d'un côté que
de l'autre, la nuit montre à chacun ses étoiles sans favoriser l'un plus que
l'autre, et Dieu fait luire également le soleil, cet auteur du jour et ce père
de la lumière, sur tous ceux qui le peuvent voir (et chacun voit également),
car Dieu ne distingue pas entre les pauvres, les riches et les princes de la
terre, entre les ignorants ou les savants, entre les femmes et les hommes
entre les honimes libres et les esclaves. Il agit de la même manière à l'égard
des animaux, il confirme sa justice sur les bons et les méchants en faisant
que personne ne puisse posséder cette lumière plus que son voisin, ou l'en-
lever à son prochain afin d'en posséder pour lui-même une double mesure.
Le soleil fait pousser également pour tous les animaux les aliments qui leur
sont nécessaires ; unejustice égalitaire a été rendue à chacun d'eux en ce point,
et en vue de ces aliments tous les animaux qui appartiennent à l'espèce des
boeufs agissent comme des boeufs, ceux qui sont de l'espèce des porcs agis-
sent comme des porcs, ceux qui sont de l'espèce des brebis agissent comme
des brebis, et de même pour toutes les espèces d'animaux. Car pour eux la
justice ne semble être autre chose que la communauté. De plus, par cette com-
munauté, toutes choses se sèment également selon leurs espèces, une nourri-
ture commune naît pour tous les animaux qui paissent l'herbe de la terre, et
tous peuvent la paître dans la plus stricte égalité, car aucune loi ne vient
leur imposer des bornes, et celui qui la leur donne a ordonné de la leur
distribuer avec profusion et de faire en sorte que la justice et une même har-
monie soient gardées à leur égard » i.
1 AÉyEi Toiv-jv ('EOTiâv/j;) Èv TÎ5 Ilepi ôiy.aioo-ûv/-,;' « Ty)v Siy.aiooûv/jv TOÙ OEOO y.oivcovîav Tivà EÎvai
OUTOÇ
U.=T' io-0Tr,To;. "laoc ji TOI TtavTay.éÔEV Èy.TalÊl; oùpavô;, y.'jy.Aip Tr,v yvjv Tzzpiéyz'. Tîâo-av y.ai TiàvTaç r\ vyi;
1Q0 LE GNOSTICISME EGYPTIEN
On voit que, par ces paroles, Épiphane enseignait que toutes choses
devaient être également partagées entre tous sans aucune distinction de
sexe ni de rang ; il lui suffisait de voir que la lumière était la même pour
toutes les créatures, c'était une preuve que toutes les autres choses de la terre
devaient être en rapport égal ; il ne remarquait pas que si les choses néces-
saires à l'homme, pour qu'il soit homme, sont distribuées à tous les indi-
vidus avec une mesure qui paraît égale, quoiqu'elle même ne le soit pas, il en
est tout autrement des choses qui ne sont qu'utiles à la vie humaine. Certes,
de pareils arguments ne supportent guère l'examen, et cependant ils sem-
blaient suffisants, ils semblent encore suffisants à des esprits qui sont la
preuve vivante de l'inégalité du partage des biens qui doivent être les plus
chers à l'homme. Nous ne savons pas si Épiphane voulait que la raison fût
également partagée entre tous les hommes, mais au moins voulait-il ce par-
tage égalitaire, cette communauté universelle pour tout ce que le monde
renferme de corporel. Voici ce qu'il disait de la communauté des femmes
dont il avait sans doute pris l'idée dans une de ces pages qu'on ne vou-
drait pas savoir écrites de la main de Platon. « Il n'y a pas plus de loi au
sujet de la génération. qu'au sujet de la nourriture, disait-il : si une
pareille loi avait pu être posée, elle serait depuis longtemps abolie, car les
animaux se reproduisent en toute égalité, ayant en eux ce sentiment de la
communauté; car à tous également le créateur a donné l'oeil pour voir, c'est
la loi de sa justice, et il n'a pas fait de différence entre le mâle et la femelle,
entre l'être qui possède la raison et celui qui ne la possède pas ; en un mot, il
n'a discerné rien de rien, mais il a divisé tout entre tous avec égalité dans la
communauté, il n'a donné qu'un seul ordre et tous les êtres ont reçu leur
part. Mais les lois des hommes, ne pouvant châtier l'ignorance, ont appris à
EJt;s/j; EKtO£Î7.vuTaL Toù; àorÉpa;- TÛV T£ t/j; r,p.zpa( aÎTiov y.ai TiaTÉpa ToO çayrô; vjXiov 6 OEO; È?É-/EEV
avwOEV îaov km yn; a7ia<7s TOÎ; PAE'TIEIV Suvapivo:;- (oi SE -/.oivîj
TCCCVTE; pXÉTïoutriv) ÈTTE'I (ir) SiaxpïvEi
ît/.o-jffiov, r, iTÉVYiTa, r, GÏJJAOU à.pyyixy., açpovâ; TE y.ai TOÙ; ©povoùvTa;, 6rj).EÎa;,
apo-EVac, ÈAE-jOÉpou;, oov).ou;.
