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Écriture et réflexions sur le temps

Le narrateur essaie d'écrire un roman depuis des années mais n'y arrive pas. Il passe une journée à essayer d'écrire en s'inspirant de mots clés comme le passé, le présent et le futur. Il discute de l'écriture avec un vieil homme sur la plage.

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Écriture et réflexions sur le temps

Le narrateur essaie d'écrire un roman depuis des années mais n'y arrive pas. Il passe une journée à essayer d'écrire en s'inspirant de mots clés comme le passé, le présent et le futur. Il discute de l'écriture avec un vieil homme sur la plage.

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Le roman que le narrateur écrit :

Cette villa répondait à toutes nos attentes : un jardin minuscule que ma femme
soignait particulièrement, avec tout son amour, et surtout une vue sur la mer
depuis la terrasse du premier étage. Ce dont je ne me lassais jamais. Je pouvais
passer de longues heures à rêver et à admirer les tons des différents bleus des
flots et des vagues assis face à mon bureau alors que j'essayais encore et encore
d'écrire ce roman que je m'étais promis de terminer depuis plusieurs années tout
en sachant que mes tentatives resteraient vaines. J'étais peut- être de ceux qui
préféraient caresser leurs idées plutôt que de les accomplir. L’écriture de mon
roman, qui restait malgré les an- nées à l'état d'ébauche et de projet, était
devenue presque une obsession, une hantise qui s'imposait à ma conscience, qui
me torturait et dont je ne pouvais me débarrasser. Je préférai ne pas y penser et
me servis un grand bol de café en saisissant par manie le récipient entre mes
mains afin de les réchauffer. Je humai les senteurs du liquide noir et avalai
voluptueusement une gorgée qui me réchauffa tout le corps. Je regardai autour
de moi notre nouvelle cuisine, offerte par notre fille venue du Canada, où elle
vivait avec son mari depuis plusieurs années. Je m'en souviens encore. C'était il
y a trois ans. En rentrant chez moi, le silence qui régnait dans la maison me
troubla. Je n'allai pas, comme à chaque fois depuis ce fameux jour où ma femme
était morte, ouvrir la porte du réfrigérateur pour jeter un coup d'œil à mon amour
de toujours. Arrivé au premier, dans ma chambre à coucher, je m'en rendis
compte et me mentis à moi-même en me disant que je devais être fatigué. Je
m'installai devant mon bureau. Cela faisait combien de temps que je n'avais pas
ouvert mon ordinateur ? Des mois? Des années peut-être. Il me semblait avoir
perdu tout ce potentiel d'imagination que je possédais auparavant. Même toute
sorte d'illusion. Je me demandai si en m'asseyant devant mon bureau et en
laissant courir mon imagination...

Muse, ma chère muse, où es-tu ?

Je passai tout l'après-midi à la maison, assis dans le fauteuil du salon. Je fixais


l'ordinateur qui se trouvait à quelques pas de moi. Une espèce de peur enfouie
me freinait. Peur de quoi ? Je me souvins avoir passé des heures devant mon
bureau, imaginant des situations, recréant des histoires. Peut-être cette peur avait
pour origine cet échec que je pressentais, que je voyais comme inéluctable. Je
me rendais compte que toutes mes illusions s'écroulaient avec les années.
Sur la bibliothèque du salon trônait une ancienne photo en noir et blanc. Ma
femme et moi-même, jeunes et souriants, lors d'un voyage à Nîmes. Je pris la
photo et la posai sur le bureau ; juste à côté de l'ordinateur. Je devais essayer.
Après l'avoir allumé, je regardai longuement l'écran.

Même si j'ai déjà une histoire à demie entamée, je dois recommencer à nouveau,
de zéro....

Je ne sus combien de temps je restai immobile, sans rien écrire, tout en fixant le
portrait. Une étincelle jaillit dans mon esprit ; je commençai. À peine quelques
lignes.

Parfois, je me réveille et je suis dans le passé; dans ce passé où tu n'es plus. Je


devrais accepter ta mort mais je ne peux pas. Lorsque je le ferai, je pourrai
accepter la vie : une utopie, une illusion, une chimère à laquelle je ne crois plus,
mais j'essaye de m'y attacher. On pense connaître un être avec qui on a tout
partagé...

Non. J'effaçai tout d'un trait rageur. Si je dois écrire, je ne le ferai pas sur elle, ni
sur mes sentiments ou cette folie qui parfois s'empare tande moi.

Je portai mes deux mains au visage et me frottai les yeux. J'étais sur le point
d'écrire autre chose, mais j'hésitai. Je n'étais pas préparé à l'écriture. De toutes
les façons, tout a été déjà dit. C'est peut- être le regard qu'on porte sur les gens,
les évènements qui font qu'un texte porte en lui une force, une énergie.

L'écrivain doit se mettre de côté et regarder avec détachement ce qui l'entoure

Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre. On était en fin d'après-midi et le soleil


donnait un ton carmin aux arbres. Je dois prendre mon temps. J'ouvris un tiroir
du bureau et tirai le brouillon du roman que j'avais entamé il y a des années. Je
m'assis de nouveau et commençai à lire quelques pages jaunies par les années.
Certaines parties me paraissaient intéressantes, mais le style ne me plaisait pas
du tout. D'autres fragments me parurent sans intérêt, mais c'était bien écrit: avec
détail, et une écriture compréhensible et simple. C'est drôle comment avec le
temps, on voit les choses d'une façon différente. Dans ma jeunesse, tout ce que
j'écrivais me paraissait parfait. Et maintenant... J'essayai de réfléchir à tout cela
Je me devais de plonger dans cette idée afin de trouver un thème, quelque chose
du passé, un peu du présent et peut-être une pincée de futur. Je m'identifiai aux
trois : un passé heureux, un présent vide et un futur incertain. Je me demandai :
Un passé heureux? Ou était-ce l'idée qu'on se fait du bonheur qui n'était qu'une
illusion?

Je pris un stylo et un carnet. Je commençai à y écrire ces mots épars. Passé,


présent et futur. À partir de là, je chercherai une issue en utilisant les trois
termes ou en choisissant un seul. J'abandonnai l'idée et me levai. Je pris un livre
de la bibliothèque. Des ouvrages que je considérais comme ma seule richesse et
que j'avais accumulés tout au long des années. Un ami de mon fils avait fait le
commentaire suivant en voyant le nombre considérable de livres dans ma
bibliothèque. Ça l'avait amusé :

Combien de livres il y a chez vous ! Mais dis-moi, pourquoi il a tellement de


livres ton père?

Je pris Señas de identidad de Juan Goytisolo. Tout simplement parce que c'était
un des rares ouvrages de l'auteur que je ne possédais pas alors, et que ma femme
m'avait offert lors d'un voyage en Espagne. Je me couchai sur le sofa, mit un
coussin sous la tête et me laissai emporter par les introspections du personnage
d'Alvaro Mendiola: j'avais besoin de relire. Je m'arrêtai au deuxième chapitre.
La fatigue de ces derniers jours m'emporta malgré moi. Je me réveillai alors qu'il
était presque minuit. Je me mis debout et étirai mes bras jusqu'à les faire
craquer. J'avais dormi plus de cinq heures. Et j'avais encore sommeil.

Je me préparai un en-cas dans la cuisine. Sans ouvrir la porte du réfrigérateur. Et


j'allai rejoindre mon lit. Je priai Morphée de m'envelopper dans ses bras, me
prendre avec elle et m'inspirer dans le monde des songes. Je pourrai peut-être y
trouver une idée. Passé, présent et futur... Je mis ma veste de velours et sortis.
Le ciel était gris, replet de nuages sales et blafards, et la température avait
baissé. Je savais parfaitement ce que j'avais à faire ; si bien que je ne doutai pas
un seul instant et me dirigeai du côté de la plage. Je n'étais pas pressé. J'essayai
de faire le vide dans mon esprit. Je pris tout mon temps, et profitai du paysage
en me dirigeant vers le promontoire. Aujourd’hui, j'écrirai. Oui. J'avais sur moi
le carnet avec les trois mots écrits et mon stylo. J'y marquerai tout ce qui
m'arrivera. Sur le même banc était assis le vieil homme avec qui j'avais parlé la
veille. Je ne me rappelais pas son nom. Je m'approchai lentement et alors que je
me trouvais à quelques mètres, il se tourna vers moi. L'espace d'un instant, j'eus
l'impression qu'il m'attendait. Il leva la main en signe de salut et me sourit. Je
remarquai qu'il portait des gants de cuir marron et sa canne était posée juste à
côté de lui.
Vous êtes professeur?

Je l'imaginais titulaire d'une chaire universitaire dans une prestigieuse faculté. Et


je m'attendais à cette réponse.

Je ne suis pas professeur. Mon enseignement n'est pas destiné aux lycées ou aux
universités. J'enseigne à des personnes qui en ont besoin. Sa réponse évasive me
surprit et cela se refléta probablement sur mon visage puisqu'il reprit
patiemment : Voyons voir

Et toi tu fais quoi dans la vie ?

Ça fait près de quatre ans que je ne travaille plus. J'étais chez un notaire et je
m'occupais de tout ce qui est administratif et des relations avec le public, mais
un problème à la gorge fit que je pris une retraite anticipée.

Je vois oui. Je regrette vraiment. Je suppose que ça va mieux aujourd'hui ? Et


maintenant que tu as tout ton temps, comment tu occupes tes journées ? Je
regardai au loin les vagues qui moutonnaient et poursuivis : - J'admire la mer, je
marche, je lis et surtout j'aime bien écrire. Depuis que je suis jeune, j'écris. Mais
les heures de travail et les circonstances de la vie m'ont empêché de continuer et
persévérer.

Le visage du vieil homme s'éclaira. Il hésita un moment. non? Mais


actuellement, je pense que tu as le temps,

Il posa un regard sur le carnet posé sur le banc.

Pardonne mon indiscrétion... C'est dans ce petit cahier que tu notes tes idées?
Oui. Mais j'ai noté seulement trois mots. Peut-être pourrai-je en faire quelque
chose.

Parfois trois mots sont plus révélateurs que mille. Il pointa son doigt sur le
carnet: Je peux ?

J'acquiesçai. Il ouvrit le carnet, lut les trois mots et le reposa à sa place.

