Histoire du Mûrier en France (XVIIe-XVIIIe)
Histoire du Mûrier en France (XVIIe-XVIIIe)
Présentée par
Jean-Baptiste Vérot
3
4
Remerciements
Toute ma gratitude va d’abord à Stéphane Durand, qui a dirigé cette thèse avec une attention
soutenue. Sans cela, j’aurais emprunté bien des fausses pistes, dont il a su me détourner par la
finesse de remarques toujours offertes avec une très grande bienveillance. Je remercie également
les membres du jury, Natacha Coquery, Corine Maitte, Philippe Minard, Florent Quellier et
Julian Swann, pour avoir accepté de lire le résultat de mon travail.
Plusieurs collègues m’ont apporté au cours des cinq années passées une aide précieuse. Ma
reconnaissance va tout particulièrement à Hervé Dumas, Annie Dumont et Françoise Moreil,
dont la générosité a enrichi mes recherches de sources importantes, ainsi qu’à Élie Pélaquier, qui
a bien voulu me transmettre l’extraordinaire base de données qu’il a constituée pour réaliser son
Atlas du Languedoc. À Samir Boumediene, Nathan Brenu, Élias Burgel, Marc Conesa, Pierre
Crépel, Boris Deschanel et Pierre-Yves Lacour, amis modernistes, je tiens aussi à dire toute ma
reconnaissance : les conversations que j’ai eu la chance d’entretenir avec eux ont beaucoup
enrichi ma réflexion. Toute ma gratitude va encore à ceux qui m’ont fait aimer l’histoire
moderne à travers leur enseignement : Jim Owen (†), Pascal Ogier (envers lequel ma dette est
immense), Nicolas Le Roux et Guillaume Garner.
Pour m’avoir indiqué des pistes, envoyé des travaux originaux ou permis de discuter mes
hypothèses, je remercie également David A. Bell, Rafe Blaufarb, Marie-Élisabeth Boutroue,
David Chaunu, Adeline Delrue, Ricardo Franch Benavent, Liliane Hilaire-Pérez, Alice Ingold,
Philippe Jarnoux, Bruno Jaudon, Anne Jollet, Jérôme Lamy, Isabelle Maurin-Joffre, Niccolò
Mignemi, Cécile Modanese, Jotham Parsons, Sébastien Pautet, Marie-Pierre Ruas, Aurélien
Ruellet, Pierre-Étienne Stockland, Sylvie Vabre, Daniel Vaugelade et Hélène Vérin. Je suis
encore redevable de Danielle Bertrand-Fabre, Florian Cadoret, Maguy Liauron-Calvairac,
Georges Mathon (†) et Michael Palatan, qui ont aiguillé mes premières recherches sur l’histoire
de la soie dans les Cévennes, ainsi que de Roland Castanet, Robert Chamboredon et Dominique
Vidal qui m’ont permis de présenter leurs premiers résultats.
De nombreux amis m’ont épaulé, logé, relu. Clément Astruc, Elsa Aubel, Thibault Bechini,
Julia Borredon, Romain Chevalier, Guillaume Cot, Anaïs Cuisinier, Juliette Deloye, Louis Fagon,
Camille Génieux, Thomas Girard, Éléna Guillemard, Romain Lepetit, Fanny Malègue, Katia
Marcellin, Antoine Pauchon, Jean-François Perrat, Benoît Prévost, Louise Protar, Léa Putinier,
Jean Tassin et Gaëtan Rivière m’ont apporté, dans les derniers mois notamment, un soutien
dont je leur suis très reconnaissant.
Cette thèse achevée est dédiée à ma famille. À mes parents et à mes grands-parents, à Tom et
Cindy, pour tout ce qu’ils m’ont transmis. À mon frère et à ma sœur, pour tout ce que nous
partageons. À ma fille Selma pour laquelle je quitte avec joie mes mûriers. Et enfin, surtout, à
mon épouse Anaïs, qui seule sait tout ce que je lui dois.
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Liste des abréviations
6
Introduction générale
Ce qui se cache derrière « l’arbre d’or »
« MEURIER. Moyen d’augmenter les revenus du Royaume de plusieurs millions1».
Ce sont là les quelques mots choisis par le prêtre Noël Chomel, dans son Dictionnaire
œconomique publié en 1709, pour débuter l’article qu’il consacre à cet arbre dont la feuille est la
seule nourriture des vers à soie. Dans cette définition transparaît un point de passage entre une
« œconomie » conçue avant tout dans le cadre de la sphère domestique, et une « économie »
pensée à l’échelle du royaume. L’œuvre de Chomel se présente d’abord, en effet, comme un
recueil pratique de « divers moyens d’augmenter son bien, & de conserver sa santé ». C’est en
cela, avant tout, que ce dictionnaire est « œconomique ». Des filets de pêche aux remèdes contre
les maux de dents s’y suivent les objets qui regardent d’abord la gestion de l’oikos : la maison, le
domaine. Mais l’enrichissement des hommes y est lié à celui du royaume. Le prêtre
encyclopédiste s’intéresse aux manufactures qui ont été « établies nouvellement » en France, aux
« plantes des païs étrangers » qui peuvent y être acclimatées pour devenir sources de nouveaux
profits. Le mûrier blanc tient à ce titre une place à part : s’il est déjà bien connu en Languedoc,
en Provence et dans le Dauphiné, cet arbre originaire de Chine, introduit depuis l’Italie et
l’Espagne, est encore rarissime dans les autres provinces du royaume. C’est dans la
généralisation espérée de sa culture que Chomel entrevoit les millions. Jamais peut-être le nom
d’une plante n’évoqua tant l’espoir d’un enrichissement général que ce nom de « meurier » dans
la France moderne. Au XIXe siècle, dans les Cévennes, où rares étaient les terres qui n’en étaient
pas complantées, on l’appelait parfois l’« arbre d’or2».
1
CHOMEL Noël, Dictionnaire œconomique, contenant divers moyen d’augmenter son bien, et de conserver sa santé, Lyon,
Pierre Thened, 1709, tome 2, p. 62.
2
RAFÉLIS DE BROVES Georges-Marie, « L’abbé de Sauvages », Mémoires & comptes-rendus de la société scientifique
& littéraire d’Alais, 1898, tome 28, p. 69-371.
3
LAFFEMAS Barthélemy (de), Reiglement general pour dresser les manufactures en ce royaume & couper le cours des draps
de soye & autres marchandises qui perdent et ruynent l’Estat, Paris, Claude de Monstroeil et Jean Richer, 1597.
7
importations jugées scandaleuses. Considéré comme un des premiers auteurs « mercantilistes »
français, Laffemas veut « couper le cours » des manufactures étrangères pour protéger l’espace
économique national. En 1599, un édit va dans ce sens, mais échoue. S’impose alors l’idée qu’au
« mal secret et caché » des importations de soie, il n’y a qu’un seul remède. Il faut planter partout
dans le royaume des mûriers, répandre « l’art de faire la soye » dans les campagnes, rendre
possible l’auto-suffisance d’une filière à construire.
Ainsi commence l’histoire de ce qui apparaît comme une longue obsession de l’État royal
pour les plantations de mûriers, que ce travail propose de suivre au gré de ses moments
d’intensité comme de ses éclipses. Dès 1602, Laffemas devenu « contrôleur général du
commerce » dirige une vaste « entreprise des soyes », dont l’ambition est d’implanter la
sériciculture dans l’ensemble du royaume. Entrepreneurs, officiers, jardiniers, prêtres et savants
sont mobilisés pour convaincre les cultivateurs de planter des mûriers, car c’est bien de ce
fondement agricole de l’industrie soyeuse que tout dépend dans un premier temps. Après
quelques années, l’échec est manifeste, tant à cause de l’indifférence des paysans que de
l’opposition de certains agents de l’État royal, comme Sully. Mais cette première tentative crée
un précédent. Quelques décennies plus tard, en 1665, quand l’entrepreneur provençal
Christophe Isnard espère convaincre Colbert et Louis XIV de reprendre à leur compte ce projet
délaissé sous Louis XIII, il inscrit son plan dans la filiation déjà mythifiée du bon roi Henri,
attaché comme un père à la subsistance et à l’enrichissement de ses sujets. Mais il entend aussi
emporter l’adhésion par des calculs estimatifs. Après avoir peint le tableau d’un « chetif bourg
composé de deux ou trois cens familles » qui, s’adonnant à la sériciculture, produit en moins de
deux mois « trois mille & tant de livres », il appelle à « faire ces refexions sur le general de la
France », et invite à rêver des millions qui pourraient advenir « dans vingt années si chacun
contribüe selon son pouvoir à cette introduction generale des meuriers, et des vers à soye 1».
« Forcez à force de Ducatz, la nature pour rendre utiles, les Campagnes [les] plus infertilles »,
écrit encore cet auteur dans une publicité versifiée, pour persuader les riches Parisiens de planter
des mûriers dans leurs maisons de campagne 2. Le pari est osé. « Forcer » la nature par
l’investissement et l’introduction de cultures nouvelles n’est encore guère dans l’esprit du temps.
Les promoteurs du mûrier doivent multiplier expériences, témoignages et promesses pour
déjouer les arguments qu’avancent les nombreux sceptiques. Au temps de Laffemas et d’Henri
IV, Sully a déjà opposé aux projets de plantations générales une conception strictement
déterministe du climat. Selon lui, mûriers et vers à soie ne peuvent réussir que dans les provinces
méridionales. Colbert puis Louvois semblent adhérer à ce principe. De loin, les ministres de
Louis XIV encouragent la culture du mûrier en s’appuyant d’abord sur les administrations
provinciales qui leur semblent les plus concernées, comme l’intendance du Dauphiné et surtout
les États de Languedoc. Les colonies antillaises, où l’introduction ex nihilo d’une culture qui
affectionne la chaleur semble possible, font l’objet d’essais velléitaires à partir des années 1670,
1
ISNARD Christophe, Memoires et instructions pour le plant des meuriers blancs, nourriture des vers à soye. Et l’art de
filer, mouliner & aprester les Soyes dans Paris & lieux circonvoisins. Sur l’establissement qui s’y fait des Manufactures de
Soyes, à l’exemple de celuy que le Roy Henry IV avoit estably dans la plus grande partie de la France, Paris, Georges
Soly, 1665, p. XVI-XIX.
2
ISNARD Christophe, Plant de meuriers blancs d’establissement royal, Paris, s. n., 1673, p. 7.
8
vite déjoués par la méfiance des colons et la voracité des insectes locaux. En voulant répandre et
développer la sériciculture, les pouvoirs se heurtent à l’épineux problème de la maîtrise des
territoires.
Cela ne concerne pas que Versailles. Les États de Languedoc, de la fin des années 1680 à la
fin des années 1720, agissent pour soutenir la sériciculture. Gratifications accordées aux
propriétaires de mûriers, distributions gratuites de plants par le biais de pépinières financées par
la province, inventaires et visites des plantations : à l’épreuve du terrain et au gré des résultats,
les techniques pour gouverner la culture des terres se construisent, se complètent, s’affinent,
circulent aussi. L’expérience des États de Languedoc en la matière prend fin précisément quand
le pouvoir central remet l’ouvrage sur le métier. Mieux armé qu’au temps d’Henri IV, doté d’une
véritable administration du commerce relayée par les intendances, l’État royal au siècle des
Lumières peut faire le jeu des desseins les plus hardis, des ambitions les plus folles. Le
contrôleur général des finances Philibert Orry met en place vers 1740 un réseau de pépinières
royales de mûriers blancs, alimentées en graines et en plants tirés du Languedoc. L’heure n’est
plus aux doutes climatiques : de Rennes à Belley, de Besançon à La Rochelle, ces établissements
marquent une confiance inédite du pouvoir dans sa propre capacité à façonner son territoire.
C’est alors le temps de la « muriomanie1». Les projets de plantations générales envoyés au
Bureau du commerce se multiplient. Leurs promoteurs développent bien souvent des
programmes de gouvernement agricole autoritaire et omniscient, fondés sur l’idéalisation d’un
territoire conçu comme uniformément malléable. Plus que jamais, les mûriers font l’objet de
projections chiffrées, de comptes fantastiques étayant par le calcul estimatif des promesses de
millions. De fait, la production de soies « originaires » progresse considérablement en France au
cours du siècle : en 1697, elle n’alimentait pas plus de 20 % des filatures, contre plus de 40 % en
17872. Mais les régions séricicoles sont toujours les mêmes : le Bas-Languedoc et notamment les
Cévennes et le Vivarais, la Basse-Provence au contact du Comtat Venaissin, le Bas-Dauphiné.
Les autorités, par leurs encouragements, ont accompagné, soutenu un mouvement antérieur.
Ailleurs, et notamment dans les provinces septentrionales et occidentales du royaume, les
mûriers des pépinières publiques suscitent chez les paysans des résistances allant de
l’indifférence à l’hostilité manifeste, et ne parviennent qu’à alimenter une mode aristocratique et
bourgeoise. Dans les années 1770, après avoir été longtemps maintenu par l’intendant des
finances Daniel Trudaine, le système est mis à mal par des critiques de plus en plus acerbes, et
progressivement abandonné.
9
du gouvernement agricole. Mais il n’est pas de pouvoirs sans savoirs. Les ambitions moricoles de
l’administration du commerce stimulent une explosion du nombre des publications spécialisées
au milieu du XVIIIe siècle, dans le contexte plus général d’un engouement inédit pour l’agriculture.
Si l’on ne parle pas de « moriculture » avant les années 18401, de la même manière d’ailleurs que
le terme « arboriculture » n’apparaît qu’en 18362, la culture du mûrier est bel et bien déjà conçue
comme une branche à part de la culture des terres, faisant l’objet de publications, de réflexions,
d’expériences et même de controverses savantes qui lui sont propres. À travers le miroir
déformant des savoirs de type agronomique, qui entendent formaliser, normer et améliorer les
pratiques paysannes, la culture du mûrier apparaît finalement dans la concrétude de ses gestes,
de ses lieux, de ses profits. Dans le quart sud-est du royaume, des territoires comme les
Cévennes sont profondément transformés par les progrès rapides de la moriculture. De
Versailles à Saint-Jean-du-Gard : c’est une histoire rurale connectée à l’histoire politique et à
l’histoire des savoirs que nous proposons en écrivant l’histoire des plantations de mûriers en
France à l’époque moderne.
1
En 1840, dans son Programme raisonné du cours de culture, le professeur de l’école normale de Versailles
François Philippar propose de diviser la culture des terres en cinq branches : l’agriculture, la viticulture, la
moriculture, la sylviculture et l’horticulture. Nous n’avons pas trouvé d’occurrence plus ancienne du terme
« moriculture » (PHILIPPAR François, Programme raisonné du cours de culture professé à l’école normale de Versailles ,
Versailles, Dufaure, 1840, p. 12).
2
QUELLIER Florent, Des fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600 – vers 1800), Rennes,
Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 17.
3
CAVACIOCCHI Simonetta (dir.), La seta in Europa. Seccoli XIII-XX, Florence, Le Monnier, 1993.
10
« Soie » : ce mot évoque peut-être avant tout les célèbres routes marchandes qui structurent
depuis l’Antiquité les échanges économiques, techniques et culturels entre l’Asie et l’Europe 1. À
l’époque moderne, à l’aune de l’intensification des échanges maritimes et des premières
colonisations européennes, soies et soieries comptent parmi les articles les plus recherchés à
l’échelle du globe, et propulsent la mise en connexion du monde 2. Alors que la consommation
de biens non indispensables à la subsistance progresse considérablement en Europe 3, les soieries
sont au premier rang de ces objets de luxe qui connaissent une démocratisation facilitée par des
stratégies marchandes4. Pour Carlo Poni, à la fin du XVIIe siècle, les marchands-fabricants
lyonnais inventent la conception moderne de la mode, fondée sur l’innovation de produit, et
s’assurent ainsi une longue domination sur le marché européen des soieries façonnées 5.
Ce même historien a montré par ailleurs le rôle déterminant du moulinage de la soie dans
l’apparition de véritables fabriques, préfigurations des usines modernes où le travail est
concentré autour de la machine et fortement contrôlé par le capital 6. En Italie du Nord comme
en Dauphiné ou en Bas-Languedoc, la production de soies et de soieries pose les fondements de
divers processus régionaux d’industrialisation 7. Considérée généralement et dans le temps long,
1
BOULNOIS Luce, La route de la soie, Paris, Arthaud, 1963 ; ELISSEEFF Vadime (dir.), The Silk Roads : Highways
of Culture and Commerce, New York, Berghahn Books, 2000 ; FRANKOPAN Peter, The Silk Roads. A New
History of the World, Londres, Bloomsbury, 2015 ; ZANIER Claudio, Where the Roads Met : East and West in the
Silk Production Processes (17th to 19th Century), Kyoto, Istituto italiano di cultura, 1994 ; ZANIER Claudio, Miti e
culti della seta. Dalla Cina all’Europa, Padoue, Cleup, 2021.
2
MA Debin, « The Great Silk Exchange : How the World was Connected and Developped », in MA Debin
(dir.), Textiles in the Pacific, 1500-1900, Burlington, Ashgate, 2005, p. 1-33 ; MOLÀ Luca, SCHÄFER Dagmar et
RIELLO Giorgio (dir.), Threads of Global Desire. Silk in the Pre-Modern World, Woodbridge – Rochester,
Boydell Press, 2018 ; ANISHANSLIN Zara, Portrait of a Woman in Silk. Hidden Histories of the British Atlantic
World, New Haven, Yale University Press, 2016 ; MARSH Ben, Unravelled Dreams. Silk and the Atlantic World,
1500-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.
3
Pour une mise au point historiographique sur cette question voir COQUERY Natacha, « La diffusion des
biens à l’époque moderne. Une histoire connectée de la consommation », Histoire urbaine, n°30, 2011, p. 5-
20.
4
PECK Linda L., Consuming Splendor. Society and Culture in Seventeenth-Century England, Cambridge, Cambridge
University Press, 2005.
5
PONI Carlo, « Mode et innovation : les stratégies des marchands de soie de Lyon au XVIIIe siècle », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 1998, vol. 45, n°3, p. 589-625. Dans le sillage de cet article pionnier,
plusieurs travaux se sont intéressés aux processus d’innovation au sein de la « Grande Fabrique »
lyonnaise. Voir notamment HILAIRE-PEREZ Liliane, « Inventing in a World of Guilds : the Case of the Silk
Industry in Lyon in the XVIIIth Century », in EPSTEIN Stephan R. et PRAK Maarten (dir.), Guilds and Innovation
in Europe, 1500-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 232-263 et MILLER Lesley E.,
Soieries. Le livre d’échantillons d’un marchand français au siècle des Lumières, Lausanne, La bibliothèque des arts,
2014.
6
PONI Carlo, « Archéologie de la fabrique : la diffusion des moulins à soie alla bolognese dans les États
vénitiens, du XVe au XVIIIe siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972, vol. 27, n°6, p. 1475-1496.
Le moulinage est une activité manufacturière de filature, qui consiste à assembler par torsion plusieurs
brins de soie grège pour en faire un fil propre au tissage. Plus récemment, dans une étude consacrée au
moulin à organsiner mécanique mis au point par Jacques Vaucanson au milieu du XVIIIe siècle, Paola
Bertucci propose d’y voir une étape décisive dans la mécanisation de la production industrielle, qui
« transfère la compétence depuis le corps de l’artisan dans la machine […] introduisant un nouveau
système de production qui mécanise le travail humain et réduit au silence des travailleurs potentiellement
rebelles » (BERTUCCI Paola, Artisanal Enlightenment. Science and the Mechanical Arts in Old Regime France, New
Haven, Yale University Press, 2017, p. 28).
7
BATTISTINI Francesco, L’industria della seta in Italia nell’età moderna, Bologne, Il Mulino, 2003 ; BELFANTI Carlo
Marco, « Rural manufactures and rural proto-industries in the ‘‘Italy of the Cities’’ from the sixteenth
through the eighteenth century », art. cit. ; DEWERPE Alain, « Genèse protoindustrielle d’une région
11
cette dynamique présente en Europe la forme originale d’un « reverse engineering », pour reprendre
l’expression de Giorgio Riello : ce sont d’abord les activités de tissage les plus en aval du
processus de production qui s’installent, dès l’époque médiévale, avant d’entraîner dans certaines
régions le développement des filatures et de la sériciculture, dont le fondement est la culture du
mûrier1. Adam Smith n’écrit pas autre chose dans La Richesse des nations. Il présente les fabriques
de soieries comme typiques des manufactures « propres pour la vente au loin » qui, loin d’être
« naturelles », ont été introduites dans de nouvelles régions par l’action d’entrepreneurs désireux
d’imiter des produits étrangers en important la matière première nécessaire :
De telles manufactures sont donc les fruits du commerce extérieur,
et telles semblent avoir été les anciennes manufactures de soies, de
velours et de brocarts qui furent introduites à Venise au début du
treizième siècle […] et telles sont les manufactures actuelles de soie
de Lyon et de Spital-fields. Les manufactures introduites de la sorte,
étant des imitations des manufactures étrangères, utilisent
généralement des matières étrangères. Quand la manufacture
vénitienne fleurissait, il n’y avait pas un mûrier, ni par conséquent un
ver à soie dans toute la Lombardie. Les matières étaient apportées de
Sicile et du Levant, la manufacture elle-même était une imitation de
celles qui se faisaient dans l’empire grec. Des mûriers furent plantés
pour la première fois en Lombardie au début du seizième siècle, par
l’encouragement de Ludovico Sforza duc de Milan2.
L’économiste écossais, qui voit sans doute dans l’intervention de ce prince un exemple
typique du « système mercantile » par lequel les États interviennent selon lui de manière
intempestive dans l’économie, n’évoque pas la possibilité d’un développement « spontané » de la
moriculture dans les campagnes des villes soyeuses, provoqué par une hausse de la demande de
matières premières. En fait, comme l’a montré Angelo Moioli à partir du cas lombard, logiques
de marché et encouragements étatiques se mêlent pour stimuler la diffusion de l’arbre d’or dans
les régions de l’Europe où les fabriques de soieries se sont préalablement implantées 3.
Aussi la soie, qui propulse la mise en connexion du monde, l’émergence de sociétés de
consommation et la formation de modes de production industriels, joue-t-elle encore un autre
rôle notable dans l’histoire. Parce qu’elle dépend de la culture d’un arbre originaire de Chine,
qu’il a fallu partout ailleurs introduire, acclimater et diffuser, cette précieuse fibre participe
pleinement du processus par lequel les sociétés humaines, au gré d’intérêts économiques et
politiques, accroissent le contrôle qu’elles exercent sur le monde végétal.
Dès les premiers siècles de notre ère, les Romains ont diffusé dans leur empire, et
notamment en Gaule, la culture des mûriers noirs (Morus nigra L.), espèce originaire d’Asie
développée : l’Italie septentrionale (1800-1880) », art. cit. ; LÉON Pierre, La naissance de la grande industrie en
Dauphiné (fin du XVIIe siècle – 1869), Paris, Presses universitaires de France, 1954 ; TEISSEYRE-SALLMANN Line,
L’industrie de la soie en Bas-Languedoc, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, École des chartes, 1995.
1
RIELLO Giorgio, « Textile Spheres : Silk in a Global and Comparative Context », in MOLÀ Luca, SCHÄFER
Dagmar et RIELLO Giorgio (dir.), Threads of Global Desire… op. cit., p. 323-341 (p. 327).
2
SMITH Adam, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations. Livres III-IV, Paris, Presses
universitaires de France, 1995 (1 éd. 1776), traduction de Paulette Taïeb, p. 462-463.
3
MOIOLI Angelo, La gelsibachicoltura nelle campagne lombarde dal Seicento alla prima metà dell’Ottocento, Trento,
Libera Università degli Studi di Trento, 1981, p. 19-20.
12
occidentale, recherchée pour ses fruits1. Parce que leurs feuilles conviennent aussi aux vers à soie
(Bombyx mori L.), les mûriers noirs servent de fondement aux premiers développements de la
sériciculture sur le continent européen, notamment en Andalousie, en Sicile et en Calabre.
L’implantation de la culture du mûrier blanc (Morus alba L.), espèce originaire de Chine et
réputée plus adaptée à la nourriture des chenilles du bombyx, est un processus plus tardif dont
les origines sont difficiles à dater. À en croire le naturaliste toscan Giovanni Targioni Tozzetti, un
certain Francesco Buonvicini aurait été le premier à planter un mûrier blanc en Italie, en 1434, à
Pescia2. Les études d’archéobotanique les plus récentes semblent confirmer une introduction
aux alentours du tournant du XVe siècle3. La culture du mûrier blanc pour la sériciculture se
diffuse assez rapidement au XVIe siècle en Italie centrale et septentrionale, sans pourtant détrôner
le mûrier noir en Calabre et en Sicile, ni dans le royaume de Grenade en Espagne, où la
préférence continue d’être donnée aux mûriers noirs pour la sériciculture au second XVIe siècle4.
Quant à la France, force est de constater que l’histoire de l’introduction et de la culture du
mûrier blanc dans ce royaume demeure peu explorée.
Une historiographie française fragmentaire
Les premiers historiens de la culture du mûrier en France sont des hommes qui comptent
développer ou améliorer cette branche d’agriculture. Cela commence dès le règne d’Henri IV
avec Olivier de Serres, célèbre gentilhomme et ménager vivarois, auteur du Théâtre d’agriculture et
mesnage des champs5. Prenant activement part à « l’entreprise des soyes », il remarque l’ancienneté
de la culture du mûrier noir, utilisée pour la sériciculture dès le Moyen Âge dans les Cévennes.
Mais il s’intéresse surtout à la culture du mûrier blanc, qu’il juge bien plus propre à la nourriture
des vers à soie et qu’il espère répandre dans tout le royaume. Cet arbre, explique-t-il dans un
récit fondateur qui connut une longue postérité, aurait été introduit dans le royaume par le
seigneur d’Allan, près de Montélimar, à son retour de la première guerre d’Italie 6.
