Anne Doquet, Sara Le Menestrel: D'anthropologie Et Sociétés
Anne Doquet, Sara Le Menestrel: D'anthropologie Et Sociétés
Qu'il soit « culturel» ou non, le tourisme a longtemps été considéré par les
sciences humaines françaises au mieux avec indifférence, au pire avec mépris. Bête
noire d'une anthropologie exotisante longtemps circonscrite à l'étude de sociétés
« traditionnelles », closes et répétitives, le phénomène touristique a surtout été
analysé en terme d'impact sur les cultures qu'il affectait, voire qu'il infectait.
Imposition autoritaire de modèles néo-coloniaux sur des sociétés passives et dépen-
dantes, folklorisation et marchandisation culturelles, ingérence contribuant à
l'ethnocide ... , les effets du tourisme ont fait couler beaucoup d'encre, sans que soit
réellement posée la question des interactions touristiques et, plus précisément, celle
des actions entreprises par des sociétés se construisant ou se reconstruisant avec et
à travers le tourisme. Comme l'écrit J. Michaux, « le visité et sa société sont rare-
ment considérés en tant qu'acteurs liés à un contexte, mais plutôt comme des "réac-
teurs" en face du visiteur» [Michaux, 2001, p. 19].
Ces discours négatifs ont peu à peu laissé place à des approches constructivistes
privilégiant la dimension dialogique du tourisme. Mais l'anthropologie a eu du mal
à se frayer une voie parallèle à la perspective développementaliste souvent adoptée
par les géographes et les économistes. En France, le travail précurseur de Michel
Picard [1992], qui à travers la notion de « culture touristique» a prouvé l'indisso-
ciabilité de l'identité culturelle balinaise et du tourisme, a manqué de retentisse-
ment. De même, l'ouvrage que Marie-Françoise Lanfant a co-dirigé avec ses
collègues britanniques J. Allcock et E. Bruner [1995] n'a guère trouvé d'écho
parmi les chercheurs français. Par la suite, quelques recherches se sont inscrites
dans cette approche - donnant lieu pour la plupart à des articles - sans pourtant
susciter la constitution d'un champ disciplinaire légitimant pleinement une anthro-
pologie du tourisme. Citons notamment deux numéros thématiques de revues
consacrés au sujet. Le volume d'Anthropologie et sociétés intitulé « Tourisme et
sociétés locales» [2001] rassemblait des contributions visant à « reconnaître, scruter
et comprendre le tourisme tel qu'il se manifeste dans les sociétés locales, au sein
des populations touchées par ce phénomène» [Picard, Michaud, 2001, p. 8]. Un an
plus tard, la revue Ethnologie française rassemblait un certain nombre d'articles
interrogeant la notion d'étrangeté dans les relations du touriste et de l'indigène. Si
ces deux recueils ont eu le mérite incontestable de travailler la complexité de la
rencontre touristique in situ, ils se sont néanmoins cantonnés à son cadre local. Or,
depuis plusieurs années, les mouvements identitaires d'aujourd'hui poussent les
sciences humaines à mettre constamment en lien le local et le global, à dépasser les
frontières autrefois admises en leur accolant le préfixe « trans- », et à porter leur
attention sur les questions des réseaux. Constitué depuis toujours de mobilités et de
relations interculturelles, le tourisme, dont une importante branche se revendique
« culturelle », apparaît comme un objet taillé pour cette perspective.
C'est pourquoi il nous a semblé pertinent de proposer un numéro thématique
abordant la question du tourisme culturel sous l'angle des réseaux et des recompo-
sitions sociales. Empruntant la forme adjectivale du maître-mot «culture », le
concept reste aussi impalpable que le substantif dont il provient et de multiples
tentatives de définition sont restées évasives ou partielles. Nous nous garderons
donc ici d'en adopter une. Nous préférons conserver la souplesse de ses déclinai-
sons (tourisme ethnique, historique, religieux, écologique, de découverte et autres)
en considérant que ce pléonasme (quel tourisme pourrait ne pas se prétendre
culturel ?), malgré ses contours imprécis, revêt un sens dès lors qu'il est utilisé par
les différents protagonistes du monde qu'il désigne et qui est conçu comme la
forme majeure du tourisme contemporain.
