Lecture linéaire 1 = Le pacte autobiographique page 7 à 9 jusqu’à « laisse-moi »
Introduction : " Je suis incapable de faire mon autobiographie" déclare N.
Sarraute en 1979 et en effet rien dans ses oeuvres précédentes n'annonce ce
changement de cap que représente Enfance publié en 1983. N. Sarraute précise en
outre « ou plutôt je ne les aime pas en tant que genre littéraire car ce qui ressort
pour moi, ce n'est pas la vie ou le caractère de l'écrivain mais ce qu'il veut montrer
de lui-même; cela me passionne toujours ce personnage qu'on projette au-dehors, je
crois qu'on ne peut pas parler très sincèrement de soi-même." Ce faisant, cependant,
N. Sarraute reconnaît que toute son oeuvre est autobiographique à partir du
moment où l'écriture se fait à travers des anecdotes vécues, ressenties,
expérimentées par l'écrivain. C'est pourquoi, le thème de l'enfance est omniprésent
dans ses écrits mais aussi que N. Sarraute crée la notion de "tropisme" pour
souligner combien son rapport à l'existence et à son écriture donc au monde est
engendré par le souvenir, fugace et éphémère ainsi que par la conversation et sous
conversation, c'est-à-dire ce réseau de non-dits que les personnes tissent
constamment avec elles-mêmes. Elle définit alors Enfance comme un amalgame de
souvenirs, le passé ne se présentant pas sous la forme d'un récit suivi mais bien de
façon fragmentaire et sujet aux émotions, aux sensations qu'il a produit et qui reste
inscrit dans l'inconscient ou la sensibilité de l'écrivain. L'extrait qui nous est proposé
est l'incipit d’Enfance. Mais qui dit incipit autobiographique suppose
immédiatement, comme l'a énoncé Philippe Lejeune dans son étude sur le genre,
pacte autobiographique. C'est pourquoi nous envisagerons comment l’incipit
suppose une nouvelle écriture et par voie de conséquence une nouvelle lecture de
l’autobiographie, c'est-à-dire aussi comment le tropisme est au service de l'écriture
du moi.
Lecture
I. L’originalité de l’incipit du pacte autobiographique :
Sarraute se prêtant à l’écriture autobiographique, innove tout en respectant,
dans un premier temps les conventions du genre. Le dialogue qu’elle crée, avec un
autre moi comme le prouve non seulement la disposition du texte matérialisée par
les tirets mais aussi la forme orale des discours, est innovant puisque Sarraute ne
commence pas par une narration mais respecte aussi certaines conventions : après
l’interrogation initiale marquée par le Tu qui indique la complicité entre les deux
instances d’énonciation et le « ça » il est indiqué à quoi renvoie ce « ça », forme
péjorative pour résumer l’entreprise autobiographique : « Evoquer tes souvenirs
d’enfance ». Autobiographie donc puisque cette dernière stipule le respect de
l’équation auteur = narrateur = personnage. Autobiographie aussi puisque les termes
« souvenirs » et « enfance » sont capitaux dans l’autobiographie. On constate en
outre, que Sarraute désire mettre en scène le dialogue qu’elle entretient avec elle-
même en utilisant les points de suspension qui traduisent ses difficultés et c’est
pourquoi aussi dans la phrase suivante elle emploie le « Comme » qui est équivalent
à « Combien » et recourt à la forme négative « tu ne les aimes pas » qui renchérit sur
le verbe « gêner ». Respect dès lors aussi de l’écriture autobiographique comme le
suggère la phrase suivante commençant par un « Mais » adversatif permettant de
cautionner la validité de l’expression « souvenirs d’enfance » qui est reprise, comme
forme d’insistance pas la suite et précédée du verbe « vouloir » qui indique le désir
fort de l’écrivain devenant autobiographe. L’oralité du verbe « tortiller » et de la
reprise du « ça » avec le présentatif « c’est » de « c’est bien ça. » peut se lire comme
une marque de sincérité et une invite pour le lecteur à comprendre la démarche de
l’auteur à la fois sous l’emprise de la volonté d’agir et sous les marques d’insistance
de l’autre Je qui veut faire parler, avouer le premier Je. Aucune narration donc pour
introduire le dialogue. Une plongée directe dans une conversation entre un JE et un
TU que le lecteur doit identifier peu à peu comme étant celui de l’auteur écrivant et
de son double. Le lecteur est donc invité à lire et à entendre les propos que se
tiennent ce JE et ce TU dans une structure qui s’apparente à ce propos à la structure
théâtrale que NS connaît pour l’avoir pratiquée. C’est pourquoi aussi, tout comme
cela est fréquent au théâtre, l’oeuvre commence in media res. Le lecteur est aussitôt,
par cette interrogation initiale, interpellé. Il est contraint lui aussi de s’interroger tant
cette première phrase est abrupte, brutale et relève du niveau de langue familier
avec l’emploi du “ça” et du verbe valise “faire”.
