PP 027 0093
PP 027 0093
Résumé : À partir d’un constat relatif aux pratiques sociales défiant les interdits
ou à tout le moins les valeurs socioculturelles en Afrique subsaharienne, nous
avons identifié dans la société camerounaise une recrudescence de la pros-
titution. Ce phénomène a essaimé des principaux centres urbains de nombre
de pays du continent. Et ce, au mépris de ce qu’en dit le législateur et au grand
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
1
E-mail : lrkemayou@[Link]. Docteur en sciences sociales appliquées, option sociologie écono-
mique, Département de Communication, Université de Douala, Cameroun.
2
E-mail : gueboutf@[Link]. Doctorant en sociologie économique, Département de Sociolo-
gie, Université de Douala, Cameroun.
3
E-mail : mariesophiemadiba@[Link]. Doctorante en communication sociale et médiatique,
Département de Communication, Université de Douala, Cameroun.
DOI: 10.3917/pp.027.0093 93
qu’au laxisme des pouvoirs publics et à l’influence de réseaux relationnels
et autres protecteurs qui tirent grand profit de cette activité. Nonobstant les
efforts dont les acteurs de la prostitution font montre pour contourner les nor-
mes sociales, ils ne sont pas moins perçus comme une menace sur l’intégrité
des mœurs locales, tant les conditions de vie des prostituées ne s’améliorent
pas ; tout au plus survivent-elles à peine en pratiquant ce métier.
1. Introduction
94
dans les principales artères des villes du Cameroun, ne serait-elle pas la preuve
que les représentations de la société vis-à-vis de la prostitution et de ses
acteurs ont évolué ?(3) Pour tenter de répondre à ces interrogations, les hypo-
thèses suivantes sont retenues : la pratique de la prostitution se pose comme
une tentative de survie au plan socioéconomique pour les laissés-pour-compte
de l’économie formelle (1). Le délitement des liens sociaux avec pour corollaire
la perte des repères culturels des principaux acteurs du système en a changé
leur perception de la prostitution (2). Par sa vitalité, la pratique de la prostitution
passe pour être non plus une déviance, mais une activité marchande « nor-
male » 6 dans la représentation des acteurs (3).
L’objectif de la présente réflexion consiste pour l’essentiel à mettre en exer-
gue, d’une part, les motivations des acteurs de ce système, d’autre part, le
sens que ces derniers ont de cette activité aux fins de suggérer des postu-
res pouvant contribuer à la réfréner un tant soit peu. Nos données d’obser-
vation nous ont permis d’appréhender le comportement des acteurs opérant
à visage découvert dans plusieurs quartiers de la ville de Douala. Aussi, le
phénomène est-il ici analysé dans une optique pluridisciplinaire mobilisant la
sociologie économique, l’anthropologie culturelle, les sciences de l’informa-
tion et de la communication. Les perspectives théoriques convoquées étant la
théorie dynamiste et celle de l’analyse stratégique. Le recours à la première
afin de proposer une analyse diachronique du phénomène prostitutionnel. La
seconde nous permettant d’indiquer, d’une part, les rationalités à l’œuvre dans
les logiques des acteurs de la prostitution et, d’autre part, les stratégies prises
individuellement ou collectivement relevant soit de la compétition, soit de la
coopération aux fins de réguler leur activité.
Au plan méthodologique, nous avons eu recours à l’ethnométhodologie en
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
6
Au sens durkheimien du terme.
7
Douala, ville portuaire de plus de trois millions d’habitants, située sur le littoral camerounais, est
pour des raisons économiques de la part des uns et politiques de la part des autres, le point de
convergence des migrations interne et externe. Un exode rural massif a dépeuplé l’arrière-pays à
son profit tandis que réfugiés économiques ou politiques et autres déplacés de guerre de la sous-
région Afrique centrale et même au-delà en ont fait leur destination. Nombre de prostituées qui
« travaillent » dans cette ville sont issues de cette migration.
