Apprendre À Lire Grâce À L'hypertexte: To Cite This Version
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Thierry Soubrié
Thierry Soubrié
Université Montpellier 3
Route de Mende
34000 Montpellier
[email protected]
1. Écrilecture et hypertexte
Il est vrai que certaines de ces pratiques existaient avant l’arrivée de l’informatique.
Michel Bernard rappelle en effet que des concordances et des index sont fabriqués
depuis le Moyen Age et que l’on a « pratiqué une forme manuelle de la statistique
textuelle depuis le XIXe siècle » [BER 99]. Mais l’informatique apporte la
possibilité de traiter des corpus longs et de décharger le chercheur des tâches les plus
fastidieuses. Il permet surtout, progressivement, d’étendre ces pratiques à un public
de plus en plus large. Grâce, non seulement à Internet (bibliothèques virtuelles),
mais aussi à l’arrivée sur le marché de dispositifs de lecture électronique (postes de
lecture de la Bibliothèque nationale de France et e-books).
moins, la projection d’éclairages différents sur un même texte1. L’accès aux savoirs
s’en trouve bouleversé, celui-ci ne se faisant plus de façon unilatérale, linéaire, mais
multiple, au travers d’éclairages différents. Cela correspond d’ailleurs à une réalité
scientifique puisque, grâce aux progrès de la science contemporaine, ceux de la
physique et des mathématiques en particulier, on sait désormais que l’approche de
toute connaissance ne peut plus être analytique, mais se doit de considérer les
phénomènes dans leur globalité systémique.
La génétique des textes a très bien compris ce qu’elle pouvait tirer de cette nouvelle
rhétorique. Jean-Louis Lebrave rapporte ainsi, qu’à l’opposé du modèle philologique
classique qui occultait, au nom d’une « idéologie romantique de l’inspiration », le
versant de la production des œuvres, l’hypertexte permet de restituer « aux voix et
aux mains la plénitude d’une créativité à part entière » [LEB 97]. Affranchie de
l’ordre linéaire de l’imprimé, l’œuvre se retrouve placée dans l’hypertexte à la
croisée de l’avant-texte. Et inversement.
2. L’hypertexte lectoral
C’est dans ce contexte qu’il m’est très rapidement apparu que l’hypertexte pouvait
se révéler un auxiliaire précieux pour sensibiliser les élèves à la nature
fondamentalement hypertextuelle de la lecture littéraire, en visualisant les réseaux
1
[BRU 97] rappelle que pour Marc Nanard, « l’hypertexte est une vue, un éclairage particulier, plusieurs
éclairages différents pouvant être projetés sur un même ensemble d’informations sans l’affecter » (p.
262).
4 H²PTM’01
de relations entre les mots. Jean Clément est à ma connaissance l’un des premiers à
avoir attiré l’attention sur ce point :
Par ailleurs, parce que tout texte comporte beaucoup d’informations implicites, un
troisième type d’opération cognitive intervient concernant l’interprétation du
message, à savoir l’intervention de connaissances usuelles, de schémas, relatifs tout
aussi bien à l’organisation des textes qu’aux contenus, domaines et événements qui
y sont évoqués. Pour comprendre la phrase : « Jean devait organiser un cocktail et il
alla au supermarché », il faut activer deux scénarios, l’un « qui spécifie que, parmi
les autres conditions sociales de réalisation d’un cocktail, il comporte la distribution
de boissons, liqueurs et amuse-gueule », et l’autre qui prévoit que l’on vend dans les
supermarchés, « entre autres articles, des boissons, des liqueurs et des amuse-
gueule » (id.).
Pour autant, lire n’implique pas seulement la mise en œuvre d’opérations cognitives
mais aussi intellectuelles. Lorsque Umberto Eco se penche à la fin de son livre sur
une nouvelle d’Alphonse Allais, la mise en évidence de l’écart entre une lecture
Apprendre à lire grâce à l’hypertexte 5
naïve et une lecture critique du texte2 s’appuie sur l’analyse des stratégies
discursives et narratives utilisées. C’est ainsi qu’il est amené à s’intéresser aux
fonctionnements langagiers (épigraphes, formules de connivence, références à des
scénarios communs et intertextuels, figures, etc.) qui trahissent le projet de l’auteur,
ou tout du moins la complicité feinte du narrateur.
