La Renaissance.
CONTEXTE.
Le XVIe siècle est le siècle de la période historique de la Renaissance, une période
d’aspirations nouvelles dans tous les domaines, en réaction contre l’ascétisme, le
mysticisme, les idées et les mœurs du Moyen Âge.
L'esprit de la Renaissance va naître du Quattrocento italien : la chute de Constantinople a fait affluer
manuscrits et érudits grecs, les guerres d'Italie ont fait connaître à la noblesse française un autre
mode de vie où art et beauté ont la primauté. Pour les lettrés, l’Italie est la terre du savoir antique et
des Muses et l’humanisme se développe durant cette période. Une conviction nouvelle voit le jour,
s’inspirant à la fois de l’Antiquité gréco-latine et des valeurs chrétiennes : la dignité de l’homme réside
dans ses capacités à cultiver la raison pour comprendre le monde et se comprendre. Par ailleurs
l’érudition commence avec des linguistes, des philologues : Guillaume Fichet, Étienne Dolet, Jacques
Lefèvre d'Étaples, Guillaume Budé et se poursuit avec des groupes enthousiastes formés de gens de
robe, de moines (François Rabelais) ou d’officiers de la couronne. Joachim du Bellay, la famille
Estienne, ou Étienne Pasquier auront à cœur de valoriser la langue « vulgaire ». Au XVI e siècle, la
France se construit autour du pouvoir royal qui œuvre à unifier la langue française avec le rôle
déterminant joué par François Ier. Sa protection des savants, des écrivains et des artistes lui vaudra le
titre de Père des Lettres. L’institution de la Bibliothèque Royale, la fondation en 1530 du Collège des
lecteurs royaux (actuel Collège de France), 1530 pour le grec et l'hébreux, 1534 pour le latin permet
de contrecarrer l’influence conservatrice de la Sorbonne.
Enfin les bouleversements religieux au sein de la chrétienté sont fondamentaux : les oppositions
idéologiques entre catholiques et protestants conduiront à des oppositions armées dans un climat
de guerre civile avec des implications de politique étrangère. Ainsi les guerres de religion (1562-
1598) ternissent la fin du siècle en France et mettent à mal l’optimisme du « Premier xvi e siècle ».
LA POÉSIE AU XVIe SIÈCLE.
La poésie lyrique occupe de loin la première place avec le rôle majeur joué par la Pléiade, un groupe
de poètes humanistes qui veulent égaler les auteurs latins en versifiant en français. Il réunit sept
personnes : Pierre de Ronsard, Joachim Du Bellay, Jean Dorat (leur professeur de grec), Rémy
Belleau (lequel remplace, en 1554, Jean de La Péruse, décédé), Étienne Jodelle, Pontus de Tyard et
Jean-Antoine de Baïf.
En 1549, est publié le manifeste Défense et Illustration de la langue française, qui proclame les
principes esthétiques de ce groupe. Ces principes sont nouveaux par rapport au Moyen Âge :
enrichissement de la langue poétique nationales par des emprunts aux dialectes ou aux langues
antiques et étrangères ou bien par la création de mots nouveaux ; imitation des Anciens et des
Italiens; conception du poète comme un démiurge et de la poésie comme un art sacré.
Les humanistes de la Pléiade défendent la poésie du latin et veulent l’illustrer par des genres
imités ou empruntés. L’imitation et les emprunts sont conçus à l’époque comme un
moyen de dérober les secrets des étrangers pour créer une poésie française infiniment plus belle.
Le chef incontestable de ce groupe est Pierre de Ronsard (1524-1586). Il pratique quatre grandes
formes : l’ode, le sonnet, l’hymne et le discours. Ses premières œuvres sont marquées par
l’imitation des poètes antiques et italiens, mais son imagination et sa sensibilité prennent le dessus
pour les imprégner d’un lyrisme personnel. Il fait l’éloge de la beauté physique et de la perfection
morale de quelques personnages féminins, devenus célèbres grâce à la puissance évocatrice de
ses images.
