0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
724 vues245 pages

Rania : Entre Tradition et Rébellion

Ce résumé décrit la situation d'une jeune femme nommée Rania qui vit dans le nord de l'Afrique au début des années 1920. Elle est envoyée chez son oncle pour s'occuper de sa tante malade, mais son oncle découvre qu'elle lit des livres et journaux considérés comme dangereux et subversifs.

Transféré par

Stéphanie Laronze
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
724 vues245 pages

Rania : Entre Tradition et Rébellion

Ce résumé décrit la situation d'une jeune femme nommée Rania qui vit dans le nord de l'Afrique au début des années 1920. Elle est envoyée chez son oncle pour s'occuper de sa tante malade, mais son oncle découvre qu'elle lit des livres et journaux considérés comme dangereux et subversifs.

Transféré par

Stéphanie Laronze
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Table of Contents

TITRE
PREMIÈ RE PARTIE. LE CHOC
1. UN ARBRE DANS LE VENT
2. LA TRAHISON
3. LA MEILLEURE DES HOSPITALITÉ S
4. ACTION !
5. UN QUINTAL ET DEMI
6. LA VIEILLE ET LES ŒUFS
7. LA VACHE DE SATAN
8. UNE ESPÈ CE D’ACCORD TACITE
9. À BONNE É COLE
10. UN MARIAGE BIEN MENÉ
11. L’HISTOIRE DE LA GLACE
12. LE BEL É TÉ
13. L’ŒIL À TOUT
14. LES DEUX HAINES
15. AU MARCHÉ
16. UNE FEMME SOURIANTE
17. JOURS DE TROUBLES
18. DE GROS ENNUIS
DEUXIÈ ME PARTIE : LE GRAND VOYAGE
19. LE JUGURTHA
20. LA NUIT ET LES RÊ VES
21. LA MAIN
22. UN CARREFOUR DE DOULEURS
23. LE FRÈ RE ET LA SŒUR
24. UNE NUIT CHEZ GABRIELLE
25. LE GOÛ T DE LA RICHESSE
26. LE GRAND MURMURE
27. UN PAYS LIBÉ RÉ
28. LE PRÉ TENDANT
29. KINDER DES VATERLANDS
30. POUR UN VERGER
31. EN PAYS OCCUPÉ
32. UNE TÊ TE DE MOUTON GRILLÉ
33. OTTO
34. FASCINATION
35. LE RETOUR
TROISIÈ ME PARTIE : UN AN APRÈ S
36. UN VRAI RUSÉ
37. SCARADÈ RE
38. UNE LEVÉ E EN MASSE
39. LES PRÉ PONDÉ RANTS
40. L’ORAGE
41. LA CHASSE
42. UN SPECTACLE É DIFIANT
43. LA TROGNE
44. LA SOIRÉ E DE GANTHIER
45. UN DYNAMITEUR
46. LE VENT DE L’ORGE
47. À TRAVAIL É GAL, SALAIRE É GAL
48. LA GRANDE MANŒUVRE
49. LES BÊ TES DE L’ENFER
HÉ DI KADDOUR

LES PRÉ PONDÉ RANTS

roman

GALLIMARD
PREMIÈ RE PARTIE. LE CHOC

Nahbès, Afrique du Nord


début des années 1920
1. UN ARBRE DANS LE VENT
Elle lisait plus de livres en arabe qu’en français. Ça avait rassuré son père, mais il avait fini
par se rendre compte que certains livres arabes étaient aussi dangereux que les livres
français. Elle s’appelait Rania, vingt-trois ans, sculpturale, des yeux en amande, c’était la
fille de Si Mabrouk, Mabrouk Belmejdoub, un grand bourgeois de la capitale, ancien
ministre du Souverain. Elle était veuve, son mari était mort quand elle avait dix-neuf ans, il
était beau, ils s’adoraient, il avait lui aussi le goû t des livres, et comme il y ajoutait celui du
combat il avait disparu dans un fracas d’obus en Champagne.
Elle était retournée vivre dans la maison de son père à qui il arrivait de dire : « Nous
avons chacun perdu notre moitié. » Au bout d’un an, il avait commencé à lui chercher un
nouveau parti. Elle ne refusait pas les prétendants : « Si tu veux que j’épouse cet imbécile,
j’obéirai », et c’était le père qui se retrouvait au bord des larmes parce que sa fille ajoutait :
« Ce sera comme… une tombe avant la mort. » L’imbécile était éconduit.
Quand un autre homme se présentait, elle le qualifiait sans trop attendre, c’était un
violent, un édenté, ou un malpropre, ou un profiteur. Elle ne se perdait pas en détails. Elle
rassurait pourtant son père, elle finirait par trouver un bon parti. Il s’inquiétait parce
qu’elle avait comme un handicap, elle était plus grande que la moyenne des hommes, elle
soutenait leur regard, avec l’allure de celles qui, dès l’enfance, ont fait tenir un panier sur
leur tête. Le panier, personne ne l’y avait obligée, elle avait voulu faire comme les
domestiques.
Pour la pousser à être moins difficile, sa vieille servante avait un jour lâ ché un dicton : «
La pomme restée par terre, les vers s’y mettent. » Elle avait répondu qu’elle n’était pas un
fruit. Quant aux livres, elle en discutait avec son père comme elle l’avait fait avec son mari,
et elle ne tenait pas à devenir la femme de quelqu’un qui lui demanderait d’y renoncer.
Le frère aîné de Rania, Taïeb, la poussait aussi à se remarier. Il était uni à une femme dont
la famille était encore plus puissante que la leur, et qui l’obligeait à filer doux. « Il a raté son
mariage, disait Rania, il faudrait que le mien soit pire. » Son père la protégeait mais il
n’oubliait pas qu’un jour Taïeb hériterait de l’autorité.
Au milieu de l’hiver 1920, l’oncle Abdesslam, un propriétaire des environs de Nahbès, une
ville du Sud, avait demandé à Rania de venir diriger sa maison : sa femme était malade,
alitée. Rania avait accepté, et Si Mabrouk avait donné son accord, soulagé de la voir un
temps s’éloigner des lieux du chagrin, des pressions de Taïeb, et de certaines amies dont les
maris étaient de plus en plus hostiles au protectorat que la France avait installé sur le pays.
Rania aimait la ferme, elle y était souvent venue prendre le bon air dès qu’elle avait su
marcher, elle avait planté des arbustes, mené des chèvres, creusé des rigoles, fauché de
l’orge à la serpette. Elle avait longtemps élu domicile dans un gros figuier à cabane et
balançoire, jusqu’au jour où sa tante avait décidé que ce n’était plus convenable. Elle avait
remplacé le séjour dans l’arbre par des escapades à travers champs et connaissait le
moindre recoin des neuf cents hectares de la propriété. On avait fini par lui interdire de la
parcourir sans être vêtue de façon décente et pieuse, et accompagnée de deux servantes.
Elle n’était plus retournée à la ferme depuis son mariage. Son oncle était venu la chercher
à la gare de Nahbès. Elle avait fait le tour de la voiture : « C’est une Renault ? — Tu
t’intéresses à ces choses ? avait demandé l’oncle. — Une veuve peut s’intéresser à des
choses licites. — C’est licite pour l’homme, pas pour la femme. — La voiture, c’est peut-être
ce qui me fera reprendre un mari. » Elle répondait ! L’oncle s’était dit qu’il vaudrait mieux
la renvoyer, mais sans vexer son frère. Il attendrait.
Elle avait embrassé sa tante, demandé à son oncle le nom du médecin qui la soignait. «
C’est le docteur Pagnon. — C’est un boucher ! — Il dit qu’elle va mieux. — Berthommier est
toujours là ? Fais-le venir. » C’était un ordre. Berthommier, la mine sombre, avait prescrit
des calmants pour les douleurs. Rania avait continué à donner des ordres. Elle avait pris la
domesticité en main. « Tu t’occuperas de tout ce qui concerne la maison, comme ma femme,
avait dit Abdesslam, moi je continue à m’occuper des terres, du bétail et de la vente. » Elle
avait vite compris que la femme s’occupait également des terres, du bétail, de la vente, et
qu’on la craignait bien plus que son mari. Là encore, la jeune veuve était devenue
indispensable. Personne ne maniait les chiffres comme elle.
Et pendant qu’elle assurait toute l’intendance, son oncle pouvait continuer à s’occuper de
l’essentiel : les séances de lettrés, et aussi de buveurs, qu’il organisait chez lui deux fois par
semaine, une assemblée composite, d’hommes eux-mêmes composites, des conservateurs
imbus de réformes, des rationalistes qui se mettaient à vénérer des marabouts dès que leur
diabète se faisait menaçant. « Rissalat at-Tawhid », avait-elle dit un matin en rangeant les
livres qui étaient restés au salon au milieu des bouteilles. Devant la tête de son oncle, elle
avait ajouté : « C’est bien ce qui est écrit sur la couverture ? »
L’oncle n’avait pas été dupe, elle connaissait ce qu’elle tenait en main, la Lettre sur
l’unicité, de Mohammed ‘Abduh, qui passait pour un athée… Il eut un vertige. Il fit ouvrir les
malles de sa nièce, il y trouva des romans égyptiens parlant de libération de la femme… la
collection Hachette des grands écrivains, Rousseau, Hugo… et même un Cours de
philosophie positive ! Sa nièce voulait en savoir plus que les hommes, ce n’était bon ni pour
elle ni pour la famille. Il osa téléphoner à son frère. « C’est trop tard, lui dit Si Mabrouk, tu
veux que je l’empêche de lire ? que je la batte ? que je l’enferme ? J’ai voulu avoir une petite
fille merveilleuse, elle a grandi… Comment va ta femme ? » La conversation avait été
longue, elle s’était conclue dans la froideur.
L’oncle avait annoncé à sa femme que Rania faisait ses bagages, elle repartait dans la
capitale. La tante n’avait rien dit, une femme ça se soumet. Mais son regard avait suffi à
désarçonner son mari : le voile de la mort. On ne peut rien contre ce que la mort fait passer
dans les yeux des femmes. On les en a toujours menacées, et depuis elle est là , agitant ses
plis derrière le moindre de leurs actes de soumission.
Le plus dur avait été d’obtenir de Rania qu’elle accepte de rester. « Mon père ne sera pas
content qu’on me traite comme un sac ! » L’oncle avait fini par dire : « Je ne t’oblige pas…
c’est pour elle. — Pour qui ? — Pour elle et… pour nous tous. » Rania avait accepté, et quitté
le salon en raflant au passage les œuvres de Djamal Eddine Al-Afghâ ni, autre dangereux
réformateur, et les Nécessités d’Al-Ma‘arrî, un poète. « Dis à tes amis que je les rendrai. »
Elle ne l’avait jamais fait.
Quatre mois plus tard, il y avait eu un incident plus grave. Il l’avait surprise avec un
journal, pas un journal français avec de belles photos et des réclames, mais un journal
nationaliste en arabe, qui attaquait la France, exigeait une Constitution pour le pays, et ne
faisait aucun éloge ni du Souverain ni de ses ministres. Il avait crié, elle n’avait pas répondu,
elle avait enlevé ses lunettes rondes à monture d’écaille, rangé le journal avant qu’il ne le
prenne, et s’était excusée avec modestie. L’oncle lui avait posé des questions, sur le journal,
sur le monde, elle répondait, mains sur les genoux, des formules à voix hésitante, des mots
hachés, des idées dispersées, tout à fait ce qu’il s’attendait à trouver dans une tête de
femme, mais quand on remettait ça dans le bon ordre, ça devenait des phrases vives, des
idées dangereuses. Elle connaissait beaucoup de choses et elle savait masquer. Elle se
taisait au bout de quelques mots, et il était obligé de poser question sur question, il réfutait
ce qu’elle disait, et elle disait qu’il avait raison, elle n’avait pas vu les choses ainsi, la France
était la plus forte, non, elle ne savait pas exactement ce que voulait dire le mot nation,
Abdesslam savait qu’elle mentait, et elle avançait une autre idée, le droit des peuples… Et la
voix d’Abdesslam se faisait de plus en plus tranchante tandis qu’il se rendait compte que les
raisons qu’elle lui donnait ressemblaient beaucoup aux remords qu’il pouvait avoir.
Sur la religion elle restait discrète, mais il sentait qu’elle était au courant de tout, de la
visite qu’il avait faite au mausolée de Sidi Brahim, le plus fameux des marabouts de la
région. Il avait voulu être discret, faire un sacrifice nocturne, un peu honteux. Seulement
voilà , il avait apporté le seul coq rouge de la région qui pouvait se mettre à chanter en
pleine nuit, un chant irrépressible, à mettre tout le monde derrière les fenêtres, jusqu’au
moment où le couteau avait rétabli le silence. Elle savait tout ce qu’il faisait, et qu’il faisait
tout pour sauver sa femme, un sacrifice de coq et des offrandes sous un arbre où pendaient
de minables morceaux d’étoffe. Elle ne disait les choses que de biais : « Certains savants
pensent que… » Mais son oncle savait que c’était le fond de sa pensée, que le culte des
saints, surtout pour une lectrice de la Lettre sur l’unicité, c’était du fétichisme, méprisable.
Et elle ne faisait aucune allusion aux bouteilles du salon.
À la fin de la première année, la tante était morte, puis, quelques semaines après, l’oncle
lui-même, qui ne mangeait plus. Il s’était éteint en disant à Rania : « Sois prudente… » La
propriété revenait à Si Mabrouk. Il avait décidé de la vendre et de faire revenir sa fille chez
lui. Elle avait demandé à rester, le domaine rapportait bien, elle aimait cette vie, avec du
vide autour d’elle, et des ordres à donner. Si Mabrouk avait refusé, elle avait temporisé, il
était venu de la capitale en compagnie de Taïeb, elle avait eu des tremblements dans la voix
en parlant de ce qu’elle allait quitter, le père et le fils avaient crié, de plus en plus fort. Et
elle avait gagné.
Elle avait continué à vivre sur les terres. Si Mabrouk avait fait enlever la Renault quand il
avait appris qu’elle la conduisait. « Mais c’est juste autour de la maison. — Si tu continues,
plus personne n’aura de respect ! » Elle avait fait venir de la capitale un cabriolet à cheval
pour ses déplacements en ville et une charrette anglaise pour la campagne, une belle
charrette à quatre roues, légère et solide, à l’aise sur le mâ chefer, les pierres, les racines, la
boue, partout, bien suspendue, attelée à un grand cheval gris pommelé. Elle avait choisi un
vieux serviteur pour la conduire, on l’appelait Ali le Vautour à cause de son cou et de son
nez. Il faisait semblant de conduire, en fait c’est elle qui s’en chargeait, assise à cô té de lui,
avec de légers mouvements de tête auxquels obéissaient aussitô t les gestes du serviteur.
Elle parcourait le domaine et quand elle arrivait sur un lieu de travail, elle restait dans la
charrette, à l’écart, à un endroit d’où l’on avait la bonne vue d’ensemble. Il lui arrivait de se
laisser distraire par un vol d’étourneaux ou l’affû t aérien d’une crécerelle pendant qu’Ali le
Vautour allait donner des consignes auxquelles les paysans acquiesçaient en tournant le
visage vers la charrette. Elle pouvait aussi rejoindre le groupe, prenait une motte de terre,
l’effritait, ou alors un épi qu’elle éparpillait dans sa paume, et tout le monde attendait sa
décision. Ses mains aux ongles souvent cassés étaient grandes et fines.
Elle passait à la première heure, pour la mise en place. On la revoyait à la pause, sous le
ciel sans fissure de la mi-journée. Elle n’apportait pas du pain et de l’huile comme les autres
patrons, mais du tagine de mouton, des tomates, des fruits. Et les gens qui la bénissaient ne
recommençaient jamais car elle disait que les patrons qui se faisaient bénir n’étaient que
des païens, et leurs bénisseurs des hypocrites. Personne n’osait aller à l’encontre de ce
qu’on sentait qu’elle voulait, le travail bien fait, à temps, sans querelles ni paresse. La
charrette était rouge, on la voyait de loin.
Elle revenait à la fin de l’après-midi, pour le bilan. Cette femme a un œil de maître,
disaient les paysans, l’œil qui engraisse le bétail. En rentrant à la ferme, elle aimait
descendre et marcher seule devant la charrette, entendre la terre grésiller, laisser l’air
jouer sur son visage, marcher avec la sensation d’être en avant d’elle-même… il faut faire
dépierrer ce champ, on ne fait pas attention, on laisse faire la terre et elle remonte ses pierres,
insensiblement, et parce que c’est insensible personne ne s’y met, leur dire de ne pas tarder…
Les derniers rayons de soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes
vertes des cactus qui bordaient un champ ; dans le ciel où le bleu commençait à s’assombrir
il y avait un unique petit nuage… ma pensée peut aller jusqu’à ce nuage… « ici, lui avait écrit
son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes
pour la mort »… Rania longeait un autre champ, respirait l’air qui venait de la mer en coups
de vent… le vent est le compagnon des veuves… ses yeux s’attardaient sur le colza, son
oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c’était idiot, du colza en pays de
palmiers et d’oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole
disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu’elle
aimait la grande claque jaune de la floraison, et parce qu’un Français qui venait chez son
oncle lui avait un jour dit en lui montrant un champ qui fleurissait : « Ça commence ici et,
semaine après semaine, le jaune va surgir en Italie, puis en France, en Allemagne, en
Pologne, en Russie, jusqu’à l’Oural, le grand voyage du colza »… elle dépassait le champ,
portait son regard au loin, vers une coupole blanche de marabout qui marquait la limite
nord du domaine, elle longeait aussi des herbes folles… ahdâth al-yaoum mithla
l’hachâ’ich… les événements du jour sont comme des herbes folles… ma vie n’a plus d’herbes
folles… je vis dans deux prisons, la deuxième ce sont les parois de mon cœur, se faire des
herbes folles au fond du cœur… je lui ai écrit une lettre et tout est dans sa main, avec mes
larmes… je n’ai pas envoyé cette lettre… je l’ai brûlée, j’étais comme cette feuille devant la
flamme, se rétractant… il faut cacher… l’amour qui se montre est en péril.
Elle se réprimandait, s’empêchait de rêver, continuait à marcher, entre rêves et pensées.
Quand un peu de pluie tombait, elle s’arrêtait, guettant au-dessus des bords rougeâ tres de
l’oued l’arrivée d’un arc-en-ciel, les paysans appelaient ça ‘ars addîb, les noces du chacal.
Elle avait fini par avoir la maladie des paysans riches, la faim de terre, et elle se reprochait
d’avoir laissé échapper une parcelle de quatre-vingts hectares au nord du domaine. Un
colon s’en était emparé, le plus gros propriétaire de la région, Ganthier, il l’avait achetée à
un autre colon parti vieillir sur la Cô te d’Azur. Elle avait demandé à son père de faire une
offre mais Ganthier l’avait emporté. Le colon avait confié à Ganthier : « Mabrouk
Belmejdoub, l’ancien ministre, me proposait plus, mais on m’a conseillé de vous la vendre, il
paraît que les Français doivent se serrer les coudes, même en affaires ! »
Le plan de Ganthier était simple, il allait offrir cette parcelle en échange d’une autre qui se
situait entre ses terres et celles de Mabrouk Belmejdoub. Cela reviendrait à unifier les
terres de Ganthier et à faire glisser vers le nord le domaine de son voisin et de sa fille. La
parcelle qu’offrait Ganthier était plus grande, et Si Mabrouk n’était pas hostile à ce
remembrement. Rania s’y était opposée. À la longue, Ganthier obtiendrait l’échange, bien
sû r. Mais en attendant, ses ouvriers, ses machines, son bétail devraient traverser les terres
de la veuve, sur un chemin qui passait à trois cents mètres de sa véranda… Non, elle ne
percevrait pas de redevance, c’eû t été indigne, mais Ganthier devrait demander le passage,
même pour lui, si sû r de sa personne et de sa façon de monter à cheval. À ceux qui
s’étonnaient de le voir patienter, le colon répondait qu’on ne pouvait pas agir avec un
ancien ministre comme avec une tribu pauvre, surtout quand l’ancien ministre était ce
qu’on appelait « un grand ami de la France ».
Rania n’épargnait d’ailleurs pas certains coups de sang au grand ami de la France, comme
le jour où il avait appris qu’on avait reconnu le cabriolet de sa fille à quelques pas du palais
de justice de Nahbès, pendant le procès des émeutiers d’Asmira, en février 22, des paysans
qui s’étaient opposés à coups de caillasses et de tromblons à la vente d’une terre collective.
Il y avait un gros chariot devant le cabriolet, avec de la nourriture qui avait été distribuée
aux familles des accusés. Les autorités n’étaient pas intervenues : nourrir les nécessiteux
c’est un devoir sacré, même quand il s’agit de parents d’émeutiers. Et puis des journalistes
assistaient au procès, dont une femme venue de Paris, où elle avait l’oreille des puissants ; il
fallait montrer que le bras de la France était fort mais pas inhumain, et cette fille
Belmejdoub, c’était quand même la veuve d’un mort au champ d’honneur. Un rapport
signalait qu’il arrivait à la journaliste, oui, Conti, Gabrielle Conti, de repartir dans le
cabriolet. À tout hasard on avait fait une fiche, assez bien renseignée. « Cette fille
Belmejdoub, elle lit trop, c’est seulement une Bovary », avait dit le commissaire principal,
heureux de montrer sa culture à Ganthier. « Une Bovary qui lit Rousseau et Cheikh ‘Abduh,
avait répondu Ganthier en rendant la fiche de police, pas des romans pour femme de
chambre, je la connais depuis qu’elle est gamine, elle devient dangereuse. »
Rania lisait aussi des journaux de Paris, L’Avenir et L’Illustration. Elle s’arrêtait sur des
photos, celles de Latifé Hanem, la jeune épouse du nouveau maître de la Turquie, Kemal
Atatü rk : elle portait un manteau noir, une calotte d’astrakan, et passait les troupes en
revue à Istanbul, au cô té de son mari, à cheval, sans aucun voile. Sur d’autres photos Latifé
Hanem recevait des ambassadeurs. On parlait aussi de préparatifs de voyage officiel avec
son mari, un grand voyage, en Allemagne.
Rania tournait les pages, elle avait une photo préférée, elle la guettait, dans L’Illustration
cette photo revenait de numéro en numéro, une femme « assise à l’arrière d’une conduite
intérieure », disait la réclame. La femme avait une allure de princesse, on voyait ses
chevilles et le début de sa gorge… Chauffeur, en route ! Rania partait dans un rêve de voyage
en Allemagne, tout en enfilant sa grande robe traditionnelle censée tout cacher, un caftan
gris, qui assombrissait sa silhouette sans dissimuler le mouvement des hanches, pas le
mouvement des coquettes, plutô t celui d’un arbre dans le vent. Elle portait un voile sur le
visage quand elle était en ville, mais pas à la ferme, ou alors elle se contentait d’un voile à
l’égyptienne, celui qu’on pouvait rabattre de la main, sur la bouche et le nez. Elle rêvait
aussi de combinaison en satin, Gabrielle Conti allait lui en faire venir une de Paris, rose
pâ le. Elles avaient de longues conversations, installées sur la véranda de la ferme, la
journaliste connaissait la Turquie, tout le Moyen-Orient, Rania lui parlait de son pays,
Gabrielle avait promis de ne jamais citer son nom et Rania alimentait discrètement les
chroniques de la journaliste. Elle avançait dans sa propre pensée en la livrant à Gabrielle,
les hommes, leur refus de la femme… le prendre de haut avec eux… citer le Livre… les
savants… leur faire honte… L’Illustration était un journal colonial, mais elle aimait y
retrouver certaines de ses paroles.
2. LA TRAHISON
À la fin du printemps 1922, à Nahbès, avenue Jules-Ferry, Rania avait assisté à l’arrivée
soudaine d’une troupe d’étrangers bruyants qui conduisaient des voitures plus belles que
celles des colons français, des décapotables blanches avec d’énormes roues à rayons d’acier
et des phares gros comme des têtes de cheval. Ils portaient les pantalons et les casquettes
de golf qu’elle voyait dans les journaux, et ils s’interpelaient d’un trottoir à l’autre comme
s’ils étaient chez eux. Elle avait mal supporté. Elle était à l’intérieur de son cabriolet et
donnait le signal du départ au cocher quand son cousin Raouf s’était approché et lui avait
adressé la parole avec respect ; elle n’avait pas eu besoin de le questionner, il était fier à
dix-huit ans d’en savoir plus qu’elle, oui, c’étaient des Américains, ils venaient tourner un
film, Le Guerrier des sables. Elle était fascinée, et hostile, regardait en silence, se disait ce
sont les gens des temps qui viennent… mais ils ne viennent pas comme viennent des voyageurs
à qui l’on peut dire sois le bienvenu… mais pas non plus comme sont venus les Français, mitl
ennâ r ‘ala lkabid, comme des flammes sur le foie… pourquoi est-ce que je les regarde ? parce
que les temps qui viennent n’ont rien d’autre à m’offrir ? comment s’appelle cette voiture ? je
la regarde, j’accepte qu’elle soit là… et ces femmes comment ont-elles fait ? est-ce que j’ai
envie de devenir ce que je regarde, d’avoir les jambes nues et de taper dans le dos d’un homme
en riant ? en pleine rue ? en pleine rue peut-être pas.
Dans l’avenue, les passants, les autochtones comme les Européens, regardaient en faisant
semblant de ne rien voir, moins troublés par les porteurs de casquettes de golf que par les
jeunes femmes qui les accompagnaient, et dont certaines tenaient le volant ; on se
demandait qui pouvait avoir autorisé ça, la guerre n’avait pas fini de détruire le monde,
leurs robes laissaient voir beaucoup plus de chair que le diable n’en eû t demandé et voilà
qu’elles s’installaient sans hommes à la terrasse des cafés, ce que les Françaises ou les
Italiennes les plus délurées de la ville n’auraient jamais osé faire.
Raouf avait fini par donner quelques détails, un film avec un personnage de cheikh joué
par une star, les Américains devaient être une cinquantaine, ils faisaient du bruit, mais ça
dérangeait surtout les Français, qui n’aimaient pas qu’on regarde des gens plus grands et
plus riches qu’eux, et tu sais, il paraît que certains sont contre le colonialisme !
Au bout d’un moment, le jeune homme commença à être gêné de rester debout devant la
vitre entrouverte du cabriolet, Rania et lui étaient parents, mais ça n’était pas une raison, il
prit l’air affectueux, Rania sentit ce qu’il y avait derrière, monsieur allait prendre congé, elle
lui dit soudain qu’elle devait rentrer à la ferme, le salua, le petit rideau de dentelle ocre
retomba sur la vitre et le cabriolet quitta l’avenue Jules-Ferry, laissant les étrangers au
scandale qu’ils provoquaient, et les citadins à leur émotion toute neuve.
En ville, dans les jours qui suivirent, les commentaires allèrent leur train. Au Cercle des
Prépondérants, où se retrouvaient les Français les plus influents, quelqu’un dit même : «
Quand elles s’assoient on voit tout ! » et le comité directeur du cercle décida qu’on ne
recevrait pas ces personnes. La décision fut respectée jusqu’au moment où l’on apprit
qu’une des Américaines, une attachée de presse qui fumait en public, avait laissé tomber : «
Les gens les plus arriérés de mon pays, les esclavagistes, ont l’esprit plus ouvert. » Une
crainte traversa alors le petit monde colonial, celle de passer dans les journaux américains
pour plus arriérés que des esclavagistes. On ouvrit les portes du cercle à ces jeunes flappers
comme les appela le commandant de Saint-André qui parlait leur langue. Une phrase
permit de ne pas perdre la face, en faisant rire tout le comité : « Du moment qu’elles
laissent leurs négresses à l’office avec nos fatmas… » L’une des dames du cercle, la femme
de maître Doly, une maigre un peu disloquée, avec des oreilles qui filaient vers la nuque,
demanda au commandant ce que signifiait ce mot de « flapaires », étant entendu que si la
réponse devait dépasser les bornes de la décence il convenait d’oublier la question. Le
commandant la rassura, le mot évoquait le bruit que font les ailes d’un jeune oiseau qui
prend son vol. « Alors bienvenue aux oiselles ! » conclut Mme Doly, le menton en avant.
Au cercle, les oiselles se comportèrent très bien. Elles étaient venues en groupe, habillées
avec plus de tissu que d’habitude. Elles montrèrent qu’elles savaient prendre un thé entre
gens de bonne compagnie, soutenir une conversation dans un français sans fautes et rester
assises sur le bord de leur chaise pendant que Mme Doly leur expliquait ce que voulait dire
le mot « Prépondérants », c’est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous
ces indigènes, nous pesons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour
très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux
possible, nous sommes l’association, l’organisation la plus puissante du pays ! Les
Américaines parlèrent aussi de Balzac et de Ravel au point de mettre leurs interlocutrices
dans l’embarras, mais elles surent ensuite s’extasier devant les robes empesées et les
chapeaux de paille à cerises en bois rouge cousues sur le bord, qui étaient le dernier cri de
la mode coloniale. Toute tension avait disparu, on envisageait même des inscriptions
comme membres d’honneur, on le laissa entendre au moment de se séparer en
s’embrassant.
Les Américaines avaient trouvé la rencontre marvelous et fantastic, mais elles ne
revinrent pas. Elles ne firent pas du Cercle des Prépondérants leur lieu de prédilection.
Leurs thés dansants, leurs soirées surtout, ce fut pour le salon du Grand Hô tel, le plus
luxueux et le plus récent des trois hô tels de Nahbès, avenue Jules-Ferry, un salon immense,
plaqué de cèdre rouge, et dont les baies vitrées donnaient sur un jardin à bosquets.
Ces soirées américaines furent vite l’attraction de la ville. Une trahison ! dirent les dames
françaises, car, passé un délai de bienséance, beaucoup de messieurs de Nahbès prirent
l’habitude de se montrer au Grand Hô tel. Et cette « trahison » fut d’abord le fait de ceux qui
auraient dû donner l’exemple de la réserve et du quant-à -soi, les officiers de la place. Les
officiers se défendaient, ils ne pouvaient trahir en se rendant à ces soirées car c’était en
service commandé qu’ils le faisaient, sur consigne orale du colonel commandant la
garnison, pour affirmer la présence de la France, nation protectrice du pays, devant des
Américains qui depuis la déclaration de leur président Wilson avaient tendance à dire
n’importe quoi sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et ils auraient d’ailleurs
été prêts à emmener leurs épouses, les officiers, si ces dernières n’avaient publiquement dit
pis que pendre de ces « réunions faciles », expression dans laquelle l’adjectif jouait un rô le
très important car, s’il devait d’abord qualifier ces réunions, une fois prononcé il était libre
d’aller – dans le silence des sous-entendus – s’appliquer aux jeunes femmes qui en étaient
le centre.
Cette crispation des dames de Nahbès n’allait cependant pas sans inconvénients pour
elles, car la présence de cette grosse équipe de tournage avait provoqué dans leurs rangs
une crise d’inavouable romance, une crise essentiellement due à la présence de Francis
Cavarro, la « star » du film comme on disait. Celui-là , toutes les femmes, même celles qui ne
supportaient pas les « flapaires », rêvaient de pouvoir un jour lui parler comme elles le
faisaient dans leurs rêves à voix haute, ceux qu’on fait quand le mari est au travail, les
enfants à l’école et les bonnes à la cuisine… être celle qui saurait capter l’attention de
Cavarro… être distinguée entre toutes au milieu d’une assemblée… Cavarro c’était l’autre
Valentino, avec un bien meilleur jeu, obtenir le sourire de Cavarro en lui tendant une tasse
de thé, lui effleurer les doigts sous la tasse… il était grand, le cheveu noir corbeau
doucement gominé, le nez grec, les yeux bleus, les mains longues, la cambrure énergique,
on l’avait admiré dans Le Rescapé de Zenda et voilà qu’on aurait pu oublier les années
mortes et lui parler, le prendre à part, être prise dans ses bras ou simplement l’écouter, car
un soir il accepterait de se mettre au piano et de chanter en regardant à travers un bouquet
de roses celle qui serait son élue et qu’il emmènerait en promenade dans la voiture
mythique qu’il avait fait transporter avec lui jusqu’à Nahbès, sa Silver Ghost, une Rolls
Royce qu’il conduisait lui-même.
Chaque jour vers six heures du soir, peu après la fin des séances de tournage qui avaient
lieu en dehors de la ville, on voyait la Silver Ghost se glisser lentement, capote relevée, le
long de l’avenue Jules-Ferry. Elle était accompagnée d’une bande de gamins criards, qui se
disputaient devant l’hô tel le droit d’ouvrir les portières d’une Rolls, une voiture sans égale,
au point que le contrô leur civil Claude Marfaing, détenteur du pouvoir colonial pour toute
la région, quand il savait la Silver Ghost dans les parages, évitait de faire circuler son propre
véhicule, une Panhard et Levassor pourtant, mais peu de femmes rêvaient vraiment
d’assister à un coucher de soleil assises à l’avant de la Panhard et Levassor du contrô leur
civil, alors que le nez grec, le cheveu noir corbeau, les mains longues, la Rolls de Francis
Cavarro étaient tous les jours convoqués par des centaines d’â mes féminines en mal
d’héroïsme sentimental, mais dont les rêves romantiques restaient des rêves, et les plus
malheureux, ceux qui sont à portée de la main et qui vous font d’autant mieux sentir votre
inaptitude.
C’était une situation stupide, et plus d’une femme respectable parmi celles qui avaient
condamné ces réunions faciles avait ensuite cherché à s’y introduire. Aucune n’avait trouvé
de solution, car dans ce qui se passait au Grand Hô tel il y avait quelque chose de pire que la
liberté d’allure de jeunes filles qui finiraient bien par se marier et faire des enfants comme
tout le monde ; quelque chose était survenu qui interdisait à toute Française, soucieuse de
la dignité et de l’exemplarité de la race, de passer avenue Jules-Ferry à l’heure de ces
réunions, dans l’un des endroits névralgiques de la ville, une ville double, posée sur un
plateau en bord de mer et coupée en deux par un lit d’oued très raviné, perpendiculaire au
rivage, ville n’ayant pendant des siècles occupé que la partie droite de l’oued, la rive gauche
ayant ensuite été choisie exclusivement par les colonisateurs français, deux villes bien
distinctes, les remparts, la mosquée et les souks d’un cô té, la poste, la gare, l’hô pital,
l’avenue Jules-Ferry de l’autre, une ville indigène et une ville européenne isolables l’une de
l’autre en un instant, en cas de troubles, par une compagnie de tirailleurs sénégalais qu’on
installait dans le ravin sur l’unique pont reliant les deux parties, ville double et fière de ce
qu’on appelait son harmonieuse dualité.
Et c’était bien ce qui interdisait aux dames françaises de pénétrer dans les salons du
Grand Hô tel, car les Américains avaient pris l’habitude d’y inviter des « indigènes », c’est le
mot qu’utilisaient les coloniaux pour parler des autochtones en dehors des discours
officiels, ils pouvaient aussi dire « les Arabes », mais ça avait l’inconvénient de ne pas
inclure dans leur mépris les Juifs natifs du pays, bref les Américains traitaient les indigènes
comme des égaux en pleine ville européenne, les plus cultivés bien sû r, ceux qui avaient fait
ou étaient en train de faire leurs études en français, de jeunes bourgeois, mais justement
ceux qui poussaient à un changement catastrophique de l’état des choses. Et, s’il y avait
déjà dans la ville moderne quelques lieux où les deux sociétés, les Européens et les
indigènes, se croisaient, certains cafés par exemple, on n’y rencontrait pas de femmes et on
se regroupait dans des secteurs donnés de la salle ou de la terrasse séparés par une demi-
douzaine de tables dont il était convenu qu’elles n’étaient jamais occupées et que les
serveurs évitaient soigneusement de débarrasser de leur poussière.
Le seul monde où un mélange se faisait jusque-là était celui des bolchevistes, des
syndicats, des socialistes, des militants de toutes races qui se retrouvaient pour préparer
une vie que personne n’aurait jamais, des gens peu nombreux, que les règlements du
protectorat permettaient en cas de nécessité de rapatrier – pour les métropolitains – ou
d’interner – pour les natifs. Il y avait aussi toutes les manifestations protocolaires suivies
du méchoui où tout le monde était invité, mais là encore les choses étaient parfaitement
réglées, chacun son rang, chacun sa zone.
Les soirées du Grand Hô tel, c’était différent, un salmigondis, disait-on, d’Arabes, de Juifs,
d’Italiens même, qui venaient se mêler aux Français et aux Américains, avec musique,
alcool, danse, cliquetis de talons, de bracelets, et les rires surtout, les rires et les cris trop
libres de ces femmes d’outre-Atlantique, une kyrielle d’actrices, d’assistantes, de
maquilleuses, de secrétaires, d’attachées de presse, de journalistes et de filles de
producteurs, toutes jeunes et vives, belles mécaniques à dos droit, front droit, nez droit,
jambes vives, qui mettaient la main sur l’épaule d’un homme sans même connaître son
nom, sans se soucier de ses origines, et n’importe quel homme pouvait en dansant mettre
sa main sur une hanche féminine sans corset, dénudée même, et ruisselante de sueur
joyeuse.
Cela ne concernait encore qu’une minorité mais le mal était fait, ces gens-là en étaient à
s’imaginer qu’ils préparaient l’avenir ! Au sein des Prépondérants, on faisait d’ailleurs
remarquer que, d’une part,, les indigènes se gardaient bien d’amener leurs propres épouses
à ces réunions et que, d’autre part, les « vrais Arabes », ceux de la tradition, les croyants,
vous savez comme ils peuvent croire ici, les vrais Arabes donc, réprouvaient ces
assemblées tout autant que les Français les plus responsables, et ils en réclamaient
l’interdiction, tout comme l’interdiction du tournage de ce Guerrier des sables, une
entreprise satanique, la mise en image des êtres humains. Sans aller jusque-là on avait
pensé faire pression sur la direction de l’hô tel pour que ces fêtards incontrô lés fussent
obligés d’aller s’installer dans un lieu privé au lieu d’être la choquante attraction du centre-
ville. Le docteur Pagnon, qui passait avec Jacques Doly, l’avocat, pour le plus influent des
Prépondérants de Nahbès, avait alerté les chefs de son organisation dans la capitale, mais il
s’était fait répondre qu’on ne pouvait, pour l’instant, pas faire grand-chose : ces gens
d’Hollywood et de New York avaient été reçus par le Souverain en présence de leur consul
et du résident général de France, le Souverain avait même décoré le réalisateur du film, Neil
Daintree, de l’ordre des Compagnons du Trô ne…
Pour le résident général, ce film était devenu une affaire d’É tat et Nahbès le lieu de
tournage d’une œuvre hautement appréciable, les É tats-Unis venant là pour faire un film de
bon Arabe, un film de cheikh, pas un pillard hypocrite ou un rebelle fanatisé, non, un noble
cavalier chef de tribu, adversaire puis ami des infidèles et du progrès, et joué par une
vedette mondiale. Il fallait marcher avec son temps, faisait-on finalement savoir de Paris. À
bien y regarder, le scénario du film n’était pas subversif, c’était un hymne à une fraternité
bien comprise unissant Européens, indigènes et Américains dans la célébration heureuse
d’un équilibre qu’on venait d’établir pour tout le siècle à venir. Il arrivait même à certains
coloniaux de défendre cette politique, ils disaient qu’il fallait savoir donner à manger aux
rats pour sauver les provisions. Les vrais Prépondérants les traitaient de casse-cou.
3. LA MEILLEURE DES HOSPITALITÉ S

