Chapitre 9
Évolutionnisme
Contrairement à ce qu’on affirme parfois, l’idée d’une évolution nécessaire des
sociétés humaines précède largement l’évolutionnisme en biologie. Dès le xviiie
siècle, à une époque marquée par l’accélération du progrès scientifique, les
philosophes des Lumières profèrent leur foi en un progrès indéfini du « genre
humain », guidé par les « lumières » de la raison.
Les origines de l’évolutionnisme
En 1749, Turgot soutient une thèse sur Les Progrès de l’esprit humain dont les idées
principales seront reprises et développées par son ami Condorcet qui, une année
avant sa mort, écrit, en 1793, sa célèbre Esquisse d’un tableau historique des
progrès de l’esprit humain.
À la même époque, la découverte des fossiles suggère à Buffon l’hypothèse que de
grandes catastrophes périodiques auraient été à l’origine d’un progrès discontinu («
par bonds ») des espèces vivantes. Buffon a donc l’intuition de la notion d’évolution,
mais ses idées restent très minoritaires face aux thèses fixistes et créationnistes,
défendues notamment par Cuvier. C’est seulement au xixe siècle que
l’évolutionnisme s’impose en biologie, à travers les théories de Lamarck, puis de
Darwin. Encore faut-il souligner que l’idée d’une « lutte pour la vie » (à travers la
notion d’une compétition entre groupes et sociétés pour s’approprier des ressources
rares) a été empruntée par Darwin à la philosophie sociale.
Lorsque l’anthropologie est apparue au milieu du xixe siècle, elle s’est
immédiatement située dans une perspective évolutionniste par suite de la
conjonction de plusieurs facteurs :
– La nouvelle discipline est « inventée » par des Occidentaux qui vivent à une
époque où l’avènement de la société industrielle donne aux nations auxquelles ils
appartiennent une supériorité technologique écrasante sur le reste du monde. Plus
encore que les philosophes du siècle précédent, ils sont persuadés que le
développement de la civilisation et la croissance économique sont les effets
indissociables du progrès scientifique et technique, et que, par conséquent, la
civilisation occidentale est supérieure à toutes les autres.
– Les données ethnographiques désormais disponibles sont si abondantes qu’il n’est
plus possible de croire, comme on le faisait au xvie ou au xviie siècle, en l’existence
de peuples « sauvages » qui vivraient à l’état de nature, de sorte que les idées
universalistes issues de la
philosophie des Lumières ont fini par s’imposer : on admet qu’il y a unicité du «
genre humain », l’esprit humain étant partout le même, et restant, depuis toujours,
soumis aux mêmes lois ; et l’on admet aussi qu’il y a unicité de l’histoire humaine, la
diversité des sociétés n’étant attribuable qu’à des retards relatifs dans une évolution
qui a pour toutes le même sens.
– Enfin, l’anthropologie se constitue dans le contexte d’une expansion coloniale de
l’Occident dont, bien souvent, elle n’est que l’épiphénomène : les premiers
ethnologues américains travailleront dans les « réserves » attribuées aux peuples
amérindiens, comme les premiers ethnologues européens iront étudier les peuples
colonisés par leurs pays respectifs. Or, très vite, l’évolutionnisme va apparaître
comme l’idéologie justificatrice de la colonisation. Puisqu’on ne peut plus prétendre
que les peuples colonisés (ou colonisables) se situent hors de l’histoire, ou avant
l’histoire, on va les décrire comme historiquement en retard : certes, ils ne sont pas «
sauvages », mais ils sont « primitifs » ou « archaïques », leur colonisation n’étant
rien d’autre que l’accomplissement d’une « mission civilisatrice » de l’Occident.
L’Âge d’or de l’évolutionnisme
Paradigme quasi exclusif de la discipline pendant toute la seconde moitié du xixe
siècle, l’évolutionnisme trouve son expression la plus achevée dans l’œuvre des
deux principaux fondateurs de l’anthropologie : l’Américain L.H. Morgan et l’Anglais
E.B. Tylor.
Morgan, qui fut l’un des premiers ethnologues à se rendre sur le terrain, s’est
d’abord rendu célèbre par une monographie sur les Iroquois (1851) qui fait de lui le
grand précurseur de l’ethnographie moderne. Il se tourna ensuite vers l’étude des
faits de parenté (1871). Son apport en ce domaine est également considérable : il fut
le premier à comprendre que toute étude de la parenté doit commencer par un
recueil exhaustif de la terminologie utilisée ; il fut également le premier à concevoir
que cette terminologie constitue un système ; enfin, il introduisit la distinction,
devenue classique par la suite, entre systèmes descriptifs et systèmes
classificatoires.
