Dysfonctionnements à Casablanca : Témoignages Citoyens
Dysfonctionnements à Casablanca : Témoignages Citoyens
INTRODUCTION
Qui sommes-nous ? Save Casablanca, une initiative citoyenne 6
Pourquoi un livre noir ? 11
UNE SMART CITY EN QUETE D’UNE GESTION INTELLIGENTE 15
1 Des chantiers, des chantiers, toujours des chantiers… 16
▪ Parc de la Ligue arabe. Livré en 2019, toujours fermé aux habitants 21
▪ La Casablancaise. Une cure de jouvence promise depuis 2002 26
▪ Coupole Zevaco ou "Kora Ardia". Une éternité pour le « globe terrestre » 34
▪ Trémie des Almohades. La plus longue du Maroc, une des plus lentes aussi 43
▪ Grand théâtre de Casablanca. Au-delà du bâtiment, où est le théâtre? 45
▪ Parc zoologique Aïn Sebaâ. A pas de tortue 50
▪ Parc archéologique Sidi Abderrahmane. L’homo sapiens attendra! 53
▪ Stade Vélodrome. Rien ne sert de courir… 55
▪ Aquarium. L'ouverture prévue en 2017 fait plouf ! 58
2 Des chaussées, des trottoirs et des nids de poule 62
▪ Des images pour le dire 65
▪ Des conséquences parfois dramatiques 86
3 Lydec, déboires d’une gestion déléguée 88
▪ Assainissement liquide, une pluie de plaintes 90
- La faute à la pluie ! 91
- Et en dehors de la pluie ? 94
▪ Eclairage public, les constats s'enchaînent et se ressemblent 101
- Poteaux : attention, danger ! 102
- Un peu plus de lumière… 106
▪ Des factures exorbitantes 115
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Sommaire
4 Gestion des déchets 118
▪ L’apocalyptique décharge de Mediouna 119
- Fermer, pas fermer, des promesses non tenues 121
- Des nuisances infinies 122
◦ Odeurs, gaz et fumées
◦ Les dangers d’un jus appelé Lixiviat 124
- Colère versus mutisme 129
- Solutions et attentes 130
▪ Collecte et nettoiement 132
- Condition des agents de la propreté 133
- Bennes inesthétiques et encombrantes 135
- Ville poubelle, cela vous choque ? Nous aussi ! 138
▪ Mais où est donc la police de l’environnement ? 156
5 Transport public 157
▪ Autobus, le calvaire au quotidien 158
- Un provisoire qui a trop duré 159
- De nouveaux bus dans le viseur 163
▪ Un Tramway nommé inconstance 164
▪ Taxis : une extraordinaire anarchie 166
- Grands taxis, grands tracas 169
◦ Hausse incontrôlée des prix 169
◦ Nuisances des stations 173
▪ Petits taxis sur un terrain miné 174
- Des taxis qui choisissent leur destination 174
- Etat des taxis et des chauffeurs 176
- Conduite et stationnement sauvage 178
- Triporteurs, non autorisés mais tolérés 180
Le Livre noir de la ville blanche
4
Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Sommaire
Save Casablanca
Une initiative citoyenne
Save Casablanca est un groupe citoyen fondé en septembre 2013 sur le réseau social Facebook par
l’écrivain Mouna Hachim avec pour principale ambition : le bien-être de Casablanca et de ses
habitants. Le groupe est né ainsi de la volonté de ne pas assister passifs à la dégradation de notre ville.
Tous les moyens sont bons pour passer à l’action : le recensement des dysfonctionnements,
l’information et la sensibilisation, la mise de chacun devant ses responsabilités…
Depuis le départ, un noyau dur s’est formé avec pour coadministrateur de la première heure,
spécialiste en sociologie urbaine, Ahmed Hamid Chitachni. Aujourd’hui, Save Casablanca regroupe
près de 270.000 membres, chaque jour en progression, issus de tous horizons, apportant chacun son
savoir-faire et sa vision. Ils dénoncent au quotidien, analyses, photos et vidéos à l’appui, les multiples
maux qui rongent la ville depuis son cœur historique jusqu’aux périphéries. Ils n’hésitent pas non plus
à proposer leurs services et compétences à titre gracieux ; le collectif n’envisageant aucune attache
financière ni étiquette marchande afin de garantir son indépendance.
S’il est illusoire de penser que l’impact serait immédiat sur la gestion, il est permis de penser qu’il se
fera ressentir sur les esprits, dans le sens de la prise de conscience qu’une politique citoyenne
participative est à même de changer progressivement la donne en insufflant de l’espoir devant cette
volonté ferme de ne jamais céder au fatalisme.
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Qui Sommes-Nous ?
Le travail présenté ici se veut donc factuel et sans langue de bois. Il vise à dénoncer les dérives de
gestion en récapitulant les doléances des membres du groupe et en espérant que nos voix soient
enfin entendues. En ce sens, il se borne à introduire le sujet et à structurer les thématiques en
reproduisant, ici et là, des photos et des commentaires significatifs dont les noms des auteurs ont
été camouflés pour éviter d’entraver un éventuel désir de confidentialité réservé au cadre strict du
groupe.
Le projet ayant été lancé le 9 janvier 2021 et bouclé sur le plan rédactionnel au mois d’avril, il est
possible que des changements aient été opérés depuis les dates des publications sans que cela porte
atteinte à l’essence du travail. Il va de soi aussi que nous ne prétendons pas à l’exhaustivité. Des
chapitres auraient pu être réservés aux infrastructures sociales de base mais aussi aux besoins en
matière de culture, de sport et de loisirs… A ce titre, et dès l’annonce de la réalisation de ce
document, un des membres du groupe s’était interrogé avec ironie : « En combien de tomes ? ».