'A).).' ouSÈ TÛV a).ôywv Tïapà TOÙTO TiOisÏTac TC itào-i SE ÈTciav,; TOÏÇ ÇWOI; y.oivbv àuToû Èx/Éaç ÔVIÛOEV, àyâCotç
TE y.ai çaÛAoi;, 5sy.aioo-vvr,v ÈU.7ÎEOOÎ, UYJÔEVÔ; Suvauivou ÏTAEÎOV Ë-/EIV JJIÏISE àçaspEUTÔai TÔV TTAYJO-ÎOV, ÎV' auTÔ;
TÔ y.ày.Eivou <yw; SiaTtAao-iâcra;Ê-/J."II).IO; xoivà; Tpoçàç Çwoi; foîa<7iv OYVSCTÉUEIV 8:y.a'.ocTJV/-,ç
TE TÎ5; y.otv?,;
âwao-iv ÈTtioT,; SOÛEI'Û-Ï];, y.ai EÎ; Ta ToiaÙTa gouv yévo; ôu-oico; yîvETai
w; ot |36E;, y.ai G-JWV CO; ot cûÉ;, v.x\
r.poëâxai ù; y.ai Ta TtpôgaTa,-/.ai Ta ) oiTtà TîâvTa" Sizasoo-ûv/) yàp Èv a-jTOÎ; àvaçaivETai f, XOIVÔTYJÇ. "EïtsiTa
v.a-ày.ov/ôxri-a Ttâv-ra ÔJJ.OÎU; y.aTà ys'voç Gifiipz-ai- xpotfô SE -/.oiv/] y.auaï vcu-ouivoiç àvEÏTai, Tràat TOÎ;
-XTTJVEO-I, xa't îiàfriv zrdar^, OJSEVÎ vô[uj> xpaTou|iÉv/-,- T?. Si Ttapà TOÙ SICÔVTO; y.E>.E-JcavTo; -/op-/)yia
o-uu,-
ÇMVW; (ÏTïao-i Sixaioaûvy) TrapoOo-a. (Strom., lib. III, cap. n, col. 1105-110S.)
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 161
violer la loi commune : la propriété instituée par la loi humaine a déchiré,
a complètement déraciné la communauté établie par la loi divine ; on n'a pas
compris cette parole de l'Apôtre : « C'est par la loi que j'ai connu le péchél ».
C'est la loi qui a appris aux hommes à parler du mien et du tien, elle a
empêché de jouir également de ce qui était commun à tous, de la terre, des
possessions et même du mariage. Si Dieu a fait la vigne également pour tous
les hommes, la vigne elle-même n'empêche pas les moineaux ou les voleurs
de la piller ; il en est de même du blé et des autres fruits de la terre. C'est
la violation de la communauté et de l'égalité qui a engendré les voleurs de
troupeaux ou de fruits 2. Lorsque Dieu avait fait toutes choses communes à
tous les hommes, lorsqu'il avait uni le mâle à la femelle en toute communauté,
lorsqu'il a rapproché ainsi tous les animaux les uns des autres (nous ne pou-
vons pas rendre toute l'énergique impudeur du texte), n'a-t -il pas établi que
la communauté dans l'égalité était la vraie justice ? Mais ceux qui sont nés de
cette communauté, ont rejeté celle à qui ils devaient la naissance; maintenant
donc, si quelqu'un a épousé une femme, qu'il la possède seul quoique tous les
hommes puissent en user également, comme le montre l'exemple de la création
entière. Il y a, en effet, dans le mâle, un désir plus ardent, plus intense: ni
loi, ni coutume, ni quelque autre chose que ce soit ne pourra l'abolir, car c'est
le décret de Dieu 3. » Il faut avouer qu'on ne pouvait enseigner plus crûment
cette honteuse doctrine, et nous ne devons pas nous étonner si les moeurs des
disciples de tels maîtres ont été accusées des crimes les plus odieux. D'ailleurs
il est facile de voir la liaison d'idées qui existe entre les enseignements de
Carpocrate et ceux de son fils Épiphane : le premier enseignait en général
qu'il fallait haïr et mépriser toutes les lois humaines pour être sauvé ; le
second rejetait ces lois comme la violation de la communauté établie par Dieu;
et en conséquence, il détruisait la propriété et toute moralité; le premier
posait les principes théoriques,le second tirait les conclusions pratiques. Nous
n'avons donc pas eu tort d'expliquer les paroles du père par celles du fils.
