Les Penseurs Du Langage PDF
Les Penseurs Du Langage PDF
eu) - 23-02-2017
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Les
DU
grands
penseurs
LANGAGE
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Platon
D’où vient
le nom des choses ?
Marie-Lan Nguyen
« Connaître les noms, c’est connaître la nature des choses, Platon, Cratyle. »
Q
uel rapport le langage a-t-il avec convenus certains en lui assignant une livre la clé de la signification profonde et
le monde ? Au début du 4e siècle parcelle de leur langue qu’ils émettent, intime des choses. Il y aurait donc une
avant J.-C., Platon (- 428/- 348), mais il y a, par nature, une façon correcte sagesse cachée déposée dans les mots
élève de Socrate, ouvre à Athènes une de nommer les choses, la même pour en vertu de leur capacité à révéler ce
école philosophique qui vivra plus de tous, Grecs et Barbares (1). » La seconde qui est. Le souci de « bien dire » ne serait
huit siècles. Sous forme de dialogues, thèse, défendue par Hermogène, pré- pas seulement une habileté à manier la
il développe une œuvre considérée tend que la nature n’est pour rien dans langue, mais la possibilité de remonter
comme fondatrice de la philosophie en cette justesse, et que les mots sont affaire à l’essence, au monde intelligible des
Occident. Vers - 390, il met la dernière d’accord ou de simple convention entre Idées, selon la terminologie de Platon.
main à l’un de ses dialogues, qui a pour les hommes. « Ma foi, Socrate, pour ma
objet de décider si le langage est une part, malgré tous les entretiens que j’ai Un pont entre les mondes
pure convention entre les hommes, eus avec lui et avec beaucoup d’autres, je intelligible et sensible
ou bien s’il a un rapport direct avec le n’ai pu me laisser persuader que la recti- Platon développe sa propre thèse. Selon
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monde qui nous entoure : c’est le Cra- tude de la dénomination soit autre chose lui, il existe deux manières de voir la
tyle, où, comme d’habitude, Socrate est que la reconnaissance d’une convention. réalité : ou bien sous l’angle du chan-
le porte-voix de Platon. À mon avis, quel que soit le nom qu’on gement, celui de l’espace-temps quo-
assigne à quelque chose, c’est là le nom tidien, du monde sensible où toutes
Les noms sont-ils correct. (…) Car aucun être particulier choses viennent à l’existence, se main-
arbitraires ? ne porte aucun nom par nature, mais il tiennent et disparaissent ; ou bien, sous
Dans ce dialogue, deux thèses com- le porte par effet de la loi, c’est-à-dire de l’angle immuable et intelligible des pro-
mencent par être opposées. En premier la coutume de ceux qui ont coutume de priétés qui forment l’essence des choses.
lieu, celle de Cratyle soutient qu’il existe donner les appellations (2).» La fameuse énigme du bateau de Thésée
pour chaque objet une juste dénomi- Voici donc le problème posé. Le nom illustre cette alternative : à son retour de
nation et que les noms sont justes par des choses est-il imposé par la nature ou Crète, les Athéniens décident de le pré-
nature. « D’après Cratyle que voici, il bien par une convention plus ou moins server en remplaçant les planches usées
existe une dénomination correcte natu- arbitraire ? Si la thèse d’Hermogène nous par de nouvelles. Au bout d’un certain
rellement adaptée à chacun des êtres : est familière, celle de Cratyle soulève temps, il ne reste plus aucune pièce
un nom n’est pas l’appellation dont sont quelques questions. Que signifie un d’origine, mais la forme reste identique.
nom « juste par nature » ? Pour Platon, Conceptuellement, c’est le même, mais
donner un nom à un objet est un acte matériellement, c’en est un autre.
qui a d’emblée une portée ontologique. Le langage est, selon Platon, un inter-
n BRIGITTE BOUDON
Docteure ès lettres et enseignante en
Il consiste à dire ce qui est, et renvoie
à « l’être » de chaque chose. Connaître
médiaire entre les mondes intelligible
et sensible. En effet, selon lui, le mot
philosophie, elle a publié, entre autres, Platon. les noms, c’est connaître les choses. Par est le signe d’une idée. « Pomme »,
L’art de la justice, Ancrages, 2016. exemple, l’étymologie ne sert pas seule- « casquette », « pierre », « ciseaux » ou
ment à fleurir les discours, mais elle nous « maison » sont des noms qui peuvent
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Gameover/Alamy
s’appliquer à quantité d’objets singuliers quand cesse l’imitation grossière des choses en partant d’elles-mêmes plutôt
et différents. Il s’ensuit que le langage objets et là où commence la pensée. Le que des noms qui leur sont donnés. « La
est l’ordre de la généralité et non de langage est comme un habillage de la rectitude d’un nom est ce qui, quoi que ce
la particularité. En effet, on ne donne pensée, même si Platon est obligé d’ad- soit, indique la chose telle qu’elle est (3).» ●
pas un nom particulier à chaque objet. mettre que la convention joue un rôle (1) Platon, Cratyle, Flammarion, coll. « GF »,1998.
Quand l’esprit nomme, il procède par dans la formation des noms, et qu’il est (2) Ibid.
catégories. Il abstrait des propriétés et souvent plus judicieux de connaître les (3) Ibid.
les rassemble sous un concept. Le mot
n
ne désigne pas la chose que nous avons
sous les yeux, mais son idée (son image
mentale, dirions-nous aujourd’hui). Le mauvais usage de la parole
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Aristote
Le pouvoir
de l’orateur
Giovanni Dall’Orto
L
es philosophes grecs se sont accuse les sophistes d’en propager une Trois genres et trois modes
beaucoup intéressés aux res- contrefaçon. L’héritage platonicien est de persuasion
sources du langage. Ils ont été, au indéniable, mais le fondateur du Lycée Selon Aristote, tous les discours publics
sens étymologique du mot, des philolo- confère à l’art rhétorique une autonomie qui visent la persuasion peuvent être
goi, des « amoureux de la parole ». Ils ont que Platon ne lui a pas reconnue. Aris- ramenés à trois genres : le genre déli-
réfléchi à la nature du langage, ses ori- tote s’intéresse surtout aux arguments bératif, le genre épidictique (du grec
gines, ses rapports avec le vrai, le bien, le logiques qui permettent de produire epideiktikos, « qui sert à montrer ») et
beau, l’utile, et lui ont reconnu une spé- des discours persuasifs. Pour lui, cet art le genre judiciaire. Le critère principal
cificité humaine. Aristote (- 384/- 322) est à la portée de tout le monde, et pas qui fonde cette distinction des genres,
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en particulier a promu l’art du discours seulement des spécialistes. En effet, qui devenue très vite traditionnelle, est le
et le texte qu’il lui a consacré, Rhéto- peut affirmer qu’il ne devra pas un jour rôle donné à l’auditeur. Il est juge dans
rique, est fondateur. Bien connu des soutenir une position, se défendre. deux cas, juge d’une décision qui doit
philosophes grecs et romains, il a été Aristote avance quatre arguments pour être prise à l’avenir dans le cas du déli-
souvent recopié dans les écoles monas- démontrer l’utilité de cet art. En pre- bératif, juge d’un jugement qui a déjà
tiques au Moyen Âge, traduit en arabe mier lieu, il peut être mis au service du été prononcé dans le cas du judiciaire, et
et en latin, et d’innombrables fois com- vrai et du juste. Deuxièmement, le fait spectateur dans le genre épidictique, où
menté. Il permet de mesurer le pouvoir que la rhétorique ne relève pas d’une c’est le temps présent qui prime.
que l’homme exerce grâce au langage. science totalement rigoureuse la rend Les fonctions et les finalités de ces trois
Disciple de Platon pendant une ving- capable de persuader un large public. genres sont également distinctes. La
taine d’années, Aristote enseigne la Troisièmement, l’art rhétorique permet fonction du genre délibératif est l’exhor-
rhétorique au sein de l’Académie pla- d’argumenter des positions contraires, tation ou la dissuasion, sa finalité est de
tonicienne alors qu’il est très jeune, et ce qui permet, non pas de défendre montrer l’utile et le nuisible ; la fonction
comme son maître, il reconnaît le lien indifféremment un point de vue ou du genre épidictique est l’éloge ou le
entre la rhétorique et la dialectique, et son contraire, mais de mieux réfuter blâme, sa finalité est de montrer le beau
les adversaires mus par de mauvaises et le noble, opposables au laid et au
intentions. Enfin, la rhétorique est un vil ; la fonction du genre judiciaire est
moyen de se défendre plus digne que l’accusation et la défense, et sa finalité
n BRIGITTE BOUDON
Docteure ès lettres et enseignante en philoso-
l’usage de la force. Aristote fait toute-
fois remarquer qu’un usage injuste de
est d’opposer le juste et l’injuste.
La méthode rationnelle qui leur est
phie, elle a publié, entre autres, Aristote. L’art du la puissance du verbe peut causer de commune recourt à trois modes dis-
bonheur, Ancrages, 2016. graves dommages, mais cela est vrai de tincts de persuasion. C’est en premier
tous les biens, excepté la vertu. lieu l’argumentation raisonnée, mais il
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existe deux autres modes de persuasion,
inhérents au caractère de l’orateur et
aux états d’âme de l’auditeur. L’apport
principal d’Aristote en matière de rhé-
torique concerne le volet « logique ».
En effet, il est le premier à présenter
une théorie cohérente et élaborée de
l’argumentation rhétorique. Celle-ci
peut user de deux types de raisonne-
ment : le raisonnement déductif, qui
est un syllogisme qu’on appelle « enthy-
mème » reposant le plus souvent sur
National Geographic Creative/Alamy
Guillaume
d’Ockham
Les mots sont de
DR
pures conventions
À la fin du Moyen Âge, le nominaliste Guillaume d’Ockham
professe que les concepts et le langage n’existent que
dans l’esprit des hommes, et non dans le monde où ils vivent.
G
uillaume d’Ockham (v. 1285- ne jamais projeter dans la réalité des même si ici ils se renforcent l’un l’autre.
1347) est un logicien et théo- choses, des caractères ou des distinctions Le nominalisme est d’abord la thèse
logien anglais, franciscain, qui qui appartiennent au plan du langage. selon laquelle tout ce qui existe est,
fit ses études et reçut ses diplômes à Ainsi, ce n’est pas parce qu’on utilise des par soi-même, une chose singulière.
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Oxford avant que sa carrière universi- termes communs qu’il existe quelque Autrement dit, on n’a pas d’abord une
taire soit brusquement interrompue par chose qui corresponde à ces termes espèce puis quelque chose qui l’indi-
une convocation à Avignon, puis par sa communs : le cheval en général n’a pas vidualise. Dans la pensée d’Ockham,
fuite et sa prise de parti pour Louis IV de d’existence réelle, il n’existe que des ces choses singulières sont soit des
Bavière contre le pape Jean XXII. chevaux particuliers. Ce n’est pas parce substances individuelles (cet homme-
Si Ockham est un théologien, la logique qu’on utilise des termes abstraits qu’ils ci, ce cheval-là) soit des qualités, elles-
joue un rôle décisif dans sa pensée. Cette se réfèrent à des abstractions (l’humanité mêmes toujours particulières (cette
discipline a une fonction propédeutique, en dehors des hommes singuliers). Cette blancheur-ci et non la blancheur en
elle permet d’exercer la pensée, et elle est exigence débouche donc sur le « principe général). Ainsi est-on conduit à récu-
en même temps utile pour construire d’économie » qu’on a appelé par la suite ser à la fois toute existence réelle de
une nouvelle métaphysique et une nou- le rasoir d’Ockham : « On ne doit pas l’universel, que ce soit à titre de forme
velle physique. Mais c’est sa fonction cri- multiplier les êtres sans nécessité.» Si la séparée, ou à titre de composant réel
tique, sans doute la plus importante, qui formule n’est pas totalement neuve, elle des choses, et l’existence de réalités
a le plus marqué les contemporains. Le prend avec Ockham une portée radicale. spécifiques qui correspondraient aux
principe fondamental consiste à séparer De nombreuses entités sont jugées inu- termes des catégories de quantité ou
nettement ce qui relève du langage de ce tiles. Cette destruction d’entités jugées de relation. Par exemple, on dira qu’il
qui compose le monde. Pour Ockham, il superflues, c’est le sens usuel qui a été n’y a pas de paternité réelle distincte du
ne faut jamais confondre les deux plans, donné à son « nominalisme ». père et du fils, mais une qualité de X qui
fait qu’on peut dire « X est père de Y ».
n JOËL BIARD
Professeur de philosophie, université
Tout ce qui existe est
une chose singulière
Si l’universel n’a pas d’existence réelle,
qu’est-il ? Pour Ockham, c’est un signe,
François-Rabelais, Tours. En vérité, nominalisme et principe conceptuel ou verbal. La philosophie du
d’économie ne sont pas équivalents, langage revêt donc pour Ockham une
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importance décisive. Sa vision du lan- quoi dans les
gage s’appuie sur une théorie du signe, querelles à la
qui reprend, mais en leur donnant un fois doctri-
autre sens, des éléments provenant nales de la fin
d’Augustin. Le concept est un signe du 15 e siècle,
naturel naissant d’une réaction psy- les « réalistes »
chique à une impression causée par une reprocheront
chose. Ce qui nous intéresse ici n’est pas aux « nomina-
le procès psychologique de constitution listes » d’accor-
de ces signes, mais leur caractère natu- der une impor-
rel, indépendant de toute langue parti- tance excessive
culière. Ils constituent donc un véritable aux mots au
langage mental, ayant une syntaxe et détriment des Museo Diocesano, Cortone
des propriétés sémantiques. Ce lan- choses. Mais
gage est universel. Les signes vocaux vo i r d a n s l e
quant à eux sont des signes institués nominalisme
en étant subordonnés à tel ou tel signe un enferme-
conceptuel, ils sont conventionnels, ment dans le
Fra Angelico (v. 1400-1455), L’Annonciation de Cortone (1433-1434).
donc variables selon les langues. L’ana- langage serait
lyse logique consiste d’abord à restituer un contresens
les relations sémantiques (signification, total si l’on comprend l’intention aller aux choses mêmes sans passer par
et référence en contexte propositionnel, ockhamienne de préciser au contraire le langage, confondaient précisément
dite en latin suppositio) entre ces signes les relations signifiantes entre mots et les mots et les choses, faute d’analyse
et les choses. choses. À ces critiques, les nominalistes critique du langage employé dans les
La philosophie se fait dès lors ana- qui se réclamaient d’Ockham répon- différentes disciplines, de la physique
lyse critique du langage. C’est pour- daient que leurs adversaires, croyant à la théologie. ●
John Duns Scot (1265-1308) est réellement identiques (en réalité, il n’y a donc qu’une seule et
à la fois l’adversaire principal de même chose désignée par deux noms différents), ou bien sont
Guillaume d’Ockham, et l’une de distinctes de sorte qu’elles sont séparables, soit naturellement,
ses sources d’inspiration dans le soit du point de vue de la toute-puissance divine, dès lors qu’il
domaine de la métaphysique et n’est pas contradictoire que l’une existe sans l’autre.
de la théologie. L’un des points Or Duns Scot applique, entre autres, cette distinction formelle
essentiels du débat concerne au rapport entre la nature commune (l’humanité) et la différence
la théorie des distinctions, une qui l’individualise (et qui fait que Socrate est tel homme, Platon
DR
procédure courante dans la tel autre, etc., et non pas l’humanité en général). Cette thèse est
logique médiévale, mais particulièrement usitée par celui que totalement rejetée par Ockham, qui estime qu’une chose est de
l’on a surnommé le « docteur subtil ». soi individuelle, sans aucune autre chose, partie ou forme qui
Duns Scot ajoute à l’opposition classique entre distinction devrait lui être « surajoutée » pour qu’elle devienne un individu. Il
réelle et distinction de raison (ou conceptuelle) un troisième égrène longuement les contradictions qui, selon lui, résulteraient
type : la distinction formelle. Celle-ci doit être fondée dans la de la position scotiste (Somme de logique, livre I, chapitre 16).
structure même des choses, mais n’implique pas de séparabilité Dans cette polémique, c’est donc aussi le statut de l’universel
réelle entre les deux constituants (par exemple la matière et la qui est en cause. Récusant toute nature commune, Guillaume
forme d’une substance individuelle, ou l’espèce et la différence n’accorde aucun statut réel à l’universel, même en tant que
individualisante). On peut donc avoir une identité réelle et une composant des choses. Pour lui, l’universel est simplement un
distinction formelle du côté des choses, a parte rei. signe (conceptuel ou parlé), signifiant une pluralité de choses
Guillaume d’Ockham s’oppose frontalement à l’idée de singulières, et susceptible de se référer à elles selon différentes
distinction formelle a parte rei. Selon lui, deux choses sont modalités lorsqu’il est utilisé dans une proposition. ● J.B.
L’école de
Port-Royal
Une grammaire
pour toutes les langues
La grammaire dite « de Port-Royal » entendait ramener à
des principes logiques la manière dont nos pensées prennent
forme dans le langage. Et ce, pour toutes les langues connues.
L
a Grammaire générale et raison- bien que le projet de grammaire ration- les principes de l’analyse du langage
née, dont la première édition date nelle naît en réponse au problème de la et des langues. Ces principes doivent
de 1660, est l’un des ouvrages les diversité linguistique, rendu sensible par servir à la description des langues, qu’on
plus célèbres de l’histoire de la linguis- les progrès continus de la description pourra concevoir comme l’application
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tique, auquel on a pu accorder le statut des langues depuis le siècle précédent. « raisonnée » de cette grammaire géné-
de texte fondateur de la « grammaire rale. Par là même, la GGR inaugure bien
moderne » (1). La singularité de ce petit La manifestation des un nouveau programme scientifique,
ouvrage tient en partie aux circons- pensées immédiatement sensible en France dans
tances de sa rédaction à quatre mains, La grammaire générale se veut en effet l’instauration d’un partage disciplinaire
par d’éminentes figures jansénistes reti- une exposition des « vrais fondements de durable entre grammaire générale et
rées à Port-Royal-des-Champs. Claude l’art de parler », par lesquels on pourra grammaire particulière. En cela, elle se
Lancelot (1615-1695), auteur de gram- rendre compte aussi bien du commun distingue des théories générales du lan-
maires du latin, du grec, de l’espagnol et que du particulier des langues. La géné- gage qui ont précédé (celles du Moyen
de l’italien, rapporte dans la préface de la ralité visée ne se confond donc pas avec Âge, et des grammaires humanistes de
Grammaire générale et raisonnée (GGR) l’universalité : si la théorie linguistique Scaliger ou Sanctius).
qu’il s’est assuré la collaboration du phi- d’Arnauld et Lancelot n’est pas restreinte Quels sont ces « vrais fondements »
losophe et théologien Antoine Arnauld à une langue particulière, elle s’appuie de la grammaire ? Pour Arnauld et
(1612-1694) afin de lui soumettre ses sur l’observation synchronique de Lancelot, ils sont d’ordre tout à la fois
interrogations sur « les raisons de plu- quelques langues connues (le latin et le psychologique et anthropologique : la
sieurs choses qui sont, ou communes français principalement, mais aussi l’hé- raison humaine est universellement
à toutes les langues, ou particulières à breu, le grec, l’italien et l’espagnol) sans partagée et le langage est toujours la
quelques-unes ». Ce modeste récit dit préjuger des aménagements du modèle manifestation des pensées au moyen
que pourrait occasionner la prise en de l’assemblage des mots, signes de nos
n VALÉRIE RABY
Maître de conférences à l’université Paris-VII,
compte de langues moins familières. La
grammaire générale se situe vis-à-vis des
idées. Ainsi, par exemple, on explique
l’existence de dérivés de noms (ferreus
laboratoire Histoire des théories linguistiques. grammaires particulières dans un rap- en latin ou de fer en français) par l’ajout
port d’antériorité logique : elle rassemble au mot qui signifie la substance (les
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noms ferrum et fer) de la signification grammaticale (les classes de mots et les
de la chose à laquelle cette substance règles morphosyntaxiques – c’est-à-dire
se rapporte : cette addition d’idées se l’étude des variations formelles de l’as-
traduit en latin par l’adjectif (ferreus), en sociation des mots) pour élaborer une
français par l’association de la préposi- syntaxe sémantique, toujours rapportée
tion et du nom (de fer). à l’ordre des opérations intellectuelles.
Le programme scientifique ouvert par
Créations humaines Port-Royal s’est poursuivi et transformé,
Ce processus de traduction de la en France et en Europe, très avant dans
pensée en mots est imparfait, parce le 19e siècle. Bien que certains succes-
que les langues sont des créations seurs des Messieurs, Nicolas Beauzée en
humaines, c’est-à-dire des réalisations particulier, se soient efforcés d’y intégrer
Josse/Leemage
contingentes, limitées, hétérogènes et un nombre croissant de langues, ce
contraintes par les divers besoins pra- cadre théorique a paru inadapté à la
tiques de la communication. La tâche grammaire historique et comparée telle
de la grammaire générale consiste à qu’elle s’est développée au 19e siècle.
Jacob Jordaens (1593-1678), Les Quatre
identifier ces distorsions entre l’ordre Il reste que la grammaire générale a Évangélistes (v. 1625), musée du Louvre.
des idées et celui de leur expression, produit un nombre impressionnant de
de manière à rapporter les séquences connaissances, particulièrement dans (1) Voir Marc Dominicy, La Naissance de la grammaire
linguistiques aux séquences de pensée le domaine de la syntaxe et de la théorie moderne, Mardaga, 1984, et Jean-Claude Pariente,
dont elles sont l’image. C’est pourquoi des temps. ● L’Analyse du langage à Port-Royal, Minuit, 1985.
la GGR est indissociable de La Logique
n
ou l’Art de penser, parue sous une pre-
mière version en 1662 et rédigée par
le même Arnauld, associé cette fois au Le signe, représentant de l’idée
théologien Pierre Nicole (1625-1695). La
logique, alors conçue comme la disci- La théorie du signe est exposée dans répond au besoin de représenter les
pline qui fait réflexion sur les opérations La Logique ou l’Art de penser : « Quand différents types d’idées et d’opérations
naturelles du raisonnement humain, on considère un objet en lui-même et sur les idées qui sont universellement
constitue la charpente théorique de dans son propre être, sans porter la vue partagés et en nombre fini : ces types
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la grammaire générale : « On ne peut de l’esprit à ce qu’il peut représenter, correspondent aux classes de mots
bien comprendre les diverses sortes de l’idée qu’on en a est une idée de chose, identifiées par la grammaire. La théorie
significations, qui sont enfermées dans comme l’idée de la Terre, du Soleil. Mais du signe justifie donc l’organisation de
les mots, qu’on n’ait bien compris aupa- quand on ne regarde un certain objet la GGR, qui étudie successivement les
ravant ce qui se passe dans nos pensées, que comme en représentant un autre, signes verbaux comme entités sonores
puisque les mots n’ont été inventés que l’idée qu’on en a est une idée de signe, et graphiques (les sons et les lettres),
pour les faire connaître.» et ce premier objet s’appelle signe. puis comme unités signifiantes : d’abord
La grammaire importe donc un cer- C’est ainsi qu’on regarde d’ordinaire la face corporelle du signe linguistique,
tain nombre de concepts d’origine les cartes et les tableaux. Ainsi le signe puis sa face spirituelle. Si La Logique
logique, au premier rang desquels enferme deux idées, l’une de la chose s’intéresse au problème de la liaison
celui de proposition. La proposition qui représente, l’autre de la chose réciproque des idées et des mots,
est conçue comme la contrepartie lin- représentée ; et sa nature consiste à c’est essentiellement pour examiner
guistique du jugement, opération intel- exciter la seconde par la première (1). » les erreurs et équivoques qui naissent,
lectuelle par laquelle nous affirmons La signification est donc un processus dans la communication verbale, d’une
qu’une chose que nous concevons est par lequel l’esprit conçoit une chose mauvaise interprétation de cette relation
telle ou n’est pas telle, comme quand comme représentante d’une autre. de signification (2). ● V.R.
nous disons la terre est ronde (sujet-est- La division des signes donne aux mots
attribut). À partir de là, tous les énoncés le statut de « signes d’institution des (1) Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La Logique ou
pensées », et aux caractères (les unités l’Art de penser, 1662, rééd. Gallimard/BnF, 2016.
des langues naturelles pourront être
(2) Martine Pécharman, « Les mots, les idées, la
analysés à l’aune du modèle proposi- de l’écriture) celui de signes d’institution
représentation. Genèse de la définition du signe dans
tionnel. La théorie de la proposition des mots. Les signes linguistiques sont La Logique de Port-Royal », Methodos (en ligne),
permet d’examiner à nouveaux frais les donc arbitraires, mais leur invention n° 16, 2016.
outils d’analyse hérités de la tradition
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 29
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
August Schleicher
Les racines
des langues
Czech Academy of Sciences
indo-européennes
Stimulée par la découverte du sanskrit, la « grammaire comparée »
se développe tout au long du 19e siècle, avec l’ambition de
reconstruire une histoire naturelle des langues indo-européennes.