Ce qui fait de Morgan un évolutionniste, c’est sa conviction que seule une vision
globale du devenir des sociétés humaines est susceptible de livrer la signification
des faits observés dans les sociétés actuelles. Adepte, comme tous les
évolutionnistes, d’un comparatisme qui ignore les discontinuités historiques ou
sociologiques, il reprit, en les critiquant, ou en les complétant, les thèses de
l’Écossais MacLennan sur l’évolution des diverses formes de mariage. Il chercha,
notamment, à établir que les terminologies classificatoires portent la trace « fossile »
d’une
pratique du mariage en groupe, qui aurait succédé à la « promiscuité primitive »,
avant d’être elle-même remplacée par le mariage monogamique. Si, par exemple, le
frère du père est appelé « père » dans ce type de système, ce serait parce qu’à
l’époque où un groupe de frères épousait un groupe de sœurs, il était impossible de
déterminer lequel, parmi ces frères, était le père biologique.
C’est dans son œuvre majeure, Ancient society (1877), que Morgan développa son
célèbre schéma des trois stades par lesquels sont censées passer toutes les
sociétés humaines : la « sauvagerie », la « barbarie » et la « civilisation ». La
nouveauté principale de l’ouvrage résidait dans la mise en corrélation des différents
niveaux de la réalité sociale : faits techno-économiques, faits d’organisation et faits
culturels. C’est, sans nul doute, ce qui motiva l’enthousiasme de Engels qui, en
1884, réinterpréta les thèses de Morgan dans le sens du matérialisme historique. Ce
livre joua également un rôle important dans la genèse d’une identité disciplinaire de
l’anthropologie. En postulant, en effet, que l’organisation des sociétés « primitives »
est essentiellement fondée sur la parenté, alors que celle des sociétés « civilisées »
serait basée sur des institutions politiques, Morgan établissait implicitement la
spécificité de l’objet des études ethnographiques.
Contrairement à Morgan, Tylor, qui fut le premier à utiliser le terme anthropology
pour désigner la discipline qu’on appelle en français l’ethnologie, ne fut pas un
véritable ethnographe de terrain, et il s’intéressa bien davantage aux faits culturels
(en particulier, à la religion) qu’aux faits d’organisation sociale. Il est resté, dans
l’histoire des idées, comme celui qui a imaginé la notion d’« animisme », sa thèse
(typiquement ethnocentrique) étant que le monothéisme a succédé au polythéisme
qui, lui-même, aurait succédé au stade « animiste » de la religion, caractérisé par la
croyance selon laquelle tous les phénomènes naturels ont une « âme ».
Tylor a admis sans réserve le paradigme évolutionniste, mais sans jamais le
considérer comme un principe exclusif d’explication. Il reconnaissait l’importance des
emprunts culturels, ce qui fait également de lui l’un des précurseurs du
diffusionnisme. On lui doit d’avoir introduit en ethnologie le concept (emprunté à la
biologie) de « survivance » pour rendre compte de la coexistence, dans la plupart
des sociétés, de traits culturels qui paraissent se rattacher à des stades différents
d’évolution. La même idée, exprimée à travers d’autres mots, se retrouve, en fait,
sous la plume de nombre de ses contemporains ou prédécesseurs, et elle a été
fréquemment reprise depuis lors. Il est manifeste, par exemple, que l’hypothèse,
formulée par Morgan, de
l’existence de termes de parenté « fossiles » relève de la même inspiration.