« Les mises ensemble qu’il faut effectuer pour produire du sens ne sont plus
seulement celles que réclament les textes informatifs. Certes, comme pour
ces derniers, il faut suivre l’organisation linéaire syntagmatique et être
capable d’organiser les signifiés en propositions sémantiques qui créent
l’effet de fiction à partir du travail de la vraisemblance. Mais il faut non
moins apprendre à lire dans le translinéaire, les trouvailles de la
ressemblance » [ORI 88a]
2
La nouvelle d’Alphonse Allais, Un drame bien parisien, repose sur le procédé du malentendu. Après
avoir laissé entendre une issue bien classique à son récit d’adultère, l’auteur parvient à plonger le lecteur
dans la plus profonde perplexité, celui-ci ne sachant plus à quelles inférences interprétatives se vouer…
6 H²PTM’01
D’ambition plus modeste, des expériences ponctuelles ont également été menées à
l’initiative d’enseignants de l’enseignement secondaire ou supérieur3. On peut citer
l’exemple de cette petite application réalisée par Claudine Dubois destinée à exercer
les élèves à la lecture méthodique [DUB 98] et dont le système d’aide éclaire
certains aspects du texte.
3
Voir [BES 93].
Apprendre à lire grâce à l’hypertexte 7
Pourtant, outre que ces dispositifs sont plutôt orientés vers l’écriture, l’hypertexte
lectoral n’est jamais mis au service d’une réflexion consciente sur la nature du
littéraire. La parenté du texte et de l’hypertexte est constatée, mais pas exploitée.
Pour que l’hypertexte devienne un réel instrument d’apprentissage, il faudrait non
seulement qu’il s’inscrire dans le cadre d’une didactique de la lecture mais aussi que
ce soit à l’élève de créer un hypertexte appliqué, c'est-à-dire de proposer sa lecture
d’un texte.
C’est la démarche que j’ai entreprise pendant l’année scolaire 1999/2000 avec des
élèves de CM2 de l’école annexe Charles Daviler de Montpellier, en collaboration
étroite avec leur instituteur, Claude Veau, également formateur à l’IUFM. Avec
toutefois un aménagement de taille. Les dispositifs qui ont été décrits jusqu’à
présent, outre que certains d’entre eux s’intéressent à la fois aux paradigmes
poétiques et linguistiques, étaient avant tout destinés à être mis en place dans
8 H²PTM’01
l’enseignement secondaire, leur intérêt consistant à offrir aux élèves les meilleurs
moyens possibles pour mettre en pratique les techniques d’analyse de texte ayant fait
au préalable l’objet d’un enseignement approfondi. Parfois même, la création de
liens « débouche évidemment sur le commentaire composé ou la dissertation […] Il
s’agit donc bien en fait d’une phase de préparation aux exercices canoniques du
lycée. Le commentaire composé n’est rien d’autre que l’écriture de cette lecture
méthodique » [ORI 98]. A l’école, les enfants ne possèdent que des savoirs limités
quant aux caractéristiques d’un texte littéraire, l’essentiel de leurs connaissances
résidant dans les règles de grammaire textuelle (reprises anaphoriques, temps des
verbes, progression thématique, etc.) et dans quelques notions relatives aux procédés
de narration. La configuration didactique n’étant pas la même, l’hypertexte ne
pouvait en conséquence avoir la même fonction ni les mêmes prérogatives.
Il s’agissait dès lors non plus d’appliquer un principe d’analyse mais, cette fois-ci
dans une démarche inductive, de faire découvrir aux élèves les propriétés du texte
littéraire et de la lecture grâce à l’hypertexte. L’objectif de cette expérience
consistait avant tout à tester la faisabilité de ce genre d’activité. La comparaison
avec d’autres expériences et pratiques a permis par ailleurs de fixer le cadre général
d’une didactique de l’hypertexte lectoral et d’en délimiter le champ.
Si nous nous sommes très rapidement tournés vers le genre policier, c’est
principalement en raison de la place privilégiée qu’occupe le suspense dans la
motivation des enfants pour la lecture. Il présente en outre l’avantage d’être une
métaphore de l’activité de lecture. Ce n’est certainement pas sans raison que les
deux analyses textuelles de Barthes prennent successivement pour objet deux récits
à énigme : Sarrasine de Balzac [BAR 70] et La vérité sur le cas de M. Valdemar
d’Edgar Poe [BAR 73].
