Du seder à la messe
Revisitons notre foi
Raismes
8 février 2018
Dominique Maerten
En liturgie (quelle que soit la religion), il n’y a pas – ou très peu – de création ex nihilo, si tant est que la
liturgie est un lieu essentiellement consacré à la tradition, où le peuple forge son unité dans l’espace et le
temps. D’où son aspect rituel et conservateur. Ce qui n’exclut pas le changement et l’évolution, mais à un
rythme structurellement plus lent et sans perdre la fonction essentielle de mémoire.
C’est pourquoi on ne sera pas surpris de reconnaître dans la liturgie chrétienne, principalement l’eucharistie,
(la Messe catholique, la Divine Liturgie Orthodoxe) l’héritage de la tradition liturgique juive ; celle du Seder,
peut-être, mais pas seulement. N’oublions pas que les tout premiers chrétiens, à commencer par Jésus et
les Apôtres étaient des juifs pratiquants !
1. Les lieux et les objets
Avant d’aborder la liturgie dans ses rites, un coup d’œil sur les lieux et leur aménagement qui, eux aussi,
reprennent bon nombre de pratiques juives.
Trois lieux liturgiques, dont deux publics ont accueilli la célébration de la foi juive au cours de son histoire :
le Temple de Jérusalem, la synagogue et la maison familiale.
1.1. Le Temple
Vaste ensemble architectural avec, au centre, un bâtiment abritant les rites sacrificiels qui constituaient
l’essentiel de la liturgie juive. L’étymologie du mot Temple dit sa fonction, au moins son agencement : la
séparation (le mot Temple vient du grec temnw – temnô qui veut dire « couper »). Comme lieu sacré,
demeure du divin, il est séparé de la vie profane. Les païens (non-juifs) sont acceptés dans la grande
esplanade qui entoure le bâtiment, mais sont arrêtés par un premier mur qui les sépare de l’espace réservé
aux juifs. A l’intérieur de cet espace, les hommes sont séparés des femmes. Chez les hommes, seuls les
prêtres peuvent pénétrer dans le bâtiment lui-même, le vestibule (Ulam), puis le Saint (Hekhal). Et celui-ci
est à son tour coupé en deux par un rideau derrière lequel, le Saint des saints (Debir), espace réservé à Dieu,
auquel nul n’accède hormis le seul Grand-Prêtre pour l’unique fête de Kippour, jour des Expiations.
Devant le bâtiment, un autel sur lequel les animaux sont sacrifiés et offerts à Dieu.
Dans les églises, l’autel pour l’eucharistie est le centre du sanctuaire.
Dans le Saint du Temple, l’autel de l’encens, une pratique que nous avons conservée.
Avec plus ou moins de rigueur, la liturgie catholique a conservé la fonction de séparation entre le clergé et
les fidèles – même si le récit de la Passion selon saint Matthieu précise qu’à la mort de Jésus, le rideau du
Temple, l’ultime séparation entre Dieu et les hommes s’est déchiré, marquant ainsi la fin du régime de
séparation.
Jusqu’à une époque récente, on a encore pratiqué la séparation des hommes et des femmes, que nos frères
juifs à la synagogue et musulmans à la mosquée ont conservée.
1.2. La synagogue
Lieu de rassemblement du peuple en substitution du Temple durant l’exil, après la destruction du premier
par Nabuchodonosor ; qui a cohabité avec le second reconstruit au retour (celui qu’a connu Jésus) ; puis seul
lieu de prière et d’étude depuis la destruction de ce second Temple par Titus en + 70.
Appelée jsnkh jyb – Beth ha knesseth, maison de l’assemblée, en hébreu, traduit par sunagogh - sunagogè,
assemblée, en grec, elle est à l’origine de notre ejkklesia – ecclesia : Eglise.