D
u 19e siècle, on a pu dire que des langues (1865) d’August Schleicher morphologiques et syntactiques tirées
c’était celui de l’histoire, du (1821-1868), où le philologue, profes- de l’observation, Schleicher en établit
romantisme philosophique, seur à Iéna, redéfinit les objectifs de la la filiation, cherchant parfois à saisir un
du nationalisme, des peuples et de leurs linguistique comparative, telle qu’elle se « chaînon manquant », et surtout à fixer
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« cultures ». À juste titre, mais c’est aussi pratique depuis la fin du 18e siècle. Elle les traits d’une hypothétique « langue
celui, moins bien connu, de l’invention a pour objectif de reconstruire l’arbre mère » (Ursprache), sorte d’ancêtre fon-
d’une science historique des langues généalogique des langues sur la base dateur disparu de toute la famille : la
plus directement inspirée par le modèle de leurs liens de parenté et des lois qui langue « indo-européenne ». Ce sera le
des sciences naturelles de l’époque et de gouvernent leurs transformations. Pour Graal de certains de ses continuateurs
la théorie qui, graduellement, s’impose : ce faire, le linguiste procède comme et disciples, et le début d’un long et hou-
le « transformisme », plus tard appelé le zoologue, et considère les langues leux débat sur l’existence d’une civili-
« évolutionnisme ». comme autant d’espèces biologiques sation et d’un peuple indo-européens.
évoluant sous l’effet de forces qui n’ont Car les vues de Schleicher ne sont pas
Les langues comme rien de conscient. C’est ainsi que Schlei- exemptes d’à-côtés anthropologiques.
des espèces biologiques cher lui-même, à l’instar de l’essentiel de Il pense, comme beaucoup de ses collè-
Chose remarquable, ce développe- ses collègues, s’emploie à reconstruire la gues et comme l’a professé Wilhelm von
ment unique au monde a pour cadre généalogie des langues dites indo-euro- Humboldt (p. 32), que langues et cultures
quasi exclusif les pays de langue germa- péennes, à savoir un grand nombre de sont les miroirs l’une de l’autre. Or, elles
nique, avec quelques apports scandi- langues mortes et vivantes dont, depuis ne se valent pas : certaines sont plus évo-
naves. Il culmine dans les années 1860, William Jones, les philologues ont signalé luées que d’autres.
avec l’Abrégé de la grammaire comparée puis montré les liens de parenté avec le Schleicher considère, en particulier,
des langues indo-européennes (1862) sanskrit, la plus ancienne langue écrite que, les langues synthétiques (le sanskrit,
et La Théorie darwinienne et l’esprit en Inde. Cela va du latin, du grec et de l’allemand, le grec, le latin) dépassent en
l’allemand (ancien et moderne), aux lan- raffinement les autres. Ce jugement de
gues celtiques et slaves, et jusqu’à l’alba- linguiste connaîtra des réemplois idéo-
n NICOLAS JOURNET nais, l’arménien et le persan. Armé d’une
une panoplie de règles phonétiques,
logiques ravageurs jusqu’au 20e siècle.
Mais la grammaire historique de
30 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
Schleicher ne s’est pas édifiée en un jour.
Elle résulte de l’accumulation patiente
par ses prédécesseurs d’observations
sur les langues anciennes et modernes,
leur classement en « familles » et l’éta-
blissement de régularités permettant
de passer de l’une à l’autre. Cette dis-
cipline, baptisée « grammaire compa-
rée » par le poète Friedrich von Schlegel
en 1808, est développée par son frère
Wilhelm von Schlegel (1767-1845), qui,
en travaillant sur la morphologie et la
syntaxe comparées, identifie les langues
« isolantes » (asiatiques), « affixantes »
(turc) et « flexionnelles ». Ces dernières
sont nombreuses dans la famille qu’on
appelle encore selon le cas indo-ger-
manique, scythe ou indo-européenne.
[Link]
En 1822, Jacob Grimm (1785-1863) se
penche sur la phonétique du grec, du
latin et des langues germaniques : là où
les premières comportent un « p », les considère comme étant la « langue « progrès » ou de « dégénérescence » des
secondes mettent un « f », un « p » pour mère » de toutes les autres. langues. Ils réfutent les liens nécessaires
un « b », etc. Ces règles de mutation Restait à en tracer l’arbre généalogique : entre langue et culture. Ils entendent
consonantiques, résultant d’une trans- ce sera l’entreprise de Schleicher qui, produire des lois de changement pho-
formation supposée protohistorique, de surcroît, tentera de faire revivre ce nétique plus rigoureuses et universelles :
recevront le nom de « loi de Grimm » qu’il considère l’ancêtre perdu de la même les exceptions doivent obéir à des
et, malgré leur fragilité (il y a des excep- famille, la langue indo-européenne. causes, et celles-ci doivent être trouvées.
tions), feront partie de l’attirail cou- Par sa méthode, Schleicher met en Ils introduisent des notions comme
rant des comparatistes permettant place les différentes branches de ce l’analogie (interne à une langue) et l’em-
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d’établir des liens de parenté entre les qui est train de devenir une science du prunt (d’une langue à l’autre). Leurs
langues. Le philologue danois Rasmus langage : phonétique, morphologie, exigences de méthode, très positivistes,
Rask (1787-1863), lui, est connu pour syntaxe et sémantique. leur font comprendre les écueils d’une
avoir rapproché, sur la base de com- linguistique historique largement fon-
paraisons lexicales et phonétiques, Les néogrammairiens dée sur l’étude de textes écrits : seule
l’ancienne langue islandaise (vieux Si le darwinisme et le naturalisme de l’étude de la langue orale rend compte
norrois), le gotique, le lituanien, le Schleicher se heurteront bientôt à des de sa réalisation sonore. Parallèlement,
vieux slave, le grec et le latin. Il est aussi critiques, son influence a été néanmoins d’autres dogmes, comme la conception
celui des grammairiens qui, le premier, très importante dans la mesure où, selon représentative de la pensée par le lan-
a professé une analogie entre l’his- Marie-Anne Paveau, « la diffusion de sa gage, sont bousculés, notamment par
toire des langues et celle des espèces pensée alla souvent de pair avec l’intro- William Whitney (1827-1894) : selon lui,
vivantes, tirant ainsi la linguistique du duction du comparatisme », notamment la fonction première du langage, c’est la
côté des sciences naturelles et empi- en France où la grammaire comparée communication, et il convient de bien
riques, à la différence de ses collègues sera enseignée, entre autres, par Michel distinguer la compétence langagière
allemands plus imprégnés de roman- Bréal, Abel Hovelacque, Gaston Paris, (universelle, innée) de ses réalisations
tisme lyrique. Franz Bopp (1791-1867), James Darmesteter et Antoine Meillet. particulières (les langues naturelles).
enfin, est une figure encore plus impor- Parmi la génération suivante de «compa- Ces idées nouvelles ne tomberont pas
tante pour la grammaire comparée ratistes », beaucoup se tourneront contre dans les oreilles d’un sourd : parmi les
dans la mesure où son œuvre, étalée les présupposés aussi bien romantiques « néogrammairiens » se trouve un certain
entre 1816 et 1866, confirme, à partir de que lourdement évolutionnistes de leurs Ferdinand de Saussure qui, au début du
l’étude des conjugaisons, l’étendue de aînés : ils jugent spéculatives la recherche 20e siècle, formulera la théorie du lan-
la famille indo-européenne et ses liens d’une «langue mère», les reconstructions gage considérée comme fondatrice de la
de filiation avec le sanskrit, que Bopp historiques, tout comme les notions de linguistique moderne. ●
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LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Wilhelm
Gottlib Schick/ Deutsches Historisches
von Humboldt,
Museum, Berlin
théoricien de la
diversité des langues
Selon Wilhelm von Humboldt, les langues véhiculent une vision du
monde propre à chaque communauté humaine.
L
a réflexion linguistique de Un voyage d’étude dans le Nord-Ouest tout dynamique constitué de parties
Wilhelm von Humboldt (1767- de l’Espagne le convainc que la langue, organisées entre elles œuvrant conti-
1835), ministre d’État prussien et en raison de ses propriétés, peut devenir nuellement à une cohérence interne.
fondateur de la nouvelle université de le vecteur de ce qui particularise une Le concept d’organisme* contient pour
Berlin, se développe dans le cadre de nation. En définissant la langue dans Humboldt les éléments de réponse aux
son projet anthropologique de caracté- des rapports de dépendance avec la questions sur l’origine du langage et sur
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Humboldt la propriété cognitive du lan- Humboldt et son travail sont connus de d’une de ses émanations, l’ethnolinguis-
gage. Elle se réalise dans chaque langue son vivant par les linguistes allemands, tique (Franz Boas, Edward Sapir, Benja-
particulière qui découpe, organise le mais aussi français, italiens, espagnols, min Whorf). En stylistique, l’approche
monde extralinguistique afin de per- autrichiens, suisses et américains. Ses circulaire des textes littéraires de Leo
mettre à l’homme d’appréhender cette prises de position sur des sujets discutés Spitzer affiche son affinité avec la pen-
réalité, de s’y situer et d’y référer. Chaque à l’époque tels que la généalogie des sée de Humboldt. Plus proche de nous,
langue propose ainsi, par essence, une langues, la classification, la description le poète-linguiste-traducteur Henri
vision du monde. Ce concept permet de du chinois, l’étude linguistique en géné- Meschonnic (4) a proposé une poétique
penser, pour la première fois, la diversité ral, ont facilité la diffusion de ses idées. du traduire fortement imprégnée de
linguistique au niveau des représenta- Son projet, malgré tout, remporte peu la théorie du langage de Humboldt.
tions conceptuelles et non plus au seul d’adhésion ne correspondant pas à l’ho- Aujourd’hui, cette théorie est reconnue
niveau des réalisations graphiques et rizon d’attente des années 1820, toutes comme incontournable pour continuer
phoniques. La linguistique humbold- tournées vers la grammaire comparée. à penser la diversité des langues. ●
tienne (3) se mène dans deux directions Dès le milieu du 19e siècle, la récep-
convergentes. C’est, d’une part, un pro- tion de la linguistique de Humboldt (1) Wilhelm von Humboldt, Journal parisien (1797-
1799), Honoré Champion, 2013.
gramme de description structurale des se caractérise essentiellement par un (2) Wilhelm von Humboldt, Sur le caractère national des
langues et, d’autre part, une étude her- éclatement théorique et une distorsion langues et autres écrits sur le langage, Seuil, 2000.
méneutique de la littérature des nations, des concepts. Cependant, sa pensée (3) Jürgen Trabant, Humboldt ou le sens du langage,
puisque c’est dans l’œuvre littéraire, exerce une influence réelle de façon plus Mardaga, 1995.
âme spirituelle de la nation, que Hum- ou moins souterraine dans les travaux (4) Henri Meschonnic, « Théorie du langage, théorie
politique, une seule stratégie », Études littéraires, vol. IX,
boldt entend dégager l’usage privilégié de description structurale des langues n° 3, décembre 1976 ; Pour la poétique, t. V., Poésie sans
que les locuteurs font de la structure de africaines (Hermann Steinthal), finno- réponse, Gallimard, 1978 ; Poétique du traduire, Verdier,
la langue. Point de jonction, la vision ougriennes (Lucien Tesnière), malayo- 1999.
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LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
E
nfant prodige, John Stuart de logique déductive et inductive, au mot « nom ». L’anglais, dans ce
Mill (1806-1873) commence qui paraît en 1843, est le fruit d’une domaine, est mieux loti que le fran-
à apprendre le grec à 3 ans. À vingtaine d’années de réflexion. Il y çais, car il dispose de deux mots :
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12 ans, lorsque son père ajoute à son tente modestement de systématiser « noun », l’unité formelle, ou par-
cursus l’Organon d’Aristote et les les meilleures idées des meilleurs tie du discours et « name », dans le
traités de logique scolastique, il lit penseurs et ainsi rendre accessible sens d’« attribution d’une appel-
déjà les grands textes de l’Antiquité, une méthode de raisonnement qui lation ». Par « name », Mill entend
en latin et en grec à livre ouvert. Il conduira le plus grand nombre au tout ce qui peut faire l’objet d’une
adore l’histoire, raffole des sciences plus grand bonheur possible. Et, affirmation ou d’une négation. Ce
expérimentales et dévore les traités puisque le raisonnement ne peut pas fragment de discours, qui peut être
de chimie. Dans son autobiographie, se passer des mots, Mill consacre le constitué d’un seul mot, ou groupe
il raconte que c’est à cette époque premier livre du traité à la définition de mots, est un être logique (Mill
qu’il commence à réfléchir à « l’utilité des noms et des propositions. affectionne le terme « being ») qui ne
de la logique syllogistique » et com- se définit ni par sa nature ni par sa
ment trois ans plus tard, en décou- Le statut particulier du forme. Dans la proposition « l’or est
vrant la démarche syllogistique de verbe « être » jaune » (« gold is yellow »), la qualité
son parrain Jeremy Bentham, tout Ce premier livre est lu par tous ceux jaune de la substance or est affirmée ;
tombe, comme par magie, en place : qui s’intéressent à la grammaire et à dans la proposition « Franklin n’est
son chemin est tracé. Le Système la linguistique. Son originalité tient pas né en Angleterre » (« Franklin
à la haute estime de Mill pour les was not born in England »), le fait
grammairiens du Moyen Âge, à la d’être né en Angleterre est nié pour
réintroduction de quelques idées ce qui est de Franklin (1). L’or (« gold »),
n DAIRINE NI CHEALLAIGH
Professeur émérite de linguistique à l’université
fondamentales sur le langage,
comme la dénotation et la connota-
jaune (« yellow »), Franklin est né en
Angleterre (« born in England ») sont
de Toulon. tion, le statut particulier accordé au tous, d’après le système de Mill, des
verbe « être » et le sens qu’il donne « names » (des appellations), dont
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la particularité est de renvoyer à un ment dans le contexte de la relation sélectionner un ou plusieurs traits de
référent. Ainsi, dans le système de entre une appellation et ses attri- caractère de telle ou telle entité (en
Mill, « jaune » dans « l’or est jaune » buts. En d’autres termes, la notion général célèbre) et de l’appliquer à
est un nom, alors que dans « elle a mis de sens est indissociable de celle de une autre entité : c’est un Mazarin,
sa robe jaune », « elle » est un nom et connotation. etc. Mais on observera que les traits
« jaune » n’est qu’un des constituants Par connoter, il faut comprendre de caractère individuels ne doivent
du nom « mettre-sa-robe-jaune ». Le noter de surcroît. Ainsi, lorsque je dis pas être confondus avec des attributs
grammairien, pour qui « jaune » est « mon chat est sorti par la fenêtre », généraux. Or les attributs portés par
un adjectif et « elle » un pronom est je désigne (dénote) deux référents la connotation, au sens de Mill, s’en-
réticent, mais Mill délimite très clai- dans l’univers phénoménal : une pre- tendent dans la généralité. Le malen-
rement son domaine, sa priorité est mière chose, « mon chat », et l’événe- tendu, ici, semble reposer en partie
la valeur de vérité. Il part d’ailleurs ment/chose, « sortir par la fenêtre » ; sur une mauvaise compréhension
d’un constat très simple, à savoir : 1) ces deux appellations sont mises de « connotation » au sens technique.
que la recherche de la vérité se fait en rapport et, par le truchement de Le nom propre, appellation indivi-
dans le cadre unique de l’affirmation la copule, transformées en acte de duelle non connotative, dans la ter-
et de la négation ; 2) qu’affirmer ou croyance. minologie de Mill, sert donc d’indice
nier constitue une opération de pen- Si je remplace mon chat par Maza- (clue) pour faire surgir le référent
sée, à savoir, un acte de croyance ; 3) rin, mon assertion aura la même dans l’esprit de l’interlocuteur. Dans
que tout acte de croyance requiert valeur de vérité, mais la mécanique le cadre normal du code conversa-
au minimum deux objets de pen- sémantique ne sera pas la même. tionnel, il est clair qu’on ne peut pas
sée ; 4) que ces objets de pensée, qui Dans le premier cas, je désigne mon dire « j’ai vu Marie aujourd’hui » sans
peuvent viser des entités physiques chat par son appartenance à l’es- que les participants soient tacitement
ou psychiques, sont par définition pèce chat, à savoir, « petit mammifère en accord sur l’identité de la per-
nommables. familier à poil doux (Grand Robert) ». sonne ainsi nommée. Autrement dit,
Attention, il ne s’agit pas de l’idée que dans l’espace discursif, nous faisons
Le sens est indissociable de je me fais de l’animal appelé chat, momentanément « comme si » une
la connotation mais de mon chat individuel chéri ; seule Marie existait, celle à laquelle
Le propre d’une appellation est il y a donc à la fois dénotation et on pense. S’il y a la moindre ambi-
donc d’être « le nom de quelque connotation. Dans le second cas, en guïté, le moindre doute, on ajoutera
chose » (the name of something), le nommant par son nom individuel, un moyen supplémentaire d’iden-
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c’est-à-dire d’être catégorématique je mets entre parenthèses ses attri- tification, tel que « Marie-Bernard »
(autre terme emprunté aux modistes, buts. Autrement dit, je dénote sans ou « mon-amie-Marie ». Pour Mill ce
grammairiens du 13e siècle) ; l’appel- connoter. serait, dans chaque cas, des noms
lation nomme la chose elle-même individuels connotatifs complexes.
et non pas l’idée de la chose. Elle Les objets de l’univers Ces observations confirment les
n’est donc rien d’autre que l’indice phénoménal remarques de Mill selon lesquelles,
(« clue ») qui conduit à la chose (objet Cette manière de définir le nom à la différence des thèses idéalistes,
du monde ou objet de pensée). À propre par rapport au nom commun les appellatifs ne renvoient pas aux
la différence des mots, les appel- a fait couler beaucoup d’encre et, idées, mais aux objets de l’univers
lations n’ont pas de passé, chaque comme c’est souvent le cas, che- phénoménal. C’est une conception
occurrence est sui generis. L’acte de min faisant, le terme connotation a dite « externaliste » ou « réaliste » du
croyance est un événement réfé- changé de sens. Pour la plupart des langage, dont on retrouvera la pré-
rentiel ad hoc. Pour Mill, les appel- locuteurs d’aujourd’hui, y compris sence chez les penseurs logiciens
lations sont des signes dans le sens les analystes du langage, « conno- du 20 e siècle, comme Ludwig Wit-
de signum, c’est-à-dire de simples tation » a pris le sens, très dilué, de tgenstein dans sa première période
indices qui, par le truchement des « porteur d’associations secondaires » (p. 42). ●
images mentales qu’ils véhiculent, ajoutées au sens premier. Ainsi, ils
nous conduisent directement aux parieront que mon chat Mazarin
choses. La dichotomie que Ferdinand est un chat mâle de race (Mazarin
de Saussure établira entre signifiant était un noble personnage), et feront (1) Ce sont les deux exemples d’illustration proposés
et signifié n’a pas de place ici. Dans peut-être remarquer que je ne dois par John Stuart Mill (Système de logique déductive et
le système de Mill, en effet, le terme pas être tout à fait nulle en histoire. inductive, 1843).
« sens » (meaning) s’emploie unique- Mais rien n’interdit, loin s’en faut, de
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LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Charles
US Department of Commerce/NOAA
S. Peirce
Le triangle sémiotique
Charles Sanders Peirce, fondateur de la sémiotique, science des
signes, est l’inventeur d’une approche incarnée du signe qui a
ouvert la voie à une science interprétative du récit.
