David Bordwell - L'art Du Film-Une Introduction-Jericho
David Bordwell - L'art Du Film-Une Introduction-Jericho
L’ART DU FILM
UNE INTRODUCTION
L’ART DU FILM
UNE INTRODUCTION
CINÉMA
ARTS Une. collection dirigée par Philippe Dubois
Jacques AUMONT, De l'esthétique au présent
Jacques AUMONT (sous la direction de), La mise en scène
Frank BEAU, Philippe DUBOIS, Gérard LEBLANC (sous la direction de], Cinéma et dernières
technologies
David BQRDWELL. Kristin THOMPSON, L'art du film Une introduction
Nicole BRENEZ, De ta figure en général et du corps en particulier. L'invention figurative au cinéma
Jean-Louis LEUTRAT, Echos d'Ivan Le Terrible. L'éclair de l'art, les foudres du pauvatr
Anne-Fronçai se LESUISSE, Du film noir au noir. Traces figurâtes dans le cinéma classique
hollywoodien
François NINEY, L'épreuve du réel à l'écran. Essai sur le principe de réalité documentaire, 2* édition
Roger OOIN, De la fiction
DAVID BORDWELL
KRISTIN THOMPSON
L’ART DU FILM
UNE INTRODUCTION
Traduit de l'américain par Cyril Beghin
de boeck
OUVRAGE ÛSC4NA1 :
ItlUSTRAItON DE COUVERTURE :
Imprimé en Belgique
Comment fonctionne l'ensemble d'un film ? Ce livre est fondé sur l'hypo
thèse que, comme toutes les oeuvres d'art, un film peut être compris comme
une construction formelle. Cela nous amène à considérer ce qu’est une forme
et la façon dont elle nous affecte, les principes fondamentaux de la forme fil
mique ainsi que des formes narratives et non-narratives au cinéma (deuxième
partie). Ces questions nécessitent aussi que nous considérions les techniques
caractéristiques du cinéma, puisqu’elles fonctionnent depuis l’intérieur de la
forme du film dans sa totalité. Nous analysons donc les possibilités artistiques
offertes par les quatre principales techniques cinématographiques : la mise en
scène, la prise de vues, le montage, le son (troisième partie).
Comment faire une analyse critique d’un film ? Armés d'une conception de
la forme filmique et d’un savoir sur la technique cinématographique, nous
pouvons continuer par l’analyse de films précis, abordés comme des œuvres
d’art. Nous donnons plusieurs exemples d’analyses (quatrième partie).
10
Cette manière d'aborder un film dans son intégralité découle de plusieurs
années passées à donner des cours d’initiation au cinéma. En tant que profes
seurs nous voulions que les étudiants voient et entendent mieux les films étu
diés mais il était évident qu’on ne leur apprendrait pas à analyser un film par
eux-mémes en se contentant de leur fournir notre point de vue. Nous avons
décidé que les étudiants devraient, dans l’idéal, maîtriser un ensemble
ordonné de principes qui les aideraient à observer plus précisément les films.
Nous devînmes convaincus que le meilleur moyen pour comprendre le
cinéma est d'avoir recours à des principes généraux relatifs à la forme filmi
que, permettant d'analyser des films précis. Le succès que nous avons rencon
tré avec cette méthode nous amena à décider que ce livre devait se concentrer
sur des savoirs fondamentaux permettant d’acquérir cette compétence. En
apprenant les notions de base relatives à la forme et aux techniques du
cinéma, le lecteur peut affiner sa perception de n'importe quel film.
L'accent mis dans ce livre sur les savoirs de base a une autre conséquence.
Vous remarquerez que nous nous référons à un grand nombre de films. Nous
espérons que très peu de lecteurs auront vu tous les films que nous mention
nons et il est certain qu’aucun professeur donnant un cours de cinéma ne
pourra les montrer tous. Mais parce que le livre met l’accent sur l'acquisition
de savoirs conceptuels, le lecteur n'a pas besoin de voir tous ces films pour sai
sir les principes généraux que nous évoquons. D’autres films auraient pu ser
vir les mêmes propos. Les possibilités offertes par les mouvements de caméra,
par exemple, peuvent aussi bien être illustrées par Lu ronde que par La grande
illusion-, pour donner un exemple de cinéma classique hollywoodien, La pour
suite infernale sera aussi efficace que La mort aux trousses. Même si ce livre
peut fournir le programme d'un cours de cinéma, le professeur peut illustrer
les idées qui y sont développées avec des films différents. (Un exercice utile
pour la classe consisterait alors à comparer l'exemple donné dans le texte et le
film montré en cours, de façon à en préciser plus clairement encore certains
aspects.) Cet ouvrage ne repose pas sur des titres de films, mais sur des con
cepts.
11
ÛÏÛHI-PÈ0PÜ1
12
ami
David Bcrdwell
Kristin Thompson
13
La production
du film
Nous savons tous que les films sont comme les bâtiments, les
livres et les symphonies —des artefacts, fabriqués par l'homme
pour des raisons humaines. Il est courant que des émissions de
télévision ou des chaînes spécialisées du câble nous dévoilent les Facteurs techniques
détails techniques d'une réalisation en diffusant des extraits d'un
Facteun sociaux
Makingqf... et des entretiens réalisés en coulisse avec acteurs et
Implicatiûcs des déférents modes
techniciens. Mais assis dans l’obscurité d’une salle, fascinés par
de produetnn cinématographique
un film, il nous sera sans doute difficile de garder à l'esprit que ce
Après la production : la distribution
que nous voyons n'est pas un objet naturel, comme une fleur ou
el f exploita lion
un météore. Le cinéma est si captivant que nous avons tendance
Notes et Points d'cnterrogalion
â oublier que les films sont fabriqués. Comprendre l’art du
,mî Dt 1VPH DI UJJH
cinéma, c’est d’abord prendre conscience qu'un film est produit à la fois par
des machines et par du travail humain.
Facteurs techniques
Regarder un film n'est pas regarder un tableau, une représentation théâtrale
ou une projection de diapositives. Un film nous donne à voir des images prises
dans une illusion de mouvement. Qu’est-ce qui crée cette impression
d'« images mouvantes» ?
Pour que le cinéma existe, une série d'images doivent être présentées en
une succession rapide. Un mécanisme montre chaque image un très court
laps de temps et insère entre elles un bref intervalle de noir. Si des images légè
rement différentes du même objet sont présentées dans ces conditions, cer
tains processus physiologiques et psychologiques procureront à leur
spectateur l'illusion de voir une image en mouvement.
Quels sont ces processus ? Depuis le dix-neuvième siècle, la principale
réponse était liée au phénomène de «persistance des impressions
lumineuses-, par lequel une image demeure sur la rétine une fraction de
seconde après que sa source a disparu. Mais cela ne suffît pas à expliquer
pourquoi nous voyons du mouvement plutôt qu'une succession d’images
fixes. Ij recherche scientifique a montré, au vingtième siècle, que le problème
est plus complexe; nous ne savons pas encore de façon certaine comment
l’illusion du mouvement est générée par le cinéma, mais il semble qu’au
moins deux aspects caractéristiques de l'appareil visuel humain y participent.
Il y a d'abord ce que l'on appelle la fréquence critique de scintillement : dans
les conditions d’une projection cinématographique, si un rayon lumineux est
interrompu plus de 50 fois par seconde, le spectateur ne perçoit plus des pul
sations ou des éclats mais a l'illusion d'une continuité lumineuse. Un film est
généralement tourné et projeté à une cadence de 24 images par seconde.
L'obturateur du projecteur masque le faisceau lumineux lorsqu’un nouveau
photogramme se met en place cl lorsqu’il esl immobilisé dans le couloir de
projection; chaque photogramme est ainsi projeté deux fois sur l'écran, ce qui
accroît le nombre de flashes lumineux jusqu'au seuil critique où les scintille
ments se «fondent» en une continuité lumineuse. Les premiers films muets
étaient filmés à des vitesses inférieures (souvent 16 ou 20 images par seconde)
et, avant que des ingénieurs conçoivent des obturateurs pouvant interrompre
le faisceau lumineux plus d’une fois par photogramme, l'image projetée était
affectée d'un fort clignotement. D'où l'un des premiers termes argotiques
anglais pour désigner les films, «flickers» (ce qui clignote, tremblote), qui sur
vit encore aujourd'hui lorsque l'on appelle un film «n flick».
18
(Wim la pfiflpudiûii o fun _ _
Tout d'abord, les images doivent être présentées en série. Elles peuvent
être, comme dans le Mutoscope (fig. 1.1), placées sur une rangée de cartes et
feuilletées devant le spectateur pour créer l'illusion du mouvement. Le plus
souvent, les images sont inscrites sur une bande faite d'un matériau flexible :
dans des jouets optiques comme le Zootrope, elles étaient sur du papier
(fig. 1.2) et c'est une bande de celluloïd qui sert de support aux images du
cinéma tel que nous le connaissons. Ces images sont des photogrammes. Si
elles doivent être sur de la pellicule, il faut généralement trois machines pour
tes créer et les présenter. Ces trois machines partagent un même principe : un
mécanisme contrôle la façon dont la lumière parvient jusqu’au film, fait avan
cer la bande photogramme par photogramme et expose ceux-ci à la lumière
pendant l'intervalle de temps approprié. Ces trois machines sont :
19
—। - i.v.ru h .mumioiH, uUiimULL—<■—
Figure 1.4
Figure 1.5
exposé. I-a vitesse de prise de vues standard pour le film sonore est de 24
images par seconde (25 pour certaines productions européennes).
20
uwjim i - unmxuu >ji wf
schéma d'une telle tireuse, appelée tireuse par contact. Elles sont employées
pour faire des copies de travail et des copies d'exploitation, ainsi que pour
réaliser les effets spéciaux associant dans une seule image des éléments fil
més séparément.
La lumière qui traverse le film original peut aussi être dirigée sur le film
vierge par l'intermédiaire de lentilles, de miroirs ou de prismes (comme en
(f) dans la ligure 1.5). Ce type de tireuse, connu sous le nom de tireuse
optique, est employé pour re-photographier des photogrammes. tirer des
copies de formats différents et réaliser certains effets spéciaux tel que
l’arrêt sur image.
Figure 1.6
21
- ___ Miiiri - imi h Ufiiiiuiioi!. inu h iilu__
22
; - ta pjiDHfiiür h ;iim
23
U&LL1-imuMiiiiuiini,
Figure 1.12
24
(Il11 PIIH -Al.mMUlC1 Pi L11B
sée lors de projections publiques est celle offerte par le système Imax. C’est un
format 70mm exploité horizontalement, permettant à chaque image détre
dix fois plus grande qu'en 35mm, et trois fois plus qu’en 70mm (fig. 1.12),
Elle peut ainsi être projetée sur un très grand écran sans perte de qualité.
Il arrive cependant que la copie visionnée ne soit pas du même format que
l'original. Beaucoup de films étudiés dans les cours de cinéma, tournés en
35mm, sont montrés en 16mm; pendant les années 50 et 60, quelques films
furent réalisés et projetés en 70mm, mais même les cinémathèques les mon
trent aujourd’hui rarement dans ce format. La qualité de l’image se dégrade
souvent lors du passage d'un format à un autre. Ainsi, une copie 35mm du
Mécano de la Générale [The General, Buster Keaton. 1924) sera sans doute
photographiquement supérieure à une copie 16mm, tandis qu’un film tourné
en Super 8 aura un aspect lieu et granuleux s’il est tiré et projeté en 35mm.
Les réalisateurs indépendants qui travaillent en 16 mm doivent prendre en
compte le problème du gonflage de leur négatif, pour réduire la perte de qua
lité photographique lors du passage aux copies d’exploitation en 35mm.
Les transferts entre formats ne sont pas toujours facteurs d’altérations.
Actuellement, des films distribués en 70mm sont tournés avec des négatifs
35mm : un meilleur rendement de la pellicule fait qu'il n'y a pas de perte
significative lorsque l'image est gonflée en 70mm. De meme, un format
connu sous le nom de Super ]6mm fournit une image de meilleure qualité
une fois gonflé en 35mm.
L’image est souvent accompagnée d'un enregistrement sonore, une piste
son magnétique ou optique. Dans le premier cas, une ou plusieurs bandes
magnétiques bordent la pellicule; pendant la projection, cette piste est *luc»
par une tète de lecture semblable à celle d’un magnétophone. Les images
70mm de la figure 1.11 sont équipées dune piste son magnétique stéréopho
nique (sur les deux bords de la pellicule).
Sur une piste optique l’information sonore est codée sous la forme de
tâches transparentes ou opaques, sur une bande parallèle aux photogrammes.
Pendant l’enregistrement, les impulsions électriques provenant d’un micro,
traduites en pulsations lumineuses, sont inscrites photographiquement sur la
pellicule. Lors de la projection, les variations d’intensité lumineuse de la piste
optique sont retraduites en impulsions électriques, puis en ondes sonores.
Dans les premières décennies du cinéma sonore, l’enregistrement optique
était réalisé au moment du tournage; le son est maintenant enregistré sur des
bandes magnétiques puis transféré optiquement sur la pellicule à un autre
moment de la production.
La plupart des copies projetées dans les salles de cinéma et dans les univer
sités sont maintenant équipées de pistes optiques. Celles-ci codent le son sous
25
tHIU I IW1JJ UHIUJIIOII. iuuuwu
la forme d'une élongation variable, un ruban noir sinueux qui se déroule sur
fond blanc (ou l’inverse), inscrit dans la partie réservée au son sur la pellicule.
Les photogrammes 16mm de la figure 1.8 sont accompagnés, à droite, d'une
piste son optique à élongation variable; sur le film 35mm de la figure 1.9, la
piste est à gauche.
Une bande son peut être monophonique ou stéréophonique. I^e film
35 mm de la figure 1.9 a une piste optique monophonique, tandis que celle de
la figure J. 10 est stéréophonique, comme l'indiquent les deux lignes blanches
tortueuses qui longent le bord gauche de la pellicule. Certains sons stéréopho
niques ou utilisant plusieurs canaux sont numérisés. Pour reproduire le son
numérique dans la salle de cinéma, le projecteur recherche cl lit des informa
tions situées le long des perforations ou entre les zones réservées à l'image et
la piste optique. Les photogrammes extraits de Jurassic Park (fig. 1.10) présen
tent un des plus récents systèmes, où les informations inscrites sur la pellicule
servent à contrôler un disque compact numérique contenant les éléments de
la bande son.
Ce sont donc des machines qui créent le film à partir d'un matériau brut
— une bande chimiquement photosensible de celluloïd perforé, d'un format
standardisé, où sont inscrites des images et des informations sonores. Mais
aussi importante que soit la technologie, elle n’est qu'une partie de cette his
toire.
Facteurs sociaux
Les machines ne font pas les films toutes seules. La production d’un film, c'est
ce qui transforme un matériau brut en un produit fini par l'intervention d’un
ensemble de machines et du travail humain. Mais ce dernier peut connaître
différentes organisations, conditionnées par des facteurs économiques et
sociaux.
2. Le tournage. Des sons et des images sont inscrits sur la pellicule. Plus préci
sément, le réalisateur crée des plans. Un plan est une série de photogram
mes produits par la caméra en une seule opération ininterrompue. Ix
réalisateur enregistre ou crée aussi des sons pour accompagner les plans.
26
QHIIU I ; U HIHIllll H [IL«
3. Le montage. À cette étape, qui peut interférer avec celle du tournage, les
sons et les images sont assemblés sous leur forme définitive.
Tous les films ne passent pas par chacune de ces étapes. Un film amateur
pourra nécessiter très peu de préparation et aucun montage final. Pour un
montage d’archives, il n’y aura pas besoin de tourner de nouvelles séquences
mais il faudra effectuer un travail d'assemblage à partir d’extraits préexistants
en provenance d’archives. Néanmoins, la plupart des films traversent ces pha
ses de production.
27
iÂULLL imi H UlLimiOll!. mil D( 11LII
Figure 1.13
28
— i - ii Htninim h nm
La phase de préproduction
Dans les studios, la phase de préparation est connue sous le nom de prépro
duction. K ce stade, deux rôles clefs émergent : celui du producteur et celui du
scénariste.
Le rôle du producteur est d'abord celui d'un financier et d'un organisateur.
Il peut être un « indépendant » qui découvre des projets et essaye de convain
cre compagnies de production et distributeurs de les financer. Il peut tra
vailler dans le cadre d’un studio, trouvant des idées pour des films, ou être
engagé par un studio qui lui demande de regrouper et coordonner un ensem
ble particulier de contrats.
Le travail du producteur est de développer un projet par l'écriture d’un
scénario, d'obtenir un financement et de s’occuper du personnel du film. Pen
dant le tournage et le montage, il esi le lien entre le scénariste, ou le réalisa
teur. et l’entreprise qui finance le projet. Une fois la réalisation du film
achevée, il devra en coordonner la distribution, la promotion et les différents
aspects commerciaux, et assurer le bon remboursement des fonds qui le sou
tenaient.
Hors du système hollywoodien un seul producteur peut prendre en charge
tous ces éléments, mais dans l'industrie cinématographique américaine
actuelle son travail est davantage fractionné. Le producteur exécutif est ordi
nairement celui qui, loin du quotidien de la réalisation, s’occupe du finance
ment ou obtient les droits sur une oeuvre littéraire. Lui est subordonné un
producteur délégué, véritable organisateur du film, qui supervise l’ensemble
des phases de production. Le producteur délégué est assisté d’un producteur
associé, qui assure les relations avec les laboratoires ou avec le personnel tech
nique.
29
HHll । I PL JL fi U LIJJI1UL JUUJi
30
I - Lfl HOJIigjJlill HL.fll
31
i - IW1 Pt LISfilIflMS. imi H mm
La phase de réalisation
Dans le jargon hollywoodien, la phase de tournage est souvent appelée
«production*, même si « production » est aussi le terme servant à désigner
l'ensemble du processus de fabrication du film. En français, une même confu
sion s'attache au mot « réalisation ».
Bien que le réalisateur ait souvent un rôle à jouer dans la préproduction, sa
principale responsabilité est de contrôler les phases de tournage et de mon
tage. Le réalisateur fait d’un scénario un film en coordonnant les différents
moyens de l’expression cinématographique : dans la plupart des productions,
il est considéré comme la seule personne entièrement responsable des aspects
visuels et sonores du film achevé.
À cause de la spécialisation de la division du travail dans les grandes pro
ductions, de nombreuses tâches liées au tournage doivent être déléguées à des
techniciens travaillant en collaboration avec le réalisateur.
32
twiiyj^jjjimaioii ju 1.1 un
effets spéciaux une première idée de ce à quoi les plans devront ressembler.
Avant de tourner Le parrain III, Francis Ford Coppola avait fait enregistrer
son storyboard sur une cassette vidéo où les dialogues étaient lus par des
figurants. Créés sur ordinateur pour certains films, ils permettent de
• prévisualiser» des cascades ou des effets spéciaux.