- Passé, présent et futur... Le temps dans ses trois dimensions. La différence


entre le passé, le présent et le futur est seulement une illusion persistante a dit
Einstein. Pour moi, ce qui a un véritable sens c'est le passé. Parce que tout y est.
C'est le temps qui est passé et qui, chronologiquement est resté derrière, mais
qui sera toujours là. Le présent n'existe pas. Ce que nous faisions, il y a à peine
un instant, n'existe plus, c'est déjà le passé. Il existe seulement comme souvenir.
Et le futur n'existe pas non plus. On peut l'imaginer, le planifier, mais il ne sera
jamais comme on le souhaite. Il est complètement inconnu et imprévisible.
L'immense Borges...Tu con- nais, bien sûr !

Oui, évidemment. Un des plus grands écrivains argentins contemporains.

Borges, donc, défend une théorie intéressante : il. considère l'espace comme un
incident dans le temps, se démarquant ainsi de la conception mathématique où le
temps est une coordonnée de l'espace... Mais... c'est le monde selon Borges...

Un sourire se dessina sur son visage ridé.

J'ai souvent pensé que le passé est toujours beau. Le futur aussi d'ailleurs. Il n'y a
que le présent qui fait mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès en
souffrance, entre deux moments de bonheur.

Je buvais toutes ses paroles, suspendu à ses lèvres.

Oui mon ami. Je vais te donner un conseil. Si tu me le permets bien sûr. Écris
sur le passé. Si tu peux le dominer, et tu sais le maîtriser, tu n'en obtiendras que
des bénéfices parce que les mots sont toujours liés au passé.

De retour chez moi, je repensai à tout ce que m'avait dit le vieil homme. Tout me
paraissait confus dans ma qui vie. Mon passé apparemment sans accrocs, sans
failles où tout était bien programmé. La mort de ma femme pourtant était
toujours présente, dont le souvenir me hantait chaque jour et surtout chaque nuit.
Et puis ces cahiers qui laissaient transparaître une femme, une épouse,
maintenant une inconnue. Tout s'enchevêtrait, tout se bouleversait. Je refusais de
mettre un nom, de donner une explication palpable à ce que j'avais découvert
dans ces cahiers. J'allai à la cuisine, me fis un thé et rejoignis le salon. Il me
fallait savoir. Mais comment savoir ? Et que savoir ? Où était la vérité ? Et
d'ailleurs qu'est ce qui était du domaine du vraisemblable ? Je ressortis les
cahiers du tiroir et en pris un au hasard : .. Je découvrais une caractéristique
assez particulière chez lui: celle de prononcer des phrases sibyllines et parfois
énigmatiques et obscures. Je m'assis à côté de lui et lui montrai le manuscrit. Il
se trouvait à l'intérieur d'une chemise en carton. Il y avait bien une vingtaine
d'années qu'elle était comme ça. Il la prit et examina les feuillets, plus d'une
centaine. Je restais silencieux, à ses côtés, observant comment il lisait quelques
fragments à voix basse. Le vent n'avait toujours pas baissé et des feuilles mortes
et des sachets en plastique virevoltaient autour de nous. Il me proposa d'aller
dans une cafétéria toute
Il prit au moins une demi-heure pour lire des fragments épars pendant que
j'admirais la plage abandonnée et triste sous le vent automnal. Ça racontait
l'histoire d'un homme qui avait un peu perdu ses repères et se démenait avec ses
propres démons. Je me souvenais avoir écrit cela en une prose légère, avec des
descriptions faciles et de courts dialogues. un moment donné, il posa le
manuscrit sur la table, et alluma sa pipe:

-Tu as une bonne technique, tu sais ? Tu devais épurer cependant certains


détails. Il avala une gorgée de café et continua:

Tu me rappelles un ami écrivain, à ses débuts. II est considéré de nos jours


comme un «< classique », un grand auteur avec une merveilleuse technique
narrative. Tu le connais peut-être ? Alejo Carpentier ; tu en as en parler? Il a
écrit un roman extraordinaire. J'avouai n'en avoir jamais entendu parler. Il est né
en Suisse, mais de nationalité cubaine. Le roman s'appelle El siglo de las luces.
Son œuvre est profondément marquée par un véritable métissage culturel. Il me
sourit et ajouta :

En 1927, alors qu'il était en prison, il écrivit EcuYamba-O! Lorsque je le


rencontrai, comme toi mainte- nant, je fus le premier à lire son manuscrit et je
l'aidai à faire quelques corrections. Il m'avait dit j'ai écrit sur les noirs de Cuba;
mon premier roman. Un grand ami. Il a longtemps vécu à Paris.

Les dates qu'il me donna me laissèrent perplexe : 1927? Je répondis


simplement :- C'est très intéressant. Passé, présent ou futur ?

Comme je ne répondais pas, Pablo ajouta: Tu t'es décidé pour l'un des trois ?

Non. Pas encore. Je pense que d'ici peu, je me déciderai pour l'un d'eux. Ecoute.
Je vais m'absenter pour quelques jours. Je pars pour l'Espagne.

Il me signala la chemise avec le manuscrit.

Je vais en profiter pour lire ton texte. A mon retour, je te ferai une proposition.

Proposition?

Il sourit :

Ne t'inquiète pas. On en parlera à mon retour...

Analyse :
Il joignit l'acte à la parole en donnant des petites tapes sur le banc. Je m'assis à
côté de lui le cœur presque tremblant de ce qu'il avait à m'annoncer. Comme si
mon destin était intimement lié à ce vieil homme. J'ai deux idées à te soumettre
et ça va me prendre un peu de temps. D'abord, j'ai lu avec attention ton
manuscrit et j'aimerais bien te faire quelques commentaires; ensuite, je te
rappelle qu'avant de partir la dernière fois, je t'avais parlé d'une proposition que
je voulais te faire... Le ton solennel de Pablo m'impressionna quelque peu; je me
demandai si le roman lui avait plu au point de le proposer à un éditeur, ou s'il
voulait être mon mécène pour m'aider à le publier.

Il regarda sa montre.

Pourquoi tu ne viendrais pas avec moi à la maison? On pourrait parler


tranquillement et manger ensemble. En plus, j'aimerais bien te montrer un
endroit qui te plaira sûrement...

-L'histoire m'a beaucoup plu. Le style que tu utilises, je te dirai tout de suite,
non. Pardon de te le dire aussi brutalement, mais ça n'a pas assez de profondeur.
Je pense que tu l'as écrit avec ton cerveau, non pas avec le cœur.

Il ajouta en souriant.

La technique employée n'est pas très bonne pour la narration. Les lecteurs
préfèrent des phrases plus simples, plus courtes, plus directes, mais bien
énoncées, Qui sortent de tes tripes. Tu as le don d'être proche de celui qui te lit...
j'adore la façon avec laquelle tu rebondis dans l'histoire, mais...

Il lâcha une grande quantité de fumée de sa pipe et continua. Mais ça manque de


passion. Je pense que tu as un énorme potentiel, mais tu as besoin de l'exprimer.
Je vous remercie pour votre sincérité. Je suis très content que ça vous ait Et que
mon texte manque de passion... je le sais. Je me suis fait cette autocritique. Pour
cela que je ne suis jamais convaincu par ce que j'écris. Je suis heureux de te
l'entendre dire. La femme revint avec un plateau où se trouvait deux tasses
fumantes, un sucrier et deux petites cuillères. Pablo la remercia. Il revint vers
moi.

- C'est très important que tu sois très autocritique. Il mit deux petites cuillerées
de sucre dans le thé et ajouta:

- Et je veux t'aider.

L'idée me surprit. Je pris une gorgée de café, sans toucher au sucre.


- En m'apprenant à écrire ?

Il se mit à rire. - C'est une chose que je ne pourrai jamais faire, même si je le
voulais. Je ne suis pas écrivain. Je suis seulement un passionné de lecture. Je
pense connaître un peu la littérature pour pouvoir séparer le bon grain de l'ivraie,
ce qui est bon de ce qui ne l'est pas, ce qu'il y a de positif et ce qu'il y a de
négatif pour un lecteur... Tu comprends? ajouta-t-il en se grattant la barbe. Je
crois que je peux faire jaillir de ta personne ces sentiments en- fouis, cette
passion que tu gardes jalousement, ces tourments dans ta vie, ces secrets qui
t'obsèdent, ces interrogations occultes et honteuses... Il s'arrêta un moment afin
de voir l'effet produit sur moi qui ne faisais que l'écouter religieusement.

- Je ne saurais te dire écrit ceci ou cela, même si j'ai des facilités d'expression.
Cela me serait impossible et de plus ça ne servirait à rien.

Il s'accommoda confortablement dans le fauteuil. Je veux que tu écrives un


nouveau livre, une nouvelle histoire qui ferait irradier, rayonner le meilleur de
toi-même. Tu aimerais bien écrire une histoire fabuleuse qui laisserait le lecteur
pantois, ébloui, sans voix, surpris, abasourdi? Un roman, un succès de librairies
dont tu serais réellement fier? -

Je souris.

Évidemment. C'est le rêve de tout écrivain. Mais c'est difficile. Qu'y a-t-il de
facile dans cette vie?

Non, rien, bien sûr. Tout écrivain souhaiterait écrire un livre qui fascinerait les
lecteurs. Il faut être doué. Et je ne sais pas si je le suis... - Tu dois tout
simplement arrêter d'écrire pour toi et commencer à écrire pour les autres. Un
long et pesant silence s'installa. Je réfléchissais à ses propos, essayais de mettre
de l'ordre dans mon esprit. Et comment procéder?

-Là oui, je peux t'enseigner. Tu te rappelles la proposition dont je t'ai parlée ?

Il toussota un peu :

J'aimerais bien que tu sois mon invité pour quelque temps.

J'écarquillais les yeux, tout étonné.

Oui. Le temps nécessaire pour écrire... Produire un texte exceptionnel,


prodigieux.
Sans attendre ma réponse, il ajouta.

Viens. Je vais te montrer un lieu qui, je crois, va t'impressionner.

Pablo m'expliqua qu'ils avaient pour finalité de donner l'humidité nécessaire


pour une meilleure conservation des livres.

Incroyable, fabuleux, extraordinaire...

Je ne trouvais pas les mots pour décrire ce que je voyais.