Avec une telle morale élémentairenous ne nous étonnerons pas de ce qu'il nous
reste à dire. Pour Carpocrate et ses disciples, les actions n'étaient bonnes ou
mauvaises que dans l'estime des hommes, car en soi rien n'est mauvais : la
foi et la charité (il est étonnant de trouver un tel mot dans un tel système) la
foi et la charité suffisaient pour sauver l'homme. En conséquence, pendant
son séjour dans le corps, l'âme devait tout mépriser, tout haïr, se souiller de
tous les crimes; c'est ainsi qu'elle affirmait sa liberté, qu'elle se montrait
entièrement échappée à l'esclavage des Anges créateurs. Si au sortir du
monde il manquait à l'âme quelque chose de cette liberté ainsi acquise, c'est-
à-dire, s'il restait encore quelque crimequ'elle n'eût pas commis, elle était ren-
voyée dans un autre corps; car, à peine avait-elle quitté le corps qu'elle
était saisie par un Ange nommé Aiâcoh-, le psychopompe de ce système :
cet Ange la conduisait aux pieds du prince du monde qui la jugeait et la
renvoyait ensuite dans un corps, et celalui arrivait autant de fois qu'elle sortait
de la vie sans avoir commis tous les crimes possibles, sans être entièrement
libre de la puissance des Anges. C'est ainsi qu'ils expliquaient cette parole de
l'Évangile : « Tune sortiras pas delà avant d'avoir rendu jusqu'à la dernière
obole 1. » En outre, pour résister et échapper plus facilement aux Anges
1 Et in tantam insaniam effrenati sunt, uti et omnia qucecumcrue sunt irreligiosa et impia in potestate
habere et operari se dicant. Sola enim humana opinione negotia mala et bonadicunt: Etulique secundum
transmigraliones in corpora oportere in omni vita et in omni actu fieri animas (si non proeoccuparis crais
in uno adventu omnia agat semel ac pariter <TUÎ8 non tantum dicere et audire non est fas nobis, sed
nsquidem in mentis conceptionem venire nec credere si apud hoinines conversantes in bis quse sunt
secundum nos civitates taie aliquid agatur) uti, secundum craod scripta eorum dicunt, in omni usu factse
anima? ipsorum exeuntes in nibilo adbuc minu? abeant ad operandum in eo, ne forte propterea quod
deest libertati aliçua res, cogantur iterum m'itti in corpus. Propter hoc dicunt Jesum dixisse hanc
parabolam : Cum es eum adversario tuo in via, da operam ut libereris ab eo, ne forte te det judici et
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 163
créateurs, les disciples de Carpocrate devaient s'adonner à la magie, ce péché
du vieux monde païen. Ils faisaient usage de philtres, de la divination par les
songes, par les instruments magiques, et si dans ces pratiques ils acquéraient
une certaine puissance, ils devenaient supérieurs à Jésus, à Pierre et à
Paul 1.