Le poète Joachim Du Bellay (1522-1560), auteur du manifeste Défense et illustration de la langue
française (1549), fait preuve d’un lyrisme profond et vrai. Il se traduit à travers quelques thèmes : la
force destructrice du temps, la beauté et la gloire du passé, la nostalgie pour son pays et l’admiration
de la nature. La sincérité est le trait caractéristique de sa poésie qu’illustrent les Antiquités de Rome
et les Regrets (1558). La poésie engagée et philosophique, moins proche de nous, tient cependant
une place notable à l’époque. Les prises de position religieuse au milieu des conflits de la seconde
moitié du siècle se retrouvent dans des poèmes aux accents graves, à la fois tragiques et épiques
comme dans les Hymnes (1555-1556), Discours sur les misères de ce temps (1562), ou la Franciade
(1572, inachevée), œuvres de Ronsard le partisan catholique ou les Tragiques du combattant
protestant Théodore Agrippa d'Aubigné (1552-1630).
Des poètes moins étudiés de nos jours ont également participé à ce renouveau de l’expression
poétique au XVIe siècle, à commencer par Clément Marot (1496-1544) qui s'inspire de la tradition du
Moyen Âge avant de développer un art plus personnel, fait de lyrisme et de religiosité. Les poèmes
de Maurice Scève et Louise Labé (1524-1566) chantent, quant à eux, les sentiments amoureux avec
beaucoup de sensibilité et de maîtrise de l’art poétique.
RONSARD.
Le Prince des poètes.
L’œuvre de Ronsard nous apparaît aujourd’hui placée sous le signe de l’abondance et de la variété,
tant des formes poétiques que des rythmes. Elle est nourrie des grands poètes de l’Antiquité, des
poètes italiens et de nombreuses lectures, qui se greffent sur sa frémissante sensibilité à la vie sous
toutes ses formes et aux qualités sonores du langage. Poète de l’amour et de la nature, il célèbre
aussi les grands hommes de son temps, les événements de l’histoire du royaume, écrit de
nombreuses pièces pour les fêtes données par les rois ou les princes, etc.
Son œuvre ne fait qu’un avec sa vie, elle est sa vie. En témoignent les nombreuses corrections qu’il
n’a cessé d’apporter à ses vers – bien souvent pour les rendre plus conformes à l’évolution du goût
de ses contemporains et à celle de la langue. En témoigne aussi la composition plusieurs fois
modifiée des recueils de ses œuvres complètes, qu’il ne cesse de remettre en chantier. Pour lui, la
poésie est inspiration, mais aussi travail.
Les Odes (1550).
En 1550, Ronsard publie son premier recueil où il se propose « style à part, sens à part, œuvre
à part ». Il se met à l’école de Pindare et à celle d’Horace. Il célèbre les grands
hommes de son temps, à commencer par Henri II, chante les paysages du Vendômois ou les joies
éphémères de la vie. À vingt-cinq ans, il conclut son recueil sur un poème « À sa muse ».
Les Amours (1552-1553).
Ce sont sans doute les recueils les plus célèbres aujourd’hui.
Ronsard a toujours été sensible aux connotations dont sont chargés les prénoms des
femmes qu’il célèbre.
Après Du Bellay et Pontus de Tyard, Ronsard en 1552 chante l’amour à la manière de Pétrarque,
sans oublier les souvenirs de l’Antiquité. Le volume des Amours s’achève alors sur une dizaine de
partitions musicales dont une seule, par exemple, permet d’exécuter « du luth et de la voix » plus de
96 sonnets, signe manifeste du soin apporté au rythme par le poète.
Quand il aura composé quelques-uns de ses plus beaux sonnets en l’honneur de Marie de Clèves,
aimée d’Henri III et morte en 1574, les « Amours de Marie » seront placés, tout comme le
Canzoniere de Pétrarque, sous le signe de l’amour et de la mort.