Gabrielle Conti rendait parfois visite à Rania tô t le matin, pour profiter à travers champs
des restes de fraîcheur de la nuit, c’était sa découverte, « vous savez, disait la journaliste, je
suis ce qu’on appelle une fleur de pavé, je peux écrire “les prés chantonnent à ras de terre
contre le malheur”, mais je suis incapable de mettre un nom sur la moindre plante ». Elles
marchaient à pas lents et amples, l’air n’était pas encore un fardeau, il y avait de bonnes
odeurs de glèbe, Gabrielle disant : « Les hommes nous trouveraient une démarche peu
féminine, pas assez entravée. » Elle s’arrêtait souvent, demandait : « Ça, qu’est-ce que c’est ?
il y en a partout ! » Elle montrait une tige à feuilles vertes ajourées, coiffée d’ombelles
blanches. « Une plante de sorcières, disait Rania, de la ciguë. » Elles repartaient. « Et ça, ça
se mange ! » Rania montrait une haie de cactus dont les grosses raquettes étaient
surmontées de baies jaune et rouge, « karmouss ennsara, la figue des chrétiens, que vous
appelez figue de Barbarie… mais c’est nous qui avons raison, vous l’avez importée… de gros
cactus pour faire vos premières clô tures… ça se mange mais ça ne se cueille pas n’importe
comment, les épines sont dangereuses, ce sera pour une autre fois. » Sur leur gauche un
rapace gris-bleu battait des ailes, presque immobile à une vingtaine de mètres au-dessus du
sol, « il est à l’affû t, disait Rania, je le vois chaque fois que je me promène, j’aime bien
penser que c’est toujours le même, un compagnon, mais ça n’est pas sû r, et s’il reste à
proximité c’est parce que nous faisons bouger les musaraignes ou les mulots, nous sommes
ses rabatteuses. »
Gabrielle attendait leur retour sur la véranda de la ferme pour raconter les soirées du
Grand Hô tel. Elles s’installaient face à face devant un petit déjeuner qui faisait soupirer la
journaliste, elle repoussait loin d’elle une assiette pleine de losanges au miel et aux
amandes après en avoir pris un ou deux, et finissait par tendre le bras pour en prendre un
troisième, pour accompagner une deuxième tasse de café… elle se lançait dans son récit,
incapable au bout d’un moment de tenir le compte des gâ teaux qu’elle mangeait, Rania se
gardait de l’interrompre, une fois elle demanda pourtant si ces soirées ressemblaient au bal
de l’Opéra dont elle avait vu des dessins et des peintures dans les journaux de Paris.
Gabrielle dit en riant que les femmes n’y étaient pas habillées de la même façon et promit
de lui apporter des photos. Rania s’en voulut d’avoir posé la question, elle en voulut aussi
un peu à Gabrielle, pourquoi a-t-elle ri ? parce que je ne sais rien ? parce que c’est devenu un
monde où il est ridicule de ne pas connaître la différence entre le bal de l’Opéra et les soirées
du Grand Hôtel ? je croyais que connaître la différence entre Stendhal et Zola ça suffisait, mais
elle rit, sans penser à mal, et ça fait encore plus mal, au moment où je ne m’y attendais pas, je
ne devrais pas me sentir anachronique, c’est moi qui me fais mal, à longueur de journée,
sa‘atunâ ka dibâ ‘u… nos heures sont des hyènes, et c’est ce qu’on lit dans les romans et les
journaux, qui donne envie d’aller dans des soirées où je n’ai pas le droit d’aller… Rania essaya
aussi de faire parler Raouf, mais celui-ci répondit sèchement qu’il n’en savait rien et n’avait
aucune envie de le savoir. Le ton était forcé et disait sans doute autre chose que les mots,
mais Rania n’insista pas. Elle se garda de répondre à son cousin qu’il mentait, et qu’il était
bien libre d’aller se faire troubler le sang dans un hô tel par des étrangères.
Elle se trompait, car ce n’était pas au Grand Hô tel que Raouf avait vu basculer la vie qu’il
croyait mener jusque-là . Il venait d’avoir son baccalauréat et n’osait pas encore se
présenter dans un endroit pareil. Les Américains, c’est à la demande de son père, le caïd Si
Ahmed, incarnant le pouvoir du Souverain dans la région de Nahbès, qu’il les avait
rencontrés, dès le lendemain de leur arrivée. « J’aimerais, lui avait demandé Si Ahmed, que
tu t’occupes des deux personnes les plus importantes, celui qu’on appelle le réalisateur, et
sa femme… l’actrice… il leur faut… la meilleure des hospitalités… » Raouf avait compris, ne
pas laisser les Français seuls maîtres de l’installation des Américains, il n’avait pas pour
autant eu envie de devenir l’instrument de la politique paternelle, une politique étrange,
alignée sur celle des Français, « il faut toujours nager près du bateau », répétait le caïd, mais
il faisait parfois des écarts imprévisibles et des retours dans le droit chemin tout aussi
imprévisibles, et voilà qu’il fallait maintenant être agréable à des étrangers dont son père
disait pourtant : « Leurs déclarations sur le droit des peuples… la démocratie… c’est de la
folie… du communisme ! » Le père chargeait son fils de faciliter la vie des nouveaux venus,
il resterait lui-même à l’arrière-plan, comme ça… en cas de problème… non, son père ne
ferait pas une chose pareille, pas cette hypocrisie, pourtant « l’hypocrisie est l’arme des
vaincus » était l’un de ses adages favoris. Raouf avait fini par dire qu’il ferait ce qui lui était
demandé, le ton de sa voix marquant qu’il n’y mettrait pas trop de zèle ; quand on avait la
vie devant soi dans un pays comme le sien il fallait se méfier des Américains aussi bien que
des Français, « les uns descendent les autres montent » répétait l’un de ses amis, Karim,
moins fasciné que les autres par tout ce qui venait d’Europe et d’Amérique.
Et ce soir-là , dans les jardins du caïdat, à la soirée de bienvenue que son père et le
contrô leur civil Claude Marfaing offraient à toute l’équipe de tournage, Raouf avait refusé
de se laisser impressionner par cette Kathryn Bishop que tout le monde entourait. Dès
qu’elle tournait son regard gris vers un homme, celui-ci bombait le torse, les plus habiles
sans en avoir l’air, d’autres en se mettant au contraire la main au-dessus du cœur et en se
haussant sur la pointe des pieds, d’autres encore frisaient leur moustache et dévoraient des
yeux le visage de l’actrice, carré, sans dureté, la large bouche, les oreilles au lobe bien
découpé, certains baissaient même le regard sur ce que la robe invitait à contempler dans
son échancrure, et tous se mettaient à parler plus fort, les autres femmes essayant de se
placer au plus près de l’actrice pour profiter de quelques miettes de galanterie. On
observait Raouf, on attendait de lui un rô le tout prêt, le lycéen devant la blonde des rêves,
l’indigène devant une Occidentale de haute volée, il avait souri de façon timide et aimable
sans faire l’indifférent, mais, comme il ne cherchait pas à jouer des coudes, il s’était
retrouvé au second rang. Il avait quitté le cercle pour aller de groupe en groupe saluer les
autres Américains, tous ces gens apportaient un parfum de grand large et le félicitaient au
passage de son anglais scolaire. Raouf pensait avoir atteint le sommet de son jeu.
Un peu plus tard, Kathryn Bishop escortée de sa cour lui avait dit en le croisant : « Il paraît
que vous allez nous empêcher de faire des bêtises dans un pays que nous ne connaissons
pas ? » Raouf avait répondu qu’il ne pourrait peut-être pas consacrer tout son temps à cette
tâ che plus qu’agréable, il devait préparer son entrée à l’université, il se ferait pourtant un
honneur si l’occasion s’en présentait dans les semaines à venir (très bien les semaines, se
disait Raouf, pas les jours, tu n’es pas leur larbin, bien joué), un honneur donc de montrer à
madame Bishop et à son mari quelques-uns des monuments de la ville. Kathryn avait eu un
bon sourire, pour qui se prenait ce gamin dont le costume avait oublié de grandir avec lui ?
il avait des yeux noir intense, de belles lèvres, les épaules droites, mais ça n’était pas une
raison ! Elle avait dit : « Ce sera parfait », et elle avait tourné les talons. Raouf avait compris,
c’était David Chemla, son camarade d’enfance, qui avait raison, ces Américains, dès qu’on
ne faisait pas leurs quatre volontés ils vous plantaient là , c’était le capitalisme dans toute sa
morgue, Raouf n’était pas un garçon d’hô tel, il avait une vraie vie à mener, il remâ chait
cette idée quand il s’était senti pris par le coude, c’était Ganthier, le colon que son père lui
avait fait fréquenter depuis des années, Ganthier lui disant : « Alors on dédaigne ? »
Ganthier avait tout vu. « Pas du tout, avait répondu Raouf, mais je n’aurai vraiment pas le
temps de m’occuper d’eux et ça n’a pas plu à la dame… mon père va encore dire que je l’ai
fait exprès, surtout si vous allez lui raconter. » Ganthier s’était mis à glousser : « Qu’est-ce
qui vous prend ? elle est superbe, j’ai rarement vu une femme avec des fesses aussi
enjouées, elle sent bon, elle vous regarde, et vous l’envoyez promener ? Vous croyez que
ces machins-là ça revient comme une balle au mur ? » Raouf n’avait pas répondu, il s’était
contenté de regarder Ganthier, un type sec, élégant, le plus gros propriétaire de la région,
ancien séminariste et officier de réserve. « Le seul Français que la domination n’ait pas
rendu idiot, lui avait un jour dit son père, apprends à lui tenir tête, ça te rendra fort. »
Ganthier connaissait bien Raouf, ils avaient commencé à discuter quand Raouf avait douze
ans, Ganthier lui avait offert des livres et s’était vite affolé de le voir débarquer chez lui dès
le lendemain avec Vingt Mille Lieues sous les mers ou Voyage au centre de la Terre, plein du
désir d’en parler avec lui. « Vous êtes une effrayante mécanique, jeune Raouf, disait
Ganthier. — Voui missié ! » répondait Raouf moqueur. Ganthier n’avait pas d’enfants, il
était célibataire, et à Nahbès ce jeune Arabe était l’une des rares personnes à se passionner
pour les livres et la littérature. C’était leur seul point commun ; sur toutes les autres
questions leurs échanges n’étaient qu’une longue série d’affrontements de plus en plus
acerbes au fur et à mesure que Raouf grandissait et que Ganthier se figeait en colonial pur
et dur.
Raouf et Ganthier avaient fait quelques pas ensemble dans les allées du caïdat, puis Raouf
avait de nouveau circulé seul parmi les invités. Certains Français haussaient parfois le ton à
son approche « ces gens-là … un vrai droit de vote ? pas avant six bonnes générations »,
d’autres essayaient de catéchiser les nouveaux venus, « ce qui va vous frapper c’est leur
fatalisme… l’histoire, le progrès, ça ne les intéresse pas », il recevait aussi de temps en
temps des compliments pincés sur sa réussite au baccalauréat, premier ex aequo pour
toute l’Afrique du Nord avec un de ses camarades français du lycée Victor-Hugo, le fils du
patron de la Sû reté Générale. Il remerciait des gens qui le méprisaient et qu’il avait envie
d’insulter. Il avait fini par se mêler aux Américains les plus jeunes de l’équipe de tournage,
garçons et filles à peine plus â gés que lui, ils étaient directs, rieurs, et pas si
impressionnants, ils aimaient le futur. Raouf s’était senti bien, puis, croisant un regard de
son père, il avait abandonné ses nouveaux amis pour se diriger vers le réalisateur, Neil
Daintree, en conversation sur la terrasse avec un Français.
Il se demandait comment aborder le réalisateur quand il l’avait entendu dire qu’il était en
train de lire Eugénie Grandet. Le Français auquel il s’adressait avait pris un air entendu, et
Raouf avait eu l’audace de lancer : « Charles est déjà arrivé à Saumur ? — Il vient à peine de
débarquer, avait dit Daintree, et c’est magnifique ! — Le grand genre qui vient se crotter en
province… avait ajouté Raouf. — Ce salaud de Balzac savait faire un contraste, j’ai envie
d’en faire un film. » Daintree et Raouf s’étaient accoudés à la rambarde de la terrasse. « Ici,
avait dit Raouf, pour les Français, c’est comme la province… mais avec le sentiment de
supériorité. » Ils avaient joué aux amateurs de Comédie humaine. Le livre préféré de
Daintree restait Le Lys dans la vallée. « Moi ce sont les Illusions perdues. — Ah, alors votre
héros balzacien, c’est Rubempré, le poète ! — Non… — Rastignac ? — Non… — Bianchon, le
toubib ? — Non plus… — My tongue to the cat, avait parodié Daintree. — De Marsay ! —
L’homme de pouvoir ? » Daintree avait parcouru des yeux la foule d’uniformes, de robes, de
complets sombres et de djellabas qui se pressait en contrebas, puis : « Ça vous intéresse
tant que ça ? »
Ils avaient fait une orgie de références, Raouf s’était mis à parler du Dernier des Mohicans,
Daintree écartait d’un regard tous ceux qui auraient voulu s’immiscer dans leur
conversation et, voyant que son mari s’isolait d’une soirée dont il était l’invité d’honneur,
Kathryn était venue vers eux : « Tu kidnappes ce jeune homme, tu l’empêches de préparer
son passage à l’université. — Tu te rends compte ? Il a lu Eugénie Grandet ! » Derrière
l’actrice, des hommes se maudissaient de n’avoir pas récemment lu Balzac. « Ah, la nouvelle
passion de mon mari ! Une maladroite, cette fille, quand on veut un homme on le prend… »
Puis, dans un éclat de rire : « Demandez à Neil ce qui lui est arrivé il y a quatre ans ! » Raouf
essayait de ne pas regarder la gorge de l’actrice, il fixait les yeux gris, elle avait ajouté : « Ne
me regardez pas comme si j’étais une hystérique, il va falloir vous y habituer, vous
connaissez le cri de guerre de nos soirées à Hollywood ? let’s drink and fuck ! » Daintree
avait serré les mâ choires, Raouf avait à peu près compris et s’était senti rougir… boire et
baiser… il avait trouvé la force de répondre qu’avec ce cri de guerre on rendait caducs
beaucoup de personnages de roman, en général plus patients, Kathryn avait pris une voix
grave : « Oui, le retardement d’amour… alors qu’à trente ans on sera fini… l’art des romans
français… — Oh Raouf a aussi lu The Last of the Mohicans, avait dit Daintree, il parle
anglais ! — Un peu seulement, avait dit Raouf, heureux de changer de sujet. — Et demain il
dîne avec nous, et il va me donner des cours d’arabe ! — Ça y est, mon mari veut vous
séduire, méfiez-vous, nous sommes des loups pour l’homme ! — Il a aussi lu Croc-Blanc »,
avait dit Daintree.
Pendant les semaines qui avaient suivi, Raouf s’était plié à ce que lui avait demandé son
père, il passait des heures avec les Daintree et il s’était pris de passion pour le cinéma,
comprenant enfin l’enthousiasme de son ancien instituteur Jules Montaubain : « C’est un
art, Raouf, il va s’emparer de tous les autres, il va les achever, au sens hégélien du terme ! »
Montaubain avait des sympathies pour le communisme, n’arrivait pas à lire Le Capital et
aimait faire référence à Hegel. Il était, comme Ganthier, très fier de la réussite de Raouf au
baccalauréat.
Quand il se trouvait avec Kathryn Bishop, Raouf devait supporter ses provocations, elle
avait décidé de le traiter en adolescent, il faisait exprès de la traiter en dame respectable, ça
la mettait en colère et Ganthier commentait : « Deux vanités piquées, jeune Raouf, c’est un
vrai début ! » Une fois, Kathryn avait dit à Raouf : « Neil vous a mis dans mes pattes pour
que je n’aille pas chercher de la compagnie ailleurs ! » Raouf avait disparu pendant deux
jours. Comme Neil s’en inquiétait, elle était venue s’excuser : « On ferait mieux d’être amis
n’est-ce pas ? — Certes », avait répondu Raouf, très heureux d’avoir trouvé ce mot. Ils
avaient pris l’habitude de se promener ensemble, elle marchait en lui tenant le bras, on les
saluait. Il était heureux de ne pas éprouver les bouleversements que Kathryn provoquait
chez les hommes de la ville. Il continuait à venir dire quelques mots à Rania quand il
apercevait le cabriolet avenue Jules-Ferry, mais pas quand il était en compagnie de
Kathryn, même s’il savait que Rania les avait repérés. Rania le voyait faire, elle n’en
souffrait pas, elle trouvait pourtant bête d’en arriver là , ils pourraient venir vers moi tous les
deux, il me la présenterait, elle deviendrait mon amie, ce qu’il fait est mesquin, je suis sûre
qu’il le sait, il n’est pas bête, alors pourquoi le fait-il ? Rania ne trouvait pas de réponse
satisfaisante, mais il ne lui déplaisait pas de découvrir des mesquineries chez un garçon
qu’on disait plein d’avenir.
4. ACTION !

Et puis il y avait eu un après-midi… à quelques kilomètres au sud de Nahbès, au milieu


des premières dunes, là où les Américains avaient installé leur capharnaü m de camions,
tentes, roulottes, projecteurs, déflecteurs, compresseurs, échafaudages et sièges en toile.
Devant une tente bédouine, il y avait un couple, une femme avec des yeux qui n’étaient plus
à elle, dans les bras d’un bellâ tre qui lui parlait à voix pressante.
Raouf se tenait à une quinzaine de mètres des acteurs, la bonne distance, assez de recul
pour voir tout ce qui se passe, les corps entiers, les mouvements de bassin, de poitrine, tout
ce qui doit se coller, tout ce qui vous fait mal quand on regarde un couple, et on peut aussi
voir les détails, les doigts, les lèvres, il regardait, bras ballants, bouche bée, il n’avait pas
l’habitude de ce qu’il éprouvait, les garçons de dix-huit ans ça ne connaît pas la femme, ça
se répète une formule lâ chée par un copain qui a lu un livre de plus que les autres, « la
femme est naturelle c’est-à -dire abominable », et puis on va au bordel, ou on rêve d’une
déesse, ou les deux à la fois, mais on se révulse à l’idée de se faire accrocher par de la vraie
femme, de la chair avec une volonté à elle qui n’est pas la vô tre. Raouf, il lui manquait
l’usage des mots pour échafauder des plans et lancer un je l’aurai, histoire d’en finir avec la
stupeur, il n’arrivait pas à se détacher, il eut soudain envie de traiter Kathryn de putain et
de cogner la gueule du bellâ tre, elle était pourtant son amie, mais un tas de choses venaient
de commencer à se bagarrer dans sa tête et dans son pantalon, des violences, des douceurs,
des images, des échos de conversations entre amis, celui qui vous confie dans le tramway
qu’il y est allé et qu’il n’a pas trouvé ça folichon, de toute façon le bordel c’est dégueulasse,
la robe de Kathryn, fendue sur le cô té, laissait voir toute la jambe, nue, il l’avait une fois
entendue dire : « Je ne serai jamais une très grande star, je n’ai pas la jambe Ziegfeld »,
Raouf ne savait pas ce qu’était la jambe Ziegfeld, il n’osait le demander à personne, mais il
trouvait celle de Kathryn magnifique, il la regardait, regardait le visage, la jambe à nouveau,
sans être vu, il voulait rester froid mais tout cela luttait en lui avec des poèmes très anciens
hasartu bifawday ra’siha, je la pris par les tempes… fatamâyalat ‘aleyya, et elle se pencha
sur moi… Kathryn à dix mètres de lui, cheveux courts, la bouche grande et fine, je la pris par
les tempes, une ode d’avant l’Islam hasartu… mais c’était le bellâ tre qui se penchait sur elle,
les tempes… de quoi fermer les yeux un instant, les mains descendent sur la taille, hadîma
lkash’hi, la taille fine… la serrer, rouvrir les yeux, rester froid, la jambe Ziegfeld, Kathryn se
haussant sur la pointe des pieds, chevilles fines dans les sandales et Baudelaire à nouveau,
« Et tes pieds s’endormiront dans mes mains fraternelles », la panique, les alexandrins qui
se mélangent avec des odes vieilles de quatorze siècles, tamata‘tu min lahwin biha gheira
mu‘jali, je pris mon plaisir à me divertir sans hâ te avec elle… Et quelque chose qui résiste à
tout, de la vraie femme, pas de la femme de poème, et dans les bras d’un autre, qu’elle y
reste, je la pris par les tempes, partir, laisser ces deux-là se frotter, et on reste, on est en
trop mais on ne sait jamais ce qui peut arriver… on doit me regarder… elle se pencha sur
moi… sans faire les yeux de poisson mort qu’elle fait à ce crétin gominé qui la reprend pour
la troisième fois dans les bras, et l’autre là -bas qui gueule dans son porte-voix et qui se fout
que sa femme soit dans les bras d’un autre, et qui crie « Action ! » pour qu’elle se frotte… on
doit me regarder.
Raouf jetant un œil alentour, s’arrêtant sur une silhouette rondouillarde surmontée d’un
panama, Laganier, un haut fonctionnaire du contrô le civil, le flic en chef, Laganier saluant
Raouf, toujours poli avec le fils du caïd mais il n’en pensait pas moins, cet indigène c’était
l’exemple des bêtises à ne plus faire, leur ouvrir l’école française c’était se fabriquer des
ennemis, et voilà qu’en plus celui-là se mettait à regarder les femmes en ouvrant la bouche,
s’il avait été en train de regarder une Française de cette façon ça aurait fait une sacrée
histoire, mais là c’était une Américaine, ça leur apprendrait aux Américains, copains avec
tout le monde, un officier à particule ou l’épicier Ben Machin, c’était quand même insultant,
et en plus ils se laissaient appeler par leur prénom sans monsieur devant, et les bicots ils s’y
croyaient déjà … ces gens de cinéma, c’était comme à Paris, des intellectuels, et une bonne
moitié parlaient français, on les mettait en garde contre les indigènes mais ils s’en
foutaient, ils disaient qu’ils s’étaient débarrassés de leurs colonisateurs et que ça leur avait
fait du bien, on avait beau leur rappeler, aux Américains, qu’ils n’avaient pas beaucoup de
nègres à leur table, ils s’en foutaient aussi, il y en avait même qui s’étaient mis à apprendre
l’arabe, pas seulement pour donner des ordres, le français ça aurait suffi, non, ils
apprenaient l’arabe pour comprendre, disaient-ils, comme si les Français n’étaient pas
capables de leur expliquer ! Et tout ça, dans le fond, ça venait de cette histoire de «
protectorat », ça faisait longtemps qu’on aurait dû transformer ce pays en colonie pure et
simple, il n’y avait rien à protéger, on a le poids militaire, politique, économique, technique,
on a une prépondérance à exercer sur des colonisés, pas une mission, abattre les obstacles
et aller de l’avant, c’est tout ! Laganier trouvait d’ailleurs scandaleux que Raouf pû t avoir
accès au tournage, mais c’était le copain du réalisateur, il promenait la femme et il
apprenait l’arabe au mari, l’ami du couple !
Plus loin, des tirailleurs auxiliaires, gourdin en main, barraient l’accès aux lieux, ils
s’étaient écartés en voyant arriver Raouf, la silhouette mince, le complet gris à
l’européenne, tête nue, les soldats voyaient Raouf tous les jours, leur capitaine français leur
avait dit qu’il était le factotum du patron américain et de sa femme. Le patron américain
pour les soldats c’était « le général » parce qu’il donnait tout le temps des ordres et que
personne ne lui en donnait ; ils avaient fait semblant de comprendre ce qu’était un
factoutoum, tout en pensant que Raouf était un personnage trop important pour être au
service d’un patron, c’était le fils du caïd, et même si on l’avait déjà vu aller chercher de
l’eau pour l’actrice comme n’importe quel serviteur pouvait le faire, les serviteurs ne
s’asseyaient jamais pour bavarder ensuite en riant avec les maîtres comme Raouf avec le
général et sa femme, celle qui frottait devant tout le monde avec un chrétien déguisé en
cheikh, factoutoum tu te rends compte ! maintenant avec les Américains pour frotter une
chrétienne il faut se déguiser en cheikh, et le fils du caïd il est factoutoum !
Un cri soudain, un mot : « Sable ! » Bruit de moteur, odeur d’essence, deux énormes
ventilateurs en marche, des hommes qui envoyaient des pelletées de sable dans le souffle
des ventilateurs, le sable filait vers le couple, puis un autre cri métallisé par un porte-voix :
« Position ! » C’était Daintree qui avait crié, Kathryn avait mis son corps tout près de celui
du cheikh, tête levée vers lui, derrière eux il y avait une tente bédouine, des tapis et des
coussins sous la tente, d’autres tentes à l’arrière-plan, des palmiers, et des dizaines de
Bédouins à cheval. À nouveau un cri, toujours Daintree, devant le petit orifice d’un
entonnoir de deux mètres posé à l’horizontale devant lui sur un trépied : « Attention !
Francis au signal, trois secondes et tu embrasses », Daintree faisant pivoter son mégaphone
vers la droite : « Et quand ils commencent à s’embrasser, envoyez les chameaux… Caméra !
… Action ! » À sa gauche un homme s’était mis à tourner la manivelle d’une caméra et deux
autres hommes plus loin, chacun sur un échafaudage et à l’abri d’un grand parasol, avaient
fait de même avec leurs caméras, nouveaux cris dans le mégaphone : « Francis ! trois, deux,
un, go ! » Le couple s’était resserré, les deux bouches l’une contre l’autre. « Stop ! Kathryn,
tu serres trop tô t, ça fait femme chaude… laisse-le te serrer d’abord ! et reculez les putains
de chameaux ! on reprend… attention… action !… baiser… chameaux… stop ! » Daintree
tendait le bras vers les chameaux : « Plus groupés les chameaux ! et qu’ils aillent
franchement vers la caméra de Steve ! »
Daintree ne s’énervait pas, un baiser et un passage de chameaux, plus d’une cinquantaine,
ça ne se mettait pas en place sur un claquement de doigts. À Hollywood, il aurait eu des
chameaux de cirque bien dressés mais trop polis pour faire de vraies bêtes du désert aux
mouvements libres, avec l’air de vouloir à tout moment s’échapper vers l’infini des sables,
c’était ça qui donnait du dynamisme ! Les chameaux de cirque, eux, ils étaient faits pour
attendre les ordres et la bouffe, et leurs chameliers pour attendre la paye, ça se serait vu à
l’écran. Le réalisateur avait dit aux producteurs : « Je ne veux pas d’un plateau de cirque, je
veux de vraies dunes, de vrais Arabes, de vrais chameaux, du vrai espace, je veux qu’on
sente que l’arrière-plan peut à tout moment échapper au contrô le des héros, c’est ce qui
fera la tension du Guerrier des sables, je veux un vrai monde, dur, qui inquiétera le public,
qui va aimer ça. » Et Daintree avait tout obtenu, presque, parce qu’il voulait aller en Arabie,
mais les producteurs avaient trouvé que l’Afrique du Nord, c’était plus près, meilleures
infrastructures, cher Neil, et autant de sable et d’Arabes, « vous n’allez pas chipoter, en plus
ils parlent français comme vous, comme Kathryn, comme Francis ». Neil avait accepté le
compromis, même si l’Afrique du Nord était un peu trop policée pour son goû t, il avait
obtenu sa bordure de désert et la possibilité d’y tourner la quasi-totalité de son film en
échappant à tout ce qu’on était obligé de vivre à Hollywood au même moment, une horreur
ce qui se passait là -bas.
On lui avait aussi accordé de tourner pour la première fois avec deux caméras
supplémentaires, alors il n’allait pas s’énerver parce que ses vrais chameaux menés par de
vrais Arabes faisaient de vraies conneries, d’ailleurs ça n’était pas plus difficile à mener que
des acteurs, que ce couple qui n’était pas foutu de dramatiser un baiser. « Kathryn,
maintenant tu enchaînes trop, on ne verra rien de décisif à l’image, fais ça en deux temps ! »
Neil savait ce qui se passait, Kathryn et lui s’étaient disputés pendant la nuit, elle se
vengeait, il eut envie de lui dire essaie une fois d’être amoureuse sans que ça ait l’air d’un
mensonge, il y renonça, reprit : « Il t’embrasse, tu comptes un… deux… en montant sur la
pointe des pieds, trois… quatre… tu redescends sur les talons, il sera obligé de te serrer
plus fort, qu’il en ait envie ou non, n’est-ce pas Francis ? du viril, dammit ! du sexe ! » Le
dernier mot avait retenti à cent mètres à la ronde, Raouf se demandait pourquoi Neil osait
dire des choses pareilles à l’acteur gominé, c’était dangereux, si Cavarro le prenait au mot…
La voix à nouveau : « Les chameaux derrière le fanion… Francis pas le moment de te
repeigner ! attention, prêts ? action ! baiser, un, deux ! chameaux ! un, deux ! bien… stop ! »
Daintree montrait les ventilateurs du poing, pas ceux qui envoyaient le sable, mais les deux
autres, ceux qui auraient dû envoyer le vent dans les palmiers, ils n’avaient pas démarré, on
avait du sable emporté par le vent avec des palmiers qui ne bougeaient pas, on aurait pu
tourner avec du vrai vent, mais il aurait fallu attendre, et puis dans ce pays, avec le vrai
vent, on ne pouvait plus rien faire.
On avait repris, ventilateurs à pleine puissance, Kathryn se serrait, Cavarro se penchait,
Kathryn se collait, Raouf souffrait, muhafhafatun bayda’u gheiru mufâdatine, « douce,
blanche, le ventre ferme et plat »… Les chameaux avançaient en masse à l’arrière-plan, une
belle ondulation. « Bien… comme une vague qui arrive d’Orient… pas trop vite les
chameaux, criait Daintree dans son mégaphone, en puissance… de la grande vague…
contrô lez ! merde ! il y en a un qui s’écarte ! » L’un des chameaux hésitait, filait soudain vers
une tente, tombait dessus, se relevait, recevait des coups de bâ ton, paniquait, filait vers
l’orchestre, « je veux un orchestre, avait dit Daintree, je ne suis pas fou, je sais que c’est
muet, mais je veux que tout le monde sur le tournage entende de la musique orientale, ça
donne le rythme, le ton, vous ne saluez pas quelqu’un de la même façon si vous entendez de
la musique orientale pendant la prise, et Francis est beaucoup plus enveloppant quand il
entend cette musique, je veux un orchestre dans le champ de la caméra, le prince reçoit une
jeune chrétienne, c’est un homme du désert mais il est très civilisé, il a fait préparer un
orchestre, violons et tambourins, c’est le signe d’une grande â me ! Pour le sexe il y a
l’étreinte, et pour l’â me il y a l’orchestre, et partout dans le monde, en voyant ça, le pianiste
de la salle de cinéma se mettra à jouer oriental ».
Le chameau avait fini sa course au milieu de l’orchestre, l’orchestre s’était débandé, et une
petite fille s’était mise à avancer vers la caméra avec un panier d’œufs qu’elle tenait comme
un trophée, croyant que c’était maintenant à elle de jouer, se mettant à courir vers le
couple, trébuchant, titubant vers Francis Cavarro, Francis avait juste eu le temps d’éviter
les œufs qui s’étaient écrasés au sol, un grand professionnel, Francis, il avait sauvé son
burnous blanc, pas tout à fait, du jaune d’œuf au bas du burnous… « Coupez ! on reprend
tout, remontez cette tente en vitesse, les chameaux en place et du sable sur le jaune d’œuf !
Keith, empêche cette mégère de taper sur la gosse ! c’est pas sa faute, c’est la tienne…
attention… tout le monde prêt ? renvoyez le sable ! »
« Si vous voulez que les spectateurs sentent qu’il y a du sable, il faut que vous en ayez
bouffé des kilos pendant qu’on filme », avait dit le réalisateur à son équipe, mais soudain on
n’a plus entendu les ventilateurs. « Plus d’essence pour les ventilateurs ? sainte merde !
vous vous foutez de moi ? trop de prises ? qui a dit ça ? il y en a un qui veut diriger à ma
place ? trop d’assistants plutô t ! trop de poires à lavement, et qui ne foutent rien ! »
Daintree était allé jusqu’à la petite fille au panier, il avait voulu lui caresser les cheveux, la
gosse avait tremblé en voyant s’approcher la main de Daintree, il avait renoncé. « Bon ! on
refait le plein et une pause ! vingt minutes ! Francis, ne t’éloigne pas ! » Daintree se
tournant ensuite vers Raouf, voix radoucie, amicale : « Raouf, grand homme, tu peux
surveiller Kathryn ? je ne veux pas qu’elle disparaisse ! les assistants et les opérateurs, au
camion avec moi ! »
Kathryn avait quitté les bras Cavarro, il était allé s’asseoir devant une autre femme qui lui
mettait de la poudre sur le nez, ça rassurait Raouf que cet homme prenne du plaisir à se
faire poudrer. Kathryn avait demandé à Raouf d’aller lui chercher de l’eau fraîche, elle
aurait pu le demander à sa gouvernante noire, Tess, ou à l’une des femmes qu’on avait
mises à sa disposition, mais avec Raouf elle était sû re que l’eau serait pure, il avait
l’obsession de la propreté, encore plus qu’un Américain, une fois elle lui avait dit : « C’est
bizarre cette obsession de la propreté, un puritain dans ce pays… — Quand on est arabe on
doit être sale ? » avait demandé Raouf. Kathryn n’aimait pas ces réflexions, elle n’aimait pas
que Raouf la prenne pour une femme à préjugés, Raouf était puritain, et ici c’était rare,
Raouf n’avait pas à jouer au monsieur aigre, ce qu’elle voulait c’était quelqu’un de toujours
aimable, un attentif, c’est comme ça qu’on appelait certains hommes en France, dans le
temps ; Raouf pouvait faire un attentif très présentable, quelqu’un qui vous admire et à qui
vous ne tenez pas trop. Kathryn se trouvait dure de penser ça, elle aimait bien Raouf, mais il
était insaisissable, il se cherchait à longueur de journée, il disait : « J’appartiens à un pays
vaincu, on me dit que je suis l’avenir, mais j’appartiens à un pays vaincu. »
Ils s’étaient installés sous un parasol, Raouf avait apporté mieux que de l’eau, une
citronnade, elle lui avait dit qu’il était le parfait attentif. La première fois qu’elle avait
prononcé ce mot, elle lui avait demandé s’il savait ce que ça voulait dire ; les yeux de Raouf
avaient brillé, il était fier de pouvoir lancer « préciosité, dix-septième siècle », il s’était
interrompu, je vais avoir l’air de réciter une fiche, il avait aussi eu peur de rougir en parlant
de « Carte du tendre ». Chaque fois que Kathryn lui donnait ce surnom d’attentif, ça le
rendait à la fois heureux et malheureux, elle faisait semblant de ne pas voir, elle n’allait
jamais trop loin, juste de quoi sentir qu’il souffrait un peu.
Elle avait dit « ça fait plaisir » en prenant le grand verre de citronnade, sans lui demander
pourquoi il faisait la tête, elle s’en doutait, et puis elle avait des questions à poser, sur la
façon dont elle venait de jouer. « C’est ce qu’il y a de plus difficile, tu sais, jouer ce qu’on
n’éprouve pas, du faux mais qui doit provoquer une vraie émotion. » Raouf n’avait rien dit,
regard perdu vers les dunes. Elle avait poursuivi : « C’est comme quand tu jouais à la
bataille dans le champ d’oliviers avec tes copains, tu jouais au guerrier sans l’être ! » Elle
s’énervait devant la moue silencieuse de Raouf : « Moi c’est pareil, je joue, et en plus on me
paie ! — Ça fait longtemps que je ne joue plus dans le champ d’oliviers, avait répondu
Raouf, et ce que tu fais c’est peut-être faux mais c’est une vraie bouche d’homme ! » Elle
avait ri en découvrant ses dents. Kathryn avait sept ans de plus que Raouf, qui n’aimait pas
ça.
Un silence entre eux, ils avaient aperçu le caniche, la silhouette trottinante du caniche qui
suivait Daintree toute la journée, jamais à plus de deux mètres, le caniche c’était le surnom
de Wayne, vingt-deux ans, un rouquin avec des restes d’enfance dans la voix, il sortait d’une
école de cinéma de New York, l’essentiel de son travail sur le tournage c’était de trimbaler
le siège en toile de Daintree pour qu’à tout instant Daintree pû t en disposer. Wayne aurait
pu être assistant, pas sur ce tournage bien sû r, ici c’était le haut de gamme, mais ailleurs,
superviser une caméra auprès d’un réalisateur moins connu, il aurait fait ses classes
comme tout le monde, mais non, Wayne, avec beaucoup de conscience professionnelle,
pliait, dépliait, repliait, trimbalait à longueur de journée un fauteuil en toile sur lequel il y
avait le nom de Neil Daintree en grosses lettres, un boulot de larbin, tous les assistants
souriaient en voyant Wayne trottiner derrière le réalisateur, vous vous rendez compte un
élève de la Film Academy, il en est là ! Même la main-d’œuvre locale le méprisait, un
Américain faire ce travail ? ça ne pouvait être que parce qu’il aimait ça.
Raouf avait suivi Wayne des yeux, puis, tourné vers Kathryn : « Celui-là pour un attentif,
c’est un attentif. » Kathryn avait eu une dureté dans la voix : « Tu veux apprendre quelque
chose aujourd’hui Raouf ? Quelle est la personne ici qui sait mieux que Wayne, à tout
instant, tout ce que fait Neil ? cadrages, direction d’acteurs, astuces, remords, coups de
génie… Wayne apprend le métier auprès d’un très grand rien qu’en s’imprégnant… je
connais beaucoup de gens qui paieraient pour porter ce fauteuil… » Kathryn soupirant,
ajoutant que Wayne n’avait qu’un défaut, il était timide, pas de girl friend, mais tant mieux
pour lui, s’il voulait de belles femmes il devrait devenir quelqu’un de très fort… pas comme
ces fils de notables, qui attendent qu’on leur apporte une vierge docile sur un plateau, en
échange d’une belle dot… parce que ici c’est l’homme qui fournit la dot, n’est-ce pas ? à
moins qu’une riche veuve… Kathryn avait repris le ton qu’elle avait le jour où elle avait
croisé Raouf pour la première fois ; il s’alarma ; en mettant de la distance entre eux il avait
voulu montrer qu’il n’était pas content, et voilà qu’elle creusait l’écart, avec mépris ; il fallait
faire la paix.
L’arrivée de Ganthier avait détendu l’atmosphère, il était accompagné de Gabrielle Conti,
la journaliste de Paris, veste saharienne et jupe longue, un stylo en pendentif. Dès qu’elle
fut à l’ombre du parasol, elle enleva son chapeau de toile kaki pour aérer d’abondants
cheveux bruns à reflets rouges. Ganthier était tombé amoureux d’elle dès le premier regard,
il avait découvert ce qu’il n’avait jamais rencontré, une femme puissante ; il avait dit à
Raouf : « Elle fait peur à Poincaré ! Chacun de ses articles a plus de deux millions de
lecteurs ! »
À Paris, le patron de Gabrielle Conti, le propriétaire de L’Avenir, était fou d’elle : « Elle
écrit comme Maupassant, vous vous rendez compte, une femme qui écrit comme
Maupassant ! » Il la payait très cher, acceptait qu’elle publie également des papiers dans
L’Illustration, et c’était par elle qu’il faisait passer ses instructions et ses menaces aux
ministres. « Elle joue un drô le de jeu, avait dit Marfaing, le contrô leur civil, à Ganthier, ce
qu’elle ne peut pas publier dans son journal, elle le refile à des amis bolchevistes ou
socialistes, en échange ils lui racontent un peu de ce qui se passe en Russie ou dans leurs
partis, elle en nourrit ses articles et elle en discute avec des ministres. » Ganthier et elle
n’étaient d’accord sur rien, et elle n’hésitait pas à le provoquer : « Un jour l’histoire fera une
cabriole, et vous vous retrouverez de l’autre cô té de la mer. » Mais elle avait découvert que
le colon parlait et lisait parfaitement l’arabe, et elle l’utilisait sans vergogne. Elle ne lui avait
pas non plus caché que les hommes l’intéressaient peu, même à jeun. Cela n’avait pas
rebuté Ganthier.
La voix de Neil avait rappelé tout le monde sur le tournage.
5. UN QUINTAL ET DEMI
Il y avait une bizarrerie dans les soirées du Grand Hô tel. Quand les Américains avaient
débarqué, les habitants s’étaient mis sur le qui-vive : de vrais fous les Yankees quand ils
boivent, à vingt, trente, plus, et à partir de minuit c’est tout pour la fesse ! Au bout d’une
semaine c’était tout vu, Neil, Kathryn, Wayne, Francis, Samuel, toute l’équipe, ils se tenaient
étrangement bien, ils buvaient, riaient, dansaient, ils se touchaient en dansant mais pas les
quatre cents coups auxquels on s’attendait, il y avait même un nommé McGhill qui disait
tout le temps : « Nous devons donner une image réparatrice », un bon gros rougeaud, avec
des oreilles en chou-fleur, toujours prêt à rire de tout, eh bien quand il entrait dans le salon
du Grand Hô tel, vers minuit moins dix, ça riait toujours autant, mais mine de rien tout le
monde commençait à rassembler ses affaires, et toujours en s’amusant. Donner une image
réparatrice… On ne comprenait pas, ils étaient les plus beaux, les plus riches, les plus
célèbres, qu’est-ce qu’ils avaient à réparer ?
À la longue bien sû r, certains s’étaient mis à parler, hors de la présence de McGhill, ils
racontaient une drô le d’histoire à des gens qui étaient devenus leurs amis, une marque de
confiance envers Ganthier, Raouf, Gabrielle Conti, et même Montaubain, l’instituteur
passionné de cinéma. Ganthier connaissait bien les Américains, il les avait vus vivre et
mourir à la guerre, et il avait fait deux voyages aux É tats-Unis, « ce sont les seuls
descendants de Shakespeare, disait-il à Raouf et à Gabrielle, les Anglais ne sont plus
shakespeariens depuis Dickens et ses romans, Dickens les a réconciliés avec la décence et
l’humain, ils sont encore un peu salauds pour le principe, mais il n’y a qu’en Amérique que
vous pourrez encore croiser Richard III, Lady Macbeth ou Falstaff, des gens qui ont la force
de se jeter la tête la première dans ce qu’ils font, au prix de leur tête, ils appellent ça la
liberté, des Falstaff lanceurs d’acier, toujours prêts à en lancer au-dessus d’un fleuve, sous
les trains, dans le ciment des gratte-ciel, sur les mers, et à partir de six heures du soir ils
baignent dans l’alcool, frelaté ou pas, c’est l’heure où les femmes prennent le pouvoir parce
qu’elles sont moins saoules que les hommes, et le lendemain elles divorcent de Falstaff
pour épouser Shylock, ou le contraire, des shakespeariens qui passent aussi leur temps à
rendre fou Othello, ils racontent qu’ils se sont entretués pour le libérer et ils lui interdisent
de s’asseoir à cô té d’eux ».
Gabrielle Conti se joignait souvent à la discussion au bar de l’hô tel, elle connaissait aussi
les É tats-Unis. Les Américains continuaient à parler devant une journaliste, c’est seulement
au fur et à mesure qu’on a compris pourquoi, ils disaient qu’ils n’avaient pas toujours été
aussi prudents, il y avait eu une autre époque dans leur pays, de vraies fêtes.
Le lendemain, Gabrielle allait à la ferme, répéter tout ça à Rania en escamotant le plus
scabreux, ça avait commencé l’année précédente, en Californie, un scandale, c’était pour
cette raison que les gens de cinéma faisaient attention, Gabrielle ajoutant que, dans leurs
contrats, il y avait maintenant de nouvelles conditions, « on leur interdit de se saouler en
public, ou de se retrouver à deux dans une chambre d’hô tel s’ils ne sont pas mari et femme,
et il est parfois écrit qu’ils peuvent perdre leur engagement si des opinions négatives se
diffusent sur leur compte dans l’opinion publique, même si ces opinions sont des mensonges,
il suffit que ça soit négatif, Kathryn m’a montré son contrat »… Rania s’intéressait beaucoup
à ce que faisait Kathryn, elle demandait à Gabrielle s’il était vrai que les Américaines
avaient autant d’amants que leurs maris avaient de maîtresses, Gabrielle savait seulement
que Kathryn aimait Neil, Neil avait une réputation de coureur, mais il avait fait quatre ans
de guerre en Europe… « ayuha’ al’ahyia, heureux les survivants », avait murmuré Rania, elle
se demandait à quoi avait ressemblé la vie de son mari là -bas, il était mort en héros, le reste
n’intéressait personne, Ganthier aurait pu lui donner un aperçu de cette vie, mais cela
faisait des années qu’elle n’avait pas eu de conversation avec lui, il venait chez son oncle
quand elle était enfant, il était presque de la famille, elle l’appelait ‘ammi, oncle Ganthier, il
lui avait offert des livres, Les Petites Filles modèles, qu’elle avait bien aimé, et plus tard un
autre livre de la comtesse de Ségur, Diloy le chemineau, où il était écrit que les Arabes
étaient méchants et lâ ches, Rania avait demandé pourquoi à Ganthier. « Sans doute parce
que l’auteur ne connaît pas les Arabes. — Donc elle parle de ce qu’elle ne connaît pas ? »
Rania avait décidé de ne plus lire cette comtesse, elle l’avait dit à Ganthier, elle ne s’était
jamais gênée avec lui, sauf à l’adolescence, elle n’avait d’ailleurs pas bien compris pourquoi,
puis elle avait cessé de venir à Nahbès, elle s’était mariée, elle avait perdu son mari et,
quand elle était revenue s’occuper de sa tante, Ganthier ne leur avait pas rendu visite, son
oncle et lui étaient alors en froid, son oncle disait : « Il est là par force et il voudrait qu’en
plus on appelle ça de l’hospitalité. »
Rania se rendit compte que le silence s’était installé entre elle et Gabrielle. Gabrielle la
regardait. « Pardon, dit Rania, je pensais à … — Je sais… » dit Gabrielle. Elle reprit le fil de
son histoire, pour les Américains ça avait commencé par un entrefilet dans les journaux,
une femme, une clinique de San Francisco, un acteur interrogé par la police.
Gabrielle épargnait les détails à son amie mais au bar du Grand Hô tel, quand Francis
Cavarro racontait : c’était plus rude, ça leur était tombé sur la tête après le 4 septembre
1921, en fait on avait commencé à en parler quelques jours avant les journaux, des coups
de téléphone, des rires de petit déjeuner, une fille, pas la première fois qu’elle faisait ça, on
raccrochait, une rumeur un peu dégueulasse, on avalait un beignet et on appelait quelqu’un
d’autre pour lui raconter la rumeur, un chemisier et un soutien-gorge balancés à travers un
salon, des cris, et pas chez n’importe qui, un soutien-gorge sur un lustre, des coups de poing
dans une porte, des gens en pyjama à trois heures de l’après-midi, une dizaine au moins. «
Oh, bien plus que ça ! » avait dit Wayne, et il avait aussitô t récolté un regard venimeux de la
part de Cavarro, un regard que Raouf n’avait pas compris même si on avait vite senti que
Cavarro voulait garder le contrô le de cette histoire et tolérait mal qu’on ajoute quoi que ce
fû t à ce qu’il disait, une fille dans une baignoire avec de gros morceaux de glace sur le
ventre pour calmer sa douleur, des cris, et aussi des rires, le lendemain du Labor Day, la
fête du travail, chez nous c’est le premier lundi de septembre, une fille s’était déshabillée en
hurlant, chez une célébrité, non, pas à Los Angeles… à San Francisco, la ville bien, des
vêtements roulés en boule, lancés à travers la pièce, on avait déjà vu cent fois, mais on en
parlait à cause des coups dans la porte et des morceaux de glace, chez une star à un million
de dollars…
En fait, disait Neil, la fille traînait dans les milieux du cinéma, ce soir-là elle avait bu
comme un poisson et elle était le clou du spectacle, oui, disait Cavarro, un beau lancer de
vêtements, pas désagréable à regarder, la fille, et de vrais cris de coyote, et ça n’était pas au
domicile de la star mais dans un palace du centre de San Francisco, une grande suite, on
fêtait à la fois le nouveau contrat de la star et le Labor Day.
Samuel Katz, l’attaché de presse de Cavarro avait ajouté que c’était vraiment un contrat
d’un million par an, un gramophone, une party, du whisky de contrebande, et si on en
parlait à mots couverts c’était parce que si vous racontez des saloperies sur une star, en
Californie, disait Katz, les studios finissent par le savoir, et vous devenez de la merde pour
vingt ans.
Quand c’était Samuel Katz qui parlait, Cavarro le laissait faire avec beaucoup d’indulgence
puis il reprenait, ce n’était pas que la fille se soit déshabillée qui faisait l’histoire, c’est le
genre de réunion où tout le monde est vite à poil, non, c’étaient les cris, et pas comme
quand un type se fait chevaucher sur une table au milieu de la salle, ça c’est des cris rigolos,
on se met autour, disait Cavarro, on tape des mains, la fille s’agrippe à la cravate du type
comme au rodéo, on chante Oh Suzannah, et on attend le finale, la cascade de cris, surtout
quand la fille sait bien imiter tout ça, parce que pour prendre son plaisir devant trente
personnes… Oh, j’en connais qui y arrivent très bien, disait Kathryn avant de s’absorber
dans ses pensées, elle détestait ce genre de fille, la spécialité de Neil, elles couraient après
lui, elles voulaient lui montrer à quel point elles étaient bonnes actrices, et il fait semblant
de croire que j’en ai fait autant à leur âge, ça l’arrange… Cavarro poursuivant : la fille, ce
jour-là elle inventait un nouveau truc, le strip-tease furieux, pour faire du scandale chez
une star ! Ganthier observait Raouf qui faisait le blasé, et une voix avait fini par lancer, en
grillant la politesse à Cavarro : la star c’était Roscoe Arbuckle, c’était Fatty !
Cavarro s’était levé : « On avait dit qu’on raconterait ça à nos amis comme une vraie
histoire, si vous voulez casser le suspense vous n’avez plus besoin de moi ! » on l’avait
rattrapé, on l’avait laissé expliquer aux Français et à Raouf qui était Roscoe Arbuckle, un
mètre quatre-vingt-quinze, un quintal et demi, surnommé Fatty, un acteur comique, un
quintal et demi d’ouragan, il pouvait même faire un saut périlleux arrière, quand il
débarquait dans une soirée avec son cortège de filles déjà imbibées, ça changeait le
rythme ! Raouf avait eu le temps de voir passer le regard glacial que Kathryn avait jeté à
Cavarro. Il n’en disait pas plus et Wayne en profitait pour lancer que Fatty c’était un
comique grand public, pour des millions de gamins, dans tout le pays, accompagnés par des
millions de mamans. Cette histoire, ajoutait Neil, c’était des bobards pour couler Fatty
Arbuckle, bon, il y avait vraiment eu une fête, à San Francisco, à une douzaine, le dimanche,
et le lundi ils étaient bien cinquante, Fatty a toujours fait portes ouvertes, il aimait ça, le
travail sérieux et puis la fête. Mais quand même, disait Kathryn, une fille qui gueulait en
pleine fête, il pouvait aussi y avoir des raisons. C’est ce qui inquiétait, et le mercredi soir la
fille était à l’hô pital.
Soudain, la conversation se mit à rouler sur le bruit des ventilateurs dans les chambres et
l’absence de conditionnement d’air : McGhill venait de faire son apparition au bar, salué par
quelques rictus. Il ne s’était pas attardé et Neil avait enchaîné : Fatty n’avait rien fait, on se
lâ chait à ses fêtes, on ne voulait rien laisser du cochon, mais tout le monde se lâ chait, et on
ne forçait personne, mais personne n’aime les obèses, surtout quand ils ont du fric, Kathryn
ne répliquait pas, et Samuel Katz reprenait : c’est même ça qui a fait qu’on a commencé à
s’affoler, le fric, ça pouvait faire vilain si on racontait que le gros bébé à un million attaquait
des femmes dans des fiestas où c’est la queue qui remue la bête… Neil précisant pour ses
amis de Nahbès : « Le million on a le droit de le gagner, mais il ne faut pas le salir, les gens
dès qu’ils peuvent faire la morale ils n’en ratent pas une, chez nous c’est un sport national !
— Cela dit, poursuivait Katz, pour Fatty et le million, le public venait le voir à cause de ce
qu’il faisait, pas de ce qu’il gagnait. » Et Wayne à voix lente : « C’était pas à cause de son
poids qu’il faisait rire ; avec le poids, disait Fatty, vous faites rire cinq, six fois en une demi-
heure de film, le métier c’est de monter à soixante fois, il faut de l’idée, du talent, trente
minutes et soixante rires. — Tu pourrais aussi rappeler qu’il ajoutait autre chose, disait
Kathryn, parce qu’il n’a jamais réussi à fermer sa gueule, Fatty, il ajoutait : “Si vous croyez
que c’est du gâ teau de faire rire essayez pendant une demi-heure, sans arrêt, après ça vous
n’aurez qu’une envie, devenir un vrai sadique”, il a dit ça à plusieurs reprises, sadique. »
Personne n’avait contredit Kathryn.
Pour Rania, à la ferme, Gabrielle était vite passée à la suite : le mercredi soir on disait que
la jeune femme qui avait crié était à l’hô pital, et on disait aussi que peut-être Fatty…
Gabrielle n’ajoutait rien, les détails c’était pour le bar du Grand Hô tel. Rania lui avait dit une
fois que cela ressemblait à un résumé de roman. « C’est du journalisme, avait dit Gabrielle,
du récit sans romanesque… cela dit, le meilleur romanesque c’est celui qu’on se fait toute
seule ! » Rania avait acquiescé, gardant pour elle ses pensées les plus libres, lî habibûn
azûru fî lkhalawât… j’ai un ami que je visite dans les solitudes… sa place dans mon cœur
tient tout mon cœur… je meurs de son indifférence comme une abeille dans le feu… la
silhouette se rapprochait, elle lui embrassait les yeux… je suis une mécréante, mon cœur est
fou et les larmes y tombent une à une… il y a le souvenir, mais il y a le désir…
C’est la première fois qu’on parle vraiment de ce truc entre nous avait confié Cavarro à
Ganthier, quand on était en Californie personne n’osait, personne n’avait envie de se faire
convoquer pour témoigner. Wayne essayait de défendre Fatty malgré les regards que lui
lançait Kathryn, pour la bagatelle Fatty n’avait que l’embarras du choix, il n’avait qu’à dire
oui, Wayne sentait alors qu’il déplaisait à la fois à Neil et Kathryn, et Katz en profitait pour
le couper : d’ailleurs cette fille, elle faisait ça plus souvent qu’à son tour, elle était même
interdite d’entrée chez Mack Sennett, on dit qu’elle avait passé une maladie à la moitié du
studio, même que Sennett avait fait faire des fumigations dans le bâ timent. La fille était à
l’hô pital, elle s’appelait Rappe, Virginia Rappe, Fatty était reparti à Los Angeles, chez lui.
C’était pas un hô pital, précisait Cavarro, plutô t une de ces cliniques pour jeunes femmes
célibataires… Non, ça c’est des inventions d’hommes, bullshit, disait Kathryn, soutenant le
regard de son mari et traduisant pour Raouf : « de la merde de taureau ».
6. LA VIEILLE ET LES ŒUFS