Les disciples de Carpocrate furent les premiers qui s'appelèrentproprement
gnostiques. Leur doctrine semble s'être étendue assez loin, car sous le ponti-
ficat d'Anicet (156-166) une femme, nommée Marcellina, vint à Rome où,
pour employer l'expression de saint Irénée, elle extermina un grand nombre
de fidèles, c'est-à-dire, les fit sortir du sein de l'Église. Afin de mieux se
reconnaître entre eux, les Carpocratiens se brûlaient l'extrémité inférieure de
l'oreille 'droite 2. Ils se servaient dans leurs cérémonies de certaines peintures
faites par Pilate, disaient-ils, et représentant Jésus-Christ; ils y joignaient des
représentations de Pythagore, de Platon et d'Aristote, et, s'il faut en croire
saint Augustin, de saint Paul et d'Homère 3. Saint Irénée prétend même qu'ils
adoraient ces images, comme les païens leurs idoles 4. Leurs moeurs ont été
soumises à de violentes accusations, surtout dans les écrits de saint Épiphane
etde Clément d'Alexandrie 5, mais nous devons dire que saint Irénée n'ose rien
affirmer à cet égard 6. A vrai dire, comme il ne s'agit plus ici des doctrines,
judex miuistro et mittat te in carcerem. Amen dico tibi, non exies inde donec reddas novissimum qua-
drantam. Et adversarium dicunt unum ex Angelis qui sunt in mundo, quem diabolum vocant, dicentes
factum eum ad id, ut "ducat eas qua3 perierunt animas a mundo ad principem et bunc dicunt esse ex
mundi fabricatoribus et illum alterum angelo qui ministrat ei tradere taies animas, uti in alia corpora
includat : corpus enim dicunt esse carcerem. (Iren., lib. cap. xxv, n. 4. — Patr. grxc, t. VII, col.
682-683.)
1 Artes enim magicas operautur et ipsi, et incantaliones, pliiltra quoque, et cbaritesia, et paredros,
et oneiropompas, et reliquas malignaliones, dicentes se potestatem habere ad dominandum jam princi-
pibus et fabricatoribus hujus mundi, non solum autem, sed et bis omnibus qute in eo sunt facta... Per
fidem enim et cbaritatem salvari, reliqua vero indifferentïa eum sint, secundum opinionem bominum
queedam quidem bona, quaîdim quidem mala vocari, eum nibil nattira malum sit. (Ibid., n. 3 et 5,
col. 682-688.)
2 Alii vero ex ipsis signant cauteriantes sues discipulos in poslerioribus partibus exstantioe dexlraî
auris. Unde et Marcellina, quse Romani sub Aniceto venit, eum esset bujus doctnnEe multos extermi-
navit. Gnosticos se autem vocant. (Iren. lib. I, cap. xxv, n. 6. Patr. grise, t. VII, col. 685.)
3 Et imagines quasdam quidem depiclas, quasdam autem et de reliqua materia fabricatas babent,
dicentes formam Cbristi factam a Pilato, illo in tempore quo fuit Jésus eum hominibus. Et lias coronant,
et proponunt eas eum imaginibus mundi philosopborum, videlicet eum imagine Pythagorse et Platonis,
et Arislolelis et reljquorum; et reliquam observationem circa eas, similiter ut gentes, faciunt. (Ibid.,
col. 685 et 686.)
4 D. August., lib. de Hieresibus.
5 Epiph., Hmr., xxvi. — Clém. Alexand., Stromtt., lib. III. — Patr. grxc, t. VIII, col. 1111-1112.
6 Kal E'I (ièv TCoâ<7o-ETas %xp' a-jToï; Ta a8sa, xai EXOEO-U.-/, xai àTTEip/]|iÉva, Èyù oux av iuo-TE'JO-aiu.i' EV
164 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
CHAPITRE PREMIER
Parmi tous les philosophes qui sont compris dans l'acception si étendue
du mot Gnostiques, il n'en est pas de plus connu que Valentin, et ajuste titre.
Cette célébrité de Valentin, tout en nous avertissant que nous nous trouvions
excel-
en présence du maître le plus élevé du Gnosticisme, du docteur par
lence de ces systèmes fantastiques dont nous avons déjà exposé plusieurs,
cette célébrité même avait des inconvénients. Un grand nombre d'auteurs,
voyant devant eux une personnalité aussi importante, se sont imaginé que
tout le Gnosticisme se trouvait dans les doctrines de Valentin ; ils ont cru
qu'en les exposant ils donneraient une idée complète de systèmes si différents.