3. Le travail le plus visible, pour le public, est celui des comédiens formant
l'ensemble de la distribution. Cette dernière comprend généralement des
stars, des acteurs célèbres, populaires, auxquels on réserve les rôles princi
paux. La figure 1.16 montre Greta Garbo, star des années 30, dans un essai,
une procédure employée pour décider de la distribution et tester l’éclai
rage, les costumes, le maquillage et la position de la caméra par rapport à
l'acteur. La distribution est aussi constituée de rôles secondaires, ou acteurs
de second plan, et de figurants, ces personnes anonymes qui traversent une
rue, se rassemblent pour une scène de foule ou garnissent les décors de
vastes bureaux. Une part importante du travail du réalisateur est de faire
prendre forme à l’interprétation des acteurs. La plupart des réalisateurs
passeront beaucoup de temps à expliquer comment une réplique ou un
geste doivent être joués, rappelant à l'acteur la place de la scène dans la
33
MRIH 1 - JW.U pj HfliimiiiL ifHi
Figure 1.17
34
(mim i • lfl HDtuiiûï pu nu,,
35
c mjiu - isw U miHiiicjîjmu* uu
7. Une équipe composite constituée des maquilleurs, des costumiers, des coif
feurs et des chauffeurs (qui s’occupent du transport des acteurs et de
l’équipe technique).
36
CMJP1IA4 I - LA Mm^IlON OU lI.IB
de la prise de vues, l'un des assistants du chef opérateur tient une clac/nette, ou
ciap, devant la caméra. Sur le clap sont notés le titre du film, la scène, le plan
et la prise. Son bras articulé produit un claquement qui permet ensuite au
monteur de synchroniser le son et l'image. (Voir la fig. 1.19.extraite de La chi
noise. de Jean-Luc Godard. Le X blanc indique que c'est le photogramme pré
cis avec lequel le claquement sonore devra être synchronisé.) De cette façon
chaque prise est identifiée et peut être retrouvée ultérieurement. Une autre
méthode de synchronisation, plus perfectionnée, consiste en un llashage
automatique du phoiogramme coordonné avec l’envoi d'un signal sur la Figure 1.20
bande son, au début de la prise.
La plupart des réalisateurs et des techniciens respectent une même organi
sation du tournage. Supposons qu’il faille filmer une scène. Pendant que les
équipes techniques positionnent les éclairages et testent le matériel d'enregis
trement du son, le réalisateur fait répéter les acteurs et donne ses instructions
au chef opérateur, Puis il supervise le tournage d’un plan général, qui couvre
l’ensemble de l’action et des dialogues dune scène. Celui-ci peut donner lieu
à plusieurs prises. Certaines parties de la scène sont ensuite rejouées et filmées
de plus près ou suivant des angles différents : ce sont les plans de sécurité
— chacun d'eux nécessite plusieurs prises. Tourner un grand nombre de
plans de sécurité en utilisant simultanément deux caméras ou plus est main
tenant une pratique courante. Le travail du script permet d'assurer la conti
nuité logique des détails dans les plans de sécurité.
Lorsqu’il faut des effets spéciaux, ils sonl soigneusement prévus au tour
nage. 11 est courant que des acteurs soient filmés devant des fonds bleus, afin
que leurs silhouettes puissent être insérées dans d’autres images. (C’est le pro
cédé de cache, qui sert à la réalisation d'images composites.) i«e réalisateur peut
filmer une action en sachant que d'autres éléments seront ajoutés à l'image :
pour le dimax de Jurassic Park, les acteurs furent filmés dans le décor de la
rotonde du centre touristique, mais les velociraptores et autres tyrannosaurcs
furent conçus plus tard par ordinateurs (fig. 120).
Postproduction
Dans l'industrie cinématographique, la phase de montage est appelée la post
production. Cependant, cette phase ne débute pas simplement lorsque le tour
nage est terminé : des membres de l’équipe de postproduction sont déjà au
travail, en coulisses, pendant toute la durée du tournage.
Le réalisateur ou le producteur aura probablement engagé un monteur (ou
chef monteur) avant le début du tournage, à qui est confiée la responsabilité
du classement et de l’assemblage des différentes prises réalisées.
37
mm 1 - IVPIS D4 UaUMIIOHL
Accessoiriste: Technicien supervisant l'utilisaiion de l'ensem Étalonnent : Technicien de laboratoire qui, après examen du
ble des accessoires cl éléments de mobilier placés dans le négatif, règle plan par plan les lumières de tirage pour
décor. obtenir une certaine homogénéité des couleurs de la copie
A.CE, : Après le nom du monteur, dans les films américains; standard destinée i être projetée dans les salles,
abréviation pour -American Cinéma Edi tors*. une asso «Grcenery man* : Parfois l'équivalent de «fleuriste»; membre
ciation de monteurs professionnels. de l'équipe de réalisation chargé du choix et de l'entretien
A.S.C. : Après le nom du directeur de la photographie, dans les de l'ensemble des végétaux (arbres, herbes, fleurs,etc.) fai
films américains; abréviation pour - American Socieiy of sant partie du décor.
Cinematographers», une association de directeur de la Maquette : (1) Représentation miniature d'un projet de décor.
photographie professionnels. L’équivalent britannique est (2) Effets spéciaux : décor, véhicule ou personnage cons
B.S.C. truits à une échelle réduite, destinés par des procédés de
Bruiteur : Spécialiste des effets sonores, ou «bruitages», qui prise de vues cl de montage à se substituer à leurs équiva
crée par exemple les bruits produits par les déplacements lents -en vraie grandeur».
des personnages en marchant ou en déplaçant des objets Peintre en décors : Membre de l'équipe chargée des décors, qui
sur des surfaces de qualités différentes (sur du sable, de la doit s'occuper de la peinture des surfaces susceptibles
terre, du verre, etc.). Le terme anglais pour désigner le d'être dans le champ de la caméra.
bruiteur, - foley artist», vient du nom de l'un des pionniers Photographe de plateau: Technicien prenant des photogra
du métier, Jack Foley. phies des scènes tournées, pendant la prise ou sa prépara
Chargement : Opération consistant i approvisionner, ou tion, ainsi que des photographies des -coulisses- du
-charger-, le magasin débiteur de la caméra. Le membre tournage, par exemple des autres techniciens. Ces images
de l'équipe de prise de vues chargé de cette opération (en peuvent être utilisées pour vérifier des paramètres concer
anglais, le -loader-1 doit aussi procéder au déchargement nant les éclairages, les décors ou les couleurs; elles servent
du magasin récepteur, répertorier les prises et envoyer la pour la plupart a la promotion du film.
pellicule au laboratoire. Reprise vidéo («Video assist») : Utilisation d'une caméra vidéo
Clapman : Technicien qui manie la claquelte, ou dap, avant accrochée à la caméra film permettant de vérifier les quali
chaque prise tés de l'éclairage, du cadrage ou de l'interprétation. Le réa
Directeur de casting : Personne qui recherche et auditionne les lisateur et le directeur de la photographie peuvent ainsi
acteurs destinés à constituer la distribution du film faire des essais pour un plan ou une scène en l'enregistrant
sur bande vidéo avant de filmer sur pellicule.
«Düllygnp : Machiniste chargé des déplacements du chariot
supportant la caméra, entre les prises (d’un plateau à un Steadicam: Système stabilisateur permettant de réaliser cer
autre, par exemple), ou pendant la prise s'il y a un mouve tains mouvements de caméra portée: il est constitué d'un
ment de caméra. harnais équilibré par un système gyroscopiquc, attaché à
un opérateur spécialisé.
Effets optiques : Ensemble des modifications de l’image pou
vant être réalisées en laboratoire: les fondus, fondus
enchaînés, volets, aussi bien que les effets de cache ou
d'autres effets spéciaux photographiques.
38
Parce qu’il y a presque toujours plusieurs prises pour chaque plan, parce
que le film est tourné hors continuité et que le tournage par plan général /
plans de sécurités produit beaucoup de pellicule, le travail du monteur est
souvent énorme. Un long métrage en 35mm de 90 minutes,constitué d’envi
ron 2 400 mètres de pellicule, peut avoir été extrait de 150 000 mètres de film
exposé. C'est pourquoi la postproduction est devenue un processus très long
pour les films hollywoodiens importants; plusieurs monteurs et leurs assis
tants peuvent être appelés à y participer.
En règle générale, le monteur reçoit aussi rapidement que possible, du
laboratoire, le métrage développé. Ce sont les rushes, plus rarement appelés
les épreuves. Laissant à son assistant monteur le soin de synchroniser l’image et
le son et de classer les prises par scènes, le monteur examinera les rushes avec
le réalisateur ou, si le lieu du tournage est trop éloigné, il lui téléphonera pour
le tenir informé de la qualité des prises. Refaire des plans étant coûteux et dif
ficile, une vérification régulière des rushes est importante pour repérer à
temps les problèmes liés au point, à l'exposition, au cadrage ou à d’autres
aspects visuels.
Le métrage s’accumule et le monteur assemble les plans pour constituer un
premier bout à bout, une succession lâche de séquences, sans bruitages ni
musique. Certains films sont célèbres pour leurs bout à bout gargantuesques :
celui de La porte du Paradis (Heaven's gâte, Michael Cimino, 1980) durait plus
de six heures, celui de Apocalypse Now (Francis Ford (ktppola, 1979), sept
heure et demie — mais n'importe quel bout à bout est toujours plus long que
le film fini. À partir de là, le monteur conçoit avec le réalisateur un montage
final. Les éléments non utilisés forment l'ensemble des prises refusées.
Jusqu'au milieu des années 80, les monteurs fabriquaient une copie de tra
vail en coupant et collant la pellicule tirée à partir du négatif original. Pour
faire leurs différents essais, ils étaient obligés de travailler physiquement les
plans. Maintenant de nombreux films sont montés électroniquement : les
rushes sont transférés sur cassette vidéo, puis sur des disques lasers ou des dis
ques durs, et le monteur enregistre directement dans un ordinateur les don
nées concernant chaque prise. De tels systèmes électroniques de montage,
connus sous le nom de systèmes de montage virtuel, facilitent l’accès aux plans
disponibles et leur sélection : le monteur peut appeler à l’écran n’importe quel
plan, le joindre à n’importe quel autre, le morceler ou l’abandonner. Certains
systèmes permettent de la même façon d'essayer les effets spéciaux ou la
musique. Même si les techniques virtuelles ont ainsi réduit la durée du mon
tage, le monteur demande encore que soit tirée une copie de travail des scènes
principales, pour pouvoir en contrôler la couleur, les détails et le rythme.
Pendant que le monteur, le réalisateur et leurs équipes donnent forme au
montage final, il arrive qu’une seconde équipe soit en train de filmer des élé-
39
mill I ■ U ftULUfilIBML IWI H fllffll
Lorsque les plans sont organisés en une forme proche de la version finale
du film, le monteur son se charge de la confection de la bande son. Avec le
monteur, le réalisateur et le compositeur, il choisit les moments du film où
interviendront la musique et les bruitages : c’est le travail dit de repérage. Le
monteur son peut être assisté d’une équipe composée de spécialistes de l'enre
gistrement ou du montage des dialogues, de la musique et des effets sonores.
Le monteur son s’occupe aussi de l'ajout des bruitages. La plupart des sons
entendus par les spectateurs d’un film réalisé en studio n’ont pas été enregis
trés au moment du tournage. Le monteur les emprunte à une sonothèque,
emploie des éléments enregistrés «en direct - en extérieur ou en crée certains
spécialement pour le film : concevoir des bruits de pas, d'accident de voitures,
de portes que l'on ferme, de coups de feu ou d’un poing frappant sourdement
un corps (généralement produit en fendant une pastèque avec une machette),
fait partie de son travail quotidien. Dans Terminator2 (lames Camcron,
1991) par exemple, le son du cyborg T-1000 passant à travers les barreaux
d’une cellule est celui d’un repas pour chien glissant lentement hors de sa
boite.
40
(UHILU I - U tMM<UU tu f (Al.
41
iu । -- iei>4L pi niÆLUSui ojji. jv p 11 jluhil
Les copies positives complètes, avec l'image et le son, sont appelées les
copies zéro. Le producteur, le réalisateur et le chef opérateur vérifient à partir
d’une copie zéro les qualités de l’exposition, des dominantes colorées et
d’autres variables. S’ils ne sont pas satisfaits, iis demandent qu’une nouvelle
copie zéro, rééquilibrée, soit tirée. Dès que l'une d'entre elles a été acceptée,
des copies d exploitation sont réalisées pour la distribution, qui sont finale
ment projetées dans les salles de cinéma.
Mais cela n’est jamais totalement vrai. À regarder de près n’importe quelle
production importante réalisée en studio, on découvrira des compromis, des
accidents et des confusions qui en gênent le bon déroulement. Le mauvais
temps peut bouleverser le calendrier d’un tournage. Des désaccords sur le scé
nario peuvent aboutir au licenciement du réalisateur. Des changements de
dernière minute réclamés par le réalisateur ou par le producteur peuvent obli
ger à refilmer certaines scènes. La réalisation en studio est une lutte constante
42
entre le désir de planifier totalement un film et l'inévitable «bruit», le désor
dre créé par la grande complexité d’une division du travail si précise.
La production indépendante
Les films réalisés suivant le mode de production des studios ne sont pas tous
des projets à gros budgets financés par les grandes compagnies (les majors).
De nombreux films dits «indépendants» sont réalisés de façon comparable,
mais à plus petite échelle.
43
Pflfill.l I - IVHÎ H ftUUÎfillOtlL IVHÎ MJILU
44
CUflPITfit | - LS PôOPÜilJQJI Ml IJLID
45
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46
___ OllJltL-ALlWBIUMfXLLUL
Aux États-Unis, le collectif le plus célèbre et qui connut la plus grande lon
gévité fut le groupe Ncwsreel, fondé en 1967 pour rendre compte du mouve
ment de protestation des étudiants. Newsreel voulait non seulement créer des
conditions de production collective, avec un comité central de coordination
redevable à l'ensemble de scs membres, mais aussi un réseau de distribution
commun permettant aux activistes locaux de l’ensemble du pays d’avoir accès
aux films du groupe. A la fin des années 60 et au début des années 70, le col
lectif produisit des dizaines de films, dont iïnallygot the news et The woman's
film. Des groupes liés à Ncwsreel apparurent dans de nombreuse villes, ceux
de San Francisco (maintenant connu sous le nom de California Newsreel) et
de New York (connu sous le nom de Third world Newsreel) étant toujours en
activité dans les années 90. Après le milieu des années 70, le groupe prit quel
ques distances avec un mode de production purement collectif tout en con
servant certains de ses grands principes, comme l'égalité des salaires pour
tous les participants d’un film. Controlling interests, The business of anterica...
(financé en grande partie par la télévision publique américaine) et Chmnical
of hope: Nicaragua, sont quelques récentes productions importantes de
Newsreel. Certains membres, Robert Kramer, Barbara Koppel ou Christine
Choy, ont quitté le groupe pour réaliser leurs propres films.
47
puiiLi i__- mu » fiiauuiiONi. mu di inœ^
48
WLUJH 1 - Lfl HOOdLOB H Hlffl
49
mm i - iuhv HjniKMion. ims
déjouait cela tout simplement, en réalisant chaque fois que c’était possible
une seule prise par plan, avec très peu de chevauchement de l'action d’un plan
à un autre. En ayant déjà monté le film «dans sa tète», Ford laissait au mon
teur un minimum de possibilités ci n'avait pas besoin de mettre les pieds en
salle de montage. Enfin, l'importance du rôle des réalisateurs est confirmée
par la tendance récente qu’ils ont à travailler comme des indépendants, sur
des projets de leur choix.
Pour toutes ces raisons, nous considérerons en général dans le reste de ce
livre que le réalisateur est le technicien responsable du film. Il y a des excep
tions, mais c’est le plus souvent par le contrôle qu'il exerce sur les phases de
tournage et de montage que se cristallisent la forme et le style d’un film. Ces
deux dernières notions, centrales pour l'art du film, le seront aussi dans la
suite de notre propos.
La production cinématographique requiert une certaine division du tra
vail. mais la façon dont cette division est appliquée et dont le pouvoir est par
tagé entre différents postes diffère d'un projet à l’autre. Le processus de
production reflète ainsi différentes conceptions du cinéma et le film achevé
porte inévitablement la marque du mode de production à travers lequel il a
été conçu.
50
-LHPIIM 1 - LIS PàflPJICIIOH DU (ILffl
51
____ Main i - ims h minaniw. iwi tmii*
Trois types de distributeurs, comparables à ceux définis pour les salles, leur
fournissent les films. Les grandes sociétés nationales de distribution approvi
sionnent les cinémas commerciaux. Les distributeurs moins importants peu
vent s’occuper des productions indépendantes ou des films importés, pour le
marché des salles art et essai. Les films expérimentaux ont leur propre réseau
alternatif —aux États-Unis, la Fihn-Maker's Cooperative de New York, ou
Canyon Cinéma à San Francisco; à Paris, Light Cône.
Il n’y a rien de définitif dans ces distinctions entre plusieurs types d’exploi
tants et de distributeurs. Quelques cinémas d’art et essai montrent des films
expérimentaux ou des courts métrages en première partie de programme. Des
réalisateurs indépendants peuvent essayer de se lancer sur les réseaux de dis
tribution et d’exploitation des studios, comme l’ont fait Robert Rodriguez
avec El mariachi et Michael Moore avec Roger and me ( 1989). Aux États-Unis,
il y a eu ces dernières années une tendance à faire passer des films étrangers,
connaissant un certain succès dans les salles art et essai, vers les grandes salles
commerciales pour une seconde carrière; c’est ce qui est arrivé, par exemple, à
un film mexicain, Like waterfor rhocolate. Le dernier empereur (Bernardo Ber-
tolucci, 1987) aurait habituellement été projeté dans les cinémas d'art et essai,
mais ses costumes et ses décors spectaculaires lui permirent d’accéder à une
52
- ( J fl P1 LU I - LJ l|(ïm P U Lil I
Cinéma et vidéo
La vidéo est le plus considérable moyen de diffusion privée, que ce soit sous
forme de transmission hertzienne, de transmission par câble ou par satellite,
ou à travers des formats domestiques comme les cassettes ou les disques laser.
Depuis 1988, l'industrie cinématographique américaine a fait deux fois plus
de bénéfices avec le marché de la vidéo qu'avec celui de l'exploitation publi
que. L’usage très répandu de ce nouveau format de diffusion nous amène à
préciser ce qui le différencie de façon importante du cinéma.