Raouf avait une alliée de choix. Tess, la gouvernante de Kathryn, s’était prise d’amitié
pour lui, Tess s’était d’abord appelée Lizzie, Lizzie Warner, elle avait changé de prénom,
avait dit Kathryn à Raouf, parce qu’elle trouvait que Lizzie c’était trop évident, on voyait
tout de suite une servante noire, avec tablier et nœud dans les cheveux, bougonne et
serviable, elle avait opté pour Tess, Kathryn lui avait dit quand on prononce ce nom on a
l’impression de donner un ordre, Tess avait été contente de la remarque, parce qu’un
prénom pareil ça mettait de la clarté dans les rapports avec les patrons, on disait « Tess ! »
et la voix n’avait pas le temps de s’adoucir sur une autre syllabe.
Tess était débrouillarde, ça compensait, car elle disait qu’elle n’était ni fidèle ni dévouée,
deux qualités d’esclave. Ce qui était amusant chez elle, c’est qu’elle faisait exprès d’avoir un
sale caractère et de menacer régulièrement Kathryn de se trouver une autre place, ce qui
n’aurait pas été difficile, elle savait réparer des tresses artificielles, retailler une robe, faire
des courses et la cuisine au dernier moment pour un dîner de dix personnes, boucler des
valises sans jamais rien oublier, revenir travailler un dimanche matin en disant qu’elle ne
pouvait pas refuser parce qu’il ne fallait jamais donner d’aigreur aux patrons, elle faisait
aussi très attention à sa ligne, elle était mince comme une lanière, elle disait que la femme
de chambre rondouillarde c’était un cliché esclavagiste ; avec les hommes elle était très
dure, elle avait une peau assez claire, un peu de blanc quelques générations avant elle, sans
doute un cuissage de maître ou de contremaître, avait-elle dit à Kathryn. De temps en
temps un Blanc croyait pouvoir renouveler l’opération, comme la fois où un journaliste du
Herald, Arnold Belfrayn, s’était retrouvé plié en deux, mains au bas-ventre, dans le
vestibule de la maison de Kathryn. Tess agissait toujours comme si elle n’avait rien à
perdre.
L’amitié de Tess pour Raouf était née sur le tournage, un soir où les figurants avaient
organisé un méchoui pour les Américains, un vrai méchoui de la campagne, pas un truc en
morceaux cuits au four comme on fait à la ville. Les Américains étaient tous venus, ils
aimaient montrer qu’ils étaient une communauté, on leur avait apporté les bestiaux entiers
sur des plateaux, avec la sauce et du pain tout chaud, on leur avait appris comment faire, la
prise de la main droite, pouce, index, majeur, trois doigts seulement et comme désinvoltes,
tout en ayant une belle conversation avec le voisin, et la sauce, c’est ce qui se fait de mieux,
la sauce avec un morceau de pain à belle croû te à tremper dans le mélange brun-doré
d’huile d’olive, de graisse animale, de sang, de poivre, de sel et de safran, et on avait aussi
montré aux Américains l’endroit où on le cuisait, le méchoui, ça tombait bien il y avait
encore un agneau sur son lit de braises, ils avaient fait cercle autour du trou et à un
moment Raouf avait vu Tess s’écarter, une marche lente, maîtresse d’elle-même, comme si
elle n’en finissait pas d’aller vers le couchant, et soudain elle s’était appuyée contre un
tronc d’olivier, la silhouette cassée, Raouf l’avait rejointe, elle vomissait, il n’avait rien dit, il
l’avait soutenue, l’avait ensuite aidée à s’asseoir, puis il était allé prévenir Kathryn, celle-ci
avait dit « oh, mon Dieu ! » et elle s’était précipitée en compagnie de Wayne. Raouf les avait
aidés à ramener Tess vers la voiture de Kathryn, il n’avait posé aucune question sur ce qui
s’était passé, Kathryn lui avait quand même dit : « Non, elle n’est pas enceinte ! Je te
raconterai un jour, mais pas en ce moment. » Depuis, chaque fois que Raouf croisait Tess, ils
avaient quelques minutes d’échange amical sur les travaux et les jours, et Tess le
renseignait sur l’humeur de sa patronne, dont Raouf essayait de lui faire prononcer le nom
le plus souvent possible, se récitant parfois idhâ dhukirât dâra l’hawâ bimasâmi‘î, quand on
la nomme, le désir me tournoie aux oreilles.
Un soir, dans une calèche, Raouf avait enfin baisé la main de Kathryn. Elle avait dit : «
Quand tu auras fini nous parlerons. » La suite avait été une très calme explication : une
femme aimant son mari envers et contre tout, un jeune homme estimable qu’on était
heureuse d’avoir pour attentif, pour ami, « et si tu recommences on ne se verra plus ».
On avait continué à les voir ensemble. Il se réfugiait dans la fierté d’éprouver une passion
forte et contrariée, et portait l’ombrelle avec prévenance ; parfois Kathryn s’appuyait sur
son bras pour franchir un fossé, ou éviter un porteur qui s’avançait tête baissée sous un sac
de grain. Elle voulait aller partout, voir vivre les gens, au souk en plein air surtout, que
Raouf n’aimait pas, la foule, la poussière, les cris, les marchandises grossières, il disait : « Je
ne suis pas un guide pour les choses du passé. »
En arrivant au souk, ils avaient entendu des cris inhumains, ça venait de la droite, un
grand enclos. « Le parc aux â nes, avait dit Raouf. — Des â nes à vendre ? — Non, c’est là que
les paysans font garder les bêtes sur lesquelles ils viennent, ça évite la pagaille, les vols, il y
a des centaines d’â nes. — Et qui braient à qui mieux mieux », avait conclu Kathryn,
contente de connaître ces mots français. Raouf avait ajouté : « Ce qui les fait surtout braire,
c’est qu’il y a deux parcs différents, les â nes et les â nesses. » Ça sentait l’urine, le crottin, la
terre battue, la paille coupée ; le vent envoyait sur les visages des claques de poussière
acide. Un homme s’était mis à courir, bâ ton en main. « Un gardien du parc, avait dit Raouf.
— Qu’est-ce qu’il crie ? — Ça n’est pas intéressant. — Raouf tu exagères ! — Il crie : “cochon
tu vas voir !” — À un homme ? — Non, à un â ne. — Pourquoi crier cochon à un â ne ? »
Tous deux suivaient du regard l’homme au bâ ton, et Kathryn avait éclaté de rire : à trente
mètres, une tête et un poitrail d’â ne s’élevaient au-dessus des autres, un â ne qui montait
sur l’arrière-train de son voisin, et le voisin protestait, le gardien s’était mis à taper à coups
de bâ ton sur le délinquant qui s’obstinait malgré les coups, Kathryn disant : « Il a du
courage, pourquoi on ne le laisse pas faire ? après tout il n’y aura pas de conséquence… »
Pendant que le gardien s’acharnait, d’autres â nes s’étaient mis à avoir la même idée, des
poitrails apparaissaient çà et là au-dessus de la mêlée, un autre gardien se ruait sur un
autre couple. Kathryn riait de plus en plus fort, on les regardait, Raouf disant : « On s’en va
», et Kathryn : « J’ai été élevée à la campagne, Raouf ! » Au milieu des bestiaux, un cercle de
paysans entourait deux hommes qui s’invectivaient. « Ce sont des propriétaires d’â nes,
avait dit Raouf. — Pourquoi s’engueulent-ils ? — L’â ne de Ben Zakour s’est fait monter
dessus, donc on se moque de Ben Zakour, et Ben Zakour n’aime pas ça, il engueule le
propriétaire de l’autre â ne, qui continue à se moquer, alors Ben Zakour dit que cet â ne a dû
voir faire son maître, et il faut que les autres les calment, sinon la police des marchés va
s’occuper d’eux. » À l’arrière-plan, le chœur des â nesses faisait écho aux cris des mâ les. Un
homme avait prononcé une phrase qui avait fait s’esclaffer et se calmer tout le monde. «
Qu’est-ce qu’il a dit ? — Je n’ai pas compris, avait répondu Raouf, ça doit être du berbère, je
connais mal. — Raouf, ne te fous pas de moi ! — C’est grossier. — Raouf ! — Il a dit : celui
qui monte, qu’il monte sur le mâle, la femelle n’apporte que des ennuis. » Pendant la
discussion, certains â nes essayaient encore de mettre une patte sur l’arrière-train d’un
voisin, puis renonçaient sous les hurlements des gardiens.
Raouf et Kathryn étaient repartis vers le souk, Kathryn remarquant une charrette rouge à
quatre roues qui tranchait sur les autres. « C’est celle de la veuve Tijani, avait dit Raouf, elle
est venue vendre du bétail. — Ou en acheter. — Non, elle n’achète pas ici, et elle vend très
cher. » Kathryn avait marqué un silence, puis : « Pourquoi “la veuve Tijani” ? tu pourrais
dire “ma cousine Rania”. — Tu la connais ? — C’est une amie de Gabrielle. — Tu l’as vue
chez Gabrielle ? — Non, c’est Gabrielle qui va chez elle, moi je l’ai vue une fois au hammam,
elle est aussi musclée qu’une Américaine, et elle a une vraie jambe Ziegfeld. » Cette fois,
Raouf avait osé saisir l’occasion : « Qu’est-ce que c’est, une jambe Ziegfeld ? — C’est une
jambe longue, fuselée, mais pas maigre, une jambe de danseuse, Ziegfeld possède un music-
hall où toutes les belles filles de New York rêvent d’aller lancer leur jambe, tu n’as… jamais
vu les jambes de ta cousine ? — La dernière fois je devais avoir six ans… »
Ils s’étaient enfoncés dans le souk, Kathryn trouvait ça magnifique. « C’est de la couleur
locale », commentait Raouf avec froideur. « Ça me fait sortir de moi-même », disait Kathryn.
Et Raouf : « Au moins tu ne prends pas de photos. » Elle s’intéressait surtout aux artisans,
aux métiers ambulants, vanniers, étameurs, dentistes de plein air, des arracheurs comme
elle n’en avait jamais vu : « Il y en avait dans le Montana, ils ont disparu depuis longtemps,
ici je les vois, ma grand-mère a dû se faire soigner comme ça. » Ils contemplaient un
assortiment de pinces pas très propres posé sur un morceau de toile de jute, à même le sol,
mais quand un homme s’était avancé en se tenant la mâ choire, Raouf avait refusé d’en voir
davantage et ils étaient repartis, avançant avec peine dans les mouvements désordonnés
d’une foule de plus en plus dense, ça ressemblait au moment où le fleuve qui arrive à son
embouchure doit lutter contre la marée montante, il y avait aussi des ressacs, et tous les
pièges au sol, caisses, baluchons, mendiants infirmes posés par terre, et de grosses pierres
grises qui servaient de bornes. « Fais surtout attention aux clous que les gosses n’ont pas
encore ramassés, disait Raouf, c’est pas beau le tétanos. »
Dans le brouhaha général une silhouette immobile avait attiré leur attention, une vieille
femme voû tée, pieds nus, en arrêt devant un étal, on suivait la direction de son regard, on
tombait sur un morceau de tissu jaune soleil, et on ne voyait plus que lui, la vieille femme
avançant une main, palpant le tissu, le reposant, le regardant à nouveau sans rien dire, avec
une absence totale d’intérêt. Derrière l’étal le marchand ne bronchait pas, il avait le regard
baissé sur un carnet, une grosse verrue au milieu du front. « Ça n’est pas une verrue, avait
dit Raouf, c’est un cal, la marque que font des milliers et des milliers de prosternations
chaque fois que le front touche le sol, ce marchand porte sa réputation de croyant sur son
front. » Une vieille femme qui ne disait rien, un marchand qui ne la regardait pas, elle était
repartie, Kathryn commentant : « Il a perdu une cliente, un Américain ne l’aurait pas laissée
repartir. — Elle a fait l’indifférente, avait dit Raouf, il lui a servi un peu de mépris, c’est
comme ça. »
Plus tard, Raouf et Kathryn étaient repassés devant le marchand de tissus, le morceau
jaune soleil était encore là , la vieille aussi. « C’est le principe du souk, avait dit Raouf, à
l’aller on regarde, on achète au retour. » Cette fois la vieille discutait avec le marchand,
deux voix â pres. « C’est magnifique ce jaune, avait dit Kathryn, si elle n’en veut pas, je le
prendrai, mais j’attends qu’elle se décide. » La vieille tenait une espèce de paquet devant
elle, un torchon noué. « Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir dans ce torchon ? avait demandé
Kathryn. — Je ne sais pas. — Elle a l’air de vouloir lui rendre quelque chose. »
La vieille avait posé le baluchon sur l’étal, elle le poussait vers le marchand, le marchand
le repoussait vers elle, l’air de ne surtout pas en vouloir, ils discutaient, le ton montait. « Ce
sont des œufs, avait dit Raouf, elle parle de ses œufs, il doit y en avoir une douzaine, pas
plus, elle dit qu’ils sont excellents, elle veut les échanger contre le morceau de tissu jaune. »
Le marchand secouait la tête, lentement, en fermant les yeux ; parmi les mots qu’il
prononçait et répétait Kathryn avait réussi à en comprendre deux ou trois au vol, elle était
très fière de ses progrès, le mot Dieu et puis non et aussi le mot douro.
« Il ne veut pas de ses œufs, avait dit Raouf, il veut de l’argent, des pièces, il dit que
maintenant c’est le vingtième siècle. » Geste large du marchand vers les passants qu’il
prenait à témoin ; sur certains visages il y avait des signes d’acquiescement, des gens qui
essayaient de montrer qu’ils étaient d’accord mais sans faire de mal à la vieille femme, elle
levait l’index vers le ciel, haussait le ton, sa voix cherchait un public, Raouf traduisait au fur
et à mesure, depuis quarante ans la femme avait toujours échangé ses œufs chez ce
marchand, lui ou son père, et son père, que Dieu veille sur lui, n’avait jamais refusé le
moindre échange, son père le regardait de là -haut, il devait prendre garde à ne pas faire
honte à son père ! Le marchand se montrait plus sec dans ses réponses, disant que c’était
fini, il frottait son index contre son pouce, douro, douro, il n’accepterait rien d’autre, la
vieille n’avait qu’à aller vendre ses œufs plus loin et revenir avec l’argent, on était au
vingtième siècle, mais elle ne voulait pas, elle disait que ce vingtième siècle c’était celui des
chrétiens, pas celui du Maître des deux mondes et des vrais croyants, le marchand devait
accepter le troc, ça avait toujours été comme ça, sous le regard de Dieu, dans les siècles de
l’islam et pas des chrétiens, ça devait continuer comme avec le père du marchand, on
n’avait pas le droit de modifier l’ordre de Dieu, douze œufs c’était un bon échange pour un
morceau de tissu, refuser c’était une impiété ! En réponse, la voix du marchand se faisait
plus vive. « Il n’a pas aimé l’accusation d’impiété, avait dit Raouf, la vieille est allée trop loin,
c’est comme si elle sentait que de toute façon c’est perdu, elle dit au marchand des choses
qu’il ne peut pas accepter, et que son argent français c’est l’argent de l’enfer. »
Le marchand avait pris un coupon de tissu gris, il en mesurait trois coudées avec son
avant-bras, coupant et servant un client qui payait en billets, il avait rendu la monnaie en
montrant les pièces à la vieille femme, c’était de l’argent honnête, et pas des œufs ! La
vieille avait eu un regard de mépris pour la main du marchand, silence, oui, avait ajouté le
marchand, de l’argent honnête et pas des œufs pourris, la vieille le traitant à nouveau
d’impie, les gens les regardaient, la vieille montrant du doigt le cal au milieu du front du
marchand, ça n’était pas en priant qu’il se l’était fait, le marchand disant qu’il n’avait pas de
leçon à recevoir d’une païenne qui passait sa vie à découper des grenouilles et à brû ler des
morceaux de papier au lieu de prier, Raouf traduisait de plus en plus vite, la voix du
marchand était de plus en plus forte, une femme qui adorait un morceau d’os au lieu de
réciter les paroles du Livre Saint, oui, réciter, et pas se contenter de vénérer des morceaux
de squelette qui étaient peut-être ceux d’un chien !
Il avait crié le dernier mot, et la vieille en appelait maintenant à la honte du souk tout
entier, elle devait retomber sur le marchand ! C’est ça, disait le marchand, le souk tout
entier, le souk qui voyait bien qu’elle n’était qu’une païenne qui n’en savait pas plus sur
Dieu que sur le commerce des hommes, une sorcière, tout le monde la voyait, Dieu la
voyait, elle serait prise par les cheveux et précipitée en enfer, la vieille se mettant à hurler,
elle était en larmes. « Elle a renoncé au duel verbal, avait dit Raouf, elle crie qu’un kâfir, un
apostat, est en train de l’insulter, et le marchand menace d’appeler la police, elle n’aura
rien. »
Raouf avait tendu un billet au marchand sans un mot et s’était emparé du morceau de
tissu jaune, les gens le regardaient avec hostilité, on n’avait pas le droit de faire ça, les
regards glissaient vers Kathryn, encore plus hostiles, cette étrangère avait les moyens de se
payer des kilomètres de tous les tissus possibles, pourquoi celui de la vieille ? on n’avait pas
le droit, même si le marchand refusait les œufs ; la vieille était effondrée, elle avait cessé de
crier, elle regardait les gens, cherchait un appui, n’en trouvait pas, le fils du caïd avait
acheté, pour la chrétienne qui était avec lui, et Raouf s’était emparé des œufs de la vieille, il
lui avait mis le tissu dans les mains, sans un mot, il avait pris Kathryn par le coude, ils
étaient repartis, la vieille avait lancé des bénédictions, ils étaient déjà loin, Raouf disant : «
Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, je lui fais croire qu’elle vit dans un monde qui peut
l’aider, alors qu’il l’abandonne avant même qu’elle le quitte. — Qu’est-ce que tu vas faire
des œufs ? tu aurais pu les lui laisser. — Ç’aurait été une insulte, je vais les donner à
quelqu’un qui mendie vraiment, ici je vais vite trouver. »
Raouf avait marqué un silence, puis : « C’est un autre pauvre qui aurait dû faire mon geste,
mais les pauvres n’ont pas de quoi… ou alors j’aurais dû lui acheter ses œufs, elle serait
entrée dans le circuit sans perdre la face, j’en ai trop fait, je n’aurais pas dû . — Si, et de
toute façon je te trouve très bien dans le rô le du défenseur des vieilles dames. — Non, je
suis sérieux, c’est Marx qui a raison, il ne faut pas essayer de calmer la lutte des classes. —
Je n’aime pas quand tu parles de Marx, Marx te fera faire des bêtises. — Pour Chemla, je ne
suis même pas marxiste, je ne suis qu’un féodalo-marxiste. — Ça va te faire beaucoup
d’ennemis », avait dit Kathryn.
En sortant du souk ils étaient repassés devant la charrette rouge. « Elle est vraiment riche,
cette Rania ? avait demandé Kathryn. — Son père est très riche, une femme intéressante, si
tu veux je peux t’emmener chez elle un jour. — Tu peux aller chez une veuve ? — C’est une
cousine, c’est la famille. — Tu pourrais l’épouser ? » Raouf avait souri, il avait failli
répondre elle est trop vieille. Et il sentit que Kathryn avait compris son sourire quand elle
lui donna une tape sur l’épaule en riant.
7. LA VACHE DE SATAN
Dans les rues de Nahbès, à la façon dont se comportait Raouf avec son Américaine, on
savait qu’il allait arriver quelque chose. C’est avec Belkhodja que ça avait fini par se passer.
Ils étaient amis, et les amis ça ne vous rate pas.
Belkhodja était un bon commerçant. Il empruntait de l’argent à la ville au moment où ,
dans les campagnes, même les scorpions meurent de soif, et il allait acheter leurs tapis de
famille aux Bédouins qui n’avaient plus ni chèvres ni moutons. Il faisait un bénéfice très
appréciable. Mieux : il leur laissait souvent leurs propres tapis, et il leur prêtait de l’argent
pour qu’ils puissent acheter de la nourriture à un commerçant qu’il leur recommandait,
mais à condition qu’on lui confectionne deux belles pièces par foyer pendant l’hiver, avec
des bandes en laine et en poil de chameau. Il venait souvent contrô ler l’avancement des
travaux, la densité des brins, la stabilité des couleurs, menaçait quand les femmes laissaient
faire les petites filles à leur place. Le printemps venu, ces tapis-là soldaient le prêt. Au souk
de Nahbès, ils auraient valu beaucoup plus que ce qu’en donnait Belkhodja, mais une parole
est une parole et, marchandise livrée, les Bédouins prenaient encore soin de placer
Belkhodja sous la protection du Tout-Puissant.
Le marchand était aussi un familier de ce qu’à Nahbès on appelait la petite bande, les
jeunes gens vêtus à l’occidentale qui se retrouvaient dans un café, La Porte du Sud, pour
tout critiquer, en répétant qu’une poignée d’abeilles vaut toujours mieux qu’un sac de
mouches. En ville, on appréciait l’influence que Belkhodja pouvait avoir sur eux ; à leur â ge
ils pensaient comme des coqs, et Belkhodja leur montrait la valeur de l’expérience. Il aimait
ce rô le, et être traité en camarade par des garçons qui avaient dix à quinze ans de moins
que lui. Il refusait d’ailleurs d’être pris pour un homme du passé, il défendait ce qu’il
appelait la tradition mais il aimait le progrès technique, il avait fait installer une baignoire
en tô le dans sa maison après en avoir utilisé une dans un hô tel de la capitale ; il rêvait aussi
de s’acheter une voiture, et dès qu’il avait vu qu’il faisait ses meilleures affaires avec la
clientèle française il avait transféré son commerce de tapis en ville européenne. Il rejoignait
la petite bande à La Porte du Sud, non loin de son magasin. Il y sermonnait les présents et
disait du mal de ceux qui n’étaient pas encore là .
La médisance était la douce faiblesse de Belkhodja. Ça n’était jamais une pure médisance ;
certains prétendaient que Belkhodja avait mangé de la vipère quand il était enfant, mais il
s’en défendait, disait qu’il cherchait avant tout à redresser les croyants pervertis par des
innovations blâ mables. Il commettait lui-même des fautes. Il lui arrivait, tard le soir, de
boire un peu d’alcool, et les jeunes gens racontaient que le tapis de prière qu’il portait
parfois sous le bras dissimulait une pipe à kif. Il essayait cependant de ne jamais aller trop
loin sur le chemin des erreurs, qui n’est une pente, disait-il, que pour les â mes faibles ! Et il
ajoutait que le meilleur moyen de racheter ses fautes au regard du Miséricordieux, c’était
de ramener vers le bien d’autres croyants plus fourvoyés que soi.
Donc la médisance de Belkhodja à l’égard de Raouf, ce jeune plein de promesses mais qu’il
jugeait perverti par l’éducation française, cette médisance partait toujours d’une bonne
intention, surtout depuis qu’on voyait le fils du caïd parader en compagnie de cette actrice,
la « star » comme on disait, un vrai danger pour son ami. Il fallait, par tous les moyens, faire
revenir dans la communauté cette â me égarée. Et Belkhodja s’était empressé de trouver un
surnom pour Kathryn Bishop : bagrat eccheitân, vache de Satan. Ça avait fait le tour de la
ville ; quand la pierre a quitté la main, dit le proverbe, elle appartient au diable.
On avait vite rapporté à Raouf les mots de son ami. Raouf avait ri, d’un bon rire, sû r de lui,
il avait ajouté : « Satan a bon goû t », et il s’était montré encore plus amical à l’égard de
Belkhodja quand celui-ci les avait rejoints. En prenant l’étoffe entre le pouce et l’index, il
avait éprouvé la finesse de la nouvelle tunique du marchand, il l’avait complimenté, et
s’était demandé s’il allait lui-même renoncer au costume occidental, au moins pendant ses
séjours à Nahbès. Il avait cajolé Belkhodja comme s’il ne savait rien, et Karim, l’un des
membres de la petite bande, qui connaissait son Raouf par cœur, s’était dit en observant la
scène qu’il n’aimerait pas être à la place du marchand dans les mois à venir… vache de
Satan… un méchant coup de langue… ta‘âsat l’insân mîn llisân, « le malheur de l’homme
vient de sa langue ».
Les autres membres, surtout ceux qui avaient fait leurs études dans la capitale au lycée
Victor-Hugo avec Raouf, lui avaient dit qu’ils le trouvaient bien bon de ne pas jeter
Belkhodja dans le ravin à la première occasion, « tu n’aurais qu’à prendre cette crapule par
le col »… Raouf avait ri de nouveau, puis il avait fait l’éloge de la crapule, qui savait ne pas
succomber aux séductions que Satan et la modernité mettaient sur leur chemin, la preuve
c’était ce que Belkhodja essayait de faire depuis le début de l’année, en vrai croyant : cet
homme voulait mettre en accord ses actes et ses paroles, il allait peut-être y parvenir, il
fallait respecter cette rigueur, disait Raouf en empruntant un ton mélancolique, dans un
monde où beaucoup, pour vivre, agrandissent au contraire l’écart entre leur â me et la
réalité.
Cela faisait en effet quelques mois que Belkhodja avait décidé de se marier, et il voulait
faire de son mariage une leçon donnée à ses jeunes amis. Devant leurs sourires, il avait
souligné que lui ne serait jamais la dupe de cette union. Il voulait une femme d’une
innocence totale ; il ne voulait pas découvrir un jour qu’il avait dans son lit une de ces
créatures dont parlent les hommes quand ils jouent aux cartes. Les sourires avaient
disparu et il avait marqué un silence pour laisser ses amis imaginer la honte qui pouvait
tomber sur un mari trop confiant, puis il les avait rassurés, car il n’était pas difficile d’éviter
une telle femme, il suffisait d’écouter la rumeur publique, elle a un grand râ teau, la rumeur,
mais au moins elle n’épargne pas les coupables. Belkhodja aimait s’interrompre à nouveau
sur ce genre de formule, il tenait son auditoire, il en profitait pour caresser sa moustache en
guidon de vélo, pour une fois on ne se moquerait pas d’elle. Cela dit, reprenait-il, quelles
que soient les précautions que peut prendre un homme de bien avec les créatures soumises
à la Lune, n’y a-t-il pas toujours un risque ? sans visage celui-là ? Et pendant toute la fin de
l’hiver on avait écouté ses histoires de mariages catastrophiques, d’hommes pressés qui
devenaient des maris victimes, et victimes indignes. Il n’était pas ce qu’on appelle un
conteur intelligent et rusé, mais, du moment qu’on leur parlait de la femme, les jeunes gens
ne pensaient plus à l’intelligence, ils se contentaient de nourrir leurs appréhensions.
D’anecdote en anecdote, le printemps avait fini par arriver, mais on restait encore à
l’intérieur du café où un poêle à bois diffusait une chaleur irrégulière, à une dizaine autour
de trois tables qu’on avait rapprochées, c’était l’après-midi, on luttait contre
l’engourdissement en regrettant de ne pas être rentré faire la sieste, on surveillait les
premières mouches qui se prenaient aux bandes de papier collant suspendues au plafond.
Le regard revenait vers Belkhodja, il avait récemment refusé une fille trop jeune, c’est bon
pour les vieillards, avait-il dit. Et puis, avait ajouté une voix (peut-être celle de Raouf mais
on ne se souvenait plus très bien), « les filles trop jeunes, ça ne sait pas faire le ménage ».
Poussé par ses amis, le marchand avait précisé son idéal, une vraie jeune fille, avec déjà (il
n’hésitait pas à faire le geste) de vraies prises pour les mains, et belle, mais surtout pas une
séductrice, ça tourne toujours à la catastrophe, c’est bien pire que de se retrouver avec de
la mauvaise viande entre les dents parce qu’on a voulu acheter trop vite ! Le rire de
Belkhodja envoyait en enfer tous ceux qui n’avaient pas sa lucidité d’homme fort, et l’on
riait avec lui parce que, la veille, on avait interrompu la conversation pour laisser passer le
vacarme d’une camionnette chargée de deux â nes, « c’est la camionnette de Hammou, avait
dit l’un des jeunes gens, il est fier, il fait ronfler le moteur, il va au marché à bestiaux. —
C’est bien tard pour le marché, avait répliqué Raouf (cette fois on se souvenait
parfaitement, c’était en mars, avant l’arrivée des Américains, le dernier samedi de mars),
Hammou fait semblant d’aller au marché, en réalité il va à l’abattoir, demain il y a des gens
qui achèteront du veau un peu dur ! »
« Souvenez-vous, avait repris Belkhodja, souvenez-vous du mariage de Rahal (ce nom
avait figé tous les visages), Rahal le fier et sa fiancée si vive ! » La voix du marchand se
faisait sarcastique : une fiancée intelligente, à parole facile, et moderne ! Je ne veux pas
d’une imbécile, répétait Rahal, nous sommes au vingtième siècle ! Il s’était installé dans la
capitale, il avait pris une fille de la capitale, et son mariage vingtième siècle il l’avait eu sur
le drap du lendemain. La vieille servante avait fait son travail, pas trop de sang de poulet,
sinon ça fait un gros mensonge, elle avait versé juste ce qu’il fallait pour une vérité. Une
servante discrète. Mais beaucoup de monde était au courant : Rahal, bien sû r, le mieux
placé, et puis la sœur de la mariée, et une parente par alliance qui était aussi parente de la
famille du marié, ça resta un secret de famille jusqu’à celui qu’on avait informé en dernier,
le père de Rahal, qui était alors allé voir le père de la mariée, ils avaient eu plusieurs heures
de conversation lente, la jeune fille moderne, intelligente et vive était vierge, bien sû r, mais
elle ne convenait pas tout à fait.
La suite de l’histoire était floue, certains parlaient d’annulation, d’autres d’éloignement,
une maladie, peut-être un début de tuberculose, la fille avait avoué qu’elle se sentait
fatiguée, et puis elle était maigre, sa famille aurait dû s’en alerter, surtout une fille à marier,
elle était malade, pas gravement, elle allait grossir, guérir, mais elle aurait dû le dire avant,
ça pouvait faire une cause d’annulation, les gens parlaient sans être sû rs, elle était partie se
faire soigner dans les montagnes. À la longue on n’en avait plus parlé, et Rahal s’était
retrouvé libre, il avait sauvé la face, mais une rumeur courait : est-ce qu’il n’avait pas été
contaminé ? Il était peut-être libre, mais il ne retrouverait pas de sitô t un beau parti.
Belkhodja riait devant les jeunes gens que son histoire rendait pensifs, il aimait
provoquer le silence et être le seul à rire, d’un rire qui lui élargissait le bas du visage et
dévoilait deux rangées de dents serrées, intactes, déjà teintées du vieil ivoire qui rend les
hommes respectables.
Avec entrain, le marchand avait continué à enchaîner ses anecdotes sur le mariage. Rahal
était un gros commerçant, sa famille à lui était plus puissante que celle de la fille, il s’était
retrouvé libre, il pouvait y avoir pire… Belkhodja baissait le ton, et l’attrait du pire faisait se
pencher vers lui des visages préoccupés, on entrait dans le domaine des indiscrétions
lourdes, on surveillait les déplacements du serveur, on se surveillait les uns les autres.
« Pire que l’histoire de Rahal, ajoutait le marchand, c’était quand la famille de la fille était
plus puissante que celle du mari, parce que ce genre de fille moderne vient des meilleures
familles, on épouse un très beau parti, une jolie fille, elle sait lire, écrire, elle est riche, ses
parents sont puissants, elle a tout, on s’en empare, et on triomphe devant les amis, on l’a
emporté parce qu’on est le plus viril ! » Le bras de Belkhodja avait quitté la table, index
tendu ; la voix, accompagnée des mouvements saccadés du bras et de la main, enfonçait les
mots comme des clous : « Et on s’aperçoit toujours trop tard de ce dont cette fille est
capable ! » Puis la voix de Belkhodja se faisait moins violente, évoquait deux jeunes mariés
dans leur salon, le mari disant que le voyage en Europe… devant certaines dépenses, quand
on est un mari conséquent et qu’on a d’abord envie d’une voiture, on dit « non », et on a
droit à une réponse prudente : « je ne nous savais pas dans la gêne », la voix est fluette,
mais la jeune épouse ne renonce pas, revient chaque jour sur le sujet, le mari lui dit qu’être
la femme d’un jeune entrepreneur plein d’avenir n’est pas la même chose qu’être la fille du
plus gros minotier du pays, il a de la dureté dans la voix, il héritera un jour, bien sû r, et son
père n’est pas n’importe qui, mais en attendant on ne lui accorde pas tout, et la femme parle
aussi d’acheter des meubles, un salon à l’européenne, à croire qu’on vous demande exprès
des choses que vous êtes obligé de refuser, pour vous faire sentir que vous n’êtes pas
capable de vivre sur les hauteurs où vous êtes allé chercher votre épouse !
Ici, Belkhodja laissait glisser son regard sur les manches de veste plus ou moins élimées
de ses jeunes amis. « Et aux nouveaux refus du mari, ajoutait le marchand, viennent
répondre des sécheresses, ou des silences, il croit que c’est cela la vie à deux, il commence à
moins la supporter, il devient lui-même insupportable, il se remet à sortir le soir, retrouve
les amis d’avant, fait la fête en disant que, s’il était resté célibataire, il sortirait moins
souvent de chez lui, ça fait rire, il devient cassant avec sa femme qui devient méprisante et
froide, jusque dans la chambre !»
Autour de la table, c’était mâ choires serrées et regards vagues. Tant pis pour eux, se disait
Belkhodja, ça se croit des hommes parce que ça va au café et que ça parle politique, alors
qu’ils ne sauraient même pas gérer les choses de leur maison s’ils en avaient une ! dès qu’ils
ont un costume bleu marine ils se voient diriger un pays, avec une Constitution, qui n’est
même pas un mot arabe, de l’hérésie, tout comme leur femme moderne, hérésie et
prostitution !
« Et un jour (la voix de Belkhodja s’était refroidie) la femme moderne a suffisamment
accumulé de ressentiment, elle va chercher un seul grand plaisir pour compenser tous ceux
qu’on ne lui donne pas… je dis bien tous… et quand son mari l’apprend il a soudain devant
lui une épouse qu’il ne connaissait pas, qui le méprise, le menace… il pourrait la battre, la
répudier, ou même faire comme aux temps où il suffisait de creuser un trou dont seul
dépassait la tête de l’adultère… mais il ne fait rien, pourquoi ? parce que le père et la mère
de sa femme sont des gens très puissants, plus puissants encore que son propre père, et
que c’est au gendre d’être docile et silencieux. » Tête en arrière, les yeux au plafond,
Belkhodja se délectait de sa conclusion : « Les qualités de la bonne épouse traditionnelle on
les exige maintenant du mari de la femme moderne ! »
Il ne citait personne et redressait sa moustache en guidon de vélo. Dans l’auditoire aucun
nom ne circulait, tout le monde se remémorait les mêmes histoires, mais on n’avait pas
envie d’être celui qui aurait mis publiquement en cause une famille dont le chef pouvait à
tout moment faire venir du bled quelques hommes sû rs, obéissants et violents.
Donc, ne jamais chercher un trop beau parti, avait repris Belkhodja, ce qu’il fallait c’était
une femme modeste et respectable, une femme pour les choses de la maison, mais attention
!… cette femme devait aussi être une femme… les yeux du marchand s’étaient grands
ouverts et le mot avait surgi : « souriante ! » Belkhodja se félicitait d’avoir ajouté ça, le
sourire, il y avait pensé le jour où il avait vu sa belle-sœur, une femme sans reproche,
reprocher à son mari d’être entré dans le salon avec des chaussures boueuses, la voix aigre
de la ménagère dans son droit, la voix qui montait juste ce qu’il faut pour gâ cher la soirée
d’un homme de bien, la voix d’une femme qui faisait exprès de ne pas appeler la servante et
qui passait elle-même la serpillière devant leur hô te pour lui montrer à quoi l’inconscience
d’un mari pouvait réduire une épouse respectable. « Il y a un vrai fléau des femmes
respectables, disait Belkhodja, les hommes de bien ne songent pas assez à ce que peut
devenir la vie quotidienne avec une femme respectable qui ne sourit pas. »
Il était content, il était sorti du rô le qu’on lui attribuait toujours à La Porte du Sud, le
rappel des vertus plates, cette fois même Raouf l’avait écouté avec attention, le coude sur la
table, le menton dans la main, sourire aux lèvres, l’air de dire bien joué. Belkhodja ne
voulait être ni Rahal, ni le gendre d’un homme puissant, ni son propre frère, il prendrait
une fille de la campagne, et bonne ménagère, mais avant tout souriante ! Le marchand de
tapis était heureux, c’était avec ce genre de démonstration qu’on subjuguait un auditoire
d’insolents.
8. UNE ESPÈ CE D’ACCORD TACITE

On ne racontait l’histoire de Fatty Arbuckle qu’au bar du Grand Hô tel, une espèce d’accord
tacite entre Francis, Wayne, Kathryn, Neil, Samuel et quelques autres. Chacun livrait un
fragment, se faisait corriger, corrigeait à son tour ou se renfermait dans une bouderie qui
obligeait ses amis à lui redonner la parole, et parfois l’un d’eux était pris d’une violence
muette, comme quelqu’un qui se force à se taire, disait Ganthier, pour ne pas alerter le
mouchard, McGhill, et pour ne pas faire exploser une bombe sous nos yeux, nous sommes
leurs garde-fous !
Et Francis Cavarro repartait dans l’histoire de Fatty, une rumeur de femme morte, une
surinfection, à la clinique Wakefield, les reporters sur la piste, une actrice morte, Virginia
Rappe, qui devait se battre à vingt-cinq ans pour avoir encore quelques secondes de
pellicule. Ça c’était déjà une façon de calomnier la victime, disait Kathryn. Et les flics ont
parlé de décès suspect, péritonite, ils ont interrogé la fille qui avait amené miss Rappe à la
clinique le mercredi soir, elle s’appelait Maud Delmont, et ils ont mis Roscoe « Fatty »
Arbuckle sous les verrous, oui, il était revenu de Los Angeles avec son avocat, veste cintrée,
pantalon de golf, chaussures basses, sur la photo il riait. « Vous vous souvenez de son film
de cow-boys ? demandait Wayne, Le Grand Rassemblement, la phrase sur l’affiche,
“personne n’aime les obèses”. — Oui, disait Samuel Katz, mais sous la graisse c’est un
danseur, et capable de faire un saut périlleux arrière. Quand même pas, disait Cavarro, le
genre de type sous lequel une femme se précipite dans l’enthousiasme ! » Kathryn n’avait
pas bronché.
Une certaine Virginia Rappe était morte après une party donnée par Fatty Arbuckle au
Saint Francis, et on répétait : « Ces acteurs ils font ça en plein jour, comme les bêtes ! » Fatty
aidait la police à y voir clair, le genre d’aide qui pouvait mener tout droit à la corde, ou à la
chambre à gaz, une nouvelle technique. Un seul témoignage contre Fatty : celui de Maud
Belmont, la copine de Virginia Rappe ; Virginia lui aurait confié en pleurant : « Il m’a fait
mal », et Belmont jurait qu’elle avait vu Fatty embarquer Virginia à pleins bras et
s’enfermer une demi-heure avec elle.
Plus tard, Ganthier avait dit à Raouf que, d’après une autre rumeur, Daintree et Cavarro
avaient participé à la fiesta, Daintree avait juré qu’il n’en était rien, mais la presse les
guettait, c’était pour ça que Cavarro avait fusillé Wayne du regard quand celui-ci avait
rappelé qu’il y avait beaucoup de monde à la fiesta de Fatty. « Ils adorent ça, le monde, avait
ajouté Ganthier, plus il y en a plus ça donne du rythme ! » Ganthier se souvenant aussi
d’une fiesta à Chicago, après une visite des abattoirs où il accompagnait le vieux
Clemenceau, tout était blanc, sonore, immense et propre, les cochons avançaient l’un
derrière l’autre sur un tapis roulant, sans aucun à -coup, leurs cris, un homme attachait une
patte arrière à une chaîne, l’animal était soulevé, la tête à un mètre et demi du sol environ,
il gigotait, criait plus fort, dans la salle suivante un autre homme lui ouvrait la carotide,
carrelage blanc, murs blancs, lavage à grande eau, vapeur, une bouffée d’aération toutes les
quinze secondes, un ronronnement régulier, c’était ça qui faisait peur, la mécanique
tranquille, j’ai vu l’enfer, il était blanc ! Le directeur des abattoirs leur avait dit devant une
collection de boîtes métalliques : « Ici nous utilisons tout du cochon. » Ganthier avait encore
dans l’oreille la remarque de Clemenceau : « Tout, sauf les cris »… Et les autres cris aussi,
pendant la fiesta franco-américaine, le soir même, dans un night-club de Chicago, des cris,
des courses à quatre pattes, tous à poil, des bêtes libres, chacun sa cavalière, et un
orchestre de vieux Tsiganes en smoking sur la mezzanine, imperturbables. Samuel
poursuivait : d’ailleurs pas très raffiné le Fatty, abandonné à treize ans, parti sur les routes,
du théâ tre pas cher, quinze ans de tournées, la dèche, et si on retrouvait des vêtements
déchirés c’était meurtre au premier degré, et la mort, comme n’importe quel cochon.
Wayne voyant que Raouf était perdu avait résumé : Fatty était accusé par Maud Belmont
d’avoir violé Virginia Rappe qui en était morte. Samuel Katz reprenant : Fatty se défendait,
un groupe lui avait rendu visite le lundi matin, ils avaient bu, dansé, une miss Rappe très
alcoolisée, elle déchirait ses vêtements. Fatty avait demandé à deux femmes de s’en
occuper, elles avaient installé miss Rappe dans la baignoire, avec de gros morceaux de glace
sur le ventre pour calmer les douleurs, Fatty avait fait appeler un médecin, puis il était allé
prendre le bateau pour Los Angeles, et le vendredi 9 septembre miss Rappe était morte.
À la première accusatrice, Maud Delmont, s’étaient jointes deux autres femmes, Nancy
Blake et Zey Prevost, elles affirmaient que Fatty était resté une demi-heure seul dans une
chambre avec Virginia Rappe qu’elles avaient entendu crier à travers la porte. D’autres
personnes soutenaient qu’elle avait commencé à crier toute seule et à jeter ses vêtements
dans le salon. Il y avait aussi un homme pour dire que Fatty avait fait mal à Virginia Rappe,
avait précisé Kathryn, un nommé Semnacher. La voix de Neil Daintree avait coupé Kathryn :
Semnacher, l’agent de Virginia, évidemment ! Et Neil avait ajouté qu’on avait retrouvé des
télégrammes de Maud Delmont à ses avocats, « Arbuckle dans le trou, chance de tirer gros
», elle avait aussi un casier judiciaire de fraudes et bigamie, elle allait avoir des problèmes.
Le procureur c’était Matthew Brady. Les feux de la rampe, il n’allait pas rater ça.
« Kathryn peut-elle avoir participé à des choses pareilles ? » avait plus tard demandé
Rania, Gabrielle répondant dans un sourire : « Les gens sont innocents tant qu’un tribunal
ne les a pas déclarés coupables ! — Ici on considère que la femme est une coupable en
puissance, disait Rania. — Même en ville ? — Surtout en ville ! Les hommes les plus
modernes cherchent à épouser des filles de la campagne, et quand ils ne le font pas c’est
leur mère qui leur en trouve une, malheur à ceux qui ont abandonné les vertus de la
campagne pour les noirceurs de la ville. — C’est ce que vous pensez ? — Les vertus de la
campagne ne sont qu’une hypocrisie de plus, une hypocrisie de geô liers », Rania songeant
que pour échapper aux geô liers il suffisait de fermer les yeux, ou d’être seule, entre les
frissons d’herbe, sur le chemin où elle pouvait se parler à voix haute, nazala l’hub manzilân
fî fou’âdî, l’amour a pris place en mon cœur… et parler à l’autre voix qui montait dans sa
voix, un désir… la silhouette venait à sa rencontre… tout s’est précipité quand je l’ai vu…
qu’est-ce qu’un feu s’il reste dans le silex ? j’ai laissé sa main sur mon ventre et la morale à
tous les autres… La silhouette repartait sous le disque blanc du soleil, Rania revenait à elle,
relevait la tête vers Gabrielle qui avait respecté son silence en contemplant les grands
sourcils noirs que le rasoir avait transformés en courbes pures et énergiques.
Et à San Francisco tout cela avait fini par faire un maelstrom d’histoires et sous-histoires
de jury et de grand jury, parjures, diffamations, interrogatoires, rétractations, jury du
coroner… Fatty s’était retrouvé devant le grand jury, le chef de la police disant qu’il avait
soulevé toutes les pierres et que la mort de Virginia Rappe c’était viol et meurtre au
premier degré, ajoutant : « Il n’est pas admissible qu’un Arbuckle puisse venir faire des
choses pareilles à San Francisco et s’en tirer à bon compte. »
« À San Francisco, précisait Neil, les gens n’aiment pas Hollywood, ils répètent “ici c’est le
Nord !” — Il faut traduire, disait Kathryn, “le Sud, c’est des métèques”. »
L’essentiel des munitions de l’accusation c’était les témoignages des trois filles, Belmont,
Blake et Prevost. Avec Semnacher, l’agent de Virginia, le procureur Brady avait son carré
d’as. Et il y avait aussi Lehrman, le boy friend de la victime, continuait Neil, elle en était là ,
Virginia, les années qui passent, les kilos qui viennent, mais pas les vrais rô les. Et Samuel
enchaînait : un gros front, Lehrman, des yeux de rat, et une moustache qui pendait, sa
chérie l’avait laissé à New York pour faire la fête à l’autre bout du pays ; quand il avait
appris qu’elle était à l’hô pital, il s’était contenté d’un télégramme de prompt
rétablissement, mais après sa mort il s’est mis à jouer au vengeur, les journaux ont titré «
Le fiancé de Virginia veut tuer Arbuckle », il racontait que Fatty au départ c’était un laveur
de crachoirs, on avait fait une idole avec un laveur de crachoirs, cet obèse a porté ma
fiancée dans une chambre pour la violer, elle battait des jambes !
Quand Gabrielle avait parlé des années de jeunesse de Fatty à Rania, Rania avait
commenté : « Pour survivre, à six ans, mon mari avait commencé par balayer l’école de son
village, c’était ça ou petit voleur… un jour l’instituteur l’avait surpris en train d’écrire des
chiffres au tableau, il n’y comprenait rien mais il aimait les chiffres, ça avait séduit
l’instituteur, mon mari a vite progressé… il était en train de devenir le meilleur avocat
d’affaires de la capitale, il s’était fait tout seul, mais je n’ai jamais compris son goû t des
armes et des combats, ça n’était pas son monde, il voulait imiter des seigneurs qui de toute
façon ont disparu… — Vous pensez souvent à lui ? — Je lui en veux d’être allé mourir pour
un pays qui nous méprise. »
Partout aux É tats-Unis on retirait de l’affiche les films de Fatty, le grand jury est allé très
vite, « non, chez nous, disait Samuel Katz à Raouf, c’est le jury qui décide si on doit passer
devant un tribunal ». Maud Delmont a témoigné à charge : Fatty enfermé pendant une
demi-heure avec Virginia. Puis il y a eu les médecins, péritonite après une rupture de la
vessie, et pour le procureur la preuve de lutte acharnée c’étaient les vêtements déchirés,
donc viol et meurtre. Mais pour d’autres légistes le corps ne portait aucune preuve de
violence.
Et il y a eu un coup de théâ tre, quand Maud Delmont, la première accusatrice, a changé
son témoignage, elle a avoué qu’elle avait bu une dizaine de whiskys et que Virginia Rappe
était allée toute seule dans la chambre à cô té. Et ça, disait Neil, c’était embêtant pour les
journaux qui avaient dessiné Fatty emportant dans ses bras une fille qui battait des
jambes !
Kathryn avait fait une moue comme s’il s’agissait d’un détail qui n’enlevait rien à la
noirceur de Fatty. Neil s’amusait en silence en observant sa femme, Kathryn avait un rô le
difficile, elle aurait aimé flinguer Fatty, raconter ce qui se passait dans sa troupe, mais il
aurait aussi fallu raconter tout ce qu’elle y avait fait. Raouf ne comprenait rien à cette
tension entre mari et femme, mais il s’efforçait de faire celui qui sait, ce qui l’empêchait
ensuite de poser des questions à Gabrielle ou Ganthier. Il n’osait pas non plus en poser à
Kathryn.
Cavarro continuait à raconter : la Delmont confirmait qu’elle avait mis Virginia dans la
baignoire avec des morceaux de glace sur le ventre pour calmer la douleur, et Semnacher,
l’agent de Virginia, était venu témoigner qu’il avait entendu l’actrice dire « il m’a fait mal »,
mais mardi matin seulement… « lundi je croyais qu’elle était seulement saoule, disait
Semnacher, c’est pour ça que j’étais rentré chez moi, oui, à Los Angeles, avec un ou deux
vêtements déchirés de Virginia, je comptais en faire des chiffons… pour la voiture ».
Cavarro avait l’air de ne jamais prendre parti, tout en ne retenant que le plus sombre de
chaque épisode. Il me fait l’effet, disait Ganthier à Gabrielle, de celui qui observe un
naufrage auquel il est presque sû r d’avoir échappé, mais comme il y revient tout le temps il
pourrait se faire embarquer par une vague, et Neil avec lui. Gabrielle était intriguée par le
couple du réalisateur et de l’actrice : « Ils travaillent ensemble, disait-elle, ils vivent
ensemble, mais on sent que si nous n’étions pas là , ils se sauteraient à la gorge.»
On parlait de plus en plus de chambre à gaz, mais Zey Prevost, l’autre témoin clé du
procureur Brady, lui a fait défaut, elle a refusé de confirmer le « je meurs, il m’a tuée » de la
victime, c’était sur le procès-verbal de la police mais elle n’avait pas signé, malgré les
menaces de Brady qui voulait l’inculper de complicité de meurtre ! Brady n’avait plus qu’un
témoin à charge, Maud Delmont, qui disait des choses différentes selon le jury auquel elle
s’adressait, il avait aussi Semnacher qui se contredisait, ça ne pesait pas lourd, alors Zey
Prevost a été ramenée à la barre et elle a confirmé ce qu’avait raconté Maud Delmont.
Dans les rues, le Comité de Vigilance Féminine réclamait la tête de Fatty Arbuckle, elles lui
donnaient rarement le surnom de Fatty, trop amical à leurs yeux. On les appelle les
Vigilantes, avait dit Kathryn, elles défendent les droits des femmes et la morale des vieux,
Neil ajoutant qu’avec la prohibition elles avaient tué le saloon, et qu’elles voulaient
maintenant bousiller le cinéma, « elles ne peuvent pas nous attaquer sur ce qu’on montre et
ce qu’on dit, à cause de la liberté d’expression, alors elles s’en prennent à notre façon de
vivre, au nom de la vertu, et ça répand le vice ! Pour l’alcool elles ont réussi à nous faire
passer d’un pays de poivrots à un pays de truands, on n’a jamais acheté autant de bouteilles
de lait aux É tats-Unis que depuis qu’elles sont peintes en blanc et qu’elles contiennent un
mélange de caramel et d’alcool de bois, et qu’elles coû tent cinq fois plus cher que le vrai
whisky qu’on a fait disparaître en inventant ce lait qui paralyse les jambes ».
Dès le début des audiences les Vigilantes s’étaient installées au premier rang du public,
toutes en noir. Elles en étaient sû res, Fatty allait finir comme une boule de neige dans les
mains de Satan.
9. À BONNE É COLE