1
BOUBY Laurent, CHABAL Lucie, DURAND Aline, MANE Perrine et RUAS Marie-Pierre, « Histoire et utilisations
des mûriers blanc et noir en France. Apports de l’archéobotanique, des textes et de l’iconographie », in
RUAS Marie-Pierre (dir.), Des fruits d’ici et d’ailleurs. Regards sur l’histoire de quelques fruits consommés en Europe,
Montreuil, Omniscience, 2016, p. 213-266 ; COLUMELLE, De l’agriculture : les arbres, texte établi, traduit et
commenté par GOUJARD Raoul, Paris, Les Belles Lettres, 1986, p. 76 et De l’agriculture, Livre X, texte établi,
traduit et commenté par SAINT-DENIS Eugène (de), Paris, Les Belles Lettres, 1969, p. 46.
2
BATTISTINI Francesco, « Un albero nella storia dell’agricoltura italiana : il gelso (sec. XVI-XVIII) », Storia
Economica, n°2, 1999, p. 5-37 (p. 11) ; BETTELLI BERGAMASCHI Maria, « Morarii e celsi : la gelsicoltura in Italia
nell’Alto Medioevo », Nuova Rivista Storica, 1989, n°73, p. 1-22 (p. 5).
3
L’enquête est rendue particulièrement ardue par le caractère indifférenciable, pour les carpologues, des
graines de l’une et l’autre espèce du genre Morus. À ce jour, seules les études anthracologiques réalisées sur
des dépôts contenant des bois carbonisés – plus rares que les dépôts contenant des graines – permettent
aux archéobotanistes de distinguer avec certitude Morus nigra L. de Morus alba L. Cette technique a
notamment permis d’attester la présence au tournant du XVe siècle de mûriers blancs à Saint-Jean-de-
l’Ortolo, en Corse (BOUBY Laurent, CHABAL Lucie, DURAND Aline, MANE Perrine et RUAS Marie-Pierre,
« Histoire et utilisations des mûriers blanc et noir en France… », art. cit.)
4
LAUDANI Simona, La Sicilia della seta. Economia, società e politica, Meridiana Libri, Catanzaro, 1996, p. 23-30.
LOPEZ DE COCA CASTAÑER José Enrique, « Morales y moreras en la sericicultura », in PÉREZ-EMBID Javier
(dir.), La Andalucia medieval. Actas i jornadas de historia rural y medio ambiente, Huelva, Universidad de Huelva,
2002, p. 453-470.
5
Sur Olivier de Serres, voir notamment GOURDIN Henri, Olivier de Serres. « Science, expérience, diligence » en
agriculture au temps de Henri IV, Arles, Actes Sud, 2001.
13
Par la suite, les récits de la diffusion de cet arbre en France font la part belle au rôle des
encouragements royaux. De Christophe Isnard 1 à l’abbé Rozier2 en passant par Pierre
Daubenton3, auteur de l’article consacré au mûrier dans L’Encyclopédie, s’impose une litanie des
règnes en fonction de leur rapport à la moriculture : initiative pionnière sous Henri IV, abandon
sous Louis XIII, reprise sous Louis XIV, dynamisme inédit sous Louis XV, continuité puis
abandon sous Louis XVI. Cette approche qui présuppose la performativité de la politique
économique de l’État sans interroger sa construction perdure dans les écrits des agronomes et
botanistes du premier XIXe siècle, qui s’intéressent à l’histoire de la culture du mûrier pour mieux
en orienter les développements, alors même que la sériciculture française connaît un essor sans
précédent4. Néanmoins, certains de ces travaux apportent des réflexions nouvelles, comme ceux
d’Adrien de Gasparin, qui montrent que les limites spatiales de la culture du mûrier sont moins
déterminées par le climat que par des facteurs sociaux et économiques, allant du système de
culture aux modes d’exploitation de la terre5.
Quand des historiens de métier, à partir du second XIXe siècle, s’intéressent à la culture du
mûrier, c’est alors toujours indirectement, dans le cadre d’études plus larges. C’est d’abord
Gustave Fagniez, l’un des fondateurs de l’école méthodique, qui présente la politique moricole
d’Henri IV comme un pan important de l’action économique de ce roi 6. Son travail constitue
une base précieuse à nos propres recherches. Grâce à la mobilisation de sources éditées 7 et de
nombreuses archives manuscrites jamais étudiées avant lui, Fagniez retrace avec précision
l’histoire de « l’entreprise des soyes », met en avant le rôle déterminant de Laffemas, occulté
depuis le XVIIe siècle par la figure mythique de Sully. S’il montre l’échec de cette politique
économique, il s’attarde peu sur ses causes et se contente essentiellement pour l’expliquer
d’évoquer « l’esprit routinier des paysans ». Monarchiste convaincu, Fagniez adopte une
approche qui malgré tous ses apports factuels – que nous compléterons – est bien sûr largement
dépassée, notamment parce qu’il reprend à son compte sans les questionner les discours de
l’époque pour justifier le bien-fondé des mesures destinées à étendre la culture du mûrier.
La moriculture fait l’objet, dans la première moitié du XXe siècle, de plusieurs études
ponctuelles, incluses dans des recherches plus généralement consacrées à l’industrie de la soie,
6
SERRES Olivier (de), Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Paris, Abraham Saugrain, 1605 (3e éd.),
p. 458-467.
1
ISNARD Christophe, Memoires et instructions… op. cit., p. III-VIII.
2
ROZIER François, « Mûre, Mûrier » in ROZIER François, Cours complet d’agriculture, Paris, 1786, tome 7, p. 1-59
(p. 1-3).
3
DAUBENTON Pierre, « MURIER, s. m. (Jardinage) », Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, Neuchâtel, Samuel Faulché, 1765, vol. 10, p. 870-875.
4
BONAFOUS Matthieu, De la culture du mûrier, Paris, Huzard, 1827, p. V-XII ; LOISELEUR-DESLONGCHAMPS Jean-
Louis-Auguste, Essai sur l’histoire des mûriers et des vers à soie, Paris, Levrault, 1824.
5
GASPARIN Adrien (de), Considérations sur l’extension de la culture des mûriers, Lyon, Barret, 1833 et GASPARIN
Adrien (de), Essai sur l’introduction du ver à soie en Europe et mémoire sur les moyens de déterminer la limite de la
culture du mûrier et de l’éducation des vers à soie, Paris, Bouchard-Huzard, 1841.
6
FAGNIEZ Gustave, L’économie sociale de la France sous Henri IV, 1589-1610, Paris, Hachette, 1897, p. 88-117.
7
Notamment l’édition des délibérations de la commission du commerce entre 1602 et 1604 : CHAMPOLLION-
FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits sur l’histoire de France. Mélanges historiques, Paris,
Firmin-Didot, 1848, tome 4.
14
comme celle d’Élie Reynier sur le Vivarais1, ou dans des travaux d’histoire économique régionale
comme ceux de Léon Dutil sur le Languedoc 2. Ce dernier ouvrage joue un rôle dans la
redécouverte des mesures de développement moricole prises par les États provinciaux et surtout
par l’intendant de Languedoc au milieu du XVIIIe siècle. Au tournant des années 1940, les travaux
de l’historien et archiviste avignonnais Hyacinthe Chobaut sur l’introduction et les progrès de la
sériciculture en France, du Moyen Âge au XVIIIe siècle, font malgré leur brièveté
considérablement avancer les connaissances sur la question. Grâce à un travail de synthèse
bibliographique et surtout de recherche archivistique original, celui-ci parvient à dater les débuts
de la sériciculture en France, fondée sur la culture du mûrier noir, à la fin du XIIIe siècle, dans les
environs d’Anduze, en Cévennes. Quant à l’introduction du mûrier blanc, il montre sa
propagation rapide au second XVIe siècle dans le Comtat Venaissin, les Basses-Cévennes et le
Bas-Vivarais, ce qui lui permet de présenter la politique moricole d’Henri IV comme une
entreprise de « codification » et de « vulgarisation » des « résultats d’une expérience déjà fort
ancienne3», conclusion qui permet d’envisager une approche nuancée de l’action économique du
pouvoir royal, non plus conçue comme initiatrice, mais comme facilitatrice d’un développement
spontané antérieur.
Ce travail est repris et prolongé, dans le cadre de l’histoire rurale du Languedoc, et plus
précisément des Cévennes, par Emmanuel Le Roy Ladurie. Celui-ci, à partir d’une
documentation éparse, met en évidence une « première rage de mûriers » dans cette région au
milieu du XVIe siècle, qu’il relativise néanmoins : confinée aux jardins, loin de modifier les « bases
de l’économie », elle serait un signe de la « déficience » d’une agriculture languedocienne encore
incapable de se spécialiser et de se tourner vers le marché 4. Toujours dans le cadre du Bas-
Languedoc, les conséquences majeures du succès fulgurant de la sériciculture au XVIIIe siècle ont
été mises en évidence par Line Teisseyre-Sallmann dans son étude sur l’industrie nîmoise de la
soie. Les pages consacrées par cette historienne à la culture du mûrier sont importantes à
plusieurs égards5. Elles montrent d’abord le rôle déterminant des soyeux nîmois – désireux de
s’assurer une matière première bon marché et affranchie du monopole lyonnais – dans la mise
en place des politiques de développement moricole du milieu du XVIIIe siècle. Par ailleurs, elles
insistent sur la modification spectaculaire des paysages de terrasses cévenoles, couvertes de
mûriers en quelques décennies, sans interroger néanmoins la question de l’intégration de la
moriculture au sein d’un système de culture méditerranéen fondé sur de complexes associations.
Ces questions propres à l’histoire rurale trouvent dans les travaux anthropologiques de
Françoise Clavairolle sur la sériciculture des réponses éclairantes concernant la fin du XIXe siècle6,
1
REYNIER Élie, « Les industries de la soie en Vivarais », Revue de géographie alpine, 1921, vol. 9, n°2, p. 173-227.
2
DUTIL Léon, L’état économique du Languedoc à la fin de l’Ancien Régime (1750-1789), Paris, Hachette, 1911,
p. 200-204 et p. 445-450.
3
CHOBAUT Hyacinthe, Les origines de la sériciculture française, Avignon, Rullière frères, 1941, p. 10.
4
LE ROY LADURIE Emmanuel, Les paysans de Languedoc, Paris, SEVPEN, 1966, tome I, p. 215-220.
5
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 222-224.
6
CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or. Regards anthropologiques, Paris, Éditions de la Maison des
sciences de l’homme, 2003. Ce volume constitue l’introduction et la mise en perspective historique d’une
enquête anthropologique sur les tentatives de « relance » de la sériciculture en Cévennes dans les années
1970 (CLAVAIROLLE Françoise, Le renouveau de la production de la soie en Cévennes (1972-1998). Chronique d’une
relance annoncée, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2008).
15
que nous tenterons de compléter par une étude historique de plusieurs terroirs cévenols au XVIIIe
siècle. Les recherches françaises sur la culture du mûrier blanc, rares et fragmentaires, offrent
ainsi à notre étude des questions en suspens, des pistes à parcourir. L’historiographie italienne,
plus riche, offre des perspectives plus nettes pour construire l’arbre d’or comme objet d’analyse.
16
autorités italiennes tout au long de l’époque moderne. Après avoir retracé finement les étapes de
la progression du mûrier dans la péninsule, il insiste sur son omniprésence dans tous les
paysages agraires italiens au XVIIIe siècle, tout en relevant la variabilité des dynamiques de son
insertion dans les terroirs en fonction des systèmes de culture. Par ailleurs, il montre que les
progrès de la moriculture renforcent généralement la domination des propriétaires sur les
cultivateurs de la terre, parce qu’elle accroît la quantité de travail alors même que les revenus de
la feuille sont presque systématiquement exclus des baux. Enfin, il met en évidence
l’engouement des savants pour l’arbre d’or au siècle des Lumières, caractérisé par une
multiplication tant des traités techniques qui lui sont consacrés que des recherches qu’il suscite
dans le monde académique.
Cet ensemble problématique justifie pleinement de considérer la culture du mûrier comme
un objet d’histoire suffisamment riche pour se suffire à lui-même. Plus encore, il permet
d’envisager l’arbre d’or comme un révélateur original des changements politiques, culturels et
économiques qui traversent l’époque moderne.
1
VÉROT Jean-Baptiste, « Barthélemy de Laffemas et l’émergence de l’économie politique. Le commerce, les
mûriers et le ‘‘bien de l’Estat’’ sous Henri IV », Mémoire de Master 2 sous la direction de Nicolas Le
Roux, Université Paris 13, 2016.
2
Considérant qu’en matière d’économie politique « les usages précèdent temporellement de beaucoup leur
théorie », Jean-Claude Perrot proposait une « histoire concrète de l’abstraction qui puisse montrer
comment les notions immatérielles se construisent sur le modèle des objets du monde empirique et
deviennent susceptibles des mêmes calculs » (PERROT Jean-Claude, Une histoire intellectuelle de l’économie
politique, XVIIe-XVIIIe, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992, p. 30).
3
HAUSER Henri, Les débuts du capitalisme, Paris, Félix Alcan, 1931, p. 161-222 ; COLE Charles W., French
Mercantilist Doctrines Before Colbert, New York, Smith, 1931, p. 63-112.
4
BORDES Maurice, « Les jardins-pépinières des intendants », in HIGOUNET Charles (dir), Jardins et vergers en
Europe occidentale (VIIIe-XVIIIe siècles), Toulouse, Presses universitaires du Midi, 1987, p. 251-259.
5
CONCHON Anne, Le péage en France au XVIIIe siècle. Les privilèges à l’épreuve de la réforme, Paris, Comité pour
l’histoire économique et financière de la France, 2002.
17
commerce des blés1 ou encore le contrôle de la production manufacturière 2, pourrait constituer
un point de vue original, ancré dans la pratique administrative et gouvernementale, capable
d’éclairer d’un jour nouveau les tensions qui structurent l’émergence, au cours de l’époque
moderne, de l’économie politique.
Précisons que nous entendons moins par « économie politique » la constitution d’une
discipline prétendant expliquer scientifiquement les phénomènes économiques que la mise en
pratique d’une théorisation nouvelle du lien entre bien commun et intervention de l’État dans la
sphère économique3. L’économie politique est l’ensemble des savoirs et des pratiques qui
informent l’exercice d’un pouvoir de plus en plus tourné vers le gouvernement de la
« population », cette dernière catégorie étant conçue comme une ressource essentielle que
l’action de l’État peut et doit organiser afin d’optimiser sa production de richesses 4. Dès lors, elle
entretient des liens forts avec le « ménage des champs » et « l’agronomie » naissante5. Les
encouragements apportés par les autorités au développement de la moriculture sont
emblématiques de cette logique gouvernementale qui vise à orienter l’activité productive de la
population en déployant le discours d’une harmonisation idéale entre profits particuliers et bien
commun, enrichissement des sujets et splendeur de l’État. Si les « économistes » et les
administrateurs du temps ne conçoivent pas la « croissance » entendue comme un processus
d’évolution économique dénué de bornes quantitatives, ils pensent assurément les diverses
améliorations économiques qu’ils proposent comme des voies possibles pour un
« développement » qu’ils entendent guider au mieux6.
Fondement agricole de l’industrie de la soie, la moriculture fait l’objet d’une attention
marquée de la part de l’administration du commerce dont l’action est déterminée, notamment à
partir des années 1740, par ce que Philippe Minard propose d’appeler un
« développementisme », c’est-à-dire « la conviction que la technique rend possible, dans
l’industrie mais plus largement dans tous les secteurs, l’amélioration générale de la société, le
progrès synonyme d’emploi et de bien-être pour tous 7». Cette conviction transparaît déjà très
nettement dans les discours mobilisés sous Henri IV pour convaincre les propriétaires fonciers
de prendre des mûriers distribués gratuitement dans le cadre de « l’entreprise des soyes ». En
1
KAPLAN Steven, Bread, Politics and Political Economy in the Reign of Louis XV, La Haye, Martinus Nijhoff,
1976.
2
MINARD Philippe, La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998.
3
Voir BRAZZINI Gianfranco, Dall’economia aristotelica all’economia politica. Saggio sul « Traicté » di Montchrétien,
Pisa, ETS, 1988 ; PANICHI Nicola, « Danaé et Jupiter. De la politique à l’ « œconomie politique » : Bodin et
Montchrestien » in DOCKÈS-LALLEMENT Nicole, PÉROUSE Gabriel-André et SERVET Jean-Michel (éd.), L’œuvre
de Jean Bodin. Actes du colloque tenu à Lyon à l’occasion du quatrième centenaire de sa mort (11-13 janvier 1996), Paris,
Honoré Champion, 2004, p. 169-206 ; GUÉRY Alain, « De Montchrestien à Cantillon : de l’économie
politique à l’analyse économique », in GUÉRY Alain (dir.), Montchrestien et Cantillon. Le commerce et l’émergence
d’une pensée économique, Lyon, ENS Éditions, 2011, p. 7-55.
4
FOUCAULT Michel, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Gallimard, 2004,
p. 319-380.
5
ARGEMI I D’ABADAL Lluis, « Agriculture, Agronomy, and Political Economy : Some Missing Links », History
of Political Economy, 2002, vol. 34, n°2, p. 449-478.
6
GRENIER Jean-Yves, « La notion de croissance dans la pensée économique française au 18 e siècle (1715-
1789) », Review, 1990, vol. 13, p. 499-549.
7
MINARD Philippe, La fortune du colbertisme… op. cit., p. 212.
18
ordonnant la diffusion dans de nouvelles régions tant de l’arbre d’or que des techniques propres
à sa bonne culture, le roi est alors présenté comme un bon père, veillant à la subsistance et à
l’enrichissement de ses sujets, et capable d’orienter l’évolution économique du royaume en
direction d’une harmonisation croissante entre intérêts individuels et collectifs, c’est-à-dire de
réaliser l’idéal qui constitue en quelque sorte l’essence même de l’économie politique, par-delà
les oppositions entre « mercantilisme » et « libéralisme1». L’histoire de la culture du mûrier en
France, si elle ne saurait s’y cantonner, est nécessairement une histoire des politiques moricoles
où transparaît la sophistication croissante des ambitions et des outils de l’État royal en matière
de gouvernement économique.
1
PERROT Jean-Claude, Une histoire intellectuelle de l’économie politique… op. cit., p. 88-89.
2
JOBERT Bruno et MULLER Pierre, L’État en action. Politiques publiques et corporatisme, Paris, Presses
universitaires de France, 1987.
19
verrons que la structuration de l’administration du commerce au cours de la période,
notamment avec la création en 1700 du Conseil du commerce, appelé Bureau à partir de 1722,
permet une systématisation du gouvernement moricole. Les papiers de cette institution,
conservés dans la série F des archives nationales, fournissent un matériau essentiel de notre
enquête.
Mais au-delà du rôle déterminant de l’administration centrale du commerce, notre travail se
veut tout aussi attentif aux phénomènes d’élaboration et de mise en œuvre de la politique
moricole à l’échelle des provinces. Le mythe d’un État royal absolu, qui imposerait
unilatéralement sa volonté à une administration provinciale exécutante, a vécu. Nous entendons
nous inspirer ici de la « réhabilitation de l’histoire politique provinciale » que François-Xavier
Emmanuelli appelait de ses vœux en 1981 1, en interrogeant constamment les relations entre
intendances et États provinciaux d’une part, administration centrale du commerce de l’autre.
L’étude minutieuse des correspondances administratives conservées dans les séries C des
archives départementales permet de reconstruire les canaux d’information et les techniques de
construction de la décision politique, et montre comment une question sur la culture du mûrier
posée par le contrôleur général des finances à un intendant peut entraîner, outre la mobilisation
presque systématique des subdélégués, la mise en place d’enquêtes locales et la consultation
d’hommes « experts », jardiniers et sériculteurs qui se muent parfois en inspirateurs et en
chevilles ouvrières de la politique moricole. Loin de s’imposer de haut en bas, celle-ci est co-
construite par de complexes mouvements de va-et-vient informationnels, souvent obstrués par
des blocages, des incompréhensions, des désaccords entre échelons administratifs.
Dans un souci d’identification des particularités régionales, nous focaliserons l’analyse sur
quatre généralités dont le rapport aux politiques moricoles diffère sensiblement. Celles de Tours
et de Riom d’abord, pays d’élection où l’autorité du roi s’exerce plus directement, et où les
pépinières royales de mûriers blancs sont particulièrement nombreuses et bien documentées au
XVIII siècle, mais gérées selon des modalités différentes, par entreprise dans la première et en
e
régie dans la seconde. La Bourgogne fournira le cas intéressant d’un pays d’États qui, après avoir
montré quelques réticences, mène une politique de distributions de mûriers blancs ambitieuse et
durable. Enfin, les États et l’intendance de Languedoc, principale province séricicole du
royaume, feront l’objet d’une attention particulière. Systématiquement consulté par le pouvoir
central pour orienter et mettre en œuvre sa politique moricole au XVIIIe siècle, l’intendant de
Languedoc diligente des enquêtes et organise la circulation de graines, de plants et de jardiniers
experts à travers le royaume. De leur côté, les États mettent en place dès la fin du XVIIe siècle des
encouragements moricoles originaux, combinant pépinières publiques et gratifications. À partir
d’une analyse systématique des délibérations de l’assemblée concernant cet ensemble de
mesures, mais aussi des papiers du syndic-général de la sénéchaussée de Beaucaire-Nîmes en
charge de l’affaire ainsi que de centaines de certificats produits pour obtenir des subventions,
nous proposerons une étude précise de ce dispositif jusqu’alors jamais étudié, en nous situant
1
EMMANUELLI François-Xavier, « Pour une réhabilitation de l’histoire politique provinciale. L’exemple de
l’Assemblée des communautés de Provence, 1660-1786 », Revue historique de droit français et étranger, 1981,
vol. 59, n°3, p. 431-450.
20
dans le sillage d’un renouveau récent de l’histoire des États de Languedoc, qui a montré que
cette institution étend considérablement le champ de ses compétences économiques dans le
dernier siècle de l’Ancien Régime, jouant un rôle décisif pour l’administration de la province
dans des domaines comme la voirie, l’agriculture, l’industrie et le commerce 1.
Enfin, nous nous intéresserons particulièrement aux instruments de la politique moricole au
cours de la période. Si les outils privilégiés de l’État royal pour encourager le développement
manufacturier sont les privilèges et les subventions qui doivent faciliter l’investissement 2, quelles
sont les techniques choisies pour entraîner et stimuler la diffusion d’un arbre encore inconnu
dans certains territoires ? Francesco Battistini propose une typologie de « l’intervention étatique
directe des autorités en faveur de la culture des mûriers » et distingue quatre catégories :
créations de pépinières publiques destinées à distribuer gratuitement des plants, mesures
contraignantes qui obligent les propriétaires à planter un certain nombre d’arbres par unité de
surface, octroi de primes pour récompenser les plantations et enfin protection contre les
dommages3. Nous proposerons une étude détaillée des différents dispositifs d’encouragement
moricole mis en œuvre en France au cours de la période, en nous intéressant particulièrement
aux deux principaux : les pépinières publiques et les gratifications.
L’approche par « l’instrumentation de l’action publique », définie comme « l’ensemble des
problèmes posés par le choix et l’usage des outils (des techniques, des moyens d’opérer, des
dispositifs) qui permettent de matérialiser et d’opérationnaliser l’action gouvernementale 4» nous
a paru particulièrement fructueuse. Nous tâcherons bien sûr d’expliquer en détail le
fonctionnement des différentes techniques d’encouragement moricole, d’en mesurer l’efficacité
et d’en cartographier l’impact. Pour cela nous étudierons conjointement l’ensemble des
documents de la pratique administrative produits pour informer, contrôler et rendre compte de
leur mise en œuvre : états de distributions et de situations de pépinières, certificats de
plantations, états de gratifications, correspondances entre intendants et directeurs ou
entrepreneurs de pépinières, etc. Mais cette approche fonctionnaliste ne saurait suffire, et nous
attacherons une attention particulière à la question des différences entre ces techniques,
notamment en termes de valeurs, de représentations, de conceptions du rapport entre
gouvernement et société dont elles sont porteuses. L’opposition entre distributions et
gratifications au milieu du XVIIIe siècle est emblématique de ce problème, tant cette alternative
pratique de gouvernement arboricole recouvre une opposition théorique entre les deux pôles
conceptuels qui structurent l’économie politique d’Ancien Régime : privilèges d’une part,
libertés de l’autre.
1
DURAND Stéphane, JOUANNA Arlette, PÉLAQUIER Élie, DONNADIEU Jean-Pierre et MICHEL Henri, Des États
dans l’État. Les États de Languedoc de la Fronde à la Révolution, Genève, Droz, 2014, p. 17-18.
2
GRENIER Jean-Yves, L’économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel,
1996, p. 92-93.
3
BATTISTINI Francesco, « Un albero nella storia dell’agricoltura italiana : il gelso (sec. XVI-XVIII) », art. cit.,
p. 20-25.
4
LASCOUMES Pierre et LE GALÈS Patrick (dir.), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de la fondation
nationale des sciences politiques, 2004, p. 12.
21
Cependant, dans les réflexions administratives, au-delà des positions de principe, une
approche pragmatique tend à s’imposer qui place au centre la question de l’adaptation des
techniques de gouvernement aux situations et aux besoins particuliers des différents espaces
concernés. À travers sa politique moricole, l’État royal travaille et perfectionne sa maîtrise du
territoire. Enquêtes et visites, menées notamment par des inspecteurs des manufactures,
aboutissent à des estimations du potentiel moricole de telle ou telle région. Les différents
dispositifs de contrôle mis en place pour garantir le bon emploi des fonds alloués aux
distributions ou aux gratifications, de plus en plus sophistiqués au cours de la période, révèlent
le rôle crucial des notables locaux, consuls et curés en tête, mobilisés comme des relais sur le
terrain de la politique moricole. Enfin, à chaque campagne d’encouragements, l’administration
du commerce accompagne ses mesures concrètes de dispositifs visant à capter, organiser et
diffuser dans l’ensemble du royaume un ensemble de savoirs techniques simples et sûrs sur la
culture du mûrier blanc, essentiellement détenus par des jardiniers languedociens.