C’est la lecture de l’œuvre de Tylor qui détermina la vocation d’anthropologue de
J.G. Frazer. Évolutionniste de stricte obédience, convaincu de la supériorité de la
civilisation « moderne », et persuadé que la science succède nécessairement à la
religion, comme celle-ci aurait succédé à la magie, Frazer s’est rendu célèbre par la
publication, entre 1898 et 1935, d’une œuvre monumentale, intitulée The Golden
Bough (Le Rameau d’or) qui compte, dans sa version anglaise, pas moins de treize
volumes. Dans sa conception, la description par l’ethnologie des peuples « primitifs
», comme le développement des études folkloriques sur les coutumes paysannes
dans les campagnes européennes, a une importance historique comparable à la
redécouverte, à l’époque de la Renaissance, des littératures gréco-latines, car elle
doit nous permettre de « suivre l’homme dans sa longue marche, sa lente et pénible
ascension, de la sauvagerie à la civilisation » (Frazer, 1981 : 13). « Les superstitions
et les coutumes populaires des paysans, constituent », explique-t-il, « le témoignage
le plus complet et le plus sûr que nous possédions sur la religion primitive des
Aryens » (ibid. : 5), et, réciproquement, les données ethnographiques éclairent
(entre autres) « les coutumes de la moisson de nos paysans d’Europe », car des
peuples comme les Malais « ont conservé le sentiment très vif de la signification des
rites qui, en Europe, sont tombés au niveau de survivances plus ou moins
incompréhensibles » (ibid. : 9). Bien que la plupart des interprétations avancées par
Frazer soient aujourd’hui rejetées, son œuvre occupe une place essentielle dans
l’histoire de l’anthropologie, car les problèmes qu’il y aborde (le totémisme et
l’exogamie, la théorie de la magie, la question du Roi divin, la notion de tabou) ont
alimenté le débat entre les chercheurs pendant plusieurs décennies.
Le néo-évolutionnisme
Après la Première Guerre mondiale, la critique fonctionnaliste de l’historicisme a
fortement contribué à discréditer l’évolutionnisme sur le plan théorique, alors
qu’après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la décolonisation, les
critiques ont davantage porté sur sa dimension idéologique. Un courant de pensée,
qu’on appelle souvent « néo-évolutionniste », s’est néanmoins maintenu au sein de
l’anthropologie américaine jusqu’à nos jours. Ses deux principaux représentants ont
été J.H. Steward et L. White.
Disciple de Kroeber, Steward est le fondateur de l’écologie culturelle. Dans sa
conception, toute culture inclut un « noyau culturel », dont les éléments constitutifs
(savoirs techniques, division du travail et dispositifs socioculturels) sont en
interaction constante avec l’environnement, et des
« traits secondaires » qui sont relativement indépendants des conditions
écologiques. La logique de l’évolution reposant, pour lui, sur une complexification
croissante des modes d’adaptation écologiques, il estime qu’il y a autant de lignes
évolutives possibles que de types écologiques. Steward soutient donc la thèse d’un
« évolutionnisme multilinéaire ». Ce qu’il s’efforce de démontrer, c’est l’existence de
récurrences systématiques dans l’évolution de sociétés qui sont placées dans des
conditions écologiques similaires. Le déterminisme écologique qu’il défend n’a,
cependant, rien d’absolu. Il reconnaît qu’à un même « noyau culturel » peuvent
correspondre des cultures très différentes du fait de la singularité de l’histoire de
chaque société, les traits culturels « secondaires » résultant soit de phénomènes de
diffusion, soit d’innovations locales qu’il faut considérer, sinon comme aléatoires, du
moins comme imprévisibles.
Hormis l’adhésion au paradigme évolutionniste, la pensée de L. White, qui occupe
une position très atypique dans l’histoire de l’anthropologie américaine, ne présente
guère de points communs avec celle de Steward. Toute sa vie, il resta fidèle à
l’évolutionnisme des pères fondateurs du xixe siècle, cherchant son inspiration non
seulement chez des anthropologues comme Morgan ou Tylor, mais aussi chez des
philosophes de la société comme Marx, Engels ou même Spencer. Convaincu de
l’existence de lois universelles de l’évolution, il s’opposa ouvertement, pour cette
raison, au relativisme culturel de Boas. Son nom reste attaché à l’énoncé d’une « loi
de White », selon laquelle le degré d’évolution culturelle d’une société dépendrait de
la quantité d’énergie disponible par personne. Bien que partisan du matérialisme
historique et de la thèse du primat des infrastructures, il finit par se rallier à la thèse
en principe opposée (et précédemment esquissée, puis abandonnée, par Kroeber)
de l’autonomie des faits culturels. Adversaire déclaré de toute forme de
psychologisme, il concevait la culture comme une réalité de nature symbolique se
développant selon ses propres lois, que l’anthropologie (rebaptisée « culturologie »)
aurait pour vocation d’analyser.
