Introduction aux fractions continues
Introduction aux fractions continues
1.1 Introduction
Pour motiver les fractions continues, commençons par regarder un exemple
avec un des plus célèbres nombres irrationnels : le nombre d’or.
√
E XEMPLE 1 Soit φ = 1+2 5 . Ce nombre, appelé « nombre d’or », a une valeur ap-
proximative de 1, 61803. Il est solution de l’équation quadratique
φ2 − φ − 1 = 0. (1.1)
Divisons cette équation par φ. On obtient
1
φ=1+ .
φ
1
Remplaçons l’occurrence de φ au dénominateur par 1 + φ. On obtient
1
φ=1+ 1
.
1+ φ
1
Remplaçons l’occurrence de φ dans la fraction par 1 + φ. On obtient :
1
φ=1+ .
1
1+
1
1+
φ
On voit bien qu’on peut continuer à l’infini. Ceci suggère l’écriture de φ comme « frac-
tion continue »
1
φ=1+ .
1
1+
1
1+
1+ ···
1
2 CHAPITRE 1. LES FRACTIONS CONTINUES
Nous allons introduire une notation pour une telle fraction : Nous noterons
φ = [1, 1, 1, . . .].
Une telle écriture peut être finie ou infinie. Que signifie-t-elle ? On peut arrêter cette
fraction à chaque étape en négligeant le reste : la fraction obtenue est appelée réduite de
la fraction continue. La suite des réduites est une suite de nombres rationnels :
1 = [1],
1
1 + = [1, 1],
1
1
1+1+ = [1, 1, 1],
1
1+
1
1
1+ = [1, 1, 1, 1],
1
1+
1
1+
1
..
.
[1, 1, . . . , 1],
..
.
Divisons r1 par r2 :
r1 = a 3 r2 + r3 , 0 ≤ r3 < r2 .
Etc. Peut-on continuer indéfiniment ? Non, puisqu’on a la suite décroissante
0 ≤ · · · ≤ rn < rn−1 < · · · < r2 < r1 < q,
il existe nécessairement n tel que rn = 0 et on peut même voir que n ≤ q.
Donc, la fraction continue est finie.
4 CHAPITRE 1. LES FRACTIONS CONTINUES
N OTATION 1 Comme dans le cas des développements décimaux, nous allons noter
par un barre, une partie de la fraction continue qui se répète périodiquement. Ainsi,
nous noterons par
[a1 , . . . ar , ar+1 , . . . , ar+s ]
une fraction continue infinie [a1 , a2 , . . . ], telle que an = an + s pour n ≥ r + 1.
D ÉFINITION 1 Une fraction continue est périodique si elle est infinie et de la forme
[a1 , . . . ar , ar+1 , . . . , ar+s ].
P REUVE Exercice !
T H ÉOR ÈME 2 La fraction continue d’un nombre réel positif b est périodique si et
seulement si le nombre b est un nombre irrationnel quadratique.
b = [a1 , . . . , as , b].
1.2. ÉCRITURE EN FRACTION CONTINUE 5
Le membre de droite est une fraction compliquée, mais que l’on peut simpli-
fier de proche en proche, jusqu’à la ramener à la forme simple QP11 b+P b+Q2 , où
2
P1 b+P2
P1 , P2 , Q1 , Q2 sont des entiers positifs. Alors, b = Q 1 b+Q2
si et seulement si
2
(Q1 b + Q2 )b = P1 b + P2 , c’est-à-dire Q1 b + (Q2 − P1 )b − P2 = 0. Donc, b est
racine d’un polynôme quadratique Ax2 +Bx+C tel qu’annoncé : il faut prendre
A = Q1 , B = Q2 − P1 et C = −P2 . Remarquons aussi que ce polynôme a deux
racines de signe contraire puisque AC < 0. Donc, b est uniquement déterminé
comme la seule racine positive de ce polynôme.
Considérons maintenent un nombre b de la forme
Alors,
b = [a1 , . . . ar , c],
où c est le nombre
c = [ar+1 , . . . , ar+s ]
que l’on a pu déterminé. On peut, comme précédemment simplifier la fraction
[a1 , . . . ar , c] pour la ramener à la forme
P4 c + P3
[a1 , . . . ar , c] = .