P
hilosophe et logicien né à Cam- qui les unissent. Il formule ainsi en Exemple de signe visuel : face à une
bridge (États-Unis), fils de 1867 une théorie des « catégories » ou empreinte laissée par un animal, le
mathématicien et lui-même « modes d’êtres » qui reprend le projet trappeur lira la trace du renard qu’il
formé dans cette spécialité, Charles des catégories de l’esprit de Kant, pour traque depuis le matin, et qui lui
S. Peirce est reconnu comme étant en donner une tout autre version. Il indique la voie à suivre. Mais un natu-
l’un des fondateurs, avec John Dewey pose que toute chose est connaissable raliste la lira autrement : comme la
(1859-1952) et William James (1842- sous trois aspects : en tant que chose, en preuve que l’espèce renard est pré-
1910), du pragmatisme, une tradition tant que représentation, et en tant que sente dans la région. Quant à celui qui
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philosophique influente aux États- concept (qu’il appelle « fondement »). n’y voit qu’un dessin dans le sable, c’est
Unis. Le pragmatisme est la théorie Cette présentation « triadique » fixe le pour lui l’occasion de prendre une jolie
selon laquelle la valeur des connais- cadre du développement de sa pensée, photo.
sances tient à leurs effets, aussi bien laquelle sera retenue comme fonda- Dans la sémiotique de Peirce, l’origi-
intellectuels qu’expérimentaux, et non trice d’une science générale des signes, nalité réside dans la fonction « inter-
à leur conformité à des principes. Pen- qu’il appelle « séméiotique », anticipant prétante » (qui ne figure pas chez
seur prolifique et encyclopédique, sur les vues plus strictement linguis- Saussure). L’interprétant ne désigne
Peirce suivra une carrière atypique, tra- tiques de Ferdinand de Saussure. pas la personne (bien que sa présence
vaillant d’abord comme astronome et soit indispensable), mais bien l’opéra-
physicien, puis se retirant à 48 ans pour Tout signe s’interprète tion de pensée qui assure le lien entre
achever son œuvre philosophique, Tout d’abord Peirce met de l’ordre dans le signe et ce qu’il désigne, le référent.
laquelle ne sera en grande partie éditée les différentes sortes de signes : l’icône En matière de langage, il est particu-
que bien après sa mort. (représente visuellement), l’indice lièrement probable que l’interprétant
Peirce est d’abord un logicien qui a (montre), le symbole (signifie). Ensuite, appartienne lui-même au langage.
apporté des contributions notoires à il cherche à définir le travail commun Par exemple, si j’ouvre un diction-
la logique algébrique. Mais ses intérêts qu’ils accomplissent, et le dispose en naire à l’article « homme » je lirai sans
sont très larges, et embrassent tous les un triangle. Tout processus signifiant doute qu’il s’agit d’un « être humain de
grands problèmes de la connaissance, (langagier ou visuel) comporte trois sexe masculin » : cette définition est un
du langage, du réel et des rapports éléments : le signe lui-même (repre- interprétant du mot « homme ». Mais
sentamen), l’objet singulier auquel il ce n’est pas le seul : « homme » peut
réfère (référent), et un troisième terme signifier « être courageux » (comme
n NICOLAS JOURNET (l’interprétant) qui met le premier en
relation avec le second.
dans « sois un homme »), ou ne pas
avoir de sexe (comme dans « Droits de
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l’homme »). De même, l’article « chien » tions toujours nouvelles, ce qui entre narratifs, mettra en place les notions
dira « mammifère de la famille des en harmonie avec l’esprit même du de « lecteur modèle » et d’« auteur
canidés ». Mais chien signifie aussi pragmatisme, lequel s’intéresse aux modèle », ainsi que celles de « mondes
« ami fidèle » ou au contraire « ani- choses (ici, les mots) en tant que ce possibles » et d’« isotopie » (cohérence),
mal servile et méprisable ». Selon les qu’elles font, et ne leur attribue pas qui ont les mêmes fonctions : celles de
contextes, le même mot se verra attri- d’essence. mettre des limites à l’interprétation et
buer une signification différente, ce qui Par cette démarche, Peirce a ouvert la à la sémiose illimitée. Mais en théorie,
n’est pas une découverte en soi. voie à une sémiologie faisant place au ces limites ne sont jamais définitive-
Mais Peirce va plus loin, car il fait caractère « triangulaire » du signe, et ment fixées. ●
remarquer que « être humain » et donc à la multiplicité des interpréta-
« sexe masculin » sont susceptibles tions, dont Umberto Eco sera l’un des ŒUVRES PRINCIPALES
de recevoir une définition, de même continuateurs remarqués. Cependant,
que « mammifère », « canidé », « ami il est déroutant d’affirmer qu’un signe ● Collected Papers
fidèle » et « animal servile », de sorte (en l’occurrence un mot) peut renvoyer 6 vol., posth., 1931-1935, rééd. Harvard
University Press, 1960.
que, de fil en aiguille, les interprétants à l’ensemble de toutes les significations
deviennent à leur tour des signifiants possibles. Cela entraîne, par exemple, ● Écrits sur le signe (1885-1911)
qui doivent être interprétés. Et ainsi qu’une phrase peut virtuellement Trad. fr. Seuil, 1978.
de suite : ce processus de signification, prendre une infinité de significations.
POUR ALLER PLUS LOIN…
Peirce le conçoit comme une dérive Ce qui ne correspond pas à l’usage
virtuellement sans limites (c’est la courant que nous faisons du langage. ● Le Signe
« sémiose illimitée »). Le modèle de Aussi, Peirce admet que nos « habi- Umberto Eco, 1990, rééd. LGF, 2002.
Peirce rend compte du fait que le sys- tudes » font que nous donnons plus
● Les Limites de l’interprétation
tème des signes langagiers n’est pas volontiers un sens qu’un autre à une
Umberto Eco, Grasset, 1992.
clos, qu’il est ouvert à des interpréta- phrase. U. Eco, lui, à propos de textes
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La famille
dans tous ses états !
Sébastien Dupont
Psychologue, thérapeute familial, chercheur asso-
cié à l’Université de Strasbourg. Il est l’auteur de
Seul parmi les autres : le sentiment de solitude chez
l’enfant et l’adolescent (Érès, 2010).
En librairie le 26 janvier
Gottlob Frege
Bertrand Russell
Pictorial Press Ltd/Alamy
du langage ordinaire
Au tournant du 19e siècle, Gottlob Frege et, à sa suite,
Bertrand Russell, dénoncent l’imprécision du langage naturel
quand il est utilisé à des fins scientifiques et affirment la force
affirmative de la vérité de nos pensées.
G
ottlob Frege (1848-1925) et Ber- d’une expression, il devient inévitable à l’existence. Le dialogue que Frege
trand Russell (1872-1970) ont de traiter du langage, en particulier des a eu avec le théologien Bernhard
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mis l’accent, en tant que logi- illusions que celui-ci entretient sur la Pünjer (1), montre combien cette rela-
ciens philosophes sur la souveraineté, nature des pensées exprimées, comme tion magique du langage est confortée
non de la conscience, mais de la pensée. l’illusion de voir naître et disparaître les par des arrière-pensées théologiques.
En effet, la tâche de la logique selon pensées par le seul fait de les affirmer Dans la proposition « Dieu existe », le
Frege n’est pas de dire comment les ou de les nier : nous n’avons pas ce mot « Dieu » n’est pas un nom propre
gens pensent, ni d’indiquer ce qu’ils pouvoir créateur sur les pensées par le qui désigne un être singulier qui serait
tiennent pour vrai. Si cela avait été le cas, seul fait de les exprimer. Frege dénonce Dieu, c’est un mot conceptuel incom-
si la logique s’intéressait à ces processus, le pouvoir destructeur que le langage plet du type « ce qui a le maximum de
elle devrait accorder une grande impor- ordinaire accorde spontanément à la réalité » : affirmer son existence, c’est
tance au langage. Or, Frege considère négation : la négation ne découpe pas dire qu’un concept exprimé ainsi n’est
que l’objet propre de son étude n’est pas les pensées. Elle n’est qu’un opéra- pas vide. Mais le langage entretient l’il-
le langage, mais les conditions de vérité teur logique qui présente un contenu lusion selon laquelle l’existence quali-
et de fausseté de nos pensées : non pas jugeable d’une certaine façon. On peut fie directement les objets, individus du
ce qui est tenu pour vrai, mais ce qui affirmer, nier ou questionner : on n’a pas monde, êtres singuliers, alors qu’elle se
l’est véritablement. Cependant, dans encore jugé pleinement. La négation est rapporte aux concepts.
la mesure où, pour nous humains, la une caractérisation de la pensée, et non De plus, le langage, en raison de
pensée se donne toujours sous la forme du jugement. l’absence d’une marque syntaxique
propre, nous présente les proposi-
Des arrière-pensées tions suivantes comme étant de même
n ALI BENMAKHLOUF
Philosophe, professeur à l’université Paris-Est-
théologiques
La relation magique aux choses
structure alors qu’elles sont logique-
ment très différentes : « l’homme
Créteil. que le langage entretient est bien sûr existe » et « Sachse existe ». Dans le pre-
sensible dans les questions relatives mier cas, l’existence se dit du concept
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« homme » et la proposition est bien quintessence de ce que Frege appelle n’existent pas, comme « Pégase » ou
formée logiquement ; dans le second « pensées ». Des mathématiques et de « l’actuel roi de France » : descriptions
cas, elle semble qualifier le nom propre la logique, Russell a tiré une méthode qui ne se rapportent à aucun objet du
« Sachse » ; or, contrairement au pre- pour l’analyse philosophique. Certes, monde et qui sont cependant pleine-
mier cas, nous n’avons là aucune infor- les mathématiques nous éloignent ment légitimes en logique.
mation. Dans la mesure où, pour Frege, des faits, mais c’est le seul domaine L’apport de la logique est loin d’être
la logique exclut les noms propres de la connaissance où la précision est circonscrit au seul problème du
sans référent, il va de soi qu’en disant maximale. Partout ailleurs, la connais- jugement d’existence. Il a des consé-
« Sachse », on présuppose qu’il y a bien sance comporte une part irréductible quences directes dans la théorie de la
un individu du monde qui répond à ce de vague. connaissance, voire dans les dévelop-
prénom ; ajouter « existe » ne peut que Le projet logique de Russell ne se pements relatifs aux remarques sur
brouiller l’esprit et laisser installer cette résume pas au logicisme, c’est-à-dire l’éthique et la politique. En s’intéres-
confusion grave qui nous fera considé- à la réduction des mathématiques à la sant aux croyances et à leur sous-classe
rer l’existence comme une propriété logique. Il visait aussi à introduire dans que sont les connaissances – c’est-à-
des individus du monde. l’analyse philosophique une méthode dire les croyances susceptibles d’être
Les pensées, l’objet même de la dont on a vu les bénéfices dans le trai- vraies ou fausses –, Russell a dû poser
logique, ne sont ni en nous comme tement de la question de l’existence le problème de leur « justification
des représentations subjectives, ni hors avec Frege. On peut souligner à ce logique », c’est-à-dire le problème de
de nous comme les arbres et les forêts ; sujet que : 1) grâce à la formulation des la dérivation d’une croyance à partir
elles sont objectives, et se tiennent jugements existentiels, il est possible d’une autre. Il a ainsi pu distinguer
dans un troisième monde, distinct du de reconnaître que la vérité transcende un type de croyances, les « croyances
monde de la subjectivité et des réalités l’expérience : je sais, selon la vérité, instinctives (2) », comme la croyance à
du monde physique. Il y a une réalité qu’il y a des hommes à Tombouctou l’existence d’un monde extérieur. Mais
des pensées qui n’est pas celle de la même si je n’en connais aucun en par- si ces croyances instinctives sont logi-
Terre comme objet physique, mais qui ticulier dans mon expérience vécue ; quement premières, elles sont néan-
est celle de l’objectivité comme ce qui 2) les jugements existentiels mettent moins psychologiquement dérivées
se rapporte à l’axe de la Terre. fin à la prééminence de la forme de nos perceptions. Russell soutient à
sujet-prédicat et nous font prendre la fois que nous avons une « croyance
Une grammaire conscience que le monde n’est pas fait instinctive » à l’existence de choses non
philosophique de substances diversement et acci- réductibles à nos perceptions, et qu’il
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Russell, lui, est un philosophe animé dentellement qualifiées ; 3) le rapport n’y a aucune impossibilité logique à ce
tout autant par un sens robuste de la entre les jugements existentiels et les que le monde se réduise à n’être qu’un
réalité. Il a, tout comme Frege, consa- jugements universels tel que la logique flux d’événements perçus.
cré la majeure partie de son œuvre à aristotélicienne l’avait établi est radi- La méditation philosophique se ren-
la logique mathématique car avec les calement transformé : les jugements contre chez ceux qui ont une « disposi-
axiomes, les théorèmes nous avons la universels ne supposent aucunement tion aventureuse » pour les régions du
que les concepts desquels ils se com- savoir « où règnent encore des incerti-
posent se rapportent à des objets du tudes ». L’exercice philosophique porte
POUR ALLER PLUS LOIN…
monde (monde physique ou idéel des alors sur « ce qui peut être vrai » plutôt
● Les Fondements de mathématiques) ; en ce sens, ils disent que sur le vrai lui-même. Mais il est
l’arithmétique moins que les jugements existentiels aussi animé d’une intention sceptique,
Gottlob Frege, 1884, trad. fr. Seuil, 1989. qui eux affirment vraiment qu’il y a de « l’intention de rendre les hommes
tels objets. Pourtant, on ne peut nier conscients qu’ils peuvent être dans l’er-
● Écrits logiques et
que les jugements universels ont une reur, et qu’ils doivent tenir compte de
philosophiques
portée plus générale. Il convient donc cette possibilité dans tous leurs rapports
Gottlob Frege, 1882-1904, trad. fr. Seuil,
coll. « Points », 1971.
de distinguer entre la portée géné- avec les hommes d’opinions différentes
rale d’un jugement et la réalisation des leurs (3) ». ●
● Problèmes de philosophie des concepts qui y apparaissent ; 4) la
Bertrand Russell, 1912, trad. fr. Payot, 1989. (1) Gottlob Frege, « Dialog mit Pünjer über Existenz »,
généralisation existentielle du type « il
● « La philosophie de l’atomisme existe au moins un cheval avec des in Écrits posthumes, Jacqueline Chambon, 1999.
logique » ailes » admet la négation « il n’existe
(2) Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, 1912,
trad. fr. Payot, 1989.
Bertrand Russell, in Écrits de logique
pas de cheval avec des ailes » et nous (3) Bertrand Russell, « Philosophy and politics »,
philosophique, 1897-1919, trad. fr. Puf, 1989.
permet ainsi de parler des choses qui in Unpopular Essays, Allen & Unwin, 1950.
Ferdinand
de Saussure
Le père de
DR
la linguistique moderne
La Linguistique générale de Ferdinand de Saussure redéfinit
la tâche du linguiste : décrire un état de langue en un moment
donné est la seule façon d’en comprendre le système.
F
erdinand de Saussure (1857- algébrique d’une extrême rigueur, sera 1911, trois cours de linguistique géné-
1913) est issu d’une lignée confirmée une cinquantaine d’années rale, mais il s’installe progressivement
d’aristocrates et de scientifiques plus tard par le déchiffrement d’une dans un silence éditorial presque total.
genevois – son arrière-grand-père, langue, le hittite, portant la trace des En 1913, il s’éteint sans avoir publié
Horace-Bénédict, est un naturaliste sons postulés par Saussure. d’autres travaux de grande ampleur.
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appréhende la langue à un moment T que Saussure appelle le signifiant et
et un point de vue diachronique qui une partie conceptuelle, le signifié.
Saussure récuse l’idée ancestrale Le roi hittite Yariris et son fils Kamanis,
s’attache à la transmission des langues à
que l’association des sons et des Carchemish, vers 750 av. J.-C. (Turquie).
travers le temps. La linguistique diachro-
nique qu’envisage Saussure s’oppose sens dans la langue soit déterminée
La signification d’un mot, par exemple, est
à une approche historique qui décrit par un lien naturel ou logique. Il qualifie
la contrepartie des autres significations
l’association des signifiants et des signifiés
l’évolution des formes – par exemple coprésentes dans le système : « Des
d’« arbitraire » en donnant à cet adjectif
le passage de cantare en latin à chan- synonymes comme redouter, craindre,
un double sens : 1) cette association est
ter plusieurs siècles plus tard – sans avoir peur n’ont de valeur propre
dépourvue de raison ; 2) cette association
prendre en compte leurs rapports avec que par leur opposition ; si redouter
s’impose aux sujets parlants qui ne
les autres formes qui composent une n’existait pas, tout son contenu irait
peuvent pas la modifier. L’association d’un
langue. Les changements qui affectent à ses concurrents (1). » Cette vision
signifiant et d’un signifié – le fait que dans
une forme linguistique à travers le temps relative et différentielle du système
une langue donnée telle suite de son soit
ne peuvent s’expliquer, pour Saussure, linguistique où les valeurs se déterminent
associée à telle idée – est déterminée par
que par des déplacements au sein du réciproquement implique de concevoir
l’opposition avec les autres signifiants et
système de la langue à des moments que les changements de la langue à
les autres signifiés du système. En cela,
donnés. Faire l’histoire d’une forme ou travers le temps ne sont ni prédictibles ni
les signes linguistiques ont une « valeur »
d’une langue nécessite de reconstituer orientés. ● P.-Y.T.
qui, à l’image de la valeur d’une pièce
la succession des états par lesquels elles de monnaie, dépend de l’ensemble du (1) Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique géné-
sont passées. Pour faire de la diachronie, système dans lequel ils sont insérés. rale, 1916, rééd. Payot, 2016.
il faut donc faire de la synchronie. La
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 41
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Ludwig
Wittgenstein
Désensorceler
le langage
Wittgenstein Archive, Cambridge
E
n 1921, Ludwig Josef Wittgenstein instituteur en Basse-Autriche, puis manière porter atteinte à l’usage effectif
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(1889-1951) publie le Tractatus architecte à Vienne. Il pense avoir tout du langage, elle ne peut donc, en fin de
logico-philosophicus. Le jeune dit dans son premier livre. compte, que le décrire. Car elle ne peut
Autrichien est protégé par le logicien pas non plus le fonder. Elle laisse toutes
Bertrand Russell à Cambridge, qui le Ne pas expliquer, choses en l’état (Recherches philoso-
tient pour un génie. Pour Wittgens- mais décrire phiques, § 124). »
tein, le langage est une image de la Dix ans plus tard, il est pourtant de Comme l’explique le philosophe
réalité : de ce fait, une proposition n’a retour à Cambridge. Il va alors chan- Jacques Bouveresse, l’un de ses plus
de sens que si elle peut renvoyer à des ger de position, au grand désarroi de fins commentateurs (1) : « Personne n’a
faits. D’un geste définitif, il exclut de B. Russell qui le voit quitter les sentiers dénoncé avec autant de vigueur que lui
la sphère du sens les énoncés de la de la logique. C’en est fini de l’approche l’erreur, commise par le néopositivisme
métaphysique, de l’esthétique ou de formelle du langage et des thèses gran- et par lui-même dans sa première
l’éthique pour affirmer dans la der- dioses. Son style n’en est pas moins philosophie, qui nous fait attribuer au
nière proposition du Tractatus que aussi désarmant que du temps du langage une fonction privilégiée, en
« sur ce dont on ne peut parler, il faut Tractatus : pas de théorie générale du l’occurrence précisément la fonction
se taire ». Dont acte : le jeune homme, langage, de la société ou de l’esprit descriptive et informative. Il y a autant
bien qu’issu de la grande bourgeoisie humain, mais des aphorismes et des de fonctions du langage qu’il y a de
viennoise, tourne le dos à son milieu réflexions, principalement « gramma- jeux de langage et en un certain sens
d’origine, donne congé à la philoso- ticales », sur l’usage ordinaire de tel il n’y a pas de langage, mais seulement
phie et se fait tour à tour jardinier, ou tel mot ou expression (« savoir », des jeux de langage. »
« douter », « avoir mal aux dents »…). Derrière la notion de jeu de langage,
Une posture descriptive revendiquée il y a l’idée que le langage est, comme
n CATHERINE HALPERN comme telle par le philosophe : « La
philosophie, écrit-il, ne doit en aucune
tout jeu, guidé par des règles qui déter-
minent ce qui fait sens ou non dans un
42 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
contexte donné, dans une forme de souvent sous la forme de conversa- la philosophe Christiane Chauviré,
vie donnée. Wittgenstein se garde bien tions avec ses auditeurs, dans une « Wittgenstein a toujours été discuté
de définir ce qu’il entend par « jeux de tension intellectuelle extrême. Quand par les linguistes américains. Ceux-ci
langage », mais en donne de nombreux il meurt en 1951, il laisse des dis- l’ont traité sinon comme l’un des leurs,
exemples : donner des ordres et agir ciples qui prolongeront sa réflexion, du moins comme un philosophe du
d’après des ordres, inventer une his- mais aucune nouvelle publication, langage à la fois assez proche du concret
toire, faire une plaisanterie, la racon- en dehors du Tractatus et un article et assez théoricien pour apporter une
ter, rapporter un événement, faire du de 1929. Ses notes seront publiées contribution à la linguistique (2). » C’est
théâtre, traduire d’une langue dans à titre posthume et rassemblées en le cas par exemple d’Eleanor Rosch,
une autre, décrire un objet, solliciter, volumes : Recherches philosophiques, psycholinguiste à Berkeley, qui a repris
remercier, prier, etc. La signification Le Cahier bleu, Le Cahier brun, De la à Wittgenstein la notion de « ressem-
d’un mot n’est pas à chercher dans certitude… On ne saurait trop sures- blance de famille » pour développer
l’objet ou le concept qu’il représente- timer l’influence de Wittgenstein sur sa théorie du prototype (encadré). Au
rait, elle est déterminée par les règles la pensée anglo-saxonne. C’est ainsi risque de le trahir. Car s’appuyer sur
de son usage. « Et se représenter un lan- qu’à sa suite, la philosophie dite « du Wittgenstein pour formuler des thèses
gage veut dire se représenter une forme langage ordinaire », qui réunit des générales sur le langage, c’est assuré-
de vie (Recherches philosophiques, auteurs comme John L. Austin, Peter F. ment penser contre lui. ●
§ 19) », note-t-il, avec une inflexion Strawson et Gilbert Ryle, ne cherchera
résolument pragmatique. Parler de pas à critiquer ou à fonder le langage (1) Jacques Bouveresse, La Parole malheureuse.
De l’alchimie linguistique à la grammaire philosophique,
forme de vie signifie que tout jeu de courant, mais à le comprendre dans sa
Minuit, 1971.
langage doit être pensé à partir de et diversité et dans ses contextes d’action. (2) Christiane Chauviré, Le Grand Miroir. Essais sur
dans l’activité commune d’un groupe Son influence se fera sentir jusque chez Peirce et sur Wittgenstein, Presses universitaires
de locuteurs. les linguistes. Comme le remarque de Franche-Comté, 2004.
John Langshaw
Austin
Quand dire,
c’est faire
Partant du constat que le simple fait de baptiser
accomplit ce qui est dit, John L. Austin ouvre la voie
à une théorie générale du langage où tout énoncé
DR
est, à divers degrés, une action.