1
BOURDE André-Jean, Agronomie et agronomes en France au XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1967, p. 704-711.
2
DENIS Gilles, « L’agronomie au sens large. Une histoire de son champ, de ses définitions et des mots pour
l’identifier », in AESCHLIMANN Jean-Paul, FELLER Christian et ROBIN Paul (dir.), Histoire et agronomie. Entre
ruptures et durée, Marseille, IRD Éditions, 2007, p. 61-90.
3
VÉRIN Hélène, « Olivier de Serres et son Théâtre d’agriculture », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines,
2016, n°4, p. 161-180.
22
résultat d’une « réduction en art ». Processus réglé de formalisation des savoirs qui « structure,
pendant l’époque moderne, des pratiques de connaissances pour l’action », la réduction en art
consiste à capter, ordonner et diffuser de manière normalisée des savoirs techniques jusqu’alors
épars et diffus. Ces opérations savantes typiques de l’époque moderne ont une dimension
fortement politique et économique, tant elles sont tournées vers le « bien public » et inscrites
dans une « administration réglementée des projets qui intéressent la collectivité ». En somme,
elles peuvent être considérées comme des outils de gouvernement des savoirs, ce qui en
constitue une limite fondamentale en termes de diffusion sociale : les auteurs de réductions en
art, aussi bien que le public des traités techniques qu’ils publient, « appartiennent au même
monde, celui qui, à quelque titre, contribue à l’exercice du pouvoir 1».
Faut-il en conclure que ces textes, à vocation normative autant que descriptive et explicative,
sont trop éloignés de la pratique pour constituer des sources entièrement fiables pour qui
souhaite étudier les techniques moricoles réellement en usage dans les provinces séricicoles du
royaume ? Cette question est cruciale, tant les traités de sériciculture sont les principales traces
dont nous disposons pour restituer les savoir-faire spécifiques à la culture de l’arbre d’or. Bien
sûr, nous chercherons autant que possible à les compléter par des sources plus proches de la
pratique, comme des mémoires manuscrits rédigés par des experts ou encore des baux à ferme,
dont les clauses techniques concernant les mûriers sont parfois d’une grande précision. Malgré
tout, les traités imprimés demeurent une source essentielle, et certains constituent finalement un
reflet assez fidèle de la moriculture. Nous attacherons une importance particulière, pour chaque
texte analysé, à la caractérisation des rapports entre l’auteur et la pratique. Or ceux-ci varient
considérablement d’un cas à l’autre : si certains traités apparaissent comme de purs produits
d’une étude de cabinet, d’autres sont le fruit d’une véritable expérience et de patientes
observations auprès de jardiniers et de sériciculteurs réputés.
Le rôle joué par des praticiens plus ou moins invisibilisés a été déterminant pour la
formalisation et la diffusion des savoirs propres à leur art, à travers les traités imprimés dont ils
ont informé les auteurs2. Les logiques de complémentarité autant que d’opposition entre savoir-
faire et pouvoir-dire, ancrées dans des modes de légitimation de l’expertise qui reposent
essentiellement sur des logiques de distinction sociale 3, apparaissent d’autant plus nettement à
partir du milieu du XVIIIe siècle, quand l’administration du commerce est de plus en plus encline à
susciter la production de savoirs moricoles en vue d’informer et d’uniformiser les mesures
d’encouragement mises en place. Alors que des jardiniers, des sériciculteurs et des marchands
d’arbres espèrent tirer parti de leur expérience, les autorités tendent à les tenir à l’écart, préférant
s’appuyer sur des corps administratifs d’experts comme les inspecteurs des manufactures, mais
aussi sur des naturalistes ou des « agriculteurs » reconnus et insérés dans les réseaux
1
VÉRIN Hélène, « Rédiger et réduire en art : un projet de rationalisation des pratiques », in DUBOURG-
GLATIGNY Pascal et VÉRIN Hélène (dir.), Réduire en art. La technologie de la Renaissance aux Lumières, Paris,
Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2008, p. 17-58.
2
Le même phénomène est à l’œuvre dans le domaine de l’arboriculture fruitière : voir QUELLIER Florent,
« Les traités agronomiques françois de la seconde moitié du XVIIe siècle, reflets de l’arboriculture fruitière
de la région parisienne ? », in BELMONT Alain (dir.), Autour d’Olivier de Serres. Pratiques agricoles et pensée
agronomique, du Néolithique aux enjeux actuels, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, p. 225-241.
3
ASH Eric H., « Introduction : Expertise and the Early Modern State », Osiris, 2010, vol. 25, n°1, p. 1-24.
23
académiques et les sociétés d’agriculture. Alors que les liens entre science et politique se
systématisent dans la France des Lumières1, la moriculture appartient à un ensemble de
connaissances qui ont été « intégrées dans l’appareil d’État » au cours de l’époque moderne,
pour servir un objectif relevant du gouvernement économique2.
Parallèlement, à mesure que les principes et les méthodes de la science expérimentale
pénètrent les pratiques de connaissance dans le champ de l’agriculture, la culture du mûrier
devient un objet de spéculations et de recherches savantes qui visent non plus seulement à
formaliser un ensemble efficace de préceptes, mais à comparer, expliquer, corriger et améliorer
les techniques de culture en s’appuyant sur les apports de la botanique et surtout de la
physiologie végétale, dans un contexte où les autorités se saisissent de l’histoire naturelle pour la
mettre au service d’objets jugés utiles à la « patrie3». Des années 1750 aux années 1770, la
moriculture apparaît comme un sujet savant à la mode. Nous nous interrogerons sur les espaces
intellectuels et les milieux sociaux dans lesquels évoluent les auteurs et les lecteurs qui alimentent
cet engouement largement stimulé par les politiques d’encouragement moricole, mais aussi sur
les problèmes qu’ils construisent et les procédés heuristiques qu’ils emploient, ou encore sur les
modes de communication qu’ils utilisent. La seule étude des traités imprimés ne permettant pas
de répondre à ces questions, nous la compléterons pour cela d’une étude systématique des
contributions relatives à la moriculture dans la Gazette et le Journal d’agriculture, périodiques
économiques majeurs du second XVIIIe siècle qui, proches des sociétés d’agriculture, constituent
la principale arène de la « muriomanie ».
Parce que les recherches passionnées qui animent cette mode sont saturées de valeurs et
souvent porteuses d’idéaux de régénération sociale et économique du royaume, ce travail
questionnera le statut particulier du mûrier dans « l’esprit du temps » des « Lumières agricoles4».
L’arbre d’or, source d’une matière première alimentant des manufactures et des consommations
essentiellement urbaines, est aussi souvent mis en valeur comme la garantie d’un sain
enrichissement des campagnes, et peut ainsi être érigé en un symbole de réconciliation entre le
luxueux et l’utile, la richesse et la vertu, deux pôles dont l’opposition structure l’économie
politique ordinaire de la fin de l’Ancien Régime5.
24
économiques ou climatiques se manifeste pleinement dans l’histoire des politiques moricoles. S’il
est intéressant de caractériser les dynamiques sociales de la mode suscitée par l’arbre d’or, ce que
nous tenterons de faire pour le cas bourguignon en analysant les états de distribution de la
pépinière publique de Dijon, nous questionnerons aussi les causes et les formes variées de
résistance, allant de l’indifférence à la franche hostilité, qu’opposent généralement les
cultivateurs à la diffusion de l’arbre d’or dans les régions où celui-ci est inconnu avant que les
autorités ne tentent de l’introduire. La correspondance des directeurs des pépinières de la
généralité de Riom documente avec force détails plusieurs épisodes de ce type, qu’elle fait
apparaître comme des actes de vandalisme traduisant une supposée bêtise routinière des gens de
la campagne, mais dans lesquels nous chercherons plutôt à identifier les logiques d’une
résistance politique qu’anime une économie morale paysanne 1.
La situation est bien sûr tout autre dans les régions où la culture du mûrier est bien connue,
et où les politiques d’encouragement ne font qu’accompagner et stimuler une dynamique de
diffusion antérieure et spontanée. Cette thèse ne saurait faire l’économie d’un travail d’histoire
rurale focalisé sur une région séricicole. Nous avons fait le choix de nous concentrer pour cela
sur les Cévennes alésiennes. Cette région de moyenne montagne, densément peuplée, est le
principal bassin de production de soie du Languedoc et fournit essentiellement en matière
première les manufactures nîmoises. Si l’ensemble de cet espace sera pris en considération, nous
procéderons surtout à des études ciblées portant sur deux pôles secondaires comparables :
Saint-Jean-du-Gard en Haute-Gardonnenque et Le Vigan dans les Cévennes méridionales. En
nous inspirant notamment des questionnements et des méthodes proposées par Florent Quellier
dans sa thèse sur l’arboriculture fruitière en Île-de-France 2, nous interrogerons les dynamiques
d’insertion des mûriers dans les terroirs et les paysages cévenols, caractérisés par un système de
culture intensive sur terrasses faisant la part belle aux arbres et aux arbustes. Comme l’ont déjà
remarqué plusieurs historiens, les sources ordinaires de l’histoire rurale présentent des lacunes
importantes quand il s’agit d’étudier la moriculture. Les compoix, préfigurations du cadastre si
précieuses pour l’étude des évolutions agraires de l’espace méditerranéen, passent généralement
sous silence les mûriers3. Nous emprunterons donc d’autres pistes : si l’étude qualitative de
contrats agraires sera mobilisée pour fournir des détails précieux, nous avons surtout entrepris
une analyse quantitative des déclarations de plantations de mûriers remplies à la fin du XVIIe
siècle dans le cadre de la gratification accordée par les États de Languedoc. Malgré de
nombreuses limites, cette source exceptionnelle constitue une photographie de presque un
millier de parcelles complantées de mûriers dans les Cévennes alésiennes et permet de mieux
comprendre la place prise par ces arbres dans le système de cultures.
1
THOMPSON Edward P., « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », Past and
Present, 1971, n°50, p. 76-136.
2
QUELLIER Florent, Des fruits et des hommes… op. cit.
3
Voir notamment LEVI Giovanni, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris,
Gallimard, 1989 (1ère éd. 1985), p. 108-109. Sur les compoix en Languedoc, voir JAUDON Bruno, Les
compoix de Languedoc. Impôt, territoire et société du XIVe au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes,
2014.
25
Au-delà des dynamiques agraires, la moriculture cévenole fournit un cas d’étude exemplaire
d’un processus de spécialisation et d’insertion des sociétés rurales dans l’économie de marché
par le biais d’une culture spéculative. L’historiographie est revenue du mythe des campagnes
immobiles et autarciques, mais les questionnements concernant l’intensification des échanges
commerciaux dans les espaces ruraux à l’époque moderne conservent toute leur pertinence1. Si
l’on sait qu’aux XVIIIe et XIXe siècles la vente des cocons, voire des soies tirées à domicile,
constituait pour la plupart des ménages cévenols, ordinairement pluri-actifs, un apport de
numéraire indispensable2, la place du mûrier dans l’économie locale de la soie demeure très mal
connue. Tous les propriétaires pouvaient-ils se permettre de planter des mûriers sur leurs terres ?
Certaines catégories sociales tendaient-elles à parier plus que d’autres sur l’arbre d’or ? Pour
répondre à ces questions, nous analyserons l’état de vérification du vingtième des biens ruraux
de la communauté du Vigan, établi en 1753. Des stratégies rentières d’investissement dans une
moriculture de rapport alimentent un marché du fourrage que nous tenterons d’analyser à partir
d’un échantillon d’une cinquantaine de contrats de ventes de feuilles, tirés d’un sondage dans les
minutes notariales de Saint-Jean-du-Gard. Ces actes d’une grande richesse permettent
d’observer concrètement la diversité des rapports de force, des conditions et des modalités de
l’échange entre propriétaires de mûriers et sériciculteurs. Finalement, le mythe d’un « arbre d’or »
ayant dispensé à tous bienfaits et richesses en sort fortement nuancé.
Le fil de l’enquête
Les six premiers chapitres de cette thèse porteront sur les formes de l’intervention étatique
en faveur de la moriculture, dont la construction et l’évolution seront étudiées de manière
chronologique. Une étude détaillée des plantations de mûriers réalisées dans le cadre de
« l’entreprise des soyes » sous le règne d’Henri IV permet de comprendre cette mesure de
politique économique comme l’œuvre d’un réseau de marchands et d’entrepreneurs structuré
autour de Laffemas (chapitre 1). Dans les décennies qui suivent, l’État royal cesse d’intervenir
pour diffuser la moriculture (à l’exception de tentatives rapidement mises en échec dans les
colonies antillaises), et l’arbre d’or progresse spontanément dans les provinces séricicoles pour
répondre à une hausse de la demande en matière première de l’industrie de la soie (chapitre 2).
Pour faire face à une première crise de la sériciculture survenue à la fin du siècle, les États de
Languedoc mettent en place un dispositif de gratifications et créent un réseau durable de
pépinières publiques, deux instruments de gouvernement moricole qui catalysent l’opposition
entre deux conceptions de l’intervention de la puissance publique dans l’économie (chapitre 3).
Cette tension est toujours au cœur de la politique moricole de l’État royal au XVIIIe siècle. En
décalage avec l’expérience fondatrice des États de Languedoc, abandonnée dans les années 1720,
l’État royal entreprend alors à nouveau de diffuser la sériciculture sur l’ensemble de son
territoire, en généralisant le système des pépinières royales de mûriers blancs (chapitre 4). Ces
établissements financés par l’impôt, lieux de travail pour des dizaines de jardiniers languedociens
1
BÉAUR Gérard, « Alternative agriculture or agricultural specialization in early modern France ? », in BROAD
John (dir.), A Common agricultural Heritage ? Revising French and British Rural Divergence, Exeter, British
agricultural history society, 2009, p. 121-137.
2
CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or… op. cit.
26
mobilisés exprès, connaissent leur âge d’or dans les années 1750, et leur gestion suscite la
formation d’une petite administration des mûriers, incarnée principalement par des inspecteurs
des manufactures (chapitre 5). Dès les années 1760, le maigre succès des distributions, la
concurrence de la technique des gratifications, l’évidence des obstacles climatiques dans la
moitié septentrionale du royaume valent aux pépinières publiques de vives critiques, qui
justifient leur lente suppression dans les deux décennies suivantes (chapitre 6).
À chacune de ces phases, les différentes mesures prises pour diffuser et encourager la
moriculture dépendaient de la transmission des savoir-faire et des techniques propres à cette
activité, qui demeurait largement méconnue dans la plus grande partie du royaume. La littérature
technique spécialisée, fruit d’opérations de « réduction en art », connaît un essor marqué au
milieu du XVIIIe siècle. Son étude permettra de questionner les enjeux de la construction d’une
branche de la « science » agricole, tout en constituant un point de départ indispensable pour
approcher la culture du mûrier dans la concrétude de ses opérations (chapitre 7). La
« muriomanie » qui s’empare du milieu des amateurs d’améliorations agricoles apparaîtra ensuite
comme une mode où se croisent intérêts marchands, expériences agronomiques et projets
utopiques de régénération sociale par le travail, tous bientôt amplement critiqués et mis en échec
par les obstacles climatiques autant que par la priorité donnée aux emblavures (chapitre 8).
Enfin, à l’issue d’une enquête qui aura fait jusqu’ici la part belle aux politiques et aux
théorisations, notre travail trouvera un nécessaire point d’arrivée dans une confrontation avec la
réalité d’une région séricicole. À l’aide d’études de cas principalement cévenols, nous
interrogerons les logiques qui déterminent l’essor rapide de la moriculture ainsi que ses
conséquences sur les paysages et les sociétés rurales concernées : l’ambivalence des fruits de
l’arbre d’or apparaîtra, entre richesses, solidarités et discordes (chapitre 9).
27
Prologue : Des humains, des arbres et des papillons
28
différents états de l’insecte que nous appelons aujourd’hui Bombyx mori, elle était composée de
cinq images qui présentaient l’art de faire la soie. Au seuil d’une enquête sur la culture du mûrier
dans la France moderne, ces sources iconographiques exceptionnelles et les explications qu’en
donnait Le Tellier vont nous servir de guides.
À l’ouverture de ce fin volume in-quarto, le ver à soie, mis à l’honneur dans la composition
du frontispice, accueille le lecteur (illustration n°1). Vermis sericus : le titre est écrit en lettres
capitales sur un drap. Celui-ci est tendu sur un majestueux mûrier au feuillage abondant, autour
duquel l’ensemble s’organise, comme pour marquer que l’arbre est au principe de tout l’art de
faire la soie. Sur le drap sont représentés des papillons en vol, d’autres s’accouplant, et plusieurs
petites masses de leurs œufs, qu’en ce temps où le fonctionnement de la génération des insectes
est mal connu on appelle plutôt « graine » ou « semence ». La vie du ver à soie est bien le sujet
principal ici. Encadrant le drap qui sert de cartouche au titre, quatre médaillons ovales, pour
quatre formes prises par l’insecte au gré de sa croissance et de ses transformations. En haut à
gauche, une chenille dévore une feuille de mûrier. Passent un mois de nourriture et quatre
« mues » ou « maladies », qui ne sont pas représentées, et la voici, en bas à gauche, qui forme
dans un rameau son cocon. Après environ deux semaines de métamorphose, la nymphe brise
son abri de soie et déploie ses ailes, dans le coin inférieur droit. Enfin, voilà plus haut le papillon
dans son dernier achèvement : il s’est reproduit et le renouvellement du cycle est assuré.
Peu d’insectes ont davantage fasciné les humains de ce temps que les vers à soie, alors
souvent comparés aux abeilles ou « mouches à miel ». Les deux espèces sont louées pour les
fruits de leur « industrie », que les humains exploitent et transforment à leur usage. Si la
fascination exercée par les abeilles tient avant tout à la sophistication de leur organisation sociale
et du mode de « gouvernement » qu’elles adoptent1, c’est le mystère des métamorphoses qui
suscite l’émerveillement pour les vers à soie. Aux yeux des hommes du XVIe siècle, la
transmutation de la chenille en papillon peut apparaître comme une preuve de la résurrection du
Christ2. Pour le poète tourangeau Béroalde de Verville, qui publie en 1600 une Histoire des vers qui
filent la Soye, l’insecte est un véritable phénix dont la métamorphose est bel et bien le passage
d’une vie à une autre, opéré par l’esprit de Dieu 3. À travers le cheminement qu’il donne au
regard, le frontispice dessiné par Stradanus pour son Vermis sericus insiste avant tout sur la
dimension cyclique de la vie des vers à soie, rythmée par la végétation des mûriers.
L’intervention humaine est laissée dans l’ombre, pour qu’autour de l’arbre le papillon apparaisse
comme peint en nature. C’est que dans les gravures suivantes, bien qu’au centre de toutes les
attentions, les vers à soie ne sont plus vraiment visibles. Toutes en effet représentent des
hommes et – surtout – des femmes occupées en travaux séricicoles.
1
Voir notamment MAC FARLANE Craig, « Apum Ordines : Of Bees and Government », in CHRULEW Matthew
et WADIWEL Dinesh Joseph, Foucault and Animals, Leyde, Brill, 2016, p. 263-285.
2
JONES-DAVIES Marie-Thérèse, « Poème ‘‘scientifique’’ sur le ver à soie », in JONES-DAVIES Marie-Thérèse
(dir.), Le monde animal au temps de la Renaissance, Paris, Jean Touzot, 1990, p. 27-50. Cette étude est consacrée
au poème intitulé The Silkewormes and their Flies, publiée par l’Anglais Thomas Moffet en 1599. Elle montre
que l’inscription des vers à soie dans une rhétorique empreinte de mystique chrétienne constitue un topos
de la littérature séricicole du XVIe siècle.
3
VERVILLE Béroalde (de), L’Histoire des vers qui filent la soye, Tours, Michel Sifleau, 1600, f° 12 v°, strophes
CXXXII à CXXXVI.
29
Illustration 2 : Deux moines remettent à Justinien des œufs de
vers à soie
Toutes, à l’exception de la première, qui sert de prélude historique (illustration n°2). La scène
semble se dérouler dans une anachronique ville italienne de la Renaissance, dont Florence est
sans doute le modèle. Elle représente pourtant un événement qui aurait eu lieu à
Constantinople, au milieu du VIe siècle1. Au centre de la composition, deux mains tendues l’une
vers l’autre, unies par un bâton échangé : un moine, accompagné d’un de ses frères, fait don de
l’objet à Justinien. Juché sur sa belle monture, portant la couronne fermée et la barbe longue,
l’empereur domine l’ensemble. Il accepte le présent avec un air grave, les sourcils froncés sur un
regard curieux. Il écoute les deux moines, dont les lèvres et les mains s’agitent. Leur mission est
accomplie. Ils sont retournés comme ils l’avaient promis dans les lointaines contrées du pays de
Serinde, au nord de l’Inde. De là ils ont apporté des œufs de vers à soie, qu’ils ont dissimulés
dans le bâton creux qu’ils tendent au souverain. La cachette a trompé la vigilance douanière des
Perses, qui jusqu’alors tenaient la précieuse graine hors de la portée des mains romaines. Au
second plan, les figures de deux jeunes cavaliers émergent de la foule que contiennent les
vougiers et les gardes montés de l’empereur. Ils semblent accueillir avec joie ce qui se joue sous
leurs yeux : sans doute comprennent-ils que les soieries dont ils aiment tant se parer pourront
bientôt, grâce à l’habile subterfuge des deux moines voyageurs, être tissées dans les ateliers de
leur ville2.
1
L’épisode est rapporté par l’historien byzantin Procope de Césarée, au huitième livre de son Histoire des
guerres (PROCOPE DE CÉSARÉE, History of the Wars. Books VII-VIII, Traduction de H. B. Dewing, Cambridge, Harvard
University Press, 1928, p. 228-229).
2
Dans les Nova Reperta, Van der Straet donne une autre version de la même scène : l’empereur y est
représenté assis sur son trône et entouré de sa cour, et un tableau en arrière-plan expose les différentes
étapes de l’éducation des vers à soie.
30
Peut-être en partie légendaire, devenu à la Renaissance un véritable topos de la littérature
séricicole, le récit de Procope comporte assurément une part de vérité. L’installation de la
sériciculture et du tissage de la soie est attestée dans l’empire de Justinien, où les étoffes de soie
importées de Chine et de Perse sont recherchées par les courtisans et par les prêtres 1. Au VIIe
siècle, à la suite de la conquête des provinces orientales de l’empire byzantin par les premiers
califes, et en particulier de la Syrie, les populations arabes implantent mûriers noirs et vers à soie
sur le pourtour méditerranéen : en Tunisie, en Sicile et, bien sûr, en al-Andalus, dans la Sierra
Nevada2. Byzance demeure longtemps la principale source d’approvisionnement en soies et
soieries pour l’Europe chrétienne, par l’intermédiaire de marchands vénitiens et génois, qui
importent notamment les précieuses soieries de Thèbes3. Devenue la rivale de Constantinople
pour ses étoffes de soie, cette ville suscite les convoitises de Roger II de Sicile. En 1147, à la
faveur de la deuxième croisade, les troupes du roi normand s’emparent de la ville, dont nombre
d’ouvrières et d’ouvriers sont tirés de leurs ateliers et contraints d’implanter l’art de tisser la soie
à Palerme4. Si la matière première est alors, sans doute, majoritairement importée, sa production
est déjà bien implantée grâce aux mûriers noirs cultivés en Sicile et en Calabre depuis le Xe
siècle5. En quelques générations, savoirs et pratiques se répandent dans un espace méditerranéen
élargi. À la fin du XIIIe siècle, à Anduze, un certain Raymond de Gaussargues exerce ainsi la
profession de « trahandier », c’est-à-dire tireur de soie6.
Voilà résumée fort rapidement la diffusion de la sériciculture dans l’espace méditerranéen au
Moyen Âge et au début de l’époque moderne, pour combler le millénaire de silence qui sépare la
première estampe de Vermis sericus des suivantes. Celles-ci forment le cœur du parcours à la fois
descriptif et prescriptif que la série propose au regard. En découpant, comme le fait cette
succession de gravures, l’ensemble du processus de sériciculture en quelques opérations
successives, il est impossible de saisir en détail les adaptations et ajustements permanents que la
vie – celle des arbres comme celle des insectes qui se nourrissent de leur feuille – impose à la
technique de l’élevage des vers à soie 7. Une description de ces opérations et de leur organisation
temporelle est cependant indispensable pour approcher cet ensemble complexe de relations que
la sériciculture établit entre des humains, des arbres et des papillons. Ces liens sont des savoirs,
des croyances et des désirs de richesses qui, incorporés dans des gestes et matérialisés dans des
paysages, ont le potentiel de transformer les mondes où ils se nouent.
1
JACOBY David, « Silk Production » in CORMACK Robin, HALDON John F. et JEFFREY Elizabeth (dir.), The
Oxford Handbook of Byzantine Studies, Oxford, Oxford University Press, 2008, p. 419-427.
2
LAGARDÈRE Vincent, « Mûrier et culture de la soie en Andalus au Moyen Age ( Xe-XIVe siècles) », Mélanges de la
Casa de Velázquez, 1990, vol. 26, p. 97-111 ; RODRÍGUEZ PEINADO Laura, « La seda en la antigüedad tardía y al-
Ándalus », in FRANCH BENAVENT Ricardo et NAVARRO ESPINACH Germán (dir.), Las rutas de la seda en la historia de
España y Portugal, Valence, Publications de l’Université de Valence, 2018, p. 15-38.
3
JACOBY David, « Byzantium, the Italian Maritime Powers and the Black Sea before 1204 », Byzantinische
Zeitschrift, 2008, vol. 100, n°2, p. 677-699.
4
JACOBY David, « Silk crosses the Mediterranean », in AIRALDI Gabriella (dir.), Le vie del Mediterraneo. Idee,
uomini, oggetti (secoli XI-XVI), Gênes, ECIG, p. 55-79.
