0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
27 vues11 pages

Anne Doquet, Sara Le Menestrel: D'anthropologie Et Sociétés

Transféré par

hibaalioui536
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
27 vues11 pages

Anne Doquet, Sara Le Menestrel: D'anthropologie Et Sociétés

Transféré par

hibaalioui536
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Introduction

Anne Doquet*, Sara Le Menestrel **

Qu'il soit « culturel» ou non, le tourisme a longtemps été considéré par les
sciences humaines françaises au mieux avec indifférence, au pire avec mépris. Bête
noire d'une anthropologie exotisante longtemps circonscrite à l'étude de sociétés
« traditionnelles », closes et répétitives, le phénomène touristique a surtout été
analysé en terme d'impact sur les cultures qu'il affectait, voire qu'il infectait.
Imposition autoritaire de modèles néo-coloniaux sur des sociétés passives et dépen-
dantes, folklorisation et marchandisation culturelles, ingérence contribuant à
l'ethnocide ... , les effets du tourisme ont fait couler beaucoup d'encre, sans que soit
réellement posée la question des interactions touristiques et, plus précisément, celle
des actions entreprises par des sociétés se construisant ou se reconstruisant avec et
à travers le tourisme. Comme l'écrit J. Michaux, « le visité et sa société sont rare-
ment considérés en tant qu'acteurs liés à un contexte, mais plutôt comme des "réac-
teurs" en face du visiteur» [Michaux, 2001, p. 19].
Ces discours négatifs ont peu à peu laissé place à des approches constructivistes
privilégiant la dimension dialogique du tourisme. Mais l'anthropologie a eu du mal
à se frayer une voie parallèle à la perspective développementaliste souvent adoptée
par les géographes et les économistes. En France, le travail précurseur de Michel
Picard [1992], qui à travers la notion de « culture touristique» a prouvé l'indisso-
ciabilité de l'identité culturelle balinaise et du tourisme, a manqué de retentisse-
ment. De même, l'ouvrage que Marie-Françoise Lanfant a co-dirigé avec ses
collègues britanniques J. Allcock et E. Bruner [1995] n'a guère trouvé d'écho
parmi les chercheurs français. Par la suite, quelques recherches se sont inscrites
dans cette approche - donnant lieu pour la plupart à des articles - sans pourtant
susciter la constitution d'un champ disciplinaire légitimant pleinement une anthro-
pologie du tourisme. Citons notamment deux numéros thématiques de revues
consacrés au sujet. Le volume d'Anthropologie et sociétés intitulé « Tourisme et
sociétés locales» [2001] rassemblait des contributions visant à « reconnaître, scruter

* Anthropologue, IRD, Bondy, UR 107 « Constructions identitaires et mondialisation », associée au Centre


d'études africaines (EHESS), annedoquet@[Link].
** Anthropologue, CNRS, Centre d'études nord-américaines, MASCIPü (UMR8168), [Link]-Menestrel
@[Link].