C'est ainsi qu'en France ont agi tous les auteurs qui ont écrit l'histoire de
l'Église : ils ont exposé le système de Valentin et ont à peine cité quelques
autres docteurs, donnant les uns comme ses maîtres, les autres comme ses
disciples; les plus instruits ont fait observer que le Gnosticisme se divisait en
•
plusieurs branches, aucun n'a jugé convenable d'étudier les sources qui nous
faisaient connaître les systèmes : en suivant les travaux de leurs devanciers,
ils ont suivi les mêmes errements de critique. En effet, dom Massuet, Tille-
LE GNOSTICISME EGYPTIEN 167
mont et tous les autres qui, avant notre siècle, se sont occupés de Valentin,
ont cru que l'ouvrage de saint Irénée était la seule source où ils devaient
aller puiser leurs renseignements ; ils auraient dû cependant s'apercevoir que
saint Irénée lui-même avouait dans sa préface que les systèmes combattus
par lui étaient plutôt ceux des disciples que celui du maître. Pour n'avoir
pas fait cette remarque, ils ont pris pour le système primitif de Valentin des
développements postérieurs qui ne sont pas contradictoires, il est vrai, mais
qui présentent cependant assez de divergences pour motiver mie distinction
dans l'exposition.' La méthode suivie en Allemagne a été toute différente :
dans leurs grands ouvrages sur le Gnosticisme, Néander, Baur, Gieseler et
les autres ont fait tout d'abord la part de la priorité des systèmes, se conten-
tant d'exposer les développements sans leur donner plus d'importance qu'ils
n'en méritaient; ne se bornant pas, pour Valentin en particulier, à faire une
analyse plus ou moins complète du premier livre de saint Irénée, mais mettant
à contribution tous les autres Pères de l'Église qui avaient parlé du gnostique'
alexandrin. Si la méthode était différente, il ne faut pas s'étonner que les
résultats n'aient pas été les mêmes. Malgré la méthode tracée par les auteurs
cités plus haut, il a été fait en Allemagne peu d'ouvrages particuliers sur
Valentin ; nous n'en connaissons même qu'un seul qui soit vraiment digne de
ce nom, celui de M. Heinrici 1; mais un grand nombre de travaux ont été
publiés par les Revues allemandes qui s'occupent d'histoire ecclésiastique ou
de philosophie. Tous ces travaux ont fait avancer la question ; néanmoins, il
nous a semblé qu'elle n'était pas épuisée et peut-être aurons-nous réussi à
jeter un peu de lumière sur les points les plus obscurs.
On ne peut raisonnablement douter de l'existence d'un homme qui a laissé
derrière lui une grande renommée dans l'histoire : aussi l'existence de Valen-
tin n'a-t-elle jamais été mise en doute comme l'a été celle de Simon le Mage.
Pour nier cette existence, il aurait fallu ne faire aucun cas du témoignage des
Pères de l'Église qui ont vécu avant le quatrième siècle; car, parmi ceux qui
ont combattu les hérésies, il n'en est pas un seul qui n'ait enregistré le nom
de Valentin. La chose eût donc été difficile : on s'est abstenu de la tenter et
avec d'autant plus de raison qu'à cette époque les données historiques sur les
1 Bas Valentinianismus.
168 LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN
origines du christianisme commencent à devenir plus nombreuses et plus
claires, et qu'il n'y a pas possibilité d'alléguer, comme pour Simon, un mythe
quelconque, une concurrence ou une opposition apostolique. Cependant,
malgré l'immense notoriété dont a joui le philosophe gnostique, on en est
réduit aux conjectures sur le lieu et l'époque de sa naissance. En effet, aucun
auteur ne s'est occupé de rechercher la patrie de Valentin avant le cinquième
siècle, époque à laquelle l'évêque de Salamine, saint Épiphane, écrit que
Valentin naquit en Egypte dans le nome Phrébonite qui, dit-il, est situé sur
les bords de la mer -, et il ajoute ensuite que Valentin habita la ville d'Alexan-
drie où il apprit la philosophie platonicienne. Mais où saint Épiphane avait-il
pris ces renseignements ? Il nous apprend lui-même qu'il les tient d'une tra-
dition orale. Gomme saint Épiphane fit un voyage en Egypte, on serait assez
tenté d'ajouter foi à son assertion, car il aurait pu apprendre ce détail dans
la patrie même de Valentin; mais malheureusement on ne peut accorder
aucune confiance au nom cité, car le nome Phrébonite n'existe pas dans la
liste des nomes égyptiens. Peut-être devons-nous seulement accuser l'incurie
des copistes et lire Phténotite au lieu de Phrébonite 2, ce qui nous permettrait
de concilier avec la situation du nome la signification de l'adjectif accolé au
nom, napahâxnv. Cependant, nous devons faire remarquer que les autres noms
de nomes donnés par saint Épiphane à propos de Basilide sont exacts ; il est
donc à croire qu'il y a eu faute de copiste et corruption du nom.
