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COMTE LEON TOLSTOÏ

LA GUERRE ET LA PAIX

ROMAN HISTORIQUE

TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR

UNE RUSSE

TOME TROISIÈME

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cle
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, .79

PRIX : 3 FRANCS .
768795:3

LA GUERRE ET LA PAIX

EX LIBRIS

WITHOUD
WEEKHOUD
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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C¹

Anna Karénine , roman traduit du russe. 2 vol. in- 16 ,


brochés , 6 fr.
Les Cosaques . - Souvenirs de Sébastopol . 1 vol.
in- 16 , br. 3 fr.

Souvenirs. 1 vol . in-16 , br. 3 fr.

Coulommiers. - '' p. Paul BRODARD.


COMTE LÉON TOLSTOÏ

LA GUERRE ET LA PAIX

ROMAN HISTORIQUE

TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR

UNE RUSSE

TOME TROISIÈME

BORODINO
LES FRANÇAIS A MOSCOU
ÉPILOGUE
1812 ― 1820

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1891
Droits de propriété réservés .
LA GUERRE ET LA PAIX

TROISIÈME PARTIE

BORODINO - LES FRANÇAIS A MOSCOU


ÉPILOGUE

1812 1820

CHAPITRE PREMIER

Le 5 septembre eut lieu le combat de Shevardino ; le 6 , pas


un coup de fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la
sanglante bataille de Borodino ! Pourquoi et comment ces ba-
tailles furent- elles livrées ? On se le demande avec stupeur, car
elles ne pouvaient offrir d'avantages sérieux ni aux Russes ni
aux Français . Pour les premiers, c'était évidemment un pas en
avant vers la perte de Moscou , catastrophe qu'ils redoutaient
par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers la
perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la
même appréhension . Cependant , quoiqu'il fût facile de prévoir
ces conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'ac-
cepta . Si des raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les
combinaisons stratégiques des deux commandants en chef, ni
l'un ni l'autre n'aurait dû dans ce cas s'y décider, car évidem-
ment Napoléon , en courant le risque de perdre le quart de ses
soldats à deux mille verstes de la frontière, marchait à sa
ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même chance, perdait
fatalement Moscou.
III. 1


2 LA GUERRE ET LA PAIX

Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient,


relativement aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6,
et après la bataille, de 1 à 2 , soit de 100 à 120 000 avant, et
de 50 à 100 000 après ; et cependant l'expérimenté ct intelli-
gent Koutouzow accepta le combat, qui coûta à Napoléon , re-
connu pour un génie militaire, le quart de son armée ! A ceux
qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou , comme il
avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne , on pourrait
opposer bien des preuves du contraire . Les historiens contem-
porains eux-mêmes racontent qu'il cherchait depuis Smolensk
l'occasion de s'arrêter, car si d'un côté il se rendait parfaite-
ment compte du danger de l'extension de sa ligne d'opération ,
de l'autre il prévoyait que l'occupation de Moscou ne serait pas
pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger par l'état
où on lui abandonnait les villes , et par l'absence de toute
réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négocia-
tions de paix . Ainsi donc, tous deux , l'un en offrant la ba-
taille, l'autre en l'acceptant, agirent d'une façon absurde et
sans dessein arrêté . Mais les historiens , en raisonnant après
coup sur le fait accompli , en tirèrent des conclusions spé-
cieuses en faveur du génie et de la prévoyance des deux capi-
taines , qui , de tous les instruments employés par Dieu dans les
événements de ce monde, en furent certainement les motcurs
les plus aveugles .
Quant à savoir comment furent livrées les batailles de
Schevardino et de Borodino , l'explication des mêmes histo-
riens est complètement fausse, bien qu'ils affectent d'y mettre
la plus grande précision . Voici en effet comment, d'après
eux, cette double bataille aurait cu licu : « L'armée russe , en
se repliant après le combat de Smolensk, aurait cherché la
meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino ;
les Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route
de Moscou à Smolensk, à angle droit entre Borodino et
Outitza, et, pour surveiller les mouvements de l'ennemi , ils
auraient élevé en avant un retranchement sur le mamelon de
Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se serait
emparé de cette position ; le 7, il serait tombé sur l'armée
russe, qui occupait la plaine de Borodino . » C'est ainsi que
parle l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin ,
on peut, si l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce
récit. Il n'est pas vrai de dire que les Russes aient cherché
LA GUERRE ET LA PAIX
une meilleure position : tout au contraire , dans leur retraite,
ils en ont laissé de côté plusieurs qui étaient supérieures à
celle de Borodino ; mais Koutouzow refusait d'en accepter une
qu'il n'eût pas choisie lui -même ; mais le patriotique désir
d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez
d'énergie ; mais . Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonc-
tion. Il y a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long
d'énumérer. Le fait est que les autres positions étaient préfé-
rables, et que celle de Borodino n'était pas plus forte que toute
autre, prise au hasard, sur la carte de l'empire de Russic . Non
seulement les Russes n'avaient pas fortifié la gauche de Boro-
dino , c'est-à-dire l'endroit où la bataille a été précisément
livrée, mais , le matin même du 6, personne ne songeait en-
core la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme
preuves à l'appui , nous dirons ceci :
4° La fortification en question n'y existait pas le 6 ; com-
mencée seulement à cette date, elle était encore inachevée le
lendemain.
2º L'emplacement même de la redoute de Schevardino , en
avant de la position où fut livrée la bataille, n'avait aucun
sens. Pourquoi en effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres
points ? et pourquoi avait- on, dans la nuit du 5 , compromis
les forces disponibles et perdu 6 000 hommes , lorsqu'une
patrouille de cosaques eût été suffisante pour surveiller les
mouvements de l'ennemi ?
3º Ne savons-nous pas enfin que le 6 , la veille de la ba-
taille , Barclay de Tolly et Bagration considéraient la redoute de
Schevardino, non pas comme un ouvrage avancé, mais comme
le flanc gauche de la position, et Koutouzow lui-même, dans
son premier rapport, rédigé sous l'impression de la bataille,
ne donne-t-il pas également à cette redoute la même position !
N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiće
ni choisie à l'avance ? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports
détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en
chef, qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'incon-
cevable assertion que la redoute de Schevardino servait
d'avant- poste, tandis qu'elle n'était, par le fait, qu'un point
extrême du flanc gauche, et l'on ne manqua pas d'insister sur
ce que la bataille avait été acceptée par nous dans une position
fortifiée et préalablement déterminée , tandis qu'au contraire la
bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un endroit découvert
et presque dépourvu de fortifications.
4 LA GUERRE ET LA PAIX
En réalité, voici comment l'affaire s'était passée : l'armée
russe s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'
route à angle aigu , de façon à avoir son flanc gauche à Sche-
vardino, le flanc droit au village de Novoïé , et le centre à
Borodino, au confluent des deux rivières Kolotcha et Voïna.
Quiconque étudierait le terrain de Borodino, en. oubliant dans
quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait clairement
que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir
d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou
par la grand'route de Smolensk . D'après les historiens, Napo-
léon, en se dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la posi-
tion occupée par les Russes entre Outitza et Borodino , ni leur
avant-poste. C'est en poursuivant leur arrièrc-garde qu'il se
heurta, à l'improviste, contre le flanc gauche, où se trouvait la
redoute de Schevardino, et fit traverser à ses troupes la rivière
Kolotcha, à la grande surprise des Russes. Aussi , avant même
que l'engagement fût commencé, ils furent forcés de faire
quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait défendre , et de se
replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni fortifiée .
Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à
gauche du grand chemin , avait transporté la bataille de droite
à gauche du côté des Russes dans la plaine entre Outitza,
Séménovski et Borodino , et c'est dans cette plaine que fut livrée
la bataille du 7. Voici du reste un plan sommaire de la ba-
taille, telle qu'on l'a décrite, et telle qu'elle a été réellement
livrée.
Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir,
et s'il avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de
donner l'ordre d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire
que cette redoute n'était pas le flanc gauche de cette position ,
et tout se serait passé comme on s'y attendait. Dans ce cas,
nous aurions évidemment opposé une résistance encore plus
opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche ; le centre et
l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués , et c'est le 24
qu'aurait eu lieu la grande bataille , à l'endroit même qui avait
été fortifié et choisi . Mais , l'attaque de notre flanc gauche ayant
eu lieu le soir , comme conséquence de la retraite de notre ar-
rière-garde, et les généraux russes ne pouvant et ne voulant
pas s'engager à une heure aussi avancée , la première et la
principale partie de la bataille de Borodino se trouva par cela
même perdue le 5 , et eut pour résultat inévitable la défaite
du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se couvrir le 7
LA GUERRE ET LA PAIX 5
que de faibles retranchements non terminés . Leurs généraux
aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez
compte de la perte du flanc gauche, qui entraînait nécessaire-
ment un changement dans le champ de bataille , et en laissant
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feurs lignes continuer à s'étendre entre le village de Novoľé et


Outitza, ce qui les obligea à ne faire avancer leurs troupes de
droite à gauche que lorsque la bataille était déjà engagée ! De
cette façon, les forces françaises furent dirigées tout le temps
contre l'aile gauche des Russes , deux fois plus faible qu'elles.
0 LA GUERRE ET LA PAIX

Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des Français


sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident complète-
ment en dehors de la marche générale des opérations . La ba-
taille de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a
décrite, afin de cacher les fautes de nos généraux, et cette
description imaginaire n'a fait qu'amoindrir la gloire de
l'armée et de la nation russes . Cette bataille ne fut livrée ni
sur un terrain choisi à l'avance et convenablement fortifié ,
ni avec un léger désavantage de forces du côté des Russes,
mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la
suite de la perte de la redoute , et contre des forces françaises
doubles des leurs , et cela dans des conditions où il était non
seulement impossible de se battre dix heures de suite pour en
arriver à un résultat incertain , mais où il était même à prévoir
que l'armée ne pourrait tenir trois heures sans subir une
déroute complète.

II

Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la


rue abrupte qui mène aux faubourgs de la ville , il laissa sa
voiture en face de l'église , située à droite sur la hauteur , et
dans laquelle on officiait en ce moment . Un régiment de cava-
lcrie, précédé de ses chanteurs, le suivait de près ; en sens
opposé montait une longue file de charrettes emmenant les
blessés de la veille ; les paysans qui les conduisaient s'empor-
tant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets , cou-
raient d'un côté à l'autre de la route ; les télègues, qui conte-
naient chacune trois ou quatre blessés , étaient violemment
secouées sur les pierres jetées çà et là qui représentaient le
pavé. Les blessés , les membres entourés de chiffons , pâles ,
les lèvres serrées , les sourcils froncés, se cramponnaient aux
barreaux en se heurtant les uns contre les autres ; presque tous
fixèrent leurs regards , avec une curiosité naïve, sur le grand
chapeau blanc et l'habit vert de Pierre .
Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir
qu'un côté du chemin ; le régiment, qui descendait en s'éten-
dant sur toute sa largeur; accula la voiture jusqu'au bord du
versant ; Pierre lui- même fut obligé de se ranger et de s'ar-
LA GUERRE ET LA PAIX 7
rêter. La montagne formait à cet endroit, au-dessus d'un coude
de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y faisait froid
et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du
mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés
s'arrêta à deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures
de tille, accourut essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa
sous les roues de derrière et arrangea le harnais de son
cheval ; un vieux soldat, le bras en écharpe, qui suivait à
pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
vers Pierre :
Dis donc, pays , va-t-on nous laisser tous crever ici, ou
nous traînera-t-on jusqu'à Moscou? »
Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la ques-
tion ; ses regards se portaient tantôt sur le régiment de
cavalerie arrêté par le convoi, tantôt sur la charrette qui
stationnait à côté de lui ; il y avait dans cette charrette trois
soldats , dont l'un était blessé au visage : sa tête, enveloppée de
linges, laissait voir une joue dont le volume atteignait la gros-
seur d'une tête d'enfant ; les yeux tournés vers l'église, il faisait
de grands signes de croix. L'autre, un conscrit blond et pâle,
semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure amai-
grie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure
du troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du
régiment de cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en
fredonnant leurs joyeuses chansons, auxquelles répondait le
bruyant carillon des cloches. Les chauds rayons du soleil, en
éclairant le plateau de la montagne, égayaient le paysage,
mais à côté de la télègue des blessés et du cheval essoufflé ,
à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
renfoncement ! Le soldat à la joue enflée regardait de travers
les chanteurs .
« Oh ! oh ! les élégants ! murmura-t-il d'un ton de reproche.
J'ai vu autre chose que des soldats aujourd'hui ... j'ai vu
des paysans qu'on poussait en avant, dit celui qui était ap-
puyé à la charrette, en s'adressant à Pierre avec un triste
sourire : .... On n'y regarde plus de si près à présent....
c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler.... Il
faut en finir ! »
Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le
sens, et y répondit par un signe affirmatif.
La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se
remettre en voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux
8 LA GUERRE ET LA PAIX
côtés, en cherchant à qui parler, mais il ne rencontrait que
des figures inconnues ; des militaires de toute arme regar-
daient avec étonnement son chapeau blanc et son habit vert.
Après avoir fait quatre verstes , il aperçut enfin un visage de
connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller : c'était un des mé-
decins en chef de l'armée, accompagné d'un aide ; sa britchka
venait à la rencontre de Pierre ; il le reconnut aussitôt, et fit
un signe au cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour
lui dire de s'arrêter.
<< Monsieur le comte ? Comment vous trouvez-vous ici,
Excellence?
- Mais le désir de voir, voilà tout !
Oui, oui ! ... Oh ! il y aura certainement de quoi satisfaire
votre curiosité! »
Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur ,
et lui parler de son intention de prendre part à la bataille ; le
docteur lui conseilla de s'adresser directement à Son Altesse
le commandant en chef.
« Autrement vous resterez ignoré et perdu , Dieu sait dans
quel coin.... Son Altesse vous connaît et vous recevra affec-
tueusement. Suivez mon conseil, vous vous en trouverez
bien. »
Le docteur avait l'air fatigué et pressé.
« Vous croyez ? demanda Pierre ; indiquez -moi donc notre
position.
Notre position ? Oh ! ce n'est pas ma partie ; quand vous
aurez dépassé Tatarinovo , vous verrez on y remue des
masses de terre ; montez sur la colline, et d'un seul coup d'œil
yous embrasserez toute la plaine.
Vraiment ! mais alors si vous... »
Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka .
« Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure,
mais, continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais
plus où donner de la tête : je cours chez le chef de corps , car
savez-vous où nous en sommes ? Demain on livre bataille ; or
sur cent mille hommes on doit compter vingt mille blessés ,
n'est-ce pas ? Eh bien , nous n'avons ni brancards , ni hamacs,
ni officiers de santé, ni médecins , même pour six mille ; nous
avons bien dix mille télègues , mais vous comprenez qu'il nous
faut autre chose, et l'on nous répond « faites comme vous
pourrez !.... D
En ce moment , Pierre pensa que sur ces cent mille hommes
LA GUERRE ET LA PAIX

bien portants , jeunes et vieux , dont quelques-uns examinaient


curieusement son chapeau , vingt mille étaient fatalement des-
tinés aux souffrances et à la mort, et son esprit en fut dou-
loureusement frappé : « Ils mourront peut- être demain ,
comment alors peuvent-ils penser à autre chose ? » se disait- il ,
et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son
imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk , les
télègues avec les blessés , le bruit des cloches , les rayons bril-
lants du soleil et les chansons des soldats !
« Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en
allant au feu ? Il les salue en passant, et pas un de ses
hommes ne fait un retour sur lui-même et ne pense à ce qui
l'attend demain ?... C'est étrange ! » se dit Pierre en conti-
nuant sa route vers Tatarinovo . A gauche s'élevait une maison
seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles ,
et stationnaient une foule de voitures , de fourgons et de domes-
tiques militaires. C'était la demeure du commandant en chef ;
absent en ce moment, il n'y avait laissé personne, et assistait
au Te Deum avec tout son état-major. Pierre continua sur
Gorky; arrivé sur la hauteur et traversant la rue étroite du
village, il aperçut, pour la première fois , des miliciens en che-
mise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui , ruisselants
de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de
hautes herbes. Les uns creusaient la terre , les autres la
brouettaient sur des planches posées à terre, et quelques - uns
restaient les bras croisés. Deux officiers les dirigeaient du haut
de la colline . Ces paysans, qui s'amusaient évidemment de la
nouveauté de leurs occupations militaires , rappelèrent à Pierre
ces paroles du soldat : « Que c'était avec le peuple entier qu'on
voulait repousser l'ennemi ! » Ces travailleurs barbus , chaussés
de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
cous bronzés , leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine,
1 laissant voir leurs clavicules hâlées , firent sur Pierre une im-
pression plus forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jus-
que-là, et lui firent comprendre la solennité et l'importance de
ce qui se passait en ce moment.
10 LA GUERRE ET LA PAIX

III

Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé . Il


était onze heures du matin : le soleil éclairait presque
d'aplomb, à travers l'air pur et serein , l'immense panorama
du terrain accidenté qui se déroulait en amphithéâtre sous ses
yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la grand'route de
Smolensk, qui traversait un village avec son église blanche,
couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon : c'était
Borodino ! Un peu plus loin , la route franchissait un pont, et
continuait à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou
six verstes de distance ; au delà de ce village, occupé en ce
moment par Napoléon , elle disparaissait dans un bois épais
qui se dessinait à l'horizon : au milieu de ce massif de bou-
leaux et de sapins brillaient au soleil une croix dorée et le
clocher du couvent de Kolotski . Dans ce lointain bleuâtre, à
gauche et à droite de la forêt et du chemin , on distinguait la
fumée des feux de bivouacs et les masses confuses de nos
troupes et des troupes ennemies . A droite, le long des rivières
Kolotcha et Moskva , le pays accidenté offrait à l'œil une suc-
cession de collines et de replis de terrain, au fond desquels on
apercevait au loin les villages de Besoukhow et de Zakharino ,
à gauche d'immenses champs de blé, et les restes fumants
du village de Séménovski.
Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur
sa droite était tellement vague, que rien des deux côtés ne
répondait à son attente : point de champ de bataille comme
il se l'imaginait, mais de vrais champs, des clairières , des
troupes, des bois, la fumée des bivouacs, des villages , des
collines , des ruisseaux , de sorte que malgré tous ses efforts il
ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites riants, où était
exactement notre position , ni même à discerner nos troupes
de celles de l'ennemi : « Il faut que je m'en informe, » se
dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curio-
sité sa colossale personne, aux allures si peu militaires :
<< Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire
quel est ce village qui est là devant nous ?
C'est Bourdino, n'est-ce pas ? demanda l'officier en
s'adressant à son tour à un camarade.
LA GUERRE ET LA PAIX 11

Borodino, » répondit l'autre en le reprenant .


L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer , se rap-
procha de Pierre.
Et où sont les nôtres ?
-- Mais là plus loin, et les Français aussi ; les voyez-vous
là-bas ?
- - Où , où donc ? demanda Pierre.
Mais on les voit à l'œil nu..., et l'officier lui indiqua de
la main la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant
que son visage prenait cette expression sérieuse que Pierre
avait déjà remarquéc chez plusieurs autres.
Ah ! ce sont les Français ?... mais là - bas ? ajouta- t- il en
indiquant la gauche de la colline.
Eh bien , ce sont les nôtres.
Les nôtres ? mais alors là-bas ?... »
Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée,
sur laquelle se dessinait un grand arbre, à côté d'un village
enfoncé dans un repli de terrain , où s'agitaient des taches
noires et d'épais nuages de fumée .
« C'est encore lui ! » répondit l'officier (c'était précisé-
ment la redoute de Schevardino) . Nous y étions hier , mais
< i » y est aujourd'hui .
Mais alors où donc est notre position?
- Notre position ? dit l'officier avec un sourire de complai-
sance . Je puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai
construit tous les retranchements... suivez-moi bien : notre cen-
tre est à Borodino , ici même, il indiqua le village avec l'église
blanche ; — là , le passage de la Kolotcha... Voyez-vous un pont
dans cette petite prairie avec ses meules de foin éparpillées ?...
Eh bien , c'est notre centre . Notre flanc droit ? le voici , - conti-
nua- t-il en indiquant par un geste le vallon à droite ; -- là est la
Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes redoutes .
Quant à notre flanc gauche, ... ici l'officier s'embarrassa .... c'est
assez malaisé de vous l'expliquer : notre flanc gauche était hier
à Schevardino , où vous apercevez ce grand chêne, et maintenant
nous avons reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village
brûlé et ici , ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.
Seulement, Dicu sait si on livrera bataille sur ce point. Quant
à « lui » , il a , il est vrai , amené ses troupes jusqu'ici , mais
c'est une ruse : il tournera sûrement la Moskva sur la droite...
Quoi qu'il arrive, il en manquera beaucoup demain à l'appel ! »
Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en
12 LA GUERRE ET LA PAIX

silence la fin de la péroraison de son chef, et, mécontent de


ces dernières paroles, il l'interrompit vivement :
« Il faut aller chercher des gabions, dit-il gravement.
L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si
l'on pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain ,
on ne devait pas du moins en parler :
« Eh bien ! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il
vivement... A propos, qui êtes-vous, vous ? Etes-vous un doc-
teur?
Moi, non, je suis venu par curiosité.... >
Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les mili-
ciens.
« La voilà ! on l'apporte, on l'apporte ! ... la voilà , ils vien-
nent ! » s'écrièrent plusieurs voix.
Officiers , soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route .
Une procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hau-
teur.
« C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice , notre
sainte mère Iverskaïa !
- Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk, » reprit
un autre.
Les miliciens , les habitants du village, les terrassiers de la
batterie, jetant là leurs bêches , coururent à la rencontre de la
procession. En avant du cortège, sur la route poudreuse, l'in-
fanterie marchait tête nue et tenant ses fusils la crosse en
l'air : derrière elle on entendait les chants religieux . Puis ve-
naient le clergé dans ses habits sacerdotaux , représenté par un
vieux prêtre, les diacres , des sacristains et des chantres . Sol-
dats et officiers portaient une grande image , à visage noirci,
enchâssée dans l'argent : c'était la sainte image qu'on avait
emportée de Smolensk, et qui , depuis lors, suivait l'armée. A
gauche, à droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et
s'inclinait jusqu'à terre la foule des militaires. La procession
atteignit enfin le plateau de la colline. Les porteurs de l'image
se relayèrent les sacristains agitèrent leurs encensoirs , et le
Te Deum commença . Les rayons du soleil dardaient d'aplomb ,
une fraîche et légère brise se jouait dans les cheveux de
toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui ornaient
l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd
murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et
les diacres, se tenaient en avant des autres les officiers supé-
rieurs. Un général chauve, la croix de Saint-Georges au cou , im-
LA GUERRE ET LA PAIX 13
mobile et raide, touchait presque le prêtre : c'était évidem-
ment un Allemand , car il ne faisait pas le signe de la croix , et
semblait attendre patiemment la fin des prières , qu'il trou-
vait indispensables pour ranimer l'élan patriotique du peuple ;
un autre général , à la tournure martiale, se signait sans
relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quel-
ques figures de connaissance, mais il n'y prenait pas garde :
toute son attention était attirée par l'expression recueillie
répandue sur les traits des soldats et des miliciens, qui
contemplaient l'image avec une fiévreuse exaltation . Lorsque
les chantres , fatigués , entonnèrent paresseusement, car c'était
au moins le vingtième Te Deum qu'ils chantaient, l'invocation
à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en chœur :
« Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine,
délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi, »
toutes les figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre
avait déjà remarqué à la descente de Mojaïsk et chez la plu-
part de ceux qu'il avait rencontrés . Les fronts s'inclinaient
plus souvent, les cheveux se rejetaient en arrière, les soupirs
et les coups dans la poitrine se multipliaient. Tout à coup la
foule eut un mouvement de recul et retomba sur Pierre . Un
personnage, très important sans doute, à en juger par l'em-
pressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer,
s'approcha de l'image : c'était Koutouzow, qui revenait vers
Tatarinovo , après être allé examiner le terrain . Pierre le re-
connut aussitôt. Vêtu d'une longue capote, le dos voûté, son
œil blanc sans regard ressortant sur sa figure aux joues plei-
nes , il entra, en se balançant, dans le cercle, s'arrêta derrière
le prêtre, fit machinalement un signe de croix , abaissa la main
jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa tête grise. II
était suivi de Bennigsen et de son état- major . Malgré la pré-
sence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention
des généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier
sans se laisser distraire . Les prières achevées , Koutouzow
s'avança, s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et
fit ensuite, à cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles
efforts pour se relever ; ces efforts imprimèrent à sa tête des
mouvements saccadés. Quand il eut enfin réussi , il avança les
lèvres comme font les enfants , et baisa l'image. Les généraux
l'imitèrent, puis les officiers , et, après eux, les soldats et les
miliciens, se poussant et se bousculant les uns les autres.
14 LA GUERRE ET LA PAIX

IV

Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de


Jui.
<< Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là? » de-
manda une voix.
Pierre se retourna . C'était Boris Droubetzkoï, qui s'appro-
chait de lui en souriant, et en époussetant la poussière qu'il
avait attrapée aux genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue,
celle du militaire en campagne, était néanmoins élégante ; il
portait comme Koutouzow une longue capote, et comme lui un
fouet en bandoulière . Pendant ce temps, le général en chef,
qui avait atteint le village, s'était assis, dans l'ombre projetée
par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un co-
saque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis . Une
suite nombreuse et brillante l'entoura ; la procession poursuivit
son chemin, accompagnée par la foule, tandis que Pierre , cau-
sant avec Boris , s'arrêtait à une trentaine de pas de Kou-
touzow.
<< Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir
de prendre part à la bataille, je vous ferai les honneurs du
camp, et le mieux, à mon avis , serait de rester auprès du gé-
néral Bennigsen , dont je suis officier d'ordonnance et que je
préviendrai . Si vous voulez avoir une idée de la position ,
venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et, quand nous
en reviendrons , faites-moi le plaisir d'accepter mon hospita-
lité pour la nuit nous pourrons même organiser une petite
partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Sergueïévitch ? il
campe là, - ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de
Gorky.
Mais j'aurais désiré voir le flanc droit. On le dit très
fort, et ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la
position ?
Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche
qui est le plus important.
Pourriez -vous me dire où se trouve le régiment du
prince Bolkonsky?
Nous passerons devant , je vous conduirai au prince.
Qu'alliez-vous dire du flanc gauche ? demanda Pierre.
LA GUERRE ET LA PAIX 15

Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix


d'un air de confidence, le flanc gauche est dans une détestable
position ; le comte Bennigsen avait un tout autre plan : il
tenait à fortifier ce mamelon là -bas , mais Son Altesse ne l'a
pas voulu, car.... »
Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de
Koutouzow, Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté .
« Païssi Serguéïévitch , dit Boris d'un air dégagé , je tâche
d'expliquer au comte notre position , et j'admire Son Altesse
d'avoir si bien deviné les intentions de l'ennemi .
G - Vous parliez du flanc gauche ? demanda Kaïssarow.
Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formi-
dable ! >
Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état- major tous les
gens inutiles, Boris avait su y conserver sa position en se fai-
sant attacher au comte Bennigsen . Celui-ci, comme tous ceux
sous les ordres desquels Boris avait servi , faisait de lui le
plus grand cas.
L'armée était partagée en deux partis très distincts : celui de
Koutouzow et celui de Bennigsen chef de l'état-major ; et Boris
savait, avec beaucoup d'habileté, tout en témoignant un res-
pect servile à Koutouzow, donner à entendre que ce vieillard
était incapable de diriger les opérations, et que, de fait, c'était
Bennigsen qui avait la haute main . On était maintenant à la
veille de l'instant décisif qui devait accabler Koutouzow et
faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen , ou bien ,
si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de
faire comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen .
Dans tous les cas, de nombreuses et importantes récompenses
seraient distribuées après la journée du lendemain , et donne-
raient de l'avancement à une fournée d'inconnus . Cette prévi-
sion causait à Boris une agitation fébrile.
Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa con-
naissance, arrivés à la suite de Kaïssarow ; il avait peine à
répondre à toutes les questions qu'on lui adressait sur Moscou ,
et à suivre les récits de toute sorte qu'on lui faisait. Les phy-
sionomies avaient une expression d'inquiétude et de surexci-
tation , mais il crut remarquer que cette surexcitation était
causée par des questions d'intérêt purement personnel, et il
se rappelait involontairement cette autre expression , profonde
et recueillie , qui l'avait si vivement frappé sur d'autres visages :
ces gens-là, en s'associant de cœur à l'intérêt général, compre-
16 LA GUERRE ET LA PAIX
naient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
chacun ! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit
appeler par son aide de camp ; Pierre se dirigea aussitôt vers
lui, mais au même moment un milicien , le devançant, s'ap-
procha également du commandant en chef : c'était Dologhow.
« Et celui-là, comment est-il ici ? demanda Pierre.
Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on ; il a été
dégradé, il faut bien qu'il revienne sur l'eau .... Il a présenté
différents projets , et il s'est glissé jusqu'aux avant- postes
ennemis .... Il n'y a pas à dire, il est courageux. » Pierre se
découvrit avec respect devant Koutouzow, que Dologhow avait
accaparé.
« J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais
Votre Altesse, elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui
était connuc?
--- Oui , c'est vrai , dit Koutouzow....
Mais aussi que , si je réussissais , je rendrais service à ma
patrie, pour laquelle je suis prêt à donner ma vie ! Si Votre
Altesse a besoin d'un homme qui ne ménage pas sa peau,
je la prie de penser à moi , je pourrais peut-être lui être utile.
Oui, oui, » répondit Koutouzow, dont l'œil se reporta en
souriant sur Pierre.
En ce moment Boris , avec son habileté de courtisan , s'avança
pour se placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de conti-
nuer une conversation commencée.
« Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises
blanches pour se préparer à la mort ! ... N'est- ce pas de l'hé-
roïsme ? >
Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'in-
tcntion d'être entendu ; il avait devinė juste, car Koutouzow,
s'adressant à lui , lui demanda ce qu'il disait de la milice. Il
répéta sa réflexion :
« Oui, c'est un peuple incomparable ! dit Koutouzow , et,
fermant les yeux , il hocha la tête : Incomparable ! mur-
mura-t-il une seconde fois : S Vous voulez donc sentir la
poudre, dit-il à Pierre, une odeur agréable, je ne dis pas ! ...
J'ai l'honneur de compter parmi les adorateurs de madame
votre femme ; comment va-t- elle ?... Mon bivouac est à vos
ordres ! »
Comme il arrive souvent aux vieilles gens , Koutouzow dé-
tourna la tête d'un air distrait ; il semblait avoir oublié tout ce
qu'il avait à dire, et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se
LA GUERRE ET LA PAIX 17

souvenant d'un ordre à donner, il fit signe du doigt à André


Kaïssarow, le frère de son aide de camp .
« Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghé-
rakow !... Dis-les un peu »
Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en me-
sure, en les écoutant.
Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui
tendit la main .
Je suis charmé de vous rencontrer ici , comte, dit-il tout
haut, sans paraître embarrassé le moins du monde par la pré-
sence d'étrangers.
A la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et
décision, à la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous
attend, je suis heureux de trouver l'occasion de vous dire que
je regrette les malentendus qui se sont élevés entre nous, et
je désire que vous n'ayez plus de haine contre moi ... Accor-
dez-moi, je vous prie, votre pardon . >>
Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui rè-
pondre. Celui-ci , les larmes aux yeux , l'entoura de ses bras et
l'embrassa. Sur ces entrefaites , le comte Bennigsen , auquel
Boris avait glissé quelques mots, proposa à Pierre de le suivre
le long de la ligne des troupes .
« Cela vous intéressera , ajouta-t- il.
- Bien certainement, » répondit Pierre.
Une demi- heure plus tard , Koutouzow partit pour Tatari-
novo, tandis que Bennigsen , accompagné de sa suite et de
Pierre, allait faire son inspection.

Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'offi-


cier avait indiqué à Pierre comme étant le centre de notre
position, et dont le foin , fauché des deux côtés de la rivière,
embaumait les abords . Après le pont, ils traversèrent le village
de Borodino ; de là , prenant sur la gauche, ils dépassèrent une
masse énorme de soldats et de fourgons d'artillerie , et se
trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les miliciens
exécutaient des travaux de terrassement : c'était la redoute qui
devait recevoir plus tard le nom de Raïevsky » ou « la bat-
III. - 2
18 LA GUERRE ET LA PAIX

terie du mamelon » . Pierre n'y fit que peu d'attention : il ne


pouvait se douter que cet endroit deviendrait le point le plus
mémorable du champ de bataille de Borodino. Ils franchirent
ensuite le ravin qui les séparait de Séménovsky : les soldats
emportaient les dernières poutres des isbas et des granges.
Puis, montant et descendant tour à tour, ils traversèrent un
champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle , et suivi-
rent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des
sillons d'un champ labouré , pour atteindre les ouvrages
avancés auxquels on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et
jeta les yeux sur la redoute de Schevardino , qui hier encore
était à nous , et sur laquelle on voyait se dessiner quelques
cavaliers , que les officiers prétendaient être Napoléon ou
Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux , à deviner
lequel pouvait être Napoléon . Quelques instants plus tard, ce
groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain .
Bennigsen , s'adressant à un des généraux présents , lui
expliqua à haute voix quelle était la position de nos troupes .
Pierre faisait son possible pour se rendre compte des combi-
naisons qui motivaient cette bataille, mais il sentit, à son
grand chagrin , que son intelligence n'allait pas jusque-là et
qu'il n'y comprenait rien . Bennigsen remarquant son atten-
tion , lui dit tout à coup :
« Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?
Au contraire, » reprit Pierre.
Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent
sur la route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en
formant des courbes , un bois de bouleaux serrés mais peu
élevés. Au milieu de la forêt, un lièvre, au pelage brun et aux
pattes blanches, sauta tout à coup sur le chemin et se mit à
courir longtemps devant eux, en excitant une hilarité générale ,
iusqu'au moment où, effrayé par le bruit des chevaux et des
voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus loin ,
ils débouchèrent dans une clairière : là se trouvaient des sol-
dats du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le
flanc gauche . Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennig-
sen parler avec chaleur , et supposa qu'il venait de prendre
une disposition des plus importantes. En avant des troupes de
Toutchkow, il y avait une éminence , qui n'était pas occupée
par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette faute ,
en disant qu'il était absurde de laisser ainsi , sans le garnir, un
point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes
LA GUERRE ET LA PAIX
19
dans le bas . Quelques généraux partagèrent son avis . L'un
d'eux, entre autres, soutint, avec une énergie toute militaire ,
qu'on les exposait par là à une mort certaine . Bennigsen or-
donna en son nom de faire placer des forces sur la hauteur .
Cette disposition , qu'on venait de prendre au flanc gauche fit
encore mieux sentir à Pierre son incapacité à comprendre les
questions stratégiques ; en écoutant Bennigsen et les généraux
qui discutaient la question , il leur donnait raison, et s'étonnait
d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise.
Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là,
non, comme il le croyait, pour défendre la position , mais pour
y rester cachées et tomber à l'improviste sur l'ennemi à un
moment donné, changea ces dispositions , sans en prévenir le
commandant en chef.