Certaines de ces différences dépendent de facteurs techniques. Les images
vidéo sont générées par le bombardement de points phosphorescents photo
sensibles, qui recouvrent la surface intérieure d'un tube cathodique. Un
canon à électrons, situé à l’arrière du tube, en balaye la surface horizontale
ment, activant un à un, rapidement, chacun des points. Aux États-Unis, le
standard pour la diffusion télévisée est fixé à 525 lignes de balayage, chaque
ligne étant composée d'environ 600 points ou pixels (réduction de
l'anglais picture éléments). En Europe, le standard est de 625 lignes.
La pellicule de cinéma peut enregistrer une quantité beaucoup plus
importante d'informations visuelles que l’image vidéo standard. Les chiffres
varient, mais on estime qu'une image couleur en 16mm offre l’équivalent
d'au moins 500 lignes vidéo, et un film 35 mm une résolution en couleur
équivalente à plus de 2 000 lignes. Aux États-Unis, le standard vidéo est de
350 000 pixels par image, mais un film négatif couleur en 35mm en contient
l'équivalent de 7 millions. Cela ne devrait pas nous surprendre : alors que l'on
peut voir les minuscules pixels clignotant sur un moniteur vidéo, un grain de
bromure d'argent sur un film 35mm peut porter un point-image pas plus
gros que quatre atomes!
Un autre écart qualitatif entre le cinéma et la vidéo concerne les rapports de
luminance, ou contraste: le rapport entre les plages les plus claires et les plus
sombres de l'image. Là où une caméra vidéo ne peut reproduire, au mieux,
qu'un rapport de 20 pour 1, un film en couleur 35mm supportera des rapports
supérieurs à 100 pour 1. Il en résulte que l'image 35mm met à disposition un
53
mm j -mhlm.^iKiiiiH.mK
plus grand répertoire de tonalités. Lors du transfert d’un film en vidéo, il est
courant que les techniciens modifient les contrastes les plus faibles en éclaircis
sant l'image, perdant ainsi toute la richesse des zones sombres. - Les copies
vidéo de The deadzone ou de La mouche que vous verrez portent mon nom»,
faisait observer le réalisateur David Croncnberg, • et ce sont bien les films que
j’ai faits, mais je déleste l'allure qu’ils prennent en vidéo. Trop lumineux.»
Beaucoup d'autres défauts peuvent apparaître lors du transfert d’un film.
La couleur, en vidéo, a tendance à s’étaler, le rendu des rouges vifs ou des
oranges étant plus particulièrement délicat. 11 y a aussi le problème de la
rémanence (en anglais, le cornet tailing, la queue de comète), phénomène par
lequel les objets en mouvement sont suivis de traînées lumineuses sur fond
noir. Des vêtements avec des motifs très fins où des rayures horizontales très
serrées provoquent une vibration moirée de l'image.
Ji y a encore d’autres différences importantes entre le cinéma et la télévi
sion, dont l’une des plus manifestes est la taille. Une image 35mm est conçue
pour être projetée sur un écran de plusieurs mètres carrés. Une image vidéo
parait floue et granuleuse dès qu'elle est projetée sur une petite surface. Leurs
capacités de conservation distinguent aussi les deux supports : si la pellicule
est connue pour être fragile et périssable, elle est toutefois plus résistante
qu’une bande vidéo. Les estimations courantes donnent une espérance de vie
de 10 à 15 ans pour les images enregistrées sur un support vidéo de un pouce,
et deux fois moins de temps pour celles enregistrées sur des cassettes de un
demi pouce (VHS).
.Mais il y a plus que des différences lechniques enlrc les deux supports. Il
arrive que l'accompagnement musical de la version vidéo d'un film ne soit pas
le même que celui de la version destinée aux salles, généralement parce que les
producteurs ne pouvaient pas en obtenir les droits. Les films sont souvent
mutilés par les chaînes de télévision, qui refont un montage ou modifient une
bande son pour éliminer quelques répliques qui pourraient choquer. Les réa
lisateurs tournent parfois des éléments uniquement destinés aux versions télé
visées. Ainsi, la version du Silence des agneaux (The silence of the lambs,
Jonathan Demme, 1991 ) diffusée sur le réseau américain contenait des plans
qui étaient des variantes de ceux vus en salles. La - colorisation » met en oeuvre
l’analyse numérique pour ajouter de la couleur à des films noir et blanc. Les
techniciens de la télévision peuvent aussi employer un procédé de «com
pression » de la durée d'un film, qui en accélère la vitesse de diffusion au-delà
de 24 images par seconde pour pouvoir y insérer plus de publicités. Et certai
nes versions télévisées ou en cassettes vidéo présentent une image anamor-
phosée, où les visages et les corps sont déformés, comprimés, afin que
l’intégralité des informations normalement destinées à un écran large tien
nent dans l'écran de télévision.
54
(flfiPHLI I - Lfl PfiDPUdI OH DU (I
Figure 1.25
55
uiiii i - inu h kULisfiiioai. ims u (liai
originales de l’image. Les disques laser proposent une qualité d'image nette
ment supérieure (400 lignes ou plus). Les versions sur disques laser se rappro
chent aussi des compositions sur écrans larges par le jeu de bandes noires en
bas et en haut de l'écran (c’est le letterbaxingj. Elles sont, de plus, équipées
d'une piste son numérique stéréophonique, avec canaux d'ambiance
(ou surrouttd),qui est bien meilleure que celle des cassettes vidéo ou des films
16mm. Bien sur, ce format n’est pas sans défauts : les bandes noires ne resti
tuent pas toujours l'intégralité de l'image originale et un seul format de dis
que (le CAV) permet au spectateur de s’arrêter sur un photogramnie pour
l’examiner. Néanmoins, le disque laser est actuellement la meilleure approxi
mation, en vidéo, des qualités d'origine d'un film.
Une copie vidéo peut faciliter l’analyse d'un film, mais nous pensons que
la meilleure façon de l’utiliser est encore d'en faire le simple complément
d'une copie sur pellicule. Idéalement, la première vision d'un film devrait
avoir lieu dans des conditions de projection publique, et l'analyse détaillée,
être menée avec une copie sur pellicule. Si une telle copie n’est pas disponible,
le spécialiste ou l’étudiant peut utiliser un disque laser vidéo. Une cassette
vidéo ne donne qu’une faible idée des qualités visuelles d'un film, mais reste
valable pour l'étude des dialogues, de h musique, de l'interprétation ou de la
construction du scénario.
L’image télévisée s'améliorant, principalement à travers le développement
de la vidéo haute définition ou des supports numériques (DVD-Rom), elle
pourra peut-être bientôt rivaliser avec le 16 mm (voir tes Notes et Points d’in
terrogation). Comme toutes les techniques de communication, la vidéo a des
avantages et des inconvénients qu'il nous faut savoir reconnaître lorsque nous
étudions le cinéma.
56
i - tu un-------
assis dans une obscurité totale au moins 40 minutes! Bien sûr, nous ne perce
vons pas ces brefs intervalles de noir à cause de l'effet de mouvement apparent
et de la fréquence critique de scintillement, phénomènes inhérents à notre
appareil de vision.
57
mm i - mis >i « ; a nintr mu n mr.
L'auteur
À quel titre un réalisateur peut-il être identifié comme I'-auteur- d’un film
produit en studio ? 11 y a trois réponses possibles.
58
.. CWJ î U K 11 n »
59
mm j - LÿHLIiUULHiiuujmuXIJmk _ —-------
Cinéma et vidéo
60
WUUJâJ-U-1» UltlOIII H HL*
61
Typologie des films
2
Qui fréquente les vidéoclubs sait que l’on y classe les films
suivant différentes rubriques — acteur principal, période («films
muets»), pays d’origine («films étrangers»), grand genre
Types fondamentaux
(«drame», «comédie»). Pour comprendre comment «fonction
Les genres
nent» les films.il nous faut aborder les façons, très significatives,
dont le public, les réalisateurs ou les spécialistes les regroupent. Notes et Points d'interrogation
J11II4 1 .dmi H fiULHflUDNl. IMI H HIBÎ
Types fondamentaux
Certains types filmiques fondamentaux se déclinent selon des oppositions
claires. On distingue généralement le documentaire de la fiction, une action
réelle dite «en vues directes» d’une animation, le cinéma «commercial» du
cinéma expérimental ou d'avant-garde. Mais ces catégories ne sont pas
étanches; elles sont souvent sujettes à mélanges et combinaisons.
64
(wiim 2 - îmiocii mj inas
Mettre en scène pour la caméra n’est donc pas nécessairement faire d’un
film une fiction. Il nous faut croire à l’exactitude des informations fournies Figure 2.3
par un documentaire, sans autres considérations pour les détails de sa réalisa
tion. Meme si le réalisateur demande au fermier d’attendre un instant pen
dant que l’opérateur cadre le plan, le film évoque la promenade matinale dans
son champ comme une partie des tâches quotidiennes, et c’est cette évocation
qui nous est proposée comme véridique.
65
PflRILÏ I - IYW » RULBHIOlliJI/p RLJJL1I
66
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67
pflfiiill,- ivpi! px UfliBâiiûns. jmi Pc juiffl!
68
(mini 2 - imihir^ nias
Le film d'animation
Pour la plupart des films de fiction et des documentaires, les gens et les objets
sont photographiés en taille réelle, dans un espace a trois dimensions. Nous
avons vu au chapitre précédent que la cadence standard de tournage pour ces
prises en vues directes est de 24 images par seconde.
Les films d’animation se distinguent des films en vues directes par le travail
inhabituel effectué en phase de tournage. Les animateurs ne filment pas en
continu et en temps réel le déroulement d’une action mais créent une suite
d'images en filmant photogramme par photogramme. Entre chaque exposi
tion de photogramme, l’animateur modifie ce qui doit être photographié. On
ne filme pas Daffy Duck, on en filme, sous forme de photogrammes isolés,
une série de représentations légèrement différentes, préparées et réalisées avec
soin. Lorsqu'elles sont projetées, les images ainsi obtenues créent l'illusion du
mouvement comme un film tourné en vues directes. Tout ce qui est manipu-
lablc par le réalisateur peut être animé au moyen de dessins bidimensionnels,
d’objets tridimensionnels ou d'informations électroniques gérées par ordina
teur.
69
PUJ.Ll 1 .-J.yw H-Kfl.UkflL10JkJVWXU.UJl_.
70
(W1.I.H 2 - JJ.P.O lOÇJ ( PUJIII
Une autre façon d'animer des images en deux dimensions est d'utiliser des
découpages. Les réalisateurs emploient parfois des marionnettes très plates,
articulées: Lotte Reinigcr s’était fait une spécialité d'un éclairage qui silhouet
tait ses découpages, dans des contes délicats et complexes comme Les aventu
res du Prince Ahmed (fig. 2.10), le premier long métrage d’animation (1926),
Ces découpages peuvent aussi être animés photogramme par photogramme
pour créer des sortes de collages en mouvement; l'exubérant Frank film, de
Frank Mouris, réalisé suivant cette technique, est un tourbillon d'images
venant de la culture populaire (planche 2).
Des objets en trois dimensions peuvent aussi être déplacés et modifiés,
photogramme par photogramme, pour créer un mouvement apparent. L'ani
mation d’objets se divise en trois catégories voisines : la pâte à modeler, les
marionnettes et la pixilaiion. U pâte à modeler, moins salissante et fabriquée Figure 2.10
dans un grand nombre de couleurs, est plus souvent utilisée que l'argile (qui
donne son nom au terme anglais : clay animation, ou daymation). Des sculp
teurs modèlent objets et personnages dans ce matériau flexible, que les ani
mateurs vont ensuite manipuler pour les déformer légèrement entre chaque
exposition de la pellicule. Les films de pâte à modeler existent depuis le début
du siècle, mais ils sont devenus extrêmement populaires a partir des années
70. Créature comforts (Nick Park, 1993) (fig. 2.11) parodie les documentaires
d'entretiens en inventant de curieuses discussions avec les occupants d'un
zoo.
Le film de marionnettes, plus rarement appelé film de poupées, offre beau
coup de ressemblances avec la pâte à modeler. Comme son nom l'indique, il
suppose l'utilisation de formes qui peuvent être mises en mouvement par
l’intermédiaire de fils ou d'articulations diverses. Le maître historique de ce Figure 2.11
type d'animation fut Ladislav Starcvich. 11 déconcerta le public russe dès les
années 10 par le réalisme de ses marionnettes représentant des insectes qui
interprétaient des scènes comiques ou dramatiques, puis, plus tard, avec
Fétiche mascotte (1934), où ses marionnettes exécutent des mouvements
71
mm i.u.m.s k mumioiH, imi hjiliib
72
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73
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74
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Les genres
Les réalisateurs et les spectateurs classent aussi les films par genres. Un genre
est plus facile à reconnaître qu'à définir. Le western, le film noir, la comédie
musicale, le film d’action, le film d'horreur, la comédie ou le film sentimental
sont tous des genres; le cinéma populaire, dans la plupart des pays, est celui
des films de genre. L’Allemagne à ses Heirnatfilms, où l’on raconte la vie dans
les petites villes de province. En Inde, le cinéma hindi produit des films - de Figure 2.21
75
miu.J- imn* fiûui£iian..iy-P€î pj ;ilib$
dévotion», qui ont pour sujet les vies des saints et des grandes figures religieu
ses, et des films «mythologiques», adaptés de légendes et de classiques de la
littérature. Les réalisateurs mexicains inventèrent la cabaretem. un type de
mélodrame ayant pour personnages principaux des prostituées.
Les réalisations les plus populaires étant des fictions, ce sont les genres fic-
tionnels qui viennent d’ahord à l'esprit. Mais il y a aussi des genres documen
taires, k film de propagande ou le film didactique par exemple. De même
pour le film expérimental, où le found-footage est un genre très répandu. Et
dans beaucoup de cas les catégories génériques recoupent les types
fondamentaux : le film d’animation intitulé La Relie ci la Bâte est aussi une
comédie musicale et le de&sin animé japonais Akira, un film de science-fic
tion.
Définir un genre. Les spectateurs comme les réalisateurs connaissent très bien
les genres qui font partie de leur culture. Le problème devient plus intéressant
lorsqu’il s'agit simplement de définir ce qu’est un genre. Qu’cst-cc qui fait
d’un ensemble de film un genre ?
plupart des spécialistes s’accordent pour dire qu’aucun genre ne peut
être défini de façon concise et définitive. Certains existent par leurs sujets ou
leurs thèmes : un film de gangsters est consacré au crime organisé dans les
grandes villes: un film de science-fiction montre des inventions technologi
ques dépassant la science contemporaine: un western a souvent pour sujet la
vie sur une frontière, et pas nécessairement celle de l'Ouest, comme le suggè
rent Le grand Sam (North to Alaska. Henri Hathaway, 1960) ou Sur la piste des
Mohawks (Drumsalong theMohawk. John Ford, 1939).
Mais un sujet ou un thème ne suffisent pas à définir tous les genres. On
reconnaît les comédies musicales à leur façon de présenter une situation : par
des chansons, des danses ou les deux à la fois. Le film policier est en partie
défini par un schéma narratif : une enquête va permettre de résoudre un mys
tère. Certains genres se caractérisent par les émotions qu’ils entendent
provoquer : l’amusement dans fa comédie, la tension dans le thriller. 11 n’y a
en apparence aucun critère absolument logique pour circonscrire la variété
des facteurs déterminant les genres que nous connaissons.
À l'intérieur d’un genre, les choses sont aussi peu précises : mieux vaut y
penser comme à une catégorie approximative, intuitivement partagée par
spectateurs et réalisateurs, constituée de cas incontestables et d'exemples
moins clairs. Chantons sous la pluie est un grand exemple de comédie
musicale, mais True stories {David Byrne, 1986), avec sa façon ironique de
présenter les numéros musicaux, est déjà un cas limite. L’appréciation qu'a le
public des canons d’un genre est, de plus, très variable. Un film aussi sanglant
que Le silence des agneaux illustre sans doute assez bien ce qu’est un thriller
(wnu 2 - irnuÀii KLiiiiai
pour les spectateurs actuels; on peut imaginer que le public des années 5Û
aurait choisi un Hitchcock, par exemple le très civil La mort aux trousses
{North by Northwest. 1959).
Malgré l’instabilité des catégories génériques, identifier des groupes de
films cohérents au sein d'un genre — des sous-getircs — ne nous pose généra
lement aucun problème. Il y a, par exemple, le backstage musical, la «comédie
musicale de coulisse», qui met en scène des professionnels préparant un spec
tacle — Comme dans Lame (Alan Parker, 1980) ou 42^ rue I42nd Street,
Lloyd Bacon, 1933). Ce sous-genre est différent du folk musical, où des per
sonnages ordinaires chantent et dansent à leur façon tout au long du récit,
comme dans Le chant du Missouri (Meet me in St Louis, Vinccntc Minnelli,
1944) ou //air (Milos Forman, 1979). Parmi les sous-genres de la comédie, on
trouve la comédie sentimentale, le film burlesque ou la parodie.
Le mélange des genres est courant dans les films populaires. 11 y a des wes
terns musicaux (les films de Roy Rogers, avec leurs cowboys chanteurs), des
mélodrames musicaux — Yentl (Barbara Streisand, 1983) ou Une étoile est
née — et des films d'horreur musicaux, par exemple The Rocky horror picture
s/iow(Jim Shasman, 1975) Alien (Ridley Scott, 1979) est une combinaison de
film d'horreur, de film de science-fiction et de thriller; Aliens (lames Came-
ron, 1986) mêle horreur, science-ficiion et film de guerre. Blade Runner
(Ridley Scott, 1982) mixe science-fiction et enquête policière, cl Billy the Kid
Vs. Dracula (William Beaudine, 1966) associe le western et le film d'horreur,
deux genres plutôt incompatibles. Quant à la comédie, elle semble pouvoir se
combiner avec n'importe quoi.
Que les genres puissent se mélanger n'implique pas, cependant, qu’il n’y
ait aucune différence entre eux. Plutôt qu’une définition abstraite, la
meilleure façon d’identifier un genre est de savoir comment les publics et les
réalisateurs, à différents moments et dans différents lieux, ont spontanément
différencié des catégories de films.
Analyser un genre. l>es genres sont fondés sur un accord tacite entre publics
et réalisateurs. Ce qui donnent aux films d’un certain type une identité com
mune sont des conventions de genre, partagées, qui reviennent de film en film.
Certains éléments d’une intrigue peuvent être conventionnels. Nous atten
dons une enquête dans un film policier, une raison de se venger dans un wes
tern, l’occasion d’une chanson ou d'une danse dans une comédie musicale. Le
film de gangsters montre en général l'ascension et la chute d’un caïd, son
combat contre la police ou contre des bandes rivales. Nous attendons d’un
film biographique qu'il décrive toute la vie de son personnage principal.
L'indicateur louche, le copain rigolo, le chef impatient qui désespère de
77
’UIILL- UHi H IIUIIIIIOII. IOU H fllIS
trouver une équipe pour continuer l’enquête sont tous des personnages de
convention du thriller policier.