C'est là le seul texte que nous ayons sur la patrie de Valentin et nous ne
pouvons y ajouter foi que sous bénéfice d'inventaire. Malgré cela, nous ne
doutons pas que l'Egypte n'ait été la patrie de Valentin, tout au moins sa
patrie d'adoption sinon sa patrie réelle, car il est évident pour nous que
Valentin connaissait à fond les doctrines de l'antique Egypte. En outre, nous
avons des preuves indirectes qui ne manquent pas d'une certaine force
démonstrative. Si, en effet, nous ajoutons les uns aux autres les textes des
Pères qui louent l'intelligence et la science de Valentin, nous trouvons que
» Trjv nÈv «UTOO 5taTp;3a, r) -ÏTOIEV OUTO; ysyÉv/iTat, ot TzoÏÏ.di 'ayvooûo-tv êi; T|(JL5« ÔÈ w; tircfypz.1
Tiç 'e).r,).u8s !fqp.r, où a:tùTrqo-oij.z'i "Eças-av yàp a-jTov TIVE; yEyEvr,o-Qai &pzêo~iixqv Tr,; Alyûîrtou
nopa).iû-/;v (Epipb. Hmres., 31, n» 2).
2 Cf.Partbey, Vocabul. coptico latinum, p. 537.—Cf. aussi Zur Erdkunde des Alten AegyptenSj
planches.
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 169
saint Jérôme l'appelle homme très savanti ; que l'auteur du dialogue contre
les Marcionites le nomme un esprit au-dessus du vulgaire et peu ordinaire 2;
que Tertullien témoigne de l'étude approfondie faite par Valentin de la phi-
losophie platonicienne 3 sans être contredit ni par l'examen des doctrines du
philosophe alexandrin, ni par l'auteur des Philosophumena, qui répète sou-
vent que Valentin était le disciple de Pythagore et de Platon 4; nous serons
persuadé qu'il est très vraisemblable et nous pourrions affirmer que Valentin
a étudié la philosophie platonicienne dans la ville d'Alexandrie, dont l'école
commençait dès lors à devenir célèbre, sans avoir encore acquis toute la
célébrité dont elle devait jouir plus tard. Enfin Valentin connaissait le sys-
tème de Basilide, tout porte à croire qu'il avait été son disciple avant de créer
lui-même un système particulier; car, dans un des fragments de ses ouvrages
conservé par Clément d'Alexandrie, il admet cette doctrine si curieuse des
appendices de l'âme. Par-dessus tout, l'importance que Clément d'Alexandrie
attache à la réfutation de Valentin nous montre que les erreurs de ce philo-
sophe étaient fort répandues dans cette ville, autrement il se serait bien donné
garde de les combattre. L'explication de la diffusion de ces doctrines dans
Alexandrie doit être le séjour de Valentin lui-même dans cette grande cité, où
semblait se concentrer le mouvement philosophique de L'Orient et du monde
entier.
Toutes ces raisons ne nous paraissent pas à dédaigner et nous croyons
pouvoir affirmer sans crainte que Valentin était égyptien de naissance, ou
tout au moins qu'il avait habité l'Egypte et y avait étudié la philosophie. Cette
première question résolue, nous devons chercher en quel temps Valentin
vécut : problème difficile à résoudre et dont nous ne pourrons donner qu'une
solution approximative. Ce n'est pas cependant que les témoignages nous
fassent défaut sur ce point ; nous savons sous quels papes il vécut et vint à
Rome ; mais ces témoignages nous viennent d'auteurs trop postérieurs : les
auteurs les plus à même d'en parler en connaissance de cause, Clément
1 Oua).£VTÎvo; p.h yàp VJ).0EV ÈI; 'PiipiV krC: Tyi'vou, f,y.p.atTZ 81 Èîù UIOU -/ai 7tapc'|iEivEv Êto; 'Avixrj-ou,
(Iren., lib. III, cap. vi, n- 3. — Patr. grxc, t. VI, col. 856-857).