VI

Le prince André, pendant cette même soirée, était couché


dans un hangar délabré du village de Kniaskovo , à l'extrême
limite du campement de son régiment. Appuyé sur son coude ,
il fixait machinalement les yeux, à travers une fente des plan-
ches disjointes , sur la ligne de jeunes bouleaux ébranchés
plantés le long de la clôture , et sur le champ aux gerbes
d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des
feux où cuisait le souper des soldats . Quelque triste , pesante
et inutile que lui parût sa vie, il se sentait , comme sept ans
auparavant, à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité . Il avait
donné des ordres pour le lendemain, et il ne lui restait plus
rien à faire ; aussi se sentait -il agité par les pressentiments les
plus nets, et par conséquent les plus sinistres . Il prévoyait
que cette bataille serait la plus effroyable entre toutes celles
auxquelles il avait assisté jusqu'à ce jour, et la possibilité de
mourir se présenta à lui pour la première fois dans toute sa
cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie présente, et
de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur les
autres . Tout son passé se déroula devant lui comme dans une
lanterne magique, en une longue suite de tableaux qui au-
raient été éclairés jusque-là par un faux jour, et qui en ce
moment lui apparaissaient inondés de la vraie lumière . « Oui,
20 LA GUERRE ET LA PAIX

les voilà , ces décevants mirages, ces mirages trompeurs qui


m'exaltaient se disait- il en les examinant à la clarté froide
et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà , ccs grossières
illusions qui me paraissaient si belles et si mystérieuses... Et
la gloire, et le bien public, et l'amour pour la femme et la
patric elle-même ! Comme tout alors me paraissait grandiose et
profond !... Mais en réalité tout est pâle, mesquin , misérable,
comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau , qui, je le sens ,
s'éveille en moi ! » Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois
grandes douleurs de sa vie son amour pour une femme, la
mort de son père et l'invasion française ! L'amour ?... Cette
petite fille avec son auréole d'attraits ! ... « Comme je l'ai aiméc,
et quels rêves poétiques n'ai -je pas faits en songeant à un
bonheur que je partagerais avec elle ? Je croyais à un amour
idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant l'année de
mon absence , comme la colombe de la fable ! Mon père, lui
aussi , travaillait et bâtissait à Lissy- Gory, croyant que tout
était à lui , les paysans , la terre, et même l'air qu'il respirait.
Napoléon est venu , et, sans se douter même de son existence ,
il l'a balayé de sa route comme un fétu de paille, et Lissy-
Gory s'est effrondé , l'entraînant dans sa ruine, tandis que
Maric continue à dire que c'est une épreuve envoyée d'en
haut ! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est plus ! Pour qui est
donc l'épreuve ?... Et la patrie, et la perte de Moscou ! qui sait?
Demain peut-être je serai tué par un des nôtres , comme hier
au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son
fusil à mon oreille par inadvertance. Les Français viendront,
qui me prendront par les pieds et par la tête, et me jetteront
dans la fosse, pour que l'odeur de mon cadavre ne les écœure
pas ; puis la vie universelle continuera dans de nouvelles con-
ditions, tout aussi naturelles que les anciennes , et je ne serai
plus là pour en jouir ! » Il regarda la rangée de bouleaux dont
l'écorce blanche , se détachant sur leur teinte uniforme, brillait
au soleil : « Eh bien , qu'on me tue demain ! Que ce soit fini ,
et qu'il ne soit plus question de moi ! » Il se représenta vive-
ment la vie sans lui ; ces bouleaux pleins d'ombre et de
lumière, ces nuages moutonnant, les feux des bivouacs, tout
prit soudain un aspect effrayant et menaçant. Un frisson le
saisit, il se leva vivement et sortit du hangar pour marcher. II
entendit des voix.
« Qui est-là? » dit-il.
Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de com-
LA GUERRE ET LA PAIX 21

pagnie de Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du


manque d'officiers, s'approcha timidement, suivi de l'aide de
camp et du caissier du régiment. Le prince André écouta leur
rapport, leur donna ses instructions , et allait les congédier
lorsqu'il entendit une voix connue.
« Que diable ! » disait cette voix.
Le prince André se retourna , et aperçut Pierre , qui s'était
heurté à une auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible
à se retrouver avec les personnes qui lui rappelaient son
passé ; aussi la vue de Pierre, qui avait été si intimement
mêlé au douloureux dénoûment de son dernier séjour à Moscou ,
en augmenta la violence.
« Ah ! vous voilà ! dit-il, par quel hasard ? Je ne vous atten-
dais certes pas ! >>
En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un
air plus que sec, c'était comme de l'inimitié ; Pierre le remar-
qua aussitôt, et l'empressement qu'il mettait à s'approcher du
prince André se changea en embarras.
« Je suis venu .... vous savez …….. enfin .... je suis venu parce
que c'est fort intéressant, répondit-il en répétant pour la cen-
tième fois de la journée la même phrase : Je tenais à
assister à une bataille !
- Ah ! vraiment ! ... Et vos frères les francs-maçons , qu'en
diront-ils ? ajouta le prince André d'un air railleur... Que fait-
on à Moscou ? Que font les miens ? Y sont- ils enfin arrivés ?
ajouta-t-il plus sérieusement.
- Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit ; je suis allé
aussitôt les voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis
pour votre terre. ›

VII

Les officiers firent un mouvement pour se retirer , mais le


prince André, ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son
ami, les retint en leur offrant un verre de thé. Ils examinaient
curieusement la massive personne de Pierre, et écoutaient,
sans broncher, ses récits sur Moscou et sur les positions de
nos troupes , qu'il venait de visiter. Le prince André gardait le
silence, et l'expression désagréable de sa physionomie portait
22 LA GUERRE ET LA PAIX
Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon Timo-
khine ; celui-là l'écoutait avec bonhomie.
« Tu as donc compris la disposition de nos troupes ? de-
manda le prince André, en l'interrompant tout à coup .
- Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre
ces choses -là ... J'en ai saisi le plan général .
- Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit
en français le prince André.
- Ah ! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses
lunettes . Mais alors que pensez-vous de la nomination de
Koutouzow ?
Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.
Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly ?...
Dieu sait ce qu'on en dit à Moscou ..., et ici , qu'en dit- on ?
- Mais demandez-le à ces messieurs , » répondit le prince
André.
Pierre se tourna ver's Timokhine, de l'air souriant et inter-
rogateur que chacun prenait involontairement en s'adressant
au brave commandant.
« La lumière s'est faite, Excellence , lorsque Son Altesse a
pris le commandement, répondit-il timidement en jetant des
regards furtifs à son chef.
Comment cela ? demanda Pierre.
Par exemple, le bois et le fourrage ? Lorsque notre
retraite a commencé après Svendziani , nous n'osions prendre
nulle part ni foin ni fagots , et pourtant nous nous en allions ...
Cela lui restait donc , à « lui » , n'est-ce pas , Excellence? ajouta-
t-il en s'adressant à « Son » prince.... Et gare à nous si
nous le faisions ! Deux officiers de notre régiment ont passé en
jugement pour des histoires de ce genre ; mais lorsque Son
Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu
clair comme le jour!
Mais alors pourquoi l'avait- on défendu ? »
Fimokhine, confus, ne savait comment répondre à cette
question , que Pierre renouvela en la posant au prince André :
« Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi ,
répondit André toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure
extrêmement sage, car on ne saurait tolérer la maraude , et à
Smolensk il a jugé aussi sainement que les Français pouvaient
nous tourner, que leurs forces étaient supérieures en nombre
aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu comprendre , s'écria-t- il avec
un éclat de voix involontaire , c'est que nous défendions lå
LA GUERRE ET LA PAIX 23

pour la première fois le sol russe, et que les troupes s'y bat-
taient avec un élan que je ne leur avais jamais vu ! Bien que
nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce
succès eût décuplé nos forces , il n'en a pas moins ordonné la
retraite, et alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont
trouvées inutiles !... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait.
tout pour le mieux, il avait tout prévu mais c'est justement
pour cela qu'il ne vaut rien ! Il ne vaut rien parce qu'il pense
trop, et qu'il est trop minutieux, comme le sont tous les Alle-
mands. Comment te dirai-je ?... Admettons que ton père ait au-
près de lui un domestique allemand, un excellent serviteur qui ,
dans son état normal de santé, lui rend plus de services que
tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade ,
tu le renverras, et, de tes mains maladroites , tu soigneras ton
pere, et tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger,
quelque habile qu'il soit. C'est la même histoire avec Barclay ;
tant que la Russie se portait bien , un étranger pouvait la
servir, mais, à l'heure du danger, il lui faut un homme de son
sang ! Chez vous , au club, n'avait-on pas inventé qu'il avait
trahi ? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies ? On
tombera dans l'excès opposé , on aura honte de cette odieuse
imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros , ce qui
sera tout aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant....
et rien de plus !
Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.
Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince
André.
Mais enfin , dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne
laisse rien au hasard , c'est celui qui devine les projets de son
adversaire....
C'est impossible ! s'écria le prince André, comme si
cette question était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre
le regarda étonné.
Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble- t- elle pas ,
dit-on, à une partie d'échecs ?
- Avec cette petite différence, reprit le prince André , qu'aux
échecs rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à
l'aise.... Et puis , le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que
le pion , et deux pions plus forts qu'un , tandis qu'à la guerre
un bataillon est parfois plus fort qu'une division , et parfois
plus faible qu'une compagnie? Le rapport des forces de deux
armées reste toujours inconnu . Crois- moi : si le résultat dé-
24 LA GUERRE ET LA PAIX
pendait toujours des ordres donnés par les états-majors, j'y
serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les au-
tres ; mais , au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir
avec ces messieurs, de commander un régiment, et je suis
persuadé que la journée de demain dépendra plutôt de nous
que d'eux ! Le succès ne saurait être et n'a jamais été la consé-
quence, ni de la position , ni des armes, ni du nombre !
- De quoi donc alors ? fit Pierre.
- Du sentiment qui est en moi , qui est en lui , - — et il montra
Timokhine, -- qui est dans chaque soldat. »
Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation
contrastait singulièrement à cette heure avec sa réserve et son
calme habituels. On sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'ex-
primer les pensées qui lui venaient en foule.
« La bataille est toujours gagnée par celui qui est ferme-
ment décidé à la gagner . Pourquoi avons - nous perdu celle
d'Austerlitz ? Nos pertes égalaient celles des Français , mais
nous avons cru trop tôt à notre défaite , et nous y avons cru
parce que nous ne tenions pas à nous battre là- bas , et que
nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous avons
perdu la partie ; eh bien , fuyons, et nous avons fui ! Si nous ne
nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé , et demain
nous ne le dirons pas ! Tu m'assures que notre flanc gauche est
faible, et que le flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car
cela n'a aucune importance ; pense donc à ce qui nous attend
demain ! Des milliers de hasards imprévus, qui peuvent tout
terminer en une seconde !... Parce que les nôtres ou les leurs
auront fui ! Parce qu'on aura tué celui-ci ou celui- là ! ... Quant
à ce qui se fait aujourd'hui , c'est un jeu , et ceux avec lesquels
tu as visité la position n'aident en rien à la marche des opéra-
tions ; ils l'entravent au contraire , car ils n'ont absolument en
vue que leurs intérêts personnels !
--- Comment, dans le moment actuel ? demanda Pierre.
Le moment actuel , reprit le prince André , n'est pour
eux que le moment où il sera plus facile de supplanter un rival
et de recevoir une croix ou un nouveau cordon . Pour moi , je
n'y vois qu'une chose : cent mille Russes et cent mille Fran-
cais se rencontreront demain pour se battre celui qui se
battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur ; je
te dirai mieux quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme
de nos chefs , nous gagnerons la bataille demain !
- Voilà qui est la vérité, Excellence , la vraie vérité, mur-
LA GUERRE ET LA PAIX 25

mura Timokhine , il n'y a pas à se ménager ! ... Croiriez -vous


que les soldats de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie... ? »
Ce n'est pas un jour pour cela, » disent-ils.
Il se fit un silence.
Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec cux
pour donner à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce
moment, on entendit à peu de distance le bruit de quelques
chevaux qui arrivaient par le chemin . Le prince André, se
tournant de ce côté, reconnut aussitôt Woltzogen et Klauzevitz,
accompagnés d'un cosaque ; ils passèrent si près d'eux , que
Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en
allemand :
« Il faut que la guerre s'étende, c'est la scule manière de
faire !
- Oh oui ! répondit l'autre , du moment que le but prin-
cipal est d'affaiblir l'ennemi , que l'on perde plus ou moins
d'hommes , cela ne signifie rien !
Certainement, reprit la première voix.
- Ah oui ! que la guerre s'étende ! dit le prince André
avec colère : c'est ainsi que mon père, ma sœur et mon fils ont
été chassés par elle ! Peu lui importe, à lui !... C'est bien cc
que je te disais tout à l'heure : ce ne sont pas messieurs les
Allemands qui gagneront la bataille, je te le jure ; ils ne feront
que brouiller les cartes autant que possible, parce que dans la
tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements , dont
le meilleur ne vaut pas une coquille d'œuf, et que dans son
cœur il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera néces-
saire demain . Ils lui ont livré toute l'Europe, à « lui » , et ils
sont venus nous donner des leçons ! ….. Excellents professeurs ,
ma foi !
- Ainsi donc , vous croyez que nous gagnerons la bataille?
- Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une
chose seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu
l'empêcher : c'est de faire quartier. Pourquoi des prisonniers ?
C'est de la chevalerie ! Les Français ont détruit ma maison , ils
vont détruire Moscou ce sont mes ennemis, ce sont des cri-
minels ! Timokhine et toute l'armée pensent de même ; ils
ne peuvent être nos amis , quoi qu'ils en aient dit, là-bas , à
Tilsit !
- Oui, oui, s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis
tout à fait de votre avis ! »
La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk
26 LA GUERRE ET LA PAIX
venait en effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit
le sens et l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait
se livrer tout ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression
grave et recueillie répandue sur les visages des soldats , cette
chaleur patriotique latente , comme on dit en terme de
physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui furent expli-
quées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance même
avec lesquels on se préparait à mourir.
« Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait do
caractère et deviendrait, crois-moi , moins cruelle... Mais nous
n'avons fait que jouer à la guerre, voilà le tort : nous faisons
les généreux, et cette générosité, cette sensiblerie sont celles
d'une femmelette, qui se trouve mal à la vue d'un veau qu'on
égorge la vue du sang révolte sa bonté naturelle, mais que
ce veau soit mis à une bonne sauce , et elle en mangera tout
comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
chevalerie, de parlementaires , d'humanité envers les blessés..
nous nous dupons mutuellement ! On dévaste les foyers , on
fait de faux assignats, on tue mon père, mes enfants et l'on
vient après ça nous parler des lois de la guerre, de la généro-
sité envers l'ennemi ? Pas de quartier aux blessés !... Les
tuer sans merci et aller soi - même à la mort ! Celui qui est
arrivé comme moi à cette conviction , en passant par d'atroces
souffrances... »
Le prince André, apres avoir cru un moment qu'il lui serait
indifférent de voir prendre Moscou , comme on avait pris Smo-
lensk , s'arrêta tout à coup . Un spasme lui serra le gosier, il
fit quelques pas en silence : ses yeux avaient un éclat fiévreux,
et ses lèvres tremblaient lorsqu'il reprit la parole :
« S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la
ferait que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la
mort ; alors on ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivano-
vitch a offensé Michel Ivanovitch ! Alors tous les Hessois et tous
les Westphaliens que Napoléon traîne après lui ne seraient
pas venus en Russie, et nous ne serions pas allés en Autriche
et en Prusse sans savoir pourquoi . Il faut accepter l'effroyable
nécessité de la guerre , sérieusement, avec austérité.... Assez
de mensonges comme cela ! Il faut la faire comme on doit la
faire, ce n'est pas un jeu . Autrement elle n'est qu'un délasse-
ment à l'usage des oisifs et des frivoles . La classe des mili-
taires est la plus honorable, et cependant à quelles extrémités
n'en viennent-ils pas pour assurer leur triomphe ? Quel est, en
LA GUERRE ET LA PAIX 27

effet, le but de la guerre ? l'assassinat ! Ses moyens ? l'espion-


nage, la trahison ! Quel en est le mobile? le pillage et le vol
pour l'approvisionnement des hommes ! ... C'est-à-dire le men-
songe et la duplicité sous toutes les formes et sous le nom de
ruses de guerre ... Quelle est la règle à laquelle se soumettent
les militaires ? A l'absence de toute liberté, c'est-à- dire à la
discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la dé-
pravation, l'ivrognerie , et cependant ils sont universellement
respectés . Tous les souverains , excepté l'empereur de la Chine,
portent l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes
reçoit la plus haute récompense ! ... Qu'il s'en rencontre,
comme demain par exemple, des milliers qui s'estropient et se
massacrent.... Que verrons-nous après ? Des Te Deum d'actions
de grâces pour le grand nombre de tués, dont d'ailleurs on
exagère toujours le chiffre ; puis on fera sonner bien haut la
victoire, car plus il y a de morts , plus elle est éclatante ..... Et
ces prières , comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde
ce spectacle ? Ah ! mon ami , la vie m'est devenue à charge
dans ces derniers temps : je vois trop au fond des choses, et il
ne sied pas à l'homme de goûter à l'arbre de la science du
bien et du mal .... Enfin , ce ne sera plus pour longtemps ! .....
Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et moi aussi... Il
est temps ... retourne à Gorky !
- Oh non ! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux
effarés, mais pleins de sympathie.
- Va , va ! Il faut dormir avant de se battre, dit le prince
André en s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.
Adieu , s'écria-t- il, nous reverrons-nous ? Dieu seul le sait ! »
Et, se détournant, il le poussa dehors .
Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de
sa figure. Etait-elle tendre ou sévère ? Il resta quelques se-
condes indécis : retournerait- il auprès de lui , ou se remettrait-
il en route?
« Non, il n'a pas besoin de moi , et je sais que c'est notre
dernière entrevue , » se dit-il en soupirant profondément et en
se dirigeant vers Gorky.
Le prince André s'étendit sur un tapis , mais il ne put s'en-
dormir. Au milieu de toutes les images qui se confondaient
dans son esprit, sa pensée s'arrêta longuement sur une d'elles
avec une douce émotion : il revoyait une soirée à Pétersbourg,
pendant laquelle Natacha lui racontait avec entrain comment,
l'été précédent, elle s'était égarée, à la recherche des champi-
28 LA GUERRE ET LA PAIX
gnons, dans une immense forêt. Elle lui décrivait, à bâtons
rompus, la solitude de la forêt, ses sensations , ses conversa-
tions avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait
à chaque instant pour lui dire : « Non , ce n'est pas ça….. je ne
puis pas m'exprimer.... vous ne me comprenez pas , j'en suis
sûre !... » Et malgré les protestations réitérées du prince André
elle se désolait de ne pouvoir rendre l'impression exaltée ct
poétique qu'elle avait ressentie ce jour-là ………. « Ce vieillard
était adorable.... et la forêt était si sombre et il avait de si bons
yeux !... Non , non , je ne puis pas , je ne sais pas raconter , >
ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince André sourit
à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant : « Jo
la comprenais alors , pensait-il ; je comprenais sa franchise,
l'ingénuité de son âme : oui , c'était son âme que j'aimais cn
elle, que j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour
qui me donnait tant de bonheur ! » Et subitement il tressaillit,
en se rappelant le dénouement : « Il n'avait guère besoin de
tout cela, « lui » ! Il n'a rien vu, rien compris, elle n'était pour
<< lui » qu'une fraîche et jolie fille qu'il n'a pas daigné lier à son
sort, tandis que moi .... Et cependant « il vit encore, et il
s'amuse !... » A ce souvenir, il lui sembla qu'on le touchait
avec un fer rouge : il se redressa brusquement, se leva et se
remit à marcher.

VIII

Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet


du palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset,
et le colonel Fabvier arrivèrent, l'un de Paris , l'autre de Ma-
drid, et trouvèrent Napoléon à son bivouac de Valouïew. Mon-
sieur de Beausset , revêtu de son uniforme de cour, se fit
précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur , qu'il avait été
chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier comparti-
ment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant avec
les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à
l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait
sa toilette dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse
du valet de chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte
poitrine, avec le frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on
LA GUERRE ET LA PAIX 29

étrille. Un autre valet de chambre , le doigt sur le goulot d'un


flacon d'eau de Cologne, en aspergeait le corps bien nourri de
son maître, persuadé que lui seul savait combien il fallait de
gouttes et comment il fallait les répandre. Les cheveux courts
de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front, et sa figure,
quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.
« Allez ferme , allez toujours ! » disait-il au valet de chambre,
qui redoublait d'efforts.
L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport
sur l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers ,
attendait à la porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui
jeta un regard en dessous .
« Pas de prisonniers ? répéta-t-il : ils aiment donc mieux se
faire écharper ?... Tant pis pour l'armée russe ! ― et continuant
à faire le gros dos et à présenter ses épaules aux frictions de
son valet de chambre : C'est bien, faites entrer Monsieur de
Beausset, ainsi que Fabvier, dit- il à l'aide de camp.
Oui , Sire, » répondit ce dernier en s'empressant de
sortir.
Les deux valets de chambre habillèrent leur maître , en un
tour de main , de l'uniforme gros- bleu de la garde , et il se
dirigea vers le salon d'un pas ferme et précipité. Pendant ce
temps , Beausset avait rapidement déballé le cadeau de l'Impċ-
ratrice, ct l'avait placé sur deux chaises, en face de la porte
par laquelle l'Empereur devait entrer ; mais ce dernier avait
mis une telle hâte à sa toilette , qu'il n'avait pas eu le temps de
disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté.
Napoléon remarqua son embarras , et, feignant de ne pas s'en
apercevoir, fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta , les sour-
cils froncés et sans dire un mot, les éloges que le colonel fai-
sait de ses troupes qui se battaient à Salamanque , à l'autre
bout du monde, et qui n'avaient, selon lui , qu'une seule et
même pensée se montrer dignes de leur Empereur, et une
seule crainte celle de lui déplaire ! Cependant le résultat de la
bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se consolait en
interrompant Fabvier par des questions ironiques , qui prou-
vaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence .
« Il faut que je répare cela à Moscou , dit Napoléon ... A
tantôt, au revoir ! ... » Et, se retournant vers Beausset, qui avait
eu le temps de recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une dra-
perie, il l'appela.
Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls
30 LA GUERRE ET LA PAIX
savaient les faire les vieux serviteurs des Bourbons . et lui
remit un pli cacheté. Napoléon lui tira gaiement l'oreille
Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise..... Eh bien ,
que dit Paris ? ajouta-t- il en prenant subitement un air sć-
rieux .
- Sire , tout Paris regrette votre absence , répondit le
préfet.
Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite
flatterie dans ses moments lucides, il comprenait aussi que
c'était faux ; mais cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura
de nouveau l'oreille.
« Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de
chemin.
Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver
aux portes de Moscou. »
Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un
aide de camp , s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une
tabatière en or.
« Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise :
vous qui aimez les voyages , vous verrez Moscou dans trois
jours ; vous ne vous attendiez certes pas à visiter la capitale
asiatique ? »
Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la déli-
cate attention de son souverain, qui lui prêtait un goût dont
il ne soupçonnait pas lui-même l'existence.
« Ah ! qu'est-ce donc ? » dit Napoléon en remarquant que
l'attention de sa suite était concentrée sur la draperie.
Beausset , avec l'habileté d'un courtisan accompli , fit un
demi-tour et souleva adroitement le voile, en disant :
« C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Ma-
jesté. »
C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon
avec la fille de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard . Le
ravissant petit garçon , avec ses cheveux bouclés , et un regard
semblable à celui du Christ de la Madone Sixtine , était repré-
senté jouant au bilboquet : la boule figurait le globe terrestre ,
et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait un sceptre.
Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste avait
peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton , cette
allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à
Paris, aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon
en ce moment.
LA GUERRE ET LA PAIX 31

Le roi de Rome ! dit-il avec un geste gracieux ... admira-


ble !... » Et avec cette faculté tout italienne de changer instan-
tanément l'expression de son visage, il s'approcha du portrait
d'un air pensif et tendre.
Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun
de ses gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi , comme
contraste à cette grandeur qui lui permettait de faire repré-
senter son fils jouant au bilboquet avec le globe du monde,
crut-il avoir trouvé une heureuse inspiration en lui opposant
le simple sentiment de la tendresse paternelle . Ses yeux se
voilèrent, il fit un pas en avant , et sembla chercher une
chaise ; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en face du
portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la pointe
du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion .
Après quelques instants de muette contemplation , il se leva et
rappela Beausset et l'aide de camp ; il ordonna de placer le
tableau devant la tente , pour ne pas priver sa vieille garde du
bonheur de voir le roi de Rome, le fils et l'héritier de leur
Souverain adoré ! Ce qu'il avait prévu arriva pendant qu'il
déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel il avait fait l'hon-
neur de l'inviter, on entendit devant la tente une explosion de
cris enthousiastes , poussés par les officiers et les soldats de la
vieille garde.
« Vive l'Empereur ! Vive le roi de Rome ! »
Le déjeuner fini , Napoléon dicta devant Beausset son ordre
du jour à l'armée.
<< Courte et énergique, » dit-il après avoir lu cette procla-
mation qu'il avait dictée d'un jet.

« Soldats !
Voilà la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais la
victoire dépend de vous ; elle nous est nécessaire, elle nous
donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt
retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz , à
Friedland , à Vitebsk, à Smolensk , et que la postérité la plus
reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ;
que l'on dise de chacun de vous : « Il était à cette grande ba-
< taille !
« NAPOLÉON. >

Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les


voyages, à l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec
32 LA GUERRE ET LA PAIX
lui de sa tente, et se dirigea vers les chevaux qu'on venait de
seller.
« Votre Majesté est trop bonne , » dit de Beausset, quoiqu'il
eût fort envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval :
mais, du moment que Napoléon avait incliné la tête, force fut
à Beausset de le suivre.
A la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui
entouraient le tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça
les sourcils .
<< Enlevez-le , dit-il en indiquant le portrait : il est encore
trop jeune pour voir un champ de bataille ! >>
Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondé-
ment, et témoigna , par un geste plein de déférence, qu'il sa-
vait apprécier les paroles de l'Empereur

IX

L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, pas-


sant la matinée à cheval, inspectant le terrain , discutant les
différents plans qui lui étaient soumis par ses maréchaux , et
donnant ses ordres aux généraux . La ligne primitive des
troupes russes le long de la Kolotcha avait été rompue, et une
partie de cette ligne, notamment le flanc gauche, avait été re-
culée par suite de la prise de la redoute de Schevardino . Cette
partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la rivière, et
devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie . Il était évi-
dent, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était
là que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas , du moins
à ce qu'il semblait, de grandes combinaisons , ni ces soins mi-
nutieux de l'Empereur et de ses maréchaux , ni cette faculté
supérieure, appelée le génie , qu'on aime tant à prêter à Napo-
léon ; mais ceux qui l'entouraient ne furent pas de cet avis , et
les historiens qui décrivirent après coup ces événements
firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails
de la localité , il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt
d'un air approbateur, et , sans initier aucun des généraux aux
pensées profondes qui motivaient ses décisions, il se bornait à
leur en donner la conclusion sous forme d'ordres . Davout, le
LA GUERRE ET LA PAIX 33

prince d'Eckmühl , ayant émis l'opinion qu'il fallait tourner e


flanc gauche des Russes, il lui répondit, sans lui en expliquer
la raison, que c'était inutile. En revanche, il approuva le projet
du général Compans, qui consistait à attaquer les ouvrages
avancés et à faire passer les divisions par le bois, quoique
Ney, duc d'Elchingen , se permît de faire observer qu'un mou-
vement à travers la forêt pouvait être dangereux , et mettre le
désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait
face à la redoute de Schevardino , il réfléchit quelques secondes
en silence, et indiqua les places où devaient s'élever pour le
lendemain deux batteries, destinées à contre-battre les redoutes
des Russes, et aussi la position que devait occuper l'artillerie
de campagne. Après avoir donné ses instructions , il retourna
à son bivouac et dicta les dispositions pour l'ordre de bataille .
Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans
bornes chez les historiens français et une approbation una-
nime chez les étrangers , étaient conçues en ces termes :
<< Deux nouvelles batteries , élevées pendant la nuit dans la
plaine occupée par le prince d'Eckmühl , ouvriront, au petit
jour, le feu contre les deux batteries ennemies leur faisant face.
« Le chef de l'artillerie du 1er corps , général Pernetti , se
portera alors en avant avec 30 canons de la division Compans
et tous les obusiers des divisions Desaix et Friant ; il ouvrira
le feu, et lancera ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par :

Canons de l'artillerie de la garde.. 24 pièces.


Canons de la division Compans ... 30
Canons des divisions Desaix et Friant.. 8154
Total . 62 pièces.

« Le chef de l'artillerie du 3e corps, général Fouché, placera


Lous les obusiers des 3º et 8º corps , 16 pièces en tout, sur les
flancs de la batterie destinée à canonner la fortification gau-
che, ce qui réunira contre elle 40 bouches à feu.
« Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au
premier signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde,
contre l'une ou l'autre des fortifications .
Pendant la canonnade , le prince Poniat sky se dirigera
vers le village dans la forêt et tournera la peon ennemie .
« Le général Compans traversera la forêt pu s'emparer du
premier retranchement.
III. 3
34 LA GUERRE ET LA PAIX
Une fois la bataille engagée sur ce plan , d'autres ordres
seront donnés conformément aux mouvements de l'ennemi.
« La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que
se fera entendre celle de l'aile droite . Les tirailleurs de la divi-
sion Morand et de la division du vice-roi ouvriront un feu
violent, lorsque commencera l'attaque de l'aile droite.
« Le vice-roi s'emparera du village ¹ , et en franchira les
trois ponts , en avançant sur la même ligne que les divisions
Morand et Gérard , qui , menées par lui , se dirigeront vers la
redoute et rejoindront les autres troupes .
« Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant
que possible des troupes en réserve.
« Au camp impérial près de Mojaïsk , 6 septembre 1812. ▾
S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon , en se
dégageant de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son
génie, il est évident, au contraire , que ces dispositions man-
quent de clarté et de netteté. Ce document, en effet, contient
quatre dispositions, dont aucune ne pouvait être et ne fut
exécutée. Il est dit en premier que les batterics élevées sur
la place choisie par Napoléon , renforcées par les bouches à feu
de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient ouvrir
le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de l'en-
nemi . Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les
projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis ,
et que ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide,
jusqu'au moment où un général prit sur lui, contre l'ordre de
l'Empereur, de les faire avancer.
La seconde disposition , qui enjoignait à Poniatowsky de se
diriger sur le village par la forêt, pour aller tourner l'aile
gauche des Russes , ne put également aboutir, car Poniatowsky
rencontra, dans la forêt, Toutchkow, qui lui barra le passage
et l'empêcha de tourner la position indiquée. La troisième or-
donnait au général Compans de se porter sur la forêt et de
s'emparer du premier retranchement or la division Com-
pans ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant
de la forêt elle fut forcée , par une circonstance ignorée de
Napoléon , de s'aligner sous le feu de la mitraille. Enfin , aux
termes de la quatrième, le vice-rọi devait s'emparer du village
de Borodino, traverser la rivière sur ses trois ponts, sur la
même ligne que les divisions Morand et Friant (divisions dont

1. Borodino.
LA GUERRE ET LA PAIX 35

les mouvements ne sont indiqués nulle part) , lesquelles , sous


sa direction , devaient se diriger vers la redoute et se placer
sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il
devait se porter à gauche sur la redoute , en traversant Boro-
dino, tandis que les divisions Morand et Friant avançaient en
même temps en deçà de la ligne. Rien de tout cela n'était
exécutable. Le vice-roi , ayant traversé Borodino, fut battu sur
la Kolotcha , et les divisions Morand et Friant, qui subirent le
même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la cavalerie ne
s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces dispo-
sitions ne fut effectuée. Il était dit encore que des ordres
ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de
l'ennemi ». Il était donc présumable que Napoléon prendrait
les mesures nécessaires durant le cours de la bataille, mais il
n'en fit rien , car, comme on le sut plus tard, il se trouva à une
telle distance du centre des opérations, qu'il n'en eut pas
connaissance et qu'aucun des ordres donnés par lui pendant
ce temps ne put être exécuté.

Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été


battus à Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-
là d'un gros rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent
été marquées au sceau du génie pendant la bataille , la Russie
eût été perdue, et la face du monde changée ! Cette conclusion
est d'une logique incontestable pour les écrivains qui soutien-
nent que la Russie s'est transformée par la seule volonté de
Pierre le Grand ; que la république française s'est métamor-
phosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en
Russie, également par la seule volonté de Napoléon . S'il avait
dépendu de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de
Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle décision , il
serait évident en ce cas que le rhume, qui aurait paralysé son
action, eût été la cause du salut de la Russie , et que le valet
de chambre qui oublia , le 25, de lui donner une chaussure
imperméable, eût été notre sauveur ! Dans cet ordre d'idées ,
36 LA GUERRE ET LA PAIX

cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de


plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit- il , à
un dérangement d'estomac de Charles IX. Mais , pour ceux qui
n'admettent pas cette manière de raisonner, cette réflexion est
tout bonnement absurde, et contraire en tous points à toute
logique humaine. A la question de savoir quelle est la raison
d'être des faits historiques , il nous paraît bien plus simple
de répondre que la marche des événements de ce monde est
arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les
volontés de ceux qui participent aux événements, et que celle
des Napoléons n'y a qu'une influence extérieure et apparente.
Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer
que la Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX,
n'ait pas été le fait de sa volonté, et que le carnage de Boro-
dino, qui a coûté 80 000 hommes, n'ait pas été réellement or-
donné par Napoléon , bien qu'il eût pris toutes les disposi-
tions à cet effet , la dignité humaine, en me démontrant que
chacun de nous est homme au même degré que Napoléon ,
autorise cette solution , confirmée à plusieurs reprises par les
recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino ,
Napoléon n'a ni visé ni tué personne tout fut fait par ses
soldats, qui tuèrent leurs ennemis, non en conséquence de ses
ordres, mais en obéissant à leur propre impulsion . Toute
l'armée, Français , Allemands , Italiens, Polonais, affamés , dé-
guenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient de faire ,
sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le passage ,
que le vin était tiré et qu'il fallait le boire ! Si Napoléon leur
avait défendu de se battre contre les Russes , ils l'auraient
égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était
devenu inévitable !
A la lecture de la proclamation de Napoléon , qui leur pro-
mettait, comme compensation aux souffrances et à la mort, que
la postérité dirait d'eux : « qu'eux aussi avaient pris part à la
grande bataille de la Moskwa » , ils avaient répondu par le cri
de : « Vive l'Empereur ! » comme ils l'avaient déjà fait devant
le portrait de l'enfant qui jouait au bilboquet avec la boule du
monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque non- sens qu'il
avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire, ré-
péter : « Vive l'Empereur ! » et aller se battre pour gagner
la nourriture et le repos qui , une fois vainqueurs , les atten-
daient à Moscou . Ils ne tuaient donc pas leurs semblables en
vertu des ordres de leur maître ; Napoléon lui-même n'était
LA GUERRE ET LA PAIX 37
pour rien dans la direction de la bataille, puisque aucune de
ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce qui se
passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière pré-
cise si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là , n'a
pas plus d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier
soldat du train .
Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la
faiblesse de ses dispositions , qui, selon nous, étaient au con-
traire mieux prises que celles qui lui avaient fait gagner d'au-
tres batailles ; elles paraissent inférieures aujourd'hui , parce
que la bataille de Borodino fut la première que perdit Napo .
léon. Les combinaisons les plus profondes et les plus ingé-
nieuses semblent toujours mauvaises , et donnent prise aux
critiques savantes des tacticiens , lorsqu'elles n'ont pas amené
la victoire, et vice versa . Les dispositions de Weirother , à la
bataille d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce
genre, et cependant on les a désapprouvées, à cause même de
cette perfection et de leur minutie.
Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant
du pouvoir aussi bien et même mieux que dans ses autres
batailles. Il s'en était tenu aux mesures les plus sages. Aucune
confusion , aucune contradiction ne peut lui être imputée ; il
n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de bataille , et
son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire à
lui faire remplir, avec calme et dignité , le personnage de chef
suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante
tragédic.

ΧΙ

Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection , en se


disant « Les pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu ! »
S'étant fait donner un verre de punch , il manda de Beausset
pour lui parler des changements à introduire dans la maison
de l'Impératrice, et étonna le préfet par la façon dont les moin-
dres détails des choses de la cour étaient présents à sa
mémoire.
S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son
amour des voyages , et causait avec insouciance , comine
38 LA GUERRE ET LA PAIX

aurait pu le faire un grand opérateur qui retrousse tranquille-


ment ses manches et met son tablier, pendant qu'on attache
le patient sur son lit de souffrance : « L'affaire est à moi , sem-
blait- il se dire, et j'en tiens tous les fils entre mes mains :
quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que personne...
Quant à présent, je puis plaisanter : plus je plaisante, plus je
suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus
vous devez être étonnés de mon génie ! »
Après un second verre de punch , il alla prendre quelques
instants de repos ; il était trop préoccupé de la journée du
lendemain pour pouvoir dormir, et, quoique l'humidité du soir
eût augmenté son rhume, il passa, en se mouchant bruyam-
ment, à trois heures du matin , dans la partie de la tente qui
formait son salon , et demanda si les Russes étaient toujours
là . On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient tou-
jours sur les mêmes points. L'aide de camp de service entra.
<< Eh bien, Rapp , croyez-vous que nous ferons de la bonne
besogne aujourd'hui ?
- Sans aucun doute, Sire... >
L'Empereur le regarda.
« Rappelez-vous , Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de
me dire à Smolensk « Le vin est tiré, il faut le boire ! »
Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.
« Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien dimi-
nuée depuis Smolensk. La fortune est une franche courtisane,
Rapp , je le disais toujours et je commence à l'éprouver ; mais
la garde, la garde est intacte ? demanda-t- il.
- Oui, Sire. »
Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda
à sa montre ; il n'avait pas envie de dormir , il y avait loin
jusqu'au matin, et pour tuer le temps , il n'y avait plus d'ordres
à donner. Tout était prêt.
« A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde?
demanda-t-il sévèrement.
G Oui, Sire .
Et le riz ? »
Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures néces-
saires à cet effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécon-
tent : il semblait douter que ce dernier ordre eût été exécuté.
Un valet de chambre apporta du punch , Napoléon en fit donner
un verre à son aide de camp ; tout en le dégustant à petites
gorgées :
LA GUERRE ET LA PAIX 39

« Je n'ai ni goût ni odorat, dit- il ; ce rhume est insuppor-


table, et l'on me vante la médecine et les médecins , lorsqu'ils
ne peuvent pas même me guérir d'un rhume ! ... Corvisart m'a
donné ces pastilles, et elles ne me font aucun bien ! Ils ne
savent rien traiter et ne le sauront jamais .... Notre corps est
une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa na-
ture ; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle- même :
elle fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de re-
mèdes. Notre corps est comme une montre parfaite, qui doit aller
un certain temps l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir ; il ne
peut la manier qu'à tâtons et les yeux bandés ... Notre corps est
une machine à vivre , voilà tout ! » Une fois entré dans la voie
des définitions qu'il aimait tant, il en émit tout à coup une
autre « Savez-vous ce que c'est que l'art militaire? C'est le
talent, à un moment donné, d'être plus fort que son ennemi ! >>
Rapp ne répondit rien .
« Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui
commandait à Braunau , vous en souvient-il ? et il n'est pas
monté à cheval une seule fois pendant trois semaines pour
examiner les fortifications ..... Nous verrons bien ! »
Il regarda encore une fois à sa montre ; il n'était que quatre
heures . Il se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur
son uniforme, et sortit de la tente. La nuit était sombre, et un
léger brouillard flottait dans l'air . On distinguait à peine les
feux de bivouac de la garde ; à travers la fumée, on entrevoyait
dans le lointain ceux des avant-postes russes. Tout était calme ;
on n'entendait que le bruit sourd et le piétinement des troupes
françaises qui s'apprêtaient à aller occuper les positions dési-
gnées. Napoléon s'avança , examina les feux , prêta l'oreille au
bruit toujours croissant, et, passant près d'un grenadier de
haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui se
tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de
l'Empereur, il s'arrêta devant lui.
« Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette
brusquerie affectueuse et militaire dont il faisait volontiers
parade avec les soldats. Ah! un des vieux ! Et le riz ?...
l'a-t-on reçu au régiment ?
― Oui, Sire. »
Napoléon fit un signe de tête et le quitta. A cinq heures et
demie, il se dirigea à cheval vers le village de Schevardino ;

1. En français dans le texte. (Note du trad .)


10 LA GUERRE ET LA PAIX

l'aube blanchissait, le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un


scul nuage flottait à l'orient. Les feux abandonnés se mouraient
à la pâle lumière du petit jour ; à droite retentit un coup de
canon , sourd et solitaire , dont le son franchit l'espace et s'étei-
gnit dans le silence général. Un second , un troisième ébranlè-
rent bientôt l'air, puis un quatrième et un cinquième résonnè-
rent avec solennité, quelque part à droite dans le voisinage. Ils
retentissaient encore, que d'autres coups leur succédèrent
aussitôt, en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa suite,
Schevardino, et descendit de cheval : la partie était engagée.