D'autres conventions de genre, plus thématiques, mettent en jeu des signi
fications générales constamment répétées. Les films d’arts martiaux de Hong-
Kong font l’apologie de la loyauté et de l’obéissance à un maître personnel. Un
thème typique des films de gangsters est le prix à payer pour la réussite crimi
nelle, l'ascension du gangster vers le pouvoir étant décrite comme un endur
cissement égotistc et brutal. La screwball comedy met en œuvre une
opposition thématique entre un milieu social guindé, rigide, et le désir de
liberté ou d'insouciance des personnages.
I-igure 2.22 D’autres, encore, se reconnaissent à des techniques particulières. Un éclai
rage faible, l'obscurité sont courants dans le film d’horreur et le thriller,
comme on le voit en 2.22 — Vaudou (I walked with a zombie, Jacques Tour
neur, 1943). Le film d’action repose souvent sur un montage rapide et une
dilatation de la durée des scènes de violence. Dans le mélodrame, un retour
nement émouvant peut être souligné par la brusque intervention d’une musi
que pathétique.
Moyen d’expression visuel, le cinéma invente aussi ses genres à travers des
iconographies conventionnelles. L’iconographie d'un genre consiste en des
images symboliques récurrentes, qui ont la même signification d’un film à
l'autre.
Les accessoires et les décors fournissent souvent l'iconographie d'un genre.
Un cheval au galop dans un John Ford des années 20 suffira sans doute à iden
tifier un western, tandis qu'un plan sur une longue épée recourbée sortant
d’un kimono nous emmènera dans le monde des samouraïs. Le film de guerre
se déroule dans des paysages marqués par les combats, le backstage musical,
dans des salles de spectacles et des boîtes de nuit, les films de voyages intersi
déraux, dans des vaisseaux spatiaux et sur des planètes lointaines. Même les
stars peuvent devenir des éléments iconographiques : ainsi Judy Garland pour
la comédie musicale, John Wayne pour le western, Arnold Schwarzenegger
pour le film d’action, Bill Murray pour la comédie.
Par sa connaissance des conventions, le spectateur entre plus facilement
dans le film. Les conventions sont comme des repères qui permettent au film
de genre de communiquer des informations rapidement et avec une certaine
économie de moyens. En voyant le shérif affaibli, nous savons déjà qu’il
n'affrontera pas les bandits armés et nous pouvons alors nous concentrer sur
le héros, un cowboy qui prend de plus en plus de risques pour aider les habi
tants de la ville à se défendre.
À l'inverse, un film peut modifier ou rejeter les conventions associées à son
genre. Bngsy Maione (Alan Parker, 1976) est un film de gangsters musical où
78
2 - imUKU KMllfflJ
des enfants jouent tous les rôles habituellement confiés à des adultes. 200} :
{‘Odyssée de l'espace {2001 : a space Odissey, Stanley Kubrick, 1968) viole plu
sieurs conventions de la science-fiction, en débutant par une très longue
séquence située dans des temps préhistoriques, en synchronisant musique
classique et évolutions de vaisseaux spatiaux et en s’achevant par l'énigmati
que symbole d’un fœtus dérivant dans l’espace.
Us spectateurs attendent d'un film de genre qu’il leur soit familier mais en
demandent aussi de nouvelles variations. Le réalisateur peut concevoir un
film légèrement ou radicalement différent, il restera fondé sur une tradition.
Le jeu réciproque de la convention et de l'innovation, du familier et du nou
veau, est la principale caractéristique d'un film de genre.
79
, irnuuMwawull i y h ! » &uu
80
(WIIJUL- LH0U4II W IIX«<
Il est courant de dire qu’à différents moments de l’histoire, les récits, les
thèmes, les valeurs ou l’imagerie d'un genre sont en accord avec les préoccu
pations du public. Izs films de science-fiction des années 50, par exemple, où
des bombes atomiques génèrent des monstres comme Godzilla, révéleraient
la crainte d’une catastrophe technologique. C'est faire l’hypothèse que les
conventions de genres, répétées de film en film, sont les symptômes des dou
tes et des angoisses profondes des spectateurs. Beaucoup de spécialistes du
cinéma montreraient que cette approche permet d’expliquer en partie les
changements de popularité des genres.
Des critiques répondraient qu'une telle lecture d'un film de genre est sim
plificatrice et se trouve souvent nuancée par une analyse précise, qui en révèle
toutes les complexités. En n'observant plus seulement Riplcy, l'héroïne de
Aiiens, mais l'ensemble des personnages, nous découvrons qu'ils illustrent
tous différents aspects du «masculin - et du «féminin» et que les survivants de
l’aventure semblent concilier le meilleur de chaque sexe. De plus.ee qui appa
raît parfois comme une réflexion sociale n’est que le résultat des efforts faits
par l’industrie cinématographique pour tirer partie des préoccupations du
moment. Un film de genre ne reflète pas, alors, les espoirs et les peurs du
public, mais les suppositions du réalisateur sur ce qui peut le faire vendre.
81
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Le western
Le western est apparu très tôt dans l’histoire du cinéma, il était un genre à part
entière dès les années 10. Il s’inspire d'une réalité historique : il y a bien eu,
dans l'Ouest américain, des cowboys, des hors-la-loi, des colons et des tribus
Figure 2.23 d’indiens. Les films s’inspirent aussi, pour leur représentation de la «fron
tière», de chansons, de récits populaires et des spectacles «Wild West». Les
premiers acteurs de western incarnaient parfois cette alliance de mythe et de
réalité : la star cowboy Totn Mix avait été Texas Ranger, acteur de «Wild West»
et champion de rodéo.
Le thème central du genre est rapidement devenu le conflit entre l’ordre
civilisé et l'absence de loi à la frontière. De l’Est et de la ville arrivent des
colons qui veulent fonder leurs familles, des professeurs qui veulent
développer l’apprentissage de la lecture, des banquiers et des représentants du
gouvernement. Dans les vastes espaces naturels vivent ceux qui sont hors de la
«civilisation» — pas seulement les Indiens, mais aussi les hors-la-loi, les trap
peurs, les marchands et les grands propriétaires de bétail avides d'argent.
L'iconographie vient renforcer cette dualité fondamentale. Les chariots
bâchés ei le chemin de fer sont opposés au cheval et au canoè; l’école et
l’église contrastent avec le campement isolé sur une colline. Comme dans la
plupart des genres, le costume est aussi un élément important de l'iconogra
phie. Ixs vêtements amidonnés des colons et leurs habits du dimanche
s’opposent aux costumes tribaux des indiens, aux jeans et au Stetsons des
cowboys.
Le héros typique du western se tient entre ces deux pôles thématiques.
Chez lui dans la nature sauvage mais naturellement enclin à la justice et à la
bonté, le cowboy est souvent suspendu entre sauvagerie et civilisation.
William S. Hart, une des stars les plus populaires du western des origines, ins
titua cette figure du - bon méchant » en héros normal du genre. Dans Le justi
cier (Helïs Hinges, William S. Hart, 1916), une religieuse essaie de le changer,
et l'hésitation entre les deux modes de vie est symbolisée en un plan : Hart lit
la Bible, une bouteille de whisky à portée de main (fig. 2.23).
L'indécision du héros a souvent beaucoup d'importance dans les grands
récits du western. Il peut commencer par être du côté des hors-la-loi ou sim
plement se tenir à distance des querelles. Dans tous les cas, la vie offerte par
82
■UliUiaU,,.- iwoLOiiujldiai
les nouveaux habitants de la frontière finira par l’attirer, malgré ses réticences.
Le héros peut alors décider de se joindre aux forces de l’ordre pour les aider à
combattre les tueurs, les bandits ou tout ce qui est présenté dans le film
comme une menace pour la stabilité et le progrès.
En se développant, le genre s’est conformé à l’idéologie sociale implicite
ment contenue dans ses conventions. La progression de la population blanche
vers l’ouest était considérée comme une mission historique, là où les cultures
des indigènes colonisés étaient dites sauvages et primitives. Les westerns sont
remplis de clichés racistes sur les Indiens et les Hispano-américains. Dans cer
tains films, les réalisateurs firent toutefois des personnages indiens des figures
Figure 2.24
tragiques, ennoblies par leur proximité avec la nature mais devant faire face à
la disparition de leur culture. Le premier exemple intéressant en est sans
doute Le dernier des Mohicans (The last of the Mohicans, Clarence Brown,
1920).
Le genre n’était pas totalement optimiste sur la possibilité de domestiquer
cette sauvagerie. L’éventuel engagement du héros pour des valeurs « civilisées-
était souvent mêlé de nostalgie pour sa liberté perdue. Dans Slraighl shooting
(John Ford, 1917),Chcycnne Harry (joué par Harry Carey) est engage par un
abominable propriétaire terrien pour expulser un fermier, mais il tombe
amoureux de la fille de celui-ci et jure de s'amender. Rejoignant les fermiers,
Harry les aide à vaincre le propriétaire. tMais il n'est pas encore prêt à s'instal
ler avec Molly. Un plan nous le montre dans l’encadrement d’une porte de la
ferme, pris entre les attraits de la civilisation et l’appel des grands espaces
(fig. 2.24).
On avait ainsi constitué un ensemble de valeurs au sein duquel furent
fixées les règles d’un grand nombre de scènes conventionnelles — l’attaque
des forts ou des chariots par les Indiens, la cour timide faite à une femme par
le héros maladroit, la découverte par ce dernier de la cabane incendiée d'un
colon, le vol d’une banque ou d’une diligence par le hors-la-loi, le duel final
dans les rues poussiéreuses de la ville, l^s scénaristes et les réalisateurs pou
vaient différencier leurs films par un traitement renouvelé de ces éléments.
Dans les flamboyants westerns italiens de Scrgio Leone, chaque convention
est longuement et minutieusement détaillée ou amplifiée jusqu a atteindre des
proportions gigantesques — il faut voir, par exemple, la fusillade finale de Le
bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto, il cattivo, 1966), filmée comme
une corrida (planche 5).
Il y eut aussi des innovations narratives et thématiques. Après les westerns
«libéraux» des années 50 comme La flèche brisée (Broken arrow, Delmer
Daves, 1950), les cultures amérindiennes commencèrent à être traitées plus
respectueusement. Dans Little Big Man (Arthur Penn, 1970) et Soldat bleu
83
FUJI l I - imi M HUHHSI10ll!,jmi H fl Lias
Le film d'horreur
Si le western se définit clairement par un sujet, un thème ou une icono
graphie, le film d’horreur se reconnaît surtout aux émotions qu'il entend pro
voquer chez les spectateurs : choc, dégoût, répulsion —il faut horrifier le
public, l'effrayer. Cette nécessité informe les autres conventions du genre.
Qu'cst-ce qui est susceptible de nous effrayer ? Typiquement, un monstre.
Dans le film d'horreur, le monstre est une redoutable erreur de la nature, une
violation des règles du possible. Il peut être anormalement grand, comme
King Kong, ignorer les limites entre la vie et la mort, comme les vampires et
84
(OP.I.lfil 2 - lyPO.LDHl mjHll
85
miiLi , imi HjniHUiHL I9ÈÜ2LÜ1’1
Figure 2.29
momie (The munimy, Karl Freund, 1932) (fig. 2.29) connurent un énorme
succès et aidèrent le studio à devenir une major. Dix ans plus tard, à la RKO,
l'unité de production de séries B dirigée par Val Lewton réalisa un cycle de
films sombres, d’inspirations littéraires, à partir de budgets minuscules. Les
réalisateurs de Lewton opéraient par suggestions, laissant le monstre hors-
champ, noyant les décors dans le noir. Dans La féline par exemple, on n’assiste
jamais à la transformation de l'héroïne en panthère et l’on entraper<oit seule
ment l'animal dans certaines scènes. Le film atteint scs effets avec des ombres,
des sons hors-champ cl les réactions des personnages (fig. 2.27),
Des décennies plus tard, d'autres réalisateurs à petits budgets furent attirés
par le genre. Le film d'horreur devint la base économique des productions
indépendantes des années 60, avec pour cible principale, les adolescents. La
nuit des morts vivants (Night of the living deads, George Romero, 1968), avec
un budget de seulement 114 000 $ (moins de 700 000 francs), eut un énorme
succès sur les campus qui contribua à revitaliser le genre. Aujourd’hui, celui-
ci est très répandu dans les petits films économiques amateurs en vidéo.
Dans les années 70, le genre accéda à une nouvelle respectabilité, essentiel
lement à cause du prestige de films comme Rosemary’s baby (Roman Polanski,
1968) ou L'exorciste. Ces œuvres innovaient en montrant avec une franchise
sans précédent des scènes violentes et répugnantes : au moment où Regan, la
possédée, vomit sur le visage du prêtre qui se penchait au-dessus d’elle, une
nouvelle imagerie du film d'horreur était née.
Les films à gros budget entrèrent dans une période de popularité qui n'est
toujours pas terminée. Les grands réalisateurs hollywoodiens furent nom
breux à travailler pour le genre, et plusieurs films d’horreur — des Denis de ta
mer (Jrtws, Stcvcn Spielberg, 1975) et Carrie (Brian De Palnia, 1976) à furassic
Park et Entretien avec un vampire (Interview wilh the vampire, Neil Jordan,
86
(WIJAL1 - IVPDLOai DU fILIJ
87
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Genres et société
L’idée selon laquelle la fonction sociale des genres s'apparenterait à celle
d’autres «rituels» comme les célébrations des jours fériés procède, dans une
certaine mesure, des théories anthropologiques de Claude Lévi-Strauss. On
en trouvera des illustrations dans le livre de Thomas Schitz ou dans celui de
Rick Altman sur la comédie musicale.
Selon une autre conception, ce sont certains groupes craints et repoussés
par une grande partie de la société — en particulier les femmes et les minori
tés raciales— qui représenteraient la préoccupation centrale des films de
genre, les récits et l'iconographie de genre dresseraient un portrait menaçant
de ces groupes qui s’opposeraient à la vie «normale»,et l'action du film con
sisterait à les maîtriser pour les conserver en minorité. Pour une critique de
cette théorie, on pourra se reporter au livre de Noël Carroll sur le film d'hor
reur.
88
di uxiimi pflNii
LA FORME
DU FILM
Nous pouvons à présent être un peu plus abstrait et poser d'autres ques
tions. Quels sont les principes de composition d’un film ? Comment les dif
férentes parties entrent-elles en relation pour former un tout ? Répondre à
ces questions nous aidera à comprendre pourquoi nous réagissons à un film
et ce qui fait du cinéma un moyen d'expression artistique.
Ces questions d’esthétique vont être abordées dans les trois chapitres qui
suivent. Nous supposons qu’un film n'est pas une collection aléatoire d'élé
ments. Si c’était le cas, les spectateurs ne w soucieraient pas d’en manquer le
début ou la fin, ni d’en voir les séquences dans le désordre. Mais ils y font
attention. Lorsque vous dites d'un livre qu'il est «difficile à abandonner» ou
d’un morceau de musique, qu'il vous «absorbe», cela implique qu’ils aient
une structure, qu'une logique interne régisse les relations entre les parties et
engage votre attention. Ce système de relations entre les parties, nous
l’appellerons la forme. Le chapitre 3 examine la notion de forme filmique
afin de comprendre son importance pour une appréhension du cinéma
comme art.
92
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93
PlLUÂ 1 ■
Attentes formelles
Nous pouvons maintenant mieux comprendre la façon dont la forme filmi
que guide l'activité du spectateur. Une chanson interrompue ou une histoire
incomplète nous frustrent parce que nous avons un désir de forme. Nous
94
UWiinmmJULuliaULUWiL
réalisons que le système interne de l’œuvre est inachevé. Quelque chose man
que pour faire de la forme un tout satisfaisant; nous avons été pris par les
relations entre les éléments constituant une œuvre et nous voulons compren
dre comment ces indications nous invitent à en développer et à en compléter
les schémas.
Un des effets de la forme sur notre expérience est de nous donner l’impres
sion que «tout est là». Pourquoi sommes-nous satisfaits du retour d’un per
sonnage qui n'avait fait qu’une courte apparition au début du film ou de
l'équilibre entre deux formes dans le cadre ? De telles relations laissent suppo
ser que le film est organisé selon ses propres lois ou ses propres régies — son
propre système.
De plus, une œuvre d’art provoque par sa forme un type particulier de
participation. Dans la vie quotidienne, notre perception est soumise à des
objectifs pratiques, ce qui n’est pas le cas dans un film. Celui-ci nous donne
l'occasion de voir les choses différemment. Si quelqu'un tombe devant nous,
dans la rue, nous nous dépécherons sans doute pour l’aider à se relever; dans
un film, lorsque Bustcr Keaton ou Charlie Chaplin tombent, nous rions. Nous
verrons au chapitre 7 comment un acte de tournage aussi fondamental que le
cadrage d'un plan peut créer une nouvelle façon de voir. Nous observons un
ensemble d'événements qui n'est plus simplement «là-bas», dans le
monde que nous connaissons, mais qui est devenu l'une des parties prédéter
minées d’un tout autonome. La forme d’un film peut même renouveler notre
perception des choses, nous faire sortir de nos habitudes en proposant
d’autres façons d’entendre. de voir, de sentir et de penser.
Pour comprendre comment des caractéristiques formelles peuvent entraî
ner la participation des spectateurs, essayez l'expérience suivante (suggérée
par Barbara Herrnstein Smith). Supposez que A est la première lettre d’une
série. Qu'est-ce qui lui succède ?
AB
■ A» était une indication, à partir de laquelle vous avez fait une hypothèse
formelle, celle d'une succession alphabétique des lettres. Votre attente a été
confirmée. Qu'est-ce qui suit AB? La plupart des gens répondraient «C».
Mais le développement d'une forme ne correspond pas toujours à notre pre
mière attente.
ABA
La forme nous prend par surprise, elle nous rend perplexes. Lorsque le
développement d'une forme nous pose un problème, nous reformulons nos
attentes et essayons à nouveau. Qu’est-cc qui suit ABA ?
ABAC
95
mm 2 - l£ mu h ïilui
Ce jeu, aussi simple soit-il, illustre le pouvoir de la forme sur notre atten
tion. Le spectateur ou l'auditeur ne se satisfait pas du seul défilé des compo
sants d'une œuvre, mais y participe activement, créant et corrigeant ses
Figure 3.1 attentes formelles avec le développement de son expérience perceptive.
Considérons maintenant une histoire, racontée par un film. Au début du
Magicien d'O2, Dorothy serre son chien, loto, contre elle, et se met à courir
sur une route (fig. 3.1). Immédiatement, nous formons plusieurs attentes; elle
va peut-être rencontrer un autre personnage ou arriver là où elle veut aller.
Une action aussi simple demande déjà au public de participer activement à
son déroulement : il doit formuler certaines hypothèses sur «ce qui va se
passer» et rectifier scs attentes en conséquence. Peut-être allons-nous suppo
ser que le vœu de Dorothy, retourner au Kansas, sera exaucé; et en effet, par
ses décors, le film a une grande forme ABA, Kansas-Oz-Kansas, qui nous le
confirme.
