Avant-propos
Voici trois études sur Racine : elles sont nées de circonstances
diverses, et l’on ne cherchera pas à leur donner ici une unité
rétrospective.
La première (L’Homme racinien) a paru dans l’édition du Théâtre
de Racine publiée par le Club français du Livre 1. Le langage en est
quelque peu psychanalytique, mais le traitement ne l’est guère ; en
droit, parce qu’il existe déjà une excellente psychanalyse de Racine,
qui est celle de Charles Mauron 2, à qui je dois beaucoup ; en fait,
parce que l’analyse qui est présentée ici ne concerne pas du tout
Racine, mais seulement le héros racinien : elle évite d’inférer de
l’oeuvre à l’auteur et de l’auteur à l’oeuvre ; c’est une analyse
volontairement close : je me suis placé dans le monde tragique de
Racine et j’ai tenté d’en décrire la population (que l’on pourrait
facilement abstraire sous le concept d’Homo racinianus), sans
aucune référence à une source de ce monde (issue, par exemple de
l’histoire ou de la biographie). Ce que j’ai essayé de reconstituer est
une sorte d’anthropologie racinienne, à la fois structurale et
analytique : structurale dans le fond, parce que la tragédie est
traitée ici comme un système d’unités (les « figures ») et de
fonctions 3 ; analytique dans la forme, parce que seul un langage
prêt à recueillir la peur du monde, comme l’est, je crois, la
psychanalyse, m’a paru convenir à la rencontre d’un homme
enfermé.
La seconde étude (Dire Racine) est constituée par le compte rendu
d’une représentation de Phèdre au TNP 4. La circonstance en est
aujourd’hui dépassée, mais il me semble toujours actuel de
confronter le jeu psychologique et le jeu tragique, et d’apprécier de
la sorte si l’on peut encore jouer Racine. Au reste bien que cette
étude soit consacrée à un problème de théâtre, on y verra que
l’acteur racinien n’y est loué que dans la mesure où il renonce au
prestige de la notion traditionnelle de personnage, pour atteindre
celle de figure, c’est-à-dire de forme d’une fonction tragique, telle
qu’elle a été analysée dans le premier texte.
Quant à la troisième étude (Histoire ou Littérature ?), elle est tout
entière consacrée, à travers
Racine, à un problème général de critique. Le texte a paru dans la
rubrique Débats et combats de la revue Annales 5 ; il comporte un
interlocuteur implicite : l’historien de la littérature, de formation
universitaire, à qui il est ici demandé, soit d’entreprendre une
véritable histoire de l’institution littéraire (s’il se veut historien),
soit d’assumer ouvertement la psychologie à laquelle il se réfère
(s’il se veut critique).
Reste à dire un mot de l’actualité de Racine (pourquoi parler de
Racine aujourd’hui ?). Cette actualité est, on le sait, très riche.
L’oeuvre de Racine a été mêlée à toutes les tentatives critiques de
quelque importance, entreprises en France depuis une dizaine
d’années : critique sociologique avec Lucien Goldmann,
psychanalytique avec Charles Mauron, biographique avec Jean
Pommier et Raymond Picard, de psychologie profonde avec
Georges Poulet et Jean Starobinski ; au point que, par un paradoxe
remarquable, l’auteur français qui est sans doute le plus lié à l’idée
d’une transparence classique, est le seul qui ait réussi à faire
converger sur lui tous les langages nouveaux du siècle.
C’est qu’en fait la transparence est une valeur ambiguë : elle est à
la fois ce dont il n’y a rien à dire et ce dont il y a le plus à dire. C’est
donc, en définitive, sa transparence même qui fait de Racine un
véritable lieu commun de notre littérature, une sorte de degré zéro
de l’objet critique, une place vide, mais éternellement offerte à la
signification. Si la littérature est essentiellement, comme je le crois,
à la fois sens posé et sens déçu, Racine est sans doute le plus grand
écrivain français ; son génie ne serait alors situé spécialement dans
aucune des vertus qui ont fait successivement sa fortune (car la
définition éthique de Racine n’a cessé de varier), mais plutôt dans
un art inégalé de la disponibilité, qui lui permet de se maintenir
éternellement dans le champ de n’importe quel langage critique.
Cette disponibilité n’est pas une vertu mineure ; elle est bien au
contraire l’être même de la littérature, porté à son paroxysme.
Écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une
interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier
suspens, s’abstient de répondre. La réponse, c’est chacun de nous
qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté ; mais
comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse
du monde à l’écrivain est infinie : on ne cesse jamais de répondre à
ce qui a été écrit hors de toute réponse : affirmés, puis mis en
rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure.
Ainsi s’explique, sans doute, qu’il y ait un être trans-historique de
la littérature ; cet être est un système fonctionnel dont un terme
est fixe (l’oeuvre) et l’autre variable (le monde, le temps qui
consomment cette oeuvre). Mais pour que le jeu s’accomplisse,
pour que l’on puisse aujourd’hui encore parler à neuf de Racine, il
faut respecter certaines règles ; il faut d’une part que l’oeuvre soit
vraiment une forme, qu’elle désigne vraiment un sens tremblé, et
non un sens fermé ; et d’autre part (car notre responsabilité n’est
pas moindre), il faut que le monde réponde assertivement à la
question de l’oeuvre, qu’il remplisse franchement, avec sa propre
matière, le sens posé ; bref, il faut qu’à la duplicité fatale de
l’écrivain, qui interroge sous couvert d’affirmer, corresponde la
duplicité du critique, qui répond sous couvert d’interroger.
Allusion et assertion, silence de l’oeuvre qui parle et parole de
l’homme qui écoute, tel est le souffle infini de la littérature dans le
monde et dans l’histoire. Et c’est parce que Racine a honoré
parfaitement le principe allusif de l’oeuvre littéraire, qu’il nous
engage à jouer pleinement notre rôle assertif. Affirmons donc sans
retenue, chacun pour le compte de sa propre histoire et de sa
propre liberté, la vérité historique, ou psychologique, ou
psychanalytique, ou poétique de Racine ; essayons sur Racine, en
vertu de son silence même, tous les langages que notre siècle nous
suggère ; notre réponse ne sera jamais qu’éphémère, et c’est pour
cela qu’elle peut être entière ; dogmatiques et cependant
responsables, nous n’avons pas à l’abriter derrière une « vérité »
de Racine, que notre temps serait seul (par quelle présomption ?) à
découvrir ; il nous suffira que notre réponse à Racine engage, bien
au-delà de nous-mêmes, tout le langage à travers lequel notre
monde se parle à lui-même et qui est une part essentielle de
l’histoire qu’il se donne.
R. B