XII

Pierre, revenu de chez le prince Audré, à Gorky, ordonna à


son domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain
matin, de le réveiller à la pointe du jour ; puis il s'endormit aus-
sitôt dans le coin que Boris lui avait obligeamment offert. A
son réveil, l'isba était déserte, les petits carreaux des fenêtres
tremblaient, et son domestique le secouait pour le réveiller.
« Excellence, Excellence ! répétait- il avec insistance.
Quoi ?... Qu'y a-t-il ?... Est-ce commencé?
Ecoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un
ancien soldat ; tous sont partis depuis longtemps , même Son
Altesse . »
Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée
était belle, gaie , fraîche, la rosée brillait ; le soleil, déchirant
le rideau de nuages , lança par- dessus le toit, à travers les
vapeurs qui l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent
tomber sur la poussière de la route, humide de rosée , sur les
murs des maisons , sur les clôtures en planches et sur les che-
vaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba . Le grondement de la
canonnade devint plus distinct. Un aide de camp passa au
galop.
« Dépêchez-vous, comte, il est temps ! » lui cria-t-il en
passant.
Se faisant suivre de son cheval , Pierre longea la route jus-
qu'au mamelon du haut duquel il avait examiné le champ de ba-
taille. Cette colline était couverte de militaires : on y entendait
le murmure des conversations en français des officiers de
LA GUERRE ET LA PAIX 41

l'état-major, et l'on y voyait, se détachant de l'ensemble, la


tête grise de Koutouzow, coiffée d'une casquette blanche avec
une bande rouge ; sa grosse nuque s'enfonçait dans ses larges
épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une lunette d'approche.
En gravissant la colline, Pierre fut frappé du spectacle qui
s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille, mais occupé
aujourd'hui par une masse imposante de troupes , envahi par
la fumée de la fusillade , et éclairé par les rayons obliques du
soleil, qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air
pur du matin , des chatoiements d'un rose doré, et étalant de
côté et d'autre de longues et noires bandes d'ombre. Les
grands bois qui fermaient l'horizon semblaient avoir été taillés
dans une pierre étincelante, d'un jaune verdâtre, et derrière
leurs cimes, qui se découpaient sur le ciel en une mince
ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande route de
Smolensk, couverte de troupes . A côté de la colline, les champs
dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout , de-
vant, à gauche et à droite, on ne voyait que des soldats .
C'était animé, majestueux et imprévu ; mais ce qui attira sur-
tout l'attention de Pierre, ce fut l'aspect du champ de bataille
lui-même, la vue de Borodino et de la vallée de la Kolotcha,
qui s'étendait des deux côtés de la rivière.
Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où
la Voïna se jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais ,
s'élevait un de ces brouillards qui , en se fondant et en se va-
porisant sous les rayons du soleil , donnent une couleur et un
contour magiques au paysage qu'ils laissent entrevoir. Sur ce
brouillard , sur la fumée qui s'y mêlait à flocons épais , sur
l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur Borodino même,
se jouaient les rayons étincelants de la lumière du matin . A
travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église,
les toits des isbas du village , et de tous côtés des masses com-
pactes de soldats , des caissons verts et des bouches à feu.
Dans la vallée , sur les hauteurs , à mi-côte, dans les bois, dans
les champs, partaient des coups de canon , tantôt isolés ,
tantôt par volées, suivis de tourbillons de fumée, qui s'arron-
dissaient, se rencontraient, et se confondaient dans l'espace.
Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations étaient ce
qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait
d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de
fumée, là où s'agitaient ces baïonnettes brillantes , là où était
le mouvement, et d'où partaient ces détonations incessantes.
42 LA GUERRE ET LA PAIX

Il se retourna pour comparer son impression à celle que de-


vaient éprouver dans ce moment Koutouzow et son entourage :
il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette émotion
latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il
n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince
André.
« Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi, dit Koutouzow
à un général qui était à ses côtés.
Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant
Pierre pour descendre la colline.
« Au pont ! » répondit-il à la question d'un des officiers.
« Et moi aussi ! » se dit Pierre en le suivant. Le général
monta le cheval que tenait un cosaque, pendant que Pierre
s'approchait de son domestique et lui demandait laquelle 'de
ses deux montures était la plus tranquille. L'empoignant alors
par la crinière, penché en avant et serrant de ses talons le
ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses
lunettes ; mais , ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la
crinière, il partit sur les traces du général , au milieu des offi-
ciers qui le suivaient des yeux dans sa course aventureuse.

XIII

Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna


brusquement à gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se
fourvoya dans les rangs d'un détachement d'infanterîe ; il
essaya en vain de se dégager des soldats qui l'entouraient
de tous côtés , et qui jetaient des regards mécontents et inter-
rogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bous-
culait sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi
critique pour eux tous.
« Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon ? » dit l'un
d'eux .
Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil , et
Pierre, se cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à
grand'peine sa monture effrayée , partit à fond de train et ar-
riva enfin dans un espace libre. Il vit devant lui un pont où
d'autres soldats tiraient des coups de fusil : sans s'en douter,
il avait atteint le pont de la Kolotcha placé entre Gorky et Bo-
LA GUERRE ET LA PAIX 43

rodino, que les Français , après avoir occupé ce dernier village,


venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie,
couverte de foin , qu'il avait aperçue de loin la veille , des
soldats s'agitaient d'un air affairé , mais , malgré la fusillade
incessante, Pierre ne croyait guère être en plein premier acte
de la bataille. N'entendant ni les balles qui sifflaient autour
de lui, ni les projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il
ne soupçonnait même pas que l'ennemi fût de l'autre côté de
la rivière, et il fut longtemps avant de comprendre que
c'étaient des tués et des blessés qui tombaient à quelques pas
de lui.
Que fait donc celui-là en avant de la ligne ? cria une voix.
A gauche, prenez à gauche ! »
Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide
de camp du genéral Raïevsky ; l'aide de camp le regarda avec
colère, et allait lui dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le
salua.
« Comment êtes-vous ici ? » dit-il en s'éloignant.
Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place , et
craignant de gêner, se mit à galoper dans le même sens que
l'aide de camp :
Est-ce ici ? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.
- A l'instant, à l'instant ! repartit l'aide de camp, qui se
précipita dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel å
qui il avait à transmettre un ordre, puis , revenant vers Pierre :
Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez
ici?... En curieux, sans doute ?
- Oui, oui, dit Pierre , pendant que l'aide de camp faisait
faire volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de
nouveau.
-- Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci , mais au
flanc gauche, chez Bagration , on cuit !
- Vraiment ! répliqua Pierre. Où est-ce donc?
- Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là,
et c'est encore supportable... Venez-vous ?
-- Je vous suis , » répondit Pierre en cherchant des yeux
son domestique, et en remarquant seulement alors des blessés
qui se traînaient, ou que l'on portait sur des brancards :
un pauvre petit soldat, dont le casque gisait à côté de lui ,
était couché, immobile sur la prairie, dont le foin fauché ré-
pandait au loin son odeur enivrante.
« Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là ? » allait dire Pierre,
44 LA GUERRE ET LA PAIX

mais la figure soucicuse de l'aide de camp, qui venait de dé-


tourner la tête, arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à sor
domestique, il ne le voyait nulle part , et il continua sou
chemin à travers le vallon , jusqu'à la batterie Raïevsky ; sor
cheval restait en arrière de celui de l'aide de camp, et le se-
couait violemment.
« On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval , lui
dit ce dernier.
Oh ! ce n'est rien , dit Pierre, il a le pas très inégal .
G Parbleu ! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe
droite au -dessus du genou , ce doit être une balle ! Je vous en
félicite, comte, c'est le baptême du feu ! »
Ils dépassèrent le sixième corps , et arrivèrent, au milieu
de la fumée, sur les derrières de l'artillerie, qui , placée en
avant, tirait sans relâche et d'une manière assourdissante. Ils
atteignirent enfin un petit bois où l'on respirait la fraîcheur ,
et où l'on sentait l'air tiède de l'automne. Les deux cavaliers
mirent pied à terre et gravirent la colline .
« Le général est-il ici ? demanda l'aide de camp.
Il vient de partir , » lui répondit-on.
L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait
plus que faire.
<< Ne vous inquiétez pas de moi , dit Pierre, je vais aller
jusqu'en haut.
Oui, allez -y... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi
dangereux ; j'irai vous y prendre. »
Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la
journée, que Pierre apprit que son compagnon avait eu un
bras emporté. Il parvint à la batterie située sur le fameux ma-
melon, connu chez les Russes sous le nom de « batterie du
mamelon » ou de « Raïevsky » , et chez les Français , qui le
regardaient comme la clef de la position , sous celui de « la
grande redoute » , « fatale redoute » , ou « redoute du centre » . A
ses pieds furent tués des dizaines de milliers d'hommes . Cette
redoute se composait d'un mamelon entouré de fossés de trois
côtés . De ce point, dix bouches à feu vomissaient leurs projec-
tiles par les embrasures du remblai ; d'autres pièces , placées
sur la même ligne , tiraient aussi sans trêve . Un peu en arrière
se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de l'impor-
tance de ce mamelon , et croyait, au contraire, que c'était une
position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rem-
part de la batterie, il regarda autour de lui avec un sourire
LA GUERRE ET LA PAIX 25
de satisfaction inconsciente ; il se levait de temps à autre pour
voir ce qui se passait, et cherchait à ne pas gêner les soldats,
qui chargeaient et repoussaient les canons, et à ne pas se trou-
ver sur le chemin de ceux qui allaient et venaient, apportant
les gargousses. Par contraste avec le sentiment de malaise
que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger
cette redoute , les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de
terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de
bataille, comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'ap-
parition d'un pékin , dans la personne de Pierre , leur causa
une impression désagréable. Ils le regardaient de travers , et
semblaient même presque effrayés à sa vue ; un officier
d'artillerie, de haute taille, s'approcha de lui , et le regarda
curieusement, tandis qu'un tout jeune lieutenant, presque un
enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé de la surveil-
lance de deux pièces , se retourna de son côté, et lui dit sévè-
rement :
Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester
ici. »
Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécon-
tent, mais, lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme
en chapeau blanc ne les gênait en rien , qu'il restait tranquille-
ment assis à les regarder ou se promenait dans la batterie , en
s'exposant au feu avec autant de calme que s'il se promenait
sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment , à leur passage,
avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en une
sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats
pour les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent
d'habitude avec eux. Ils l'adoptèrent en pensée , et lui donnè-
rent même, en plaisantant entre eux sur son compte, le sobri-
quet de Notre Bârine » . Un boulet vint tomber à deux pas
de Pierre, qui , secouant la terre dont il avait été saupoudré,
sourit en regardant autour de lui.
« Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine ? » lui dit un
soldat à la forte carrure et au visage enluminé, en montrant
ses dents blanches.
- As-tu donc peur , toi ? répondit Pierre.
Eh mais, dit le soldat , il ne vous fera pas grâce….. s'il
vous jette à terre , il fera voler en l'air vos entrailles... Com-
ment ne pas avoir peur? » ajouta- t- il en riant.

1. Mol à mot : « Notre Monsieur » . (Note du trad.)


46 LA GUERRE ET LA PAIX
Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de
Pierre ; avec leurs physionomies joyeusement amicales, ils
semblaient étonnés et charmés de l'entendre parler comme
tout le monde.
« C'est notre métier, Bârine ! ... Quant à vous , c'est autre
chose, et c'est bien étonnant que....
- A vos pièces ! » cria le jeune lieutenant, qui évidemment
remplissait ses fonctions pour la première ou la seconde fois
de sa vie, tant il y mettait de ponctualité exagérée envers les
soldats et son chef.
Le grondement incessant du canon et de la fusillade aug-
mentait sur tout le champ de bataille, à gauche surtout, où
étaient les ouvrages avancés de Bagration ; mais la fumée
empêchait Pierre, dont l'attention était absorbée par ce qui se
passait autour de lui, de se rendre compte de l'action. Sa
première impression de satisfaction involontaire avait fait place
à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du
pauvre petit soldat couché dans la prairie . Il était à peine dix
heures du matin on avait emporté de la batterie une ving-
taine d'hommes , deux pièces avaient été démontées ! les pro-
jectiles arrivaient en nombre plus considérable, et les balles
perdues tombaient en sifflant et en bourdonnant. Les artilleurs
avaient l'air de ne pas s'en apercevoir on n'entendait que
plaisanteries et gais propos .
<< Eh ! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en
l'air comme une flèche pas ici ! vers l'infanterie !
A l'infanterie ! ajoutait un autre en riant à la vue du
projectile qui éclatait au milieu des soldats.
- Dis donc, est- ce une connaissance ? » criait un troisième
à un paysan qui se baissait devant un boulet .
Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour re-
garder quelque chose dans le lointain.
« Vois-tu, on a retiré les avant-postes , on s'est replié,
dit l'un.
- Fais attention à tes propres affaires , lui cria un vieux
sous- officier ; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus
loin , et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du
genou.
Ils éclatèrent de rire.
<< N° 5, en avant ! criait- on d'un autre côté.
- Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement
ceux qui poussaient le canon.
LA GUERRE ET LA PAIX 47
- Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de
◄ notre Bârine, » dit un loustic en s'adressant à Pierre. « Oh !
l'animal ! ajouta-t-il en voyant le boulet frapper une roue et la
jambe d'un homme.
- Eh! vous autres, les renards ! criait une voix aux mili-
ciens qui , venus pour ramasser les blessés, se courbaient ct
allongeaient l'échine…….. ce ragoût-là ne vous plaît pas ?
- Voyez donc les corbeaux ! » dit un autre en s'adressant à
un groupe de miliciens qui s'étaient arrêtés , saisis de terreur à
la vue du soldat qui venait de perdre une jambe.
Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé , après
chaque homme jeté à bas, l'excitation générale augmentait.
Ainsi qu'un défi jeté à. la tempête déchaînée autour d'eux , les
figures de ces soldats s'éclairaient de plus en plus, comme les
éclairs qui jaillissent plus précipités d'une nuée d'orage. Pierre
sentait que cette ardeur morale le gagnait à son tour. A dix
heures, les fantassins , postés en avant de la batterie dans les
broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka , se
replièrent ; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des
fusils . Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea
quelques mots avec un colonel , lança à Pierre un regard de
mauvaise humeur, et descendit après avoir donné l'ordre aux
fantassins préposés à la garde de la batterie de se coucher à
plat ventre pour être moins exposés. On entendit ensuite un
roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui
s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle , qui
marchait à reculons , tenant son épée abaissée et regardant
autour de lui avec inquiétude ; l'infanterie disparut dans la
fumée, et l'on n'entendit plus que des cris prolongés et le
crépitement d'une fusillade bien nourrie. Quelques minutes
plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent de la
mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la bat-
terie, et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redou-
blaient d'activité autour des canons , personne ne faisait plus
attention à Pierre ; une ou deux fois, on lui cria brusquement
de se ranger, et le vieil officier, les sourcils froncés, marchait
à grands pas entre les pièces. Le petit lieutenant, les joues
enflammées, donnait ses ordres avec plus de précision encore ;
les artilleurs présentaient les gargousses , chargeaient, et fai-
saient leur devoir avec une crânerie de plus en plus surexcitée.
Ils ne marchaient pas , ils sautaient comme lancés par des
48 LA GUERRE ET LA PAIX
ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur
toutes les figures brillait le feu , dont Pierre, debout à côté du
vieil officier, attendait l'explosion ; le plus jeune , portant la
main à la visière de sa casquette, s'approcha vivement de co
dernier.
« J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit
charges faut-il continuer le feu ?
- La mitraille ! » cria sans lui répondre directement son
chef, en regardant au-dessus du retranchement, ct soudain
le petit lieutenant poussa un cri, tourna sur lui- même, ct
s'abattit comme un oiseau tiré au vol.
Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre.
Une pluie de boulets criblait le parapet , les soldats et les
canons. Pierre , qui jusque-là n'y avait fait aucune attention ,
ne percevait plus d'autre bruit. A droite de la batterie, des
soldats couraient en criant hourra ! et il crut les voir reculer
au lieu de s'élancer en avant. Un boulet frappa le bord du
rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la terre : unc
balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps
mou. A cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.
« A mitraille ! » répéta le vieux commandant.
Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec
un chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On
aurait dit un maître d'hôtel venant prévenir son maître que le
vin manque.
<< Brigands ! que font-ils ? s'écria l'officier en tournant vers
Pierre sa figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui
brillaient de l'éclat de la fièvre.
- Cours aux réserves , et amène un caisson ! ajouta- t-il avec
colère en s'adressant à un soldat.
- J'irai, moi ! » dit Pierre.
L'officier, sans lui répondre , fit quelques pas de côté :
Attendre.... ne pas tirer ! »
Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des
munitions se heurta contre Pierre :
Eh ! monsieur, ce n'est pas ta place, dit-il en descendant
au pas de course .
Pierre courut après lui , en évitant l'endroit où était couché
le jeune lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passè-
rent au-dessus de sa tête et tombèrent à ses côtés.
« Où vais-je? » se demanda-t- il tout à coup à deux pas des
caissons.
LA GUERRE ET LA PAIX 49
Il s'arrêta indécis , ne sachant où aller. A cet instant un
choc effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une
flamme immense l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu ,
suivi d'une explosion et d'un fracas épouvantables , l'assourdit
complètement. Lorsqu'il revint à lui , il se trouva couché à
terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il avait vu avait dis-
paru à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe roussie des
planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de vêtements ;
un cheval , se débarrassant des débris de son brancard, passa
au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait
de douleur.

XIV

Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en


courant à la batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge
contre tous ces désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne
plus entendre tirer, et de voir la batterie occupée par une
masse de nouveaux venus , qu'il ne parvenait pas à recon-
naître. Le colonel était penché sur le rempart comme s'il
regardait par-dessus le parapet, et un soldat , se débattant
entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il
n'avait pas encore eu le temps de comprendre que le colonel
était mort, et le soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué,
devant ses yeux , d'un coup de baïonnette qui lui traversa le
dos. A peine était-il arrivé dans le retranchement , qu'un
homme à figure maigre et brune, ruisselant de sueur , en uni-
forme gros-bleu, une épée nue à la main , se jeta sur lui en
criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur.
par l'épaule et par la gorge. C'était un officier français ; laissant
tomber son épée, il prit à son tour Pierre au collet ; ils se re-
gardèrent ainsi quelques secondes , et sur leurs figures si étran-
gères l'une à l'autre se peignait l'étonnement de ce qu'ils
venaient de faire.
« Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien ? »
pensait chacun d'eux.
L'officier inclinait vers la première supposition , car la main
puissante de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le
Français avait l'air de vouloir parler, quand un boulet passa
III. 4
50 LA GUERRE ET LA PAIX
en sifflant au-dessus de leurs têtes, et il sembla à Pierre que
celle de son prisonnier avait été enlevée du coup, tant il la
baissa rapidement. Il en fit autant de son côté et lâcha prise.
Le Français, peu curieux de décider lequel des deux était le
prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre
descendait le mamelon , en trébuchant contre les morts et les
blessés, et croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher
aux pans de son habit. A peine arrivé au bas, il vit venir à lui
des masses compactes de Russes qui lui paraissaient fuir et qui
couraient en se bousculant vers la batterie. C'était l'attaque
dont Yermolow s'attribua le mérite en assurant à qui voulait
l'entendre que son bonheur et sa bravoure l'avaient seuls
rendue possible ; il prétendait avoir jeté à pleines mains sur le
mamelon les croix de Saint- Georges dont il avait rempli ses
poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'en-
fuirent à leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel
acharnement qu'il fut impossible de les arrêter. Les prison-
niers furent emmenés de la batterie ; parmi eux se trouvait un
général blessé, qui fut aussitôt entouré de nos officiers. Des
masses de blessés , Français et Russes, les traits défigurés par
la souffrance, se traînaient péniblement, ou étaient portés sur
des brancards. Pierre remonta sur la hauteur , mais , au lieu de
ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que des
tas de morts, inconnus pour la plupart ; il y aperçut aussi le
jcune lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du
parapet, et replié sur lui- même dans une mare de sang ; le
soldat aux joues enluminées avait encore des mouvements con-
vulsifs, mais on ne songeait pas à l'emporter. Pierre s'enfuit
en courant : Ils vont sûrement cesser, se dit-il, car ils doi-
vent avoir horreur de ce qu'ils ont fait? » Et il suivit machina-
lement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ de
bataille. Le soleil , caché par un rideau de fumée, brillait en-
core au haut de l'horizon . Là-bas , à gauche, et surtout près de
Séménovsky, une masse confuse s'agitait dans le lointain , et le
roulement incessant de la fusillade et de la canonnade, loin de
diminuer, ne faisait qu'augmenter de violence : c'était comme
la suprême expression du désespoir d'un homme qui réunit
toutes ses forces pour pousser son dernier cri .
LA GUERRE ET LA PAIX 51

XV

L'action principale se passa sur une étendue de deux vers


fes 1 entre Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En
dehors de ce rayon , la cavalerie d'Ouvarow fit une démonstra-
tion vers le milieu de la journée, et, de l'autre côté d'Outitza ,
Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un moment aux mains ;
mais ces deux incidents furent relativement sans importance.
Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les flèches » de
Bagration , sur un espace découvert près du bois , qu'eut lieu
en réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins
compliquée qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des
deux côtés par le feu de plus de cent pièces de canon . Puis,
lorsque la fumée s'étendit comme un épais nuage, les deux
divisions de Desaix et de Compans se dirigèrent sur les
« flèches » , pendant que le détachement du vice-roi se portait
sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
« flèches » et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon ,
et plus de deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages
avancés et Borodino . Napoléon ne pouvait donc pas se rendre
compte de ce qui se passait sur ce point, car la fumée couvrait
tout le terrain . Les soldats de la division Desaix ne restèrent
visibles que jusqu'à leur descente dans le ravin ; dès qu'ils y
disparurent, la fumée , en redoublant d'épaisseur, déroba à la
vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient quel-
ques points noirs , et brillaient quelques baïonnettes, mais , du
haut de la redoute de Schevardino, il était impossible de pré-
ciser si les Russes et les Français étaient immobiles ou en
mouvement. Les rayons obliques d'un soleil resplendissant
éclairaient la figure de Napoléon , qui s'abritait derrière sa
main pour examiner les ouvrages avancés. Quelques cris par-
taient du milieu de la fusillade, mais la fumée, toujours crois-
sante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du mamelon
et se mit à marcher de long en large , en s'arrêtant de temps à
autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations , et en jetant
des regards sur le champ de bataille ; mais, ni de l'endroit où
il se tenait dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés

1. Une verste vaut 1 kilomètre 066. (Note du trad.)


52 LA GUERRE ET LA PAIX
ses généraux, ni des retranchements eux-mêmes , pris et repris
tour à tour par les Russes et par les Français, on ne pouvait
comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs heures durant, on
apercevait , au milieu d'une fusillade incessante , tantôt les
Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie , tantôt la cava-
lerie : ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
ne sachant que faire les uns et les autres , criaient, couraient
et revenaient sur leurs pas . Les aides de camp envoyés par
Napoléon, et les officiers d'ordonnance de ses maréchaux ve-
naient à tout instant lui faire leurs rapports ; ces rapports
étaient forcément mensongers , parce que, dans le feu de la
mêlée, il était impossible de savoir au juste où en étaient les
choses, parce que la plupart des aides de camp se bornaient à
raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même
du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants
qu'ils mettaient à franchir la distance, tout changeait de face,
et, par suite, la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte.
C'est ainsi qu'un aide de camp du vice-roi accourut annoncer
la prise de Borodino , celle du pont de la Kolotcha , et de-
mander à Napoléon s'il fallait ou non le faire franchir aux
troupes . Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et
d'attendre, mais , pendant qu'il donnait cet ordre , et au même
moment où l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été
repris et brûlé par les Russes , dans ce même engagement où
nous avons vu figurer Pierre au commencement de la bataille .
Un autre aide de camp vint annoncer, d'un air de terreur, que
l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée , que Com-
pans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces retran-
chements avaient été repris par des troupes fraîches , et que
Davout n'était que contusionné. A la suite de ces rapports ,
faux par la force même des circonstances , Napoléon faisait des
dispositions qui , si elles n'avaient pas déjà été prises par d'au-
tres d'une manière plus opportune, auraient été inexécutables .
Les maréchaux et les généraux , plus rapprochés que lui du
champ de bataille et ne s'exposant aux balles que de temps à
autre, prenaient leurs mesures sans en référer à Napoléon ,
dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un côté et
courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le plus
souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les
soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons
dès qu'ils sentaient la mitraille ; ceux qui devaient rester immo-
biles fuyaient ou se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se
LA GUERRE ET LA PAIX 53
dresser soudain devant eux, et la cavaieric s'élançait de son
côté pour rattraper les fuyards russes. C'est ainsi que deux
régiments de cavalerie franchirent le ravin de Séménovsky, se
lancèrent sur la montée, tournèrent bride et repartirent à fond
de train, tandis que l'infanterie faisait de même de son côté,
en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les dispo-
sitions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs
immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de
Murat, et à plus forte raison ceux de Napoléon . Ils craignaient
d'autant moins d'en assumer la responsabilité, que, pendant la
mêlée, l'homme n'a plus d'autre idée que de sauver sa propre
vie, et qu'en cherchant le salut il se jette en avant, en arrière,
et agit sous l'influence exclusive de sa surexcitation person-
nelle. En résumé , tous ces mouvements , produits par le
hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des trou-
pes. Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de
mal c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'im-
mense espace, leur apportaient la mort et les blessures . Dès
que ces hommes se trouvaient hors de la portée des projectiles ,
leurs chefs s'en emparaient, les alignaient, les soumettaient à
la discipline, et, par la puissance de cette même discipline, les
ramenaient dans ce cercle de fer et de feu , où ils perdaient
de nouveau leur sang-froid , et couraient à l'aventure, en s'en-
traînant mutuellement .

XVI

Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois


mené au feu des masses énormes de troupes bien disciplinées,
mais, au lieu de voir, comme il était toujours arrivé aux ba-
tailles précédentes, l'ennemi prendre la fuite, ces masses dis-
ciplinées revenaient de là-bas débandées et terrifiées ; ils
avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à vue d'œil.
Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour
réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du ma-
melon et buvait du punch . Quand l'aide de camp arriva, assu-
rant qu'ils mettraient les Russes en déroute si Sa Majesté vou-
lait envoyer des renforts :
Des renforts? » s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris,
54 LA GUERRE ET LA PAIX
comme s'il ne comprenait pas le sens de la demande, et regar-
dant le jeune et joli garçon , aux cheveux bouclés , qu'on lui
avait envoyé : « Des renforts ? se dit-il à part lui... Que peu-
vent-ils avoir encore à me demander lorsqu'ils disposent de
la moitié de l'armée sur l'aile gauche des Russes , qui n'est
même pas fortifiée ? Dites au roi de Naples qu'il n'est pas midi,
et que je ne vois pas clair sur mon échiquier ; allez ! 1 »
Le jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant
toujours la main à la hauteur de son shako , retourna au feu.
Napoléon se leva , et appela Caulaincourt et Berthier pour
causer avec eux de choses qui n'avaient aucun rapport avec la
bataille. Au milieu de la conversation , l'attention de Berthier
fut attirée par la vue d'un général , monté sur un cheval cou-
vert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa suite :
c'était Belliard . Il descendit de cheval et s'approcha avec pré-
cipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à
haute voix, la nécessité des renforts : il jurait sur l'honneur
que les Russes étaient perdus si l'Empereur consentait à
donner une division . Napoléon haussa les épaules, garda le
silence et continua sa promenade, tandis que Belliard exposait
avec véhémence son avis aux généraux qui l'entouraient.
« Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon ; on se trompe
facilement dans la chaleur du combat . Allez , regardez et re-
venez ! »
Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé
arriva du champ de bataille.
« Eh bien , qu'y a- t-il ? demanda Napoléon du ton d'un
homme agacé par des obstacles imprévus.
- Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...
- Demande des renforts , n'est- ce pas ? » s'écria Napoléon
avec impatience.
L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se
détourna, fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.
« Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous ?
Qui enverrons-nous là - bas , à cet oison dont j'ai fait un
aigle?
· Envoyons la division de Claparède , Sire, » répondit Ber-
thier, qui connaissait par leur nom toutes les divisions , les
régiments et les bataillons.
L'Empereur approuva d'un signe de tête ; l'aide de camp

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


LA GUERRE ET LA PAIX 55

partit au galop du côté de la division Claparède, et, quelques


instants après, la jeune garde, postée derrière le mamelon , se
mit en mouvement. Napoléon regardait silencieusement dans
cette direction.
« Non , dit- il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède,
envoyez-y Friant. »
Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plu-
tôt que le premier, et qu'il en résultât au contraire un grand
retard dans l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins
rempli avec ponctualité . Napoléon en ce moment, sans s'en
douter, jouait avec ses soldats le rôle du docteur qui entrave
par ses remèdes la marche de la nature , ce rôle qu'il criti-
quait toujours si vivement chez autrui . La division Friant se
perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de
camp arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le
mot pour demander la même chose. Tous disaient que lcs
Russes tenaient ferme dans leurs positions , et faisaient un feu
d'enfer, sous lequel fondaient les troupes françaises . M. de
Beausset, qui était encore à jeun , s'approcha de Napoléon ,
assis sur un pliant de campagne, et lui proposa respectueusc-
ment de déjeuner.
Il me semble que je puis maintenant féliciter Votre Majesté
d'une victoire? »
Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pen-
sant que ce geste se rapportait à la victoire présumée, se
permit alors de faire observer en plaisantant qu'aucune raison
humaine ne devait empêcher de déjeuner, du moment que
c'était possible.
Allez vous... » dit tout à coup Napoléon , en se détournant.
Un sourire de commisération et de déconvenue passa sur la
figure de M. de Beausset , qui alla rejoindre les généraux. Na-
poléon éprouvait la sensation pénible du joueur qui , toujours
heureux, jetant son argent à pleines mains , et ayant prévu
toutes les chances, se sent, malgré tout, près d'être battu pour
avoir trop savamment combiné ses coups. Les troupes et les
généraux étaient les mêmes qu'autrefois ; ses mesures étaient
bien prises, sa proclamation courte et énergique ; il était sûr
de lui, de son expérience et de son génie, que les anncés
n'avaient fait qu'accroître ; l'ennemi qu'il combattait était le
même qu'à Austerlitz et à Friedland ; il comptait tomber sur
lui à bras raccourcis ... et voilà que ce coup de massue lui
échappait comme par magie ! Ses combinaisons passées avaient
56 LA GUERRE ET LA PAIX
toujours été couronnées de succès • il avait, comme toujours,
concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves
et sa cavalerie - des hommes de fer ― pour enfoncer les
lignes , et cependant la victoire ne venait pas ! De tous côtés
on lui demandait des renforts, on lui apprenait que des gé-
néraux étaient morts ou blessés, que les troupes étaient dé-
bandées, et qu'il était impossible de déloger les Russes. Jadis,
après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots jetés à la
hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui , la
figure rayonnante , lui annonçant avec force félicitations que
des corps entiers avaient été faits prisonniers, apportant des
faisceaux de drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi , en traînant
des canons à leur suite, et Murat venait lui demander l'auto-
risation de lancer la cavalerie sur les trains de bagages ! C'était
ainsi que cela avait eu lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, å
Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc. Aujourd'hui il se pas-
sait quelque chose d'étrange ; bien que les ouvrages avancés
eussent été emportés d'assaut ; il le sentait d'instinct, et il com.
prenait que ce sentiment était partagé par son entourage mi-
litaire. Tous les visages étaient tristes, on évitait de se re-
garder, et Napoléon savait, mieux que personne, ce que voulait
dire un combat qui se prolongeait huit heures, bien qu'il y
eût engagé toutes ses forces , et qui n'avait pas encore abouti
à une victoire. Il savait que c'était une bataille compromise ;
que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de tension
extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en
pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant
laquelle, depuis deux mois , aucune bataille n'avait été gagnée,
aucun drapeau, aucun canon, aucun corps de troupes n'avait
été pris , les figures contristées de son entourage, les do-
léances sur la résistance opiniâtre des Russes, l'oppressaient
comme un cauchemar. Les Russes pouvaient tomber sur son
aile gauche d'un moment à l'autre , enfoncer son centre , un
boulet perdu pouvait l'atteindre ! Tout cela était possible . Jadis
il ne prévoyait que des hasards heureux ; aujourd'hui , au
contraire , un nombre incalculable de hasards , tous défavo-
rables , s'offrait à son imagination . En apprenant que les Russes
venaient d'attaquer le flanc gauche, Napoléon fut terrifié. Ber-
thier s'approcha de lui , et lui proposa de monter à cheval
pour se rendre un compte exact de la situation.
« Quoi ? Que dites-vous ? Ah oui ! faites- moi amener un
cheval ! ... Et il partit pour le village de Séménovsky.
LA GUERRE ET LA PAIX 57

Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des


chevaux et des hommes couchés dans des mares de sang, isolé-
ment ou par groupes ; jamais ni Napoléon ni aucun de ses
généraux n'avaient vu une aussi grande quantité de morts
réunis sur un si étroit espace. La voix sourde du canon , qui , dix
heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et fatiguait le
tympan , formait un accompagnement sinistre à ce tableau . Il
arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le loin-
tain , à travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont
les couleurs ne lui étaient pas familières : c'étaient des Russes.
Leurs masses serrées étaient placées derrière le village et le
mamelon, et leurs bouches à feu continuaient à tonner sans re-
lâche sur toute la ligne; ce n'était plus une bataille, c'était une
boucheric sans résultat pour les Russes comme pour les Fran-
çais. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie dont Ber-
thier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et
cependant c'était lui qui , aux yeux de tous, en était l'ordonna-
teur responsable, et ce premier insuccès lui faisait com-
prendre toute l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres.
Un des généraux qui le suivaient se permit de lui demander
de faire avancer la vieille garde. Ney et Berthier échangé-
rent un coup d'œil et un sourire de mépris à cette absurde
proposition . Napoléon baissa la tête et garda longtemps le
silence.
« A huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma
garde ¹ ! » s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il
retourna à Schevardino.