Pablo me regardait, amusé.

Voilà... Tous les livres que l'on peut désirer sont là. Et même ceux que tu
n'imagines pas, aussi...

- Je n'avais jamais vu cela de toute ma vie. Autant de livres...

Plus de cinquante mille ouvrages. Plus quelques autres non catalogués, précisa-t-
il avec une satisfaction évidente et un orgueil manifeste qu'il ne put contenir. Et
ceux qui arrivent périodiquement...

Pablo s'arrêta et me confia:

Je peux t'assurer que ce que je souhaite le plus c'est que ton nom soit inscrit dans
l'une de ses couvertures.

Mais... Pourquoi moi ? il y là, dehors, des centaines, des milliers de personnes
qui ont les mêmes aptitudes que moi, qui veulent écrire, qui ont ce pressant désir
d'exprimer leurs sentiments dans des livres... Et peut-être bien meilleurs que
moi...

Il se remit à sourire arborant une dentition féline:

Oui. Mais c'est toi qui as croisé mon chemin. Pas les autres...Très intéressant.
C'est donc votre travail qui vous amène à voyager autant?

Il me regarda malicieusement.

- Peut-être, oui... Il changea de sujet.

- Qu'est-ce que tu ressens lorsque tu écris


? Il me prit au dépourvu. Je ne savais pas quoi répondre. Le plaisir d'écrire peut-
être... mais je savais que ce n'était pas ce qu'il attendait, et je ne voulais pas le
décevoir.

- De la satisfaction, du plaisir...

Il s'accommoda sur le dos de la chaise.

Il en faut du plaisir, oui. Mais seulement cela? Je n'arrivais pas à me souvenir


d'autres sensations lorsque j'écrivais.

Je suppose que oui. Mais qu'est-ce qui vous laisse penser que je serai un bon
écrivain et que je suis capable de produire un bon roman?

Il sembla m'étudier un instant. Parce que ton intérieur est inondé de sentiments
qui sont sur le point d'exploser. Je te connais depuis peu, je ne sais rien de toi,
mais cette profonde sensation que tu es comme une bouteille de vin de grand
cru. Il te suffit de penser à ce qu'il y a à l'intérieur pour savoir que c'est bon.
Disons que toi tu as l'art, le savoir-faire, un don et moi j'ai les moyens, la
technique.

Il me sourit et ajouta en me montrant le plafond. - Tu as vu ce qu'il y a en haut ?


Une bibliothèque unique, les livres sont ma a passion et malheureusement je n'ai
pas ce don de l'écriture. Si je l'avais, crois-moi, je n'hésiterais pas une seconde.
Et puis, comme on dit chez moi, me caes bienmuchacho! C'est ça, tu m'es très s
symhatique . Emilia, la domestique nous interrompit

Je vous sers le café ?

Il observa un long moment ses mains aux longs doigts fins et décharnés. Le
silence n'était troublé que par sa respiration qu'on percevait comme un râle sourd
et crépitant.

- Tu accepterais d'écrire pour moi ?

C'était comme une question subliminale qui me prit de court. Je ne répondis pas
tout de suite. Le vieil homme sortit sa pipe et tout en me regardant, la remplit et
l’huma à grandes bouffées. La fumée avait des senteurs fruitées.

Oui, je crois que je le ferais...


Il sourit de satisfaction. Emilia entra avec les deux cafés et les coupes de
Brandy. Elle laissa le plateau au centre du bureau et sortit. Il me pria de me
servir.

Tu as choisi le sujet ?

Je supposai qu'il se référait aux trois mots que j'avais inscrits dans le petit carnet:
passé, présent et futur.

- En vérité, non. Mais je suivrai votre conseil et je choisirai le passé.

Il acquiesça de la tête.

C'est sans nul doute, le meilleur choix. Tu verras que tu ne le regretteras pas. Tu
rencontreras dans le passé un éventail d'évènements très riches, et en quelque
sorte tu y trouveras des relations particulières entre eux. Le passé guide les êtres.
Anna Akhmatova, une poétesse russe, confessa un jour qu'elle écrivait pour être
en symbiose avec le temps. - Il me faut donc trouver cette belle histoire qui
fascinera le lecteur. - Je t'ai dit que pour cela tu n'as pas à t'inquiéter. Je peux
t'aider.

Il me sourit et ajouta.

Je vais t'offrir quelque chose.

Il ouvrit un tiroir du bureau et y sortit trois cahiers. De la poche de sa veste, un


stylo à plume très élégant avec lequel il écrivit quelque chose sur chaque
couverture et posa le tout sur le bureau. Sur l'un des cahiers était inscrit Adam,
le deuxième portait le nom de Pablo, alors que le troisième indiquait «
épouse »Je fronçai le sourcil en signe d'incompréhension.

Tu dois faire un essai. Dans le premier cahier, tu écriras sur toi, ce qui te remplit
de joie, ce qui te fait le plus de peine, tes pensées les plus intimes. Dans celui qui
porte mon prénom, tu y mettras ce que tu veux sur notre relation d'amitié, décris-
moi comme tu me vois, mes qualités, mes défauts, raconte ce que tu vois autour
de toi... et dans le dernier, tes sentiments envers la personne que tu as aimée et
les souvenirs qui t'ont marqués. Et pour tout cela, on doit prendre notre temps.
Disons... trois semaines. - En trois semaines, on peut écrire un texte intéressant ?
Tu ne peux pas imaginer à quel point. Vingt et un jours pendant lesquels, sans
aucun écart, tu écriras pages passionnantes, exaltantes, avec des émotions, des
sentiments qui valent la peine d'être lues réellement.
Vous allez corriger ce que je vais écrire ? Non. Je vais même me désintéresser
de ce que tu écriras. Sauf, si ponctuellement, tu estimes qu'il y a quelque part un
élément, une partie, un fragment de ton cœur, un sentiment particulier que tu
veuilles me commenter.

Il me tendit le stylo à plumes.

Tiens, prends-le. C'est un stylo qui a beaucoup écrit. Utilise-le.

Bien. Très bien. Et c'est vous qui en êtes la cause. Vous m'avez redonné
confiance avec cette perspective de l'écriture.

Je suis content que tu sois dans un état d'euphorie, répondit-il en riant. Tout cet
enthousiasme doit apparaître dans ton écriture.

Après avoir pris le petit-déjeuner, on rejoignit la bibliothèque.

Tu seras très bien ici. C'est comme si tu étais totalement isolé du monde. Je veux
que tu écrives « à l'ancienne ». Sans ordinateur. Que tu entendes le crissement de
la plume sur la feuille. Dans le premier tiroir, il y a de l'encre pour recharger le
stylo à plume.

Il prit les trois cahiers.

Chacun a une centaine de pages; de toute façon j'ai mis à ta disposition d'autres
cahiers, au cas où...

Il me signala une chemise cartonnée.

Voici le catalogue de ma bibliothèque. Il me tendit un trousseau de clefs.

Cher ami, il y a un énorme potentiel en toi. Prouve- moi que je ne me suis pas
trompé.

Il me tapota légèrement la poitrine en indiquant le cœur.

- Et surtout, fais-le avec ça... Il se dirigea vers la sortie, puis tourna la tête.

Prends tout ton temps.

Il sortit et referma la porte derrière lui. Je m'assis dans le fauteuil et constatais à


quel point je me sentais bien. Sous la table, Minou dormait en ronronnant.
Devant moi s'étalaient les trois cahiers. Je pris celui où était écrit le prénom de
Pablo. Avec le stylo à plume qu'il m'avait offert, j'écris une ligne.
Je connus Pablo de Ximénés de Hurtado par hasard. Je posai le stylo sur le
cahier et après un moment d'hésitation je me levai pour m'approcher de la
fenêtre. Une grosse voiture américaine de couleur noire était stationnée près de
la roseraie. Pablo s'en approcha et monta à l'arrière. Il regarda vers l'endroit où je
me trouvais et tout en souriant, il me fit un signe de la main. La voiture se
dirigea vers la sortie. Le chauffeur, un homme maigre, que je voyais pour la
première fois, vêtu d'un uniforme noir, le visage en lame de couteau, sortit pour
ouvrir le portail.

Tout en contemplant le labyrinthe, je commençai à réfléchir. Je revins au bureau


et me remis à écrire. Je racontai comment j'avais connu Pablo et quelle fut ma
première impression. J'espérais qu'il ne se fâchât pas en lisant que je l'avais pris
d'abord pour un mendiant. Je souris à cette idée. Petit à petit je me sentais plus à
l'aise, les mots commencèrent à couler d'une façon fluide et continue.

Je m'arrêtai enfin et posai mon stylo. Je m'étirai un moment. J'avais envie de


faire un tour dans le jardin. Je sortis de la bibliothèque.

Non, c'est temporaire... Je restai silencieux encore sur la mort d'Amina. J'ai
recommencé à écrire. Mais je sens qu'il m'arrive des histoires
incompréhensibles.

- C'est bien ça. Tu écris enfin. Depuis le temps que t'en rêvais. Je pense que c'est
ton état d'esprit qui te fait penser à toutes ces péripéties. Il faut essayer de te
tranquilliser et maintenir ton cerveau occupé.

C'est ce que j'essaie de faire, mais des fois ça me dépasse. Je fus sur le point de
tout lui raconter : la mort de ma femme, l'histoire du labyrinthe.

- Enfin. Ce n'est pas un problème. Ne t'en fais pas. - Ok. Tu viens quand même
me voir ? Je vais te préparer un bon mérou au four. Et une bonne bouteille de
cuvée du Président. Tu m'en diras des nouvelles.

Il me fit enfin sourire.

Dans deux ou trois jours.

Concentre-toi et écris ces belles histoires que tu sais si bien raconter. Sa voix
sereine et pondérée m'apaisa. Et c'était bien pour cela que je l'avais appelé.

Tu verras, tu finiras bien un jour par me convaincre de lire un livre... Au moins


le tien....
Il éclata d'un rire sonore et bruyant, et se mit à tousser au point que je crus qu'il
allait s'étrangler. Merci Moha, dès que je peux te rendre visite, je t'appelle. Au
revoir.

