LA NOTION D'ORDRE
DANS LE RÉGIME ECOSSAIS RECTIFIÉ
Ce thème d'étude pourrait aussi, étant donné les caractéristiques propres du Régime, et notamment
sa constitution organique, être formulé de la façon suivante :
Rapports de la Chevalerie et de la Maçonnerie
dans le Régime Ecossais Rectifié.
Une telle formulation, qui cadre exactement avec les textes doctrinaux du Régime et s'inspire d'eux,
pose des limites au champ de la réflexion :
- ce champ est circonscrit au Régime Ecossais Rectifié, en sorte de ne pas se disperser en
considérations aussi extensives que (forcément) imprécises sur tous les aspects multiformes
qui pourraient être englobés dans une étude trop générale ;-
- cette réflexion portera sur les origines principielles du Régime, de façon à illuminer les
réalités présentes et à leur conférer leur sens plénier.
*
* *
Dans les textes doctrinaux du Régime, est affirmée l'existence d'un « Ordre sublime, secret, primitif
et fondamental », chacun de ces qualificatifs possédant une signification précise, non
circonstancielle et touchant à l'essence de ce dont il s'agit1 . Les mêmes textes le dénomment aussi
le « Haut et Saint Ordre », appellation importante à retenir pour la suite de l'exposé.
De l'Ordre ainsi qualifié dérivent, si l'on prend pour point de départ les réalités présentes et que l'on
procède par mouvement rétrograde :
1. L’ « Ordre Bienfaisant des Chevaliers Maçons de la Cité Sainte », autrement dit l'« Ordre
des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » du Régime Ecossais Rectifié ;
2. La Maçonnerie qui, dans la « généalogie de l'initiation »2, lui est à la fois antérieure et
postérieure.
*
* *
Cet Ordre sublime, secret, primitif et fondamental tient sa nature de la réalité première et
principielle d'un ordre - et d'un Ordre - en soi, dont il faut élucider la notion.
« Ordre » vient du latin Ordo, qui est lui-même en relation avec le grec orthos, qui veut dire
« droit », ou encore « juste », et cela de deux manières :
a) au sens de « vertical », « debout », qui évoque directement la devise Adhuc Stat ; dans
l'Ecriture Sainte, est dit « juste » l'homme qui se tient debout et droit devant la Face de Dieu
;
b) au sens d'« équitable » et d'« impartial », qui évoque directement la vertu de Justice3 ; et
encore au sens d'« exact », qui renvoie à la qualité de justesse4 .
Ordo a en outre la même origine étymologique que le verbe orior (oriri) qui signifie « se lever »,
« se dresser ». Nul chrétien n'ignore qu'Oriens (« Orient ») - mot à mot « celui qui se lève »5
(« Levant ») - terme qui désigne géographiquement un point cardinal ou encore une « orientation »
cartographique, renvoie analogiquement et symboliquement, c'est-à-dire spirituellement, au Christ,
de qui ce terme est un nom, nom célébré dans la liturgie chrétienne par la cinquième Grande
Antienne d'avant Noël6 .
1
L'approfondissement et le développement de ces significations pourraient utilement faire l'objet d'études particulières.
2
Cf. mon étude L’initiation et le Christ.
3
Cf. en annexe les Aperçus sur la justice.
4
Toutes les significations relatives à la justice et à la justesse se trouvent rassemblées dans la notion d'ortho-doxie, qui
désigne à la fois la «juste opinion», donc, en langage chrétien, la «juste confession de foi », et la «juste glorification »
de Dieu.
5
Ou encore « le Germe », « celui qui germe », que prophétise Isaïe.
6
Cf. mon étude L'Orient spirituel du Maçon rectifié.
-1-
Il résulte donc de ce qui précède que la notion d'ordre s'organise selon deux axes – on pourrait dire
deux « ordonnées » - l'un horizontal, l'autre vertical.