«L
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es paroles partent et les actes ment à une tradition logicienne qui vou- priété qu’il nomme « performativité ».
marquent » : cette punchline lait qu’une assertion ne puisse qu’être Prenez les expressions suivantes : « Je
du rappeur Oxmo Puccino vraie ou fausse, il y a couramment des baptise ce bateau Surcouf », « Je vous
traduit une idée très présente dans le phrases qui ne sont ni vraies ni fausses : déclare maintenant mari et femme », « Je
sens commun, à savoir que les paroles celles en forme de question, de souhait, parie sur le cheval n° 4 ». Ce sont autant
ne seraient que du vent alors que les de commandement, de concession… de phrases qui, une fois prononcées,
actions, elles, laissent des traces. Pour Et pour cause : ce sont des énoncés qui auront peut-être des conséquences
être populaire, la formule ne résisterait engagent le sujet dans le monde, qui irréversibles sur le cours de votre vie.
pas à l’examen d’un philosophe du lan- sont censés agir sur lui, et se traduisent Elles sont bien différentes des phrases
gage, et ce depuis les années 1950… En par des succès ou des échecs. D’où le qui constatent un fait, comme « il fait
effet, dans une série de conférences pro- titre de son livre posthume Quand dire, beau aujourd’hui ». Ces énoncés qui
noncées en 1955, l’Anglais John Langs- c’est faire (1962) qui reprendra cette série permettent d’agir ainsi sur le monde
haw Austin (1911-1960), l’un des prin- de conférences, et dans lequel, avec des sont, selon le terme employé par Aus-
cipaux philosophes analytiques formé mots simples et des exemples nom- tin, « performatifs ». Dérivé du verbe to
à l’école de Gottlob Frege et de Bertrand breux, il bouscule bon nombre d’idées perform (exécuter, réaliser une action),
Russell, exposait une thèse bien diffé- courantes sur le langage. L’approche est il indique que leur énonciation revient à
rente à propos du langage quotidien et originale et aura une belle postérité. exécuter une action dans le monde. En
des effets que celui-ci produit sur autrui. « Le phénomène à discuter, écrit-il, est en prononçant un performatif, je ne décris
Il remarquait d’abord que, contraire- effet très répandu, évident, et l’on ne peut ni n’affirme ce que je fais, mais je le fais,
manquer de l’avoir remarqué, à tout le tout simplement. Encore faut-il que la
moins ici ou là. Il me semble toutefois phrase soit prononcée dans le contexte
n RÉGIS MEYRAN qu’on ne lui a pas accordé spécifiquement
attention.» De quoi s’agit-il ? D’une pro-
adéquat pour que l’acte aboutisse : par
exemple, la déclaration « je lègue à mon
44 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
fils unique mon grand appartement nières catégories, dont la qualification tibles d’avoir une dimension performa-
parisien », ne prendra vraiment effet dépend de la situation. Ainsi, je peux tive. Il s’achemine donc vers une théorie
que si elle est prononcée devant notaire. avertir des connaissances en leur disant : générale de la parole comme action. Il
Austin nomme ces données de contexte « Attention, on mange très mal dans dresse alors, dans sa douzième et der-
« conditions de félicité ». ce restaurant ! », c’est un acte illocu- nière conférence, un tableau de cinq
toire, par lequel je les dissuade d’aller classes de discours, qu’il liste en fonction
Les actes locutoires, manger dans ce lieu. La conséquence de leur performativité décroissante. Ce
illocutoires et perlocutoires de mon avertissement (les amis choi- sont les « verdictifs » (quand un verdict
Mais comment caractériser précisément sissent un autre restaurant) est un acte est rendu par un jury), les « exercitifs »
la performativité du langage ? Dans sa perlocutoire. (quand on exerce des droits, un pou-
série de conférences, Austin, conscient Dans un troisième temps, Austin ressent voir, une influence), les « promissifs »
qu’il défriche un terrain inconnu, affine le besoin de revenir sur la distinction un (quand on promet), les « comportatifs »
au fur et à mesure l’idée de départ. Ainsi, peu caricaturale entre énoncés consta- (qui relèvent du comportement social :
il propose, dans un second temps, de tifs et performatifs. En effet, certains jurons, excuses, etc.) et les « expositifs »
distinguer les agissements possibles énoncés sont mi-performatifs, mi- (phrases qui permettent l’exposé : « j’il-
de la parole en les rangeant dans trois constatifs, comme quand vous dites, lustre », « je montre que »…). ●
catégories : les actes « locutoires » (acte après avoir gaffé, « Je suis désolé » : vous
de dire quelque chose), « illocutoires » décrivez ainsi votre état affectif inté-
(acte effectué en disant quelque chose) rieur mais, en le déclarant, vous apaisez POUR ALLER PLUS LOIN…
et « perlocutoires » (acte que je provoque en principe le ressentiment de votre
par le fait de dire quelque chose). Il interlocuteur. Austin en vient progres- ● Quand dire, c’est faire
n’est toutefois pas si facile de tracer sivement à admettre qu’en réalité, tous 1962, rééd. Seuil, coll. « Points », 1991.
une frontière nette entre les deux der- les énoncés sont plus ou moins suscep-
John Searle
Des actes de langage à la philosophie de l’esprit
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« De quelle façon les mots se relient-ils à la réalité ? » Cette bon nombre de philosophes
question, qui ouvre les Speech Acts (Les Actes de langage, de son temps, la conscience,
1969) de John Searle, est le fil rouge qui lie toute son œuvre. l’intentionnalité et la faculté
Américain, mais formé à Oxford dans les années 1950 où il de langage sont des facultés
University of Chicago
a suivi les cours de John Austin, Searle est alors professeur naturelles du cerveau, « au
à Berkeley. L’ouvrage, écrit dans un style moins accessible, même titre que la digestion »
plus austère et formaliste que celui de son professeur, reprend pour ce qui est de l’estomac.
toutefois les idées de ce dernier, depuis l’opposition entre Quant aux actes de langage,
illocutoire et perlocutoire, jusqu’aux cinq grandes classes ils sont l’expression d’états
d’actes de langage, qu’il distribue un peu différemment : intentionnels de l’esprit : ainsi, un ordre est l’expression d’un
assertifs, directifs, promissifs, expressifs, déclaratifs. Il distingue désir, une promesse celle d’une intention, etc. En outre,
également deux familles d’actes de langage : les directs (« je tout sens linguistique, toute intentionnalité s’appuie sur un
vous prie de m’excuser ») et les indirects (« Vous ne trouvez pas ensemble d’aptitudes, sur un « arrière-plan » à la fois biologique
qu’il fait chaud ? » sous-entendu « je vous demande d’ouvrir la et social, qui rend possible l’acte de langage. Le philosophe
fenêtre »). L’originalité de son travail réside surtout dans le fait cherche donc à comprendre le mécanisme rationnel qui lie la
qu’il va s’orienter ensuite vers une philosophie de l’esprit qui conscience, l’intention et l’acte de parole. Pour autant, Searle
l’amènera à développer un point de vue original et à faire la s’affirme contre le réductionnisme, il nie qu’il existe des « blocs
critique du réductionnisme dans les sciences cognitives, alors élémentaires de la conscience », et appelle de ses vœux une
en développement. Dans Les Actes de langage, il s’intéressait nouvelle conception du fonctionnement du cerveau. ● R.M.
déjà aux croyances, aux désirs, aux intentions des individus. À lire
Mais avec L’Intentionnalité (1983), il bascule de la philosophie Les Actes de langage. Essai de philosophie du langage, 1972, rééd. Hermann, 2009.
du langage vers la philosophie de l’esprit : pour lui, comme pour L’Intentionnalité, Minuit, 1985.
Edward Sapir
Benjamin L. Whorf
La langue est
une vision du monde
La langue que nous parlons façonne notre perception du monde.
La théorie de Benjamin Whorf, pour contestée qu’elle soit, a eu le
mérite de remettre sur le métier cette éternelle question.
«L
a langue est façonnée par la Sapir-Whorf ». L’idée que la langue et article intitulé Science and linguistics.
culture et reflète les activi- la culture déterminent la pensée des Selon une idée admise communément,
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tés quotidiennes des indivi- individus est déjà ancienne, et figure explique-t-il, parler permettrait d’expri-
dus » : voilà résumée en quelques mots la dans une conférence fameuse de Wil- mer dans une langue particulière une
fameuse hypothèse dite « Sapir-Whorf », helm von Humboldt (1820). Dans ce pensée déjà formulée dans l’esprit de
qui a priori a l’air d’une banalité, mais texte, le philosophe allemand expliquait façon non linguistique. Toute pensée
soulève de profondes questions et a sus- que chaque langue construisait une serait ainsi fondée sur une logique pré-
cité de houleux débats dans les sciences « vision du monde » (Weltanschuung) langagière et universelle, indépendante
humaines depuis plus de cinquante ans. particulière à ses locuteurs. Cette idée est du fait que la personne parle chinois ou
Dans les années 1930, un ingénieur en ensuite reprise par les tenants berlinois choctaw. Or, selon Whorf, le système des
assurances, Benjamin Lee Whorf (1897- de la psychologie des peuples (Heymann langues (lexique et grammaire) n’est pas
1941), intéressé par les langues amé- Steinthal, Moritz Lazarus) et marque simplement un outil de traduction qui
rindiennes, suit les cours de l’anthro- durablement un de leurs jeunes élèves, permettrait d’énoncer des idées déjà
pologue Edward Sapir (1884-1939) à le géographe Franz Boas. Ce dernier, formées. Au contraire, ce système met
l’université Yale. Rapidement, les deux émigré aux États-Unis et devenu un en forme les idées du locuteur, lesquelles
hommes travaillent ensemble. À partir anthropologue de premier plan, déve- n’existaient pas vraiment encore : le sys-
de l’étude comparée des langues hopi, loppe une conception particulariste de tème des langues est « le programme et le
maya et inuit, Whorf exemplifie les idées la culture qui trouvera son prolongement guide de l’activité mentale de l’individu,
de Sapir sur la culture, ce qui donnera le plus abouti chez son disciple Sapir et, de l’analyse de ses impressions ». Pour
naissance à ce que les anthropologues donc, son collaborateur Whorf. cette raison, tout locuteur est poussé
appellent communément « l’hypothèse à certains types d’interprétations du
Des structures monde par la langue qu’il utilise.
incommensurables Comment étayer une telle affirma-
n RÉGIS MEYRAN L’hypothèse linguistique apparaît en
1940 sous la plume de Whorf dans un
tion ? Whorf va tenter de montrer que le
rapport des individus à leurs sensations,
46 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
cause. Ensuite, parce que dans ce jusqu’à nos jours, elle a connu un
les années 1960, l’influence retour en grâce, tant chez les linguistes
croissante de Noam Chomsky que les anthropologues. De nombreux
et plus tard de la théorie de la chercheurs travaillent à la réhabiliter,
modularité de l’esprit de Jerry en soulignant l’importance du contexte
Fodor accrédite l’idée que tous socioculturel dans le développement
les hommes disposent des de l’esprit humain. Un colloque inter-
mêmes outils mentaux innés. national et transdisciplinaire, organisé
Wikipédia
Wikipédia
lifiant différemment selon le cas. Les cette anecdote un pur et simple mythe. réalisés auprès de locuteurs du guugu
Inuits ne penseraient donc pas la neige En 1969, les ethnolinguistes Brent Berlin yimithirr suggèrent qu’ils possèdent une
comme un phénomène, mais comme et Paul Kay se distinguent en établissant « boussole mentale », leur permettant
une pluralité d’éléments de la nature. l’existence d’universaux sémantiques de se positionner, systématiquement
Whorf déduit de ces cas particuliers que pour ce qui concerne le spectre des cou- et avec une faible marge d’erreur, par
les structures propres à chaque langue leurs et la structure des nomenclatures rapport aux points cardinaux. Ce sens
sont incommensurables, et influencent botaniques. Pour eux, un poisson rouge absolu de l’orientation contraste avec
la façon de penser et d’agir des indi- est bien rouge dans toutes les langues, l’usage courant que nous faisons des
vidus. Son relativisme linguistique et quel que soit le mot utilisé pour dire orientations relatives (gauche-droite)
culturel questionne ainsi le principe de « rouge ». Plus tard, en 1983, l’Américain et suscite de nombreux malentendus
l’universalité de la perception et de la Ekkehart Malotki arguait que les don- pour un locuteur étranger. Ainsi donc,
pensée humaines, soutenu par les pen- nées lacunaires de Whorf lui avaient fait puisqu’on n’arrive pas à l’écarter et
seurs des Lumières. « exotiser » son objet d’étude, et que les même si on a du mal à la généraliser
La démonstration de Whorf, trans- Hopis avaient, comme tout le monde, au-delà de quelques cas particuliers, on
formée en hypothèse Sapir-Whorf, une grammaire permettant de parler au n’en a sans doute pas fini avec l’hypo-
a d’abord été popularisée dans les futur ou au passé. La fameuse hypothèse thèse Sapir-Whorf. ●
années 1950, puis rapidement contes- n’était-elle qu’une escroquerie ou bien
tée pour plusieurs raisons. D’abord, une erreur scientifique profonde ? Les
parce que divers psycholinguistes (Eric rapports entre le langage et la pensée POUR ALLER PLUS LOIN…
Lenneberg, Peter Brown) ont discuté constituent en fait un problème d’une
son traitement des données hopis et redoutable complexité. L’idée de Whorf ● Linguistique et anthropologie
inuits, et conçu un programme de était-elle enterrée ? Benjamin Lee Whorf, Denoël, 1969.
recherche qui visait à le remettre en Pas vraiment. Dans les années 1990, et
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 47
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Noam Chomsky
Parler comme
un ordinateur
Épicentre des débats théoriques dans
Graeme Robertson/The Guardian
C
omme avant lui le logicien et la linguistique structurale américaine, un outil propre à illustrer l’unité de l’es-
épistémologue britannique Chomsky soutient sa thèse en 1955. prit et du langage humain en dépit de
Bertrand Russell, dont il parta- Son profil diverge absolument de celui la diversité des langues. Sa démarche
geait l’engagement contre les crimes des linguistes américains de sa géné- vise à générer toutes les structures syn-
de guerre au Vietnam, Noam Chomsky ration. À cette époque, la linguistique taxiques valides et à bloquer toutes les
est plus connu en France pour son acti- américaine se conçoit essentiellement structures non grammaticales. Mais
visme politique que pour sa théorie comme un conservatoire des langues il ne s’engage que prudemment sur le
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linguistique. Elle a cependant dominé amérindiennes menacées. La plupart terrain de l’organisation sémantique de
la recherche en syntaxe pendant toute des jeunes linguistes consacrent leur la phrase et il laisse à d’autres l’étude de
la seconde moitié du 20e siècle. Ses pre- thèse à l’étude d’une famille de ces lan- la communication quotidienne. Ainsi,
miers ouvrages (1) sur la grammaire gues et l’un d’eux, Martin Joos, écrit pour Chomsky, la phrase « les idées
générative et transformationnelle à l’époque que « les langues peuvent vertes dorment furieusement » est bien
(GGT) rédigés entre 1957 et 1970, ont se différencier les unes des autres sans formée, même si sa signification est
été traduits en français, mais le caractère limites et d’une manière imprédictible », problématique.
de plus en plus technique du débat a suggérant qu’il n’existe aucune sorte L’impact considérable de la GGT a
ensuite incité les éditeurs français à ne d’universel linguistique. Tout à l’opposé, entraîné l’émergence d’une pléiade
faire traduire que ses travaux majeurs en la thèse de Chomsky porte sur « la struc- d’autres théories de syntaxe et de
philosophie du langage (2). ture logique de la théorie linguistique ». sémantique formelles à partir des
En plus de 900 pages, c’est un essai de années 1970, créant un vaste courant
Le fondateur du courant formalisation mathématique des struc-
des linguistiques formelles tures de l’anglais qui ne sera publié que
Formé au maniement des transforma-
tions de phrases par Zellig Harris (1909-
vingt ans après. Seul un fragment paraît
en 1957 sous le titre moins redoutable de
nMOT-CLÉ
GRAMMAIRE
1992), l’un des principaux fondateurs de Syntactic Structures. TRANSFORMATIONNELLE
Chomsky est sous l’influence des pre- Grammaire qui dérive soit de la structure
miers développements de l’informa-
n JACQUES FRANÇOIS
Professeur émérite de linguistique à l’université
tique. Il conçoit la pratique du langage
comme une manifestation de « l’esprit
d’une phrase complexe soit de celle
d’une phrase simple (Zellig Harris), soit
d’un noyau syntaxique qui n’a pas encore
de Caen, membre du bureau de la Société de calculatoire ». Il veut faire de la gram- le statut de phrase (Noam Chomsky).
linguistique de Paris. maire transformationnelle* de Z. Harris
48 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
formaliste en linguistique, proche de gné d’un article (le cheval), d’un adjectif
l’intelligence artificielle et testé (tem- épithète (blanc) et/ou d’un complé-
porairement et sans grand succès) en ment de nom (du sergent), quel que
psychologie du langage. Selon Chomsky, soit l’ordre de ces constituants. L’ordre
les langues ont un fonctionnement réalisé habituellement n’est plus qu’un
central analogue à celui d’un langage paramètre que l’enfant est supposé
informatique et un fonctionnement enregistrer progressivement : le fran-
périphérique (la production du signal cophone entendra « le cheval blanc
sonore, complété par des gestes et une du sergent » et l’anglophone « the sar-
mimique, et son effet sur l’interlocuteur) gent’s white horse ». Cependant, si l’on
considéré comme étranger à la « théorie admet que la phrase de base se compose
linguistique. Une partie des théoriciens d’un sujet et d’un groupe verbal (ex. « [j’]
du langage ont refusé de le suivre dans [adore les huîtres] »), une phrase comme
cette voie et ont constitué un courant « Les huîtres j’adore » ne peut pas être
Comstock/Getty
« fonctionnaliste », centré sur l’inventaire décrite par une structure emboîtée.
des outils de la communication verbale La solution consiste alors à admettre
à travers la variété des langues. un mouvement de l’objet direct qui
l’extrait du groupe verbal pour le dispo-
L’ambition de la grammaire ser en tête. C’est ce que l’on appelle une liste (1995) à cette question, Chomsky
universelle « transformation ». soutient la thèse controversée selon
La GGT a recours aux classes de mots La grammaire universelle, qui concerne laquelle les structures (syntaxiques,
nom, verbe, adjectif et préposition, la compétence linguistique d’un locu- sémantiques et phonologiques) du lan-
mais seules les deux premières ont vrai- teur idéal, abstraction faite de ses perfor- gage humain seraient « une solution par-
semblablement un caractère universel. mances éventuellement incomplètes ou faite pour les conditions d’interface », à
Comment fonder une grammaire uni- fautives, distingue, dans la composition savoir l’interface entre la représentation
verselle sur une base aussi mince ? La de toute phrase, un noyau syntaxique. conceptuelle de la phrase et la formula-
solution adoptée par Chomsky consiste Par exemple : [« Le jardinier reconnaît tion interne, inarticulée, de cette même
à ne considérer comme universels que le meurtrier »]. Peuvent s’y ajouter des phrase. L’articulation et la communica-
deux traits, le nominal pour l’expression constituants qui vont étoffer ce noyau tion de la phrase à un interlocuteur ne
prioritaire des choses et des personnes, de base. Ainsi dans la phrase dérivée l’intéressent pas. Cet idéal est étranger à
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et le verbal pour celle des événements, « Le jardinier ne pourrait-il pas avoir la biologie évolutionnaire, qui insiste sur
des actions et des états. Si les noms ont reconnu le meurtrier ? », le noyau syn- les exigences opposées qui ont pesé sur
un profil uniquement nominal, et les taxique est enrichi par une indication de l’émergence du langage et ont conduit
verbes un profil uniquement verbal, les temps (avoir été), une modalité condi- à des solutions de fortune (p. 70). Ce
adjectifs, qui n’existent pas dans toutes tionnelle (pourrait), la négation et le qui a fait écrire à Christiane Notari :
les langues, ont un profil hybride dû au mode interrogatif. On peut s’imaginer « La linguistique cognitive chomskyenne
fait que dans certaines langues, notam- l’apport de ces diverses indications sont relève très clairement des technologies de
ment en latin, ils prennent des marques comme l’habillage d’un mannequin à l’intelligence artificielle, simulation de
de déclinaison analogues à celles des l’aide de pièces vestimentaires succes- l’intelligence naturelle, plutôt que de la
noms et fonctionnent comme prédicats sives. Ce qui est universel, c’est donc psychologie et de la biologie auxquelles
dans les langues dénuées d’équivalent finalement la combinatoire des traits, elle prétend appartenir (3).» ●
du verbe être. l’emboîtement des groupes syntaxiques
Autre problème : l’ordre des mots. Les (p. 72) et les opérations de montage de
langues sont fréquemment classées la phrase étoffée à partir de son noyau
(1) Noam Chomsky, Structures syntaxiques, Seuil,
selon la place du verbe (V), du sujet (S) syntaxique.
1969 ; Aspects de la théorie syntaxique, Seuil, 1972 ;
et des compléments d’objet (O) dans la La Linguistique cartésienne, Seuil, 1969 ; Principes de
proposition déclarative, et il n’y a ici rien De la grammaire universelle phonologie générative, avec Morris Halle, Seuil, 1973 ; et
d’universel. La solution de Chomsky à la biolinguistique Questions de sémantique, Seuil, 1975.
consiste à considérer que le seul trait Depuis le début du 21e siècle, c’est la (2) Noam Chomsky, Le Langage et la Pensée,
1968, rééd. Payot, 2006, et Réflexion sur le langage,
universel est l’emboîtement des groupes validité de la grammaire universelle
Flammarion, 1997.
syntaxiques, tous constitués d’une tête et son origine qui dominent le débat (3) Christiane Notari, Chomsky et l’ordinateur. Approche
et de membres. Par exemple, pour les autour de l’œuvre de Chomsky. En critique d’une théorie linguistique, Presses universitaires
groupes nominaux, un nom accompa- appliquant son programme minima- du Mirail, 2010.
Roman Jakobson
L’inventeur
du structuralisme
C’est à Prague, entre les deux guerres, qu’une
Philweb Bibliographical Archive
A
u plus proche des avant-gardes de Moscou et s’imprègne du forma- mais diffèrent par un trait distinctif :
artistiques de son temps, lisme russe où prédomine l’analyse des /p/ est sourd (sans vibration des cordes
Roman Jakobson (1896-1982) formes du discours, indépendamment vocales) tandis que /b/ est sonore (avec
est l’une des figures les plus marquantes de leur histoire et de leur auteur. vibrations). L’efficacité et la rigueur de
de la linguistique structurale. De Mos- En 1926, il participe à la création du ces dispositifs sont à l’origine du large
cou, où il est né, à Prague puis New York, Cercle linguistique de Prague, aux côtés succès de la notion de « structure » qui,
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il laisse dans son sillage une œuvre aussi de son compatriote Nicolaï Troubetzkoï. appliquée aux langues, permet de les
influente qu’éclectique. Ils vont alors, en s’inspirant de Saus- représenter comme des systèmes clos,
En 1963 paraît en français le premier sure, créer une discipline nouvelle, la autonomes, mais comparables, parce
tome des Essais de linguistique géné- phonologie, qui s’intéresse aux sons que constitués selon le même principe
rale. La France est alors à la veille du des langues parlées en tant qu’ils y ont d’opposition distinctive.
déferlement de la vague structuraliste, une fonction. L’unité pertinente est le
et Jakobson n’y est pas étranger. Mais phonème. Un son n’est un phonème que La communication,
il est lui-même inspiré par un prédé- s’il joue un rôle distinctif : /p/ et /b/ sont télégraphe ou orchestre ?
cesseur, Ferdinand de Saussure (p. 40). des phonèmes du français parce qu’un Après l’invasion de la Tchécoslo-
Au début du 20e siècle, ce dernier a « pas » n’est pas un « bas ». En revanche, vaquie par les nazis, Jakobson se réfugie
révolutionné la linguistique en expli- un /r/ roulé et un /r/ grasseyé ne sont d’abord en Scandinavie, puis s’installe
quant que la langue n’est pas le fruit des pas des phonèmes distincts aux oreilles définitivement aux États-Unis. En 1942,
accidents de l’histoire : c’est un système, d’un francophone, bien que phonéti- à New York, il fait une rencontre cru-
un ensemble cohérent et autonome. quement différents. Le phonème est ciale : celle de l’anthropologue français
On l’étudiera donc comme telle : en un souvent considéré comme la plus petite Claude Lévi-Strauss, qu’il initie à la
moment donné, comme un ensemble unité du système d’une langue, l’atome linguistique structurale. Ce dernier s’en
de règles et au-delà de ses réalisations irréductible. Mais Jakobson va plus loin inspirera pour étendre le structuralisme
particulières. En 1915, Jakobson parti- en décomposant le phonème en une à l’étude des systèmes de parenté, des
cipe à la création du Cercle linguistique série de « traits distinctifs », qui sont les récits mythiques et des arts primitifs, et
constituants ultimes de la langue. Les à tout le champ de l’anthropologie.
sons /p/ et /b/, par exemple, ont les Mais Jakobson, qui après 1949
n KARINE PHILIPPE mêmes points d’articulation (consonnes
bilabiales, les deux lèvres se touchent),
enseigne à Harvard et au MIT, est aussi
en contact avec les travaux des mathé-
n
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Structuralisme et poésie
Quoi de plus éloigné de la poésie que la froideur d’un tableau (rythmes lents ou rapides, sonorités cristallines ou râpeuses…)
des éléments chimiques ? Pour autant, Roman Jakobson l’amena à nuancer la thèse de l’arbitraire du signe : « L’objet
– passionné de poésie – entendait bien concilier les qualités de la poétique, c’est avant tout de répondre à la question :
de l’esprit de finesse et de l’esprit de géométrie. En 1912, il “Qu’est-ce qui fait d’un message verbal une œuvre d’art ?”
adhère au mouvement futuriste russe, pour lequel la forme (...) La poétique a affaire à des problèmes de structure
doit être envisagée pour elle-même ; il a alors 16 ans. Il se linguistique (...), de nombreux traits relèvent non seulement
lie d’amitié avec les poètes Vladimir Maïakovski, Velemir de la science du langage, mais de l’ensemble de la théorie
Khlebnikov, ainsi qu’avec le peintre Kazimir Malevitch, des signes, autrement dit de la sémiologie (ou sémiotique)
et contribue à la fondation de l’Opoyaz, société littéraire générale (2). » Sa démarche influencera des auteurs comme
consacrée à l’étude du langage poétique, à Saint-Pétersbourg. Nicolas Ruwet (Langage, musique et poésie, 1972), Tzvetan
Avec les formalistes, il récuse la critique littéraire et veut Todorov (Poétique de la prose, 1971) ou encore Gérard
constituer une science des discours esthétiques. Des années Genette (Figures, 5 t., 1966-2002). L’analyse des Chats (3), de
plus tard, il se souvient : « Je pensais de plus en plus à la Charles Baudelaire, signée Jakobson et Claude Lévi-Strauss,
structure de l’art verbal et à la question du rapport entre la est souvent donnée en exemple d’analyse structurale. ● K.P.
poésie et la langue. (…) À mon père, chimiste étonné de (1) Roman Jakobson, « De la poésie à la linguistique », L’Arc, numéro spécial « Jakob-
mes préoccupations, je disais qu’il s’agit de chercher les son », librairie Duponchelle, 1990.
constituants ultimes du langage et de déterrer un système (2) Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », in Essais de linguistique générale,
analogue à la classification périodique des éléments t. I, 1963, rééd. Minuit, 2003.