Autrepart (40), 2006, p. 3-13


Anne Doquet, Sara Le Menestrel

et comprendre le tourisme tel qu'il se manifeste dans les sociétés locales, au sein
des populations touchées par ce phénomène» [Picard, Michaud, 2001, p. 8]. Un an
plus tard, la revue Ethnologie française rassemblait un certain nombre d'articles
interrogeant la notion d'étrangeté dans les relations du touriste et de l'indigène. Si
ces deux recueils ont eu le mérite incontestable de travailler la complexité de la
rencontre touristique in situ, ils se sont néanmoins cantonnés à son cadre local. Or,
depuis plusieurs années, les mouvements identitaires d'aujourd'hui poussent les
sciences humaines à mettre constamment en lien le local et le global, à dépasser les
frontières autrefois admises en leur accolant le préfixe « trans- », et à porter leur
attention sur les questions des réseaux. Constitué depuis toujours de mobilités et de
relations interculturelles, le tourisme, dont une importante branche se revendique
« culturelle », apparaît comme un objet taillé pour cette perspective.
C'est pourquoi il nous a semblé pertinent de proposer un numéro thématique
abordant la question du tourisme culturel sous l'angle des réseaux et des recompo-
sitions sociales. Empruntant la forme adjectivale du maître-mot «culture », le
concept reste aussi impalpable que le substantif dont il provient et de multiples
tentatives de définition sont restées évasives ou partielles. Nous nous garderons
donc ici d'en adopter une. Nous préférons conserver la souplesse de ses déclinai-
sons (tourisme ethnique, historique, religieux, écologique, de découverte et autres)
en considérant que ce pléonasme (quel tourisme pourrait ne pas se prétendre
culturel ?), malgré ses contours imprécis, revêt un sens dès lors qu'il est utilisé par
les différents protagonistes du monde qu'il désigne et qui est conçu comme la
forme majeure du tourisme contemporain.
En proposant la thématique des réseaux et recompositions sociales, nous espé-
rions recueillir un ensemble de textes issus d'ethnographies multi-situées et chemi-
nant selon ces réseaux. Peu d'auteurs ont finalement répondu à ce souhait
(E. Grégoire, M. Lassibille, S. Boulay), la plupart des textes proposés se concen-
trant davantage sur le maillon d'un réseau que sur la chaîne. De même, certaines
des entrées que nous avions proposées n'ont pas trouvé d'écho auprès des auteurs.
Nous avions tout d'abord fortement souligné le caractère transnational du phéno-
mène touristique, souhaitant mettre en évidence la transversalité des problémati-
ques, communes au «Sud» comme au «Nord ». La perspective habituellement
adoptée par Autrepart, très ancrée sur les problématiques des pays du Sud, explique
certainement l'absence regrettable de propositions de contributions sur les zones
touristiques du Nord. De même, notre appel insistait sur les réseaux élaborés par
des groupes de fans, de collectionneurs, ou d'adeptes de musique, de danse, d'arti-
sanat ou de religions, et sur les va-et-vient constants entre destinations touristiques
et lieux d'origine des touristes, bref sur la migration et la diffusion de certaines
pratiques culturelles. Seule Mahalia Lassibille a inscrit son article dans cette pers-
pective. Serait-ce parce que peu de chercheurs l'ont jusqu'à présent considérée
comme une piste de réflexion à part entière? Les réseaux que nous visions à saisir
se sont en fait dessinés au fil des articles. Suivons par exemple le développement
du réseau du tourisme solidaire. Dans un premier temps, l'article de Saskia Cousin
décortique l'avènement d'un «bon tourisme» dans les institutions internationales

Autrepart (40), 2006


Introduction 5

et en analyse les enjeux. Dans son prolongement, l'article de Céline Cravatte


examine les reformulations identitaires et les recompositions militantes se jouant
dans l'espace français du tourisme solidaire. À sa suite, le texte de Nadège Chabloz
mesure l'application toute relative de ces règles de bonne conduite dans un village
burkinabé et les malentendus qu'elles peuvent susciter entre visiteurs et visités.
Le travail de Sebastien Boulay vient alors illustrer le caractère douteux de
l'économie solidaire en terrain mauritanien. Cet éclairage des réseaux au fil des
articles signale que les outils d'analyse de la transnationalisation sont aujourd'hui
peu utilisés dans une anthropologie du tourisme qui a du mal à s'affirmer. En même
temps, il témoigne d'un nouvel angle d'approche possible que ce numéro d'Autre-
part vient mettre en lumière. Plusieurs textes se sont finalement enchaînés très
naturellement, si bien que le numéro a trouvé sa cohérence au travers des trois
thèmes que nous avons dégagés: la mise à distance du tourisme, les recompositions
politico-sociales qu'il alimente et la question des mobilités touristiques.

la mise à distance du tourisme


L'analyse du contexte de production du discours sur le tourisme culturel amène
d'emblée à constater les efforts systématiques de ceux qui en revendiquent le bien-
fondé pour s'en distancier. Cette démarche prend d'abord appui sur une hiérarchi-
sation des pratiques. Les différents acteurs du tourisme culturel perpétuent ainsi
l'antagonisme classique entre touriste et voyageur, qui stigmatise le premier et légi-
time le second, pour mieux faire valoir le contraste entre leur clientèle et celle des
autres formes de tourisme. Cette opposition fait écho à d'autres hiérarchies que
souligne dans son texte Olivier Evrard à propos de la Thaïlande: celle des touristes
occidentaux envers les touristes locaux, qui leur vaut le qualificatif de «crap
tourists » [Coleman, p. 2] ; et au sein même de la population locale, celle de l'élite
envers les milieux populaires. On aboutit ainsi à une mise en abîme de la hiérarchi-
sation des touristes, reproduite quel que soit le contexte.
Si J. Urry distingue le touriste romantique, en quête d'originalité, du touriste de
masse qui au contraire cherche la similitude, c'est pour mieux souligner le caractère
paradoxal de cette quête d'authenticité, toujours située dans un ailleurs géogra-
phique et temporel qui le rend finalement inaccessible [Sheller, Urry, 2004]. Ce
« complexe du faux» universel, tel que l'a qualifié Jean-Didier Urbain, conduit
parmi d'autres facteurs O. Evrard à faire valoir l'étude des touristes domestiques,
grandement délaissés dans les analyses actuelles.
La hiérarchisation des touristes se double de celle des différentes formes de
tourisme. Les chartes des organismes internationaux comme des associations
ne manquent jamais de se démarquer du tourisme classique et leurs auteurs mettent
un point d'honneur à décliner les facteurs qui les en éloignent. Dans son étude
du « tourisme solidaire» français, C. Cravatte souligne le thème récurrent de
la « responsabilisation de la population locale», ainsi que le rejet de l'exotisme et
la revendication de « véritables» rencontres autour de relations personnalisées (par
exemple entre artisan et client, occultant ainsi l'échange marchand; ou encore avec