Pour des raisons objectives, nous avons évité les méandres inextricables de l’organisation politique
et des imbroglios administratifs. Les faits à eux seuls sont parlants et les photos valent parfois mille
discours. A chacun d’assumer ses responsabilités et de faire son travail.
Faut-il le rappeler, nous ne sommes ni contre les politiques ni ne voulons nous substituer à eux. En
tant que citoyens, nous aspirons juste à une meilleure qualité de vie, à une politique plus rigoureuse
dans sa gestion, plus respectueuse des populations et davantage en phase avec les ambitions
affichées d’une ville intelligente.
Mouna Hachim
Pour Save Casablanca
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Pourquoi
Pourquoi un
un Livre
Livre noir
noir ??
Selon une démarche participative impliquant différents acteurs de la région, le Plan de Développement du
Grand Casablanca a vu le jour en 2014 avec pour vocation affichée de consolider le positionnement
économique de la région pour en faire un hub financier international, d’améliorer le cadre de vie de ses
habitants et de préserver son environnement et son identité.
Le vendredi 26 septembre 2014, en présence de Sa Majesté Mohammed VI, au palais royal de Casablanca,
dix conventions étaient signées pour une enveloppe de 33,6 milliards de dirhams d’investissement.
Ces conventions concernent un ensemble de réalisations : système moderne de transport en commun,
aménagement de la voirie et des infrastructures routières, amélioration des conditions de circulation, mise
à niveau des infrastructures culturelles, sportives et d’animation… Sans oublier la restructuration des
quartiers sous-équipés, la construction d’équipements publics dans le cadre des opérations de lutte contre
l’habitat précaire, la mise en valeur du littoral, l’harmonisation des périmètres de la gestion des services de
distribution d’électricité, d’eau potable et de gestion d’assainissement liquide, la sauvegarde et la
valorisation du patrimoine dans toutes ses dimensions, etc.
Lancé concrètement en 2015, le Plan de Développement du Grand Casablanca devait arriver à son terme
en 2020. Mais si quelques chantiers ont pu être livrés (la trémie du boulevard Ghandi réalisée en un
temps record, la corniche Aïn Diab, la promenade de la mosquée Hassan II, le parking et la place Rachidi,
le super collecteur ouest, le pont à haubans de Sidi Maarouf…) d’autres accusent de sérieux retards de
livraison ou de mise en service au grand dam des Casablancais.
D’une lenteur affligeante aux coins névralgiques de la ville, les travaux en cours produisent un
capharnaüm invivable qui vient accentuer le calvaire de la circulation et l’aspect désolé d’une ville
baignée dans le ciment, le désordre et la poussière.
Quand en plus, des chantiers, à peine finalisés, sont assaillis par d’autres types de travaux, dans un
chevauchement étrange des prérogatives entre les différents intervenants et dans l’absence de cohérence
et de coordination entre les services, nous sommes en droit de nous interroger, au minimum, sur
l’efficacité d’une gouvernance marquée par la multiplicité des intervenants.
Que dire aussi de la communication défaillante, pour ne pas dire absente, envers les usagers sur l’état
d’avancement des travaux et sur les dépassements des délais et des budgets, ouvrant la porte à toutes les
spéculations.
Cette situation n’a pas manqué d’attirer l’attention de hauts responsables du ministère de l’Intérieur,
rapporte le quotidien Al Massae dans son édition du jeudi 8 avril 2021. Déplacés récemment à
Casablanca, les membres de la délégation auraient constaté que le taux d’avancement de certains
chantiers ne dépassait pas 10% et devraient sanctionner leur visite de terrain par un rapport détaillé.
Parmi les projets en retard, lancés dans le cadre du programme de développement de la capitale
économique : le projet de réalisation des lignes 3 et 4 du tramway, le projet des lignes 1 et 2 du BHNS
(Bus à haut niveau de service), la Coupole Zevaco, la Trémie des Almohades…
Aperçu non exhaustif des chantiers en cours…
Le projet de réhabilitation et de mise à niveau de cet espace historique étalé sur une superficie de 30 ha,
construit en 1919 sous le nom de « Parc Lyautey », fait partie du Plan de Développement du Grand
Casablanca.
En janvier 2016, la société de développement local, Casa Aménagement, démarrait les travaux qui
devaient s’achever en septembre 2018 pour être repoussés à 2019. Fin 2019, le parc est enfin livré à la
Commune. A la date du 13 novembre 2020, cette dernière affirme que la gestion du parc, son entretien
et sa préservation ont été confiés à la SDL Casa Baïa et annonce vaguement via son site : « Casablanca
s’apprête à ouvrir le parc de la Ligue arabe au public ». Mais quand au juste ?
Le Covid a bon dos et n’explique pas comment des lieux ont pu être aussi malmenés durant le
confinement par manque d’arrosage et d'entretien.
Pour rappel, la réhabilitation du parc a coûté la bagatelle de 100 millions de dirhams (45 millions de
dirhams octroyée par la commune de Casablanca, 35 millions de dirhams par la DGCL et 20 millions de
dirhams par la région Casa-Settat).
"Des rénovations tombées à l’eau », « 100 millions de dirhams partis en fumée ? » titre à ce propos la
presse nationale.
La Casablancaise en 1960
Construite en 1936 au sein de l’actuel parc de la Ligue arabe, La Casablancaise, ex Stade Lyautey, est
un lieu mythique de la métropole.