L’attente informe toute notre expérience de l’art. En lisant un roman à
énigmes, nous espérons que celles-ci seront résolues, généralement à la fin. En
écoutant un morceau de musique, nous attendons la répétition d’un thème
ou d'un motif. (La musique est souvent composée suivant les structures AB,
ABA ou ABACA que nous avons évoquées). En regardant une peinture, nous
cherchons d’abord ce que nous supposons être les parties les plus importan
tes, puis nous examinons les autres. Toute notre participation à une œuvre
d’art se fait principalement en termes d’attentes.
Cela ne signifie pas qu'une attente doit être immédiatement satisfaite
— celte satisfaction peut être retardée. Dans notre exercice alphabétique, à la
place de ABA, nous aurions pu présenter ceci :
AB...
96
(HUHt i ■ ilOUKUUI » H mil IllllIH
Notre attente peut aussi être déçue, lorsque nous attendons ABC et obte
nons AHA. En général, la surprise est la conséquence d’une attente qui se
révèle incorrecte. Nous ne pensons pas qu’un gangster du Chicago des années
30 aura un hors-bord dans son garage; s'il en a un, nous devrons sans doute
réviser nos préjugés sur cette histoire. (On suggère ici qu'un des ressorts de la
comédie est l'attente trompée.)
Il nous faut évoquer un autre aspect structurel de notre attente. Une oeuvre
d'art fournira parfois des indications permettant de risquer des hypothèses
sur ce qui s’est passé avant. Lorsque Dorothy court sur la route au début du
Magicien d’Oz, on ne se demande pas seulement où elle va, mais aussi où elle
était et ce quelle fuit. De la même façon, une peinture ou une photographie
peuvent décrire une scène amenant le spectateur à s’interroger sur des événe
ments antérieurs. Cette capacité du spectateur à faire des hypothèses sur ce
qui s'est passé, nous l'appellerons la curiosité. Comme on le montre au
chapitre 4, la curiosité est un facteur important dans la forme narrative,
Nous avons déjà évoqué quelques unes des façons dont une oeuvre d'art
peut nous entraîner dans une participation active. La forme artistique peut
nous fournir des indications provoquant certaines attentes, satisfaites plus ou
moins rapidement. Elle peut, à l'inverse, chercher à décevoir nos attentes.
Nous associons souvent l’art à la plénitude et à la sérénité, mais un grand
nombre d’œuvres sont des lieux de confrontations, de tensions, de chocs. Les
déséquilibres et les contradictions d’une forme peuvent nous frapper, nous
être désagréables; beaucoup de personnes sont déroutées par la musique ato
nale, la peinture abstraite ou surréaliste, les formes expérimentales d’écriture.
Loin d’etre apaisant ou harmonieux, un film expérimenta! peut de la même
façon nous ébranler : les spectateurs de Eat, de Scorpio Rising et d'autres films
d’avant-garde en sortent souvent choqués ou perplexes, et nous aurons à étu
dier des effets similaires provoqués par le montage de Octobre (Sergueî M.
Eiscnstcin, 1927) (chapitre 8) ou le style de /I bout de souffle (Jean-Luc
Godard, 1960) (chapitre 11 ).
Même s’ils nous dérangent, ces films continuent de susciter et de modeler
des attentes formelles. À partir de notre expérience courante de spectateur de
cinéma, par exemple, nous nous attendons à ce que certaines voix correspon
dent à certains personnages clairement reconnaissables — mais ce n’est pas le
cas dans le film de Rainer, Film about a woman who... Nous pouvons être
décontenancés par un tel démenti de nos attentes, mais nous avons aussi envie
de chercher d'autres hypothèses plus appropriées au film.
Réussir à anticiper une œuvre déroutante rend notre participation plus
intense, le malaise diminuant au fur et à mesure que nous nous familiarisons
avec la singularité de son système formel. Zorns Lcrnrna (Hollis Frampton,
97
wüUi .J.1 US0I » ni.
J 970) entraîne lentement son spectateur à associer une série d’images et des
lettres de l’alphabet — spectateur qui finit par être totalement absorbé par la
vision de ces séries composant une sorte de puzzle cinématographique.
Comme cherchent aussi à le montrer Film abouta woman w/w... et Zorns
Leinma. une œuvre qui nous dérange révèle les limites de nos attentes formel
les. Ces films sont précieux parce qu’ils nous amènent à réfléchir sur ce que
nous croyons savoir de la forme cinématographique.
Les possibilités de composition d'un film sont illimitées — il y aura tou
jours des films pour nous obliger à revoir radicalement nos attentes, et noire
plaisir sera plus grand si nous en acceptons les expériences formelles inhabi
tuelles et stimulantes.
Conventions et expérience
Nous avons aussi vu. avec le petit jeu du ABAC, que l’un des moteurs de notre
attente était l'expérience acquise : c’est notre connaissance de l'alphabet qui
rendait l'hypothèse ABA peu probable. La forme esthétique n'est pas pure,
isolée du reste de mon expérience. L’idée que notre perception de la forme
dépend d'une expérience acquise a d’importantes conséquences, pour l’artiste
comme pour le spectateur.
Parce que les œuvres d’an sont des artefacts humains et parce que l’artiste
fait partie d’une histoire et d’une société, il ne peut éviter de mettre son œuvre
en rapport avec d’autres et avec certains aspects du monde en ge'néral. Une
tradition, un style dominant, une forme populaire peuvent être pareillement
présents dans des œuvres différentes. Ces caractéristiques communes sont ce
que Ion appelle des conventions. Les genres, comme on l'a déjà vu au
chapitre 2, reposent essentiellement sur des conventions : que les gens chan
tent et dansent est une convention de la comédie musicale (voir par exemple
Le magicien d'Oz). Que les problèmes auxquels sont confrontés les personna
ges soient résolus à la fin du récit est une convention de la forme narrative à
laquelle le film adhère en laissant Dorothy retourner au Kansas. Des ensem
bles de conventions constituent les normes de ce qui doit être fait ou de ce qui
est attendu dans le cadre d’une tradition particulière. Selon qu’il respecte ou
transgresse ces normes, l'artiste crée un lien entre son œuvre et d’autres
oeuvres.
Pour le spectateur, la perception de la forme artistique naîtra des indica
tions internes à l'œuvre et de son expérience acquise. Si notre capacité à
reconnaître des indications formelles peut être innée, nous venons aussi
devant l’œuvre avec des habitudes et des attentes particulières, déterminées
par d'autres expériences —de la vie quotidienne ou d'autres œuvres. Vous
98
avez été capable de suivre le petit jeu du ABAC parce que vous avez appris
l'alphabet. Vous pouvez l'avoir appris dans un cadre éducatif « normal* (dans
une classe, avec vos parents) ou avec une oeuvre d'art (des enfants apprennent
maintenant l alphahci avec des dessins animés, à la télévision). Nous sommes
capables de reconnaître le schéma du «voyage» dans le magicien d’Oz parce
que nous avons déjà voyagé, que nous avons vu d’autres films structurés de la
même façon — La chevauchée fantastique (Stagecoach, John Ford, 1939) ou La
mort aux trousses — ei que ce schéma informe aussi d’autres œuvres, L’Odys
sée ou Alice au Pays des merveilles. Notre capacité à repérer des indications, à
les constituer en système et à en tirer certaines attentes est guidée par notre
expérience de la vie réelle et notre connaissance des conventions formelles.
Pour prendre conscience de la forme d’un film, les spectateurs doivent
donc être prêts à en appréhender les indications formelles à travers leur con
naissance de la vie et des autres oeuvres d’art. Mais que se passe-1-il si ces deux
principes sont conflictuels ’ Normalement, les gens ne se mettent pas soudain
à chanter et à danser, comme dans Le magicien d’Oz. Les conventions servent
souvent à fixer les limites entre l’art et la vie, elles nous disent implicitement :
«Dans des oeuvres de ce type, les lois de la réalité quotidienne sont inopéran
tes. ici, les règles du jeu font que quelque chose d'« invraisemblable» peut
arriver. » Tout art stylisé — l’opéra, le ballet, la pantomime ou la comédie, par
exemple— nécessite que le public veuille bien suspendre pour un temps les
lois de l'expérience ordinaire et accepter certaines conventions. Il n’est plus
question, alors, de dire que ces conventions son! invraisemblables, de deman
der pourquoi Tristan s’adresse en chantant à Iseult ou pourquoi Buster Kea-
lon ne sourit jamais. L'expérience la plus utile à la perception des formes n’est
pas, le plus souvent, celle du quotidien, mais les rencontres préalables avec des
œuvres ayant des conventions semblables.
Les œuvres, enfin, créent de nouvelles conventions. Un travail très nova
teur peut d’abord paraître étrange, par son refus de se conformer aux normes
attendues. C’est le cas de la peinture cubiste, de la musique dodécaphoniste
ou du Nouveau Roman français des années 50. Mais avec une plus grande
attention, nous découvrons dans l’œuvre des règles singulières, un système
formel inhabituel que nous finissons par reconnaitre et auquel nous appre
nons à réagir. À leur tour, ces nouveaux systèmes peuvent donner lieu à des
conventions, et donc à de nouvelles attentes.
Forme et émotion
Les émotions jouent incontestablement un grand rôle dans notre appréhen
sion des formes. Pour comprendre ce rôle, il nous faut distinguer les émotions
99
jiajiU • u mi
Les réactions du spectateur sont aussi liées à la forme. Nous venons de voir
comment les indices offerts par l'oeuvre à notre perception sont en interaction
avec notre expérience acquise, surtout notre expérience des conventions artis
tiques La forme d'une oeuvre fait souvent appel à des réactions prévisibles
provoquées par certaines images (si elles évoquent, par exemple, la sexualité,
la race, la classe sociale). Mais une forme peut aussi créer de nouvelles réac
tions. De même que les conventions formelles nous amènent à suspendre la
compréhension normale de ce qui nous entoure, la forme peut nous amener à
passer outre nos réactions habituelles. Des gens que nous mépriserions dans
la vie font des personnages fascinants; nous pouvons être séduits par le traite
ment d'un sujet qui habituellement nous dégoûte. Une des causes de ces réac
tions est le caractère systématique de notre participation à un film. Dans Le
magicien d'Oz. nous pourrons trouver Oz beaucoup plus attrayant que le
Kansas, mais le film nous amène à partager le désir qu'a Dorothy de retourner
chez elle et nous serons satisfaits lorsqu’elle aura effectivement réussi à le
faire.
Ce sont d’alwjrd les aspects dynamiques d'une forme qui nous émeuvent.
L’attente, par exemple, rend nos émotions plus vives : faire une hypothèse sur
■ ce qui va se passer*, c’est s’investir émotionnellement dans la situation.
Retarder la satisfaction d’une attente — créer du suspense — peut produire
de l’angoisse ou de la compassion. (Le policier va-i-il trouver le criminel ? Le
garçon aura-t-il la fille ? La mélodie reviendra-t-elle ?) Combler une attente
peut produire un sentiment de satisfaction ou de soulagement. (Le policier a
résolu l’énigme, le garçon est avec la fille, la mélodie revient, une fois encore.)
Tromper une attente ou une curiosité sur des aspects passés du récit peut pro
duire de la perplexité ou un intérêt plus vif. (Ce n’est donc pas lui, le policier ?
100
UULLîy slmhhwqh h u Huyj.iiiiiim
Ce n'esi pas une histoire d'amour ? Une deuxième mélodie aurait remplacé la
première ?)
Toutes ces réactions sont seulement possibles : il n'existe pas de recette per
mettant de composer un film ou un roman qui produise la «bonne» réponse
émotionnelle. C’est un problème de contexte — un problème lié au système
particulier qu’est la forme globale de toute oeuvre d'art. seule certitude est
que l'émotion ressentie par le spectateur naît de la totalité des relations for
melles qu'il perçoit dans l'œuvre. C'est pourquoi nous devrions essayer d'en
remarquer le plus grand nombre possible; plus notre perception est riche,
plus nos réactions deviennent intenses et complexes.
Considérées dans leur contexte, les relations entre les émotions représen
tées dans le film et celles ressenties par le spectateur peuvent être très comple
xes. Prenons un exemple. Beaucoup de gens pensent qu’il ne peut rien arriver
de plus triste que la mort d'un enfant. Dans la plupart des films, un tel événe
ment sera représenté de façon à éveiller une affliction identique à celle que
l'on ressentirait dans des circonstances réelles. Mais la forme artistique a le
pouvoir d’altérer la teneur émotionnelle d'une telle situation. Dans Le crime
de M. Lange ( Jean Renoir, 1936) le cynique Batala, un éditeur parisien, viole et
abandonne une jeune blanchisseuse, Estelle. Après la fuite de Batala, Estelle
est intégrée dans la communauté constituée par les habitants de la cour
d'immeuble ou se trouve la maison d’édition et renoue avec son ancien fiancé.
Mais elle porte un enfant de Batala. La scène où Valcntinc, sa patronne,
annonce que l’enfant est mort à la naissance, est émotionnellement l’une des
plus complexes du cinéma. Gravité et tristesse sont les premières réactions
représentées; les personnages sont visiblement affligés. Soudain, un cousin de
Batala dit : «Hélas! C’était tout de même un parent.» Dans le contexte du
film, le mot peut être pris comme une plaisanterie et les autres personnages
commencent à sourire ou à s’esclaffer. Ce retournement émotif nous prend
par surprise: nous savons que les personnages ne sont pas cruels et il nous
faut donc revenir sur notre réaction pour ressentir, comme eux, du soulage
ment. La survie d'Estelle est bien plus importante que la mort de l'enfant de
Batala. Le développement formel du film a fait d’une réaction a priori scanda
leuse la bonne réaction. La scène est audacieuse et permet d’illustrer dramati
quement la façon dont les émotions représentées à l'écran dépendent, comme
nos réactions, du contexte créé par la forme.
Forme et sens
Comme l'émotion, le sens a une part importante dans notre expérience des
œuvres d’art. Observateur actif, le spectateur cherche continuellement à éten
dre la portée d'une œuvre, à comprendre ce qu elle énonce ou suggère. Il peut
101
lui attribuer des types de significations très variables. Examinons par exemple
quatre propositions relatives au Magicien d'Oz
1. Pendant la Grande Dépression, un cyclone emmène une jeune fille loin de sa
ferme familiale du Kansas, au pays mythique d'Oz Après une série d'aventu
res, elle retourne chez elle.
C’est un résumé très concret, qui donne l'essentiel de la structure du film.
Le sens dépend ici de la capacité du spectateur à identifier certaines
informations: une période de l’histoire américaine appelée la Grande
Dépression, un endroit connu sous le nom de Kansas, les caractéristiques
climatiques de cette région. S’il ne sait rien de tout cela, il lui manquera
certains éléments signifiants du film. Ces significations tangibles peuvent
être qualifiées de référentielles, le film faisant référence à des choses ou à
des lieux déjà dotés en eux-mêmes d'une signification.
Le sujet d’un film — dans Le magicien d'Oz, la vie dans une ferme du Kan
sas pendant les années 30 — est souvent établi à travers le sens référentiel.
Celui-ci fait partie de la forme, comme nous l’avons précédemment mon
tré pour la Guerre de Sécession dans Naissance d'une nation. Imaginez que
Dorothy ne vive pas dans un Kansas rural, plat et oublié, mais à Beverly
Hills. En arrivant à Oz (peut-être transportée jusque là par une crue subite
dévalant les collines), la foule et l’opulence ne lui paraîtront guère diffé
rentes de ce qu'elle connaît déjà. La référence «Kansas» joue donc un râle
précis dans le contraste produit par la forme du film entre ses deux princi
paux décors.
2. Une jeune fille rêve de quitter sa maison pour échapper à ses problèmes. Cesi
seulement après être partie qu elle réalise combien elle aime sa famille et ses
amis.
Cette proposition est encore très concrète. Si quelqu’un vous demandait
l'essentiel du film — sa morale, ce qu’il semble vouloir communiquer —
c'est ainsi que vous répondriez. Vous évoqueriez peut-être l’ultime répli
que de Dorothy, «Il n'y a pas de meilleur endroit que la maison ■, comme
un résumé de ce qu elle a appris. Ce type de signification clairement expo
sée par le film, appclons-le sens explicite.
Comme le sens référentiel, le sens explicite fait partie du tout formel de
l'oeuvre, il se définit par rapport à un contexte. Nous avons par exemple
tendance à interpréter la phrase « 11 n'y a pas de meilleur endroit que la
maison» comme la formulation du sens général du film. Mais pourquoi
pensons-nous que cette réplique est lourde de sens ? Dans une conversa
tion ordinaire, ce serait un cliché. Mais dans le film, la phrase est dite au
cours d’un gros plan, vient à la fin (moment formellement privilégié) et
rappelle tous les désirs et toutes les épreuves de Dorothy, le développement
102
imiiiiJ u^LiLtaiiDii » n mu nimm
entier du récit et son objectif. C'est la forme du film qui donne à ce bref
sermon une portée étrange.
Cet exemple nous montre qu’il faut observer la façon dont le sens explicite
est corrélé aux autres éléments du système. Si la signification du Magicien
d’Oz est convenablement et entièrement résumée par *11 n'y a pas de
meilleur endroit que la maison», il n'est plus nécessaire de voir le film : le
résumé suffit. Mais comme les émotions, les significations sont des entités
formelles : elles entrent en rapport avec d'autres éléments pour constituer
la totalité du système. 11 est rarement possible d’isoler un moment particu
lier et de déclarer qu’il détient le sens d’un film. La phrase de Dorothy,
aussi représentative soit-elle de l'une des significations du Magicien d’Oz,
doit être replacée dans le contexte du film, celui, attrayant, du monde ima
ginaire d’Oz. Si c’était effectivement à «Il n’y a pas de meilleur endroit que
la maison» que le film voulait en venir, pourquoi y a-t-il tant de choses
réjouissantes à Oz ? Les sens explicites naissent de la totalité d'un film et
entretiennent des liens formels dynamiques les uns avec les autres.
Pour essayer de voir les moments signifiants d'un film comme les parties
d’un tout plus vaste, il est intéressant de les opposer. On peut ainsi con
fronter la dernière réplique de Dorothy à la scène d'arrivée dans la cité
d’Émcraude, où les personnages se toilettent, et réaliser que le film ne
• traite» pas de l’un ou de l'autre sujet mais de la relation entre les deux
— les dangers et les délices d’un monde imaginaire opposés au confort et à
la stabilité de la maison familiale. Le système global du film se révèle alors
plus important que les sens explicites que l'on peut y trouver. Il ne faut pas
se demander «Quel est le sens du film ?», mais «Comment toutes les signi
fications du film entrent-elles formellement en relation ?».
3. Une adolescente qui va bientôt devoir affronter le monde des adultes aspire d
un retour vers le monde simple de l'enfance, mais accepte finalement les exi
gences de la maturité.