5
BETTELLI BERGAMASCHI Maria, « Morarii e celsi : la gelsicoltura in Italia nell’Alto Medioevo », art. cit., p. 13.
6
CHOBAUT Hyacinthe, Les origines de la sériciculture française, op. cit., p. 4 : la plus ancienne trace écrite attestant
d’une activité séricicole en France est un acte notarié daté d’avril 1296, impliquant ce personnage (Arch.
dép. du Gard, E dépôt 4/158).
7
CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or… op. cit., p. 88-93.
31
Illustration 3 : Sélection, préparation et incubation de la « graine »
Nous voici transportés dans un riche intérieur italien du second XVIe siècle, une chambre aux
airs de gynécée (illustration n°3). Sept femmes sont occupées à préparer l’éclosion d’une
chambrée de vers à soie. Une jeune noble au port altier entre dans la pièce. Elle y apporte une
boîte qui contient sans doute quelques onces de la précieuse graine. Assise à côté d’elle, une
vieille femme encapuchonnée seconde sa vue de lunettes, pour séparer les bons œufs des
mauvais. Au centre, quatre servantes. La première, avec un peu de vin craché de sa bouche,
arrose la bonne graine disposée sur un linge. Deux autres détachent délicatement au couteau les
œufs ainsi préparés, que la dernière dispose dans des petits sachets empilés dans un panier, sur la
table. Enfin, debout près de la fenêtre, une autre jeune noble se saisit d’un de ces nouets pour le
placer dans son corsage. C’est le printemps, les mûriers promettent leurs premières feuilles aux
vermisseaux qui, ainsi couvés, prendront environ quinze jours pour éclore.
Le Bombyx mori est, de toutes les espèces animales, la plus domestiquée. Au gré de sélections
humaines annuelles commencées en Chine au troisième millénaire avant notre ère, cette espèce
n’existe plus à l’état sauvage. Totalement artificielles, la reproduction, l’alimentation et la
protection de chacune de ces larves sont le fruit de techniques humaines. Cette domestication
poussée à l’extrême explique sans doute l’analogie entre les vers à soie et les enfants,
omniprésente dans les pratiques et les discours séricicoles. L’anthropologue Françoise
Clavairolle, dans son étude sur ce qu’on appelle à partir du XVIIIe siècle « l’éducation » des vers à
soie, a montré que toutes les opérations qui la composent adoptent le modèle maternel comme
principe1. Le Tellier, dans l’épître dédicatoire de l’édition de Vermis sericus qu’il adresse à la
duchesse de Sully, insiste particulièrement sur une répartition genrée du travail séricicole,
1
CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or… op. cit., p. 121-145. Dans les Cévennes des années 1950,
l’incubation des vers dans un nouet conservé sous les jupes ou dans le corsage des femmes était encore
pratiqué.
32
considérant que « l’art & manière de faire la soye » est une « chose qui convient & appartient aux
Dames seulles, sans que l’entremise des hommes y soit requise ». Rachel de Cochefilet peut
selon lui donner quelque « émulation aux Dames de France pour ce mesnage », mais il revient à
son mari de montrer l’exemple à tous les « Seigneurs & Gentilshommes, pour le plan des
Meuriers1». De l’incubation des œufs au tirage des soies, la sériciculture est considérée comme
une activité essentiellement féminine, car maternante :
Pour couver ces bons œufs aucuns sont qui les monstrent
Aux ardeurs du Soleil ou à d’autre challeur,
Mais ceux qui les tetons des pucelles rencontrent,
Vivent mieux et ont plus de vie et vigueur2.
L’association entre incubation des vers à soie et potentiel reproducteur des jeunes femmes,
qu’exprime ici Béroalde, trouverait selon Claudio Zanier son origine dans un ensemble de
croyances et de pratiques issues de la Chine antique. Rites et savoirs liant sériciculture et féminité
se sont propagés et transformés au gré du long processus par lequel mûriers et vers à soie ont
été transportés vers l’ouest. Le mythe de Pyrame et de Thisbé, narré par Ovide et allègrement
repris dans la littérature séricicole qui fleurit dans l’Europe du XVIe siècle3, semble dérivé de rites
de fertilité pratiqués dans la Chine antique, où le mûrier était un arbre privilégié par les amants
pour abriter leurs ébats4. La forte valorisation symbolique de la sériciculture, due sans doute à la
rareté et à la beauté de son produit, explique qu’elle soit également considérée comme une
activité digne d’occuper les jeunes femmes des bonnes et nobles maisons. La dédicace de Le
Tellier à la duchesse de Sully l’indique bien, comme le riche intérieur et les luxueux habits des
deux personnages qui, debout, encadrent la scène dessinée par Stradanus pour représenter la
préparation des œufs. Il s’agit encore d’une association fort ancienne, qui remonte peut-être aux
plus lointaines origines de l’histoire de la soie. L’historien chinois Sima Qian, dans ses Mémoires
historiques ou Shiji, composés au tournant du premier siècle avant notre ère, attribue ainsi la
découverte de la sériciculture à l’impératrice Leizu, qui aurait vécu au XXVIIe siècle avant J-C :
épisode légendaire qui, parmi d’autres, fonde l’étroite relation qui se noue dans la Chine antique
entre travail de la soie, identité féminine et noblesse5.
1
LE TELLIER Jean-Baptiste, Brief discours...op. cit., « À Madame de Rosny », n.p.
2
VERVILLE Béroalde (de), L’Histoire des vers qui filent la soye, op. cit., f° 17, v°, strophe CCIII.
3
OVIDE, Métamorphoses, IV, 55-166. Pyrame et Thisbé s’aiment en secret, car leurs pères s’opposent à leur
union. Voisins, ils se retrouvent de part et d’autre du mur mitoyen de leurs maisons, où ils ont découvert
une fente. Un jour, ils décident de s’enfuir pour se retrouver hors de la ville, et se donnent rendez-vous au
pied d’un vieux mûrier aux fruits blancs. Thisbé arrive la première, dissimulée sous un voile. Elle aperçoit
une lionne et s’enfuit en perdant son étoffe, que le fauve déchire et tache du sang des bœufs qu’il vient de
dévorer. Pyrame arrive sur les lieux, trouve le voile de sa compagne en lambeaux, et se suicide de
désespoir. Revenant au lieu du rendez-vous, Thisbé trouve son amant en pleine agonie, et l’imite. Leur
sang change la couleur des fruits, qui deviennent noirs.
4
ZANIER Claudio, « La fabrication de la soie : un domaine réservé aux femmes », Travail, genre et sociétés, 2007,
vol. 18, n°2, p. 111-130 (p. 125).
5
HINSCH Bret, « Textiles and Female Virtue in Early Imperial Chinese Historical Writing », Nan Nü. Men,
Women and Gender in China, 2003, vol. 5, n°2, p. 170-202.
33
Illustration 4 : Cueillette de la feuille et nourriture des vers à soie
Les mûriers apparaissent dans la gravure suivante (illustration n°4). Nous sommes dans une
magnanerie de la campagne toscane, au printemps. Encore une fois, l’image condense plusieurs
opérations. Dehors, « femmes & ieunes garçons » cueillent la feuille. L’une d’entre elles se tient
debout sur une branche de l’arbre où elle est montée à l’aide d’une échelle. Elle se penche pour
saisir les feuilles et les jeter dans son panier. C’est une tâche dangereuse, les chutes sont
fréquentes. Au pied du mûrier, une autre paysanne semble guider sa compagne, conseiller ses
mouvements et ses choix. Elle travaille aussi à transvaser la feuille du panier rempli dans un
grand sac, que la mule à ses côtés portera dans une dépendance plus éloignée du domaine, ou
peut-être au marché local. Mais la plupart des feuilles cueillies ici sont portées par des jeunes
filles – comme celle qui se tient sur le seuil, un panier sur sa tête et un autre dans sa main – ou
par l’homme qui répand sa cargaison sur le sol carrelé du logis. C’est une magnanerie spacieuse,
haute de plafond, visiblement propre et aérée, un modèle idéal. La grande pièce est en pleine
effervescence. Huit femmes travaillent entre de grandes étagères de bois, où sont disposées des
« tablettes faictes de paille de seigle entrelacée, ou de roseaux en façon de claies ». La fonction
prescriptive autant que descriptive de l’image est renforcée par les explications qu’en donne Le
Tellier. Celui-ci précise en effet que les cueilleurs doivent avoir « leurs mains nettes ». La feuille
doit être donnée aux vers « deux fois le iour », non pas immédiatement après qu’elle a été
cueillie, mais « reposée douze ou quinze heures ». Tous les deux jours, il est indispensable de
« nettoyer » la « chambre ». C’est une opération délicate et fastidieuse, car il est recommandé de
le faire « sans toucher les Vers ». C’est à cela que sont occupées les deux femmes représentées au
premier plan : l’une, accroupie, met de côté les feuilles où sont accrochées des chenilles, retire
« les vieilles fueilles crottes, & ordures 1» que l’autre balaie, et replace ensuite les vers écartés sur
leur claie avant de les recouvrir de feuilles fraîches. Dans cette grande pièce, des milliers de vers
1
LE TELLIER Jean-Baptiste, Brief discours...op. cit., « Discours sur la 3. figure » n.p.
34
rampent et mangent, produisant un son puissant qui ressemble à celui d’une forte pluie. Leur
appétit est extraordinaire, leur croissance rapide. Cinq jours après qu’ils ont éclos, ils connaissent
la première des quatre mues qui ponctuent les quatre à six semaines de leur vie larvaire. Pesant à
leur naissance 0,00056 g et mesurant 3 mm, le ver à soie multiplie son poids par sept mille en ce
laps de temps très réduit, pour atteindre à maturité un poids d’environ 4 g et une longueur de 9
cm. Cette croissance extraordinaire requiert une nourriture très abondante : il faut environ une
tonne de feuilles de mûrier pour que les vers nés d’une once d’œufs de vers à soie atteignent leur
dernier âge. Unité la plus communément prise pour exemple par les auteurs du temps, l’once de
graine comprend environ quarante mille larves, issues d’une centaine d’accouplements. Répartir
équitablement la feuille à plusieurs milliers de chenilles est une tâche fastidieuse qui peut prendre
plusieurs heures, tout particulièrement après la quatrième mue. Pendant cette période de
quelques jours – appelée « grande frèze » dans les Cévennes – les chenilles font preuve d’un
appétit phénoménal : une chambrée d’une once de graine consomme alors quotidiennement
environ 100 kg de feuilles1.
Après quatre à cinq semaines de « bon gouvernement2», une fois achevée cette ultime mue,
les vers à soie cherchent à s’accrocher à quelque branchage pour former leurs cocons. Les
opérations qui accompagnent cette phase essentielle de la saison séricicole sont représentées sur
la gravure suivante (illustration n°5). Quatorze personnages, tous féminins ou juvéniles, sont
occupés à diverses tâches. Assise sur un tabouret près des claies, l’une d’entre elles dispose tout
autour « des bottes de branchages & fagottages secqs », le plus souvent faites de bruyère ou de
genêt. Cette opération est appelée « encabanage » dans les Cévennes. Deux autres, à droite, sont
occupées au décoconnage, également appelé déramage : elles détachent doucement les cocons
des branchages une fois qu’ils sont achevés, environ quatre jours après la « montée ». À gauche,
1
Pour tout ce paragraphe, voir CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or… op. cit., p. 142.
2
LE TELLIER Jean-Baptiste, Brief discours...op. cit., « Discours sur la 6. figure », n.p.
35
au second plan, un autre groupe est occupé à préparer les draps sur lesquels doivent être
disposés les papillons sélectionnés pour se reproduire, afin de « recepvoir la graine ou
semence ». Au centre de la gravure enfin, accompagnées d’une enfant, deux magnanières sont
représentées « conferant l’une à l’autre, les Vers qu’elles ont eslevez & nourris, & regardent les
plus près à filer, chacune loüant les siens, comme plus gros & mieux nourris 1». La compétition
entre les éducatrices semble amicale. Les expressions sont plus souriantes, moins déformées par
l’effort que dans la gravure précédente. Comme celui des moissons, le temps de la récolte des
cocons est une fête. Plus d’un mois de dur labeur s’achève et porte enfin ses fruits, la valeur de
la récolte peut déjà être estimée avec quelque précision 2. Les cocons sont triés par catégories de
qualité. Les plus beaux parmi les premiers à être achevés sont réservés pour la reproduction et le
« grainage ». À l’inverse, ceux qui présentent des défauts sont écartés : certains sont doubles,
d’autres inachevés, d’autres abîmés ou « fondus » de l’intérieur par une chrysalide morte. Les
autres, en majorité, sont destinés à l’étouffage et au tirage de leur soie, opérations représentées
par la dernière gravure de Vermis sericus (illustration n°6).
36
femme entretient le feu qui maintient la chaleur de l’eau contenue dans le bassin, où sont
plongés les cocons afin de les amollir. Les tireuses les remuent à l’aide d’un petit balai, pour
accrocher des « filets » de soie. Étirés à la main, ceux-ci sont assemblés par brins de « six ou
huit » qui sont passés dans deux anneaux montés sur le dévidoir de bois. Quand un cocon est
entièrement dévidé, il est immédiatement remplacé par un autre. Actionnant une manivelle, une
ouvrière fait « tourner incessamment » l’engin. Les fils sont ainsi assemblés en écheveaux autour
du dévidoir. Une fois plein, celui-ci est remplacé pour que le tirage puisse continuer pendant
qu’une autre travailleuse retire les écheveaux. C’est ce à quoi est occupée la femme assise à
gauche de la composition, que Le Tellier imagine déjà en train de former des balles de soie
« pour après les exposer en vente1». Ainsi s’achève, sur le marché, le processus de production
séricicole.
Cette édition parisienne de Vermis sericus était une publication de circonstance. Jean-Baptiste
Le Tellier n’était pas un marchand de soie parisien comme les autres. En 1602, il venait d’entrer
en affaire avec l’État. En vertu d’un marché qu’il avait passé avec la commission du commerce,
créée quelques mois plus tôt par Henri IV, il était devenu, avec son associé Nicolas Chevalier,
« entrepreneur du plant des meuriers et art de faire la soye 2». Son contrat l’engageait à fournir
mûriers, vers à soie et instructions séricicoles dans l’ensemble du royaume, généralité après
généralité. Cette entreprise était l’œuvre d’un proche conseiller du roi, son tailleur et valet de
chambre, Barthélemy de Laffemas. Celui-ci, au cours des années précédentes, avait convaincu le
souverain de prendre différentes mesures destinées à développer la production manufacturière
dans le royaume. Autour de lui gravitait un cercle d’hommes à projets, d’inventeurs et
d’entrepreneurs qui espéraient profiter de son pouvoir pour se voir attribuer faveurs, privilèges
et marchés publics. Le Tellier et son associé en étaient, comme les concurrents qu’ils ne
tardèrent pas à avoir. Leur entreprise, quoique commandée par l’État royal, rencontra vite au
sein même de l’administration des adversaires de poids. Vermis sericus n’était pas dédié à l’épouse
de Sully par hasard : le principal ministre du roi, globalement hostile aux principes
« mercantilistes » sur lesquels étaient fondées les mesures prônées par Laffemas, faisait obstacle
au bon déroulement de l’entreprise, et Le Tellier espérait le rallier à sa cause.
1
LE TELLIER Jean-Baptiste, Brief discours...op. cit., « Explication de la 6. figure », n.p.
2
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits sur l’histoire de France. Mélanges
historiques, Paris, Firmin Didot, 1848, vol. 4, p. 22.
37
38
Chapitre 1 : « L’entreprise des soyes » sous
Henri IV
Quant aux draps de soye, nous n’en avons pas l’art ny la maniere si
exquise que nous devions presumer encores de nous pouvoir passer
de ceux que l’on fabrique ailleurs, avec ce que les soyes manquent
par nostre negligence & lascheté. Car qui empescheroit que l’on
n’eust des vers en Languedoc & en Provence ? Et que l’on n’en tirast
des soyes aussi belles et bonnes que celles d’Italie et d’Espagne ?
Rien, pour certain, s’il y avoit de quoy les nourrir. La noblesse
estrangere de ces regions sçait bien quel revenu ce mesnagement leur
rapporte : l’on dict que le Roy d’Espagne tire en Grenade plus de
trente mille ducats de rente des meuriers tous les ans. Et jà que cest
art est introduict en aucunes villes de France, il seroit expedient d’y
faire quelque bon dessein pour l’advenir. Et partant que la noblesse
& autres grands terriens des provinces qui sont propres à produire
ceste denrée, fust à bon escient exhortée, voire astraincte d’y faire
planter grande quantité de meuriers, et notamment que cela se fist
aux terres du dommaine1.
Dans ce passage de son Traicté des negoces et traffiques publié en 1599, Louis Turquet de
Mayerne évoquait un sujet alors brûlant. Cette même année, un édit prohibant l’entrée dans le
royaume des soies et soieries étrangères fut promulgué avant d’être très vite abandonné.
Turquet, fils d’un marchand italien installé à Lyon, exerçant sans doute lui-même des activités
commerciales, avait vu juste. Avant d’interdire l’importation de la soie, comme il n’était pas
question de s’en passer tant cette précieuse fibre régnait sur l’économie du paraître, il fallait
pouvoir en produire dans le royaume. Dès lors, un programme de plantations de mûriers, qu’il
envisageait volontiers autoritaire et contraignant, était selon lui un « dessein » digne de
l’attention du roi.
Ce n’était là qu’un petit aspect des nombreuses propositions que faisait cet auteur, qui
défendait surtout un système de régulation stricte des foires et des marchés par le pouvoir royal,
tout en appelant de ses vœux une revalorisation sociale des activités commerciales et
manufacturières2. Proche d’autres marchands et entrepreneurs calvinistes qui évoluaient dans
l’entourage d’Henri IV, comme Pierre de Beringhen ou Barthélemy de Laffemas, Turquet
entendait comme eux peser sur la politique économique du souverain 3. À certains égards, ceux-
1
TURQUET DE MAYERNE Louis, Traicté des negoces et traffiques, ou contracts qui se font en choses meubles, Genève,
Jacques Chovet, 1599, p. 92.
2
MOUSNIER Roland, « L’opposition politique bourgeoise à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle.
L’œuvre de Louis Turquet de Mayerne », Revue historique, 1955, vol. 223, p. 1-20. Turquet de Mayerne
suscite un regain d’intérêt récent, porté par des historiens du droit commercial. Voir notamment PRÉVOST
Xavier, « Du rôle politique des places marchandes selon l’un des premiers commercialistes français : le
Traicté des negoces et traffiques (1599) de Louis Turquet de Mayerne », Historia et ius. Rivista di storia giuridica
dell’età medievale e moderna, 2020, n°17 (en ligne) et LEVASSEUR Aurelle, « L’argent et la communauté politique
dans la France du XVIe siècle. Synthèse autour de la vie et l’œuvre de Louis Turquet de Mayerne », in
LAFFAILLE Franck (dir.), L’argent, Paris, Mare & Martin, 2020, p. 203-234.
3
PARSONS Jotham, « “Une police œconomique” : Commercial Discourse in the Age of Henri IV »,
Communication non publiée présentée à l’assemblée de la Western Society for French History, Banff,
39
ci peuvent être comparés aux arbitristas espagnols, aux projectors anglais ou encore aux avvisatore
italiens : donner son avis au prince sur tel ou tel aspect de l’économie, proposer une réforme
hardie ou un projet propre à enrichir et restaurer la splendeur de l’État était une pratique qui se
répandait dans toute l’Europe au tournant du XVIIe siècle1. Elle passait, bien souvent, par la mise
en avant de vastes programmes dont la mise en œuvre devait reposer sur des entreprises
soutenues de diverses manières par l’État, pourvoyeur de marchés, de subventions et de
privilèges2. « Dispositifs pratiques pour l’exploitation des choses matérielles » visant
essentiellement à développer les capacités manufacturières et agricoles de production, les projets
soutenus par les autorités étaient généralement confiés à des entrepreneurs qui risquaient parfois
des avances considérables dans l’espoir de s’enrichir en faisant affaire avec l’État 3. Si des
recherches récentes ont porté l’attention sur ce phénomène dans le domaine des grands travaux 4
ou encore de l’invention technique5, ses rapports avec la diffusion des plantes cultivées
demeurent peu explorés. L’introduction de nouveaux « inputs botaniques », pour reprendre
l’expression de Mauro Ambrosoli6, tenait pourtant une place notable parmi les projets proposés
aux souverains. C’était surtout le cas des plantes industrielles, comme le montre l’exemple de
l’introduction de la culture du pastel dans les îles britanniques à la fin du XVIe siècle7, ou celui des
plantations de mûriers commandées par le pouvoir royal sous Henri IV.
Car le « bon dessein » que Turquet appelait de ses vœux vit bien le jour pour pallier l’échec
de l’édit de 1599. La fourniture de mûriers et de vers à soie fut confiée à des entrepreneurs, et
l’on parla bientôt de « l’entreprise des soyes » pour désigner l’ensemble des mesures qui visaient
à diffuser la sériciculture dans tout le royaume. Il s’agissait là d’un véritable programme de
gouvernement agricole, dont l’ambition était aussi démesurée qu’inédite : jamais encore le
souverain n’avait entrepris d’organiser l’introduction d’une culture nouvelle dans l’ensemble de
son royaume. Mais il faut se défier de l’image mythique du bon roi sériciculteur, construite pour
promouvoir l’entreprise. Cette dernière, si elle apparaissait bel et bien comme l’embryon d’une
politique économique, était avant tout l’affaire de marchands, de financiers et de jardiniers qui
évoluaient dans les réseaux de Laffemas, et qui entendaient s’enrichir en fournissant les mûriers
dont le roi ordonnait la distribution.
40
I. Soie, commerce et politique au tournant du XVIIe siècle
I.A. L’habit de soie et la loi : fixer l’ordre des apparences ou développer le
commerce ?
Autrefois, l’habit devait faire le moine : en rendant visible l’ordre social, qui résultait de la
volonté divine, il assurait sa reproduction et sa stabilité. Aux souverains revenait de diriger les
apparences vers cette conformité idéale. Si le pouvoir royal entreprit vainement de s’acquitter de
cette tâche par une succession de lois somptuaires aux XVe et XVIe siècles, un tournant fut opéré
sous le règne d’Henri IV : l’adoucissement des interdictions vestimentaires fut alors accompagné
de mesures qui visaient à développer la production française de soies et de soieries.
1
GENET Jean, Plaquette du trentenaire de la maison Coudurier Fructus Descher, 1926, cité par TASSINARI
Bernard, La soie à Lyon : de la Grande Fabrique aux textiles du XXIe siècle, Lyon, Éditions lyonnaises d’art et
d’histoire, 2005, p. 27.
2
ROCHE Daniel, La culture des apparences. Une histoire du vêtement, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1989, p. 38-29.
3
APPADURAI, Arjun, « Introduction : commodities and the politics of value », in APPADURAI, Arjun (dir.), The
Social Life of Things. Commodities in Social Perspective, Cambridge University Press, 1986, p. 38.
4
BOURDIEU, Pierre, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979. Voir notamment
les pages introductives au chapitre 3, « L’habitus et l’espace des styles de vie » (p. 189-248). Les concepts
de capital symbolique et de distinction sont précisément forgés par Pierre Bourdieu à partir de réflexions
sur la noblesse d’Ancien Régime. Voir à ce propos LENOIR, Rémi, « Noblesse et distinction dans l’œuvre
de Pierre Bourdieu », in GENET, Jean-Philippe et MINEO, Igor (dir.), Marquer la prééminence sociale, op. cit.,
p. 21-41.
5
GRENIER Jean-Yves, L’économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel,
1996, p. 76.
41
préambules posaient souvent comme une nécessité indiscutable la correspondance entre l’habit
et l’état d’une personne1.
L’ouverture commerciale qui caractérisa les XIIIe et XIVe siècle, dont les fameuses routes de la
soie sont emblématiques, donna lieu à une véritable « révolution somptuaire2». La
consommation d’étoffes de soie se répandit en Europe, parmi les élites cléricales d’abord,
nobiliaires ensuite. Chatoyantes, rares et presque inaltérables, les soieries étaient, de tous les
tissus, les plus dignes de servir d’écrin au sacré, par la parure des clercs et l’ornement des objets
du culte. À Dijon, dans les années 1430, les officiants de la cathédrale Saint-Bénigne disposaient
ainsi d’aubes de soie blanche, quand les chapes de l’évêque – manteaux larges, longs et ouverts –
étaient faites de riches étoffes de soie parmi lesquelles le prélat pouvait choisir entre cendal,
satin, velours et damas3. Des usages profanes doublèrent bien vite ces usages liturgiques. L’étude
menée par Françoise Piponnier sur une série d’inventaires après décès bourguignons de la fin du
Moyen Âge montre que la soie, encore très rare dans les registres de comptes des cours
princières au début du XIVe siècle, se répandit dans les intérieurs nobles et bourgeois au cours du
XV siècle. Si les tentures de lit en draps de soie d’or et d’argent ou encore les tapisseries en soie
e
étaient réservées aux princes, qui à la fin du siècle bannirent de leurs garde-robes tout habit qui
n’était pas fait de ce précieux textile, les coussins qui en étaient recouverts se faisaient plus
nombreux dans les chambres nobles et bourgeoises, apparaissant même chez quelques artisans
enrichis. Les ceintures et les bourses recouvertes de soie, en ce temps particulièrement
répandues chez tous les possédants, révélaient encore un phénomène de diffusion sociale
croissante de ce matériau luxueux, notamment à travers les petits accessoires.