Q4 c + Q3
b2 − 2ab + a2 − d2 m = 0.
ou encore,
5b2 − 20b − 4.
On obtient finalement
√ √
20 + 480 10 + 120
b= = .
10 5
1 2c + 1
b = 1+ = .
1 c+1
1+
c
Remplaçons c par sa valeur :
√
25 + 2 120
b= √ .
15 + 120
Rationnalisons le dénominateur :
√ √
(25 + 2 120)(15 − 120)
b= √ √
(15 + 120)(15 − 120)
√
375 − 240 + 5 120
=
225 − 120
√
135 + 5 120
=
105
√
27 + 120
= .
21
Nous avons dit qu’il est difficile de démontrer qu’un nombre irrationnel qui
est racine d’un polynôme à coefficients entiers a une fraction continue qui de-
vient périodique. Par contre, dans beaucoup d’exemples ceci se voit facilement.
Regardons un exemple.
√
E XEMPLE 5 Trouver
√ la fraction continue de b
√ = 3 + 2. On a [b]√ = a1 = 4 et
1 1
{b} = α1 = 2 − 1. Alors, α1 = 2−1 = 2 + 1. D’où a2 = [ 2 + 1] = 2 et
√
√ √
α2 = ( 2 + 1) − 2 = 2 − 1. On a α2 = α1 ! Donc, b = [4, 2].
continue comme
1
b = a1 + ,
1
a2 +
1
a3 +
a4 + . . .
alors les réduites de b sont
1.
p1
= a1 ,
q1
ce qui nous donne
p1 = a 1 ,
q1 = 1,
2.
p2 1 1 + a1 a2
= a1 + = ,
q2 a2 a2
ce qui nous donne
p2 = a2 a1 + 1 = a2 p1 + 1,
q2 = a2 = a2 q1 .
On voit déjà poindre une formule que l’on va vouloir montrer par induction.
En même temps, on voit que les calculs peuvent devenir fastidieux et qu’il faut
être un peu astucieux pour les mener à terme.
T H ÉOR ÈME 3 Les réduites d’un nombre b dont l’écriture en fraction continue est
1
b = a1 +
1
a2 +
1
a3 +
a4 + . . .
pn
sont de la forme qn , où
pn = an pn−1 + pn−2 ,
(1.2)
qn = an qn−1 + qn−2 ,
R EMARQUE 2 Les suites {pn } et {qn } définies en (1.2) sont croissantes et tendent vers
l’infini quand n tend vers l’infini.
Nous n’avons pas encore montré que l’écriture d’une fraction continue converge
toujours, quels que soient les entiers a1 , a2 , . . . Nous avons maintenant les ou-
tils pour le faire.
T H ÉOR ÈME 4 On considère une suite de nombres entiers positifs {an }∞ n=1 et les suites
{pn } et {qn } définies en (1.2) sous les conditions initiales (1.3). Alors,
1.
1, n pair,
pn qn+1 − pn+1 qn =
−1, n impair.
2.
pn pn+1 (−1)n
− = .
qn qn+1 qn qn+1
3. Pour n ≥ 1,
p2n−1 p2n+1 p2n+2 p2n
< < < .
q2n−1 q2n+1 q2n+2 q2n
4. La suite p
qn , qui est la suite des réduites de la fraction continue [a1 , a2 , a3 , . . . ]
n
converge.
P REUVE
1. On montre la propriété par induction. C’est vrai pour n = 0. On peut
réécrire la propriété sous la forme pn qn+1 − pn+1 qn = (−1)n . Suppo-
sons qu’elle soit vérifiée pour n. Calculons pn+1 qn+2 − pn+2 qn+1 . On
remplace
pn+2 = an+2 pn+1 + pn ,
qn+2 = an+2 qn+1 + qn .
Alors,
pn+1 qn+2 − pn+2 qn+1 = pn+1 (an+2 qn+1 + qn ) − (an+2 pn+1 + pn )qn+1
= pn+1 qn − pn qn+1
= −(−1)n = (−1)n+1 .