Cette formulation est beaucoup plus abstraite que les deux précédentes. La
proposition va au-delà de ce qui est explicitement développé par le film : le
«sujet» du Magicien d'Oz serait, en quelque sorte, le passage de l'enfance à
l'âge adulte. Selon cette hypothèse, le film suggère ou implique que les ado
lescents puissent avoir la nostalgie d’un monde enfantin sans complication
apparente. Le mécontentement de Dorothy face à sa tante et à son oncle,
son désir de fuir vers un endroit *over the rainbow», au-delà de l’arc-en-
ciel, deviennent exemplaires d’une conception générale de l’adolescence.
Cette signification suggérée, appelons-la le sens implicite. Lorsqu’un obser
vateur attribue un sens implicite à une oeuvre, on dit qu’il Vinterprète.
Les interprétations sont variables : un spectateur dira du Magicien d’Oz
qu'il traite vraiment de l'adolescence; un autre, du courage et de
103
____ « MMU î - iâ du 1111_
l’obstination; un autre enfin dira qu'il s’agit d'une satire du monde des
adultes. L'un des intérêts des œuvres d'art est quelles semblent appeler
plusieurs interprétations simultanées. Elles nous fournissent les indica
tions nécessaires à la réalisation d’une certaine activité — ici» construire
des sens implicites —, et leurs formes influent sur notre appréhension des
sens implicites.
Il y a des spectateurs qui abordent les films avec l’espoir d’en tirer quelques
leçons précieuses sur la vie; leur admiration va aux œuvres qui semblent
communiquer un message profond ou utile. Mais aussi importante que
soit la signification, on commet ainsi la faute de dissocier le film en un
contenu (la signification) et une forme (qui ne serait que le véhicule du
contenu). La qualité d’abstraction du sens implicite peut conduire à énon
cer des notions générales (que Ion appelle souvent des rhènies) : un film
peut avoir pour thème le courage ou la puissance d'un amour sincère. De
telles descriptions ne sont pas sans valeur, mais restent très vague; elles
correspondent à des centaines de films. Réduire Le magicien d'Oz à des
problèmes de puberté ne rend pas justice aux qualités spécifiques du film
comme expérience. La recherche des significations implicites ne doit pas
passer outre les spécificités et les caractéristiques matérielles d’un film.
Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire d’interprétations mais que ces
interprétations doivent être précisées en observant la manière dont les
significations thématiques sont déterminées par la totalité du système fil
mique. Dans un film, les sens explicites et implicites dépendent des rela
tions entre le récit et le style. Dans Le magicien d’t)2, l’élément visuel
appelé «la Rome de Brique Jaune» n'a pas de sens en soi. Mais si l'on exa
mine la fonction qu'il remplit par rapport au récit, à la musique ou à
l’ensemble des couleurs, on peut alors démontrer que la Route de Brique
|aune à un râle signifiant. Le fort désir qu'a Dorothy de revenir chez elle
fait de cette Route sa représentation. Nous espérons que Dorothy réussira
à aller jusqu'au bout comme nous espérons quelle retournera au Kansas;
la Route participe ainsi du thème des attraits de la maison familiale.
L’interprétation n’a pas besoin d'épuiser les possibilités d'un motif, elle
n’est pas une fin en soi mais un moment de notre compréhension générale
de la forme. On peut dire beaucoup de choses sur la Route de Brique
jaune, hors de sa relation signifiante au thème du film. Nous pouvons étu
dier la façon dont la Route devient le décor des danses et des chansons au
cours du voyage. Nous pouvons en comprendre l’importance narrative
lorsqu'un temps d’indécision, à un carrefour, retarde suffisamment Doro
thy pour qu elle puisse rencontrer l’Épouvantail. Nous pouvons dégager la
gamme colorée du film, qui met en contraste le jaune de la route, le rouge
des pantoufles et, entre autres, le vert de la cite d'Émcraude. L’interprétation
104
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105
PUIK î - m [DABI DI I IL|
il faut s’efforcer ici de fonder les sens symptomatiques sur les aspects spé
cifiques d’une oeuvre. Un film met en acte des significations idéologiques
à travers un système formel unique et particulier. Nous verrons au
chapitre 11 comment les systèmes narratifs et stylistiques du Chant du
Missouri et de Raging Bull (Martin Scorsese, 1980) peuvent être analysés
pour leurs implications idéologiques.
Les films «ont * du sens parce que nous leur attribuons des significations,
le sens n’est pas une résultante qu'il suffirait d’extraire. Nous cherchons à
découvrir la signification d’une œuvre d’art à différents niveaux, référentiel,
explicite, implicite et symptomatique. Plus notre approche est abstraite et
ramène l'oeuvre à des données générales, plus nous risquons de relâcher noire
attention sur le système formel du film. Il nous faut, en tant qu'analystes,
savoir équilibrer notre intérêt pour ce système concret et notre fort désir de
lui assigner un sens plus large.
Évaluation
Lorsque l'on parle d’une oeuvre d'art c’est souvent pour l'évaluer, souligner
ses qualités et ses défauts. Dans la rubrique cinéma d'un magazine ou lors
d'une conversation entre amis, on conseille d'aller voir les meilleurs films du
moment — mais il arrive bien souvent que l'œuvre appréciée par un autre
semble médiocre et l’on se plaindra alors que les jugements ne se fassent que
sur la base des goûts personnels.
Comment juger un film avec un minimum d'objectivité ? Nous pouvons
commencer par prendre conscience de la différence entre goût personnel et
jugement critique : dire «j'ai aimé ce film» ou «je l’ai détesté» n’est pas la
même chose que dire «c’est un bon film» ou «c’est mal fait». On ne prend pas
plaisir qu'aux grandes œuvres, la plupart des gens aimeront voir un film dont
ils savent qu'il n’est pas particulièrement bon. C'est parfaitement normal, tant
que ces personnes ne cherchent pas à nous convaincre que ces films font réel
lement partie des chefs-d'œuvre du cinéma (auquel cas nous n’écoulerons
sans doute plus jamais leur avis).
Les préférences personnelles ne sauraient constituer la base d'un juge
ment, Le critique qui désire s'approcher d'une évaluation objective emploiera
des critères spécifiques, des normes permettant de porter des jugements sur
des œuvres de qualités différentes.
Il existe toute sorte de critères. Certaines personnes jugent les films selon
les critères du «réalisme», les appréciant s’ils sont conformes à leur concep
tion de la réalité. Les amateurs d'histoire militaire jugent la fidélité et la préci
sion de l'artillerie représentée pendant les scènes de batailles cl s’intéressent
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ÇflflFlIU 3 - iKHUiunH K u tmi 111■ im __
107
- LijiuujLuu
utile que s’il révèle des relations et des qualités qui nous avaient échappées :
comme l’interprétation, il doit nous ramener à l'étude et à la compréhension
du système formel.
Nous avons, dans ce livre, réduit la part du jugement critique. La plupart
des séquences et des films que nous analysons sont, en regard des critères
énoncés, plus ou moins bons, mais notre but n'est pas de constituer des listes
de chefs-d’œuvre : pour qui veut porter des jugements critiques, ce livre four
nit une base, les moyens d’examiner en détail le système formel d’un film.
Fonction
Si la forme filmique est constituée par les relations entre différents systèmes
d'éléments, on peut supposer que chacun de ces éléments possède une ou plu
sieurs fond ions.
Tout ce qui compose un film doit être interrogé dans sa fonction. Dans Le
magicien d'Oz, chaque élément remplit un rôle : Miss Gulch par exemple, la
femme qui veut retirer Toto à Dorothy, réapparaît à Oz en sorcière. Dans la
première partie du film. Miss Gulch effraie Dorothy pour la faire partir de la
108
<USPiJJll 1 - .ÜCIUIOIJH H 11 IUU flLllllll
109
mm 2 la mini pu mi
nous voyons un homme vêtu comme un clochard au milieu d’un bal mon
dain, nous nous demanderons pourquoi il est habillé ainsi. Il est peut-être la
victime de farceurs qui lui ont fait croire qu’il s’agissait d’une soirée déguisée,
ou bien il s'agit d'un millionnaire excentrique qui veut choquer ses amis. 11 y a
une (elle scène dans Mon homme Godfrey (My man Godfrey, Gregory La Cava,
1936) : ce qui motive la présence d’un clochard au bal est une chasse au trésor
— en ramener un faisait partie du jeu.
La motivation est si courante dans les filins que les spectateurs ont ten
dance à ne plus y prêter attention. Un éclairage ténu et vacillant sur un per
sonnage sera peut-être motivé par la présence d’une bougie (même si nous
savons que la lumière, au moment de la réalisation, est fournie par des lampes
situées hors-champ, la bougie est donnée comme source et en motive donc les
qualités); un personnage qui traverse une pièce motive un déplacement de la
caméra permettant de suivre l’action et le garder dans le cadre. Pour l'étude
des formes narratives (chapitre 4) et non-narratives (chapitre 5), nous revien
drons plus précisément sur la façon dont la motivation détermine la fonction.
Ressemblance et répétition
Nous avons vu, avec le jeu de i’ABACA, que nous pouvons deviner le dévelop
pement d'une série grâce à la régularité d'une structure répétitive. Comme la
rythmique en musique ou la métrique en poésie, la répétition des A dans la
structure provoque une attente formelle et la satisfait. La ressemblance et la
répétition sont, suivant les mêmes mécanismes, d'importants principes de la
forme filmique.
La répétition est fondamentale pour notre compréhension des films: il
faut par exemple être capable de reconnaître les personnages et les décors à
Figure 3.2 chacune de leurs réapparitions. Mais dans un film, tout est sujet à répétition :
les dialogues, la musique, les positions de caméra, les comportements des per
sonnages et l'intrigue elle-même.
Un terme permet de désigner l'objet d’une répétition formelle : le motif.
Un objet, une couleur, un lieu, un personnage, un son ou un trait de caractère
peuvent être des motifs, comme un éclairage ou une position de la caméra,
s’ils sont répétés à travers le film. Dans un film aussi simple que Le magicien
d'Oî, tous ces types de motifs sont employés, montrant la prégnance de la res
semblance et de la répétition comme principes formels.
Il y a des ressemblances générales comme de parfaites duplications. Pour
bien comprendre Le magicien d’Oz, il nous faut saisir les ressemblances entre
l'F.pouvantail, l'Hommede fer blanc et le Lion peureux, et les trois journaliers
Figure 3.3 du Kansas, ou entre le diseur de bonne aventure itinérant (fig. 3.2) et le vieux
110
(Ufipiiai } - s ic b il k s 11 o ii u il iimiim
charlatan qui se fait passer pour le magicien {fig. 3.3). On devra réaliser que la
bicyclette de Miss Gukh (fig. 3.4) devient le balai de la sorcière (fig. 3.5). Ces
comparaisons n'indiquent pas des reprises à l’identique mais des parallèles,
développés tout au long du film. Dorothy dit dans une scène quelle a le senti
ment d'avoir déjà rencontré l’Épouvantail et ses deux compagnons. Lorsque le
Lion peureux avoue sa timidité, la disposition des personnages reprend, en
l'inversant comme dans un miroir, celle d’une scène antérieure où les deux
autres se moquent de Zeke parce qu’il a peur des cochons (figs. 3.6,3.7).
Les motifs peuvent être à l'origine de parallélismes. Le spectateur attend,
après chaque rencontre d’un nouveau personnage à Oz, la chanson de
Dorothy : We'rc off ta see the wizard. Une partie de notre plaisir de spectateur Figure 3.6
provient de la reconnaissance des parallélismes, qui ont dans un film un pou
voir équivalent à celui de la rime poétique.
Différence et variation
La répétition ne peut pas être le seul principe formel d’un film. AAAAAA est
une suite plutôt ennuyeuse — il y a toujours un changement ou une variation
minime dans une forme, qui nous fait dire que la différence en est un autre
principe fondamental.
On peut facilement comprendre la nécessité de la diversité, du contraste
ou du changement dans les films. Il faut différencier les personnages, les Figure 3.7
décors, les temps et les actions. Dans l’image elle-même, il nous faut distin
guer des différences de tonalités, de matières, de directions ou de vitesses des
mouvements.
C’est pourquoi la répétition d’un motif (d'une scène, d’une action, d’un
accessoire ou d'une invention formelle) est rarement une reprise à l'identique.
Dans notre exemple favori, Le magicien d’Oz, les trois journaliers du Kansas
111
POII£ 2,- tfl IOHl DU (lll
Développement
Pour rester attentif au travail de la ressemblance et de la différence dans un
film, il faut en chercher les principes de progression, ce qui fait passer d’une
partie à une autre. Des répétitions et des variations structurées constituent ce
que l’on appellera un développement. La suite ABACA est fondée sur une
répétition (récurrence du motif A), une variation (introductions successives
d’un B et d’un C) et sur une progression s’énonçant comme une règle : des A
112
aiPinu-^ u-^LJi-Cfliioii pi in mu mmiut__
alternent avec des lettres apparaissant dans l’ordre alphabétique. C'est le prin
cipe du développement de cette série.
On peut donner comme modèle de développement formel le passage d’un
clément X à un élément Z en passant par Y. Il y en a de plusieurs sortes dans
Le magicien d’Oz; en premier lieu, le voyage, qui va ici du Kansas à Oz pour
revenir au Kansas. Comme le dit la bonne fée Glinda : «Il vaut mieux com
mencer par Je commencement»; un plan nous montre Dorolhy posant le
pied sur le début de la Route de Brique Jaune, une simple ligne qui s’agrandit
sous scs yeux (fig. 3.10). Le magicien d’Oz est aussi une quête, s'ouvrant sur
une séparation, décrivant les différentes tentatives de l’héroïne pour revenir
chez elle et s'achevant par son retour. 11 est aussi structuré comme une énigme, Figure 3.10
débutant avec une question (qui est le magicien d’Oz ?), passant par diverses
hypothèses et se concluant par une réponse (le magicien est un charlatan). La
plupart des longs métrages sont ainsi composés de plusieurs schémas de déve
loppement narratif.
Pour analyser le développement d’un film il est souvent utile d'en produire
une segmentation, une rapide description écrite le divisant en parties princi
pales et sous-parties désignées par des numéros ou des lettres. Ces sous-par-
1 ies peuvent être des scènes comme des divisions à l’intérieur d'une scène (par
exemple, scènes 6A et 6B, etc.). La segmentation peut prendre la forme d'un
diagramme, qui permet d'avoir une compréhension d'ensemble directe et de
mieux relever les différences et les répétitions (se reporter aux chapitres -1 et
5). Figure 3.11
Une autre façon de mesurer le développement formel d'un film est d'en
comparer le début et la fin. Dans Le magicien d’Oz, une telle comparaison faite
au niveau narratif nous montre que le récit se boucle : la recherche du départ,
celle d'un lieu idéal «au-delà de l'arc-en-ciel», est devenue la recherche d'un
moyen de revenir à la maison. Les scènes finales reprennent en les dévelop
pant les éléments narratifs du début. Ce sont les deux seuls moments du film
en noir et blanc, répétition qui souligne le contraste narratif entre Oz et le
Kansas.
À la fin du film, une scène où le diseur de bonne aventure, le professeur
Marvel, rend visite à Dorothy (fig. 3.11 ), inverse la situation d'une scène anté
rieure, où c’était Dorothy en fuite qui venait le voir. Il l’avait alors convaincue
de retourner chez clic; plus tard, dans le rôle du charlatan de Oz, il lui donne
l’espoir de pouvoir le faire; et lorsque enfin elle le reconnaît, ainsi que les trois
journaliers, comme la base du personnage de son rêve, elle se rappelle aussi de
son fort désir de retour.
Nous pouvons à présent mieux comprendre de quelle façon la forme
filmique provoque attentes et réactions émotives. Les jeux constants de la
113
KUUJ - u mu >i jujjl
Cohérence
Le système filmique, c’est l’ensemble des relations entre tous les éléments d'un
film, quel que soit notre avis sur l'inadéquation apparente de l'un de ces élé
ments au système. Cet élément peut-être incohérent, problématique, énigma
tique — il peut introduire un défaut dans un film qui. sans lui, serait
parfaitement unitaire — mais il fait partie du film, et y produit donc un effet,
Lorsque toutes les relations que nous percevons dans un film sont intelligi
bles et tissées avec économie, on dit de ce film qu’il est cohérent. On dira aussi
d'un tel film qu'il est « achevé » ou «maîtrisé» parce qu’il ne laisse rien au
hasard dans son système formel : il n'y a aucun élément en trop, chacun d'eux
a un ensemble de fonctions spécifique, les ressemblances et les différences
sont déterminables et la forme obéit à un développement logique.
Il y a différents degrés de cohérence —rares sont les films si maîtrisés
qu’ils ne laissent rien en suspens, quelques questions sans réponses ou incohé
rences flagrantes. Dans une scène du Magicien d'Oz. la sorcière fait référence à
une attaque d’insectes qu elle aurait dirigée contre Dorothy cl ses amis, mais
comme nous n’avons jamais vu cet épisode, la référence reste mystérieuse,
Une séquence montrant une attaque d'abeilles avait effectivement été tour
née, pour être finalement abandonnée au montage, ôtant ainsi toute motiva
tion aux paroles de la sorcière. De façon encore plus frappante, nous ne
savons pas ce qu’est devenue Miss Gulch à la fin du film, plus personne ne fai
sant allusion à elle. Le spectateur ne fera peut-être pas attention à ce manque
parce que le double de Miss Gulch, la sorcière, a été tué à Oz et que l'on ne
s’attendait donc plus à la revoir.
Plus un film cherche l'unité, plus on en remarque le manque d'unité. Si
l’on estime que la cohérence est un critère de jugement, le film est un échec
— mais ce serait ignorer que ce critère est lui-même le produit de certaines
conventions formelles.
Nous voyons un film où plusieurs personnages meurent mystérieusement,
sans que l’on sache jamais comment ni pourquoi. L’insistance de ce manque
d’explication nous signale qu’il ne s'agit pas d’une «erreur», et l'impression
que les manques sont volontaires sera renforcée si d’autres éléments se révè
lent tout aussi imprécis. L’aspect lacunaire d'un film peut en être une qualité
formelle positive, qui n'est pas synonyme d'incohérence. Elle peut être
114
(wjuu 2 - nuuKanni h la maifiuiiH
Résumé
Nous avons essayé, dans cette approche esthétique du problème de la forme,
d'être concret. La forme est le système spécifique de relations structurées que
nous percevons dans une oeuvre d'art. Une telle notion nous aide à compren
dre comment ce que l'on appelle souvent le - contenu» — le sujet du film, les
thèmes abstraits qu'il évoque — a aussi une fonction formelle particulière.
Notre expérience des œuvres est concrète. En relevant les indications
d'une oeuvre, nous sommes amenés à faire certaines suppositions, à produire
certaines attentes qui sont stimulées, dirigées, retardées, trompées, satisfaites
ou perturbées. Nous éprouvons de la curiosité, de l’incertitude, de la surprise.