Mais en 1573 avaient paru les Premières Poésies d’un jeune homme encore inconnu, Desportes, qui
s’inspirait de Pétrarque, mais s’éloignait de l’érudition et se voulait facilement accessible. Il est fort
probable que le succès qu’il rencontra incita Ronsard à composer de nouveau des vers dédiés à une
femme, les Sonnets pour Hélène (1578). Heureuse rivalité!
● Dans ce vaste ensemble, l’amour est étroitement lié à la poésie. La première rencontre de la
femme est en fait celle d’une beauté considérée comme trop parfaite pour être accessible,
qui donne corps à un désir d’union totale et absolue toujours recherchée, jamais atteinte; là
est la source de l’amour impossible. Ronsard, qui n’a cessé de chercher dans la poésie la
beauté et la perfection, jamais atteintes elles non plus, a vécu ces tourments de l’amour –
peu nous importe en quelle compagnie – avec une intensité poétique qui crée les accents de
la sincérité dont sont souvent dépourvus les recueils similaires de ses contemporains.
● L’érotisme de Ronsard s’exprime aussi sous le voile d’une mythologie qui oublie
l’érudition et ouvre la porte à des rêves d’amour.
Les Hymnes (1555-1556).
Ronsard connaissait bien les Hymnes de Callimaque, consacrés à la célébration des dieux, et ceux
de Marulle, qui réunissaient poésie cosmique et méditations philosophiques. En 1555-1556, il publie
à son tour un recueil d’Hymnes. Les uns célèbrent des divinités, d’autres, des éléments, d’autres, des
entités morales ou philosophiques, d’autres, de grands personnages.
Cette classification ne rend pas compte de la lecture, puisque chaque pièce est offerte à un
personnage célèbre, dont l’éloge ouvre toujours le poème. Les derniers vers sont une sorte de prière
qui clôt une célébration faite de récits ou de descriptions, où les mythes constituent la chair du
poème.
Dans ces recueils forts savants, Ronsard est présent à travers diverses confidences ou récits. Et
même s’il n’a pas, comme il le voulait, découvert « les secrets de Nature et des Cieux », le mythe
sous sa plume devient plus d’une fois une histoire vivante, tel celui qu’il crée de toutes pièces où
la Terre, délaissée par son vieux mari le Temps, se rend chez le Soleil et conçoit de lui les quatre
saisons.
Les Discours (1562-1563).
En 1562 commencent en France les guerres civiles. Le roi a douze ans. Ronsard descend dans
l’arène. Il offre d’abord à Charles IX l’Institution pour l’adolescence du roi très chrétien... dont les
premiers vers donnent le ton, direct et ferme.
« Sire, ce n’est pas tout que d’être roi de France, Il faut que la vertu honore votre enfance. »
Les développements traditionnels de ce genre de traités – responsabilité et devoirs du monarque,
méfiance à l’égard des flatteurs, etc. – prennent un sens nouveau à la lumière des événements. Il
interpelle ensuite « la reine, mère du roi », dans un Discours des misères de ce temps, puis il invoque
Dieu pour obtenir une paix encore possible. Quelques mois plus tard, il s’adresse à Catherine de
Médicis une fois encore.
Un an plus tard, le ton a changé́ . Paris est menacé par les huguenots. Ronsard se déchaîne dans sa
Remontrance au peuple de France. Le mal vient de toutes parts, des hérétiques mais aussi de tous
ceux qui sont responsables de la décadence de l’Église, rois, juges, nobles, tous oublieux de leurs
devoirs. De morale, la dénonciation devient sociale. Parce qu’il ne soutient pas la cause des
réformés, la valeur poétique de son œuvre a été mise en cause par ses ennemis.
La fermeté de ses vers, certaines trouvailles verbales servent au mieux une cause qui lui tient à
cœur, sans doute en partie par intérêt. Mais l’engagement politique de Ronsard fut de courte durée.