Autrepart (40), 2006


6 Anne Doquet, Sara Le Menestrel

une famille, comme dans l'exemple de l'association La case d'Alidou qui fonc-
tionne autour d'une même famille depuis 20 ans). S. Boulay retrouve ce même
souci dans son étude du «tourisme solidaire» dans l'Adrar mauritanien, dont
l'idéologie repose sur un « voyage humain, humaniste voire humanitaire », respec-
tueux de l'environnement et de la population locale. L'association française
Tourisme et Développement Solidaires (TDS) étudiée par N. Chabloz reprend les
mêmes principes fondamentaux que le Code mondial d'éthique du tourisme de
l'OMT.
En définitive, tout consiste à mettre à distance le tourisme pour s'extraire de
cette catégorisation, en légitimant une démarche différente, motivée par l'adhésion
à des valeurs, à une éthique dont la noblesse s'oppose à la superficialité des loisirs.
L'idéologie du tourisme culturel s'inscrit ainsi dans une stratégie de distinction
sociale fondée sur des oppositions incessantes ricochant à l'infini. L'analyse histo-
rique que fait Marc Boyer (1996) du processus d'invention du tourisme établit clai-
rement qu'il a toujours été une pratique de distinction. Les critères de définition se
sont tant affinés qu'ils dressent des oppositions pour le moins surprenantes,
comme le relève C. Cravatte dans la brochure de l'organisme TDS : «Il s'agit de
ne pas se tromper de tourisme; ni tourisme humanitaire, ni tourisme ethnogra-
phique, simplement un tourisme d'échange et de rencontre ». C'est ainsi la spéci-
ficité qui prime sur le terme générique, chacun s'appropriant le bon tourisme et la
définition du voyage légitime. Tel est l'un des nombreux paradoxes du tourisme
culturel, dont la doctrine prône le caractère distinct, mais qui pousse les antago-
nismes tellement loin qu'elle en vient à l'exclure du champ touristique et à renier
sa filiation.
Cette mise à distance transparaît également dans la représentation récurrente du
tourisme culturel comme projet de développement local. Il s'agit de ne pas s'en
tenir à l'éphémère, caractéristique du voyage de loisir, mais au contraire de laisser
une trace, et même d'avoir un impact durable sur la population locale. On affiche
ainsi un souci de réciprocité défendant la nécessité d'assurer au pays d'accueil des
bénéfices, dans une volonté de s'aligner avec d'autres initiatives de coopération
Nord-Sud. On offre ainsi l'occasion de contribuer à un projet humanitaire acces-
sible, transformant par là-même le voyage en terrain, voire en mission.
La hausse de statut du touriste et sa participation à un véritable projet inscrivent
ainsi les activités revendiquées dans un champ bien plus large et légitime que le
tourisme. Liées à des enjeux de société (développement durable, protection de
l'environnement, mise en valeur du patrimoine), elles offrent l'occasion d'une
forme d'engagement qui cible la classe moyenne des pays occidentaux comme du
Tiers Monde et notamment en Asie du Sud-Est. Cette incitation à s'informer en
s'impliquant, érigée en devoir, participe à une « intellectualisation du voyage »,
renforcée par les liens tissés entre milieu universitaire et agences de voyages, qui y
recrutent des conférenciers [Mowforth, Munt, p. 137]. N. Chabloz souligne bien la
dimension pédagogique qui ressort à la lecture de la charte de TDS : on y présente
le tourisme comme un moyen privilégié d'épanouissement individuel et collectif, et
comme un outil d'auto-éducation.