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Nos églises ont repris bon nombre d’éléments de l’architecture de la synagogue :
- L’estrade sur laquelle se trouve la table (tévah ou bèma) où seront déposés les rouleaux pour la
lecture des Ecritures est à l’origine du chœur ou sanctuaire et de l’ambon des églises.
- Au fond de la synagogue, comme de l’église, le tabernacle, ( ארו הקודש- aron haqodesh – l’arche
sainte, à la synagogue) l’armoire où est déposée la présence de Dieu : les Rouleaux de la Torah,
Parole de Dieu à la synagogue ; les espèces eucharistiques, présence continuée de la Parole de Dieu
faite chair à l’église catholique. Dans les deux cas, une lumière (souvent rouge) indique la présence
réelle derrière son signe.
1.3. Les vêtements et objets liturgiques
La robe blanche des prêtres juifs devient l’aube des ministres ordonnés.
La coiffe du prêtre juif, la mitre de l’évêque catholique ou du pope orthodoxe
L’éphod (manteau) du Grand-Prêtre juif, la chasuble du prêtre.
La coupe, l’encensoir, les récipients pour les ablutions sont eux aussi communs au culte juif et chrétien.
2. Les racines juives de la messe
Ces racines sont multiples. Les principales sont :
• La liturgie du Temple (sacrifices)
• La liturgie synagogale (Lecture de la Torah)
• Le Seder pascal, qu’on va traiter à part. A l’origine un sacrifice célébré exclusivement au Temple de
Jérusalem. Désormais célébré en famille à la maison.
2.1. Les sacrifices du Temple
La fonction sacrificielle est naturelle dans toutes les religions.
Sacri-fier – étymologiquement « rendre sacré » – signifie faire passer une réalité terrestre du côté du divin,
comme une offrande. On renonce à quelque chose (un bien, jusqu’à sa propre vie) pour l’offrir à Dieu. C’est
pourquoi l’acte sacrificiel comporte très souvent une mise à mort, donc une forme de violence. Selon René
Girard, cette violence n’est pas seulement une conséquence du sacrifice, elle est l’origine même du sacré : il
s’agit de détourner sur une victime impuissante à se venger la violence dont on veut protéger le groupe
humain (fonction apotropaïque – de détournement – du sacrifice)
Cette fonction sacrificielle suppose des officiants, des spécialistes du sacré, eux-mêmes à mi-chemin du
profane et du sacré, qui puissent faire faire le trajet du profane au sacré, qu’on appelle génériquement des
« prêtres ».
Si le sacrifice suppose un personnel affecté, il exige aussi des lieux dédiés, le Temple, dont le nom même dit
la séparation. C’est au Temple qu’on offre les sacrifices, parce que c’est au Temple que le terrestre peut
rencontrer le divin. C’est donc aussi au Temple qu’officient les prêtres ou « sacrificateurs ».
Les types de sacrifice dans la liturgie juive du Temple
- L’Holocauste → la victime toute entière est brûlée, offerte à Dieu (Korban).
- Le sacrifice d’expiation → pour le pardon des péchés. Le sang, qui y joue un rôle important, est
répandu sur l’autel. La victime est partagée entre Dieu (la graisse est brûlée) et les prêtres.
- Les sacrifices de Communion – dont le sacrifice Todah (d’action de grâce) → l’animal sacrifié est partagé
entre Dieu (graisse), les prêtres (cuisse droite et poitrine) et l’offrant (le reste) qui partage la part qui lui
revient avec sa famille ou ses invités. Le sacrifice proprement dit est ainsi suivi d’un repas en communion
entre nous et avec Dieu. Cette forme de sacrifice est assez proche de notre eucharistie qui en a au moins
repris le nom (eucharistie en grec = Todah en hébreu)
Deux autres rites importants sont essentiels dans la genèse de notre liturgie eucharistique :
- Le rituel du Yom Kippour, Jour des expiations, que la tradition occidentale appelle le « Grand Pardon ».