Cette notion implique ensuite l'idée d'un fonctionnement « régulier », à savoir qui obéit à des lois et
des règles. Ce fonctionnement régulier est par définition un fonctionnement « juste », c'est-à-dire
cohérent, équilibré, et également harmonieux, donc paisible. Ainsi, l'idée d'« harmonie » et celle de
« paix » sont-elles incluses dans celle d'ordre.
Ajoutons que si l'ordre est authentique, et non pas factice ou encore imposé - c'est-à-dire,
dans les deux cas, mensonger - il est par nature « bel et bon ». Arrêtons-nous là-dessus
quelques instants.
Lorsqu'il caractérise la nature créée, donc le monde, les Grecs désignent ce « bel et bon ordre » par
le terme Cosmos. (Mundus a d'ailleurs le même sens en latin). Il importe à ce propos de préciser
que l'« ordre cosmique » dont il s'agit ici n'est nullement l'ordre cosmologique, auquel la pensée
contemporaine se réfère à peu près toujours, soit délibérément, soit par irréflexion : j'entends par là
un ordre qui serait produit par la nature elle-même comme si celle-ci possédait une capacité
ordonnatrice. Conformément à la Tradition, l'ordre cosmique, c'est au contraire la nature arrangée
et disposée en bel et bon ordre par un Agent qui lui est extérieur et supérieur, à savoir Dieu
Créateur.
Or, « bel et bon », cela se dit en hébreu Tov. Telle est précisément la constatation empreinte de
satisfaction, on pourrait même dire d'admiration, que Dieu émet face à son œuvre. Comme le relate
le Livre de la Genèse en son premier chapitre, à sept reprises le Créateur constate la « beauté-
bonté » de sa création. Les six premières fois, il s'exclame Ki-Tov, littéralement : « Que (cela est)
beau-bon ! » Puis, à la septième, en considérant son œuvre achevée, il surenchérit : Tov-Meod. ce
que les Bibles françaises traduisent par « très bon », mais qui signifie en réalité « beau et bon
suprêmement », ou plutôt « surabondamment »7 .
Rappelons quelles sont ces antiennes dites aussi « des grands Ô » ou encore des « Noms divins » :
Premier Nom divin : Ô Sagesse (17 décembre)
Deuxième Nom divin : Ô Adonaï (18 décembre)
Troisième Nom divin : Ô Rejeton de Jessé (19 décembre)
Quatrième Nom divin : Ô Clé de David (20 décembre)
Cinquième Nom divin : Ô Orient (21 décembre)
Sixième Nom divin : Ô Roi des Nations (22 décembre)
Septième Nom divin : Ô Emmanuel (23 décembre)
Huitième nom divin : Ô Jésus (24 décembre).
Il n'est pas inutile de noter au passage que les sept premiers Noms du Sauveur sont des « noms substitués », et que le
huitième est son Nom propre.
7
En effet, ce que Dieu donne. II le donne en surabondance, avec prodigalité, sans retenue. Dieu n'est jamais chiche -
l'homme, souvent, hélas !
On peut méditer avec fruit la succession, tout au long de la chronologie de la création selon la Genèse, de ces constats
faits par Dieu :
I. au jour un, création de la Lumière (principielle) : premier constat ;
II. au deuxième jour, séparation des eaux d'au-dessus d'avec les eaux d'au-dessous au moyen du firmament : pas
de constat ;
III. au troisième jour, apparition de la terre (le « sec ») dégagée du milieu des mers, puis production des végétaux :
deuxième et troisième constats ;
IV. au quatrième jour, production des luminaires dans le firmament des cieux : quatrième constat ;
V. au cinquième jour, production des poissons et des oiseaux : cinquième constat ;
VI. au sixième jour, production des êtres animés terrestres : sixième constat ;
puis, création de l'homme « à l'image et à la ressemblance » de Dieu : pas de constat,
mais bénédiction ;
VII. enfin Dieu contemple sa création achevée : septième et dernier constat.
Pourquoi Dieu, après avoir créé l'homme, ne le déclare-t-Il pas « bel et bon » ? Précisément parce que, l'ayant créé à
son image et ressemblance, cela reviendrait pour Lui à s'admirer Lui-même.