Aurrepart (40), 2006


Introduction

Le tourisme culturel ne se résume ainsi plus à un produit, ni-même à une acti-


vité, mais il devient le support de valeurs. On dépasse la définition d'une éthique
du tourisme pour ériger le tourisme lui-même en une éthique du voyage et de la
rencontre. L'article de S. Cousin permet de mesurer les enjeux de cette perception
en décortiquant la doctrine du tourisme culturel, sa genèse, son évolution et son
institutionnalisation par le biais de l'Unesco et des collectivités locales. Le
tourisme culturel y apparait comme une valeur en soi, politique et identitaire. Outil
de promotion de la conscience européenne, il contribue selon ses promoteurs à
forger une identité et une culture commune et constitue à ce titre une valeur posi-
tive, fondée sur la circulation et l'échange. Le tourisme culturel est intrinsèquement
bon, pour toutes les parties; il débarrasse l'activité touristique de ses scories en la
parant d'une idéologie positive.
Dans une perspective qui prolonge l'analyse de S. Cousin, Barbara Kirshen-
blatt-Gimblett pointe la contradiction fondamentale de la politique de l'Unesco, qui
prône la diversité tout en définissant un standard universel fondé sur la rareté et
l'exceptionnel. « In other words, human beings are "without distinctions" when it
comes to rights, but not when if comes to culture ; thus, some cultural expressions
are valued more highly, by a universal standard, than others. In a word, humanity
does not want to inherit everything, just the best» [à paraître, p. 19 et 23]. La célé-
bration consensuelle de la diversité crée ainsi une hiérarchisation dont découlent
des tensions, des discriminations sociales et des réappropriations qui mettent en
péril le projet initial de l'organisme international.
Si l'on prête au tourisme culturel et solidaire des vertus de partage, de récipro-
cité et de valorisation patrimoniales et identitaires, le touriste n'est pourtant pas
relégué au second plan. Car les activités offertes concourent implicitement à une
valorisation de l'individu, de sa force de caractère, de ses qualités d'adaptation et
de son altruisme. Loin d'être détrôné par la population à laquelle il offre ses
services, le touriste reste le héros du voyage. M. Mowforth et I. Munt se réfèrent
notamment aux « ego-touristes» [2003, p. 133-136], munis de leurs sacs à dos,
qui partent seuls ou en petits groupes, pour des séjours plus longs que la moyenne,
souvent dans les pays du Tiers Monde. On retrouve ici le désir intarissable de
distinction propre aux chartes évoquées plus haut. « Ego-tourist must searchfor a
style of travel which is both reflective of an "alternative" lifestyle and which is
capable ofmaintaining and enhancing their cultural capital. Furthermore, if is a
class friction that attempts to compensate for insufficient economie capital, with
an obsessional quest for the authentication of experience» [p. 135]. La quête
d'authenticité demeure bien au cœur de ces démarches touristiques alternatives,
qui assouvissent le désir d'interactions vraies. Elle fait plus écho qu'il n'y paraît à
la démarche du touriste « classique» - dont l'avidité de ramener des objets-souve-
nirs est avant tout motivée par le souci de témoigner de l'authenticité de son expé-
rience -, se plaçant ainsi au centre. Dans le prolongement de cette réflexion,
Robert Shepherd - reprenant une idée de Brian Spooner - met en lumière les
perceptions conflictuelles de l'authenticité entre les touristes occidentaux et les
touristes domestiques: « One can argue that the West has in generallocated this

Autrepart (40), 2006


8 Anne Doquet, Sara Le Menestrel

desired authenticity in the past, bath in its own and that of non-Western Others,
white much of the non-West has come ta locate this in the present of the West
[Spooner, 1986, p. 230] - as it can be seen, for example, in the raie Disney
World plays in shaping Japanese perceptions of America» [2002, p. 191].
O. Evrard emprunte cet argument pour soutenir son analyse: à la quête
d'exotisme des touristes occidentaux se substitue chez les touristes d'Asie du Sud-
Est un prolongement de l'appartenance nationale. On retrouve néanmoins des
représentations comparables auprès des classes moyennes thaï qui, dans les années
1980, nourrissent une vision idyllique, nostalgique et traditionaliste des commu-
nautés rurales.