À la fin du siècle, le rapprochement entre l’apparence vestimentaire des nobles et des
roturiers enrichis était suffisamment net pour que le Conseil du roi décidât de se saisir de la
question, jugeant nécessaire de garantir la visibilité des hiérarchies sociales. Le 17 décembre
1485, la régente Anne de Beaujeu fit promulguer un édit par lequel Charles VIII défendait à tous
ses sujets de « porter aucuns draps d’or, de soye en robbes, ou doublures […] Sauf & reservé les
nobles vivans noblement, nais & extraits de bonne & ancienne noblesse ». Aussi les roturiers se
virent-ils interdire de porter tout habit de soie, « habillemens trop pompeux, & trop somptueux,
non convenables à leur estat ». Quant à la noblesse, des distinctions plus subtiles, portant sur la
qualité des étoffes, intervenaient pour marquer en son sein une hiérarchie interne. Les écuyers,
par exemple, pouvaient porter des habits de satin, alors que le velours était réservé aux
« chevaliers tenant deux mil livres de revenu par an 4». Ainsi, dans cette économie du paraître que
1
FOGEL Michèle, « Modèle d’état et modèle social de dépense : les lois somptuaires en France de 1485 à
1660 », in GENET Jean-Philippe et LE MENÉ Michel (dir.), Genèse de l’État moderne. Prélèvement et redistribution,
Paris, Éditions du CNRS, 1987, p. 227-235 (p. 229).
2
BUBENICEK Michelle, « Marquer la prééminence sociale dans la noblesse française médiévale : du rôle du
bijou et du vêtement à travers deux exemples genrés, au XIVe siècle » in GENET, Jean-Philippe et MINEO,
Igor (dir.), Marquer la prééminence sociale, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2015, p. 115-127.
3
PIPONNIER Françoise, « Usages et diffusion de la soie en France à la fin du Moyen Âge », in CAVACIOCCHI,
Simonetta, La seta in Europa. Seccoli XIII-XX, Florence, Le Monnier, 1993, p. 787-800.
4
Ordonnance du 17 décembre 1485 sur la réformation des habits. Nous citons l’édition qu’en a donné
FONTANON, Antoine, Les Edicts et ordonnances des Rois de France, Paris, s. n., 1611, tome 1, p. 980.
42
l’État royal entendait gouverner jusqu’au détail, les soieries jouaient un rôle central, qui s’affirma
au XVIe siècle.
43
Barthélemy de Laffemas, alors tailleur et marchand de soieries, comptait parmi ses clients
nombre de courtisans, qui s’avéraient souvent bien mauvais payeurs. En 1578, Jacques de
Castelnau et Antoine de Molcon, tous deux sont gentilshommes de la chambre d’Henri III, lui
devaient respectivement 730 l. t., et 620 l. t. Philibert de Gramont, quelques mois après avoir lui
aussi reçu cet office, lui avait fait d’importantes commandes et confessait lui devoir la somme de
2 400 l. t1». Si ces personnages s’endettaient ainsi, c’est qu’ils se devaient de représenter par des
habits somptueux la valeur et la dignité de leur statut. Les dépenses somptuaires des souverains
comme celles des grands du royaume remplissaient une fonction éminemment politique : l’éclat
du luxe permettait de soutenir le rang et d’imposer le respect.
Mais la mode, qui impliquait le changement régulier, par une dialectique de l’imitation et de
la distinction2, apparaissait comme un phénomène de plus en plus déterminant, susceptible de
bouleverser ce bel ordre des choses et de brouiller la visibilité des hiérarchies sociales 3. Dans une
société d’ordre et de cour, fortement hiérarchisée, et où l’apparence disait l’appartenance,
l’imitation transgressive était monnaie courante : se parer de soie pouvait s’inscrire, dans l’esprit
d’un bourgeois du XVIe siècle, dans une stratégie qui visait à montrer ou à légitimer une ascension
sociale. Jean Bodin identifiait le phénomène d’imitation descendante si caractéristique des
sociétés de cour quand il écrivait, à propos des « beaux editz » portant sur la superfluité des
habits, qu’ils
ne servent de rien, car puisqu’on porte à la cour ce qui est defendu,
on en portera partout […] Ioint aussi qu’en matiere d’habits, on
estimera à tousiours sot & lourdaut celuy qui ne s’accoustre à la
mode qui court4.
Le renforcement du capitalisme marchand et la montée en puissance des bourgeoisies
urbaines au XVIe siècle ont pu être identifiés comme les causes principales de la multiplication des
lois somptuaires à cette période5, dont l’objectif principal aurait été d’assurer la
« reconnaissabilité » des groupes sociaux, pour reprendre le terme du sociologue Alan Hunt6.
1
LE ROUX Nicolas, La faveur du roi. Mignons et courtisans au temps des derniers Valois (vers 1547 - vers 1589),
Seyssel, Champ Vallon, 2001, p. 304.
2
SIMMEL Georg, Philosophie de la mode, Paris, Allia, 2020 (1ère éd. 1905), p. 17.
3
BELFANTI Carlo Marco, Histoire culturelle de la mode, Paris, Institut français de la mode, 2014 (1ère éd. 2008),
p. 34-41.
4
BODIN Jean, Les Paradoxes du Seigneur de Malestroit […] Avec la response de Iean Bodin audicts Paradoxes, Paris,
Martin le Jeune, 1578, p. 51.
5
Sur les lois somptuaires françaises, voir LÉRIGET Marthe, Des lois et impôts somptuaires, L’Abeille, Montpellier,
1919, pour une synthèse ancienne mais toujours utile.
6
HUNT Alan, Governance of Consuming Passions : A History of Sumptuary Law, New York, Palgrave Macmillan,
1996.
44
important de l’espace social 1». Après l’ordonnance sur les habits promulguée par François Ier en
décembre 1543, davantage préoccupée par la fuite des métaux précieux entraînée par les
dépenses somptuaires que par les périls que celles-ci faisaient courir à la lisibilité de l’ordre
social, l’édit de 1549 se donnait pour principale justification la nécessité de rétablir une
correspondance perdue entre apparences et appartenances statutaires. Le problème était
clairement exposé dans le préambule, qui mettait en avant le non-respect des anciennes
ordonnances sur les « excessives superfluitez d’habillemens ». Les « hommes & femmes de tous
estats » n’hésitaient plus à se parer de « veloux, satins ou taffetas barrez d’or ou d’argent », ce qui
rendait impossible de « choisir ne discerner les uns d’avec les autres ». Cet édit faisait donc des
habits de soie, marqueurs de distinction vestimentaire par excellence, les principaux objets de ses
défenses. L’usage différencié de ces précieuses étoffes au sein de la noblesse et du clergé était
précisé selon des critères de couleur, de qualité et de quantité. Les robes de soie cramoisies
devaient par exemple être réservées à la reine et aux demoiselles de sa maison. Les gens de
justice et les bourgeois se voyaient interdire les soieries colorées. Enfin, « tous artisans
mechaniques, paysans, gens de labeur & valets, s’ils ne sont aux Princes », avaient défense de
porter des pourpoints ou des chausses de soie2.
Tout au long du second XVIe siècle, la consommation croissante d’objets de luxe par les
bourgeoisies urbaines inquiétait les tenants d’un conservatisme des apparences, et suscitait une
véritable demande en matière de législation somptuaire. Ces angoisses furent clairement
exprimées dans les cahiers de doléances remis au roi à l’issue des États généraux du royaume
réunis à Orléans en 1560. Les représentants du Tiers état eux-mêmes y invitaient le roi à réitérer
ses défenses de porter « soie sur soie » pour les roturiers, car le goût immodéré pour pareille
« superfluité d’habits », incitait « les marchands artisans et mécaniques » à hausser le prix de leurs
marchandises pour soutenir « telles dépenses superflues3». Ce fut en partie pour répondre à ces
inquiétudes que Charles IX légiféra quatre fois sur la question somptuaire, en 1561, 1563, 1565
et 1573. Sous le règne d’Henri III, des textes similaires furent promulgués en 1576 et en 1583.
La répétition législative traduisait l’impossibilité, pour le pouvoir royal, de garantir le maintien du
parallélisme idéal entre apparences vestimentaires et statuts sociaux, alors que la consommation
de soieries augmentait et se répandait dans les franges aisées de la roture. Il est certain que les
édits somptuaires, comme le remarque Jean Bodin avec nombre de ses contemporains, n’étaient
suivis d’aucune application réelle. Chez les souverains eux-mêmes la volonté de les faire
appliquer faisait défaut, et ces textes étaient essentiellement destinés à donner quelque gage à
une noblesse jalouse de ses prérogatives, alors même que la politique royale tendait alors plutôt à
limiter les pouvoirs des grands seigneurs4.
Sous le règne du premier Bourbon, ce jeu de faux-semblant prit fin, non sans lien avec le
programme qui fut mis en œuvre pour « dresser » les manufactures dans le royaume. La
1
BASTIEN Pascal, « ‘‘Aux tresors dissipez l’on cognoist le malfaict ’’ : Hiérarchie sociale et transgression des
ordonnances somptuaires en France, 1543-1606 », Renaissance and Reformation, 1999, vol. 23, no 4, p. 23-43
(p. 26).
2
FONTANON Antoine, Les Edicts et ordonnances… op. cit., tome 1, p. 981-983.
3
Cité par BASTIEN Pascal, « ‘‘Aux tresors dissipez l’on cognoist le malfaict ’’... » art. cit. , p. 27.
4
Ibid., p. 36.
45
législation somptuaire ne disparut pas, puisqu’Henri IV promulgua deux ordonnances, en juillet
1601 et en novembre 1606, qui réglaient les consommations luxueuses. Mais la norme édictée se
faisait moins dure et, surtout, sa justification ne faisait plus appel à la nécessité de maintenir la
visibilité des hiérarchies sociales : elle était centrée plutôt sur les enjeux du commerce
international et de la production manufacturière. Plus que tout autre article de luxe, les soieries
permettaient d’identifier ce changement : leur prohibition pour la roture était absente des
ordonnances de 1601 et de 1606, ce qui semblait indiquer une prise de conscience quant à
l’incapacité du pouvoir royal à gouverner les vestiaires. Cela posait néanmoins le problème des
importations et du déséquilibre de la balance commerciale, car les soies venaient pour leur plus
grande part de l’Italie voisine. Que faire pour l’éviter ? Planter partout des mûriers, implanter
dans le royaume l’art de faire la soie. À son ministre Sully qui, peu convaincu par un tel projet,
lui conseillait de prolonger la tradition des strictes lois somptuaires, le souverain aurait répondu
que pareils « bizarres reglements » risquaient de lui « jet[er] sur les bras » tous ses « gens de
Iustice, de Finance, d’escritoire & de villes, & surtout leurs femmes & filles » trop accoutumées à
se vêtir de soie1. Prenant acte des réalités impondérables de la consommation somptuaire, le
souverain fit le choix de peser sur l’offre plutôt que sur la demande pour pondérer le « transport
d’or & d’argent » en dehors du royaume que celle-ci entraînait. Ce faisant, il suivait les conseils
de Barthélemy de Laffemas, son tailleur et valet de chambre. Celui-ci proposait, dans une
brochure imprimée à Paris en 1601, une formulation du problème de la « superfluité des habits »
qui se voulait novatrice. Après avoir reproduit par extraits plusieurs des lois somptuaires qui
avaient été promulguées par les précédents souverains, il affirmait :
si l’on veut continuer aux desbordemens des habits, il est necessaire
suivre l’advis des Romains […] qui ne vouloyent porter en meubles
n’y vestemens, aucunes manufactures, qu’elles ne fussent faites &
travaillées dans leurs Provinces, comme font à present en Angleterre,
Escosse, Flandres, & autres pays, de façon qu’il est de besoin establir
celles de ce Royaume en toutes parts, en attendant la grande
abondance qui s’en pourra faire à l’advenir en cedict Royaume, aussi
bien qu’à Milan, Genes, Naples, & autres pays voisins2.
Plutôt que d’interdire vainement les riches étoffes, il fallait pour Laffemas les produire dans
le royaume. Dans ce discours, la hausse de la consommation de soieries n’était plus conçue
comme un trouble à l’ordre social, mais comme une menace pour la richesse de l’État. Car à la
fin du XVIe siècle, ces précieuses étoffes étaient pour l’essentiel importées d’Italie. Pour
rééquilibrer cette balance commerciale en faveur de la France, Laffemas proposait d’interdire les
« soies étrangères » et d’implanter dans tout le royaume la culture du mûrier et l’élevage des vers
à soie.
1
SULLY Maximilien de Béthune (duc de), Mémoires des sages et royales œconomies d’Estat, Amsterdam, 1638,
vol. 1, ch. XXV, p. 180-181.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Remonstrance au peuple, suivant les Edicts et Ordonnances des Roys, à cause du luxe &
superfluité des soyes, clinquants en habits, ruine generale, Paris, Nicolas Barbote, 1601, p. 14.
46
I.B. Importations italiennes : la centralité de Lyon dans le commerce des soies
Le commerce des soies et soieries en Europe au XVIe siècle a fait l’objet d’une grande
attention dans l’historiographie des dernières décennies. Il n’est pas question ici d’en discuter
toutes les conclusions, mais seulement d’en dégager les principales caractéristiques afin de
contextualiser les mesures prises sous Henri IV pour substituer des productions françaises aux
importations italiennes, objectif qui détermina le soutien apporté aux manufactures de soieries
par l’État royal à l’époque moderne1.
Sicile3, de la Calabre et de la Campanie4. À la suite d’une succession de mesures prises par les
différents États de la péninsule, cette activité se répandit rapidement dans les régions centrales et
septentrionales5, si bien que du début à la fin du siècle, la production annuelle de soie dans
l’ensemble des États italiens passa de 500 à 900 tonnes et permit d’alimenter l’essentiel des
moulins et des métiers6.
Outre l’approvisionnement en soie grège, la supériorité de la soierie italienne au XVIe siècle
tenait aussi à une nette avance technique dans toutes les phases urbaines de la production.
L’exemple des moulins hydrauliques à la bolonaise, bien connu grâce aux travaux de Carlo Poni,
est en cela emblématique. Ces machines servaient à fabriquer par torsion des fils organsins,
utilisés pour ourdir la chaîne des soieries les plus luxueuses et notamment celles d’armure satin.
Utilisées dès le XVe siècle à Bologne, cité dont provenait l’essentiel des organsins utilisés en
1
CIRIACONO Salvatore, « Per una storia dell’industria di lusso in Francia : la concorrenza italiana nei secoli
XVI e XVII », Ricerche du storia sociale e religiosa, n° 14, 1978, p. 181-202.
2
JACOBY David, « Dalla materia prima ai drappi tra Bisanzio, il Levante e Venezia : la prima fase
dell’industria serica veneziana », in MOLÀ Luca ; MUELLER Reinhold C. et ZANIER Claudio (dir.), La seta in
Italia dal Medioevo al Seicento : dal baco al drappo, Venise, Marsilio, 2000, p. 265-304 ; MOLÀ Luca, The silk
industry of Renaissance Venice, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2000, p. 55-88.
3
AYMARD Maurice, « Commerce et production de la soie sicilienne aux XVIe-XVIIe siècles », Mélanges de l’école
française de Rome, 1965, vol. 77, n°2, p. 609-640 ; LAUDANI Simona, La Sicilia della seta. Economia, società e
politica, Catanzaro, Meridiana Libri, 1996.
4
RAGOSTA Rosalba, Napoli, città della seta… op. cit., p. 39-49.
5
BATTISTINI Francesco, « Un albero nella storia dell’agricoltura italiana : il gelso (sec. XVI-XVIII) », Storia
economica, 1999, n°2, p. 5-37. Pour le cas de la Lombardie, voir MOIOLI Angelo, La gelsibachicoltura nelle
campagne lombarde dal Seicento alla prima metà dell’Ottocento, Trento, Libera Università degli Studi di Trento,
1981, p. 13-58. Concernant le Piémont, voir ROSSO Claudio, « Dal gelso all’organzino : nascita e sviluppo
di un’industria trainante », in BRACCO, Giuseppe (dir.),Torino sul filo della seta, Turin, Archives historiques de
la ville de Turin, 1992, p. 39-65.
6
BATTISTINI Francesco, L’industria della seta in Italia… op. cit., p. 18 et p. 210.
47
Europe au XVIe siècle, elles permettaient d’obtenir un fil de qualité inégalée. Elles étaient
convoitées par d’autres États italiens, comme Venise, qui parvint à les introduire sur son
territoire au début du XVIIe siècle1. Au-delà de la préparation du fil, les techniques de tissage,
particulièrement complexes pour les étoffes d’armure satin, pour les velours et pour les
différents types de façonnés, étaient également plus perfectionnées en Italie, où les
entrepreneurs pouvaient compter sur la présence d’une abondante main d’œuvre spécialisée. Au
cours du XVIe siècle, alors que les soyeux des centres traditionnels comme Gênes, Lucques,
Florence, Milan et Venise s’étaient tournés de plus en plus vers les marchés d’exportation et
avaient augmenté en conséquence leurs capacités de production, des dizaines de villes italiennes
virent s’installer de nouveaux ateliers de tissage destinés essentiellement à la consommation
intérieure. Sur approximativement quarante-quatre mille métiers à tisser présents en Europe à
l’aube du XVIIe siècle, pas moins de vingt-quatre mille environ se trouvaient dans la péninsule2.
Ces quelques chiffres illustrent assez la domination quantitative des productions italiennes sur le
marché européen des soieries au XVIe siècle.
Mais ce phénomène était aussi qualitatif. Les riches collections du musée des Tissus et des
Arts décoratifs de Lyon comprennent nombre de somptueuses pièces de soieries italiennes
produites au XVIe siècle : des velours rouges à décors de grenades typiques de la production
florentine de la fin du siècle, des damas bicolores présentant sur un fond de satin rouge des
fleurons dorés, ou encore des brocatelles de satin décorées au lancé de figures animales et
végétales3. Les exemples pourraient être multipliés à l’envi pour illustrer la diversité et la
complexité de ces étoffes de soie italiennes qui étaient alors, en Europe, de loin les plus belles et
les plus prisées. Richard Gascon a établi, à partir d’inventaires de marchands drapiers, d’utiles
indications quant au prix des soieries qui s’échangeaient sur la place lyonnaise au milieu du XVIe
siècle : les satins et les damas noirs de Lucques, au sommet de la hiérarchie, se vendaient 11 l.t.
par aune et ne souffraient d’aucune concurrence française. Le velours de Gênes, vendu entre 7
et 10 l.t. par aune, était plus prisé que celui de Lyon, qui plafonnait à 6 l.t. par aune. Quant aux
taffetas, ceux de Florence et de Lucques, qui coûtaient jusqu’à 3,5 l.t. par aune, surpassaient
nettement ceux de Tours dont l’aune se négociait entre 2 et 3 l.t., et plus encore les « taffetas de
Lyon façon de Gênes », qui ne dépassaient pas 1,5 l.t. par aune4.
1
PONI Carlo, « Archéologie de la fabrique : la diffusion des moulins à soie alla bolognese dans les États
vénitiens, du XVe au XVIIIe siècle », art. cit.
2
BATTISTINI Francesco, L’industria della seta in Italia nell’età moderna, op. cit., p. 200.
3
PRIVAT-SAVIGNY Maria-Anne et GUELTON Marie-Hélène, Au temps de Laurent le Magnifique : tissus italiens de la
Renaissance des collections du Musée des tissus de Lyon, Lyon, Musée des tissus, 2008, p. 61-68 ; ROTHSTEIN
Natalie, « Silk in the Early Modern Period, c. 1500-1780 », in JENKINS David (dir.), The Cambridge History of
Western Textiles, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, vol. 1, p. 528-561.
4
GASCON Richard, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle. Lyon et ses marchands (environs de 1520-environs de
1580), Paris, SEVPEN, 1971, vol. 1, p. 57.
48
manufactures. La première à en bénéficier fut celle de Tours, soutenue par Louis XI en 1470,
après que le consulat lyonnais eut rejeté une offre similaire, craignant d’aller à l’encontre des
intérêts des marchands italiens1. L’établissement du tissage de la soie dans le royaume nécessitait
d’encourager, par l’attribution de privilèges, l’installation d’entrepreneurs et d’ouvriers italiens
détenteurs de techniques largement ignorées en France. Aussi la manufacture tourangelle aurait-
elle reposé à ses débuts sur l’importation d’un métier à tisser introduit par un certain Jean le
Calabrais2. La création en 1536 du corps des ouvriers en « draps d’or, d’argent et de soye » de
Lyon fut accompagnée de privilèges accordés à deux négociants originaires du Piémont, Étienne
Turquet et Barthélemy Naris, dont la manufacture fut à l’origine de la Fabrique lyonnaise3. À
Nîmes, l’installation des soieries était due à la volonté du consulat, qui accorda en 1557 un
privilège pour l’établissement d’une manufacture à deux veloutiers venus d’Avignon, mais
originaires de Ferrare, les frères Antoine et Loïs Bonfa4. Ces nouvelles manufactures avaient
besoin de matières premières.
L’importation de soie grège augmenta conséquemment au cours du XVIe siècle. Déjà aux XIIIe
et XIVe siècles, dans les ateliers de soieries qui voyaient le jour à Paris, ouvrières et ouvriers très
qualifiés travaillaient des soies qui, avant d’être disposées sur leurs métiers, étaient presque
toujours passées entre les mains de marchands italiens 5. Au XVIe siècle, la production séricicole
avait énormément progressé dans les États italiens et la plus grande part des soies brutes
importées dans le royaume de France en étaient issues. La demande croissante de la Fabrique
lyonnaise stimulait en retour les développements de la sériciculture italienne 6. Richard Gascon a
mis en évidence la hausse considérable des entrées de soies dans le royaume. En 1522-1523,
environ quatre-vingts balles de soie furent enregistrées dans les registres fiscaux lyonnais : elles
provenaient pour moitié d’Avignon, Milan et Lucques, et pour l’autre moitié d’Espagne. Un peu
plus de quarante ans plus tard, conséquence des progrès de la jeune Fabrique et des
manufactures tourangelles, c’étaient environ deux mille balles de soies écrues qui entraient
annuellement dans le royaume à l’occasion des foires lyonnaises7.
Si leur provenance était majoritairement italienne, il ne faut pas négliger pour autant les
importations de soies espagnoles, provenant particulièrement des royaumes de Valence8 et de
1
BOSSEBŒUF Louis-Auguste, Histoire de la fabrique de soieries de Tours des origines au XIXe siècle, Tours, Paul
Bousrez, 1901 ; CHEVALIER Bernard, Tours, ville royale, 1356-1520, Louvain, Vander-Nauwelaerts, 1975.
2
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the xviith Century : Two Models
Compared », Journal of European Economic History, 1981, vol. 10, n° 1, p. 167-199 (p. 171). L’existence de ce
personnage n’est cependant attestée par aucune trace documentaire d’époque.
3
PARISET Ernest, Histoire de la fabrique lyonnaise, étude sur le régime social et économique de l’industrie de la soie à Lyon,
depuis le XVIe siècle, Lyon, 1901 ; HUPFEL Simon, L’économie politique des soieries. Les manufactures de Lyon et de
Londres de leur origine à 1848, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 33-35.
4
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 22-23.
5
FARMER Sharon, The Silk Industries of Medieval Paris. Artisanal Migration, Technological Innovation, and Gendered
Experience, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2017 ; DE ROOVER Florence Edler, The Silk
Trade of Lucca During the Thirteenth and Fourteenth Centuries, Thèse de doctorat de l’Université de Chicago,
1930.
6
CHICCO Giuseppe, « L’innovazione tecnologica nella lavorazione della seta in Piemonte a metà Seicento »,
Studi Storici, 1992, vol. 33, n°1, p. 195-215 (p. 199).
7
GASCON Richard, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle, op. cit., vol. 1, p. 60-61.
8
FRANCH BENAVENT Ricardo, « La seda en la Valencia moderna : de la expansión productiva y manufacturera
del siglo XVI al periodo de esplendor del siglo XVIII » in FRANCH BENAVENT Ricardo et NAVARRO ESPINACH
49
Murcie. Ce dernier s’était spécialisé dans la production de soie brute destinée à l’exportation, le
moulinage et le tissage y étant peu développés au contraire des mûreraies que les grands
propriétaires avaient multipliées au XVIe siècle1. Les Salviati, des marchands-banquiers d’origine
florentine installés à Lyon, avaient fait de l’introduction des soies espagnoles en France une de
leurs spécialités. Fournissant surtout les manufactures tourangelles, ils entendaient ainsi
concurrencer les marchands génois qui dominaient depuis Lyon l’importation des soies
italiennes2.
50
ville, le droit de prélever à leur profit un droit de tiers-sur-taux sur les soies et soieries qui
passaient par la douane1. Aussi le consulat avait-il partie liée avec les grandes maisons de négoce
et de banque italiennes qui animaient à Lyon ce commerce. L’importation des soies et soieries
était dominée par les grandes « nations » italiennes formées par les Florentins, les Lucquois, les
Génois, les Milanais et les Bolonais, mais des marchands originaires de cités de moindre
envergure, comme Vicence, y jouaient également un rôle important 2. Les Gondis de Florence
par exemple, dont une branche s’était implantée à Lyon au premier XVIe siècle, développèrent
l’importation de soieries italiennes en complément d’activités principalement bancaires3. La
famille lucquoise des Bonvisi, dont les activités commerciales ont été étudiées par Françoise
Bayard, prenait également part à ce négoce 4. Importer des soies et soieries ne composait
souvent, dans ces grandes maisons, qu’une petite partie d’un ensemble d’activités commerciales
et financières largement diversifiées. S’il pouvait s’avérer très lucratif, il était également très
risqué, comme l’a montré Nadia Matringe à travers son étude de l’échec rencontré par les
Salviati de Lyon quand ils tentèrent de se spécialiser dans le commerce de la soie au milieu du
XVI siècle, entre 1545 et 1547 .
e 5
D’après Richard Gascon, le grand commerce lyonnais fut frappé par une période de crise qui
s’ouvrit dans les années 1570, sous l’effet d’une conjoncture intérieure particulièrement
défavorable aux échanges internationaux avec les guerres de religion, mais aussi en raison d’une
restructuration du système financier européen au profit de nouvelles places de change
contrôlées par les banquiers génois, comme Besançon, Plaisance ou Novi. Les temps troublés de
la guerre civile provoquèrent un reflux des activités commerciales de la ville dont il est difficile
de prendre la mesure en raison d’un manque de sources comptables complètes et sérielles, mais
que les contemporains et notamment le consulat ressentirent avec force6. Le tournant du XVIIe
siècle aurait notamment été marqué par un retrait progressif des grandes maisons italiennes,
interprété comme le signe, mais aussi la cause du déclin économique lyonnais. Ce constat a été
depuis nuancé, notamment par Jacques Bottin qui a montré l’absence d’un véritable
effondrement de la présence italienne à Lyon au début du XVIIe siècle : de grandes maisons,
comme celle des Mascranni-Lumague, également présents à Gênes et à Novi, y maintinrent
1
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 47. Il s’agissait d’un nouveau
droit montant au tiers de la valeur de ceux précédemment accordés sous François I er.
