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Pratique de la prostitution : regards croisés entre

régulation socioéconomique et rejet des normes


Louis Roger Kemayou, François Guebou Tadjuidje, Marie Sophie Madiba
Dans Pensée plurielle 2011/2 (n° 27) , pages 93 à 110
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 1376-0963
ISBN 9782804165208
DOI 10.3917/pp.027.0093
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précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
Pratique de la prostitution :
regards croisés entre régulation
socioéconomique et rejet des normes
Louis Roger Kemayou  1, François Guebou Tadjuidje  2
et Marie Sophie Madiba  3

Résumé : À partir d’un constat relatif aux pratiques sociales défiant les interdits
ou à tout le moins les valeurs socioculturelles en Afrique subsaharienne, nous
avons identifié dans la société camerounaise une recrudescence de la pros-
titution. Ce phénomène a essaimé des principaux centres urbains de nombre
de pays du continent. Et ce, au mépris de ce qu’en dit le législateur et au grand
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dam de la société. Pratique jadis secrète, la prostitution fait florès et s’expose ;
elle s’exerce désormais à visage découvert et sans gêne apparent. Dès lors,
porter des regards croisés sur la régulation socioéconomique d’un tel désor-
dre social nous conduit à mettre en tension la configuration de la prostitution
telle que subie par la société et/ou perçue comme une pratique marginale.
Notre optique pluridisciplinaire mobilise la sociologie économique, l’anthro-
pologie culturelle, la communication, dans les perspectives théoriques convo-
quant les théories dynamiste et de l’analyse stratégique : l’une pour proposer
une approche diachronique de l’objet à l’étude, l’autre pour rendre compte
des rationalités qui y sont à l’œuvre aux fins de sa régulation. Au plan mé-
thodologique, nous avons eu recours à l’ethnométhodologie pour explorer en
profondeur, le quotidien des acteurs aux fins de mettre en exergue le sens et la
représentation que ces derniers construisent autour de ce « désordre ». Cette
approche qualitative a requis, outre l’observation de racolages dans les rues
ou dans d’autres lieux de loisirs, la conduite des entretiens semi-dirigés dont
nous proposons une analyse des propos. Les résultats auxquels nous som-
mes parvenus sont les suivants : la prostitution pour dynamique qu’elle paraît,
l’est moins suite à l’accommodation des citadins en général au phénomène,

1
E-mail : lrkemayou@[Link]. Docteur en sciences sociales appliquées, option sociologie écono-
mique, Département de Communication, Université de Douala, Cameroun.
2
E-mail : gueboutf@[Link]. Doctorant en sociologie économique, Département de Sociolo-
gie, Université de Douala, Cameroun.
3
E-mail : mariesophiemadiba@[Link]. Doctorante en communication sociale et médiatique,
Département de Communication, Université de Douala, Cameroun.

DOI: 10.3917/pp.027.0093 93
qu’au laxisme des pouvoirs publics et à l’influence de réseaux relationnels
et autres protecteurs qui tirent grand profit de cette activité. Nonobstant les
efforts dont les acteurs de la prostitution font montre pour contourner les nor-
mes sociales, ils ne sont pas moins perçus comme une menace sur l’intégrité
des mœurs locales, tant les conditions de vie des prostituées ne s’améliorent
pas ; tout au plus survivent-elles à peine en pratiquant ce métier.

Mots clés : dynamisme de la prostitution, quotidien des acteurs, représentation


sociale, normes, régulation socio-économique

1. Introduction

Du latin prostituere, avec pro pour préfixe signifiant en avant, et comme


suffixe statuere renvoyant à placer, le mot « prostitution » confère au concept
le sens de « hors de la sphère privée » comme étant une activité exposée en
public. C’est au XIXe siècle que ce mot réfère à quelqu’un qui vend des services
sexuels. La prostitution est reconnue comme le plus vieux métier du monde.
L’éthique et la morale dans tous les continents condamnent sa pratique. Elle est
à l’antipode des valeurs socioculturelles africaines. Elle est contestée par de
nombreuses institutions nationales et autres conventions internationales. Les
forces de l’ordre en appui aux structures de répression des comportements
déviants tentent de lutter contre cette activité qui compte au nombre des com-
merces de l’ombre. De fait, les dispositions des articles 343-44 et 343-2 du Code
pénal camerounais  4 interdisent et répriment les rapports sexuels moyennant
rémunération soit en argent, en nature ou toute forme de promotion sociale.
Nonobstant l’arsenal juridico-administratif et les autres dispositifs répres-
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sifs existants, le phénomène semble se propager dans l’ensemble du territoire.
Force est de constater en effet que le combat des autorités publiques n’a que
peu de prise sur les acteurs de ce secteur, tant nos observations montrent que
la prostitution est en plein essor dans nos villes. Ce marché du sexe met en
cause l’image de l’Afrique au regard de ses valeurs socioculturelles dont les
fondements passaient pour être peu propices à l’essor d’un tel phénomène. Le
problème que soulève cette communication est celui de la portée socioécono-
mique de ce marché alors même que son exercice est prohibé dans la société
camerounaise. Notre étude vise ainsi à fournir les éléments concourant à rendre
compte de son construit sociologique et éventuellement des motivations de sa
diffusion. Dès lors, comment comprendre qu’en dépit des mesures prises pour
l’éradiquer, la pratique de la prostitution tende plutôt à faire davantage d’émules,
notamment auprès de la jeunesse camerounaise, à l’instar des autres activi-
tés économiques spontanées ?(1) Les contraintes socio-économiques, souvent
évoquées, justifient-elles à elles seules que la prostitution foule ainsi au pied les
valeurs socioculturelles hier si chères à la société camerounaise ?(2) La recru-
descence sous toutes ses formes d’un marché du sexe à visage découvert  5,
4
Inspiré du Code napoléonien, celui-ci date de 1967.
5
Contrairement aux types de prostitution pratiqués en Europe par l’entremise de réseaux de maisons
closes ou comme celles du bois de Boulogne et de Pigalle à Paris, ou encore comme en Belgique où
les prostituées s’exposent en vitrine, ici, outre le fait que les prostituées ne peuvent se reconnaître
qu’à travers leur posture et à leur tenue vestimentaire suggestive dans les rues sous les lampadaires
ou dans les différents lieux de loisirs, elles demeurent prudes (contexte socioculturel oblige).

94
dans les principales artères des villes du Cameroun, ne serait-elle pas la preuve
que les représentations de la société vis-à-vis de la prostitution et de ses
acteurs ont évolué ?(3) Pour tenter de répondre à ces interrogations, les hypo-
thèses suivantes sont retenues : la pratique de la prostitution se pose comme
une tentative de survie au plan socioéconomique pour les laissés-pour-compte
de l’économie formelle (1). Le délitement des liens sociaux avec pour corollaire
la perte des repères culturels des principaux acteurs du système en a changé
leur perception de la prostitution (2). Par sa vitalité, la pratique de la prostitution
passe pour être non plus une déviance, mais une activité marchande « nor-
male »  6 dans la représentation des acteurs (3).
L’objectif de la présente réflexion consiste pour l’essentiel à mettre en exer-
gue, d’une part, les motivations des acteurs de ce système, d’autre part, le
sens que ces derniers ont de cette activité aux fins de suggérer des postu-
res pouvant contribuer à la réfréner un tant soit peu. Nos données d’obser-
vation nous ont permis d’appréhender le comportement des acteurs opérant
à visage découvert dans plusieurs quartiers de la ville de Douala. Aussi, le
phénomène est-il ici analysé dans une optique pluridisciplinaire mobilisant la
sociologie économique, l’anthropologie culturelle, les sciences de l’informa-
tion et de la communication. Les perspectives théoriques convoquées étant la
théorie dynamiste et celle de l’analyse stratégique. Le recours à la première
afin de proposer une analyse diachronique du phénomène prostitutionnel. La
seconde nous permettant d’indiquer, d’une part, les rationalités à l’œuvre dans
les logiques des acteurs de la prostitution et, d’autre part, les stratégies prises
individuellement ou collectivement relevant soit de la compétition, soit de la
coopération aux fins de réguler leur activité.
Au plan méthodologique, nous avons eu recours à l’ethnométhodologie en
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vue d’explorer en profondeur les interactions des acteurs en vue de mettre en
exergue le sens et la représentation que ces derniers construisent autour de ce
« désordre ». Cette approche qualitative a requis de notre part, outre l’obser-
vation de racolages dans les rues ou dans d’autres lieux de loisirs, la conduite
des entretiens semi-dirigés dont nous proposons une analyse des propos.