La réponse ne se fait pas attendre et est lapidaire : un simple « Oui » suivi de
verbe « pouvoir », verbe de volonté là encore mais une volonté niée comme le
traduit la négation « ne… rien » puis reprise du « ça » que le lecteur peut
parfaitement dès lors identifié et réponse qui s’achève par « je ne sais pas
pourquoi… » donc par une interrogation indirecte et permettant de relancer le
dialogue avec son double.
Par conséquent, l’originalité du pacte autobiographique tient aussi au fait que le JE
et le TU soient une seule et même personne présentée dans un dédoublement
scripturale apte à concrétiser le débat intérieur que vit l’écrivain, les doutes qui
l’assaillent, l’antagonisme ou la complexité des sentiments que NS éprouve en
prenant la décision d’écrire son autobiographie, doutes, hésitations qu’elle livre par
ce biais au lecteur, jouant sur la multiplication des points de vue et mettant en
oeuvre, dans le dialogue, la sous conversation donc tout ce qui vient à l’esprit et qui
est sélectionné avant d’être dit. C’est pourquoi, le dialogue permet de matérialiser la
difficulté d’écrire sur soi.
II. La situation de communication comme révélateur de la difficulté d’écrire
sur soi :
NS est âgée (83 ans ) donc à un âge où l’on peut se retourner sur son passé et
l’analyser pour comprendre ce qui dans son enfance, comme c’est le cas ici, a pu
engendrer l’individu que l’on est devenu. Ceci est d’ailleurs noté par : “ c’est peut-
être que tes forces déclinent ?” ou encore par l’interrogation : “ est-ce que ce ne
serait pas prendre ta retraite ? “ (retraite littéraire.) l’écriture autobiographique
étant en effet envisagé fréquemment comme une sorte de bilan ou d’apothéose.
L’incipit propose donc une justification de l’acte d’écriture. L’autobiographe
doit en effet expliquer ce qui a motivé l’écriture sur soi. C’est ce que fait NS en
faisant dialoguer les deux instances du discours, en faisant intervenir le TU qui ne
cesse d’insister : « Si, il faut se le demander ». Un Tu qui fait naître la vérité. C’est
dire que
si les deux voix sont complices, si elles émanent en réalité d’une seule personne, il
apparaît cependant aussitôt que ces voix s’opposent aussi de façon catégorique -
non seulement en ce qui concerne le sexe, la seconde voix étant comme le signalent
les deux adjectifs, “grandiloquent” et “outrecuidant”, mais aussi puisqu’elles
permettent ainsi à l’auteur de parfaire le pacte autobiographique, le JE répondant au
TU, le JE étant poussé dans ses retranchements et sommé de se justifier.
On peut ainsi remarquer que si le JE hésite, répond par la négative comme
dans “ Je n’y peux rien, je ne sais pas...”, ou encore : “ Je ne crois pas... Je ne le sens
pas.”, l’autre voix, le TU, contraint le JE à répondre et cela en utilisant différents
procédés. On relèvera notamment premièrement, l’hyperbole avec les répétitions de
“ça”, de “Evoquer tes souvenirs d’enfance”, de “mots” ou de l’adverbe “peut-être”
dans la seconde réplique, deuxièmement l’emploi de formules impliquant une
injonction comme dans l’expression : “Si, il faut se le demander(...)”, troisièmement
par le recours aux interrogations oratoires qui ponctuent le dialogue ( “Tu n’as
vraiment pas oublié comment c’était là-bas? “ interrogations grâce auxquelles le
lecteur apprend que NS se lance dans un projet d’écriture autobiographique alors
que NS âgée désire extirper du néant, par les mots, des souvenirs intimes, jamais
révélés et combien ce travail d’écriture du souvenir est ardu puisque “tout fluctue, se
transforme, s’échappe(...) “ et combien en se livrant à l’écriture sur soi, NS peut
tomber dans le piège du ““tout cuit””- expression de nouveau mise entre
parenthèses par le TU - c’est-à-dire dans des recettes à appliquer sans chercher à
innover tant le genre peut paraître codifié. Comment dès lors écrire son
autobiographie ?