XVII

Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout


le poids de son corps, était toujours assis sur le banc,
recouvert d'un tapis, où Pierre l'avait vu le matin, ne prc-
nant aucune disposition , mais approuvant ou désapprouvant
ce qu'on venait lui proposer.
« C'est cela…….. oui , oui , faites ! » disait- il ; ou bien : « Vas-y , va
voir, mon ami ! » ou bien encore : « C'est inutile, attendons ! .... >>

1. En français dans le textc. (Note du trad.)


58 LA GUERRE ET LA PAIX
Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait
les ordres qu'on lui demandait , sans paraître s'intéresser au
sens des paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois
leur ton et l'expression de leur visage . Sa longue expérience
et sa sagesse de vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible
à un seul homme d'en diriger cent mille luttant avec la mort.
Il savait que ni les dispositions du commandant en chef, ni
l'emplacement choisi pour les troupes , ni le nombre des canons
et des gens tués, ne décident du sort de la bataille, mais bien
cette force insaisissable qui s'appelle l'élan des troupes, qu'il
tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il était en son
pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps , usé par
l'âge, un contraste saisissant . A onze heures du matin , on vint
lui dire que les ouvrages avancés dont les Français s'étaient
emparés leur avaient été repris , mais que le prince Bagration
était blessé. Koutouzow poussa un cri et secoua la tête.
« Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch ,
dit- il à un aide de camp, et , s'adressant ensuite au prince de
Wurtemberg :
Votre Altesse ne voudrait- elle pas prendre le comman-
dement de la première armée? »
Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp de-
mander des renforts . Koutouzow fronça le sourcil , envoya
Doctourow prendre le commandement de la première armée ,
et prier le prince, dont les conseils lui étaient indispensables
dans ces graves circonstances, de revenir auprès de lui. Lors-
qu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il sourit, et son
état-major s'empressa de le féliciter.
< Attendez, messieurs , dit-il , attendez ! La bataille est cer-
tainement gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien
de bien extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt ! »
Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette
capture aux troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scher-
binine, qui venait lui annoncer la reprise par les Français des
ouvrages avancés du village de Séménovsky, Koutouzow de-
vina, à l'expression de son visage et aux bruits qui arrivaient
du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se levant
aussitôt, il le prit à l'écart.
« Mon ami, lui dit- il , va auprès d'Yermolow, et vois un peu
ce qu'il y a à faire. »
LA GUERRE ET LA PAIX 59

Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre


position ; l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche
avait été vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la
cavalerie d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas
dépassé Borodino . A trois heures , les Français cessèrent l'at-
taque, et Koutouzow put constater, sur la physionomie de tous
ceux qui arrivèrent du champ de bataille comme sur celles
de son entourage , une surexcitation portée au dernier degré. Le
succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui faisaient
défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait involontairement. On
lui apporta à dîner ; pendant son repas , Woltzogen s'appro-
cha de lui ; c'était celui -là même qui , au dire du prince André,
affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et
qui détestait Bagration . Il venait rendre compte à Koutouzow ,
de la part de Barclay, de la marche des opérations militaires du
flanc gauche. Le sage Barclay, en voyant la foule des fuyards
blessés et les dernières lignes enfoncées, en avait conclu que
la bataille était perdue, et avait chargé son aide de camp
favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci , mâchant avec peine
un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir
Woltzogen ; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant
du bout des lèvres, la main à la visière de sa casquette avec
une affectation cavalière ; il avait l'air de dire, comme militaire
savant et distingué, je laisse aux Russes le soin d'encenser ce
vieillard inutile que j'apprécie à sa juste valeur. Ce vieux
Monsieur, c'était le nom que les Allemands donnaient à Kou-
touzow , e ce vieux Monsieur se donne ses aises ! pensa
Woltzogen en jetant un regard sur son assiette , et il com-
mença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il
avait mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée
par lui-même.
Les principaux points de notre position sont au pouvoir
de l'ennemi ; nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes ;
elles fuient et il est impossible de les arrêter ! »
Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise ; il
semblait ne pas comprendre ce qu'il avait entendu . Woltzogen
remarqua son émotion , et ajouta avec un sourire :
« Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce
que j'ai vu les troupes sont en pleine déroute !
- Vous l'avez vu . vous l'avez vu ? s'écria Koutouzow en
se levant vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains
tremblantes des gestes de menace ; tout près de suffoquer, il
60 LA GUERRE ET LA PAIX
s'écria : « Comment oscz-vous , monsieur, me dire cela, à moi ?
Vous ne savez rien ! Dites à votre général que ses nouvelles
sont fausses , que je connais mieux que lui le véritable état des
choses. >
Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Kou-
touzow poursuivit :
« L'ennemi est repoussé du flanc gauche , et fortement
entamé au flanc droit. Ce n'est pas une raison , parce que vous
avez mal vu , pour dire ce qui n'est pas . Allez répéter au
général Barclay que mon intention est d'attaquer l'ennemi
demain ! » Tous se taisaient, et l'on n'entendait que la respira-
tion haletante du vieillard : « Il est repoussé de partout, reprit-
il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes ! La victoire
est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la
Russie ! » ajouta-t- il en se signant et en laissant échapper un
sanglot.
Woltzogen haussa les épaules , un sourire ironique passa sur
ses lèvres , et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la
surprise que lui causait l'aveugle entêtement du vieux Mon-
sieur » . Un général d'un extérieur agréable parut en ce mo-
ment sur la colline.
« Ah ! voilà mon héros ! » dit Koutouzow en l'indiquant de
la main .
C'était Raïevsky ; il avait passé toute la journée sur le point
le plus important du champ de Borodino. Il venait annoncer
que les troupes tenaient toujours ferme, et que les Français
n'osaient plus attaquer. •
« Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous
sommes obligés de nous retirer? lui demanda Koutouzow en
français.
- Au contraire, Votre Altesse : dans les affaires indécises,
c'est toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opi-
nion...
- Kaïssarow , s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du
jour, et toi , dit-il à un autre aide de camp , parcours les lignes
et annonce l'attaque pour demain ! »
Pendant ce temps Woltzogen , revcnu de chez Barclay, pré-
vint le maréchal que son chef demandait la confirmation par
écrit de l'ordre qu'il lui avait donné. Koutouzow, sans même
le regarder, fit aussitôt libeller cet ordre , qui mettait à cou-
vert la responsabilité de l'ex-commandant en chef. Grâce à
l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu
LA GUERRE ET LA PAIX 61

d'appeler l'esprit de corps , les paroles de l'ordre du jour de


Koutouzow se transmirent instantanément jusqu'aux extré-
mités de l'armée. Ce n'étaient plus certainement les mêmes
mots qui leur parvenaient, et il n'y avait même rien de vrai
dans les expressions attribuées à Koutouzow, mais chacun en
comprit le sens et la portée ; en effet elles n'étaient pas le ré-
sultat de combinaisons plus ou moins habiles , mais elles tra-
duisaient fidèlement le sentiment caché au fond du cœur du
commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le
cœur de tous les Russes ! Tous ces soldats épuisés et hésitants ,
apprenant qu'on attaquerait l'ennemi le lendemain , sentirent
que ce qu'il leur répugnait de croire était faux ; ils furent con-
solés , et leur courage se ranima.

XVIII

Le régiment du prince André était dans les réserves restées


inactives jusqu'à deux heures , derrière Séménovsky, sous un
feu violent d'artillerie. A ce moment, le régiment, qui avait
déjà perdu - plus de deux cents hommes, fut porté en avant sur
le terrain situé entre le village de Séménovsky et la batterie
du mamelon, où des milliers d'hommes avaient déjà été tués
ce jour-là, et vers lequel venait d'être dirigé le feu convergent
de plusieurs centaines de pièces ennemies .
Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil , le
régiment perdit encore en cet endroit le tiers de son contin-
gent. Devant lui , à sa droite surtout, les canons tonnaient au
milieu d'une épaisse fumée et vomissaient une grêle de boulets
et de grenades , qui s'abattaient sur lui sans trêve ni cesse. De
temps à autre les grenades et les boulets , en passant, avec
leur sifflement prolongé , au -dessus de leurs têtes, leur don-
naient un moment de répit , mais parfois , en une seconde, plu-
sieurs hommes étaient atteints on mettait alors les morts de
côté, et l'on emportait les blessés. A chaque nouvelle détona-
tion, les chances de vie diminuaient pour les survivants . Le
régiment était formé en colonnes de bataillons sur une lon-
gueur de trois cents pas, mais, malgré l'étendue de ces lignes ,
tous ces hommes subissaient la même impression . Tous étaient
sombres et taciturnes ; à peine échangeaient-ils quelques mots
62 LA GUERRE ET LA PAIX

entrecoupés à voix basse, et ces mols mêmes expiraient sur


leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui
appelaient les brancardiers. Par ordre des chefs , les soldats
restaient assis par terre . L'un s'occupait avec soin de serrer
et de desserrer la coulisse du fond de son casque ; un autre,
roulant de la terre glaise entre ses mains, s'en servait pour
nettoyer sa baïonnette ; celui-ci défaisait les courroies de son
sac et les rebouclait ; celui- là rabattait avec soin les revers de
ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour ; quelques -uns
construisaient sous terre de petits abris , ou tressaient la paille
du champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations,
et lorsque leurs camarades tombaient à leurs côtés , tués ou
blessés , lorsque les brancards les frôlaient, lorsque à travers la
fumée on apercevait les masses compactes de l'ennemi , aucun
d'eux n'y prenait garde ; mais, dès qu'ils voyaient avancer
notre artillerie ou notre cavalerie , ou qu'ils devinaient les
mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie s'échap-
pait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils repor-
taient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action
qui se déroulait autour d'eux . On aurait dit qu'épuisés au mo-
ral ils se retrempaient dans ces détails de la vie habituelle .
Une batterie d'artillerie passa devant eux ; un des chevaux de
l'attelage d'un caisson eut la jambe prise dans un des traits .
« Eh ! gare au cheval de volée ! ... attention ! il va tomber....
ne le voient-ils donc pas ! » s'écria-t-on de tous côtés .
Une autre fois , à la vue d'un petit chien fauve , venu on ne
sait d'où , qui s'élança , effaré , en avant des rangs et qui , au
bruit d'un boulet tombé près de lui, se sauva en poussant un
aboiement plaintif et en serrant la queue entre ses pattes, tout
le régiment éclata de rire ; mais ces distractions ne duraient
qu'un instant, et ces hommes , dont les figures hâves et sou-
cieuses blémissaient et se contractaient de plus en plus, se
tenaient là depuis huit heures , sans nourriture, et exposés à
toutes les terreurs de la mort.
Le prince André, pâle comme eux , marchait en long et en
large d'un bout à l'autre de la prairie, les mains croisées der-
rière le dos , la tête inclinée ; il n'avait rien à faire, aucun ordre
à donner tout se faisait sans qu'il eût à s'en mêler ; on enle-
vait les morts , on emportait les blessés , et les rangs se refor-
maient de nouveau . Au début de l'action , il avait cru devoir
encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, mais il
reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre . Toutes les
LA GUERRE ET LA PAIX 63

forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne ten-


daient qu'à écarter de sa pensée l'horreur de sa situation . II
traînait les pieds sur l'herbe foulée, en examinant machinale-
ment la poussière qui recouvrait ses bottes tantôt, faisant de
grands pas, il essayait de suivre le sillon laissé par les fau-
cheurs ; tantôt, comptant les sillons, il se demandait combien
il en faudrait pour faire une verste ; tantôt il arrachait les tiges
d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ, et en écra-
sait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur âcre et
sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées
de la veille : il ne pensait à rien , et prêtait une oreille fatiguée
aux mêmes bruits , au crépitement des grenades et de la fusil-
lade. De temps à autre il jetait un regard sur le premier
bataillon et attendait : « La voilà ! ... Elle vient sur nous ! se
dit-il en entendant un sifflement qui s'approchait à travers les
nuages de fumée : En voici encore une autre ! La voilà ! ... non,
elle a passé par- dessus ma tête.... Ah ! celle-ci est tombée cette
fois !... » Et il recommençait à compter ses pas , qui le me-
naient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.
Soudain , un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui
dans la terre. Un frisson involontaire le saisit : il regarda dans
les rangs ; beaucoup d'hommes avaient été sans doute abattus ,
car il remarqua une grande agitation devant le second ba-
taillon.
Monsieur l'aide de camp, cria-t-il , empêchez les hommes
de se grouper ! »
L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince
André, pendant que le chef de bataillon l'abordait d'un autre
côté.
« Gare! » cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme
un oiseau au vol rapide se posant à terre, un obus tomba en
sifflant aux pieds du cheval du chef de bataillon , à deux pas
du prince André.
Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou
mal de témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds , en pous-
sant un hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en ren-
versant presque son cavalier.
A terre ! » s'écria l'aide de camp.
Le prince André se tenait debout, hésitant ; l'obus , sem-
blable à une énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière
de la prairie, à côté d'une touffe d'absinthe , entre lui et l'aide
de camp Est-ce vraiment la mort? » pensa-t-il en regar-
64 LA GUERRE ET LA PAIX

dant avec un sentiment indéfinissable de regret la touffe d'ab-


sinthe et cet objet noir qui tourbillonnait : « Je ne veux pas
mourir, j'aime la vie, j'aime la terre ! » Il se le disait, et cepen-
dant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.
<< Monsieur l'aide de camp , s'écria-t-il, c'est une honte de...
Il n'acheva pas : une explosion formidable, suivie comme
d'un fracas étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une
gerbe d'éclats qui retomba en pluie de fer, en répandant unc
forte odeur de poudre. Le prince André fut jeté de côté les bras
en avant, et tomba lourdement sur la poitrine. Quelques offi-
ciers se précipitèrent vers lui : une mare de sang s'étendait à
sa droite ; les miliciens, qu'on appela aussitôt, s'arrêtèrent
derrière le groupe d'officiers ; le prince André , la face contre
terre, respirait bruyamment.
« Voyons, arrivez donc ! » dit une voix . Les paysans s'appro-
chèrent, et le soulevèrent par la tête et par les pieds : il
poussa un gémissement, les paysans se regardèrent et le re-
mirent à terre.
• Prenez- le quand même ? » répéta-t-on .
On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le bran-
card.
« Ah ! mon Dieu , qu'est- ce donc? Au ventre ?... c'est fini
alors ! dirent plusieurs officiers.
-- Il a passé à toucher mon oreille ! » ajouta l'aide de camp.
Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils
avaient frayé du côté de l'ambulance.
« Eh ! les paysans , allez donc au pas , s'écria un officier
en arrêtant les premiers , qui , en marchant inégalement, se-
couaient le brancard.
Fais attention, Fédor ! dit l'un d'eux.
- M'y voilà , m'y voilà ! répondit celui- ci joyeusement en
emboîtant le pas .
— Excellence, mon prince ! » dit Timokhine d'une voix
tremblante en accourant vers le brancard.
Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui
lui parlait, et referma les paupières .

Les miliciens portèrent le prince André dans le bois , où se


tenaient les voitures de malades et l'ambulance, composée de
trois tentes dressées au bord d'un jeune taillis de bouleaux.
Les chevaux étaient attelés aux voitures, et mangeaient tran-
quillement leur avoine ; les moincaux becquetaient les grains
LA GUERRE ET LA PAIX 65

tombés à leurs pieds , et les corbeaux , flairant le sang, volaient


d'arbre en arbre, en croassant avec impatience . Autour des
tentes étaient assis , couchés , debout, des hommes de toute
arme aux uniformes ensanglantés ; autour d'eux , des groupes
de brancardiers , qu'on avait peine à écarter, les regardaient
d'un air triste et abattu . Sourds à la voix des officiers , ils res-
taient penchés sur les brancards , essayant de comprendre la
cause du terrible spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Dans
les tentes on entendait tantôt des sanglots de colère et de dou-
leur, tantôt des gémissements plaintifs ; de temps à autre , un
chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau , et indi-
quait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient
leur tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant
de l'eau-de-vie. Quelques- uns déliraient. Le prince André,
comme chef de régiment, fut porté, à travers tous ces blessés ,
à la tente la plus voisine, et ses porteurs s'arrêtèrent pour
recevoir de nouveaux ordres . Il ouvrit les yeux, et ne comprit
pas ce qui se passait autour de lui : la prairie, la touffe d'ab-
sinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le
violent désir de vivre qui s'était emparé de lui , tout lui revint
à la mémoire. A deux pas , parlant haut, et attirant l'attention
de tout le monde, un sous-officier grand , bien fait, et dont on
voyait les cheveux noirs sous le bandage qui les couvrait à
moitié, se tenait appuyé contre une branche les balles
l'avaient frappé à la tête et au pied . On l'écoutait avec curio-
sité.
« Nous l'avons si bien délogė, disait-il , qu'il s'est enfui en
abandonnant tout !
Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un
soldat dont les yeux étincelaient .
Ah ! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rich
resté, parole d'honneur ! »
Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait
un sentiment de consolation .
« Mais à présent, que m'importe ! se disait- il . Que m'est-il
donc arrivé? et pourquoi suis-je ici ?... Pourquoi ce désespoir
de quitter la vie? Il y a donc dans cette vie quelque chose que
je n'ai pas compris ?

III. 5
se LA GUERRE ET LA PAIX

XIX

Un des chirurgicns, dont le tablier et les mains étaient tout


tachés de sang , sortit de la tente il tenait un cigare entre
l'index et le pouce. Il regarda vaguement dans l'espace au-
dessus des malades ; on voyait qu'il avait grand besoin de res-
pirer, mais au bout d'un moment son regard se reporta à
gauche et à droite ; il soupira et baissa les yeux.
« A l'instant, dit- il à un chirurgien qui lui indiquait le
prince André, et il le fit transporter dans la tente.
Un murmure s'éleva parmi les blessés.
« Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces mes-
sieurs seuls ont le droit de vivre? »
Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être
débarrassée : le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put
distinguer nettement ceux qui étaient dans la tente. Les cris
qu'il entendait, la cuisante douleur qu'il ressentait dans le
dos , paralysaient son attention . Tout ce qu'il voyait autour
de lui se confondit dans une seule impression : la chair hu-
maine nue, ensanglantée , qui semblait remplir cette tente si
basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu , par un jour brû-
lant du mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de
Smolensk. C'était bien là cette chair à canon , dont l'aspect lui
avait inspiré alors un dégoût et une horreur prophétiques.
Dans la tente il y avait trois tables : le prince André, déposé sur
l'une d'elles , fut abandonné à lui -même pendant quelques mi-
nutes , ce qui lui permit d'examiner les tables voisines. Sur la
plus rapprochée était assis un Tartare, un cosaque sans doute,
à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés . Quatre soldats
le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la peau
noire de son dos musculeux.
« Oh ! oh ! » rugissait le Tartare, et tout à coup , relevant sa
figure bronzée , aux larges tempes , au nez aplati , il poussa un
cri perçant, et se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser
de ceux qui le retenaient .
La dernière table était entourée de plusieurs personnes : un
homme robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière ;
la couleur de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient
LA GUERRE ET LA PAIX 67

pas inconnues au prince André . Plusieurs infirmiers pesaient


de tout leur poids sur lui , pour l'empêcher de faire un mou-
vement. Sa jambe, blanche et grasse, était continuellement
agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps était secoué
par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux chirurgiens,
dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son autre
jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit
de sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains , s'ap-
procha du prince André, lui jeta un coup d'œil et se détourna
rapidement.
« Déshabillez-le !... A quoi songez-vous donc ! » s'écria-t-il
avec colère en s'adressant à un des aides.
Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier
qui, les manches retroussées , lui déboutonnait à la hâte son
uniforme, tous les souvenirs de son enfance passèrent comme
un éclair dans son esprit. Le chirurgien se pencha sur sa
plaie, l'examina et poussa un profond soupir. Puis il appela
quelqu'un , et l'effroyable douleur que ressentit tout à coup le
prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il revint à lui ,
des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de sa bles-
sure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et
sa plaie était pansée. Il ouvrit les yeux , le docteur se pencha
sur lui, l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se re-
tourner.
Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indi-
cible de bien-être les moments les plus charmants de sa vie
repassèrent devant ses yeux, surtout les heures de son enfance
où, après l'avoir déshabillé, on le couchait dans son berceau
et où la vieille bonné l'endormait en chantant. Il était heu-
reux de se sentir vivre, et tout ce passé semblait être devenu
le présent. Les chirurgiens continuaient à s'agiter autour du
blessé qu'll avait cru reconnaître ; ils le soutenaient et cher-
chaient à le calmer.
< Montrez- la-moi , montrez-la-moi, ▸ gémissait-il vaincu par
la torture .
Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi , envie
de pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire , parce qu'il
regrettait la vie ? Etait-ce à cause de ses souvenirs d'enfance?
Etait-ce parce qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant
souffrir les autres, il sentait ses yeux se remplir de larmes
d'attendrissement ? On montra au blessé sa jambe coupée, qui
avait conservé sa botte toute maculée de sang.
68 LA GUERRE ET LA PAIX
« Oh ! » s'écria-t-il en pleurant comme une femme.
A un mouvement que fit le docteur, le prince André recon-
nut Anatole Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait,
épuisé, à côté de lui : « Quoi ! c'est lui ! › se dit-il en le
voyant soutenu par un infirmier qui lui présentait un verre
d'eau , dont ses lèvres tremblantes et gonflées ne pouvaient saisir
le bord. Oui , c'est bien lui , cet homme qui me touche pres-
que, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel
est ce lien ? se demandait-il sans trouver de réponse, et sou-
dain , comme une figure de ce monde idéal plein d'amour et
de pureté, Natacha se dressa devant lui , telle qu'il l'avait vue
pour la première fois à ce bal de 1810 , avec son cou et ses mains
grêles, avec cette tête rayonnante, effarouchée , toujours prête à
s'exalter.... et son amour et sa tendresse pour elle se réveillé-
rent plus forts et plus vifs que jamais... Il se souvint alors du
lien qui existait entre lui et cet homme, dont les yeux, rougis
et troublés par les larmes, s'étaient tournés vers lui . Le prince
André se rappela tout, et une compassion affectueuse pénétra
son cœur inondé de joie . Il ne put se maîtriser, et pleura des
larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui - même,
sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. « Oui , se dit-
il, voilà la pitié, l'amour du prochain , l'amour pour ceux qui
nous aiment comme pour ceux qui nous détestent, cet amour
que Dieu prêchait sur la terre, que Marie m'enseignait, et que
je ne comprenais pas alors ... Voilà ce qui me restait encore à
apprendre dans cette existence, et ce qui fait que je regrette
la vie !... Mais maintenant, je le sens, il est trop tard. ▸

XX

L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres


et de blessés , la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête ,
les nouvelles qu'il recevait à tout moment de tant de généraux
tués ou hors de combat, la perte de son prestige, que jusque-
là rien n'avait pu atteindre, tout produisit sur Napoléon une
impression extraordinaire. Lui, qui d'habitude aimait à voir
les morts et les blessés, et croyait donner par là une preuve
de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit vaincu mora-
lement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de ba-
LA GUERRE ET LA PAIX 69
taille pour retourner à Schevardino . La figure jaune et gonflée ,
les yeux troubles , la voix enrouée , assis sur son pliant de cam-
pagne, il prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusil-
lade sans lever les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquié-
tude la fin de cette affaire, dont il était le grand moteur et qu'il
était impuissant à arrêter. Un sentiment humain et naturel avail
pris pour un instant le dessus sur le mirage qui le séduisait de-
puis si longtemps, et il rapporta à lui-même cette impression de
douleur qu'il avait éprouvée sur le champ de bataille. Il pen-
sait à la possibilité de la mort et de la souffrance ; il ne dési-
rait plus ni Moscou , ni gloire, ni conquêtes ; il ne souhaitait
qu'une chose : le repos , le calme, la liberté ! Mais lorsqu'il attei-
gnit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître de
l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour ren-
forcer le feu dirigé contre les troupes russes massées devant
Kniazkow , il y consentit, et donna ordre qu'on lui rendit compte
du résultat obtenu .
Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents
canons avaient été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci
tenaient bon.
« Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours !
Ils en veulent encore ! dit Napoléon d'une voix rauque.
Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu .
- Ils en veulent encore ? répéta Napoléon . Eh bien , qu'on
leur en donne ! ... » Et il rentra dans ce monde artificiel et
plein de chimères qu'il s'était créé , pour y reprendre le rôle
douloureux , cruel et inhumain qui lui était fatalement destiné.
L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet
homme, responsable plus qu'aucun autre de tous ces événe-
ments, l'empêcha, jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la
portée réelle des actes qu'il commettait en opposition avec les
règles éternelles du vrai et du bien, et comme la moitié de
l'univers approuvait ces actes , il ne pouvait les renier sans
être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il
avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre
des cadavres russes avec celui des Français ; ce n'était pas seu-
lement d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris : que le champ de
bataille était superbe 2 ... Pourquoi parlait-il ainsi ? Parce qu'il
y avait là 50 000 morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait

1. En français dans le texte. (Note du trad .)


2. En français dans le texte. (Note du trad.)
70 LA GUERRE ET LA PAIX
ses loisirs à faire le récit de ses actions, il dictait ce qui suit :
La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des
temps modernes : c'était celle du bon sens et des vrais intérêts,
celle du repos et de la sécurité de tous : elle était purement
pacifique et conservatrice.
« C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le
commencement de la sécurité. Un nouvel horizon , de nouveaux
tableaux allaient se dérouler, tout pleins du bien-être et de la
prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé ; il
n'était plus question que de l'organiser.
Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'au-
rais eu aussi mon Congrés et ma Sainte-Alliance. Ce sont des
idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion des grands sou-
verains, nous eussions traité de nos intérêts en famille, et
compté de clerc à maître avec les peuples.
« L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un
même peuple, et chacun , en voyageant partout, se fût trouvė
toujours dans la patrie commune. J'eusse demandé toutes les
rivières navigables pour tous, la communauté des mers , et
que les grandes armées permanentes fussent réduites désor-
mais à la seule garde des Souverains.
« De retour en France, au sein de la patrie , grande, forte,
magnifique, tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites
immuables ; toute guerre future purement défensive, tout agran-
dissement nouveau antinational. J'eusse associé mon fils à
l'Empire ; ma dictature eût fini et son règne constitutionnel
eût commencé.
« Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie
des nations !...
Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consa-
crés, en compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage
royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campa-
gnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l'Empire,
recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes
parts et partout les monuments et les bienfaits 1.
Lui, le bourreau des nations , lui , fatalement prédestiné par
la Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était
le bien des peuples , qu'il pouvait diriger le sort de millions
d'êtres et les combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire !
« Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule,

1. En français dans le texte. (Note du trad. )


LA GUERRE ET LA PAIX 71

écrivait-il, la moitié étaient Autrichiens , Prussiens , Saxons , Po-


lonais , Bavarois, Wurtembergeois , Mecklembourgeois , Espa-
gnols , Italiens Napolitains . L'armée impériale proprement dite
était pour un tiers composée de Hollandais, de Belges , d'habi-
tants des bords du Rhin , de Piémontais, Suisses, Genevois .
Toscans, Romains, habitants de la 32 division militaire,
Brême, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante
mille hommes parlant français . L'expédition de Russie coûta
moins de cinquanle mille hommes à la France actuelle ; l'armée
russe dans la retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes
batailles, a perdu quatre fois plus que l'armée française ; l'in-
cendie de Moscou a coûté la vie à cent mille Russes, morts de
froid et de misère dans les bois ; enfin , dans sa marche de
Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi atteinte par l'intem-
périe de la saison ; à son arrivée à Vilna elle ne comptait que
cinquante mille hommes , et à Kalisch moins de dix-huit mille
hommes 1. »
Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépen-
dait exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli
ne lui causait aucun remords !

XXI

Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents , étaient


confusément couchés , par dizaines de milliers , dans les champs
et dans les prairies appartenant à M. Davydow et aux paysans
de la couronne. Sur ces champs et sur ces prairies, pendant
des centaines d'années, les paysans des environs avaient fait
paître leur bétail et récolté leurs moissons . Aux ambulances,
sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient bu du
sang ; une foule de soldats blessés ou valides, de différentes
armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là
vers Valouïew ; d'autres soldats , affamés , épuisés de fatigue,
se laissaient machinalement conduire par leurs chefs , tandis
que d'autres restaient encore sur place , et ne cessaient de
tirer. Au-dessus du champ , gai et riant quelques heures aupa-
ravant, où étincelaient les baïonnettes, et où s'élevaient les

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


72 LA GUERRE ET LA PAIX
vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un brouillard
intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur
de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés ,
une pluie fine mouillait les morts , les blessés et les exténués.
Elle avait l'air de leur dire : Assez, assez , malheureux ,
revenez à vous.... Que faites-vous ? Un doute passait alors
dans l'âme de ces pauvres êtres, et ils se demandaient s'il
fallait continuer cette boucherie. Cette pensée du reste ne
gagna du terrain dans les esprits que vers le soir ; jusque- là ,
quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes sen-
tissent toute l'horreur de leur situation , une force mystérieuse
et incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur ,
couvert de sueur, de poudre et de sang, qui , resté seul sur
les trois servants de la pièce, portait péniblement les gar-
gousses, chargeait, pointait et allumait la mèche ! ... et les bou-
lets se croisaient toujours dans les airs en faisant toujours
de nouvelles et nombreuses victimes... , et cette œuvre terrible,
dirigée non par la volonté humaine, mais par la volonté de
Celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait impi-
toyablement son cours ! Quiconque aurait considéré les armées
russes et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il
suffisait d'un faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir
complètement. Mais aucune des deux ne faisait cet effort su-
prême, et le feu de la bataille achevait peu à peu de s'éteindre.
Les Russes ne prenaient pas l'offensive parce que depuis le
commencement de l'affaire , massés sur la route de Moscou ct
se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste jusqu'à la fin.
Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les Français,
le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait
pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position , ils
avaient perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulc-
ment possible et facile aux Français , que soutenaient le sou-
venir des quinze ans de victoire de Napoléon , l'assurance de
gagner la bataille , la faiblesse de leurs pertes, qui n'étaient que
du quart de leur effectif, la certitude d'avoir derrière eux en
réserve plus de 20 000 hommes de troupes fraîches, en de-
hors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de ne pou-
voir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens
affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait
avancer sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer
que l'automne peut se transformer tout à coup en printemps .
Cette faute ne saurait être imputée à Napoléon : tous, depuis
LA GUERRE ET LA PAIX 73

le général en chef jusqu'au dernier soldat, savaient que cet


effort était impossible ; en effet , l'esprit de corps était complète-
ment paralysé par cet ennemi terrible qui , après avoir perdu
la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin qu'au
commencement. La victoire que les Russes venaient de rem-
porter à Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces
lambeaux d'étoffe cloués à un bâton, qu'on appelle des dra-
peaux, et qui tirent leur gloire de l'étendue de la conquête :
mais c'était une de ces victoires qui font passer dans l'âme de
l'agresseur la double conviction de la supériorité morale de
son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion française,
semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de
recevoir dans le flanc une blessure mortelle ; elle sentait qu'elle
courait à sa perte ; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que
coûte, elle devait atteindre Moscou ! L'armée russe , de son
côté, quoique deux fois plus faible, se trouvait inexorablement
poussée à continuer sa résistance. Là, à Moscou , toute sai-
gnante encore de ses plaies de Borodino , ces nouveaux efforts
devaient fatalement aboutir à la fuite de Napoléon, à sa retraite
par le même chemin , à la perte presque totale des cinq cent
mille hommes qui l'avaient suivi , et à l'anéantissement de la
France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino
même, la main d'un adversaire dont la force morale était
supérieure !
CHAPITRE II

L'intelligence humaine ne saurait comprendre à priori la


perpétuité absolue dans le mouvement des corps : elle n'en
conçoit les lois que lorsqu'elle peut en décomposer les unités
et les étudier séparément , mais en même temps ce partage
arbitraire en unités précises est la cause de la plupart de nos
erreurs .
Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait a
dire qu'Achille ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher
devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que
celle de l'animal , car, chaque fois qu'Achille aura franchi la
distance qui l'en sépare , celui- ci aura repris de l'avance en
parcourant la dixième partie de cette même distance , et, lors-
que Achille franchira la dixième, la tortue en franchira la cen-
tième, et ainsi de suite à l'infini . Pour les anciens , c'était là
un problème insoluble. Le non -sens de cette proposition pro-
vient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec
arrêt, tandis que le mouvement d'Achille et de la tortue est
continu.
En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mou-
vement quelconque , nous approchons de la solution sans
jamais y atteindre ; ce n'est qu'en admettant les infinitésimaux
et leur progression ascendante jusqu'à un dixième, et en faisant
la somme de cette progression géométrique, que nous obtenons
la solution désirée. La nouvelle science de l'emploi des infini-
ment petits résout actuellement des questions qui paraissaient
jadis insolubles . En admettant les infinitésimaux, elle rétablit
LA GUERRE ET LA PAIX 75

en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité


absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelli-
gence humaine est entraînée à commettre en considérant les
unités individuelles du mouvement , au lieu du mouvement lui-
même.
Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le
même système. La marche de l'humanité, tout en étant la
conséquence d'une multitude innombrable de volontés indivi-
duelles, ne subit jamais d'interruption . L'étude de ces lois est
le but de l'histoire , et pour s'expliquer celles qui régissent
la somme des volontés de ce mouvement perpétuel , l'esprit
humain admet des unités indépendantes et séparées . Le pre-
mier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasarc
une série d'événements qui se suivent, à les examiner en
dehors des autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni com-
mencement ni fin , puisque toujours un fait découle forcément
du précédent. En second lieu , elle étudie les actions d'un seul
homme, d'un roi ou d'un capitaine, et les accepte comme la
résultante des volontés de tous les hommes, tandis que cette
résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule per-
sonne, quelque grande qu'elle soit. Mais , quelque infimes que
soient les unités dont l'historien tient compte pour se rappro-
cher le plus possible de la vérité, nous sentons qu'en les
isolant l'une de l'autre, qu'en admettant que toute manifesta-
tion a son origine propre, et que les volontés humaines se
traduisent dans les actes d'une seule figure historique, il est
complètement dans l'erreur.
Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel
de la critique, parce que la critique choisit pour ses observa-
tions, comme elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou
moins grand. Ce n'est qu'en étudiant les quantités différen-
tielles de l'histoire, c'est-à - dire les courants homogènes qui
entraînent les hommes, et après en avoir trouvé l'intégrale ,
que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle pré-


sentent à l'observateur un mouvement inusité de millions
d'hommes . Ils quittent leurs occupations , se portent d'un côté
de l'Europe à l'autre , pillent, s'entretuent, triomphent, et sont
battus tour à tour. Pendant cette période de temps la vie ha-
bituelle change de cours, et tout à coup cette effervescence,
qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s'affai-
76 LA GUERRE ET LA PAIX
blir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont
les lois? se demande l'esprit humain.
Les historiens répondent à ces questions en nous racontant
les actions et les discours de quelques dizaines d'hommes
dans un des édifices de la ville de Paris, et ils donnent à ces
actes et à ces discours le nom de Révolution ; puis il nous font
une biographie détaillée de Napoléon et de quelques person-
nages , qui lui sont bienveillants ou hostiles ; ils nous parlent de
l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les autres
et nous disent : « Voilà la cause du mouvement ! Voilà ses
lois ! Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication ,
et il la déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indi-
quée est trop faible pour l'effet produit. C'est la somme des
volontés humaines qui a amené la Révolution et Napoléon , de
même que c'est encore elle qui les a supportés et qui les a
renversés.
« Lorsqu'il y a des conquêtes, nous dit l'historien , il y a
des conquérants , et à chaque bouleversement dans un empire
il y a des grands hommes ! » C'est vrai , répond l'esprit hu-
main , mais il ne m'est pas démontré que les conquérants
soient la cause des guerres , et que l'on puisse prétendre que
les lois de ces guerres résident dans l'action individuelle d'un
seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma montre
indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église
voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la posi-
tion de l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle .
Chaque fois que je vois une locomotive en mouvement, que
j'entends son sifflet, que sa soupape s'ouvre et se ferme, que
ses roues tournent, je ne saurais pas davantage en conclure
que le sifflet et le mouvement des roues fassent marcher la
locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il
souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent.
Bien que la cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne
puis pourtant partager l'avis des paysans et l'attribuer au
bourgeonnement des chênes. Je n'y vois que la réunion des
conditions que je rencontre dans toute manifestation de la vie,
et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma montre, la soupape de
la locomotive et les bourgeons du chêne , je n'y découvrirais
pas la raison d'être du carillon , du mouvement de la locomo-
tive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver
là, il me faut absolument changer mon point d'observation , et
étudier les lois de la vapeur, du son et du vent ! L'historien
LA GUERRE ET LA PAIX 77

doit procéder de même (des tentatives de ce genre ont déjà été


faites) , et, au lieu d'étudier seulement les rois, les empereurs ,
les ministres, les généraux , chercher à se rendre compte des
éléments homogènes et infiniment petits qui dirigent les
masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il par-
viendra en suivant cette voie : il est évident que c'est la seule
possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que
la millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la descrip-
tion des souverains, des généraux, des ministres , et à l'expo-
sition des combinaisons suggérées par leurs actes.