95
de la coiffure, du maquillage. Extravagante, elle porte des vernis aux couleurs
variées, des fards très perceptibles aux yeux, des rouges à lèvres brillants et
vifs, des coiffures sans tresses, cheveux taillés ou courts, traités et teintés en
mono ou multi-couleurs. Malgré ces signes distinctifs, rares sont les prostituées
qui se reconnaissent comme telles, seuls les initiés peuvent décoder leur accou-
trement sexy conçu aux fins d’attirer la convoitise des yeux et des sens 8. Nous
avons répertorié consécutivement à nos observations de terrain, deux grands
types de prostitution, prenant cependant des formes différentes au regard du
niveau d’éducation et des origines sociales de ses acteurs diversement appelés
dans le langage populaire : mami-nianga, waka-waka, akwara-woman...
8
Aux tendances suivantes : DVD, VCD, DCD signifiant respectivement, dans le jargon local : Dos
et Ventre Dehors, Ventre et Cul Dehors, Dos et Cul Dehors.
9
Ces codes verbaux ou non verbaux et ces termes du marché sont tacitement convenus par les
prescriptions suivantes :
- ne jamais marchander avec deux prostituées à la fois ;
- éviter les attouchements intempestifs ;
- payer le service avant consommation en prévoyant à l’avance le montant exact de la somme arrê-
tée d’accord partie afin d’éviter une perte de temps pour faire la monnaie à moins de consommer
un service sexuel supplémentaire en payant bien sûr le prix correspondant ;
- pas de remboursement prévu sous quelque motif que ce soit…
- ne pas envisager de rapport sexuel de plus de 15 minutes…
10
Il n’y a pour ainsi dire pas de quartiers de Douala qui ne disposent de ces hauts lieux de prostitu-
tion : les plus célèbres étant les rues de la joie de Deido, Bali, PK10, Petit coin de plaisir de PK11,
le marché mondial de Ndokoti, Monaco à Bepanda, Mabanda et Marché mondial à Bonabéri, Non
glacé de New-Town et les internationales de l’Aéroport, le carrefour J’ai raté ma vie et Elf-axe lourd
de Village, en passant par les quartiers huppés que sont Akwa, Bonapriso, Bonanjo…
11
Dans les centres urbains comme Douala, notamment à Akwa, Bonapriso, Bonanjo et dans les
quartiers comme Deido, Bépanda, Cité Cicam, les rez-de-chaussée des arrière-cours des immeu-
bles aux alentours de ces lieux de loisirs sont loués de nuit aux prostituées.
96
- La prostitution dans les bars, cafés et snacks : apanage de jeunes gens
et jeunes filles « branchés » 12 dont un nombre important d’entre eux, très occi-
dentalisés, s’abreuvent des dernières nouveautés à la mode de Paris, Londres
et New York. En marge de ceux-ci, il y en a d’autres de condition modeste et
d’un niveau d’instruction approximatif qui écument ces mêmes lieux dans les
quartiers précaires 13 de la ville de Douala.
Ce n’est pas une lapalissade que d’affirmer que tout phénomène social,
quel qu’il soit, n’apparaît pas ex nihilo dans un environnement et qu’il est le
12
Des jeunes gens âgés de 14 à 25 ans, hétéro et/ou homosexuels sont ici particulièrement les
plus concernés par ce type de prostitution très courue car vêtus tels des stars d’Hollywood et
reflétant une légèreté caractérisée par l’insouciance d’une jeunesse désemparée, apparaissent
comme des proies faciles et très peu exigeantes financièrement.
13
Au nombre de ceux-ci, New Bell, Bépanda, Mabanda-Bonabéri, Elf axe lourd, Village, et la liste
n’est pas exhaustive.
14
Quelques-unes nous ont déclaré que, bien souvent, des clients leur proposent que la sieste se
fasse dans leur bureau.
15
Sont davantage concernées par ce type de prostitution les scolaires, étudiants, étudiantes et
les femmes mariées, qui se présentent dans les directions des entreprises ou des administrations
(carte de visite en main) pour rencontrer le patron avec qui parfois un rendez-vous n’a pas été
convenu à l’avance. Cet espace de temps imparti pour la pause est ainsi mis à profit pour cette
activité prostitutionnelle.
16
Une ampoule rouge à leurs entrées est un signe d’identification visuelle et la caractéristique
indicatrice d’un lieu de prostitution.
97
produit des contingences à la fois humaine, structurelle et/ou conjoncturelle.