La Franciade (1572).
S’il a souvent séjourné en Touraine, Ronsard n’a jamais mené une vie de reclus. Il fait à la cour plus
que des apparitions, célèbre ses protecteurs, met son talent à leur service. Même le grand poème
épique dont il rêve est soumis à la bonne volonté du roi ; les quatre premiers livres paraissent en
1572, et n’auront pas de suite. La Franciade – épopée en vers – qui devait célébrer la fondation du
royaume de France par Francus, descendant imaginaire d’Énée, le fondateur de Rome, fut accueillie
avec bien des réticences. La mort du roi fut le prétexte ou la raison qui détourna définitivement
Ronsard de son ambitieux projet.
LOUISE LABÉ.
Louise Labé est la grande poétesse lyonnaise (environ 1524-1566), dont l’œuvre a paru en 1555. Le
volume s’ouvre sur une dédicace où elle exhorte une amie à l’étude des lettres. Vient ensuite le
Débat de Folie et d’Amour, un dialogue situé dans l’Olympe, où Folie prive Amour de ses yeux et le
condamne à vivre désormais en aveugle. Le procès qui s’ensuit est l’occasion pour les deux avocats
de plaider l’un en faveur de l’Amour, source de l’harmonie universelle selon Platon, l’autre en faveur
de Folie qui a, en fait, toujours été compagne de l’Amour dans l’aveuglement et l’illusion.
Le même débat se trouve dans les Sonnets où, même si elle a recours aux métaphores
pétrarquistes, Louise Labé apparaît comme la seule femme de son siècle qui a osé dire en poète
ses désirs les plus charnels.
Publiée au moment où Ronsard est déjà devenu le grand poète de l’amour, son œuvre, tout comme
celles de Scève et de Pernette du Guillet, devra attendre plusieurs siècles pour obtenir la
considération qu’elle mérite.
La Pléiade.
Le nom de cette constellation est choisi en 1556 par Ronsard (1524- 1585) pour désigner les
poètes de la « Brigade », groupe qu’il forme avec ses amis depuis 1549.
La Défense et Illustration de la langue française.
Le nom de ce groupe est attaché à la publication d’un manifeste en faveur de la grande poésie
française, Défense et Illustration de la langue française (1549). Quelques jeunes gens réunis au
collège parisien de Coqueret ont découvert avec ardeur la poésie de l’Antiquité dont ils
s’imprègnent; ils cherchent en vain dans la littérature française des œuvres qui aient l’importance
de celles de Dante, Pétrarque ou de l’Arioste, leur contemporain. À leurs yeux, la vie de cour
encourage en France une poésie « sans art et sans doctrine », qui suffit pour être « estimé parmi
les mieux disants », alors qu’il faut « accorder sa lyre sur sa plus haute et mieux parlante corde ».
La poésie d’après la Défense.
● Les genres à « élire ». Les « vieilles poésies françaises » comme rondeaux, ballades... sont
à abandonner. Il conviendra de pratiquer l’épigramme. Les « innovations » proposées ne
sont pas toutes inconnues. Mais ces poètes veulent s’affirmer bruyamment comme des
novateurs tout éblouis de leur science de fraîche date et animés des certitudes de la
jeunesse.
● L’imitation. Le poète doit se mettre à l’écoute des grands ancêtres dont la valeur est
incontestable.
● L’inspiration. Le travail ne suffit pas. Il faut encore « cette ardeur et allégresse d’esprit qui
naturellement excite les poètes, et sans laquelle toute doctrine leur serait
manque [défectueuse] et inutile », ce que Ronsard et Pontus de Tyard nommeront la fureur
poétique. Cette notion a sa source dans les écrits de Platon commentés par Ficin, qui
consacre un long développement à l’enthousiasme au sens étymologique du terme
(transport divin), caractéristique essentielle du poète et du prophète; leur langage n’est pas
celui du commun des mortels.