(3) Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson, « “Les Chats” de Charles Baude-
chimiques (1). » Le pouvoir évocateur des formes langagières
laire », L’Homme, vol. II, n° 1, 1962.
André Martinet
Le langage sert à
communiquer
Si la fonction du langage est d’être pertinent pour
autrui, alors la mécanique des langues tient tout
entière à des conventions de son et de sens, que rien
n’empêche de changer.
Puf
D
ans le sillage de Ferdinand L’axiome de Martinet tion qui s’inscrit dans un paradigme de
de Saussure, et surtout celui L’axiome de Martinet a pour consé- significations possibles : « la personne
de l’école de Prague (Nikolaï quence de faire de la production du qui vient » n’est pas la « voiture qui
Troubetskoy, Roman Jakobson, p. 50) sens et du transport d’information vient », ni « la pluie qui vient », etc.
le linguiste français André Martinet les déterminants premiers de tout La seconde articulation est celle des
(1908-1999) s’est affirmé dans les énoncé. Pour autant, comme cha- sons reconnus comme pertinents et
années 1960, alors qu’il enseigne à la cun sait, le langage humain utilise distinctifs dans la langue. Ainsi « la
Sorbonne, comme le fondateur d’une des sons, voyelles et consonnes, qui, lampe » n’est pas « la rampe » : « l » et « r »
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approche fonctionnelle, ou fonction- intrinsèquement, ne sont porteurs sont, en français, des phonèmes dis-
naliste du langage. Sa maxime paraît d’aucun sens : ils sont simplement tincts : ils différencient formellement
presque banale : il s’agit de considé- perçus comme distincts les uns des des unités qui s’opposent par le sens,
rer la langue comme « un instrument autres. Aussi la théorie de Martinet même s’ils n’ont pas intrinsèquement
de communication doublement arti- postule que le langage naturel, est, à la de sens.
culé et de manifestation vocale ». En différence des langages formels, « dou- Armé de ces deux outils, il devient pos-
fait, cette définition met en avant les blement articulé ». sible de décrire les réalisations d’une
enjeux de communication qui, en der- La première articulation est celle du langue du point de vue de leur « fonc-
nière instance, pèsent sur tout échange sens. Martinet appelle « monème » tion communicative », description
langagier. Si la fonction du langage la plus petite unité de sens dans une qui est très différente des catégories
est de communiquer, alors ce sont langue donnée, qui ne se confond de la grammaire classique. Ainsi, par
les contraintes de pertinence qui le pas avec le mot. Ainsi, l’adjectif « illi- exemple, en français, les substantifs
structurent. La théorie de Martinet est sible » comporte non pas un, mais ont un genre (la Lune, le Soleil) : pour
aux antipodes de l’approche de Noam trois monèmes : « il- » privatif, et « -lis- » Martinet, ce trait n’est pas pertinent,
Chomsky, alors en plein développe- (action de lire) et « -ible » (possibi- car il n’apporte aucune information
ment outre-Atlantique, qui considère le lité, comme dans « compatible » ou (à la différence du sexe qui est indiqué
langage comme le produit de règles for- « risible »). En revanche, « qui » et « que » dans l’opposition ami/amie).
melles prédéterminées, inscrites dans peuvent être considérés comme ne
le cerveau et aptes à coder la pensée. formant qu’un seul monème : dans les La synchronie dynamique
phrases « la personne qui vient » et « la On a pu reprocher à la linguistique de
personne que j’ai aperçue », ce sont les Martinet de laisser de côté des aspects
n NICOLAS JOURNET variantes sujet et objet du même relatif.
Un monème est un élément d’informa-
importants de la parole comme l’in-
tonation, l’accent, la prosodie, qui
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peuvent très bien modifier le sens par l’exigence de synchronicité posée
d’une phrase (comme lorsqu’on pose par Saussure (p. 40). Martinet lui-
une question). En fait, il ne s’agissait même s’est beaucoup penché sur
pas de les nier, mais simplement de la question du changement phoné- POUR ALLER PLUS LOIN…
considérer qu’ils ne faisaient pas par- tique et sémantique dans les langues :
tie du système de la langue, mais s’y pour lui, les mêmes contraintes de ● Éléments de linguistique
ajoutaient, et n’étaient pas réductibles communication qui imposent aux générale
à des unités discrètes, comme les pho- langues de faire système sont celles André Martinet, Armand Colin, 1960.
nèmes et les morphèmes. qui les amènent aussi à changer, à ● Fonction et dynamique
En revanche, cette approche fonc- s’adapter aux situations nouvelles. des langues
tionnaliste a eu pour avantage de C’est ce qu’il nomme la « synchronie André Martinet, Armand Colin, 1989.
rouvrir le champ de l’histoire, barré dynamique ». ●
Morris Swadesh,
l’archéologue des langues
Il existe, de par le monde, des milliers de langues dont ne sait rien degrés de proximité.
du passé. Voici comment, dans les années 1950, fut inventée une Mais tout comme les
méthode permettant de calculer leur ancienneté. grammairiens du 19e siècle, le
En 1959, le linguiste américain Morris Swadesh (1909-1967), lexicologue a un autre souci
alors enseignant à l’université de Mexico, publiait un article intitulé en tête : celui de la généalogie.
« La linguistique, un outil pour la préhistoire » qui fit quelque bruit. Or, déterminer des proximités
Il y expliquait comment, à l’aide d’une méthode relativement entre des langues ne permet
simple de calcul, il était possible d’obtenir pour deux ou plusieurs pas de dater leur filiation. C’est
DR
langues non écrites apparentées une datation approximative là que l’ingéniosité de Swadesh
de leur divergence en siècles et, plus souvent, en millénaires. l’amène à se tourner vers des
Cette technique, développée par Swadesh et plusieurs de ses langues dont l’histoire est beaucoup mieux connue, comme celles
collègues, porte le nom étrange de « glottochronologie », et permet, de la famille indo-européenne. Sur 13 langues, Swadesh établit
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comme nous le verrons, d’obtenir des résultats à la fois étonnants que le taux de remplacement lexical est en moyenne de 14 % par
et très controversés. millénaire. Il en fait une règle transposable à toutes les langues du
Elle repose en fait sur les travaux antérieurs de Swadesh, et monde, qui lui permet de calculer, par exemple, que deux langues
ses trente ans de recherche sur les langues amérindiennes, en amérindiennes présentant 70 % de mots d’origine commune ont
particulier du Canada, des États-Unis et du Mexique. Confronté dû commencer à se séparer il y a douze siècles. Cette méthode
à la difficulté de comparer des langues incomplètement décrites, « glottochronologique », fondée sur des données purement
Swadesh a mis au point un procédé statistique qui repose sur quantitatives, a pu, lors de sa mise au point apparaître comme
une liste de 207 termes virtuellement présents dans toutes les aussi miraculeuse que la datation au carbone 14 en archéologie
langues : un vocabulaire de base, comprenant des termes (comme préhistorique.
« tête », « main », « graisse », « eau », « feu ») désignant des réalités Mais les objections de toutes sortes n’ont pas tardé, soulignant
universelles. Ils sont présumés présents quels que soient les les exceptions : ainsi, le maintien des échanges entre groupes
environnements culturels variés des locuteurs de ces langues, et linguistiques voisins peut induire des emprunts, et brouiller la
présentent moins de risques d’avoir été empruntés à une autre dérive « naturelle » des langues. Ensuite, la « liste de Swadesh »
langue. originale s’est montrée inapplicable dans certains cas : on l’a donc
Ensuite, la comparaison de ces listes extraites de deux ou ramenée à 100 mots. Enfin, ni la stabilité du taux de conservation
plusieurs langues permet de quantifier des « cognats », c’est- des langues, ni la méthode d’identification des cognats ne sont
à-dire des mots qui ont la même racine phonétique (comme considérées comme vraiment établies et fiables.
« sol » en espagnol, et « soleil » en français). Plus il y en a, plus Il n’empêche que c’est le premier outil permettant d’aborder
on a de raisons de penser que ces langues sont apparentées : l’étude historique de langues orales et partiellement décrites,
à 70 %, elles descendent d’une même ancêtre commune, à comme les 250 parlers différents des Aborigènes australiens.
90 % elles sont très proches parentes. Cette technique, appelée Swadesh a donc laissé son nom à cette méthode, qui continue
« lexicostatistique », permettait donc de grouper les langues par d’être utilisée. ● N.J.
Joseph H.
Greenberg
The National Academies Press
Les grandes
familles linguistiques
Déjà maintes fois abordée par les philosophes et les grammairiens,
la question des traits communs à toutes les langues a été renouvelée
par Joseph Greenberg, puis Merritt Ruhlen.
Avec des réponses différentes pour le maître et pour l’élève.
J
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oseph H. Greenberg (1915-2001) structures profondes de la syntaxe. langues (1). Sa démarche est à l’opposé
a été directeur du département Le but premier de la recherche sur la de celle des spécialistes des langues
d’anthropologie de l’université de grammaire générative était de détermi- indo-européennes : ce que Greenberg
Stanford et membre de l’Académie ner l’ensemble des règles permettant cherche à mettre en valeur ce sont les
des sciences des États-Unis. Les tra- de générer toutes les phrases d’une ressemblances plutôt que les diffé-
vaux de ce linguiste et anthropologue langue donnée. Mais cette recherche rences. Par exemple, les six possibilités
américain sur les universaux du lan- a également permis de montrer qu’il syntaxiques d’ordonner une phrase
gage et la typologie des langues ont existait des invariants communs à composée d’un sujet nominal (S), d’un
marqué son époque. La question des de nombreuses langues. Ainsi, selon verbe (V) et d’un objet nominal (O)
universaux a en effet ressurgi dans Greenberg, dans les langues sans mor- sont SVO, SOV, VSO, VOS, OSV et OVS.
les années 1960 avec les travaux sur phologie nominale (par ex. sans décli- Les six occurrences sont possibles en
la grammaire générative de Noam naisons), l’ordre sujet nominal-objet russe, mais SVO est le seul ordre initia-
Chomsky (p. 48) et les recherches sur la nominal (SO) est le seul qui régit les lement employé par les enfants russes :
traduction automatique. La théorie du phrases affirmatives, et, dans les lan- dans une phrase comme Mama ljubit
langage de Chomsky repose sur l’hypo- gues présentant des distinctions mor- papu (Maman aime papa), si l’ordre
thèse du développement de schémas phologiques, fait office d’ordre non des mots est inversé, Papu ljubit
fixes innés et celle de l’universalité des marqué (c’est-à-dire, par défaut). mama, et malgré les désinences mar-
En 1961, Greenberg propose une liste quant S et O, les jeunes enfants ont
de 45 universaux morphologiques tendance à mal interpréter le message
n SOPHIE SAFFI
Professeure de linguistique italienne et romane à
(éléments significatifs composant les
mots) et syntaxiques (façon dont les
et à comprendre « papa aime maman »
comme si on avait prononcé Papa lju-
l’université d’Aix-Marseille. mots se combinent pour former des bit mamu. Ainsi, la règle de Greenberg
phrases) sur la base de l’étude de 30 peut être restituée comme suit : dans
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des phrases affirmatives avec un sujet macrofamilles qui regroupent l’en- il compare les sons qu’emploient
nominal et un objet nominal, le seul semble des langues humaines. les grandes familles de langues pour
ordre ou bien l’ordre non marqué est exprimer neuf concepts de base : les
presque toujours celui dans lequel le Des critères objectifs de chiffres 1, 2 et 3, la tête, l’œil, l’oreille,
sujet précède l’objet. Dans une langue classement le nez, la bouche et la dent, parce
où S et O ne présentent pas de marques Sur les traces d’Edward Sapir (p. 46), qu’ils constituent un ensemble de
distinctives, en français par exemple, il rompt avec la tradition à tendance signifiés qui ne sont jamais emprun-
l’ordre SO est le seul admis. Cet ordre génétique pour élaborer des critères tés à une autre langue ou culture du
est obligatoire dans une langue comme objectifs de classement : il affine la fait de leur apparition précoce dans
le russe, quand S et O perdent leur liste de critères proposée par Sapir la dénomination du monde dans
marque morphologique : Mat’ ljubit do’ et propose dix indices de classement l’histoire du lexique de la langue. Il
(la mère aime sa fille), la signification (suffixation, dérivation, tendances propose une classification en trois
changeant si l’ordre s’inverse. synthétiques ou agglutinantes, etc.) (2). groupes pour le continent américain :
Greenberg a également rénové la clas- Il aborde la typologie par le traitement l’eskimo-aléoute sur la bordure nord-
sification génétique des langues. Il statistique des systèmes phonolo- ouest du Pacifique, le na-déné dans le
est l’inventeur de la moitié des douze giques et du lexique. Ainsi, en 1987, Sud-Ouest américain et l’amérindien
qui regroupe plus de 150 familles de
langues. Il organise donc le millier
de langues des Amériques en trois
Merritt Ruhlen groupes seulement. Il a également été
L’hypothèse de la langue mère le premier à élaborer une classifica-
tion unifiée des langues africaines et
La plupart des linguistes s’accordent d’acquisition à grouper en quatre familles les 2 000
sur l’existence d’un certain nombre de que partagent langues d’Afrique (1963). Il a aussi
familles de langues dans le monde, la majorité des réuni en un seul embranchement les
mais ne s’accordent pas à leur trouver langues. On 700 langues papoues (1971).
de liens de parenté. Merritt Ruhlen, de pourrait y voir la Dans un dernier ouvrage (3), il s’at-
l’université de Stanford, ancien élève conséquence taque au dogme de l’isolement de la
Merritt Ruhlen
de Joseph Greenberg, a identifié vingt- d’une sélection famille des langues indo-européennes
sept racines communes à toutes les des points et montre que l’indo-européen est
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langues (1), et soutenu l’idée que les communs à toutes apparenté à d’autres familles (ouralo-
langues actuellement parlées sur Terre les langues du youkaghire, altaïque, coréenne-japo-
sont toutes les descendantes d’une monde (premiers phonèmes acquis), naise-aïnoue, tchouktchi-kamt-
unique langue ancestrale qui daterait sans nécessité qu’ait jamais existé une chatkienne, eskimo et guiliake) qu’il
de 50 000 ans environ. Son hypothèse « langue mère ». réunit en une macrofamille « eurasia-
a l’avantage d’être compatible avec les Les racines de Ruhlen pourraient, tique ». Il se heurte à la linguistique
arguments fournis par l’archéologie et la par ailleurs, suggérer qu’il existe indo-européaniste et ouvre la voie à
génétique en faveur d’une origine unique un symbolisme de base universelle l’idée de l’origine unique des langues
de l’homme moderne localisée en Afrique, dépassant de loin les neuf concepts de humaines, défendue et illustrée par
suivie d’une dispersion sur l’ensemble Greenberg. Merritt Ruhlen (encadré), avec l’aide
de la planète. Le problème principal que Pour autant, Ruhlen est en désaccord de John D. Bengtson. ●
posent ces arborescences génétique, avec toute forme de symbolisme
linguistique et anthropologique est que phonétique, même dans des termes
toutes sont incertaines, et que chacune comme papa et maman. (1) Joseph Greenberg, Charles Osgood et James
Jenkins, « Memorandum concerning language
utilise les autres comme cautions. Aussi, En effet, une remise en cause – même
universals », in Joseph Greenberg (dir.), Universals of
de nombreux linguistes se sont montrés partielle – de l’arbitraire du signe Language, MIT Press, 1963, et Joseph Greenberg (dir.)
sceptiques, voire hostiles à cette idée. ruinerait son hypothèse historique Universals of Human Language, Stanford University
On objecte, par exemple, que les d’une protolangue unique, puisque les Press, 1978.
racines identifiées par Ruhlen utilisent traits communs à toutes les langues (2) Joseph Greenberg, « The Nature and Uses of
Linguistic Typologies », International Journal American
principalement les phonèmes limitrophes trouveraient leur explication dans la
Linguistics, vol. XXIII, n° 2, avril 1957.
des systèmes phonologiques des langues psychologie humaine universelle. ● S.S. (3) Joseph Greenberg, Les Langues
du monde définis par Roman Jakobson, (1) Merritt Ruhlen, L’Origine des langues. Sur les traces indo-européennes et la famille eurasiatique, Belin,
c’est-à-dire les premières étapes de la langue mère, Belin, 1997. 2003.
William Labov
Façons de parler,
façons d’être
University of Pennsylvania
W
illiam Labov est né en 1927 recherches commencent dans les /r/ dans « parce que », et produire soit
dans le New Jersey. Après années 1960. À cette époque aux États- « parce que » soit « pa(r)c(e) que ». Son
des études de chimie Unis, l’idée est très répandue qu’il exis- idée est de montrer que la présence
industrielle à Harvard, il commence terait un lien direct entre manières de ou l’absence de ce phonème n’est pas
sa carrière professionnelle par une parler des classes populaires, notam- aléatoire, qu’elle ne relève pas d’une
succession de différents emplois, ment de la communauté noire, échec « déficience » du « African American
allant de la rédaction de résumés lit- scolaire et exclusion sociale. Le parler vernacular english » et que cette varia-
téraires à la sérigraphie. Il reprend des Noirs américains est parfois décrit tion répond à une logique qu’il s’agit
des études de linguistique au début comme une sorte de sous-langage, qui de décrire. Pour ce faire, Labov enquête
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des années 1960 à l’université Colum- empêcherait de penser logiquement et dans trois magasins new-yorkais, dif-
bia. Il est aujourd’hui professeur à de réussir économiquement. Ces idéo- férents par leur localisation et leur
l’université de Pennsylvanie. Il a lar- logies reposent sur la conviction qu’il clientèle. Sa méthode est ingénieuse :
gement contribué à la réflexion sur la existerait un parler standard unique et, l’enquêteur se présente à l’employé
variation langagière et le changement en périphérie, un ensemble chaotique comme un client demandant des ren-
linguistique. Ses recherches, engagées et désorganisé de pratiques fautives et seignements afin de lui faire prononcer
socialement, notamment en faveur hétérogènes ne répondant à aucune le mot floor (étage) :
de la communauté noire américaine, règle logique. Comment vérifier ou - Excuse me, where are the women’s
constituent indéniablement un repère invalider une telle représentation ? shoes ?
incontournable de la sociolinguistique Labov choisit de se pencher sur des - Fourth floor.
actuelle. zones d’instabilité du système linguis- - Excuse me ?
C’est en cherchant à décrire préci- tique, d’aller observer sur le terrain - Fourth floor.
sément, à grande échelle et pour la leurs réalisations, et d’essayer de com- Son enquête qui combine plusieurs
première fois, la diversité des usages prendre autour de quelles régularités méthodologies révèle des régularités
linguistiques à New York, et spécifi- s’organisent ces pratiques. Il mène plu- liées au milieu social, mais aussi à
quement les usages « non standard », sieurs enquêtes sur les parlers à New la situation de communication : le
que Labov s’est fait connaître. Ses York, dont une qui consiste à étudier la social et le stylistique évoluent selon
réalisation ou non du /r/, par exemple des patrons identiques. Ainsi, pour
en finale du mot « floor ». Le /r/ peut en reprendre notre exemple en français
n LAURENCE BUSON
Maître de conférences en sciences du langage à
effet être prononcé ou non en finale
de certains mots en anglais améri-
du /r/ dans « parce que », on mon-
trerait d’abord que les locuteurs de
l’université Grenoble-Alpes. cain, au même titre par exemple qu’en milieux favorisés prononcent davan-
français, on peut prononcer ou non le tage le /r/ que les locuteurs de milieux
56 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
populaires. Mais on trouverait aussi chez les habitants de l’île de Martha’s teurs. Ainsi, Labov montre que le lan-
que, dans tous les milieux, les taux de Vineyard, au large du Massachusetts. gage peut être un marqueur identitaire,
production de /r/ sont plus élevés si Il observe que la particularité de la qui se manifeste à différents niveaux et
l’on prend la parole dans un contexte prononciation locale est renforcée ou obéit à des régularités prévisibles.
formel. Labov a ainsi montré que tout au contraire modérée selon que les De très nombreux chercheurs appar-
locuteur d’une langue est capable de habitants sont plutôt favorables ou tenant à des communautés linguis-
mobiliser des ressources variées en défavorables aux touristes, comme tiques du monde entier ont mené des
fonction des contextes d’interaction. c’est le cas des pêcheurs de l’île qui enquêtes inspirées de ses travaux,
Dans une autre enquête restée ont tendance à exagérer leur accent généralisant ses modèles d’ana-
célèbre, Labov s’interroge sur l’usage local dans la mesure où leur activité est lyse à plusieurs langues et variables
d’un accent local, celui qu’on trouve menacée par l’arrivée massive des visi- linguistiques. ●
Basil Bernstein
« Langue des riches » et « langue des pauvres » ?