-2-
Il n'est pas inintéressant de noter au passage que la valeur guématrique de Tov, qui est 17, est aussi
celle de Ieshua, Jésus8 . Or, on sait que l'identité de valeur guématrique d'un ou plusieurs termes
manifeste une similitude en profondeur des réalités que ces termes désignent. Ainsi donc, cette
Beauté-Bonté qui transparaît (au sens d'« apparaître par transparence ») dans le monde, c'est le
Christ-Logos sous-jacent au monde, simultanément en tant qu'ordonnateur du cosmos et qu'en tant
qu'ordre du même cosmos. (Car le Logos - nous y reviendrons - est la Loi des lois du monde).
Il n'est pas non plus inintéressant de noter qu'on trouve un reflet de cela dans la pensée antique.
Dans la conception grecque, l'idéal de l'homme auquel chacun doit s'efforcer de tendre est qualifié
de kaloskagathos, « beau-et-bon », notion identique à celle qui vient d'être décrite. Il résulte de cela
que la perfection originelle de l'homme premier est véritablement une réalité unique, accessible à la
connaissance, soit par la révélation (les Ecritures), soit par la réflexion (qui est aussi une forme de
révélation).
Pour en revenir à la notion d'ordre, relevons encore qu'elle inclut l'idée d'un commandement (d'un
« ordre ») donné par un supérieur, lequel est en quelque sorte l'incarnation de la loi ou de la règle.
Enfin, et ce n'est pas le moindre de ses aspects, elle renvoie d'une façon générale au sacré, aspect
qui, en mode ecclésial, trouve sa déclinaison dans le « sacrement de l'ordre », qu'il est indispensable
de mentionner, sans faire d'autres développements, qui ne sont pas mon présent propos. On se
souviendra néanmoins de l'appellation Haut et Saint Ordre, mentionnée au début.
*
* *
Tout cela montre avec évidence que la notion d'ordre, et donc d'Ordre, se rapporte à l'action du
Créateur dans l'Univers, de Celui que les Maçons dénomment le Grand Architecte de l'Univers pour
la raison précise que, dans le domaine qui leur est propre, ils n'envisagent que Dieu Créateur et non
pas, par exemple, Dieu Rédempteur, et ne rattachent leur activité particulière qu'à son action
créatrice. C'est de cette dernière que résulte l'ordre de la création, ce « bel et bon ordre » étant
produit par Celui dont proviennent toute beauté et toute bonté.
Or, le Créateur, c'est le Verbe divin, le Logos, fondement et principe de tous les principes, de toutes
les lois et de tous les rapports entre les choses et les êtres. L'Ordre - et tout ce qui
s'ensuit - est la marque et le sceau du Verbe Créateur.
Ici, une précision s'impose. L'action du Verbe est inséparable de celle du Père et de celle du Saint-
Esprit. Mais si elle en est inséparable, elle en est distincte. Le Père est Source de tout, et II agit par
le Verbe et par l'Esprit ; le Verbe construit ; l'Esprit vivifie et Il sanctifie. Comme je l'ai maintes
Précisons, en effet. Lorsque Dieu, s'exprimant au pluriel, dit : « Faisons l'homme à notre image et selon notre
ressemblance », les Pères de l'Eglise sont unanimes à affirmer que c'est la Divine Trinité qui parle, qui « se concerte en
son conseil », ajoutent certains.
Or, que veut dire substantiellement « créé à l'image de Dieu ? » L' « image de Dieu » est une réalité concrète : c'est le
Fils Pré-Eternel. En effet, « le Fils est l'image du Dieu invisible, le premier-né de la création » (épître aux Philippiens
1/15). L'homme est par conséquent porteur de l'image du Fils, Lui-même Image du Père.
Pour Dieu, déclarer l'homme « bel et bon » équivaudrait à Se déclarer Lui-même Bel et Bon. Pareille attitude
égocentrique et narcissique d'auto-admiration est absolument exclue par la nature même de Dieu (ou, mieux dit, son
comportement naturel) : Dieu est « tout amour », donc totalement altruiste.