* Jiusene : Mist. eccles., lib. IV.
s Sub Hygino, Romanoe urbis episcopo, Valentinus bajresiarcbes et Cerdo magister Marcionis, Romam
venerunt. — (Eus. cbr. Pat. grxc, t. XIX, col. 559).
* Valentinus bcerelicus agnoscitur etpermanet usque ad Anicelum. (Ibid. t. XIX, col. 560).
5 KaTa TOU; ypôvou; l'yivou y.ai Hîou ;imo"/.6raov 'Pûp.-/]; EU; 'AVL-/.7JTO'J, Oùa).EVTiavô; y.ai KÉpSwv
«PZIïoï T7,Ç Mapy.Lwvo; àipéo-Eto; ïr>. cPiô(i.r,ç Èyvupi'ÇovTo (Ap. Eus. chron. — Patr. grxc. t. XIX,
col. 559).
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 171
d'Eleuthère, il n'y eut que celui de Soter dont la durée fut' de huit ou neuf
ans, tout au plus 1.
Toute la question se réduit donc à savoir en quelle année vécurent Hygin,
Pius et Anicet. S'il faut ajouter foi à la Chronique d'Eusèbe, Hygin monta
sur le siège épiscopal de Rome la vingt-unième année du règne de Hadrien,
c'est-à dire en 138 ; il vécut encore quatre ans et eut pour successeur, en la
seconde année du règne d'Antonin (142), Pius auquel, après un pontificat de
douze ans, succéda Anicet en 1542. Mais M. Richard Lipsius a montré que
cette chronologie était boiteuse et mal assise: son ouvrage est un chef-
d'oeuvre de critique et nous avons le droit de nous servir des dates qu'il accepte
jusqu'à ce qu'on en ait démontré la fausseté 3. Il n'a pu arriver qu'à des dates
approximatives et voici comment il rétablit celles qui ont été faussement
données par la chronique d'Eusèbe et contredites par d'autres catalogues
pontificaux. Télesphore,le septième successeur de saint Pierre, mourut en 135,
ou, auplustard, en 137; Hygin lui succède, règne quatre ans et meurt en 139,
ou, au plus fard, en 141 ; Pius remplace Hj^gin sur la chai g^ romaine et, après
un pontificat de quinze ans, meurt en 154 ou en 156. IL est remplacé par
Anicet qui meurt, après dix ans de pontificat ou même douze, en 166'ou
en 1674. La raison de ces divergences vient de ce que les noms des consuls
ne sont pas encore indiqués dans les catalogues pontificaux, et quiconque est
tant soit peu au courant de la numération des manuscrits des premiers siècles
de l'ère-chrétienne, sait combien il est facile à l'erreur de se glisser en des
chiffres qu'un copiste pouvait si facilement prendre l'un pour l'autre. Nous ne
devons donc pas nous étonner de l'élasticité de ces dates ; c'est un grand succès
que d'avoir pu les fixer ainsi, même approximativement, quoique les résultats
de M. Lipsius aient été contredits par d'autres patients chercheurs de la
vérité historique.