En distinguant le code restreint des « pauvres » et le code élaboré des
« riches », Basil Bernstein soulevait pour la première fois un problème :
celui de la discrimination linguistique opérée par l’école.
est plus important chez les enfants de de descriptions qui se fondent, d’une part,
classes populaires que chez ceux de sur des représentations erronées de la
classes moyennes ou aisées. En enquêtant syntaxe de la langue parlée, et, d’autre
sur les façons de parler des enfants avec part, fétichisent la langue légitime, tombant
leurs mères, Bernstein en vient à définir ainsi sous le coup de la critique formulée
deux codes, liés au milieu social : le « code par Bourdieu, selon qui la légitimité d’un
restreint », utilisé par les enfants issus de discours n’a pas d’autre justification que la
milieux défavorisés, et le « code élaboré », position dominante de celui qui l’énonce.
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maîtrisé par ceux de milieux plus aisés. Pour autant, certains chercheurs ont
Cette distinction a largement été mobilisée voulu, dans les années 1990, réhabiliter
à l’appui des théories sur le handicap le propos de Bernstein, considérant que
DR
linguistique et des logiques d’éducation sa théorie des codes était tout sauf une
Basil Bernstein, né à Londres en 1924, compensatoire dans les années 1970-1980, théorie du handicap linguistique des classes
titulaire d’un doctorat de linguistique à ce qui a contribué à discréditer Bernstein populaires. Son propos serait, comme lui-
University College, poursuit sa carrière chez bon nombre de chercheurs s’inscrivant même le faisait d’ailleurs valoir, exempt
à l’Institute of Education de Londres. Sa dans une perspective de différence et de tout jugement de valeur, et inviterait au
théorie des codes langagiers et de leurs non de déficit linguistique ou culturel. contraire à une prise de conscience des
effets sur la mécanique de la reproduction Les critiques formulées à son encontre différents codes langagiers existant au sein
sociale en a fait depuis les années 1970 peuvent à l’occasion être approximatives, d’une même société. Pour lui, les difficultés
une figure marquante mais controversée mais l’œuvre de Bernstein reste grevée de scolaires de certains enfants seraient
de la sociologie de l’éducation et de la choix terminologiques malheureux et de directement liées au fait que l’école requiert
sociolinguistique. Ses travaux ont été en descriptions linguistiquement mal étayées. un « code élaboré », ce qui défavoriserait les
partie traduits en français dans plusieurs La manière dont il décrit les codes qu’il enfants des milieux populaires, ces derniers
ouvrages, comme Langage et classes formalise semble en effet orientée. Par y étant moins régulièrement exposés. Les
sociales aux éditions de Minuit. exemple, il évoque « le choix rigoureux travaux de Bernstein ont en cela constitué
Bernstein est l’un des premiers à avoir des adjectifs et des adverbes » des une contribution majeure aux recherches
interrogé la relation entre l’origine familiale classes sociales favorisées, pour l’opposer sur les discours pédagogiques. Ils ont
et l’école, et à théoriser la dimension à « l’usage rigide et limité des adjectifs mis au jour les discriminations exercées
langagière et éducative de la reproduction et des adverbes » ou à la « syntaxe par l’école qui tend à imposer une langue
des inégalités. Il part d’un constat, qui pauvre » des locuteurs populaires. La décontextualisée et abstraite comme seul
semble aujourd’hui banal : l’échec scolaire sociolinguistique a depuis invalidé ce type outil et objet des savoirs légitimes. ● L.B.
Émile Benveniste
Vivre le langage
Archivo El Litoral
É
mile Benveniste (1902-1976), Benveniste. En effet, si « la linguistique eux, l’étude des langues nécessite que
né en Syrie, est envoyé à Paris est d’abord la théorie des langues » – et l’analyste prenne conscience de son
en 1913 pour étudier au petit de loin les recherches sur les langues propre regard, se garde de la projection
séminaire israélite. C’est finalement et les cultures représentent l’essentiel de ses catégories de langue et de pen-
vers l’École pratique des hautes études de ses publications –, en même temps, sée, afin de pouvoir finalement appro-
(EPHE) qu’il se dirigera, se formant à pour lui, « les problèmes infiniment cher les langues par la mise au jour de
la grammaire comparée (notamment divers des langues ont ceci de commun, leur grammaire propre. Benveniste,
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auprès d’Antoine Meillet, Sylvain Lévi, qu’à un certain degré de généralité ils attiré par les terres inconnues, se rendra
Joseph Vendryes), et se spécialisant mettent toujours en question le langage lui-même dans le Nord-Ouest améri-
dans l’étude des langues iraniennes, (Problèmes de linguistique générale) ». cain en 1952 et 1953 pour mener des
participant, entre autres, au travail Ainsi la linguistique générale est-elle enquêtes linguistiques auprès de popu-
d’édition de manuscrits bouddhistes un domaine toujours à découvrir, et lations parfois très proches du point
en langue sogdienne rapportés d’Asie toujours questionné par l’observation de vue de la culture mais très dissem-
centrale par Paul Pelliot. Il enseigne des langues réelles. blables du point de vue linguistique
dès 1927 à EPHE, et est nommé pro- (c’est le cas des tlingits et des haidas).
fesseur au Collège de France en 1937, L’acte de dire est toujours « Ma préoccupation est de savoir com-
partageant son enseignement entre singulier ment la langue “signifie” et comment elle
des questions de linguistique générale Benveniste modifie le visage de la dis- “symbolise” », écrit Benveniste dans le
et des problèmes ayant davantage trait cipline comparatiste en France en l’ou- contexte de ces enquêtes. S’il s’intéresse
à la linguistique comparée des langues vrant aux langues les plus diverses, en en effet à l’originalité du fonctionne-
indo-européennes. Loin de constituer intégrant dans son enseignement et ses ment des langues, il est en même temps
un morcellement de son travail, cet articles des données de langues non critique des linguistiques formalistes
objet double, l’étude du langage et des indo-européennes pour traiter de pro- qu’il voit se développer notamment aux
langues, caractérise la démarche de blèmes généraux tels la phrase nomi- États-Unis dans le sillage des travaux
nale, la phrase relative, les pronoms ou de Leonard Bloomfield et qui tournent
la négation. Il est également sensible le dos à la dimension signifiante de la
n CHLOÉ LAPLANTINE
Chargée de recherches au CNRS, Laboratoire
au mouvement critique impulsé aux
États-Unis par Franz Boas puis Edward
langue. Chez lui, la langue n’est jamais
séparée de l’expérience, de la vie des
d’histoire des théories linguistiques. Sapir dans le contexte de l’étude des sujets : «Vivre le langage, tout est là : dans
langues et cultures américaines : pour le langage assumé et vécu comme expé-
58 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
rience humaine, rien n’a plus le même
sens que dans la langue prise comme
système formel et décrite du dehors.»
Dans un article de 1958, « De la subjecti-
vité dans le langage », Benveniste inter-
roge la comparaison courante, et appa-
remment innocente, du langage avec
un instrument de communication. Cri-
tiquant cette vision qui sépare l’homme
de son langage, Benveniste pose que
« c’est un homme parlant que nous trou-
vons dans le monde, un homme parlant
Library of Congress, Washington DC
de dépasser la représentation en entités langue comme objet propre, et situable du réel, et est à plus grande échelle le
oppositives et discontinues du « moi » par rapport aux autres systèmes de mouvement même de l’histoire, au sens
et de l’« autre », de l’« individu » et de la signes. Saussure, dans son enseigne- où « ce n’est pas l’histoire qui fait vivre
« société ». ment, posait le projet d’une sémiologie le langage, mais plutôt l’inverse. C’est le
Considérée du point de vue de l’inter- – « science qui étudie la vie des signes au langage qui, par sa nécessité, sa perma-
subjectivation, la langue prend le visage sein de la vie sociale » – où la linguistique nence, constitue l’histoire (PLG). » C’est
neuf du discours, de l’énonciation. devait prendre place. Donnant suite à finalement dans l’expérience poétique
Pour Benveniste, « dire bonjour tous les ce projet dans Sémiologie de la langue – et la théorie du langage de Benveniste
jours de sa vie à quelqu’un, c’est chaque (1969), Benveniste établit la place spé- ouvre sur une poétique – qu’il voit un
fois une réinvention (PLG) ». En effet, cifique de la langue par rapport aux maximum de l’activité critique et créa-
chaque énonciation est toujours unique autres systèmes de signes du fait que la trice du langage et des sujets ; dans sa
et neuve, et la phrase (unité du discours) langue est l’interprétant de tous les sys- recherche manuscrite sur la « langue
« n’est que particulière (PLG) ». Je, d’élé- tèmes de signes y compris d’elle-même : de Baudelaire », il écrit ainsi : « Le poète
ment d’un paradigme, « devient une « Les signes de la société peuvent être recrée donc une sémiologie nouvelle,
désignation unique et produit, chaque intégralement interprétés par ceux de par des assemblages nouveaux et libres
fois, une personne nouvelle (PLG) ». la langue, non l’inverse. La langue sera de mots. À son tour le lecteur-auditeur
donc l’interprétant de la société (PLG).» se trouve en présence d’un langage qui
La langue interprète tout Cette relation d’interprétance implique échappe à la convention essentielle du
Parmi les auteurs qui influencent les qu’on ne quitte jamais le domaine de discours. Il doit s’y ajuster, en recréer pour
recherches de Benveniste, Ferdinand de la langue (« L’homme dans la langue »), son compte les normes et le “sens”.» ●
Saussure est sans doute le plus notable. et que les objets d’étude en sciences
Benveniste semble fonder ses avan- humaines sont, par leur nature, lin- (1) Titre d’une section des Problèmes de linguistique
cées sur les siennes, tout en énonçant guistiques. Benveniste définit le vivre générale.
Roland Barthes
Il y a du texte
dans l’image
DR
E
n 1964, Roland Barthes (1915- certes, mais aussi les images, fixes et cité, et toute autre approche – photo
1980), alors enseignant à l’École animées, et, en fin de compte, les choses de reportage, image d’art, document
pratique des hautes études, n’était elles-mêmes. Tout cela serait-il quelque botanique – est écartée. Le texte est
encore réputé que pour ses écrits sur peu « langage » ? L’exemple qu’il analyse pauvre, mais remarque Barthes, les
la littérature et ses critiques de théâtre. dans ce texte – une page de publicité images sans texte sont très rares.
Pourtant, ses « Petites mythologies du pour les produits Panzani – est devenu Vient ensuite l’image « dénotée ». C’est
mois » publiées dans un quotidien et ras- canonique. Trouvée au détour d’un le contenu de la photo, qui montre des
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semblées en 1957 (Mythologies) annon- magazine, la photo montre « des paquets légumes frais, des produits industriels et
çaient déjà la suite. Dans ces textes de pâtes, une boîte (de sauce), un sachet un filet qui déborde, comme au « retour
courts – que l’on pouvait prendre pour (de parmesan), des tomates, des oignons, du marché ».
des divertissements –, il dissertait sur la des poivrons, un champignon, le tout Leur juxtaposition serrée signifie leur
popularité du steak frites, sur la poétesse sortant d’un filet à demi-ouvert, dans des proximité, dont bénéficient les pro-
Minou Drouet, les publicités pour déter- teintes jaunes et vertes sur fond rouge ». duits vantés. Le message est : Panzani
gents, la DS Citroën et d’autres sujets dis- Il y a un texte bref qui dit : « Pâtes-sauce- est aussi bon et frais qu’une « prépa-
parates, traités comme autant d’aspects parmesan à l’italienne de luxe. » Cette ration purement ménagère ». Mais
du « mythe bourgeois ». Un article, publié page banale, devient, sous la plume d’autres signes aussi s’imposent : la
en 1964 dans la revue Communication et de Barthes, l’occasion d’un ample tomate, le poivron, le vert, le jaune.
intitulé « Rhétorique de l’image », révélait développement. Autant de légumes et de couleurs qui
en fait une plus large ambition : celle de – aux yeux d’un Français – signifient
faire « l’inventaire des systèmes de signi- Ancrer la photo et cadrer « l’italianité » de l’image et des produits,
fication contemporains » à l’aide des clés le lecteur déjà suggérée par le nom de la marque.
de la linguistique structurale. Ses armes En effet, explique-t-il, elle ne fait pas Troisièmement, quelles sont les
sont celles de la théorie du signe, telle que montrer des produits alimentaires. « connotations » de cette photo ? Elles
que développée après Ferdinand de Elle véhicule non pas un seul, mais ne sont pas tant dans les éléments que
Saussure, mais appliquée à bien d’autres plusieurs messages portés par le texte, dans leur association. Il y a d’abord
objets que la langue : l’écriture littéraire, par l’image « dénotée » et par l’image la complétude de l’ensemble pâtes-
« connotée ». Le texte, même laconique, sauce-fromage, qui compose un autre
se révèle nécessaire : il « ancre » la photo message : « Panzani fournit tout ce
n NICOLAS JOURNET et cadre le lecteur. Il vante des produits
sans autre justification : c’est une publi-
qui est nécessaire à un plat composé. »
Enfin, il y a une allusion culturelle :
60 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
Barthes raccroche cette image à la tra- productions humaines sont langage, et
dition picturale de la « nature morte », ont, comme le discours de l’orateur, le
assurant un lien fragile entre l’image pouvoir de voiler le réel et de véhiculer
culinaire et le monde du beau. des mythes : pour la publicité, celui
Avec cet exemple, Barthes entendait que les produits qu’elle vante sont les
démontrer l’existence d’une « rhéto- meilleurs.
rique de l’image » qui devait autant aux La sémiologie de l’image s’est dévelop-
Anciens qu’à la linguistique structurale pée depuis en une discipline d’ensei-
alors en pleine phase de diffusion. gnement et de recherche diversifiée,
Cette extension de la science du signe avec des auteurs comme Serge Tisseron,
à l’image, puis aux objets manufac- Christian Metz, Jean-Marie Schaeffer,
turés eux-mêmes (Le Système de la Jean-Marie Floch, le Groupe µ, mais est
Panzani
mode, 1967), répondait au fond à la aussi une technique pratiquée par les
conviction que toutes (ou presque) les publicitaires eux-mêmes. ●
partie sur l’accord entre les valeurs et les émotions de l’orateur ce que les Anciens considéraient comme des figures de style. Mais
et celles de son auditoire. Vingt-cinq siècles plus tard, Chaïm pour Perelman et Olbrechts-Tyteca, ce sont plutôt des formes du
Perelman (1912-1984), juriste et philosophe belge, saisira ce raisonnement qui, sans être démontrables, mènent à des évidences
dernier point de vue comme la première marche conduisant à partagées. Prenons un exemple : les auteurs appellent « modèle »
l’édification d’une rhétorique modernisée. un personnage historique ou allégorique auquel on associe dans
SelonPerelman, en effet, l’objectif de l’orateur politique ou du juriste le discours une action ou une opinion. Pensez à l’effet désastreux
n’est pas d’opérer une démonstration logique de la vérité de son de cette affirmation : « Vous aimez les autoroutes ? Hitler aussi… »
point de vue – type « dissertation » – mais d’obtenir l’assentiment Certes, c’est abusif, mais cela correspond à ce que les internautes
de son auditoire en vue d’une action à prendre. La méthode qu’il nomment aujourd’hui le « point Godwin », lequel met fin à l’échange.
développe avec Lucie Olbrechts-Tyteca (1899-1987), sociologue, Tel n’est pas l’objectif de la nouvelle rhétorique, qui ne recherche
dans leur Traité de l’argumentation (1958), comprend deux grands que l’assentiment de l’auditoire, et ce en toutes circonstances. Une
développements. D’abord, une réflexion sur les prémisses de toute des clés de son succès est, on l’aura compris, la largeur de ses
prise de parole. Il existe un genre discursif (appelé « épidictique » vues : la rhétorique de Perelman ne vise pas seulement l’orateur en
par Aristote), convenant aux cérémonies de deuil, d’inauguration tribune. Elle concerne toutes les occasions d’argumenter, des plus
ou de célébration patriotique, où l’orateur n’a d’autre but que de quotidiennes aux plus formelles, orales comme écrites : discussions
conforter les valeurs partagées par l’auditoire de manière quasiment privées, négociations, conférences, publicité, déclarations
indiscutable. C’est un genre limité, qui ne peut pas servir de modèle publiques, articles, essais, etc.
à une plaidoirie, mais définit, selon Perelman et Olbrecht-Tyteca, L’œuvre de Perelman a connu rapidement un large écho
le préalable à une prise parole. Le locuteur moderne s’interrogera international et a été développée par son disciple Michel Meyer. En
donc sur les valeurs de son auditoire particulier, en tant que celui- France, elle a été reçue dans les années 1990 par des chercheurs
ci les tient pour universellement acceptées (Dieu, les droits de comme Oswald Ducrot, Jean-Claude Anscombre, Christian Plantin,
l’homme, la liberté d’expression, la santé, le bonheur, le courage, Philippe Breton, et représente une branche active de la linguistique
etc.). Il appuiera son discours sur celles-ci, plutôt que sur tout autre du discours. ● N.J.
Paul Grice
À la recherche
du sens caché
Nos échanges verbaux véhiculent souvent de
l’implicite. C’est à ce problème que Paul Grice
Oxford University Press
s’est attelé.
Ces répliques signées Michel Audiard l’interprétation erronée qui est faite 1. La maxime de quantité qui spéci-
extraites du film Le Pacha auraient des intentions de Quinquin évoquant fie, grâce à deux règles, la quantité
pu servir d’exemples au philosophe son désir de voyage et ajoutant « tu d’informations qui doit être fournie
anglais Paul Grice (1913-1988) dans connais ? » Mais la réplique de Nathalie pour que la conversation se déroule
sa recherche sur l’interprétation des témoigne aussi de sa volonté de col- avec succès :
dimensions implicites de nos échanges laborer à l’échange. Si elle pose une a.) que votre contribution contienne
verbaux. Grice commença par poser question et demande « pourquoi ? », autant d’informations qu’il est néces-
quelques jalons en distinguant la c’est bien qu’elle s’intéresse à ce qu’elle saire (informativité) ;
« signification naturelle » de nos dires, suppose à tort ou à raison être le vou- b) que votre contribution ne contienne
c’est-à-dire leur sens littéral, à leur loir-dire de l’autre. Ce comportement pas plus d’informations qu’il est néces-
« signification non naturelle » porteuse verbal coopératif est la condition du saire (exhaustivité).
d’intentions que le locuteur souhaite bon déroulement de nos conversations
voir éventuellement décryptées par courantes. Il a dans la théorie de Grice le
son interlocuteur. Parler, en effet, ne se statut de principe fondateur, car il per-
POUR ALLER PLUS LOIN…
réduit pas à transmettre une informa- met de rendre compte de la rationalité
tion susceptible d’être jugée vraie ou de nos propos. Il permet de comprendre
● Studies in the Way of Words
fausse en fonction de son adéquation pourquoi l’interlocutrice du dialogue
Paul Grice, Harvard University Press, 1989.
d’Audiard ne répond pas : « Mais tu sais
n BÉATRICE GODART-WENDLING
Chargée de recherches au CNRS, Laboratoire
très bien qu’une fille comme moi n’a
jamais eu l’occasion d’aller en Océanie ! »,
● «Présupposition et implicature»
Christophe Al-Saleh, in Béatrice
Godart-Wendling et Layla Raïd (dir.),
d’histoire des théories linguistiques, car cette réplique peu coopérative ris- À la recherche de la présupposition, ISTE,
université Paris-VII. querait – parce qu’elle rabroue l’autre – 2016.
de mettre fin à l’échange.
62 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
2. La maxime de qualité (c’est-à-dire d’intelligibilité) qui précise comment on déclencher des inférences – appe-
de sincérité) qui a pour règle générale : doit dire ce que l’on dit : « Soyez clair » et lées « implicatures » – qui orientent le
« Que votre contribution soit véridique », en particulier : destinataire dans la recherche d’une
et pour règles : a) évitez de vous exprimer avec interprétation seconde.
a) n’affirmez pas ce que vous croyez obscurité ; Ainsi, dans notre exemple, en n’étant
faux ; b) éviter d’être ambigu ; qu’une pure remarque rhétorique, la
b) n’affirmez pas ce pour quoi vous c) soyez bref ; question « Tu connais ? » bafoue visible-
manquez de preuves. d) soyez méthodique. ment la maxime de pertinence et fait
3. La maxime de relation (c’est-à-dire de Le non-respect de ces maximes que Nathalie cherche et trouve une autre
pertinence) qui s’exprime par la règle : conversationnelles, selon Grice, alerte interprétation ironique basée sur les
« Parlez à propos, soyez pertinent.» l’auditeur sur la présence d’un sens règles de l’amitié (les amies, ça s’invite)
4. La maxime de modalité (c’est-à-dire implicite et a pour conséquence de qui lui conférerait une pertinence. ●
John Gumperz
Construire le sens des interactions
Observées à la loupe, nos Pour Gumperz, le langage est une forme de pratique sociale, mais
University of California
conversations révèlent la variété des avec une matérialité qui lui est propre et dont il faut tenir compte. Il
ressources dont nous disposons a élaboré une sociolinguistique interactionnelle dont le but est de
pour nous faire entendre… ou non. comprendre comment les interlocuteurs construisent ensemble
le sens des interactions, qu’elles soient monolingues, plurilingues
Le rayonnement intellectuel de John J. Gumperz (1922-2013) ou pluriculturelles. De ce fait, il analysa des phénomènes
fut très rapidement mondial et il est considéré comme l’un des interactionnels comme les difficultés de compréhension, la
fondateurs de la sociolinguistique. Comme chez de nombreux mésentente entre les participants. Ainsi dans l’exemple du chauffeur
linguistes de sa génération, les premiers intérêts de Gumperz se de bus indien à Londres qui demande aux passagers « exact
sont portés sur des questions de dialectologie. Il étudia dans des change, please » (« l’appoint s’il vous plaît »), et que les passagers
villages en Inde du Nord les contacts entre langues et variétés. Puis, perçoivent comme « grossier » avec eux. Gumperz montre que cet
lors de son enquête à Hemnesberget en Norvège, il développa incident repose sur l’intonation du chauffeur qui a prononcé cette
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et proposa le concept de « répertoire verbal » des locuteurs, et mit demande habituelle avec un schéma mélodique inhabituel en
à jour les contraintes sociales qui pèsent sur le changement de anglais londonien : il a fait une pause avant « please », il a accentué
langues (code-switching) effectué par les locuteurs en interaction fortement ce mot, et a produit une descente mélodique. Cette
entre des variétés de langues : ici le norvégien standard et le prosodie est culturellement interprétée comme impolie et grossière
dialecte local. Ces notions de « répertoire verbal » et de « code- par les passagers londoniens.
switching » transformeront en profondeur la vision, psychologique, Ses intérêts scientifiques pour les situations pluriculturelles et
qu’on avait du bilinguisme : le bilingue n’est plus l’individu qui plurilingues, conjugués à sa conviction que le sens social se
apprend des langues à l’école et les parle parfaitement (le construit pour une large part dans les interactions verbales, l’ont
bilinguisme individuel), mais le membre d’une communauté où conduit vers un positionnement de plus en plus anthropologique,
plusieurs langues sont parlées (le bilinguisme sociétal) et où construisant ainsi avec d’autres une « anthropologie linguistique ».
différentes fonctions sociales sont attachées à ces langues. Par Ses deux ouvrages majeurs de 1982 (partiellement traduits en
exemple en Floride, l’espagnol et l’anglais font partie du répertoire français dans deux publications en 1989 ) en sont la démonstration
verbal des citoyens. L’anglais est attaché à la scolarisation, aux éclatante. ●
interactions institutionnelles tandis que l’espagnol est la langue de
la maison, des groupes de pairs. Le fait d’alterner ces deux langues POUR ALLER PLUS LOIN…
dans la conversation (code-switching) n’est plus considéré comme
un signe de déficience linguistique mais comme une ressource ● « Dialect differences and social stratification in a
spécifique aux sujets socialement bilingues qui ont donc deux North Indian village »
American Anthropologist, vol. LX, n° 4, 1958.
langues et le code-switching à leur disposition.