En proposant la thématique des réseaux et recompositions sociales, nous espé-
rions recueillir un ensemble de textes issus d'ethnographies multi-situées et chemi-
nant selon ces réseaux. Peu d'auteurs ont finalement répondu à ce souhait
(E. Grégoire, M. Lassibille, S. Boulay), la plupart des textes proposés se concen-
trant davantage sur le maillon d'un réseau que sur la chaîne. De même, certaines
des entrées que nous avions proposées n'ont pas trouvé d'écho auprès des auteurs.
Nous avions tout d'abord fortement souligné le caractère transnational du phéno-
mène touristique, souhaitant mettre en évidence la transversalité des problémati-
ques, communes au «Sud» comme au «Nord ». La perspective habituellement
adoptée par Autrepart, très ancrée sur les problématiques des pays du Sud, explique
certainement l'absence regrettable de propositions de contributions sur les zones
touristiques du Nord. De même, notre appel insistait sur les réseaux élaborés par
des groupes de fans, de collectionneurs, ou d'adeptes de musique, de danse, d'arti-
sanat ou de religions, et sur les va-et-vient constants entre destinations touristiques
et lieux d'origine des touristes, bref sur la migration et la diffusion de certaines
pratiques culturelles. Seule Mahalia Lassibille a inscrit son article dans cette pers-
pective. Serait-ce parce que peu de chercheurs l'ont jusqu'à présent considérée
comme une piste de réflexion à part entière? Les réseaux que nous visions à saisir
se sont en fait dessinés au fil des articles. Suivons par exemple le développement
du réseau du tourisme solidaire. Dans un premier temps, l'article de Saskia Cousin
décortique l'avènement d'un «bon tourisme» dans les institutions internationales
une famille, comme dans l'exemple de l'association La case d'Alidou qui fonc-
tionne autour d'une même famille depuis 20 ans). S. Boulay retrouve ce même
souci dans son étude du «tourisme solidaire» dans l'Adrar mauritanien, dont
l'idéologie repose sur un « voyage humain, humaniste voire humanitaire », respec-
tueux de l'environnement et de la population locale. L'association française
Tourisme et Développement Solidaires (TDS) étudiée par N. Chabloz reprend les
mêmes principes fondamentaux que le Code mondial d'éthique du tourisme de
l'OMT.
En définitive, tout consiste à mettre à distance le tourisme pour s'extraire de
cette catégorisation, en légitimant une démarche différente, motivée par l'adhésion
à des valeurs, à une éthique dont la noblesse s'oppose à la superficialité des loisirs.
L'idéologie du tourisme culturel s'inscrit ainsi dans une stratégie de distinction
sociale fondée sur des oppositions incessantes ricochant à l'infini. L'analyse histo-
rique que fait Marc Boyer (1996) du processus d'invention du tourisme établit clai-
rement qu'il a toujours été une pratique de distinction. Les critères de définition se
sont tant affinés qu'ils dressent des oppositions pour le moins surprenantes,
comme le relève C. Cravatte dans la brochure de l'organisme TDS : «Il s'agit de
ne pas se tromper de tourisme; ni tourisme humanitaire, ni tourisme ethnogra-
phique, simplement un tourisme d'échange et de rencontre ». C'est ainsi la spéci-
ficité qui prime sur le terme générique, chacun s'appropriant le bon tourisme et la
définition du voyage légitime. Tel est l'un des nombreux paradoxes du tourisme
culturel, dont la doctrine prône le caractère distinct, mais qui pousse les antago-
nismes tellement loin qu'elle en vient à l'exclure du champ touristique et à renier
sa filiation.
Cette mise à distance transparaît également dans la représentation récurrente du
tourisme culturel comme projet de développement local. Il s'agit de ne pas s'en
tenir à l'éphémère, caractéristique du voyage de loisir, mais au contraire de laisser
une trace, et même d'avoir un impact durable sur la population locale. On affiche
ainsi un souci de réciprocité défendant la nécessité d'assurer au pays d'accueil des
bénéfices, dans une volonté de s'aligner avec d'autres initiatives de coopération
Nord-Sud. On offre ainsi l'occasion de contribuer à un projet humanitaire acces-
sible, transformant par là-même le voyage en terrain, voire en mission.