Kathryn connaissait par cœur le contenu de son Baedeker et de son Guide Bleu, elle était
fière de montrer ses connaissances à Raouf : « Ça, c’est une madrasa ! » avait-elle dit en lui
serrant le bras. Devant eux, une dizaine de gamins psalmodiaient dans une échoppe.
Derrière le maître, accroché au mur, il y avait un gros bâ ton avec une corde attachée aux
extrémités. « Et c’est avec ça qu’il tape quand on ne sait pas sa leçon ! » Rire de Raouf : « Il
ne vaudrait mieux pas ! il pourrait tuer ! » Kathryn ne disant plus rien, elle était vexée par le
rire de Raouf, elle ne voulait pas demander de précision, Raouf reprenant : « Mais ça sert
quand même à taper, d’une certaine façon. » Il attendait une question de Kathryn, qui ne
venait pas, elle changea de sujet : « On te battait à l’école ? — Dans laquelle ? »
Dans son enfance Raouf avait suivi deux écoles en même temps, l’instituteur français dans
la journée et ce que Kathryn appelait la madrasa, en fin d’après-midi ; la madrasa n’était
pas trop difficile, il fallait apprendre par cœur des versets du Coran, son seul problème était
qu’il psalmodiait assez mal, le maître, Si Allal, lui reprochait de vouloir d’abord comprendre
ce qu’il devait psalmodier et Raouf n’aimait pas se plier à la scansion recommandée. C’était
un péché de faire autrement, disait le maître, « c’est en psalmodiant qu’on fait entrer les
sourates dans l’â me, tu n’as pas d’â me ? ». Raouf avait fini par avoir deux textes dans la tête,
celui qu’on lui demandait de réciter et celui qu’il cherchait à éclaircir.
Pour ceux qui manquaient de mémoire, Si Allal ne se servait pas d’un bâ ton mais d’une
grande baguette solide et souple, elle provoquait le maximum de douleur et de sang qu’on
peut infliger sans rompre un os ; le bâ ton et la corde attachée aux extrémités n’était que
son complément, et à la première faute un peu lourde, sur un signe du maître, deux élèves
se précipitaient sur le coupable, ils l’étalaient sur le dos, lui prenaient les pieds qu’ils
faisaient passer entre la corde et le bâ ton, puis tournaient le bâ ton sur lui-même pour
serrer la corde autour des pieds bien joints, et lever ensuite le bâ ton à l’horizontale jusqu’à
hauteur de leur poitrine : le coupable se retrouvait suspendu par les pieds et il en offrait la
plante nue à Si Allal qui disait avant de frapper : la baguette du maître vient du paradis. Les
deux élèves chargés de la victime étaient en général costauds et vifs, c’était une fonction
recherchée car on ne peut être en même temps victime et bourreau ; on riait rarement, sauf
quand la victime tête en bas se pissait dessus.
D’autres fois, pour des fautes plus vénielles, sur un autre signe de Si Allal, le coupable
joignait les extrémités de ses doigts, les tournait vers le haut et les présentait au maître ;
coups secs ; et double peine quand on retirait les doigts avant la frappe, avec obligation de
tendre non plus les doigts mais les paumes entières, ce qui autorisait des coups encore plus
cinglants. Là où Si Allal faisait preuve d’une grande inventivité, c’était avec les élèves qui
laissaient pousser leurs cheveux quand la pauvreté, la gale et les poux ne les contraignaient
pas à avoir en permanence la tête rasée ; le maître pouvait coincer une touffe de cheveux
dans une fente à l’extrémité de sa baguette, et il enroulait lentement les cheveux jusqu’à
l’apparition des cris ; il marquait une pause, laissait sa victime chercher les mots qu’elle ne
parvenait pas à réciter, puis recommençait à tourner, jusqu’aux vrais cris, ceux de la
douleur, une pause à nouveau, la voix sucrée de Si Allal : « Maintenant tu te souviens ? » et il
tirait lentement sa férule vers le haut, comme une canne à pêche ; l’élève se levait, essayant
de mêler à ses supplications les mots de récitation que lui soufflaient ses camarades,
jusqu’au moment où il se retrouvait sur la pointe des pieds, Si Allal arrêtait alors de tirer la
férule vers le haut, le coupable devenait l’artisan de sa propre douleur, et dès qu’il
faiblissait sur ses appuis les supplications reprenaient ; Si Allal faisait attention à ne pas
trop courber sa férule, elle cassait rarement, et les coupables eux-mêmes faisaient attention
à ne pas aller jusqu’à cette catastrophe, ils prenaient toujours de l’avance sur la douleur, ils
la jouaient, elle était moins forte que leurs cris, mais il y avait toujours le moment où elle
finissait par les rattraper, et par prendre à son tour de l’avance sur leur respiration, et ceux
qui s’étaient montrés les plus résistants au début se mettaient à supplier.
Quand Raouf disait : « Ça ne se fait pas de supplier », ses camarades répondaient qu’il
avait beau jeu car le maître ne s’attaquait jamais à lui ; de mémoire d’élève jamais Si Allal
n’avait levé la main ou la férule sur Raouf ; alors que cette immunité était une tache sur la
façon dont Si Allal exerçait son métier, personne n’osait en parler bien sû r, jamais un élève
n’aurait osé dire : « Tu me frappes, et pas lui… »
Il était heureux que le fils du caïd fû t bon élève, et qu’il n’y en eû t pas deux comme lui
pour réciter sans fautes les sourates que le maître lui ordonnait de réciter devant des
officiels ; mais cette absence de châ timent ordinaire était un mauvais signe donné à la
communauté, non, ça n’était pas parce que le caïd était un personnage puissant que le
maître agissait ainsi, d’autres élèves étaient fils de personnages presque aussi puissants
que le caïd et ils étaient pourtant pris par les cheveux, ou battus jusqu’au sang ; si le maître
ne touchait pas à Raouf, c’était parce que le caïd ne lui avait pas dit, comme tous les autres
pères quand ils lui amenaient leur fils : dbah wa âna neslakh, égorge-le, moi je le dépèce, le
caïd avait prononcé une phrase plus compliquée, sur la dignité, sur les hommes qui ne
deviennent dignes que si on les traite avec dignité, et la dignité n’a pas besoin de coups ; le
maître n’était pas d’accord, sa férule avait fait des générations et des générations de bons
croyants, mais le caïd avait eu un ton très froid quand il avait parlé, et surtout il ne s’était
pas répété. « Si je comprends bien, tu aurais aimé être battu, avait dit Kathryn. — C’est
presque ça, et pour m’habituer malgré tout aux coups, je faisais exprès de me battre à la
sortie de l’école. »
Puis Raouf s’était tu, la honte de faire des confidences, Kathryn l’avait piégé, c’était à elle
de parler, c’était un échange, elle s’était mise à raconter son enfance, les débuts de
l’adolescence, des confidences très directes : « J’étais rondouillarde, j’avais des fesses
épouvantables, de gros mollets, ma mère faisait exprès de rentrer dans la salle de bains
quand j’y étais, j’ai changé, n’est-ce pas ? » Raouf rougissait, elle parlait aussi de ses études,
de son professeur de danse, un ami de ses parents, « il était la générosité même, il savait
tout, me prêtait des livres, m’en offrait, il obtenait de mon père que je puisse sortir le soir, il
lui disait “il faut que jeunesse se passe”, c’était le meilleur professeur de danse de la ville, il
plaisantait tout le temps, il m’a mis en tête deux ou trois des choses les plus solides qu’elle
contient aujourd’hui, il m’a fait lire Mark Twain et Dickens dans une école où il ne faisait
pas bon avouer qu’on lisait des livres… Sa femme était dans un sanatorium, ça lui coû tait
cher, il avait ce cours de danse, il assurait la moitié des leçons, et le soir il rédigeait des
réclames pour les commerçants du quartier, je ne l’ai jamais vu autrement qu’en train de
travailler, le dimanche il rendait visite à sa femme en autocar, sept heures d’aller-retour, il
achetait parfois des billets de tombola, il ne gagnait jamais, il savait me consoler quand
j’avais de mauvaises notes à l’école et il refaisait les exercices de maths avec moi, j’aurais
préféré qu’il m’aide avant que je ne les rende et pas après, mais je n’ai jamais osé lui
demander, c’était un être moral ! je lui devais ma force, et quand il m’a montré son sexe je
n’ai rien compris, sauf que je ne voulais pas, et j’étais déjà suffisamment bête pour ne pas le
dénoncer, je n’ai pas voulu passer pour une gourde, ou plutô t je n’étais pas sû re que mes
parents m’auraient défendue, j’avais treize ans, je me suis contentée de dire que je m’étais
foulé et refoulé la cheville, j’ai arrêté la danse », Kathryn s’était mise à rire, « et j’ai été
tellement dégoû tée par ce qu’il avait fait que j’ai pris du retard sur mes copines qui
passaient déjà le dimanche après-midi à regarder couler la rivière avec des garçons,
something in hand comme on disait, “quelque chose dans la main”… pas trop de retard, mais
quand même. Et puis ma tante a proposé de me prendre chez elle à Hollywood, et là j’ai vite
progressé ».
Kathryn savait que Raouf était choqué et elle s’amusait de le voir jouer à celui qui ne
l’était pas et qui cherchait à lui faire des confidences équivalentes. « Il ne connaît rien de la
femme », avait dit Tess qui discutait parfois avec lui. Il faisait semblant d’avoir de
nombreuses maîtresses, là -bas, dans la capitale, il s’emmêlait dans ses histoires, et, devant
Kathryn, il se dépêchait de revenir à ses souvenirs d’école, Kathryn l’interrompant : où
Rania avait-elle reçu son éducation ? Un peu comme moi, avait répondu Raouf, dans une
école française, et pour l’arabe c’est un maître qui venait chez elle, elle m’a dit un jour que
c’était le seul homme pieux qu’elle avait respecté, quand elle a fini l’école française, elle n’a
pas continué au lycée, elle s’était retrouvée seule Arabe de sa classe, elle n’a pas supporté,
elle aurait pu aller dans des écoles de bonnes sœurs mais on n’y apprend que la couture et
le ménage, son père a fait venir des maîtres pour qu’elle puisse continuer en français, en
calcul, en géographie, en sciences naturelles, une espèce de lycée à domicile, comme les
princesses égyptiennes.
Raouf répondait aux questions sur Rania, mais il n’allait pas plus loin, Kathryn le faisait
alors revenir au sujet précédent, chez les Français aussi il y avait des maîtres à baguette,
pas tous, mais certains tapaient, oui sur tout le monde, même les Français, et sur les Arabes,
les Juifs, les Maltais, les Italiens, à tous ceux-là monsieur Desquières faisait comprendre
avec rudesse le privilège que c’était d’être son élève, il avait une méthode bien à lui, il
sortait son fauteuil de derrière son bureau, le mettait au centre de l’estrade, face à la classe,
s’asseyait, soupirait, souriait, et tout le monde savait ce qui allait se passer, surtout les jours
où il remettait les devoirs. Il procédait par ordre alphabétique, dans un silence de mort car
il faisait exprès de parler à voix très basse, les coups c’était pour les notes au-dessous de
trois sur dix, l’élève appelé se levait, s’avançait dans la rangée, jusqu’à l’estrade, et là il
devait s’agenouiller en face de monsieur Desquières, mettre la tête entre les genoux du
maître, et monsieur Desquières serrait cette tête en tenaille. Puis il prenait la grande règle
en fer qu’il gardait toujours sur son bureau et commençait à taper sur les fesses du
coupable, avec violence et lenteur, guettant les cris et les ruades pour pouvoir lancer : «
Ah ! monsieur résiste ! monsieur résiste ! » et taper plus fort. Certains matins, ceux des
remises de devoirs, il y avait toujours un ou deux élèves pris de malaise sur le chemin de
l’école. Et la punition durait plus longtemps pour ceux dont il avait d’abord fallu répéter le
nom parce qu’ils ne trouvaient pas dans leurs jambes la force de se lever.
Une fois, Raouf a même fini par lui dire : « Monsieur… » C’était le jour où Desquières
s’était acharné sur Chemla. Chemla était le fils d’un tailleur, personne n’avait très bien
compris la raison de cet acharnement, Chemla était très bon élève. Pour les premiers coups
on avait compris, parce que Chemla avait ri quand la carte fixée au tableau était tombée,
monsieur Desquières n’aimait pas qu’on se moque de lui, Chemla s’était moqué et c’était
donc normal qu’on le tape, mais monsieur Desquières avait tapé d’une drô le de façon, pas
sur les fesses, il n’avait pas mis Chemla dans la position traditionnelle, il était venu
directement devant lui, et il avait tapé à mains nues sur la tête du garçon en le traitant de
dolichocéphale, un mot qu’il venait de leur faire découvrir en sciences naturelles, il tapait de
plus en plus fort, cherchait le bon angle pour faire vraiment mal, fermait parfois la main en
forme de poing en raccourcissant sa trajectoire, ses coups étaient espacés, c’était comme
s’il essayait à chaque fois d’éprouver avec son corps le plaisir d’infliger la punition, de se
venger de quelque chose qu’il ne disait pas, Raouf avait dit monsieur… en essayant de ne
pas crier, de ne pas provoquer le maître, de ne pas faire obstacle, il aurait été incapable de
dire ce qu’il avait voulu mettre dans sa voix, pas de la supplication, pas un appel, Raouf
n’avait pas aimé le son de sa propre voix quand il avait dit ça, monsieur… une espèce de
plainte, mais pas indignée, il ne fallait pas avoir l’air de vouloir interrompre monsieur
Desquières, ça l’aurait rendu furieux, non, il ne l’était pas déjà , il n’était pas furieux, il était
méthodique.
Chemla encaissait sans rien dire, sans faire aucun bruit, il ne suppliait pas, les autres
avaient peur, du moins ceux qui étaient assis à cô té de Chemla, ceux qui étaient plus loin
supportaient le spectacle en s’en réjouissant, certains riaient chaque fois que monsieur
Desquières disait do…, coup de la main gauche, licho…, coup de la main droite,…céphale, et
revers de la main droite aussi sec pour surprendre Chemla, Raouf avait dit monsieur…, et
un autre élève, Walther, Guy Walther, le fils du commissaire de police de Nahbès, avait lui
aussi dit, à voix plus basse, monsieur… et cela avait calmé monsieur Desquières, il n’avait
pas regardé Raouf, ni Walther, il avait continué à taper, moins fort, de moins en moins,
comme un coureur qui continue à petites foulées après l’arrivée pour ne pas casser
brutalement le mouvement de ses muscles ; plus tard, bien des années plus tard, en
repensant à cette scène Raouf s’était demandé pourquoi monsieur Desquières avait cédé à
leur appel discret, il s’était peut-être rendu compte que les coups sur la tête risquaient
d’être plus dangereux que ceux de la règle sur les fesses, Raouf et Walther lui avaient
permis de sauver la face, il avait fini par dire : « Tu entends, tes camarades me supplient de
t’épargner, ils sont meilleurs que toi, ils connaissent la vraie solidarité, espèce de sale… » Il
avait hésité, tout le monde attendait un dernier dolichocéphale mais il avait lancé en
postillonnant : « Espèce de sale… radin ! »
La carte dont la chute avait fait rire Chemla, c’était celle de l’Empire colonial français, une
carte du monde avec ses grandes taches, rouges pour les colonies, jaunes pour les
protectorats, sur l’Afrique, l’Asie, les océans. Et bien plus tard Raouf finirait par
comprendre ce qu’il y avait derrière tout ça, la famille de Chemla était communiste, pas le
père, un tailleur docile à tout, mais l’oncle, celui qui travaillait aux chemins de fer et
réclamait la destruction des empires. Un dolichocéphale lui aussi. Monsieur Desquières
savait tout ça.
Au fil de ses promenades, conversations et confidences avec Kathryn, Raouf se sentait de
moins en moins en proie à la souffrance amoureuse, il lui arrivait de s’en inquiéter, de se
demander avec crainte sommes-nous seulement amis ? Mais il trouvait aussi de la douceur à
ce nouvel état, qui lui semblait au moins à l’abri des heurts et des ruptures. Ganthier lui
avait même dit : « Bravo ! le parcours complet ! De l’attentif au coup de foudre, et du cou de
foudre au véritable ami en un temps record ! »
10. UN MARIAGE BIEN MENÉ

Dans les discussions qu’il menait devant ses jeunes amis de La Porte du Sud, Belkhodja
avait toujours eu beaucoup d’assurance, le mariage était son affaire, mais plus le temps
passait plus il devenait anxieux : on était presque à la fin du printemps, et il n’avait encore
rien de précis en vue. Il allait perdre la face, certains jeunes gens ne le rateraient pas et
c’était aussi pour ça qu’il avait parlé de vache de Satan, une formule plus méchante qu’il
n’aurait fallu, quand Raouf avait commencé à se pavaner avec son Américaine : il avait
voulu prendre les devants.
On était désormais installé en terrasse sous des parasols, et un jour l’un des jeunes gens,
Karim, avait lancé à Belkhodja : « Si tu étais vraiment malin, tu épouserais la veuve Tijani. »
Parler devant Raouf d’une de ses cousines, fû t-elle éloignée, c’était une provocation, une
faute même, Karim l’avait fait exprès, il venait d’avoir une discussion politique avec Raouf
et celui-ci avait raillé son nationalisme bourgeois, ses goû ts contradictoires pour l’alcool et
la théologie, et sa volonté d’obliger les femmes à porter le voile jusqu’à des temps
meilleurs. Raouf avait choisi de ne pas relever la provocation de Karim et d’en profiter pour
se moquer de Belkhodja : « La fille de Si Mabrouk ? il a trop peur ! — Peur de quoi ? avait
demandé Karim, c’est une vraie croyante.. — Il a peur qu’elle lui donne des leçons de
théologie ! Elle en sait dix fois plus que lui. — C’est une femme à lunettes, avait dit
Belkhodja, elle en sait trop, trop de science c’est la science des incroyants ! »
Et, pour faire diversion, il s’était emparé du journal français de Raouf, il s’était moqué des
photos de femmes en maillot de bain : « Même les Français se mettent à élever des vaches
maigres ! » On avait ri, c’était une pique sans méchanceté apparente, mais le mot de
Belkhodja sur Kathryn Bishop et la vache de Satan avait déjà bien circulé en ville. Pour
Raouf, laisser passer cette nouvelle pique, c’était s’incliner devant Belkhodja. Le marchand
n’avait pas parlé au hasard, il voyait bien que le fils du caïd n’était pas à l’aise quand on
parlait des Américains, il avait la maladresse des amoureux, l’heure était venue de le piquer
sous les ongles, de le pousser à se découvrir, et de lui faire sentir qui était le plus fort ; mais
Raouf était déjà en train de répliquer : une belle femme, pour leur cher doyen, ça avait de
grosses cuisses, de gros seins, un gros derrière, et ça pouvait porter dix litres sur sa tête,
sinon c’était une… concession au colonialisme… Rire général… Raouf avait poursuivi : « Une
belle femme ça peut même avoir de la moustache, tant qu’elle ne ressemble pas à celle qu’il
porte… » Nouveaux éclats de rire.
Belkhodja était pris de court, il aurait voulu enchaîner sur la vache, mais il voulait d’abord
se défendre d’aimer les gros derrières et les moustaches, il savait ce que les autres avaient
compris, c’était une infamie, mais s’il s’en défendait Raouf lui demanderait pourquoi il
rougissait d’une plaisanterie innocente… les rires redoubleraient… le mieux c’était de
reprendre sur la vache de Satan, mais il fallait se renouveler, Belkhodja cherchait une
nouvelle formule, peut-être un autre animal, il hésitait sous les regards, autour de la table
on trouvait qu’il avait déjà passé trop de temps à ruminer, la conversation de café est
impitoyable, on s’était de nouveau tourné vers Raouf, à lui de parler puisque le marchand
n’était pas assez rapide, à lui de relancer, et on savait comment.
Belkhodja se disait qu’il avait fait une erreur en défiant le fils du caïd, parce que ce qui
allait parler maintenant contre le marchand ça n’était pas les idées à la mode, la mode des
femmes maigres ou les innovations blâ mables, c’était autre chose, c’était la langue arabe,
tout le monde le savait, on faisait silence, c’était le problème avec Raouf, il se promenait
avec des étrangères mais il savait faire parler la langue d’entre les langues, celle qu’on
révérait d’autant plus qu’on était en train de la perdre à force de dire toumoubile, camioune,
birou, tilifoune, ventilatour, ou de mettre les verbes après leurs sujets comme des
mécréants, et cela faisait au contraire des années que Raouf remontait dans le temps, ce
lécheur d’encre ne s’était pas contenté d’apprendre le Coran par cœur, il connaissait ce
qu’on avait renoncé à connaître pendant les siècles du marasme : les plus beaux textes,
ceux des premiers â ges, Ibn al-Muqaffa‘, Abû Nuwâ s, Djahiz, Badi‘ Ezzamâ n, Abu l‘Ala Al-
Ma‘arrî, l’élégance avant le règne des dévots, et Belkhodja ne pourrait pas répliquer, on
n’interrompt pas en langue vulgaire quelqu’un qui fait exister la langue par excellence,
Raouf allait réciter, on préférait l’entendre plutô t que de courir le risque d’un incident
grave en laissant Belkhodja revenir à ses piques, on attendait quelques vers immortels sur
la beauté féminine et le désir, et le malheur de désirer la beauté.
Belkhodja s’était levé : « Grosses ou maigres, du moment qu’elles veulent un tapis, je dois
être là . » Il avait ajouté une moitié de sentence : « Travaille, et tu deviendras fort… » Pas
besoin de leur dire la suite, ils la connaissaient : reste assis, et tu sentiras mauvais. Il aimait
bien leur rappeler qu’il était le seul à gagner sa vie sans dépendre de personne. Les autres
avaient daigné rire, et l’avaient salué ; il avait renoncé à la joute, on lui savait gré d’avoir
anticipé sa défaite, et surtout, avait dit Karim, d’avoir épargné à ses amis une nouvelle
manifestation du pédantisme de Raouf.
On se doutait que ce n’était que partie remise, mais les jours suivants Belkhodja avait
pratiquement cessé de parler de femmes, de mariage ou de vache. Et s’il ne parlait plus,
c’est qu’on n’attrape pas un lièvre en frappant sur un tambourin : il avait enfin trouvé la
bonne piste, grâ ce à une amie de sa tante, non, il n’avait pas consulté sa mère, il y a des
choses dont un fils ne parle pas avec sa mère, surtout quand celle-ci ne rate pas une
occasion de lui faire sentir à quel point il aurait encore besoin d’elle ; une amie de sa tante,
donc, qui était aussi une parente éloignée de la défunte mère de Raouf, et que Raouf fuyait
car elle voulait lui faire épouser une fille de qualité. Elle avait la réputation d’être une
excellente marieuse. Pour Belkhodja, il y aurait de l’ironie à réussir son entreprise grâ ce à
une parente de ce jeune chacal qui passait son temps à rire de lui, il avait discrètement
parlé avec elle, il lui faisait confiance depuis qu’il était adolescent, depuis qu’elle lui avait
dit de ne pas aller avec les femmes perverties, ou au moins d’en parler avec le docteur
Berthommier, un chrétien utile, qui avait donné de bons conseils à Belkhodja. À cette
femme, Belkhodja avait dit pendant l’hiver : « Je la veux souriante, je ne veux pas d’une
épouse criarde, je la veux honnête et vraiment souriante, je ne veux pas d’une de ces
femmes qui s’appuient sur leur vertu et les enfants qu’elles vous font pour vous rendre la
vie impossible, il y a pire que la femme pervertie, c’est la femme qui se met dans la tête que
la vertu donne des droits ! » Belkhodja était fier de sa formule, et de voir qu’elle suscitait le
respect dans le regard de son interlocutrice.
La recherche avait été longue. Il n’y avait jamais d’argent entre le marchand et la
marieuse. La première fois il lui avait apporté une superbe natte de tribu, elle l’avait
remercié : « Tu es gentil, Si Hassan, mais je n’ai plus de place pour les tapis, une fois c’est
bien, tu es généreux, mais tu dois faire attention, un mariage ça coû te cher, très cher ! » Il
avait compris. Elle n’aimait que la soie naturelle, à chaque visite un gros coupon de la
meilleure qualité. Tout cela lui revenait plus cher que des pièces d’or mais il n’avait pas
d’autre personne de confiance. Pendant des heures elle lui décrivait les pistes sur lesquelles
elle était, le temps qu’elle y passait, ses pauvres jambes, ses pauvres nerfs, elle lui décrivait
surtout les charmes de sa future vie d’homme marié, les naissances, les premiers pas, les
circoncisions, et le jour où il accompagnerait son fils aîné pour la première fois à l’école, et
tous ses autres enfants, au moins trois fils et une fille, la dernière, la préférée, une vraie joie,
mais les fils, eux, seraient sa fierté, qui est plus que la joie. Elle savait donner du goû t à
chacune de leurs entrevues, sans oublier de rappeler la difficulté de sa tâ che : « Tu
comprends, Si Hassan, la beauté ça se trouve, la vertu ça se trouve, la beauté vertueuse on
peut trouver, mais vraiment souriante… tu demandes trop, ça ne se trouve qu’au paradis, il
y a quelque chose d’excessif dans ta demande, on me le fait comprendre, tu sais, ou alors on
me ment. Il va falloir être patient… nous trouverons, Si Hassan, avec l’aide de Dieu ! » Puis
revenait le plus doux, le récit de la vie qui attendait Belkhodja, l’achat d’un petit â ne pour
amuser les enfants, les déjeuners sous le grand saule pleureur, les sourires de sa femme.
Belkhodja sentait de plus en plus lourdement passer le temps, et il doutait parfois des
capacités de sa marieuse. Mais à la fin du mois de juin elle avait fini par lui trouver un très
intéressant parti, une jeune fille gentille, ni trop grande ni trop petite, pas maigre mais pas
trop grosse, juste ce qu’il fallait, pas bavarde, et pas de moustache, « jolie, appétissante,
modeste et calme, et souriante, comme tu l’as demandé »… la famille ? pas trop exigeante
mais bien considérée, une chance qu’il ne fallait pas laisser s’évanouir, oui, à la campagne, à
cinquante kilomètres de Nahbès, mais pas des ignorants, la route passe depuis dix ans, « la
fille a une peau bien blanche, elle rougit rien qu’en bougeant, il y a des jours où je voudrais
être un homme »…
Belkhodja était alors devenu quelqu’un de pressé. Tous ses jeunes amis s’étaient
retrouvés au courant et tous, y compris Raouf, l’avaient mis en garde : méfie-toi de l’eau qui
dort, envoie d’autres femmes, qu’elles la voient, qu’elles voient sa mère, prends la fille
d’après la mère, c’est toi-même qui nous parlais de risque sans visage, respecte les délais,
Raouf avait dit « souvent femme varie »… la lèvre supérieure de Belkhodja s’était
retroussée, il avait lancé « encore une sagesse de roumi »… Raouf avait fait comme s’il
n’avait rien entendu, il avait récité ankartu ma qad kuntu a‘rifuhu minha… et je ne reconnais
plus rien de ce que je connaissais d’elle, en laissant un silence après ces mots pour donner à
Belkhodja le temps de compléter, mais Belkhodja ne connaissait pas plus les vers de
Bachchâ r que les auteurs français, et la suite donnée par Raouf sur un ton attristé ne lui
avait pas plu : siwâ almaw‘ûdi wa lghadri… sinon les promesses et la trahison… il n’y avait
pas d’ironie dans le ton de Raouf, mais, à mots couverts, Belkhodja avait signifié qu’il avait
trouvé le contraire, tout le contraire d’une vache de Satan, ajoutant qu’il n’avait pas besoin
de poésie, qu’il avait, lui, l’â ge de la lucidité et les lumières de la religion ! Une réponse
plate, il le savait, il manquait de lectures, mais au moins le commerce lui avait appris à ne
pas hésiter quand une véritable occasion se présentait, il y aurait toujours un risque mais,
si l’intérêt qu’il avait pour cette fille finissait par être trop connu, il allait voir surgir des
concurrents, des vautours, on connaissait son savoir-faire, quelqu’un d’autre allait se jeter
sur l’occasion en profitant de l’expertise de Belkhodja. Celui-ci avait vite conclu le mariage,
pour clouer le bec aux vautours, et à Raouf qu’il soupçonnait de préparer une vengeance.
Et en ce début juillet 22 ce fut une superbe fête, Belkhodja eut la joie d’entendre un Raouf
très amical le proclamer « guide lucide de la jeunesse » dans le discours qu’il fit devant tous
leurs amis quelques jours avant le mariage, au cours d’une soirée où l’alcool de figue et le
whisky avaient fini par jouer un rô le démesuré au goû t de Belkhodja. Seul Ganthier qu’il
avait invité avec d’autres gros clients européens avait gardé une réserve qui en avait fait
son interlocuteur privilégié. Belkhodja lui avait raconté tout ce qu’il avait développé depuis
des mois devant la petite bande, le refus d’une fille de trop bonne famille, les puissants sont
dangereux pour l’homme de bien, l’innocente chasteté, et le sourire surtout, le sourire… un
choix qui faisait l’unanimité. Il avait montré Raouf du doigt : « Même lui, ce qu’il a dit, pour
une fois, ça n’était pas de la confiture salée ! »
Puis Ganthier avait pris congé pour rentrer en compagnie de Raouf, en marchant sous les
étoiles, Ganthier s’amusait du choix de Belkhodja : « cet homme aime l’argent d’aujourd’hui
mais il a pris une fille d’hier, il n’aurait jamais pris une fille de grande ville, la peur de
tomber sur une rebelle »… Ganthier s’était arrêté pour fixer les yeux de son interlocuteur :
« Vous savez pourquoi, ici, vous avez peur des femmes qui ont un peu de force ? — Moi je
n’ai pas peur ! avait dit Raouf. — Admettons, mais ce beau mélange de femme et de peur, ça
ne vous rappelle rien ? votre enfance… les servantes… vous vouliez rester dans le jardin à la
nuit tombée, alors elles allaient appeler la créature du dehors, la ghoule, la femelle aux
mains de pieuvre, tête d’hyène et dents longues comme des doigts, et velue comme une
araignée, vous désobéissiez ? elle allait vous manger la culotte ! ça marque, non ? » Raouf ne
répondait pas, son père avait interdit aux domestiques de raconter des histoires de ghoules
à son fils, c’est du paganisme, disait le caïd, et il n’y a pas si longtemps, pour moins que ça,
on brû lait les gens, il n’y a de divinité qu’en Dieu ! Il arrivait pourtant à Raouf de regretter
de n’avoir pas connu ces peurs-là , et de n’avoir jamais eu affaire qu’à de vrais ennemis. Il
avait fini par répondre à Ganthier, quelques mots, la ghoule… la ghoule universelle… puis il
s’était tu, comme par scrupule d’amitié, et Ganthier avait compris, lui-même ne se
débrouillait pas trop bien en ce moment avec une femme libre, il avait lui aussi sa
mangeuse d’homme, qui justement ne voulait pas manger, et Raouf était encore plus
ironique que s’il avait ouvertement parlé de Gabrielle, son silence prêtait à Ganthier de
vraies angoisses… à chacun sa ghoule.
Le premier mois de mariage fut un grand mois pour Belkhodja, avec une femme toujours
joyeuse, peut-être pas si bonne ménagère, mais Belkhodja avait accepté qu’elle amenâ t
avec elle une servante qui faisait le relais, et puis cette jeune épouse s’entendait avec sa
belle-mère, ta femme est très bien, disait celle-ci, au moins elle n’est pas bavarde !
Belkhodja passait sur le « au moins », les relations familiales étaient en ordre, et l’ordre,
comme le lui avait un jour appris un client allemand, c’est la moitié de la vie. La jeune
femme répondait « oui » à toutes les demandes de son époux, na‘am a sidi, un modèle de
modestie souriante, elle lui frottait le dos quand il était dans son bain, elle ne rechignait pas
aux choses de l’amour, mais ne prenait aucune de ces initiatives qui auraient fait penser
qu’elle pû t mener une autre vie, en actes ou en imagination.
Une chose contrariait le marchand, sa femme était très troublée, presque malade, à l’idée
d’entrer dans la baignoire à son tour après s’être occupée de son époux, elle obéissait, mais
n’y prenait aucun plaisir, ce qui privait Belkhodja du sien ; elle ne souriait plus que d’un air
contraint, ses regards se faisaient de plus en plus vagues, il n’aimait pas cet air absent, il lui
demandait de le quitter pour une mine plus heureuse, qu’elle ne parvenait pas à prendre,
elle se mettait au bord des larmes tout en ayant l’air de sourire. Il aimait cette baignoire,
mais il avait fini par ne plus infliger à sa femme ce dont elle ne voulait pas. Ses jeux
aquatiques, il les gardait pour les séjours dans son hô tel de la capitale, avec d’autres
femmes. Son épouse, quant à elle, allait quatre fois par semaine au hammam. À La Porte du
Sud, personne n’avait osé dire à Belkhodja que quatre fois c’était beaucoup.
11. L’HISTOIRE DE LA GLACE

Raouf trouvait que les Américains en faisaient beaucoup, au bar du Grand Hô tel, avec leur
histoire de procès, mais pour Ganthier c’était comme ça, un personnage démesuré, une
histoire démesurée, un scandale énorme, un fric fou. Ce qu’ils aiment, disait Ganthier, c’est
le rêve, et ils façonnent leurs rêves à coups de hache, à coups de gueule, à coups de marteau
pilon ou de foreuse hydraulique, à coups de dollars, il faut que ce soit le rêve le plus gros, et
s’ils sont plusieurs à se battre à qui sera the biggest c’est encore mieux, ils adorent les
combats avec des bruits d’os qui craquent, comme leur football, il faut que ça cogne, à la fin
il n’y a pas de vainqueurs, il n’y a que des survivants… quand ils sont arrivés au front, en
1917, ils n’avaient pas d’expérience, mais ils avaient vraiment envie de cogner, ils
répétaient hit fast, hit hard, « cogner vite, et fort », j’ai croisé un de leurs colonels qui
commandait une brigade de chars, dès qu’il y avait une ouverture il fonçait, il fallait le
retenir, il rêvait d’être le premier à franchir le Rhin, il voulait leur refaire la bataille d’Ulm, il
s’appelait Cattone, ou Vattone, il m’a raconté la bataille d’Ulm toute une nuit, au whisky, il la
connaissait à la minute près, mieux que Napoléon ! Quand je lui ai demandé comment il
avait fait pour relever tous les détails, il a hésité, et il a fini par me confier « j’y ai participé
»… il ne plaisantait pas : il croyait en la réincarnation, il était fou, et c’est pour ça qu’il
gagnait.
Et la catastrophe pour Fatty Arbuckle, avait dit Cavarro, ça a été la glace. On en avait déjà
parlé, de la glace, quand Delmont et les autres avaient raconté qu’elles en avaient mis de
gros morceaux sur le ventre de Virginia après l’avoir installée dans la baignoire, mais là
c’était autre chose : « Qu’est-ce que Mr Arbuckle vous a dit le lendemain, mardi, à Los
Angeles, à propos de glace ? » lui a demandé le procureur. Semnacher a refusé de répondre
directement, il a écrit sur un papier et le procureur a lu à voix haute, le mardi, dans sa
maison de Los Angeles, Fatty avait lancé à Semnacher : « Tu te rends compte, je lui ai mis
un morceau de glace dans le vagin ! » Les journaux ont parlé de preuve non publiable, « en
fait c’était pas une preuve, aucun de ceux qui avaient assisté à la scène de la baignoire et de
la glace, même Maud Delmont, n’avait prétendu que Fatty en avait mis où que ce fû t, c’était
une blague du lendemain, disait Samuel Katz, Fatty et ses blagues dégueulasses, le
procureur le savait, l’important c’était que ça circule. — Je suis presque sû r que Cavarro et
Daintree ont participé à la fiesta de Fatty », dit Ganthier à Gabrielle. On se rapprochait de la
peine de mort, mais le grand jury n’a inculpé Arbuckle que d’homicide involontaire. « Et on
a reparlé du pouvoir des riches », avait ajouté Kathryn. Gabrielle n’avait pas raconté
l’histoire du morceau de glace à Rania.
Fin septembre Fatty a obtenu la liberté sous caution, Neil Daintree disant que c’était là
qu’il y avait eu un coup de théâ tre : les Vigilantes qui surveillaient les audiences. L’une
d’elle avait montré une énorme épingle à chapeau en disant qu’elle allait tuer cet assassin ;
les autres avaient applaudi, et quand Arbuckle est sorti, c’est lui qu’elles ont applaudi, avec
des « vas-y Fatty ! » et tout ça. Cavarro précisant qu’on avait alors parlé d’inconstance
féminine : elles aiment les anges mais elles applaudissent la brute, parce qu’elles en ont
besoin, comme au temps des Indiens, ou peut-être qu’elles jouaient deux rô les à la fois,
défendre une morte et soutenir un vivant !
À la ferme, Rania avait répété : « Deux rôles à la fois… » Elle trouvait ça intéressant, si elles
n’avaient pas été vigilantes, est-ce que leurs maris leur auraient permis d’aller aux
audiences ? quand vous voulez vous battre, vous le faites dans les habits qu’on vous laisse… et
il faut attendre, songeait-elle, pour le plaisir aussi il faut se battre, et attendre l’obscurité… il
éteint la lampe, les étoiles se glissent par la fenêtre… lui avec moi, mon cœur se serre… il
m’arrachera à la prison… ou il m’oubliera… je ne supporte pas l’idée qu’il puisse m’oublier… je
lui arrache ses vêtements, il est tous les plaisirs… et la douleur… je veux qu’il me regarde, et
j’ai peur du moment où il le ferait, il faut attendre… âniyatu l’hawâdith… dans le panier des
heures les événements restent cachés.
Le juge voulait en finir avant la fin 1921, on a vite sélectionné le jury, Fatty avait un
nouvel avocat, McNab, grande allure, disait Samuel Katz, un visage sombre, l’homme qui
craint Dieu et le fait craindre, il regardait tout le monde du haut de son mètre quatre-vingt-
dix, c’était lui qui avait l’air d’être un procureur, et Brady, en face, avec ses adjoints, ils
faisaient magouilleurs de quartier. McNab était aussi le seul à regarder droit dans les yeux
les Vigilantes du premier rang, pour qu’elles pensent à leurs propres péchés, il ne disait pas
que la femme est un ruisseau de turpitudes, gloussait Samuel, mais on voyait bien qu’il en
était persuadé. Ganthier se rendait compte que Samuel Katz était le seul à avoir assisté à
tout le procès, le seul à essayer d’y voir clair, mais le problème c’était toutes les
contradictions, certains témoins avaient parlé devant la police puis signé leur déclaration et
se rétractaient, d’autres avaient refusé de signer, et dit le contraire à la barre, puis ils
avaient confirmé, ou pas, la première déclaration qu’ils avaient signée, ou pas, le procureur
accusait de corruption « cette défense de millionnaire », la défense affirmait que le
procureur menaçait et séquestrait les témoins… Une vraie histoire américaine, continuait
Samuel, du sexe, de l’alcool, des principes, de l’argent, et de l’émotion , le public venait, la
morale s’exaltait, la mort planait, la presse vendait…
Cavarro était fier de voir son attaché de presse devenir le centre de la conversation,
même si parfois il avait peur de le voir basculer dans des idées radicales.
À la barre, les médecins n’étaient pas d’accord entre eux sur les causes de la déchirure :
force externe, déchirure interne, choc du bain froid ou contractions de vomissements, au
moins dix whiskys avaient dit les témoins, McNab a fait répéter le chiffre en protestant qu’il
ne voulait pas salir la mémoire de la victime, dix whiskys, et des vomissements. Il y avait
aussi une autre buveuse à dix whiskys : le témoin de l’accusation, Maud Delmont, elle les
avait avoués. Et après le week-end, Zey Prevost est venue affirmer que Virginia Rappe avait
crié « je meurs, je vais mourir », dans la baignoire. Puis Fischbach, un ami de Fatty, est venu
jurer qu’il n’avait pas entendu ça, il avait vu miss Rappe arracher ses vêtements dans les
salons et il l’avait portée, lui-même, jusqu’à la baignoire. Le juge Louderback lui a demandé
comment il avait fait, Fischbach a voulu attraper le juge par le bras droit et la jambe gauche,
le juge a paniqué, l’assistance a éclaté de rire.
Gabrielle s’était excusée de raconter ces détails à Rania, tout devenait grotesque. « Pas
plus grotesque, avait dit Rania, qu’une fille de douze ans qu’on marie à un vieillard, et qui
avale une bouteille de Javel… Mais chez nous il n’y a pas de juges pour s’en occuper. » Elle
se taisait… le désespoir de la gosse… Javel, brûlures, agonie… le dégoût plus fort que toute
douleur, et moi j’ose appeler douleur ce que j’éprouve ?
Arbuckle était enfin passé à la barre, racontant la journée du lundi, miss Rappe par terre
dans la salle de bains, je suis allé prévenir miss Prevost, miss Delmont nous a rejoints, miss
Rappe arrachait ses vêtements, je suis sorti, quand je suis revenu elle était dans la
baignoire, miss Delmont lui passait de la glace sur le corps, j’ai pris un morceau, elle m’a
engueulé, elle m’a dit de le remettre là où il était et de sortir. Peu après, avec le directeur de
l’hô tel, on a installé miss Rappe dans une autre chambre.
Un docteur a succédé à Fatty, il avait soigné miss Rappe en 1918, infection chronique. On
était un peu perdu, il n’y avait que les journaux de Hearst qui étaient clairs, disait Samuel,
un grand dessin de couverture, une toile d’araignée, Fatty au centre, avec deux bouteilles
de whisky, et autour de lui sept visages de femmes, Rappe, Delmont, Blake, Prevost, les
autres je ne sais plus, Virginia Rappe, les yeux vers le ciel comme une Madeleine, et le gros
titre :« Elles sont passées par son antichambre », Neil rappelant une déclaration de
Hearst :« J’ai gagné plus d’argent dans mes journaux avec le naufrage d’Arbuckle qu’avec
celui du Titanic. »
Le procès a duré jusqu’au début décembre, dit Cavarro, et finalement, ça a fait dix voix
pour l’acquittement et deux contre ! Un nouveau procès a été convoqué pour début janvier
22. Avec un score pareil ce ne serait qu’une formalité.
Et ce qui a eu de la gueule au deuxième procès, ajouta Kathryn en riant, c’est que la femme
de Fatty était revenue vivre avec lui, si Fatty perdait elle n’aurait plus un sou, bien sû r, mais
ça avait de la gueule, un mari salaud, une femme qui est quand même là quand ça va mal,
beaucoup d’Américaines pouvaient s’identifier !
Si je comprends bien, avait plus tard dit Rania à Gabrielle, chez les Américains c’est
l’argent qui force une femme à rester au foyer, pas l’amour ? Gabrielle avait ri sans
répondre, gardant pour elle une confidence de Kathryn : l’amour fait des nœuds, et puis il les
arrache, j’ai été nouée et arrachée plus souvent qu’à mon tour, maintenant je reste. Rania
avait tourné la tête un instant vers la campagne et pensé à celui qui ne venait qu’en
solitaire, wa ân tamaneïtu cheï’ân, fa enta koullou attamannî, et quand je désirais quelque
chose, tu étais tout mon désir… lui et moi, sous ma paupière… être deux, à nouveau, un
foyer… mais le choisir… est-ce une faute ? au point qu’on soit châtiée avant de l’avoir faite ?
Tu n’as jamais aimé la femme de Fatty, avait dit Neil à Kathryn, on se demande pourquoi.
Kathryn avait serré les dents. Un jour ses amis l’avaient forcée à se cacher parce que la
femme de Fatty avait trouvé un revolver et qu’elle la recherchait dans tout Hollywood, cette
folle s’imaginait que j’étais en train de lui prendre son mari… ça lui donnait de la valeur.
Le procureur Brady avait encore renoncé à faire témoigner Maud Delmont, elle venait
d’être condamnée à un an avec sursis pour bigamie, les deux autres filles de la fiesta lui
suffisaient, Zey Prevost et Nancy Blake, mais voilà qu’elles accusaient Brady de les avoir
séquestrées et menacées de poursuites pour complicité d’homicide si elles ne disaient pas
comme lui ! Le lendemain, le procureur a interrogé Semnacher, il a voulu reparler de la
glace, Semnacher a refusé et le procureur l’a traité de menteur… L’accusation en était à
insulter ses témoins ! McNab a ensuite interrogé les siens, sur la victime, à petites touches,
les verres de whisky, la femme saoule, les crises de rage, elle arrachait ses vêtements… les
témoins ne portaient pas de jugement, même celui qui disait avoir vu Virginia Rappe «
vomir ses doigts de pieds » au cours d’une party, mais la rumeur soufflait dans l’autre sens,
une sale rumeur, la meute contre la femme, disait Kathryn, le procureur Brady était sur le
cul, disait Samuel, McNab avait juré qu’il ne s’attaquerait pas à la morte et voilà que ses
témoins la mettaient en pièces, il ne les relançait pas, il avait même l’air de vouloir les faire
taire ! Quand il s’agissait des témoins de l’accusation il les forçait à parler, mais les siens, ils
en savaient tellement que par respect pour le jury il les retenait, et tout ça à propos
d’alcool, d’avortements, d’infections chroniques.
Gabrielle avait demandé si on ne pouvait pas passer sur ces détails. « La justice
américaine, avait dit Neil, aime les faits ! — Et l’argent », avait ajouté Kathryn. Gabrielle,
plus tard, en avait reparlé avec Rania : en Amérique l’argent c’est presque le signe d’une
élection divine, et s’ils échouent ils donnent un coup de reins et repartent. Gabrielle avait
vu comment les choses se passaient dans un grand journal à New York, les affiches de la
direction, dans l’ascenseur, avec le montant des récompenses versées à tel ou tel
journaliste pour tel ou tel reportage, la concurrence permanente entre les gens, cette
facilité qu’ils avaient à vous montrer la sortie, et le sortant était encore plus fataliste qu’un
paysan de Nahbès, il quittait les lieux avec sa boîte en carton, no hard feelings, comment
traduire ? « sans rancune » ? je te fous à la porte sans mauvaise pensée donc tu n’as pas à en
avoir, on te reprendra peut-être un jour, laisse un bon souvenir, c’était la règle du jeu, au
point que son journal à elle, dirigé par une espèce de maître-chanteur, lui paraissait un
havre de stabilité familiale.
Brady ne pouvait même plus compter sur sa victime et, pour abréger, McNab a renoncé à
faire comparaître Fatty. La délibération a duré plusieurs heures, avec deux interruptions
pour renseignements complémentaires, et le même score qu’au procès précédent, dix
contre deux, mais cette fois Fatty coupable ! McNab avait foiré, dit Cavarro, il aurait dû faire
passer Fatty à la barre, les jurés ne lui avaient pas pardonné cette défection. Ou peut-être
qu’ils avaient entrevu la vérité, dit Kathryn.
12. LE BEL É TÉ