Le choix du genre espionnage n’a en revanche rien de réfléchi. Il se trouve que les
nouvelles proposées en librairie et destinées à des enfants de 10-11 ans sont rares,
celles-ci s’adressant plutôt à une classe d’âge inférieure. En témoignent les sujets
des histoires proposées qui mettent rarement en scène de vrais délits mais tournent
plus volontiers autour de vols de chewing-gum ou de crayons. C’est en cherchant
dans la littérature adulte, après avoir écarté bon nombre de nouvelles noires
susceptibles de heurter la sensibilité des enfants, que nous avons choisi cette
nouvelle à la fois pour sa longueur (7 pages), l’originalité de son monde de référence
(voir ci-dessous) et son ton humoristique.
Apprendre à lire grâce à l’hypertexte 9
Pendant l’expérience, mon rôle s’est tenu à celui de conseiller, de consultant auprès
de l’enseignant. Je veillais à ce que les consignes de travail, les explications, et
d’une manière générale la conduite du cours restent toujours au plus près des
objectifs didactiques fixés. J’ai en de rares occasions pris la parole et mené des
activités, et cela à chaque fois qu’un point théorique posait problème, comme la
notion de fonction par exemple.
3.3. Démarche
Cette étape a permis une première approche de la poéticité des récits en sensibilisant
les enfants au retour réglé, dans le syntagme, d’éléments issus de paradigmes
narratifs. La nouvelle de Boileau-Narcejac appartenant au genre policier, ce principe
poétique est mis au service du suspense. Dans la quête du héros, les énoncés d’état
qui suivent des énoncés de faire ne correspondent pas toujours à une conjonction à
l’objet. Ils peuvent équivaloir à une nouvelle disjonction (le héros est sur le point
d’arraisonner le voleur, mais ce dernier se révèle meilleur coureur…) ou encore à un
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état non encore stabilisé, indécis. Deux quêtes, par ailleurs, l’une pragmatique
(récupérer un objet volé), l’autre cognitive (résoudre une énigme), coexistent au sein
du récit, la résolution de celle-ci retardant l’aboutissement de celle-là. En détournant
une formule de Barthes, on pourrait dire en somme que « de même que la rime
(notamment) structure le poème selon l’attente et le désir du retour, de même les
codes herméneutiques [et proaïrétiques] structurent l’énigme [et la diégèse] selon
l’attente et le désir de sa résolution [de leur achèvement] » [BAR 70].
Les microstructures ont exigé moins de travail de la part des enfants, sans doute
parce qu’elles sont plus aisément repérables. L’analyse s’est appuyée sur le
sentiment de comique que l’ensemble de la classe éprouvait à la lecture de la
nouvelle. Les élèves ont eu pour tâche de surligner tous les passages qui selon eux
avaient un effet humoristique. C’est ainsi qu’ils ont très rapidement reconnu le rôle
du lexique et de certaines situations. Il a cependant été nécessaire d’affiner leur
classement et d’attirer leur attention sur certains fonctionnements langagiers comme
l’hyperbole, qui se réalise essentiellement dans la comparaison, et l’autonymie sur le
mode du « comme ils disent ». Une deuxième phase de lecture a donc été nécessaire
pour faire ressortir la quasi totalité des effets humoristiques du texte.
L’essentiel au cours de cette phase du projet a résidé dans la manipulation par les
enfants de la nouvelle. La réalisation informatique proprement dite en effet, bien
qu’elle s’inscrive pleinement dans la droite ligne de la pédagogie du projet (le
cédérom est destiné à être distribué), n’a que peu de valeur dans le cadre didactique
qui est le nôtre. C’est le travail d’édition qui compte. C’est au travers des différentes
opérations qu’ils ont été amenés à effectuer tout au long du travail, c’est au cours de
la lente transformation du texte en hypertexte, de la transmutation de l’imprimé en
électronique, du passage de la surface au volume, qu’a pu émerger chez les élèves la
prise de conscience du caractère fondamentalement réticulaire du texte littéraire.
4
Logiciel utilisé : Polygraphe 5, développé par Jean-Marie Ball. Une version « light » est disponible
gratuitement à l’adresse : http://home.nordnet.fr/~jmball/accueil.html.
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C’est donc avant tout sur l’appareillage de lecture artificielle que doit être portée
l’attention dans la présentation de l’application qui suit.