Ainsi, pour comprendre le phénomène de la prostitution dans la ville de Douala,
il nous a semblé judicieux de nous interroger relativement aux facteurs qui l’ont
sinon déterminé, ou à tout le moins induit. L’examen des typologies présentées
ci-dessus montre qu’outre les « dynamiques du dehors », celles « du dedans »
au sens de Georges Balandier peuvent nous permettre d’en rendre objective-
ment compte. Le contact des peuples africains avec l’Occident via la coloni-
sation a certes modifié considérablement les structures sociales et mentales,
même si des facteurs endogènes ne sont pas à négliger en cette affaire.
Consécutivement à la colonisation, un certain nombre de cassures ont
été observées dans l’organisation sociale des communautés locales. La divi-
sion du travail a favorisé l’apparition de nouveaux statuts, donc de nouveaux
rapports aux normes jusque-là dominantes. Les instances de socialisation
que sont l’école et la religion à l’occidentale ont induit de nouvelles règles de
conduite parfois diamétralement opposées à celles ayant cours culturellement
au plan local. La constitution des États sous leur rapport à la territorialité et
les peuples s’est faite au mépris de leur identité sociale commune, au profit
d’ensembles qui n’ont pas toujours conscience de leur existence collective. La
réplique sans discernement aucun, d’institutions (sociale, politique, économi-
que, etc.) n’ayant, pour ainsi dire, aucune prise en regard des valeurs sociocul-
turelles locales, a alors conféré aux locaux un nouveau cadre de référence qui
aura pour effet d’en déformer les représentations sociales.
Le phénomène prostitutionnel s’est accentué avec ce qu’aujourd’hui l’on
nomme la mondialisation. À travers les technologies de l’information et de la
communication 17 qui ont brisé les frontières et autres barrières, permettant de
mettre en contact les peuples et leurs cultures, nonobstant la distance et l’es-
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
17
Il s’agit notamment du téléphone portable, d’Internet et des réseaux sociaux.
18
À travers certains réseaux sociaux, la prostitution trouve ainsi un terrain de déploiement de la
prostitution se développant à l’intérieur de frontières nationales et transfrontalières vers l’Europe
(France, Suisse, Italie, Allemagne…).
19
Du point de vue de l’anthropologie culturelle, la femme a joué dans les sociétés locales ancien-
nes un rôle prépondérant dans la socialisation de l’enfant. À l’heure actuelle, elle semble n’avoir
plus suffisamment de ressorts socioculturels pour faire face aux exigences nouvelles en cette
matière, notamment en raison de la complexité engendrée par les mutations survenues et ayant
eu pour conséquence une perte de repères à tous les niveaux de la société.
98
3.1. Dynamique de la prostitution entre valeurs socioculturelles
et contraintes socioéconomiques
20
Ces instances de socialisation étant aux plans micro la famille, au plan méso l’école et au plan
macro-social la société.
21
Cahiers internationaux de sociologie, vol. 20, janvier-juin 1956, pp. 30-44 (Paris, Presses uni-
versitaires de France), sous le titre « Déséquilibres socioculturels et modernisation des pays sous-
développés ».
22
Nous devrions plutôt parler de rurbanisation au regard du non-respect, observé par nous, des
normes urbanistiques caractéristiques de l’urbain.
23
Des habitats modernes de type européen et de haut standing aux habitats spontanés de type
rural, en passant par les moyens standings caractérisés par les anciens habitats datant de l’épo-
que coloniale ou des lendemains des années 1960.
24
Très rarement les routes y sont recouvertes de bitume ou même simplement carrossables. Les
adductions d’eau et l’électricité, quand elles existent, sont sujets aux coupures intempestives et
autres délestages. L’éclairage public est quasi inexistant.
99
là où de telles attentions des pouvoirs publics n’existent pas, on a affaire à tou-
tes sortes de constructions anarchiques faites avec désinvolture et au mépris
de toutes les normes établies. Les populations se construisent alors des habi-
tations sans tenir compte ni de la topographie des sites, ni des contraintes
relatives à la circulation des eaux usées ou même des hommes 25.