Bilan de l’évolutionnisme
Sous sa forme la plus extrême, l’évolutionnisme repose sur un double postulat :
d’une part, il y aurait un progrès des civilisations humaines ; d’autre part, ce progrès
serait historiquement nécessaire (à la limite, il y aurait des lois de l’évolution
applicables à l’ensemble des sociétés humaines).
Il est facile d’objecter contre le premier postulat que l’évolutionnisme étend indûment
la notion de progrès à des domaines de la vie sociale pour lesquels elle est
dépourvue de sens. Si l’on peut
légitimement parler d’un progrès du savoir scientifique, c’est parce que, comme le
suggère Popper, la science se distingue précisément des autres formes de savoir
par son caractère cumulatif. De même, la notion de progrès technique a un sens
parce que l’efficacité croissante des outils et des machines créés par les hommes
est objectivement constatable. Dans le domaine culturel, comme en matière
d’organisation sociale, en revanche, du fait de l’absence de tout critère objectif, la
croyance au progrès renvoie inéluctablement à des préjugés d’ordre subjectif,
ethnocentrique ou idéologique.
Le deuxième postulat de l’évolutionnisme est partiellement fondé sur des
observations empiriques, mais il n’en reste pas moins problématique. Il est vrai que,
depuis l’apparition des premiers hominiens sur la Terre, les techniques humaines
n’ont cessé de progresser, et il est également vrai que les faits culturels, les types
d’organisation sociale et les modes de production sont en rapport avec les
techniques disponibles. D’innombrables études démontrent que l’introduction d’une
nouvelle technologie (par exemple une nouvelle technique agricole, telle que la
rizière irriguée en différentes régions du monde, ou bien un nouveau moyen de
locomotion, tel que le cheval en Amérique du Nord) entraîne des conséquences
dans tous les domaines de la vie sociale. On peut cependant objecter que le progrès
technique se poursuit à des rythmes très différents selon les sociétés, au point de
devenir imperceptible dans les sociétés de chasseurs-collecteurs tant qu’elles
restent isolées. Il faut, en outre, souligner que les interrelations complexes qui
déterminent la reproduction ou la transformation des systèmes sociaux ne relèvent
pas d’un déterminisme strict, si bien que le devenir d’une société n’est jamais
prédictible. Une comparaison entre les grandes civilisations de l’Amérique
précolombienne et celles de l’Ancien Monde permet d’illustrer commodément ce
point : les peuples andins et méso-américains avaient créé des agricultures
complexes (le quart environ de nos plantes alimentaires vient d’Amérique) ; ils
avaient établi des États centralisés et inventé (en Méso-Amérique) des écritures
pictographiques ; ils avaient construit des villes très peuplées et tracé des réseaux
routiers efficaces. Pourtant, ils ne connaissaient ni la roue, ni les outils en métal, et
ils n’avaient développé que des formes rudimentaires d’élevage. On voit que,
contrairement à ce que supposent les évolutionnistes, l’ordre d’apparition des
phénomènes est variable selon les sociétés, et que les logiques historiques sont
irréductibles à toute notion de nécessité.
Quand bien même on en éliminerait toute connotation idéologique, la notion d’une
évolution des
sociétés et des cultures reste donc foncièrement non scientifique. Simplificateur, et
incapable de rendre compte de la complexité du réel, le paradigme évolutionniste a
une faible valeur opératoire. On peut cependant reconnaître qu’il a eu une grande
valeur heuristique : en attirant l’attention des chercheurs sur la possibilité de mettre
en relation les différentes dimensions de la réalité sociale, il a joué un rôle clé dans
la formation d’une anthropologie scientifique, et il s’est trouvé, directement ou
indirectement, à l’origine de la plupart des problématiques qui sont propres à cette
discipline.
Références bibliographiques
Frazer J.G. (1911-1915), The Golden Bough. A Study in Magic and Religion,
Londres, Macmillan, 12 vol. (1re éd. en 2 vol. en 1898 ; 13e vol. publié en 1935 ;
trad. fr. : Le Rameau d’or, Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1981-1984, 4
vol.).
– 1918, Folk-lore in the Old Testament. Sudies in Comparative Religion, Legend and
Law, Londres, Macmillan (trad. fr. d’après une version abrégée de 1923 : Le Folklore
dans l’Ancien Testament, Paris, Geuthner, 1924).
– 1920, The Magical Origins of Kings, Londres, MacMillan (trad. fr. : Les Origines
magiques de la royauté, Paris, Paul Geuthner, 1920).