2. Les principales formes de prostitution

Dans le contexte particulier de la capitale économique camerounaise


qu’est Douala  7, l’activité prostitutionnelle dans sa pratique a plusieurs visages.
Le caractère cosmopolite de la ville et l’hétérogénéité des acteurs urbains en
situation de survie confèrent à cette métropole une relative originalité dans la
construction sociale de la prostitution. Quelques traits extérieurs permettent de
reconnaître la prostituée, notamment au niveau de la toilette, de l’habillement,

6
Au sens durkheimien du terme.
7
Douala, ville portuaire de plus de trois millions d’habitants, située sur le littoral camerounais, est
pour des raisons économiques de la part des uns et politiques de la part des autres, le point de
convergence des migrations interne et externe. Un exode rural massif a dépeuplé l’arrière-pays à
son profit tandis que réfugiés économiques ou politiques et autres déplacés de guerre de la sous-
région Afrique centrale et même au-delà en ont fait leur destination. Nombre de prostituées qui
« travaillent » dans cette ville sont issues de cette migration.

95
de la coiffure, du maquillage. Extravagante, elle porte des vernis aux couleurs
variées, des fards très perceptibles aux yeux, des rouges à lèvres brillants et
vifs, des coiffures sans tresses, cheveux taillés ou courts, traités et teintés en
mono ou multi-couleurs. Malgré ces signes distinctifs, rares sont les prostituées
qui se reconnaissent comme telles, seuls les initiés peuvent décoder leur accou-
trement sexy conçu aux fins d’attirer la convoitise des yeux et des sens  8. Nous
avons répertorié consécutivement à nos observations de terrain, deux grands
types de prostitution, prenant cependant des formes différentes au regard du
niveau d’éducation et des origines sociales de ses acteurs diversement appelés
dans le langage populaire : mami-nianga, waka-waka, akwara-woman...

2.1. La prostitution sédentaire

Elle désigne les types de prostitution se déroulant en un lieu déterminé et


identifiable par un registre de signes convenus :
- La prostitution dans les rues se pratique tout le long des trottoirs, parti-
culièrement la nuit venue. Un client potentiel et une prostituée et vice-versa
entrent par racolage en contact. L’un ou l’autre des protagonistes usent alors
de codes communs et conviennent des termes du marché  9.
- La prostitution de rue ou de « poteau » : entendue ainsi parce que, dès
18 h, les artères de la ville sont prises d’assaut par celles qu’on appelle les
oiseaux de nuit, qui ont quitté leurs quartiers respectifs pour prendre posses-
sion de leur territoire sous des lampadaires. À l’aube, on peut encore rencon-
trer les membres de cette communauté  10 constituée en entité économique et
sociologique qui vivent ainsi nuitamment dans la même unité territoriale.
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- La prostitution des rez-de-chaussée s’exerce de nuit aux arrière-cours
d’immeubles, qui sont considérées comme des lieux de marchandage et des
ébats. Nombre d’immeubles du centre urbain de Douala sont l’occasion pour
les vigiles qui les gardent de se faire un peu d’argent en offrant ainsi en loca-
tion pour une demi-heure ou moins, aux couples occasionnels  11, une feuille de
papier-carton qui leur sert de couchette.

8
Aux tendances suivantes : DVD, VCD, DCD signifiant respectivement, dans le jargon local : Dos
et Ventre Dehors, Ventre et Cul Dehors, Dos et Cul Dehors.
9
Ces codes verbaux ou non verbaux et ces termes du marché sont tacitement convenus par les
prescriptions suivantes :
- ne jamais marchander avec deux prostituées à la fois ;
- éviter les attouchements intempestifs ;
- payer le service avant consommation en prévoyant à l’avance le montant exact de la somme arrê-
tée d’accord partie afin d’éviter une perte de temps pour faire la monnaie à moins de consommer
un service sexuel supplémentaire en payant bien sûr le prix correspondant ;
- pas de remboursement prévu sous quelque motif que ce soit…
- ne pas envisager de rapport sexuel de plus de 15 minutes…
10
Il n’y a pour ainsi dire pas de quartiers de Douala qui ne disposent de ces hauts lieux de prostitu-
tion : les plus célèbres étant les rues de la joie de Deido, Bali, PK10, Petit coin de plaisir de PK11,
le marché mondial de Ndokoti, Monaco à Bepanda, Mabanda et Marché mondial à Bonabéri, Non
glacé de New-Town et les internationales de l’Aéroport, le carrefour J’ai raté ma vie et Elf-axe lourd
de Village, en passant par les quartiers huppés que sont Akwa, Bonapriso, Bonanjo…
11
Dans les centres urbains comme Douala, notamment à Akwa, Bonapriso, Bonanjo et dans les
quartiers comme Deido, Bépanda, Cité Cicam, les rez-de-chaussée des arrière-cours des immeu-
bles aux alentours de ces lieux de loisirs sont loués de nuit aux prostituées.

96
- La prostitution dans les bars, cafés et snacks : apanage de jeunes gens
et jeunes filles « branchés »  12 dont un nombre important d’entre eux, très occi-
dentalisés, s’abreuvent des dernières nouveautés à la mode de Paris, Londres
et New York. En marge de ceux-ci, il y en a d’autres de condition modeste et
d’un niveau d’instruction approximatif qui écument ces mêmes lieux dans les
quartiers précaires  13 de la ville de Douala.

2.2. La prostitution de luxe

Cette forme de prostitution est le fait d’acteurs itinérants, ayant un niveau


de vie relativement élevé, reconnaissables soit à leur port vestimentaire, soit à
leurs bijoux ou à leur voiture. Elle se décline en deux sous-types :
- La prostitution de midi : particulièrement aux abords et dans les édifices
publics, notamment administratifs, les prostituées très élégamment vêtues soit
s’installent dans les gargotes qui environnent ces édifices, soit arpentent les
couloirs des bureaux pour débusquer la personne avec qui partager un repas
suivi d’une sieste dans un hôtel ou une auberge à proximité  14. Sont engagées
dans ce type de prostitution de midi  15 aussi bien des jeunes filles et femmes céli-
bataires que des femmes mariées ainsi que des prostituées professionnelles.
- La prostitution dans les hôtels et les auberges : dans les halls, salons de
nombreux lieux d’hébergement, on rencontre des prostituées dont quelques-
unes sont de connivence avec leurs responsables. Alentour, d’autres qui n’ont
pas eu la même grâce aux yeux de ces responsables choisissent de « raco-
ler » à proximité. Dans ce type de prostitution, la concurrence est rude car, aux
côtés des entreprises hôtelières légalement constituées, se sont créés dans
les villes principales du Cameroun, la crise économique aidant, de nombreux
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débits de boisson, gargotes, restaurants, snacks et auberges  16, qui sont autant
de lieux de prédilection des prostituées.