● « Linguistic and social interaction in two
communities »
n JOSIANE BOUTET
Linguiste, professeure à Paris-Sorbonne, directrice de la revue Langage et Société.
American Anthropologist, vol. LXVI, n° 6, 2e partie, décembre 1964.
Jerry Fodor
La bosse du
langage à l’ère
numérique
Rutger University
I
l y a bientôt deux siècles que des les hémisphères gauche et droit du il publie La Modularité de l’esprit. Il
chercheurs ont constaté les liens cerveau. y reprend l’idée que le cerveau est
existant entre certains troubles du L’idée que le langage est un organe formé des modules autonomes, dont
langage et des lésions bien localisées comparable au foie ou au cœur et qu’il les mécanismes complexes sont à la
dans le cerveau. Si la lésion touche est régi par des processus cognitifs auto- base des facultés cognitives telles que
une région précise du cerveau gauche, nomes a d’abord été avancée par Noam la mémoire, la perception, l’attention,
le patient ne pourra plus parler, mais Chomsky (p. 48) dans les années 1970. le langage… Il compare leur fonction-
pourra encore comprendre, et si c’est Selon lui, les structures mentales sont nement à celui d’un dispositif de trai-
une autre région qui est endomma- des ensembles de connaissances spéci- tement de l’information : l’information
gée, le patient pourra parler, mais ne fiques à un domaine. Le système mental (stimulus) venant de l’environnement
comprendra presque rien, et ce qu’il serait modulaire et non unitaire, et le est traitée par étapes séquentielles ou
dira n’aura aucun sens. Si la relation langage, l’un de ses modules essentiels. parallèles. Tout comme un programme
entre le cerveau et le langage n’est pas Pour Chomsky, et d’autres avec lui, la informatique, un processus cognitif
simple, neuroscientifiques et linguistes modularité du langage est associée au peut être décomposé en plusieurs
conviennent que des fonctions langa- nativisme : l’être humain naît avec une modules de traitement ayant chacun
gières différentes sont localisées dans prédisposition innée au langage, héritée une fonction particulière. Par exemple,
et non acquise. lorsque nous sommes en conversation
n RANKA BIJELJAC-BABIC
Psycholinguiste, MC-HDR à l’université de
Cette conception du fonctionnement
mental modulaire a été développée,
avec une personne, la parole qui nous
parvient subit d’abord une analyse
Poitiers, et Laboratoire de psychologie de la approfondie et répandue par le phi- acoustico-perceptive, puis le système
perception (CNRS/université Paris-V). losophe américain Jerry Fodor, alors va analyser les sons (phonèmes) et leur
qu’il était professeur au MIT. En 1983, organisation (phonologie), puis il va
64 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
reconnaître les mots (analyse lexicale- très rapide et serait la conséquence du (hyperacousie) et certains manifestent
sémantique), et enfin la façon dont les traitement obligatoire. La compréhen- un talent et un goût pour la musique.
phrases sont formées (syntaxe). sion du langage est un bon exemple de Ce sont leurs capacités linguistiques
Toujours en 1983, Fodor développe traitement rapide : un lecteur moyen qui incitent à penser que le dévelop-
une architecture cognitive constituée peut lire plus de 200 à 300 mots par pement et le fonctionnement du lan-
de plusieurs types de composantes minute en les comprenant. gage sont dissociés des autres facultés
fonctionnelles : les systèmes d’analyse cognitives. En effet, les sujets affectés
d’entrées, les systèmes centraux res- Encapsulation informationnelle : c’est de ce syndrome communiquent avec
ponsables de l’intégration de l’infor- la propriété centrale de la modularité aisance et sans aucune gêne, parlent
mation et les systèmes moteurs-exécu- cognitive. Fodor postule qu’un pro- très correctement, utilisent souvent
teurs. Les systèmes d’entrée sont bien cessus n’a pas accès aux informations des mots rares ainsi qu’une riche mor-
sûr modulaires et les processus qu’ils traitées par d’autres processus, il est phologie, et leur mémoire phonolo-
gèrent présentent les caractéristiques autonome. Aussi, il n’est pas influencé gique est excellente. Il apparaît donc
communes, qui s’appliquent bien évi- par les états physiques (fatigue, inat- que, malgré un déficit mental sévère,
demment au module du langage. tention) ou psychologiques (croyances, leurs facultés langagières sont intactes.
connaissances). Cependant, des études plus approfon-
Ils sont spécifiques : le module de la dies et ciblant certains aspects bien
perception du langage opère unique- Architecture neuronale fixe : du fait de spécifiques du langage, tels que cer-
ment avec les informations du langage, l’encapsulation informationnelle, les taines règles syntaxiques complexes
sans tenir compte des informations bases neuronales de chaque module ou l’utilisation de verbes irréguliers,
visuelles ou sociales. sont spécifiques. Ainsi le dysfonction- montreraient que ces sujets sont
nement spécifique à la suite d’une moins bons que des sujets normaux.
Ils sont obligatoires : un processus est lésion cérébrale devrait entraîner un Il y a donc matière à débat. Pour bon
obligatoire lorsqu’il est automatique dysfonctionnement comportemental nombre de chercheurs, le syndrome de
et indépendant des autres modules. spécifique (par exemple, la phono- Williams vient à l’appui d’une dissocia-
Ces opérations ne peuvent donc pas agnosie, la prosopagnosie). Cepen- tion entre le langage et la cognition, et
être contrôlées ou modifiées par des dant, l’architecture cérébrale des plaide donc en faveur de la modularité
processus de haut niveau, comme fonctions cognitives n’est pas néces- de l’esprit. Mais d’autres soutiennent
par exemple notre connaissance du sairement organisée de telle sorte que que certains aspects seulement du
monde. Face à un mot, nous ne pou- chaque module soit implémenté dans langage sont découplés de la cogni-
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vons pas interrompre son traitement une région corticale bien délimitée. tion, mais pas tous. Depuis Fodor, la
sémantique pour compter le nombre théorie de la modularité a connu un
de syllabes ou identifier la couleur de Programme de développement onto- développement considérable de la part
l’encre avec laquelle ce mot est écrit. génétique : chaque module serait inné des partisans de cette théorie et aussi
Nous arrivons directement au sens et suivrait un programme de matu- appelé de nombreuses critiques, de la
du mot, de façon obligatoire et auto- ration spécifique. Selon la théorie de part notamment de John Searle. Elle
matique. Le fameux « effet Stroop » la modularité, certaines fonctions a profondément marqué la psycholo-
(1935) illustrerait ce phénomène : on cognitives supérieures pourraient être gie cognitive du langage chez les per-
demande à quelqu’un de nommer déficitaires, alors que d’autres sont pré- sonnes normales et celles avec déficit
rapidement la couleur de l’encre avec servées. Le « syndrome de Williams » cérébral ou comportemental. ●
laquelle est écrit le mot « jaune » sur confirmerait ce principe : c’est un
une feuille ou un tableau. S’il est écrit trouble psychiatrique qui associe un
POUR ALLER PLUS LOIN…
avec de l’encre verte, le temps qu’il lui retard mental à une hypersociabilité et
faut pour dire « verte » est plus long que de bonnes capacités linguistiques. Ces ● La Modularité de l’esprit. Essai
lorsqu’un autre mot, « maison » par sujets ont en moyenne un QI de 55 (ce sur la psychologie des facultés
exemple, est écrit en vert. Cela veut qui est très faible) et sont incapables de Jerry Fodor, Minuit, 1986.
dire que priorité est donnée à l’accès au réaliser certaines tâches élémentaires,
● L’esprit, ça ne marche pas
sens du mot, lequel ralentit l’identifica- telles que nouer leurs lacets, utiliser
comme ça
tion et la dénomination de la couleur. un couteau ou un balai, reproduire un
Jerry Fodor, Odile Jacob, 2003.
dessin. Ils sont aussi très médiocres
Rapidité de traitement : le temps qui pour toutes les tâches spatiales. Mais ils ● Vues de l’esprit
Douglas Hofstadter et Daniel Dennett,
s’écoule entre la présentation d’une ont une excellente reconnaissance des
InterÉditions, 1987.
entrée et la production d’une sortie est visages, ils sont très sensibles au bruit
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 65
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
George Lakoff
La métaphore
structure la pensée
En soulignant le rôle des métaphores,
George Lakoff lève le voile sur la manière
dont les mots prennent sens à partir
Bart Nagel/Simon and Schuster
d’expériences concrètes et de concepts partagés.
C
onsidéré comme un pionnier de tique générative fait alors sécession, temps, c’est de l’argent », « le temps est
la linguistique cognitive dès les mais, marginalisée au sein du monde une ressource », « le temps est un bien
années 1980, connu pour son universitaire, elle disparaît au cours des précieux » forment un même système
rôle d’intellectuel de gauche engagé années 1970. Lakoff délaisse bientôt le qui renvoie au concept de valeur. Les
dans le camp démocrate, George Lakoff générativisme et la logique pour s’inté- expériences physiques que nous fai-
est, comme l’est Noam Chomsky au resser aux liens entre cognition et lan- sons de notre corps (exemple : le haut/
sein de la linguistique générative, une gage. L’université d’été qu’il organise en le bas, l’intérieur/l’extérieur, le chaud/
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figure médiatique de la linguistique. 1975 au Linguistic Institute de Berkeley le froid) nous permettent de structurer
Il commence sa carrière en disciple marque une césure. Il y fait la connais- des notions abstraites et de commu-
de Chomsky et travaille, comme lui, sance de chercheurs en sciences cogni- niquer sur elles par métaphores. Ainsi,
sur l’analyse syntaxique des langues. tives, en particulier Eleonor Rosch qui on pourra dire en français qu’on a « le
Mais, dès le milieu des années 1960, en présente une nouvelle théorie de la caté- moral dans les chaussettes » ou bien
compagnie de James McCawley, Paul gorisation humaine ne reposant plus sur qu’on est « au septième ciel » en raison
Postal et John Ross, Lakoff s’émancipe, des conditions nécessaires et suffisantes de ce que la tristesse est associée au
et tente de développer une sémantique ainsi que l’avait établi Aristote, mais sur relâchement (donc « en bas ») et la joie
générative qui pose une structure pro- la théorie du prototype. avec la tonicité corporelle (donc « en
fonde sémantique à laquelle sont subor- haut »). Cet ancrage dans l’expérience
données les propriétés syntaxiques. La La métaphore omniprésente perceptive et corporelle mis en évi-
déception des « quatre chevaliers de La rencontre avec Mark Johnson en dence par Lakoff et Johnson s’oppose
l’apocalypse », comme les appelaient 1979 va être décisive : leur intérêt com- autant au subjectivisme (p. 58) qu’au
les partisans de la théorie standard, fut mun pour la métaphore débouche sur réalisme (la croyance selon laquelle
grande car Chomsky refusa de s’inté- un livre en 1980 (Metaphors We Live les propositions exprimées dans un
resser à leurs propositions. La séman- By ou La Métaphore dans la vie quoti- langage ont une valeur de vérité objec-
dienne). Lakoff et Johnson montrent tive, indépendante de notre faculté de
que les métaphores, loin de n’être que connaissance).
des figures de rhétorique, sont omni-
n MATTHIEU PIERENS
Docteur en sciences du langage,
présentes dans nos manières de penser
et de communiquer. Les métaphores
Le lien entre cognition et
langage
université Paris-VII. sont organisées de façon systématique L’autre ouvrage majeur de Lakoff,
et cohérente : ainsi les expressions « le Women, Fire and Dangerous Things
66 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
Ceux-ci peuvent nombreuses critiques. On lui reproche
être une structure son mentalisme, c’est-à-dire l’assimi-
propositionnelle lation des signifiés linguistiques à des
(par exemple, catégories mentales, à des concepts. La
le MCI de la cognition expérientielle qui fonde les
semaine stipule le catégories inclut, selon ses défenseurs,
nom et le nombre des facteurs socioculturels variables,
de jours dans mais dans les faits, se réduit souvent
u n e s e m a i n e, aux perceptions sensori-motrices et
ainsi que le rôle kinesthésiques qui s’imposeraient de
du week-end), manière universelle à tout être humain.
œuvre deux types de structures sym- ouvrage avec Johnson est devenu un
boliques signifiantes. Les premières, classique qui, au-delà de la linguis- ● The History of Anger .
les structures directement signifiantes tique, a influencé la philosophie et la The lexical field of anger from
comprennent les concepts de niveau psychologie. Les thématiques de la old to early modern english
de base, lesquels correspondent à un catégorisation et du lien entre cogni- Caroline Gevaert, Louvain, thèse de
niveau d’expérience physique fonda- tion et langage, jusqu’alors négligées, doctorat, 2007. [Link]
mental (celui qui permet de distinguer sont devenues incontournables et tout bitstream/1979/893/2/considered
un tigre d’un éléphant), et des schèmes linguiste doit prendre position par rap- ● Les Métaphores dans la vie
d’image simples (par exemple celui du port à elles. Lakoff se félicite à maintes quotidienne
chemin, illustré en anglais par les pré- reprises de l’aspect novateur de la lin- George Lakoff et Mark Johnson, Minuit, 1985.
positions from et to). Les secondes, en guistique cognitive en l’opposant aux ● Women, Fire and Dangerous
revanche, résultent des capacités ima- vieilles théories formalistes, logicistes, Things. What categories reveal
ginatives de l’esprit humain et ne sont rationalistes et objectivistes qu’in- about the mind
signifiantes qu’indirectement : il s’agit de carnent selon lui Chomsky et Steven George Lakoff, University of Chicago Press,
projections métaphoriques et métony- Pinker. Ce faisant, il oublie de dire que 1987.
miques construites à partir des schèmes la métaphore jouait déjà un rôle majeur ● «La cognition humaine
d’image et des concepts du niveau de pour la pensée aux yeux de philosophes saisie par le langage: de la
base. Par exemple, le schème du che- tels que Fritz Mauthner, Giambattista sémantique cognitive au
min permet de décrire, par métaphore, Vico ou Friedrich Nietzsche. médiationnisme»
le passage d’un état psychologique à Vincent Nyckees, CORELA (Cognition,
un autre. Lakoff postule l’existence de Des négligences historiques Représentation, Langage), hors série n° 6,
modèles cognitifs idéalisés (MCI) qui Les fondements et les présupposés de 2007.
structurent concepts et significations. la linguistique cognitive font l’objet de
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 67
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Pierre Bourdieu
Derrière les mots,
un pouvoir
Parler n’est pas seulement une technique.
C’est un acte qui tire ses effets de la légitimité
du locuteur et de son aptitude à la faire valoir.
Autrement dit, c’est un fait sociologique.
Marta Nascimento/Réa
L
es sociologues ont-ils leur langage par des individus, des groupes écrire de François Furet et Mona Ozouf
mot à dire sur le langage ? Ou sociaux, des institutions. Même si en 1977) ou qui s’intéressent aux effets
bien, n’est-ce qu’une intrusion des sociolinguistes anglo-saxons se des supports (La Raison graphique de
indue de leur part ? Pour en débattre, sont effectivement penchés sur les Jack Goody en 1979.)
il faut revenir à l’opposition fonda- variations sociales de cet usage, cette Dans un deuxième temps, le socio-
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trice posée par Ferdinand de Saussure démarche a été longtemps à peu près logue livre ses propres réflexions sur
entre « langue » et « parole » : la langue, ignorée des linguistes en France. ce que pourrait être une linguistique
c’est le code, et la parole, c’est l’usage. centrée sur la parole et ses détermi-
Saussure et la linguistique du 20e siècle Une linguistique centrée nants sociaux. Ce sera Ce que parler
vont d’abord investir le système de la sur la parole veut dire, en 1982, puis Language and
langue, celui des normes et des règles Que vient faire Pierre Bourdieu (1930- Symbolic Power, en 1992. Ces textes
régissant l’usage correct dans une 2002) dans ce contexte, à la fin des prennent très au sérieux l’apport de
société donnée. Le choix leur réussira, années 1970 ? Il joue d’abord un rôle la linguistique. Ils s’intéressent à la
puisqu’il a mené à l’épanouissement de passeur, en traduisant dans sa col- « matérialité textuelle ». On peut le
d’une discipline, qui a pu dans les lection « Le sens commun », un grand vérifier en lisant le réjouissant démon-
années 1960-1970, en tant que creu- nombre de textes qui s’emploient à tage des procédés qui produisent
set d’un structuralisme contagieux, réintégrer dans l’analyse du langage un effet d’autorité et de scientificité
occuper une position centrale dans la variation sociale de son usage, soit dans la rhétorique des marxistes
les sciences sociales et humaines. sur un plan théorique (Linguistique althussériens, ou encore en repre-
Mais la conséquence de ce choix est d’Edward Sapir, Le Marxisme et la nant les pages que Bourdieu consacre
aussi celle d’une sous-exploration de philosophie du langage de Mikhaïl aux propriétés formelles des textes
la parole, c’est-à-dire de l’ensemble Bakhtine), soit à partir d’études de d’Heidegger pour montrer comment
des modalités singulières d’usage du terrain comme Langage et classes l’érudition y est mise au service de la
sociales de Basil Bernstein (p. 57) et production d’effets de hauteur et rend
Sociolinguistique de William Labov plus acceptables des positionnements
n ÉRIK NEVEU
Professeur de science politique à l’IEP-Rennes.
(p. 56). Bourdieu édite également
des travaux sur les logiques sociales
politiques embarrassants. Une phrase
résume le cœur du propos : « Dès qu’on
d’apprentissage du langage (Lire et traite la langue comme un objet auto-
68 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
nome, acceptant la séparation radi- le français dans les rapports avec les les années 1960. Ses travaux sur la
cale que faisait Saussure entre la lin- administrations. En même temps, photographie et sur les musées met-
guistique interne et la linguistique ils poussent leurs enfants à user du taient en évidence des lectures dif-
externe, entre la science de la langue français, langue de la réussite scolaire férentes des mêmes œuvres par des
et la science des usages sociaux de la et sociale. Bourdieu invite à mobi- publics distincts. Dans un Monet, les
langue, on se condamne à chercher le liser les notions de « disposition » et uns pouvaient voir une cathédrale, et
pouvoir des mots dans les mots, c’est- d’« habitus » pour décrire les diffé- les autres un tableau impressionniste.
à-dire là où il n’est pas… » rences de ressources, d’appétence Contre ce qu’il nomme « l’illusion du
et de sentiment de légitimité dans communisme linguistique », Bour-
Le statut des locuteurs les pratiques langagières. Ces diffé- dieu souligne que mots et images
Si le pouvoir des mots n’est pas dans rences se donnent à voir, par exemple, ne sont jamais perçus et appréciés
les mots, où le trouver ? Il se niche, dans la façon distincte qu’ont les à l’identique dans un monde social
professe Bourdieu, dans le statut hommes et les femmes de manier marqué par des différences et des
des locuteurs, dans les ressources les tours de parole, de la prendre et inégalités. À ceux qui n’y verraient
d’autorité et de représentativité qui de la couper à autrui. Dans des cir- qu’une évidence, rappelons qu’elle
viennent indexer leur propos. Par ail- constances publiques, ces inégales continue d’être ignorée. Trente-cinq
leurs, souligne-t-il, les performances dispositions peuvent provoquer, chez ans après les propos de Bourdieu,
langagières interviennent sur des des locuteurs dont les propos pri- le même ethnocentrisme langagier
marchés plus ou moins institution- vés peuvent être d’une remarquable fait plus que jamais croire aux intel-
nalisés qui tantôt valorisent l’usage finesse, un évanouissement de la lectuels et aux journalistes que les
d’une langue légitime, tantôt font capacité expressive. Si les problèmes propos d’un Trump ou d’un(e) Le Pen
place à des usages plus relâchés, plus de « réception » deviendront un objet devraient soulever le cœur et l’indi-
inventifs, dans une langue qui peut central des sciences de la commu- gnation du corps électoral tout entier.
même ne pas être l’officielle. Ainsi, nication dans les années 1990, c’est En fait, c’est précisément par ces
les locuteurs bretonnants utilisent aussi grâce à l’attention portée aux postures et ces propos jugés inconve-
plus souvent le breton dans l’espace différences de perception des mes- nants qu’une partie de l’opinion est
domestique et du travail agricole, et sages à laquelle invitait Bourdieu dès mobilisée. ●
n
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Un programme en jachère ?
On peut ramener la contribution de bibliographie liée à ce programme reste POUR ALLER PLUS LOIN…
Pierre Bourdieu sur le langage à une courte. Pourquoi ? La réponse la plus
● Ce que parler veut dire.
perspective centrale. Celle de prendre évidente tient à la rigidité des frontières.
L’économie des échanges
au sérieux le travail des linguistes et Les universitaires font carrière dans
linguistiques
des sémiologues, tout en reconnaissant les murs d’une discipline. Ils tendent à
Pierre Bourdieu, Fayard, 1982.
que les effets et pouvoirs du langage intégrer des patriotismes disciplinaires,
ne sont intelligibles que dans la prise à s’y enfermer. Les logiques de carrière ● Langage et pouvoir symbolique
Pierre Bourdieu, 1992, rééd. Seuil, 2001.
en compte de la diversité des publics, et de promotion rendent souvent
de leurs ressources cognitives et risqué l’exercice de l’interdisciplinarité. ● Comment sont reçues
de leurs dispositions. Les travaux Vu l’inflation des publications, il est les œuvres
de Bourdieu ont mis en œuvre ce difficile de maîtriser convenablement Isabelle Charpentier, Creaphis, 2006.
programme. D’autres, en particulier deux disciplines. Une bonne étude de ● Lire le noir. Enquête sur
entre 1980 et 1990, en ont montré réception est coûteuse en temps, pose les lecteurs de récits policiers
la fécondité : ainsi, les recherches des problèmes de méthode (comment Annie Collovald et Érik Neveu, Presses
d’Anne-Marie Thiesse sur les lecteurs observer des téléspectateurs sans universitaires de Rennes, 2013.
de feuilletons de la Belle Époque, affecter leurs comportements ?). Si ● L’Idéologie dans le roman
d’Isabelle Charpentier sur le succès l’intérêt d’une telle approche ne suscite d’espionnage
des récits d’Annie Ernault, d’Érik Neveu aujourd’hui que peu d’objections de Érik Neveu, Presses de Science-Po, 1985.
et Annie Collovald sur les romans principe, sa mise en pratique réelle ● Le Roman du quotidien
d’espionnage et les polars. Mais la reste un projet plus qu’un acquis. ● É.N. Anne-Marie Thiesse, 1984, rééd. Seuil, 2000.