C'est justement pourquoi Dieu admire le reste de sa création : parce qu'elle est différente de Lui. En effet, bien qu’elle
porte sa marque, elle n'a pas été créée à son image et à sa ressemblance, ce qui est réservé à l'homme.
En revanche, si Dieu n'admire pas l'homme, il le bénit. Qu'est-ce à dire ? La bénédiction est une communication
d'énergies divines. Ces énergies divines sont destinées à mettre en route le processus par lequel la similitude extérieure
qui unit l'homme à Dieu deviendra une identification intérieure, c'est-à-dire le processus de « déification ».
Ce processus a été interrompu par la chute, mais jamais abandonné par Dieu. Il a fallu l'Incarnation du Verbe, Fils et
Image du Père, pour le remettre en mouvement.
8
Signalé par Michel Dorin, que je remercie.
-3-
fois souligné, la Maçonnerie est du domaine de l'action du Verbe, elle n'est pas du domaine de
l'action de l'Esprit - ce domaine étant, au premier chef, l'Eglise.
C'est la raison pour laquelle les engagements maçonniques sont pris, et ne peuvent être pris,
conformément à la tradition, que sur le Prologue de l'Evangile selon saint Jean, dans lequel est
théologiquement proclamé le Verbe Pré-Eternel, à la fois Verbe Créateur et Verbe Incarné9 .
*
* *
De cet ordonnancement par le Verbe Créateur découle tout le reste, en particulier l'Ordre
maçonnique et l'Ordre chevaleresque, lesquels sont conjoints mais néanmoins distincts car leurs
fonctions ne sont pas identiques.
Développons ce point. Toute action dans le monde doit être conforme à l'ordre divin, elle doit être
ordonnée ou « en ordre » (idée qu'on retrouve dans la formule « à l'ordre »). Tel est l'état premier de
la régularité.
Avec la « fonction », on franchit un degré de plus dans la cohérence et la cohésion : on passe de
l'ordonnancement à la régulation. En effet, la fonction ne peut s'exercer qu'au sein d'une
« organisation » ou, mieux, d'un « organisme », être structuré et vivant, doué d'une identité propre,
mû par des principes directeurs et obéissant à des règles spécifiques qui conditionnent sa
permanence : sans ces principes et ces règles, il cesse d'exister. Principes, règles, fonctions, identité
propre non réductible à une autre : telles sont les caractéristiques d'un Ordre.
Ajoutons qu'il existe plusieurs catégories d'Ordres, qui vont du profane jusqu'au sacré. « Profane »,
en l'espèce, n'est pas un qualificatif péjoratif, il est uniquement désignatif, et synonyme de séculier.
Les Ordres de l'ancienne France, en tant qu'ils étaient constitutifs de la société, étaient « séculiers »
ou « profanes ». Cependant, on voit tout de suite que, si certains Ordres sont purement profanes,
d'autres sont à la fois profanes et sacrés. L'Eglise, par exemple, est les deux à la fois : elle est sacrée
par son origine et sa fonction, elle n'est pas « du monde », mais elle est profane et séculière parce
qu'elle est et opère « dans le monde ».
L'Ordre maçonnique et l'Ordre chevaleresque, quant à eux, s'inscrivent tous deux dans le sacré,
plus précisément dans le sacré religieux, puisque tous deux sont chrétiens, par origine et par
destination. Tous deux ont le même Chef : le Christ. Tous deux ont donc une nature religieuse.
Mais leurs fonctions, à l'un et à l'autre, ne sont pas religieuses. Cette distinction entre nature et
fonction est capitale. Son oubli est à l'origine d'une quantité de conceptions confuses où tout se
mêle dans un tohu-bohu inextricable qui faitt le plus grand tort à la vérité en égarant les esprits de
trop de Maçons - et de non Maçons - mal enseignés.