Sept types de liens ont été créés qui correspondent à autant de points de vue
différents sur Le Gorille aux Floralies. Ils sont matérialisés sous la forme de boutons
situés à gauche de l’écran. Cliquer dessus permet d’afficher en marron les mots et
groupes de mots qui participent de ces différents points de vue, projetant ainsi un
éclairage à chaque fois différent sur le texte. Pour rester au plus près du ton de la
nouvelle, les noms des boutons ne renvoient pas aux passages du texte
correspondants de façon explicite, mais par allusion, sur le même mode
humoristique, dérisoire, qui imprègne les dialogues des personnages.
Lorsque des passages du texte sont également soulignés, c’est qu’ils font l’objet de
commentaires, d’explications ou de façon plus générale d’annotations. Il suffit alors
de cliquer sur le mot ou la phrase soulignée pour qu’apparaisse à droite du texte un
encart contenant tantôt du texte, tantôt de l’image. Il peut aussi s’agir d’un document
sonore. Dans ce cas, rien ne s’affiche à l’écran.
Ils renvoient à l’ensemble des connaissances extérieures au texte que le lecteur est
censé maîtriser pour comprendre la nouvelle. On a vu que, d’une manière générale,
le monde de l’espionnage décrit dans la nouvelle de Boileau-Narcejac est moins
policé, moins raffiné que celui dépeint traditionnellement dans les romans
appartenant au même genre. Il y a donc tout un travail d’ajustement a opérer par le
lecteur. D’autant plus qu’un grand nombre d’inférences interprétatives sont à faire
concernant le contexte historique (la guerre froide) et celui de l’espionnage. Ce sont
tous ces lieux d’indétermination qui ont été reliés puis expliqués.
A noter que le lien n’apparaît pas en caractères de couleur. L’utilisateur doit donc,
pour afficher le commentaire, déplacer sa souris, au hasard ou non, dans le corps du
texte jusqu’à l’apparition du cadre jaune. Nous avons eu recours à cette petite astuce
pour deux raisons : tout d’abord pour respecter le caractère obscur de l’énigme,
ensuite pour introduire dans le cédérom une dimension ludique.
Il aurait bien sûr été possible de procéder de la même manière avec les codes
proaïrétiques (structure narrative), mais cela aurait à mon avis inutilement surchargé
le cédérom. Nous avons malgré tout décidé de signaler l’enchaînement des
séquences par des cadres de différentes couleurs : A et B en jaune, E en blanc, B, C,
D (quête pragmatique) en orange et F, G, H (quête cognitive) en bleu.
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Dès lors qu’une réplique, qu’un dialogue ou qu’un monologue est construit sur le
modèle d’un parler étranger au locuteur. Geo Paquet dit le Gorille intègre en effet
dans son idiolecte, fait d’un mélange d’argot, de langue familière et populaire, des
discours appartenant à d’autres sphères professionnelles, et ce avec une certaine
distance humoristique. Ainsi cette scène où, planqué dans le placard d’une chambre
d’hôpital, tandis que le cadavre qu’il surveille « floflope », il exprime toute la
dérision de sa situation sur le mode du slogan publicitaire : « Charmantes vacances !
Vue imprenable, odeurs sylvestres. Un petit coin bien peinard ». Dans l’exemple ci-
dessous, on voit comment le contexte d’origine supposé du passage a été recréé.
C’est ainsi que nous avons procédé à chaque fois, de telle sorte que les emprunts
soient signalés comme tels.
On retrouve dans le lexique l’ensemble des termes et des expressions que les enfants
ont tenu à faire ressortir du texte parce qu’ils leur semblaient porteurs d’un certain
Apprendre à lire grâce à l’hypertexte 15
humour ainsi que les divers mots qui servent à désigner l’espion russe (anaphores).
Les comparaisons ont elles fait l’objet d’exercices d’écriture. Une séance a en effet
été consacrée à chaque forme de comparaison présente dans le texte. Les plus
réussies figurent dans l’hypertexte sous chaque commentaire.
Afin de laisser une certaine marge de liberté aux enfants, nous avons accepté qu’ils
parsèment le texte de photos. La seule condition était qu’elles reprennent des
descriptions (propositions relatives, adverbes, adjectifs, séquences). Cela leur a tout
de même permis de prendre conscience que les descriptions sont loin d’être toutes
assimilables à des images, qu’elles peuvent aussi, par exemple, apporter des
informations sur les comportements des personnages, sur leurs relations, etc.