Avant de raccrocher, je lui donnai le numéro de téléphone de Pablo à tout hasard


et pris mon stylo. Je devais me remettre au travail. Je jetai un coup d'œil par la
baie vitrée avant de commencer... perdu la notion du temps. Je regardai le cahier
et je me rendis compte que j'avais beaucoup écrit.

Alors, on peut lever notre verre au grand écrivain qui est en train de renaître de
ses cendres ? Emilia m'a dit que tu es resté tout l'après-midi ici. C'est bien...

-Oui. Je pense. Je voulus lui montrer. Il fit un geste avec la main.

- Non. J'aurai tout le temps de le faire plus tard, Il s'assit en face de moi et sourit.
- J'ai pensé à un roman qui pourrait être original...

Il ne me laissa pas terminer. -L'histoire d'une relation avec moi, avec toi o avec
ton épouse ? Il alluma sa pipe tout en m'observant.

- Non. J'ai pensé à quelque chose qui se réfère au passé un roman historique. Il
m'a semblé intéressant de chercher parmi tous ces livres un personnage du passé
et créer autour une histoire composée d'intrigues et d'amour.

Il lâcha une épaisse bouffée de sa pipe. Avant même de penser à une histoire, tu
dois remplir ces cahiers; après je les lirai et je t'expliquerai. M'expliquer quoi ? -
Comment tu dois enclencher une histoire à partir de ce que tu as écrit.

Il ajouta :

- Tu sais comment Cervantès a écrit le Quijote? attendre ma réponse, il continua:

Il a d'abord écrit sur lui-même. Il a fait comme toi. Un essai dans lequel il a
exprimé ses sentiments, ses envies, ses peurs, ses angoisses, ses passions...
L'hidalgo Don Quijote de la Mancha était en réalité Cervantes. Il existe de
nombreuses études où le parallèle avec Don Quijote est indiscutable. Les
Entremeses des romances où le protagoniste perd la raison. Les bagnes d'Alger...
Crois-moi mon ami. Lorsque ces cahiers seront com- plets, tu auras l'histoire que
tu désires.

- Es-tu complètement sûr que ce que tu vois, écoutes ou perçois, est réel? Je
vous vois vous, j'admire tout cela, j'écoute le vent...
- Avant, tu ne sentais rien tu étais pourtant tout près de l'arbre. Et si c'était le
fruit de ton imagination? Et si tu en train de rêver?

Je ressentis un désir pressant de me pincer pour les avoir.

- Ce n'est pas un rêve. Nous sommes vous et moi assis ici en train de contempler
ce paysage féerique, une vision étonnante et fabuleuse, certes...

- Tes sentiments sont à fleur de peau. C'est ce qu'il faut. Cela fait combien de
temps que nous sommes entrés dans le labyrinthe?

Je regardai ma montre et le temps me parut assez court.

- Deux heures environ.

Tu vois? Imagine l'écrivain que tu es. Imagine donc que tu dois décrire ces deux
heures, l'atmosphère du labyrinthe, le silence et surtout le mystère qui l'entoure.
Tu pourrais écrire plusieurs pages, non? - Oui. C'est possible.

Si tu décris tout ce que tu as vu à partir de ton cœur, je peux t'assurer que oui. Et
pas seulement cela. Celui qui le lira, sentira exactement les mêmes sensations
que tu as ressenties toi-même en y rentrant.

Mon cerveau prenait note de chaque mot. Je ressentis immédiatement le besoin


d'écrire.

Je me demandai soudain comment devait être l'autre aile du labyrinthe...

Après avoir déjeuné, j'écrivis tout ce qui s'était passé, toutes ces sensations
enfouies et incontrôlées. Pas seulement sur Pablo, mais aussi sur moi-même, sur
mon épouse en y mettant une force nouvelle et inconnue. Ces sentiments dont
parlait Pablo, qui étaient à fleur de peau, se manifestèrent inconsciemment.
Depuis que ma femme m'apparaissait, mes périodes de vide intérieur et ces
moments où je pensais avoir perdu toute logique, j'avais changé. Je me sentais
différent. Les mots étaient dictés par mon cerveau, mais le cœur leur procurait
une vie, des émotions. Pablo avait raison. Le temps passa rapidement alors que
j’écrivais ; je m'en rendis compte alors qu'il faisait nuit.

J'avais écrit sur les trois cahiers. Le dernier, sur ma femme. Je relus ce que
j'avais rédigé et compris que c'était différent de tout ce que j'avais produit
auparavant. On sentait de la passion dans chaque passage, de l'émotion, de la
ferveur dans chaque mot, au point que je sentis une larme couler. Mais je
compris que ce n'était pas une larme de tristesse comme les pleurs des jours
passés, mais plutôt une larme d'émotion. Je me surpris à sourire.

Je refermai les trois carnets et les déposai sur le bureau pour aller dîner. Il était
neuf heures du soir. En sortant dans le couloir, je fermai à clefs.

.. Vers la bibliothèque et entrepris de remonter En arrivant au couloir du


deuxième, je restai pétrifié. La porte de la bibliothèque était ouverte de part en
part. Je ressentis comme un frisson dans tout le corps. Je m'approchai lentement
et jetai un coup d'œil à l'intérieur. Ces évènements singuliers commençaient à
m'inquiéter sérieusement. C'était la seconde fois que ça m'arrivait. Je pénétrai
dans la chambre silencieusement et après avoir tout déposé sur la table,
j'inspectai tous les recoins de la bibliothèque. Je m'assis sur le fauteuil derrière le
bureau, partagé entre l'appréhension et la surprise. Cette crainte s'accentua
encore plus en voyant que l'un des cahiers était ouvert : celui de ma femme.
J'étais sûr de l'avoir fermé. Anxieux et troublé, je m'en approchai et commençai
à lire. Les cinq dernières lignes n'étaient pas écrites de ma main ! C'était une
écriture complètement différente. J'en étais certain !

Parfois, je me réveille et je suis dans le passé; dans ce passé où tu te trouves, toi.


Je dois accepter ta mort et ton antériorité. Mais je ne peux pas. Lorsque je le
ferai, je pourrai accepter la vie. Une utopie à laquelle je ne crois pas, mais à
laquelle je m'appuie pourtant.

Je me souvins d'avoir pensé à une phrase pareille, mais que je l'avais jeté aux
oubliettes, en pensant que je ne devais pas encore aborder ce sujet.

Je fermai les yeux et laissai échapper un long soupir. Bébé! Mon bébé ! C'était
une voix assez lointaine. Une voix douce que je connaissais bien. .. . Je revins
dans la bibliothèque et me rassis devant mon bureau. Sans même réfléchir, je
recommençai à écrire de nouveau ; et par moment j'avais l'impression que ce
n'était pas moi qui rédigeais.

Au bout d'un certain temps, je laissai tomber mon stylo au côté du cahier et relus
ce que j'avais écrit. Je ressentis une énorme satisfaction. Et là, je compris que
réellement que je n'étais plus le même; et ce n'était pas seulement ce que me
transmettait Pablo, mais plutôt tout ce qui m'entourait. Les émotions confluaient
dans tout mon corps à travers les mots.

Je terminai mon travail et allais dormir. J'avais encore dans le corps ce


saisissement extraordinaire, ce boule- versement inouï, mais je n'étais pas
préoccupé. Tout m'était égal. Un labyrinthe plein de mystères, un fantôme qui
me poursuivait, des voix qui me parlaient. En fin de compte, c'est ce qui me
transmettait cette émotion, cette force; et c'est la raison pour laquelle j'étais ici....

. Tu as travaillé très tard?

- J'ai beaucoup écrit, oui.

Bien. J'ai le pressentiment que tu vas m'étonner. Je suis descendu hier alors qu'il
faisait nuit. Il n'y avait personne à la maison.

- Ah, oui. J'ai dû emmener avec moi Emilia en ville. Nous sommes rentrés très
tard.

.... Qui je suis! Il se mit debout et, aidé de sa canne, il s'approcha de moi en
appuyant sa main sur mon épaule.

Je ne suis qu'un vieil homme qui a trop vécu, qui a beaucoup voyagé et a connu
de nombreux drames dans sa longue vie ; des expériences souvent tragiques,
c'est vrai. Mais il n'y a rien de secret en cela et je peux t'assurer mon ami que
tout simplement tu as croisé mon chemin par hasard et tu m'es très sympathique.
Je pense que j'ai les moyens pour t'aider à être ce que tu veux être ; et ça serait
égoïste de ma part de ne pas le faire. Tu as du talent et moi je suis un grand
amateur de livres comme tu as pu le constater...

Il saisit la chaise qui était à côté de moi et s'assit. Ne pose plus de questions.
Mets tes craintes et tes appréhensions de côté. N'aies pas peur. Ton imagination
doit errer, vagabonder, laisse-la découvrir de plus en plus de fantaisie. Nos peurs
font partie de toutes nos émotions. Le cœur alors s'accélère, le cerveau se met
sur la défensive. Laisse couler ces sensations et écris... Tu finiras par trouver
cette passion, cette ivresse qui te fait tant défaut.

Tout cela me confondait comme toujours, et ses mots m'embrouillaient encore


plus, mais paradoxalement, ils me réconfortaient et m'inspiraient confiance. Je
crois que je vais perdre le peu de raison qui me Non. Je ne crois pas. Tu n'es pas
fou. Même si je reste. Je te connais depuis peu, je crois que tu es quelqu'un de
fort, derrière cette apparence de faiblesse.

Il me tapota le dos.

Je vois que tu as beaucoup écrit.


Oui. Mais c'est surtout la forme qui m'étonne, plus que la quantité. Je suis très
content pour toi. Cela veut dire que toutes ces énigmes et tes propres angoisses
sont à l'origine de cette transformation.

Pourquoi vous ne voulez pas lire ce que j'ai écrit ? Je n'ai jamais dit que je ne le
voulais pas. J'attends seulement le moment opportun.

Ses réparties étaient toujours les mêmes. Comme formatées, prêtes à l'emploi.
Ça m'agaçait. Elles ne disaient rien mais je m'en conformais.

Pourquoi tu ne te reposes pas aujourd'hui ? Appelle ton ami et va lui rendre


visite. Je ne me souvenais pas lui avoir commenté l'existence de mon ami
Moha...

... Mon ami paraissait un peu mieux. Il avait oublié pour un temps ses peines.

Alors, tu as beaucoup écrit ?