● Définition du poète. Pour Du Bellay, il ne s’agit pas (pas seulement) d’éprouver sentiments ou
émotions, mais de les susciter chez le lecteur. Par là, la poésie remplit une des fonctions de
l’éloquence, aujourd’hui comme hier.
L’influence de la Pléiade a été considérable. Elle a imposé́ le sonnet, l’alexandrin, l’alternance
des rimes féminines et masculines. Ses membres ont été les premiers à composer des comédies
et des tragédies « à l’imitation des Anciens ». En refusant de réduire la poésie à un simple
divertissement, elle lui a rendu sa dignité, mais elle a aussi contribué à séparer littérature
populaire et littérature savante.
Le roman : RABELAIS.
La biographie de François Rabelais est très mal connue. Même sa date de naissance, dans le
Chinonais, est incertaine, mais on sait que son père était avocat. Très probablement, il étudie dans sa
jeunesse le droit et la théologie.
Une œuvre multiple.
Elle échappe à toute classification. Une immense érudition y côtoie une veine farcesque et populaire;
les épisodes les plus invraisemblables se mêlent à des réflexions sur les grandes préoccupations du
siècle; on y parcourt tous les registres du comique, depuis la parodie la plus subtile jusqu’à l’absurde
et la scatologie, le tout entraîné dans une invention verbale qui va jusqu’au vertige. Rabelais s’est
sans nul doute ébaudi en compagnie de ses personnages, sans pour autant écrire une œuvre
dénuée de significations. Sa lecture ne peut être que multiple, toujours recommencée, pour notre
plaisir.
Un monde de l’énorme.
On y entre d’emblée avec le personnage des géants. Mais même lorsque la taille et la force de
Pantagruel sont moins présentes, l’œuvre demeure toujours dans un registre gigantal, celui de
l’énorme qu’appréciaient Hugo et Flaubert. La boulimie langagière de l’écrivain est à la mesure de la
richesse de ses inventions.
Le récit de la naissance de Gargantua en condense quelques-uns des principaux aspects: grand
rassemblement de villageois venus de plusieurs hameaux pour une ripaille, très nombreuses et
grosses plaisanteries des « propos des bien ivres » après le repas, relâchement du sphincter de
Gargamelle enceinte du géant, qui a mangé trop de tripes, ce qui a pour conséquence la naissance
de l’enfant par l’oreille de sa mère, énumération d’exemples de naissances étranges, savants ou
fantaisistes et destinés à garantir la vraisemblance du récit.
Le corps humain dans sa totalité.
Laissé pour mort sur le champ de bataille, Épistémon est guéri par Panurge qui, entre autres soins
qu’il lui prodigue, le réchauffe sur sa braguette. Le signal de sa résurrection est un « gros pet de
ménage », souffle de vie aussi bien que l’éternuement qui le précède. C’est que tout dans l’homme
est vital, même « le bas corporel » bien connu du médecin, dont les réactions sont souvent la
manifestation du retour à la nature, par exemple lorsque l’écolier qui jargonnait en latin de cuisine
retrouve son patois natal ou lorsque Panurge ne parvient pas à dissimuler sa peur. Les épisodes
scatologiques ou grivois du récit manifestent la volonté quelque peu provocatrice de ne pas «
censurer » certaines parties du corps pour faute d’honnêteté.
Gargantua.
Né d’une « bien étrange » façon, Gargantua, père de Pantagruel, montre son ingéniosité dès son
enfance, en inventant un nouveau torchecul; mais ses précepteurs le rendent « niais, tout rêveux et
rassolé ». Son père le confie à un meilleur maître, qui l’emmène à Paris où il fait de bonnes études.
Mais au royaume de Grandgousier, en Touraine, une altercation entre bergers et vendeurs de
galettes devient un « grand débat dont furent faites grosses guerres ». Gargantua vient au secours de
son père attaqué par Picrochole. Frère Jean défend seul le clos de son abbaye, Gargantua met les
ennemis en déroute au cours de diverses batailles rocambolesques, interrompues par un banquet.