Tourisme et recompositions politico-sociales


Cette mise en abîme des hiérarchies dans les pratiques touristiques se double
d'un enchâssement des rapports de pouvoirs. Ce sont avant tout les politiques
mondiales qui ont construit le tourisme culturel. Les principes revendiqués par
l'Organisation mondiale du Tourisme (au travers par exemple du Code mondial
d'éthique du tourisme, ou de la Fondation Sustainable Tourism-Eliminating
Poverty) suivent les traces des politiques d'ajustements structurels d'organisations
supranationales, telles la Banque mondiale ou le FMI, auxquelles ne peuvent se
soustraire les pays qui en dépendent. Un système global de politiques touristiques
existe bel et bien et il est loin d'affecter le seul domaine économique. S'il est promu
comme un affranchissement des aspects néo-coloniaux du phénomène, le tourisme
culturel s'inscrit de plain-pied dans les questions de développement et de domina-
tion Nord/Sud. À l'échelle nationale, l'impact des politiques sur l'extension et la
promotion du tourisme reste important. L'utilisation de programmes de tourisme
culturel comme une forme alternative de développement figure dans les stratégies
de nombreux états. Malgré la perte de pouvoir des États-Nations, maintes études
font toujours part de leur rôle dans les redéfinitions identitaires locales. Adrian
Franklin [2003, p. 25] considère toujours l'État comme un des principaux agents de
la construction touristique, dont il se sert pour générer un sentiment de citoyenneté,
de la solidarité sociale, des espaces particuliers de sentiments d'appartenance natio-
nale, mais aussi comme outil dans les relations internationales. Ici, l'article
d'O. Evrard éclaire les stratégies de l'État thailandais dans le développement du
tourisme de différentes régions de Thaïlande: participant au sentiment d'unité
nationale, le tourisme historique y a pour visée de faciliter le développement écono-
mique mais aussi de pacifier les relations sociales locales. Au-delà des bénéfices
économiques escomptés, ce sont souvent les politiques culturelles et identitaires
qui planifient et arbitrent les pratiques touristiques. Le travail de S. Cousin éclaire
ici le lien constant tissé par les institutions entre le discours sur la nécessité du
tourisme et celui sur l'affirmation d'une identité. Néanmoins, le fait que les prati-
ques touristiques n'échappent pas à l'imposition de normes, étatiques comme inter-
nationales, avec lesquelles elles doivent composer, ne doit pas faire perdre de vue
la question des initiatives locales en lien avec le développement du tourisme. Les
acteurs locaux peuvent en effet le saisir comme tremplin pour l'ascension aux

Autrepart (40), 2006


Introduction 9

scènes nationales et internationales, et susciter par là même des recompositions de


leur arène politique. Plusieurs des articles recueillis ici illustrent ces reformula-
tions, tant au niveau individuel que collectif.
Bien que généralement furtive, la « rencontre touristique» occasionne parfois
des relations durables et déterminantes pour les parcours individuels. La question
de l'individualité se trouve au cœur de l'article de S. Gamblin, qui examine, à partir
d'attitudes variées dans les stratégies matrimoniales combinées, des processus
d'individuation largement contraints par les valeurs et les normes du groupe. Les
doubles stratégies de conformation et de distinction opérées dans les trajectoires
qu'elle suit montrent en quoi la réussite individuelle ne peut faire l'économie de la
hiérarchie des pouvoirs établis au sein de la collectivité. L'aspiration des individus
à la « notabiliarisation endogène» ne peut se concrétiser par un seul capital écono-
mique, mais nécessite une composition avec les cadres et les conventions établis.
En même temps, ceux qui ont habilement su conjuguer règles collectives et
épanouissement personnel peuvent intégrer le rang de notable, laissant transpa-
raître l'évolution ténue d'une structure politico-sociale apparemment rigide, évolu-
tion accompagnée par les pratiques touristiques. D'une rencontre individuelle dans
ce domaine peuvent ainsi germer des processus de changements sociaux. L'ascen-
sion fulgurante de Mano Dayak, personnage central de l'article d'E. Grégoire, en
constitue la plus convaincante illustration. Considéré comme le porte-parole d'une
communauté touarègue en réalité morcelée, il sut faire partager en France ses aspi-
rations politiques, au bénéfice des Iforas dont il était chef de file, et au détriment
des autres groupes. L'article illustre clairement les incidences politiques et huma-
nitaires de réseaux transnationaux issus de la rencontre touristique. Si c'est ici le
parcours d'un individu au nom d'un groupe qui est mis en exergue, la circulation
dans les circuits transnationaux d'un groupe au nom d'une ethnie peut également
induire des reconfigurations politiques locales. Suivant la venue de Wozaave en
Occident pour des spectacles, l'article de M. Lassibille illustre l'affirmation, par le
biais de la danse, de la position politique des Peuls nomades au Niger, notamment
de leur positionnement vis-à-vis des Touaregs. À un autre niveau, E. Grégoire
montre chez les Touaregs l'inversion des rapports économiques et sociaux entre les
nobles et les artisans appelés communément forgerons, qui ont pu s'affranchir de
leur statut de dépendants par le biais du développement de l'artisanat touristique.
Au fil des articles apparaissent ainsi diverses reconfigurations de terrains politiques
locaux prenant assise sur des réseaux touristiques. Cet enchâssement de stratégies
à des niveaux variables (individus, classes sociales, ethnie, état, international)
illustre une mobilité du politique à double sens: du haut vers le bas (de l'imposition
de normes supranationales aux pratiques locales), mais aussi du bas vers le haut
lorsque les initiatives d'acteurs touristiques locaux contribuent à modifier les
hiérarchies sociopolitiques à tous les niveaux.