Il me regarda avec tendresse. La bouche encore emplie de graisse, il avait


allumé son inévitable cigarette, tout en suçant ses doigts.

Oui, mais ce n'est pas tant la quantité. C'est plutôt la façon avec laquelle j'écris.
C'est différent.

Il lâcha une bouffée de sa cigarette, sourit et inclina la tête, intrigué.

- Différent?

Oui. Enfin, mieux.

Et c'est quoi l'histoire ?

Je bus le reste de mon verre et poussai un petit rôt discret.

Ce n'est pas encore une histoire. Je suis en train d'écrire un essai sur moi, sur ma
femme et sur Pablo. Ah bon ? Je pensais que tu écrirais un roman.

Je vais le faire... Pablo veut que je change d'abord mon style, ma façon d'écrire ;
que je mette plus de passion dans les mots.

Il est un peu bizarre ton ami, non ? Au fond il avait un peu raison.

Oui, peut-être, mais c'est quelqu'un de bien. Il a beaucoup de connaissances.


C'est un érudit et à chaque fois il me fait découvrir de nouvelles expériences.
Il éclata de rire, fidèle à son bon sens rustique. ..

Je me dirigeai vers le bureau tout en admirant tous ces livres qui m'entouraient.
Cela faisait bientôt trois jours que j'étais ici et je n'avais rien lu. Je m'assis et pris
le catalogue. Je commençai à feuilleter les pages en lisant les intitulés. Un titre
retint mon attention. El Kitab Sams al-Ma'arif al-Kubrà (Le livre du soleil du
savoir su- prême) de Ahmad b. Ali al-Buni qui traitait de soufisme et de sciences
occultes. Je l'avais déjà vu cité dans quelques anciens traités occultes, mais
j'avais toujours pensé qu'il s'agissait d'une œuvre fictive, surgie de l'imagination
d'auteurs médiévaux un peu ésotériques.

Je me souvenais vaguement qu'il n'y avait que très peu de données


biographiques sur cet auteur. Ahmad al Bunni serait né au XIIème siècle à Bône,
l'Hippone romaine et l'actuelle Annaba, au nord-est de l'Algérie. Après avoir
passé toute sa vie au Maghreb, il émigra au Caire où il mourut très jeune vers
1225. En tant que Saint et marabout, sa tombe fut le lieu de pèlerinages de
nombreux croyants. Il fut également connu pour sa grande maîtrise de certaines
formules magiques et de prières incantatoires. Son immense savoir en matière
d'alchimie fait partie de la légende inconnue et obscure de cet auteur maghrébin.
Mais globalement, sa vie fut longtemps méconnue et pleine de mystères.

N9-12. Je cherchai le module N 9. Je posai l'escabeau sur le module


correspondant et après avoir gravi quelques marches, je trouvai l'étagère n°12. Je
cherchai avec le doigt les volumes jusqu'à tomber dessus. Je m'en saisis et revins
m'asseoir sur le bureau en le posant délicatement. Il s'agissait d'une édition très
ancienne, même si elle était bien conservée. Je l'ouvris tout doucement. La
première page portait les indications suivantes :

Abul Abbas Ahmad Ibn Ali Ibn Yusuf Al Qurashi al Sufi, Muhyi Al Din al
Bunni

Kitab al Maarif al Kubra Première partie du livre :

Le soleil des connaissances mystiques de notre seigneur et notre mawla, el


sheikh, l'imam, le 'alim, le pilier, la connaissance d'Allah, loué et béni soit-il!
Shihab el Din Ahmad al Bunni Qu'Allah nous concède les bienfaits de ses
bénédictions à nous et à tous les musulmans.

Amin.
Je feuilletai les pages jaunis de l'ouvrage. Il s'agissait d'un langage assez
hermétique. Je m'arrêtai sur un pas- sage qui retint mon attention:

[CONDITIONS POUR OBTENIR LA GNOSE] Allah! qu'Il soit glorifié! a fait


connaître la Vérité de Sa gnose, (...) ...

... Pour une fois, je ne me sentais pas inquiet mais plutôt euphorique.

Écris sur le passé. C'était le conseil de Pablo. Je fermai les yeux et serrai le
catalogue contre ma poitrine. Oui. C'était bien ma mémoire qui me parlait en
quelque sorte. C'était le passé qui m'enseignait, m'instruisait. Je commençai
d'abord à sourire puis j'éclatai de rire. Je me mis à interpeler les livres ..

Je pris les cahiers afin de me mettre au travail ; mais je ne savais pas lequel
choisir. J'avais besoin d'être animé, stimulé. Je me mis debout et commençai à
marcher dans toute la salle en regardant autour de moi, les livres, l'atmosphère
de la bibliothèque. Je cherchai en eux l'inspiration dont j'avais besoin.

Lorsque je posai le stylo à côté du cahier, je relus ce que j'avais écrit. Je ne


m'étais jamais exprimé ainsi, avec autant d'exaltation. Quelque chose avait
vraiment changé en moi. Et je savais que cette transformation était due à
l'influence de Pablo ou du moins à ce qui m'arrivait.

Parfois on exprime des mots qui au fond n'ont aucun sens. De simples paroles
qui reflètent peut-être un contenu, mais sans plus, vides d'émotions et de
passions. J'étais convaincu maintenant que, dans l'exercice d'écriture, si le
cerveau commandait la main de l'écrivain, c’est le cœur qui le guidait..

Je commençai à écrire vers dix heures du matin.

J'écrivis durant des heures. Les idées et les mots venaient d'eux-mêmes, les
phrases et les chapitres se dessinaient petit à petit de la façon la plus normale,
giclant de ma plume qui semblait sauter sur les feuilles. J'étais en train de
renaître. ... En regardant vers le labyrinthe, je fus impressionné par le fait que
l'énorme arbre touffu qui était à droite était complètement immobile malgré la
force du vent. La présence du labyrinthe me troublait. Il drainait tant de
mystères. Par moments, j'avais envie de sortir en courant d'ici, m'éloigner de tout
cet univers afin d'éviter de perdre la raison, mais d'un autre côté je voulais être le
témoin de ces évènements extraordinaires, voir jusqu'où cela pouvait me mener.
Je n'oubliais pas aussi que tous ces mystères
avaient une influence positive sur moi. L'après-midi, alors que j'étais plongé
dans l'écriture ...

Écoute-moi bien mon ami, je suis sûr que derrière chaque grand écrivain il y a
toujours un voile de mystère.. Il exhala longuement la fumée de sa pipe.

Et c'est justement ce qui génère des histoires incroyables, fantastiques.


L'imagination de l'être humain a besoin d'énigmes, de mystères, de secrets, de la
magie pour pouvoir créer.

Donc, si j'ai bien compris, c'est moi qui dois créer cette vérité ou ce grand
mensonge ou alors cette mystification ?

Je ne suis pas dans ton cerveau. Je décidai alors de lui raconter ce que j'avais
vécu à l'intérieur du labyrinthe...

Hier soir, je suis rentré dans le labyrinthe. J'étais dehors et un enfant m'a appelé.
Il m'a guidé à travers les galeries jusqu'à Gijón, en mille sept cent soixante-
quinze. J'ai rencontré et parlé avec un certain Antonio José de Olavide y
Jáuregui, un écrivain de l'époque qui a réellement existé. Comment expliquez-
vous cela ? Je peux vous assurer que je n'ai pas rêvé, je l'ai touché, j'ai senti des
odeurs, j'ai goûté une de ses liqueurs...

Il ajouta en soupirant.

Moi aussi, je suis passé par des évènements que je n'ai pas toujours compris sur
le moment, mais qui plus tard m'ont été d'un grand apport... Peut-être qu'un jour
tu auras la réponse à tout ça.

De toute façon, Don Pablo, je suis lié au passé, et ça m'inquiète un peu.

Tu as choisi le passé mon ami. C'est vrai que c'est moi qui te l'ai recommandé...

Il ouvrit ses bras.

Laisse donc le passé te parler.

.. J'avais complètement vidé le bureau de la biblio- thèque afin de mettre dans un


ordre précis les trois petits cahiers sur lesquels j'écrivais. Et je posai par-dessus
cette pierre merveilleuse qui m'attirait inexplicablement. Je l'observais en
silence. Je laissais mon esprit vagabonder.
Cette étrange pierre avait-elle autant de pouvoir ? C'était elle qui me poussait
vers mon passé ? Une source de savoir dont l'influence se notait
progressivement, et provoquait ces changements dans mes sensations ? Une
légende de Pablo ?

J'entendis frapper deux coups brefs à la porte qui s'ouvrit immédiatement. Pablo
apparut...

J'acquiesçai.

Tu as acquis beaucoup de maturité. Pourquoi en êtes-vous tellement convaincu ?


Alors que vous n'avez même pas lu ce que j'ai écrit.

Tu l'as dit toi-même... On notait une certaine satisfaction dans son visage.

Je sais combien il te presse que j'ouvre ces cahiers, que je lise ce qu'a produit ton
imagination et que je m'imprègne de tout que tu as écrit... Et je pourrais le faire
maintenant même si tu veux. Mais...

Il marqua un temps d'arrêt.

Le mystère se dissipera. Et il est même possible que tu te laisses aller, que tu te


relâches. En agissant ainsi, je sais que tu vas encore te dépasser... Je
l'interrompis:

Comment cette pierre est arrivée jusqu'à vous ? Il la replaça dans son coffret.
Ses yeux délavés semblaient épuisés, comme d'avoir été témoin de trop de
tragédies. Il soupira :

Elle est arrivée tout simplement. Comme de nom breux livres de cette
bibliothèque, qui sont uniques, comme cette maison...

Son sourire était las:

Disons que je collectionne des mystères...

Tu es à la moitié du temps que nous nous sommes accordés. Bientôt nous allons
savourer ta prose... Il alluma sa pipe et se tourna vers moi avec un large sourire.

Ma curiosité était trop forte:

Il n'y aura pas d'histoires, n'est-ce pas ? Je vais seulement écrire sur ces trois
personnages?
Je t'ai déjà dit que c'est une histoire. La tienne. La mienne. Et celle de ta femme.

Je pensais que ça n'était qu'une mise à l'épreuve et qu'ensuite vous alliez me


permettre d'écrire un roman.

Il tira sur sa pipe :

Veux-tu encore me faire confiance?