Il convient aussi de noter que les quartiers de la ville tendant de moins
en moins à être mono-ethniques, les brassages de populations d’origines
culturelles diverses ne permettent plus une socialisation fondée sur un socle
socioculturel unique. Il s’ensuit donc, dans un tel contexte, que l’éducation des
jeunes ne se fait plus sur une base communautaire : les familles à la recherche
de leur pitance journalière abandonnent leurs maisons de jour comme de nuit
et constatent, impuissantes, une détérioration de leur autorité parentale sur
leur progéniture, la rue prenant ainsi le relais de leur « socialisation ».
La forte activité touristique de la capitale économique en fait un haut lieu de la
prostitution. Le Cameroun n’a pas vocation dans sa politique touristique de pré-
senter une offre de tourisme sexuel, comme certains autres pays de la planète 26.
Il est donc difficile d’apprécier la part de l’activité prostitutionnelle dans son PIB.
Néanmoins, force est de constater que cette autre donne de la civilisation des loi-
sirs aura favorisé, dans ce pays africain, une rupture d’avec les valeurs anciennes
relatives au rapport à la prostitution, qui s’observe plus particulièrement depuis
les années 1990. Ceci s’explique en partie par les facteurs suivants :
––un exode rural plus massif encore, consécutif aux doutes relativement au
développement de l’agriculture et sa capacité à affranchir la jeunesse de
la misère ;
––des économies exsangues et une crise de l’autorité étatique ;
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
100
les jeunes filles qui sont la plupart du temps ignorantes de la chose sexuelle,
du planning familial et tombent facilement dans le piège de l’argent facile. Elles
font l’amour avec plusieurs personnes et sans préservatifs à la fois dans le but
de gagner quelques subsides pour survivre. Les filles-mères pour assurer la
nutrition de leur gosse et surtout dans le but de gagner plus d’argent encore se
retrouvent très nombreuses dans la prostitution 28. »
En fonction de l’espace et du temps, le coût de la prestation sexuelle à
Douala varie au regard des représentations locales que s’en font leurs acteurs :
les prostituées d’Akwa ou de Bonanjo 29 se situent en haut de l’échelle des coûts
de leur prestation, qui varient entre 5000 francs CFA 30 et 50 000 francs CFA.
Elles pratiquent la prostitution de luxe et, dans une certaine mesure, la prostitu-
tion migrante (certaines ne sont ni économiquement ni intellectuellement pau-
vres). Moins valorisées, les prostituées de Ndokoti, Bepanda, Mabanda, Elf
Axe lourd 31, se situant quant à elles au bas de l’échelle, excellent dans la prosti-
tution du poteau, celle des rez-de-chaussée et la prostitution des bars et cafés,
avec des coûts de prestation variant entre 1500 francs CFA (parfois moins) à
5000 francs CFA. Il s’agit, pour la plupart, de jeunes filles très pauvres, moins
chèrement vêtues, dont l’âge est compris entre 14 et 25 ans. Nombre d’entre
elles sont soit des débutantes en formation dont un nombre considérable d’étu-
diantes, soit des femmes pauvres et plus âgées (35 à 45 ans). Elles ont pour
principaux clients les hommes de tous âges, plus souvent des adultes.
Suivant les prix pratiqués 32 sur ce marché du sexe, force est de consta-
ter qu’en définitive en regard des problématiques de santé publique 33 et de
28
Propos recueillis auprès d’une responsable des Affaires sociales de la ville de Douala.
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
101
développement économique, la prostitution, si elle est un fléau, n’est ni plus
ni moins dans ce contexte qu’une prostitution de subsistance pour une très
grande partie de ses acteurs. Il ne s’agit donc pas d’une activité génératrice de
revenus significatifs pour les économies locales, régionales et nationales, les
rapports gains économiques/coûts sociaux étant désastreux, quoiqu’au plan
des représentations sociales les acteurs en viennent souvent à être reconnus
par les familles précaires, comme pourvoyeurs de revenus.
34
Judith a 13 ans quand elle arrive à Douala en provenance de son Ouest natal. Après avoir été au
service de l’amie de sa tante, qui est tenancière d’une gargote, pendant trois ans sans salaire, elle
entre en prostitution par le biais d’un petit commerce à la criée de vente d’oranges.
102
de Pamela 35 sont évocateurs de ce construit de liens sociaux dans le milieu
prostitutionnel :
« Je suis venue dans la rue pour me chercher car c’est dur partout dehors.