Siège de plusieurs fédérations athlétiques, abritant une salle de gymnastique et de lutte, elle a connu
le passage de nombreux champions nationaux de différentes disciplines (Abdeslam Radi, Said
Aouita, Nawal El Moutawakel...) et a hébergé plusieurs manifestations sportives avant d'être laissée à
l'abandon.
Son dossier de réhabilitation remonte à l’année 2002 mais ce n’est qu’en 2013 que le Conseil de la
ville, en partenariat avec le ministère de la Jeunesse et des sports, a décidé de relancer ce projet.
La convention prévoyait la réhabilitation des infrastructures sportives et administratives existantes, la
mise à niveau des aires de jeu, d’un terrain gazonné, d’une piste d’athlétisme…
Puis, plus rien jusqu’en décembre 2015. Le marché de réaménagement de la Casablancaise est alors
approuvé pour un budget global de 46,79 millions de DH, pris en charge par le ministère de la
Jeunesse et des sports. La wilaya et la commune de Casablanca sont toutefois impliquées dans la
remise à niveau de La Casablancaise qui est bâtie sur un terrain communal.
Ce projet devait être bouclé en 18 mois…
2013
2015
2016
2017
2018
Casa Aménagement déclare sur son site la réhabilitation et la valorisation de la Coupole Zevaco, plus
connue sous le nom de «Kora ardia» et son fameux passages souterrain.
Les travaux en cours promettent de préserver « sa dimension populaire et symbolique et sa
reconversion en espace à vocation commerciale et culturelle ».
Montant global : 25 MDH (Ministère de l'Intérieur (DGCT) : 13,5 MDH, Al Ajial Holding : 11,5
MDH).
Le concours d’architectes pour la réhabilitation de la Coupole Zevaco est lancé en avril 2016. Les
travaux quant à eux, commencés en 2017 et annoncés en grande fanfare dans la presse, devaient
durer 12 mois.
Nous sommes, au moment de l’écriture de ces lignes au mois d'avril 2021, et rien à vue à part un
spectacle de désolation fait d’immondices et d’odeur d’urine dans un lieu emblématique de la
métropole en plein cœur de la place des Nations unies.
2016
2017
2018
2019
2020
2021
Encore un chantier d’envergure qui a nécessité un gros budget : 820 millions de dirhams !
Il s’agit d’une longue trémie, considérée comme la plus longue du Maroc, dénivelant tous les
carrefours le long des boulevards des Almohades, Sidi Mohammed Ben Abdellah, Zaid ou Hmed et
débouchant sur l’avenue des FAR. Le tracé totalise ainsi un linéaire de 2.270 mètres dont 1.817 en
souterrain.
Le chantier de la trémie des Almohades a démarré en février 2017 pour un délai de livraison prévu
initialement à fin 2019, puis en juin 2020, début 2021, fin mars 2021…
Pour ne pas changer de nombreux autres projets, l’inauguration est donc sans cesse repoussée.
Si les travaux sont déclarés officiellement achevés en avril 2021, il faudra toutefois attendre la fin des
travaux de réhabilitation de l’ancienne trémie de la mosquée Hassan II fermée depuis un an. D’ici là,
les Casablancais, à bout de patience, endurent les bouchons, la poussière et le désordre dans un axe
central jouxtant le port et la gare ferroviaire.
La maquette
Alors que le chantier du Grand Théâtre est lancé dès le mois d’octobre 2014, que le bâtiment
imposant est achevé dans ses grandes lignes, à la date d’aujourd’hui nulle visibilité ne se profile autour
de ses grandes orientations.
Rappelons que le budget global de ce projet est de l’ordre de 1440 MDH comprenant l’aménagement
de la place Mohammed V et d’un parking.
En 2019, la Société de développement local Casablanca Events & Animation et la ville de Casablanca
ont signé une convention de partenariat pour une durée de deux ans impliquant la gestion du théâtre,
notamment la programmation des évènements et la billetterie.
A ce jour, celui qui était présenté comme « l’un des plus importants complexes culturels d’Afrique et
du monde arabe » dédié à tous les arts de la scène, et qui devait ouvrir officiellement ses portes à la fin
de l’année 2018, jure par sa forme et son style au milieu de la place historique, en attendant une
inauguration sans cesse ajournée.
Ne revenons pas sur son style architectural loin de faire l’unanimité ni sur la destruction de la fontaine
emblématique de la ville, « déplacée » en face pour lui céder la place ! Ne nous attardons même pas
trop sur le sort des petits théâtres de la ville ! Concentrons-nous juste sur la raison d’être de celui-ci :
au-delà du bâtiment où est le théâtre ?
Maître d'Ouvrage : Commune de Casablanca
Maître d'Ouvrage Délégué : Casablanca Aménagement S.A
A pas de tortue
Faisant partie du patrimoine casablancais depuis plus de 80 ans, le Zoo de Aïn Sbaâ imposait une
réhabilitation d’urgence au vu de l’état de délabrement total qu’il avait atteint par manque d’entretien
et son état honteux dénoncé en son temps par les citoyens, par les médias et par les réseaux sociaux.
C’est donc un parc zoologique de dernière génération qui devait s’ouvrir au public pour combler les
lacunes sur le plan des équipements d’animation, disposant de trois aires géographiques représentant
l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, d’une collection animalière de plus de 45 espèces et d’une ferme
pédagogique.
Budget global : 250 MDH (Ministère de l’Intérieur – DGCT : 130 millions DH, Commune de
Casablanca : 80 millions DH, Région de Casablanca -Settat : 40 millions DH).