3. La prostitution, entre réalité anthropologique


sui generis et construit socioculturel

Ce n’est pas une lapalissade que d’affirmer que tout phénomène social,
quel qu’il soit, n’apparaît pas ex nihilo dans un environnement et qu’il est le
12
Des jeunes gens âgés de 14 à 25 ans, hétéro et/ou homosexuels sont ici particulièrement les
plus concernés par ce type de prostitution très courue car vêtus tels des stars d’Hollywood et
reflétant une légèreté caractérisée par l’insouciance d’une jeunesse désemparée, apparaissent
comme des proies faciles et très peu exigeantes financièrement.
13
Au nombre de ceux-ci, New Bell, Bépanda, Mabanda-Bonabéri, Elf axe lourd, Village, et la liste
n’est pas exhaustive.
14
Quelques-unes nous ont déclaré que, bien souvent, des clients leur proposent que la sieste se
fasse dans leur bureau.
15
Sont davantage concernées par ce type de prostitution les scolaires, étudiants, étudiantes et
les femmes mariées, qui se présentent dans les directions des entreprises ou des administrations
(carte de visite en main) pour rencontrer le patron avec qui parfois un rendez-vous n’a pas été
convenu à l’avance. Cet espace de temps imparti pour la pause est ainsi mis à profit pour cette
activité prostitutionnelle.
16
Une ampoule rouge à leurs entrées est un signe d’identification visuelle et la caractéristique
indicatrice d’un lieu de prostitution.

97
produit des contingences à la fois humaine, structurelle et/ou conjoncturelle.
Ainsi, pour comprendre le phénomène de la prostitution dans la ville de Douala,
il nous a semblé judicieux de nous interroger relativement aux facteurs qui l’ont
sinon déterminé, ou à tout le moins induit. L’examen des typologies présentées
ci-dessus montre qu’outre les « dynamiques du dehors », celles « du dedans »
au sens de Georges Balandier peuvent nous permettre d’en rendre objective-
ment compte. Le contact des peuples africains avec l’Occident via la coloni-
sation a certes modifié considérablement les structures sociales et mentales,
même si des facteurs endogènes ne sont pas à négliger en cette affaire.
Consécutivement à la colonisation, un certain nombre de cassures ont
été observées dans l’organisation sociale des communautés locales. La divi-
sion du travail a favorisé l’apparition de nouveaux statuts, donc de nouveaux
rapports aux normes jusque-là dominantes. Les instances de socialisation
que sont l’école et la religion à l’occidentale ont induit de nouvelles règles de
conduite parfois diamétralement opposées à celles ayant cours culturellement
au plan local. La constitution des États sous leur rapport à la territorialité et
les peuples s’est faite au mépris de leur identité sociale commune, au profit
d’ensembles qui n’ont pas toujours conscience de leur existence collective. La
réplique sans discernement aucun, d’institutions (sociale, politique, économi-
que, etc.) n’ayant, pour ainsi dire, aucune prise en regard des valeurs sociocul-
turelles locales, a alors conféré aux locaux un nouveau cadre de référence qui
aura pour effet d’en déformer les représentations sociales.
Le phénomène prostitutionnel s’est accentué avec ce qu’aujourd’hui l’on
nomme la mondialisation. À travers les technologies de l’information et de la
communication  17 qui ont brisé les frontières et autres barrières, permettant de
mettre en contact les peuples et leurs cultures, nonobstant la distance et l’es-
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pace, des réseaux pas seulement virtuels  18 de prostitution sont constitués... La
prostitution, dans ce contexte, n’apparaît plus comme un phénomène patholo-
gique, mais bien plus comme un phénomène « normal » selon l’expression
durkheimienne. Elle est le résultat des interférences, des modifications, mieux
des mutations sociales et marque l’expression d’une crise de modèle  19 : elle
ne se décline plus seulement au féminin. Ceci démontre à l’envi, combien dans
nos sociétés, la pratique de la prostitution a « évolué ». Si la prostitution a tou-
jours existé au Cameroun en général et à Douala en particulier, l’importance
du phénomène s’est accrue à Douala avec l’arrivée des « professionnels du
sexe » venus des pays d’Europe, d’Asie et d’Afrique de l’Est, du Centre et de
l’Ouest au lendemain des années 1990.

17
Il s’agit notamment du téléphone portable, d’Internet et des réseaux sociaux.
18
À travers certains réseaux sociaux, la prostitution trouve ainsi un terrain de déploiement de la
prostitution se développant à l’intérieur de frontières nationales et transfrontalières vers l’Europe
(France, Suisse, Italie, Allemagne…).
19
Du point de vue de l’anthropologie culturelle, la femme a joué dans les sociétés locales ancien-
nes un rôle prépondérant dans la socialisation de l’enfant. À l’heure actuelle, elle semble n’avoir
plus suffisamment de ressorts socioculturels pour faire face aux exigences nouvelles en cette
matière, notamment en raison de la complexité engendrée par les mutations survenues et ayant
eu pour conséquence une perte de repères à tous les niveaux de la société.

98
3.1. Dynamique de la prostitution entre valeurs socioculturelles
et contraintes socioéconomiques

C’est déjà en ces termes que s’exprimaient, en 1950, J. Mathieu et P. Maury,


conférant ainsi une importance quelque peu disproportionnée à l’économie qui
ne propose qu’une explication partielle des situations historiques de la vie en
société. Les valeurs sociales et culturelles, notamment en Afrique, ont pendant
longtemps été transmises à travers les relations de parenté, familiales, affecti-
ves, amicales, religieuses, de voisinage, etc. Les conditions psychologiques et
sociales agissant aussi sur les comportements sociaux, les déficits de socia-
lisation  20 actuels, couplés aux conditions de précarité (pauvreté, chômage)
et l’adoption de valeurs socioculturelles autres ont pour conséquence le déli-
tement des relations familiales faisant ainsi le lit de toutes sortes de compor-
tements permissifs. En admettant que, depuis le contact colonial, « la plupart
des sociétés traditionnelles sont en train d’opérer, et à un rythme accéléré, une
véritable mutation de civilisation. Elles s’ouvrent au procès d’industrialisation ;
elles construisent des villes là où n’existait aucune tradition urbaine ; elles sus-
citent de nouveaux rapports entre l’homme et les techniques, de nouveaux
rapports entre les individus et entre les groupements sociaux  21. »
Prendre en compte les processus d’urbanisation dans l’essor de la pros-
titution, c’est notamment repérer, sur ce plan, un hiatus entre cette « urba-
nisation »  22 et l’amélioration réelle des conditions de vie de la majorité des
populations en milieu urbain. La configuration de l’espace urbain et l’important
déficit au plan de la gestion de cet espace dans la ville de Douala prédispose
certains de ses quartiers à la prostitution. Tant la promiscuité y est scanda-
leuse et très peu de quartiers sont normés : ainsi cohabitent dans ceux-ci deux
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grands ensembles de constructions s’opposant structurellement. Dans les
quartiers dits résidentiels, lotis aux normes occidentales, qui bénéficient de
l’attrait de tous ceux qui ont le sentiment d’avoir consacré leur réussite en s’y
installant, on peut distinguer des types d’habitats divers  23. Quant aux quartiers
non ou mal lotis, la forte migration urbaine aidant, ils présentent la caractéristi-
que essentielle de constituer un « désordre » urbain : s’y côtoient tous les types
d’habitats en fonction des ressources financières de chacun. Comme très sou-
vent, il s’agit de quartiers précédemment constitués d’habitats spontanés. Là
où les services publics ont consenti après coup un minimum de viabilisation en
termes de voirie urbaine  24, les populations usent de leur « intelligence » pour
construire, chacun à sa guise et selon ses moyens, l’habitation de son rêve. Et