Mobilités
La diversité des formes de l'activité touristique, des expériences vécues par les
touristes, celle des profils de l'ensemble des acteurs et leur circulation transnationale

Autrepart (40), 2006


10 Anne Doquet, Sara Le Menestrel

amènent à reconsidérer les frontières de l'objet d'étude que constitue le tourisme.


Visiteurs et visités ne sont pas plus réductibles l'un que l'autre à des figures mono-
lithiques aux frontières nettement délimitées. La distinction entre «hast» et
« guest » fléchit bien souvent face aux multiples acteurs - amateurs, activistes,
entrepreneurs culturels, ethnologues ... - qui revêtent d'un côté comme de l'autre le
rôle de passeurs, d'intermédiaires, occupant une place déterminante dans le déve-
loppement des activités touristiques. Plusieurs articles attestent de ces va-et-vient
incessants, de ces itinéraires transnationaux entrecroisés qui font mesurer la
complexité des circulations à l'œuvre.
M. Lassibille nous offre à propos des danses des Wozaave une analyse particu-
lièrement éclairante de cet enchevêtrement de circuits. La programmation et la
conception de ces danses au sein de festivals passe par des réseaux transnationaux
mettant en relation différents acteurs : des touristes et autres amateurs, des festivals
en réseaux, des ONG et des Wozaave organisés en associations, qui stimulent les
initiatives des Occidentaux, ethnologues compris. Les Wozaave sollicitent par
ailleurs des intermédiaires « conseilleurs» en France mais également au Niger afin
d'adapter la mise en scène des danses au public occidental. Les spectacles élaborés
sont ainsi le produit de regards croisés et s'inscrivent dans des processus de multi-
localisation.
Parmi les personnages-clés de telles logiques, les guides occupent une place
privilégiée. L'étude menée par S. Boulay sur les circuits de randonnées chame-
lières dans l'Adrar mauritanien permet d'évaluer le lien, « le trait d'union» qu'ils
constituent entre les différents acteurs du tourisme de désert. Interlocuteurs des
tours-opérateurs, des touristes, et passeurs vers la culture locale, les guides pren-
nent leur rôle à cœur en allant à la contre-saison faire du lobbying en France et
suivre des formations, en un mot explicite et selon leurs propres termes, en partant
« circuler ». Condition de leur crédibilité professionnelle, ces séjours leur ouvrent
la voie vers un prestige social nourri de partenariats et de relations personnelles
translocales.
Ces deux études attirent en outre notre attention sur la polyvalence du terme
« local» appliqué aux individus, en ce qu'il n'implique pas nécessairement des
citoyens du pays d'accueil, mais des résidents locaux qui peuvent aussi bien être en
l'occurrence nigériens ou mauritaniens que français expatriés. Ces recoupements
constituent un des arguments principaux de Monica Lacarrieu, qui s'attache préci-
sément à montrer, à partir d'exemples argentins, la relation dialogique entre
touristes et « non-touristes », remettant en question cette distinction et soulignant
l'importance d'analyser les flux touristiques et leur impact sur le patrimoine
culturel immatériel au regard d'autres flux migratoires du monde contemporain.
Plutôt que d'associer le tourisme à des espaces distincts, S. Gamblin présente la
rencontre touristique comme un «espace interstitiel », défini comme un espace
d'action transversale qui permet de concilier valeurs collectives et individuelles et
de négocier les identités. Elle analyse ce processus au travers d'itinéraires indivi-
duels égyptiens marqués par les rencontres touristiques et les mariages avec des