C’était au fond un bel été, avec de rudes séances de tournage, puis la piscine, la plage, les
promenades, les soirées, on conversait entre amis, on veillait à ne casser aucun fil,
beaucoup trouvaient que Ganthier avait des idées insupportables mais Neil et Francis
l’aimaient beaucoup, Francis s’amusait à le provoquer : vous les Français on vous laisse
parler, nous traiter de décadents matérialistes… pendant ce temps on fabrique de plus en
plus de voitures, d’avions, de machines… mais on n’est pas sû rs de revenir la prochaine fois
que les Allemands vous taperont dessus… Gabrielle avait demandé au colon pourquoi il
n’allait pas plus souvent discuter avec ses propres amis Prépondérants, « Ce sont des
croû tes, avait répondu Ganthier, ils ne savent pas ce que doit être une grande nation. —
Vous êtes notre réactionnaire de charme », avait dit Gabrielle.
Pour montrer qu’il avait du goû t, le colon avait voulu faire lire à la journaliste des
chroniques poétiques signées par un certain Lousteau, dans une revue de la capitale. « Non,
ça n’est pas de moi, pas mon pseudonyme, croyez bien que je le regrette… » Gabrielle avait
parcouru les pages en silence, puis : « Il est amusant votre poète, quand il y a des couleurs
c’est “rouge, bleu, vert”, et son paysage c’est “la mer, la montagne, les fleurs” ! » La main de
Gabrielle marquait les temps de chaque énumération, « le soleil, les baisers, les parfums »,
tout allait par trois, dans chaque phrase, à la queue leu leu, comme le Père, le Fils et le Saint
Esprit… Elle continuait à donner de petits coups sur la table en cadence, « maisons,
temples, places publiques, et avec les verbes c’était la même chose : « abandonné au monde,
rentré dans la pesanteur, abruti de soleil »… « Vous aimez vraiment ça ? tiens, encore un,
“j’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais”, vive le ternaire ! il en met
facilement une demi-douzaine par page ! »
Ganthier avait cessé de se battre avec la guêpe qui s’intéressait à la confiture de sa tartine,
il avait levé les yeux vers Gabrielle, elle attendait sa réaction, il en avait profité pour
attarder son regard sur le front traversé d’une mèche de cheveux bruns, les yeux noisette,
et il lui avait reproché de ne pas être sensible au rythme, elle avait haussé les épaules, ça
n’était pas un rythme, c’était du zim-boum-boum, de la fanfare de régiment, un vrai rythme
ça ne s’achète pas tout fait, ça s’invente ! Ganthier avait tenu bon : « Ça porte, cette prose !
— Non, ça fait rengaine à trois temps, c’est un officier votre Lousteau ? c’est le commandant
de Saint-André ? » Ganthier n’avait pas répondu, il pensait que Gabrielle regardait de trop
près, ça n’était pas juste, il avait failli dire même votre peau… vue à la loupe… mais il avait
gardé sa réflexion pour lui et enchaîné : « Personne ne lit comme ça, avec une loupe on
enverrait Flaubert à la poubelle, Lousteau a des images magnifiques, vous êtes jalouse ! »
Elle s’était emportée, Flaubert faisait au contraire la chasse à ces trucs-là , et zim-boum-
boum à tout bout de champ ça empêchait d’inventer : « Il devrait de temps en temps
chercher un quatrième terme, votre Lousteau, ça le rendrait intelligent. Quant aux images,
mon coiffeur a les mêmes ! »
Gabrielle avait continué à lire d’autres fragments à voix haute, en hochant la tête : « …
“délicates bordures de longs iris bleus”, on sent l’auteur qui veut plaire aux femmes ! et ça
encore… “des gouttes de couleurs qui tremblent au bord des cils”, j’en frémirais… » Elle
tournait les pages en parodiant des frissons, puis elle eut un soupir de satisfaction : « Ah,
quand même, monsieur Lousteau peut faire plus vigoureux : “des rochers que la mer suce
avec un bruit de baisers et le sourire de ses dents éclatantes”, vous vous rendez compte, la
mer qui suce et la mer qui montre les dents, elle va mordre ! Ganthier, vous n’avez pas
honte de lire des choses pareilles ! C’est Saint-André, votre cochon ? » Ganthier ne voulait
pas donner de nom, c’était un vrai secret, Gabrielle avait répondu qu’elle allait chercher,
qu’elle trouverait, et qu’elle divulguerait, « tandis que si vous me faites une confidence, ça
restera un secret d’ami… ».
Ganthier avait cédé à cause de la gentillesse qu’elle avait mise dans le mot ami, Lousteau
était un haut fonctionnaire, en fait c’était Marfaing. « Ça ne m’étonne pas, avait dit Gabrielle,
le colonisateur qui veut se sublimer dans la poésie… et c’est bien de me faire confiance. »
Ganthier était furieux après Gabrielle et après lui-même, il aurait voulu mieux défendre ces
chroniques, il les aimait, mais quelque chose en lui s’accommodait aussi du mépris de
Gabrielle pour les pages de Marfaing.
Pour s’amuser, Gabrielle demandait parfois à Ganthier s’il ne voulait pas qu’elle le
réconcilie avec celle qu’il appelait la jeune veuve, il refusait, la journaliste se moquait de
lui : « Vous avez peur de perdre votre énergie si vous n’avez plus d’ennemie ! — Je me
demande ce que vous, vous pouvez trouver d’intéressant à cette bigote ! — Rania n’est pas
bigote, c’est une nationaliste, et qui rêve d’Occident, en partie seulement, c’est pour ça que
vous ne l’aimez pas, et elle doit se dissimuler parce que les hommes veulent lui clouer le
bec ! » Ganthier se souvenait d’une gamine rieuse qui l’appelait parfois « tonton » et lui
disait qu’il avait des oreilles de diable… À quatorze, quinze ans, elle lui était devenue
hostile, n’apparaissant plus qu’avec un foulard serré autour du visage quand il rendait
visite à Abdesslam.
De temps en temps il y avait aussi un pique-nique, la spécialité des coloniaux. « À ma
ferme ! avait dit Pagnon au début du mois d’aoû t, vous n’apportez rien, je m’occupe de
tout… et ma femme supervise. » Plus d’une centaine de personnes donc, à l’heure où le
soleil était encore loin d’être couché mais s’était bien radouci, on avait dressé des tables à
tréteaux avec nappes blanches, bouteilles, verres, plats de salades, de charcuterie, de riz à
l’espagnole, de couscous, de pommes de terre à l’harissa, chacun remplissait son assiette,
faisait un tour devant les braseros et les canouns pour rafler une merguez, des sardines
grillées, des travers de porc ou des cô telettes d’agneau, puis allait s’asseoir sur un siège en
rotin ou l’un des fauteuils Louis XV qu’on avait sortis de la demeure, certains hommes
s’installaient même sur de grosses pierres pour montrer la robustesse de leur corps, les
plus agités mangeaient debout en allant d’un groupe à l’autre, il faisait soif, le vin de Pagnon
faisait facilement ses treize degrés, c’était du vin à durée courte, qui descendait vite de la
gorge à la vessie, et certains mettaient même des morceaux de glace dans leur verre.
Thérèse Pagnon était parfaite dans le rô le d’hô tesse, dans une robe de soie orange qui
flambait sur ses hanches et sa poitrine, elle donnait à chaque homme l’impression qu’il était
pour elle le plus intéressant de l’assemblée. C’était comme le vin, ça mettait de bonne
humeur. Même le sanglier, c’est comme ça qu’on appelait Pagnon, avait le sourire. Il aimait
voir sa femme se mettre en valeur, pas parce qu’elle était heureuse mais parce qu’il
devenait le mari d’une femme qu’on remarquait, une vraie femme de chirurgien-chef.
Thérèse aussi avait le sourire, elle souriait à son mari, qui lui faisait des signes de la main,
elle souriait aussi à Claude Marfaing, qui comprenait ce qu’il y avait dans ce sourire, parce
qu’il était en train de rire avec Gabrielle Conti, et pour Thérèse cette Gabrielle c’était une
engeance, la Parisienne, toujours en pantalon mais aujourd’hui toutes jambes dehors, les
fameuses jambes de Gabrielle, Thérèse est sû re qu’elle en a une plus grosse que l’autre,
mais les hommes ne voient pas ce genre de chose, et ils les trouvent bien, ces jambes,
fuselées qu’ils disent, un régal, Thérèse n’est pas d’accord, il y a trop de muscles, trop
visibles, on sent qu’elle n’est pas féminine, d’ailleurs elle fait un métier d’homme, il paraît
que c’est comme ça qu’elle a fait la guerre au lieu de soigner des blessés ou de s’occuper
d’enfants, d’ailleurs elle ne sait pas ce que c’est, elle n’en a pas, trente ans passés et pas
mariée, et les hommes s’intéressent à elle, ils ne comprennent rien, ils ne comprennent pas
que les hommes elle s’en fout, et voilà ce crétin de Claude qui rit pour la faire rire, cette
femme est un danger public, une brune sans pudeur ! Et Claude Marfaing sait pourquoi
Thérèse lui sourit, parce qu’elle ne peut rien faire d’autre, son mari est là , il la surveille, tout
le monde regarde Thérèse qui regarde son amant papillonner avec la journaliste de Paris,
une folle, vous vous souvenez de ce qu’elle a écrit il y a deux ans, quand elle est venue la
première fois, au moment des émeutes du Grand Sud, ses articles sur cet illuminé, le Ben
Machin, un va-nu-pieds, une espèce de prédicateur passéiste, avec sa barbe et ses haillons,
elle l’avait comparé au Christ, pire qu’une folle, une provocatrice !
Alentour, les gens faisaient semblant de ne rien voir, mais tout le monde sentait que ça
allait arriver, un moment déjà que le contrô leur civil tirait sur la corde, la Gabrielle Conti on
voyait vite ce qu’il voulait faire avec, il était en rivalité avec Ganthier, il paraît qu’ils en
plaisantaient entre hommes, une compétition qui les rajeunissait, et là Marfaing flirtait sous
les yeux de Thérèse qui en devenait folle et on la comprenait… vous savez… une épouse,
devant l’arrivée d’une salope, ça peut contrô ler, mais une maîtresse c’est plus précaire, pas
de contrat, pas de biens communs, et quand ça veut s’accrocher c’est de la bataille perdue.
Le paradoxe avec Thérèse c’est qu’elle ne se maintenait que par la menace de prendre les
devants, de rompre en faisant un scandale, elle obligeait Marfaing à rester avec elle en
menaçant de faire une sortie plus épouvantable que tous les adieux qu’il aurait pu
imaginer, et le jour était peut-être arrivé, on n’était pas des voyeurs mais on essayait de ne
rien perdre, il allait être réussi, le pique-nique à Pagnon, et Marfaing personne ne
regretterait ce qui allait lui arriver, quand les amours d’un prétentieux tournent vinaigre en
public, la seule chose à faire c’est remplir les verres et attendre !
À un moment Thérèse s’est décidée à passer à l’action, il lui fallait un prétexte, elle s’est
emparée d’une bouteille et elle a piqué à angle droit vers Marfaing, qui a tout de suite
compris, tout faire pour éviter l’incident, il s’est incliné devant Gabrielle Conti, excusez-moi
chère amie, encore une question de protocole à régler avec notre hô tesse…
Gabrielle n’est pas le genre de femme qu’on laisse seule dans une assemblée, deux
officiers en ont profité, tandis que Marfaing est allé vers Thérèse, visage joyeux, le
contrô leur civil, premier personnage de la région, son verre est presque vide, il le tient
devant lui, il va au ravitaillement auprès de la femme d’un grand notable, tout est pour le
mieux dans le meilleur des pique-niques, le verre en avant c’était aussi pour tenir sa
maîtresse à bonne distance, elle devait avoir la gifle facile, Thérèse, elle a servi son pinard à
Marfaing en l’engueulant à voix basse, tout sourires et dents serrées, il n’a pas répondu qu’il
lui faisait payer ses œillades à Cavarro, il a dit qu’il était obligé de parler avec d’autres
femmes sinon on allait le croire en main, et on allait chercher à qui appartenait la main, et
on finirait par savoir, ou alors on allait le croire pédéraste. « Tu te fous de moi, tout le
monde sait que nous sommes amants ! — Oui, mais ils font semblant de ne rien savoir, et il
faut les aider. — Et c’est pour les aider que tu fais sentir à cette pute que tu veux la sauter ?
— Sauter, c’est beaucoup dire… il paraît qu’elle veut toujours être dessus… »
Il n’aurait pas dû dire ça, pas une image pareille, Thérèse n’aime pas du tout cette image,
ça se voit tout de suite, la bouche en arc dédaigneux, les paupières qui se plissent, et le
visage blanc comme un lavabo, Marfaing se souvient de la réflexion d’un de ses amis
parisiens, il n’y a rien de plus dangereux que l’attachement d’une femme de petite ville, il a
soudain peur de la tête que fait sa maîtresse, il regrette, mais s’amuse aussi de la voir dans
tous ses états, c’est une jalouse professionnelle, elle a fait tant de scènes injustes à Marfaing
qu’il prend plaisir à en provoquer une dont il connaît pour une fois la raison, une belle
jalousie, meurtrière mais bridée par la présence du public, le rouge aux joues maintenant,
aux oreilles, sous le rose du chapeau, ça lui va bien, et elle se contrô le, c’est l’hô tesse des
lieux, une hô tesse peut tout faire sauf un scandale, Thérèse comprend : « Et tu crois que je
vais hésiter à mettre ma main sur ta gueule ? ou sur celle de ta grosse pute ? — Elle n’est
pas si grosse, plutô t grande… » Thérèse ne dit rien, elle redevient blanche, mauvais ça,
Marfaing change de ton, il dit qu’il arrête, non, il ne cherche absolument pas à … coucher
avec cette Parisienne, il a prononcé le verbe avec un plaisir qui énerve Thérèse, ne pas
l’énerver : « Non, je ne fais pas l’hypocrite », Marfaing cherche une concession, un aveu de
péché véniel : « Bon, je m’amusais peut-être un peu, sans m’en rendre compte, un flirt de
pique-nique. — Tu trouves ça amusant, de me rendre malade ? » Thérèse ne se calme pas,
ne pas la laisser dans la maladie, ne pas la laisser monter sur ses mots à elle, prendre les
devants, elle va aussi dire que je la fais enrager, donc : « Je voulais juste te rendre jalouse,
juste un peu… c’est doux… »
Marfaing pourrait ajouter qu’il est, lui, jaloux des amabilités que Thérèse a pour Cavarro
chaque fois qu’elle le rencontre, mais il ne le fait pas, il n’a jamais fait ce reproche, peut-être
que Thérèse ne se rend même pas compte de ce qu’elle fait avec l’acteur, pas besoin de
réveiller ce qui dort, et puis Marfaing sait qu’avec Cavarro, qui n’est même pas là
aujourd’hui, il n’y a aucun risque, les fiches de police sont formelles, alors il se contente
d’avouer sa faute, il va pouvoir se faire pardonner, dire à Thérèse qu’elle est belle quand
elle est comme ça, que c’est presque aussi fort que quand elle est dans ses bras, il sait que
quand Thérèse est jalouse elle se trouve laide, et sa jalousie devient de plus en plus laide,
c’est dangereux parce qu’une jalousie qui se trouve laide peut chercher à tout salir,
heureusement, avec Thérèse, il suffit de la rassurer : « Tu n’as jamais été aussi belle, tu as le
dos le plus élancé du pique-nique », Thérèse se croit de grosses fesses, Marfaing ajoute
qu’elle est resplendissante, tous les hommes ont envie d’elle, et puis elle n’a qu’à regarder :
« Ton mari vient vers nous, il n’est pas comme toi, lui au moins il sait que je t’aime, il n’a
aucun doute, et ça le rend mauvais. » C’est ce qu’il faut, mettre Thérèse en alerte, devant un
danger plus gros que celui d’un amant qui flirte : un mari qui se révolte. Pagnon vient vers
le couple, lentement, l’air encore plus mauvais qu’à l’ordinaire, ça n’est pas sa faute, il n’a
jamais réussi à prendre l’air avenant, avec personne, il sait que ça lui joue parfois des tours
dans son métier, un chirurgien avec une tête de gardien des enfers… c’est pour ça que je
n’ai pas choisi d’exercer dans le privé, dit-il parfois, mais d’un autre cô té ça fait sérieux, un
médecin n’a pas à faire de la retape, on n’est pas des vendeurs de cravates.
13. L’ŒIL À TOUT

« Voilà un triangle qui devient de la dynamite, si vous me permettez ce mélange de


métaphores », a dit Ganthier à d’autres invités qui observaient à distance ; il n’avait pas
supporté le jeu de Gabrielle et de Marfaing, elle fait semblant de s’intéresser à lui pour me
faire réagir et quand je réagis elle m’envoie promener, elle n’aime personne, elle n’aime que ce
qu’elle fait : surgir, fouiller, écrire, provoquer, disparaître. Autour de Ganthier, on buvait du
petit lait, la gueule de Pagnon était plus sinistre que d’habitude, le scandale allait éclater,
mais non, c’était trop beau, personne ne pouvait jouer à ça, à deux mois des élections au
Grand Conseil, ni le contrô leur civil ni un notable comme Pagnon, et Thérèse devait le
comprendre, pas le moment de tout casser en public. D’ailleurs, le scandale c’était pour elle
un fusil à un seul coup, et la présence de tout ce monde allait la retenir. « Non, disaient les
plus impatients, le public, ça peut empêcher l’incident, mais le jour où l’un des deux estime
que ça doit péter, ça fait une belle caisse de résonance. » À un moment le groupe
d’observateurs avait changé de sujet pour complimenter une enfant qui passait en robe
jaune d’or : « Tu n’as pas peur ? — Non, il est vraiment gentil, je lui ai même donné une
mouche. » Elle promenait un lézard d’une dizaine de centimètres, une ficelle attachée
autour du ventre.
Pagnon s’avançait en ruminant, ce crétin de Marfaing met Thérèse en rogne, et à la maison
c’est moi qui vais prendre le contrecoup, il ne peut pas se contenter de coucher avec ma
femme, il faut qu’il la fasse enrager. « Alors, cher contrô leur, qu’est-ce qu’elle voulait la
grande Gabrielle ? méfiez-vous, vous savez, ces Parisiennes, toutes des hystériques, des
vraies, et tous les trous… » Pagnon suinte la fureur, mais pas pour ce qu’on croit, il en a
après la robe de sa femme, trop décolletée, elle montre trop de sein, et ce qu’elle cache elle
le laisse deviner, on voit tout ce qui se passe sous le tissu, elle est devant ce con de Marfaing
et on voit tout, Marfaing lui aussi a remarqué ce qui se passait, les deux hommes se font la
même réflexion, elle a dû se procurer un de ces soutiens-gorge américains, une vulgarité
sans nom, c’est pour ça que Pagnon a immédiatement donné dans le registre graveleux,
être encore plus vulgaire que ce soutien-gorge, Marfaing s’est crispé, Pagnon se croit
encore en salle de garde, le contrô leur civil se force à sourire devant les propos du médecin,
montrer de la complicité virile, mais pas trop, on ne sait pas comment Thérèse peut réagir,
elle a pris le masque, les coins de bouche qui remontent quand même, pour la galerie, elle
reste là , bouteille en main.
Le chirurgien-chef s’en donne à cœur-joie : « La belle Gabrielle, vous lui faites risette en
plein pique-nique, et elle va vous réclamer un duc d’Aumale dans le champ d’à cô té… »
Maintenant c’est le menton de Thérèse qui tremble, elle hésite, elle ne sait à qui s’en
prendre, Pagnon ajoute qu’avec ces folles on devrait avoir le droit de donner un coup de
bistouri là où il faut, il sent que sa femme va exploser, il prend les devants : « Et puis, ma
chérie, cette Gabrielle, c’est de ta faute (il marque un temps), tu en fais trop avec elle, tu lui
parles, tu l’invites, elle se figure que tu lui fais des avances, un de ces jours tu sais ce qu’elle
va faire ? elle va lâ cher Marfaing et se jeter sur toi, ou même sur moi, alors que tout le
monde sait que je n’aime que les jeunes. » Sourire bienveillant de Pagnon à sa femme, il lui
a mis la main sur l’épaule, ne pas la pousser hors de ses gonds, elle doit continuer à faire les
honneurs du pique-nique, Pagnon sait recevoir, les gens se sentent bien quand ils sont en
groupe avec lui, ils sauront s’en souvenir au moment des élections au Grand Conseil, pas
facile de se faire élire par des colons quand on est toubib, même quand on a une ferme,
mais ça devrait pouvoir passer, grâ ce à Thérèse, à son entregent, et avec l’appui de
Marfaing, Pagnon sourit à sa femme et au contrô leur civil : « Allez, je vous laisse, il faut que
j’aie l’œil à tout, enfin… presque. »
C’était peut-être une dernière flèche à l’égard des amants, mais Pagnon a vraiment l’œil
attiré par ce qui se passe, là -bas, derrière l’endroit où l’on a garé les voitures, loin derrière,
il est rentré dans sa maison, il est ressorti sur la véranda avec ses jumelles de chasse, à près
d’un kilomètre un homme grimpe la butte de pierraille en courant, suivi de loin par trois
autres hommes. À un moment le fuyard s’est retourné, Pagnon l’a reconnu, Mohand, un des
ouvriers de la ferme, pas le pire, et Mohand a reconnu la grosse silhouette tout en blanc sur
la véranda, il s’était mis à courir en voyant trois hommes venir vers lui avec de la corde, il
avait tout de suite compris : deux bouteilles de vin manquantes sur les cent cinquante qui
avaient été sorties pour le pique-nique, il avait entendu Saïd, l’homme de confiance, faire le
compte des vides et des pleines, recompter en jurant, ordonner une recherche,
infructueuse. Personne n’aime les histoires de vol, surtout avec les Français. Pour les
Français, quand il y a des Arabes, un autre Français ne peut pas voler, ça ferait trop de
honte, et c’est toujours sur un Arabe que ça retombe, et là , en voyant les trois hommes,
Mohand a compris que c’était pour lui, ça m’apprendra à accepter de m’occuper des
bouteilles, j’aurais dû faire comme les autres, parler de la religion, ils auraient trouvé un
Maltais pour s’en occuper, j’ai voulu faire plaisir, Mohand courant, loin des gens, loin du
pique-nique, des odeurs de méchoui, de merguez, de sardines, loin des rires, les trois autres
derrière ne se pressaient pas, des supplétifs, des soldats pour les petites besognes, peu
entraînés mais qui savaient d’avance ce qui doit se passer quand le ciel est bleu, que le
soleil tape encore, que les pierres du sol sont là pour couper, que la cô te se fait raide, que
c’est toute la campagne qui n’aime pas les fuyards, Mohand pourrait prendre à gauche,
redescendre vers le lit de l’oued, courir sur du mou, pieds nus, plus vite, il n’y va pas, au
bout de cinq minutes, il a ralenti, il s’est arrêté, il a du sang dans la gorge, ça ne sert à rien
de courir, ça les énerve, il vaut mieux se faire attraper après une petite course, les trois
types auront l’air d’avoir accompli une mission difficile, ils seront de bonne humeur, ils
frapperont peut-être moins fort, Mohand a soulevé une grosse pierre, vérifié qu’il n’y avait
rien dessous, il s’est assis et il a remis ses sandales.
Ils l’ont rejoint et ramené sans violence excessive vers la fête, mais un peu à l’écart, au
milieu des voitures. Ils lui ont lié les mains à un porte-bagages de toit, en plein soleil, il ne
peut pas s’asseoir. Saïd, le contremaître de Pagnon, ne lui a rien demandé, il lui a enfoncé
un chiffon dans la bouche et il a commencé à taper avec un nerf de bœuf. Puis Pagnon est
arrivé, l’air contrarié : « Tu avais besoin de faire ça ? à quoi ça sert ? tu voles et tu te sauves,
et quand on t’attrape tu n’avoues pas ? tu as mal ? tu as chaud ? cette nuit il va faire frais,
Mohand, si tu n’avoues pas, tu connais Saïd, il va te donner aux soldats, toute la nuit, et
demain tout le monde va en parler. » Mohand a fini par avouer. On l’a détaché. Il a pu
s’asseoir par terre, adossé à une roue de voiture. Saïd le lui a rendu son bâ illon pour qu’il
s’essuie.
Neil Daintree à Pagnon, plus tard : « Vous m’aviez dit que vous ne battiez pas vos
employés ? » Pagnon avait répondu qu’il tenait parole, c’était Saïd, son homme de
confiance, qui se chargeait de ça, dans le temps Saïd aussi avait volé, une condamnation à
six ans de travaux forcés pour vol aggravé, c’est Pagnon qui lui avait épargné de les faire, le
sursis à condition qu’il travaille pour lui, Saïd était efficace et dévoué, c’était rare, et en plus
il avait l’œil : « Nous autres Européens, nous ne devons jamais frapper les indigènes, nous
devons montrer que nous ne sommes pas comme eux, quand je bats mon chien, c’est
toujours avec la laisse, il croit que c’est la laisse qui le bat, de temps en temps il me bouffe
une laisse, mais il continue à m’aimer. » Saïd c’était la laisse de Pagnon, et Mohand ne lui en
voudrait pas trop, il savait que c’étaient les ordres. « Et comme ce n’est pas moi qui le
frappe, et que ça s’arrête quand j’arrive, il ne m’en veut pas trop non plus. — Qu’est-ce que
vous allez en faire ? » Mohand avait avoué, Pagnon passait l’éponge, il ferait travailler
Mohand sans salaire pendant un mois ou deux, plutô t deux, mais au moins il pourrait rester
sur la propriété. « Si je le vire, il crève en quelques semaines. »
Autour du méchoui, certains avaient tout suivi, discrètement, on avait vu un homme
pourchassé au loin, puis ramené derrière les voitures, on l’avait perdu de vue, on avait
imaginé la suite, on ne savait pas trop ce qui s’était passé, on ne demandait pas, peut-être
qu’il était allé regarder des femmes au petit coin, non, non, c’était un vol, sans doute de
l’argent, dans une voiture. Puis Pagnon avait parlé avec un des officiers, on avait capté des
bribes, des bouteilles de vin, ça c’est le pire, vous savez, parce qu’ils ne savent pas se
contrô ler, le vin c’est interdit par leur religion, alors, quand ils en ont, ils boivent tout le
plus vite possible, en croyant que ça ne se verra pas, ni ici ni là -haut, ces choses-là il faut
punir tout de suite, très dur, le nerf de bœuf, d’ailleurs ils aiment la justice, vous savez !
Ceux qui avaient fini par connaître l’histoire de Mohand en gloussaient en se fourrant dans
la bouche des morceaux de viande et des tranches de pain trempé dans la graisse et l’huile
de cuisson, il est bon, le méchoui, j’en profite, dans un mois c’est la cure à Vichy.
Une heure plus tard, le fils cadet du capitaine de gendarmerie Marchal avait vomi en
public, et son frère aîné s’était éloigné vers un arbre pour en faire autant, ça sentait la
vinasse, des gamins, treize et quinze ans. Et la rumeur avait couru chez les esprits forts, pas
parce qu’elle innocentait Mohand, mais parce que ça faisait une belle relance, sur le dos des
gendarmes, avec encore un vrai rire pour la conversation, du bonheur pour les officiers de
la Légion et ceux des spahis, qui ne supportaient pas les gendarmes, on l’avait vite
démentie la rumeur, mais le vin, quand c’est passé par les boyaux tièdes d’un être humain,
c’est une odeur qui porte.
Pagnon s’était rendu compte que Daintree savait, il n’avait pas cherché à lui donner le
change, Daintree était digne de partager la vérité, et sans préliminaire : « En fait c’étaient
ces jeunes cons… Mon ouvrier innocent, ça me soulage, vraiment. Je lui verserai son salaire,
avec une prime. — Et pour les voleurs ? — Une frasque, deux gamins, deux bouteilles ! On a
tous fait ça, mais on n’était pas des fils de gendarmes, incapables de faire une bêtise sans la
dégueuler ! On va les oublier. » Quant à Mohand on l’oubliait aussi, il serait payé, non, pas
exactement innocenté, ici on ne pouvait jamais reconnaître qu’on avait puni à tort, ça ferait
perdre la face, on avait le droit d’être aveugles, pas d’être en tort, s’excuser c’était une perte
d’autorité. « Il est innocent, ajoutait Pagnon, mais on a eu raison de punir. — Il va passer
pour un voleur de vin ? demanda Daintree. — Non, tout le monde sait déjà qu’il est
innocent… leur téléphone arabe… Il n’a rien volé, il ne perd pas la face, nous non plus. Je
sais, c’est pas très juste, mais pour lui c’est le destin. Il s’est trouvé là au mauvais moment,
mektoub. Vous savez ce que ça veut dire… — Je sais, le grand livre… — Exactement… leur
fatalisme. »
Daintree avait rejoint Raouf et Ganthier, il avait rapporté sa conversation en citant le
mektoub de Pagnon, Raouf s’était perdu dans la contemplation d’une plante à grosses
feuilles vertes veloutées qui s’étalaient à quelques centimètres au-dessus du sol, elles
étaient couvertes de cristaux blancs qui brillaient dans les derniers rayons du soleil, il avait
commenté sans relever la tête : « Le mektoub, ça les aide à tenir les gens… ils nous le
reprochent, mais ils savent s’en servir… et si on essaie d’en sortir, ils disent qu’on est des
révolutionnaires. » Ganthier avait repris : « Et dans vos familles on raconte que vous êtes
devenus athées, chère jeunesse prise au piège de l’histoire ! » Daintree avait de la poussière
sur ses chaussures, il eut envie de les essuyer sur les feuilles vertes, il y renonça en voyant
que Raouf les contemplait, demanda : « Qu’est-ce que c’est que cette plante qui arrive à
prospérer sur des cailloux ? — Il doit y avoir un nom savant, avait dit Ganthier, mais on
appelle ça l’“herbe glaciale”, un drô le de nom pour ici ; les cristaux, c’est de l’eau, et ça se
mange, en salade, avec de l’huile. »
De loin Pagnon avait vu les trois hommes en conversation, il avait dit à sa femme que
c’était bizarre, ces trois-là , ils avaient tout pour se détester et ils passaient leur temps à
parler ensemble : « Celui que j’aime le moins, c’est le jeune bicot, avec ses allures de petit
chef, sa place n’est pas ici, Ganthier n’aurait jamais dû l’amener ; il joue un drô le de jeu,
Ganthier, plus colon que tous les colons, mais toujours fourré avec un Arabe, et il leur parle
en arabe, quand il n’est pas avec le fils, il s’engueule avec le père. » Pour Pagnon, Ganthier
ne donnait pas le bon exemple, son affaire de remembrement qu’il laissait traîner… les
indigènes voyaient ça et ils se mettaient à leur tour à traîner. « C’est à croire qu’il la
respecte, cette veuve Machin, ou alors il y a autre chose… en fait il la connaît depuis qu’elle
est gamine… il prétend qu’il est partisan de la manière forte, mais quand on est partisan de
la manière forte on n’agit pas comme ça avec ces gens-là . » Thérèse avait objecté à son mari
qu’il passait sa vie à les soigner, ces gens-là. « Peut-être, mais ça paye, et puis je me fais la
main pour quand je serai dans le privé. Et ça leur montre qu’ils ont besoin de nous. »
14. LES DEUX HAINES
Oui, avait répondu Samuel Katz à Ganthier, le troisième procès c’était en mars, à peine un
mois avant qu’on ne prenne le bateau pour venir ici, ça avait laissé des semaines et des
semaines aux Vigilantes pour s’attaquer au cinéma dans tout le pays. Dans les studios on
commençait à dire qu’on ne pouvait pas laisser une seule pomme pourrir tout le panier, et
la presse continuait à parler de glace ! Dès l’ouverture du procès, McNab a vite annoncé que
son client, Mr Arbuckle, viendrait déposer à la barre, Friedman a ensuite fait témoigner le
docteur Wakefield, le patron de la clinique, qui a redit que la déchirure de la vessie ne
pouvait venir que d’une force extérieure. McNab a mené le contre-interrogatoire de
Wakefield : « Vous avez participé à l’autopsie ? — Absolument, c’est ma clinique. — Vous en
aviez le droit ? — Non, mais… — Est-ce que ça n’est pas un vrai délit ? — Oui. — Trois ans
de prison, si le procureur Brady décidait de vous poursuivre ? — Oui. — Je vous remercie,
plus de questions. »
C’était là que McNab était le meilleur, dit Wayne, quand il laissait parler les faits. Plus tard
ça a été le tour de Nancy Blake, à bout de force : non, elle n’avait jamais été séquestrée, elle
avait résidé chez Mr Duffy, un attaché du procureur… oui, Mrs Duffy lui avait donné une
gifle, mais c’était pour la réveiller… Celle-là , McNab l’a pilonnée : pourquoi était-elle passée
d’une Virginia murmurant « je meurs », dans une première déposition à « il m’a fait mal
dans la suivante, puis « il m’a tuée » ? Blake se taisait, McNab lui a demandé qui lui avait
ordonné de dire « il m’a tuée », Blake s’est mise à pleurer, McNab à l’offensive, quand il
regardait Brady on voyait qu’il le haïssait, le procureur croyait qu’il était le seul à avoir
droit à la haine, haine de la corruption et du crime, et voilà qu’en face de lui un homme lui
vouait une haine tout aussi morale, pour chantage et manipulation, et Blake a dit que le
procureur l’avait forcée, que Mrs Duffy l’avait vraiment giflée, elle était saoule et elle m’a
giflée… j’ai peur… Blake cherchait sa respiration, McNab n’avait plus de question, et Brady a
renoncé à l’interroger, a dit Samuel, il ne voulait pas fouetter un cheval mort.
On attendait un autre grand moment, Fatty à la barre, c’est venu deux jours après, c’est le
procureur adjoint U’Ren qui a mené l’interrogatoire, un superbe numéro, il décochait ses
questions en tournant autour du pot, il guettait le moment où Fatty baisserait sa garde, il le
faisait parler de sa carrière, de son métier d’acteur, de son talent, il le mettait en confiance,
il avait pris un ton amical : « Au fond, Mr Arbuckle, qu’est-ce qu’un bon acteur ? » Fatty était
aux anges, mais dans le public beaucoup avaient compris, Fatty allait s’envoyer lui-même
au tapis, et il a répondu : « Un bon acteur… c’est celui qui… éprouve la vérité et qui
l’exprime… c’est un… serviteur de la vérité ! »
Regard mauvais du procureur Brady vers U’Ren, l’accusé venait de les baiser. Brady a
encore fait défiler des témoins de moralité pour Virginia, tout en annonçant qu’il engageait
des poursuites pour faux témoignages contre ceux de la défense. On commençait à
s’ennuyer et c’est là que McNab avait fait un drô le de coup, un coup dégueulasse, a dit
Kathryn, non, a dit Neil Daintree, c’était la réalité, dans les autres procès l’accusation avait
aussi utilisé la réalité, les deux portes, celle de la chambre et celle de la salle de bains,
installées au beau milieu de la salle d’audience, avec discussion sur les empreintes de Fatty
et celles de Virginia, on avait eu du réel sous les yeux pendant des jours et des jours,
c’étaient les portes du procureur, les portes de la mort. McNab a donc eu le droit de
produire lui aussi un morceau de réalité, et un greffier est entré avec une grosse boîte,
silence dans la salle, du genre qui vous fait penser que ça sent le chaud, la sueur, le parfum
sucré, il a posé sa boîte sur la table, enlevé le couvercle, on se serait cru chez un grand
chapelier, il a repéré la tache de lumière sur la table, il a sorti un grand bocal, l’a posé dans
le rayon de soleil, et le soleil a éclairé une vessie malade. McNab n’a rien dit, l’accusation
n’osait rien dire, ce n’était plus seulement par des portes qu’elle était présente, Virginia
Rappe. Tout le monde avait la nausée, c’est exactement ce que voulait McNab. C’était à lui
de parler, il a dit qu’il se contenterait de lire les diagnostics des médecins que l’accusation
n’avait pas inculpés de parjure, c’était un joli coup, Brady avait tellement poursuivi de gens
qu’un témoin non poursuivi ne pouvait dire que la vérité, et McNab a lu, premier
avortement à quinze ans, Brady a voulu objecter, le juge a dit non, McNab lançait parfois un
regard sur les Vigilantes, soins pour éthylisme chronique, soins pour infection des voies
uro-génitales, 1908, 1911, 1914, 1917, 1919… la voix de la science McNab, puis il a posé sa
feuille et cessé de parler, c’était tout. Pour les réquisitoires, c’est U’Ren qui s’en est pris à
Fatty, Kathryn disant : il a surtout décrit ses fiestas et il n’avait pas tort ! Et Neil répliquant
que l’accusation manquait d’éléments matériels et de vrais témoignages.
Au bar de l’hô tel ç’avait été le plus gros incident entre Neil et Kathryn, un moment de
blanc, insupportable, quand Kathryn avait dit que les gens avaient peur de parler, la peur et
l’argent ça aide à innocenter les riches, le sourire de Neil, il a eu l’air de plonger dans
l’histoire de sa femme, qui ne disait soudain plus rien, Cavarro semblait jouir de ce silence,
mais tout le monde a senti qu’on allait avoir une vraie catastrophe, Fatty et Kathryn… il
l’avait aidée en début de carrière, en échange de quoi ? Fatty était du genre à ne pas trop
demander la permission, ça se savait, Neil ajoutant que quand des filles sortaient avec Fatty
elles n’ignoraient pas ce qui pouvait se passer, Kathryn devenant très pâ le, il suffisait de
quelques mots de plus, et on se disait que Kathryn allait lâ cher ce qu’on savait déjà plus ou
moins, que Neil et Francis avaient participé à la fiesta du Saint Francis, elle pouvait aussi
donner l’â ge des filles qui accompagnaient généralement son mari, et McGhill serait vite au
courant, il allait faire rapatrier tout le monde, illico, Kathryn avait le regard fixe et froid… Et
ça n’étaient pas des anges qui passaient, commenterait plus tard Ganthier, on avait beau
être là comme garde-fous, leur servir à raconter une histoire racontable, ça n’empêchait pas
le diable de leur titiller les nerfs.
Quand Gabrielle avait raconté tout ça à Rania, celle-ci avait pris le parti de Kathryn : « Vos
hommes ont aussi leur façon de réduire une femme au silence, ils font croire à la femme
qu’elle peut vivre et ils lui rappellent qu’elle n’a pas le droit d’avoir vécu, je veux dire
d’avoir fait des erreurs, vous croyez qu’un jour nous aurons le droit de faire des erreurs et
d’en profiter ? » Être dans le juste, pensait Rania, dans le juste en faisant des erreurs… la
sensation juste ne trompe pas… sa main sur mon ventre… la sensation de bonheur… et on lutte
à deux contre le sommeil… un regard, rien n’est fini… wa sukrû n, thumma sahwû n, thumma
chawqû n, l’ivresse, puis le dégrisement, puis le désir… et la proximité puis l’abondance puis
l’intimité, et quand je le croise je n’ose rien lui dire. Rania ne voulait pas demander si Kathryn
avait vraiment couché avec ce monsieur Fatty, et Gabrielle n’en savait rien. À une
cinquantaine de mètres de la véranda il y avait des cyprès, Gabrielle fut surprise par une
espèce d’explosion sourde dans les arbres, suivie d’un petit nuage. Ce sont les pollens qui se
libèrent, avait dit Rania, la nature est bien plus libre que nous, n’est-ce pas ?
C’est Samuel qui avait rompu le silence provoqué par Neil, il avait raconté la fin du
réquisitoire de Brady, ses paroles aux jurés : si vous ne condamnez pas cet homme, vous
trahirez votre serment, vous serez parjures ! Depuis des semaines chaque fois que Brady et
ses hommes accusaient quelqu’un de parjure ils le traînaient ensuite devant un tribunal,
certains jurés allaient prendre ça pour du chantage. Quand ça a été le tour de la défense,
McNab a d’abord envoyé Schmulowitz devant le jury, très calme Schmulowitz, une
plaidoirie de géomètre, un appel à l’intelligence du jury, le fondement du droit, le doute
raisonnable, « nous ne prétendons pas connaître absolument la cause de la blessure de
miss Rappe, nous savons simplement qu’il existe d’autres possibilités, aussi fortes, sinon
plus, que la violence externe, et cela suffit à établir un doute raisonnable quant à la
culpabilité du prévenu », il avait fini en disant qu’il s’en remettait à l’â me et à la conscience
de chaque juré.
McNab s’était levé à son tour, Schmulowitz avait fait le travail de l’innocence, McNab allait
s’occuper du mensonge, il a attaqué très fort, disant que les procureurs s’étaient
transformés en une meute haineuse, ils avaient manipulé, menacé, séquestré les témoins
pendant plus de six mois, miss Blake et miss Prevost, l’une d’elles honteusement battue au
nom du peuple américain ! et ils avaient construit un idéal mensonger de la victime, « un
être humain que je respecte, mais l’accusation n’a pas à en faire une sainte, c’est une
victime de la société, mais qui n’appartenait pas au monde des vraies femmes », il avait du
tonnerre dans la voix, McNab, il avait regardé les Vigilantes, puis le jury, et il avait cité
Ruskin : wherever a true wife… où qu’elle aille, une vraie femme a toujours autour d’elle sa
maison !
McNab avait fini, et Brady avait laissé Friedman conclure au nom de l’accusation, il n’y
était pas allé lui-même, McNab venait de leur voler la foudre, pas question d’entrer en
comparaison, surtout que Friedman avait un dernier coup à jouer, ils avaient mis ça au
point pendant la nuit, Brady et tous ses collègues, l’argument imparable que McNab n’avait
pas prévu : « Si nous avions, comme le prétend la défense, forgé tous ces témoignages, si
nous avions bâ ti notre dossier sur des rayons de lune, est-ce que nous n’aurions pas mieux
soigné notre travail ? est-ce que nous aurions présenté au jury le salmigondis que nous
avons été obligé de lui présenter ? » Brady s’était mis à faire la gueule, ils avaient mis au
point l’orientation du discours de Friedman, mais pas ces mots-là , rayons de lune,
salmigondis, McNab et Schmulowitz s’étaient regardés, Friedman venait d’avouer que
l’accusation avait merdé.
Le juge avait envoyé le jury délibérer et au bout de quelques minutes le jury était revenu
dans la salle, McNab était devenu blanc, une demande de renseignements complémentaires
? comme au procès précédent ? Les jurés étaient entrés, les procureurs étaient tout
sourires, certains jurés avaient un visage très dur, un papier pelure d’oignon passant du
porte-parole du jury à un huissier, de l’huissier au juge qui avait lu en silence, regard lourd
sur Arbuckle, tout le monde transpirait, dans des moments pareils, disait Samuel, tout le
monde se sent important, c’est pour ça que les gens viennent, c’était enfin un verdict à
l’unanimité : non coupable !
La cohue ! Tout le monde voulait toucher Fatty, les jurés s’étaient mis à signer une feuille
posée sur la table, c’étaient des excuses, Mr Arbuckle avait été victime d’une grande
injustice, aucune ombre de preuve n’avait jamais été apportée par l’accusation, Mr
Arbuckle n’était en aucun cas responsable, ils espéraient que le peuple américain suivrait le
jugement unanime de douze personnes libres qui avaient réfléchi pendant un mois, Fatty
Arbuckle innocent de tout !
Au bar du Grand Hô tel, Kathryn avait conclu que ça faisait une histoire très moderne, le
contraire de Dickens ou Hugo, chez eux on a un type bien qui se retrouve condamné, ça
vous tire les larmes, tandis qu’avec Fatty on avait un innocent qui était pourtant un vrai
salaud. Ça n’était pas facile de reparler de cette affaire, dirait-elle plus tard à Gabrielle, on a
réussi à mettre toute la poussière sous le tapis, mais ça pourrait bien nous revenir un de
ces jours en plein visage. McGhill aimerait tant qu’on se déchire devant lui !
15. AU MARCHÉ