20
Ces instances de socialisation étant aux plans micro la famille, au plan méso l’école et au plan
macro-social la société.
21
Cahiers internationaux de sociologie, vol. 20, janvier-juin 1956, pp. 30-44 (Paris, Presses uni-
versitaires de France), sous le titre « Déséquilibres socioculturels et modernisation des pays sous-
développés ».
22
Nous devrions plutôt parler de rurbanisation au regard du non-respect, observé par nous, des
normes urbanistiques caractéristiques de l’urbain.
23
Des habitats modernes de type européen et de haut standing aux habitats spontanés de type
rural, en passant par les moyens standings caractérisés par les anciens habitats datant de l’épo-
que coloniale ou des lendemains des années 1960.
24
Très rarement les routes y sont recouvertes de bitume ou même simplement carrossables. Les
adductions d’eau et l’électricité, quand elles existent, sont sujets aux coupures intempestives et
autres délestages. L’éclairage public est quasi inexistant.

99
là où de telles attentions des pouvoirs publics n’existent pas, on a affaire à tou-
tes sortes de constructions anarchiques faites avec désinvolture et au mépris
de toutes les normes établies. Les populations se construisent alors des habi-
tations sans tenir compte ni de la topographie des sites, ni des contraintes
relatives à la circulation des eaux usées ou même des hommes  25.
Il convient aussi de noter que les quartiers de la ville tendant de moins
en moins à être mono-ethniques, les brassages de populations d’origines
culturelles diverses ne permettent plus une socialisation fondée sur un socle
socioculturel unique. Il s’ensuit donc, dans un tel contexte, que l’éducation des
jeunes ne se fait plus sur une base communautaire : les familles à la recherche
de leur pitance journalière abandonnent leurs maisons de jour comme de nuit
et constatent, impuissantes, une détérioration de leur autorité parentale sur
leur progéniture, la rue prenant ainsi le relais de leur « socialisation ».
La forte activité touristique de la capitale économique en fait un haut lieu de la
prostitution. Le Cameroun n’a pas vocation dans sa politique touristique de pré-
senter une offre de tourisme sexuel, comme certains autres pays de la planète  26.
Il est donc difficile d’apprécier la part de l’activité prostitutionnelle dans son PIB.
Néanmoins, force est de constater que cette autre donne de la civilisation des loi-
sirs aura favorisé, dans ce pays africain, une rupture d’avec les valeurs anciennes
relatives au rapport à la prostitution, qui s’observe plus particulièrement depuis
les années 1990. Ceci s’explique en partie par les facteurs suivants :
––un exode rural plus massif encore, consécutif aux doutes relativement au
développement de l’agriculture et sa capacité à affranchir la jeunesse de
la misère ;
––des économies exsangues et une crise de l’autorité étatique ;
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––une raréfaction de l’emploi urbain…
Voilà qui nous autorise à affirmer que la conjugaison de ces facteurs, aux-
quels il convient d’adjoindre l’absence de ressorts socioculturels forts, a fini par
amplifier la déstabilisation de jeunes ainsi rendus psychologiquement plus vul-
nérables. Les mariages précoces et/ou forcés, les conflits générationnels entre
parents et enfants, les divorces intempestifs des parents (du fait, la plupart du
temps, de leurs conditions économiques précaires) et les déchirures qui en ont
souvent découlé. Les répudiations des femmes veuves, les rites de veuvage
drastiques, le transfert de la veuve comme un bien marchand, sont à citer au
nombre des déterminants sociaux de la prostitution. La rue se charge dès lors
de la « prise en main », devrions-nous dire, des victimes d’un modèle de civili-
sation ayant fait son intrusion dans leur monde. Ainsi, en marge des fruits atten-
dus du processus de développement, de nombreux jeunes s’activent, qui dans
les petits métiers du secteur informel  27, qui dans l’activité prostitutionnelle.
« Les jeunes hommes sont sans emploi ou, quand ils en ont un, ne sont pas
bien rémunérés, ne se marient plus… Ils passent leur temps à s’amuser avec
25
C’est alors que, dans ces capharnaüms, Douala étant imitée par d’autres villes du pays à l’instar de
Yaoundé la capitale politique, les populations sont amenées à passer par les cuisines voire même par
les salons des uns et des autres pour sortir de leurs habitations et se rendre sur la grande route !
26
La Thaïlande, par exemple, et la Suède dans une certaine mesure en ont une.
27
Selon le rapport de l’Institut national de la statistique, seuls 10 % sont formellement travailleurs
contre 90 qui exercent dans le secteur informel, in le quotidien La Nouvelle Expression sous le titre
« Les chiffres qui font peur », n° 1837, du mardi 17 octobre 2006, p. 5.

100
les jeunes filles qui sont la plupart du temps ignorantes de la chose sexuelle,
du planning familial et tombent facilement dans le piège de l’argent facile. Elles
font l’amour avec plusieurs personnes et sans préservatifs à la fois dans le but
de gagner quelques subsides pour survivre. Les filles-mères pour assurer la
nutrition de leur gosse et surtout dans le but de gagner plus d’argent encore se
retrouvent très nombreuses dans la prostitution  28. »
En fonction de l’espace et du temps, le coût de la prestation sexuelle à
Douala varie au regard des représentations locales que s’en font leurs acteurs :
les prostituées d’Akwa ou de Bonanjo  29 se situent en haut de l’échelle des coûts
de leur prestation, qui varient entre 5000 francs CFA  30 et 50 000 francs CFA.
Elles pratiquent la prostitution de luxe et, dans une certaine mesure, la prostitu-
tion migrante (certaines ne sont ni économiquement ni intellectuellement pau-
vres). Moins valorisées, les prostituées de Ndokoti, Bepanda, Mabanda, Elf
Axe lourd  31, se situant quant à elles au bas de l’échelle, excellent dans la prosti-
tution du poteau, celle des rez-de-chaussée et la prostitution des bars et cafés,
avec des coûts de prestation variant entre 1500 francs CFA (parfois moins) à
5000 francs CFA. Il s’agit, pour la plupart, de jeunes filles très pauvres, moins
chèrement vêtues, dont l’âge est compris entre 14 et 25 ans. Nombre d’entre
elles sont soit des débutantes en formation dont un nombre considérable d’étu-
diantes, soit des femmes pauvres et plus âgées (35 à 45 ans). Elles ont pour
principaux clients les hommes de tous âges, plus souvent des adultes.
Suivant les prix pratiqués  32 sur ce marché du sexe, force est de consta-
ter qu’en définitive en regard des problématiques de santé publique  33 et de