Je restai un long moment silencieux. Avais-je con- fiance en lui? Je finis par
hocher la tête. Oui.

J'étais de bonne foi malgré tout ce que j'avais vécu. Alors continue d'accomplir
ce que tu sais faire le mieux: c'est-à-dire écrire. Lorsque tout cela sera fini, tu
seras toi-même surpris...

Depuis que j'ai connu Pablo, ma vie a pris un tournant décisif, un changement
brusque. Je me sens plus sûr de moi. J'écris beaucoup mieux et il me semble que
je suis encore plus passionné par ce qui m'arrive. Et ce sont justement des
situations que je n'arrive pas à contrôler. C'est comme si quelque chose jaillissait
de ma personne. Quelque chose enfouie au fond de moi. Quelque chose
d'inévitable... Je sens que je suis en train de changer.

Je posai tristement mon regard sur lui, et dans mes yeux, on pouvait lire toute la
détresse du monde...

. Tu as beaucoup écrit. Et donc ce cahier, il est con- sacré seulement à ton


bienfaiteur ? Oui. Sur lui et sur tout ce qui l'entoure.

Et sur ses mystères, je suppose. Oui. C'est cela.

Il prit son café et se mit debout. Il empoigna une des chaises, l'approcha de la
baie vitrée et prit place:

Je vais me mettre ici. Comme ça tu ne seras pas distrait par ma présence.

Il s'installa confortablement et commença la lecture. Je détachai mon regard et


laissai vagabonder mes pensées.

Je fus tiré de ma rêverie par Moha qui me tapota l'épaule et qui semblait avoir
terminé la lecture. Il posa le cahier devant moi et appuya ses deux bras sur le
bureau :
Tu sais très bien que je ne suis pas un expert en la matière, mais après avoir lu
ça... oui... Tu as réellement changé Adam. Je pensais bien te connaître. Mais je
ne te reconnais plus.

Je m'assis devant mon bureau et commençai à écrire. Presque avec dévotion.


Une sensation inconnue jaillis- sait du plus profond de mon être, depuis mon
âme. Je ne voulais ne faire que cela : écrire. Écrire à en perdre la raison, écrire
fébrilement, écrire à ne plus distinguer entre le jour et la nuit, écrire jusqu'à en
oublier la soif et la faim, écrire sans m'arrêter, écrire jusqu'à ce que les lignes
commencent à danser devant mes yeux, écrire jusqu'à ne plus pouvoir tenir le
stylo, écrire à en avoir mal à la tête. Je m'arrêtais par moment pour relire ce que
j'avais produit: je fus surpris de découvrir des mots que je n'aurais jamais utilisés
dans de telles situations. Je remplis plusieurs feuillets et fermai le cahier
brusquement. J'étais en transe, mon cœur battait très fort! Je portai mes deux
mains à la tête et pressai mon front. Mon regard s'arrêta sur la boite où était la
pierre. Elle se trouvait juste à côté des cahiers; je l'ouvris et la fis sortir afin de
l'étudier. Et peut-être dans le but inavoué de trouver des explications à tant
d'inconnues. Elle provoquait en moi une extraordinaire fascination. .. , je dois le
reconnaître, le plus grandes que je possède.

Dans quatre jours, se terminera le délai que nous avons convenu tu dois remplir
ton contrat et finir d'écrire. À partir de ce moment, tout sera différent pour toi...

Il prit son temps, soupira et ajouta :

Tu devras affronter le plus grand des mystères. Mais je ne veux pas te faire peur.
Je ne parle pas de fantômes, ni de voyages dans le temps.

Il porta une cuillère de soupe à la bouche :

- Je parle de phénomènes beaucoup plus impénétrables, des actes qui


t'impliqueront pour le restant de ta vie.. Cet après-midi-là, j'avais le cerveau
plein d'images qui s'entrechoquaient et tourbillonnaient dans ma tête; je remplis
des pages et des pages de mes cahiers. Je me couchai assez tôt. Je m'allongeai et
réfléchis à tous les évènements ténébreux de ces derniers jours, pensant qu'il
serait préférable de fuir cette folie qui me ballotait dans le temps et l'espace, me
faisant vivre des phénomènes inexplicables, et dont j'ignorais le terme.

Patience m'a-t-on dit !


Si toutes mes interrogations ne trouvaient pas d'explications, je finirai par
perdre la raison. Tout était lié avec cette maudite initiation dont je devais suivre
les enseignements. Je disposais, pour le moment, d'assez de patience pour
supporter ces situations qui, pour la plupart des cas, étaient extrêmes, dans le
seul but de comprendre lorsqu'arriverait le moment attendu. Mais la lumière à
tous ces mystères tardaient. Et je ne savais même plus si voulais encore
apprendre et comprendre. Est-ce que tout cela valait réellement la peine ? Je n'en
savais rien. Il est vrai qu'un changement brusque et important s'était opéré dans
ma façon d'écrire et je me rendais bien compte que chaque événement que je
vivais faisait ressortir toutes ces sensations. Mais à quel prix ? Cette idée
m'angoissait. Je pris l'un des cahiers, celui qui traitait de Pablo, et essayai de
rédiger quelques lignes, mais je sentis que mon esprit se fermait complètement.
Ces changements étaient la cause de toutes ces sensations paradoxalement
parallèles! et contradictoires, de tous mes progrès en tant qu'écrivain et tout le
prix que je devais payer. J'essayai de relire ce que j'avais écrit pour essayer de
percevoir dans les mots ce sacrifice par lequel je devais passer.

Lorsque le jour tomba, une sorte de lassitude et d'impuissance s'abattirent sur


moi..

Je sursautai. Ce personnage odieux, celui de la porte de labyrinthe, était assis


face à moi. Avec son horrible sourire de faune que j'aurais voulu voir disparaître
à jamais. - Tu devrais être en train d'écrire au lieu de somnoler. Je fis un effort
pour détecter l'essence de cette odeur et devinai enfin. C'était un parfum de
papier brûlé. Il ex- halait de sa bouche et de tout son être une émanation de
feuilles brulées qui emplissait toute la pièce et donnait la nausée

Qu'est-ce que vous voulez ?

Rien de spécial. Parler avec toi. Voir en quoi je peux t'aider, me répondit-il avec
son sourire de papier brûlé. Tu oublies que je fais partie de ton apprentissage?

Je n'ai pas besoin de votre aide. Vous n'êtes qu'un personnage répugnant,
exécrable et odieux. Vous me dégoûtez.

Merci pour tous ces compliments. Il redevint sérieux. Je distinguais plus


nettement ses yeux tigrés qui me transperçaient...Je regardai vers le côté éloigné
de la fenêtre et je la vis.

Mon bébé !!!


La voilà, ton adorée.

L'horrible personnage était derrière moi et me susurrait ces mots à l'oreille. Il


était presque collé à moi. Je me demandai comment il avait fait pour monter
aussi vite. Il me souffla à l'oreille d'un ton moqueur:

Je vais vous laisser seuls. Vous voulez un peu d'intimité, non?

Je tournai la tête et il n'était plus derrière moi. Je regardai vers le bas et comme
s'il n'avait jamais bougé, il était assis sur sa chaise m'observant avec cynisme. Je
tournai mon regard vers ma femme. Le grenier n'était pas très large, mais assez
long. J'apercevais au fond un lit où elle était assise me souriant. Je me dirigeai
vers elle:

- Mon bébé, mon amour.

Une douce émotion s'empara de moi..

Il te reste combien de jours d'écriture dans cette maison ?

Je voyais un peu à quoi il voulait en venir.

Quatre jours.

Tu m'as bien dit, il y a quelques jours de cela, que bien que ces «visions »
t'embrouillaient et te déconcertaient, tu voulais voir à quoi tout cela allait te
mener, non ? Alors, ne baisse pas les bras.

Il ajouta, tout en allumant une cigarette :

Si tu n'es pas devenu fou durant ces onze jours, tu ne vas pas le devenir pendant
les quatre derniers. Essaie de découvrir ce qu'il y a derrière toute cette folie
comme tu dis. Et peut-être ça en vaudra la peine? Tu sais quoi ? Je ne crois pas
que tu deviennes fou. C'est plutôt l'âge

Ou alors la peur.

Les fantômes n'existent pas mon ami. Je suis rentré moi-même au cœur même
du labyrinthe et je n'ai rien vu d'inquiétant ni d'anormal. Seulement une
incroyable paix intérieure. Mon impression est que c'est ta prodigieuse
imagination qui te joue des tours, ton passé qui te donne des hallucinations et
qui te permet d'écrire après... et me dirigeai vers la baie vitrée pour contempler
le paysage. Le mystérieux labyrinthe me faisait face comme pour me narguer et
abuser mon esprit pris dans le chaos le plus absolu. J'étais sûr qu'aussi bien la
pierre que le labyrinthe, formaient la même conjonction. Il me suffisait
seulement de savoir pourquoi...

Je retournai au bureau et après avoir pris le cahier au nom de ma femme, je


commençai à écrire avec fougue et ardeur. Je me rendis compte que mon travail
était arrivé à un niveau de consistance où enfin l'idée se transforme en réalité..

Il y J'y ai habité longtemps, face à la basilique du Sacré-Cœur. La construction


du temple est fabuleuse a une image du Sacré-Cœur qui est fascinante. Les bras
en croix ouverts. Comme un pont entre le ciel et la terre. Tu sais que je ne suis
pas très croyant, mais cette image résume très bien ce que nous sommes toi et
moi.

Devant mon air dubitatif, il poursuivit :

Oui, mon ami. Nous sommes des passeurs de cultures. Un pont entre
l'imagination et ceux qui aiment les lettres.

- Tout se résume à cela ?

Et ça ne te paraît pas assez ? Un livre peut te faire découvrir la vie, t'émouvoir et


par-dessus tout, c'est l'existence même. J'adore cette citation de José Saramago
qui disait, je crois : Tout le monde me dit que je dois faire du sport, que c'est bon
pour la santé. Mais je n'ai jamais entendu dire à un sportif qu'il doit lire aussi...
Que c'est bon pour sa santé mentale...

..De retour à la maison, je montai rapidement à la bibliothèque. Je m'assis à mon


bureau et pensai aux derniers évènements. Je me mis à écrire avec fougue et
exaltation.