Steven Pinker
Le langage
est un instinct
Selon Steven Pinker, la compétence langagière
ne peut être qu’un héritage génétique.
Roger Askew/Rex Features
S
teven Pinker, canadien d’origine tique et même à la stylistique avec listes » pour lesquels le langage sert
et professeur de psychologie un fondement psychologique. Malgré essentiellement à se représenter le
cognitive à l’université de Har- sa diversité, l’œuvre de Pinker suit monde. Elle fait l’objet de vives cri-
vard, est un personnage aux mul- un fil d’Ariane : l’idée de l’universa- tiques de la part des linguistes dits
tiples facettes : auteur prolifique, res- lité de l’esprit humain, ancrée dans « fonctionnalistes » qui considèrent
pecté dans le monde de la recherche des processus mentaux partagés par que la fonction principale du langage
en sciences cognitives, il est tout l’ensemble de l’humanité et des traits est d’échanger, non seulement des
autant apprécié du grand public, en communs à l’ensemble des langues savoirs et des croyances, mais aussi
Amérique comme en France. Trois de du monde, actuelles et anciennes, en des affects et des besoins. Ce qui reste
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ses principaux ouvrages sont traduits dépit de leur disparité phonologique, controversé aujourd’hui, ce n’est pas
en français, Comment fonctionne morphologique et syntaxique. le besoin « instinctif » de verbaliser le
l’esprit (2000), Comprendre la nature vécu, mais la thèse de l’autonomie
humaine (2005) et L’Instinct du lan- Mettre ses pensées en de la faculté de langage vis-à-vis des
gage (2008). mots, un instinct autres facultés et notamment de la
Pinker n’est pas un linguiste spé- Dans L’Instinct du langage (1994), cognition sociale.
cialisé, mais il est résolument inter- Pinker, convaincu par l’argumen-
venu dans les débats qui ont agité tation innéiste (ou nativiste) de Le débat sur la biologie et
les sciences du langage depuis la Chomsky et par la « modularité de l’origine du langage
fin des années 1980 sur les rapports l’esprit » défendue par le psychologue Le développement des techniques
entre les langues, l’esprit humain et et philosophe Jerry Fodor, voit dans le d’imagerie cérébrale à partir de la fin
la théorie de la grammaire univer- langage une compétence autonome. des années 1980 a renouvelé la ques-
selle élaborée par Noam Chomsky L’intelligence linguistique, c’est-à- tion des « centres du langage » dans
et ses collaborateurs. Si la question dire l’aptitude à mettre en mots les le cerveau, mise en évidence à la fin
de la nature humaine l’a beaucoup concepts de choses, de personnes, du 19e siècle et laissée en friche pen-
occupé, il a consacré également deux de qualités (par des noms, des adjec- dant l’époque du behaviorisme, qui
monographies à la psycholinguis- tifs et des adverbes) et à mettre en entendait traiter le cerveau comme
phrases les concepts de relations une boîte noire. Simultanément, la
(par des verbes, des conjonctions et question connexe de la place de la
n JACQUES FRANÇOIS
Professeur émérite de linguistique à l’université
d’autres mots grammaticaux), diffé- sélection naturelle dans l’émergence
rerait de l’intelligence générale. Cette du langage est revenue au premier
de Caen, membre du bureau de la Société de thèse était et reste véhiculée par le plan, et Pinker a joué un rôle essen-
linguistique de Paris. courant des linguistes dits « forma- tiel dans ce débat. Dans un article (1)
70 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
magistral de 1990, en effet, Pinker et deux autres fonctions
Paul Bloom font le procès des spécu- vitales, la déglutition
lations des anthropologues, psycho- et la respiration, le
logues ou biologistes sur l’origine du partage de ces trois
langage dans l’ignorance des acquis fonctions résulte iné-
de la théorie de la grammaire généra- vitablement d’un « bri-
tive fondée par Chomsky. D’un autre colage évolutionnaire »
côté, ils rejettent la thèse de ce der- (François Jacob), et
nier selon laquelle l’espèce humaine la perfection ne peut
aurait élaboré une grammaire par- résider que dans la via-
faitement appropriée à la verbali- bilité de ce partage.
sation de la pensée, mais imparfai-
tement adaptée aux exigences de la Le langage :
communication. une « niche
Au début du 21 e siècle, Chomsky cognitive »
défend, en collaboration avec des Dès la fin du 19e siècle,
Kinson C./Getty
biologistes, une thèse « biolinguis- il y eut des biologistes
tique », impliquant un lien direct pour attribuer certains
entre la compétence grammaticale aspects de l’évolution
et la physiologie du cerveau humain. à des facteurs qui ne
Il imagine (en accord avec Derek devaient ni à Darwin ni à Lamarck : de causes et d’effets. Pinker y voit un
Bickerton, p. 72) qu’une mutation c’était « l’effet Baldwin ». La théorie « parcours du survivant » qui implique
génétique a permis à un seul humain de la construction de niches, qui en a « des théories intuitives sur différents
de vivre une révolution cognitive qui découlé un siècle plus tard, considère domaines du monde, tels que objets,
lui a conféré un tel ascendant sur que l’héritage génétique résultant de forces, parcours, lieux, manières, états,
ses congénères que cette nouvelle la sélection naturelle a été complété substances, essences biochimiques
configuration de l’esprit a progres- par un héritage écologique. Cette cachées et autres croyances et désirs
sivement diffusé dans le patrimoine théorie stipule que les organismes des individus (3) ». Le problème de la
génétique de l’ensemble de l’huma- ne sont pas seulement soumis à leur diversité des langues premières est
nité. La révolution en question tient, environnement, mais qu’ils le modi- mis entre parenthèses. C’est l’apti-
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selon Chomsky, à la capacité nou- fient et interviennent ainsi dans leur tude de l’esprit humain à penser et
velle de relier grammaticalement propre évolution. Parmi les facteurs à mettre en phrases l’expertise du
des bribes d’informations aupara- susceptibles de façonner l’héritage groupe qui a inscrit des comporte-
vant isolées : la pensée et le langage écologique de l’espèce humaine, le ments salutaires dans son patrimoine
deviennent « récursifs », par exemple langage est considéré comme essen- génétique commun. Par ses thèses
pour les représentations de lieux, tiel, car un groupe humain disposant retentissantes sur la faculté de lan-
comme [l’entrée [de l’immeuble [de d’un langage avancé, permettant gage comme sur la nature humaine
gauche]]] ou pour celles de situa- un échange efficace sur l’espace, le ou la place relative de la violence
tions, comme [je sais [que tu vas temps, les causes et les buts, a une dans l’histoire de l’espèce, Pinker se
croire [que je te mens]]] et ce repé- capacité de survie supérieure à un révèle un agitateur d’idées excep-
rage de relations entre des choses, groupe qui en est privé. Pinker sou- tionnel qui contribue assidûment
des personnes, des lieux, des temps tient cette thèse, développée notam- au renouvellement des sciences
et des événements semble réser- ment par le bioanthropologue Ter- cognitives. ●
vée non seulement au langage, mais rence Deacon (2), en mettant l’accent
aussi à la cognition humaine. Bien sur la flexibilité de l’esprit humain,
qu’il partage avec Chomsky la thèse qui se reflète dans l’aptitude des pre-
d’une capacité de langage innée, miers hommes à peupler un vaste (1) Steven Pinker et Paul Bloom, « Natural language
Pinker intervient dans ce nouveau éventail d’habitats. Par sa capacité and natural selection », Brain and Behavioral Sciences,
débat pour mettre en doute notam- d’abstraction, l’espèce humaine a vol. XIII, n° 4, 1990.
(2) Terrence Deacon, The Symbolic Species. The
ment l’idée d’une correspondance appris à contourner les défenses
coevolution of language and the brain, Norton, 1997.
parfaite entre les sons et les significa- développées par les plantes et les ani- (3) Steven Pinker, « Language as an adaptation to the
tions : dès lors que les organes de la maux en repérant et en mémorisant cognitive niche », in Morten Christiansen et Simon Kirby
parole doivent également permettre progressivement une vaste panoplie (dir.), Language Evolution, Oxford University Press, 2003.
Derek Bickerton
L’hypothèse du
protolangage
Frankfurt Institute for Advanced Studies
A
près une longue carrière riche (observés à Hawaï). Les créoles sont sur la « créolisation », c’est-à-dire la
en thèses originales et en vives des idiomes de seconde génération normalisation des pidgins en langues
controverses, Derek Bickerton qui se sont normalisés, dont le voca- de communication, 2) les acquis empi-
a atteint ses 90 ans en 2016 après avoir bulaire s’est étendu et qui ont acquis riques de la grammaire générative et
encore publié une synthèse de ses des régularités grammaticales. 3) l’état actuel des connaissances sur
recherches en 2014 (1). Il a deux quali- l’évolution biologique et neurologique
tés qui font les grands linguistes : il est L’émergence du langage de l’espèce humaine.
d’abord un homme de terrain, d’abord moderne Bickerton conçoit la transition entre
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Benoît Clarys
peut bâtir une phrase représentant un
réseau complexe de relations tel que
Hulk s’adresse à son frère dans ces
termes : « Donne-moi ton arc contre
ma hache. »
patrimoine génétique humain, car positions entières) et des propositions la représentation d’un événement,
elle a donné aux premiers hommes à plusieurs mots dont un verbe. À des catégories syntaxiques vont les
un pouvoir d’interaction supérieur partir de l’étude d’un vaste corpus de ordonner et les mots grammaticaux et
aux autres hominidés (et donc une productions orales d’enfants en phase éventuellement les accords vont voir
meilleure cohésion sociale facteur de d’acquisition, T. Givón suppose que le jour (ex. : antilope en face, nous [l’]
survie collective), constituant ainsi chez les premiers hommes ce fossé attaque[ons]). ●
une « niche cognitive ». a été comblé par l’intermédiaire de
propositions dénuées de verbe qui se (1) Derek Bickerton, More than Nature Needs.
Pidgins et sont peu à peu agglomérées par un Language, mind, and evolution, Harvard University Press,
langues des signes modelé prosodique unifié favorisant 2014.
(2) Derek Bickerton, Roots of language, 1981, rééd.
Le bioprogramme de Bickerton a la fixation de catégories, celle des Language Science Press, 2016.
incité des linguistes qui voient dans noms pour la désignation des objets, (3) Derek Bickerton, « The language bioprogram
l’émergence des grammaires l’œuvre celles des adjectifs pour les qualités et hypothesis », Behavioral and Brain Sciences, vol. VII, n° 2,
de mécanismes universels à exami- des verbes pour les événements et les juin 1984.
(4) Derek Bickerton, Language and Species, University
ner les sources vraisemblables de actions, et plus tard celles des mots
of Chicago Press, 1990, et La Langue d’Adam, Dunod,
cette « grammaticalisation ». Ainsi grammaticaux (pronoms personnels, 2010.
Bernd Heine et Tania Kuteva (5) ont relatifs, conjonctions, etc.). Au pre- (5) Bernd Heine et Tania Kuteva, The Genesis of
fait valoir qu’une partie au moins des mier stade du pidgin et du protolan- Grammar. A reconstruction, Oxford University Press,
pidgins ainsi que la langue signée gage de l’humanité, les mots repré- 2007.
(6) [Link]
des sourds au Nicaragua (6) sont des sentent des événements singuliers
Language.
pratiques susceptibles de conduire dans une succession de propositions (7) Thomas Givón, The Genesis of Syntactic Complexity.
à ce processus. De son côté, Thomas prosodiquement réduites à un mot Diachrony, ontogeny, neuro-cognition, evolution, John
Givón (7) s’est demandé comment les (ex. : antilope–en–face–chasseurs– Benjamins Pub., 2009.
Louis-Jean Calvet
L’écologie
des langues
Luc Josia-Albertini/Centre universitaire méditerranéen
C
harles Darwin n’a abordé la plusieurs langues. Comme les espèces néologismes verbaux étant du premier
question des langues que très vivantes, les langues cohabitent avec groupe, le plus facile à conjuguer) et par
brièvement dans son œuvre : une d’autres langues, et donnent naissance le biais de l’acclimatation. Darwin suggé-
vingtaine de lignes dans L’Origine des à de nouvelles. Toutes les variantes de rait que l’évolution interne des langues
espèces (1859) et quelques pages dans La l’écologie des langues partent de ces relevait d’un principe de sélection, mais
Descendance de l’homme (1881). Mais, mêmes prémisses. Certaines s’inté- c’est surtout dans les rapports entre les
au cours des années 1990, ses idées ont ressent en particulier à la protection langues que cette logique éliminatoire
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inspiré plusieurs linguistes, et les ont des langues menacées de disparition, est facilement observable. Or, une langue
amenés à inventer de nouvelles disci- mais d’autres ont pour objectif de com- est en réalité un ensemble de variantes,
plines nommées, selon le cas écologie prendre la manière dont toutes les lan- de formes dialectales, que le pouvoir
des langues, écologie linguistique, ou gues du monde évoluent. standardise et parfois « centralise », mais
encore écolinguistique. Leurs contenus, qui demeure, pour le linguiste, multiple.
à vrai dire, ne sont pas identiques, mais Perturbations Une variante ou un dialecte peut être
toutes ont leurs sources dans la même écolinguistiques considérée comme une langue en sursis
image : tout comme une niche écolo- Selon Darwin, les moteurs de l’évolution ou comme une langue en devenir. On
gique est constituée d’un biotope et des du vivant sont la sélection naturelle (par peut classer dans la première catégo-
espèces qui y vivent, une niche écolin- le milieu) et la sélection sexuelle (par des rie les formes régionales d’une langue
guistique est constituée par une com- individus de la même espèce). Darwin nationale que la centralisation politique
munauté sociale et des langues que l’on ne donne que quelques éléments de et linguistique condamne en les unifiant
y parle. Comme les espèces vivantes, les réflexion sur ces notions, mais les tra- et les langues régionales minoritaires,
langues changent avec le temps. Elles vaux des sociolinguistes ont montré et dans la seconde les formes locales
ont leur origine dans une autre langue qu’il existait des langues dominantes que certaines langues sont en train de
ou bien procèdent du croisement de et des langues dominées, avec un effet prendre à travers le monde (anglais de
analogue à celui de la sélection naturelle. Hong Kong, ou français du Canada).
Quant à la sélection intraspécifique, on Les déplacements de populations et de
n LOUIS-JEAN CALVET
Sociolinguiste, professeur à l’université d’Aix-
en retrouve l’effet sur les langues, mais de
manière complexe. En effet, une langue
langues ont introduit ce qu’on appelle
en écologie des perturbations, c’est-
Marseille, il a publié, entre autres, La Méditerranée, évolue à la fois sous la pression de fac- à-dire des événements jouant un rôle
mer de nos langues, CNRS, 2016. teurs internes (le système verbal français dans la dynamique des écosystèmes.
tend vers une régularisation, tous les L’histoire des langues est une suite de
74 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
n Qui sont les créateurs
de l’écologie
des langues ?
Albert Bastardas i Boada
Ecologia de les Llengües, 1996.
Caraïbéditions/éd. Albert René
même façon que le phénicien s’est et une compétition par interférence, comme des espèces, Mufwene
acclimaté un temps à Carthage, puis lorsque les populations sont en relation explique leur évolution, leur disparition
que l’arabe s’est acclimaté dans les pays directe et que l’une empêche l’autre ou leur émergence (pour les pidgins
du Maghreb, le français s’est acclimaté ou les autres d’accéder aux ressources. et les créoles) du point de vue de la
dans le Maghreb, en Afrique et, dans Dans le domaine des langues, il y a sélection naturelle.
une moindre mesure, au Liban ou en compétition par exploitation entre les
Peter Mühlhäusler
Égypte, l’anglais s’est acclimaté dans différentes langues étrangères (anglais,
Linguistic Ecology, 1996.
l’ensemble du Commonwealth, l’espa- allemand, espagnol, arabe, français,
Mühlhäuser examine les modifications
gnol en Amérique latine, le portugais etc.) proposées aux élèves dans un sys-
de la situation linguistique de l’Australie
au Brésil, en Angola et au Mozambique, tème scolaire. Il y a compétition par
et de la région pacifique depuis
l’arabe dans le Maghreb, etc. interférence lorsque dans une instance
deux siècles sous la pression de
internationale (un colloque ou une réu-
l’histoire, de la colonisation et de la
Hôte, parasite, proie, nion de l’Onu) avec plusieurs langues
modernisation. ● L.-J.C.
prédateur et compétition de travail, la majorité des participants
Les relations qu’entretiennent les s’expriment en anglais. Dans les deux
hommes et les langues sont du type cas la compétition mène à l’exclusion de
hôte-parasite. Les langues n’existent pas certaines langues. que la mondialisation entraîne dans les
sans les populations qui les parlent, elles L’écologie des langues n’est donc pas situations linguistiques (voir les travaux
ont besoin de locuteurs pour exister, une simple métaphore, ni une projec- de Peter Mühlhäusler et de Louis-Jean
comme le gui a besoin du pommier. tion plus ou moins justifiée de concepts Calvet). Elle n’en est qu’à ses balbutie-
Elles sont les « parasites » de leurs locu- darwiniens sur les situations linguis- ments mais a devant elle des nombreux
teurs. Par ailleurs, la coexistence de plu- tiques. C’est un outil d’analyse qui four- champs de recherche. ●
sieurs langues dans un écosystème lin- nit un cadre explicatif aux mutations
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 75
LES GRANDS PENSEURS DU LANGAGE
Robin Dunbar
Pourquoi
le langage ?
Épouillage, commérages et autres bavardages
Associazione Festival della Scienza
P
ourquoi les hommes parlent- gage tient chez les humains le même d’information utile. Conclusion : « Le
ils ? La réponse à cette ques- rôle que l’épouillage dans les sociétés langage est issu du commérage, du
tion semble évidente : ils parlent de singes. C’est une forme de pratique bavardage, de l’échange d’informations
pour échanger des informations, pour sociale qui entretient les relations, sociales générales, sans but utilitaire
transmettre des messages et ainsi aug- apaise les conflits et crée des liens entre immédiat. »
menter leur aptitude à la survie. Pour- les individus. Un autre argument a été avancé par
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tant, ce n’est pas la thèse la plus cou- Dunbar en faveur de sa théorie du lan-
ramment défendue par les chercheurs Faciliter la sociabilité gage comme produit de la sociabilité.
qui tentent de trouver une explication à Pour étayer sa thèse, Dunbar a mené L’anthropologue a constaté que la taille
l’émergence du langage chez l’homme. des enquêtes sur le contenu de conver- du cerveau est proportionnelle chez
Du point de vue de la sélection natu- sations courantes. Lui et son équipe les primates à la taille du groupe. Plus
relle, certains pensent même que le fait sont allés enregistrer les personnes qui le groupe est nombreux plus la taille
de parler ne présente pas d’avantage bavardent dans les cafés. De quoi les du cerveau est élevée. Les chimpanzés
particulier : il pourrait être même plus gens parlent-ils ? Pour l’essentiel, ils vivent dans des groupes de 50 indivi-
intéressant pour l’individu de garder parlent des relations avec les autres. dus environ. Les sociétés humaines
ses pensées et ses intentions cachées. « Nous avons étudié des conversations de chasseurs-cueilleurs regroupent
Selon l’anthropologue et primato- spontanées dans des lieux divers (café- des clans de 150 personnes environ.
logue Robin Dunbar, professeur de térias d’université, bars, trains…), nous « 150 » est désormais connu comme le
psychologie évolutionniste à l’uni- avons découvert que 65 % environ du « nombre de Dunbar ». Or, pour gérer
versité d’Oxford, l’avantage évolutif temps de conversation est consacré à les relations sociales dans un groupe
du langage ne réside pas tant dans des sujets sociaux : qui fait quoi, avec de cette importance, il faut un gros
l’échange d’informations que dans le qui, ce que j’aime ou n’aime pas, etc. », cerveau et une intelligence correspon-
maintien des relations sociales. Dans écrit Dunbar. Il en tire cette conclu- dante. Le langage se serait développé à
Grooming, Gossip and the Evolution of sion : « Les conversations sont des évé- partir de cette dynamique.
Language (1998), il soutient que le lan- nements destinés à mettre de l’huile La théorie de Dunbar sur le cerveau
dans les rouages de la machine sociale. » social a suscité l’intérêt mais aussi
Ainsi, pour Dunbar, le langage agit attiré des objections. L’une d’elles porte
n JEAN-FRANÇOIS DORTIER comme un « épouilleur social », il faci-
lite la sociabilité plus qu’il transmet
sur le fait que ses enquêtes, menées
dans les cafétérias, les bars et les trains,
76 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 Mars-avril-mai 2017
n Parler pour
raconter des
histoires
Un des aspects de la théorie
du « petit potin » est en tout cas
d’attirer notre attention sur une
facette du langage à laquelle les
linguistes accordent de plus en
plus d’attention : la « narrativité ».
C’est-à-dire le fait de produire
Laurent Weyl/Argos/Picturetank
inventées que pour fabriquer du lien dans le groupe. Cette propension aux
à produire des représentations,
social, puisque les gens vont se rencon- commérages contribue à forger des
des images, des cartes mentales.
trer dans les cafés sans avoir vraiment coalitions solides, des groupes stables.
Sur cette base, M. Turner soutient
soif… Au fond, le langage aurait une fonction
que le propre de l’esprit humain
essentiellement « politique » : il donne
réside dans son « imagination
Petits potins, ragots, une prime aux bavards et aux beaux
narrative » (narrative imagining),
événements inédits… parleurs.
et que l’aptitude à raconter des
Ce qui sonne juste dans la théorie de Cette théorie politique du langage ne
histoires permet d’évoquer en
Dunbar est qu’une grande partie des manque pas d’originalité, mais est-elle
pensée des événements passés
conversations qui ont lieu dans les vraiment convaincante ? Sa principale
ou imaginaires.
cafés ou ailleurs n’ont pas de contenu faiblesse est qu’une fois exposée on
Le langage, qui dérive de cette
informationnel évident. Un des thèmes se dit « pourquoi pas ? », mais aussi « et
puissance imaginative, est ce qui
les plus fréquents de conversation pourquoi pas autre chose ? ». Pourquoi
permet de raconter ce qui s’est
est celui des petites histoires insolites l’assise politique du langage serait-elle
passé et d’échanger des projets
que l’on a entendues dans la journée plus importante que son assise sociale
avec autrui. Ce faisant, il devient
(« Tu connais la nouvelle ? »). Les petits (Dunbar) ou tout simplement que la
un vecteur essentiel pour partager
potins, les ragots, les événements iné- fonction informative du langage ? La
des mondes mentaux. ● J.-F.D.
dits, même très minces, occupent une thèse de J.-L. Dessalles semble avoir
place de choix dans les bavardages quelque chose de forcé, d’artificiel.
quotidiens. Partant de ce constat, Jean- On a le sentiment qu’il tire d’une
Louis Dessalles, chercheur en intel- petite cause (le besoin de raconter des
ligence artificielle, a échafaudé une potins) un énorme effet (l’émergence
théorie sur le rôle de ces « petits potins » du langage). ●
Mars-avril-mai 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 46 77
BIBLIOGRAPHIE
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linguistique JOHN AUSTIN
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Anne-Marie Chabrolle-Cerretini René Daval
2013. Fayard, 2014.
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