2
DEMO Edoardo, « Sete e mercanti vicentini alle fiere di Lione nel XVI secolo », in LANARO Paola (dir.), La
pratica dello scambio. Sistemi di fiere, mercanti e città in Europa (1400-1700), Venise, Marsilio, 2003, p. 177-200 et
DEMO Edoardo, « New Products and Technological Innovation in the Silk Industry of Vicenza in the
Fifteenth and Sixteenth Centuries », in DAVIDS Karel et DE MUNCK Bert, Innovation and Creativity in Late
Medieval and Early Modern European Cities, Farnham, Ashgate, 2014, p. 82-93.
3
TOGNETTI Sergio, I Gondi di Lione. Una banca d’affari fiorentina nella Francia del Cinquecento, Firenze, Leo
Olschki, 2013.
4
GASCON Richard, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle… op. cit., p. 329 et BAYARD Françoise, Les Bonvisi,
marchands banquiers à Lyon de 1575 à 1610, Thèse de doctorat sous la direction de Richard Gascon,
Université de Lyon, 1964.
5
MATRINGE Nadia, La Banque en Renaissance. Les Salviati et la place de Lyon au milieu du XVIe siècle, Rennes,
Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 175-196.
6
BAYARD Françoise, « La reconstruction économique à Lyon sous Henri IV », in BAYARD Françoise (dir.),
Henri IV et Lyon. La ville du XVIIe siècle, Lyon, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 2011, p. 125-137.
51
d’importantes activités de change et de commerce de soieries 1. Le marchand-banquier Jean-
André Lumague, membre de cette firme, apparaît par ailleurs comme un des entrepreneurs de la
manufacture de soieries établie à Paris en 1604, sur la place Royale. Il collaborait ainsi avec
Pierre Sainctot, alors le principal marchand de soie parisien, dans un projet largement soutenu
par le pouvoir monarchique. Cette manufacture était conçue par Henri IV comme une vitrine
pour sa politique de substitution d’importations et de développement manufacturier 2 : sous son
règne, les réseaux commerciaux italiens durent composer avec de fortes velléités
protectionnistes.
52
L’événement entraîna une grande effervescence dans le milieu des officiers et conseillers du roi.
Plusieurs mémoires furent rédigés spécialement pour guider les débats. Ils portaient
essentiellement sur les finances 1, mais aussi sur les monnaies 2. Pour ceux qui voyaient dans les
importations de produits manufacturés la cause de tous les maux dont souffrait le royaume,
l’assemblée offrait un espace public idéal pour inscrire ce problème à l’agenda du pouvoir royal3.
L’occasion fut saisie par Barthélemy de Laffemas, le tailleur et valet de chambre du monarque4:
Sire. En l’assemblée derniere tenue à Rouen, desireux de ne passer ce
reste de vie sans encore faire cognoistre le desir que i’ay tousiours eu
de faire un tres humble service à vostre Majesté, i’ay faict quelque
remonstrance à vostre grandeur sur ce qu’il me semble devoir estre
propre pour le bien & utilité de vos subjects, afin de dresser en ce
Royaume un commerce general avec la police, & ordre que seroit
necessaire5.
Cette entrée en scène prit la forme d’une publication. La Source de plusieurs abus, publiée sans
doute à Rouen en 1596, était un court traité presenté au roi et à l’assemblée des notables. Il
s’agissait d’un texte préparatoire qui devait mener à la rédaction d’un projet d’édit. Ce fut le
Reiglement general, imprimé à la hâte chez Georges L’Oyselet, à Rouen, avant d’être réédité à Paris,
chez Jean Richer et Claude de Monstrœil6. Articulée à un projet de généralisation et de
renforcement des normes corporatives pour garantir la discipline des ouvriers et la qualité des
produits7, la volonté d’interdire l’importation des étoffes et notamment des soieries constituait le
bonnes et louables actions » (BERGER DE XIVREY Jules (éd.), Recueil des lettres missives de Henri IV, Paris,
Imprimerie royale, 1843, vol. 4, p. 621).
1
CHAMBERLAND Albert, Un plan de restauration financière en 1596… op. cit.
2
PARSONS Jotham, Making Money in Sixteenth-Century France. Currency, Culture, and the State, Ithaca, Cornell
University Press, 2014, p. 166.
3
La notion de mise sur agenda, empruntée aux sciences politiques et à la sociologie, renvoie à des réalités
suffisamment larges pour que sa valeur heuristique ne souffre pas d’une application aux époques
anciennes. Philippe Garraud définit ainsi « l’agenda » comme étant « l’ensemble des problèmes publics
faisant l’objet d’un traitement […] de la part des autorités publiques et donc susceptibles de faire l’objet
d’une ou plusieurs décisions » (GARRAUD Philippe, « Politiques nationales : élaboration de l’agenda »,
L’Année sociologique, n° 40, 1990, p. 27.
4
Sur la figure et le parcours de Barthélemy de Laffemas, dont l’ascension sociale fut aussi fulgurante que
chaotique, voir VÉROT Jean-Baptiste, « Barthélemy de Laffemas et l’émergence de l’économie politique. Le
commerce, les mûriers et le ‘‘bien de l’Estat’’ sous Henri IV », mémoire de Master 2 sous la direction de
Nicolas LE ROUX, Université Paris 13, 2016. On se reportera très utilement à BRUN-DURAND Justin,
Dictionnaire biographique et biblio-iconographique de la Drôme, vol. 2, Grenoble, Librairie dauphinoise, 1901,
p. 51-59 ; HAYEM Fernand, Un tailleur d’Henri IV. Barthélemy de Laffemas, Paris, Guillaumin, 1905 ;
MONGRÉDIEN Georges, Le bourreau du cardinal de Richelieu. Isaac de Laffemas : documents inédits, Paris, Bossard,
1929 ; PRADEL Charles, « Un marchand de Paris au XVIe siècle », Mémoires de l’Académie des sciences, inscriptions
et belles lettres de Toulouse, 1890, p. 390-428 et surtout à BALMAS Enea, Le idee di Barthelemy de Laffemas, Milano,
Viscontea, 1957.
5
LAFFEMAS, Barthélemy (de), Les Tresors et richesses pour mettre l’Estat en splendeur, & monstrer au vray la ruyne des
François par le traffic & negoce des estrangers, Paris, Estienne Prevosteau, 1598 p. 4.
6
LAFFEMAS Barthélemy (de), Reiglement general pour dresser les manufactures en ce royaume… op. cit.
7
Depuis les États Généraux d’Orléans, en 1560, les remontrances adressées au roi par diverses
communautés de métier pour l’inciter à généraliser le système des jurandes se firent de plus en plus
nombreuses. Elles furent entendues par Henri III, qui promulgua en 1581 un édit allant dans ce sens. Non
appliqué, il fut repris par l’édit d’avril 1597 qui entendait abolir les métiers libres, ce qui suscita
notamment l’opposition du consulat lyonnais. Voir COORNAERT Émile, Les corporations en France avant 1789,
Paris, Gallimard, 1941, p. 129-151 et FAGNIEZ Gustave, L’économie sociale de la France sous Henri IV… op. cit.,
p. 92-93. Pour Jean-Yves Grenier, c’est la diversification de la production manufacturière qui explique
53
véritable leitmotiv de ces deux publications destinées à peser sur les débats des notables réunis à
Rouen.
Dès les premières lignes de la Source de plusieurs abus, Laffemas affirmait que les importations
de « draps de soye, toilles d’or et d’argent, et autres marchandises venant des pays d’Italie, de
Flandres, d’Angleterre, et autres lieux » étaient un « mal secret et caché » qui ruinait le royaume1.
Le Reiglement general pour dresser les manufactures en ce royaume et couper le cours des draps de soye & autres
marchandises qui perdent et ruynent l’Estat, comme l’indiquait son sous-titre, présentait une liste de
marchandises étrangères dont la prohibition était jugée particulièrement urgente par le tailleur. Il
incriminait surtout l’Italie, d’où venaient les soies et les « toilles d’or et d’argent », causes de la
fuite de tous les « tresors » français. « L’anti-italianisme », commun dans la France de ce temps,
s’était renforcé dans le tourbillon des troubles 2. C’était un phénomène éminemment politique,
qui se nourrissait d’une xénophobie enracinée dans des inquiétudes économiques3. Les grandes
familles italiennes de la banque et du négoce ne tenaient-elles pas les cordons de la bourse
royale, à grands renforts de prêts ? À Lyon, ces Italiens qui pratiquaient l’usure n’étaient-ils pas à
l’origine de la perdition morale et de la ruine d’honnêtes familles chrétiennes, comme le
déplorait dans ses sermons le jésuite Possevino 4? Sentiments que partageait assurément
Laffemas, selon lequel les négociants en soie de la place lyonnaise étaient « comme les facteurs
ou commis de ceux qui nous envoyent lesdicts draps de soye d’Italie », et rendaient par-là même
« un grand service aux ennemis du Roy et de l’Estat5».
l’inflation réglementaire qui caractérise le XVIe siècle (GRENIER Jean-Yves, L’économie d’Ancien Régime. Un
monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel, 1996, p. 68).
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Source de plusieurs abus & monopoles qui se sont glissez & coulez sur le peuple de France,
depuis trente ans ou environ, à la ruyne de l’Estat, dont il se trouve moyen par un reiglement general d’empescher à l’advenir
tel abus, s. l., s. n., 1596, p. 2.
2
HELLER Henry, Anti-Italianism in Sixteenth-Century France, Toronto, University of Toronto Press, 2003.
3
DUBOST Jean-François, La France italienne : XVIe-XVIIe siècle, Paris, Aubier, 1997, p. 307-324.
4
HELLER Henry, Anti-Italianism in Sixteenth-Century France… op. cit., p. 51-53.
5
LAFFEMAS Barthélemy (de), Source de plusieurs abus…op.cit., p. 6-7.
6
Notamment dans la seconde partie des Tresors et richesses pour mettre l’Estat en splendeur. Voir à ce propos
BALMAS Enea, Le idee di Barthelemy de Laffemas, op. cit., p. 32-33.
54
personnellement appuyé les propositions du tailleur lors des délibérations 1. Ce fut donc grâce à
de solides appuis que Laffemas parvint à faire entrer plusieurs des mesures protectionnistes qu’il
proposait dans le document qui fut remis au souverain à l’issue de l’assemblée. Ce texte,
reproduit fièrement à la fin de la seconde édition du Reiglement general, préconisait de défendre
l’entrée en France du fil et des passements d’or et d’argent, et surtout de toutes les étoffes de
soie et de laine manufacturées en dehors du royaume. Il préconisait au contraire de favoriser
l’entrée des « soyes & laines cruës » grâce à une exemption des droits de douane. Par ailleurs,
l’exportation à l’étranger des laines et des soies brutes devait être défendue. Enfin, tout ouvrier
étranger désireux de s’installer en France devait pouvoir être naturalisé après trois ans de travail2.
Même si le tailleur aimait les présenter comme siennes, ces idées n’avaient rien d’original.
L’assemblée de notables de Saint-Germain-en-Laye, convoquée par Henri III en 1583, avait par
exemple abouti à des conclusions tout à fait similaires sur ces questions 3. Quelques années plus
tôt, en 1576, des remontrances publiées pour peser sur les États généraux réunis à Blois
prônaient l’interdiction des soieries étrangères, et rappelaient que les édits somptuaires des rois
Charles VIII et François Ier avaient déjà formulé ce dessein4. Les pressions sur le pouvoir royal
pour aller dans ce sens étaient essentiellement exercées par des groupes d’intérêt manufacturiers.
L’échevinat de Tours, au sein duquel les marchands de la ville – dont les affaires dépendaient
grandement de la manufacture de soieries – tenaient une place encore limitée mais significative 5,
joua ainsi un rôle non moins important que Laffemas dans le processus législatif qui mena le roi
à promulguer l’édit de janvier 1599. C’est ce que nous apprennent les mémoires de Sully :
Ceux de Tours vindrent aussi à Bloys pour vous parler de faire
défendre l’entrée de toutes sortes de marchandises estrangeres, se
faisant forts de fournir la France de semblables estoffes 6.
En démarchant ainsi le principal ministre du roi, les échevins de Tours espéraient tirer
avantage des supplications formulées à l’issue de l’assemblée de Rouen, pour dynamiser les
manufactures de soieries installées dans leur ville depuis la fin du XVe siècle. Ils auraient été aidés
dans leurs démarches par des « amis » évoluant dans l’entourage du roi, qui leur permirent
d’accéder directement au souverain et de le convaincre, contre l’opinion de Sully.
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Les Tresors et richesses pour mettre l’Estat en splendeur…op. cit., p. 46.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Reiglement general… op. cit., n. p. ; Arch. nat. ; K//674 ; n°9 f° 15 r°.
3
KARCHER Aline, « L’assemblée des notables de Saint-Germain-en-Laye (1583) », art. cit., p. 151.
4
HAUSER Henri, Les débuts du capitalisme, op. cit., p. 184-194.
5
BAUMIER Béatrice, « Les maires et échevins d’origine marchande : l’exemple de Tours à l’époque moderne
(1589-1789) », in COSTE Laurent (dir.), Liens de sang, liens de pouvoir. Les élites dirigeantes urbaines en Europe
occidentale et dans les colonies européennes (fin XVe-fin XIXe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010,
p. 213-230.
6
SULLY, Maximilien de Béthune (duc de), Mémoires des sages et royales œconomies d’Estat, op. cit., ch. LXXXXI,
p. 427.
55
I.C.3. Les partisans de la liberté du commerce et leur victoire
Le principal ministre d’Henri IV, confronté à l’urgence de la reconstruction financière 1,
s’opposa clairement au projet de prohibition des soies étrangères. Sully défendait la liberté du
commerce. Il arguait que le royaume ne comptait pas assez de manufactures de soieries pour
répondre à ses propres besoins. Le commerce entre nations relevait pour lui de l’ordre naturel
des choses, qui permettait à chacune de satisfaire au mieux ses besoins en achetant aux autres ce
qu’elle ne parvenait pas à produire. Par ailleurs, Sully défendait les intérêts des villes qui avaient
fondé leur richesse en « trafiqu[ant] hors le royaume » et qui avaient par conséquent trop à
perdre pour accepter de telles mesures. Il pensait bien entendu à Lyon, dont le consulat ne
manqua pas, en effet, de s’engager dans une lutte acharnée pour maintenir la liberté de son
commerce.
Dès 1597, le corps municipal fut averti des menées tourangelles et reçut plusieurs avis
« d’aulcuns des principaulx de la court », par lesquels il fut « bien adverty que ceste affaire s’y
traict[ait] avec chaleur ». L’heure était grave, sachant « de quel poidz estoit ceste aventure et la
consequence qu’elle p[ouvait] apporter à ceste ville2». Le 10 septembre 1598, les échevins
décidèrent d’« envoyer en court » Barthélemy Thomé, un greffier du corps de ville, pour qu’il
obtienne du roi des « conditions et moderations ». Pour défendre « la liberté du commerce de
[la] ville », ce député était chargé de rédiger des mémoires tirés des « advis qu’il [avait] prins ès
assemblées sur ce faictes3». Ces textes circulèrent bel et bien à la cour. Nulle trace n’en a été
conservée, et l’on ne peut en reconstruire que partiellement la teneur grâce à la réponse que leur
fit Barthélemy de Laffemas, publiée sous la forme d’un texte polémique d’une vingtaine de
pages4.
La Responce à Messieurs de Lyon, lesquels veulent empescher rompre le cours des marchandises d’Italie
visait à contredire point par point le principal mémoire que les Lyonnais répandaient à la cour.
Celui-ci comportait près de deux cents articles, qui faisaient « responce aux memoires des
maistres ouvriers en soye de Tours, presentez au Roy & à noz Seigneurs du Conseil, disant que
tous les ans, il se transporte en Italie de ce Royaume, sept millions d’or & plus, pour lesdits
draps manufacturez, & soyes greiges & escrües 5». Les Lyonnais tentaient de prouver que le
royaume gagnait à importer les soieries consommées par sa population. Ils s’appuyaient sur la
différence de prix entre les draps de soie manufacturés à Lyon et ceux venus d’Italie : ces
derniers étant moins coûteux que les premiers, leur importation était bénéfique pour les
consommateurs, tout en garantissant un revenu fiscal constant à la monarchie.
1
Voir BUISSERET David, Sully and the Growth of Centralized Government in France, 1598-1610, Londres, Eyre &
Spottiswoode, 1968 ; BARBICHE Bernard et DAINVILLE-BARBICHE Ségolène (de), Sully. L’homme et ses fidèles,
Paris, Fayard, 1997, p. 123-130.
2
Arch. mun. de Lyon, BB 135, f° 120 ; AA 141, lettre aux échevins de Tours, 4 août 1598.
3
Arch. mun. de Lyon, BB 135, f° 133-135 r°.
4
LAFFEMAS Barthélemy (de), Responce à Messieurs de Lyon, lesquels veulent empescher rompre le cours des marchandises
d’Italie, avec le preiudice de leurs foires, & l’abus aux changes, & conservateur desdites foires, & autres belles raisons pour
servir au bien de l’Estat, Paris, Etienne Prevosteau, 1598.
5
Ibid., p. 3-4.
56
Les efforts du tailleur et de ses alliés furent brièvement récompensés : en janvier 1599, le roi
promulgua un édit qui prohibait l’entrée dans le royaume des draps de soie, d’or et d’argent 1.
Plusieurs articles concernaient directement la ville de Lyon. Le monopole de cette cité pour
l’importation des soies grèges, que le pouvoir souhaitait voir s’accroître, était réaffirmé. Pour
compenser la diminution des recettes de la douane, que la prohibition des importations de
soieries devait immanquablement provoquer, le montant de la taxe portant sur les balles de soie
grège, dont un tiers du revenu était réservé au consulat, était augmenté2. Ces dispositions
particulières avaient été obtenues de haute lutte par les consuls de Lyon. Mais comme l’a montré
Henri Hauser dans l’étude qu’il a consacrée à cet épisode, l’édit ne fut jamais véritablement
appliqué, et le pouvoir royal fut contraint dès 1600 de rétablir la liberté du commerce des
soieries étrangères, la prohibition ayant entraîné une forte hausse des prix3.
1
FONTANON Antoine, Les Edicts et Ordonnances… op. cit., tome 1, p. 1046-1048.
2
L’augmentation prévue était de 20 écus par balle de soie de 200 livres, 12 écus par balle de fleuret, 6 écus
par balle de bourre et 4 écus par balle de petenuche. Fleuret, bourre et petenuche étaient des fils de soie
de moindre qualité.
3
HAUSER Henri, Les débuts du capitalisme, Paris, Félix Alcan, 1931, p. 181-267.
4
Il faut distinguer deux notions du conseil au prince : celle qui provient du concilium latin, et qui renvoie aux
conseillers du roi qui siégeaient dans les différents corps chargés d’accompagner la décision du monarque,
et celle qui provient du consilium, plus proche de l’acception actuelle de la notion de conseil. Les mémoires
qui se donnaient cette fonction, œuvres d’hommes qui se targuaient de détenir une connaissance
exceptionnelle des sujets sur lesquels ils entendaient éclairer le souverain, s’étaient multipliés à partir du
XVIe siècle. Voir à ce propos G UÉRY Alain, « De Montchrestien à Cantillon : de l’économie politique à
l’analyse économique », in GUÉRY Alain (dir.), Montchrestien et Cantillon. Le commerce et l’émergence d’une pensée
économique, Lyon, ENS Éditions, 2011, p. 7-55.
5
LAFFEMAS Barthélemy (de), Les Tresors et richesses pour mettre l’Estat en splendeur… op. cit., n. p. : « Sa Majesté a
permis & permet à Barthelemy de l’Affemas, dict Beausemblant, son valet de Chambre ordinaire, en
continuant la permission à luy baillée lors de l’assemblée à Rouen de faire imprimer par tel imprimeur que
bon luy semblera toutes les remonstrances & memoires parlans du commerce et traffic des marchandises,
57
procédures de censure, témoignait de la confiance que le monarque accordait à son valet 1. Une
étape clef était franchie, qui faisait du tailleur une sorte de publiciste officiel chargé de faire
connaître ses avis sur les moyens d’accroître les richesses du royaume. Par une succession de
brefs imprimés, il entreprit alors de mettre en lumière et de dénoncer tous les maux qui
ruinaient selon lui le royaume. Son acharnement à convaincre du lien entre bien public et
rétablissement du commerce par la création de nouvelles normes permet d’interpréter son
action comme celle d’un « entrepreneur de morale2» ou, plus précisément peut-être, d’un
« entrepreneur de politique publique3» qui mettait son activité et ses ressources au service de la
construction d’un problème public4: pour Laffemas, le commerce et les manufactures.
Défenseur des idées dites mercantilistes, le tailleur leur donnait une dimension nouvelle. Si leur
expression n’avait en elle-même rien d’original dans la France de la fin du XVIe siècle, leur
formalisation et leur diffusion sous la forme de traités éminemment politiques, clairement
destinées à orienter l’action du gouvernement monarchique dans la sphère de l’économie,
relevaient d’une démarche inédite5.
La pensée de Laffemas, que plusieurs historiens des idées économiques ont pu qualifier de
pionnière du « mercantilisme français6» tout en soulignant ses faiblesses conceptuelles 7, ne doit
pas être étudiée in abstracto, mais à l’aune du projet que ses écrits devaient servir : construire
autour de lui, au sein de l’État royal, un espace dédié à la promotion des intérêts manufacturiers.
Excessivement polémique, la Responce à Messieurs de Lyon consacrait la stratégie de Laffemas, qui
consistait à user systématiquement de la publication imprimée pour soutenir son action
politique, mais aussi pour s’imposer personnellement comme l’initiateur et le guide du moment
d’intensité qui s’ouvrait en matière de législation commerciale 8. L’histoire intellectuelle de
l’économie politique requiert de contextualiser finement les imprimés étudiés au sein des réalités
ouvrages & manufactures pour les establir en nostre Royaume pour le bien d’iceluy, avec defences à tous
autres les faire imprimer en quelque ville ny lieu de nostredit Royaume […] Faict à Paris le xxi. Iour de
iuillet 1598 ».
1
L’article 78 de l’ordonnance de Moulins avait en effet généralisé le système du privilège d’impression. Voir
BARBICHE Bernard, « Le régime de l’édition », in CHARTIER Roger et MARTIN Henri-Jean (dir.), Histoire de
l’édition française, Paris, Fayard, 1989, vol. 1, p. 457-471.
2
BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métaillié, 1985 (1ère éd. 1963), p. 171-
188.
3
KINGDON John W., Agendas, Alternatives, and Public Policies, Londres, Pearson, 2013 (1ère éd. 1984), p. 122-124
et 179-183.
4
Sur cette notion voir notamment GUSFIELD Joseph, The Culture of Public Problems. Drinking-Driving and the
Symbolic Order, Chicago, University of Chicago Press, 1981.
5
Notons que ce constat ne concerne que la France. En Angleterre par exemple, le Discourse of the Common
Weal of this Realm of England de Thomas Smith, écrit en 1549 et publié en 1581, présentait déjà toutes ces
caractéristiques, que partageaient en Espagne les écrits des premiers arbitristes. Voir T HIRSK Joan, Economic
Policy and Projects. The Development of a Consumer Society in Early Modern England, Oxford, Clarendon Press,
1978, p. 13-15 et p. 127.
6
COLE Charles W., French Mercantilist Doctrines Before Colbert, op. cit., p. 63-112 ; HAUSER Henri, Les débuts du
capitalisme, op. cit., p. 161-180.
7
Voir notamment SCHUMPETER Joseph A., History of Economic Analysis, Londres-New York, Routledge, 1987
(1ère éd. 1954), p. 189 et MAGNUSSON Lars, Mercantilism. The Shaping of an Economic Language, Londres-New
York, Routledge, 1994, p. 182-183, qui souligne l’absence d’une formalisation aboutie de la notion de
balance commerciale dans les écrits du valet de chambre d’Henri IV.
8
LAFFEMAS Barthélemy (de), Responce à Messieurs de Lyon… op. cit., p. 22 : quatrain par lequel Laffemas
conteste la paternité de ses idées aux « marchands de Tours ».
58
sociales et politiques qui déterminaient leurs conditions de production, afin de saisir, au-delà du
sens des textes, les enjeux éditoriaux et les stratégies auctoriales qui donnaient naissance aux
œuvres1. Les « traités », « avis » et autres « discours » de Laffemas étaient des actes politiques
fabriqués dans l’urgence et la contingence. Adversités, soutiens et collaborations diverses
informaient son œuvre qui à bien des égards apparaît comme composite, voire collective, tant
elle tentait à la fois de transcrire et de guider les échanges qu’elle parvenait à faire naître, autour
d’un projet ambitieux de réforme générale des normes qui régissaient le commerce et l’industrie.