Pour faire bref : les travaux ont été lancés en 2015 ; la réouverture était initialement prévue en 2018 ;
nous sommes en 2021 !
Lieu mythique de la capitale, construit en 1920, le stade Vélodrome, destiné aux courses cyclistes,
abritait également un fameux cynodrome, le seul d’Afrique.
Après une longue période d’agonie, il est annoncé en rénovation après la visite royale en mars 2017.
Ce projet de réaménagement et de valorisation du Vélodrome tend à donner une nouvelle vie à ce site
historique et s’inscrit dans le cadre d’une stratégie globale de sauvegarde et de valorisation du
patrimoine de Casablanca. Tout cela est bien beau…
En raison des retards cumulés pour la rénovation du Vélodrome, le contrat de la SDL Casa
Patrimoine a été résilié par le Conseil de la ville et confié à une autre SDL, Casa Aménagement.
En octobre 2018 démarraient enfin les travaux, estimés à 18 mois. Engageant un budget global de 30
millions de DH, ils consistent en la création, sur une superficie globale de 2,1 hectares, d’un parc
urbain, d’un skateparc, des espaces verts, des circuits pédestres et de jogging, des locaux commerciaux
et d’autres espaces de loisirs.
Casablanca, qui doit son essor à son port, était dotée depuis 1962 d’un célèbre aquarium, fermé dans
les années 80 sans autre forme d’explication.
En 2015, la CDG l’avait intégré dans son projet ambitieux d’aménagement de la Marina de
Casablanca, prévoyant entre autres, un gigantesque delphinarium.
Le projet tombe à l'eau durant quelques années, puis refait surface. Enfin, presque…
Que ce soit à cause de problèmes d’assainissement liquide ou de travaux générés par l’installation de la
fibre optique, que ce soit à cause de la pluie, de l’usure ou du manque d’entretien, le résultat est le
même : toute la ville est parsemée de profonds nids-de-poule, mis à l’évidence par les dernières pluies.
Ils sont indignes de la capitale économique du pays en plus de mettre la vie des motocyclistes en danger
et les quatre roues en souffrance.
Inutile de faire de longs discours, les photos suffisent à dire l’ampleur des dégâts partout à travers la
ville.
Depuis 1997, La Lydec, filiale du groupe français Suez Environnement, s’est vue confier la gestion de
la distribution d’eau potable et d’électricité, la collecte des eaux usées et pluviales et l’éclairage public
dans le cadre d'un contrat de gestion déléguée d'une durée de 30 ans signé entre l'Autorité délégante
(Communes de Casablanca, Mohammedia et Aïn Harrouda), l'Autorité de tutelle (ministère de
l'Intérieur) et le délégataire (Lydec).
Après les inondations qu’a connues la ville suite aux dernières précipitations du 5 au 11 janvier, cette
gestion est revenue à la surface, de même que l’opacité autour des clauses contractuelles.
En ce sens, des voix appellent le maire, Abdelaziz El Omari, à publier sur le portail électronique de la
Commune, la version complète du contrat de gestion déléguée, ainsi que ses annexes et les parties
révisées, et ce, "En application de l’Article 27 de la Constitution, de la loi 31-13 relative au droit
d’accès à l'information, et de la loi 54-05 relative à la gestion déléguée des services publics".
Et en dehors de la pluie ?
Depuis 2009, la Lydec assure la gestion du service « Eclairage public » de la ville de Casablanca dans
le cadre de la gestion déléguée. L’entreprise gère ainsi près de 151.000 points lumineux, un réseau
d’alimentation de 4.700 km et affiche un taux de disponibilité de 96,3%.
Les principaux problèmes soulevés par les membres du groupe Save Casablanca sont liés à l’entretien,
aux délais d’intervention, aux coupures inopinées, à la faiblesse de l’éclairage… Sans oublier les
factures prohibitives.
Alors que la presse fait état du renouvellement par la Lydec du réseau d’éclairage public de la
métropole en installant de nouveaux luminaires en partenariat avec les autorités locales, la ville n’a
jamais semblé aussi obscure…
Le secteur de l’hygiène coûte cher aux Casablancais mais reste en deçà des attentes depuis la
collecte jusqu’au point d’arrivée dans la grande décharge sauvage de Mediouna sans aucun plan
qui se respecte de traitement et de valorisation.
N’entrons pas dans les coulisses obscures des retards de livraison des projets, du non-respect des
contrats de délégation, des résiliations de contrats sans alternatives immédiates, du lancement
d’appels d'offres plusieurs mois plus tard, des secrets des différents ajournements…
Contentons-nous de récapituler les différentes nuisances vécues par les Casablancais, liées
notamment à une décharge arrivée depuis longtemps à saturation et atteignant un seuil de
dangerosité intolérable.
Le Livre noir de la ville blanche
118
Paroles et témoignages de citoyens casablancais
L’apocalyptique décharge de Mediouna
Ouverte en 1986, la décharge de Mediouna est un dépotoir à ciel ouvert d’une superficie d’environ 80
hectares.
Elle reçoit une moyenne journalière de 3.800 tonnes de déchets déversés par près de mille camions-
bennes… Une partie est exploitée par les récupérateurs qui s’activent sur place dans des conditions
dramatiques. Ils assurent un travail de tri et de recyclage, permettant à certains déchets de retrouver
une deuxième vie et de réintégrer le circuit économique, profitant au passage aux grossistes
récupérateurs et aux entrepreneurs de cette filière.
Le reste est stocké sur une hauteur de plus de 45 mètres, produisant pas moins de 40.000 m³ de
lixiviats par mois, sans oublier les gaz, les fumées et les odeurs produites par l’incinération.