II

Les forces réunies des différentes nationalités européennes


se jetèrent sur la Russie : l'armée russe et la population se
retirèrent, en évitant toute collision avec l'ennemi , jusqu'à
Smolensk, et de Smolensk jusqu'à Borodino ; l'armée française
se portait vers Moscou par un mouvement de propulsion , dont
la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps lancé vers
la terre , qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle laissait
derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée
ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à
la force d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée
russe, plus la retraite s'accentuait, plus se développait et gran-
dissait dans tous les cœurs la haine de l'ennemi. A Borodino
nous assistons à un choc terrible entre les deux adversaires.
Mais aucun des deux ne plie , et après cette rencontre l'armée
russe continue sa retraite aussi fatalement qu'une balle qui
dans l'espace se serait heurtée à une autre.
Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Mos-
cou , les Français entrent dans cette ville, et, semblables à la
bête fauve acculée et blessée qui lèche ses plaies , ils s'y arrê-
tent cinq semaines sans livrer bataille , pour fuir ensuite, sans
raison , par le chemin qui les avait amenés . Ils se jettent sur
la route de Kalouga , et , malgré la victoire de Malo-Yaroslavetz ,
ils reprennent leur course en arrière jusqu'à Smolensk, Vilna ,
la Bérésina et au delà .
Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient per-
suadés que la bataille de Borodino était une victoire. Le com-
78 LA GUERRE ET LA PAIX
mandant en chef l'annonça à l'Empereur et donna l'ordre de se
préparer à une autre bataille pour écraser définitivement l'en-
nemi, mais dans la soirée et le lendemain les nouvelles de pertes
jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés . L'armée se trou-
vait diminuée de moitié, et un second engagement devenait
impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre
de nouveau sans avoir rassemblé des renseignements précis ,
relevé les blessés, emporté les morts, nommé d'autres com-
mandants, et sans donner aux hommes le temps de se reposer
et de manger ? Cependant, les Français, entraînés en avant par
la loi de la force de projection , les forçaient à reculer. Kou-
touzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lende-
main, mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir : il
fallait que ce fût possible, et cette possibilité n'existait pas ! II
était nécessaire au contraire qu'on se repliât à une journée de
marche, et d'étape en étape, lorsque l'armée russe arriva sous
les murs de Moscou, les circonstances l'obligèrent, malgré la
violence du sentiment qui s'était élevé dans tous ses rangs , de
reculer encore au delà . C'est ainsi que Moscou fut livré à
l'ennemi.
Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de ba-
taille sont élaborés par les généraux dans le silence du cabinet,
oublient ou méconnaissent les conditions inévitables au milieu
desquelles se déploie l'activité d'un commandant en chef.
Cette activité n'a rien de commun avec celle que nous nous
représentons en étudiant sur une carte telle ou telle campa-
gne, avec un certain nombre de troupes des deux côtés , un
terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le
commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions .
Au milieu des intrigues , des soucis, des commandements , des
menaces, des projets, des conseils, qui bourdonnent autour de
lui, il lui est impossible, bien qu'il se rende compte de la
gravité des événements, de les faire servir à l'accomplisse-
ment de ses desseins.
Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que
Koutouzow aurait dû faire passer ses troupes sur la route de
Kalouga avant d'arriver au village de Fili , et que ce projet lui
aurait même été présenté ; mais ils oublient qu'un comman-
dant en chef a toujours, dans des moments aussi critiques , dix
projets pour un devant les yeux, tous fondés sur la stratégie
et la tactique, et cependant se contrecarrant l'un l'autre. Sans
doute, il semblerait que son devoir consisterait à choisir l'un
LA GUERRE ET LA PAIX 79
133
d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et
ies événements n'attendent pas . Supposons, en effet , qu'on lui
ait proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et
qu'à ce même moment arrive un aide de camp de Miloradovitch
pour lui demander s'il faut attaquer les Français ou se retirer :
il doit immédiatement répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient
de donner suffit pour l'éloigner de la grand'route de Kalouga .
L'intendant militaire lui demande également sur quel endroit
il doit diriger les approvisionnements, et le chef des ambu-
lances, vers quel point évacuer les blessés, tandis qu'un cour-
rier arrivant de Pétersbourg lui remet une lettre de l'Empereur
qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, et qu'un
rival, car il en a toujours plusieurs , lui présente un projet
diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci
à toutes ces complications le commandant en chef a besoin
de repos et de sommeil pour réparer ses forces épuisées, il
est obligé d'écouter un général qui se plaint d'un passe -droit,
les prières d'habitants effarés qui craignent de se voir aban-
donnés , le rapport d'un officier envoyé pour faire la reconnais-
sance du terrain , en contradiction complète avec le précédent
rapport, tandis que l'espion , le prisonnier et un autre général
viennent lui décrire la position de l'ennemi ; et l'on compren-
dra dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutou-
zow avait à Fili , à cinq verstes de la capitale, toute la liberté
d'esprit nécessaire pour décider la question de l'abandon ou
de la défense de Moscou, sont dans la plus complète erreur.
Quand donc cette question fut-elle résolue ? Elle le fut à Drissa
et å Smolensk, et, d'une façon irrévocable, le 5 à Schevardino,
le 7 à Borodino, et plus tard chaque jour, à chaque heure, à
chaque minute de la retraite.

III

Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner


la position, vint lui rapporter qu'il était impossible de se battre
sous les murs de Moscou , le maréchal le regarda en silence.
< Donne-moi la main , dit-il en lui tâtant le pouls . Tu es
malade, mon ami : pense à ce que tu dis.... › Car il ne pou-
vait admettre de se replier au delà sans livrer bataille.
80 LA GUERRE ET LA PAIX

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaía , à six


verstes de la barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc ;
une foule de généraux l'entoura, et au milieu d'eux le comte
Rostoptchine, qui arrivait à l'instant de Moscou . Cette brillante
réunion, divisée en plusieurs groupes, discutait sur les avan-
tages et les désavantages de la position , sur la situation des
troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui régnait dans
la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un con-
seil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts
généraux ; les nouvelles particulières se communiquaient à voix
basse; aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs
figures soucieuses , et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à
la hauteur des circonstances . Le général en chef écoutait
toutes les opinions énoncées, questionnait les uns et les autres ,
sans entrer dans leurs discussions et sans faire connaître son
avis. Parfois, après avoir prêté l'oreille, il se détournait, désap-
pointé d'avoir entendu autre chose que ce qu'il désirait en-
tendre. Les uns parlaient de la position choisie ; les autres
non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à ceux
qui en avaient déterminé le choix ; un troisième disait que la
faute datait de plus loin , qu'il aurait fallu accepter la bataille
l'avant-veille ; le quatrième racontait la bataille de Salamanque,
dont les détails venaient d'être apportés par un Français nommé
Crossart. Ce Français , en uniforme espagnol, accompagnait un
prince allemand au service de la Russie, et, en prévision de la
défense possible de Moscou , exposait les péripéties du siège
de Saragosse. Le comte Rostoptchine assurait que, bien que lui
et la milice fussent prêts à mourir sous les murs de l'antique
capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter l'obscure inac-
tion dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il avait pu
pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. Quel-
ques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combi-
naisons stratégiques , causaient de la direction que devaient
prendre les troupes ; la plupart enfin ne disaient que des non-
sens . De tous ces discours, Koutouzow ne tirait qu'une con-
clusion : c'est que la défense de Moscou était matériellement
impossible. L'ordre de livrer bataille n'aurait eu pour résultat
qu'un immense désordre , car, non seulement cette position
n'était pas défendable aux yeux des généraux , mais déjà même
ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce senti-
inent était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous
critiquaient ce plan , Bennigsen continuait , il est vrai , à le sou-
LA GUERRE ET LA PAIX 81

tenir, mais la question par elle-même n'avait plus d'impor-


tance ce n'était qu'un prétexte à discussions et à intrigues .
Koutouzow le comprenait et ne se méprenait pas sur la valeur
du patriotisme que Bennigsen déployait avec une insistance
bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas d'insuc-
cès il comprenait que la faute retomberait sur lui , Koutouzow,
pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne
des Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le
plan proposé par Bennigsen , l'autre se laverait les mains du
crime d'avoir abandonné Moscou . Mais ces intrigues préoc-
cupaient peu le vieillard en ce moment : un unique et menaçant
problème se dressait devant lui , problème que jusqu'à présent
personne n'avait pu résoudre : « Est-ce vraiment moi qui ai
laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou ? Quel est
donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat ? »
se répétait-il pour la centième fois : « Etait-ce hier soir, lors-
que j'ai envoyé dire à Platow de se retirer, ou était- ce avant-
hier, lorsque, à moitié endormi , j'ai ordonné à Bennigsen de ·
prendre ses dispositions ? Oui, Moscou doit être abandonné,
les troupes doivent se replier, il faut s'y résigner. » Et il lui
semblait aussi terrible de prendre cette résolution que de se
démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir qu'il aimait,
auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à la gloire
de sauver son pays : n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue
l'opinion publique en demandant sa nomination , contrairement
au désir de l'Empereur. Il se croyait seul capable de com-
mander l'armée dans ces circonstances critiques , seul capable
de lutter sans terreur contre son invincible adversaire , et
pourtant il fallait prendre un parti , et mettre un terme aux con-
versations inopportunes de son entourage . Appelant à lui les
plus anciens généraux, il leur dit :
« Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même ! ...
Et, montant en voiture, il retourna à Fili.

IV

Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus


spacieuse des deux isbas qui appartenaient à un nommé André
Sévastianow. Les paysans, les femmes et de nombreux enfants
III. - 6
82 LA GUERRE ET LA PAIX

se pressaient devant la porte de l'autre isba ; la petite fille


d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son Altesse avait em-
brassée et à laquelle il avait donné un morceau de sucre, était
seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à re-
garder curieusement et timidement les uniformes et les croix
des généraux qui entraient l'un après l'autre , et allaient
s'asseoir sous les images. Le grand- père, ainsi que Malacha
appelait Koutouzow, était assis à part dans l'angle obscur du
poêle . Affaissé dans son fauteuil de campagne, il témoignait
de son agacement, tantôt en lançant des interjections étouffées ,
tantôt en tortillant nerveusement le collet de son uniforme,
qui , quoique ouvert, semblait le gêner ; il serrait la main à
quelques-uns des survenants , et saluait les autres. Son aide
de camp Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit
rideau de la fenêtre qui était en face de son chef, mais , à un
geste d'impatience de Koutouzow, il comprit que Son Altesse
désirait rester dans le demi-jour pour ne pas laisser voir sa
physionomie. Il y avait déjà tant de monde autour de la table
en bois de sapin , couverte de plans , de cartes , de papiers et
de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore
un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus , Yermolow ,
Kaïssarow et Toll . A la place d'honneur, juste sous les images ,
se tenait Barclay de Tolly, la croix de Saint- George au cou . Sa
figure pâle et maladive , avec son grand front, que sa calvitie
rendait encore plus proéminent, trahissait les angoisses de la
fièvre dont il ressentait en ce moment même le violent frisson .
Ouvarow, assis à côté de lui , lui racontait quelque chose à
voix basse et avec des gestes saccadés . Personne du reste ne
parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés , et
les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention.
En face de lui , le comte Ostermann-Tolstoy , appuyant sur son
coude sa tête aux traits hardis et aux yeux brillants, paraissait
absorbé dans ses pensées. Raïevsky, de son geste habituel ,
ramenait sur ses tempes ses cheveux noirs , qu'il enroulait
autour de ses doigts , et jetait des regards impatients vers
Koutouzow et vers la porte. La belle et sympathique physio-
nomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable sourire, car
il avait surpris le regard de Malacha , et s'amusait à lui faire
des petits signes , auxquels elle répondait timidement.
On attendait Bennigsen, qui , sous prétexte d'inspecter une
seconde fois la position, achevait tranquillement chez lui son
succulent dîner ; deux heures, de quatre à six, se passèrent
LA GUERRE ET LA PAIX 83

ainsi en causeries à voix basse, sans qu'on prît aucune déci-


sion.
Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de
la table, mais de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par
les bougies qu'on venait d'y poser .
Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la propo-
sition suivante :
• Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte
capitale de la Russie, ou bien devons-nous la défendre? »°
Un long et profond silence succéda à ces paroles. Tous les
visages se contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Kou-
touzow, qui, les sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de
surmonter son émotion . Malacha l'observait aussi .
« L'antique et sainte capitale de la Russie ? » répéta-t-il tout
à coup avec colère et en accentuant les mots , pour en bien faire
ressortir la fausse note .
« Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette
phrase n'offre aucun sens à un cœur russe . Ce n'est pas ainsi
que doit être posée la question pour la discussion de laquelle
j'ai réuni ces messieurs ; elle est purement militaire et la voici :
Le salut du pays étant dans l'armée , est-il plus avantageux de
risquer de la perdre, et Moscou avec, en livrant bataille, ou
de se retirer et d'abandonner la ville sans résistance ? C'est là-
dessus que je désire connaître votre avis. »
Les discussions commencèrent ; Bennigsen , qui ne se tenait
pas pour battu , admit l'opinion de Barclay, et trouva comme
lui qu'il était impossible de défendre la position de Fili ; en
conséquence, il proposa de faire passer pendant la nuit les
troupes du flanc droit au flanc gauche, afin d'attaquer l'aile
droite de l'ennemi . Les opinions se partagèrent, on discuta le
pour et le contre. Yermolow, Doctourow, Raïevsky soutinrent
Bennigsen ; pensaient-ils qu'un sacrifice était nécessaire avant
d'abandonner Moscou, où bien avaient-ils en vue d'autres con-
sidérations personnelles ? ils ne semblaient pas comprendre que
leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des évé-
nements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres géné-
raux le voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la
direction à faire prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha,
qui regardait de tous ses yeux , s'expliquait autrement ce qui
se passait. Elle croyait qu'il s'agissait d'une querelle entre « lc
grand- père » et « l'habit aux longs pans » , comme elle dési-
gnait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils s'irritaient l'un
84 LA GUERRE ET LA PAIX
contre l'autre, et dans le fond de son petit cœur elle donnait
raison au grand-père » ; elle saisit au vol un coup d'œil
perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen , et fut toute
ravie de lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit
et fit quelques pas dans la chambre ; les paroles que Kou-
touzow avait prononcées d'une voix calme et mesurée à
l'adresse de Bennigsen exprimaient une désapprobation com-
plète.
Je ne saurais, messieurs , accepter le plan du comte, dit
Koutouzow. Faire changer de position à une armée dans le
voisinage immédiat de l'ennemi est toujours une opération
dangereuse ; l'histoire est là pour le confirmer . Ainsi , par
exemple... » il s'arrêta comme pour rassembler ses souvenirs ;
reportant ensuite un regard clair et d'une candeur affectée sur
Bennigsen... par exemple, si la bataille de Friedland, que
vous devez vous rappeler, comte , n'a pas été à notre avantage,
c'est précisément à cause d'une conversion semblable. »
Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'as-
sistance.
Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on
sentait que le sujet était épuisé.
Tout à coup Koutouzow soupira . Comprenant qu'il allait
parler, tous les généraux se tournèrent vers lui .
« Eh bien, messieurs , je vois que c'est moi qui payerai les
pots cassés . J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que
quelques-uns ne seront pas de mon avis, mais .... ajouta-t-il
en se levant.... en vertu du pouvoir qui m'a été confié par
l'Empereur et la patrie, je commande la retraite ! »
Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel ,
comme celui qui accompagne d'ordinaire les prières des morts .
Malacha, qu'on attendait depuis longtemps à souper, descendit
lentement et à reculons de la soupente, en se cramponnant do
ses petits pieds nus aux saillies du poêle , et, se faufilant pres-
tement entre les jambes des généraux, elle disparut par la
porte entre-bâillée .
Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil,
resta longtemps appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible
problème, se demandant de nouveau où et comment s'était
décidé l'abandon de Moscou, et à qui il pouvait être imputé.
« Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp
Schneider, qui venait d'entrer chez lui à une heure avancée
de la nuit. Je n'aurais jamais cru pareille chose possible!
LA GUERRE ET LA PAIX 85

Il faut vous reposer , Altesse, lui répondit l'aide de camp.


- Eh bien , on verra ! Je leur ferai manger comme aux
Turcs de la viande de cheval, » dit Koutouzow en frappant la
table de son poing, et il répéta : « Ils en mangeront ! Ils er
mangeront! >>

Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une


bien autre importance que la retraite de l'armée , c'est-à- dire
l'abandon et l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe,
bien à tort, pour en avoir été le fauteur.
Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprou-
vaient alors nos pères , aurait pu prophétiser ces événements,
que la bataille de Borodino avait rendus inévitables.
A Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les
villages de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou , quoique
complètement en dehors de l'influence du comte Rostoptchine
et de ses affiches. Le peuple attendait l'ennemi avec insouciance,
sans s'agiter, sans commettre aucun désordre. Il l'attendait
avec calme, sentant que, lorsque le moment serait venu , il sau-
rait agir comme il le devait. Dès qu'on sut l'approche de l'en-
nemi , les classes les plus aisées s'éloignèrent en emportant
tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres détruisirent et incen-
dièrent le reste. La conviction que ce devait être, et que ce
sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
tout cœur russe. Cette conviction , je dirai plus , la prévision
de la prise de Moscou , s'était répandue en 1812 dans toute
la société de cette ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en
août, en laissant derrière eux leurs maisons et la moitié de
leur fortune, le prouvaient bien , car ils agissaient sous l'in-
fluence de ce patriotisme latent qui ne consiste ni dans les
phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants pour le salut de la
patrie, et autres actes contraires à la nature humaine , mais
qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même pro-
duit d'immenses résultats . « Il est honteux , » disaient les
affiches du comte Rostoptchine, « de fuir le danger. Les lâches
seuls abandonnent Moscou ! » Et cependant ils partaient malgré
la qualification de poltrons qui leur était appliquée ! Ils par-
taient parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi . Rostop-
86 LA GUERRE ET LA PAIX
tchine ne pouvait les avoir effrayés par le récit des horrcurs
commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils savaient
très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que,
pendant l'occupation française, les habitants passaient gaie-
ment leur temps avec ces vainqueurs pleins de séductions,
que les hommes et même les femmes en Russie portaient alors
dans leur cœur ! Ils partaient parce qu'il ne pouvait être
question pour les Russes de rester sous . la domination des
Français : bonne ou mauvaise , pour eux elle était inacceptable !
Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait à
livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage
devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai
que ne pas brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est
tout à fait contraire à l'esprit du peuple russe ! Ainsi donc la
grande dame qui dès le mois de juin quittait Moscou avec ses
nègres et ses bouffons pour se réfugier dans ses terres du gou-
vernement de Saratow, malgré la crainte d'être arrêtée sur
l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne pas
devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle accom
plissait simplement et véritablement la grande œuvre du salut
de la patrie ! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait
les partants , ou renvoyait les tribunaux hors de la ville ; qui
fournissait à des braillards avinés de mauvaises armes ; qui
ordonnait des processions et les défendait le lendemain ; qui
s'emparait de toutes les voitures de transport des particuliers ;
qui annonçait son intention de brûler Moscou , sa maison , et
se dédisait le quart d'heure suivant ; qui exhortait la populace
à se saisir des espions et lui reprochait ensuite de les avoir
saisis ; qui chassait tous les Français de la ville, et y laissait
tranquillement Mme Aubers- Chalmé, le grand centre de réu-
nion de la colonie française ; qui , sans raison aucune, envoyait
en exil le vieux et respectable Klutcharew, directeur des postes ;
qui rassemblait le peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant
pour se battre avec l'ennemi , et lui livrait, pour s'en débar-
rasser, un homme à écharper ; qui prétendait ne pas survivre
au malheur de Moscou et finissait par fuir par une porte
1
dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français ¹ pour

1. Je suis par naissance Tartare,


Je voulus devenir Romain :
Les Français m'appellent barbare,
Et les Russes, George Dandin.
LA GUERRE ET LA PAIX 87

que personne ne doutât de sa coopération : cet homme ne com-


prenait pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplis-
sait sous ses yeux . Dévoré du désir. d'agir seul, d'étonner le
monde par un exploit d'un patriotisme héroïque, il se mo-
quait, en gamin , de l'abandon et de l'incendie de Moscou , en
essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible bras , le courant
irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec le reste .

VI

En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans


une position cmbarrassante. Elle jouissait en effet à Péters-
bourg de la protection toute particulière d'un grand seigneur
qui occupait l'un des premiers postes de l'Empire , tandis qu'à
Vilna elle s'était liée avec un jeune prince étranger, et, le
prince et le grand seigneur faisant tous deux valoir leurs
droits , elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le
délicat problème de conserver cette double intimité sans
offenser ni l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon
impossible à une autre femme, n'exigea même pas de sa part
un instant de réflexion : au lieu de cacher ses actes , ou d'em-
ployer toutes sortes de subterfuges pour sortir d'une fausse
situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant sa culpabilité,
elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un véritable
grand homme, le droit de son côté.
En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à
sa première visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié
tournée vers lui .
« Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle
avec hauteur. Je ne m'attendais pas à autre chose la femme
se sacrifle pour vous ; elle souffre, et voilà toute sa récom-
pense ! Quel droit avez-vous , monseigneur, de me demander
compte de mes amitiés? Cet homme a été plus qu'un père
pour moi. Oui , ajouta-t-elle vivement , pour l'empêcher de
parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père ,
mais ce n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte...
Je ne suis pas un homme pour être ingrate ! Sachez , monsei-
gneur, que je ne rends compte qu'à Dieu et à ma conscience
de mes sentiments intimes, ajouta-t- elle en portant la main à
88 LA GUERRE ET LA PAIX
son beau scin qui se soulevait d'émotion , et en levant les
yeux au ciel.
- Mais écoutez-moi, au nom du ciel.
Épousez-moi, et je serai votre esclave.
Mais c'est impossible !
- Ah ! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi ¹ ! » dit-
elle en pleurant.
Le prince essaya de la consoler , tandis qu'à travers ses
larmes elle répétait que le divorce était possible , qu'il y en
avait des exemples (il y en avait alors si peu à citer, qu'elle
nomma Napoléon et quelques autres personnages haut placés) ;
qu'elle n'avait jamais été la femme de son mari , qu'elle avait
été sacrifiée !
« Mais la religion , mais les lois ? répétait le jeune homme à
demi vaincu.
Les lois , la religion ?... Quelle en serait l'utilité si elles
ne pouvaient servir à cela? »
Surpris par cette réflexion , si simple en apparence , le jeune
amoureux demanda conseil aux Révérends Pères de la congré-
gation de Jésus, avec lesquels il était en intimes relations.
Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes
que donnait Hélène a sa ‹ datcha » de Kammennoï- Ostrow,
on lui présenta un séduisant jésuite de robe courte, M. de Jo-
bert , dont les yeux noirs et brillants faisaient un étrange
contraste avec ses cheveux blancs comme neige. Ils causèrent
longtemps ensemble dans le jardin , poétiquement éclairé
par une splendide illumination , aux sons entraînants d'un
joyeux orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour
Jésus-Christ, pour les sacrés cœurs de Jésus et de Marie, et
des consolations promises dans cette vie et dans l'autre par la
seule vraie religion , la religion catholique ! Hélène , touchée
de ces vérités, sentit plus d'une fois ses yeux se mouiller de
larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix tremblait d'une
sainte émotion ! Le cavalier qui vint la chercher pour la valse
interrompit cet entretien , mais le lendemain son futur direc-
teur de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle , et,
à dater de ce moment, devint un de ses habitués .
Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où
elle resta longtemps agenouillée devant un des autels. Le
Français , qui n'était plus jeune, mais tout confit en béates sé-

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


LA GUERRE ET LA PAIX 89

ductions, lui posa les mains sur la tête, et, à cet attouchement,
elle sentit, comme elle le raconta plus tard , l'impression
d'une fraîche brise qui pénétrait dans son cœur... C'était la
grâce qui opérait !
On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue , qui la
confessa et lui donna l'absolution . Le lendemain il lui apporta
chez elle, dans une boîte d'or, les hosties de la communion ; il
la félicita d'être entrée dans le giron de la sainte Eglise ca-
tholique, l'assura que le pape en allait être informé, et qu'elle
recevrait bientôt de lui un document important.
Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention
dont elle était l'objet de la part de ces gens , dont la parole
était si élégante et si fine, l'innocence de la colombe devenue
son partage, figurée sur sa personne par des robes et des ru-
bans d'une blancheur immaculée, tout lui causait une amu-
sante distraction . Néanmoins elle ne perdait pas son but de
vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de
la ruse sous jeu , c'était le plus faible comme intelligence qui
devait vaincre le plus fort.
Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et
tous ces efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au
catholicisme et d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de
l'ordre. Aussi elle ne manqua pas d'insister auprès d'eux, avant
de se rendre à leurs demandes , pour faire hâter les différentes
formalités indispensables en vue de son divorce. Pour elle,
la religion n'avait d'autre mission que de satisfaire ses désirs
et ses caprices , tout en se conformant à de certaines conve-
nances . Aussi , dans un de ses entretiens avec son confesseur,
elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point l'enga-
gcaient les liens du mariage. C'était le moment du crépus-
cule tous deux , près de la fenêtre ouverte du salon , respi-
raient le doux parfum des fleurs . Un corsage de mousseline
des Indes voilait à peine la poitrine et les épaules d'Hélène ;
l'abbé, bien nourri et rasé de frais , tenait ses mains blanches
modestement croisées sur ses genoux, et, en portant sur elle
un regard doucement enivré par sa beauté , lui expliquait sa
manière d'envisager la question brûlante qui l'intéressait.
Hélène souriait avec inquiétude ; on aurait dit qu'à voir la
figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la
conversation ne prît une tournure alarmante. Mais , tout en
subissant le charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait
évidemment aller au plaisir de développer sa pensée avec art.
90 LA GUERRE ET LA PAIX
« Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez ,
disait-il, vous avez juré fidélité à un homme qui , de son côté,
entré dans les liens du mariage, sans en reconnaître l'impor-
tance religieuse , a commis une profanation ; donc, ce mariage
n'a pas eu son entière valeur, et cependant vous étiez liée par
votre serment. Vous l'avez enfreint... Quel est donc votre
péché ? Péché véniel ou mortel ? Péché véniel , assurément ,
parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention . Si le
but de votre second mariage est d'avoir des enfants , votre
péché peut vous être remis ; mais ici se présente une nouvelle
question, et...
Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une
certaine impatience , je me demande comment, après avoir
embrassé la vraie religion , je me trouverais encore liée par les
obligations de celle qui est erronée ? »
Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même
effet que la solution du problème de l'œuf par Christophe
Colomb ; il resta ébahi devant la simplicité avec laquelle elle
l'avait résolu . Etonné et charmé de ses progrès rapides, il ne
voulut pas cependant renoncer tout d'abord à lui déduire ses
raisons.
« Entendons-nous , comtesse, reprit-il en cherchant à
combattre le raisonnement de sa fille spirituelle....

VII

Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même ne


présentait aucune difficulté au point de vue religieux , et que
les objections de ses guides leur étaient dictées uniquement
par la crainte des autorités laïques.
Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société .
Elle excita la jalousie de son vieux protecteur et jouà avec lui
la même comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord
que ce dernier de la proposition d'épouser une femme dont le
mari était vivant , il ne tarda pas , grâce à l'imperturbable assu-
rance d'Hélène, à regarder bientôt la chose comme toute natu-
relle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause si elle avait
montré la moindre hésitation , le moindre scrupule, et gardé le
moindre mystère ; mais elle racontait, sans se gêner et avec un
LA GUERRE ET LA PAIX 91

laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-
à-dire à tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de
l'Excellence une proposition de mariage, qu'elle les aimait
également, et qu'elle ne savait comment se résoudre à leur
causer du chagrin . Le bruit de son divorce se répandit
aussitôt ; bien des gens se seraient élevés contre son projet,
mais comme elle avait pris soin de laisser connaître l'intéres-
sant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs , ces
gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la
question on ne se demandait plus si la chose était possible ,
mais bien lequel des deux prétendants lui offrait le plus
d'avantages, et comment la cour envisagerait son choix. Il y
avait bien par-ci par-là des gens à préjugés qui, incapables
de s'élever à la hauteur voulue, voyaient dans toute cette
affaire une profanation du sacrement de mariage ; mais ils
étaient peu nombreux et ils ne parlaicnt qu'à mots couverts .
Quant à savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se
remarier du vivant de son mari , on n'en soufflait mot, parce
que, disait-on , la question avait été déjà tranchée par des
esprits supérieurs , et l'on ne voulait passer ni pour un sot ni
pour un homme sans savoir-vivre.
Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît
d'exprimer hautement une opinion contraire . Elle était venue
cet été-là à Pétersbourg voir un de ses fils ; rencontrant Hélène
à un bal, elle l'arrêta au passage , et, au milieu d'un silence
général, lui dit de sa voix forte et dure :
<< Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari ? Crois-tu
donc avoir inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma
très chère, tu as été devancée et c'est depuis longtemps l'usage
dans.... >
Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude
ses larges manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos .
Malgré la crainte qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait
volontiers de folle aussi ne resta-t-il de sa mercuriale que
l'injure de la fin , qu'on se redisait à l'oreille, cherchant dans ce
mot seul tout le sel de son sermon.
Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mé-
moire et se répétait à tout propos , disait à sa fille, chaque fois
qu'il la rencontrait :
« Hélène, j'ai un mot à vous dire ... J'ai eu vent de ccr-
tains projets relatifs à.... vous savez ? Eh bien , ma chère
enfant, vous savez que mon cœur de père se réjouit de vous
92 LA GUERRE ET LA PAIX
savoir... vous avez tant souffert.... mais , chère enfant , ne
consultez que votre cœur. C'est tout ce que je vous dis ¹ ... D
Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait sur sa
poitrine.
Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit ;
c'était un de ces amis désintéressés comme les femmes à la
mode en ont souvent, et qui ne changent jamais de rôle ; il lui
exposa un jour, en petit comité, sa manière de voir sur cet
important sujet.
« Ecoutez , Bilibine, » lui répondit Hélène, qui avait l'habitude
d'appeler les amis de cette catégorie par leur nom de famille...
et elle lui toucha l'épaule de sa blanche main couverte de ba-
gues chatoyantes : Dites-moi comme à une sœur ce que je
dois faire... Lequel des deux? » Bilibine plissa son front et se
mit à réfléchir.
« Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu y
penser. Si vous épousez le prince, vous perdez pour toujours
la chance d'épouser l'autre, et vous mécontentez la cour, car
vous savez qu'il existe de ce côté une certaine parenté. Si au
contraire vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur
de ses derniers jours , et puis, comme veuve d'un aussi grand
personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous épousant.
- Voilà un véritable ami ! dit Hélène rayonnante. Mais
c'est que j'aime l'un et l'autre ; je ne voudrais pas leur faire de
chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux ! »
Bilibine haussa les épaules ; évidemment à cette douleur-là
il ne trouvait pas de remède. « Quelle maîtresse femme ! se
dit-il. Voilà ce qui s'appelle poser carrément la question. Elle
voudrait épouser tous les trois à la fois ! »
Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la
question. Consentira-t-il ?
Ah ! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi , lui
dit Hélène, persuadée que Pierre l'aimait aussi.
Il vous aime jusqu'à divorcer? » demanda Bilibine.
Hélène éclata de rire.
La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui
se permettaient de douter de la légalité de l'union projetée.
Dévorée par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait
surtout se faire à la pensée du bonheur qui allait lui échoir ;

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


2. En français dans le texte. (Note du trad.)
LA GUERRE ET LA PAIX 93

elle se renseigna auprès d'un prêtre russe sur la possibilité


d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande satisfaction , que
la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un texte de
l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier
du vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaqua-
bles à ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand
matin, pour être plus sûre de la trouver seule . Hélène l'écouta
tranquillement et sourit avec une douce ironie.
« Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement dé-
fendu d'épouser une femme divorcée.
Ah ! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez
rien. Dans ma position j'ai des devoirs...
Mais, mon amie...
- Mais, maman , comment ne comprenez-vous pas que le
Saint -Père, qui a le droit de donner des dispenses..... ? »
En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que
Son Altesse l'attendait au salon.
« Non, dites-lui que je ne veux pas le voir , que je suis fu-
rieuse contre lui, parce qu'il m'a manqué de parole...
- Comtesse, à tout péché miséricorde, » dit, en se mon-
trant sur le seuil de la porte, un jeune homme blond, aux
traits accentués .
La vieille princesse se leva , lui fit une révérence respec-
tueuse, dont le nouveau venu ne daigna pas même s'aperce-
voir, et, jetant un coup d'œil à sa fille, quitta majestueusement .
la chambre. Elle a raison , se disait la vieille princesse, dont
les scrupules s'étaient envolés à la vue de l'Altesse : elle a
raison ! Comment ne nous en doutions-nous pas , nous autres,
lorsque nous étions jeunes ! C'était pourtant bien simple ! »
ajouta-t-elle en montant en voiture.

Au commencement du mois d'août , l'affaire d'Hélène fut


décidée, et elle écrivit à son mari << qui l'aimait tant »
une lettre où elle lui annonçait son intention d'épouser N. , et
sa conversion à la vraie religion . Elle lui demandait en outre
de remplir les formalités nécessaires au divorce , formalités
que le porteur de la missive était chargé de lui expliquer :
« Sur ce, mon ami , je prie Dieu de vous avoir en sa sainte ct
puissante garde . Votre amie, Hélène ¹ . » Cette lettre arriva
chez Pierre le jour même où il était à Borodino.

1. En français dans le texte. (Note du træți.)


94 LA GUERRE ET LA PAIX

VIII

Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille ,


Pierre abandonna la batterie et courut avec les soldats à
Kniazkow. En traversant le ravin, il atteignit l'ambulance : n'y
voyant que du sang et n'y entendant que des cris et des gé-
missements , il s'enfuit au plus vite ; il ne désirait qu'une
chose oublier au plus tôt les terribles impressions de la
journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la vie et re-
trouver sa chambre et son lit ; il sentait que là seulement il
serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
ressenti . Mais comment faire? Sans doute les balles et les
bombes ne sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les
mêmes scènes de souffrances se reproduisaient à chaque pas ; il
rencontrait les mêmes figures, épuisées ou étrangement indiffé-
rentes ; il entendait encore dans l'éloignement le bruit sinistre
de la fusillade.
Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de
Mojaïsk, il s'assit suffoqué . La nuit descendait, le grondement
des canons avait cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main ,
resta longtemps couché à voir passer les ombres qui le frô-
laient dans les ténèbres . Il lui semblait à chaque instant qu'un
boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant. Il ne
sut jamais au juste combien de temps il était resté ainsi . Au
milieu de la nuit , trois soldats le tirèrent de cette léthargie en
allumant à côté de lui un feu sur lequel ils placèrent leur
marmite ; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en y
ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon , mêlé
à la fumée , se répandit autour du brasier . Pierre soupira ,
mais les soldats n'y firent aucune attention et continuèrent à
causer.
« Qui es-tu, toi ? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant
à lui ; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donne-
raient à manger s'il était digne de leur intérêt.
Moi, moi ? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice,
mais mon détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ
de bataille.
Tiens ! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon
hochait la tête ..... Eh bien, alors, mange si tu veux ! » ajouta-
LA GUERRE ET LA PAIX 95
t-il en tendant à Pierre la cuiller de bois dont il venait de se
servir.
Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger : jamais nour-
riture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de
grandes cuillerées de ce ragoût, le soldat avait les yeux fixés
sur sa figure éclairée par le feu.
Où vas-tu, dis donc ? lui demanda-t-il .
- Je vais à Mojaïsk.
- Tu es donc un monsieur ?
Oui.
Comment t'appelle-t-on ?
Pierre Kirilovitch.
Eh bien , Pierre Kirilovitch , nous te conduirons si tu
Veux... »
Et les soldats se mirent en route avec Pierre.
Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en
gravirent péniblement la raide montée . Pierre, dans sa dis-
traction , avait oublié que son auberge se trouvait au bas de la
montagne, et il ne s'en serait plus souvenu s'il n'avait ren-
contré son domestique qui allait à sa recherche . Reconnaissant
son maître à son chapeau blanc qui se détachait sur l'obs-
curité :
« Excellence, s'écria-t-il , nous ne savions plus ce que vous
étiez devenu . Vous êtes à pied ? Où allez-vous donc ? Venez
par ici.
— Ah oui ! » dit Pierre en s'arrêtant.
Les soldats firent comme lui .
« Eh bien, quoi ? demanda l'un d'eux, vous avez donc re-
trouvé les vôtres ? Eh bien , adieu , Pierre Kirilovitch .
- Adieu ! reprirent les autres en chœur.
- Adieu ! leur répondit Pierre en s'éloignant... Ne fau-
drait-il pas leur donner quelque chose ? » se demanda- t-il en
mettant la main à son rousset. « Non , c'est inutile , » lui ré-
pondit une voix intérieure. Les chambres de l'auberge étant
toutes occupées , Pierre alla coucher dans sa calèche de voyage.