Autrepart (40), 2006


Introduction 11

étrangères, qui là encore impliquent des allers-retours -l'expérience de vie de Sayd


en Allemagne à la suite de son mariage avec une Allemande, puis son retour - et
des intermédiaires locaux étrangers - un couple d'Autrichiens retraités précurseurs
du tourisme d'aventure dans un oasis du désert occidental, en collaboration avec
une entreprise familiale bédouine.
C'est précisément l'omniprésence et la complexité de ces circulations et de ces
mouvements migratoires qui amènent M. Sheller et J. Urry à inscrire l'analyse du
tourisme dans le cadre plus large des mobilités, dans un ouvrage consacré aux
« tourism mobilities » [2004]. Les auteurs nous incitent à éloigner les études sur le
tourisme des touristes, en élargissant l'approche aux systèmes complexes de mobi-
lités de capital, de personnes, d'objets, de signes, et d'information qui toutes
s'entrecroisent et participent à la production et à la reproduction de lieux touristi-
ques [ibid., p. 6]. Le Center for Mobilities Research qu'ils coordonnent à l'Univer-
sité de Lancaster témoigne d'une volonté de renouveler la perspective des sciences
sociales en proposant un nouvel angle d'approche selon lequel le tourisme apparaît
comme une forme particulière de mobilité. O. Evrard souscrit à cette démarche en
suggérant d'intégrer l'objet «tourisme» à une anthropologie politique de la mobi-
lité qui envisagerait l'ensemble des rapports de forces déterminant l'accès à la
mobilité dans la société globalisée.

Un mot récurrent dans cette introduction comme dans la majorité des textes
composant ce numéro est celui de paradoxe. Le plus important du tourisme culturel
réside sans aucun doute dans son caractère autodestructeur: plus les cultures sont
visitées, moins elles sont désirables pour un regard touristique avide de pureté et
d'authenticité. L'intrusion au sein de sociétés qu'il ne veut pas voir évoluer amène
le touriste à vivre sa condition d'homme moderne et occidental comme un fardeau:
Le touriste, c'est toujours l'Autre. L'invention du «tourisme culturel» visait
certainement à atténuer ces contradictions, mais les textes rassemblés ici prouvent
que cette nouvelle version n'en est nullement dénuée. L'article de Saskia Cousin
pointe le paradoxe suprême: l'activité touristique peut aujourd'hui fonctionner
sans la présence effective de touristes. Elle s'auto-alimente dans un ensemble de
discours sur le développement, les économies et les solidarités en réel décalage
avec les réalités. Que peut recouvrir finalement cette omniprésence du paradoxe
dans la question touristique?
En empruntant de telles voies, le phénomène touristique déploie un terrain
mouvant propice aux incompréhensions, aux malentendus et par là-même à des
bricolages identitaires de toutes sortes. C. Cravatte montre dans quelle mesure la
référence constante aux « populations locales» dans les réseaux de tourisme soli-
daire recouvre des registres concurrents. Avant d'être exportées, les définitions
collectives sont déjà plurielles et compétitives dans l'espace français. Sur les
terrains touristiques, des confusions du même ordre sont toujours possibles.
M. Laccarieu les évoque à propos de la notion de « patrimoine immatériel », tandis
que N. Chabloz éclaire l'appropriation, le détournement ou le rejet par les diffé-
rents protagonistes de règles établies dans des chartes morales. Là encore sont