La hausse de statut du touriste et sa participation à un véritable projet inscrivent
ainsi les activités revendiquées dans un champ bien plus large et légitime que le
tourisme. Liées à des enjeux de société (développement durable, protection de
l'environnement, mise en valeur du patrimoine), elles offrent l'occasion d'une
forme d'engagement qui cible la classe moyenne des pays occidentaux comme du
Tiers Monde et notamment en Asie du Sud-Est. Cette incitation à s'informer en
s'impliquant, érigée en devoir, participe à une « intellectualisation du voyage »,
renforcée par les liens tissés entre milieu universitaire et agences de voyages, qui y
recrutent des conférenciers [Mowforth, Munt, p. 137]. N. Chabloz souligne bien la
dimension pédagogique qui ressort à la lecture de la charte de TDS : on y présente
le tourisme comme un moyen privilégié d'épanouissement individuel et collectif, et
comme un outil d'auto-éducation.
desired authenticity in the past, bath in its own and that of non-Western Others,
white much of the non-West has come ta locate this in the present of the West
[Spooner, 1986, p. 230] - as it can be seen, for example, in the raie Disney
World plays in shaping Japanese perceptions of America» [2002, p. 191].
O. Evrard emprunte cet argument pour soutenir son analyse: à la quête
d'exotisme des touristes occidentaux se substitue chez les touristes d'Asie du Sud-
Est un prolongement de l'appartenance nationale. On retrouve néanmoins des
représentations comparables auprès des classes moyennes thaï qui, dans les années
1980, nourrissent une vision idyllique, nostalgique et traditionaliste des commu-
nautés rurales.
Mobilités
La diversité des formes de l'activité touristique, des expériences vécues par les
touristes, celle des profils de l'ensemble des acteurs et leur circulation transnationale
Un mot récurrent dans cette introduction comme dans la majorité des textes
composant ce numéro est celui de paradoxe. Le plus important du tourisme culturel
réside sans aucun doute dans son caractère autodestructeur: plus les cultures sont
visitées, moins elles sont désirables pour un regard touristique avide de pureté et
d'authenticité. L'intrusion au sein de sociétés qu'il ne veut pas voir évoluer amène
le touriste à vivre sa condition d'homme moderne et occidental comme un fardeau:
Le touriste, c'est toujours l'Autre. L'invention du «tourisme culturel» visait
certainement à atténuer ces contradictions, mais les textes rassemblés ici prouvent
que cette nouvelle version n'en est nullement dénuée. L'article de Saskia Cousin
pointe le paradoxe suprême: l'activité touristique peut aujourd'hui fonctionner
sans la présence effective de touristes. Elle s'auto-alimente dans un ensemble de
discours sur le développement, les économies et les solidarités en réel décalage
avec les réalités. Que peut recouvrir finalement cette omniprésence du paradoxe
dans la question touristique?
En empruntant de telles voies, le phénomène touristique déploie un terrain
mouvant propice aux incompréhensions, aux malentendus et par là-même à des
bricolages identitaires de toutes sortes. C. Cravatte montre dans quelle mesure la
référence constante aux « populations locales» dans les réseaux de tourisme soli-
daire recouvre des registres concurrents. Avant d'être exportées, les définitions
collectives sont déjà plurielles et compétitives dans l'espace français. Sur les
terrains touristiques, des confusions du même ordre sont toujours possibles.
M. Laccarieu les évoque à propos de la notion de « patrimoine immatériel », tandis
que N. Chabloz éclaire l'appropriation, le détournement ou le rejet par les diffé-
rents protagonistes de règles établies dans des chartes morales. Là encore sont
permis tous les décalages entre les textes et leurs applications. Ces malentendus
entre visiteurs et visités sont relayés par d'autres, dans les rapports entre les entre-
preneurs touristiques locaux et la population, visibles entre autres dans les contri-
butions de S. Gamblin et S. Boulay. Ce dernier met en lumière la logique de
concurrence qui incite les tours-opérateurs à exercer une pression accrue sur les
rémunérations des agents locaux, s'opposant à la garantie de rapport équitable
certifiée par les chartes. Le « local », érigé en figure centrale de la démarche reven-
diquée, est en réalité circonscrit à la population visitée, à l'exclusion des individus
qui constituent les rouages de la chaîne touristique (tels les guides). Ainsi se succè-
dent, au fil des mailles du réseau, des contradictions, des désaccords ou des détour-
nements qui permettent à des voix et des interprétations contraires de s'exprimer, et
qui laissent également place à des identités qui se cherchent et se négocient.
Parce qu'il jongle avec ces contradictions et ces malentendus, le phénomène
touristique ouvre finalement un terrain d'expression fluide, élastique, où des voix
individuelles, locales, nationales, se mêlent à celles d'institutions internationales.