IX

A peine avait-il posé sa tête sur le coussin , qu'il sentit le


sommeil le gagner, et tout à coup, avec une netteté de per-
96 LA GUERRE ET LA PAIX

ception qui touchait presque à la réalité, il crut entendre le


grondement du canon , la chute des projectiles, les gémis-
sements des blessés , sentir le sang et la poudre, et il éprouva
une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit les yeux et releva
la tête. Tout était calme autour de lui . Seul un domestique
militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik ; au-
dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar ,
des pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs
ailes ; à travers une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé,
et l'odeur pénétrante du foin, du goudron et du fumier faisait
vaguement rêver à la paix et aux rustiques travaux : « Je re-
mercie Dieu que ce soit fini ! Quelle terrible chose que la peur,
et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller ! ….. Et « Eux » ,
eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment ! »
« Eux » , c'étaient les soldats , ceux de la batterie, ceux qui lui
avaient donné à manger, ceux qui priaient devant l'image ! Pour
lui , dans sa pensée, ils se détachaient de tout le reste des
hommes : Etre soldat, simple soldat, se disait Pierre, entrer
dans cette vie commune, y prendre part de tout son être, se
pénétrer de ce qui les pénètre ! ... Mais comment se débarrasser
de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse sur mes épaules ?
J'aurais pu le faire autrefois , fuir la maison de mon père , et
même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait sol-
dat ! » Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bien-
faiteur, et Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui
avaient joué un rôle dans sa vie défilèrent confusément devant
lui. Lorsqu'il se réveilla, la lueur bleuâtre de l'aube glissait
sous l'appentis , et une légère gelée blanche pailletait les po-
1
teaux « Ah ! c'est déjà le jour ! » se dit Pierre, qui se ren-
dormit dans l'espérance de comprendre les paroles du Bienfai-
teur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui
avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en sou-
vint. Il demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été
réellement prononcées , qu'il ne se sentait pas capable de
donner cette forme à sa pensée : « La guerre, lui avait dit cette
voix mystérieuse, est pour la liberté humaine l'acte de soumis-
sion le plus pénible aux lois divines ... La simplicité du cœur
consiste dans la soumission à la volonté de Dieu , et « Eux »
sont simples ! « Eux » ne parlent pas , mais agissent... La
parole est d'argent, le silence est d'or... Tant que l'homme
redoute la mort, l'homme est un esclave... Celui qui ne la
LA GUERRE ET LA PAIX 97

craint pas dómine tout... Si la souffrance n'existait pas ,


l'homme ne connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se
connaîtrait pas lui-même ... » Il murmurait encore des paroles
sans suite lorsque son domestique le réveilla en lui deman-
dant s'il fallait atteler. Le soleil frappait en plein le visage de
Pierre ; il jeta un coup d'œil dans la cour, pleine de boue et
de fumier, au milieu de laquelle il y avait un puits : autour
de ce puits , des soldats donnaient à boire à leurs chevaux
efflanqués , attelés à des charrettes qui sortaient de la cour
d'auberge l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût,
ferma les yeux et se laissa retomber sur les coussins de cuir
de sa voiture. « Non , pensa-t-il , je ne veux pas voir toutes ces
vilaines choses , je veux comprendre ce qui m'a été révélé
pendant mon sommeil. Une seconde de plus et je l'aurais
compris. Que faire à présent ? » se dit-il en sentant avec ter-
reur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en rêve
s'était évanoui . Il se leva après avoir appris de son domestique
et du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et
que les habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et
partit à pied en avant. Les troupes se retiraient également en
laissant derrière elles dix mille blessés . On en voyait partout,
dans les rues, dans les cours et aux fenêtres des maisons. On
n'entendait partout que des cris et des jurons . Pierre, ayant
rencontré un général blessé qu'il connaissait , lui offrit une
place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur route
vers Moscou . Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-
frère et celle du prince André .

Il rentra à Moscou le 30 août ; il en avait à peine franchi


la barrière, qu'il rencontra un aide de camp du comte Ros-
toptchine .
« Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier le comte
veut vous voir pour une affaire importante et vous prie de
passer chez lui. »
Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se
rendit chez le gouverneur général , qui lui - même venait seu-
lement d'arriver de la campagne. Le salon d'attente était plein
III. - - 7
98 LA GUERRE ET LA PAIX

de monde. Vassiltchikow et Platow l'avaient déjà vu, et lui


avaient déclaré qu'il était impossible de défendre Moscou et
que la ville serait livrée à l'ennemi . Bien que l'on cachât cette
nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et les chefs des
différentes administrations vinrent demander au comte ce qu'ils
devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au
moment où Pierre entra dans le salon , un courrier de l'armée
sortait du cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par
un geste désespéré aux questions qui l'assaillirent de toutes
parts et passa outre sans s'arrêter. Pierre porta ses yeux fati-
gués sur les différents groupes de fonctionnaires civils et mill-
taires, jeunes et vieux , qui attendaient leur tour . Tous étaient
inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses connaissances
qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées , la
conversation interrompue se renoua.
« On ne peut répondre de rien dans la situation présente,
disait l'un.
Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre
en montrant une feuille imprimée.
― · C'est bien différent : cela, c'est pour le peuple.
- · Qu'est-ce donc ? demanda Pierre.
· Voilà ! c'est sa nouvelle affiche. »
Pierre la prit pour la lire.
« Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte
jonction avec les troupes qui marchent à sa rencontre, a tra-
versé Mojaïsk et s'est établie dans une forte position où l'en-
nemi ne l'attaquera pas de sitôt. On lui a envoyé d'ici quarante-
huit canons et des munitions , et Son Altesse affirme qu'elle dé-
fendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qu'elle
est prête même à se battre dans les rues. Ne faites pas atten-
tion, mes bons amis , à la fermeture des tribunaux : il fallait
les mettre à l'abri . Mais n'importe ! Le scélérat trouvera à
qui parler. Quand ce moment arrivera , je demanderai des
jeunes braves de la ville et de la campagne. Je pousserai
alors un grand cri d'appel , mais en attendant je me tais . La
hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas mal, mais le
mieux sera la fourche : le Français n'est pas plus lourd qu'une
gerbe de seigle. Demain , après midi , l'image d'Iverskaïa ira
visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les asperge-
rons d'eau bénite , ils en guériront plus tôt. Moi-même je me
porte bien j'avais un œil malade, maintenant j'y vois des
deux yeux .
LA GUERRE ET LA PAIX 99
Les militaires m'ont assuré , dit Pierre, qu'on ne pouvait
pas se battre en ville et que la position....
- Nous en causions justement, fit observer l'un des deux
fonctionnaires .
- Que veut donc dire cette phrase à propos de son œil ?
- Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et
il s'est tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander
de ses nouvelles ... Mais à propos , comte, ajouta l'aide de camp
en souriant, on nous a raconté que vous aviez des chagrins
domestiques et que la comtesse , votre femmc...
Je n'en sais rien , répondit Pierre avec indifférence :
qu'avez-vous entendu dire ?
- Oh ! vous savez, on invente tant de choses , mais je ne
répète que ce que j'ai entendu on assure qu'elle...
Qu'assure-t-on ?
On assure que votre femme va à l'étranger.
- C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air
distrait autour de lui ... Mais qui est-ce donc que je vois là-
bas ? ajouta-t-il en indiquant un vieillard de haute taille, dont
les sourcils et la longue barbe blanche contrastaient avec la
coloration de sa figure.
Ah ! celui-ci ? ... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine.
Vous connaissez peut-être l'histoire de la proclamation ?
- Tiens , c'est lui , dit Pierre en examinant la physionomie
ferme et calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un
traître.
- Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation , c'est son
fils : il est en prison et je crois qu'il va lui en cuire ! ... C'est
une histoire fort embrouillée. Il y a deux mois à peu près que
cette proclamation a paru . Le comte fit faire une enquête :
c'est Gabriel Ivanovitch , ici présent, qui en a été charge ; cette
proclamation avait passé de main en main.
( - De qui la tenez-vous ? demandait-il à l'un.
«-— D'un tel, » répondait-on ; il courait alors chez la personne
indiquée, et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestcha-
guine, un jeune marchand naïf, auquel nous demandâmes de
qui il la tenait. Nous le savions très bien , car il ne pouvait
l'avoir reçue que du directeur des postes, et il était facile de
voir qu'ils s'entendaient.
-> Il répond :
De personne, c'est moi qui l'ai écrite. ›
◄ On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
100 LA GUERRE ET LA PAIX
« Le comte le fait appeler :
- De qui tiens-tu cette proclamation ?
a - C'est moi qui l'ai composée. » Alors vous comprenez la
colère du comte, ajouta l'aide de camp ; mais aussi vous con-
viendrez qu'il y avait de quoi être irrité devant ce mensonge
et cette obstination.
- Ah ! je comprends , dit Pierre le comte voulait qu'on lui
dénonçât Klutcharew.
- Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé :
Klutcharew avait d'autres péchés sur la conscience, pour les-
quels il a été renvoyé ... Mais , pour en revenir à l'affaire, le
comte était indigné... « Comment aurais-tu pu la composer? Tu
< l'as traduite, car voilà le journal de Hambourg , et, qui plus est,
tu l'as mal traduite, car tu ne sais pas le français , imbécile !
( I Non, répond-il , je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
◄ composée.
( ~ Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te
« pendra ! C'en est resté là . Le comte a fait appeler le vieux,
et le père répond comme le fils. Le jugement a été prononcé,
on l'a condamné, je crois , aux travaux forcés , et le vieux vient
aujourd'hui demander sa grâce. C'est un vilain garnement, un
enfant gâté, un joli cœur, un séducteur , il aura suivi des
cours quelque part et il se croit supérieur à tout le monde. Son
père tient un restaurant près du pont de pierre ; on y voit une
grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le
sceptre et de l'autre le globe. Eh bien ; figurez-vous qu'il l'a
emportée de là chez lui et qu'un misérable peintre... »

XI

L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire, lorsque


Pierre fut appelé chez le gouverneur général . Le comte Ros-
toptchine, les sourcils froncés , se passait la main sur les yeux
et sur le front au moment où Pierre entra dans son cabinet.
Ah ! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous
connaissons vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour
le quart d'heure ... Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon ? »
demanda-t-il d'un ton sévère qui impliquait tout à la fois le
reproche et le pardon.
LA GUERRE ET LA PAIX 101
Pierre se taisait.
« Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je
sais qu'il y a maçon et maçon , et j'espère que vous n'êtes pas
de ceux qui perdent la Russie, sous prétexte de sauver l'huma-
nité.
Oui, je suis maçon , répondit Pierre.
Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas , sans doute,
que MM . Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous de-
vinez où , avec Klutcharew et quelques autres, dont le but
avoué était l'édification du temple de Salomon et la destruction
du temple de la patrie. Vous pensez bien que je n'aurais pas
renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un homme
dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui
donnant une voiture , et qu'il vous a confié des documents
importants . J'ai de l'amitié pour vous ; vous êtes plus jeune
que moi, écoutez donc le conseil paternel que je vous donne :
rompez toute relation avec ces gens- là et partez le plus tôt
possible.
— Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
C'est mon affaire et non la vôtre ! s'écria Rostoptchine.
· On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon?
mais ce n'est pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le
comte et Vérestchaguine... ?
Nous y voilà ! dit Rostoptchine en l'interrompant avec co-
lère : Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû ; je ne
vous ai pas fait appeler pour juger mes actes , mais pour vous
donner le conseil ou l'ordre de vous éloigner, comme il vous
plaira, et de rompre toute relation avec les Klutcharew et
compagnie ! >> Remarquant qu'il s'était un peu trop échauffé en
parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, il lui
serra la main et changea subitement de ton . « Nous sommes
à la veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire
des gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi , la tête me
tourne. Eh bien, mon cher, que ferez-vous?
-Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un
air soucieux .
Un conseil d'ami , mon cher, décampez, et au plus tôt,
c'est tout ce que je vous dis . A bon entendeur, salut ! Adieu ,
mon cher... A propos , est- ce vrai que la comtesse soit tom-
bée entre les pattes des saints pères de la Société de Jésus ? »
Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air
sombre et irrité.
102 LA GUERRE ET LA PAIX
En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui
l'attendaient, le secrétaire du comité , le colonel du bataillon ,
son intendant, son majordome, etc.; tous avaient à lui de-
mander quelque chose. Pierre ne comprenait rien , ne s'inté-
ressait pas à leurs affaires et ne répondait aux gens que pour
s'en débarrasser au plus vite. Enfin , resté seul, il décacheta et
lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa table.
« La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la vo-
lonté de Dieu . Eux en sont un exemple , se dit-il après l'avoir
lue ; il faut savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma
femme se remarie.... » Et, s'approchant de son lit, il se jeta
dessus et s'endormit aussitôt, sans même se donner le temps
de se déshabiller.
A son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était
venu s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était
parti, et que plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la
hâte sa toilette , et, au lieu de passer au salon, prit l'escalier de
service et disparut par la porte cochère.
Depuis lors , et jusqu'après l'incendie de Moscou , malgré
toutes les recherches qu'on put faire. personne ne le revit et
ne sut ce qu'il était devenu .

XII

Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la


veille même de l'entrée de l'ennemi.
Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'en-
trée de Pétia au régiment des cosaques d'Obolensky et son
départ pour Biélaïa-Tserkow. La pensée que ses deux fils
étaient à la guerre , exposés tous deux à être tués, ne lui lais-
sait pas une minute de repos. Elle essaya de ravoir Nicolas ,
et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en sûreté à
Pétersbourg : mais ces deux projets échouèrent. Nicolas , qui ,
dans sa dernière lettre , avait raconté sa rencontre imprévue
avec la princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant
longtemps. L'agitation de la comtesse s'en augmenta , et finit
par la priver complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à
calmer les inquiétudes de sa femme , et parvint à faire passer
son plus jeune fils du régiment d'Obolensky dans celui de Be-
LA GUERRE ET LA PAIX 103

soukhow , qui se formait à Moscou même ; la comtesse en fut


ravie, et se promit de veiller sur son Benjamin . Tant que
Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle
s'en faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses
autres enfants , mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de
Pétia , avec ses yeux noirs pétillants de malice, ses joues ver-
meilles au léger duvet et son nez camard , se trouva tout à
coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et grossiers qui
se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut sentir
qu'il était devenu son préféré ; elle ne pensait plus qu'au mo-
ment de le revoir. Dans son impatience, tous les siens , ceux
mêmes qu'elle aimait le plus , ne faisaient que l'irriter : « Je
n'ai besoin que de Pétia , pensait- elle... Que me font les
autres ? Une seconde lettre de Nicolas , qui arriva vers les der-
niers jours d'août, ne calma pas ses inquiétudes, bien qu'il
écrivit du gouvernement de Voronège, où il avait été envoyé
pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connais-
sances des Rostow avaient quitté Moscou , on engageait la
comtesse à suivre au plus tôt cet exemple ; néanmoins elle ne
voulut pas entendre parler de départ avant le retour de son
Pétia adoré, qui arriva enfin le 9 ; mais, à son grand étonne-
ment, cet officier de seize ans se montra peu touché de l'ac-
cueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère : aussi
se garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne
plus lui permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia
le devina d'instinct , et , pour ne pas se laisser attendrir, pour
ne pas s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démons-
trations par une froideur calculée et , pour mieux s'y soustraire,
passa tout son temps avec Natacha, qu'il avait toujours beau-
coup aimée.
L'insouciance du comte était toujours la même ; aussi rien
ne se trouva prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les cha-
riots envoyés de leurs terres de Riazan et de Moscou pour le
déménagement n'arrivèrent que le 11. Du 9 au 12, une agita-
tion fiévreuse régnait à Moscou tous les jours des milliers de
charrettes amenaient des blessés de la bataille de Borodino
et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré
les affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affi-
ches, les nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous
côtés. On assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou
104 LA GUERRE ET LA PAIX

bien qu'après avoir mis en sûreté les saintes images et les re-
liques des saints , on forçait tous les habitants à s'éloigner, ou
bien encore qu'une bataille avait été gagnée depuis celle de
Borodino ; d'autres soutenaient que l'armée avait été détruite ,
que la milice irait jusqu'aux Trois-Montagnes avec le clergé en
tête, que les paysans se révoltaient, qu'on avait arrêté des traî-
tres , etc. , etc. Ce n'étaient que des faux bruits, mais ceux
qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient convain-
cus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce
qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler , mais jus-
qu'au 1er septembre il n'y avait rien de changé en apparence,
et, comme le criminel qui regarde encore autour de lui quand
on le mène au supplice , Moscou continua, par la force de l'ha-
bitude, à vivre de sa vie ordinaire, malgré l'imminence de la
catastrophe qui allait le bouleverser de fond en comble.
Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les
agitations et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte
courait la ville en quête de nouvelles et prenait des disposi-
tions générales et vagues pour son départ, la comtesse sur-
veillait le triage des effets , courait après Petia qui la fuyait, et
jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia seule s'occupait
avec soin et intelligence de tout faire emballer. Depuis quelque
temps , elle était triste et mélancolique. La lettre de Nicolas
dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
Marie, avait fait naître chez la comtesse tout un monde d'es-
pérances qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant
elle, car elle voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. « Je
ne me suis jamais réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky
fiancé à Natacha, tandis que j'ai toujours désiré de voir Nicolas
épouser la princesse Marie, et j'ai le pressentiment que cela
aura lieu ... Quel bonheur ce serait ! ... » Et la pauvre Sonia
était bien forcée de lui donner raison , car un mariage avec
une riche héritière n'était- il pas le seul moyen de relever la
fortune compromise des Rostow? Elle en avait le cœur gros,
et, pour faire diversion à son chagrin , elle avait pris sur elle
l'ennuyeux et difficile travail du déménagement, et c'était à
elle que s'adressaient le comte et la comtesse lorsqu'il y avait
un ordre à donner. Pétia et Natacha , qui au contraire ne fai-
saient rien pour aider leurs parents , gênaient tout le monde
et entravaient la besogne. On n'entendait dans toute la maison
que leurs éclats de rire et leurs courses folles . Ils riaient sans
savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et que
LA GUERRE ET LA PAIX 105

tout leur était matière à plaisanteric . Pétia, qui n'était qu'un


gamin quand il avait quitté la maison maternelle , se réjouis-
sait d'y être revenu jeune homme ; il se réjouissait aussi de
n'être plus à Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de
se battre, et d'être de retour à Moscou, où , bien sûr, il senti-
rait la poudre. Natacha, de son côté, était gaie parce qu'elle
avait été trop longtemps triste, parce que rien ne lui rappelait
en ce moment la cause de son chagrin , et qu'elle avait re-
trouvé sa belle santé d'autrefois ; ils étaient gais enfin parce
que la guerre était aux portes de Moscou , et qu'on allait s'y
battre, parce qu'on distribuait des armes , parce qu'il y avait
des pillards , des partants, du tapage et qu'il se passait de ces
événements extraordinaires qui mettent toujours l'homme en
train, surtout dans son extrême jeunesse.

XIII

Le samedi 12 septembre , tout était sens dessus dessous dans


la maison Rostow ; les portes étaient ouvertes , les meubles
emballés ou déplacés, les glaces, les tableaux enlevés, les
chambres pleines de foin , de papiers , et de caisses que les gens
et les paysans du comte emportaient, à pas lourds et traînants .
Dans la cour se pressaient plusieurs chariots , dont quelques-
uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis que les autres
attendaient à vide, et que les voix des nombreux domestiques
et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour et
de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse , à laquelle le bruit
et l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un
fauteuil dans un des salons , se mettait des compresses de vi-
naigre sur la tête . Pétia était allé chez un camarade, avec
lequel il comptait passer de la milice dans un régiment de
marche. Sonia assistait dans la grande salle à l'emballage de
la porcelaine et des cristaux , et Natacha, assise par terre
dans sa chambre démeublée , au milieu d'un tas de robes ,
d'écharpes et de rubans , jetés de côté et d'autre, tenait à la
main une vieille robe de bal démodée, dont elle ne pouvait
détacher les yeux : c'était celle qu'elle avait mise à son pre-
mier bal à Pétersbourg.
Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de
106 LA GUERRE ET LA PAIX

l'agitation de tous , et plusieurs fois dans le courant de la ma-


tinée elle avait essayé de se mettre à la besogne, mais cette
besogne l'ennuyait, et jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer
à un travail quelconque, lorsqu'elle ne pouvait s'y employer
de cœur et d'âme. Après quelques essais infructueux , elle
abandonna à Sonia les cristaux et la porcelaine, pour mettre
en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa d'abord , en dis-
tribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais lors-
qu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
« Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est- ce pas,
Douniacha ? » dit-elle ; alors , s'asseyant sur le plancher, les
yeux fixés de nouveau sur sa robe de bal, elle s'absorba dans
une rêverie qui la ramena bien loin dans le passé.
Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans
la pièce voisine et par le bruit des gens qui montaient par
l'escalier de service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un
long convoi de blessés était arrêté devant la maison , Les
femmes , les laquais , la ménagère, la bonne , les cuisiniers , les
marmitons, les cochers, les postillons, tous se pressaient sous
la porte cochère pour les examiner . Natacha, jetant sur ses
cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait des deux
mains les bouts sous son menton , descendit dans la rue.
L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna , se sépara du
groupe qui stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une té-
lègue couverte de nattes de tille , se mit à causer avec un
jeune et pâle officier qui s'y trouvait couché. Natacha se rap-
procha d'elle timidement pour écouter ce qu'ils se disaient.
« Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la
vieille. Vous seriez pourtant bien mieux dans un appartement,
chez nous par exemple ... Voilà nos maîtres qui partent.
J Mais le permettront-ils ? demanda le blessé d'une voix
faible. Il faut le demander au chef, » ajouta-t-il en montrant
un gros major à quelques pas de là.
Natacha jeta un coup d'œil effrayé sur le blessé et se dirigea
aussitôt du côté du major.
« Ces blessés peuvent- ils s'arrêter chez nous ? lui demanda-
t-elle.
Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle, » demanda le
major en souriant, et en portant la main à la visière de sa
casquette .
Natacha répéta avec calme sa question . Sa figure et sa tenue
étaient si sérieuses , que, malgré le mouchoir jeté négligem-
LA GUERRE ET LA PAIX 107
ment sur ses cheveux, le major cessa de sourire et lui ré-
pondit affirmativement.
« Mais certainement, pourquoi pas ? » Natacha inclina légè-
rement la tête et retourna auprès de la ménagère , qui causait
encore avec son blessé.
On le peut, on le peut ! » dit Natacha tout bas.
La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la
cour, et une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même
dans les maisons voisines . Cet incident, en dehors de la mo-
notonie de la vie habituelle , ne laissa pas que de plaire à
Natacha , et elle fit entrer le plus de blessés possible dans la
cour de leur maison .
Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille mé-
nagère.
Oh ! est-ce bien la peine? demanda Natacha ce n'est
que pour un jour ; nous pourrions bien aller à l'auberge et
leur donner nos chambres !
- Ah ! mademoiselle, voilà encore une de vos idées ; si
même on les logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en
demander l'autorisation ?
Eh bien , je la demanderai ! »
Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied
dans le grand salon , où l'on sentait une odeur de vinaigre et
d'éther.
◄ Maman, vous dormez ?
Comment pourrais-je dormir ? s'écria la comtesse, qui
venait pourtant de sommeiller.
Maman, mon ange ! dit Natacha en se mettant à genoux
devant sa mère, et en collant sa figure sur la sienne. Pardon , je
vous ai réveillée, je ne le ferai plus jamais ! Mavra Kouzmi-
nichna m'a envoyée vous demander... Il y a ici des blessés , des
officiers, le permettrez-vous ? On ne sait où les mener, et je
sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une haleine.
- Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené ? Je ne com-
prends rien, » murmura la comtesse.
Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
« Oh ! je savais bien que vous le permettriez , aussi vais-je le
leur dire tout de suite ! ... et , se relevant, elle embrassa sa mère
et s'enfuit ; mais dans le salon voisin elle se heurta contre son
père, qui venait de rentrer, porteur de mauvaises nouvelles .
Nous avons traîné trop longtemps , s'écria-t- il avec hu-
meur. Le club est fermé, la police s'en val
108 LA GUERRE ET LA PAIX
- Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir
permis aux blessés...?
G Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction . Ce
n'est pas de cela qu'il s'agit : vous voudrez bien avoir la bonté,
toutes tant que vous êtes, de ne plus vous occuper de bille-
vesées , mais d'emballage, car il faut partir demain et partir
au plus vite... » Et le comte répétait cette injonction à tous
ceux qu'il rencontrait.
A dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris : le peuple avait
pris dans la matinée des armes au Kremlin , et, malgré les
affiches de Rostoptchine annonçant qu'il pousserait le cri
d'alarme deux jours à l'avance, on savait que l'ordre avait été
donné de se porter le lendemain en masse aux Trois- Monta-
gnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La comtesse
contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, pres-
sentant que , si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui répon-
drait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter
toute l'affaire ; aussi , dans l'espérance qu'elle pourrait partir
et emmener Pétia comme leur défenseur , elle garda le silence ;
mais après le diner elle pria son mari , les larmes aux yeux,
de partir la nuit même, si c'était possible . Avec la ruse toute
féminine que donne l'affection , la comtesse, qui jusque-là avait
montré le plus grand calme , lui assura qu'elle mourrait de
frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.

XIV

Mme Schoss , qui était allée voir sa fille, augmenta encore les
terreurs de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu
dans la Miasnitskaïa à un entrepôt de spiritueux : elle avait
été forcée de prendre un isvostchik pour éviter la foule ivre
qui hurlait tout autour d'elle, et l'isvostchik lui avait ra-
conté que le peuple avait enfoncé les tonneaux , sur l'ordre
qu'il en avait reçu . A peine le dîner fut-il terminé, que toute
la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le
vieux comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la
maison à la cour, pour presser les domestiques , ce qui ache-
vait de les ahurir. Pétia donnait des ordres à droite et à
gauche. Sonia perdait la tête et ne savait plus que faire, de-
LA GUERRE ET LA PAIX 109

vant les recommandations contradictoires du comte. Les gens


criaient et se disputaient en courant de chambre en chambre.
Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne,
où son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme
on supposait qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas ; mais,
avec une opiniâtreté et une persévérance qui finirent par con-
vaincre tout le monde de sa bonne volonté , elle en arriva à
se faire obéir. Son premier exploit, qui lui coûta des efforts
énormes , mais qui fit reconnaître son autorité, fut l'emballage
des tapis ; le comte avait une très belle collection de tapis
persans et de tapis des Gobelins . Deux caisses étaient ou-
vertes devant elle : l'une contenait les tapis , l'autre les por-
celaines . Il y avait encore beaucoup de porcelaines sur les
tables , et l'on en apportait toujours du garde-meuble : il fallait
donc forcément trouver une troisième caisse , et on l'envoya
chercher.
« Vois donc, Sonia, dit Natacha , nous pourrons emballer le
tout dans les deux caisses.
- Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel , on
a déjà essayé.
Eh bien, attends, tu verras... >>
Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les
assiettes qui y étaient déjà soigneusement emballés .
« Il faut mettre les plats dans les tapis , dit-elle .
Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour
les tapis , reprit le maître d'hôtel .
Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine
de Kiew ceci est inutile, et ceci doit aller avec le tapis ,
ajouta-t-elle en indiquant les services de Saxe .
Mais laisse donc, Natacha : nous ferons tout cela sans toi,
disait Sonia d'un ton de reproche.
Ah ! mademoiselle , mademoiselle ! répétait le maître
d'hôtel ...
Malgré toutes les observations , Natacha avait jugé inutile
d'emporter les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle
continuait son travail , en rejetant tout ce qui était inutile, et
recommençait vivement l'emballage. Grâce à cet arrangement,
tout ce qui avait un peu de valeur se trouva casé dans les
deux caisses ; mais , malgré tout ce qu'on pouvait faire, on ne
parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, ne
se tenant pas pour battue , plaçait, déplaçait , entassait sans se
lasser, et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini
110 LA GUERRE ET LA PAIX

par entraîner dans cette grande œuvre, à peser avec elle de


toutes leurs forces sur le couvercle.
« Tu as raison , Natacha, tout y entrera si on enlève un
tapis.
Non, non, il faut peser dessus !... Pèse donc, Pétia ! ... A
ton tour, Vassilitch , disait-elle , pendant que d'une main elle
essuyait sa figure ruisselante de sueur, et que de l'autre elle
pressait tant qu'elle pouvait le contenu de la caisse.
Hourra ! » s'écria-t-elle tout à coup.
Le couvercle venait de se fermer , et Natacha, battant des
mains, poussa un cri de triomphe. Une seconde après avoir
ainsi conquis la confiance générale , elle entreprenait une autre
caisse. Le vieux comte lui-même ne s'impatientait plus lors-
qu'on lui disait que telle ou telle nouvelle disposition avait été
prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré leurs efforts
réunis , tout ne put être emballé dans la nuit ; le comte et la
comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lende-
main, et Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.
Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau
blessé dans la maison Rostow. D'après ses suppositions , ce de-
vait être un officier supérieur. La capote et le tablier de sa
calèche le cachaient entièrement. Un vieux valet de chambre,
d'un extérieur respectable, était assis sur le siège à côté du
cocher, tandis que le docteur et deux soldats suivaient dans
une autre voiture.
<< Ici , par ici , s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison
est vide, disait la vieille au vieux domestique.
Hélas ! dit celui- ci , Dieu sait s'il est encore vivant ! Nous
avons aussi notre maison à Moscou , mais c'est loin et elle est
vide !
Venez , venez chez nous , répétait la femme de charge.
Votre maître est donc bien malade ? » Le valet de chambre fit
un geste de découragement.
Nous n'avons plus d'espoir ! ... Mais il faut avertir le mé-
decin . »
Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.
« C'est bien, » répondit le docteur.
Le domestique jeta un coup d'œil dans la calèche , secoua la
tête, et donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
« Seigneur Jésus- Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lors-
que l'équipage s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison ,
les maîtres ne diront rien , » ajouta-t-elle... et, comme il était
LA GUERRE ET LA PAIX 111

urgent d'éviter l'escalier, on transporta le blessé tout droit


dans l'aile gauche de la maison, à la chambre occupée la
veille par Mme Schoss . Ce blessé était le prince André Bol-
konsky.

XV

Le dernier jour de Moscou se leva enfin : c'était un diman-


che, une belle et claire journée d'automne, égayée par le ca-
rillon de toutes les églises qui appelait comme toujours les
fidèles à la messe. Personne ne pouvait encore admettre que
le sort de la ville allait se décider, et l'agitation inquiète qui
y régnait ne se manifestait que par la cherté excessive de cer-
tains objets et par la masse de pauvres gens qui circulaient
dans les rues . Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des sémina-
ristes, des fonctionnaires civils et des gens de toutes condi-
tions, se porta dès le point du jour vers les Trois-Montagnes .
Arrivée sur les lieux, cette cohue y attendit Rostoptchine : ne
le voyant pas arriver, et convaincue que Moscou serait inévita-
blement livré à l'ennemi , elle retourna sur ses pas et se ré-
pandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
jour-là le prix des armes , des charrettes, des chevaux, de l'or,'
allait continuellement haussant, tandis que celui des assignats
et des objets de luxe baissait d'heure en heure. On payait
500 roubles un cheval de paysan , et l'on pouvait avoir presque
pour rien des bronzes et des glaces.
Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit
que faiblement de l'agitation et du désordre du dehors . Toute-
fois trois de leurs gens disparurent de la maison , mais rien n'y
fut volé. Les trente charrettes venues de la campagne représen-
taient à elles seules une fortune, tant les moyens de transport
étaient devenus rares, et plusieurs personnes vinrent en offrir
au comte des sommes énormes . La cour de leur hôtel ne dés-
emplissait pas de soldats envoyés par leurs officiers qui avaient
été recueillis dans le voisinage, et de malheureux blessés qui
demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de
leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou .
Malgré la compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables,
112 LA GUERRE ET LA PAIX
le maître d'hôtel répondait invariablement à leurs prières par
un refus catégorique : « Il n'oserait jamais, disait- il, impor-
tuner le comte de leur requête... et d'ailleurs , si on cédait
une des charrettes, quelle raison y aurait-il pour ne pas les
céder toutes , et même ses propres voitures ?... Ce n'était pas
avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les blessés ,
et dans le malheur général il était du devoir de chacun de
penser aux siens avant tout ! » Pendant que le maître d'hôtel
parlait ainsi au nom de son maître, celui -ci s'éveillait, quittait
doucement sur la pointe des pieds la chambre à coucher con-
jugale, afin de ne pas déranger la comtesse, et gagnait le
perron, où on le vit bientôt apparaître dans sa robe de cham-
bre de soie violette. Il était de fort bonne heure : toutes les
voitures étaient chargées et stationnaient devant l'entrée ; le
maître d'hôtel causait avec un vieux domestique militaire et
un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. A la vue
du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de
s'éloigner.
« Eh bien ! tout est-il prêt? lui demanda le comte en pas-
sant la main sur son front chauve , et en saluant avec bienveil-
lance l'officier et le planton.
Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence .
--- C'est parfait ! La comtesse va se réveiller, et alors, avec
l'aide de Dieu... Et vous , messieurs , ajouta le comte , qui
aimait les nouvelles figures, vous êtes-vous au moins abrités
chez moi? »
L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance
se colorèrent subitement.
<< Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez- moi de me
fourrer quelque part sur une de vos charrettes de bagages :
je n'ai rien en fait d'effets, je m'en accommoderai très bien . >>
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux
planton adressa au comte la même prière au nom de son
maître .
« Sans doute , sans doute, très volontiers ! répondit le
comte... Vassilitch, tu veilleras , n'est-ce pas , à ce que l'on
décharge une ou deux charrettes.... On en a besoin , tu vois. >»
Et, sans s'expliquer plus clairement, il détourna vivement la tête
d'un autre côté , pendant qu'une expression de vive recon-
naissance illuminait le visage de l'officier .
Le comte, ravi de sa bonne action , jeta un coup d'œil autour
de lui : la cour se remplissait de blessés , il en venait de toutes
LA GUERRE ET LA PAIX 113
parts à sa rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se gar-
nissaient de figures blêmes qui le regardaient avec une
anxiété douloureuse.
« Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie?
dit le maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé
au sujet des tableaux ! >>
Le comte rentra chez lui , mais non sans avoir réitéré l'ordre
de ne pas refuser aux blessés les moyens de partir.
« Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les
laisser ici, » dit le comte à voix basse, comme s'il craignait
d'être entendu.
La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna,
son ex-femme de chambre , qui remplissait auprès d'elle les
fonctions de chef de la police secrète , vint lui dire que
Mme Schoss était très mécontente, et qu'on avait oublié d'em-
baller les robes d'été des demoiselles . La comtesse ayant
demandé quel était le motif de la mauvaise humeur de Mme
Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été enlevée d'une des
charrettes , qu'on était en train de décharger les autres , que
les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le comte
avait dit d'emmener les blessés à leur place . Elle fit aussitôt
demander son mari.
« Que se passe-t-il donc, mon ami ? On m'assure que tu fais
déballer ?
- J'allais justement t'en prévenir,
ma chère ... C'est que,
vois-tu, petite comtesse, des officiers sont venus me supplier
de leur céder quelques charrettes pour les blessés . Ces objets-là
nous sont bien inutiles , n'est-il pas vrai ?... et puis, comment
les abandonner ici, ces pauvres gens ? C'est nous qui leur avons
offert l'hospitalité, et je pense , ma chère, que dès lors il serait
bien... Pourquoi ne pas les emmener ? il n'y a pas du reste
de raison de se dépêcher ... D
Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix
timide, comme lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La
comtesse, habituée à ce ton , qui précédait toujours l'aveu de
quelque grosse dépense, telle que la construction d'une galerie
ou d'une orangerie, l'organisation d'une fête ou d'un spectacle
d'amateurs, avait pris pour système de le contrecarrer toutes
les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander quelque chose.
Elle prit donc son air de victime résignée et, s'adressant à son
mari :
◄ Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas
III. 8
114 LA GUERRE ET LA PAIX

un kopeck de notre maison , et tu veux encore dilapider ce qui


reste de la fortune de tes enfants ! Tu m'as dit toi-même que
tout notre mobilier valait cent mille roubles ? Eh bien , mon
cher , je ne tiens pas à l'abandonner ; tu feras comme tu
voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à
prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les
Lopoukhine on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les
gens raisonnables , et nous , nous sommes des imbéciles ...
De grâce, aie pitié de tes enfants si tu n'as pas pitié de moi ! »
Le comte baissa la tête , et quitta la chambre d'un air
désespéré.
« Papa, qu'est-ce donc demanda Natacha, qui était entrée
sur les talons du comte dans la chambre de sa mère, et qui
avait tout entendu .
- Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son
père.
Mais j'ai tout entendu, papa : pourquoi maman refuse-
t-elle?
Qu'est- ce que cela te fait? » reprit le comte avec irrita-
tion .
Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air
soucieux .
Papa, voilà Berg qui est arrivé. ›