Morgan L.H. (1871), Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family,
Washington D.C., Smithsonian Institution.
– 1877, Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from
Savagery Through Barbarism to Civilization, New York, Holt (trad. fr. : La Société
archaïque, Paris, Anthropos, 1971).
Steward J.H. (1955), Theory of Culture Change : The Methodology of Multilinear
Evolution, Urbana, University of Illinois Press.
Testart A. (1992), « La question de l’évolutionnisme dans les sciences sociales »,
Revue Française de sociologie, XXXIII-2, p. 155-187.
Tylor E.B. (1865), Researches into the Early History of Mankind and the
Development of Civilization, Londres, Murray.
– 1871, Primitive culture. Researches into the Development of Mythology,
Philosophy,
Religion, Art and Custom, 2 vol., Londres, Murray (trad. fr. : La Civilisation Primitive,
Paris, Reinwald, 1876-1878, 2 vol.).
– 1881, Anthropology : An Introduction to the Study of Man and Civilization, Londres,
MacMillan.
White L. (1959), The Evolution of Culture, New York, MacGrawhill.
► Anthropologie de la religion. Culturalisme. Diffusionnisme. Ethnocentrisme.
Fonctionnalisme. Milieux et techniques. Sociétés traditionnelles.— Textes —
Dans ce court extrait des premières pages de La Société archaïque, Morgan expose
clairement les principes fondateurs de l’évolutionnisme : 1/ Contrairement à ce
qu’avaient soutenu au xviiie siècle les partisans du polygénisme, l’humanité est une ;
ses besoins et ses capacités intellectuelles sont partout les mêmes. 2/ La thèse «
dégénérationniste », soutenue par certains partisans du monogénisme, doit,
cependant, être également rejetée, car elle est purement spéculative. 3/ Il faut donc
admettre que le rythme de l’évolution a été variable selon les sociétés, certaines
d’entre elles n’ayant pas atteint le stade de la « civilisation », et se situant encore
aux stades « primitif » ou « barbare » de l’évolution. Le postulat sous-jacent à cette
argumentation est naturellement qu’il y a des inégalités entre les sociétés, non
seulement sur le plan technologique, mais également sur le plan culturel.
On trouve encore dans certaines parties de la famille humaine, des exemples si
parfaits des institutions domestiques en usage aux périodes barbares et sauvages
de l’humanité, que les différentes étapes de ce progrès, sauf pour la période
strictement primitive, sont relativement bien conservées […] Mais on ne peut plus
invoquer la théorie de la dégradation humaine pour expliquer l’existence de
sauvages et de barbares […] Non seulement en tant que théorie, elle est incapable
d’expliquer l’existence des sauvages, mais de plus elle ne s’appuie sur aucun fait
connu de l’histoire humaine […] On peut remarquer enfin que l’expérience de
l’humanité a été acquise par des voies presque uniformes, que les besoins des êtres
humains, placés dans des conditions identiques, ont été fondamentalement les
mêmes, et que les opérations de l’intellect ont été uniformes en raison de l’identité
spécifique du cerveau de toutes les races humaines. Les germes des principales
institutions et des techniques nécessaires à la conservation de la vie se
développèrent alors que l’homme était encore un sauvage. Dans une large mesure,
les réalisations des périodes postérieures, celles de la barbarie et de la civilisation,
n’ont fait que
poursuivre le développement de ces conceptions originelles.
L.H. Morgan, 1971, La Société archaïque, trad. fr., Paris, Anthropos, p. 6-7.Le
deuxième texte est extrait du dernier chapitre du volume IV du Rameau d’or. Frazer
y tire la conclusion générale d’un livre dans lequel il a, selon ses propres termes, «
déroulé » « la désolante histoire de la sottise et de l’erreur humaines ». En
évolutionniste intransigeant, il réduit la magie et la religion à des formes de pensée
inférieures, caractéristiques d’une humanité encore dans l’enfance, seule la science
lui paraissant capable d’accéder à la vérité.