Picrochole s’enfuit lamentablement. Gargantua fait un discours aux soldats vaincus et récompense
les vainqueurs. Pour frère Jean est édifiée l’abbaye de Thélème.
Le récit du Gargantua fait moins appel à l’étrange, à tel point qu’on y voit généralement plus d’une
allusion aux guerres contemporaines. La guerre est due à la seule ambition de Picrochole (« bile
amère »). Grandgousier met tout en œuvre pour éviter d’avoir à repousser son allié de toujours ;
mais il a le devoir de prendre les armes pour protéger ses sujets. La guerre qu’il mène, uniquement
défensive, lui permet d’exercer la justice et non la vengeance, alors que son adversaire suit ses
impulsions jusque dans la cruauté. Pour Rabelais comme pour Érasme, la guerre « est contraire à la
profession de l’Évangile » (chap. 46). Et comme le souligne Gargantua, Grandgousier est le
philosophe-roi dont rêvait Platon (chap. 45).
MONTAIGNE.
L’homme d’un seul livre.
Si on met à part le Journal de voyage – dont le texte n’a été découvert qu’en 1770 – Montaigne n’a
écrit « que » les Essais, dont seule la mort pouvait interrompre la rédaction. « Qui ne voit que j’ai pris
une route par laquelle [...] j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? » (Essais, III, 9).
Les éditions successives des Essais deviennent des livres dont il est le premier lecteur, corrigeant
parfois, « ajoutant » souvent, ici une courte réflexion, là une citation, ailleurs un long développement.
C’est pourquoi les éditeurs modernes publient les Essais en en distinguant les différentes couches
désignées très souvent par des lettres.
La nature des Essais.
● Les trois livres se présentent sous la forme de chapitres de longueur très inégale, dont le titre
indique le – ou l’un des – sujet(s) traité(s), pas toujours le plus important. L’ordre dans lequel
ils se succèdent n’est pas souvent facile à justifier. Le livre I contient cinquante-sept
chapitres, avec au centre l’essai qui devait inclure le traité de La Boétie, De la servitude
volontaire (non inséré); on y trouve aussi certains titres célèbres: De l’institution des enfants,
De l’amitié, Des cannibales, Des noms, ... Le livre II comporte trente-sept chapitres dont l’«
Apologie de Raimond Sebond », qui occupe plus de cent pages à lui seul; sous prétexte de
défendre Sebond, pour qui l’existence de Dieu peut être prouvée par la contemplation de la
nature (théologie naturelle), Montaigne reproche à ses détracteurs leur manque de foi
véritable et accumule les arguments qui ôtent à la raison humaine toute validité. Treize
essais, dont aucun n’est réduit à une ou deux pages comme dans les livres précédents,
composent le livre III. Le caractère insolite de cet ouvrage s’explique par la démarche de
l’auteur.
● La genèse des Essais. Les Essais se révèlent rapidement un lieu où se concentre tout ce
qui occupe la pensée de Montaigne, souvenirs de lectures diverses, événements de toutes
sortes – ceux de l’Histoire qui se fait sous ses yeux (découverte de l’Amérique, troubles
civils, etc.) comme ceux de la vie quotidienne (une chute de cheval par exemple, Essais, II,
6), pensées intimes. Tout est pour lui matière à réflexion.
● Le titre. L’essai, c’est une tentative, un exercice, mais aussi une mise à l’épreuve, en
l’occurrence un examen de tout ce qui constitue la vie de Montaigne et le regard qu’il porte
sur elle. Démarche indispensable à qui refuse les vérités toutes faites.
Une philosophie des limites de la connaissance.
● Vérités inaccessibles. Selon Montaigne, certaines vérités sont trop élevées pour les forces
de notre esprit ; c’est le cas pour tout ce qui touche à l’existence de Dieu et à la religion.