Saturée depuis plus de dix ans, la décharge de Mediouna constitue une bombe écologique et un crime
contre la dignité humaine…
Elle dit à elle seule, le mal endémique et structurel de la gouvernance locale…
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
L’apocalyptique décharge de Mediouna
La décharge de Mediouna est censée être fermée depuis 2010 conformément aux clauses du contrat
liant la Commune urbaine de Casablanca à Ecomed… Depuis, au nombre des promesses :
▪ Fermeture prévue en 2016 avant le démarrage de la Cop22, le plus grand événement climatologique
et écologique de la planète organisé à Marrakech. Cette décision fut prise au cours d'une réunion
tenue le vendredi 3 juin par le Conseil de la ville de Casablanca.
▪ En 2017, Mohamed Haddadi, vice-président du Conseil de la ville, responsable du dossier de la
décharge, annonçait à Media24 la fermeture définitive en janvier 2017.
▪ En 2018, le Conseil de la ville annonçait encore une fermeture et la mise à disposition d’une
nouvelle décharge contrôlée étalée sur 35 hectares obéissant aux standards internationaux.
▪ Samedi 26 janvier 2019, le maire de Casablanca, Abdelaziz El Omari, révélait lors de l’émission
Chabab Vox sur la chaîne Medi 1 TV, que le conseil municipal de la ville procédera à la fermeture de la
décharge avant septembre 2019 ainsi que l’acquisition de 35 hectares dans la même zone.
▪ Février 2020, le menu de la session du Conseil de la ville évoquait, entre autres, la fermeture
« imminente » de la décharge de Mediouna.
Autant de promesses non tenues… La nouvelle décharge n’est toujours pas opérationnelle et
l’ancienne continue à multiplier les nuisances…. Ceci dit, aux dernières nouvelles, le Conseil de la ville
a organisé le 9 février 2021, une visite à la nouvelle décharge dont l'ouverture attendraient la
délivrance de l'attestation de conformité…
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
L’apocalyptique décharge de Mediouna
Des nuisances infinies
Odeurs, gaz et fumées …
L’incinération sauvage de tonnes d’ordures produit des fumées toxiques et des odeurs pestilentielles.
Elles se répandent vers la région environnante (Mediouna, Lahraouyine, Californie, « la ville verte » de
Bouskoura…). Les riverains dénoncent en ce sens la pollution quotidienne et soutiennent inhaler tous
les jours les fumées et subir l’odeur nauséabonde. Des experts ont rappelé que la fumée due au
méthane émis par les ordures brûlées dépassait la région limitrophe et touchait des quartiers comme
El Maârif, Ain Sbaa, Sidi Othmane, Hay Mohammadi, Hay Hassani…
Par ailleurs, les spécialistes environnementaux ont plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme concernant
les risques d’explosions et d’incendies dans la décharge, causées par le méthane, gaz issu de la
fermentation des matières organiques.
Les déchets génèrent environ 40.000 m3 de lixiviats par mois. Ce liquide, produit sous l'action
conjuguée de l'eau et de la fermentation, pose un problème de santé publique et constitue une menace
pour les sols et pour les ressources en eau risquant d'infecter la nappe phréatique de toute la région.
Le terrain schisteux de la décharge ne disposant pas de suffisamment d’étanchéité, par conséquent, le
lixiviat pollue les nappes souterraines et les puits avoisinants.
Evidement ces fuites polluées ne sont pas sans risques pour les végétaux dans une région réputée
historiquement pour ses richesses agricoles, pour les animaux qui paissent sur place et qui finissent
dans nos boucheries et, au bout de la chaîne, pour l’homme. Sans oublier le problème que pose la
décharge à la forêt de Bouskoura, seul poumon vert de la capitale économique.
Outre l’odeur, ce liquide a formé des marécages et a débordé sur la route régionale reliant Mediouna à
Casablanca, provoquant de nombreux accidents. En plus des accidents récurrents dont sont victimes
chiffonniers et bêtes, cette décharge représente effectivement une menace pour les usagers de la route.
Dans ce cadre, des organisations syndicales et des associations représentant le secteur des taxis ont
organisé un sit-in en janvier 2021 après les dernières pluies qui se sont abattues sur la ville, accentuant
le débordement des lixiviats et causant des accidents de circulation. Les professionnels mettent en
garde contre la reprise des protestations après avoir relayé vainement leurs doléances.
Les Casablancais sont outrés par les nuisances qui les touchent à différents degrés, lassés des fausses
promesses de fermeture et révoltés contre le manque de considération des droits basiques des
citoyens et la prise à la légère de la catastrophe sanitaire et environnementale causée par cette
décharge hors normes.
Pétitions, plaintes, manifestations, mobilisation sur les réseaux sociaux, tous les moyens ont été usés
par les citoyens pour faire entendre leur voix.
Les risques s’aggravent avec le temps et les responsables du secteur sont toujours incapables de
mettre en application une solution concrète.
Solutions et attentes :
▪ Ouvrir une décharge écologique respectant la distance réglementaire et comprenant une station de
traitement des déchets aux normes internationales.
▪ Réduire l’impact sur l’environnement en adoptant une technologie durable tout en tirant profit des
déchets par leur valorisation qui est laissée à la mainmise des opérateurs informels. En ce sens,
l’utilisation des déchets recyclés en tant que combustibles dans les industries énergivores réduirait la
facture énergétique avec un impact économique non négligeable.