Nous comparons des aspects de l’œuvre avec ce que nous savons de la vie et de
l'art, avec des conventions. Par sa structure concrète, elle exprime et produit
des émotions et permet d'élaborer plusieurs niveaux de signification. Lorsque
nous appliquons des critères généraux pour porter un jugement critique sur
elle, ces critères nous aident avant tout à mieux discerner, à mieux pénétrer
ses particularités. Le reste du livre est consacré à l ’élude de toutes ces proprié
tés esthétiques de la forme au cinéma.
On peut regrouper les principes de la forme cinématographique en un
ensemble de questions qu’il faut poser à tout film.
115
H>11/ 2 - Lfl fjumc PU lljjl
Ressemblance et différence
Aucune élude systématique n’a été réalisée sur la façon dont les films mettent
en œuvre les répétitions et les variations, mais la plupart des critiques recon
naissent implicitement l’importance de ces processus. Un bon exercice consis
terait à lire un essai critique concernant un film que vous avez vu et à se
demander comment l'auteur attire l'attention sur les différences et les ressem
blances qui s’y entrelacent.
Certains théoriciens ont signalé de façon explicite le jeu de la ressemblance
et de la différence. Après l’analyse d'une séquence du Grand sommeil, Ray
mond Bellour (dans «L’évidence et le code») conclut que c’est un certain
schéma de ressemblances et de différences entre les plans qui fait que nous
pouvons comprendre le récit.
Certains films peuvent intriguer par leur façon d’exacerber les différences
au sein de leurs systèmes formels. On peut évoquer deux théoriciens ayant
porté une attention considérable aux fonctions des tensions et des conflits
dans la forme filmique : S.M. Eisenstein, comme Noël Burch dans sa Praxis du
cinéma utilise la notion de «dialectique» formelle. Un autre exercice intéres
sant consisterait à préciser les différences entre ces deux théoriciens?
116
Le narratif
4
comme système formel
réussite succède à de longues séries d'expériences. Les pièces de Narration le Ilot de hrtformatkin
théâtre racontent des histoires, comme les films, les spectacles narrative
télévisés, tes bandes dessinées, les peintures, la danse et bien Le cinéma hollywoodien clasnque
d'autres phénomènes culturels. Nos conversations sont émaillées La forme narrative dans Citizen fane
d'histoires — souvenirs ou plaisanteries. De même pour les arti Résumé
cles de journaux. El lorsque nous réclamons une explication,
Notes et Point! d’inlerrogabon
c'est en disant : «Raconte!». Nous n'y échappons pas, serait-ce
2 - L fl lO.filflJlil f IL ü __
dans le sommeil; les rives, nous les comprenons comme de courts récits, et
c’est généralement sous celte forme qu'ils restent en mémoire et sont racon
tés. Le narratif est sans doute, pour l’homme, un moyen fondamental de don
ner sens au monde.
La prégnance de la forme narrative dans notre quotidien justifie que
nous en observions attentivement la mise en oeuvre dans les films. «Aller au
cinéma» signifie presque toujours aller voir un film narratif — un film qui
raconte une histoire.
Si les formes narratives sont courantes dans les fictions, elles sont aussi
présentes dans d'autres types filmiques — dans le documentaire par exemple :
Printary raconte les campagnes électorales de Hubert Humphrey et
John E Kennedy dans le Wisconsin des années 60. Les films d’animation
racontent des histoires, que ce soient les longs métrages de Disney ou les
courts métrages de la Warner. De même pour les films expérimentaux, avec
des sujets et des moyens plus inhabituels; voir Film about à woman who... ou
Scorpio rising.
Familier des histoires, le spectateur aborde un film de fiction avec des
attentes précises. Nous pouvons savoir ce qu'un film va raconter pour avoir lu
le livre dont il est adapté ou vu le film dont il est la suite. Mais nos attentes
correspondent le plus souvent à la nature même de la forme narrative : on
suppose qu'il y aura des personnages et des situations qui les mettront en rap
port, une série de péripéties plus ou moins enchaînées, des questions ou des
conflits finalement résolus ou développés. Celui qui regarde un film narratif
est ainsi prêt à lui donner du sens.
En regardant un film, le spectateur relève des indications, revient sur cer
taines informations, anticipe ce qui va suivre et participe de façon générale à
la création de la forme filmique. La curiosité, le suspense, la surprise sont les
manifestations de ses attentes, déçues ou satisfaites par la fin du film —qui
peut aussi l'obliger à reconsidérer des informations antérieures. Nous verrons
ainsi à différents moments de notre étude comment la forme narrative
entraîne le spectateur dans une activité dynamique.
Récit et histoire
Nous pouvons considérer qu'un récit est une chaîne d’événements liés par des
relations causales, se déroulant dans le temps et dans l’espace — en confondant
pour l'instant le récit avec ce que l’on désigne par le terme « histoire». Généra
lement, un récit, couvre sur une situation, modifiée par une série d’événe
ments se succédant suivant un schéma causal et débouchant sur une nouvelle
situation qui mène à la fin du récit.
118
4 - U HflRÜfllU (OU IV51CDI {.OiSLLL
Dans cette définition, la causalité et le temps sont les deux éléments cen
traux. Une suite aléatoire de faits est difficilement recevable comme une his
toire. * Un homme s’agite, va et vient, incapable de dormir. Un miroir se brise.
Un téléphone sonne» : cette juxtaposition d'actions, sans relations causales ou
temporelles apparentes, ne se présente pas comme une narration.
Mais on peut en compléter la description : «Un homme se dispute avec
son patron. Dans la nuit, il s'agite, va et vient, incapable de dormir. Le lende
main matin, il est encore en colère et brise le miroir de la salle de bain. Le télé
phone se met alors à sonner : son patron l’appelle pour lui faire des excuses».
Nous avons maintenant un récil. Les épisodes sont liés spatialement :
l’homme est d'abord dans un bureau, puis chez lui; le miroir est dans la salle
de bain: le téléphone est ailleurs dans la maison. Nous comprenons que ces
trois événements font partie d’une série de causes et d’effets : la dispute avec le
patron a provoqué l’insomnie et la colère qui est à l'origine de la destruction
du miroir. Un coup de téléphone du patron résout le conflit; la narration est
terminée. De même pour les aspects temporels: la nuit d'insomnie vient
avant la destruction du miroir, qui arrive avant le coup de téléphone. Toute
l'action se déroule en une journée, une nuit et une matinée. Le récit se déve
loppe à partir d’une situation initiale —un conflit entre un patron et son
employé —, passe par quelques épisodes qui en sont les conséquences et
s’achève avec la résolution du conflit. Ce simple exemple résume ainsi
toute l’importance de la causalité, du temps et de l’espace dans la forme
narrative.
Celle-ci connaît d'autres principes formels, l e parallélisme, par exemple,
tel qu'on l'a défini au chapitre 3, est ce qui développe une ressemblance entre
différents éléments. Pour l'illustrer nous avions vu le lien, dans Le magicien
d’Oz, entre les trois journaliers du Kansas et les trois compagnons de Dorothy.
Un récit peut nous amener à mettre en parallèle des personnages, des décors,
des situations, des moments de la journée... Quelque chose d'autre (O nêcètn
jinérn, Vers Chytilova, 1963) présente alternativement des épisodes de la vie
d'une femme au foyer et de la carrière d’une gymnaste. Les deux femmes ne se
rencontrent jamais et mènent des vies totalement différentes : il n’y a aucun
lien causa) entre leurs deux histoires. Mais nous comparons les situations et le
comportement de chacune — nous faisons des parallèles. Primary est de la
même façon une comparaison entre les méthodes électorales de l’expérimenté
Hubert Humphrey et du jeune Kennedy.
Un autre documentaire, Hoop dreams, fait un usage encore plus radical du
parallélisme. Deux lycéens venant des ghettos noirs de Chicago rêvent de
devenir des basketteurs professionnels. Le film suit la carrière de chacun
d’eux, nous invitant à constater les similitudes et les différences entre leurs
119
. Hlîic ? 7 n rû«ni pü nia -
120
- LMHillK UJ-iiunut wm
Histoire
Récit
121
1 - IIUUIUIUI
qui raconte peut présenter ces événements directement, et donc les intégrer
au récit, comme en cacher ou en ignorer d’autres — dans La mort aux trousses
nous voyons la mère de Roger Thornhill, mais nous n’entendons jamais parler
de son père. Ajouter des éléments extradiégéliques à l'histoire est un moyen,
pour le réalisateur, d’en faire un récit, comme nous venons de le voir avec
Tous en scène.
Du point de vue du sujet percevant, les choses sont quelque peu diffé
rentes. Tout ce qui se présente à lui, c'est le récit — l'organisation narrative
concrète du film tel qu’il lui est donné à voir. Il crée l'histoire à partir des
informations fournies par le récit, tout en distinguant dans celui-ci ce qui est
extradiégétique.
Il semble alors qu'il y a toujours deux possibilités pour dresser le synopsis
d'un film narratif : résumer l’histoire, en respectant l’ordre chronologique des
événements déduits du récit, ou décrire le récit, suivant l’ordre que celui-ci
propose. On voit déjà que la distinction entre récit et histoire, si elle constitue
avec notre définition initiale un ensemble d'outils permettant d’analyser le
fonctionnement de la forme narrative, oblige aussi à reconsidérer pour cha
cun les trois paramètres de la forme narrative : causalité, temporalité, spatia
lité.
Causalité
Qu’est-ce qui a fonction d'agent causal dans une forme narrative ? Générale
ment, les personnages, qui déclenchent les situations et y réagissent; des per
sonnes, donc, ou des entités ressemblant à des personnes — Bugs Bunny, E.T.
l'extraterresire ou la théière chantante de La Belle et la Bête — mais que nous
appellerons toujours personnages pour éviter les confusions terminologiques.
Michael Moore est un personnage de Roger and me, Roger Thornhill, un per
sonnage de La mort aux trousses, même si le premier est une personne réelle et
le second, une fiction. Dans tout film narratif, documentaire ou fiction, les
personnages créent les causes et manifestent les effets. A l’intérieur du sys
tème formel du film, ils provoquent les événements et réagissent à leurs chan
gements.
Un personnage à plusieurs qualités. 11 est généralement doté d'un corps
(mais certains ne sont que des voix fantomatiques, comme lorsque Obi-Wan
Kcnobi revient d’entre les morts, dans L'Empire contre-attaque (Lite empire
strikes bock. Jrwin Kerschner, 1980) pour presser Yoda, le maître Jedi, de don
ner à Luke Skywalker son initiation). Il a aussi des traits de caractères, une
personnalité, dont la complexité varie selon les films. L’inoubliable Sherlock
Holmes est une collection de détails psychologiques ou comportementaux
122
ÏWIIU* u nofififliti coim mim
123
mm 2 - ;oik lu uiffl
requin au début des Dents de mer que le reste du film peut-être consacré
aux réactions des habitants de la ville. Mais le récit peut aussi nous conduire à
reconstituer, par inférences, l’enchaînement des causes et des effets, et par
conséquent la totalité de l'histoire. Le film policier offre le meilleur exemple
de la façon dont fonctionne celle élaboration dynamique de l'histoire.
Un meurtre a été commis : nous connaissons un effet, mais pas les causes
— l'identité de l'assassin, son motif et peut-être la façon dont le meurtre s'est
déroulé. L’inlrigue policière en appelle à notre curiosité, à notre désir de con
naître les faits antérieurs à l’ouverture du récit. Dévoiler les causes manquan
tes, c'est le travail du policier — à la fin, il nommera l'assassin, expliquera son
motif et sa méthode. Dans ce genre, donc, c'est au moment le plus important
du récit, de son dimax, que sont révélées les situations initiales de l'histoire.
a. Conception du crime
b. Préparation du crime
Histoire Réalisation du crime
Le crime est découvert
Récil Le policier enquête
Le policier dévoile a, b et c
C'est dans les récits policiers que cette structure est la plus courante, mais
tout récit cinématographique peut ainsi dissimuler des causes pour faire naî
tre notre curiosité. Dans les films d’horreur ou de science-fiction, par exem
ple, on nous dissimule souvent la nature des forces provoquant certains
événements. Nous verrons plus loin de quelle façon le récit de Citizen Kane
retarde l’explication des dernières paroles de son personnage principal.
À l'inverse, c’est la présentation des effets qui peut être retardée ou absen
tée pour éveiller notre imagination. Dans Les dents de la mer, le requin brise la
cage de protection dans laquelle Hooper, le jeune scientifique, était descendu
pour le combattre. On ne nous montre pas l’issue de la scène — ce sera sans
doute la mort, même si on voit le personnage qui essaye de se cacher dans les
fonds marins Mais plus tard, après que le shérif Brody a réussi à tuer l’animal,
Hooper refait surface, contre toute attente.
Celte figure est plus troublante lorsqu'elle vient en conclusion d'un récit,
comme dans la célèbre séquence finale des 400 coups (François Truffaul,
1959). Un jeune garçon, Antoine Doinel. s'est échappé d'une maison de
redressement et court sur une plage. Après un brusque zoom sur son visage,
l’image se fige (fig. 4.1) — c’est la fin du film, qui nous laisse libre d'imaginer
ce qui va se passer.
124
(wim 4 - u nmfliu uni ijjjmxWUl
Figure 4.1
Temporalité
Causes eî conséquences s'inscrivent dans une temporalité. La distinction
entre récit et histoire va nous permettre d’expliquer comment le temps agit
sur notre compréhension d'une intrigue.
Nous reconstruisons la chronologie de l'histoire à partir des données d’un
récit qui ne la respecte pas toujours. Dans Citizen Kane, par exemple, le spec
tateur assiste à la mort d'un homme avant de voir les épisodes consacrés à son
enfance et doit donc rétablir lui-même l'ordre biographique. Le récit peut
présenter une chronologie trouée, que le spectateur est appelé à compléter, ou
répétitive, par exemple lorsqu’un personnage se souvient continuellement
d'une scène traumatique. Cela nous conduit à préciser trois paramètres de la
construction narrative : l’ordre, la durée et la fréquence.
L'ordre. Nous sommes habitués aux films qui ne respectent pas l’ordre chro
nologique d’une histoire, avec par exemple le fîashback, ou «retour en
arrière». Une femme pense à son enfance : au plan qui la montre songeuse
succède un plan où elle apparaît petite fille — nous comprenons que ce plan
esc, dans la chronologie de l'histoire, antérieur au premier. Si nous schémati
sons la structure d'une histoire sous la forme ABCD, le récit correspondant
avec flashback s'écrit BACD, et celui avec flashforward (présentant une action
postérieure à l'action en cours), ABDC. Nous pouvons à nouveau évoquer
l'exemple du film policier, qui joue sur la causalité en retardant la révélation
d’événements capitaux mais bouleverse aussi l'ordre chronologique, le récit
ne présentant les événements entourant le crime qu’au moment du climax.
La structure temporelle du récit peut être une alternance d'actions passées
et présentes. Dans la première moitié de Distant voices. still Lives (Terence
Davies, 1988) le mariage d’une jeune femme, qui a lieu dans le présent de la
narration, est émaillé de flashbacks montrant l'époque où sa famille vivait
125
mm z ; j iiuii m un
La durée. Le récit de La mort aux trousses raconte quatre jours et quatre nuits
effrénés dans la vie de Roger Thornhill. Mais l'histoire se déploie sur une plus
longue période, des informations sur le passé des personnages — les diffé
rents mariages de Thornhill — ou des événements — les machinations de la
C.I.A., les activités clandestines de Van Damm — étant révélées au cours du
récit.
En général, un récit se concentre sur certains moments de l'histoire — que
ce soient des périodes courtes cl rapprochées, comme dans La mort aux trous
ses, ou une série d'épisodes importants ponctuant toute la vie d’un homme
comme dans Citizen Kane— dont la somme produit la durée globale du récit.
Il faut aussi considérer le temps de projection du film. Un film peut durer
vingt minutes, deux heures ou huit heures comme Hitler, un film d'Allemagne
(Hitler, ein film aus Deutschland, Hans Jürgcn Sybcrberg, 1977). Il y a donc
trois types de durée — durée de l’histoire, du récit et de projection — dont les
rapports sont complexes (voir «Notes et Points d’interrogation»). Nous nous
contenterons pour l'instant de souligner que la durée de projection est indé
pendante des deux autres — dans La mort aux trousses, l’histoire s'étend sur
plusieurs années, le récit, sur quatre jours, et la projection dure environ 136
minutes.
durée du récit est le résultat d'une sélection opérée dans la durée de
l’histoire, et il en va de même pour la durée de projection par rapport à celle
du récit. Des quatre jours de la vie de Thornhill, nous ne voyons que quelques
126
fragments. Mais il y a des contre-exemples, comme Douze hommes en colère
(Twelve angry men.Sidncy Lu met, 1957) l'histoire de la délibération d’un jury
sur une affaire de meurtre, où les 95 minutes du film correspondent presque
au pseudo temps réel de l’action.
La durée de projection peut aussi être la manifestation d'une manipulation
du temps de l’histoire par le récit. Elle peut, par exemple, excéder la durée
normale de l'action (on dit quelle la dilate}. La levée du pont dans Octobre, de
Sergueï Eisenstein, en est un exemple célèbre; sa durée, démultipliée au
moyen du montage, confère à l'action une formidable intensité. Le temps
peut aussi être comprimé, une longue scène, devenir une succession rapide de
plans. Ces aspects techniques de la création de la durée de projection seront
détaillés dans les chapitres 7 et 8.
Spatialité
L'espace est en général un élément important dans la narration filmique, con
trairement à d'autres modes d'expression narratifs où l’accent peut être mis
sur la causalité et la temporalité, sans précision de lieu. Ijes événements ont
souvent des contextes spatiaux précis, le Kansas ou Oz, le Michigan dans
Roger and Me, Manhattan dans La mort aux trousses. Avant de revenir à des
observations sur les décors au chapitre 6, consacré à la mise en scène, nous
127
u*in 2 - ii niii m im
pouvons faire quelques remarques sur la façon dont récit et histoire manipu
lent les données spatiales.
L’espace de l'histoire et celui du récit sont normalement confondus mais le
récit évoque parfois des lieux non-vus qui participent de l’histoire. C’est le cas
du bureau de Roger Thornhill ou des écoles dont Kanc est renvoyé. Dans une
scène à'Exodus (Otto Preminger. 1960) Dov landau, interrogé par les mem
bres d’une organisation terroriste dont il veut faire partie, raconte avec diffi
culté son passage dans un camp de concentration nazi. Le film ne nous
montre pas le camp par un tlashback : la puissance émotionnelle de la scène
dépend de notre capacité à en renforcer, par l’imagination, la description
sommaire.