La marche de la pensée sous sa forme la plus haute, autant qu’il nous soit possible
d’en suivre la trace, s’est dirigée en général de la magie à la science à travers la
religion. Dans la magie, l’homme dépend de ses propres forces, pour faire face aux
difficultés et aux dangers qui le guettent de tous côtés. Il compte sur l’existence,
dans la nature, d’un certain ordre établi sur lequel il peut se reposer avec certitude,
et qu’il peut faire servir à ses fins. Quand son erreur se dissipe ; quand il reconnaît
avec chagrin que l’ordre qu’il avait supposé dans la nature, ainsi que la maîtrise qu’il
avait cru pouvoir exercer sur cette nature, étaient purement imaginaires, il cesse de
s’en remettre à sa propre intelligence, à ses seuls efforts, et il s’abandonne fort
humblement à la merci de certains êtres suprêmes, mais invisibles, cachés derrière
le voile de la nature, à qui il attribue maintenant tous les vastes pouvoirs qu’autrefois
il s’arrogeait. C’est ainsi que chez les esprits les plus perspicaces, la magie cède
graduellement le pas à la religion, qui explique la série des phénomènes naturels
comme étant réglés par la volonté, la passion, ou le caprice d’êtres spirituels
semblables à l’homme en espèce, quoique infiniment supérieurs à lui en puissance.
À la longue, cette explication, à son tour, devient inadmissible ; car elle présuppose
que la succession des phénomènes naturels n’est pas déterminée par des lois
immuables, mais qu’elle laisse place à une certaine variabilité et irrégularité ; une
observation plus attentive ne confirme point ce postulat. Au contraire, plus nous
approfondissons notre examen de cette succession, plus la rigidité uniforme, la
précision ponctuelle des opérations de la nature nous frappent, partout où nous
sommes en mesure de les suivre. Chaque grand progrès du savoir élargit le
domaine de l’ordre véritable dans le monde, et restreint d’autant celui du désordre
apparent ; nous pouvons donc maintenant affirmer, par anticipation, que, même
dans les régions où semblent encore régner le hasard et la confusion, une
connaissance plus intime et complète réduirait ce chaos apparent en cosmos. C’est
ainsi que les esprits les plus avisés, à la recherche perpétuelle d’une solution plus
profonde des mystères de l’univers, en arrivent à rejeter la théorie
religieuse de la nature comme inadéquate, et qu’ils reviennent à l’ancien point de
vue de la magie, en présupposant explicitement ce que la magie n’avait admis
qu’implicitement, à savoir une régularité inflexible dans l’ordre des phénomènes
naturels, ordre, qui, si l’on s’applique à l’observer, nous permet de prévoir leur cours
avec certitude et d’agir en conséquence. Bref, la religion, en tant qu’explication de la
nature, est détrônée par la science.
J.G. Frazer, 1984, Le Rameau d’Or, trad. fr., vol. 4,
Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, p. 365.
Dans cet extrait d’un article qui est paru en 1949 sous le titre « Histoire et ethnologie
», et qui est devenu, par la suite, l’introduction d’Anthropologie structurale,
Lévi-Strauss souligne le caractère schématique de toute interprétation évolutionniste
de l’histoire. L’évolutionnisme suppose que toutes les sociétés passent
nécessairement par les mêmes stades, et qu’il y a concordance entre les différents
critères d’évolution susceptibles d’être retenus. Or, il n’en est rien, car l’histoire de
chaque société est singulière. Contrairement à ce qu’affirme L. White, il est donc
impossible de formuler une loi universelle de l’évolution.
L’interprétation évolutionniste est, en ethnologie, la répercussion directe de
l’évolutionnisme biologique. La civilisation occidentale apparaît comme l’expression
la plus avancée de l’évolution des sociétés humaines, et les groupes primitifs
comme des « survivances » d’étapes antérieures, dont la classification logique
fournira, du même coup, l’ordre d’apparition dans le temps. Mais la tâche n’est pas si
simple : les Eskimo, grands techniciens, sont de pauvres sociologues ; en Australie,
c’est l’inverse. On pourrait multiplier les exemples. Un choix illimité de critères
permettrait de construire un nombre illimité de séries, toutes différentes. Le
néo-évolutionnisme de M. Leslie White ne semble pas davantage capable de
surmonter cette difficulté : car si le critère qu’il propose – quantité moyenne
d’énergie disponible, dans chaque société, par tête d’habitant – répond à un idéal
accepté à certaines périodes et dans certains aspects de la civilisation occidentale,
on voit mal comment procéder à cette détermination pour l’immense majorité des
sociétés humaines, où la catégorie proposée paraît, au surplus, dénuée de
signification.
C. Lévi-Strauss, 1958, Anthropologie structurale, Paris, Plon, p. 5-6.