Célébré le 10 du mois de Tischri, il est consacré à obtenir de Dieu le pardon des péchés de tout Israël. Le
Grand-Prêtre sacrifie un taureau pour son propre péché et un bélier en holocauste. Leur sang asperge le
sanctuaire et l’autel. Deux boucs sont tirés au sort. L’un pour être sacrifié. L’autre sera symboliquement
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chargé de toutes les fautes et impuretés du peuple et sera envoyé à Azazel, le démon du désert. C’est le
« bouc émissaire ». C’est le seul jour où le Grand-Prêtre entre dans le Saint des Saints et prononce le nom
imprononçable de YHVH. Ce rituel, très important en judaïsme (jusqu’à aujourd’hui, à ceci près que faute
de Temple, il n’y a plus de sacrifice) est décrit en détail dans le livre du Lévitique (ch. 16) et il est à la base
de la relecture qu’en fait l’épître aux Hébreux à la lumière de la mort du Christ.
- La Pâque. Un rituel à l’histoire complexe et ancienne, dont on va parler plus bas.
On notera que la liturgie sacrificielle du Temple a connu plusieurs critiques ou évolutions :
• La spiritualisation des sacrifices par les prophètes, qui dénoncent le côté formel de cette offrande
qui n’engage qu’extérieurement. Amos 5, 20-21 : « Je déteste, je méprise vos fêtes, je n’ai aucun goût
pour vos assemblées. Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes, je ne les accueille
pas ; vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde même pas. » Osée 6,6 « Je veux la fidélité, non
le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. » cité par Jésus. Isaïe 1,10-16 « Que
m’importe le nombre de vos sacrifices ? – dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des
veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir.
Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez
d’apporter de vaines offrandes ; j’ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les
assemblées, je n’en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. Vos nouvelles lunes et vos solennités, moi,
je les déteste : elles me sont un fardeau, je suis fatigué de le porter. Quand vous étendez les mains,
je détourne les yeux. Vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines
de sang. Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. »
A quoi ils préfèrent une attitude intérieure d’abandon en Dieu : Michée 6, 6-8 « « Comment
dois-je me présenter devant le Seigneur ?, demande le peuple. Comment m’incliner devant le Très-
Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il
plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? Donnerai-je mon
fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? – Homme, répond
le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que
respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. »
Saint Paul, après le Christ, et la tradition chrétienne s’inscriront dans ce mouvement de
spiritualisation : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps –
votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous,
la juste manière de lui rendre un culte. » (Rm 12,1)
• La critique du caractère violent des sacrifices d’animaux a pu également voir se développer les
offrandes végétales de substitution, ou d’accompagnement ; notamment le pain et le vin, comme
nourriture essentielle à la vie et à la fête, mais aussi et surtout parce que le premier renvoyait à la
Manne du désert, symbole déjà de la Torah ou Parole de Dieu ; et le second comme signe
prophétique des noces eschatologiques. (Amos 6, 13-14)
Il est à remarquer que, sans en influencer la forme, certains récits de sacrifices vétérotestamentaires sont
cités dans la prière eucharistique (notamment la 1ère, le canon romain)
- Le sacrifice d’Abel
- Le sacrifice d’Abraham
- Le sacrifice de Melchisédek
2.2. La liturgie synagogale
Très tôt, peut-être même dès avant l’Exil, mais surtout à partir de lui et au retour, les sacrifices du Temple,
sacrifices sanglants, sont accompagnés ou complétés par ce qui deviendra la liturgie synagogale : prières,
lecture et commentaire de passages de la Bible, chant des psaumes.
Avec la chute du Temple, le sacrifice n’est plus possible. Il ne reste que la synagogue comme lieu de
rassemblement. Elle restera le seul culte juif. Avec le Temple et les sacrifices, disparaissent aussi les prêtres,
remplacés par les rabbins, les maîtres.
Il n’est pas difficile de voir dans cette liturgie synagogale l’ancêtre de notre liturgie de la Parole.