Insistons-y : la nature est une chose, la fonction en est une autre. La nature de l'Ordre maçonnique
est religieuse, la nature de l'Ordre chevaleresque est religieuse, puisque ni l'un, ni l'autre ne peuvent
être conçus ni ne peuvent fonctionner indépendamment du Christ et hors de lui. Pourtant, seule
l'Eglise du Christ a une fonction religieuse ; l'Ordre maçonnique et l'Ordre chevaleresque, non. Pour
dire les choses crûment, ni l'un ni l'autre ne célèbrent ni n'administrent les sacrements !
Quelles sont donc leurs fonctions, à l'un et à l'autre ? La fonction de chacun - irréductible à
celle de l'autre - est une déclinaison particulière de l'action du Christ : c'est un modus operandi
spécifique à chacun de ces deux Ordres, caractérisé par un double fait - ceci est capital : Celui qui
agit est le Christ, et nous agissons avec Lui. Nous sommes, comme dit l’apôtre Paul, ses co-
opérateurs.
*
* *
9
[Link] étude De la Maçonnerie chrétienne à la Maçonnerie rectifiée.
-4-
L’ORDRE MAÇONNIQUE
L'Ordre maçonnique se situe dans la droite ligne de l'action créatrice, organisatrice et constructive
du Verbe-Logos. Sa fonction est l'édification, ou la réédification, du Temple : du temple du monde
ou « temple universel », et surtout du « temple de l'homme » ou temple personnel, ou encore temple
intérieur.
Edifier (ou réédifier) le temple, c'est - chacun le sait - faire de ce lieu qu'est le monde et de ce lieu
qu'est l'homme, la Demeure de la Présence divine. J'ai développé cela ailleurs, inutile d'y revenir10.
L'œuvre propre du Maçon, à laquelle il est voué (au sens propre : « dédié par ses vœux »), c’est
d'édifier (de réédifier) son temple intérieur. Or ce qui est intérieur est supérieur ou élevé, de même
que ce qui est extérieur est inférieur. « Elevé » se dit en latin excelsus, et l'on peut considérer que le
temple existe dès lors que les anges, les hommes et toute la création, peuvent y chanter : Gloria in
excelsis Deo !
Le temple est forcément « élevé » dans les deux sens du terme ; à savoir dressé, bâti, et aussi sis en
« un lieu très haut ». C'était le cas du temple de Jérusalem, en sorte que, pour rythmer les
processions qui en gravissaient les degrés, on chantait les « cantiques des degrés » ou « des
montées ».
Mais cette altitude topographique était la « figure » d'une altitude d'une tout autre nature, en vertu
de laquelle le temple est « le ciel sur la terre ». Voilà une des significations de la devise Meliora
Praesumo dont la traduction française délibérément décalée : « J'entrevois de plus grandes
choses », renvoie, par delà l'apparente inexactitude terminologique, à une pertinence spirituelle
singulièrement mobilisatrice.
N'oublions pas non plus que, si cette édification (ou réédification) du Temple est œuvre collective
et d'équipe, elle conduit à un résultat personnel : le temple de l'homme. Mais ce résultat personnel
est aussi absolument universel : car le temple de l'homme, c'est le Christ
demeurant en l'homme, et l'homme en Christ11.
Voilà pourquoi l'homme-Hiram, image du Christ-Hiram12 est « relevé », afin d'être « élevé ».
Ensuite pourra-t-on chanter : Gloria in excelso Deo ! Gloire à Dieu en « celui qui est élevé ».
Ainsi donc, l'Ordre maçonnique fonctionne selon la Justice dans ses deux dimensions décrites au
début de cet exposé, l'horizontale et la verticale, qui, selon la façon dont elles sont jointes ensemble,
forment une équerre ou bien une croix.
Et répétons : sa démarche est élévation.