Compte tenu de mes relations dans la ville, je peux aller n’importe où et m’im-
poser… Ici, on ne peut plus rien me faire, même pas à d’autres wakas de mes
relations parce que moi, je touche directement les gens hauts placés, j’ai
même des sœurs et copines wakas qui font le business à Mbeng 36. Quand une
de nous veut aller continuer là-bas, nous la formons ; allant même jusqu’à lui
montrer les tuyaux pour les formalités de visa. Nous la coachons afin de la met-
tre à l’aise avant qu’elle n’aille bien se battre et s’en sortir à l’étranger. À notre
niveau ici, à moins qu’une d’entre nous soit particulièrement très mauvaise, on
ne peut pas la voir dans un problème et la laisser tomber ; même si nous ne
connaissons pas bien la personne, chacun va utiliser ses relations pour l’aider
à s’en sortir. Nous nous supportons toujours d’abord et réglons nos problèmes
après : même avec celles qui nous arrachent les clients pour qu’elles compren-
nent que ce sont nos relations qui peuvent nous sauver… »
C’est que l’appartenance à la corporation requiert une solidarité indéfec-
tible en dehors de laquelle il est difficile de contourner le système répressif en
vigueur ainsi que l’attestent ces autres propos d’Amélie 37 :
« Nous constituons vraiment une famille. Nous discutons de tous les pro-
blèmes de notre métier. Personne ne vient à la prostitution la nuit, se privant de
sommeil dans le froid pour s’amuser ou pour blaguer ; nous y venons pour cher-
cher à nous débrouiller même comme il y a toujours les casse-pieds… ; mais
nous n’avons plus peur parce que même le préfet sait ce que nous faisons ici.
Il fait souvent en personne des descentes ici… il envoie aussi parfois ses gens
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
103
ses divers acteurs se déployant paradoxalement au vu et au su de toutes les
autorités publiques, de l’avis de bien de magistrats, c’est parce que :
« L’administration de la preuve est la base du droit et la prostitution n’est pas
juridiquement facile à apprécier… Malgré le fait que nul n’est censé ignorer la loi,
depuis près de dix années, plongées dans une extrême pauvreté, plusieurs de
nos sœurs s’adonnent en toute impunité à ce terrible fléau… Il faut réellement
une sensibilisation sur la loi et une collaboration efficace avec la justice préven-
tive car il s’agit là d’une situation qui non seulement ternit l’image de la femme et
de toute la société, mais aussi celle des pouvoirs publics jugés laxistes 39. »
Difficile alors d’opter d’un côté pour le « droit de se prostituer » avec la loi de
l’Habeas Corpus – au nom des libertés individuelles, protégeant un précepte
qui porte atteinte à la probité physique et psychologique de milliers de citoyens
–, et de l’autre, la protection des prostituées contre toute forme d’exploitation
sexuelle, en luttant contre la prostitution. La question relative aux normes/
valeurs, analysée sous le rapport des mutations socioéconomiques évoquées
ci-dessus, laisse apparaître une impuissance des pouvoirs publics à lutter effi-
cacement contre la prostitution, notamment en cette ère dite de la mondialisa-
tion. D’où ces propos de Rachidou 40, que nous reprenons ici à notre compte :
« Se conjugue à cela la culture qui est de plus en plus hyper-sexualisée (au
profit du “divertissement” masculin) ; alors, une “carrière” dans la prostitution et
la pornographie apparaît même comme étant glamour. Le recrutement pour ces
industries s’en trouve facilité. C’est l’un des effets notables, mais souvent passés
sous silence, de la banalisation des industries du sexe à l’échelle mondiale. »
En effet, les médias, en l’occurrence ici la presse-magazine, la télévision,
notamment par câble, contribuent également à l’épanouissement de la pros-
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
104
plus en plus de femmes refusent d’entrer dans des fantasmes masculins qui