Tu as le don de susciter des émotions chez le lecteur. J'ai ressenti des sensations
uniques, singulières, comme si j'avais vécu moi-même ces situations et je me
suis parfois identifié à toi.

Il fit un geste de la main :

Il y a une évolution fondamentale dans ce que tu as écrit. Tu sais ce que cela


veut dire ?

Je suppose que c'est un élément positif. Une grande partie de cette


transformation, c'est à vous que je la dois... Même si nous avons eu quelques
désaccords...
Je ne vais m'attribuer qu'une infime partie de ce changement, comme tu dis.
Détrompes-toi. C'est comme à l'école, le professeur peut être très bon, mais si
l'élève n'assimile pas, ça ne sert strictement à rien.

Merci alors de dire que je suis un bon élève... il paraissait lire mes pensées.

- Mais, soyons patients. On aura le temps de parler de tous ces côtés obscurs.
Pour le moment, je veux consacrer quelques instants à ton histoire.

Il prit le cahier qui portait mon nom.

Ton histoire est très triste. Ta vie fut aussi et sur- tout insipide, pénible et
monotone. Comme si toutes les passions qu'il y avait en toi se réveillaient
seulement maintenant. Tu l'as racontée de façon magistrale et sans concessions.
Tu y as mis tout ton cœur. Dans chaque mot. Et dans chaque phrase. Avec ce
style qui nous donne envie de toujours vouloir en savoir plus. Tu as relié une
suite d'évènements de plus en plus émouvants. J'y ai trouvé de la profondeur
intellectuelle et du sentiment. Des arguments irréprochables, reflet de ton propre
vécu.

- C'était facile pour moi de raconter tout cela. J'avais tous les éléments en main.
Ils étaient là, devant moi. Il me suffisait simplement de tendre la main et de
forcer mon cerveau pour que les souvenirs jaillissent avec précision.

C'est vrai. Mais tous ces souvenirs, il faut leur mettre un condiment spécial. Le
plus exquis des plats n'aura du goût que si tu lui ajoutes du sel, du poivre... et
que tu saches le bon dosage. Toi, tu as su lui mettre cet ingrédient essentiel et
indispensable qui s'appelle « sentiment ».

Il laissa le premier cahier et prit le second, celui consacré à ma femme.

Que puis-je dire sur ce que tu as écrit ici ? En plus des sentiments, on y trouve la
plus grande des qualités chez un écrivain, ce que j'ai toujours admiré : la
puissance de l'écriture, la sincérité et la profondeur. Lorsque tu parles de ton
épouse, tu la décris telle qu'elle est, de façon à révéler et expliquer ses vertus,
mais aussi ses faiblesses, ses contradictions, ses peurs et à travers elle, tes
angoisses à découvrir qui elle était réellement. Et...

Il saisit le troisième qui portait son nom.


Quant à ce cahier, c'est celui qui m'a le plus impressionné. C'est peut-être le
meilleur des trois. Et ce n'est pas parce qu'il m'est consacré... C'est là où est
dissimulée toute la magie.

Il me sourit en clignant de l'œil..

J'ai exprimé tout ce que j'ai vu ou cru voir. Ici, mon ami, tu as écrit avec toute
ton âme et ton intelligence. Tu as accompli une fusion surprenante et
prodigieuse, un panachage de fantaisie, d'émotions, d'amour, de découragement,
de colère... Le tout enveloppé d'une intensité inattendue. Tu arrives à faire
douter le lecteur et s'interroger: est-ce que l'écrit est une fiction ou la réalité ?

Chaque mot écrit reflète ce que j'ai vécu : un voyage au XVIIIème siècle, des
rêves tellement vrais qu'ils paraissent réels, cet être cynique qui me torture sans
cesse... ce personnage arabe sorti du Moyen-âge...

Je mentionnai ce personnage en dernier, espérant voir une réaction de Pablo qui


encaissa le coup sans bouger. Je perçus cependant comme un léger changement
dans son sourire espiègle.

C'est ce que l'on ressent en lisant ton texte. Il est impossible de savoir si c'est la
réalité ou le fruit de ton imagination. Bien. Et maintenant ? Suis-je préparé pour
écrire

Une belle histoire, un bon roman? Il croisa les bras comme pour m'indiquer une
évidence et répondit :

- C'est déjà fait. Tu ne le vois pas ? Comment ça ? Qu'est-ce que je devrais voir ?
Il prit les trois cahiers et les soupesa devant moi. Tu l'as déjà ton roman. Une
histoire pleine de tristesse, d'amour et de fantaisie. Tu n'as plus qu'à unir toutes
les bribes d'histoire. Tu as accompli le plus gros mon ami.

- Je suppose que tu imagines ce que va être l'étape suivante? Il te suffit


seulement de reconstituer le puzzle. Et tu ne disposes que de très peu de temps.
Seulement trois jours. N'oublie pas que je dois partir très bientôt pour un long
voyage.

Il s'approcha presqu'en boitant de la baie vitrée. Trois jours! C'est tout ? Ça sera
suffisant? Il observait le jardin avec attention. Il se tourna vers moi.
Je t'ai demandé deux semaines pour remplir ces cahiers. Et tu vois le résultat.
Crois-moi, trois jours seront plus que suffisants. Il te restera même du temps si
tu restes concentré et ne te détournes pas de ton travail.

Et quand cela sera fini ?

C'était la question qui me préoccupait le plus. Lorsque tout cela sera terminé, tu
devras prendre une décision. Peut-être la plus importante de ta vie.

épaule.

- Je t'ai demandé un jour de me faire confiance. Et je pense que je ne t'ai pas


déçu. Je dois encore te le redemander. Tu devras choisir, une fois que tu auras
ter- miné ton histoire, ce roman que tu voulais tellement écrire et terminer, cette
aspiration légitime que tu portes en toi depuis ton plus jeune âge. Je ne veux pas
que tu détournes ton attention de cette ultime tâche.

Je fermai les yeux, le cœur empli de sensations inouïes, prêtes à jaillir à tout
moment. Même si j'étais obsédé par le fait de connaître cette dernière révélation,
je me devais de ne plus le questionner. Je me consacrerai à unir le puzzle.. Il ne
saisissait pas encore. Si j'arrive à assembler ce que j'ai écrit dans les trois
cahiers, j'aurai une histoire incroyable. Ce n'est pas évident. Tu ne la vois pas,
comme moi au début. C'est en fait une histoire d'amour et de tristesse, avec un
brin d'illusion, de surnaturel, et un peu de fantaisie. Tous les ingrédients
nécessaires pour faire un bon roman.

Il me sourit et se caressa la moustache. Il faisait toujours ce geste lorsqu'il


voulait essayer d'assimiler ce qui lui échappait.

- Attends. Laisse-moi reprendre mon souffle. Tu as dans ces cahiers un essai sur
toi, un autre sur ta femme et un dernier sur Pablo ? Ce ne sont pas trois
histoires?

Je me sentais galvanisé et tout excité.

Et tous ces mystères qui te préoccupaient tant?

Je dois consacrer tout mon temps à finaliser cette œuvre. Lorsque mon travail
sera achevé, Pablo m'expliquera tout. L'essentiel pour moi, c'est mon œuvre.
L'explication de toutes ces énigmes, c'est pour plus tard. Je dois confiner tout
cela au second plan. ..: - Merci. Je peux le faire tout seul. Montons à la
bibliothèque. On sera plus tranquille pour parler.
Assis face au bureau, il reprit le manuscrit et le feuilleta de nouveau. Tu as
pensé au titre ? -Pas encore. Et de plus, j'aimerai bien que vous me donniez votre
avis.

Avec grand plaisir.

Il examina rapidement le manuscrit :

Le titre est fondamental. Il doit être accrocheur. C'est ce qui impacte le plus le
lecteur. Qu'est-ce que tu as de prévu ?

J'y ai beaucoup pensé et je tombe toujours sur le passé.

Il te faut alors ce mot dans ton titre. C'est avec ça que tout a commencé. Tu t'en
souviens ? Ce n'est pas grave. On finira bien par trouver.

Il déposa le manuscrit sur le bureau. J'aurai le temps de le lire attentivement...


Mais...

Parlons plutôt. Il me semble que c'est vous qui devez parler.

D'accord. Ce que tu dois savoir en premier, c'est tout ce qui me concerne


personnellement. Mais avant tout, je vais te demander d'ouvrir ton esprit et
laisser de côté tout ce qui peut te paraître à priori invraisemblable si tu veux
comprendre ce que je vais te confesser.

Ces préambules ne furent pas pour me rassurer. Je souris néanmoins, légèrement


nerveux et perplexe. - Je vois bien dans quel état tu te trouves...

Parfois ce qu'il y a de plus extraordinaire arrive de la façon la plus fortuite et


inattendue. Il y a peut-être un seul élément qui n'a pas d'explications. C'est le
pour- quoi de certains faits. Mais la question n'est peut-être pas là. Étant donné
que j'ai survécu longtemps, trop longtemps sans le savoir.

Il s'arrêta, prit tout son temps et me dit en examinant ses mains aux doigts fins et
bien soignés : Tu t'es demandé quelque fois quel âge j'avais ?

Oui. Des fois.

Je suis né le deux janvier de l'an de grâce mille cent quatre-vingt-douze à


Granada, trois siècles exactement avant la chute de la présence arabe en
Espagne, en mille quatre cent quatre-vingt-douze.
Il s'arrêta et posa un regard impassible sur moi. Mon visage se transforma,
incrédule.

Comment ? Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire.

Tu as bien entendu. Je sais, ça peut paraître incompréhensible.

Je l'interrompis d'un rire nerveux :

Ça l'est. Je n'ai pas terminé. Je t'ai bien demandé d'ouvrir ton esprit.

Il continua:

Est-ce que tu sais ce qu'est la réincarnation ? Vaguement. C'est quand on meurt


et que notre es- prit ou notre âme revit dans la peau d'un autre.

C'est plus ou moins cela. La réincarnation, littéralement retour vers la chair,


représente un mécanisme de survie ou de continuation après la mort par lequel
un certain principe immatériel et individuel, l'âme, la substance vitale, la
conscience individuelle, l'énergie, voire l’esprit accomplirait des passages de vie
successifs dans différents corps humains, animaux ou végétaux, selon les
théories. A la mort du corps physique, l'âme quitte ce dernier pour habiter, après
une nouvelle naissance, un autre corps.