28
Propos recueillis auprès d’une responsable des Affaires sociales de la ville de Douala.
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29
Quartiers huppés situés au centre ville de Douala.
30
655 francs CFA valent 1 euro.
31
Quartiers périphériques moins huppés de la ville de Douala où une enquêtée nous a révélé que
même les jours où l’activité n’a pas été rentable, elle lui rapporte pour la nuit passée à la Elf entre
7000 et 10 000 francs CFA, 1500 étant le prix de tout rapport sexuel.
32
Les prix varient :
- coût moins cher ou moins rentable avec préservatif, c’est la forme la plus pratiquée, ici l’essentiel
étant le nombre de clients reçus, car seuls les petits montants d’argent (en moyenne 1500 francs CFA)
accumulés sont pris en compte et tous les risques ne sont pas permis. On essaye autant que faire se
peut de miser néanmoins sur la satisfaction réelle du client et la qualité du service rendu afin de béné-
ficier de quelques faveurs liées au service bien rendu. Par ce moyen la prostituée entend se construire
durablement un cercle relationnel, un capital humain et social susceptibles de déboucher éventuelle-
ment sinon sur une trajectoire professionnelle autre, à tout le moins sur une sortie de la prostitution ;
- coût élevé et plus rentable sans préservatif qualifié de jackpot : l’essentiel ici est sans rapport avec
le nombre de clients reçus mais le statut social du client jugé à l’aune du montant d’argent engagé
(en moyenne 5000 francs CFA). Sont alors pris en compte dans ce coût élevé les risques éventuels
encourus par la prostituée qui tient à miser non seulement sur la satisfaction du client et la qualité
du service rendu mais aussi et surtout sur le volume du portefeuille et la personnalité de celui qui
est en face afin de bénéficier ultérieurement de ses bonnes grâces. Ici aussi, la prostituée va tenter
de mobiliser capital financier et capital humain aux fins de se construire un autre futur possible.
33
Une recherche effectuée par Nana-Fabu, entre 2002 et 2005, a montré que c’est dans le genre
féminin que l’on rencontre des prostituées âgées de 15 à 49 ans, massivement venues des zones
rurales où elles étaient exposées diversement à la dureté de la vie, pour la ville de Douala. Com-
mentant les statistiques du MINAS 2006 relatives à la recrudescence du VIH/SIDA à Douala, 60 %
de ces migrantes seraient infectées. Facteur principal incriminé, le taux élevé de prostitution dans
cette frange de la population, et de constater qu’il n’est même pas étonnant de voir celles âgées de
12 ans roder tout au long des rues principales de la métropole à la recherche des clients masculins
qui se font de moins en moins rares (Nana-Fabu, 2006, pp. 160-161).

101
développement économique, la prostitution, si elle est un fléau, n’est ni plus
ni moins dans ce contexte qu’une prostitution de subsistance pour une très
grande partie de ses acteurs. Il ne s’agit donc pas d’une activité génératrice de
revenus significatifs pour les économies locales, régionales et nationales, les
rapports gains économiques/coûts sociaux étant désastreux, quoiqu’au plan
des représentations sociales les acteurs en viennent souvent à être reconnus
par les familles précaires, comme pourvoyeurs de revenus.

3.2. La prostitution : expression du rejet des normes/régulation


socioéconomique

La prostitution, bien présente sur la liste des délinquances juvéniles urbai-


nes, a tout naturellement trouvé dans les rues de la ville de Douala le terreau
de son épanouissement. Les acteurs de la prostitution interagissant avec leur
milieu, une solidarité entre ceux-ci et le « système » a contribué à une recon-
naissance tacite de cette jeunesse comme membres de la profession. De là, la
méprise affichée à l’égard de la loi en la matière et, pensons-nous, c’est donc
la raison pour laquelle la pratique de la prostitution s’exprime au quotidien à
visage découvert dans la société.
L’activité prostitutionnelle est encadrée par des proxénètes et des réseaux
organisés pour la réguler. Ces réseaux sont, pour l’essentiel, le fait de vieilles
prostituées devenues propriétaires de débits de boissons, restaurants, caba-
rets, snacks, cyber-cafés. De nombreux intermédiaires, qui se recrutent parmi
les enfants de la rue et autres grands délinquants identiques aux trafiquants
d’enfants, aménagent la micro-société. Ces principaux acteurs miroitant les
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possibilités de réussite à Douala, prennent financièrement en charge les jeu-
nes gens venus de l’hinterland, pour un temps relativement court, avant de
les abandonner. Confrontés à la pauvreté et harcelés par les contraintes quo-
tidiennes, ils se retrouvent dans la rue où des « protecteurs » leur offrent leur
« aide » et contribuent ainsi à leur meilleure insertion dans les réseaux consti-
tués de prostitution, en témoignent les propos de Judith  34 :
« C’est l’amie de ma tante qui m’a fait venir en ville ; elle ne m’a pas dit la
vérité. Je travaillais et elle prenait l’argent… Nous étions au nombre de quatre
qu’elle contrôlait et on avait vraiment beaucoup de travail, ça ne valait pas la
peine, c’était l’exploitation ! Elle ne nous payait pas… Je me suis alors retrou-
vée à faire de la prostitution et maintenant je tontine quand c’est trop dur 6000
francs CFA deux fois par semaine. »
Les propos ci-dessus révèlent l’itinéraire d’une jeune fille qui semble deve-
nue prostituée malgré elle. Une fois qu’elles se sont engagées dans la pros-
titution, les prostituées n’ont de cesse de se construire un capital relationnel
sans lequel elles ne peuvent prospérer dans cette activité. Les propos ci-après

34
Judith a 13 ans quand elle arrive à Douala en provenance de son Ouest natal. Après avoir été au
service de l’amie de sa tante, qui est tenancière d’une gargote, pendant trois ans sans salaire, elle
entre en prostitution par le biais d’un petit commerce à la criée de vente d’oranges.

102
de Pamela  35 sont évocateurs de ce construit de liens sociaux dans le milieu
prostitutionnel :
« Je suis venue dans la rue pour me chercher car c’est dur partout dehors.
Compte tenu de mes relations dans la ville, je peux aller n’importe où et m’im-
poser… Ici, on ne peut plus rien me faire, même pas à d’autres wakas de mes
relations parce que moi, je touche directement les gens hauts placés, j’ai
même des sœurs et copines wakas qui font le business à Mbeng  36. Quand une
de nous veut aller continuer là-bas, nous la formons ; allant même jusqu’à lui
montrer les tuyaux pour les formalités de visa. Nous la coachons afin de la met-
tre à l’aise avant qu’elle n’aille bien se battre et s’en sortir à l’étranger. À notre
niveau ici, à moins qu’une d’entre nous soit particulièrement très mauvaise, on
ne peut pas la voir dans un problème et la laisser tomber ; même si nous ne
connaissons pas bien la personne, chacun va utiliser ses relations pour l’aider
à s’en sortir. Nous nous supportons toujours d’abord et réglons nos problèmes
après : même avec celles qui nous arrachent les clients pour qu’elles compren-
nent que ce sont nos relations qui peuvent nous sauver… »
C’est que l’appartenance à la corporation requiert une solidarité indéfec-
tible en dehors de laquelle il est difficile de contourner le système répressif en
vigueur ainsi que l’attestent ces autres propos d’Amélie  37 :
« Nous constituons vraiment une famille. Nous discutons de tous les pro-
blèmes de notre métier. Personne ne vient à la prostitution la nuit, se privant de
sommeil dans le froid pour s’amuser ou pour blaguer ; nous y venons pour cher-
cher à nous débrouiller même comme il y a toujours les casse-pieds… ; mais
nous n’avons plus peur parce que même le préfet sait ce que nous faisons ici.
Il fait souvent en personne des descentes ici… il envoie aussi parfois ses gens
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et nous nous entendons bien avec eux. Même les policiers savent que nous
n’avons plus peur car leurs boss là sont avec nous… Certaines d’entre nous
ici sortent avec les autorités de la ville et il y en a même quelques-unes qui ont
trouvé du travail qui viennent ici nous chercher quand elles ont de gros contrats
avec un groupe de Mbenguistes  38. C’est ainsi que certaines en profitent aussi
pour tomber sur quelqu’un qui les amène à Mbeng… Moi, je suis bien jeune
encore et j’espère un jour avoir ma chance souvent comme ça… ».
C’est le lieu de faire remarquer à ce niveau combien l’Occident est perçu
dans le milieu de la prostitution au Cameroun comme un moyen d’échapper à
la misère ambiante, mais aussi d’exercer la prostitution loin des normes socia-
les locales et du mépris à peine voilé des passants qui ne manquent pas de
proférer à leur endroit quelques injures
Les pouvoirs publics font face à un dilemme moral engageant à terme leur
responsabilité et consistant à choisir clairement entre la protection du droit des
citoyens et celui des acteurs de la prostitution. Le législateur est ainsi pris dans
le piège soit de la tolérance, soit de l’abolition de cette activité avec tous les
risques d’implosion sociale se rattachant au choix à opérer. La prostitution et
35
Étudiante d’université et âgée de 23 ans, Paméla est une prostituée depuis trois ans, que nous
avons approchée et interrogée à la rue de la Joie de Deido
36
Entendre par là, les pays occidentaux.
37
Amélie, 17 ans, qui a été interrogée à Elf-Axe lourd, est une prostituée déscolarisée il y a peu, qui
cependant a alterné la rue et l’école pendant deux ans avant de se consacrer à la prostitution.
38
On appelle ici Mbenguistes tous ceux qui vivent ou ont vécu en Occident.