XVI

Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré


du Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou , occupait toujours la
même place, commode et agréable, auprès du chef d'état- major
du second corps . Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin
même du 1er septembre, sans y avoir à faire rien de parti-
culier. Mais , ayant remarqué que tout le monde demandait à y
aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé pour
affaires de famille . Berg , assis dans son élégant droschki
attelé d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux
qu'il avait vus chez le prince X. , descendit de sa voiture et
examina avec curiosité les charrettes qui encombraient la cour
de l'hôtel de son beau-père. En montant les degrés du perron ,
il tira de sa poche un mouchoir d'une blancheur immaculée et
LA GUERRE ET LA PAIX 115
y fit un noeud. Puis, hâtant le pas , il se précipita dans le salon ,
se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains à Natacha et
à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa
maman.
« Qui pense a la sante en ce moment ? répondit le comte
d'un air grognon. Raconte un peu ce qui se passe : où sont
les troupes ? Y aura-t-il une bataille?
Dieu seul peut le savoir, papa , répondit Berg. L'armée
est animée d'un courage héroïque, et ses chefs se sont ras-
semblés en conseil ; la décision est encore inconnue. Je puis
seulement vous dire, papa , en termes généraux, qu'il ne saurait
y avoir de paroles assez éloquentes pour décrire la valeur
véritablement antique dont les troupes russes ont fait preuve
dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-
il en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un
général de sa connaissance chaque fois qu'il parlait des
< troupes russes » ... je vous dirai donc franchement que,
nous autres chefs, nous n'avons jamais été forcés de pousser
nos soldats en avant , car c'est avec peine qu'on retenait
ces... ces... Oui , papa , ce sont de vrais héros antiques !
ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas
ménagé sa vie, il était toujours au premier rang . Quant à
notre corps, qui était placé sur le versant de la montagne ,
vous pouvez vous figurer... » Et là-dessus Berg entama un
long récit, la compilation de tout ce qu'il avait entendu
raconter pendant ces derniers jours.
Le regard de Natacha , obstinément fixé sur lui , comme si
elle cherchait sur sa figure une réponse à une question qu'elle
se posait intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.
« L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne sau-
rait assez l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes
grâces de Natacha par un sourire à son adresse. La Russie
n'est pas à Moscou , elle est dans le cœur de ses enfants ,
n'est-ce pas, papa ? »
La comtesse entra à ce moment : elle avait la figure fatiguéc
et maussade . Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la
comtesse, lui adressa mille questions sur sa santé, en secouant
la tête en signe d'intérêt.
Oui, maman , c'est vrai , les temps sont bien durs pour un
cœur russe . Mais de quoi vous inquiétez-vous ? Vous aurez
le temps de partir...
En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens ,
116 LA GUERRE ET LA PAIX

dit la comtesse en se tournant vers son mari : rien n'est prêt,


personne ne donne d'ordres, c'est à regretter Mitenka ! Ça
n'en finira pas ! » Le comte allait répliquer, mais il préféra se
diriger vers la porte.
Pendant ce temps , Berg , qui avait tiré son mouchoir de
sa poche, secoua douloureusement la tête en y retrouvant le
nœud qu'il venait d'y faire.
<< Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.
- A moi ?
Oui ; comme je passais tout à l'heure devant la maison
Youssoupow, l'intendant en est sorti en courant, pour m'en-
gager à acheter quelque chose. Poussé par la curiosité , j'y
suis entré, et j'y ai trouvé une très jolie chiffonnière..., et
vous vous rappelez sans doute que Vérouchka avait envie d'en
avoir une , et que nous nous sommes même disputés à ce
sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante , continua Berg
d'un ton de jubilation , en se reportant par la pensée à son
intérieur si correct et si bien tenu il y a un tas de petits
tiroirs et un secret dans l'un d'eux... Je voudrais tant lui en
faire la surprise ! J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la
cour ; laissez -moi en emmener un, je lui donnerai un bon
pourboire et... »
Le comte fronça le sourcil :
« C'est à la comtesse qu'il faut demander cela , dit- il sèche-
ment. Ce n'est pas moi qui donne des ordres.
- Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai . C'est
seulement à cause de Véra que...
- Au diable , au diable ! Allez-vous -en tous au diable !
s'écria le comte avec colère ; vous me faites tourner la tête,
ma parole d'honneur ! » Et il sortit.
La comtesse fondit en larmes.
« Ah oui ! les temps sont bien durs ! » reprit Berg.
Natacha avait d'abord suivi son père, mais , une idée luf
étant venue tout à coup , elle descendit l'escalier quatre à quatre.
Pétia était sur le perron , fort occupé à distribuer des armes
à ceux qui partaient de Moscou . Les charrettes étaient toujours
attelées, mais deux d'entre elles avaient été déchargées , et un
officier venait de s'installer dans l'une, avec l'aide de son do-
mestique.
« Sais-tu à propos de quoi ? » demanda Pétia à sa sœur.
Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne
répondit pas.
LA GUERRE ET LA PAIX 117

« C'est sans doute parce que papa a voulu donner les char-
rettes aux blessés? poursuivit le jeune garçon c'est Vassili
qui me l'a dit, et selon moi ....
Selon moi , s'écria tout à coup Natacha en tournant vers
son frère son visage surexcité, c'est si laid , si vilain , que j'en
suis tout indignée ! Sommes-nous donc des Allemands ? »
Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur
qui décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.
Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui
prodiguer de respectueuses consolations, lorsque Natacha , la
figure toute bouleversée , entra dans le salon comme un ou-
ragan, et s'approcha de sa mère d'un pas résolu .
« C'est une horreur, c'est une indignité ! s'écria-t-elle : il
est impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné ! » Berg et la
comtesse la regardèrent d'un air surpris et effaré.
Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.
<< Maman, c'est impossible ! Voyez donc ce qui se passe dans
la cour?... On les abandonne!
Qu'as-tu ? de qui parles-tu ?
Des blessés , et cela ne vous ressemble pas , maman...
Chère maman, ma petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas
ainsi que je dois parler ! ... Qu'avons-nous besoin de tous ces
effets? >>
La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause
de son émotion et de la mauvaise humeur de son mari , qui con-
tinuait à ne pas la regarder.
« Eh bien, faites comme vous voudrez ... je ne vous en em-
pêche pas, dit-elle sans se rendre complètement .
Maman , pardonnez - moi ! »
Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille , s'approcha
de son mari.
Mon cher, arrange-toi comme il te plaira ; ai-je jamais
empêché... ? dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.
P Les œufs qui en remontrent à la poule ! dit le comte en
embrassant sa femme, avec des larmes dans les yeux, tandis
que celle-ci cachait sa confusion sur son épaule.
Papa , papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de
prendre tout ce qui nous est nécessaire ... »
Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de
la salle dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.
Quand elle ordonna de décharger les voitures , les domes-
tiques, n'en croyant pas leurs oreilles , se groupèrent autour
118 LA GUERRE ET LA PAIX

d'elle, et ne lui obéirent que lorsque le comte leur eut répété


que telle était la volonté de sa femme. Aussi convaincus
maintenant qu'il était impossible de laisser les blessés en ar-
rière qu'ils l'étaient quelques instants auparavant de la néces-
sité d'emporter les effets, ils les déchargèrent avec empresse-
ment. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs
chambres , et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les
charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les
maisons environnantes , et tous les blessés du voisinage
affluèrent dans la cour des Rostow. Beaucoup d'entre eux
assurèrent qu'ils trouveraient moyen de se placer au milieu
des caisses , mais comment arrêter le déchargement, du mo-
ment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser
le tout ou seulement la moitié ? La cour était encombrée de
caisses à moitié ouvertes , contenant les tapis , les porce-
laines, les bronzes , tous ces mêmes objets qu'on avait em-
ballés avec tant de soin la veille, et chacun s'employait de son
mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de blessés
possible.
« On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je don-
nerai ma charrette .
Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse,
Douniacha pourra se mettre avec moi . » .
Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya cher-
cher de nouveaux blessés à deux maisons de là. Toute la
domesticité, et même Natacha, étaient dans un état de surex-
citation indicible.
« Comment attacherons-nous cette caisse ? disaient les gens ,
qui ne parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la
voiture... Il faudrait encore au moins une charrette pour les
mettre !
Que contient celle- lå ? demanda Natacha .
Les livres de la bibliothèque.
· Laissez-les , c'est inutile ! »
La britchka était au grand complet, et il n'y avait même
plus de place pour le jeune comte.
« Ilira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le
siège?... »
Sonia, de son côté , n'avait cessé de travailler, mais, au con-
traire de Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait,
les inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son
mieux pour en emporter le plus possible.
F. LA GUERRE ET LA PAIX 119

XVII

Enfin , à deux heures de l'après-midi , les quatre voitures,


attelées et chargées , se tenaient alignées devant le perron ,
tandis que les charrettes chargées de blessés quittaient la cour
une à une. La calèche dans laquelle se trouvait le prince
André attira l'attention de Sonia , qui était occupée, avec la
femme de chambre de la comtesse, à lui arranger un bon coin
dans sa large et haute voiture.
« A qui cette calèche ? demanda Sonia en passant sa tête
par la portière.
Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle ? dit la femme
de chambre. Elle est au prince blessé qui a passé la nuit chez
nous, et qui va maintenant nous suivre.
-Quel prince? Comment s'appelle-t-il ?
Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, ré-
pondit en soupirant la femme de chambre ; on le dit à
l'agonie. »
Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui , ha-
billée de sa robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle
sur les épaules , marchait dans les chambres , en attendant que
tous les siens fussent là pour s'asseoir les portes fermées ,
suivant l'usage, et dire une courte prière avant le départ.
<< Maman ! dit Sonia : le prince André est ici, blessé et
mourant ! >>
La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits :
<< Natacha ! » s'écria- t-elle.
Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au
premier moment qu'une seule pensée : connaissant toutes
deux Natacha , l'émotion qu'elle ressentirait à cette révélation
leur faisait oublier la sympathie qu'elles avaient toujours
éprouvée pour le prince.
« Natacha ne sait rien encore... : mais c'est qu'il va nous
suivre , répéta Sonia.
Et tu dis qu'il est mourant ? »
Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses
bras , et se mit à pleurer.
« Les voies du Seigneur sont insondables , » pensa-t- elle ;
elle sentait que la main toute-puissante de la Providence ma-
120 LA GUERRE ET LA PAIX

nifestait son action dans tout ce qui se passait en ce moment


autour d'elle.
« Eh bien, maman, tout est-il prêt ? demanda Natacha gaie-
ment... Mais qu'avez-vous ?
- Rien, tout est prêt.
- Eh bien, allons ! ... Et la comtesse baissa la tête pour
cacher son émotion.
Sonia embrassa Natacha ; celle-ci la questionna du regard .
« Qu'est-ce donc ? qu'est-il arrivé?
Rien , rien !
- Quelque chose de mauvais pour moi ? Qu'est-ce donc ? »
demanda Natacha, toujours impressionnable comme une sen-
sitive.
Le comte , Pétia, Mme Schoss , Mavra Kouzminichna , Vassi-
litch entrèrent au salon , fermèrent les portes et s'assirent en
silence ; au bout de quelques secondes , le comte se leva le
premier, poussa un profond soupir et fit un grand signe de
croix devant l'image. Tous suivirent son exemple, puis il em-
brassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui restaient pour gar-
der la maison, et, pendant que ces derniers prenaient sa main
au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites tapes
d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa
chambre, où Sonia la trouva à genoux devant les images , dont une
partie avait été enlevée ; elle avait tenu à emporter avec elle cel-
les qui étaient les plus précieuses comme souvenirs de famille .
A l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons
passés dans les tiges de leurs bottes , les habits serrés à la
taille par des courroies et des ceintures, armés des poignards
et des sabres distribués par Pétia, prenaient congé de ceux
qui restaient. Comme toujours , au moment du départ il arriva
que bien des objets furent oubliés ou mal emballés : aussi les
deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux portières
de la voiture , prêts à aider la comtesse à y monter , tandis que
les femmes de chambre apportaient encore en courant des
oreillers et des paquets de toute dimension.
« Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse.
Tu sais pourtant bien , Douniacha, que je ne puis pas être
assise comme cela ! »
Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipi-
tait, d'un air fâché, pour arranger de nouveau la place de la
comtesse.
LA GUERRE ET LA PAIX 121

Oh ! les gens , les gens ! » disait le comte en hochant la tête .


Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût
confiance, perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se
retourner pour voir ce qui se passait. Dans sa vieille expé-
rience, il savait fort bien qu'on ne lui dirait pas de sitôt en-
core : « En route, à la garde de Dieu ! » et qu'après le lui avoir
dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour envoyer chercher
des objets oubliés ; alors seulement la comtesse passerait la
tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel , de con-
duire avec prudence aux descentes . Il savait tout cela ; aussi
attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des
chevaux, celui de gauche, piaffait et mordillait son frein .
Chacun s'assit enfin dans la large voiture, le marchepied fut
relevé, la portière fermée , la cassette apportée après avoir été
oubliée, et la comtesse adressa à son vieux cocher ses recom-
mandations habituelles. Yéfime se découvrit lentement, se
signa, et le postillon et tous les domestiques firent comme lui.
« A la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet ,
en avant! »
Le postillon lança ses chevaux , le timonier de gauche
appuya sur son collier, les ressorts gémirent et la lourde
caisse du carrosse s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège
de la voiture lorsqu'elle était déjà en marche , et les autres
équipages , secoués comme elle en passant de la cour dans la
rue , se mirent en mouvement à sa suite. Tous les voyageurs
se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les domes-
tiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant
quelques pas, en marchant des deux côtés des portières . Na-
tacha avait rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif
qu'en ce moment, où , assise à côté de sa mère, elle voyait
lentement défiler devant ses yeux les maisons et les murailles
de Moscou qu'on abandonnait à son sort. Passant de temps en
temps la tête hors de la portière, elle regardait le long convoi
de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince André
en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée ,
mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait
toujours des yeux.
Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent
en si grand nombre des rues aboutissantes , que , dans la
grande Sadovaïa , les voitures marchaient sur deux rargs. De-
vant la tour de Soukharew, Natacha, qui s'amusait à examiner
122 LA GUERRE ET LA PAIX
les allants et les venants, s'écria tout à coup avec unc joyeuse
surprise :
« Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui !
- Qui donc ? Qui cela?
Mais c'est Besoukhow !... » Et elle se pencha à la portière
pour chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu
d'un caftan de cocher ; rien qu'à le voir , on devinait que ce de-
vait être un déguisement : il était suivi d'un petit vieillard à
figure jaune et imberbe, enveloppé dans un manteau à collet
de frise.
« C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.
Quelle idée ! Tu te trompés !
Je vous donne ma tête à couper que c'est lui ... Halte ,
halte cria-t-elle au cocher .
Celui-ci ne put s'arrêter les conducteurs des charrettes et
des voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent,
en criant , de continuer sa route et de ne pas entraver la
circulation . Cela n'empêcha pas les Rostow de distinguer ,
quoique à distance, la grande taille de Pierre : si ce n'était pas
lui, c'était du moins quelqu'un qui lui ressemblait singulière-
ment. Le personnage en question marchait le long du trottoir,
la tête inclinée , le visage sérieux , en compagnie du vieillard
imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier , re-
marquant les figures qui les examinaient ainsi , toucha légère-
ment et avec respect le coude de son maître en lui désignant
la voiture. Pierre, absorbé dans ses rêveries , fut quelque temps
avant de comprendre ce qu'on lui voulait ; enfin , levant la tête,
et regardant du côté que lui indiquait son vieux compagnon, il
aperçut Natacha, et, sous l'impulsion irréfléchie du premier
mouvement, il courut vers la voiture, mais au bout de dix pas
il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en avant, lui
souriait affectueusement.
« Pierre Kirilovitch , venez donc , lui cria-t-elle. Vous me
reconnaissez ?... C'est vraiment étonnant ! ... Que faites-vous là
sous ce déguisement? » ajouta-t-elle en lui tendant la main .
Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne
s'était pas arrêtée, et la baisa gauchement .
« Que vous arrive-t-il donc ? lui demanda la comtesse avec
intérêt.
-A moi, rien... pourquoi ?... Ne m'interrogez pas, répon-
dit-il, sentant que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de
son charme.
LA GUERRE ET LA PAIX 123

Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous ? >


Pierre se tut un moment :
< A Moscou ? reprit-il , oui c'est bien cela , à Moscou ! …..
Adieu !
Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée
avec vous , dit Natacha , car ce que vous faites est bien ...
Maman, si vous permettez, je resterai !
- Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse
en interrompant sa fille.
Oui, j'y étais , dit Pierre, et demain il y en aura en-
core une .
- Mais qu'avez-vous ? reprit Natacha : vous n'êtes pas comme
d'habitude.
- Ah ! ne me questionnez pas , je ne sais rien , mais de-
main ... Plus un mot , adieu , adieu ! répéta-t-il. Dans quels
temps épouvantables ... » Et, laissant passer la voiture , il re-
gagna le trottoir, tandis que Natacha le suivit longtemps encore
de son sourire amical et un peu moqueur.

XVIII

Pierre, depuis sa disparition , demeurait dans l'appartement


vide du défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.
A son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostop-
tchine, il ne se rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se
trouvait, ni de ce qu'on lui voulait , et lorsque son maître
d'hôtel lui nomma, parmi les personnes qui l'attendaient au
salon, le Français qui avait été chargé de la lettre de sa femme,
le sentiment de désespoir et de découragement auquel il était
si facilement enclin s'empara de lui avec plus de violence que
jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau : il
Iui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que
tout s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Sou-
riant d'un sourire contraint, se parlant bas à lui -même, tantôt il
s'asseyait, accablé, sur le canapé ; tantôt il essayait de voir par
le trou de la serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine ;
tantôt enfin il prenait un livre et tâchait de lire . Le maître
d'hôtel vint une seconde fois lui annoncer que le Français dé-
sirait instamment le voir, ne fût-ce qu'une seconde , et qu'un
124 LA GUERRE ET LA PAIX

messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de partir pour la


campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des livres
du défunt.
« Ah oui c'est bien , tout de suite... ou plutôt va lui dire
que je viens , » répondit Pierre , qui , aussitôt seul , saisit
son chapeau , et se glissa dans le corridor par une porte dé-
robée.
Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier
palier, d'où il aperçut le suisse qui se tenait debout devant
l'entrée. S'engageant alors dans un escalier de service qui
menait à la cour, il la traversa sans être remarqué . Mais , en
débouchant par la porte cochère, il fut obligé de passer devant
les dvorniks et les cochers , qui le saluèrent respectueusement .
Pierre, pour éviter ces regards curieux , fit alors comme l'au-
truche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être
vue ; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher ra-
pidement.
Après mère réflexion , ce qui lui parut le plus urgent fut
d'aller voir les papiers et les livres qu'on désirait lui confier ,
Il prit le premier isvostchik venu et lui donna l'adresse de la
veuve Bazdéïew, qui demeurait aux étangs du Patriarche. Il
regardait de côté et d'autre les files de véhicules qui emme-
naient les partants, et s'appliquait à ne pas dégringoler du vieux
droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un bruit de
ferraille Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin
échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik ; l'autre
lui raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes ,
que le lendemain on enverrait toute la population au delà de
la barrière des Trois-Montagnes , et que là aurait lieu une
grande bataille. Arrivé aux étangs , Pierre eut quelque peine à
retrouver la maison , où il n'était pas venu depuis longtemps .
Ghérassime , le même petit vieillard à figure ridée et sans
barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok, répondit au
coup qu'il frappa à la porte.
« Est-on à la maison? demanda Pierre.
-- Les événements ont forcé madame et ses enfants à se
réfugier dans leur bien de Torjok.
- Laisse-moi entrer tout de même : il faut que je mette les
livres en ordre.
- Venez, venez , monsieur... Le frère du défunt que le
Ciel ait son âme ! cst resté ici, mais il est bien faible, vous
savez.
LA GUERRE ET LA PAIX 125

Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti , car il buvait


comme un trou.
Allons , allons ! » dit Pierre... et il entra dans l'anti-
chambre, où il se trouva nez à nez avec un grand vieillard
chauve, en robe de chambre, qui traînait ses pieds nus dans
de vieilles galoches, et dont le nez bourgeonné témoignait de
ses habitudes.
A la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de
mauvaise humeur et disparut dans les profondeurs du corridor.
« Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit
le domestique... Voulez-vous entrer dans le cabinet? »
Pierre l'y suivit.
On y a mis les scellés , comme vous voyez. Sophie Dani-
lovna nous a ordonné de vous remettre les livres. »
Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où , du
vivant du Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand
trouble. Depuis sa mort, ce cabinet était inhabité, et la couche
de poussière qui couvrait tous les meubles lui donnait un
aspect encore plus lugubre. Ghérassime poussa un des volets ,
et sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit une armoire qui
contenait les manuscrits , et en retira une liasse de documents
très précieux : c'étaient les actes originaux des loges d'Écosse,
annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir dé-
ployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et
finit par s'oublier dans une profonde rêverie.
Ghérassime , qui entr'ouvrait la porte de temps à autre,
trouvait toujours Pierre dans la même position . Deux heures
se passèrent ainsi. Le vieux serviteur se permit alors de faire
un peu de bruit, mais ce fut inutile, Pierre n'entendit rien.
Faut-il renvoyer votre isvostchik ? lui demanda Ghé-
rassime.
- Ah oui ! répondit Pierre, revenant enfin à lui . Écoute,
dit-il en attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en
le regardant de ses yeux brillants et humides ... Écoute, il y
aura une bataille demain , tu le sais... Ne me trahis pas, et fais
ce que je te dirai.
G Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je
vous apporte à manger?
― Non , c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habil-
lement complet de paysan et un pistolet.
- Bien ! répondit Ghérassime après avoir réfléchi un
moment.
426 LA GUERRE ET LA PAIX
Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre,
sans cesser d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur
l'entendit même se parler tout haut à plusieurs reprises. Il se
coucha enfin dans le lit qui lui avait été préparé. Ghérassime,
dans sa longue vie de domestique, avait vu bien des choses
extraordinaires aussi ne fut-il pas très surpris de l'étrange
humeur de Pierre , et il était content d'avoir quelqu'un à servir.
Le même soir il lui procura sans difficulté le caftan et le
bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin . Le
vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pen-
dant la soirée : traînant toujours ses chaussures éculées , il
s'arrêtait d'un air hébété pour regarder Pierre, et, dès que
celui-ci se retournait, il croisait en grognant les pans de sa
robe de chambre et s'éloignait au plus vite. C'est pendant que
Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait avec Ghérassime acheter
un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.

XIX

Dans la nuit du 13 septembre , Koutouzow donna l'ordre


aux troupes de se replier par Moscon sur la route de Riazan .
Les premiers régiments se mirent en marche la nuit ; ils avan-
çaient posément et sans se presser, mais , lorsque au point du
jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils aperçurent de-
vant eux une foule innombrable envahissant le pont, s'étageant
sur les hauteurs , se répandant par les rues et les carrefours
et arrêtant la circulation ; quand ils se sentirent suivis par
une masse tout aussi considérable de gens qui les poussaient
en avant, les soldats , emportés par ce double mouvement, se
précipitèrent en désordre sur le pont, sur les barques et jusque
dans l'eau. Quant à Koutouzow, il traversa Moscou par des
rues détournées . A dix heures du matin , le 14 septembre , il ne
restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de Doro-
gomilow tout le reste de l'armée avait opéré son passage.
A la même heure, Napoléon , à cheval au milieu de ses
troupes, examinait, du haut de la montagne Poklonnaïa , le
panorama qui se déroulait devant ses yeux . Du 7 au 14 sep-
tembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de l'ennemi , pen-
dant toute cette semaine mémorable et agitée , il faisait à
LA GUERRE ET LA PAIX 127

Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours


comme une agréable surprise , alors que les rayons du soleil,
bas à l'horizon , scintillent dans l'air pur en éblouissant la vue
et projettent une chaleur plus forte qu'au printemps ; alors que
la poitrine se gonfle et se dilate en aspirant les brises parfu-
mées ; alors que les nuits sont encore tièdes et que leurs ténè-
bres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées , dont le mystérieux
spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière du
matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Etendue aux pieds
de la Poklonnaïa avec ses jardins , ses églises , sa rivière , ses
coupoles brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil ,
ses constructions fantastiques d'une architecture étrange, la
ville semblait vivre de sa vie habituelle ! Napoléon éprouvait,
en la contemplant, cette curiosité inquiète et pleine de convoi-
tise que provoque chez un conquérant l'aspect de mœurs in-
connues et étrangères . Il constatait dans cette grande cité une
exubérance de vie, dont il distinguait, du haut de la montagne,
les indices infaillibles , et il entendait pour ainsi dire la respi-
ration haletante de ce grand corps étendu devant lui . Chaque
cœur russe, en contemplant Moscou , se dit que c'est une mère,
tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son
rôle maternel, reste frappé de son caractère essentiellement
féminin. Napoléon le comprit.
« Cette ville asiatique , avec ses innombrables églises , Moscou
la sainte, la voilà donc enfin , cette ville fameuse ! Il était
temps ! » dit-il en descendant de cheval , et, faisant déployer de-
vant lui le plan de Moscou , il manda l'interprète Lelorgne
d'Ideville. « Une ville occupée par l'ennemi ressemble à une
fille qui a perdu son honneur ¹ , » pensait- il , ainsi qu'il l'avait
dit à Toutchkow à Smolensk . Surpris de voir réalisé ce rêve
si longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à attein-
dre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale
couchée à ses pieds. Emu , terrifié presque par la certitude de
la possession, il portait ses yeux autour de lui , et étudiait le
plan dont il comparait les détails avec ce qu'il voyait.
<< La voilà donc, cette fière capitale , se disait- il , la voilà à
ma merci ! Où est donc Alexandre , et qu'en pense-t- il ? Je n'ai
qu'à dire un mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera
à jamais détruite. Mais ma clémence est toujours prompte à
descendre sur les vaincus ! Aussi serai-je miséricordieux en-

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


128 LA GUERRE ET LA PAIX
vers elle je ferai inscrire sur ses antiques monuments de
barbarie et de despotisme des paroles de justice et d'apaise-
ment. Du haut du Kremlin , je dicterai de sages lois ; je leur
ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation , et les géné-
rations futures des boyards seront forcées de se rappeler avec
amour le nom de leur conquérant : « Boyards , leur dirai-je
« tout à l'heure, je ne veux pas profiter de mon triomphe pour
« humilier un souverain que j'estime, je vous proposerai des
conditions de paix dignes de vous et de mes peuples ! » Ma
présence les exaltera , car, comme toujours je leur parlerai
avec netteté et avec grandeur.
- Qu'on m'amène les boyards ¹ ! » s'écria-t-il en se tour-
nant vers sa suite, et un général s'en détacha aussitôt pour
aller les chercher.
Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au
même endroit pour y attendre la députation . Son discours était
prêt, plein de dignité et de majesté, d'après lui du moins !
Entraîné par la générosité dont il voulait accabler la capitale ,
son imagination lui représentait déjà une réunion dans le pa-
lais des Tsars , où les grands seigneurs russes se rencontre-
raient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui
lui gagnerait le cœur des populations, il distribuait des lar-
gesses aux établissements de bienfaisance, pensant que si en
Afrique il avait cru devoir se draper d'un burnous et aller se
recueillir dans une mosquée, ici à Moscou il devait se mon-
trer généreux , à l'exemple des Tsars.
Pendant qu'il rêvait ainsi , s'impatientant de ne pas voir
venir les boyards , ses généraux inquiets délibéraient entre eux
à voix basse, car les envoyés partis à la recherche des députés
étaient revenus annoncer, d'un air consterné , que la ville était
vide, et que tout le monde la quittait. Comment communiquer
cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer dans une situation
ridicule, la plus terrible de toutes les situations ? Comment lui
avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus , il n'y
avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse ?
Les uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une dépu-
tation quelconque ; les autres conseillaient de dire, avec habi-
leté et avec prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas
était grave et difficile.
« C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien

1. En français dans le texte . (Note du trad.)

-96
LA GUERRE ET LA PAIX 129
pourtant qu'il le sache. » Et personne ne se décidait à parler .
L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de
grandeur, sentit enfin , avec son instinct et sa finesse de grand
comédien , que cet instant imposant perdait de sa solennité en
se prolongeant outre mesure . Il fit un geste, et un coup de
canon retentit : c'était un signal ; aussitôt les troupes qui en-
touraient Moscou y entrèrent au pas accéléré par les diffé-
rentes barrières, en se dépassant les unes les autres , au
milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans
leur marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdis-
santes. Entraîné par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon
s'avança avec eux jusqu'à la barrière de Dorogomilow ; là il
s'arrêta, descendit de cheval et se remit à marcher, dans l'at-
tente de la députation qu'il s'attendait à voir paraître.

XX

Moscou était désert : sans doute il semblait y avoir encore


un restant de vie, mais la ville était vide et abandonnée
comme l'est une ruche dévastée qui a perdu sa reine . De loin
elle fait encore illusion , mais de près n'est plus possible de
s'y méprendre ce n'est pas ainsi quand les abeilles volent
dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le parfum, ni le bruit
habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque plus le
tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui
se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon ,
agitant avec colère leurs ailes , et remplissant l'air de ce mur-
mure qui accuse la vie et le travail. Quelques faibles bourdon-
nements, perdus dans les recoins de la ruche, se font seuls
entendre. On n'aspire plus par l'ouverture , ni la senteur
embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes effluves des
richesses accumulées ! Plus de sentinelles vigilantes , prêtes à
donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour la
défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et ré-
gulières se trahissant par un susurrement continu , mais un
désordre partiel , bruyant et effaré ! Plus d'abeilles laborieuses
partant à vide pour butiner dans les champs et en rapporter
leur doux fardeau . Seuls , des frelons pillards se glissent dans
la ruche et en sorten le corps enduit de miel . Au lieu des
III. 9
130 LA GUERRE ET LA PAIX
grappes noires d'abeilles chargées de miel , accrochées l'une
à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le résidu de
la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie infé-
rieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié
mortes, errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre
sur ses minces parois. Au lieu d'une surface unic, soigneuse-
ment balayée par leurs ailes en éventail, et aux fentes pro-
prement calfeutrées , çà et là gisent des miettes de cire, d'in-
formes débris, de pauvres bestioles expirantes, dont les pattes
frémissent encore, et des cadavres restés sans sépulture. La
partie supérieure présente le même aspect de destruction : les
cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur vir-
ginité première ; tout est abandonné, brisé, souillé. Les fre-
lons voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés ,
et les tristes habitantes du logis , desséchées , flasques, vicillies,
se traînent lentement, sans force et sans désirs , n'ayant plus
qu'une étincelle de vie, tandis que des mouches, des bourdons
et des papillons viennent voleter et se heurter contre la ruche
ravagéc. Parfois on en aperçoit deux dans un coin, qui, fidèles
à leurs anciennes habitudes , nettoient une cellule et s'em-
ploient instinctivement à la débarrasser d'une abeille morte ,
pendant qu'à côté deux autres se querellent paresseusement
ou s'entr'aident dans leur faiblesse . Ici quelques survivantes,
ayant trouvé une victime, l'entourent, sc jettent sur elle et
l'étouffent ; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère
comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monccau de
cadavres desséchés .... et, au lieu des cercles noirs formés de
milliers d'abeilles tassées, pressées dos à dos, surveillant les
mystères de l'éclosion , on ne voit plus que des ouvrières épui-
sécs, et de pauvres mortes qui semblent garder encore dans
leur dernier sommeil le sanctuaire profané et violé. C'est le
royaume de la mort et de la décomposition ! ... Le peu qui vit
encorc monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant.
Refermant alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe,
la brisc et en retire les derniers rayons.
Tel était ce jour -là l'aspect de Moscou . Ceux qui y étaient
restés allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient
machinalement, sans rien changer à la routine de leur exis-
tence, tandis que, fatigué et inquiet, Napoléon marchait de
long en large devant la barrière, en attendant la députation des
boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait comme indispen-
LA GUERRE ET LA PAIX 131

sable ! Lorsqu'on lui annonça , avec toutes les précautions ima -


ginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé
sur celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa pro-
menade en silence. La voiture ! » dit-il , et, y montant avec
l'aide de camp de service, il entra dans le faubourg. Moscou
déserté ? Quel événement invraisemblable ! et , sans pénétrer
Jusqu'au centre de la ville, il s'arrêta dans une auberge du
faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre avait raté !

XXI

Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures


de la nuit jusqu'à deux heures de l'après-midi , entraînant à
leur suite les derniers habitants et des blessés . Pendant
qu'elles encombraient les ponts de Pierre, de la Moskva et de
la Yaouza , et qu'elles y étaient acculées sans pouvoir avancer,
une foule de soldats, profitant de ce temps d'arrêt, retour-
naient sur leurs pas et se glissaient furtivement le long de
Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils pressen→
taient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main bassc
sur le bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-
Dvor 2 étaient également envahis par une masse d'individus
qu'y poussait le même motif. On n'entendait plus les appels
intéressés des boutiquicrs ; il n'y avait plus de marchands
ambulants , plus de foule bariolée, plus de femmes occupées à
faire leurs emplettes ; on ne voyait que des soldats sans
armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressor-
tant les mains pleines. Les quelques marchands qui étaient
restés sur place erraient ahuris , ouvraient et refermaient
leurs boutiques, et en tiraient au hasard tout ce qu'ils pou-
vaient, pour le confier ensuite à leurs commis , qui l'empor-
taient en lieu sûr. Sur la place du Gostinnoï- Dvor, des tam-
bours battaient le rappel, mais leur roulement ne rappelait
plus à la discipline les soldats maraudeurs , qui s'enfuyaient
au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule
d'allants et venants passaient quelques hommes vêtus de caf-

1. En français dans le texte. (Note du trad.)


2. Nom donné en Russie au quartier des boutiques. (Note du trad.)
132 LA GUERRE ET LA PAIX
tans gris et la tête rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une
écharpe et monté sur un mauvais cheval gris foncé, l'autre en
manteau et à pied , causaient ensemble au coin de l'lliinka ; un
troisième, également à cheval, les rejoignit.
« Le général a ordonné de les chasser tous , coûte que
coûte !... La moitié des hommes s'est enfuie ! …..
- Où allez-vous ? » cria-t-il à trois fantassins qui , relevant
les pans de leurs capotes , se faufilaient devant lui pour re-
prendre leur rang.
Le moyen de les rassembler ! ... Il faut hâter le pas, pour
que les derniers ne fassent pas comme le reste.
Mais comment avancer ? Le pont est encombré !
Voyons, allez, chassez-les devant vous ! » s'écria un vieil
officier.
Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval , appela le
tambour et se plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se
mirent à courir avec la foule. Un gros marchand, avec des
joues enluminées et bourgeonnées, et une expression cupide
et satisfaite , s'approcha de l'officier en gesticulant.
< Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez- nous votre
protection. Cela nous est bien égal à nous , c'est une bagatelle ;
et s'il ne s'agit que de contenter un honnête homme comme
vous, nous trouverons bien toujours deux morceaux de drap à
votre service, car nous sentons que... Mais ceci c'est du bri-
gandage !... S'il y avait au moins une patrouille, si l'on avait
donné le temps de fermer ! >
Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui .
A quoi sert de se lamenter pour une telle misère ? dit avec
gravité l'un d'eux . Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous
tranche la tête ? Libre à eux de prendre ce qu'ils veulent , ajouta-
t-il en se tournant vers l'officier avec un geste énergique .
- I t'est bien facile, à toi , de parler, Ivan Sidoritch , reprit
le premier marchand d'un ton grognon .... Venez, Votre No-
blesse, venez.
Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas , moi
aussi, trois boutiques, et pour cent mille roubles de marchan-
dises ? Comment espérer de sauver son bien , puisque les
troupes s'en vont ?... La volonté de Dieu est plus forte que la
nôtre !
G Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier
qui le regardait indécis. Après tout, que m'importe ! dit-il
tont à coup en s'éloignant à grands pas.
LA GUERRE ET LA PAIX 133

D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit


d'une lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui
s'y passait lorsqu'un homme en caftan gris , la tête rasée , en
• fut rejeté avec violence. Cet homme sauta lestement, en se
pliant en deux , entre les marchands et l'officier et disparut
dans la foule, tandis que ce dernier se précipitait sur les sol-
dats qui envahissaient la boutique. A ce moment de grands cris
éclatèrent sur le pont de la Moskva.
« Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il ? » s'écria l'officier en s'élançant
sur la place à la suite de son camarade.
En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts , des
charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant
des gens qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en
regardant une grande télègue chargée d'une montagne d'ef-
fets, sur le sommet de laquelle une femme se cramponnait, en
poussant des cris désespérés , à un fauteuil d'enfant , les
pieds en l'air, pendant que quatre chiens courants attachés par
une longue laisse à cette même charrette se serraient l'un contre
l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses camarades, les
clameurs des passants et les lamentations de la femme avaient
eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow,
en apprenant que les soldats se répandaient dans les bouti-
ques , que les habitants s'entassaient aux abords du pont, avait
fait enlever deux pièces de leurs affûts pour faire croire à la
populace qu'on allait balayer la place. Affolée de peur , la foule
avait escaladé les charrettes, et, en les renversant, en se pous-
sant, et en hurlant, elle avait fini par laisser le passage libre,
permettant ainsi aux troupes de continuer leur marche.