Je me taisais et le regardais, abasourdi.

- Je suis donc la première réincarnation consciente de Abul Abbas Ahmad Ibn


Ali Ibn Yusuf Al Qurashi al Sufi, Muhyi Al Din al Bunni que l'on connaît
surtout par le nom de Al Bunni.

Il me sourit malicieusement:

- Et que tu connais par ses précieux conseils, puisque tu l'as rencontré je crois,
non? - Et dont vous possédez une copie de son ouvrage Kitab al Maarif al Kubra
dans votre bibliothèque. Et dont tu as pu voir le portrait à l'intérieur du livre.
Portrait assez ressemblant, tu ne trouves pas ?

- Vous vous doutez bien que votre récit est tout simplement ahurissant, inouï, je
dirais même à la limite de l'invraisemblable et du fantastique.

- Ce qui serait étonnant, c'est que ça ne le soit pas.

Et je comprends ta stupéfaction mon ami.


- Continuez s'il vous plaît. Je veux tout savoir. Donc vous seriez la première
réincarnation d'Al Bunni. Cela veut dire qu'il y en a eu d'autres.

Très bien cher ami. Je vois que tu commences à me croire... Effectivement


depuis plus de neuf siècles, je me suis réincarné en de nombreux personnages
qui tous, plus ou moins, ont eu un impact sur la vie sociale, religieuse ou
culturelle de leur époque.

- Et vous vous souvenez de toutes vos réincarnations? de tous ces personnages?

Il y en a tellement eu. Je peux te citer parmi les plus importants de la civilisation


arabe, Muhammad Ibn Ibrahim Ibn Ahmed Al Abbassi de Murcie vers l'an 1400.
J'ai exercé à Granada. J'ai écrit des traités sur l'astronomie, les mathématiques, la
théologie. On me connait surtout par mon Histoire des animaux. .. Assis face à
Pablo, je soupirai fortement tout en détaillant le plafond de la bibliothèque et son
architecture d'armatures en bois.

C'est de la folie tout ça.

Non, Adam. Crois-moi. Il te faut seulement ouvrir ton esprit et dépasser ton a
priori.

Il me parlait tranquillement tout en surveillant mes réactions.

J'essaie d'assimiler tout ce que vous me racontez mais je vous assure que c'est
difficile, pour ne pas dire impossible et insensé. Personne ne peut vivre presque
deux cents ans, personne n'est immortel. Et quant à cette histoire de
réincarnation... C'est vrai Mais là, on ne parle plus de références. .. idées et vos
écrits... Cette pierre, dont on peut dire qu'elle est... magique, est devenue une
arme essentielle et fondamentale. Elle a créée en moi ce désir d'aider,
d'enseigner. Et au fil du temps, j'ai rencontré, puis cherché des personnes dont je
percevais des sentiments à fleur de peau, comme toi. Je savais que faire jaillir
ces nobles sentiments et les mettre à la disposition des autres donnerait les plus
belles histoires. Tu vois tous ces livres Un grand nombre est le résultat de cette
œuvre désintéressée et altruiste. Je ne sais plus le nombre d'écrivains qui sont
passés par mon modeste apprentissage tout au long de plus d'un siècle. Et tous,
ces femmes et ces hommes, sont arrivés à créer de nouveau cet intérêt pour la
lecture et pour le livre en général.

Et voilà que tu apparais dans mon univers. Toi, tu n'étais pas seulement
quelqu'un disposé à apprendre. Certains signes m'ont laissé croire que tu pouvais
aller plus loin. Disons que tu es arrivé au bon moment. J'avoue que cette noble
tâche m'a épuisé. Et à mon âge, je sens le poids de toutes ces années. Comme je
te l'ai déjà dit, je suis en fin de cycle. Il est temps que quelqu'un prenne la relève.
Tu n'y es pas obligé bien sûr. Moi non plus. Mais mon cœur me disait que je
devais le faire. Et d'ailleurs, si tu refuses, tu seras malgré tout un grand écrivain
qui laissera son empreinte sur son époque. Mais, il se peut qu'avec le temps, le
livre, la littérature retombent dans l'oubli. Je ne pense pas disposer d’assez..
Pieuse aines de personnes. Parmi les visages connus, des écrivains notoires dont
les écrits l'avaient enchanté.

Un sentiment incompréhensible envahit tout mon être. Je secouai la tête pour


chasser ces images. Je me mis debout et m'approchai de la fenêtre. Le labyrinthe
s'étalait imposant et majestueux devant moi. J'eus la sensation que des milliers
d'yeux inquisiteurs étaient posés sur moi.

Je me rassis à mon bureau et commençai à écrire, la plume fluide et effrénée :

Le destin est une énigme indéchiffrable et obscure. Nous sommes, quelques-uns,


probablement élus pour occuper un rôle déterminé et résolu en ce bas monde ou
dans cet univers qui existe au-delà de tout ce que nous connaissons et avec
lequel nous sommes connectés à travers une finalité apparente où tout est
possible. Là où le temps n'existe pas et où la distance se fait toute proche. Là où
rien n'est réel, excepté cette histoire complexe relatée par l'incroyable
imagination d'un être divinement inspiré

Si l'on unit des lettres, on obtient des mots. Si l'on unit des mots, on crée une
histoire.

Il n'y avait plus de doutes. C'est ainsi que devait commencer mon histoire. Je
souris en ressentant une agréable sensation qui envahit mon corps en relisant
encore et encore cet extrait. Je n'étais peut-être pas à la hauteur des meilleurs
écrivains de l'histoire, mais il me semblait qu'en peu de mots, j'avais exprimé
avec une prodigieuse clairvoyance et un subtil discernement ces moments
surprenants et fabuleux qui m'avaient fait voyager dans le temps jusqu'au
lointain passé où j'avais trouvé ces trésors cachés et incompris. Trésors qui m'ont
introduit dans un monde différent de celui que je connaissais, un monde occulte,
secret.
J'avais uni des lettres, uni des mots et j'avais créé une histoire. Mais en mon for
intérieur, j'avais encore cette appréhension. Il me restait très peu de temps. Pablo
de- vait partir et j'avais à prendre cette délicate et difficile décision..

- Je dois te donner quelques indications dans le cas où tu acceptes ma


proposition. Et même si tu n'acceptes pas... Tu dois les connaître après ma...
disparition.

Je vous écoute.

Je vais essayer d'être clair.

Il ouvrit le coffret où était déposée la pierre et la prit dans sa main.

Tu sais, malgré toutes ces années, je n'ai jamais pu savoir quelles sont ces forces
occultes ou cet être suprême qui a mis en branle tout ce processus, ni dans quel
but, ni même d'ailleurs comment cela pourrait s'arrêter. Je sais seulement leur
ultime finalité que je crois avoir accompli amplement. Ce dont je suis sûr, c'est
que tout a commencé grâce à cela. Il me désigna la pierre qu'il tenait dans sa
main et poursuivit :

Si tu décides de continuer mon œuvre, tu ne devras jamais t'en éloigner. Disons


que ça sera en quelque sorte ta source d'inspiration et le seul élément qui te
donnera les moyens pour ce que tu te proposeras d'accomplir. Dans le cas où tu
estimeras qu'il te faut suivre une voie, disons normale, et que tu décides de ne
pas prendre le relais, tu dois oublier cette pierre, la cacher en un lieu sûr. Ce qui
te paraît aujourd'hui être une folie, pourra te sembler important dans le futur.
Dans les deux cas, ça sera ton plus grand trésor. Mais il y a une chose que tu
dois savoir: il ne faut jamais que cette pierre soit trop loin du labyrinthe; sinon,
tout ce qu'elle a de pouvoir magique et ésotérique, disparaîtra à tout jamais. Et
lors- que tu auras besoin d'un conseil, je te recommande de pénétrer à l'intérieur
avec la pierre, tu comprendras des secrets inimaginables.

Et pour vous ? Que se passera-t-il ? -Je te l'ai dit. J'emmène les cendres de ma
fille et je pars voir les quelques endroits qu'il me reste encore à voir ... Je ne le
sais pas.

Et comment vous savez que ça fonctionnera avec moi ? Lorsque tu as refermé ta


main sur elle, tu as eu une vision, n'est-ce pas ? Je n'ai pas besoin d'autres
preuves.

Il se mit debout.
- Pardonne-moi mon ami. Je dois te laisser. Je pense t'avoir tout dit. Tu
découvriras tout le reste au fur et à mesure des évènements tout seul.

- En supposant que je décide de prendre votre re- lève, que je me fonde dans
toute cette folie, et pardonnez-moi de m'exprimer ainsi, qu'est-ce que je dois
changer dans ma vie de tous les jours ?

Absolument rien. Tu resteras toujours le même. Mais n'oublie pas qu'avec le


temps tu finiras par perdre ceux que tu aimes.

Adam comprit qu'il se référait à Moha.

Tout le reste sera exactement pareil. Tu continueras à écrire. Tu vas être un


écrivain reconnu. Et c'est là que tu dois être très prudent...

C'est-à-dire ?

Il arrivera un moment où pour les gens, pour tes admirateurs, ceux qui suivront
ta carrière littéraire, tu devras mourir.

Il lui dirigea un regard très sérieux.

Personne ne doit connaître ton secret. Jusqu'au jour où tu trouveras, comme c'est
mon cas aujourd'hui, quelqu'un qui te succèdera pour continuer ton œuvre. Ah
bon ?

Qu'est-ce que les gens penseront si dans cent ans, tu continues de publier des
livres ? Qu'est ce qui se passera?

- Bien. Je crois t'avoir tout dit. Repose-toi. Tu peux écrire sur tout ce dont on a
parlé aujourd'hui. Ça peut être intéressant pour le lecteur. On se verra au
moment du déjeuner. On part demain soir et j'aimerais bien que tu sois présent
pour te dire au revoir..

Prends soin de toi. N'aies pas peur de prendre des décisions. Continue d'écrire et
de donner du plaisir à tous ceux qui te liront. C'est ce que tu sais faire le mieux.
Si jamais il y a quelque chose là-haut, et qu'on peut voir ce qui se passe dans ce
bas-monde je serais très fier de toi..

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