Il est possible de les classer à l’aide de la typologie des actes annotatifs élémentaires
(AAEs) élaborée par une équipe de chercheurs en informatique en vue de la mise au
point d’un système d’annotation électronique (le complexe MAPS). Huit classes
d’AAEs sont distinguées :
5
Rappelons que l’auteur imité par Boileau-Narcejac s’appelle Dominique Ponchardier, ancien agent des
services secrets et dont on imagine sans peine que son langage était proche de celui de son héros.
16 H²PTM’01
Bien entendu, les enfants n’ont pas eu à utiliser ce vocabulaire. Cela aurait
certainement interféré avec les catégories littéraires et nécessité un travail
supplémentaire de typage des commentaires. Ce qui importait avant tout était, à
travers la volonté de lier la lecture à l’écriture, de diversifier les types d’annotations,
que celles-ci participent d’une intention artistique, ludique, comme dans le cas des
comparaisons, ou qu’elles s’inscrivent dans le cadre d’actes annotatifs plus
classiques, le plus souvent explicatifs.
4. Conclusion et perspectives
construire, comme nous l’avons fait, un réseau de renvois internes et associer des
passages à d’autres données ?
« Lire un texte, c’est retrouver les gestes textiles qui lui ont donné son nom
[…]. C’est aussi [rapporter] le texte à d’autres textes, à d’autres discours, à
des images, à des affects, à toute l’immense réserve fluctuante de désirs et
de signes qui nous constitue » [LEV…].
Du fait de l’existence de cette étroite relation, pourquoi en effet ne pas s’inspirer des
phénomènes à l’œuvre lors de la lecture pour enseigner/apprendre à lire
l’hypertexte ? Transformer un texte en hypertexte amène les élèves à changer leur
appréhension du texte littéraire, en passant d’une représentation linéaire du récit à
une représentation réticulaire, premier pas d’une évolution du plaisir de lire vers le
plaisir cognitif.
Quant à savoir si les enfants ont développé, au cours de ce travail, des compétences
relatives à la lecture de textes littéraires, il m’est difficile, sinon impossible, de
répondre précisément à cette question. Même chose en ce qui concerne leur aptitude
à naviguer dans un hypertexte. Ce qui comptait avant tout était de prouver la
faisabilité de l’hypertextualisation d’un texte en classe et de délimiter les enjeux
propres à ce genre d’activité. Mettre en place un dispositif évaluatif aurait nécessité
de définir préalablement, et ce de façon précise, un référentiel de compétences, de
telle sorte qu’il soit possible de comparer les données issues d’un test diagnostic
établi en début d’année avec celles recueillies à la fin de l’expérience. Or, l’état
d’avancée de mes recherches au moment de l’expérience ne m’aurait pas permis de
fixer de manière suffisamment claire la liste des objectifs pédagogiques à atteindre.
Le rôle par exemple que pouvait jouer l’hypertexte dans la levée des lieux
d’indétermination du texte ne s’est révélé une préoccupation qu’en cours de projet,
une fois confronté aux difficultés de compréhension des élèves. L’analyse de la
nouvelle, d’autre part, n’avait pas encore son caractère définitif et aucune typologie
de liens hypertextuels n’était disponible. Vérifier la portée cognitive de ce type de
projet aurait nécessité de mettre en place, après avoir analysé en détail notre
procédure et en avoir déduit les forces et les faiblesses, une seconde expérience
intégrant les principes d’une évaluation.
Qu’il soit possible de typer les liens est déjà un net progrès, car il faut dans le cas
contraire - il en fut ainsi pour Le Gorille aux Floralies - attribuer une couleur à
chaque hypermot, tâche relativement fastidieuse. Mais il reste le problème des
points de vue. Créer des liens de différentes couleurs est une chose, faire en sorte
qu’ils ne se superposent pas en est une autre. L’idée en effet n’est pas d’associer à
Apprendre à lire grâce à l’hypertexte 19
une page-écran plusieurs points de vue6 mais un seul. A l’heure actuelle, aucun
logiciel, à ma connaissance tout du moins, ne propose cette fonctionnalité. La
solution consiste alors à dupliquer le texte autant de fois qu’il existe de points de
vue. C’est ainsi que le cédérom du Gorille, qui à priori se présente comme une
succession de 33 pages-écran, en comprend en réalité environ 198 (soit 33 pages
multipliées par le nombre d’entrées : comparaisons, contexte, discours, descriptions,
lexique et discours indirect libre7).