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2.3. Le seder pascal
La liturgie eucharistique y trouve manifestement son origine principale, mais à travers le dernier repas de
Jésus, la Cène. Ce qui nous conduit sur un chemin en 3 étapes : le seder juif → la Cène, dernier repas de Jésus
→ la liturgie eucharistique chrétienne.
rds†- seder : « ordre » = rituel. Ne s’emploie que pour le rituel de la Pâque
Il s’agit d’un rite mémorial de l’Exode qui mêle 2 aspects : un sacrifice et un repas
Dimension sacrificielle : l’Agneau pascal sacrifié et mangé en famille selon les prescriptions du livre de l’Exode
(12, 1-11). Ici, le sang ne joue pas, comme dans les sacrifices d’expiation, un rôle expiatoire, mais symbolise
l’appartenance à un peuple, une « consanguinité ». Comme les autres sacrifices, celui-là a pu connaître aussi
sa spiritualisation par les prophètes : on pense à Isaïe et le Serviteur Souffrant, « comme un agneau conduit
à l’abattoir ».
A cette fête de Pâque, d’origine nomade a été mêlée la fête sédentaire des Azymes que l’on retrouve au
cours du rite.
Le repas pascal suit, lui aussi, les prescriptions du livre de l’Exode (12, 1-28.43-49) dont il rappelle l’épisode
initial : la sortie d’Egypte. C’est dire que, dans ce rituel, la dimension mémoriale est prépondérante.
Depuis la chute du Temple, dans la liturgie domestique, la dimension sacrificielle est simplement évoquée
au cours du repas par un os d’agneau déposé au centre de la table.
L’élément le plus important du seder est le récit mémorial de l’événement pascal (Haggadah). Il est raconté
par le plus ancien de la tablée, à la demande du plus jeune, en signe de la continuité de la tradition.
Quant au repas lui-même, il a connu, depuis l’époque biblique beaucoup d’ajouts et de modifications. Il est
actuellement très codifié, en 15 points, dont on ne retiendra que ceux que l’on retrouve dans la cène
évangélique : le partage des pains sans levain (Matzoth – pluriel de Matza) et le partage des coupes de vin.
Voici, pour mémoire, les 15 étapes du déroulement rituel du Seder actuel :
1. Qaddesh קדש: on récite la bénédiction du Kiddoush autour de la première coupe de vin.
2. Our'haṣ ורחץ: ablutions des mains sans bénédiction.
3. Karpass כרפס: les convives mangent du céleri trempé dans de l'eau salée.
4. Ya'haṣ יחץ: on casse en deux parties la matza du milieu et on garde la plus grande partie
comme Afiqoman pour la fin du repas.
5. Magguid מגיד: récit de l'histoire de l'Exode. Le plus jeune convive montre son intérêt en
posant quatre questions traditionnelles. Seconde coupe de vin.
6. Ro'hṣā רחצה: tous les convives procèdent à l'ablution des mains avec bénédiction.
7. Moṣi מוציא: On récite la bénédiction sur les trois matzoth.
8. Maṣṣā מצה: puis on lâche la matza inférieure et on récite la bénédiction.
9. Maror מרור: on mange des herbes amères trempées légèrement dans le 'harosseth (sorte
de compote à base de dattes, pommes, amandes, noix…)
10. Korekh כורך: on déguste la matza et les herbes amères ensemble.
11. Choul'han ʿOrekh שולחן עורך: la table servie, les convives mangent le repas.
12. Ṣafoun צפון: on mange Afiqoman pour marquer la fin du repas.
13. Barekh ברך: bénédictions qui suivent le repas et troisième coupe de vin.
14. Hallel הלל: lecture du Hallel, louanges lus traditionnellement lors des fêtes, et quatrième
coupe de vin.
15. Nirṣā נירצה: conclusion du Seder autour de chants symboliques.
3. La cène de Jésus
Une question récurrente pour les historiens et les exégètes : le dernier repas de Jésus est-il le repas pascal
juif ?