Autrepart (40), 2006


12 Anne Doquet, Sara Le Menestrel

permis tous les décalages entre les textes et leurs applications. Ces malentendus
entre visiteurs et visités sont relayés par d'autres, dans les rapports entre les entre-
preneurs touristiques locaux et la population, visibles entre autres dans les contri-
butions de S. Gamblin et S. Boulay. Ce dernier met en lumière la logique de
concurrence qui incite les tours-opérateurs à exercer une pression accrue sur les
rémunérations des agents locaux, s'opposant à la garantie de rapport équitable
certifiée par les chartes. Le « local », érigé en figure centrale de la démarche reven-
diquée, est en réalité circonscrit à la population visitée, à l'exclusion des individus
qui constituent les rouages de la chaîne touristique (tels les guides). Ainsi se succè-
dent, au fil des mailles du réseau, des contradictions, des désaccords ou des détour-
nements qui permettent à des voix et des interprétations contraires de s'exprimer, et
qui laissent également place à des identités qui se cherchent et se négocient.
Parce qu'il jongle avec ces contradictions et ces malentendus, le phénomène
touristique ouvre finalement un terrain d'expression fluide, élastique, où des voix
individuelles, locales, nationales, se mêlent à celles d'institutions internationales.
De tels espaces pluri-vocaux sont autant de lieux permettant aux identités contem-
poraines, ancrées non plus dans le local mais dans la mobilité, de se greffer.
Avant que ne se généralise la circulation des hommes, des produits et des idées,
Richard Arnirou [1995] percevait déjà l'exotisme du tourisme culturel comme un
objet transitionnel atténuant la confrontation brutale avec l'altérité. Cette idée
d'interstice et de transition est reprise, nous l'avons vu plus haut, dans la contribu-
tion de S. Gamblin. Éric Boutroy considère également le tourisme de montagne au
Népal comme un entre-lieu culturel où se donnent à voir les reconstructions identi-
taires dans des sociétés en situation de modernisation accélérée. Les « entre-lieux»
[Turgeon, 1998] sont autant d'espaces de contact, d'échanges et d'interactions
générateurs de mélanges et de créations culturelles. Mais les pratiques touristiques
ne débordent-elles pas ces zones tampons de négociations identitaires ? Diverses
recherches anglo-saxonnes tendent aujourd'hui à ne plus dissocier le monde touris-
tique de celui de tous les jours. Z. Bauman [2000] utilise par exemple la figure du
touriste comme une métaphore de la vie contemporaine. De la même manière,
A. Franklin parle d'une « touristification de la vie ordinaire» [2003b, p. 206], esti-
mant non seulement qu'elle est un des plus importants processus culturels de la
mondialisation, mais aussi que le tourisme a produit un monde globalisé à sa propre
image [Franklin, 2003a, p 25]. Cette fusion entre pratiques touristiques et vie ordi-
naire ne confère-t-elle pas au phénomène la légitimité qu'il mérite en tant qu'objet
de recherche des sciences humaines? Si le tourisme, comme nous l'avons vu,
présente un fort caractère paradoxal, les relations qu'entretiennent avec lui les
sciences sociales ne sont pas moins ambiguës. Depuis quelques décennies, ces
dernières ont dû renoncer à leur objet « traditionnel» au profit d'entités non plus
localisées, mais diffuses, brisant les frontières classiquement établies. Ces identités
en train de se construire dans notre monde en train de se faire présentent à
l'évidence des caractéristiques que le phénomène touristique pourrait éclairer.
C'est sans doute l'une des contradictions de nos disciplines que d'avoir sous la
main un objet palpable, éminemment contemporain, condensant à lui seul

Autrepart (40), 2006


Introduction 13

quelques-unes des importantes tendances des mouvements actuels des identités, et


de le dédaigner, comme si lui porter attention ne pouvait éclairer les constructions
identitaires d'aujourd'hui, marquées tout autant par des renforcements que par
une fluidité et une mobilité accrues, à l'image d'un monde touristique aujourd'hui
globalisé.

BIBLIOGRAPHIE

ALLCOCK J.B., BRUNER E.M., LANFANT M.-F. [1995], International Tourism. Identity and
Change, London, Thousand OakslNew Delhi, Sage publications.
AMIROU R. [1995], Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF.
BAUMAN Z. [2000], Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press.
BOYER M. [1996], L'invention du tourisme, Paris, Gallimard-Découvertes.
FRANKLIN A. [2003 a], Tourism. An introduction., London, Thousand OakslNew Delhi, Sage
publications.
FRANKLIN A. [2003b], « The tourist syndrome. An interview with Zygmunt Bauman », Tourist
Studies, vol. 3, n? 2, p. 205-217.
KIRSHENBLAT-GIMBLETI B. [à paraître], « World heritage and cultural economies », in Ivan
Karp, Corinne Kratz (éd.), Museums Frictions: Public Cultures/Global transformations.
[Link]
MOWFORTH M., MUNT I. [2003], Tourism and sustainability. New Tourism in the Third World,
New York, Routledge.
PICARD M. [1992], Bali. Tourisme culturel et culture touristique, Paris, L'Harmattan.
PICARD M., MICHAUD J. (éd.) [2001], Tourisme et Sociétés Locales, Anthropologie et Sociétés,
vol. 25, n? 2.
RAUCH A. (éd.) [2002], « Touriste, autochtone: Qui est l'étranger? », numéro spécial, Ethnolo-
gie Française, t. 32, n? 3. .
SHELLER M., URRY J.(éd.) [2004], Tourism Mobilities : Places to Play, Places in Play, Rout-
ledge.
SHEPHERD R. [2002], « Commodification, Culture and Tourism », Tourist Studies, vol. 2, n? 2,
p. 183-201.
SPOONER B. [1986], « Weavers and Dealers: The Authenticity of an Oriental Carpet », in Appa-
durai (éd.) The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, Cambridge
University Press, p. 195-235.
TURGEON L. (éd.) [1998], Les entre-lieux de la culture, Paris, L'Harmattan.
URBAIN J.D. [2001 (1991)], L'idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Éditions Payot
& Rivages.

Aulrepart (40), 2006

Vous aimerez peut-être aussi