Peut-être même ne faudrait-il pas s’en contenter. Si la mise au point d’un tel logiciel
devait avoir lieu, pourquoi alors ne pas en profiter pour intégrer certaines
fonctionnalités lexicométriques ? Cela complèterait avantageusement un dispositif
de lecture déjà performant8. Pour Alain Vuillemin en effet, une utilisation réellement
créative de l’informatique consiste à lier fonctions hypertextuelles, recherche et
gestion d’annotations [VUI 99]. Des dispositifs de ce type sont mis à la disposition
des chercheurs à la Bibliothèque nationale de France. Véritables stations de travail
sur PC, ces postes de lecture assistée par ordinateur (PLAO) sont équipés de toute
une panoplie d'outils pour charger et héberger les textes sélectionnés, pour naviguer
en mode image dans des textes qu'il est loisible de repérer, surligner, souligner,
annoter, comparer grâce au multifenêtrage, et dont il est possible d'extraire des sous-
corpus.
Pourquoi ne pas adapter ces pratiques à l’école ? Il n’est bien sûr pas question
qu’elles se substituent à celles en vigueur, ni non plus d’ailleurs qu’un dispositif
électronique vienne remplacer les supports traditionnels de cours (quoique certains y
aient déjà pensé9), mais de mettre à la disposition des élèves un environnement
6
Quoique cela puisse correspondre à un mode de consultation possible. Dans LYRE, un point de vue
« Global » permet de croiser les différents points de vue en les visualisant sur le texte initial. « Toutes les
expressions expliquées suivant un point de vue quelconque sont mises en surbrillance. En cliquant sur un
mot […], on peut choisir l’explication liée à un point de vue particulier » [BRU 96 : 263].
7
Descriptions et énigme, bien qu’étant deux points de vue différents, sont visibles à partir d’un seul et
même bouton.
8
Certaines techniques lexicométriques (conclusions d’ordre stylistique ou thématique qui peuvent par
exemple être tirées à partir de listes de formes hors ou en contexte) peuvent facilement être au mises au
service de la recherche de paradigmes poétiques.
9
Le ministère de l'Éducation nationale a signé une convention avec Havas Éducation pour mener, à partir
de la Toussaint 2000, une expérience dans cinq classes pilotes de troisième où chaque élève dispose d’un
cartable électronique. Contenant pour l’heure des programmes d'histoire, de géographie et de sciences de
la vie et de la terre, il pourra intégrer plus tard d'autres matières, ainsi que du son, des images et de la
vidéo. Il serait question qu’il remplace à terme les manuels scolaires, si tout du moins ils font preuve de la
même résistance que les livres !
20 H²PTM’01
d’apprentissage ouvert, riche et stimulant qui fasse évoluer leur rapport au texte
littéraire et à la lecture. C’est dans ce cadre plus large que devrait en définitive
s’insérer l’hypertexte lectoral si son usage devait se généraliser.
Un tel dispositif d’aide à la lecture, qui prendrait place à côté de logiciels d’aide à
l’écriture qui existent déjà en grand nombre, comme L’auteur en herbe, Gamme
d’écriture, L’atelier d’écriture (CDE4, reconnu d’intérêt pédagogique par le MEN),
ou encore GramR Junior dans le domaine de l’aide à la relecture/révision, serait le
premier du genre. Si l’on écarte en effet les produits qui visent plus simplement à
« développer le goût de la lecture » (Le Petit Prince de Jériko) et ceux dont le
contenu tient essentiellement en des activités de soutien et de remédiation centrées
sur la compréhension de l'écrit, concevoir un logiciel simple d’utilisation qui
permette de manipuler des textes (interrogation, annotations, insertions de liens) et,
qui plus est, offre la possibilité d’approcher la nature intime de la lecture et la
spécificité littéraire témoigne d’une toute autre ambition. On quitte là le domaine de
l’EIAO et des environnements interactifs (type LYRE ou Gamme d’écriture) pour
celui de l’expérimentation et de l’exploration des connaissances.
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