Ainsi, dès la première page de la Responce à Messieurs de Lyon, Laffemas adressait un
« advertissement aux communautez de Paris » pour les exhorter à examiner divers mémoires
manuscrits qui après impression, procureraient selon Laffemas « un bien inestimable pour
l’Estat2». En août 1598, le tailleur fit parvenir au roi des « responces generales des communautez
de la ville de Paris […] pour establir un reglement general au faict du commerce », et se
présentait plus que jamais comme le porte-voix des artisans et des marchands de la ville 3. Ces
réponses montrent bien que les propositions du tailleur correspondaient surtout aux intérêts du
monde de l’artisanat et des manufactures. Les corps de marchandise étaient globalement hostiles
au protectionnisme : les orfèvres et joailliers rappelaient par exemple l’enrichissement procuré
par le commerce international. En revanche, une vingtaine de communautés de métiers avaient
délibéré et rendu des avis extrêmement favorables aux projets de Laffemas. Fort de leur soutien,
celui-ci put adresser au roi une « tres humble requeste » qui demandait la promulgation « d’un
bon & saint Edict » pour que le « Reglement general soit estably ». En 1600, à la demande de
son valet, le roi députa trois grands officiers chargés de mettre en œuvre ce dessein. Avec cette
première commission du commerce, une étape importante semble avoir été franchie dans la
reconnaissance par le pouvoir royal du commerce comme problème public 4.
59
publia entre 1600 et 1601 et qu’il qualifiait de « traictés du commerce ». Chacun d’eux
développait un des aspects centraux du projet d’édit, dont l’existence et la publication à venir
étaient systématiquement mentionnées. Laffemas y développait les thèmes formulés dès son
Reiglement general, en reprenant à son compte plusieurs idées soumises par les communautés de
métiers. Les trois premiers furent rassemblés en une même publication, intitulée L’Incrédulité ou
ignorance de ceux qui ne veulent cognoistre le bien et repos de l’Estat 1. Avec les Advis et remonstrances à MM.
Les Commissaires, Laffemas proposait une réforme globale de la fiscalité, qui consistait en
l’instauration d’un impôt unique d’un sol pour livre (soit 5 %) devant être prélevé sur tous les
biens manufacturés produits dans le royaume, en remplacement de la taille et de la gabelle 2.
L’Advertissement et responce aux marchands touchait au règlement des pratiques commerciales et
proposait notamment de contraindre par corps les banqueroutiers à dessein 3. Les troisième et
quatrième traités étaient consacrés à la question des pauvres et de leur mise au travail : Laffemas
y développait le projet de maisons publiques formulées dans le Reiglement general, en proposant de
faire financer par la noblesse et le clergé la construction de villages entiers où les pauvres valides
seraient contraints au travail pour « gaigner leur vie4», et mettait en garde contre l’aumône qui
leur était selon lui trop souvent accordée, alors qu’elle ne faisait que les encourager à mendier
leur pain5. Les trois derniers textes de cette série permettaient enfin au tailleur de prôner une
réforme de la justice commerciale6, de dénoncer les abus commis par les fermiers des impôts
indirects7, et d’appeler de ses vœux une revalorisation des activités marchandes 8. L’ensemble fut
résumé dans un court livret à vocation essentiellement publicitaire 9. Bientôt, le projet d’édit, qui
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), L’Incrédulité ou l’ignorance de ceux qui ne veulent cognoistre le bien et repos de l’Estat et
veoir renaistre la vie heureuse des François, Paris, Jamet et Pierre Mettayer, 1600.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Advis et remonstrances à MM. les commissaires deputez du Roy au faict du commerce, avec
les moyens de soulager le peuple des tailles, et autre bien nécessaire pour la police de ce royaume, Paris, Sylvestre Moreau,
1600. Laffemas s’inspirait clairement de la pancarte, qu’il souhaitait cependant réserver aux produits
manufacturés.
3
LAFFEMAS Barthélemy (de), Advertissement & responce aux marchands & autres, où il est touché des changes,
banquiers & banqueroutiers, Paris, Jamet et Pierre Mettayer, 1600.
4
LAFFEMAS Barthélemy (de), Les moyens de chasser la gueuserie, contraindre les faineants, faire & employer les pauvres,
Paris, Jamet et Pierre Mettayer, 1600. Laffemas s’inspirait de modèles étrangers : « Ayant consideré la
police qui se tient aux pais estranges, l’on treuve qu’aux villes metropolitaines, & autres bonnes de ce
Royaume, se doibt dresser deux vilages publics des plus commodes et proches des villes, l’un pour les
femmes non mariées & pour les filles, & là y faire travailler des manufactures les plus facilles, & y
contraindre ceux qui n’y voudront travailler d’amitié, par chesnes et prisons » (p. 3). Le plus probable est
qu’il s’agisse d’une référence au rasphuis d’Amsterdam, établissement de mise au travail forcé et de
« rééducation » des pauvres mendiants qui avait été créé en 1596. Voir B RACHIN Pierre, Bienfaisance et
répression au XVIe siècle. Deux textes néerlandais, Paris, Vrin, 1984, p. 27-28.
5
LAFFEMAS Barthélemy (de), Quatriesme advertissement du commerce faict sur le debvoir de l’ausmone des Pauvres, desdié
aux riches & amateurs du bien public, Paris, Pierre et Jamet Mettayer, 1600.
6
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le Cinquiesme traicté du commerce parlant des procez & chiquaneries, & voir l’honneur
que l’on doit porter aux Iuges de la iustice, avec la faute & la creation de celle des Consuls, & autres telles preiudiciables au
public, Paris, Pierre et Jamet Mettayer, 1600.
7
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le Sixiesme traicté du Commerce, sur l’abus de la cherté des vivres & denrées : parlant
d’aucuns Maires et Eschevins, Fermiers tant du vin que du sel, douanes, gabelles, & voyers des villes, Paris, Pierre et
Jamet Mettayer, 1600.
8
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le VIIe traicté du commerce, de la vie du loyal marchand, avec la commission du Roy, &
bien qu’il faict aux peuples et royaumes, Paris, Léon Cavellat, 1601.
9
LAFFEMAS Barthélemy (de), Les Discours d’une liberté générale & vie heureuse pour le bien du peuple, Paris,
Guillaume Binet, 1601.
60
comportait quarante-trois articles, fut achevé et publié1. Il proposait bel et bien une réforme
générale du commerce, de la production et de la fiscalité : nous dirions aujourd’hui de
l’économie. On y retrouvait le cœur des propositions initiales de Laffemas : interdiction
d’importer de l’étranger tout produit manufacturé comme d’exporter des matières premières,
mise au travail forcée des oisifs, naturalisation des ouvriers étrangers qualifiés, mise en place
d’un impôt unique portant sur les marchandises manufacturées produites dans le royaume, et
remplacement des tribunaux consulaires par de simples procédures d’arbitrage pour les litiges
commerciaux. Plutôt que de prôner l’interdiction pure et simple du change comme il le faisait
dans ses premiers traités, Laffemas proposait de le rendre inutile en autorisant le prêt à intérêt,
qui était encore théoriquement proscrit 2. Enfin, concernant la réglementation des métiers, il se
contentait d’appeler de ses vœux une véritable application de l’édit de 1597 qui ordonnait la
suppression des métiers libres. Pour mettre en œuvre ce vaste programme, le projet d’édit
prévoyait la création de trois nouvelles institutions centrales : le contrôle général du commerce
devait organiser le prélèvement du sol pour livre et la marque des marchandises. La
surintendance générale du commerce veillerait quant à elle à l’application des nouvelles normes
à l’aide de douze « conservateurs de la police du commerce ». Contrôleur et surintendant
devaient orienter les travaux réguliers d’une commission chargée des affaires courantes. Avec ce
nouveau dispositif institutionnel, le commerce devait donc prendre place au rang des principales
catégories de l’action gouvernementale.
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), La commission, edit & partie des memoires de l’ordre & establissement du commerce
general… op. cit.
2
SCHNAPPER Bernard, « La répression de l’usure et l’évolution économique (XIIIe-XVIe siècles) », Tijdschrift
voor rechtsgeschiedenis. Revue d’histoire du droit, vol. 37, n° 1, 1969, p. 47-75. La défense du prêt à intérêt chez
Laffemas, semble relever d’une volonté pragmatique d’encourager les avances monétaires, plutôt que
d’une éthique protestante qui tendait par ailleurs à déculpabiliser cette pratique. Là-dessus, voir
notamment le chapitre consacré aux éidées économiques de Calvin » dans HAUSER Henri, Les débuts du
capitalisme… op. cit., p. 45-79.
3
Lettre patente du 13 avril 1601, reproduite en début d’ouvrage dans LAFFEMAS Barthélemy (de), La
commission, edit & partie des memoires de l’ordre & establissement du commerce general… op. cit., n. p.
4
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 1-4.
61
La présidence de la commission du commerce échut à Rambouillet, qui siégeait déjà dans les
deux premières moutures de l’institution. Ce grand noble, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit,
était un proche du roi et le représentait lors des réunions de la compagnie, qui se tenaient dans
son hôtel avant d’être organisées dans la salle de la chancellerie du Palais. Mais la plupart des
« députés du commerce » étaient des magistrats siégeant dans des cours souveraines. Le plus
notable d’entre eux était le premier président du parlement de Bourgogne, Pierre Jeannin,
membre respecté du Conseil du roi. Cinq conseillers au parlement de Paris (Claude de
Bragelongne, Gaston de Grieux, Nicolas Chevalier, Robert Desprez et Charles Du Lis)
constituaient le noyau dur qui assistait à presque toutes les séances et traitait le fond des dossiers.
Deux maîtres ordinaires de la chambre des Comptes (Charles Benoist et Pierre de Pincé), ainsi
que deux conseillers de la cour des Aides (Guillaume Rebours et Cardin Le Bret), représentaient
au sein de la commission les administrations et juridictions financières dont les compétences
techniques étaient susceptibles d’être mobilisées par les projets qui seraient soutenus. Deux
drapiers, le soyeux Pierre Sainctot et Valentin Targer, furent également commis comme députés
du commerce après avoir été élus par des représentants des six corps de marchandise. Leur
présence au sein de la commission manifestait la volonté d’intégrer des négociants à
l’élaboration de la politique commerciale et manufacturière. Mais malgré cette timide ouverture,
la commission était dominée par le monde de la robe.
Dans le premier ordre que le roi adressa à cette assemblée, le jour même de sa création, le
projet d’édit pour lequel Laffemas nourrissait tant d’espoirs n’était pas même mentionné, et
semblait abandonné. L’échec de l’édit de janvier 1599 sur la prohibition des soies étrangères,
comme celui de la pancarte1, expliquent sans doute cet abandon d’un projet qui ne pouvait
sembler que trop ambitieux au roi et à son Conseil. Laffemas dut également accueillir avec
déception la création de l’office de contrôleur général du commerce. Il voyait à l’origine dans
cette fonction un office de finances, bien plus qu’une sorte de charge ministérielle destinée à
régler le commerce. Ceci apparaît clairement dans le brevet du 31 janvier 1600, par lequel le roi
avait promis de lui attribuer ce contrôle. Ce texte prévoyait d’accorder à Laffemas un vingtième
des revenus de l’impôt en prévision du sol pour livre, ce qui compte tenu de l’assiette était
exorbitant2. Le tailleur avait l’intention par ailleurs, en tant que contrôleur général du commerce,
d’orchestrer la marque de toutes les marchandises manufacturées à l’aide de commis répartis
dans les principales villes du royaume 3. Mais rien de tout cela ne figurait dans les lettres patentes
du 15 novembre 1602 qui lui attribuèrent officiellement ce nouvel office 4. De façon bien plus
modeste, il était chargé de « controller et tenir la main à l’execution des contrats » passés entre la
commission du commerce et « les entrepreneurs [de] l’establissement de l’art de faire la soye ».
1
Très impopulaire, la pancarte fut abolie par une déclaration royale du 10 novembre 1602 qui la qualifiait
du « plus insupportable & odieux » impôt qui pesaient sur le peuple, expliquant ainsi les « divers
remuemens » qu’elle aurait provoqué. Voir FONTANON Antoine, Les Edicts et Ordonnances… op. cit., tome 4,
p. 1185.
2
BNF, Cabinet d’Hozier, 202 n° 5207, n° 5.
3
LAFFEMAS Barthélemy (de), Advis et remonstrances à Messieurs les Commissaires… op. cit., p. 3.
4
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 30-33.
62
C’était bien là, aussi, la première mission des commissaires du commerce. Loin d’être
commis à la mise en œuvre d’une réforme globale de l’économie du royaume, ceux-ci étaient
chargés par le roi de contracter en son nom avec des marchands pour organiser à grande échelle
« le plantage des meuriers nécessaires pour la nourriture des vers à soyes, avec l’art de faire
nourrir et eslever lesdits vers et en tirer et façonner les soyes 1». Parmi les cent soixante-seize
séances de la commission dont les délibérations ont été conservées 2, cinquante furent
essentiellement dédiées à ce qu’il était désormais convenu d’appeler « l’entreprise des soyes3». En
comparaison, les autres projets de longue haleine qui occupèrent l’assemblée de façon suivie –
l’établissement de haras et la navigation sur l’Oise – firent l’objet respectivement de dix-huit et
dix-sept séances.
Si « l’entreprise des soyes » semble bel et bien avoir été le principal projet mené par la
commission, celle-ci consacra également une très grande partie de son travail à l’examen des
requêtes que des particuliers lui soumettaient en vue d’obtenir des privilèges d’invention. Ces
lettres patentes permettaient l’exploitation exclusive, pendant une durée déterminée, d’une
invention technique4. L’État royal avait apporté tout au long du XVIe siècle un soutien de plus en
plus marqué aux dispositifs et procédés susceptibles d’accroître les capacités productives du
royaume5. La création de la commission du commerce était un aboutissement de ce processus,
car elle permettait la centralisation, la rationalisation et la systématisation des procédures
d’attribution des privilèges d’invention 6. Les solliciteurs qui se présentaient devant la
commission étaient pour l’essentiel des artisans qualifiés désireux de protéger leur secret de
fabrication7, mais aussi des entrepreneurs de manufactures qui proposaient d’installer dans le
1
Ibid., p. 4.
2
Les séances, hebdomadaires, avaient généralement lieu le mardi, et se tenaient le plus souvent dans la salle
de la chancellerie du Palais. Le manuscrit des délibérations (BNF, Ms Fr 5288) a été intégralement édité
dans CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit.
3
Ibid., p. 6.
4
Ce dispositif légal par lequel une autorité souveraine cherchait à favoriser sur son territoire la diffusion et
le développement de techniques nouvelles était apparu à Venise dans les années 1470, avant de se
répandre au reste de l’Europe. Voir LONG Pamela O., Openness, secrecy, Authorship : Technical Arts and the
Culture of Knowledge from Antiquity to the Renaissance, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2001, p. 93-
95 et BRAUNSTEIN Philippe, « À l’origine des privilèges d’inventions aux XIVe et XVe siècles », in CARON
François (dir.), Les brevets : leur utilisation en histoire des techniques et de l’économie, Paris, CNRS éditions, 1985,
p. 53-60.
5
HELLER Henry, Labour, Science and Technology in France, 1500-1620, Cambridge, Cambridge University Press,
1996, p. 84-96.
6
Voir notamment HILAIRE-PÉREZ Liliane, L’invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000,
p. 48-49 ; DELRUE Adeline, « Le registre de délibération de la commission Laffemas : monopoles,
privilèges et minorités flamandes et italiennes à Paris (1602-1604) », Mémoire de Master 1 sous la
direction de Liliane HILAIRE-PÉREZ, Université Paris 7, 2012, p. 20 ; RUELLET Aurélien, « Privilège
d’invention et entreprises en France (ca. 1620 – ca. 1660) », in GARNER Guillaume (dir.), L’économie du
privilège. Europe occidentale, XVIe-XIXe siècles, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 2016, p. 163-178.
7
Le 21 janvier 1603, par exemple, se présenta devant la commission « un horloger nommé Février, pour un
secret qu’il désir[ait] magnifester, qui est de faire des tuyaux de plomb pour les fontaines et horgues, sans
soudure et de longueur de dix-huit à vingt pieds, qui seront de plus de durée que s’ils estoient soudez […]
Et offre de divulguer et monstrer sondict secret, moyennant qu’il plaise à S.M. luy donner permission d’en
travailler avec deffence aux autres, sinon avec son congé, de l’entreprendre que vingt ans après » :
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 56.
63
royaume l’art de fabriquer des étoffes imitées de l’étranger 1. Laffemas ne manqua pas de
consacrer un opuscule à la longue liste des « inventions nouvelles » dont la commission avait
permis l’établissement en France, louant l’un après l’autre chacun des projets mis en œuvre2. Les
nouvelles fabriques de soieries, complémentaires de la diffusion de la sériciculture, étaient au
cœur de ce programme plus général de développement manufacturier.
64
dans la ville sa volonté d’enrichir le royaume en faisant fleurir le commerce et l’industrie 1. La
manufacture royale, entreprise par le marchand parisien Pierre Sainctot et ses associés fut
achevée en 16042. Consacrée à la fabrication de fils organsins, elle était composée d’une
« maison des moulins », de douze logements pour les ouvriers et d’une boutique. À la lecture du
contrat signé le 14 octobre 1602 par la commission du commerce et les entrepreneurs du « plant
des meuriers et art de faire la soye », il est clair que ceux-ci comptaient profiter directement de
cette multiplication des manufactures dans le royaume pour écouler leur production 3.
1
Voir BALLON Hillary, « La création de la place Royale », art.cit. ; BARBICHE Bernard, « Les premiers
propriétaires de la place Royale », in GADY Alexandre (dir.), De la place Royale à la place des Vosges…op.cit.,
p. 50-58. Les trois autres côtés du carré formé par la place – rebaptisée place des Vosges en 1800 –
devaient être occupés par des hôtels d’habitation aux façades uniformément briquetées, dont les plans
étaient inspirés des grandes demeures marchandes. Aux rez-de-chaussée, bordés d’arcades, furent
installées des boutiques de luxe. Les lots furent attribués par don royal à une vingtaine de personnages,
sous réserve que les bénéficiaires fissent édifier les bâtiments à leurs frais et conformément aux plans. Il
est significatif que le lot jouxtant la manufacture (l’actuel n°22 de la place) ait été attribué à Laffemas, à
côté de celui que devait occuper le président de la commission du commerce, Rambouillet.
2
Les associés de Sainctot étaient les marchands Jean-André Lumague, Nicolas Camus et les frères Claude
et Guillaume Parfaict. Après quelques années seulement, la manufacture fut abandonnée et remplacée par
de luxueux hôtels, plus lucratifs.
3
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 22.
4
C’est du moins ce que rapporte le chroniqueur Joseph-Juste Scaliger dans une anecdote dont la fortune fit
beaucoup pour la mémoire d’Olivier de Serres. Voir notamment POIRSON Auguste, Histoire du règne de Henri
IV… op. cit., vol. 2, livre 6, p. 12.
65
les premiers « agronomes », au tournant du XIXe siècle, érigèrent en figure tutélaire5, explique qu’il
ait été retenu comme le principal inspirateur de la politique séricicole d’Henri IV.
Dans son domaine du Pradel, où il s’attachait à expérimenter et à mettre en pratique ses
préceptes de bon ménager, Olivier de Serres se serait adonné à la sériciculture dès 1564 1. En
novembre 1598, il se rendit à Paris pour demander le paiement des sommes dues par le roi aux
héritiers de son frère, le pasteur et historiographe Jean de Serres. Il avait emporté avec lui le
manuscrit de son Théâtre d’agriculture pour le faire publier, et séjourna pendant près de deux ans
dans la capitale, où il retrouva son fils Gédéon. Ce dernier était avocat au Conseil privé du roi et
représentait les intérêts de son père, notamment en négociant pour lui les contrats d’édition du
Théâtre d’agriculture2. Sans doute les deux hommes rencontrèrent-t-ils alors Laffemas. En tout cas
la préparation de l’édit de 1599 et le projet de diffuser la sériciculture dans le royaume ne leur
échappèrent pas.
Olivier de Serres saisit l’occasion pour faire paraître un échantillon de son livre, dans lequel il
avait regroupé tout ce qui traitait de la culture du mûrier et de l’élevage des vers à soie, et qui fut
intitulé La Cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la font. Hélène Vérin a récemment montré
que ce texte constituait la première tentative française – inscrite dans une tradition déjà bien
établie en Espagne et en Italie – de réduire en art les savoirs et les pratiques propres à la
sériciculture3. L’épître dédicatoire, adressée au prévôt des marchands et aux échevins de Paris,
mobilisait des arguments de type mercantiliste comparables à ceux de Laffemas pour
promouvoir la culture du mûrier. Le ménager du Pradel déplorait que des provinces comme le
Lyonnais ou la Guyenne ne connaissaient pas la sériciculture et préféraient manifestement
« donner leur argent aux Estrangers que d’en recevoir d’eux ». Il assurait par ailleurs que l’origine
extrême-orientale du mûrier blanc, dont l’étrangeté rebutait bien des cultivateurs, n’était qu’un
mauvais prétexte pour se priver d’une manne assurée. Les exemples n’étaient-ils pas nombreux
de plantes acclimatées avec succès et profit, à commencer par le tabac, « cette exquise herbe de
Nicotiane » que l’on cultivait « facilement par tous les coins de la France, bien qu’elle [fût] venue
de Portugal, et là de l’Amérique4» ?
Cette première publication donna manifestement à Olivier de Serres une avantageuse
situation d’expert sur un sujet d’actualité, qui avait retenu l’attention du souverain. Le
27 septembre 1600, depuis Grenoble où il dirigeait la campagne de Savoie, le roi lui écrivit pour
l’informer qu’il avait envoyé auprès de lui son surintendant des jardins, le baron de Colonces
Louis de Bourdeaux, afin de lui confier une mission5. La nature de celle-ci fut dévoilée par
Olivier de Serres dans son Théâtre d’agriculture : il s’agissait du « recouvrement » de « quinze à
5
L’éloge que lui consacra François de Neufchâteau, publiée dans la réédition du Théâtre d’agriculture au
début du XIXe siècle, en est l’exemple le plus connu. Voir BIDEAUX Michel, « Le Théâtre d’agriculture : l’édition
de 1804-1805 », Réforme, Humanisme, Renaissance, 2000, n°50, p. 97-108.
1
SERRES Olivier (de), La Cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la font, Paris, Veuve Bouchard-Huzard,
1843 (1ère éd. 1599), p. 11.
2
VIDAL Bernard, « Les démêlés d’Olivier de Serres avec son imprimeur. À propos d’un contrat d’impression
du Théâtre d’Agriculture et d’une édition pirate », Histoire & Sociétés Rurales, 2013, n°1, vol. 39, p. 43-69.
3
VÉRIN Hélène, « Olivier de Serres et son Théâtre d’agriculture », art. cit., p. 161-180.
4
SERRES Olivier (de), La Cueillette de la soye… op. cit., p. 10.
5
GUADET Julien (éd.), Recueil des lettres missives de Henri IV, Paris, Imprimerie royale, 1876, tome 9, p. 421.
66
vingt mil » plants de mûriers blancs, qui devaient être envoyés à Paris et plantés en 1601 dans le
jardin des Tuileries, où une magnanerie devait aussi être construite. Il s’agissait pour le roi de
donner l’exemple et de « faire cognoistre la facilité de ceste manufacture1».
Cette fourniture donna l’idée à Gédéon de Serres de capitaliser davantage sur le statut
d’expert acquis par son père. Puisant dans le registre féodal des outils grâce auxquels un suzerain
pouvait améliorer la mise en valeur de ses terres, il voyait sa participation à « l’entreprise des
soyes » comme un moyen d’acquérir du foncier. Il formula le projet de se faire remettre en fief
noble les « terres vaines et vaques, pleines de lendes et bruières » situées en marge de la forêt de
Fontainebleau, dans le domaine attenant au château qui était alors une des principales résidences
de la cour. À toute inféodation, il fallait une contrepartie. Gédéon de Serres promettait de
défricher, de planter entièrement la terre de mûriers, de construire plusieurs « maisons » où
seraient logés celles et ceux qu’il emploierait pour cultiver les arbres et nourrir les insectes. Il
promettait que toute la soie produite serait vendue à Paris, probablement pour alimenter la
manufacture royale alors en projet. Enfin, anticipant les réserves que pourraient émettre le roi et
les grands, il s’attachait à démontrer que son projet ne gênerait en rien les parties de chasse,
promettant même qu’il « seroit un double plaisir […] de courir dans des hallées et forestz de
meuriers à perte de veue2». Rien n’indique que le roi accéda à cette requête, même si l’on sait
qu’une entreprise séricicole fut bel et bien menée à Fontainebleau à ce moment-là.
1
SERRES Olivier (de), Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, op. cit., p. 460.
2
Bib. de l’Institut, Ms. Godefroy 194, f° 8-9, « Advis sur la culture de meuriers blancs proche la forest de
Fontainebleau, pour la nourriture des vers à soye », 1600. Le titre donné à ce texte, repris dans l’inventaire
de la Bibliothèque de l’Institut, est postérieur à sa rédaction et à certains égards trompeur. Il ne s’agit pas
en effet d’un avis, mais bien de la requête adressée par Gédéon de Serres au roi (voir la pièce justificative
n°1 pour la transcription complète).
3
THOU Jacques-Auguste (de), Histoire universelle depuis 1543 jusqu’en 1607, Londres, s. n., 1734, tome 14,
p. 141.
4
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le tesmoignage certain du profict et revenu des soyes de France, par preuves certifiées du païs
de Languedoc, Paris, Pierre Pautonnier, 1602, p. 4-5.
5
LAFFEMAS, Barthélemy de, Le plaisir de la noblesse et autres des champs, sur le profict et preuve certaine du plant des
meuriers, Paris, Pierre Pautonnier, 1603, p. 5.
6
Voir par exemple FAGNIEZ Gustave, L’économie sociale de la France sous Henri IV… op. cit., p. 108-109.
67
possibilité de produire de belles soies dans la région de Paris, mais des entreprises d’envergure
confiées à des hommes qui espéraient bien en tirer profit.
Manfredo Balbani, comme Gédéon de Serres, était de ceux-là. En 1600, ce banquier
genevois avait obtenu du roi, par l’entremise de Pierre de Beringhen, la promesse d’un privilège
qui devait lui permettre d’habiter dans le château de Madrid et de jouir de toutes ses
appartenances « pour le terme de dix ans, pour y nourrir les vers à soie, et planter de meuriers 1».