● Opinions incertaines et dangereuses. Certaines opinions qui se donnent pour vérités mettent
en jeu toute l’organisation de la société, et il faut être bien présomptueux pour introduire des
changements dont les effets sont imprévisibles.
● Idées reçues. Même pour ce qui est à sa portée, l’homme ne peut atteindre une parcelle
de vérité qu’au prix d’une vigilance constante. Prisonnier d’une vision du monde qu’il
considère comme allant de soi, alors qu’elle n’est fondée que sur certaines habitudes, il
est prompt à s’indigner devant l’insolite.
● Sources d’erreurs traditionnelles. D’autres pièges guettent l’homme dans sa quête de la
vérité. C’est l’imagination, qui fera trembler de peur un philosophe.
● L’instabilité universelle. Enfin, et on quitte alors les sentiers battus de la philosophie,
comment atteindre la vérité dans un monde en perpétuelle mutation ? Plus que tout autre,
Montaigne est sensible au changement constant qu’il observe en lui-même d’abord. Vivre
avec une conscience toujours en éveil les multiples événements de l’existence, les passer
au crible de son propre jugement, voilà pour l’essentiel le projet et le sujet des Essais tels
qu’ils se sont peu à peu révélés à leur auteur lui même.
● Autres thèmes des Essais. Montaigne le dit lui-même: aucun thème n’est choisi a priori par
l’auteur; c’est la diversité du hasard qui préside au choix des thèmes des Essais. Certains
sujets reviennent fréquemment sous sa plume, manifestant ainsi des préoccupations qu’on
peut qualifier de fondamentals. Mais ils ne sont jamais traités en un seul lieu de l’ouvrage,
même si parfois ils donnent leur titre à tel ou tel essai.
Le Moi dans les Essais.
● Loin de l’autobiographie. Bien qu’il ait présenté son œuvre comme une peinture de lui-
même, Montaigne n’est en aucune façon l’ancêtre des écrits autobiographiques. Pas de
récit chronologique pour nous présenter sa vie.
● Et cependant, l’auteur est omniprésent dans son livre, précisément parce qu’il part toujours
de sa propre expérience, seul domaine sûr d’observation, pour exercer son jugement.
● Confidences. Non qu’il soit avare de confidences parfois très intimes, mais tout ce qu’il
nous dit de lui arrive au détour d’une page.
● L’observation de soi. Certes, le goût de Montaigne pour l’introspection est indéniable, tout
comme le plaisir qu’il éprouve à se retrouver en sa seule compagnie.
● La construction de soi-même. Dans un monde où sont mises en cause, et parfois
s’écroulent, des valeurs séculaires, Montaigne a trouvé́ en lui-même un point d’ancrage qui
lui permet de rester maître de la conduite de sa vie, refusant d’être le jouet d’engouements
passagers ou de passions d’un instant toujours futiles et sans fondements solides, qu’il
aborde en toute lucidité. Son livre est inséparable de lui même.
L’invention d’une écriture.
● Le « parler » de Montaigne. Loin des voies toutes tracées, Montaigne donne à son texte cette
présence de la vie qu’il voulait conserver et transmettre dans son écriture même. Les
digressions nous entraînent dans le vagabondage de sa pensée, mais il en est conscient. La
saveur des mots qu’il emploie nous place au cœur d’une pensée vécue, sentie ; pas
d’abstractions fumeuses sous sa plume. Dans le paysage littéraire de son époque, Montaigne
fait figure d’étranger.
● Écrire pour vivre. Nous entendons l’ambition d’une œuvre et d’un homme, loin de l’austérité́
des morales traditionnelles, mais avec les exigences qu’il s’est forgées lui-même.
Projet humaniste par excellence qu’un tel dialogue avec soi-même, qui n’a pu se réaliser que par
l’écriture vigilante et totalement consciente des Essais.