2.
p2n p2n+1 p2n q2n+1 − q2n p2n+1
− =
q2n q2n+1 q2n q2n+1
1
= ,
q2n q2n+1
3. Par 2., on a
p p 1
2n − 2n+1 =
> 0,
q2n q2n+1 q2n q2n+1
p p2n −1
2n−1
− = < 0,
q 2n−1 q 2n q2n−1 q2n
p p −1
2n+1 − 2n+2 =
< 0,
q2n+1 q2n+2 q2n+1 q2n+2
ce qui nous donne l’inégalité du milieu. Pour la première inégalité, addi-
tionnons les deux premières lignes. On obtient
p2n−1 p2n+1 1 1
− = −
q2n−1 q2n+1 q2n q2n+1 q2n−1 q2n
q2n−1 − q2n+1
= < 0,
q2n−1 q2n q2n+1
car la suite qn est croissante. La troisième inégalité se fait de manière
similaire en additionnant les deux dernières lignes. (Exercice !)
p2n
4. La suite { q2n
} est croissante et bornée supérieurement. Elle converge donc
vers un nombre b. De même, la suite { p q2n−1 } est décroissante et bornée
2n−1
p2n−1
q2n−1 = 0, nécessairement b = c. Ici, on va accepter intuitivement cet
argument. Dans le cours MAT 1000, il deviendra rigoureux.
1 2 3 4 5 6 7 8 9
pn
T H ÉOR ÈME 5 (Lagrange) Soit b un nombre irrationnel et qn une réduite de b. Alors
p
parmi tous les nombres de la forme q , où q ≤ qn on a
pn p
b− < b−
qn q
p pn
si q 6= qn .
où C et β sont des nombres positifs, alors le nombre irrationnel est dit diophan-
tien. Dans le cas contraire, il est dit liouvillien. Tous les nombres irrationnels
quadratiques sont diophantiens. Et l’on entend souvent dire que le nombre
d’or est « le plus irrationnel » de tous les nombres rationnels. Prenons au contraire
la suite {an }, où an = 10n . Alors le nombre [a1 , a2 , . . . ] est liouvillien.
Le nombre d’or et les nombres de Fibonacci apparaissent dans les spirales
des végétaux. Une explication de ce phénomène repose sur le fait que le nombre
d’or est « le plus irrationnel » de tous les nombres rationnels.
Dans le système solaire on observe une ceinture d’astéroı̈des entre Mars et
Jupiter. Les périodes de ces astéroı̈des ont été répertoriées et on a été surpris
de voir qu’on n’observait aucune période qui soit un multiple rationnel simple
de la période de Jupiter, TJ , soit un nombre de la forme p q TJ , où p et q ne sont
pas trop grands. Depuis les années 1980, il existe une théorie expliquant ce
phénomène. Les simulations montrent que les astéroı̈des qui ont pu avoir une
période pq TJ , ou encore de la forme bTJ , où b est liouvillien, ont eu un compor-
tement chaotique et ont été expulsés du système solaire.
1.5 Exercices
Montrer que les réduites du nombre d’or sont données par le quotient de deux
nombres consécutifs de Fibonacci Fn+1
Fn .
116
2. Donner le développement en fraction continue de 27 .
1
5+ ?
1
2+
1
3+
1
4+
2
7. Soit {Fn } la suite des nombres de Fibonacci. Montrer que la suite { Fn+1
Fn }
converge vers le nombre d’or.
√
2−a+ a2 +4
11. Montrer que le nombre b dont la fraction continue est [a, a] est 2 .
√
12. Montrer que le nombre b dont la fraction continue est [a, 2a] est a2 + 1.
16. Expliquer pourquoi un nombre est liouvillien si la suite {an } des nombres
apparaissant dans sa fraction continue est non bornée et qu’il est diophantien
sinon.
(a) Expliquer pourquoi il est naturel de dire que le nombre d’or est « le plus
irrationnel » de tous les nombres rationnels.
pn
(b) Dans le cas du nombre d’or φ, donner une borne supérieure pour φ − qn
en fonction de qn seulement.
14 CHAPITRE 1. LES FRACTIONS CONTINUES
Bibliographie
15