Nous pouvons introduire ici une notion analogue à celle de durée de pro
jection, Le champ est cet espace délimité par le cadre, qui implique un hors-
champ et constitue un troisième espace à coté de ceux déterminés par l’histoire
et par le récit. De même que la durée de projection est le résultat de choix opé
rés dans la durée du récit, le champ est un fragment de l’espace du récit. Nous
y reviendrons au chapitre 7, à propos du cadrage cinématographique.
128
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129
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132
(W1IU 4 - U uujiii (1W
«Qui sait quoi à quel moment»? C’est une bonne façon d’interroger le
champ informatif dans un récit, en n’oubliant pas d’inclure le spectateur dans
les «qui», celui-ci pouvant non seulement en savoir plus que n'importe quel
personnage mais aussi être le seul à connaître certaines informations, comme
nous le verrons en analysant la fin de Citizen Kane.
La narration est manipulatrice : en réduisant le champ informatif du spec
tateur, elle peut provoquer sa curiosité ou sa surprise. (C’est le procédé classi
que du film d'horreur: un lieu sombre où notre perception est identique à
celle d'un personnage isolé et, soudain, une main jaillit par l'entrebâillement
133
MtTU I . 1.1 uni » iif
134
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précautions qui s’imposent. À l’inverse, le récit filmique peut nous faire parta
ger ce que le personnage voit et entend avec, par exemple, des plans corres
pondant à son point de vue optique (ce sont les plans subjectif*) ou des sons
correspondant à sa perception sonore (ce que les ingénieurs du son appellent
une perspective sonore). Ces procédés participent de ce que nous nommerons
la subjectivité perceptive. Par ailleurs, le récit peut atteindre une pseudo sub
jectivité plus profonde en dévoilant les pensées des personnages, par l’utilisa
tion d’une voix ou d'images -intérieures» représentant sa mémoire, son
imaginaire, ses rêves ou ses hallucinations, procédés participant de ce que l’on
appellera une subjectivité mentale.
Restriction du champ informatif et subjectivité ne sont pas nécessairement
liés. La narration du Grand sommeil est restreinte mais il est rare que nous
voyions ou entendions les événements par les yeux ou les oreilles de Marlowe,
et nous ne savons jamais ce qu’il pense; la narration y est proche de l'objecti
vité, L’omniscience de Naissance d’une nation est par contre caractérisée par
une intense subjectivité qu'illustrent des flashbacks, des plans subjectifs et la
vision finale d'un monde en paix tout droit sortie de l'imaginaire du person
nage principal. Hitchcock, quant à lui, prend plaisir à nous en faire savoir plus
que ses personnages tout en restreignant parfois notre perception à la leur. On
voit donc que les deux variables définissant le champ informatif sont indé
pendantes.
C’est pourquoi la notion de «point de vue» est ambiguë, se référant aussi
bien à l'étendue du champ informatif (dans l’expression: -point de vue
omniscient») qu’à sa profondeur (dans l'expression ; - point de vue subjectif»).
Nous ne l'utiliserons ici que dans le cadre de la subjectivité perceptive.
Les fonctions et les effets de cette profondeur sont multiples. Plonger dans
l’esprit d'un personnage peut renforcer l'identification du spectateur et donner
des indices certains sur ce qu’il fera ou dira. Les séquences de souvenir dans
Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959) et les séquences de Huit et demi
illustrant l'imaginaire de son personnage principal nous informent sur la psy
chologie des protagonistes et justifient leurs choix futurs. Un flashback subjec
tif peut mettre en rapport deux personnages, comme dans L’intendant Sansho
(Sanshodayu, Kenji Mizoguchi, 1954) où une mère et son fils ont le même sou
venir. Le comportement mystérieux d'un personnage peut être expliqué rétros
pectivement par un commentaire intérieur ou un flashback subjectif.
L’objectivité peut, à l'inverse, être un moyen de retenir des informations.
Marlowe n’est pas traité subjectivement, dans Le grand sommeil : le genre
impose que le raisonnement du détective reste ignoré du spectateur jusqu'à la
dernière partie du récit afin que l’énigme garde toute son intensité. À
tout moment du film, nous pouvons demander : «Qu'cst-ce que je sais des
135
min .2 - lo mat du (ita
Le narrateur
narration est donc ce processus par lequel le récit présente, de façon plus
ou moins restreinte et plus ou moins subjective, des informations narratives
au spectateur. Elle peut aussi mettre en oeuvre un narrateur, un agent particu
lier de la narration passant pour celui qui nous raconte l’histoire. Le narrateur
Figure 4.4 peut appartenir au monde du film, en être un personnage : la littérature nous
a habitués à cette convention qui permet à Huck Finn ou Jane Eyre de rappor
ter toute l'action d’un roman. le détective de Adieu ma jolie (Murder my
tweet, Parewell rnytovely, Edward Dmytrick, 1944) raconte son histoire à tra
vers une séries de flashbacks adressés aux policiers qui mènent l’enquête.
Dans Roger and me, Michael Moore manifeste clairement son rôle de narra
teur en introduisant le film par des souvenirs de son enfance passée à Flint
136
muu mm
puis en apparaissant dans le cadre pendant les entretiens avec les ouvriers et
les confrontations avec les employés de la sécurité de General Motors.
Parfois, le narrateur n'est pas un personnage. C’est un procédé courant
dans le documentaire : nous ne connaîtrons jamais l’identité des narrateurs
de The river (Pare Lorentz, 1937), Primary ou Hoop Dreams, dont on ne fait
qu'entendre les voix off omniprésentes. Dans Jules et Jim un commentaire sec,
neutre, laisse l'impression d'une narration objective, tandis que d’autres films
peuvent viser par le même procédé un effet de réalisme — c'est par exemple la
fonction du ton d'urgence dans la voix off de La Cité sans voiles (The naked
city, jules Dassin, 1948).
La distinction entre les deux types de narrateurs peut être mise à mal si
leur localisation ou leur identification est incertaine. Film about a woman
who... laisse supposer que l’un des personnages est aussi le narrateur, mais
sans que l'on puisse préciser lequel — il est alors également possible que la
voix appartienne à un commentateur étranger à l’action.
A une catégorie de narrateur ne correspond pas nécessairement un type de
narration. Un narrateur appartenant à la diegèse peut posséder un champ
informatif illimité, raconter des événements auxquels il n’a pas assisté. Il peut
être extrêmement subjectif, dévoilant des détails de sa vie intime, ou totale
ment objectif, attaché aux seules apparences. Un narrateur extérieur à la dié-
gèse n'est pas toujours omniscient et peut limiter ses commentaires à ce que
sait un seul personnage, nous faire partager ses pensées intimes —comme
dans Jules et Jim — ou, au contraire, ne présenter que des situations générales
— comme la voix off impersonnelle de Ultime razzia (The killing, Stanley
Kubrick. 1956). Dans tous les cas, c'est ce que dit ou lait le narrateur qui guide
le spectateur dans les divers processus de relevé des indications, d’élaboration
des attentes et de reconstitution de l'histoire.
Résumé
Un commentaire de Mari Max H (George Miller, 1982) va nous permettre de
synthétiser nos différentes observations sur les puissances de la narration. Le
récit s’ouvre avec une voix off, celle d’un narrateur masculin âgé qui se sou
vient de «Max, le guerrier». Après une exposition ou il évoque les multiples
guerres mondiales qui ont détruit les structures sociales et laissé toute liberté
à des bandes de pillards, il s’arrête de parler. Son identité reste inconnue.
La suite du récit est consacrée à la rencontre entre Max et une population
pacifique vivant dans le désert. Ils veulent fuir vers la côte à l'aide de l'essence
qu'ils ont réussi à fabriquer mais sont assiégés par une horde de voleurs. Max
finit par accepter de travailler pour les «colons» en échange d’un peu
137
*ûUÀk2 - LOJffll DU LIJJ(
d’essence. Plus tard, blessé à la suite d’un accrochage avec des membres du
gang, ayant perdu son chien et sa voiture, Max se jure d'aider la population du
désert à sortir de leur campement. La lutte contre les gangs qui les encordent
aitcint son dimax lorsqu’un camion-citerne, conduit par Max, tente de forcer
les barrages.
A la fin du film la voix du narrateur revient pour nous dire que c'était lui,
l'enfant sauvage auquel Max s'était attaché. Les gens du désert sont partis,
Max est seul au milieu de la route. Le dernier plan du film — la silhouette du
héros disparaissant en travelling arrière — exprime à la fois une subjectivité
perceptive (le point de vue de l'enfant qui s'éloigne de Max) et un contenu de
conscience (le souvenir de cet homme s'estompant dans l’esprit du narra
teur).
Le récit de Mad Max // prend donc forme à travers une utilisation cohé
rente de la causalité, du temps, de l'espace, mais aussi de la narration. La par
tie centrale du film canalise nos attentes par une identification au personnage
de Max alternant avec des moments de narration moins restreinte. Cette par
tie centrale est «encadrée» par les interventions du mystérieux narrateur, qui
met l’ensemble du récit au passé. Après son intervention au début du film,
nous attendons qu'il revienne pour nous dévoiler son identité. C'est donc à la
fois l'organisation causale et la structure narrative qui donnent à l'œuvre sa
cohérence et lui permettent de s'achever sur un effet de clôture.
138
imiiiu-- u muni (ifflRimuiiu mia - -
139
»wn 2 ■ u uum ni nu
1967-68) ou Nashville (Robert Altman, 1975) ont tenté de se passer d’un per
sonnage principal. Chez Eisenstcin ou Ozu, ce ne sont plus des personnages
qui sont à l'origine des événements mais des forces qui les dépassent (sociales
chez le premier, naturelles chez le second); dans L’avventura (Michelangclo
Antonioni, 1960) un récit se constitue malgré la passivité des protagonistes.
Dans la narration hollywoodienne classique, la plupart des événements
narratifs découlent des actions justifiées par la psychologie. Le temps est sou
mis à la nécessité de ne montrer que les situations ayant une fonction impor
tante dans la chaîne causale — la durée des événements est donc raccourcie :
on élimine les heures passées par Dorothy et ses compagnons sur la Route
pour ne montrer que les moments où ils rencontrent un nouveau personnage.
La chronologie est manipulée afin de rendre les enchaînements de situations
plus frappants : si un personnage a un comportement mystérieux, un flash-
back nous en révélera la raison. Certains procédés permettent de lier directe
ment la temporalité du récil à sa chaîne causale : le rendez-vous (des
personnages doivent se rencontrer à un moment précis), l’échéance ou le
compte à rebours (la durée du récit est alors subordonnée à l'enchaînement
des actions). Les motivations, dans le cinéma narratif classique, tendent à être
aussi claires et complètes que possibles, jusque dans un genre aussi extrava
gant que la comédie musicale où les séquences chantées et dansées sont justi
fiées par les émotions des personnages ou leurs activités professionnelles
(dans le backstage musical).
La narration hollywoodienne classique emploie des procédés très divers
mais conserve une forte tendance à « l'objectivité» : l’histoire se déroule dans
une réalité «objective» par rapport à laquelle se définissent différents niveaux
de subjectivité perceptive ou mentale. Elle est généralement omnisciente;
même attachée à un seul personnage, elle peut évoquer des choses qu’il ne
voit, n’entend ou ne sait pas (voir La mort aux trousses ou Mad Max j/). Cet
équilibrage n’est ignoré que dans les genres à énigmes comme le film policier,
dont l’efficacité dépend d’une stricte réduction du champ informatif (voir Le
grand sommeil).
La plupart des films narratifs classiques présentent une forte clôture narra
tive qui marque la volonté de ne laisser aucune question sans réponse et de
boucler la chaîne causale sur un ultime effet. Nous connaissons généralement
le destin de chaque personnage, les solutions de toutes les énigmes et l’issue
de chaque conflit.
Il nous faut insister sur le fait que ces caractéristiques déterminent un cer
tain modèle narratif, non la forme narrative en général. Rien n empêche un
réalisateur de montrer des temps morts, sans importance pour la suite du
récit, entre deux situations plus significatives. (François Truffaut, lean-Luc
140
<M>lllt 4 . U HUIIII CO a JHJJU1UL mut-____ _____ __
Godard, Cari Dreyer ou Andy Warhol l’ont fait fréquemment, chacun à leur
façon.) Le récit peut jouer avec la chronologie pour compliquer les enchaîne
ments narratifs. Non-réconciliés (Nicht Versung. Es hilft nur Gewalt ivo Gewalt
herrscht, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, 1965) va et vient entre trois
périodes historiques très différentes sans jamais le signaler clairement. L'intri
gue de Une affaire de canir (Ljubavni slucaj, ili tragedÿa sluzbenice, Dusan
Makavcjev, 1967) est parsemée de flash fa rwa rds dont on ne comprend que
progressivement la relation causale avec l’action en cours.
Les rencontres fortuites dans les films de François Truffaut, les monolo
gues et les entretiens à caractère politique dans ceux de Godard, le «montage
intellectuel» d'Eisenstein ou les plans dits «de transition» dans l'œuvre d’Ozu
sont des éléments narrativement immotivés. Une narration peut être totale
ment subjective, comme celle du Cabinet du docteur Caligari, ou rester sus
pendue de façon ambiguë entre le subjectif et l'objectif, comme dans L'année
dernière à Marienbad. Enfin, les films qui n'appartiennent pas à la tradition
classique peuvent s’achever sur une fin ouverte, non-clôturée.
Nous verrons au chapitre 8 comment l'espace est assers1 i au système cau
sal, dans le modèle hollywoodien, à travers ce que nous appellerons le
«montage par continuité»; il nous suffit pour l’instant de noter que le modèle
hollywoodien a inventé, pour raconter des histoires, ses propres matériaux et
procédés de narration.
Attentes narratives
Nous avons vu au chapitre 3 que notre expérience de spectateur est largement
déterminée par les attentes élaborées au cours d'un film, auxquelles celui-ci
141
POfill.lJ - Lfi mu LU fjLU
répond de diverses manières. Souvent, la seule chose que l’on sait de Citizen
Kane avant de le voir est qu’il s'agit d’un grand classique du cinéma — maigre
connaissance qui n’enlraine pas d'attente particulière. 1^ public de 1941 était
en général plus averti, considérant le film comme une biographie déguisée du
magnat de la presse William Randolph Hearst et recherchant d'abord des réfé
rences et des révélations sur la vie de ce dernier. La campagne de promotion
du film (voir fig. 4.5), sans plus préciser le rapprochement, laissait compren
dre qu’il s'agissait de la description monumentale de la vie d’un seul homme.
Quelques minutes après le début du film, on commence à pouvoir déter
miner les genres dont il participe: la séquence - News on the Mardi» laisse
Figure 4.5 penser qu'il s’agit d'une biographie ficlionncllc, hypothèse que vient confir
mer l'enquête de Thompson sur la vie de Kane. Le déroulement du film, qui
couvre toute la vie d’un individu et en dramatise certains épisodes, s'appa
rente bien à celui d’une biographie. Le genre avait à l'époque été illustré par
des oeuvres comme Anthony adverse (Mcrvyn Leroy, 1936) ou Thomas Gard-
ner(The power and theglory, William K. Howard, 1933), l’influence de ce der
nier sur Citizen Kane étant souvent signalée à cause de son emploi complexe
des flashbacks.
On repère rapidement les conventions du genre «film de journaliste». Les
collègues de Thompson ressemblent aux reporters blagueurs de Un danger
publie (Picture snatcher, Lloyd Bacon, 1933), Five star final (Mervyn Leroy,
1931) ou His girl Friday, nous nous attendons à ce que. comme dans ces films
où l’obstination du journaliste est toujours récompensée, Thompson pour
suive son enquête et fasse la découverte triomphale de la vérité. Il y a aussi
quelques conventions de la comédie musicale dans les scènes consacrées à
Susan : les répétitions frénétiques, les préparations en coulisses et, surtout, le
court montage décrivant sa carrière de chanteuse d'opéra, parodie de ceux qui
évoquent des chansons à succès dans des films comme Le chant du printemps
(Maytime. Robert 7_ Leonard, 1937). Par ailleurs, le film emprunte au genre
policier, que ce soit par son argument principal — Thompson doit résoudre
une énigme (que signifie «Roscbud» ?) — ou par la façon dont le journaliste
mène ses entretiens — comme des interrogatoires.
Mais le film fait un usage équivoque des genres, dont il exploite les conven
tions tout en contrariant les attentes qu elles font naître. À la différence de la
plupart des films biographiques, Kane s'intéresse plus à la psychologie de son
personnage principal qu’à ses aventures ou à scs actions publiques. Il se diffé
rencie du genre «journalistique» en ne faisant pas aboutir l'enquête du repor
ter, et du film à énigme en laissant des questions sans réponses.
On pourrait faire le même constat sur son rapport au classicisme hol
lywoodien. Réalisé en 1941 par un studio américain, le film en respecte certai-
142
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nés normes: les désirs des personnages font avancer le récit, les traits de
caractère et les objectifs de chacun d eux définissent la causalité, il n’y a pas de
conflit sans conséquence, le traitement du temps est justifié par les impératifs
de l'intrigue cl la narration est «objective», tour à tour restreinte et omnis
ciente. Mais ces désirs, caractères et objectifs ne sont pas toujours clairement
exposés, l'issue de certains conflits est incertaine et l’omniscience narrative
atteint une rare intensité à la fin du film. Cette fin, par ailleurs, ne clôture pas
le récit comme on pourrait l'attendre d’un classique d'Hollywood. Notre ana
lyse va montrer de quelle façon Citizen Kane fait appel aux conventions narra
tives hollywoodiennes tout en ne respectant pas certaines des attentes que
nous avons habituellement en regardant un film hollywoodien.
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E Générique de fin
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Le temps
Le récit et l’histoire de Citizen Kane sont très différents en termes d’ordre, de
durée et de fréquence. Une grande partie de la puissance du film tient à sa
complexité narrative.
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Les premières parties du récit en couvrent un grand nombre, tandis que les
dernières se concentrent sur des périodes plus précises. La séquence des
-News on the March» (2a) nous donne un aperçu de toutes les périodes et le
journal de Thatcher (4) évoque l'enfance, la vie de jeune éditeur et l'homme
de cinquante ans. Puis les flashbacks deviennent essentiellement chrono
logiques : le récit de Bernstein (5) concerne la vie d'éditeur et les fiançailles
avec Emily; celui de Leland, le premier mariage et le Kane de cinquante ans,
que Susan (7) évoque à son tour, avant de parler de la vieillesse de Kane que
Raymond (8) illustre, en passant, d’une anecdote.
La résorption progressive du désordre narratif, la «linéarisation» du récit,
permet une meilleure compréhension de l'histoire. Si tous les flashbacks
avaient couvert l’ensemble de la vie de Kane, comme c’est le cas dans le film
d’actualité ou dans les souvenirs de Thatcher, l'histoire aurait été beaucoup
plus difficile à reconstituer. En l'état, le récit nous montre d’abord les consé
quences d