Rappelons dans ce cadre que le Maroc « figure parmi les pays les plus mauvais en matière de
valorisation des déchets avec un taux d’à peine 7% contre plus de 50% dans les pays européens par
exemple », lit-on dans la presse nationale. En Afrique, certains pays ont d'ailleurs franchi le cap
notamment l’Ethiopie avec l’expérience d’Addis-Abeba…
▪ Et comme l’espoir est toujours permis, pourquoi pas un tri des déchets à la base !...
Mardi 25 juin 2019 entraient en vigueur les nouveaux contrats de gestion déléguée de la collecte des
déchets et de nettoiement signés entre la Commune de Casablanca et les sociétés Averda et
Derishbourg qui ont remporté les appels d’offres. Le nouveau cahier des charges accorde un certain
nombre d’arrondissements à gérer à chacune des deux sociétés dont le travail consiste à assurer le
nettoiement des trottoirs et des places publiques et à maintenir un bon état de propreté.
Parmi les principaux problèmes soulevés par les membres de Save Casablanca :
▪ La condition sociale et professionnelle des agents de la propreté ;
▪ Le matériel et les équipements qui laissent à désirer ;
▪ Les bennes inesthétiques et encombrantes ;
▪ L’état de saleté du domaine public ;
▪ L’efficacité de la police de l’Environnement ;
▪ Et toujours, la question récurrente liée à l’incivisme…
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Collecte et nettoiement
La société de développement local, Casa Transports, est créée en 2009 et chargée de la planification du
transport urbain dans la métropole.
Dans le cadre du Plan de Développement du Grand Casablanca, plusieurs chantiers sont ouverts dont
les travaux des lignes T3 et T4 du tramway ou les deux lignes de bus rapide (busway) avec pour date
de livraison annoncée, la mi-2022.
Dans l’attente, les Casablancais prennent leur mal en patience en souffrant mille maux au quotidien….
Autobus
Le calvaire au quotidien
La résiliation du contrat avec l’ex-délégataire, avant même de parvenir à en conclure un nouveau avec
son successeur, fut une source de multiples désagréments pour les Casablancais qui se sont retrouvés
sans autobus du jour au lendemain. Un calvaire illustré par des dizaines de photos et de réclamations
que nous vous épargnons ici au vu des changements opérés depuis peu sur le terrain…
De nouvelles stations de taxis voient le jour devant des lieux de résidence confrontant les résidents
aux cris, aux odeurs de diesel et à l’agitation du matin au soir.
Une situation qui ne serait pas du ressort du syndicat mais de la Commune …
La loi est claire : en cas de refus de transporter un client, le chauffeur écope d’un mois de retrait de permis.
Par ailleurs, c’est le client qui choisit l’itinéraire. Le taximan ne peut imposer un itinéraire au client au risque
de se voir retirer le permis pendant trois mois. En revanche, si le chauffeur transporte plusieurs personnes
vers des itinéraires différents, il peut choisir le chemin à condition toutefois d’avoir obtenu l’approbation des
clients.
Ça, c’est la loi. Dans les faits, les choses sont tout autre…
Comme si la pagaille n’était pas suffisante, viennent s’ajouter aux transporteurs illégaux (khettafas)
interdits par la loi (mais bel et bien présents dans les faits), un danger ambulant nommé triporteur.
Cet engin à trois roues, doté d’une remorque, commence à fleurir dans la ville offrant une alternative
aux usagers.
Transportant jusqu'à dix personnes, les triporteurs ne sont pas couverts par l’assurance en cas
d’accidents et sont tolérés par les autorités qui y trouvent là, en toute vraisemblance, un moyen de palier
aux défaillances des infrastructures publiques.
Cafés, commerces, artisans, marchands ambulants, chantiers, particuliers, voitures… c’est l’anarchie
totale au vu et au su des autorités.
La mainmise illégale déborde en effet sans vergogne sur les trottoirs et parfois même sur la chaussée
que ce soit dans les ruelles ou dans les grandes artères.
Si des autorisations sont délivrées par les services communaux pour l’occupation temporaire du
domaine public par certaines activées conformément à un cahier des charges et en contrepartie de
redevances prédéterminées, ces cahiers de charges ne sont pas toujours respectés.
Et si quelques opérations sporadiques de remise à l’ordre sont enregistrées, l’anarchie reste le maître
mot. Elle en dit long sur l’état d’esprit de ceux qui confondent bien public et bien privé.
Le chômage, l’exode rural et les impératifs de la paix sociale, ne sauraient être un prétexte au règne de la
« siba ».
Alors que les commerçants s’acquittent de leurs taxes et impôts, d’autres boudent les marchés-pilotes et
squattent, de manière quasi fixe, devant ces mêmes boutiques, devant les maisons, les mosquées, les
écoles…bloquant les artères et contribuant à la ruralisation de la métropole.
Le phénomène a pris une telle proportion que de véritables souks permanents se sont installés dans les rues
et dans les boulevards depuis les quartiers industriels et populaires jusqu’au centre-ville en passant par les
quartiers administratifs et financiers. Le tout accompagné de multiples nuisances : bruits, saletés, insécurité,
embouteillages, etc.
Les terrasses des cafés sont permises pour favoriser l’activité commerciale mais leur extension englobe
souvent tout le trottoir compliquant la circulation aux piétons qui se voient grignoter leur espace et
obliger de slalomer entre les chaises et les tables.
Il ne suffit pas de lancer quelques campagnes épisodiques sans suivi ni sanctions mais veiller au règne de
l’ordre et de la loi.
Des dizaines de mini harcèlements empoisonnent la vie des Casablancais au quotidien : gardiennage
anarchique, mendicité, incivisme… auxquels s’ajoute le grave fléau de l’insécurité.