XXII

Au cœur même de la ville, les rues étaient désertes , les


portes cochères et les boutiques fermées ; dans le voisinage
des cabarets on entendait de côté et d'autre des chants d'ivro-
gnes ou des cris isolés, mais aucun bruit de voitures ou de
chevaux ne résonnait sur le pavé, et les pas de quelques rares
piétons en troublaient seuls la triste solitude . La Povarskaïa
était plongée dans le même silence que les autres rues : des
bottes de foin, des bouts de cordes et des planches gisaient
134 LA GUERRE ET LA PAIX

éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses


propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier ; on
n'y voyait âme qui vive , et cependant quelqu'un jouait du piano
dans le salon : c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui,
resté avec lui, s'amusait à faire résonner les touches de l'in-
strument, tandis que le dvornik, le poing sur la hanche, planté
devant une grande glace, souriait gracieusement à sa propre
image.
« Comme je suis habilc, oncle Ignace ! dit le gamin en ta-
pant des mains sur le clavier.
- Je crois bien , répondit Ignace en continuant à contem-
pler la figure épanouie qui lui renvoyait ses sourires.
- Oh ! les paresseux, les vilains paresseux ! s'écria soudain
derrière eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée
à pas de loup. Je vous y prends ! ... Voyez donc cette grosse
face qui se montre les dents , pendant que rien n'est rangé et
que Vassilitch n'en peut plus de fatigue. »
Le dvornik cessa de sourire , arrangea sa ceinture et sortit
de la chambre, en baissant les yeux avec soumission.
« Moi, petite tante , je me repose.
- Ah ! oui- da, galopin , va-t'en vite préparer le samovar pour
ton grand-père. » Et Mavra Kouzminichna essuya la pous-
sière dont les meubles étaient couverts , ferma le piano ,
poussa un profond soupir, et quitta le salon , dont elle ferma
la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour et se demanda ce
qu'elle allait faire irait-elle prendre le thé chez Vassilitch , ou
achever sa besogne dans le garde-meuble ? Tout à coup des pas
précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la
petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort
qu'on faisait pour l'ouvrir.
« Qui est là? Que voulez-vous ? s'écria Mavra Kouzminichna.
- Le comte, le comte Ilia Andréïvitch Rostow?
- Qui êtes-vous?
Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir, répondit
une voix d'un timbre agréable. 2
Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effective-
ment devant elle un jeune officier de dix- huit ans, qui avait
un grand air de ressemblance avec les Rostow.
« Ils sont partis, partis hier au soir , lui dit-elle affectueu-
sement.
- Ah ! quel guignon ! J'aurais dû venir hier, murmura le
jeune homme avec regret .
LA GUERRE ET LA PAIX 135
Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec atten-
tion et sympathie ces traits qui lui étaient si familiers , et le
manteau déchiré et les bottes usées du survenant.
« Pourquoi aviez - vous besoin du comte?
Oh ! maintenant il est trop tard , » répondit l'officier dés-
appointé, faisant un pas pour s'en aller.
Il s'arrêta malgré lui , indécis .
« C'est que, dit-il, je suis un parent du comte ; il a toujours
été très bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant,
avec un bon et honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je
n'ai plus le sou , et je voulais demander au comte.... »
Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
« Attendez un instant ! ... » Et, se retournant brusquement,
elle se dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle
demeurait.
Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
mélancoliquement.
« Quel dommage d'avoir manqué mon oncle ! Quelle bonne
vicille mais où est-elle donc allée ? Il faut pourtant que je lui
demande par quelles rues je dois passer pour rattraper mon
régiment, qui doit bien certainement être déjà à la barrière
4
Rogojskaïa ! »
A ce moment il vit Mavra Kouzminichina qui revenait vers
lui d'un air résolu , quoique légèrement embarrassé, et tenait
dans ses mains un mouchoir à carreaux ; arrivée à quelques
pas du jeune homme, elle le défit, et en tira un assignat de
vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit brusquement .
« Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute....
mais aujourd'hui que .... pote
La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier accep-
tait gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
« Que Dieu soit avec vous ! » répéta-t-elle en reconduisant le
jeune homme, qui s'élança par les rues solitaires pour re-
joindre au plus vite son régiment au pont de la Yaouza. Mavra
Kouzminichna le regarda s'éloigner, et resta quelques instants,
les yeux pleins de larmes, devant la porte, qu'elle avait soi-
gneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis long-
temps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse
et de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle
ne connaissait pas !
136 LA GUERRE ET LA PAIX

XXIII

A l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka ,


il y avait un cabaret que remplissaient en ce moment des cris
et des chants d'ivrognes . Assis autour des tables d'une cham-
bre basse et malpropre, une dizaine d'ouvriers , gris , dé-
braillés, les yeux troubles, chantaient à tue-tête ; mais on voyait
bien qu'ils se forçaient, car la sueur ruisselait sur leurs fronts ;
ils ne chantaient pas pour leur plaisir, mais bien pour faire
voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient bombance. L'un
d'eux, un jeune homme blond de haute taille , vêtu d'un sarrau
bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses
lèvres serrées et minces , toujours en mouvement, et ses yeux
fixes et sombres, n'eussent donné à sa physionomie une ex-
pression étrange et méchante. Il paraissait diriger le choeur,
et battait solennellement la mesure, en faisant aller de droite et
de gauche au- dessus de leurs têtes son bras blanc, que sa
manche retroussée laissait voir en entier. Entendant tout à
coup, au milieu de la chanson , le bruit d'une lutte à coups de
poing , il s'écria d'un ton de commandement :
« Assez, enfants, on se bat là-bas , à la porte ! » Et, rele-
vant pour la centième fois sa manche qui retombait toujours,
il sortit de la salle , suivi de ses camarades.
C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait
en payement de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient
apportés de leur fabrique. Quelques forgerons du voisinage
s'imaginant, au tapage , qu'il s'y passait quelque chose d'extraor-
dinaire , essayèrent d'y pénétrer , mais une querelle s'était
engagée sur le seuil de la porte entre le cabaretier et un ma-
réchal ferrant ; ce dernier fut violemment repoussé , et alla
tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de
tout son poids sur sa poitrine, mais , au même moment, apparut
le jeune gars à la manche retroussée, qui , lui assenant un
vigoureux coup de poing, s'écria avec fureur :
<< Enfants , on assassine les nôtres ! »
Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée , et
cria d'un ton lamentable :
A la garde ! on tue, on a tué un homme ! ….. au secours !
LA GUERRE ET LA PAIX 137
Ah ! seigneur Dieu , on a tué , tué un homme ! » répéta
en glapissant une femme à la porte cochère d'à côté.
La foule se rassembla autour du malheureux.
« Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de
lui arracher sa dernière chemise, tu viens encore de tuer un
homme, brigand de cabaretier ! »
Le jeune homme blond , debout à l'entrée, portait alternati-
vement son regard terne du cabaretier au maréchal ferrant,
comme s'il cherchait avec qui se prendre de querelle .
« Scélérat ! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le pre-
mier.... Liez-le vite, mes enfants .
- Me lier, moi ? » s'écria le cabaretier , et, se débarrassant de
ses assaillants par un mouvement violent, il arracha son
bonnet de dessus sa tête et le lança à terre. On aurait dit que
cet acte avait une signification menaçante et mystérieuse, car
les ouvriers s'arrêtèrent à l'instant.
« Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que
personne ce que c'est que l'ordre... Je n'ai qu'à aller trouver
l'officier de police ... Ah ! tu crois que je n'irai pas ? Il est dé-
fendu de faire du désordre aujourd'hui dans la rue... entends-
tu bien ? continua le cabaretier en ramassant son bonnet ; eh
bien ! allons-y, poursuivit-il en se mettant en marche, avec
le jeune gars , le maréchal ferrant, les ouvriers et les passants
ameutés , qui criaient et hurlaient en choeur.
-Allons-y! Allons-y ! >
Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient
fermés et sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un
bottier, se tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordon-
niers ; leurs vêtements étaient usés , et l'épuisement causé par la
faim se lisait sur leurs figures maigres et abattues .
<< N'aurait-il pas dû nous payer notre travail ? disait l'un
d'eux en fronçant les sourcils ... Mais non , il a sucé notre sang
et il se croit quitte : il nous a lanternés toute la semaine, et au
dernier moment il a filé. » A la vue de l'autre groupe qui
s'avançait, l'ouvrier se tut , et, poussé par une curiosité inquiète ,
il se joignit à lui avec tous ses compagnons .
« Où va-t-on ? Ah ! nous le savons bien ! ... Nous allons trou-
ver l'autorité.
C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous ?
Que croyais-tu donc ?... Ecoute ce qu'on raconte ! »
Pendant que les questions et les réponses se croisaient en
tous sens, le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper
138 LA GUERRE ET LA PAIX
sans être vu et retourner chez lui . Le jeune gars, qui n'avait
pas remarqué la disparition de son ennemi, continua à pé-
rorer en agitant son bras nu , et en attirant par ses gestes toute
l'attention des curieux, qui espéraient en obtenir un éclaircis-
sement de nature à les rassurer.
« Il dit qu'il connaît la loi , qu'il sait ce que c'est que l'or-
dre ?... Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça ?……. N'ai-je
pas raison, camarades? ... Est-ce qu'on peut rester sans auto-
rité? mais alors on pillera, quoi !
Bêtises que tout cela ! dit quelqu'un dans la foule . Est- il
possible qu'on abandonne ainsi Moscou ?... Quelqu'un s'est
moqué de toi et tu l'as cru ! ... Tu vois bien tout ce qui passe
de troupes, et tu t'imagines qu'on va le laisser entrer comme
cela, lui » ! ... L'autorité est là pour l'empêcher. Ecoute donc
ce que dit celui-là ! » ajouta-t-il en désignant le jeune gars.
Près de l'enceinte de Kitaï- Gorod , quelques hommes cntou-
raient un individu en manteau qui lisait un papier.
« C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase ! » disait-on de côté et
d'autre, et tout le monde se porta de ce côté.
Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut
embarrassé, mais , à la demande du jeune gars, il en recom-
mença la lecture d'une voix légèrement tremblante : c'était la
dernière affiche de Rostoptchine, du 31 août.
« Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse !
répéta en souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour
me concerter avec elle, agir ensemble et aider les troupes à
détruire les brigands, que nous renverrons au diable . Je re-
viendrai pour dîner, je me remettrai à la besogne, et alors
nous agirons ferme, et nous lui donnerons une bonne
raclée! »
Les derniers mots furent accueillis par un profond silence .
Le jeune gars baissa la tête d'un air sombre il était évident
que personne ne les avait compris, et la phrase « je reviendrai
pour dîner » produisit surtout une triste impression sur l'au-
ditoire. L'esprit du peuple était monté à un tel diapason , que
cette niaiserie vulgaire était malsonnante à ses oreilles. Chacun
aurait pu s'exprimer ainsi , par conséquent un oukase émanant
d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le permettre .
Personne, pas même le jeune gars , dont les lèvres s'agitaient
convulsivement, n'interrompit ce morne silence .
Il faut aller le lui demander ... Tiens , le voilà ! ... Il nous
l'expliquera sans doute ! dirent tout à coup plusieurs voix,
LA GUERRE ET LA PAIX 139

et l'attention de la foule se porta sur un personnage dont lą


voiture, accompagnée de deux dragons à cheval, venait de
déboucher sur la place. 4
C'était le grand-maître de police, qui , par ordre du comte,
était allé le matin même mettre le feu aux barques. Il rappor-
tait de cette expédition une somme d'argent considérable , qu'il
avait, pour le moment , soigneusement déposée dans ses poches.
A la vue de la foule qui venait vers lui, il donna l'ordre à son
cocher de s'arrêter.
Qu'est-ce ? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui
s'approchaient timidement de lui . Qu'y a-t- il ? répéta-t- il , n'en
ayant pas reçu de réponse.
- Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien ! répondit l'homme
au manteau : ils sont prêts , pour obéir à Son Excellence , et
pour faire leur devoir, à risquer leur vie... Ce n'est pas une
émcute, Votre Noblesse, mais comme il est dit de la part du
comte...
Le comte n'est pas parti : il est ici et on ne vous oubliera
pas ! ... Avance ! cria le grand- maître de police au cocher.
La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle sup-
posait avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir ;
mais, lui , elle le laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de
police jeta sur elle un regard effrayé, et murmura quelques
mots à son cocher, qui lança ses chevaux à fond de train .
« On nous trompe, mes enfants ! Allons le trouver lui-
même... Ne lâchons pas celui- là ! Qu'il nous rende compte !
Arrête ! Arrête ! » Et tous se précipitèrent en désordre à la
poursuite du grand- maître de police.

XXIV

467 Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut


une entrevue avec Koutouzow , et en revint profondément
blessé. Comme il n'avait pas été invité à faire partie du con-
seil de guerre , sa proposition de prendre part à la défense de
la ville passa inaperçue , et il fut profondément surpris de
l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la tranquillité de
la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de certains
grands personnages , qu'une question secondaire et sans portée.
140 LA GUERRE ET LA PAIX

Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur


un canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla
pour lui remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par
un exprès. Il lui annonçait la retraite de l'armée par la
grand'route de Riazan au delà de Moscou, et lui demandait de
vouloir bien envoyer la police pour faciliter aux troupes le
passage à travers la ville. Cette. nouvelle n'en fut pas une pour
le comte ; il l'avait pressentie bien avant son entretien avec
Koutouzow, le lendemain même de Borodino . En effet, les géné-
raux qui en arrivaient répétaient en chœur qu'une seconde
bataille était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef,
on avait enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor
ainsi qu'au mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre,
communiqué sous la forme d'un simple billet de Koutouzow
et reçu la nuit pendant son premier sommeil, le surprit et
l'irrita au dernier point.
Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait
à cette époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes
reprises dans ses Mémoires que son but était de maintenir la
tranquillité à Moscou et d'en faire sortir les habitants . Si telle
était véritablement son intention, sa conduite devient irrépro-
chable. Mais pourquoi alors ne sauve-t-on pas les richesses
de la ville, les armes, les munitions , la poudre, le blé ?
Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers d'habitants
en leur disant que Moscou ne sera pas livré ?
« Pour y maintenir la tranquillité, nous répond le comte
Rostoptchine. Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de
paperasses inutiles, l'aérostat de Leppich, etc. , etc. ?.
« Pour qu'il ne reste plus rien en ville, répond encore le
comte. Si l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes
est justifié..
Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-
disant en vue que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le
comte Rostoptchine fondait-il ses craintes de voir éclater une
révolution à Moscou , lorsque les habitants s'en éloignaient et
que les troupes se repliaient? Ni là ni sur aucun autre point
de la Russie, il ne se passa rien qui , de près ou de loin,
ressemblât à une révolution .
Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient
restés à Moscou, et , sauf au moment où la foule ameutée s'était
réunie sur l'ordre du gouverneur général dans la cour de son
hôtel, nul désordre ne se produisit. Il n'y avait aucun motif
LA GUERRE ET LA PAIX 141
d'en craindre quand même on aurait annoncé l'abandon de
la ville après Borodino , au lieu de soutenir le contraire, de
distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les mesures
capables d'entretenir l'effervescence de la population .
Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il
avait toujours vécu et agi dans les hautes sphères administra-
tives , aussi ne connaissait- il pas, malgré son véritable patrio-
tisme, le peuple qu'il s'imaginait tenir en main . Depuis l'entrée
de l'ennemi dans le pays , il se complaisait à jouer le rôle du
moteur dirigeant et suprême dans le mouvement national du
cœur de la Russie. Il s'imaginait guider non seulement les actes
matériels des habitants , mais encore leurs dispositions morales ,
au moyen de ses affiches et de ses proclamations écrites dans
un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans son
milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume
de ses supérieurs . Ce rôle lui plaisait , il s'y était com-
plètement identifié , et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir
accompli un exploit héroïque le surprit à l'improviste . Il
sentit le terrain manquer sous ses pieds , et il ne sut plus quelle
conduite tenir. Bien qu'il l'eût pressenti depuis longtemps ,
jusqu'au dernier moment il refusa de croire à l'abandon de
Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité. C'était contre
sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce n'était
qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux fonctionnaires
l'autorisation de mettre en sûreté les archives des tribunaux.
Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir
dans la population la haine patriotique et la confiance en soi-
même, dont il était imbu plus que personne. Quant à juger
juqu'à quel point cette énergie et cette activité furent comprises
et partagées par le peuple, c'est là une question qui n'est pas
encore résolue . Mais lorsque les événements prirent, en se
développant, leurs véritables proportions historiques, lorsque
les paroles furent impuissantes pour exprimer la haine de
l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans l'ar-
deur d'une bataille , lorsque la confiance en soi - même ne suffit
plus à la défense de Moscou , lorsque tout le peuple s'écoula
comme un torrent en emportant son bien , et en manifestant,
par cet acte négatif, la force du sentiment national dont il était
animé, alors le rôle choisi par le comte Rostoptchine se trouva
soudain un non - sens , et il se sentit seul , faible, ridicule, ct
d'autant plus irrité , qu'il se sentait coupable. Tout ce que
Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait plus
142 LA GUERRE ET LA PAIX

être emporté! « Qui est responsable? se disait- il . Ce n'est


cependant pas moi . Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes
deux mains, et voilà ce qu'ils ont décidé... Traîtres ! brigands ! »
s'écriait- il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et
ccs brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr
ceux qui, d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation .
Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui
demander de tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais
vu aussi sombre, ni aussi intraitable.
« Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire,
de l'Université, du Sénat, de la maison des Enfants -Trouvės !...
Les pompiers, le directeur de la prison, celui de la maison
des fous , demandent ce qu'ils ont à faire ! Et toute la nuit
se passa ainsi.
Le comte faisait des réponses brèves et sévères , uniquement
destinées à donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la
responsabilité des instructions données, et la rejetait sur ceux
qui avaient réduit tout son travail à néant.
« Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre
de ne pas m'adresser de sottes questions à propos de ses pom-
piers... Puisqu'il y a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir.
A- t-il envie de les laisser aux Français?
- Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé ,
que doit-il faire?
- Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous
dans la ville ! Puisque nous avons des fous qui commandent les
armées, il est juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté. >
Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers,
le comte s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant :
« Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter?
Il n'y en a pas ! Eh bien, qu'on les lâche !
- Mais , Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques,
Metchkow et Vérestchaguine !
- Vérestchaguine ? On ne l'a donc pas pendu ? Qu'on
l'amène ! >

XXV

Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commen-


cèrent à traverser la ville, personne ne vint plus fatiguer le
LA GUERRE ET LA PAIX 143

comte de demandes inopportunes : ceux qui partaient, comme


ceux qui restaient, n'avaient plus désormais besoin de lui . Il
avait commandé sa voiture pour aller à Sokolniki, et, en atten-
dant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras croisés et la figure
renfrognée.
En temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'ima-
gine complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uni-
quement grâce à ses soins, c'est dans la conscience de son
incontestable utilité qu'il trouve la récompense de ses peines .
Tant que dure le calme , le pilote qui, de son frêle esquif,
indique au lourd vaisseau de l'Etat la route qu'il doit suivre
croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, que ce sont
ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment. Mais
qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau ,
l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit scul sa marche
majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le
représentant de la toute-puissance, devient un être faible et
inutile. Rostoptchine le sentait , et il en était profondément
froissé.
Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait
arrêté, entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui
annoncer que la voiture était prête. L'un et l'autre étaient
pâles , et le premier, après avoir rendu compte au général
gouverneur de sa commission , ajouta que la cour de l'hôtel se
remplissait d'une masse énorme de gens qui demandaient à
lui parler. Sans proférer une parole , le comte se leva, se
dirigea vivement vers son salon , et posa la main sur le bouton
de la porte vitrée du balcon , mais, la retirant aussitôt, il alla
à une autre fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au de-
hors. Le jeune gars continuait à discourir en gesticulant . Le
maréchal ferrant , couvert de sang, se tenait, sombre, à ses
côtés, et le murmure de leurs voix pénétrait à travers les croi-
sées.
« La voiture est-elle prête ? demanda Rostoptchine.
Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp .
Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en
se rapprochant du balcon.
Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher
sur les Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent
aussi de trahison : ce sont des tapagcurs , j'ai cu de la peine
à leur échapper ! Veuillez me permettre de vous proposer,
Excellence ....
144 LA GUERRE ET LA PAIX
- Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai
à faire... et il continuait à regarder au dehors : « Voilà où l'on
a amené la Russie, voilà ce que l'on a fait de moi ! » se
disait- il, emporté contre ceux qu'il accusait par une colère
farouche dont il n'était plus le maître ... « La voilà, la popu-
lace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont soulevée par leur
sottise il leur faut une victime, sans doute, » se dit-il en
fixant les yeux sur le jeune gars , et il se demandait, à part lui ,
sur qui il pourrait bien déverser sa fureur. « La voiture est-
elle prête? répéta-t-il.
- Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concer-
nant Vérestchaguine ? Il attend à l'entrée.
-- Ah ! s'écria Rostoptchine frappé d'unc idée subite, et,
ouvrant la porte du balcon , il y apparut tout à coup .
Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.
<< Bonjour, mes enfants, dit- il rapidement et à haute voix.
Merci d'être venus ! Je vais descendre au milieu de vous,
mais auparavant il nous faut en finir avec le misérable qui a
causé la perte de Moscou . Attendez- moi ! ... » Et il rentra dans
le salon aussi brusquement qu'il en était sorti.
Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
« Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assu-
rais que les Français... » disaient les uns et les autres en se
reprochant leur manque de confiance.
Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte
principale, et dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent.
La foule, avide de voir, se porta près du péristyle. Rostop-
tchine y parut au même instant, et regarda autour de lui
comme s'il cherchait quelqu'un.
« Où est-il ? » demanda-t-il avec colère.
Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou
maigre supportait une tête à moitié rasée : il tournait le coin
de la maison . Vêtu d'un caftan , en drap gros-bleu , jadis élé-
gant, et du pantalon sale et usé du forçat, il avançait lente-
ment entre deux dragons , traînant avec peine ses jambes
grêles et enchaînées.
Qu'il se mette là ! » dit Rostoptchine en détournant les
yeux du prisonnier, et en indiquant la dernière marche .
Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cli-
quetis de ses fers : il soupira, et, laissant retomber ses mains,
qui ne ressemblaient en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa ,
dans une attitude pleine de soumission. Pendant cette scène
LA GUERRE ET LA PAIX 145
muctte, rien ne rompit le silence, sauf quelques cris étouffés
qui partaient des derniers rangs, où l'on s'écrasait pour mieux
voir. Le comte, les sourcils froncés , attendait que le jeune
prisonnier fût en place.
« Enfants ! dit- il enfin d'une voix aiguë et métallique , cet
homme est Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou ! »
L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantis-
sement complet, tenait la tête inclinée ; mais , aux premières
paroles du comte, il la releva lentement et le regarda en des-
sous ; on aurait dit qu'il désirait lui parler, ou peut-être ren-
contrer son regard. Le long du cou délicat du jeune homme ,
une veine bleuit et se tendit comme une corde, sa figure s'em-
pourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté ; il regarda
la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie
qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et,
baissant de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur
la marche.
<< Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à
Bonaparte, il est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le
nom russe... Moscou périt à cause de lui ! » dit Rostoptchine
d'une voix égale mais dure. Tout à coup, après avoir jeté un
regard à la victime, il reprit en élevant la voix avec une nou-
velle force « Je le livre à votre jugement, prenez-le ! »
La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la
presse devint intolérable ; il était pénible aussi de respirer
cette atmosphère viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y
attendre quelque chose de terrible et d'inconnu . Ceux du pre-
mier rang, qui avaient tout vu et tout compris, se tenaient
bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur, opposant
une digue à la pression de la masse qui était derrière eux .
« Frappez-le ! Que le traître périsse ! criait Rostoptchine....
Qu'on le sabre ! je l'ordonne ! »
Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix ,
dont on distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouve-
ment en avant suivi d'un arrêt instantané.
Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel,
pendant ce moment de silence, comte, le même Dieu nous
juge !... » Il s'arrêta.
Qu'on le sabre ! je l'ordonne ! répéta Rostoptchine, blême
de fureur.
Les sabres hors du fourreau ! » commanda l'officier.
A ces mots la foule ondula comme une vague , et poussa lęs
III. 10
146 LA GUERRE ET LA PAIX
premiers rangs jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune
gars se trouva ainsi porté près de Vérestchaguine ; son visage
était pétrifié et sa main toujours levée.
Sabrez ! reprit tout bas l'officier aux dragons , dont l'un
frappa avec colère Vérestchaguine du plat de son sabre.
-- Ah ! » fit le malheureux ; il ne se rendait pas compte, dans
son effroi, du coup qu'il avait reçu . Un frémissement d'hor-
reur et de compassion agita la foule.
Seigneur ! Seigneur ! » s'écria une voix. Vérestchaguine
poussa un cri de douleur et ce cri décida de sa perte. Les
sentiments humains qui tenaient encore en suspens cette
masse surexcitée cédèrent tout à coup, et le crime, déjà à
moitié commis , ne devait plus tarder à s'accomplir. Un rugis-
sement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de
commisération et de pitié , et, semblable à la neuvième et
dernière vague qui brise les vaisseaux une vague humaine
emporta dans son élan irrésistible les derniers rangs jusqu'aux
premiers , et les confondit tous dans un indescriptible dés-
ordre. Le dragon qui avait déjà frappé Vérestchaguine releva
le bras pour lui donner un second coup. Le malheureux , se
couvrant le visage de ses mains , se jeta du côté de la popu-
lace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça
ses ongles dans le cou, et , poussant un cri de bête sauvage,
tomba avec lui au milieu de la foule , qui se rua à l'instant
sur eux. Les uns tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les
autres assommaient le jeune garçon, et leurs cris ne faisaient
qu'exciter la fureur populaire. Les dragons furent longtemps
à dégager l'ouvrier à moitié mort, et, malgré la rage que ces
forcenés apportaient à leur œuvre de sang, ils ne pouvaient
parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et râ-
lant ; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait
comme dans un étau , gênait leurs hideux mouvements.
Un coup de hache pour en finir !... L'a-t- on bien écrasé ?...
Traître qui a vendu le Christ !... Est-il encore vivant ?... Il a
reçu son compte !... »
Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie
souleva sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de
place autour de son cadavre ensanglanté chacun s'en appro-
chait, l'examinait et s'en éloignait ensuite en frémissant de
stupeur.
« Oh ! Seigneur ! ... Quelle bête féroce que la populace !...
Comment aurait- il pu lui échapper ! ... C'est un jeune pour-
LA GUERRE ET LA PAIX 147

tant... un fils de marchand , bien sûr ! ... Oh ! le peuple ! ... et


l'on assure maintenant que ce n'est pas celui-là qu'on aurait
dû... On en a assommé encore un autre ! ... Oh ! celui qui ne
craint pas le péché... » disait- on à présent en regardant avec
compassion ce corps meurtri , et cette figure souillée de sang
et de poussière. Un soldat de police zélé , trouvant peu conve-
nable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence ,
ordonna de le jeter dans la rue. Deux dragons , le prenant
aussitôt par les jambes, le traînèrent dehors sans autre forme
de procès, pendant que la tête, à moitié arrachée du tronc ,
frappait la terre par saccades , et que le peuple reculait avec
horreur sur le passage du cadavre.
Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute
haletante et furieuse se rua sur lui , Rostoptchine devint pâle
comme un mort , et, au lieu de se diriger vers la petite porte
de service où l'attendait sa voiture, gagna précipitamment,
sans savoir lui -même pourquoi , l'appartement du rez-de-
chaussée. Le frisson de la fièvre faisait claquer ses dents. 4
« Excellence, pas par là, c'est ici ! » lui cria un domestique
effaré.
Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui
était donnée, arriva à sa voiture , y monta vivement, et ordonna
au cocher de le conduire à sa maison de campagne . On enten-
dait encore au loin les clameurs de la foule, mais , à mesure
qu'il s'éloignait, le souvenir de l'émotion et de la frayeur qu'il
avait laissé paraître devant ses inférieurs lui ་ causa un vif
mécontentement. « La populace est terrible, elle est hideuse !
se disait-il en français . Ils sont comme les loups qu'on ne peut
apaiser qu'avec de la chair ! » ... « Comte, le même Dieu nous
juge ! » Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces
mots de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long
du dos. Cela ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre
faiblesse. « Allons donc, pensa-t- il, j'avais d'autres devoirs à
remplir. Il fallait apaiser le peuple... Le bien public ne fait
grâce à personne ! » Et il réfléchit aux obligations qu'il avait
envers sa famille , envers la capitale qui lui avait été confiée ,
envers lui-même enfin , non pas comme homm e privé, mais
comme représentant du souverain : « Si je n'avais été qu'un
simple particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre ,
mais dans les circonstances actuelles je devais, à tout prix,
sauvegarder la vie et la dignité du général gouverneur! »
Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à
148 LA GUERRE ET LA PAIX
pcu, tandis que son esprit lui ournissait les arguments les plus
propres à rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas
nouveaux : depuis que le monde existe, depuis que les hommes
s'entretuent, jamais personne n'a commis un crime de ce genre
sans endormir ses remords par la pensée d'y avoir été forcé
en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse pas
emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse
avoir de telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en
aucune façon le meurtre de Vércstchaguine ; il trouvait au
contraire mille raisons pour être satisfait du tact dont il avait
fait preuve, en punissant le coupable et en apaisant la foule.
« Vérestchaguine était jugé et condamné à la peine de mort,
pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait condamné qu'aux
travaux forcés) . C'était un traître, je ne pouvais pas le laisser
impuni . Je faisais donc d'une pierre deux coups ! » Arrivé chez
lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complète-
ment les préoccupations qu'il pouvait avoir encore.
Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokol-
niki, ayant oublié cet incident ; et, ne songeant plus qu'à
l'avenir, il se rendit auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit
être au pont de la Yaouza. Préparant à l'avance la verte
mercuriale qu'il comptait lui adresser pour sa déloyauté
envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux renard de
cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de
la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait
était déserte , sauf à l'extrémité opposée ; là, à côté d'une
grande maison jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc ,
dont quelques- uns criaient et gesticulaient. A la vue de la
calèche du comte, l'un d'eux se précipita à sa rencontre. Le
cocher, les dragons et Rostoptchine lui-même regardaient, avec
un mélange de curiosité et de terreur, ce groupe de fous qu'on
venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers eux, vacil-
lant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostop-
tchine, il hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes
pour lui ordonner de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée
était couverte de touffes de poils ; ses yeux jaunes et ses pu-
pilles d'un noir de jais roulaient en tous sens d'un air inquiet
ct effaré.
« Halte ! Ilalte ! » criait-il d'une voix perçante et haletante ;
et il essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de
gestes extravagants .
LA GUERRE ET LA PAIX 149

Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèle-


ment à la voiture.
« On m'a tué trois fois , et trois fois je suis ressuscité d'entre
les morts ! ... On m'a lapidé , on m'a crucifié ... Je ressusci-
terai... je ressusciterai !….. je ressusciterai ! On a déchiré mon
corps !... Trois fois le royaume de Dieu s'écroulera ... et trois
fois je le rétablirai ! » Et sa voix montait à un diapason de
plus en plus aigu.
Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment
où la foule s'était jetée sur Vérestchaguine.
« Marche, marche ! » cria-t-il au cocher en tremblant.
Les chevaux s'élancèrent à fond de train , mais les cris
furieux du fou , qu'il distançait de plus en plus , résonnaicnt
toujours à ses oreilles , tandis que devant ses yeux se dressait
de nouveau la figure ensanglantée de Vérestchaguine avec son
caftan fourré. Il sentait que le temps ne pourrait rien sur la
violence de cette impression , que la trace sanglante de ce
souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément dans
son cœur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours . Il
s'entendait dire « Qu'on le sabre ! Vous m'en répondez sur
votre tête Pourquoi ai -je dit cela ? se demanda-t-il involontai-
rement. J'aurais pu me taire et rien n'aurait eu lieu . » Il
revoyait la figure du dragon passant tout à coup de la
terreur à la férocité, et le regard de timide reproche que lui
avait jeté sa triste victime : « Je ne pouvais agir autrement...
la plèbe... le traître... le bien public ! ... »

Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes ,


la chaleur était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé,
assis sur un banc près du pont, traçait machinalement des
figures sur le sable, lorsqu'un général , dont le tricorne était
surmonté d'un immense plumet, descendit d'une calèche à
quelques pas de lui et lui adressa la parole en français , d'un
air à la fois irrité et indécis. C'était le comte Rostoptchine! I
expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver parce que,
Moscou n'existant plus , il ne restait plus que l'armée .
« Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse
m'avait dit que Moscou serait livré sans combat ! »
Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande
attention à ses paroles, mais en cherchant seulement à se
rendre compte de l'expression de sa figure . Rostoptchine ,
interdit, se tut. Koutouzow hocha tranquillement la tête, et,
150 LA GUERRE ET LA PAIX
sans détourner son regard scrutateur, marmotta tout bas :
« Non , je ne livrerai pas Moscou sans combat ! »
Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces
paroles à bon escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens ?
Le comte Rostoptchine se retira, et, spectacle étrange ! cet
homme si fier, ce général gouverneur de Moscou, ne trouva .
rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et de
disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encom-
braient les abords !

XXVI

A quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée


d'un détachement de hussards wurtembergeois , et accom-
pagnée du roi de Naples et de sa nombreuse suite, fit son
entrée à Moscou . Arrivé à l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour
attendre les nouvelles que son avant-garde devait lui apporter
sur l'état de la forteresse appelée le Kremlin » . Autour de
lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient avec
stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs , chamarré
d'or et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.
Dis donc. Est-ce leur roi ?
- Pas mal ! disaient quelques-uns.
- Ote donc ton bonnet ! » s'écriaient les autres.
Un interprète s'avança , et, interpellant un vieux dvornik , lui
demanda si le « Kremlin » était loin . Surpris par l'accent
polonais qu'il entendait pour la première fois, le dvornik ne
comprit pas la question , et se déroba de son mieux derrière
ses camarades. Un officier de l'avant-garde revint en ce
moment annoncer à Murat que les portes de la forteresse
étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la défense.
« C'est bien, » dit-il en commandant à l'un de ses aides de
camp de faire avancer quatre canons.
L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui la
suivait, Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa . Arrivée au bout de
la rue, la colonne s'arrêta . Quelques officiers français mirent
les bouches à feu en position, et examinèrent le « Kremlin >
au moyen d'une longue-vue. Tout à coup ils y entendirent
sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à un appel aux
armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins coururent
LA GUERRE ET LA PAIX 151

aux portes de Koutafiew , qui étaient barricadées par des


poutres et des planches . Deux coups de fusil en partirent au
moment où ils s'en approchaient. Le général qui se tenait
auprès des canons leur cria quelques mots, et tous , officiers
et soldats , retournèrent en arrière . Trois autres coups re-
tentirent, et un soldat fut blessé au pied . A cette vue, la
volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la mort se
peignit sur tous les visages , et en chassa l'expression de
calme et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant.
Depuis le maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent
qu'ils n'étaient plus dans les rues de Moscou, mais bien sur
un nouveau champ de bataille , et au moment peut-être d'un
combat sanglant. Les pièces furent pointées , les artilleurs
avivèrent leurs mèches , l'officier commanda : « Feu ! » Deux
sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille
s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes ,
dans les poutres , dans la barricade , et deux jets de fumée se
balancèrent au-dessus des canons. A peine l'écho de la
décharge venait-il de s'éteindre, qu'un bruit étrange passa
dans l'air une quantité innombrable de corbeaux s'élevèrent
en croassant au-dessus des murailles , et tourbillonnèrent en
battant lourdement l'espace de leurs milliers d'ailes . Au même
instant un cri isolé partit de derrière la barricade, et l'on vit
surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu , la
figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et
visant les Français .
« Feu ! » répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil
retentit en même temps que les deux coups de canon . Un
nuage de fumée masqua la porte, rien ne bougea plus, et les
fantassins s'en rapprochèrent de nouveau . Trois blessés et
quatre morts étaient couchés devant l'entrée , tandis que deux
hommes s'enfuyaient en longeant la muraille .
« Enlevez-moi ça , » dit l'officier en indiquant les poutres et
les cadavres . Les Français achevèrent les blessés , et en jetèrent
les cadavres par- dessus la muraille . Qui étaient ces gens- là?
personne ne le sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quel-
ques lignes « Ces misérables avaient envahi la citadelle
sacrée, s'étaient emparés des fusils de l'arsenal, et tiraient sur
les Français. On en sabra quelques-uns , et l'on purgea le
Kremlin de leur présence ¹ . »

1. En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de «< mi-


152 LA GUERRE ET LA PAIX
Un vint annoncer à Murat que la voie était libre . Les
Français franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la
place du Sénat , et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce
bâtiment des chaises, dont ils se servirent pour allumer leurs
feux. Les détachements se suivaient à la file, et traversaient le
Kremlin pour aller occuper les maisons vides ct abandonnées ,
où ils s'établissaient comme dans un camp.
Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épui-
sées, réduites au tiers de leur premier effectif, les troupes
ennemies firent néanmoins leur entrée à Moscou en bon ordre.
Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans les maisons désertes ,
elles cessèrent d'exister comme armée, et le soldat disparut
pour faire place au maraudeur . Ce maraudeur, en quittant
Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objets
qu'il croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour
but la conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé.
Semblables au singe qui, après avoir plongé son bras dans
l'étroit goulot d'un vase pour y saisir une poignée de noi-
settes , s'obstine à ne pas ouvrir la main, de crainte de les
laisser échapper et court ainsi le risque de la vie, les Français
avaient d'autant plus de chances de périr en opérant leur
retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin ; et
comme le singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes
après leur installation , on ne distinguait plus les officiers des
soldats. Derrière les fenêtres de toutes les maisons, on voyait
passer des hommes guêtrés , en uniforme , cxaminant les
chambres d'un air satisfait, et furetant dans les caves et dans
les glacières, dont ils enlcvaient les provisions. Ils déclouaient
les planches qui fermaient les remises et les écuries, et, re-
troussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les four-
neaux, faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les
au