Elles s’avançaient dans les allées du marché central, trois femmes, deux chrétiennes,
comme disaient les commerçants, encore qu’aucune des deux ne le fû t plus depuis l’â ge où
les filles abandonnent leurs poupées, mais à Nahbès « chrétiennes » permettait de parler de
toutes les étrangères sans avoir à se perdre dans des distinctions entre Européennes et
Américaines, deux chrétiennes donc, et une musulmane dont on ne voyait que les yeux, les
deux chrétiennes vêtues avec décence, avait dit Hamid, le boucher, à son fils Aymen, comme
si elles avaient renoncé à leurs excentricités pour ne pas gêner la femme qui les
accompagnait ou qu’elles accompagnaient, difficile à dire, tant ces trois-là semblaient être
des égales, une partie des commerçants ayant d’ailleurs reconnu la femme voilée et la
saluant au passage sans ostentation, pris entre la règle générale qui était de ne pas saluer
une femme, et la règle particulière, propre au commerce, qui était qu’une veuve, et de
famille puissante, ça se respecte, celle-là surtout, qui en plus avait apporté de la nourriture
aux gens d’Asmira pendant leur procès, et qui refusait aussi de se laisser prendre une terre
par un colon, certes le marché central faisait ses meilleures affaires avec les chrétiens, mais
ça n’était pas une raison pour ne pas saluer une musulmane courageuse, même si certains
commerçants s’y refusaient, certaines femmes pouvant exceptionnellement circuler dans
certains endroits mais pas y faire ou recevoir des signes qui sont réservés aux hommes, et
n’ayant d’ailleurs pas à faire le marché, qui devrait demeurer une affaire d’hommes, les
hommes les plus importants de Nahbès ayant même transporté leurs habitudes du marché
de la ville ancienne à celui de la ville nouvelle, pas pour tous les produits bien sû r, car ça ne
valait pas la peine d’acheter ici des choses qui coû taient deux fois moins cher de l’autre cô té
de l’oued, mais on pouvait acheter des produits nouveaux, des confitures par exemple, ces
fameux pots Félix Potin venus de Paris, ou même, pour les plus audacieux, disaient les uns,
ou les plus influençables, disaient les autres, ces fameux fromages, eux aussi importés, la
gloire de notre table, disaient les Français, et peut-être même que ces audacieux ou ces
influençables venaient aussi acheter… non, le vin ne s’achetait surtout pas ici, on se le
faisait livrer le soir à domicile, c’était la malédiction de cette époque, que des croyants
contrevinssent aux prescriptions du Livre sur ce sujet et sur bien d’autres, et c’était pour ça
que les femmes ne devaient pas sortir de la maison, c’est ce que disait maintenant à Hamid
son voisin Abdelhaq, le vendeur de volaille le plus traditionaliste de la ville, que la tradition
n’avait pas empêché de venir s’installer en pleine ville européenne, ce lieu de toutes les
perditions, et qui demandait pardon à ses interlocuteurs chaque fois qu’il se trouvait
contraint de prononcer le mot « femme » dans la conversation, oui, avait répondu Hamid,
cette ville est une perdition, mais tu penses vraiment que le vin a attendu l’arrivée des
Français pour couler dans la bouche des Arabes ? moi je suis bon musulman, je ne bois pas,
et si j’ai envie de saluer la fille Belmejdoub, une veuve respectée, je la salue, même si elle
n’a pas à répondre à mon salut, et Abdelhaq n’allait pas plus loin, pour ne pas entrer de bon
matin dans une querelle avec son voisin, mais quand même, cette veuve, Abdelhaq savait
que c’était une athée, on le lui avait dit plus d’une fois, une fausse musulmane, qui se servait
de la religion pour faire de la politique, alors que le seul message d’En Haut c’était que la
politique tient tout entière dans la religion, et cette femme qui aidait des parents
d’émeutiers voulait faire tenir la religion dans la politique, comme les Turcs, et on savait ce
que ça avait donné, la politique ça n’était pas bien, les colons étaient là , pour le pieux
Abdelhaq c’était la volonté d’En Haut, ça ne servait à rien de vouloir changer, c’était comme
vouloir laver un corbeau.
Les trois femmes s’avançaient de front, chacune suivie par un petit porteur tenant un
couffin tout neuf, Kathryn n’en revenant pas de toutes ces couleurs et odeurs. « C’est ce
qu’il y a de plus difficile à décrire, disait Gabrielle. — Comment faites-vous dans vos articles
? demandait Kathryn. — Il faut en suivre une qu’on retrouve dans les autres, le jaune par
exemple, j’aime bien suivre le jaune, il est là , éclatant, et il va aussi se glisser dans le vert
des feuilles, des queues de poireau, le bleu des fleurs, l’orange des fruits, du safran, et des
oiseaux de paradis, et le marron des dattes, et le beau jaune mat des melons qui fait songer
à celui de certaines moutardes… » Kathryn demandant : « Les melons, vous savez les
choisir ? — Je n’ai jamais su, à Paris je fais toujours confiance à mon marchand. »
Kathryn et Gabrielle achetaient à tout va, empilant sans trop de discernement dans les
couffins, Kathryn demandant à Rania pourquoi elle n’achetait rien, Rania répondant que ça
ferait scandale si elle se mettait à acheter des produits de la terre, scandale ici et scandale à
la ferme, et ma seule présence est d’ailleurs un scandale, vous me voyez revenir avec des
tomates ? j’achèterai quelque chose en partant, des épices, il y a deux commerçants qui
vendent de bonnes épices, j’achèterai chez les deux !
« Pourquoi veux-tu aller au marché, avait demandé Neil à Kathryn, alors que tu manges
toujours sur le tournage ou au restaurant ? — Parce que je veux regarder, avait dit Kathryn,
et sentir, et toucher, et que ça va me donner des idées. — Lesquelles ? — Je ne sais pas,
mais ça m’excite, le marché, cela fait des années que je n’ai pas fait ça ! »
Elles circulaient, discutaient, contemplaient, hésitaient, repartaient dans les allées, il était
neuf heures du matin et il faisait déjà très chaud.
En entrant sous la grande halle, Kathryn et Gabrielle avaient d’abord voulu refuser le
service des gamins, qui ne s’étaient pas démontés et qui étaient restés plantés devant elles,
la main déjà sur les couffins qu’elles venaient d’acheter, comme si le refus de la jeune
Américaine et de la Française n’avait été qu’une formalité précédant un accord qui allait de
toute façon être conclu, Kathryn s’était tournée vers Rania, disant qu’elle était contre le
travail des enfants, moi aussi, avait dit Rania, « mais ce gosse ne vit que de ça, et si vous ne
prenez personne, ils vont tous nous harceler », Rania avait ajouté : vous faites comme vous
voulez, et Gabrielle avait pensé que Rania savait faire de beaux mélanges d’arguments,
aider les miséreux, échapper au harcèlement, exercer sa volonté, tout en parlant avec
douceur à Kathryn…
C’était particulier cette douceur entre les deux jeunes femmes, à la fois spontanée et
prudente, comme si elles avaient toutes les deux peur d’une dureté qui n’aurait demandé
qu’un léger signe pour s’installer entre elles, la journaliste avait mis du temps à faire se
rencontrer ses deux amies, et elle n’était pas encore persuadée qu’elle avait eu raison, ça
s’était passé chez Rania, le nom de Kathryn revenait toujours dans la conversation, curieux
d’ailleurs, alors que le grand sujet à Nahbès chez les femmes c’était Cavarro, Rania n’en
parlait jamais, et elle n’était jamais non plus la première à parler de Kathryn, elle laissait ce
soin à Gabrielle, et Gabrielle finissait toujours par évoquer Kathryn, même quand elle avait
décidé de ne pas le faire, pourquoi parler d’elle ? parce que je sens qu’elle en a envie ? parce
que je suis incapable de rester à l’écart de ce qui peut devenir une histoire ? à cause de Raouf ?
ou pour énerver Ganthier ?
Et Gabrielle avait fini par décider Kathryn à rendre visite à Rania, la jeune veuve serait
heureuse de vous voir, de voir venir à elle le monde dans lequel elle aurait voulu aller et
venir librement. « Parfois, dit Rania, je me sens plus libre que bien d’autres femmes, mais je
m’en veux de me satisfaire de ces miettes ! » Il y avait de la véhémence dans sa voix,
Kathryn lui avait plu, elle n’était pas comme les Européennes, elle faisait tout de suite
tomber les barrières, riait, parlait à voix forte, faisait des confidences, lui demandait au
bout de quelques minutes si elle connaissait bien Raouf, oui, depuis tout petit, un cousin,
éloigné, du cô té de nos mères, et Rania se retrouvait à faire elle aussi des confidences, à
raconter qu’elle l’emmenait au hammam avec elle quand il était gamin, à l’époque on
l’aurait pris pour une fille avec ses grands cils, ses belles lèvres et sa petite voix, il était
amoureux de moi, les autres femmes en raffolaient, il leur frottait le dos, elles le
chatouillaient, il se rebiffait, Rania se demandant alors comment elle pouvait raconter des
choses pareilles à une Américaine qu’elle ne connaissait que depuis une heure, alors qu’elle
aurait dû la faire parler de Raouf, lui demander comment elle avait fait pour le transformer
en chevalier servant, Rania poursuivant : je me souviens du jour où une femme lui a dit «
quand tu étais plus petit tu étais plus gentil », il n’avait pas six ans, il lui a lancé « je te
connaissais moins », ce jour-là , nous avons compris qu’il aimait les mots et qu’il ne nous
appartenait plus.
Rania ne savait pas pourquoi elle racontait ces histoires, mais elle aimait les rires qu’elle
déclenchait chez Kathryn, et Kathryn était heureuse d’être devenue l’amie de Rania, comme
si cette amitié lui donnait la permission de garder son cousin comme chevalier servant
dans un monde qui se révélait au fond plus accueillant qu’on ne le lui avait dit, « les femmes
surtout sont terribles, avait affirmé Marfaing, on les empêche d’avoir des contacts avec
l’extérieur alors elles voudraient qu’il n’y en ait aucun pour les hommes, ou presque pas,
hchouma, la honte, on les met sans cesse en présence de ce mot, alors elles s’en emparent et
le relancent à la face de leurs seigneurs et maîtres, on a vu Untel à une réception du
contrô le civil ? hchouma, Untel va se rendre en France pour affaires ? hchouma, Untel s’est
fait faire un costume à l’européenne ? hchouma, elles n’osent rien dire sur la présence des
hommes dans les cafés de la médina, mais si c’est un café de la ville européenne, hchouma,
elles sont devenues les gardiennes des gardiens de leur prison. Marfaing ne laissait de place
à aucune exception mais Rania en était justement une, elle n’avait pas honte de s’afficher
avec des « chrétiennes » en plein marché central.
À un moment les trois femmes virent une matrone, une Européenne qui marchait de dos
devant elles, au moins cent kilos, une grande robe à fleurs, ample, que la sueur collait à sa
peau, une demi-douzaine de gamins derrière elle, qui pouffaient et se bousculaient en la
montrant du doigt à tout le marché, la matrone portait seule ses deux paniers, « vous voyez
ce qui se passe quand on refuse leur aide, ils chahutent », dit Rania. Puis elle avait désigné
le panier de Kathryn, vous allez mettre tout ça dans votre chambre d’hô tel ? Kathryn
essayant de trouver un prétexte pour rentrer au Grand Hô tel avec des victuailles, et
soudain un cri de triomphe : « Je vais organiser un dîner ! » Gabrielle demandant : « Chez
qui ? — Chez vous ! je m’occuperai de tout, vous êtes d’accord ? Neil sera d’accord, je vais
faire un dîner américain, nous pourrons être une dizaine, n’est-ce pas ? » Elle eut une
hésitation en se rendant compte que Rania ne pourrait pas venir… « Non ! moins de monde,
on n’invitera que les femmes, un dîner de femmes ! comme à New York ! Rania, vous en êtes

Rania n’avait rien dit, Gabrielle s’était un peu affolée mais Kathryn l’avait rassurée, Tess,
sa gouvernante, serait là pour lui donner un coup de main, « Tess sait tout faire et quand
elle ne sait pas elle apprend très vite, pour elle c’est comme ça qu’on survit ». Kathryn
s’était jetée sur tout, légumes, fruits, fleurs, épices, puis elle avait entraîné ses amies chez le
volailler, Abdelhaq soudain obséquieux, bien sû r, la plus belle de mes dindes, faisant signe à
l’un de ses aides, l’aide revenant avec dans ses bras une superbe dinde vivante qui lançait
sa tête dans tous les sens, Abdelhaq se mettant à aiguiser lui-même un couteau qui envoyait
des reflets que le regard de la dinde cherchait à saisir, un quart d’heure et elle sera prête,
Kathryn payant, filant sans attendre vers un étal d’oignons ventrus, derrière elle ce n’était
plus un mais trois petits porteurs qui suivaient.
« Puis-je vous poser une question très indiscrète », avait demandé Rania à Kathryn.
Kathryn en alerte, Gabrielle plongée dans l’examen d’une botte de poireaux, elle aurait tout
donné pour éviter ça. « Tout ce que vous voudrez », avait dit Kathryn d’une voix blanche,
prise au piège, une allée de marché, la question n’aurait l’air de rien, Gabrielle entendrait
sans le vouloir… Et Rania toute à l’émotion d’oser une chose pareille : « Vous me
raconteriez l’histoire du Guerrier des sables ? »
Kathryn soulagée, vite lancée en plein marché dans un résumé du scénario, le héros
s’appelait Jamil, oui c’est le rô le de Francis, c’est un soldat des forces turques pendant la
guerre entre la Syrie et la Turquie, il fait partie d’une tribu arabe, il déserte, et dans un
village reculé il tombe sur un dispensaire pour orphelins tenu par des missionnaires
américains, le docteur Field, et sa fille, c’est moi qui joue le rô le, Kathryn se demandant
soudain si Rania avait déjà vu un film dans sa vie, ne sachant s’il fallait donner plus de
détails, Rania comprenant l’hésitation et disant : « Dans la maison de mon père nous avons
un projecteur, j’ai même vu Le Lys brisé. » Elles s’étaient interrompues en voyant la
matrone aux couffins repasser devant elles, la matrone avait lancé à Kathryn un regard
venimeux. « Qu’est-ce que je lui ai fait ? demanda Kathryn. — Ne faites pas l’innocente,
répondit Gabrielle, pour les autres femmes vous êtes une véritable ennemie publique »,
Kathryn reprenant pour Rania : « Le chef du village veut apaiser les Turcs et il décide de
leur livrer les enfants, ils seront massacrés, alors les cavaliers de la tribu de Jamil arrivent
sur les lieux. — Ça, dit Gabrielle, c’est comme la cavalerie dans vos histoires d’Indiens. —
Oui, et avec un coup de théâ tre, Jamil, le déserteur des Turcs, est le fils du chef de la tribu
bédouine, et à ce moment-là on apprend la mort du père… » Et Rania : « N’est-ce pas un
autre coup de théâ tre ? — Au théâ tre on n’oserait pas faire ça, dit Gabrielle. — Au cinéma
on peut, dit Kathryn, si ça fait de belles images. — Ça s’appelle du théâ tre de boulevard,
conclut Gabrielle. Kathryn à Rania : « Gabrielle est la seule de mes amies qui ose faire des
réserves sur le cinéma… donc Jamil devient le chef, et il risque sa vie pour sauver les
enfants, il bat les Turcs… » Et Rania : « Les missionnaires convertissent les enfants ? — Non,
dit Kathryn, il paraît que cela risquerait de faire des histoires. — Je devine la fin, le chef de
tribu épouse la fille du docteur. — Vous n’aimez pas ? »
Kathryn avait ri devant le silence gêné de Rania qui gardait pour elle une pensée trop
violente sur le mariage avec les étrangères, et comment dire qu’on est contre, mais sans
aigreur ? Non, en fait on n’est pas contre, ouvrir les frontières, mais dans les deux sens, et il
suffirait de décider que plus personne n’est une marchandise… Kathryn avait ajouté : « Au
fond je suis comme Neil, je me méfie des conclusions trop belles, mais il faut vivre, n’est-ce
pas ? le vrai film ce sera Eugénie Grandet, mais nous devons d’abord rapporter de l’argent
avec Le Guerrier des sables. — Je fais confiance à Neil, avait dit Gabrielle. — Gabrielle est
parisienne, les Parisiennes sont très critiques, avait dit Kathryn. — Vous voulez dire
qu’elles n’aiment pas les bons sentiments ? avait demandé Rania. — Nous n’avons pas
appris la vie dans David Copperfield ! Regardez ! » Gabrielle montrait la matrone à nouveau
de dos devant elles, en transpiration dans l’allée, et le tissu de la robe à fleurs s’insinuant
maintenant dans le large pli entre les fesses, les gamins criaient en se moquant, en imitant
la démarche de la matrone. « Vous voyez ce qui se passe quand on refuse les porteurs »,
avait dit Rania. La clameur des gamins se transformait en chœur maladroit, en français : «
Madam’, madam’, le cul y mange la robe, le cul y mange la robe !» La matrone n’avait pas
l’air de comprendre, elle était peut-être italienne ou maltaise, ou alors elle faisait semblant
de ne pas comprendre. « Elle n’est pas française, dit Rania, sinon la police du marché serait
déjà intervenue, elle n’est pas française, mais elle a compris. — À quoi voyez-vous qu’elle a
compris ? demanda Gabrielle. — Elle ne se retourne pas. — Vous feriez un bon metteur en
scène », avait dit Kathryn.
En sortant, elles avaient croisé Raouf et Ganthier. Gabrielle craignait que Rania ne fû t
gênée mais celle-ci avait au contraire pris les devants et raillé les deux hommes qui les
saluaient. À travers le voile qui couvrait son visage elle les avait appelés « le protectorat en
deux volumes », puis, tournée vers Gabrielle : « Vous savez ce qui se passe ? Ils se voient si
souvent qu’ils déteignent l’un sur l’autre, et un de ces jours chacun verra l’autre dans sa
glace ! » Ganthier ne disait rien, le visage sévère, comme durci par la raie qui partageait
impeccablement son crâ ne, il tenait son chapeau à deux mains devant lui. Raouf faisait le
fier, et Rania savait que c’était le signe qu’il ne trouvait pas non plus le bon rô le.
16. UNE FEMME SOURIANTE
Au fil des semaines, Belkhodja avait fini par remarquer que sa femme cessait parfois de
l’écouter, elle souriait mais elle n’écoutait pas, il devait répéter. Elle avait des regards
vagues, comme quelqu’un qui part dans un rêve, il n’aimait pas ça, il eut des angoisses, il les
chassa. Puis, à La Porte du Sud, il surprit des sourires entre membres de la petite bande,
des sourires de connivence, les angoisses revinrent, il les chassa parce que sa femme avait
apparemment cessé de rêver. Mais une autre fois, l’un des jeunes l’interpela au moment où
il arrivait, comme pour prévenir les autres, qui se mirent à leur tour à l’interpeler avec une
gaieté qu’il trouva fausse, il dormit mal, se calma de nouveau, essaya le lendemain de
tomber à l’improviste sur le groupe en passant par l’arrière-salle, ce jour-là ils firent
silence, le silence c’est ce qu’il y a de pire, c’est pour cacher, parce que c’est grave, il osa en
demander la raison : le silence s’était installé avant son arrivée, à cause de l’absence de
Farouk, leur serveur favori, son père était mort.
Cette mort réconforta Belkhodja, il dormit mieux, mais les angoisses revinrent, plus
fréquentes, plus lourdes, à chaque sourire rêveur de sa femme. La marieuse était partie
dans le Nord, on ne savait où , il se reprochait de ne pas avoir continué à lui rendre visite
avec des coupons de soie, personne pour parler avec lui désormais, pour l’aider à
combattre le retour de ce qu’il appelait ses hyènes. Il n’avait jusque-là connu que les
frayeurs du commerce, il lui en venait d’autres, il se disait parfois que la marieuse lui avait
mis dans les bras le contraire de ce qu’elle lui avait promis, il chassait cette pensée, se
rabrouait, chassait les hyènes, mais au magasin un client lançait à propos d’un imbécile : « Il
est cocu et en plus il aide avec la main », et les hyènes revenaient, sa femme lui souriait en
compagnie d’une silhouette qu’il n’arrivait pas à préciser, il filait chez lui, pour y trouver
une épouse occupée à rouler du couscous dans la seule compagnie des domestiques.
Il se reprenait, il avait toujours eu des angoisses… Dans ses activités de marchand il lui
arrivait de se réveiller en nage à trois heures du matin après avoir la veille expédié deux
tapis sur facture à un compatriote installé à Marseille, et il était soudain sû r que l’argent ne
viendrait jamais, même pas l’acompte qui aurait dû lui être versé sur-le-champ, c’était de la
folie de travailler comme ça, il avait l’habitude de dire qu’il y a pire que le vol, c’est de
montrer qu’on a peur d’être volé, et c’est comme ça qu’on se fait voler, se disait-il sans
pouvoir se rendormir, c’était bientô t l’aube, il négligeait de faire la première prière, il
reprochait à Dieu de tolérer que dans sa création il y eû t place pour les mauvais payeurs, il
se préparait à sortir, trop tô t, serrait des deux mains une gorge imaginaire, se reprenait,
sortait enfin à grand pas de chez lui pour aller faire un scandale chez le frère de son client,
et il croisait un employé de ce frère qui lui apportait l’acompte. Et avec sa femme c’était la
même chose, elle n’y était pour rien, Belkhodja se calmait, il était pris de tendresse, puis il
surgissait au moment où elle était en pleine infamie, il tuait l’homme d’un coup de couteau,
s’acharnait sur elle, et se sortait d’un rêve éveillé qui lui avait gâ ché la digestion de midi, il
se trouvait stupide, se réconciliait avec le monde pour deux ou trois jours, s’affolait parce
qu’à La Porte du Sud quelqu’un avait dit : « La meilleure poule, c’est celle que le voisin a
nourrie. » Et il se calmait à nouveau.
Un matin, devant le visage de son épouse endormie, il avait versé des larmes de tendresse
et de remords, il avait chassé ses soupçons, elle avait commencé à bouger, il n’avait pas
voulu la réveiller, il sortait de la chambre quand il l’avait vue remuer les jambes, toujours
dormante, sourire aux lèvres, sa femme rêvait d’étranges rêves, les femmes qui rêvent sont
les pires, il savait ce qu’il y avait derrière ce sourire, il connaissait les rêves d’autres
femmes, des filles de la capitale, les pensionnaires du Sphinx et du Miramar, qui
l’accueillaient avec gaieté en lui disant que depuis des semaines, même en plein jour, elles
rêvaient de certaines parties de son corps, et ces paroles qui, dans la capitale
l’enchantaient, lui revenaient maintenant en coups de fouet.
Il soupçonna la servante qu’elle avait amenée avec elle, ni jeune ni vieille, un visage
ordinaire, avec des cicatrices de variole, le genre avec lequel on fait les maquerelles, il la fit
surveiller par une petite bonne au prétexte qu’on le volait, la petite bonne rapporta vite que
la servante avait des conversations sur la terrasse avec une personne inconnue. Les images
revinrent, le sol chaud des terrasses vers trois heures de l’après-midi, un couple qui se
dissimule derrière les draps mis à sécher, et on croit que c’est le vent qui fait bouger le tout,
il n’osait plus s’absenter de Nahbès, il n’allait plus dans la capitale, lui qui aimait tant faire
de belles affaires, prendre du plaisir, dépenser et rêver de grandeur, il sacrifiait maintenant
ses rêves à ceux que faisaient sa femme, mais il continuait à lisser ses moustaches et à
porter beau devant ses amis, il y a plus risible que le cocu, avait un jour lancé Raouf, c’est
celui qui croit l’être ! Belkhodja se dit que le fils du caïd cherchait à se venger de sa formule
sur la vache de Satan, il eut envie de riposter, il y renonça. Il prenait soin de ne pas être le
dernier à rire quand on racontait une histoire grasse.
Puis la folie revenait, mais pas au point de l’aveugler, de l’empêcher de s’apercevoir que la
petite bonne racontait n’importe quoi au maître qui lui avait promis une récompense
chaque fois qu’elle aurait un bon renseignement. Belkhodja la chassa. Et deux heures après
il la fit rattraper, parce qu’il valait mieux garder sous son toit une enfant apeurée que de
condamner à la rue quelqu’un que le châ timent aurait débarrassé de tout scrupule. Il
demanda à l’un de ses amis de surveiller la servante, toujours au même motif, on le volait.
L’ami accomplit cette mission avec sérieux, en sacrifiant même une partie du temps qu’il
consacrait à sa quincaillerie, il comprit vite et dit : « Non, pas de vol ni quoi que ce soit
d’autre. » Il aimait les chansons sentimentales et trouvait Belkhodja stupide d’avoir fait un
mariage sans amour pour sombrer ensuite dans une jalousie de passionné.
La jalousie était devenue le second métier de Belkhodja. Il était capable de tout plaquer et
de filer en ville ancienne pour essayer de croiser un homme dont on venait de parler dans
une conversation ; une marche folle, suivre la corde pour arriver au clou, déchiffrer ce qu’il
y aurait sur le visage du nouveau suspect : de la crainte ? de l’ironie ? du calcul ? Et une fois
devant cet homme Belkhodja n’était plus que sympathie, il se félicitait de l’avoir rencontré,
c’est le destin : je fais une réunion entre amis, ce soir, quelques jeunes aussi, qui t’admirent,
ils ont envie de parler avec toi, ne me fais pas l’injure… tu seras l’invité d’honneur !
L’homme mettait la main sur son cœur, acceptait, et Belkhodja rentrait en vitesse à son
magasin, envoyait ses coursiers inviter les gens pour une fête impromptue, et prévenir chez
lui qu’il y aurait un dîner d’amis.
L’homme venait, se montrait aimable avec tous, Belkhodja se calmait, l’observait, s’en
voulait de l’avoir soupçonné, le serrait contre lui en plaisantant, lui offrait un rognon rô ti à
point, ruisselant d’une sauce sombre et dense, et surprenait à cet instant le regard d’un
autre invité, un regard dirigé vers la porte qui donnait sur les chambres. Un grand vide,
soudain, dans la poitrine de Belkhodja, c’était au chat qu’il avait confié la garde de la
viande ! Cet autre invité, c’était l’ami qu’il avait chargé d’enquêter, et qui caressait des yeux
l’endroit le plus sacré de sa demeure.
Le lendemain, à la première heure, il sortait rendre visite à cet ami, puis se ravisait, si
celui-ci était coupable il devait attendre sa visite… Prendre patience donc, le surprendre
quand la tension serait retombée, et c’était en plein après-midi que Belkhodja allait vérifier
si l’ami était bien dans sa quincaillerie. Il n’y était pas, Belkhodja, fou de rage, repartait vers
sa propre maison, prenant cette fois une calèche fermée pour échapper aux guetteurs, et
surgir devant sa femme surprise et souriante, vierge de tout soupçon. Il repartait pour son
magasin, rasséréné ; son ami venait d’en sortir, il t’a cherché, il venait te remercier pour le
dîner, il est allé à La Porte du Sud. Belkhodja se précipitait au café, avec la peur que son ami
ne parlâ t des missions de surveillance qu’il lui avait confiées ; mais non, l’homme restait
discret. Belkhodja se promettait néanmoins de l’écarter des rendez-vous de la petite bande,
puis il se rassurait, on n’y parlait jamais de son mariage.
Seul Raouf, un jour qu’on évoquait le métier de guetteur au service des amants, avait
semblé regarder Belkhodja avec ironie, en citant le vieux code de galanterie d’Ibn Hazm sur
les déambulations sans fin du jaloux, et Belkhodja s’était dit que le fils du caïd devait savoir
des choses, sans doute par son père, il devait y avoir un rapport de police sur certains
déplacements autour de sa maison, Raouf savait, il était peut-être même complice, par
vengeance ? Belkhodja se suçait les dents sans pouvoir aboutir à de vraies conclusions.
Il alla chez une magicienne de Nahbès, une Italienne, il se fit tirer les cartes, la magicienne
prudente ne trouva rien, mais il savait qu’il allait de nouveau être en proie aux hyènes, ses
soupçons décroissaient et croissaient comme les phases de la Lune, il ne parlait plus des
Américaines, ni de vache de Satan, il avait peur d’avoir attiré sur lui le mauvais œil en
provoquant le diable. Il croyait vivre le pire de ce qu’une existence pouvait endurer, mais
quand il commença à n’avoir plus la force de courir les rues après les ombres, il comprit
qu’il n’avait encore rien vécu.
Au fil des jours, il se replia dans son arrière-boutique, laissant un employé rater des
affaires qu’il aurait réussies en un tournemain ; il n’alla plus que rarement rejoindre ses
jeunes amis au café, et il perdit jusqu’à l’envie de se lever, même quand il se mettait à
imaginer que Satan chargeait un autre homme de lui donner un héritier. Ses cauchemars
redoublaient son malheur, sa faute c’était d’avoir recherché une créature impossible, il
avait pourtant dit lui-même que la trop bonne couturière finit par coudre les yeux de son
mari, et sa femme dormait paisiblement pendant qu’il tressautait dans une fosse aux
serpents.
Ses amis s’alarmèrent, ils firent semblant de le croire malade, ils le tirèrent de la fosse,
l’emmenèrent dans la capitale, vivre une autre vie, et comme il s’aimait plus que tout il se
remit à boire, à manger, à jouer, à combler ses désirs, et à faire des affaires et de longues
promenades solitaires et rêveuses, la nuit, quand la ville est déserte et qu’elle peut
appartenir à un seul homme. La capitale le sauva.
Il revint. Deux autres amis avaient enquêté en son absence et l’assurèrent que personne
n’avait rien à se reprocher. Belkhodja les crut, s’accrocha à cette croyance. Il se sentait
mieux, mais c’était compter sans le hammam.
Ce que personne n’avait vu à propos de sa femme, d’autres femmes avaient fini par s’en
apercevoir au hammam, elles avaient trouvé, comme on dit, les racines du brouillard, à la
longue, en faisant parler la jeune épouse. Toutes les histoires galantes passent par le
hammam qui est, pour beaucoup, le lieu de la perversion des femmes, comme le tripot est
celui de la perversion des hommes, à ceci près que le hammam est pire que le tripot, car le
tripot se présente d’emblée comme un lieu de mauvaise vie et de vrai plaisir, il ne cherche à
tromper personne, vous y entrez et toute la ville sait ce que vous y faites, tandis que le
hammam, avec ses pierres brû lantes et ses giclées de grande eau, c’est d’abord l’endroit où
l’on se débarrasse des impuretés de la vie, et c’est ensuite seulement que, dans ses vapeurs,
entre des corps dévêtus, viennent s’échanger des recettes malsaines et se préparer des
fautes auxquelles ce lieu en ajoute une plus vile encore, l’hypocrisie. « J’ai quelque chose à
te dire de la part de quelqu’un dont tu es devenue l’unique lumière. — Non ! je t’interdis de
jouer à ce jeu avec moi, ne me dis rien. — Bien. — Et tu devrais avoir honte de me
transmettre des propos impies. — Si c’étaient des propos impies je ne voudrais pas te les
transmettre, ni te transmettre la photo qu’on m’a confiée. — Une photo au hammam, dans
cinq minutes la vapeur en aura fait un chiffon ! — Non, je l’ai laissée dans mon panier, à
l’entrée. — Tes messages sont faits pour perdre celle à qui ils sont adressés. — Tu as tort,
c’est lui qui est en train de se perdre, à cause de toi, et tu sais bien de qui je parle. — Quand
tes cousins prétendent qu’ils vont à leur perte, ils ne vont jamais bien loin. — Celui-là n’est
pas comme les autres, il va partir. — Partir ? Où ça ? — Il est désespéré, il va s’engager chez
les soldats français et aller au Sahara, très loin, là où on meurt. — Il est incapable de faire
ça, c’est un menteur. — Non, il m’a dit qu’il irait s’engager ce soir si je n’ai pas de réponse,
et si tu ne veux rien entendre je ne t’importunerai plus ! »
Et ainsi de suite, entre femmes au visage calme, et le message impie finira par être délivré,
et fera l’objet d’une réponse, négative bien sû r, mais formulée de telle façon qu’elle appelle
à son tour une réponse, et surtout pas un départ pour le Sahara. Ainsi le bavardage de tout
le monde pourra continuer pour le bonheur des propriétaires de hammam et pour l’anxiété
des clientes qui s’y rendent d’un pas dont l’ardeur n’est pas seulement due au désir de se
faire propre, on bavarde et celle qui ne dit rien est aussi celle qui a le plus à cacher.
La jeune épouse de Belkhodja était souriante mais renfermée, ses compagnes du
hammam avaient cherché à la faire parler, après tout, les jeunes mariées ont bien des
choses à raconter, et elles le font souvent avec une naïveté qui met l’assemblée en joie,
surtout les filles qui viennent de la campagne, qui ont vécu de façon plus crue qu’à la ville,
et avec moins de mots pour le dire. Celle-là avait vite été la cible des enragées pour qui une
cuillère peut toujours extraire ce qu’il y a dans une marmite. Sans résultat. On avait laissé la
jeune épouse à ses sourires aimables, mais son air de toujours penser à autre chose faisait
dire qu’elle devait en faire beaucoup plus que ce qu’un seul mari peut réclamer à sa femme.
Et puis, petit à petit, la nouvelle venue s’était laissée aller, de parole innocente en parole
innocente, et quand on met ce genre de parole bout à bout ça finit toujours par faire
quelque chose qui n’est plus tout à fait de l’innocence, d’une confidence à l’autre,
d’exagérations en rectifications, elle n’était pas exactement naïve, la jeune épouse qui
venait se plonger trois ou quatre fois par semaine dans les vapeurs du hammam, où l’on
commençait à voir clair. Quand une amie lui avait parlé, la mère de Belkhodja avait d’abord
refusé de croire à ce qu’on lui racontait, elle avait pris son temps, elle avait questionné les
femmes qui rencontraient sa bru, sur ce qu’elle aimait faire, sur ses heures au hammam, sur
ses activités, ses trajets, ses rencontres, sur tout, elle avait laissé parler, elle avait aussi
menacé celles qui ne parlaient pas assez, elle avait interrogé sa bru directement, elle avait
tendu ses pièges et elle avait fini par comprendre, comme toutes celles qui avaient déjà
compris, pas naïve la jeune épouse, non, la vérité a surgi : une simplette.
Oui, simplette, un peu demeurée comme on dit aussi. D’autres formules plus franches
avaient circulé, la jeune épouse rêveuse n’était qu’une vraie gourde, Belkhodja le malin
avait épousé une vraie gourde, elle ne risquait pas d’être perverse celle-là . La mère avait
défendu son fils, il ne pouvait pas savoir, dans une situation pareille les hommes pouvaient
ne s’apercevoir de rien pendant des années. Et elle avait elle-même informé son fils, elle ne
lui avait pas dit qu’il aurait dû s’en remettre à elle au lieu de confier ses intérêts à une
marieuse sans scrupule, elle n’avait pas souligné qu’elle ne lui aurait jamais choisi une fille
qui n’avait qu’un pois chiche dans la tête, elle s’était montrée aimante, elle avait seulement
dit et répété que répudier cette femme serait perdre la face.
Belkhodja était devenu la risée de beaucoup de monde. Certains conseilleurs lui avaient
dit : « Jette le tison, il emportera la fumée avec lui », mais il avait suivi le conseil de sa mère,
il s’était contenté d’envoyer la simplette à la campagne, où ce genre de chose se voit moins
qu’à la ville. Sur les conseils du docteur Berthommier il avait renoncé à avoir des enfants
avec cette femme, mais il ne s’était plaint à personne du mal qui venait de lui survenir, il
n’avait pas voulu devenir l’esclave de ses confidents, il attendait que l’oubli recouvre tout
cela, il pourrait alors prendre une deuxième épouse, quand se serait éloignée l’angoisse de
faire à nouveau un mauvais choix. La petite bande de La Porte du Sud avait fait bloc autour
de lui. Ces jeunes gens si prompts à se moquer de tout s’étaient interdit la moindre allusion
en sa présence, ils l’avaient défendu contre les calomnies, ils s’étaient efforcés de le
distraire, de monter de belles discussions où ils réclamaient son avis sur des questions de
religion et de politique, même si c’était pour le contredire, et ils l’avaient obligé à refaire
des séjours dans la capitale, il y brassait d’excellentes affaires et passait de belles soirées à
boire, rire et rêver. La honte s’avérait plus facile à soigner que la jalousie.
Un matin, au début du mois d’octobre, Raouf lui-même était venu au magasin de
Belkhodja en compagnie de son amie américaine, elle était sur le départ, elle avait acheté
l’une de ses plus belles pièces, un Zerrour, un choix qui avait duré des heures, à trois devant
un plateau en cuivre, avec deux serviteurs qui dépliaient les tapis, et un autre qui par
intervalles changeait la théière, une des plus belles conversations que Belkhodja avait eues
cette année-là , Kathryn l’avait longuement interrogé sur chacun des tapis qu’il lui
présentait, les points, le code des couleurs, elle s’y connaissait bien, ce qu’elle demandait à
Belkhodja c’était un supplément d’expertise, laine sur laine ou laine sur coton ? ou alors la
soie… « C’est plus fin, avait dit Belkhodja, mais… (il caressait sa moustache, regard
mélancolique), comme c’est plus fin les dégradations du temps se voient plus vite… » Pour
le grand Zerrour que Kathryn avait fini par choisir, Belkhodja avait demandé un prix
tellement bas que Raouf s’y était opposé ; Kathryn avait compris, elle avait fait sentir qu’elle
pourrait ne pas acheter, et Belkhodja avait consenti à augmenter son tarif. Ils étaient tous
les trois heureux de ce marchandage à fronts renversés, il y avait de l’argent en cause, mais
chacun montrait que ça n’était surtout pas ce qui le motivait. Ils s’étaient quittés
dignement, et Belkhodja avait osé faire un compliment à Kathryn : « Vos yeux savent aussi
acheter. »
Belkhodja avait voulu se venger de sa marieuse, elle était introuvable. Il avait fini par
mettre cette mauvaise aventure sur le compte du destin mais il ne s’était pas contenté de
l’ordinaire mektoub, il avait cherché une formule qui fû t à lui, qui montrâ t qu’il avait tout
surmonté, et parfois, quand la tablée des amis avait beaucoup ri, il citait un dicton qu’on
n’avait encore jamais entendu mais qui semblait la voix même du destin : pour un qui rit, il
en faut toujours un qui pleure.
Entre amertume et résignation il recommençait à supporter son existence. Un jour il
apprit qu’en ville on disait de lui qu’il n’avait pas épousé une vache de Satan mais une
â nesse du bon Dieu. Il comprit tout de suite d’où ça venait. Et que le destin n’y était pas
pour grand-chose.
17. JOURS DE TROUBLES
On était à ce moment de l’automne où les fruits mû rs vont céder la place aux feuilles
mortes. À Nahbès on n’accueillait pas ce changement par de la mélancolie, la pluie ne venait
pas mais la température au moins était clémente ; le tournage du Guerrier des sables
avançait, mais Neil faisait durer les choses, à rythme humain, personne n’avait envie de
rentrer en Amérique, on restait à l’affû t des nouvelles de là -bas, le téléphone marchait mal,
les journaux arrivaient avec des semaines de retard, l’affaire Fatty Arbuckle continuait à
faire des dégâ ts dans le monde du cinéma et des spectacles, Wilbur Steel s’était fait prendre
en photo avec sa maîtresse, son épouse avait pris un avocat, oui, ça s’était passé à Atlanta,
très loin de la Californie, il avait fait tout le chemin pour rien, les patrons avaient dit à
Wilbur « vous cassez le contrat conjugal, nous cassons votre contrat de star », et à
Hollywood comme à San Francisco ou New York les acteurs étaient obligés, non, disait
Kathryn, se sentaient obligés de déclarer tous les matins à tous les journalistes qu’ils
n’avaient pour seules valeurs que Dieu, l’Amérique et le mariage, ce qui n’empêchait pas les
ligues de vertu de continuer à crier « honte » devant les salles de cinéma, et les
photographes de vous dénicher là où vous n’auriez pas dû être, il n’y avait que Marion
Davis qui était tranquille, la maîtresse de Hearst, même la femme légitime de Hearst n’osait
rien dire, elle savait de quoi son mari était capable. « Nous devenons une nation
d’hypocrites, disait Neil, mais, comme la prospérité revient, ça n’a pas d’importance. —
Prospérité à crédit, disait Samuel Katz, le crédit c’est le mensonge, le banquier ne vous
accorde pas un prêt, en réalité il vous vend un produit, et cher ! » On parlait aussi de la
désignation de la première femme sénateur des É tats-Unis. Gabrielle félicitait Kathryn qui
répondait que ce n’était pas un changement mais un hasard. Et un matin Raouf avait
disparu de Nahbès.
Ganthier n’avait pas l’air au courant, Kathryn ne disait rien, Gabrielle non plus ; mais, le
soir même, Gabrielle avait à son tour disparu, et on avait compris quand les nouvelles
avaient commencé à arriver de la capitale, un début d’agitation politique, affirmaient les
Français, la main de l’étranger, de Moscou, du Caire, pas de prise sur le pays, ça va
retomber, certains n’hésitaient pas à faire des réflexions aux Américains, votre angélisme,
le droit des peuples, cette abstraction !
Les Prépondérants de Nahbès réclamaient l’instauration d’un « couvre-feu préventif » en
ville ancienne, Marfaing ne voulait pas en entendre parler, quand on a des muscles on n’a
pas besoin de les montrer, il continuait à passer au bar du Grand Hô tel, détendu et aimable,
livrant quelques informations, censurées bien sû r, pour combattre des rumeurs infondées
au moyen de ce qu’il appelait en riant des rumeurs fondées, oui, il y avait bien des
manifestations, mais c’était du tapage de corbeaux, rien d’autre.
En l’absence de Gabrielle, c’est Kathryn qui donnait des nouvelles à Rania, elles parlaient
aussi de Raouf : « dès qu’il s’agit de politique il ne connaît plus personne, je suis sû re qu’il
oublie les gens qui l’aiment », Rania répétait les gens qui l’aiment avec prudence, et puis les
gens c’était vague, Kathryn disant « c’est un enfant gâ té qui ne pense aux autres que quand
ils sont devant lui », elle était furieuse de n’avoir aucune nouvelle, Rania pensait qu’il y
avait chez Kathryn un peu de vanité et trouvait ça injuste, et pour Kathryn c’était un
comportement de petit mâ le, qui estimait que les femmes n’avaient plus rien à faire dès que
les affaires devenaient sérieuses, Rania essayant de faire diversion : « Ici les paysans
racontent que des légions de martyrs vont descendre du ciel et attaquer la France par le
Sahara. »
Les bruits arrivaient de tous cô tés, le Souverain avait manifesté des velléités de fierté,
c’était bizarre l’attitude des gens devant leur souverain, un fond de mépris, après tout
c’était sa famille qui avait mis le pays dans cet état, mais dès qu’un semblant de colonne
vertébrale lui revenait on faisait son éloge, ou alors on parlait du prince héritier, scénario
classique, le père est docile, mais le prince est un homme bien, il discute souvent avec les
nationalistes, les assure de sa sympathie, en fait, disait-on, le Souverain voulait profiter des
feux de l’actualité, de la prochaine visite dans le pays du président de la République
française, on allait l’afficher en souverain et voilà qu’il voulait jouer au vrai souverain, qu’il
renvoyait l’un de ses ministres trop proche des colons, et recevait le consul des É tats-Unis
en privé.
Et dans l’éditorial de Présence Française, le journal des Prépondérants, le rédacteur en
chef, Richard Trillat, réclamait le rejet de « toutes ces demandes indigènes inconsidérées et
une reprise en main soucieuse de nos intérêts à long terme », ce qui signifiait la fin du
protectorat et l’alignement du pays sur le régime de l’Algérie, ils en parlaient de plus en
plus, l’heure n’était plus aux hésitations, et certains Prépondérants étaient oralement
beaucoup plus directs, « on leur donne ça, ils réclament ça », le geste accompagnait la
parole, l’index de la main gauche se posant à la base de l’index droit et remontant ensuite le
long du bras droit bien tendu pour arriver en haut de l’épaule, et on ajoutait, pour être plus
explicite : « Mais on n’est pas là pour baisser le pantalon ! » Richard Trillat réclamait même
une vraie politique de christianisation du pays, de rechristianisation en fait, s’attirant les
critiques de ceux qui se voulaient plus habiles, la France se devant de respecter la religion
musulmane, « qui on le sait, disait le résident général, a le goû t de l’immobilité », ce qui
n’était pas sans avantage pour les intérêts de la métropole.
On racontait que le Souverain venait lui aussi d’avoir un geste explicite devant le résident
général, il avait levé une main vers le ciel et s’était passé l’autre sous la gorge pour montrer
à quelle extrémité il était prêt si on lui imposait des décisions contraires à sa dignité. Il
détestait ses ministres, imposés par la France, question de principe, disaient ses partisans,
question plus matérielle, disait-on du cô té de la Résidence, certains ministres disposant de
plus de ressources publiques que lui, et voulant en même temps contrô ler les siennes et
celles de ses fils, très prodigues par ailleurs, surtout le prince héritier. Quant à la femme du
Souverain elle cherchait à assurer son avenir de veuve éventuelle en faisant nommer un
favori comme ministre.
Donc l’agitation venait du Palais, disaient les uns, non, des nationalistes, disaient les
autres, et Raouf parcourait la capitale, de réunion en réunion, discutant avec ses amis
communistes, socialistes, nationalistes, se faisant traiter de bourgeois éclectique par les
uns et les autres dès qu’il manifestait le moindre scepticisme sur ce qui se passait, les gens
dans la rue affirmaient qu’ils étaient prêts à tout, ils s’adressaient la parole sans se
connaître, discutaient au carrefour ou devant un marchand de beignets, défiaient du regard
les patrouilles de policiers ou de soldats, se groupaient à dix, quinze ou plus, il suffisait d’un
rien, ici aussi le monde pouvait changer de base, Raouf croisa Gabrielle : on s’inquiétait
pour lui à Nahbès, il devait donner des nouvelles. Raouf répondit que s’il en donnait aux
amis il faudrait qu’il en donne à son père et qu’il ne voulait pas. Il se garda de dire qu’il vait
déjà été retenu plusieurs heures dans un commissariat.
Au téléphone, Gabrielle dit à Kathryn qu’elle avait croisé Raouf, qu’il allait bien, Kathryn
alla aussitô t chez Rania, et cette fois ce fut Rania qui s’emporta, ça n’était qu’un gamin, qui
ne donnait pas de nouvelles pour se donner de l’importance, pour affoler son père, et sa
famille. La jeune veuve s’emporta encore plus contre Ganthier qui était lui aussi parti pour
la capitale, il doit être en train de jeter de l’huile sur le feu, s’il croit que c’est le moyen de
récupérer son lopin de terre il se trompe !, Kathryn trouva bizarres les tremblements de
voix de son amie quand elle parlait du colon, elle faillit lui en demander la raison, Rania se
calme, revint à Raouf : vous aviez raison la plupart des hommes de ce pays ne sont que de
petits mâ les, gâ tés par les femmes qui n’ont que ce qu’elles méritent, elles passent leur vie à
faire les quatre volontés des mâ les, et les mâ les appellent honneur la docilité de ces
femmes, parce que leur docilité à eux, devant les étrangers, est sans honneur, de petits
mâ les gâ tés… elle marqua un silence… ajoutant qu’ils étaient peut-être enfin en train de
changer… la formule sur les petits mâ les rappela à Kathryn ce que lui avait une fois confié
Gabrielle : ici les femmes pourrissent les garçons, les servantes surtout, pour elles l’héritier
mâ le c’est sacré, l’assurance que la maison va survivre, que leurs vieux jours sont assurés,
j’en ai vu embrasser la verge d’un nourrisson ! Gabrielle avait dit à Kathryn qu’elle voulait
en parler dans un article, « mais mon patron fera sauter le paragraphe, il parlera de pudeur,
il est capable de mettre deux lignes en plus dans un article pour dire qu’il a fallu traîner
sous la guillotine un condamné à mort qui avait des réactions incontrôlées, mais cette
histoire de servantes et de nourrissons, il n’en voudra pas, il me regardera d’un drô le d’air,
me demandera si j’ai vraiment assisté à la scène ».
Dans la capitale on attendait l’étincelle, on parlait d’incidents entre le Souverain et la
France, la crise venait aussi de la misère, disaient les militants socialistes, aussitô t pris à
partie par les communistes : vous parlez de misère parce que vous ne voulez pas dénoncer
l’exploitation, vous pleurez sur le résultat pour ne pas mettre en cause le mécanisme. Pour
Raouf les communistes n’avaient pas tort, mais ils prenaient quand même un malin plaisir à
s’isoler et à filer droit dans un mur, lui-même n’arrivait pas à prendre parti, il en parlait
avec Chemla, pour qui la lutte prendrait des dizaines et des dizaines d’années : il fallait
accepter d’être minoritaires, simplement prendre date, ce pays devait d’abord
s’embourgeoiser.
Pour Présence française le mal venait de Paris, comme d’habitude, de l’Assemblée
nationale, où des députés de la gauche, du centre et d’une partie de la droite venaient de
voter un projet désastreux, qui prévoyait une Constitution, les libertés fondamentales et
une assemblée représentative pour ce pays qui n’était absolument pas une nation, et qui ne
le serait pas avant très longtemps, « vous vous rendez compte, c’est Paris qui a mis le feu
aux poudres, la carotte au lieu du bâ ton, ils fragilisent notre Afrique du Nord ! et tout ça au
moment où les Allemands signent un traité avec les bolchevistes russes, les partageux ! on
se retrouve avec une menace à l’est et on nous en crée une au sud, sans compter ces salauds
d’Anglais qui reconnaissent l’indépendance de l’É gypte ! » Heureusement il y avait eu le
grand entretien du Souverain dans Le Vigilant, un quotidien parisien très influent, et ce que
disait le Souverain dans Le Vigilant, c’était un refus de toute réforme inconsidérée, son
horreur du communisme et son amour du protectorat. Un joli coup, confiait Marfaing à
Daintree, Marfaing se faisant indiscret par fierté, pour souligner la maestria des autorités
coloniales, c’était le résident général lui-même qui avait dicté les réponses au journaliste,
oui, le journaliste avait bien rencontré le Souverain, pas très longtemps, mes respects votre
Altesse, merci votre Altesse, au revoir votre Altesse, le reste c’était de la bonne rédaction,
on avait peut-être jeté le cochonnet un peu loin, disait Marfaing, parce qu’en lisant Le
Vigilant le Souverain était devenu fou furieux, un journaliste vendu et menteur le faisait
mentir, mais certains nationalistes prétendaient que le Souverain n’avait peut-être pas
menti à ce point, il avait l’habitude du double jeu, et le Souverain était encore plus furieux
qu’on lui mette les nationalistes à dos, même les nationalistes modérés, et il décidait
d’abdiquer à la veille de la visite du président de la République française, camouflet pour
camouflet. Et la nouvelle qui se répand dans la capitale, Raouf assistant à la fermeture des
magasins, aux débrayages dans les transports, les usines, se mettant presque à croire à ce
qui se passait, la grève s’étendant en ville européenne, les premiers cortèges, la police,
effectifs insuffisants, et le résident général avait fait sortir deux régiments de leurs
casernes. Au milieu des carrefours de la ville ancienne des hommes montaient sur des
caisses pour s’improviser orateurs.
Un matin Raouf s’était surpris à aller acclamer le Souverain à son balcon, une foule très
mélangée, étudiants de la faculté de théologie, dockers, boutiquiers, employés. Il était avec
Karim et David Chemla. Même David avait acclamé. Raouf s’était moqué : « Un bolchevique
acclamant le Souverain, j’aurai tout vu », et David : « Tout ce qui aiguise les contradictions
est bon à prendre. » Karim avait annoncé à ses amis qu’il avait renoncé à des études
françaises et décidé de s’inscrire à la faculté de théologie de la capitale : « Eux, au moins, ils
se battent ! »
Le Souverain abdiquait, créant un vide constitutionnel, Paris affolé par l’abdication, la
rumeur descendant jusqu’à Nahbès assombrir les heures que Si Ahmed passait à attendre
un signe de son fils, et celles de Rania et Kathryn qui se demandaient si cela n’allait pas
déclencher de vraies émeutes, avec des morts, des jeunes surtout, « il est si maladroit »,
disait l’actrice à Rania, Rania essayant de penser malgré ses craintes : une abdication,
c’était peut-être ce qui pouvait arriver de mieux à ce pays, les choses seraient claires, une
république, libérée de toutes les superstitions, comme la Turquie, et les colons en simples
propriétaires étrangers quand ils voudraient rester, elle était sû re que Ganthier resterait.
Le soir, le résident général était allé au palais du Souverain qui l’avait reçu en robe de
chambre, signe de mépris, et avait posé ses conditions : la mise en œuvre du projet de
Constitution élaboré par les députés français, même monsieur Maurice Barrès et le prince
Murat l’ont signé ! avec une assemblée législative, et les mêmes lois que la France pour la
liberté d’expression, d’association, de réunion ! Et il exigeait aussi le renvoi des ministres
corrompus et détestés. Le résident général avait pris congé, mis Paris au courant et accepté
de recevoir une délégation de Prépondérants qui avaient exigé la fin des « élucubrations
humanitaristes », Richard Trillat ajoutant : « Quant à Paris et à l’Assemblée nationale, nous
faisons le nécessaire ! »
Et le surlendemain, nouvelle visite du résident général chez le Souverain, un résident avec
bicorne à plumes blanches cette fois, escorté par des chasseurs d’Afrique et, passage aux
choses sérieuses, retrait de toutes les conditions, renoncement à l’abdication, très simple,
sinon, non, il n’avait pas dit sinon, un résident général de France en pays de protectorat ne
dit pas sinon, il dit « dans le cas contraire, avec tout le respect que je dois à votre Altesse »,
ce pays devient une vraie colonie, très bien « devient », pensait le secrétaire général de la
Résidence qui se tenait en retrait de son supérieur, pas deviendrait, il faut que tu sentes
qu’on y est déjà , mon petit souverain, ce pays devient une colonie soudée à l’Algérie, « et
votre Altesse est déportée, je dis bien déportée, avec toute sa famille, et pas en Provence,
nous envisageons Saint-Pierre-et-Miquelon, votre Altesse, oui, une terre française, plutô t
froide, mais beaucoup de calme, si telle est la volonté du Tout-Puissant, bien sû r, le
Souverain cédant en quelques heures, fin des fausses audaces d’un esprit faible, disaient les
nationalistes, un chiffre se mettant aussi à circuler, celui d’une augmentation de la liste
civile du Souverain, le résident général sachant à merveille manier l’argent, sans jamais
s’oublier lui-même, les communistes appelant alors à boycotter la visite du président
français, pour David Chemla c’était désormais « classe contre classe ». Et Raouf : « Tu veux
dire pot de terre contre pot de fer ? »
Certains nationalistes voulaient aussi boycotter, comme les bolchevistes : entretien
rapide du résident général avec leurs chefs, et décision tout aussi rapide des nationalistes,
appelant à participer à l’allégresse générale, fin des fausses audaces nationalistes avait
riposté le prince héritier, « ils n’ont même pas un jour de retard sur mon père ». « Pour
convaincre mes indigènes, disait le Résident, je leur raconte l’histoire du Grec qui est resté
les mains coincées dans le tronc d’arbre qu’il avait voulu ouvrir… » Des voix quand même
en France, pour parler de l’exemple anglais en É gypte : ce que nous avons refusé
aujourd’hui, nous nous le ferons imposer demain. Les Prépondérants avaient gagné, la loi et
l’ordre régnaient de nouveau, les foules s’étaient retirées de la rue, on avait fait passer les
arroseuses municipales et les nationalistes étaient réduits « à quia » disaient les
éditorialistes en reprenant la formule suggérée par la Résidence, certains réclamaient
même le rétablissement du délit de murmure, qui existait ici avant que nous arrivions, vous
le saviez ? Et dans Présence française Richard Trillat réclamait un passage à l’offensive «
contre les pires trublions, ceux auxquels nous avons fait l’erreur d’octroyer notre éducation
! C’est à genoux, dans la position de l’humilité la plus complète, qu’ils devraient nous
remercier au lieu de se révolter ». Raouf, de retour à Nahbès, avait dit à Rania : « Je n’y ai
pas cru, ça ne pouvait pas aller loin, les notables n’aiment pas les épreuves de force. »
18. DE GROS ENNUIS
Les Américains étaient rentrés chez eux fin octobre. Ils avaient promis de revenir dans les
six mois, pour achever le tournage et peut-être même démarrer un autre film. En ville
européenne, le rythme de l’existence était brutalement retombé. Ce départ simplifiait la vie
des autorités, et Marfaing ne regrettait pas que Cavarro eû t plié bagage, même si l’humeur
triste de Thérèse le contrariait un peu, bon débarras. Le contrô leur civil avait aussi dit à
Ganthier et à Gabrielle qu’il trouvait le jeune Raouf bien serein pour quelqu’un qui venait
de perdre l’amour de sa vie. Ganthier l’avait détrompé, Raouf avait eu son moment de
grande passion, bien sû r, tout au début, mais Kathryn l’avait remis en place, il ne m’a rien
dit de précis, mais il s’est reconverti en chevalier servant, un beau rô le, tout le monde y
trouvait son compte, y compris Neil qui s’était servi de lui pour barrer la route aux vrais
galants. Gabrielle n’avait pas ajouté grand-chose aux paroles de Ganthier, elle avait fait une
réflexion sur les jeunes gens qui préfèrent les grandes idées à la chair fraîche et avait
informé ses amis qu’elle quittait le pays, oui, un grand reportage sur ce qui se passe en
Italie, des tas de choses à voir, « même si je n’aime pas ce Mussolini ».
Dans Nahbès on parlait encore de ce qui était arrivé à Belkhodja, un vrai coup du destin,
disait-on pour ne pas envenimer l’histoire, mais la formule sur « l’â nesse du bon Dieu »
avait beaucoup circulé.
Belkhodja avait parfaitement compris le rô le que Raouf avait joué dans son mariage, il
n’avait rien dit mais s’était mis à chercher un mal qui pû t vraiment détruire un fils de caïd.
À Nahbès trop de gens répétaient que le marchand s’était giflé avec sa propre main et on ne
l’aurait jamais laissé aller très loin dans la vengeance. Les manifestations qui avaient eu lieu
dans la capitale lui avaient donné une idée, il avait attendu le retour au calme, la
réapparition de Raouf à Nahbès, et il avait pris le train. Une fois dans la capitale, il avait
réussi de belles ventes de tapis, renouvelé sa garde-robe et, un après-midi, il s’était
retrouvé avenue Gambetta, à ruminer des scrupules sous des pépiements de moineaux
dans les platanes, cherchant à établir, ennya bennya, intention contre intention, la vérité de
son â me ; c’était à une vengeance qu’il allait se livrer, il allait embrasser un serpent sur la
bouche et remplacer ses plaisirs perdus par ceux d’une passion aigre et sombre, mais
l’essentiel était de mettre la diablerie de cette passion au service du bien, en cessant de
pleurer sur son malheur, celui qui pleure ne fait que voler son propre temps, et l’heure
avançait… un bismillah vigoureux lui avait enfin donné la force de pousser la porte d’un
immeuble occupé par des Français plus discrets que les autres, qui disaient « monsieur » et
vouvoyaient les indigènes, mais savaient les tenir en laisse pour la vie bien mieux que n’eû t
fait n’importe quelle brute à matraque. Il avait eu une longue discussion avec eux. À un
moment un des hommes avait ouvert une des armoires qui recouvraient les murs, et
Belkhodja avait vu de nombreuses boîtes à chaussures portant chacune une lettre
majuscule. Quand il avait pris congé, les policiers l’avaient remercié et lui avaient dit que le
jeune subversif sur lequel il les avait éclairés serait mis à l’ombre pour un moment.
Quelques jours après, à Nahbès, le contrô leur civil avait convoqué Si Ahmed pour une
entrevue à l’issue de laquelle le caïd s’était retrouvé encore plus lié aux Français qu’il ne
l’avait jamais été, et dans l’obligation d’agir au plus vite pour éviter de gros ennuis à un fils
qui lui reprochait d’être trop lié à la France, un fils qui avait tout de suite refusé de faire ce
qu’on venait de prévoir pour lui, alors que dans les bonnes familles un fils répondait
toujours oui, na‘am a sidi, puis il baisait la main paternelle et se retirait, avec la liberté
d’aller mâ cher son désespoir dans une des pièces sans fenêtres de la maison. Seulement
voilà , Raouf était fils unique, il était bachelier et – le caïd le savait bien – il n’avait pas trop
d’estime pour son père. La jeunesse, ça veut se voir rêvant de justice, d’honnêteté, de
liberté, d’égalité, d’indépendance, de droit, et c’était l’un des inconvénients du lycée
français et de certains livres arabes qui donnaient envie à la jeunesse d’estimer librement
des gens estimables.
Ces dernières années, le père avait bien essayé de faire comprendre à son fils que, s’il
n’était pas là pour incarner toutes ces belles idées, ça ne voulait pas dire qu’il était
absolument corrompu ; il recevait des cadeaux, bien sû r, mais juste ce qu’il fallait pour que
les gens qui étaient au-dessus de lui le prennent pour un caïd de confiance, et pas pour un
puritain. Les puritains étaient une menace pour l’équilibre du pays, et la corruption faisait
partie, comme les spahis en grande tenue à l’entrée du caïdat, des attributs de la fonction,
c’était tout, et puis, comme disait l’adage, « le pouvoir corrompt, mais il faut bien qu’il y ait
des gens qui gouvernent ». Cela avait failli très mal se passer quand Raouf, en réponse à cet
adage paternel, en avait cité un autre, plus populaire, « ce que le paysan récolte dans la
journée »… le père avait lui-même complété… « le caïd le ramasse le soir », et il avait
ajouté : « Tu passes les bornes ! » Sa voix était froide, celle d’un homme qui renonçait à son
droit à la colère car il était déjà plus loin, dans un temps où l’on n’aime plus rien, pas parce
qu’on a été déçu, mais parce que ceux qui devraient vous aimer ont cessé de le faire.
Raouf avait demandé pardon mais son père s’était gardé à l’époque de se retrouver seul
avec lui ; cela les avait rendus malheureux, car ils avaient perdu l’occasion de parler de ce
qui les rapprochait, Djahiz, Ibn Khaldû n, les auteurs dont Si Ahmed conseillait la lecture à
Raouf, et son cher Ibn Hazm, le Cordouan, qu’il lui avait offert quand Raouf lui avait fait part
de son enthousiasme pour La Bruyère et La Rochefoucauld. Le caïd ne cherchait pourtant
pas à extirper de la tête de son seul héritier les idées qui les écartaient l’un de l’autre. Il
s’était toujours comporté d’une façon particulière avec lui, ça s’était passé dès les premiers
jours, une épouse morte en couches, un nouveau-né qui hurlait dans le salon, il avait pris
l’enfant dans ses bras, il avait agité sa montre devant lui. Il voulait le calmer, l’habituer à ce
monde, et il avait le sentiment, bien des années après, d’avoir toujours fait ainsi.
Ce qui avait rendu la vie du caïd encore plus difficile, c’était que Raouf, en entrant dans
l’adolescence, s’était cherché des adversaires plus importants que son père, ils les avait vite
trouvés, parlant avec une violence grandissante de colonialisme, de domination, d’iniquité,
d’hypocrisie, d’exploitation, il avait lu Le Pays martyrisé, avait fait lire la brochure autour de
lui, et lancé des formules contre les notables de la religion, « complices de tout cela depuis
des siècles ». Si Ahmed n’avait pourtant aucune animosité pour ce que devenait son fils et il
se consolait en se disant qu’aucune saison n’est obligée de respecter la précédente.
Devant son père, Raouf avait répété : « C’est non !… l’Europe avec Ganthier c’est non ! si je
pars, je pars seul ! ou alors je vais en prison, ça forme autant que les voyages. » Le caïd avait
cherché une phrase, un appel à réfléchir, la jeunesse aime qu’on la croie capable de
réfléchir. Il lui avait offert un paradoxe à ronger : « Tu seras bien plus libre que si tu étais
seul. » Il savait aussi qu’une étrange relation s’était nouée depuis des années entre Raouf et
le colon, comme une fable, le renard et le loup, ces deux-là se détestent et se cherchent, ils
aiment discuter ensemble, rivaliser de formules, le loup aide le renard à devenir adulte
pour pouvoir profiter de sa présence, exercer ses forces et sa ruse sur un renard qui en a de
plus en plus, et le renard sait que c’est dans la confrontation avec le loup, et pas dans le
respect des règles patriarcales, qu’il pourra inventer sa vie.
La veille, dans le bureau de Marfaing, Si Ahmed avait parlé avec Ganthier en l’appelant «
mon vieil ami », il lui avait dit que depuis son succès au baccalauréat son fils avait trop
traîné avec les Américains, il n’était pas allé à l’université et avait sans doute commencé à
boire, ce garçon était en train de se séparer non seulement de la religion et des principes –
on peut toujours y revenir et Dieu sait être généreux avec les repentis – mais il se séparait
aussi du monde réel, qui n’attend pas et ne pardonne jamais. Le caïd voulait que Raouf
voyage dans le monde réel, et pas celui qu’on croit voir dans Le Figaro ou L’Illustration ; son
fils devait aller prendre de grandes gifles de monde réel, et puisque Ganthier, son vieil ami,
envisageait un prochain voyage en France, pouvait-il accepter de prendre Raouf avec lui ?
Ganthier avait écouté, « vieil ami », c’était une drô le d’expression pour toutes ces années
d’affrontement venimeux entre eux. Il n’avait pas répondu directement au caïd. Il avait
souligné la brièveté de son futur voyage. Il s’était mis à parler de ses propres affaires, de sa
ferme, il est difficile de s’absenter longtemps quand on a beaucoup d’hectares à surveiller,
l’œil du maître… Et il avait rappelé à Si Ahmed qu’il était avant tout un colon, histoire de lui
faire avaler d’un seul coup tout le passé, les histoires de bornage, d’accaparement de terres,
de chicanes, l’opposition de Si Ahmed à l’extension des terres de Ganthier, le prétexte
qu’elles appartenaient à telle ou telle tribu, qu’elles avaient tel ou tel statut religieux ou
communal, le leitmotiv du caïd : « Les colons n’ont pourtant pas tous les droits ! » Ganthier
répondant que ces terres n’étaient pas cultivées, ou si peu, qu’il allait les faire fructifier
comme jamais, qu’il donnerait du travail et du pain à des gens qui n’en avaient pas, le caïd
disant que pour un franc donné à ses ouvriers Ganthier en mettait quinze dans sa poche,
Ganthier réussissant à s’agrandir au prix de bakchichs durement négociés avec le caïd, et de
primes versées à ses propres ouvriers. « Avec un corrompu ordinaire, disait Ganthier, les
choses seraient plus faciles, mais celui-là veut aussi améliorer le sort de l’humanité, ça
double les frais… » Oui, Ganthier s’était fait un vrai plaisir de prononcer ce mot de colon.
Si Ahmed avait laissé passer la provocation, il avait même avoué qu’il reconnaissait la
lourdeur des tâ ches de Ganthier, mais on était déjà en hiver, Ganthier n’aurait guère de
difficulté à prolonger son séjour, et lui, pendant ce temps, passerait sur les terres de
Ganthier tous les dimanches, avec monsieur Marfaing, quand celui-ci accepterait de lui faire
l’honneur de l’accompagner. Le contrô leur civil avait aussitô t relayé les paroles du caïd : «
L’honneur sera pour moi », et Ganthier avait compris que le caïd ne proposerait rien de
plus, il a avalé toute mon ironie, il ne s’abaissera pas à rappeler que la France lui doit bien ça.
Colon ou pas, Si Ahmed traitait Ganthier comme un vassal, un grand vassal à qui l’on confie
son fils aîné, mais un vassal quand même, et il demandait à Ganthier de faire comme si le
protectorat n’existait pas, tout ça dans le bureau de Marfaing, le maître de la région, et
Marfaing, au lieu de rester au moins neutre, appuyait les paroles du caïd par de légers
hochements de tête, il aurait au moins pu dire « l’honneur serait pour moi ».
Il faisait tiède, les grands fauteuils à pattes de lion étaient confortables et propres, le café
bien serré mais sans trop de marc, les maqrouds frais et sablés à souhait, les mouches
inexistantes, trois hommes discutant à voix calme. Ce qui gênait Ganthier, c’était
l’assurance du caïd, il sait pourquoi je fais ce voyage, et qu’il y a de bonnes chances que je le
prolonge, qui le lui a dit ? Marfaing ? Marfaing sait toujours tout, c’est son métier, tout savoir
jusqu’au dernier ragot.
Si Ahmed continuait à parler, en hésitant comme s’il inventait son propos, il était un peu
obscur mais à la troisième allusion Ganthier avait compris : le caïd avait bon espoir
pendant le voyage d’amener une certaine personne à régler le litige qui l’opposait au colon,
la terre n’aime pas être divisée n’est-ce pas ? Ganthier se rendit compte que cette histoire
de remembrement ne lui tenait plus tant que ça à cœur, il avait même pris l’habitude de
passer deux ou trois fois par semaine, à cheval, sur le chemin qui traversait le domaine de
la jeune veuve, il lui arrivait même de la repérer au loin, sur sa véranda, à croire qu’elle le
guettait. Si Ahmed poursuivait : ce serait un bonheur pour lui de savoir que Ganthier serait
en train de montrer la France à son fils, et pas seulement la France, il pourrait même passer
en Allemagne… Ganthier avait réagi : les boches ? il s’était battu contre eux pendant quatre
ans, il ne comprenait pas l’intérêt que ces gens-là éveillaient dans la jeune génération, et le
caïd avait répondu que les jeunes, ce qu’on ne leur montrait pas, ils en faisaient un mirage.
C’est à ce moment que Ganthier s’était rendu compte qu’il était piégé : en ergotant sur
l’Allemagne, il paraissait avoir donné son accord pour le reste.
Avant l’arrivée du caïd, le contrô leur civil lui avait dit que Si Ahmed voulait lui demander
quelque chose de grave, c’était politique, et la France avait besoin d’hommes comme le caïd,
oui, c’était Ganthier qu’il avait choisi pour une mission de confiance, oui, un colon, et même
le plus réactionnaire de la région, lui, et pas une des belles â mes socialisantes ou
christianisantes qui grenouillaient autour des bons indigènes qu’ils s’inventaient. Si Ahmed
n’était pas particulièrement sincère dans ce qu’on appelait son amitié pour la France, mais
il ne rêvait pas et il pensait qu’un écart d’un centimètre à gauche de son souverain, c’était
du communisme, il honorait Ganthier et Marfaing de sa confiance, il préparait le futur, il
leur donnait son fils unique à éclairer, « et vous savez, mon cher Ganthier, qu’en ce
moment, il vaudrait mieux que ce jeune Raouf fasse un petit voyage, la police veut le coffrer,
la Résidence générale hésite, je peux encore le protéger, mais il faut qu’il se fasse oublier, à
moins que vous ne préfériez le voir derrière des barreaux pour un bon moment ».
Marfaing avait l’air de s’amuser, il savait que Ganthier ne supporterait pas l’idée de voir
Raouf en prison, et Ganthier savait que si Marfaing l’avait choisi c’était parce que ses liens
avec le renseignement militaire lui permettraient de protéger Raouf. Et il y avait autre
chose, l’expression utilisée par Marfaing, « nous donne son fils à éclairer ». Ganthier et
Marfaing appartenaient à la même loge, et plus haut qu’eux on pensait sans doute à Raouf
comme à une recrue d’avenir. Ganthier avait fini par remercier Si Ahmed de lui faire cet
honneur qu’il acceptait comme un très haut témoignage de leur vieille amitié, et, pendant
que Si Ahmed s’inclinait une fois de plus avec affection, le colon avait un instant, pour lui
seul, laissé flotter dans le bureau de Marfaing le sourire de chat de Gabrielle, après tout, ce
jeune Raouf, c’était une excellente raison d’aller à Paris, Ganthier n’aurait pas l’air de s’y
rendre pour courir après une femme qui portait volontiers des pantalons et ne voulait
toujours pas de lui, il souriait, et les deux hommes lui souriaient.
Au moment où ils se quittaient, Marfaing avait confié à Ganthier : « Je veillerai sur Kid… »
Kid était un teckel autoritaire et affectueux, le compagnon de chasse de Ganthier. Si Ahmed
avait continué à parler au colon pendant qu’ils s’avançaient dans la grande allée du
contrô le civil, la jeunesse d’aujourd’hui lui faisait peur, le mépris des anciens… l’ivresse du
savoir… l’athéisme… Ganthier pourrait-il, là -bas, rappeler à son fils de faire ses prières… et
que le Salut soit sur Ganthier ! Un Si Ahmed anxieux, paternel et pieux, qui serrait le bras de
Ganthier, on en aurait oublié sa réputation de machiavélisme et d’ami des alcools forts.
Ganthier se demanda soudain si Raouf était vraiment d’accord pour partir, il se rendait
compte qu’en quelques minutes il s’était mis à tenir à cet arrangement, Gabrielle aimait
bien Raouf, elle adorait lui donner des conseils, Ganthier se voyait déjà à Paris avec le jeune
homme en guise de chandelier, un beau trio, il fallait s’en assurer, d’autant que ce Raouf
était une vraie tête de mule ! Au moment où Ganthier le saluait, Si Ahmed avait fini par
avouer que son fils hésitait encore un peu, il voulait aussi aller en Turquie : « C’est ce qui
m’inquiète le plus, vous comprenez, cher vieil ami, le mauvais exemple, si proche… ces
gens-là , ces officiers turcs, c’est notre ancienne famille, aujourd’hui ils déchaînent les
passions, et les passions sont des filles de la mort, vous savez ce qu’on a trouvé dans le
bureau d’un de mes secrétaires ? non, pas le Manifeste communiste, et je fais confiance à la
France pour s’occuper du communisme, non, ce qu’on a trouvé ce sont les discours
d’Atatü rk, traduits en arabe, ils sont tous à l’affû t des nouvelles de Turquie, il y a une photo
qui circule en ce moment, l’entrée d’un village en Anatolie, un barrage militaire : quand les
paysans arrivent, ils doivent échanger leur turban de croyant contre une casquette à
l’occidentale, et en même temps on leur montre ce qu’on a construit sur le bas-cô té, une
potence… Vous voudriez qu’on fasse ça ici ? avec une réforme agraire ? » Ganthier avait ri,
et décidé d’avoir au plus vite avec Raouf une de ces discussions où chacun essayait de
paralyser l’autre, et qui les menaient jusqu’à tard dans la nuit. Il avait déjà en tête les mots
qu’il allait lui lancer : « Vous n’avez pas envie d’aller voir comment on fabrique ce qui vous
domine ? »
DEUXIÈ ME PARTIE : LE GRAND VOYAGE