103
ses divers acteurs se déployant paradoxalement au vu et au su de toutes les
autorités publiques, de l’avis de bien de magistrats, c’est parce que :
« L’administration de la preuve est la base du droit et la prostitution n’est pas
juridiquement facile à apprécier… Malgré le fait que nul n’est censé ignorer la loi,
depuis près de dix années, plongées dans une extrême pauvreté, plusieurs de
nos sœurs s’adonnent en toute impunité à ce terrible fléau… Il faut réellement
une sensibilisation sur la loi et une collaboration efficace avec la justice préven-
tive car il s’agit là d’une situation qui non seulement ternit l’image de la femme et
de toute la société, mais aussi celle des pouvoirs publics jugés laxistes  39. »
Difficile alors d’opter d’un côté pour le « droit de se prostituer » avec la loi de
l’Habeas Corpus – au nom des libertés individuelles, protégeant un précepte
qui porte atteinte à la probité physique et psychologique de milliers de citoyens
–, et de l’autre, la protection des prostituées contre toute forme d’exploitation
sexuelle, en luttant contre la prostitution. La question relative aux normes/
valeurs, analysée sous le rapport des mutations socioéconomiques évoquées
ci-dessus, laisse apparaître une impuissance des pouvoirs publics à lutter effi-
cacement contre la prostitution, notamment en cette ère dite de la mondialisa-
tion. D’où ces propos de Rachidou  40, que nous reprenons ici à notre compte :
« Se conjugue à cela la culture qui est de plus en plus hyper-sexualisée (au
profit du “divertissement” masculin) ; alors, une “carrière” dans la prostitution et
la pornographie apparaît même comme étant glamour. Le recrutement pour ces
industries s’en trouve facilité. C’est l’un des effets notables, mais souvent passés
sous silence, de la banalisation des industries du sexe à l’échelle mondiale. »
En effet, les médias, en l’occurrence ici la presse-magazine, la télévision,
notamment par câble, contribuent également à l’épanouissement de la pros-
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titution. Les images de stars et autres call-girls, les programmes des chaînes
de télévision étrangères avec leurs films dont les thématiques tournent autour
des questions de sexe, de luxe et d’argent, d’homosexualité, de prostitution,
ont raison d’une jeunesse n’ayant pas de repères culturels précis. Les télévi-
sions locales se sont du reste elles aussi approprié de tels programmes qu’el-
les relayent aux cibles que ne peuvent atteindre les télévisions par câble. Ainsi
régulièrement exposée aux médias dont on connaît l’impact sur les esprits fai-
bles, une frange importante de la jeunesse se forme (au sens éducationnel du
terme) grâce à eux et adopte des comportements vus à la télévision. Il s’ensuit
une banalisation de la prostitution qui est perçue par les uns et les autres, soit
comme un palliatif à une perversion sexuelle qu’on ne peut satisfaire dans une
relation amoureuse normale avec sa compagne de tous les jours, soit comme
un exutoire pour les couples en conflit, et dans une certaine mesure seulement
comme une activité économique si l’on s’en tient aux arguments avancés ci-
après par Dorais  41 :
« La prostitution est un lieu privilégié pour obtenir des relations sexuelles
tout en imposant ses exigences et en contrôlant la situation. [...] Quand de
39
Ces propos sont ceux d’un magistrat près le tribunal de Ndokoti-Bassa de la ville de Douala,
approchée comme personne-ressource.
40
Rachidou, in « La monétarisation des rapports sociaux typique du capitalisme néolibéral mondia-
lisé », [Link] (consulté
le 8 mai 2010).
41
Michel Dorais, Les enfants de la prostitution, Montréal, VLB éditeur, 1987, p. 46.

104
plus en plus de femmes refusent d’entrer dans des fantasmes masculins qui
leur portent préjudice, certains hommes se tournent volontiers vers les prosti-
tuées et les enfants. Avec ces derniers, pas de partage, de négociation ou de
compromis. [...] À l’ère de l’individualisme et de la crise du couple, les jeunes
représentent pour beaucoup d’adultes les substituts affectifs et sexuels à des
relations égalitaires forcément exigeantes. Ce n’est peut-être pas un hasard si
la sexualité devient plus que jamais un bien à consommer lorsque les rapports
hommes-femmes, en particulier les rapports amoureux, exigent des remises
en question profondes, parfois déchirantes. La prostitution, elle, sécurise les
hommes dans leurs stéréotypes traditionnels. Comme si rien autour d’eux
n’avait changé. »
Des dispositifs juridiques, certes, interdisent la pratique de la prostitution
au Cameroun, mais rares sont les cas en délibéré ou de condamnations au
motif de prostitution, nonobstant la panoplie des sanctions prévues. C’est ainsi
que la prostitution tolérée et faute d’avoir été légalisée a, dans les faits, comme
une légitimité sociale. La prostitution dans les villes du Cameroun avec Douala
en tête semble ne plus déroger à la norme : il faut bien, avons-nous souvent
entendu, que « les gens se débrouillent pour survivre ». C’est ainsi qu’on
retrouve parmi les prostituées, outre les élèves et étudiantes d’universités et
de grandes écoles, des femmes mariées  42, confrontées qu’elles sont disent-
elles aux vicissitudes de la vie…
En dépit des représentations sociales que la société a de la prostitution,
ses principaux acteurs, qui se recrutent dans toutes les couches sociales, l’in-
tériorisent parce qu’ils y trouvent sûrement diverses satisfactions. Il nous est
apparu que, dans ces marchés du sexe, au-delà de ce qui se donne à voir
comme des échanges de nature économique, les parties prenantes réussis-
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sent à s’assurer une espèce d’équilibre psychologique. Sous ce rapport et face
à la faiblesse des dispositifs pour refréner le phénomène, ce marché alternatif
qui prend de l’ampleur par-delà les centres urbains, pose à la fois le problème
du rôle de la prostitution, telle que pratiquée en contexte de précarité d’une
part, et d’autre part celui de la configuration de ses réseaux comme un rejet ou
une reconstruction des normes sociales.