Chez les synoptiques, oui ; même si le caractère pascal est assez vague. Dans leur chronologie, Jésus meurt
le vendredi, jour-même de la Pâque. Le repas qu’il prend la veille est donc le repas pascal. Mais dans ce cas,
on remarquera la différence essentielle avec le repas de la Pâque juive : l’absence de l’agneau : C’est Jésus
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lui-même qui prend sa place. Ce que confirme la relecture chrétienne des chants du Serviteur souffrant
d’Isaïe, et donne un sens chrétien postpascal à la phrase de Jean-Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu ». (Jn
1,29)
Chez Jean, non, puisque pour lui, le vendredi, jour de la mort de Jésus est la veille de la Pâque. Le repas qu’il
prend la veille de sa mort ne peut donc pas être un repas pascal. En revanche, Jean peut placer la
condamnation à mort de Jésus le vendredi, au moment où les agneaux sont abattus rituellement dans la
cour du Temple, la préparation de la Pâque (Jn 19, 14). A la place de l’institution eucharistique, Jean va donc
faire effectuer à Jésus au cours du repas, le geste du lavement des pieds. Quant à la dimension eucharistique,
elle est développée à l’occasion du signe de la multiplication des pains (Jn 6)
Des raisons de vraisemblance des procédures juridiques juives semblent donner raison à Jean : il est plus
qu’improbable qu’un procès et une exécution se soient tenus la nuit et le jour-même de la fête de la Pâque.
Ceci dit, le contexte pascal est indéniable, la tradition l’a retenu et la liturgie fait ce lien explicite entre le
geste eucharistique et le dernier repas de Jésus.
4. L’institution eucharistique selon les évangiles
Le récit du dernier repas de l’institution de l’eucharistie chez les synoptiques dénote certainement davantage
la pratique liturgique des premières communautés que l’événement historique vécu par Jésus et ses
disciples.
4 textes en font mention dans le Nouveau Testament : les 3 synoptiques : Mt 26, 26-29 ; Mc 14, 22-25 ; Lc
22, 15-20 et la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens 11, 23-26. Faut-il rappeler que ce texte de Paul est largement
antérieur aux évangiles et constitue donc le 1er témoignage sur ce dernier repas.
A travers ces textes, 2 traditions liturgiques se laissent reconnaître :
Mt et Mc suivent la liturgie dite « de Jérusalem », tandis que Luc et Paul rapportent la liturgie « d’Antioche ».
La différence porte sur la coupe et la formule qui l’accompagne. Luc, de son côté, fait mention de 2 coupes,
l’une au début, l’autre à la fin du repas.
La formule sur le pain est commune à une petite variante près :
Mt / Mc Lc / Paul
Jésus ayant pris du pain Jésus ayant pris du pain
Ayant prononcé la bénédiction
Ayant rendu grâce
Le rompit et le donna aux disciples en disant Le rompit et le leur donna en disant
« Prenez, mangez, ceci est mon corps » « Ceci est mon corps
Qui est pour vous
Faites ceci en mémoire de moi »
Et ayant pris une coupe Et de même la coupe
Après le repas
Il la leur donna
ils en burent tous
disant et il leur dit Disant
Buvez-en tous
Cette coupe est
Ceci est mon sang de l’Alliance la nouvelle Alliance dans mon sang
Qui est répandu pour beaucoup versé pour vous /
En rémission des péchés /
/ Faites-le, chaque fois
que vous boirez, en
mémoire de moi
On reconnaît dans la fraction du pain, le rite du partage de la matza lors du Seder pascal. (Etape 4 : Ya’has)
Il faut savoir que le premier nom de la liturgie eucharistique a été « la fraction du pain » (Ac 2, 42).