leur portent préjudice, certains hommes se tournent volontiers vers les prosti-
tuées et les enfants. Avec ces derniers, pas de partage, de négociation ou de
compromis. [...] À l’ère de l’individualisme et de la crise du couple, les jeunes
représentent pour beaucoup d’adultes les substituts affectifs et sexuels à des
relations égalitaires forcément exigeantes. Ce n’est peut-être pas un hasard si
la sexualité devient plus que jamais un bien à consommer lorsque les rapports
hommes-femmes, en particulier les rapports amoureux, exigent des remises
en question profondes, parfois déchirantes. La prostitution, elle, sécurise les
hommes dans leurs stéréotypes traditionnels. Comme si rien autour d’eux
n’avait changé. »
Des dispositifs juridiques, certes, interdisent la pratique de la prostitution
au Cameroun, mais rares sont les cas en délibéré ou de condamnations au
motif de prostitution, nonobstant la panoplie des sanctions prévues. C’est ainsi
que la prostitution tolérée et faute d’avoir été légalisée a, dans les faits, comme
une légitimité sociale. La prostitution dans les villes du Cameroun avec Douala
en tête semble ne plus déroger à la norme : il faut bien, avons-nous souvent
entendu, que « les gens se débrouillent pour survivre ». C’est ainsi qu’on
retrouve parmi les prostituées, outre les élèves et étudiantes d’universités et
de grandes écoles, des femmes mariées 42, confrontées qu’elles sont disent-
elles aux vicissitudes de la vie…
En dépit des représentations sociales que la société a de la prostitution,
ses principaux acteurs, qui se recrutent dans toutes les couches sociales, l’in-
tériorisent parce qu’ils y trouvent sûrement diverses satisfactions. Il nous est
apparu que, dans ces marchés du sexe, au-delà de ce qui se donne à voir
comme des échanges de nature économique, les parties prenantes réussis-
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
42
Ces dernières sortent de leurs quartiers parfois avec la complicité de leurs époux en chômage,
pour aller se prostituer de jour pour les unes et de nuit pour d’autres, afin de subvenir aux besoins
domestiques et ainsi pallier la défaillance financière et/ou sexuelle de l’homme au foyer.
105
4.1. Des facteurs d’entrée en prostitution…
43
Activités champêtres, vendeuses/revendeuses de toutes sortes de produits au marché, call-
boxeuses (gérantes de petites structures informelles offrant des services téléphoniques)…
106
construit une identité bâtie sur une conscience collective, socialement distincte
des autres entités socioprofessionnelles. Bien qu’illégale, l’activité prostitution-
nelle est génératrice de revenus pour autant qu’elle consiste en un commerce
s’inscrivant, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, dans une sphère
à la fois politique, économique et sociale. Économique, car les prostituées en
se servant de leur activité comme un moyen de subsistance, voire de survie,
participent à l’activité économique. Cependant, la prostitution n’est pas recon-
nue légalement comme un métier par la société en raison de son rapport au
respect de la personne humaine :
« En réduisant les femmes à une marchandise susceptible d’être achetée,
vendue, louée, appropriée, échangée ou acquise, la prostitution affecte les
femmes en tant que groupe. Elle renforce l’équation archaïque entre femme et
sexe, réduisant les femmes à une humanité moindre et contribuant à les main-
tenir dans un statut inférieur 44. »
Les congruences contextuelles en font néanmoins un phénomène légitimé
socialement et donc politiquement aussi ; même si sa pratique est qualifiée par
les pouvoirs publics de désordre social. Le champ de la prostitution, au sens de
Pierre Bourdieu en tentant par ses lois tacites à rendre un service à la société,
se trouve fortement influencé et manipulé par les acteurs des réseaux à la fois
internes et des forces externes.