En dehors de ses limites, Casablanca a mauvaise presse en matière de sécurité. Bien de Casablancais
eux-mêmes témoignent ne pas se sentir en sécurité dans leur ville, entre agressions, vols à l’arrachée,
prolifération des armes blanches… Un phénomène inquiétant qui contribue à reléguer Casablanca en
bas du classement mondial des villes les plus sûres, d’après l’indice de sécurité des villes (SCI) 2019
élaboré par The Economist Intelligence Unit.
Le SCI compte 60 destinations, Casablanca occupe la 54e position, ainsi que le rapporte le site Yabiladi.
« S’agissant de la sécurité numérique, sanitaire, des infrastructures et de la sécurité des personnes dans
ces villes, Casablanca fait partie des 10 villes les moins sûres, avec un score de 53,5 points, 100 étant le
meilleur. », poursuit la même source…
Le déferlement de violence et d'insécurité est certes amplifié par les réseaux sociaux, mais il est
incontestablement en progression dans une société en désarroi.
Penser des mesures devient une priorité : intransigeance dans l’application de la loi et dans le
durcissement des peines pour les porteurs de sabres et autres armes ; revoir le système carcéral
(pourquoi pas les travaux d’intérêt général) ; définir les conditions des mesures de grâce et remises de
peine ; donner l’exemple avec ceux qui contribuent à cette perte de contrôle et de repères en volant
dans l’impunité, en détruisant l’école publique par laquelle tout devrait commencer et en profitant de la
manne qu'offrent ces chantiers de villes en béton, déshumanisées, en l’absence d'infrastructures de
sports et de loisirs pour une jeunesse désœuvrée dont les seules distractions sont les cafés et les seules
évasions, les pilules de qarqoubi.
Opacité dans l’octroi des autorisations de gardiennage, tarifs de stationnement imposés sans
contrôles, occupation de l’espace public, agressivité et intimidations, chevauchement incohérent
avec l’activité des horodateurs…, les automobilistes sont non seulement sollicités allègrement à
chaque arrêt mais éprouvent un sentiment d’insécurité et la vive impression de se faire déplumer
avec la bénédiction de ceux qui ont cédé chaque parcelle de la ville dans le manque de
transparence…
Le code pénal est clair. L'article 326 stipule : Est puni, de un à six mois de prison, quiconque ayant les
moyens de subsistance ou étant en mesure de se les procurer par le travail, ou de toute autre manière
licite, se livre habituellement à la mendicité en quelque lieu que ce soit.
Autant dire que l’application fait défaut d’autant plus que le phénomène connait une augmentation
inquiétante accompagnée de l’exploitation des enfants et des nourrissons.
A Casablanca, il y aurait 0,35 m² d’espaces verts par habitant alors que la norme internationale en préconise
15 m2 et que les pays développés, conscients de l'importance vitale des espaces verts, arrivent allègrement à 50
m2 par habitant.
Ici, non seulement les jardins font défauts mais la forêt de Bouskoura, seul poumon vert de la capitale, se
rétrécit sous la pression de l’urbanisation ; les rares lacs sont dans le viseur des promoteurs immobiliers avec
des complicités évidentes ; et la diversité, condamnée suite au massacre d’arbres sans états d’âme accompagné
d’une frénésie de culture des palmiers qui contribue à cet air désertique programmé…
Forêt de Bouskoura
Certains aiment à dire que Casablanca n’a pas d’histoire ignorant de ce fait autant les pages marquantes de sa
mémoire que les séries de destructions qu’a connues la ville à travers les siècles.
Commençons dès les origines et rappelons que Casablanca est célèbre pour ses découvertes préhistoriques
et paléontologiques dont le célèbre Homme de Sidi Abd-Rahmane qui attestent d’un peuplement humain
ancien. Mais où est son musée de l’Homme exposant toutes ces découvertes paléontologiques et
archéologiques dont les fruits des fouilles des carrières Thomas?
Passons à l’ère médiévale cette fois ! Combien savent que Casablanca, alors nommée de son nom amazighe
Anfa, est capitale d’une puissante et indépendante principauté, celle des Berghwata qui s’illustrent du VIIIe
au XIIe siècle par leur adoption de l’hérésie kharijite matinée d’autres croyances. Au XIIe siècle, la ville est
signalée par de grands géographes tels El-Idrissi comme port de la Tamesna (actuelle Chaouia), destiné à
l’exportation du blé.
Que reste-t-il de cette histoire ? Rien à part des souvenirs livresques ; les Berghouata, ayant subi une série de
persécutions par les Almoravides et par les Almohades dont l’une des conséquences fut la destruction totale
d’Anfa.
Remontons un peu plus le cours de l’histoire. Nous sommes maintenant sous le règne de la dynastie
mérinide où Anfa apparaît comme une « vraie ville », « une capitale provinciale », nous dit André Adam, au
port actif, centré sur l’exportation des céréales et de la laine.
Ses habitants contribuent à la guerre sainte en Andalousie et laissent plusieurs guerriers au champ d’honneur
en 1340 à la bataille de Rio Salado.
Ne nous étonnons pas de ne trouver aucun rappel de cette période si ce n’est dans les livres.
Avec la décadence de la dynastie mérinide, la ville aurait vécu en totale indépendance, formant « une sorte de
petite république de pirates » lesquels menaçaient les chrétiens jusqu’à l’embouchure du Tage.