*
* *
L'ORDRE CHEVALERESQUE
L'Ordre chevaleresque fonctionne tout différemment : par identification au Verbe Incamé en tant
qu'Agneau qui donne sa Vie pour la vie d'autrui. Agneau d'abord sacrifié, puis triomphant. Comme
Lui, le chevalier descend dans le monde, non le monde des origines mais celui de la chute, monde
qui n'est plus cosmos mais chaos et désordre. Il le combat, ce monde, ce qui est de l'ordre de la
justice, pour secourir les petits, les faibles et les humbles, ce qui est de l'ordre de la compassion et
de la miséricorde.
10
Cf. mon étude Le travail du Maçon rectifié.
11
Cf. mon étude Le Temple dans la Tradition chrétienne.
12
Cf. mon étude Qui est Hiram ?
-5-
Et il défend les « lieux saints », lesquels sont, à la vérité, les hommes créés à l'image de Dieu que
ces lieux saints désignent figurativement. Il s'efforce de les protéger, à ses risques et périls, de la
contagion du « mystère d'iniquité », des assauts de « l'abomination de la désolation » qui tente
d’établir sa résidence en ce lieu saint qu'est l'homme.
Telle est, sous tous ses aspects, la « guerre sainte » qu'ils mènent.
La chevalerie se modèle donc sur le comportement divin, elle est Imitatio Christi. Le Christ n'est-il
pas présenté par les textes médiévaux comme le plus parfait des chevaliers, le chevalier par
excellence ?
C'est pourquoi l'état de chevalier est une qualité personnelle, en ce qu'elle est une qualité qui
accomplit et parfait la personne - ce que celle-ci ne peut réaliser qu'en se modelant sur le Christ. Le
chevalier agit en personne - et en union avec la Personne du Christ. Il le fait pour la justice dans la
miséricorde, ou, bien plutôt, par et pour une justice miséricordieuse.
Toutefois, dans la perspective historique chrétienne, on constate que ces « personnes » que
sont les chevaliers se sont unis en Ordres, répondant à toutes les caractéristiques précédemment
définies comme spécifiques aux Ordres. Ces Ordres sont des Ordres religieux militaires, « religieux
» se rapportant à leur nature et « militaire » à leur mode d'action, qui est à la fois la guerre sainte
telle qu'elle a été analysée et le combat pour la « défense de la religion chrétienne ».
L'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, à l'instar de ces Ordres religieux militaires, et
singulièrement celui du Temple, « avec lequel [il] a le plus d'affinité », « dérive de l'ancien Ordre
général de la chevalerie ». Voilà ce que nous enseignent nos textes. La question est alors de savoir
ce qu'il conserve de commun avec ces Ordres « historiques » et ce en quoi il s'en différence.
Sa nature est et demeure religieuse, elle ne peut être autre. En revanche, il n'a pas d'existence
sociale, il ne fait pas, en tant qu'Ordre, partie intégrante de la société. Le plan sur lequel il se situe
et agit, c'est celui de la Cité de Dieu, celui de la Cité Sainte.
De surcroît, son « état militaire [...] a cessé ». Il est toujours voué au combat, mais ce combat est
purement spirituel, c'est celui de la foi. Entièrement dépouillé, dans ses motifs d'existence, de toute
contingence historique et sociale, notre Ordre constitue une « milice
Spirituelle », celle des milites Christi, des soldats du Christ.
« Spirituel » ne veut pas dire, n’a jamais voulu dire « désincarné ». Si l'Ordre n'a pas d'existence
sociale et n'exerce pas d'action sociale, en revanche il a le devoir d'agir dans la société. « La foi qui
n'agit point, est-ce une foi sincère ? »13 Le combat de la foi est inséparable de celui de la charité.
L'Ordre doit donc, par fidélité envers lui-même et envers Celui qui est son chef, pratiquer cette
bienfaisance qui figure dans sa titulature. C'est pour lui-même, en tant qu'Ordre chrétien, comme
pour chacun de ceux qui se sont engagés dans ses rangs, un devoir d'état. La bienfaisance, en
l'occurrence, n'est pas seulement une obligation morale, c'est une exigence spirituelle découlant de
la nature même de l'Ordre. Elle est en effet la déclinaison pratique de la charité qui, conformément
aux enseignements de l'apôtre Paul, est la plus haute des vertus théologales, celle qui « ne passera
jamais »14 ; de la charité déifiante, qui rend conforme à Dieu, car « Dieu est Amour »15.