Hiver 1922 – printemps 1923


19. LE JUGURTHA
Au port, il avait fallu lever la tête à s’en casser la nuque pour prendre la mesure de leur
bateau, Ganthier disant : « Le Jugurtha, vingt-cinq mètres de haut à la cheminée, cent trente
mètres de long, sept mille tonnes, un beau bébé. » Puis ce furent les disputes entre
porteurs, les guichets, les passeports, la passerelle qui tremblait, la sirène, les passagers se
pressant à la poupe pour la cérémonie des adieux, et des enfants agitaient encore le bras
alors que le quai devenait une ligne mince dans le contre-jour.
Bien avant tout le monde, Raouf avait jeté sur la foule un regard dont il avait décidé que ce
serait le dernier, et il était allé s’installer à la proue, seul, attendant la pleine mer, puis enfin
face au large, les derniers appels de sirène enflant son impatience. Les mains vite refroidies
sur la rambarde, il avait longtemps respiré, pris de vertige devant l’espace enfin ouvert,
rien à voir avec celui des sables que son père avait traversé dans sa jeunesse et dont il
disait qu’il ne débouchait sur rien sinon des oasis de plus en plus pauvres, et quand on
arrivait de l’autre cô té les villes étaient bien moins riches que Nahbès, une épuisante
traversée de sable et de pierres pour arriver sur du rabougri. « Quand Dieu a créé le désert,
il a été tellement content du résultat qu’il y a jeté des cailloux », disait Si Ahmed qui n’avait
jamais compris l’enthousiasme des Occidentaux pour un voyage qui ne donnait qu’une
envie, celle de rentrer chez soi au plus vite, tandis que là , à l’avant du Jugurtha, au-delà des
vagues que contemplait Raouf, attendaient les splendides villes où il allait entrer. Et à
chaque retombée de l’étrave, il sentait toute la violence de l’énergie qui le portait vers un
monde où se fomentaient encore de vraies révolutions.
Au bout d’un moment, il était rentré se mettre au chaud, remarquant au passage
quelqu’un qui avait dû l’observer derrière une vitre du salon, une jeune fille, habillée de
vêtements dont il n’avait encore jamais vu l’équivalent, la couleur surtout, une jupe vert
sombre, couleur de forêt, avec des pointes de rouge refroidi. Au passage, elle avait soutenu
son regard, des yeux très clairs, transparents, des cheveux châ tains sous un béret… Il avait
incliné la tête, d’un air gentil, tout s’était passé très vite, il n’avait même pas eu le temps de
noter la couleur de ses yeux.
Il avait rejoint sa cabine et ouvert ses bagages pour permettre au steward de tout ranger.
L’homme était â gé, raide, efficace. Les tiroirs et les placards sentaient l’encaustique, la
lavande, et dans la salle de bains régnaient la Javel et la fleur d’oranger. Les parois étaient
plaquées de bois rouge, presque rose, et le cuivre des poignées de portes et des contours de
hublots relançait le moindre rayon lumineux. Ganthier et Raouf avaient chacun une cabine
de première, le caïd ayant bien fait les choses pour son fils. Marfaing avait dit à Ganthier : «
Notre cher Si Ahmed ne vous fera pas l’insulte de vous proposer un défraiement, n’est-ce
pas ? » Bien sû r que non, et Ganthier n’aurait jamais accepté. Mais deux jours avant son
départ il s’était vu proposer une trentaine de vaches magnifiques. « Origine hollandaise
mais résistantes, nées dans le pays », avait dit le vendeur qui lui demandait à peine les deux
tiers de ce qu’elles valaient. Ganthier avait compris, il avait refusé. L’homme avait ajouté : «
Si tu n’acceptes pas, je vends à Pagnon. » Ganthier avait accepté.
Sur le bateau, Raouf était l’un des rares Maghrébins à voyager en première classe, et le
seul à ne pas porter la djellaba, on le regardait comme une curiosité ; un indigène habillé à
l’européenne c’est quelqu’un qui ne joue pas le jeu. « Vos compatriotes n’acceptent pas que
je sois en complet gris, avait-il dit à Ganthier, ils sont plus aimables avec les deux vieux en
burnous, j’ai même entendu une femme dire qu’elle les trouvait plus beaux là-dedans que
dans un costume occidental. » Ganthier répondant : « Les Français n’aiment pas qu’on les
imite. — C’est plutô t qu’ils n’aiment pas qu’on les rattrape. — Ça n’est pas une question
d’imitation, ou de rattrapage… ils sentent qu’ensuite vous ne voudrez plus d’eux.. — Ce qui
m’amuse, dit Raouf, c’est que vous ne supportez pas qu’ils me regardent de travers. Parce
que je fais partie de vos bagages ? »
Raouf s’était promis de ne jamais avoir l’air gauche, mais le premier soir il était arrivé en
avance dans la salle à manger. Un maître d’hô tel avenant et respectueux l’avait assis à une
petite table avec vue sur l’entrée des cuisines. Ganthier était arrivé un quart d’heure plus
tard, il avait cherché Raouf du regard, le maître d’hô tel les avait installés contre une des
baies vitrées donnant sur la mer, à un endroit d’où l’on pouvait aussi voir toute la salle. Au
dessert, le capitaine était venu s’installer à leur table. La discussion avait roulé sur les
escales que faisait le navire. « Je ne comprends pas que des navires français facilitent nos
relations avec l’Espagne ou l’Italie, avait dit Ganthier, et en plus ça rallonge le voyage. —
Oui, mais la ligne directe ne rapporte pas assez d’argent », avait répondu le capitaine. Raouf
savait que certains Français voulaient ouvrir les portes du Maghreb à des millions et des
millions d’Espagnols, d’Italiens, de Maltais pour atteindre les chiffres d’une vraie
colonisation de peuplement. Ganthier était contre, alors que cette immigration catholique
n’aurait pas dû déplaire à l’ancien séminariste qu’il était. Raouf s’était abstenu de lui en
faire la remarque.
Le deuxième jour, sur le pont-promenade, ils avaient croisé un groupe de quatre femmes,
très habillées, bruyantes, elles parlaient à tout le monde, tout le monde leur parlait, mais
personne ne s’attardait avec elles. « Elles sont belles, parées, capricieuses, voulez-vous que
je vous présente ? » avait demandé Ganthier. Il s’était rendu compte que Raouf avait été
remarqué par ces femmes et cela l’avait irrité. « Vous me croyez incapable de reconnaître
des cocottes ? avait dit Raouf, vos belles dames rentrent au pays après un séjour à la cour
de mon cher souverain.. — Vous en voulez une ? Je suis sû r qu’elles feraient ça uniquement
pour le plaisir. — Non, merci, avait dit Raouf, mais si vous avez envie d’acheter un peu
d’amour tout fait, vous pouvez compter sur ma discrétion. »
Raouf avait sympathisé avec une autre passagère, une Autrichienne de son â ge, elle
voyageait avec ses parents, le père fabriquait et vendait des moulins à vent et des moteurs
électriques dans le monde entier. Elle s’appelait Metilda, c’était celle qu’il avait remarquée
derrière les vitres du salon au moment du départ. Elle jouait souvent au volant sur le pont.
C’était la plus habile. Au contraire de beaucoup de ses adversaires elle n’avait aucune
masse réticente à remuer, et elle courait et sautait avec grâ ce. Comme elle gagnait chacun
de ses matchs, elle jouait plus souvent que les autres, jusqu’au moment où une jeune
Française, éliminée, avait refusé de lui céder la place. Des mots avaient fusé : « Ici, c’est chez
nous, les boches ils attendent ! » Le père de la jeune Autrichienne, l’air contrarié, avait
rappelé sa fille.
Metilda plus tard à Raouf : « Mon père m’en veut de m’être mise dans une mauvaise
situation. — Qu’est-ce qu’une mauvaise situation ? c’est quand on a raison ? — Non, mon
père me l’a appris il y a déjà longtemps, c’est une situation qu’on ne peut pas défendre, je ne
dois pas oublier que j’appartiens à un pays vaincu. — Vous parlez comme mon propre père,
mais votre pays à vous n’est pas occupé, vous pouvez y vivre tranquillement. — Cela
dépend, nous devons aussi faire attention chez nous, nous sommes juifs, on nous tient pour
responsables. — De la guerre ? — Non, de la paix, des conditions de la paix, comme en
Allemagne, la fin de l’Empire, la fin des Habsbourg, la fin des haricots comme disent les
Français… » Elle avait souri, puis : « À l’étranger je suis une boche, chez moi je suis une
métèque.. — Vous parlez très bien le français. — Pour nous, c’était la langue des romans,
des poèmes, des idées libres, des sensations, nous disions que l’allemand c’était pour la
caserne et les fonctionnaires, ce qui n’est pas vrai, et aujourd’hui c’est le français qui est
devenu une langue de diktat… non, je suis injuste, ça reste autre chose… Vous connaissez
Heine ? et Trakl ? Georg Trakl, un poète mort pendant la guerre, j’ai un recueil avec moi,
c’est très beau, je vous le prêterai, umschlingen schmächtig sich… — On nous parlait très
peu de livres allemands au lycée, interrompit Raouf, tout au plaisir de parler du lycée à
l’imparfait, mais je lirai vos poètes, si vous me promettez de lire les miens… et si vous avez
des traductions. » Metilda regrettant son étourderie : « Umschlingen schmächtig sich die
sehnenden Arme… délicatement s’enlacent les bras avides… Je vous les traduirai moi-même.
» Elle avait les yeux d’un bleu très pâ le.
Plus tard, Raouf lui avait confié une traduction des Odes suspendues. Il avait ajouté un
poème recopié à la main : « Celui-là , c’est un poème français, l’auteur n’est pas connu, c’est
très moderne, “Le mai le joli mai en barque sur le Rhin”… il est plus difficile que les autres à
apprendre, c’est de Guillaume Apollinaire, il est mort, comme votre Trakl, blessé à la
guerre, puis la grippe. » Metilda avait replié la feuille et demandé à Raouf de réciter le
poème. Quand Raouf avait eu fini, elle s’était engagée à apprendre le poème à son tour : «
Comme ça nous pourrons le dire à deux voix. » Elle avait déjà retenu deux vers, « Les
pétales tombés des cerisiers de mai sont les ongles de celle que j’ai tant aimée ». Elle parlait
aussi du voyage qu’elle venait de faire : « Maman a obligé papa à visiter les vieux quartiers
juifs de chaque ville, et elle lui a dit : “Nous devons les aider, mais ils doivent comprendre
qu’ils n’ont rien de commun avec nous.” » Raouf avait gardé pour lui une remarque sur les
préjugés de classe. Metilda lui avait aussi demandé pourquoi son ami Ganthier avait parfois
l’air triste. « Il est juste un peu mélancolique, avait dit Raouf, il a laissé Kid, son chien, sur
ses terres, et il se reproche d’avoir fait ça, c’est un teckel, mais aussi encombrant qu’un gros
chien. — Il l’aime beaucoup ? — Il dit que c’est tout ce qu’il a ramené de la guerre, un
cadeau de ses hommes, mais il n’avouera jamais qu’il l’aime, il pense que ça ne se fait pas,
moi je l’aime bien, c’est un chien de colon mais il n’aboie pas après les Arabes. »
Un matin, à l’avant du bateau, Metilda l’avait regardé droit dans les yeux : « J’ai envie de
faire comme un de mes cousins, d’aller en Palestine.. — Je crois que nous allons avoir une
dispute sur la Palestine, avait dit Raouf, très froidement. — Non, parlons d’autre chose. »
Raouf avait fini par sourire et Metilda avait ajouté : « Monsieur Ganthier m’a dit que vous
connaissez Francis Cavarro, et Neil Daintree, vous leur avez vraiment parlé ? — Oui, et eux
aussi ils m’ont parlé, surprenant n’est-ce pas ? — Vous êtes méchant… vous me prêtez de
mauvaises pensées, je ne vais plus avoir confiance. — Je n’ai pas voulu être méchant, c’est
plutô t un réflexe. » Raouf montrait l’horizon à l’arrière du bateau : « Là -bas je suis souvent
obligé de riposter par des choses aigres, et là où je vais ça va être la même chose, mais avec
vous je regrette d’avoir parlé comme ça, vous n’êtes pas pareille, c’est comme mes amis
américains, ils me demandent vraiment de leur parler, et pas seulement de tapis et de
palmiers. — Et vos camarades d’études ? — J’ai des amis français, mais je sens que, quand
ils se retrouvent entre eux, ils parlent de façon différente, vous, ça n’est pas pareil. » Sourire
de Metilda, elle se détendait, Raouf avait souri lui aussi, il reprit : « Avouez que vous n’aviez
pas besoin de me jeter la Palestine à la figure. — Vous faites souvent ça ? — Quoi ? —
Baisser la garde, sourire avec bonté, et riposter quand même ? — On fait la paix ? — Oui,
mais pour de bon cette fois, n’est-ce pas ? » Elle lui avait pris le bras, ils étaient repartis
dans une promenade. Metilda sans le regarder : « Vous vous rendez compte que nous
venons de nous faire une scène ? »
Le temps était clément pour un mois de décembre. Ils avaient croisé Ganthier et le
capitaine. « Je n’aime pas cette température, avait dit le capitaine, quinze degrés ici, alors
que là -haut (il montrait le ciel du doigt), ça doit être moins quarante… Ça peut très mal
tourner. »
Raouf et Metilda s’étaient mis à faire comme tous les jeunes gens dans beaucoup de pays,
à parler de cinéma. Ils se querellaient, Metilda disant que les Américains étaient trop
simples, Raouf les défendait, il lui parlait de Daintree, elle n’avait vu que Les Quatre
Cavaliers. Elle connaissait très bien le cinéma allemand, dont Raouf ignorait tout, et elle
avait parfois des réflexions très dures, elle disait que le cinéma c’était trois pas en arrière
par rapport à l’opéra. Elle faisait exprès de le dire parce que Raouf n’avait jamais vu
d’opéra, puis elle s’en voulait et lui racontait le peu de choses qu’elle savait de la révolution
à Vienne en 1918.
Ils avaient le même â ge, elle savait plus de choses. Elle lui souriait souvent, et le soir, dans
leurs promenades, sa respiration se faisait lourde. « J’adore Stendhal, avait-elle dit, la
chasse au bonheur… — Je l’ai lu… les petits objectifs individuels… je ne cherche pas à être
plus heureux qu’un autre. — Vous êtes toujours aussi dédaigneux, avec le même ton
moral ? » Il s’était contenté d’un regard, en essayant de faire passer un peu d’amitié malgré
son refus d’aller plus avant. Elle lui avait montré un couple qui venait de se former : « Vous
voyez, hier, à leur première promenade, ils étaient hésitants, cet après-midi ils ont l’air
d’être ensemble depuis des années, et plus gais. »
Elle l’invita à prendre le thé : « Ça ne serait pas convenable que j’aille dans votre cabine
mais vous pouvez venir chez moi. — Vos parents ont des idées très larges. — Ils veulent
être absolument modernes. Papa aurait horreur de passer pour une espèce de rabbin, il
parle très bien yiddish mais il le cache, il est très fier de son allemand et de son français, et
de son athéisme. » Elle assit Raouf à cô té d’elle, lui donna une ou deux tapes sur l’épaule,
posa la main sur son avant-bras. Raouf ne se dérobait pas, mais il ne faisait rien. Il était
comme mou, il ne rougissait même pas, n’avait pas non plus l’air timide. Il s’animait en
parlant de livres et de films, comme avec un vieux camarade. Elle n’avait jamais eu ce
sentiment d’une égalité complète avec un garçon. Ses amis autrichiens aussi la traitaient en
égale, mais elle sentait que les plus amoureux l’imaginaient déjà en train de donner le sein à
un enfant ou des ordres à une domestique. Ça n’était pas le cas avec Raouf, il ne la voyait
pas en femme d’intérieur. Ni en amante. Elle était une amie. Elle essaya de savoir s’il
connaissait d’autres femmes, il n’en parlait pas, sous-entendait qu’il y en avait, disait : « J’ai
vraiment d’autres préoccupations. »
C’était un agréable compagnon de traversée. Il refusait de jouer au volant parce qu’il ne
voulait pas apprendre, mais il regardait gagner Metilda en tenant prête la serviette dont
elle venait s’emparer à intervalles réguliers. Pour les autres, on ne pouvait s’y tromper, le
jeune homme qui gardait en main la serviette humide de transpiration de cette demoiselle
ne pouvait être que son amant. Une des mères à gros chignons qui surveillaient les jeunes
filles avait fini par dire de ce couple : « Qui se ressemble, s’assemble. »
Metilda s’en voulait de s’être avancée, elle en voulait encore plus à Raouf de ne pas
répondre. Il n’était pourtant pas retors, simplement il ne faisait rien. Elle se demandait
pourquoi. Elle avait fini par se dire qu’elle avait affaire à un tourmenté, semblable à ce que
lui avait décrit une de ses amies viennoises, un de ces jeunes gens qui s’accrochent
tellement à leurs mauvaises habitudes qu’ils en deviennent mélancoliques, et incapables de
sortir de cette mélancolie qui les renvoie à leur mauvaise habitude et s’y alimente, ils en
souffrent mais sont incapables d’agir. Elle en avait parlé à mots couverts à Ganthier, qui
avait compris, et confirmé, à mots couverts : Raouf n’était pas un jeune homme facile, oui, il
avait une amie américaine, « je pense qu’il en a été amoureux au début, c’était plutô t
littéraire, pour éprouver ce qu’il lisait dans les romans et les poèmes, mais l’Américaine
était plus â gée, elle en a fait son grand ami, oui, elle est rentrée chez elle fin octobre, il n’a
pas l’air d’en avoir souffert, et il y a aussi une autre femme, une cousine, une veuve, bas-
bleu, vous savez ce que… — Oui, c’est comme ça que vous appelez les femmes qui lisent des
livres ? »
Ganthier s’était excusé. Pour continuer à parler il avait évoqué cette autre femme, à la tête
d’une grande ferme, une exception ! femme cultivée, énergique, forte tête ! Ganthier se
surprenait à faire l’éloge de Rania… et voilà que je me retrouve en train de discuter avec une
boche… Metilda ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait ou s’attendait à trouver, elle
avait quelque chose de très libre, une Gabrielle en plus jeune, mais sans provocation, qui lui
parlait d’égal à égal, sans avoir l’air d’en faire l’effort, sans avoir besoin d’un sac où
accrocher ses mains qu’elle mettait parfois comme un garçon dans les poches de sa veste,
mais différente de Kathryn, plus calme, ayant sans doute beaucoup moins eu à se battre que
l’Américaine. Ganthier avait aussi compris que Metilda soupçonnait autre chose que les
mauvaises habitudes et il avait démenti, Raouf s’intéressait vraiment aux femmes, mais il
lui faudrait beaucoup de temps pour acquérir de l’aisance.
Pour leur dernière nuit à bord, Metilda avait décidé de ne pas être convenable, et elle
avait frappé à la porte de Raouf. Surpris, il l’avait accueillie et pour une fois il avait rougi.
Elle avait mis son corsage le plus audacieux, un décolleté rectangulaire. Il était en robe de
chambre. Ils avaient commencé par discuter, puis Metilda avait eu un malaise et avait
demandé à s’allonger un instant. Ça n’était bien sû r pas exactement un malaise mais il était
trop vite devenu réel, la mer se creusant avec une brutalité inattendue. Les tempêtes en
Méditerranée sont méchantes, avait peu après dit Ganthier en croisant dans la coursive
Raouf qui soutenait une Metilda au teint jaune, une serviette devant la bouche. Elle voulait
aller respirer le plus d’air possible. Le vent soufflait fort, le capitaine avait fait interdire
l’accès au pont. Derrière les vitres du salon, à la lumière des éclairs, ils voyaient l’étrave du
Jugurtha foncer vers des vagues de plomb grisâ tre de plus en plus hautes. « elles font au
moins dix mètres, dit Metilda. — Pas tant que ça, dit Ganthier, mais quand même… »
À l’arrivée les deux jeunes gens s’étaient promis de s’écrire. Ganthier n’avait jamais très
bien su ce qui s’était passé entre eux, et en lui serrant la main Metilda lui avait lancé : « À
bientô t, peut-être… »
20. LA NUIT ET LES RÊ VES

À Nahbès, avant le départ de Raouf, et en donnant encore plus de gages à Marfaing, Si