4. La prostitution, une stratégie de survie ?

Dans le contexte général décrit plus haut, où se déploie la prostitution,


caractérisé qu’il est par la pauvreté (morale et matérielle) ayant pour corollaire
les difficultés d’insertion sociale ou professionnelle et le chômage, la prostitu-
tion peut être envisagée comme une stratégie de survie. Les prostituées affir-
ment majoritairement être venues à la prostitution non par choix mais faute de
mieux ; ce qui laisse entendre qu’à l’instar des autres activités économiques
spontanées, il s’agit le plus souvent de choix dictés en dernier recours par
nécessité de survie.

42
Ces dernières sortent de leurs quartiers parfois avec la complicité de leurs époux en chômage,
pour aller se prostituer de jour pour les unes et de nuit pour d’autres, afin de subvenir aux besoins
domestiques et ainsi pallier la défaillance financière et/ou sexuelle de l’homme au foyer.

105
4.1. Des facteurs d’entrée en prostitution…

Les éléments d’observation évoqués plus haut nous amènent à considé-


rer la prostitution comme une forme d’affirmation identitaire et d’expression
sociale intervenue au plan local, suite aux mutations socioéconomiques qui,
au sens de Georges Balandier, reposent sur trois postulats :
––« les sociétés inscrites dans la dépendance sont affectées par leurs rap-
ports avec les sociétés qui leur sont externes et cela au niveau de leurs
structures sociales, politiques, culturelles et économiques » ;
––« ces sociétés doivent par conséquent être analysées après repérage du
« dynamisme du dedans » et de leur « dynamisme du dehors » ;
––« doivent être également prises en compte les interrelations de ces dy-
namiques ».
De nombreuses raisons sont évoquées pour justifier l’entrée en prostitu-
tion de la jeune fille : elles vont de la fuite d’un mariage forcé envisagé, de cer-
taines pratiques coutumières ou traditionnelles jugées révolues, à la recherche
d’un eldorado, d’une vie plus facile ou tout simplement en vue de se constituer
un trousseau pour un éventuel mariage, en passant par la simple envie de
s’installer en ville, perçue comme le lieu de tout épanouissement. Prendre en
considération les pratiques et méthodes propres aux acteurs de la prostitution,
c’est mettre en exergue les stratégies mises en œuvre pour atteindre leur but :
la finalité explicite certes est de vendre le plaisir, l’implicite consistant à se faire
des amis ou des relations. Sont alors usités des marqueurs ou des identifi-
cateurs divers. Elles commencent tout d’abord pour la plupart, par s’exercer
aux petits commerces, s’installant devant des échoppes ou se baladant de
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porte en porte, de marché en marché, de garage en garage et dans tous les
lieux publics de jour comme de nuit avec des articles à vendre. Vient ensuite le
moment où mues par le souci du gain facile, elles se livrent peu à peu aux hom-
mes contre rétribution financière. Elles s’installent enfin comme prostituées à
part entière après s’être rendues compte de la relative rentabilité du métier et
d’un construit pour elles, d’un capital relationnel et/ou financier fort.
Les prostituées, nous l’avons observé, entrent dans cette activité pour
trouver les moyens nécessaires à leur épanouissement, pour répondre à leur
besoins sociaux. Il peut s’agir de besoins d’ordre économique (se nourrir, se
vêtir, se loger, etc.), de besoins sécuritaires (maximiser son capital relation-
nel, participer aux activités de solidarité, réunions, assistance sociale) ou de
besoins d’ordre psychologique (gérer les frustrations sentimentales suite à un
manque, un abandon, une perte de mari). Il va sans dire que, dans le contexte
de crise économique qui sévit depuis plus de deux décennies au Cameroun,
le fait pour les prostituées d’avoir choisi parmi tant d’autres options  43 la pros-
titution, montre bien qu’elles s’y sont engagées malgré tout, sous le rapport
d’une certaine rationalité certes limitée au sens de Michel Crozier et Erhard
Friedberg. La prostituée ayant néanmoins, quoi qu’elle en pense, la possibilité
d’opérer un choix parmi moult éventualités, sort ainsi de la seule logique de
survie pour s’insérer dans la trame normale des activités quotidiennes. Elle

43
Activités champêtres, vendeuses/revendeuses de toutes sortes de produits au marché, call-
boxeuses (gérantes de petites structures informelles offrant des services téléphoniques)…

106
construit une identité bâtie sur une conscience collective, socialement distincte
des autres entités socioprofessionnelles. Bien qu’illégale, l’activité prostitution-
nelle est génératrice de revenus pour autant qu’elle consiste en un commerce
s’inscrivant, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, dans une sphère
à la fois politique, économique et sociale. Économique, car les prostituées en
se servant de leur activité comme un moyen de subsistance, voire de survie,
participent à l’activité économique. Cependant, la prostitution n’est pas recon-
nue légalement comme un métier par la société en raison de son rapport au
respect de la personne humaine :
« En réduisant les femmes à une marchandise susceptible d’être achetée,
vendue, louée, appropriée, échangée ou acquise, la prostitution affecte les
femmes en tant que groupe. Elle renforce l’équation archaïque entre femme et
sexe, réduisant les femmes à une humanité moindre et contribuant à les main-
tenir dans un statut inférieur  44. »
Les congruences contextuelles en font néanmoins un phénomène légitimé
socialement et donc politiquement aussi ; même si sa pratique est qualifiée par
les pouvoirs publics de désordre social. Le champ de la prostitution, au sens de
Pierre Bourdieu en tentant par ses lois tacites à rendre un service à la société,
se trouve fortement influencé et manipulé par les acteurs des réseaux à la fois
internes et des forces externes.

4.2. … aux raisons de s’y installer durablement

Pour nombre de prostituées, si les femmes en viennent à tirer profit de


la vente de leur corps, et quelquefois à imposer des règles de conduite aux
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hommes, elles n’en contribuent pas moins à renforcer un modèle social et une
logique qui les excluent de ce marché où elles sont tout simplement exploitées,
voire aliénées. Ce ne sont pas les prostituées qui déterminent les règles du jeu
de leur activité. Ce sont plutôt les proxénètes qui en décident. Le laxisme des
pouvoirs publics prête ainsi le flanc au déploiement de l’activité prostitution-
nelle qui, dans sa pratique, induit la construction de nouveaux rapports sociaux
en intégrant l’ensemble des actants humains et non humains. C’est alors que
les réseaux de prostitution sont mis en place et leur dynamique tient à la « qua-
lité » des acteurs qui en ont l’initiative. Ces derniers  45 prennent prétexte d’ac-
tivités économiques diverses pour recruter et « former » à la prostitution les
candidats à l’autodétermination.
Tout n’est cependant pas idyllique sur le terrain de la prostitution. En effet,
comme dans tout marché, elle est régie par des principes économiques clairs
comme la loi de l’offre et de la demande. La concurrence au cœur de ce marché
44
Rachidou, op. cit.
45
Nous avons été informé de ce que nombre de bars et autres hauts lieux de prostitution de la ville
sont le fait de personnalités importantes (sous-préfet, maires, directeurs de sociétés, hauts cadres
de la douane et des impôts…). Certaines agences de recrutement sous-traitent auprès de socié-
tés brassicoles des jeunes filles et jeunes gens, très souvent encore étudiants « formés » par les
premières aux talents de vendeurs au service des divers débits de boisson de la ville, et payées à
80 000 francs CFA. Des personnes physiques emploient particulièrement les jeunes filles comme
prestataires de service dans leurs chaînes de call-box (20 000 francs CFA) payés en deçà du Smig
(28 300 francs CFA le mois).