Par conséquent, l’écriture autobiographique naît d’un désir de fixer des
souvenirs ou plutôt de travailler sur le souvenir et donc sur l’écriture du souvenir
comme le précise la phrase suivante : “ c’est encore tout vacillant, aucun mot écrit,
aucune parole ne l’ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement... hors
des mots.” avec dans cette citation la répétition volontaire du terme “mot” mais
aussi l’utilisation d’un réseau lexical renvoyant à la matière organique.
L’acte d’écriture est alors envisagé comme une naissance - naissance ou
renaissance de souvenirs, naissance d’une forme pour les faire vivre ... NS doit
ressusciter par le travail sur les mots des souvenirs anciens qui sans cette entreprise
de création mourraient à jamais. C’est pourquoi, on peut relever des termes comme
“limbes”, “palpite”, “encore vivant” opposés au verbe “disparaître”.
L’incipit indique par conséquent aussitôt au lecteur qu’Enfance n’a pas tant
pour but d’”évoquer (des) souvenirs d’enfance” que d’écrire sur, travailler le
souvenir. Il indique par conséquent tout comme incipit autobiographique une lecture
spécifique du texte en son entier. L’oeuvre est aussitôt placée sous le signe du MOT
et Enfance est avant tout une histoire de mots.
Cependant, NS hésite et, écrivain novateur, sans cesse à la recherche de
nouvelles formes, innove tout en se lançant dans une entreprise des plus classiques
désormais.
III. Vers une nouvelle écriture donc vers une nouvelle lecture de l’écriture
autobiographique :
Le double a une fonction essentielle donc. C’est lui qui comme l’énonce la fin
du passage va lancer l’écriture autobiographique et comme l’affirme le JE écrivant lui
qui par ses “objurgations, ses mises en gardes” fait “surgir” la forme nouvelle de
l’autobiographie, ce renouvellement de l’écriture donc de la lecture du texte
autobiographique tel qu’Enfance le propose.
Le double, en effet, dès sa première intervention, a souligné le mépris qu’il ressent
pour le genre autobiographique classique.
Ce que le double remet alors en cause est justement le fait que l’écrivain ne
puisse se détacher de la convention littéraire comme il le stipule dans ce même
passage avec : “ Mais justement, ce que je crains, cette fois, c’est que ça ne tremble
pas... pas assez... que ce soit fixé une fois pour toutes, du “ tout cuit “, donné
d’avance...” passage où la redondance est significative et où, par conséquent aussi
chaque mot compte avec
- l’opposition placé en tête de phrase,
- le verbe de crainte,
- les expressions “fixé une fois pour toutes” et “donné d’avance” mais aussi
“cette fois” qui impliquent de la part du double la peur que NS se coule dans une
forme sans la renouveler, incapable de s’en détacher pour créer.
Ce faisant, cependant, par l’intermédiaire du double, NS précise ce que sera
Enfance. Non pas donc une autobiographie relatant l’existence de l’écrivain dans sa
totalité mais bien un pan circonscrit aux premières années de sa vie. Cette
information permet alors de voir combien l’écrivain prend des libertés avec le genre
autobiographique comme l’indique en outre l’emploi du titre sans déterminant. Il ne
s’agit donc pas, paradoxalement, de situer au premier plan l’écrivain comme l’aurait
fait par exemple un titre tel que Mon Enfance. NS revendique de la sorte son
appartenance au Nouveau Roman comme elle le fait aussi en utilisant un JE et un TU,
procédé qui gomme quelque peu le statut de personnage du narrateur-
autobiographe et si, comme elle le dit dans une entrevue, elle n’a pas utilisé le Il ou
le ELLE - absolument impossible car contraire au genre de l’autobiographie -, cet
emploi d’un JE confronté à un TU s’en rapproche cependant occultant en effet en
partie l’identité de ceux qui se cachent dessous.
C’est pourquoi aussi, nous pouvons envisager le pacte autobiographique d’Enfance
comme une somme de refus que nous avons souligné en traitant de tout ce qui
renvoie à la vieillesse de l’autrice.
Les précisions apportées par le double permettent d’autre part au JE
d’attaquer à son tour pour exprimer dès lors de manière plus assurée ce que
l’écrivain refuse et notamment tout ce qui englobe l’expression : ““Tout cuit””.
Au lecteur alors, à partir du moment où rien n’est dit explicitement, où tout
se formule sur le mode de la conversation, sous conversation, de déduire par une
recherche sur le sens des mots et leur agencement, répétition ce que ne veut pas
faire l’écrivain, ce que sera Enfance et ce qui doit dicter la lecture active du lecteur.