Ahmed avait obtenu le nom de celui qui avait calomnié son fils, oui, la calomnie, c’était
l’interprétation que le contrô leur civil avait donnée dans sa réponse à la lettre qu’il avait
reçue de la Résidence générale de France au sujet de ce jeune Raouf, calomnie, jalousie,
jeune homme plutô t tête brû lée, certes, mais il lit et cite Pascal, Montesquieu, Balzac,
premier au baccalauréat, cette jeunesse n’est rebelle qu’à elle-même, le fond est bon, si l’on
sait s’y prendre, et Marfaing savait s’y prendre.
Le lendemain de sa négociation avec le contrô leur civil, le caïd avait aussi pris soin d’avoir
un autre entretien avec Jacob Bensoussan, un homme très respecté dans le monde des
prêteurs de Nahbès et de sa région, et Jacob Bensoussan avait très volontiers accédé à la
demande de Si Ahmed, un ami de quarante ans. Puis Si Ahmed avait accompagné son fils à
la gare de Nahbès. Sur le quai il avait mis dans les mains de Raouf une boîte en carton
blanc : des baklavas. Raouf avait dit : « Je n’ai plus dix ans ! — Tu en as dix-huit, et tu es
devenu sec. » C’était maladroit, le caïd savait que Raouf connaissait l’adage « quand on est
sec on se fait briser ». Avant de monter dans le train, Raouf avait baisé la main de son père
qui n’avait pas aimé ça : Raouf lui prêtait une peine qu’il ne voulait pas éprouver. Le train
s’était ébranlé, il avait craché de la fumée et quelques braises vers les palmiers de la gare et
il avait disparu. Le caïd aurait voulu dire : « Je suis là , je veille. »
Une fois son fils parti, Si Ahmed ne s’en était pas pris à Belkhodja, surtout pas, c’eû t été
donner de l’importance à la calomnie. Il avait préféré laisser le marchand mener ses
affaires à sa guise, un Belkhodja qui, pour survivre à son mariage honteux, multipliait les
séjours à la capitale, le grand train, les élégances. Certains critiquaient ces nouvelles façons
d’un homme qu’on tenait jusque-là pour pieux et disaient que le vêtement de l’homme de
bien c’est la prière. Mais, pour la majorité de ceux qui en parlaient, le nouveau gilet de
Belkhodja, discrètement brodé d’or, sa jebba immaculée, ses babouches du meilleur cuir de
veau, changées au moins deux fois par jour, ses chaussettes anglaises extrafines, sa
moustache d’élégant, taillée par un barbier qui lui rendait visite tous les matins, son étui à
cigarettes en argent, sa montre en or, et toutes ses manières d’élégant, sa lenteur surtout,
qui le détachait de toutes les urgences matérielles mais le laissait plein d’attention aux
demandes de la clientèle, tout cela c’était pour les affaires, une élégance de grand
commerçant, nécessaire à quelqu’un qui devait fréquemment séjourner dans la capitale, un
grand commerçant ne pouvait s’habiller n’importe comment, manger n’importe où , dormir
n’importe où , il lui fallait un style en accord avec le niveau de ses affaires, des affaires qui
lui faisaient rencontrer de plus en plus d’étrangers de qualité, des Français, bien sû r, mais
aussi des Italiens, des É gyptiens, des Anglais, des Allemands même, Belkhodja était fier
d’envoyer ses tapis dans le monde entier.
À Nahbès l’élégance ne coû tait pas trop cher, mais avec l’argent d’un repas dans un
restaurant d’élégants de la capitale on pouvait vivre une semaine en province. Belkhodja
avait honte de sa prodigalité, mais il se disait que ces dépenses l’aidaient dans son
commerce. Il n’avait pas tort : ce mode de vie le mettait à portée de très belles occasions, et
il parvenait à en saisir quelques-unes. Après les repas, le soir, avec ses acheteurs, il y avait
aussi Le Sphinx, le Miramar, le prix du champagne, et les billets qu’on glissait dans la
culotte des danseuses du ventre, tout un art, geste d’une élégance discrète mais que les
autres convives devaient entrevoir pour se faire une idée de la somme et des moyens de
Belkhodja. Et après le cabaret, il y avait les parties de cartes, l’art de perdre avec bonne
humeur ou de repartir dans le risque quand on a gagné. Les clients de Belkhodja
changeaient mais Belkhodja était toujours là , chaque soir. Passé minuit, il y avait aussi la
petite poudre, un peu chère à l’achat, mais tellement plus efficace, pour rester lucide et
agile, que la pipe à kif. Tout cela n’était certes pas la marque d’une grande piété, mais
Belkhodja jugeait que l’injuste coup qu’il avait reçu contrebalancerait pour un moment les
péchés qu’il pouvait désormais commettre. Il portait beau, dépensait son argent, parfois il
se disait qu’il le dépensait mal, comme l’â ne éparpille son orge, mais son nouveau chiffre
d’affaires promettait de gros bénéfices. Belkhodja passait souvent d’une colonne à l’autre,
et se faisait des avances.
Il n’y eut personne pour le mettre en garde, même parmi les amis de La Porte du Sud,
presque personne à Nahbès n’était au courant d’une débauche qui se donnait libre cours là -
bas, à des centaines de kilomètres, et ceux qui savaient se disaient que le marchand avait
trouvé dans la débauche un bon moyen de refroidir une â me en proie aux violences de la
honte et de la haine. Belkhodja aurait pu s’en tirer, en contrô lant ses dépenses et en ne
jouant pas si souvent aux cartes. Le plus surprenant, c’est qu’il n’était pas possédé par le
démon du jeu ; ça, c’était pour les faibles, et même la poudre blanche n’était pour lui qu’une
auxiliaire qui l’aidait à mieux voir dans les cartes et les affaires. Il est vrai aussi que sur les
conseils du réceptionniste de l’hô tel Excelsior, un Français qui saluait Belkhodja comme
jamais un Européen ne l’aurait salué à Nahbès, sur les conseils donc de ce réceptionniste –
monsieur Michel – Belkhodja demandait parfois un deuxième oreiller, pour mieux dormir,
deuxième oreiller que les femmes de chambre, le matin, appelaient entre elles un paillasson
de bordel, oreiller russe ou italien, d’une blondeur très coû teuse, mais Belkhodja n’en
abusait pas non plus car il rentrait le plus souvent se coucher à des heures où même ce
genre de créature estime devoir prendre un repos mérité. Tout cela, c’était au fond de
l’agréable superflu, mais jamais nécessaire. La preuve c’est qu’il s’en passait très bien dès
qu’il rentrait à Nahbès, de moins en moins souvent il est vrai.
Belkhodja n’avait donc aucune raison d’arrêter. Lui-même, devant sa conscience, se
reconnaissait des fautes, mais il n’en était pas l’esclave, et le remords qu’il éprouvait
donnait même à ses prières – il en faisait encore au moins une par jour – l’accent de
culpabilité qui sied à la bonne piété. Non, cette autre chose dont Belkhodja ne pouvait se
passer, ce qu’il attendait dès le début de l’après-midi quand il était dans la capitale, cette
vraie drogue, ce qui faisait de lui un homme hors de lui, mangeur de temps, c’était la nuit.
Belkhodja s’était mis à aimer la nuit, et au lieu de s’endormir en échafaudant des plans de
commerçant avisé, il s’était mis à plonger dans la nuit, pas celle de Nahbès, qui compte
quand même plusieurs lieux propices à la dérive des hommes honorables, non, la nuit qui
perdait Belkhodja c’était celle de la capitale. Et cette passion de la nuit n’était pas venue de
ce que la nuit peut offrir de plus vicieux, quand le ciel s’est voilé de noir et que les corps se
dénudent. Si la nuit n’avait été que tripots et bordels, Belkhodja aurait fini par avoir un
réflexe, un dégoû t, une frayeur ou une fatigue, et il serait vite reparti vers le sud, le trictrac
et l’alcool de figue. Non, sa passion avait commencé par des morceaux de nuit aux aspects
plus recommandables, la fraîcheur de la nuit, la profondeur de la nuit, celle qui vous attend
quand vous sortez d’un lieu de débauche à trois heures du matin, comme si la débauche
n’avait été que le prétexte à des retrouvailles avec la face immaculée de la nuit, les abîmes
d’ombre et d’étoiles où l’on peut s’enfoncer en marchant, avec la lucidité de celui qui n’a
plus sommeil, nuit propice à d’immenses rêveries, quand vous êtes le dernier être humain à
lui résister, que vous pouvez lui faire face de toute la force de votre imagination, que vous
osez, et qu’elle vous récompense en vous donnant des rêves autrement plus riches que ceux
qu’elle accorde aux gens raisonnables qui ont fini par s’endormir.
Belkhodja aimait par-dessus tout ces rêves de fin de nuit, en marchant dans le silence de
la capitale, des rêves dont la réalisation ne tenait qu’à un fil, de grandes affaires qui le
menaient de la vente de ses tapis à la propriété d’un bateau, puis d’un vrai paquebot, puis
deux, Belkhodja passé de marchand à armateur en quelques rêves sur fond de Grande
Ourse, de Capricorne et de nuages, il lançait ses paquebots à travers la Méditerranée,
comme les Français, et pour mieux rêver il se rapprochait des odeurs du port, des bruits de
clapot, ou bien il revenait vers le centre-ville, construisait le siège de sa compagnie
maritime en pleine avenue Gambetta, il l’inaugurait en présence de toutes les autorités du
pays, il investissait dans l’agriculture de sa région natale, devenait un des maîtres
méditerranéens de l’huile d’olive, il n’aimait pas particulièrement cette huile mais savait
qu’elle pouvait devenir de l’or liquide, il achetait aussi un journal, il en devenait l’â me,
définissait une grande politique, prenait l’avion, et à chacune des grandes étapes de son
rêve il faisait aussi bâ tir une nouvelle mosquée.
Il marchait à grands pas dans la nuit, à en épuiser les sources, rentrait se coucher au
matin, ivre de songes, et quand il repartait au début de l’après-midi dans ses activités de
commerçant, il avait tendance à le prendre de plus en plus haut avec des humains qui
n’étaient jamais au niveau de ses rêves. Il expédiait ses affaires, dînait, et dès la fin de son
dîner se précipitait au cabaret puis dans les meilleurs tripots. Il consommait, fumait et
jouait pour accélérer le passage du temps, impatient de l’heure à laquelle il pourrait sortir,
la tête vide, marcher dans la nuit désertée où l’on peut se parler à soi-même parce qu’il n’y
a plus de passant pour vous prendre pour un fou… lancer ses activités les plus folles au
moment où toutes les autres se sont interrompues… faire défiler ses succès devant ses yeux
grands ouverts, dans l’air frais de la nuit. Et c’était pour plonger dans ses meilleurs rêves de
passant enfiévré qu’il avait besoin que les dépenses des heures précédentes l’aient mis
dans un état proche de la panique, il voyait fondre son capital, il voyait venir le moment où
ses chaussures vaudraient plus cher que lui, mais il avait de plus en plus besoin de ses
rêves et ne rêvait jamais mieux de grandeur que lorsqu’il se sentait au bord du gouffre.
Pour garder son mode de vie et ses fréquents voyages dans la capitale, Belkhodja le
prêteur s’était mis à emprunter des sommes de plus en plus fortes, il n’était plus question
de se fournir en tapis auprès de Bédouins affamés, la faim était passée de son cô té, la faim
de rêves, et la vie élégante qu’il faut mener pour avoir une idée de ce à quoi on rêve, et la
dette qui vous affole et vous relance avec passion dans le rêve. Un jour, Jacob Bensoussan,
son prêteur habituel, lui avait donné une manière d’avertissement, il lui avait dit : « Quand
la fête est finie il ne reste que du linge sale », et peu après il avait pour la première fois
refusé de l’aider. C’est à partir de là que Belkhodja avait commencé à avoir de vraies
difficultés. Pendant un moment ses amis policiers français avaient réussi à calmer les
créanciers de la capitale, mais sa situation s’était tendue, il lui fallait absolument un argent
que Jacob Bensoussan refusait désormais de lui vendre, en exigeant même le
remboursement du déjà dû . À Nahbès, on ne savait toujours pas grand-chose de la vie de
Belkhodja, mais on avait vite connu l’étrange refus de Bensoussan. Dans la capitale aussi.
Les autres prêteurs avaient alors refusé de prêter, Belkhodja était devenu leur cauchemar.
La dégringolade s’était accélérée en quelques semaines et le marchand avait fini par
regagner sa maison de Nahbès, où deux ou trois parents pouvaient au moins le nourrir et
l’aider à sauver la face. Il n’avait plus de rêves, il n’avait qu’une perspective, celle d’une
ruine déshonorante. Et Si Ahmed surveillait tout cela de loin.
Un vendredi à la sortie de la grande prière, Belkhodja avait croisé le caïd, il craignait son
regard, mais Si Ahmed, au contraire de beaucoup de gens, l’avait salué avec bienveillance,
lui avait même dit des mots de réconfort qui montraient qu’il était au courant de sa
situation financière, et sur un ton qui montrait également qu’il ne savait rien d’autre. Ils se
connaissaient depuis longtemps. Belkhodja savait Si Ahmed riche et discret, une grande
réputation de négociateur, ne refusant jamais une affaire si elle promettait d’être bonne. On
lui avait déjà conseillé de s’adresser à lui, mais Belkhodja n’avait pas osé se livrer à ce que
sa conscience lui présentait comme une dangereuse provocation. Il est toujours possible
d’éviter les coups d’un homme à qui l’on a fait mal, mais ça n’est pas une raison pour aller
se mettre à sa portée. Après leur rencontre, il s’était quand même décidé à lui rendre visite.
Ils s’étaient vus longuement, Si Ahmed avait parlé des misères de sa santé, son dos surtout,
il avait longtemps été fier de porter lui-même le mouton de la fête, mais il payait
maintenant cette fierté. Belkhodja avait profité de ces confidences pour évoquer les
difficultés de son commerce, et il avait fini par faire, comme disent les Français, des «
appels du pied ».
Le caïd n’avait pas laissé Belkhodja en venir jusqu’à la honte de mendier et, à la visite
suivante, il avait lui-même sauté quelques étapes obligées de ce genre de conversation,
disant : « Je ne suis pas une forêt où l’on vient chercher du bois, j’ai aussi mes difficultés. »
De la part d’un homme comme Si Ahmed, cette confidence était étonnamment claire.
Belkhodja avait même trouvé qu’elle manquait de courtoisie, il avait craint que le caïd n’eû t
appris certaines choses, il avait cherché à le provoquer : « Tu n’es pourtant pas au plus mal,
il paraît que tu as acheté une voiture, et en ville on parle d’un voyage… »
Si Ahmed avait levé les yeux au ciel, Belkhodja était une vieille connaissance, il s’était
forcé à supporter ses remarques, à y répondre : « Justement, si je ne peux pas prêter, c’est
que je dépense… la voiture, c’est parce qu’un jour je ne serai plus caïd, et le voyage… n’est
pas pour moi… » Si Ahmed faisait allusion au voyage de son fils sans aucune aigreur, il avait
poursuivi : « Et c’est quand j’ai dépensé mon argent que les gens croient que j’en ai, mais je
suis caïd, pas banquier. » Belkhodja avait hésité, puis sauté sur l’occasion : « Je suis prêt à te
rembourser à trente pour cent. — Oui, avait dit Si Ahmed, et pas à cinquante, comme
Bensoussan, qui de toute façon ne veut plus te prêter. Et fais attention, ce n’est pas parce
qu’il est juif que tu ne dois pas le payer, il y a des règles. Et tu sais que, sur la tête de mon
fils, jamais je ne prête à intérêt. » Aucune ironie sur le visage de Si Ahmed parlant de la tête
de son fils. Il ne se doutait de rien. Le ton marquait simplement que la conversation devait
prendre fin. Belkhodja avait lancé en se levant : « Si Ahmed, je suis comme un marin qui a
pris un gros coup de vent, j’ai besoin de l’aide d’un ami. »
Dans la maison du caïd, le grand bordj à la sortie de la ville, ça sentait l’huile d’olive, une
odeur lourde et fruitée, un peu acide, qui imprégnait jusqu’au cuir rouge des banquettes du
salon, de façon vaguement écœurante. Belkhodja avait parlé d’amitié, il était allé jusqu’au
bout de ce qu’il pouvait dire, il avait ajouté dans un souffle : « Trente pour cent, à six mois.
— Tu m’insultes ! tu me prends pour un apostat ! soixante pour cent à l’année ! tu me
promets à l’enfer ! C’est ça, l’amitié ? » Si Ahmed s’enflammait, il maudissait l’argent, cet
instrument du diable, il avait pris Belkhodja par le bras, l’avait serré, disant : « L’argent fait
la dette, et la dette c’est une meule sur l’amitié ! Et puis, tu as encore ta maison, n’est-ce
pas ? » Belkhodja était sorti sans répondre et sans avoir reçu de réponse. Il n’était même
pas mécontent d’être sorti, tant l’odeur d’huile lui avait paru lourde, envahissante, même si
c’était une odeur de première qualité, justement.
21. LA MAIN
À leur arrivée à Paris, en entrant dans le hall de l’hô tel Scribe, Ganthier avait eu un cri de
surprise : à une quinzaine de mètres, debout devant un fauteuil, elle les regardait avec une
insolence rieuse en étirant une paire de gants jaune pâ le. Il la croyait aux É tats-Unis, avec
son mari et toute l’équipe du tournage. Kathryn les avait embrassés, oui, elle était seule…
Neil n’était pas avec elle… il préférait surveiller les bobines de ses films plutô t que sa
femme… elle devait aller en Allemagne… Berlin… je voudrais rencontrer monsieur
Wiesner… oui, le réalisateur… un grand artiste… il a fait jouer Pola Negri… et je suis quand
même mieux, non ?… c’était fantastique ce qui se passait… elle en profitait pour visiter
Paris, un séjour à Paris… un vieux rêve… oui, elle était descendue au Scribe, comme eux,
non, pas exactement une coïncidence, elle savait qu’ils devaient venir à Paris, Raouf lui
avait écrit, il rêvait de ce voyage, je suis sû re qu’avec vous il fait le blasé, mais il rêvait de ce
voyage.
Raouf souriait d’un air contraint, Ganthier faisait la conversation. Pourquoi avait-elle
choisi le Scribe ? Pour les voir, bien sû r, et c’était l’avantage de ne pas être tout à fait une
star, on évitait le Crillon, le Meurice, les journalistes, on avait le temps de retrouver les
amis… « Et je voyage léger, Tess ne m’accompagne pas. — Elle est restée en Amérique ?
demanda Raouf. — Non, officiellement on fait le voyage ensemble, mais je la laisse libre…
elle me demande rarement une faveur… elle me rejoindra au moment du retour… tu devras
te passer de ses confidences… » Kathryn n’avait rien ajouté. Les pensées tournaient très
vite dans la tête de Ganthier, la présence de l’actrice allait simplifier les choses vis-à -vis de
Gabrielle, elles étaient amies, Gabrielle ne pourrait pas refuser de sortir avec eux, à
condition que la jeune Américaine accepte de séjourner plus longtemps à Paris, et que
Raouf ne fasse pas la gueule, en ce moment il avait l’air content de revoir une amie, mais
avec lui on n’était sû r de rien, il devait avoir faim d’indépendance, pas de tourisme à trois
ou quatre.
La deuxième surprise de Ganthier, ç’avait été quelques heures plus tard, quand ils
s’étaient retrouvés à dîner au restaurant de l’hô tel. Kathryn était assise en face de lui, à cô té
de Raouf. Soudain, elle avait rejeté la tête en arrière en riant, sans regarder personne, ni le
bras de Raouf sur lequel sa main s’était refermée. Une pieuvre, avait songé Ganthier. Et elle
avait laissé sa main là , comme s’il s’était agi d’une posture naturelle. Ganthier n’avait pas
supporté, à Nahbès elle avait fait de Raouf son ami, on peut prendre le bras d’un ami pour
traverser la rue, on n’en fait pas sa chose au restaurant, même ici, de quel droit cette fille
faisait-elle sa chose d’un garçon qui était quand même sous sa surveillance à lui, un geste
vulgaire, et qui allait faire des dégâ ts, redonner un tas de désirs et d’imaginations à
quelqu’un qui se croyait maître de lui, et qui avait six ans de moins qu’elle, c’était obscène,
un puceau, n’ayant rien su faire de l’Autrichienne qui s’était littéralement jetée à sa tête, et
voilà que Kathryn lançait sa main sur un bras, comme ça. Un geste anodin pour elle, elle ne
ferait rien de plus, mais ça allait mettre la panique chez Raouf, cette audace typique
d’Américaine, je te touche quand je veux… ou alors elle voulait le prendre… mais justement
ces filles-là ne prennent pas, elles allument et ne font rien, l’arrogance américaine, montrer
son désir ça leur suffit, ou alors elles vont plus loin et c’est pire ! Elle allait se servir de
Raouf après le dîner, comme d’un cure-dents, une nuit d’hô tel, puis elle l’enverrait paître et
filerait à Berlin. Et c’est Ganthier qui ramasserait les morceaux, et qui les ramènerait à
Nahbès, pour les rendre à Si Ahmed, qui lui avait fait confiance.
La main s’était retirée, très belle main d’ailleurs, le parfum de Kathryn flottait entre eux,
un mélange léger de poivre et de citron, cette femme se permettait de poser sa main sur le
bras d’un autre alors que c’était de son bras à lui qu’elle aurait dû s’occuper, il aurait dû se
mettre à cô té d’elle, il n’avait pas fait attention, si, c’était lui qui avait choisi cette place,
pour voir les yeux de l’actrice, et de toute façon elle aurait aussi bien fait du pied au gamin
et je n’aurais rien vu, c’est moi qu’elle devrait agripper comme ça, et pas un gamin qu’elle
est en train d’expédier dans des affres qui ne sont pas pour lui, pas encore… Kathryn avait
enlevé sa main, elle avait dû se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle n’est pas garce à ce
point, plutô t inconsciente, mais on n’a pas le droit d’être aussi familière quand on a ce
décolleté ! Raouf semblait troublé, pas trop en réalité, le gamin est plus solide que je ne
l’aurais imaginé, il a raison, le naturel, c’est ce qu’il faut devant ce genre d’agression, faire
comme si c’était un vieux copain qui lui prenait le bras, la laisser s’échauffer pour rien,
comme l’Autrichienne.
Kathryn racontait une histoire dont Ganthier avait perdu le fil, elle était repartie dans un
rire, et la main avait de nouveau plongé sur le bras de Raouf. Ganthier gardait un visage
aimable, il avait envie de crier « ça suffit ! ». Il n’arrivait même pas à trouver l’attitude qui
aurait convenu pour casser ce manège d’allumeuse, à quoi ça rimait tout ça ? il fallait que
cette femme, qui était la plus belle ce soir-là dans le restaurant, jette son dévolu sur un
adolescent ! Elle aurait pu choisir une autre cible, elle allait donner à Raouf une drô le d’idée
de ce qu’est une femme, ça ne se fait pas, ces choses-là , Raouf avait l’air de se maîtriser mais
il n’en avait plus pour longtemps avant de rougir jusqu’aux oreilles. Ganthier cherchait une
phrase dure, une allusion aux raffinements d’une civilisation dont les règles sont toujours
difficiles à maîtriser, il ne trouvait pas les mots, continuait à parler d’autre chose en évitant
de poser son regard sur la table.
Raouf avait pris un peu d’audace et racontait maintenant l’histoire des poules de luxe qui
étaient avec eux sur le Jugurtha, la main de Kathryn n’était plus sur son bras. Il s’exerce,
pensa Ganthier, il est désarmant de jeunesse mais il parle des poules pour faire comme les
grands… Raouf disant que c’était Ganthier qui avait le premier repéré ces femmes qui
rentraient d’un séjour à la cour de notre cher souverain, je l’ai assuré de ma discrétion,
mais je suis persuadé qu’il n’a pas cherché à consommer.
Et pour se venger Ganthier se mit à parler de la jeune Autrichienne, notre jeune ami a fait
une conquête mais il était désolé de ne pas pouvoir déployer sa science stendhalienne, il n’a
pas eu le temps, on s’est littéralement jetée sur lui ! Ganthier s’amusait, Kathryn se mit à
minauder, à faire une parodie de scène à Raouf : tu n’as pas le droit d’avoir d’autres amies
que moi, pas sans me demander l’autorisation, une tape de grande amie sur la main de
Raouf, tu entends ? À nouveau un rire et la main aux ongles rouge sombre posée sur
l’avant-bras. Ganthier avait regardé Raouf dans les yeux, Raouf avait rougi, elle pourrait au
moins sentir la gêne du gamin, elle va le rendre fou.
Kathryn gardait sa main posée, sans minauderie maintenant, elle allait devoir quitter ce
bras pour reprendre son couteau, mais elle se servait de sa fourchette et de sa main gauche
pour les pommes sarladaises, elle n’aguichait même pas, et Raouf la regardait peu, mais ne
mangeait pas, de peur d’avoir à libérer son bras gauche, est-ce qu’une pomme de terre rissolée
dans de la graisse de canard vaut vraiment qu’on se débarrasse de la main de Kathryn
Bishop ? elle a un sacré culot de lui faire ça devant moi, elle me prend pour un chandelier ? ou
alors elle me provoque… oui, elle cherche un homme pour ce soir, elle se sert du jeune pour
m’exciter, c’est peut-être même un jeu sur mon compte avec Gabrielle, elle est capable d’avoir
écrit à Gabrielle « si tu ne veux pas de ton colon, tu me le prêtes ? », ça se fait beaucoup
aujourd’hui ce genre de chose, de toute façon sa main n’a rien à foutre là, même pour me
provoquer, ou comme si c’était le bras d’un petit frère, il a passé l’âge des petits frères ! ils ont
joué à ça tout l’été à Nahbès, ici c’est fini, il y a des chambres au-dessus de nous, on est chez les
grands !
Kathryn retirant sa main pour prendre son couteau, Raouf se mettant à découper sa
cuisse de canard, très calme, et Ganthier comprenant soudain : un vieux couple ! Il était en
face d’un vieux couple qui se retrouvait ! Kathryn ne faisait pas de provocation, non, la
familiarité d’un vieux couple ! Dans un instant elle reposerait sa main sur le bras en disant «
sweetheart ! ». C’était pour ça que Raouf avait disparu pendant deux heures cet après-midi,
une promenade pour chasser la migraine avant le repas, tu parles ! il l’avait chassée à coups
de plumard sa migraine, il pouvait se donner l’air détaché, il n’était plus dans l’urgence, un
vieux couple qui se retrouve, et à Nahbès Ganthier n’avait jamais rien vu ! pendant des mois
! Raouf en guide pour Américaine, partout, tous les marchés, toutes les excursions, il passait
des heures et des heures avec elle, personne n’avait rien vu, il la suivait comme son ombre,
les gens se moquaient de lui, et pas un racontar, pas une indiscrétion, elle habitait au Grand
Hô tel, un endroit où un jeune Arabe se repérait comme une mouche sur du lait, elle ne
pouvait pas faire un pas dans la ville sans que tout le monde sache qu’elle était allée là , puis
là , et encore là , le caïd non plus n’avait rien vu, rien su, comme Marfaing, comme tout le
monde, le gamin la suivait comme son ombre et pas le moindre soupçon ! Une ombre, ça n’a
pas de sexe. Kathryn n’avait plus de vin dans son verre elle prit une gorgée dans celui de
Raouf en le regardant dans les yeux.
Ils n’avaient quand même pas fait ça dans les champs ? de toute façon il y a toujours un
paysan qui traîne… pas en ville non plus, ou alors elle se déguisait, se voilait, et lui se
déguisait peut-être en femme, il devait revivre des scènes des Mille et Une Nuits, se
transformer en porteuse de pain pour rejoindre n’importe quelle maison d’ami complaisant
en ville arabe… pas facile… Raouf en femme ça n’aurait pas dû tromper grand monde,
l’amour est aveugle mais pas les voisins, mais qui d’autre alors ? un des amis de Kathryn ?
peut-être Cavarro, le discret Cavarro ? il avait une villa, ou alors Wayne, le caniche, il
adorait Kathryn, il était capable de se faire tuer pour elle, et une évidence, soudain :
Gabrielle… Ganthier sut qu’il tenait l’explication avant même de pouvoir expliquer, oui,
Gabrielle, mais comment ? ces deux-là lui rendaient souvent visite dans la maison qu’elle
avait louée, ils ne se cachaient pas, toute la rue les voyait, le nez au milieu de la figure, si on
avait posé la question les gens auraient répondu : oui, ils sont passés, je crois, ils sont
souvent là , est-ce qu’ils sont ressortis ? peut-être, ils passent pratiquement tous les jours,
vous savez. On les voyait tout le temps, donc on ne faisait plus attention, et une fois entrés
elle mettait une chambre à leur disposition, la bonne partait toujours après le déjeuner,
peut-être même que la journaliste leur laissait sa propre chambre, elle allait travailler au
salon, oui, c’était la seule explication, elle tapait ses articles en essayant de ne pas entendre
les bruits de sommier, et quand je débarquais elle me recevait au salon, pendant que ces
deux-là continuaient à jouer à la bête à deux dos, en silence, parce qu’ils avaient entendu
entrer du monde, en silence avec des mouvements imperceptibles, c’est encore meilleur, ils
faisaient ça quand j’étais là !… et Marfaing pouvait aussi rendre visite, Kathryn surgissant
au salon comme si elle venait de se repoudrer, pour tout le monde en ville c’était une
réunion chez Gabrielle, autour de cette actrice américaine qui était devenue son amie…
non, impossible, il aurait dû y avoir des recoupements, quelqu’un pour se demander
comment elle s’y prenait pour qu’on ne la voie jamais arriver, Marfaing aussi faisait ça, il se
présentait, et ensuite on rigolait en le voyant surveiller la porte, il attendait sa Thérèse, bon,
ces deux-là se contentaient de prendre le thé, comme tout le monde, des gens qui venaient
chez Gabrielle pour s’offrir de petits plaisirs pendant qu’un jeune couple s’en offrait un
grand derrière le mur, en silence, avec des mouvements imperceptibles, et le supplément
que procurent les alertes, il avait vite appris le puceau, je ne rêve pas, il a l’air d’être au
Scribe depuis un mois, l’éducation en chambre ça doit exister, ou plutô t le sentiment d’être
heureux, ça doit être ça, fini le désir de ce qu’on n’a pas, elle est à lui, ils sont ensemble, ça
donne de la placidité, elle a dû lui en dire des choses définitives pour qu’il ait cette
assurance en pleine salle d’un restaurant où il n’était jamais entré de sa vie.
Ganthier se mit à regarder Raouf d’un autre œil, ce petit salaud nous a tous bernés, ils n’en
sont même plus à se peloter, une main sur le bras de temps en temps, ça leur suffit, ils se sont
habitués l’un à l’autre et ça reste pourtant délicieux, une main sur un bras, il est à elle et il
aime ça, il nous a tous roulés, moi surtout, alors qu’on passe notre temps tous les deux à se
dire les choses en face depuis des années, et en plus il a fait de moi son complice, « je ne veux
pas partir, et surtout pas avec Ganthier », et c’est moi qui ai insisté, j’ai même invoqué des
découvertes intellectuelles ! et j’ai dû avoir l’air malin sur le bateau, à lui demander s’il voulait
des conseils tactiques pour séduire sa jeune Viennoise qui le prenait pour un mélancolique, il
couche avec une des grandes actrices d’Hollywood depuis des mois et tu étais là à lui
reprocher de faire le platonique avec une gentille Autrichienne, tu lui as parlé de Stendhal, de
manœuvres, réveillez-vous, jeune Raouf, préparez-vous dès maintenant à recevoir le message
de l’Europe, surmontez votre incapacité à prendre du plaisir. Il a dû bien rigoler… pauvre
Metilda, elle ne faisait pas le poids.
Ganthier se sentit seul, humilié, le partage des femmes avait eu lieu, il restait les mains
vides, avec son chagrin, avec la mélancolie qu’il avait si facilement attribuée à Raouf quand
ils étaient sur le bateau. À sa gauche la chaise vide aurait pu être celle de Gabrielle, et la
main de Gabrielle sur son bras. Une parole de la journaliste lui revint, « je n’ai jamais
rencontré un homme qui sache vraiment s’aimer », il promena son regard sur la salle pour
avoir l’air de faire quelque chose. À une table voisine la conversation, jusque-là très
discrète, monta d’un cran, la femme disant à deux jeunes garçons : « Maintenant vous
arrêtez, on ne fait pas de sillons dans sa purée avec la fourchette, c’est vulgaire ! » Des
paroles sans aucun effet, la femme s’adressant alors à son mari : « Tu pourrais les gronder !
tu vois bien que je n’ai plus aucune autorité ! » Et le mari : « Mon autorité, je ne la mets pas
dans de la purée ! » Il avait marqué un temps de silence, puis : « C’est ta faute, tu répètes les
ordres au lieu de te faire respecter, tu ne changeras jamais ! » Une autre parole de Gabrielle,
« les hommes croient que le mariage leur donne le droit de modifier leur femme », puis il y
eut un crissement de fourchette sur la porcelaine, un des garçons avait découvert un jeu
supplémentaire, son frère répondit par le même crissement, puis relança le bruit de
fourchette en augmentant légèrement l’intensité, les deux enfants essayant de voir jusqu’où
ils pourraient aller sans provoquer de réaction grave. Et le spectacle de ce couple encore
jeune encombré de ces deux petits imbéciles démoralisa plus Ganthier que les réflexions
silencieuses qu’il se faisait, rien d’autre que cette main sur un bras, Kathryn signifiant à
Ganthier qu’elle ne voulait plus rien cacher, c’est pour ça qu’elle est descendue au Scribe, «
pas tout à fait une star », tu parles, elle a choisi l’hôtel que le petit salaud a dû lui indiquer
depuis longtemps, le jour où je lui ai parlé de celui que son père et moi avions choisi, un vieux
couple, et j’ai l’air de quoi ? et si elle va à Berlin, il va vouloir l’accompagner… et Gabrielle qui
n’est toujours pas à Paris !
Ce qui frappait Ganthier, c’était le naturel de Raouf, il ne faisait ni l’innocent ni le parvenu
des choses de l’amour : c’était comme ça, la vie, il y avait des gens dans les rues et des
amants dans les hô tels, Ganthier n’avait qu’à prendre acte, il aurait peut-être droit à une
session de rattrapage… Ganthier surprit un regard de Raouf vers le décolleté de Kathryn, ce
petit salaud éprouve le besoin de vérifier qu’ils sont bien là, qu’il s’agit des plus beaux, des plus
souples, des plus frais, des plus accueillants, et elle a évidemment mis la robe qu’il faut pour
sentir les regards de son homme, je n’ai rien à faire ici, Ganthier était excédé, une envie de
tout plaquer, de lancer « vous n’avez plus besoin de moi, on se retrouve dans une semaine
», et puis trouvant une vacherie indirecte : « Vous avez vu ? la dame sur le cô té, la troisième
table, c’est très beau le ruban rouge autour du cou, avec un bijou dans le creux, très efficace.
» Kathryn répondant : « Oui, à l’â ge qu’elle a… » Les yeux droit dans les yeux de Ganthier,
puis : « Vous n’allez quand même pas me dire que je devrais déjà porter un truc pareil ? » Et
Ganthier obligé de faire l’éloge de la fraîcheur naturelle de Kathryn sous le regard de Raouf,
il s’était fait avoir, un jeune venait de le griller, Ganthier ne s’était jamais intéressé à
Kathryn et voilà qu’il était sur le point de piquer une crise de jalousie, surtout pas, Gabrielle
allait arriver, il aurait besoin de l’Américaine, au fond, deux couples ça pouvait être
plaisant. Dans l’allée du restaurant, une femme â gée vêtue de bleu pâ le s’avançait
lentement au bras d’un homme en habit noir, leurs chaussures ne faisaient pas de bruit,
mais les lattes du plancher crissaient une à une sous leur poids, attirant des regards qui se
voulaient discrets, et qui leur étaient d’autant plus insupportables. L’homme et la femme
rougissaient, essayaient d’accélérer en s’appuyant l’un sur l’autre. Kathryn dit à Ganthier : «
Devinez qui va nous rejoindre après-demain ? »
22. UN CARREFOUR DE DOULEURS
Au dîner, il avait suffi d’un rien, au moment où Ganthier s’était mis raconter la rencontre
de cette Autrichienne sur le bateau, ajoutant pour Raouf : « À propos, le capitaine m’a dit
qu’en fait Metilda est à moitié allemande, sa mère est allemande, née à Berlin. » Kathryn
plaisantant, et dans sa tête un coup d’angoisse. Au lit, l’après-midi, elle avait demandé : «
C’était bien le bateau ? » Raouf, la tête posée sur son ventre, avait répondu : « Sans plus… je
te raconterai. »
Plus tard elle s’était dit c’est la formule de Neil quand il ne veut rien raconter, elle avait
préféré oublier, ne pas revivre avec Raouf ce qu’elle vivait avec Neil. Elle avait eu des sautes
d’humeur qu’elle avait combattues les jours suivants en caressant la joue de Raouf, celui-ci
ne sentant d’ailleurs pas ce qui se passait, trop occupé à essayer de retrouver un équilibre
depuis qu’à travers la vitre du train qui l’avait amené de Marseille à Paris avec Ganthier les
villes s’étaient succédé de plus en plus vite avec leurs gares rouge brique et leurs maisons à
jardin, tas de bois et cordes à linge ; et les maisons étaient devenues des immeubles de plus
en plus hauts, de plus en plus denses au fur et à mesure qu’on avançait, et à un moment,
très loin, la tour Eiffel, un instant de rêve, elle avait disparu, puis le sentiment brutal qu’il
allait être englouti, il avait envisagé quelque chose comme « à nous deux, Paris », du haut
d’un point élevé, peut-être pas cette tour, ni le cimetière où Balzac fait parler Rastignac,
mais le Sacré-Cœur par exemple, il avait vu une photo de Paris prise des marches du Sacré-
Cœur, « Le cœur content, je suis monté sur la montagne d’où l’on peut contempler la ville
en son ampleur », mais là , dans le train, il ne contemplait rien, il était expédié à coups de
sifflet dans un monde qui le forcerait à toujours faire ce qu’il avait commencé à faire depuis
que la hauteur des immeubles avait augmenté : lever la tête, la ville vous forçait à lever la
tête, et quand on la baissait c’était pour voir les voies ferrées qui devenaient de plus en plus
nombreuses, Ganthier disant : « On approche de l’enfer, les entrées s’élargissent ! » Raouf
silencieux, dans sa tête un souvenir, « nous entrerons aux splendides villes », et le train
bientô t dans une espèce de fossé qui courait entre des murs comme des falaises de part et
d’autre des voies, et des immeubles en haut des falaises, et encore des immeubles, les murs
couverts de Banania, L’Alsacienne, Dubonnet, Nicolas, Citroën, affiches de plus en plus grises
et sales, pas la ville des places et des artères qu’on voyait sur les photos mais celle des culs
d’immeubles noircis, tassés les uns contre les autres, « tenir le pas gagné… nous entrerons
aux splendides villes », un unique nuage gris sur la ville, puis la grande gare enfin, descente
et bousculade, Ganthier disant : « Attention, fils de caïd, ici nous ne sommes que des piétons
anonymes ! » Une odeur omniprésente de charbon se mêlait sur le parvis de la gare à celle
du crottin et des gaz d’échappement, une poussière noire sur toutes les façades, tous les
bruits grondants, plaintifs, haineux parfois, qui s’échappaient de la gorge des gens et des
machines dans un tohu-bohu de tramways, d’automobiles, d’autobus et de charrettes,
claquements, mugissements, sous un réseau de fils de tramway qui rayaient le ciel dans
tous les sens.
Ils avaient commencé à se promener avec Kathryn dès le lendemain de leur arrivée et,
pour énerver Ganthier, Kathryn disait qu’elle trouvait Paris pretty, pas de comparaison
vulgaire avec New York ou Chicago, non, pretty lui suffisait, elle adorait Paris, surprenait le
regard de Raouf posé sur une passante, disait : « Ferme la bouche, elle va te prendre pour
un crétin », Raouf riant, sans le moindre sentiment d’être en faute, Kathryn riant à son tour,
et l’histoire de l’Autrichienne et du bateau lui revenait, c’est le pire, songeait-elle, quand ils
font les choses sans s’en rendre compte… Il ne parlait jamais de Metilda, il faudra lui
arracher les mots un par un, comme j’ai fait pour Rania, mais cette Autrichienne c’est plus
dangereux, il n’y pense peut-être plus, oui, mais si nous allons à Berlin elle y sera, après tout
elle est à moitié allemande, à moins que Ganthier ne refuse de faire le voyage, je serai à Berlin,
elle y sera, pas de Raouf, oui, mais elle est capable de le rejoindre à Paris pendant que je n’y
serai pas, pourquoi est-ce que je n’ai pas été vraiment jalouse de Rania ? parce que j’ai décidé
que Raouf et elle c’était impossible ? une cousine qui l’aime beaucoup, sans plus.
Kathryn oubliait à nouveau Metilda, c’était le bonheur des retrouvailles et de la vie à deux,
enfin sans se cacher, le choix d’un chapeau avant de sortir : « Le jaune te va mieux… non…
tout te va très bien », Raouf également d’accord avec un changement de robe au dernier
moment parce qu’il pouvait revoir Kathryn en combinaison, et qu’elle changeait parfois
même de combinaison. « Tu sais toutes les femmes ne sont pas impudiques comme moi. »
Ils s’embrassaient, parfois elle retirait serviettes et vêtements de la salle de bains pour
obliger Raouf à en sortir nu. « Raouf, comment tu fais ? — Comment je fais quoi ? — Tu
manges deux fois plus que moi, tu pourrais avoir un peu de ventre », Raouf embrassant le
léger début de ventre de Kathryn : « C’est ce que tu as de plus délicieux », elle riait, le
traitait de maladroit : « Je n’ai rien de plus délicieux ? »
Kathryn n’osait pas demander à Ganthier ce qui s’était passé à bord du Jugurtha et
Ganthier n’osait pas lui poser de questions sur Gabrielle qui avait surgi au Scribe deux jours
après leur arrivée, éclatante, elle rentrait d’Italie, elle s’était montrée gentille avec Ganthier,
se mettant dans la même génération que lui, disant « les enfants » à propos de Kathryn et
Raouf, elle lui prenait le bras dans la rue, ils faisaient un joyeux quatuor. En fin de journée,
Ganthier était presque heureux. La nuit, à l’hô tel, il entendait Raouf sortir de la chambre
voisine pour rejoindre celle de Kathryn, et lui n’osait pas se rendre jusqu’à l’appartement
de Gabrielle à une demi-heure du Scribe, il attendait une occasion, se savait incapable de la
créer, l’inventait en rêvant, faisait des insomnies et se composait au matin la figure qu’il
fallait pour réintégrer le quatuor.
Quand il était un instant seul avec Kathryn, il arrivait à Ganthier de faire une offre
d’échange, d’échange d’informations : « Raouf grandit vite, sur le bateau c’était encore un
gamin », Kathryn laissant échapper : « Quel â ge avait-elle ? — Qui ? — L’Autrichienne, j’ai
déjà oublié son nom. — Metilda ? le même â ge que lui, et une allure de débutante. — Mais
Raouf fait plus mû r que son â ge ! » Kathryn n’ajoutant rien, attendant une suite qui ne
venait pas, décidant de ne rien dire à Ganthier de ce qu’il attendait à son tour, puis devant
sa mine : « Parfois, à Nahbès, Gabrielle me fatiguait, à tout le temps parler de vous. »
Ganthier rougissait, Kathryn pensant : autrichienne, allemande, Berlin, le même â ge que lui,
une débutante… à New York les gosses de riches allaient au bal des débutantes, puis disant
à Ganthier : « Débutante, chez nous aussi on l’utilise, le mot français, j’en ai horreur, ça veut
faire snob, mais ça fait gourde. — Ça dit pourtant bien ce que ça veut dire. — Pourquoi ? »
Ganthier heureux de pouvoir développer : « Débuter, au jeu de boules, c’est écarter du “but”
les boules adverses, les débutantes sont celles qui viennent écarter les filles de l’année
précédente. » Kathryn s’était tue.
Certains soirs, il arrivait à Raouf de disparaître après dîner, ou même avant. « Raouf en
goguette ! » disait Gabrielle. Tous les trois savaient. En voyant une fois le jeune couple
rentrer après minuit, Kathryn déguisée en garçon, Ganthier avait prévenu Raouf : « Vos
meetings révolutionnaires c’est votre risque, mais si Kathryn s’y fait prendre, sa carrière
est foutue. » Raouf s’éclipsait désormais seul, Kathryn n’était pas jalouse de ces sorties,
disant à Gabrielle : « J’ai mon mariage, le sien c’est la politique. » Elle guettait autre chose,
une lettre… Un jour, à la réception de l’hô tel, regard vers les casiers, elle s’était surprise à
dire : « Rien pour nous ? » C’était pour éviter à Raouf de reposer la question, et elle faisait
désormais ça même quand elle était seule devant l’homme aux clés d’or, pas de lettre de
l’Autrichienne, mais Kathryn savait ce qui se passe sur les bateaux quand on n’a pas trop le
temps… Et Ganthier n’osait rien dire de la dernière nuit et de la tempête, il se reprochait ses
précédentes indiscrétions mais guettait en vain celles de Kathryn sur Gabrielle, pourquoi
m’a-t-elle dit « elle aime se venger » ? elles doivent pourtant s’en faire des confidences … Il
avait dit à propos du bateau : « C’était amusant… une jeune fille entreprenante, un Raouf
qui semblait ne rien comprendre, mais désormais je comprends tout. » Regard sur Kathryn,
puis : « Metilda n’avait aucune chance. » Ganthier ne rapportait que des choses innocentes,
et pour Kathryn c’était peut-être pire, un garçon et une fille qui avaient éprouvé tellement
de plaisir à être ensemble qu’ils n’avaient même pas songé à aller plus loin… maintenant
elle doit lui manquer, non, je suis bête, ils ont baisé, j’ai suffisamment pris le bateau, et s’ils
n’ont rien fait elle essaiera de nouveau, moi je n’aurais pas lâché, elle va chercher à le
retrouver, moi j’écrirais, quand on veut un homme on ne le laisse pas respirer.
Kathryn vivait tantô t à retardement, sur un bateau qu’elle n’avait jamais pris, tantô t au
bord d’une catastrophe qu’elle différait en ne demandant rien à Raouf. Puis elle se calmait,
reprenait sa couronne d’amoureuse et le bras de Raouf, et le plaisir de marcher en couple
dans Paris ; de temps en temps, sans le regarder, elle pressait son bras, disait à mi-voix : «
Mets ta main sur la mienne », ou bien c’était le cri d’une concierge qui les surprenait à
s’embrasser sous un porche : « Les hô tels, c’est pour les chiens ? » Kathryn se faisant même
une fois traiter de baise-debout, et pour pas cher, et allant aussitô t se disputer à la fenêtre
de la concierge : « C’est pas vrai, je vaux très cher ! » Et plus tard à Raouf : « Combien je
vaux d’après toi ? — Debout ou couchée ? » avait demandé Raouf. Elle aimait le surprendre,
lui embrasser la main en plein salon de thé, lui dire : « Tu es ma part de gâ teau », lui faire
une fausse scène quand il retirait sa main : « Tu as honte de nous ! » Elle faisait aussi des
choses plus discrètes, et, quand il la précédait pour entrer dans un café ou un restaurant,
elle lui passait parfois la main sur les fesses.
Dans leurs promenades toute la ville prenait enfin un rythme joyeux, la coulée de la Seine,
les quais, les belles voû tes des ponts, Raouf disant : « “Bergère ô tour Eiffel le troupeau des
ponts bêle ce matin.” — C’est de qui ? — Un poète, Apollinaire », les bouquinistes, le vertige
de Raouf devant les bouquinistes, un pas en avant et Michelet surgissait, puis une intégrale
de Balzac, et Shakespeare, et Dostoïevski, les journaux de Stendhal, André Gide, parfois les
frères Tharaud. « Qu’est-ce que c’est ? demandait Kathryn. — Du cliché colonial, avec de
temps en temps un coup d’œil juste. » Ils repartaient, passaient dans le jardin des Tuileries,
le pas léger sur le sol en terre fine, Kathryn se mettait à tourner autour de Raouf en riant et
en répétant « je t’aime », ils croisaient des jeunes filles nu-tête, observaient un instant les
gens qui tentaient de se réchauffer en s’adossant au mur d’une terrasse ensoleillée, des
jardiniers à insignes de cuivre, un curé en soutane allant droit devant lui, il y avait
beaucoup de chaises en fer ajouré d’étoiles, et des dames maigres circulaient de l’une à