*
* *
13
Racine Athalie, I, 1.
14
1 Corinthiens 13, 8.
15
1 Jean 4, 9.
-6-
Telles sont les caractéristiques, et de l'Ordre maçonnique, et de l'Ordre chevaleresque. Les bases de
ces deux Ordres sont les mêmes, ou plutôt ils ont la même et unique base, qui est le Christ, Fils et
Verbe de Dieu : Verbe Créateur et Verbe Incamé. D'où le rapport d'analogie, voire d'équivalence,
entre, premièrement, les sept vertus chrétiennes : les quatre vertus cardinales, explicitement
dénommées « maçonniques » par nos rituels, et les trois vertus théologales, indiquées par leurs
initiales sur le quatrième tableau du grade de Maître Ecossais ; secondement, les sept armes du
chevalier ; et troisièmement, les sept dons du Saint-Esprit16 .
La réalité énergétique profonde, le moteur de leur action est identique : c'est ce que le Régime
appelle l'Initiation, secours accordé par la Providence pour réparer les effets de la chute et mis en
œuvre par le Christ que, envisagé sous cet aspect, nos textes doctrinaux dénomment le Grand
Réparateur17. D'où une identification en profondeur, par delà les distinctions de forme et d'action : «
La vraie Chevalerie était la vraie Initiation ou vraie Maçonnerie, mot qui est devenu synonyme ».
Il y a également union - sans confusion - des deux qualités, celle de maçon et celle de chevalier.
L'aspiration du maçon - et il n'est de maçon en plénitude que chrétien, c'est-à-dire rectifié18 -
aspiration énoncée, mais encore confusément et presque inconsciemment à ce stade, par la devise
Meliora Praesumo. est de se faire « reconnaître comme un vrai Chevalier Maçon de la Cité
Sainte ».
Se faire reconnaître comme tel, se dit, autrement formulé : « bâtir constamment dans le Temple du
Seigneur ». Telle est l'opération qui révèle - et qui accomplit - la qualité de Chevalier Maçon de la
Cité Sainte dans toutes les implications de cette dénomination. Cette opération consiste en trois
œuvres :
- le culte du vrai Dieu ;
- l’amour du prochain ;
- le combat contre le règne des ténèbres19 (9).
C'est cela, « remonter au but primitif de l'Initiation maçonnique ».
Cette remontée ne peut en aucun cas être égoïste et elle ne peut pas davantage être abstraite ; elle
doit porter fruit et par conséquent être concrètement altruiste, et ordonnée à la charité :
« Nous nous trouvons placés entre l'Initiation symbolique et l'Initiation parfaite, pour
aider à remonter jusqu'à l'Ordre primitif ceux que la divine miséricorde y appelle ».
On peut donner à cela la formulation suivante :
rétablir l'unité harmonieuse et visible de la Création,
que celle-ci soit l'univers ou bien la société humaine, qui se reflètent l'un l'autre, et sont en miroir.
Ou encore :
refaire de la Création un Ordre,
16
Rappelons ces rapports selon une typologie traditionnelle :
Dons Vertus Armes
Crainte de Dieu Tempérance Eperon
Piété Prudence Cuirasse
Justice Science Gantelets
Force Force Epée
Conseil Foi Haubert (casque)
Intelligence Espérance Ecu
Sagesse Charité Lance
17
Cette appellation qui surprend de nos jours était d'usage commun dans l'« école spirituelle française » au XVIIe
siècle. On la trouve, entre autres, chez Pascal et chez Bossuet.
18
[Link] étude De la Maçonnerie chrétienne à la Maçonnerie rectifiée.
19
Ces TROIS œuvres peuvent donner matière à des développements circonstanciés, qui ne sont présentement pas
opportuns.
