DC 12
DC 12
Décryptage
BIEN-ÊTRE ET QUALITÉ
DE VIE AU TRAVAIL, RISQUES
PSYCHOSOCIAUX : DE QUOI
PARLE-T-ON ?
Pas un débat sur la santé au travail sans que les termes de bien-être au travail,
de qualité de vie au travail ou de risques psychosociaux ne soient employés.
Mais que recouvrent exactement ces notions ? D’où sont-elles issues ? À quels objectifs
de prévention des risques répondent-elles ? Cet article examine les spécificités,
les différences et les complémentarités de ces approches.
L
e Plan santé au travail 2016-2020 atteste, psychosocial, par ce versant positif a donc été
VINCENT
dans son introduction, la convergence de exploré et documenté. Si les lieux de travail sont
GROSJEAN
vues des partenaires sociaux sur la néces- potentiellement des lieux de construction de la santé,
INRS,
sité d’agir en amont des atteintes à la santé il importait de savoir par quels mécanismes activer
département
en donnant la priorité au développement cette potentialité.
Homme au
d’une culture de prévention qui envisage le travail Le voisinage des notions de bien-être au travail,
travail
comme porteur « de [la] santé et [du] bien-être des de qualité de vie au travail et de risques psychoso-
travailleurs ». Ainsi, mettre en œuvre une démarche ciaux dans les débats sur la santé au travail mérite
SANDRINE
de prévention ne consisterait pas « seulement à pré- un focus sur les spécificités de chacune d’entre elles,
GUYOT
venir les risques, mais à concevoir de manière plus leurs convergences et leurs complémentarités.
INRS,
ambitieuse un travail qui prenne en compte les enjeux
département
de santé ». Bien-être au travail
Expertise
Cette vision « positive » du travail marque « un ren- La notion de bien-être au travail est une notion
et conseil
versement de perspective » qui se fait jour en France englobante, de portée plus large que les notions de
technique
sur les questions de santé au travail. Elle est pré- santé physique et mentale. Elle fait référence à un
sente aussi dans l’Accord national interprofessionnel sentiment général de satisfaction et d’épanouisse-
du 19 juin 2013 relatif à l’amélioration de la qua- ment dans et par le travail et non à la seule absence
lité de vie au travail et de l’égalité professionnelle, de pathologies, de maladies ou de handicaps.
tout comme elle l’était, dès 2010, dans le rapport Elle comporte une dimension subjective dans le rap-
Lachmann, Larose et Pénicaud qui, lui, faisait usage port que tisse l’individu avec son environnement de
du terme de bien-être [1]. travail. Le bien-être met l’accent sur la perception
Depuis les premières recherches sur le stress au individuelle des situations et des contraintes de la
début des années 1980, l’INRS a contribué à outil- sphère professionnelle. Le sens de ces réalités pour
ler conceptuellement et opérationnellement les chacun a des conséquences physiques, psycholo-
acteurs de santé au travail confrontés aux risques giques, émotionnelles et psychosociales.
psychosociaux. Conjointement, l’institut a mené des Le développement de ce concept s’est appuyé
études sur le bien-être au travail dès 2003. L’intérêt sur une abondante littérature scientifique, prin-
d’aborder la santé, et plus particulièrement son volet cipalement nord-américaine et anglo-saxonne 1.
des alertes ou à des événements graves impliquant de recherche et d’instrumentation des interventions
une analyse de ces risques avant la mise en place en entreprise. Conjointement, les approches BET et
d’actions. Les approches BET et QVT ne peuvent QVT appellent à appréhender le travail également
s’affranchir de cette exigence. comme vecteur de santé et d'accomplissement
Les connaissances acquises sur les facteurs organi- personnel.
sationnels et psychosociaux et leur retentissement Ces approches servent autant la prévention des
sur la santé et les conditions de travail ainsi que sur risques que la construction et la préservation de
les méthodes d’intervention ont servi de socle aux la santé. Elles ne se substituent pas les unes aux
deux autres approches. Ainsi, le questionnaire Satin autres, ni ne s’opposent. Réduire les facteurs de RPS
intègre les facteurs de RPS tels qu’ils ressortent d’une ne garantit pas en soi l’amélioration de la QVT, tout
analyse exhaustive des modèles scientifiques exis- comme initier une démarche d’amélioration de la QVT
tants. Les méthodes éprouvées dans les démarches n’est pas l’assurance d’avoir respecté les contraintes
de prévention collective des RPS sont citées dans légales de réduction des RPS dans l’entreprise.