C’était une des raisons du déclenchement des attaques des Portugais contre Anfa selon certaines versions. En
1468 en effet, la ville a subi l’assaut d’une expédition de 50 navires et de 10.000 soldats dirigés par le propre
frère du roi Alphonse V de son nom Don Fernando. La ville est ainsi mise à sac et sa population éparpillée
dans la région.
Voilà encore une nouvelle destruction qui dure quarante années selon l’historien Naciri.
En 1515, la ville connait une autre offensive portugaise accompagnée de la reconstruction et de l’occupation
de la ville, rebaptisée Casablanca. Encore une fois, acharnement du sort : quand ce ne sont pas les hommes, c’est la
nature. Le tremblement de terre, dit de Lisbonne touche également notre ville et la fait abandonner par les Portugais.
Comme probables vestiges de cette époque figureraient les arcades du parc de la Ligue arabe en deux lieux différents,
près de la Casablancaise qui seraient les restes de la prison d’Anfa, dite portugaise, construite par les corsaires et
moujahidine au XVIe siècle, intra-muros, entre Bab Lekdim et Sidi Bou Semara, démolie par les autorités coloniales
et dont les arcades furent déplacées, puis, bien plus tard, joyeusement négligées et défigurées…
Il a donc fallu attendre le règne du sultan Sidi Mohamed ben Abd-Allah pour assister vers 1784 au redressement des
remparts de Casablanca et à l’ouverture de son port au négoce international.
Car certains veulent presque oublier que si la ville a connu un extraordinaire essor sous le Protectorat, elle n’en est
pas moins une fondation marocaine dans laquelle vivaient intra-muros musulmans, juifs et négociants chrétiens. Cet
essor n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard, mais bien la résultante de plusieurs facteurs: la richesse de ses matières
premières (la laine et le blé), son emplacement stratégique entre les deux cités impériales au débouché de riches terres
intérieures et la profondeur de la rade de son port propice au mouillage des bateaux à vapeur.
Cette prospérité s’accélère le long du XIXe siècle, attisant la convoitise des puissances et la colère des
habitants, aboutissant le 30 juillet 1907 au débarquement de Casablanca sous les ordres du général
Drude, la destruction de quartiers entiers, le massacre dans le rang des habitants et l’occupation de la
cité dès 1907, soit cinq années avant le Protectorat.
Avez-vous vu quelque part ne serait-ce qu’une plaque commémorative au nom de ses victimes? La
demande formulée est restée lettre morte. Quant à la vieille-ville, beaucoup de ses constructions
furent touchées comme ses remparts qui n’ont pas résisté au bombardement de la ville.
Dans les années 1920, c’est au tour d’une destruction d’une partie des murs d’enceinte et avec eux la
porte de Bab Reha pour permettre les travaux du Boulevard du 4e Zouave.…
Aujourd’hui, on tente tant bien que mal de sauver ce qui reste à sauver en l’absence de profonde
vision qui mesure le rôle incontestable du patrimoine comme levier de développement.
Bien sûr, la ville européenne n’est pas mieux lotie… comme s’il y avait, en plus, un problème avec
l’héritage architectural colonial pourtant devenu un patrimoine national. Un acharnement qui s’est
abattu sur un ensemble de constructions comme l’hôtel Anfa, lieu du déroulement de la conférence
du même nom, réunissant les alliés et scellant le sort de la Deuxième Guerre mondiale, détruit en
1972 alors qu’il aurait fait un beau musée.
Le cinéma Vox détruit aussi, l’un des plus grands du monde, avec ses 2.000 places, ses trois balcons
superposés, son toit ouvrant, servant de cinéma, de théâtre et d’opéra, conçu en 1935 par le grand
architecte français Marius Boyer.
Les Arènes de 3.500 places qui auraient pu servir aujourd’hui à tant de manifestations, produisant les
plus grands toréadors dont El Cordobes, des matchs de boxe avec Marcel Cerdan et des galas
enchantés par la présence d’artistes renommés comme Abdelhalim, Fayrouz, Charles Aznavour…
Le Livre noir de la ville blanche
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Paroles et témoignages de citoyens casablancais
Patrimoine en péril
La Piscine municipale, la plus grande du monde, avec ses 300 mètres de long.
Les Galeries Lafayette qu’on fête aujourd’hui comme une nouveauté, et qui existaient déjà dans les années
1920.
En 1984, c’est le tour du Théâtre Municipal et célèbre lieu de rassemblement et qu’on aurait pu reconstituer
idéalement en ces mêmes lieux et dans le même style qui donne son cachet à la ville.
Dans un autre registre, anciennement c’est la tour de l’horloge construite en 1908 sur le rempart de la
médina qui est détruite en 1948 puis reconstituée comme promis, soi-disant à l’identique, quelques mètres
plus loin, quarante-cinq ans plus tard et dont une parcelle serait déjà en train de s’effriter aux dernières
nouvelles.
La liste englobe un ensemble infini qui va des petites salles de cinémas de quartiers aux collèges et lycées mal
entretenus qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes voire carrément détruits comme fut le cas du collège
ibn Tofayl.
Certains disent même que le lycée Chawqi lui-même serait visé par un projet immobilier en l’absence de
confirmation ou infirmation des responsables.
Que dire du patrimoine forestier, celui de Bouskoura condamné à la « bétonisation »
Même les arbres qui font partie de notre patrimoine urbain, plantés il y a des décennies ont été déracinés
sans états d’âme, contribuant à l’enlaidissement de la ville et à l’effacement de sa mémoire…
Autant de destructions et de ravages, fruits d’une politique insensée où priment la spéculation, l’inconscience,
l’irresponsabilité, la mauvaise gestion avec lesquelles on ne peut souffrir aucune compromission.