De tels espaces pluri-vocaux sont autant de lieux permettant aux identités contem-
poraines, ancrées non plus dans le local mais dans la mobilité, de se greffer.
Avant que ne se généralise la circulation des hommes, des produits et des idées,
Richard Arnirou [1995] percevait déjà l'exotisme du tourisme culturel comme un
objet transitionnel atténuant la confrontation brutale avec l'altérité. Cette idée
d'interstice et de transition est reprise, nous l'avons vu plus haut, dans la contribu-
tion de S. Gamblin. Éric Boutroy considère également le tourisme de montagne au
Népal comme un entre-lieu culturel où se donnent à voir les reconstructions identi-
taires dans des sociétés en situation de modernisation accélérée. Les « entre-lieux»
[Turgeon, 1998] sont autant d'espaces de contact, d'échanges et d'interactions
générateurs de mélanges et de créations culturelles. Mais les pratiques touristiques
ne débordent-elles pas ces zones tampons de négociations identitaires ? Diverses
recherches anglo-saxonnes tendent aujourd'hui à ne plus dissocier le monde touris-
tique de celui de tous les jours. Z. Bauman [2000] utilise par exemple la figure du
touriste comme une métaphore de la vie contemporaine. De la même manière,
A. Franklin parle d'une « touristification de la vie ordinaire» [2003b, p. 206], esti-
mant non seulement qu'elle est un des plus importants processus culturels de la
mondialisation, mais aussi que le tourisme a produit un monde globalisé à sa propre
image [Franklin, 2003a, p 25]. Cette fusion entre pratiques touristiques et vie ordi-
naire ne confère-t-elle pas au phénomène la légitimité qu'il mérite en tant qu'objet
de recherche des sciences humaines? Si le tourisme, comme nous l'avons vu,
présente un fort caractère paradoxal, les relations qu'entretiennent avec lui les
sciences sociales ne sont pas moins ambiguës. Depuis quelques décennies, ces
dernières ont dû renoncer à leur objet « traditionnel» au profit d'entités non plus
localisées, mais diffuses, brisant les frontières classiquement établies. Ces identités
en train de se construire dans notre monde en train de se faire présentent à
l'évidence des caractéristiques que le phénomène touristique pourrait éclairer.
C'est sans doute l'une des contradictions de nos disciplines que d'avoir sous la
main un objet palpable, éminemment contemporain, condensant à lui seul
BIBLIOGRAPHIE
ALLCOCK J.B., BRUNER E.M., LANFANT M.-F. [1995], International Tourism. Identity and
Change, London, Thousand OakslNew Delhi, Sage publications.
AMIROU R. [1995], Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF.
BAUMAN Z. [2000], Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press.
BOYER M. [1996], L'invention du tourisme, Paris, Gallimard-Découvertes.
FRANKLIN A. [2003 a], Tourism. An introduction., London, Thousand OakslNew Delhi, Sage
publications.
FRANKLIN A. [2003b], « The tourist syndrome. An interview with Zygmunt Bauman », Tourist
Studies, vol. 3, n? 2, p. 205-217.
KIRSHENBLAT-GIMBLETI B. [à paraître], « World heritage and cultural economies », in Ivan
Karp, Corinne Kratz (éd.), Museums Frictions: Public Cultures/Global transformations.
[Link]
MOWFORTH M., MUNT I. [2003], Tourism and sustainability. New Tourism in the Third World,
New York, Routledge.
PICARD M. [1992], Bali. Tourisme culturel et culture touristique, Paris, L'Harmattan.
PICARD M., MICHAUD J. (éd.) [2001], Tourisme et Sociétés Locales, Anthropologie et Sociétés,
vol. 25, n? 2.
RAUCH A. (éd.) [2002], « Touriste, autochtone: Qui est l'étranger? », numéro spécial, Ethnolo-
gie Française, t. 32, n? 3. .
SHELLER M., URRY J.(éd.) [2004], Tourism Mobilities : Places to Play, Places in Play, Rout-
ledge.
SHEPHERD R. [2002], « Commodification, Culture and Tourism », Tourist Studies, vol. 2, n? 2,
p. 183-201.
SPOONER B. [1986], « Weavers and Dealers: The Authenticity of an Oriental Carpet », in Appa-
durai (éd.) The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, Cambridge
University Press, p. 195-235.
TURGEON L. (éd.) [1998], Les entre-lieux de la culture, Paris, L'Harmattan.
URBAIN J.D. [2001 (1991)], L'idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Éditions Payot
& Rivages.