Ainsi, si l’on envisage l’intervention du JE commençant par : “ Rassure-toi
pour ce qui est d’être donné...(...)” jusqu’à “(...) laisse-moi...”, on constate que NS ne
veut pas faire du ““Tout cuit”” lorsqu’elle écrit que l’oeuvre est encore à construire
dans sa globalité comme le traduit le mot “tout” devant l’adjectif “vacillant” mais
aussi par la construction énumérative de forme négative qui suit : “ aucun mot écrit,
aucune parole ne l’ont encore touché...(...)”. Rien n’est donc encore né, encore
produit, encore construit. Tout est à faire, à inventer. Et ce constat rend compte d’un
autre refus : le refus de la création d’un récit nécessairement chronologique où tout
s’articule parfaitement sans impression de béance temporelle.
Enfance sera un ensemble de “petits bouts de quelque chose d’encore
vivant”. C’est pourquoi aussi, NS n’écrit pas, comme c’est fréquemment le cas pour
se justifier, pour se révéler aux autres, pour mieux se comprendre. Son désir est d’un
autre ordre. Il s’agit pour elle d’éterniser à jamais des souvenirs : “ je voudrais avant
qu’ils disparaissent... laisse-moi...”
Impossible alors pour le lecteur de concevoir Enfance comme une sorte de
bilan de l’existence de l’auteur - le titre à lui seul interdit une telle lecture- mais
impossible aussi d’appréhender Enfance dans sa forme structurelle classique avec un
début et une fin précis, avec un déroulement marqué par des connecteurs spatio-
temporels.
Par conséquent, dès l’incipit, Enfance se lit davantage comme une histoire de
mots, un travail sur les mots porteurs de souvenirs et de sensations, sur une forme à
inventer, une expérimentation à partir d’un genre codifié. Dès lors, le tropisme est
véritablement au service de l’autobiographie.
Incapable de résister au sentiment d’”Evoquer ses souvenirs d’enfance”,
l’auteur décide de se livrer à un nouvel exercice de narration afin de retrouver des
souvenirs et les sensations, sentiments qui leur sont associés.
C’est pourquoi aussi, à la fin du passage, obéissant à son désir, le JE emploie
des expressions telles que “ c’est de toi que me vient l’impulsion(...)”, “ tu me
pousses” ou “tu m’y plonges”, NS ayant désormais décidé de ne plus hésiter et ayant
donné une forme littéraire mais aussi une visée à l’écriture du moi grâce à cet
échange d’arguments. NS va dès lors donner une forme à l’”informe” et aller
chercher “quelque part dans les limbes...” “ce qui tremblote”, le double ayant par
ses remarques exacerbé le désir de “plonger” dans le souvenir donc de travailler sur
la mémoire et de lui prêter une forme littéraire.
Et il s’agit bien d’envisager la création comme une nécessité, une sorte de
hantise, une plongée dans cet autre monde, celui des sentiments qui prennent corps
grâce aux mots et de construire une oeuvre qui obéira aux sens, c’est-à-dire de
laisser renaître le souvenir et de l’évoquer sous le signe du tropisme.
La structure de l’autobiographie, à l’image de cet incipit, ne pourra alors
qu’être fragmentaire de même que l’est la mémoire qui repose sur des impressions,
des sentiments et mettra en exergue, par les mots, l’importance du psychisme qui
modèle le souvenir, le métamorphose comme il est noté par le double lorsqu’il
énonce que “tut là-bas fluctue, se transforme, s’échappe...” pour définir la création
mais que l’on peut entendre aussi comme une définition du processus de création
propre à l’écriture du moi telle que NS la conçoit.
Conclusion :
Comme l’indique immédiatement l’incipit d’Enfance, l’histoire que raconte
cette autobiographie est avant tout une histoire de mots et de sensations,
sentiments nés de souvenirs dans lesquels l’auteur plonge et qu’elle doit ressusciter.
L’oeuvre naît donc d’un désir de s’immerger dans le souvenir et de le faire revivre,
resurgir grâce aux mots. Mais l’incipit présente en outre une écriture
autobiographique innovante puisque tout en respectant la convention du pacte
autobiographique, il induit une forme, il dit les hésitations, les craintes de se livrer au
genre autobiographique et induit une lecture de l’oeuvre soumise à la mémoire de
l’écrivain. Et si la mémoire est par essence fragmentaire et qu’elle se livre en
“lambeaux, les soixante-dix moments dont est composé Enfance correspondront très
souvent à une parole prononcée dans le passé - structure qui fait ressortir encore
plus nettement le caractère détaché de chacun de ces épisodes qui, pour être
globalement chronologique, ne s’enchaînent pas cependant sous forme de récit
contrairement aux autobiographies classiques telles que Tanguy de del Castillo par
exemple.