l’ANI QVT pour élaborer une démarche de QVT. On conçoit alors aisément l’intérêt de les considérer
L’approche RPS a permis aux approches BVT et QVT dans leur complémentarité plutôt que de chercher à
de se développer, en intégrant d’autres dimensions les mettre en rivalité ou à débattre du « nécessaire
(pour la QVT, la formation, l’égalité professionnelle, dépassement » d’un modèle par un autre. La tenta-
la conciliation des temps de vie…) et d’autres canevas tion de hiérarchiser ces approches, selon la plus ou
théoriques (pour l’approche BET, la psychologie posi- moins grande capacité des entreprises à se réformer
tive mettant en avant les aspects de réalisation de ou à modifier leur fonctionnement, s’avère autant
soi et d’authenticité des rapports humains). inutile qu’inopérante. Ces trois approches se fondent
Si les approches QVT et BET procèdent d’enjeux plus sur un même substrat permettant d’œuvrer à l’amé-
larges que la prévention des RPS, elles ne dispensent lioration de la santé au travail : le dialogue social,
pas d’un travail d’investigation sur les RPS. Quant à la mobilisation, la participation et l’engagement de
l’approche BET, elle partage avec la prévention des
RPS, la particularité de prendre en compte le rapport
l’ensemble des acteurs de l’entreprise. •
1. Cette littérature est issue notamment des courants
subjectif au travail, au niveau des collectifs de travail. de psychologie positive [4] et des approches systémiques.
En revanche, elle se veut différente par l’inclusion de 2. La Belgique a promulgué en 1996 une loi en matière
la dimension positive de la santé et le choix d’une de prévention et de promotion de la santé au travail,
nommée « Loi sur le bien-être ».
stratégie de changement prenant plus explicitement
3. Satin est un questionnaire d’évaluation de la santé
appui sur les collectifs de salariés dès la finalisation au travail. Il aborde des questions de santé, d’exigences
du diagnostic. au travail ainsi que les ressources pour y faire face,
et de caractéristiques de l’organisation du travail
susceptibles de favoriser ou entraver le bien-être au travail.
Conclusion
4. L’ANI QVT a été signé par les partenaires sociaux pour
Les travaux menés sur les risques psychosociaux ont une durée de trois ans renégociable. Il est actuellement
permis de mieux en connaître les facteurs détermi- en cours d’expérimentation. Un bilan est prévu dans le
nants et de concevoir des démarches de prévention protocole conventionnel pour évaluer sa mise en œuvre
et ses effets.
dimensionnées pour en limiter les conséquences
5. L’ANI sur le stress du 2 juillet 2008 étendu
sur la santé physique, mentale et sociale. La préva- le 23 avril 2009, et l’ANI sur le harcèlement et la violence
lence de ces risques invite à poursuivre les efforts au travail du 26 mars 2010, étendu le 23 juillet 2010.
BIBLIOGRAPHIE
[1] Lachmann H., Larose C., Pénicaud M. [4] Grosjean, V. Bien-être au travail, et perspectives d’une innovation sociale,
Bien-être et efficacité au travail. In Vallery G. et al., 110 concepts clefs La revue des conditions de travail, ANACT, 3,
Dix propositions pour améliorer la santé en psychologie du travail et des organisations, 2015.
psychologique au travail, Rapport fait à la Paris, Dunod, 2016. [8] Mesurer les facteurs psychosociaux
demande du Premier ministre,
[5] Grosjean V. et al. Recherche et de risque au travail pour les maîtriser,
La Documentation Française, 2010.
développements conceptuels autour du bien- Rapport du Collège d’expertise sur le suivi
[2] Commission des Communautés être au travail : entre mesure et action, INRS, des risques psychosociaux au travail, INSEE,
européennes (2002). Nouvelle stratégie Références en santé au travail, vol. 32014, 2014. France, 2011.
communautaire de santé et de sécurité 2002-
[6] Martel J.-P., Dupuis G. Quality of [9] Violences internes : derrière les conflits,
2006, Communication de la Commission
work life: theoretical and methodological l’organisation du travail en question, INRS,
(11 mars 2002).
problems and presentation of a new model Hygiène et sécurité du travail, 240, septembre
[3] Commission des Communautés 2015.
and measuring instrument, Social Indicators
européennes (2007). Améliorer la qualité
Research, 77 (2), 2006. [10] Violences externes : de quoi parle-t-on ?
et la productivité au travail : stratégie
INRS, Hygiène et sécurité du travail, 236,
communautaire 2007-2012 pour la santé [7] Pelletier J. La QVT : une voie pour
septembre 2014.
et la sécurité au travail, Communication innover, in La qualité de vie au travail :
de la Commission (21 fév. 2007). négocier le travail pour le transformer : enjeux