Nous avons donc maintenant une base aussi solide que possible pour nous
livrer au véritable calcul où va nous entraîner la fixation de la naissance de la
mort de Valentin, de sa venue et de son séjour à Rome. Nous n'avons
nulle date précise ; nous savons qu'il vint à Rome sous le pontificat de
Hygin et y demeura jusque sous celui d'Anicet, c'est-à-dire, en prenant
les termes extrêmes, que ce séjour aurait duré depuis l'année 135 jusqu'à
l'année 167, à savoir pendant trente-huit ans; au contraire, en prenant les
termes moyens, la dernière année de Hygin et la première d'Anicet, nous
aurons pour date de l'arrivéel'année 141, et pour celle du départ l'année 157,
et le séjour n'est plus que de seize ans. La première hypothèse nous est la
plus défavorable. En effet, en admettant que le séjour de Valentin à Rome
ait été de trente-deux ans, de l'année 135 à l'année 167, comme il est vrai-
semblable, pour ne pas dire certain, qu'il n'est pas mort à Rome; comme il
est indubitable qu'à l'époque de son arrivée il était dans la force de l'âge,
nous nous exposons à lui donner une existence beaucoup plus prolongée qu'il
ne l'a eue en réalité. Cependant, même avec cette supposition défavorable, en
donnant quarante ans à Valentin lors de son arrivée à Rome, en le faisant
encore vivre dix ans après son départ de la cité des Césars,- on ne lui donne
qu'une vie de quatre-vingt-deux ans; un tel prolongement de l'existence
n'est pas si contraire à la durée de la vie humaine que Valentin n'ait pu
en bénéficier. Mais à ce calcul il y a un inconvénient, c'est que Valentin
se vantait d'être le disciple d'un homme apostolique, disciple lui-même des
apôtres, et qu'il n'y a aucune raison pour ne pas le croire au moins en ceci,
à savoir qu'il était déjà né avant la complète disparition de ces hommes, et
le résultat de nos probabilités rendrait cet enseignement d'un homme apos-
tolique à peu près impossible. De plus, nous savons par saint Justin qu'avant
son arrivée à Rome (nous le prouvons plus bas) Valentin s'était fait un grand
nombre de disciples et que, par conséquent, son système était déjà combiné
et enseigné. Cette seule observation nous permet de rejeter l'assertion de
Tertullien qui prétend qu'au moment où il écrivait, il n'y avait pas fort
longtemps que Valentin et Marcion n'étaient plus, qu'ils étaient venus à
Rome vers le temps d'Antonin et qu'ils avaient confessé la foi chrétienne
jusque sous le pontificat d'Éleuthèrei. Il est évident que la mémoire a fait ici
défaut au prêtre de Carthage, car saint Irénée écrivait son troisième livre
1 Marcionem et Valentinum neque adeo olim fuisse. Antonini fere principatu et in catholicaî (ûdei)
primo doclrinam credidisse sub episcopatu Eleutherii benedicti (Terlul. de Prxscr. hxr., c. XXX).
LE GNOSTICISME ÉGYPTIEN 173
du Traité contre les hérésies sous le pontificat d'Éleuthère et il n'aurait
pas manqué de faire valoir la nouveauté contemporaine du Valentinianisme,
si Valentin eût encore été vivant. En outre, les mots employés par saint
Irénée et par Eusèbe pour désigner le séjour de Valentin à Rome sont
assez élastiques : le premier dit -hp-aai, ce qui peut signifier qu'il était dans
toute la réputation de son génie ou dans toute la force de l'âge; le second
écrit èyvaplÇexo, ce qui laisse encore place à une venue antérieure. En
résumé, de toutes ces raisons qui sont pour ou contre nous, nous pouvons
tirer cette conclusion que le séjour de Valentin à Rome a été d'une durée
qui varie de dix-sept à trente-deux ans, ou plus vraisemblablement, en
prenant la moyenne de ces deux termes extrêmes, de vingt-cinq ans environ,
et qu'il y est arrivé, au plus, tôt, en 135, au plus tard, en 141. Nous revien-
drons plus loin sur ce premier résultat acquis ; d'autres résultats nous aide-
ront à le mieux préciser encore.
Ceci posé, on peut se demander si Valentin a- élucubré son système à
Rome ou non. Quoique nous n'ayons aucun texte positif sur cette question,
nous ne craignons pas de répondre hardiment : non. Valentin n'a pas créé
son système à Rome, il est seulement venu porter dans la ville des Césars et
des Papes ce qui lui avait acquis la célébrité dans Alexandrie. Pour confir-
mer cette affirmation, nous citerons le texte suivant de saint Justin dans son
dialogue avec le juif Tryphon. « Il y en a beaucoup, ô mes amis, dit le philo-
sophe aux auditeurs de la controverse, qui ont enseigné à dire et à faire des
choses impies et blasphématoires au nom de Jésus-Christ ! C'est pourquoi
nous avons nommé les disciples du nom des maîtres qui ont inventé chaque
système et chaque doctrine : parmi eux, les uns s'appellent Marcionites,
les autres Valentiniens, d'autres Basilidiens, Satorniliens, tous d'après le
nom du maître, qu'ils ont suivi dans ses erreurs i. » Donc, au temps où saint
Justin écrivait ces paroles, Valentin avait imaginé sa doctrine, il s'était fait
des disciple