107
inscrit les acteurs de la prostitution dans le sillage des sociologies individualis-
tes et utilitaristes. Si les intérêts et les ambitions personnelles ouvrent la voie
à la compétition, il y a lieu de relever que tout se fait alors dans le strict respect
du collectif et le lien social est toujours sauvegardé : les boutades, quolibets,
dénigrements, diffamations, basses manœuvres observés à l’approche de
clients potentiels ne trahissent en rien les connivences qui apparaissent par
ailleurs quand leurs intérêts collectifs sont menacés. Il en est de même des
pratiques mystico-magiques ayant souvent cours dans le milieu dans l’optique
pour chaque prostituée de rentabiliser son activité. Et Hermione  46 d’indiquer à
ce sujet :
« Il est urgent de bien se préparer pour attirer les clients. [...] Il y a les clients
qui donnent la “poisse” et le “ndoutou”  47. Si on ne se protège pas contre ça,
c’est qu’on va au-devant de graves dangers. [...] C’est pour cela qu’en consul-
tant mon marabout pour m’attirer le plus grand nombre de clients, je n’oublie
jamais de lui demander de m’exorciser en sorte qu’un client ne puisse laisser
son ndoutou sur moi. [...] Il y a aussi le fait que certaines de nos collègues
vont vers les marabouts pour bloquer la chance des autres. [...] C’est pour cela
qu’après tout on ne doit pas aussi se passer de la prière. »
Ces propos font implicitement référence à l’esprit de compétition qui conduit
les prostituées à recourir aux marabouts pour, sinon se fidéliser leur clientèle,
du moins prospérer en accroissant leurs gains, ou encore se protéger contre
les mauvais sorts  48. Voilà qui nous introduit au cœur de la rationalité à l’œuvre
dans les logiques d’acteur des prostituées, indépendamment du type de pros-
titution pratiquée. Dans le luxe ou dans la misère, avec ou sans contraintes
physiques, les conditions qui entourent leur activité n’en changent fondamen-
talement pas la nature et encore moins leurs effets sur le plan socio-sanitaire.
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Plus les prostituées donnent l’impression de prospérer, plus elles attribuent
leur succès à la puissance de leurs marabouts et plus elles ont des émules.
C’est ainsi que quelques-unes se laissent aller à la tentation d’exercer la prosti-
tution sans protection, persuadées à leur tour de se faire beaucoup d’argent au
mépris des risques de maladie encourus. Vu sous l’angle de l’acteur individuel
(la prostituée) ou collectif (le réseau de prostitution), l’activité prostitutionnelle
s’inscrit bien dans des logiques d’action. Ayant intériorisé les principes et nor-
mes de leur métier, les prostituées adoptent entre elles des comportements
identifiables à leur solidarité plus que par la constitution d’un collectif construit
en tout état de cause, leurs intérêts étant réciproquement concurrentiels :
« Nous, on s’entend bien ici. [...] Le travail que nous faisons ici n’est pas ce
que vous voyez avec les yeux, ce n’est pas facile, il est très important qu’entre
nous nous soyons soudées. [...] Sans oublier pour autant que, si nous sommes

46
Hermione, rencontrée et interrogée dans le quartier Bepanda-Monaco, âgée de 34 ans, est di-
vorcée depuis six ans et s’est lancée depuis lors dans la prostitution afin de subvenir à ses besoins
et à ceux de ses trois enfants.
47
C’est une autre façon de faire allusion au mauvais sort.
48
Les bagues, colliers, cauris et autres parfums qu’elles portent, qui leur ont été donnés par les
marabouts consultés, sont supposés atteindre leurs fins, en constituant un écran contre la mau-
vaise fortune nommée dans les propos ci-dessus : poisse, ndoutou.

108
dehors, c’est pour chercher à nous en sortir par tous les moyens et trouver des
solutions à nos problèmes personnels  49. »
Ces propos forts évocateurs de l’acteur rationnel symbolisent bien évidem-
ment qu’à côté des bons rapports il y en a d’autres plus structurants qui sont
sans doute liés à la nature concurrentielle des intérêts subjectifs qui se téles-
copent.

5. Conclusion

Livrée à elle-même, une partie importante de la population camerounaise,


désenchantée par les errements des politiques de développement économi-
que de la décennie 1980-1990, ne pouvant plus rêver et mue par une logique
de survie, s’est engagée dans la prostitution, qu’elle perçoit comme une acti-
vité économique comme une autre. Nous avons montré également plus haut
comment de vulnérables adolescentes ont migré des villages vers la ville de
Douala à la recherche d’un capital financier, pour ainsi prendre en compte ces
dernières dans leur « itinéraire d’accumulation » et de tentative de survie. Les
faits montrent à l’envi que d’amélioration des conditions de vie, il n’en est rien.
Si les prostituées font désormais partie intégrante de l’espace public doualais,
elles n’en sont pas moins perçues comme une menace pour l’intégrité des
mœurs locales. Que les pouvoirs publics semblent ne pas pouvoir freiner la
dynamique de la prostitution, à défaut de l’éradiquer, est moins dû à l’accom-
modation des citadins en général au phénomène, qu’aux réseaux relationnels
et autres protecteurs qui tirent grand profit de cette activité.
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Lutter contre la prolifération de la prostitution aurait dû nécessiter le recours
à une réflexion critique et éthique vis-à-vis de son approche juridico-économi-
que, laquelle aurait contribué à envisager un meilleur arbitrage entre la néces-
sité de circonscrire le phénomène dans le temps et l’espace. Et ce, à l’effet d’en
maîtriser les effets pervers. À ce propos, nous nous risquons à avancer les
recommandations suivantes. Il est indispensable de faire prendre conscience
aux acteurs de la prostitution, des incidences négatives de la pratique de cette
activité, d’orienter les interventions en milieu prostitutionnel en évitant de s’ap-
puyer, comme l’indique à juste titre Massé  50, sur les arguments des effets de
stigmatisation. Étant entendu que le recours aux approches participatives aux
fins de favoriser un partage des savoirs et savoir-faire entre experts juridiques,
sociaux, acteurs de la prostitution et les autorités publiques permettrait d’agir
dans le respect des cultures, des valeurs et des milieux. Les interventions en
milieu de prostitution devraient procéder davantage de techniques de commu-
nication sociale qui pourraient indubitablement contribuer à améliorer la qua-
lité de ces interventions, plutôt que de recourir à la répression qui n’a pas fait
ses preuves à cette date. Tant au fond la prostitution continue d’être perçue par
ses acteurs comme étant d’utilité publique. Il est désormais urgent de changer

49
Khadîdja, âgée de 35 ans, est prostituée à Akwa depuis une dizaine d’années. Elle loue un
appartement dans ce quartier commercial de la ville, possède une voiture et de nombreux bijoux
en or.
50
Massé R., Éthique et santé publique : enjeux, valeurs et normativité. Québec, Presses de l’Uni-
versité Laval, 2003.

109
la perception sociale de la prostitution en ne l’envisageant plus comme une
pathologie, mais en la considérant sous le rapport du système social qui la
produit, ce qui serait la voie de sa régulation faute de la circonvenir, faute de
pouvoir en venir à bout.

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