-7-
où l'Homme soit à la fois :
- bâtisseur du temple réel et non plus figuratif, « Maçon de la Cité Sainte » ;
- soldat, défenseur et gardien de l'ordre cosmique restauré ;
- et prêtre, célébrant la liturgie cosmique par laquelle Caeli et Terra enarrant Gloriam
Dei20.
29 janvier 2000
en la fête de saint François de Sales
Revu le 29 août 2008
en la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste le Précurseur
20
« Les cieux et la terre chantent la gloire de Dieu » (psaume 19, 2).
-8-
ANNEXE :
APERÇUS SUR LA JUSTICE
Il importe de considérer qu'il existe deux formes de Justice, que l'hébreu différencie par deux
appellations : Tsedekah et Din. La première est une qualité divine, qui n'appartient en propre qu'à
Dieu. Elle s'apparente à la Sainteté, puisque Dieu seul est Juste, de la même façon que Lui seul est
Saint. Cependant l'homme peut y avoir part par grâce, par participation à la vie divine. En ce sens,
il n'est juste qu'autant qu'il est saint.
La seconde est une qualité humaine naturelle, innée en l'homme et inhérente à sa nature originelle
d'avant la chute. Cette dernière, qui a déformé et faussé la nature humaine, l'a « dénaturée », n'a
cependant pas fait disparaître cette qualité non plus que les autres, mais elles se sont transformées
en vertus, ce qui veut dire que leur exercice n'est plus spontané mais implique un combat. Le prix
de ce combat est la restauration de l'homme dans ses qualités premières (virtus, au pluriel virtutes,
proviennent étymologiquement de vir, homme).
Cette justice, dont les autres noms sont « équité », « droiture » ou encore « honnêteté », s'apparente
à l'« humanité ».
On peut dire de ces deux formes de Justice que la première s'exerce en mode vertical et la seconde
en mode horizontal (à retenir pour la suite de l'exposé).
Ajoutons une importante considération. La justice humaine, fondement ce que l'on appelle le Droit,
peut parfaitement s'exercer indépendamment de toute référence divine, puisqu'elle découle de la
constitution de l'homme en soi : elle existe dès lors que cet homme est honnête et impartial. En un
mot, un homme athée peut parfaitement être un homme juste.
Mais cette justice-là trouve ses limites qu'indique bien l'adage : Summum jus, summa injuria, « le
comble du droit est le comble de l'injustice ». Pourquoi ? Parce qu'elle ne s'alimente pas à la Justice
divine, laquelle est inséparable de la Miséricorde : la Justice de Dieu est infinie, mais sa
Miséricorde dépasse infiniment sa Justice, dit l'Ecriture.
L'homme rétrécit, Dieu élargit. L'homme est chiche, Dieu est prodigue. L'homme mortifie, Dieu
vivifie.
La justice humaine et la Justice divine aboutissent toutes deux à des résultats paradoxaux et
inverses l'un de l'autre : la justice humaine à l'injustice, par parcimonie ; la Justice divine à la
Miséricorde, par surabondance.
Cependant, si la verticale et l'horizontale se réunissent, si la Justice divine entre en communication
avec la justice humaine, alors est rétabli l'ordre originel intégral. Alors l'homme juste envers les
hommes est aussi un Juste devant Dieu et selon Dieu, juste de cette justice qui, selon André Neher,
est conformité, non pas simplement au droit individuel des personnes, mais à la totalité du dessein
de Dieu.
Celui qui réunit d'une manière indissociable la verticale et l'horizontale, la Justice divine et la
justice humaine, c'est le Christ, « Dieu parfait et homme parfait ». Etant, comme homme,
intégralement juste, et, comme Dieu, la Justice même, il rend juste (« justifie ») tout homme qui
adhère et se conforme à Lui par la foi. « En lui a été révélée une justice de Dieu par la foi et pour
la foi » (épître aux Romains 1, 16). « II a manifesté sa justice dans le temps présent de manière à
être reconnu juste et justifiant celui qui croit » (ibid., 2,26). « Par la justice d'un seul vient à tous
les hommes la justification qui donne la vie » (ibid. 5, 18).
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