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Il faut remarquer que la formule précise que Jésus « dit la bénédiction ». Il ne s’agit pas de bénir le pain lui-
même (contrairement à la formule de notre prière eucharistique), mais de bénir Dieu en action de grâce
pour son action de salut. On reconnaît le Kiddoush, 1ère étape du Seder.
La parole « Ceci est mon corps », à laquelle Luc et Paul ajoutent « qui est pour vous », donnent le sens du
geste et, au-delà, de la Passion : il s’agit du don que Jésus fait de lui-même de sa personne, de sa vie.
La différence est plus sensible pour le vin :
Chez Mt et Mc, « Ceci est mon sang de l’Alliance », une formule parallèle à celle du pain, renvoie à Ex 24,8,
au rituel de l’Alliance au Sinaï : le sang des taureaux immolés est partagé : une moitié sur l’autel pour Dieu
et l’autre moitié répandue sur le peuple, scellant ainsi l’Alliance entre l’un et l’autre. La mort de Jésus opère
ainsi cette union entre Dieu et son peuple en lieu et place de l’ancien rite.
On remarquera que, dans le récit de l’Exode, ce sacrifice du sang est précédé de la réception de la Torah,
Parole de Dieu, laquelle appelle en réponse l’acte de foi du peuple et qu’il est suivi d’un geste communionnel.
On reconnaît la structure d’ensemble de la messe (liturgie de la Parole, liturgie eucharistique, communion).
Chez Lc et Paul, la formule est différente : « Cette coupe est la nouvelle Alliance dans mon sang ».
L’accent est mis sur la coupe. Quant à la nouvelle Alliance, elle renvoie à Jérémie 31, 31-34 que cite
intégralement l’épître aux Hébreux 8, 8-12 dans sa relecture de la mort de Jésus et la nouveauté que celle-
ci apporte par rapport à l’ancienne Alliance.
Quant à la formule de Luc : « versé pour vous », elle peut renvoyer au chant du Serviteur souffrant d’Isaïe,
surtout si on la complète par la citation du verset 37 « Il a été compté parmi les criminels » = Is 53,12.
On est donc ici devant un prophète qui donne sa vie pour le peuple auquel il est envoyé.
A l’issue de ce repas, Mt et Mc signalent le chant des psaumes : le Hallel qui termine le Seder.
Luc et Paul ajoutent l’ordre de réitération (« Faites ceci en mémoire de moi »), qui donne au récit sa valeur
liturgique. Ce que précisément notre liturgie a repris.
Conclusion
On a donc vu que notre liturgie eucharistique est issue de la liturgie juive sur plusieurs points :
La liturgie synagogale est à l’origine de la liturgie de la Parole, avec lecture des Ecritures et chant des
psaumes. Faut-il rappeler que ce sont les mêmes textes (pour la 1ère lecture et les psaumes)
Le Seder pascal à l’origine de la liturgie eucharistique proprement dite, comme sacrifice et mémorial.
L’essentiel de notre foi, le sommet de l’histoire du salut dont nous rendons grâce, c’est le mystère pascal
de la mort et de la résurrection du Christ. C’est de cela que nous faisons mémoire dans notre « Seder »
chrétien.
Si l’on voulait compléter sur les racines juives de la messe, il faudrait aussi évoquer les différents types de
repas que Jésus a pu faire tout au long de sa vie.
D’une manière générale la filiation liturgique entre le rituel juif et la célébration chrétienne est l’expression
de la filiation croyante entre nos histoires. Le Christ n’abolit pas l’ancienne Alliance, il l’accomplit.
Cette filiation s’exprime également dans la reprise dans le canon des Ecritures chrétiennes des Ecritures
juives (l’Ancien Testament).
Par la présence de ces racines juives se dit aussi quelque chose de l’incarnation. Dire que dans le Christ la
Parole de Dieu s’est faite chair suppose que l’on fasse nôtre cette Parole de Dieu, qui donne corps, réalité
humaine, sociale, culturelle, au Christ.
Une fois de plus se vérifie l’adage Lex orandi lex credendi.