107
inscrit les acteurs de la prostitution dans le sillage des sociologies individualis-
tes et utilitaristes. Si les intérêts et les ambitions personnelles ouvrent la voie
à la compétition, il y a lieu de relever que tout se fait alors dans le strict respect
du collectif et le lien social est toujours sauvegardé : les boutades, quolibets,
dénigrements, diffamations, basses manœuvres observés à l’approche de
clients potentiels ne trahissent en rien les connivences qui apparaissent par
ailleurs quand leurs intérêts collectifs sont menacés. Il en est de même des
pratiques mystico-magiques ayant souvent cours dans le milieu dans l’optique
pour chaque prostituée de rentabiliser son activité. Et Hermione 46 d’indiquer à
ce sujet :
« Il est urgent de bien se préparer pour attirer les clients. [...] Il y a les clients
qui donnent la “poisse” et le “ndoutou” 47. Si on ne se protège pas contre ça,
c’est qu’on va au-devant de graves dangers. [...] C’est pour cela qu’en consul-
tant mon marabout pour m’attirer le plus grand nombre de clients, je n’oublie
jamais de lui demander de m’exorciser en sorte qu’un client ne puisse laisser
son ndoutou sur moi. [...] Il y a aussi le fait que certaines de nos collègues
vont vers les marabouts pour bloquer la chance des autres. [...] C’est pour cela
qu’après tout on ne doit pas aussi se passer de la prière. »
Ces propos font implicitement référence à l’esprit de compétition qui conduit
les prostituées à recourir aux marabouts pour, sinon se fidéliser leur clientèle,
du moins prospérer en accroissant leurs gains, ou encore se protéger contre
les mauvais sorts 48. Voilà qui nous introduit au cœur de la rationalité à l’œuvre
dans les logiques d’acteur des prostituées, indépendamment du type de pros-
titution pratiquée. Dans le luxe ou dans la misère, avec ou sans contraintes
physiques, les conditions qui entourent leur activité n’en changent fondamen-
talement pas la nature et encore moins leurs effets sur le plan socio-sanitaire.
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
46
Hermione, rencontrée et interrogée dans le quartier Bepanda-Monaco, âgée de 34 ans, est di-
vorcée depuis six ans et s’est lancée depuis lors dans la prostitution afin de subvenir à ses besoins
et à ceux de ses trois enfants.
47
C’est une autre façon de faire allusion au mauvais sort.
48
Les bagues, colliers, cauris et autres parfums qu’elles portent, qui leur ont été donnés par les
marabouts consultés, sont supposés atteindre leurs fins, en constituant un écran contre la mau-
vaise fortune nommée dans les propos ci-dessus : poisse, ndoutou.
108
dehors, c’est pour chercher à nous en sortir par tous les moyens et trouver des
solutions à nos problèmes personnels 49. »
Ces propos forts évocateurs de l’acteur rationnel symbolisent bien évidem-
ment qu’à côté des bons rapports il y en a d’autres plus structurants qui sont
sans doute liés à la nature concurrentielle des intérêts subjectifs qui se téles-
copent.
5. Conclusion
49
Khadîdja, âgée de 35 ans, est prostituée à Akwa depuis une dizaine d’années. Elle loue un
appartement dans ce quartier commercial de la ville, possède une voiture et de nombreux bijoux
en or.
50
Massé R., Éthique et santé publique : enjeux, valeurs et normativité. Québec, Presses de l’Uni-
versité Laval, 2003.
109
la perception sociale de la prostitution en ne l’envisageant plus comme une
pathologie, mais en la considérant sous le rapport du système social qui la
produit, ce qui serait la voie de sa régulation faute de la circonvenir, faute de
pouvoir en venir à bout.
Bibliographie
Balandier G. (1971). Sens et puissance : les dynamiques sociales. Paris, Nathan.
Becker H. S. (1985). Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Paris, Métailié.
Becker H. S. (2009). Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences
sociales. Paris, La Découverte.
Boudon R. (1984). La place du désordre. Critique des théories du changement social.
Paris, PUF.
Cahiers internationaux de sociologie, « Déséquilibres socioculturels et modernisation des
pays sous-développés », vol. 20, janvier-juin 1956, pp. 30-44. Paris : Presses universitaires
de France.
Crozier M. & Friedberg E. (1982). L’acteur et le système. Paris, Seuil.
Deschamps C. (2006). Le sexe et l’argent des trottoirs. Paris, Hachette Littératures.
Durkheim É. (1988). Les règles de la méthode sociologique. Paris, Champs-Flamma-
rion.
Friedberg E. (1993). Le pouvoir et la règle. Paris, Seuil.
Goffman E. (1973). « La représentation frauduleuse », in La mise en scène de la vie
quotidienne. Paris, Minuit.
Goffman E. (1974). Les rites d’interaction. Paris, Éditions de Minuit.
Kamdem E. (2001). « Circulation monétaire et construction du lien social en milieu africain :
une modalité d’adaptation créative à la mondialisation », Revue Tiers Monde, tome XLII,
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 27/12/2023 sur [Link] (IP: [Link])
110