Cette résidence royale, construite sous François Ier dans le bois de Boulogne, avait été une des
résidences préférées de Charles IX et de Catherine de Médicis, mais était délaissée depuis le
règne d’Henri III. Membre d’une famille lucquoise de négociants bien implantée à Lyon, Balbani
s’était installé à Genève après avoir adopté la réforme, et siégeait au Conseil des Deux-Cents,
organe législatif de la république calviniste. Après son installation à Paris, Balbani fut chargé de
plusieurs missions diplomatiques auprès de Genève. Il faisait surtout partie des principaux
financiers d’origine italienne sur lesquels s’appuyait Henri IV, qui lui avait confié la ferme de
plusieurs impôts. Mais ses activités économiques n’étaient pas limitées à la finance, et il était
également propriétaire de plusieurs forges2.
Peut-être était-ce à ce titre qu’il collaborait dans ses affaires avec Pierre de Beringhen,
personnage qu’Aurélien Ruellet qualifie de « typique du capitaliste de l’époque moderne : souple
et cherchant avant tout le haut profit, où qu’il se trouve 3». Premier valet de chambre du roi, cet
armurier huguenot originaire de la principauté de Clèves présentait un profil sociologique
comparable à celui de Laffemas, dont il était proche. Comme lui, il usait de sa proximité avec le
souverain pour faire fructifier ses affaires et obtenir des charges : il reçut entre autres celle de
contrôleur général des mines et minières. Son activité économique était très diversifiée et il
investissait dans des domaines aussi variés que les batteries de cuivre à Mézières, les verreries à
Paris, les mines de cuivre, l’exploitation de tourbières, le dessèchement de marais, le commerce
du sel, mais également la sériciculture. Il possédait selon Laffemas « un grand nombre » de
mûriers4, et servit d’intermédiaire à Balbani pour l’affaire des soies du château de Madrid.
À l’en croire, le banquier genevois déboursa plusieurs milliers d’écus dans le cadre de ce
projet, alors même qu’il n’avait pas reçu les lettres de privilège en bonne et due forme, se
fondant sur la simple promesse du roi. En quelques années les arbres étaient arrivés à maturité
et des vers à soie étaient élevés en grande quantité, sans doute par des femmes venues du
Languedoc. Le château de Madrid est décrit par Laffemas comme un centre depuis lequel les
savoir-faire séricicoles se répandaient en région parisienne. Un jardinier de Louis Potier de
Gesvres, secrétaire d’État bien disposé à l’égard de « l’entreprise des soyes », y fut par exemple
1
Bib. de l’Institut, Ms. Godefroy 194, f° 10, « Autre advis donné au Roy Henry IV sur la nourriture de vers
à soye et plants de meuriers dans les environs du chasteau de Madry proche Paris », v. 1603.
2
Sur ce personnage voir Heller Henry, Anti-Italianism… op. cit., p. 164 et p. 225 ; VIALLON Marie,
« L’innovation lucquoise dans la soierie lyonnaise au XVIe siècle », 2013 (en ligne) ; REYMOND Maurice, « La
seigneurie du Brassus », Revue historique vaudoise, 1959, vol. 67, p. 179-199 (p. 187) et GALIFFE Jacques-
Augustin, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers temps jusqu’à nos jours, Genève, Ch.
Gruaz, 1836, tome III, p. 29.
3
Sur Pierre de Beringhen, voir RUELLET Aurélien, La Maison de Salomon. Histoire du patronage scientifique et
technique en France et en Angleterre au XVIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 276-284.
4
LAFFEMAS Barthélemy (de), Lettres et exemples de feu la Royne mère… op. cit., p. 128.
68
envoyé pour être formé avant d’introduire la sériciculture et le tirage des soies à Sceaux, où
Gesvres avait bien sûr fait planter des mûriers 1. Mais ces premiers succès apparents semblent
avoir été de courte durée. Vers 1605, Balbani adressait à Henri IV une supplique dans laquelle il
demandait remboursement de ses avances. Marguerite de Valois, revenue de son exil à Usson,
avait pris possession du château de Madrid et l’empêchait de poursuivre ses activités. Cela lui
était d’autant plus préjudiciable, affirmait-il, qu’il avait « beaucoup despencé du sien, en
l’entreprise des soies, dont autres que luy en ont tiré et tirent encores de la commodité et du
proffict, et qu’avec le temps, le public en recevra notable benefice2».
Il désignait ici les membres d’une association de marchands dont l’entreprise différait à bien
des égards de la sienne. Manfredo Balbani et Gédéon de Serres avaient imaginé des
établissements séricicoles privilégiés de grande envergure, établis dans le domaine royal. Leur
profitabilité devait venir de la vente des soies, sans doute aux entrepreneurs des moulinages de la
place Royale qui furent abandonnés dès la fin des années 1600. En somme, il s’agissait
d’entreprises productives que la faveur royale aidait à installer, mais dont la réussite devait se
jouer sur le marché, et qui souffraient par ailleurs de la concurrence des usages ordinairement
réservés aux résidences royales. Les « entrepreneurs du plant des meuriers et art de faire la
soye », comme plus tard les marchands associés pour vendre des mûriers au clergé, que jalousait
Balbani, étaient au contraire à la tête d’entreprises de fourniture pour lesquelles ils avaient
contracté avec le roi, par l’intermédiaire de la commission du commerce.
1
Ibid., p. 128-129.
2
Bib. de l’Institut, Ms. Godefroy 194, f° 10, « Autre advis donné au Roy Henry IV sur la nourriture de vers
à soye et plants de meuriers dans les environs du chasteau de Madry proche Paris », v. 1603.
3
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 22.
4
LE TELLIER Jean-Baptiste, Brief Discours contenant la maniere de nourrir les vers a soye… op. cit., n. p.
5
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 22-24.
69
devait être couvert de mûriers, généralité après généralité. Si pour les années 1602-1603, seules
étaient ciblées celles de Paris, Orléans, Tours et Lyon, il était prévu que l’année suivante quatre
autres seraient concernées, et que l’ensemble du royaume serait fourni à la fin de l’année 1606.
Le choix des quatre premières généralités était certainement motivé par la pré-existence, dans
ces territoires, de manufactures susceptibles d’assurer un débouché aux soies nouvellement
produites. Le Tellier et Chevalier devaient y fournir, dans un délai de trois mois, une moyenne de
« cent meuriers, deux onces de graine de meuriers, et demie-once de semence de vers », ainsi que
quatre exemplaires de « memoires et articles imprimez contenant amples instructions » pour
chacune des cinq mille trois cent vingt-cinq paroisses concernées. La quantité totale fut fixée à
quatre cents mille plants, cinq cents livres de graines, cent vingt livres d’œufs et seize mille
instructions imprimées. En outre, les entrepreneurs étaient chargés de recruter un expert-
instructeur pour chacune des quarante-neuf élections concernées.
Après d’âpres négociations1, le prix de toute cette fourniture fut fixé à 120 000 l.t., somme
qu’un arrêt du Conseil prévoyait de lever sur les quatre généralités en y ordonnant une
augmentation de la taille. Ce système correspondait à celui du travail par entreprise dont Hélène
Vérin a montré le développement à l’époque moderne, qui se caractérisait par une rémunération
au « prix fait », fixé préalablement pour un travail donné 2. Les entrepreneurs, chargés d’engager
un capital pour mener à bien leur tâche, comptaient récupérer cette avance, majorée d’un profit.
Incertain, celui-ci dépendait de la justesse de leurs estimations, soumise à la fluctuation des prix
du marché. Le contrat accordait également à Le Tellier et Chevalier l’exclusivité du commerce
des mûriers dans les généralités concernées, et un monopole sur l’achat de toutes les soies qui
devaient être produites à la suite de leur fourniture, pour une durée de trois ans, au prix
minimum de 9 l.t. par once de soie. C’est assurément sur cette forme de rétribution indirecte
qu’ils espéraient réaliser l’essentiel de leur profit. S’ils comptaient sans doute revendre une partie
de ces soies rêvées aux manufactures que la commission œuvrait à « dresser » dans le royaume,
ils prévoyaient également, dans chaque généralité où ils devaient répandre la sériciculture, de
« dresser et monter des moulins pour faire filer les soyes 3». Ainsi, ils espéraient contrôler et
exploiter l’ensemble de la production séricicole que leur entreprise devait faire advenir. Ce
contrat passé avec le roi, par l’intermédiaire de la commission, était donc aux yeux de ces
marchands une opportunité de s’imposer sur le marché des soies françaises comme des acteurs
décisifs, centraux et privilégiés.
C’est par l’intermédiaire de Laffemas que Le Tellier avait pu contracté avec la commission.
Le valet de chambre d’Henri IV avait installé un tirage de cocons ouvert au public dans sa
demeure de la rue de la Vieille-Monnaie, pour émerveiller les curieux et convaincre les
sceptiques. Le Tellier, s’y étant rendu, en serait sorti convaincu qu’une entreprise visant à
introduire la sériciculture dans le nord du royaume pouvait réussir et s’avérer profitable4. En tant
1
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 6. Lors de la toute
première assemblée de la commission, qui se tient le 17 août à l’hôtel de Rambouillet, les « marchans
entrepreneurs » sont reçus et « semondez de modérer le prix qu’ilz demandent ».
2
VÉRIN Hélène, Entrepreneurs, entreprise… op. cit., p. 102-105.
3
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 99-100.
70
que « controleur general du commerce de France & plant des meuriers 1», Laffemas mit par la
suite tous ses talents de publiciste au service de la réussite de l’entreprise.
71
cultiver, et parce que s’était répandue depuis peu « l’invention » de multiplier les mûriers blancs
par semis, technique qui permettait une production importante et rapide en pépinières, et qui
réussissait beaucoup moins aux mûriers noirs 1. Quant aux avantages comparatifs de l’une et de
l’autre espèce par rapport aux soies obtenues, il affirmait que les feuilles de mûriers noirs
faisaient « la soye meilleure », mais moins abondante, parce qu’elle plaisait moins aux chenilles 2.
Olivier de Serres était donc en désaccord avec ses prédécesseurs italiens. Il affirmait que « la
fueille provenante des meuriers noirs, fait la soie grossière, forte & pesante : au contraire celle
des blancs : fine, foible, legère ». En revanche, il remarquait lui aussi que les mûriers blancs
croissaient mieux et plus vite, ce qui assurait un retour sur investissement plus rapide à leur
propriétaire. « Nature » elle-même incitait donc selon lui à préférer les mûriers blancs aux
mûriers noirs. Pourtant, c’était sur ces derniers que reposait encore l’essentiel de la production
séricicole. Olivier de Serres reconnaissait qu’ils étaient « très-profitables […] en divers endroits
de la Lombardie, & de par-deçà en Anduze, en Alez & autres lieux vers les Sevenes du
Languedoc ». Il rapportait que les premiers mûriers blancs plantés en France l’avaient sans doute
été au début du XVIe siècle, par des chevaliers qui les avaient pris dans le royaume de Naples au
cours de la première guerre d’Italie, mentionnant même le sieur d’Allan, près de Montélimar3.
En somme, Olivier de Serres prônait la diffusion d’une espèce de mûriers encore largement
minoritaire dans les rares régions séricicoles du royaume, et absente dans les autres. La
préférence qu’il lui donnait n’était pas seulement fondée sur la qualité de la soie obtenue, et
faisait surtout intervenir d’autres facteurs de rentabilité, comme la facilité de culture et de
cueillette, la vitesse de croissance et le rythme végétatif. Le ménager du Pradel avait tout intérêt à
faire la publicité des mûriers blancs. Comme nous le verrons plus loin, son fils – qui lui servait
d’intermédiaire dans ses affaires – faisait commerce de mûriers blancs. Il possédait sans doute
d’importantes pépinières au Pradel, et était lié à d’autres producteurs. Dans le Bas-Languedoc,
notamment à Bagnols-sur-Cèze ainsi que dans les environs de Nîmes, plusieurs jardiniers
s’étaient d’ores-et-déjà spécialisés dans la production massive de mûriers blancs.
La préparation d’une entreprise de fourniture de mûriers était susceptible d’intéresser ces
marchands d’arbres, à l’instar de François Traucat. Demeuré quelque peu célèbre pour avoir
obtenu d’Henri IV d’entreprendre des fouilles à la recherche d’un trésor, qu’il croyait enfoui
sous la tour Magne, il apparaissait comme un pionnier de la culture du mûrier blanc dans le
royaume. Sur la page de titre d’un opuscule publicitaire qu’il publia en 1606, il était présenté
comme « maistre jardinier de la ville de Nismes […] qui, depuis l’an cinq cens soixante-quatre a
planté ou fait planter ès provinces de Languedoc et Provence, plus de quatre millions de
4
Concernant le célèbre ménager de Brescia et sa réception européenne, voir AMBROSOLI Mauro, The Wild
and the Sown…, op. cit., p. 146-150 ; BEUTLER Corinne, « Un chapitre de la sensibilité collective : la littérature
agricole en Europe continentale au XVIe siècle », art. cit., p. 1299-1300, et surtout PEGRARI Maurizio (dir.),
Agostino Gallo nella cultura del Cinquecento. Atti del convegno di Brescia, 23-24 ottobre 1987, Brescia, Edizioni del
Moretto, 1988.
1
GALLO Agostino, Secrets de la vraye agriculture, et honnestes plaisirs qu’on reçoit en la mesnagerie des champs, Paris,
Nicolas Chesneau, 1571 (traduction par François de Belleforest), p. 119.
2
Ibid., p. 120.
3
SERRES Olivier (de), Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, op. cit., p. 458-467.
72
meuriers1». Grâce à ce livret dédié à Henri IV, Traucat espérait inciter le souverain à maintenir le
soutien qu’il apportait à l’entreprise de fourniture de mûriers au clergé que nous étudierons plus
loin, et à laquelle il avait pris part.
Si le choix des mûriers blancs était avantageux pour les pépiniéristes susceptibles d’entrer en
affaire avec l’État, car ils pouvaient être produits plus vite et à moindre frais que les mûriers
noirs, ces caractéristiques correspondaient aussi aux attentes de la commission du commerce.
Pour diffuser la sériciculture dans les provinces septentrionales, privilégier les mûriers blancs
était un choix technique pertinent, déterminé par la recherche de résultats rapides. Les
prescriptions d’Olivier de Serres pesèrent certainement sur ce choix. Les Mémoires et instructions
que les entrepreneurs du « plant des meuriers et art de faire la soye » firent imprimer et
distribuer pour soutenir leur entreprise reprenaient ainsi de manière laconique les arguments de
l’auteur du Théâtre d’agriculture : « Le meurier blanc doit estre preféré au noir, d’autant qu’il croist
plustost de la moitié, & produit la Soye plus fine & de plus haut prix 2».
1
TRAUCAT François, Discours abrégé, tant sur les vertus et les propriétés des meuriers, tant blancs que noirs, ayant petites
meures blanches et petites noires, qui ont semblables fueilles, propres à nourrir les vers à soie, et aussi propres à servir, tant
aux corps humains, qu’à faire beaux meubles et ustenciles de mesnage, Paris, Nicolas Barbote, 1606. Sur Traucat,
voir MÉNARD Léon, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nismes, Paris, Chaubert, 1754, tome 5,
p. 354 ; TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 24-26 et VINCENS-SAINT-
LAURENT Jacques, « Notice historique sur François Traucat, jardinier de Nîmes au XVIe siècle », Mémoires
d’agriculture, d’économie rurale et domestique, 1817, p. 456-480. Le Discours abrégé du jardinier nîmois sur les
mûriers a longtemps été considéré comme perdu, mais il en existe une copie conservée à la Bibliothèque
municipale de Nîmes (Bib. mun. de Nîmes, RES 32723).
2
LE TELLIER Jean-Baptiste, Mémoires et instructions pour l’establissement des Meuriers, & Art de faire la Soye en
France, Paris, Jamet et Pierre Mettayer, 1603, p. 5.
3
Ibid., loc. cit.
4
LAFFEMAS Barthélemy de, Preuve du plant et profit des meuriers…, op. cit, p. 13-14.
73
Les Mémoires et instructions apparaissent bel et bien comme le support d’une politique
d’instruction agricole coordonnée et pensée à l’échelle du royaume. Pas moins de seize mille
exemplaires de ce manuel in-4° d’une trentaine de pages furent imprimés pour être distribués
dans toutes les paroisses des quatre généralités visées par l’entreprise 1. Le Tellier et Chevalier
firent appel aux imprimeurs ordinaires du roi Jamet et Pierre Mettayer. Également choisis par
Laffemas pour publier la plupart de ses « traités du commerce » et par Olivier de Serres pour la
première édition du Théâtre d’agriculture, l’atelier de ces imprimeurs-libraires apparaît comme un
centre de la première littérature séricicole française. Mais avant d’être mis sous presse, comment
fut composé le texte des Mémoires et instructions ? Laffemas présentait ce livre comme « une
instruction des plus belles & faciles qui se puissent trouver » et affirmait qu’il était le fruit d’une
compilation de ses propres mémoires sur la sériciculture, mais aussi de « tous autres livres tant
d’Italie, que du sieur du Pradel en son theatre d’agriculture2».
Les Mémoires et instructions devaient en effet beaucoup au passage du Théâtre d’agriculture
consacré à la sériciculture. Comme lui, ils opéraient une réduction en art de la culture du mûrier
et de l’éducation des vers à soie : ils reposaient sur la compilation et la formalisation de savoirs
jusque-là épars, dans le but de les diffuser par le livre imprimé, dans une langue simple et
accessible, selon un ordre méthodique tourné vers l’efficacité prescriptive 3. Le plan de La
Cueillette de la soye était largement repris, quoique simplifié, et correspondait à une division en
étapes successives du processus de production séricicole. Trois parties se succédaient : culture
du mûrier, élevage des vers, tirage des soies. Chacune était divisée en sections clairement
identifiables par des inter-titres qui indiquaient par quelques mots simples l’action prescrite :
« premier moien d’eslever les meuriers de graine », « quatriesme moien pour faire venir les
meuriers de branche ou de bouture », « pour faire esclorre la graine des vers », etc.
Quatre gravures sur bois, bien moins luxueuses que les gravures en taille-douce de Vermis
Sericus reproduites par Le Tellier dans le Brief discours dédicacé à l’épouse de Sully, illustraient la
deuxième et la troisième partie. Tout dans ces illustrations visait à convaincre de la facilité qu’il y
avait à nourrir des vers à soie. Les deux planches qui représentaient le séchage des feuilles de
mûrier et la nourriture des vers à soie sur des claies montraient un élevage de très petite taille,
tenant sur une simple étagère de bois de la forme d’une petite bibliothèque. Ce choix, bien sûr,
facilitait la représentation graphique, mais il était aussi destiné à montrer que dans chaque
intérieur, aussi modeste soit-il, il était possible d’élever à peu de frais quelques vers à soie pour
vendre les cocons.
1
BNF, Manuscrits français, n°16740, f° 81-83.
2
LAFFEMAS Barthélemy de, Preuve du plant et profit des meuriers…, op. cit, p. 13-14.
3
VÉRIN Hélène, « Rédiger et réduire en art : un projet de rationalisation des pratiques », art. cit, p. 36-37 ;
VÉRIN Hélène, « Olivier de Serres et son Théâtre d’agriculture », art. cit.
74
Illustration 7 : Gravures sur la nourriture des vers à soie
dans les Mémoires et instructions de Le Tellier (1603)
Les bois gravés ayant servi à l’impression de ces planches furent repris peu après dans
l’Instruction du plantage des meuriers pour Messieurs du Clergé, imprimé en 1605 dans l’atelier parisien
de David Le Clerc. Après l’entreprise de fourniture de mûriers et de vers à soie aux généralités,
une autre avait été confiée par la commission à des marchands chargés d’établir une pépinière
dans chaque diocèse. Cette-fois encore, les entrepreneurs diffusaient en même temps que des
arbres les instructions nécessaires à leur culture et à leur mise en valeur séricicole. Ce volume,
qui prenait également la forme d’un manuel in-4°, était de plus belle facture que les Mémoires et
instructions. Le corps du texte était plus aéré, la progression du propos rendue plus claire par
l’ajout de sous-titres dans les marges extérieures. Des prescriptions plus précises avaient été
ajoutées, par exemple celle concernant le semis des graines de mûrier en rayons, indication
reprise d’un manuel sur les semis publié un an plus tôt par Laffemas 1.
La dimension éminemment collective de cette littérature technique mise au service de
l’entreprise est certaine. La page de titre de l’instruction destinée au clergé indiquait qu’elle avait
été « veüe, abregée & corrigée sur tous les memoires cy devant faits ». On connaît par ailleurs
plusieurs éditions de ce texte, toutes données la même année par le même imprimeur, mais
l’attribuant à différents membres de l’association d’entrepreneurs chargée de la fourniture de
pépinières dans les diocèses2. Il est impossible d’établir avec certitude le rôle exact de chacun
dans la production du texte. Laffemas jouait sans doute un rôle clef dans la diffusion et la
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), La façon de faire & semer la graine des meuriers, Paris, Pierre Pautonnier, 1604.
2
Une première version, conservée à la Bibliothèque municipale de Lyon, ne mentionne aucun auteur en
page de titre mais a été attribuée par Matthieu Bonafous à Laffemas, sans doute parce que la copie dont il
disposait avait été reliée avec un opuscule de quelques pages, consacré aux propriétés non séricicoles des
mûriers blancs et signé par le contrôleur général du commerce. Une deuxième version, qui semble
aujourd’hui perdue, est attribuée à Claude Mollet, jardinier ordinaire du roi aux Tuileries et membre de
l’association d’entrepreneurs (BONAFOUS Matthieu, « Bibliotheca Serica », Bib. Mun. de Lyon, Ms Pa 332,
vol. 1). Enfin, la Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve une édition dont la page de titre attribue le texte
à Bénigne Le Roy et Jean Vanderveckene, les deux marchands qui dominaient cette association. Cette
copie, dont un libraire peu scrupuleux du tournant du XVIIIe siècle a falsifié la date d’édition (remplaçant
1605 par 1695) est à l’origine d’une confusion bibliographique entretenue par Bonafous.
75
compilation des différents mémoires. Mais, à l’instar des marchands qui étaient à la tête des
entreprises de fourniture, il n’était en aucun cas un spécialiste. Il ne cachait pas d’ailleurs qu’il ne
faisait que mettre en forme les savoirs recueillis auprès de véritables praticiens de la culture du
mûrier et de l’élevage des vers à soie. À la fin de La façon de faire et semer la graine de meuriers, il
créditait plusieurs jardiniers de l’aide qu’ils lui avait apportée. Il affirmait avoir consulté les « plus
habilles hommes que l’on aye peu trouver & choisir à Paris : soit d’Espaigne, Itallie, Contat
d’Avignon, Provence », citant particulièrement un certain Jean Beuve, jardinier de Bagnols-sur-
Cèze dont il mettait en avant la longue expérience en soulignant que « depuis trente ans [il] a
tousiours continué à semer & planter des meuriers1».
Fabriqués et diffusés pour servir des entreprises de fourniture de mûriers commandées par
la commission du commerce, les traités et manuels de sériciculture publiés en France dans les
premières années du XVIIe siècle offrent un exemple typique d’une forme de littérature technique
portée à la fois par l’État et par des intérêts marchands. Une conjonction similaire a déjà été
observée par Yumiko Ohyama à propos de la littérature séricicole japonaise des XVIIIe et XIXe
siècle : en 1713, le gouvernement impérial encouragea par décret les marchands d’œufs de vers à
soie à diffuser, en plus de leur marchandise, des instructions imprimées destinées à leur clientèle
populaire2. Si le premier texte de ce type avait été rédigé par un fonctionnaire savant, dans la
tradition de la littérature séricicole apparue dans la Chine médiévale des Yuan 3, les suivants
furent écrits par des hommes de la pratique, sériciculteurs et marchands. Dans le cas de la
littérature séricicole française du tournant du XVIIe siècle, les praticiens demeuraient dans
l’ombre, mais nombre d’entre eux furent bel et bien associés à l’opération de réduction en art
mise au service de l’entreprise.
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), La façon de faire & semer la graine des meuriers, op. cit., p. 35.
2
OHYAMA Yumiko, « L’utilisation des manuels pour l’élevage des vers à soie dans le Japon des XVIIIe et XIXe
siècles », in HILAIRE-PÉREZ Liliane, NÈGRE Valérie, SPICQ Delphine ET VERMEIR Koen (dir.), Le livre technique
avant le XXe siècle… op. cit., p. 139-148.
3
MAU Chuan-Hui, « Les progrès de la sériciculture sous les Yuan ( XIIIe–XIVe siècles) d’après le Nongsang Jiyao
農桑輯要 », Revue de Synthèse, 2010, vol. 131, n°2, p. 193-217.
76
général du commerce, c’étaient les guerres civiles qui avaient « empesché la continuation du
plant desdits meuriers ». La fourniture commencée par Le Tellier et Chevalier était ainsi
présentée comme la reprise d’une mesure initiée avant les troubles, et pouvait apparaître comme
le signe d’un heureux retour de la paix et de la prospérité1.
Le titre de ce traité était trompeur, car il y était finalement moins question du soutien
apporté par Catherine de Médicis aux manufactures que d’exemples contemporains destinés à
montrer que « l’entreprise des soyes » avait toutes ses chances de réussir. Laffemas donnait
l’exemple des plantations réussies du château de Madrid, de celles de Louis Potier de Gesvres et
de Pierre de Beringhen. Il rapportait longuement les succès de Claude Mollet, jardinier du roi
aux Tuileries et bientôt son partenaire en affaires, qui avait formé des pépinières de mûriers
blancs considérables près de Paris et obtenait des résultats très rapides grâce au « secret » de leur
recépage. En somme, il montrait que la nouveauté était en marche et promettait monts et
merveilles. Bientôt, toutes les provinces du royaume connaîtraient l’enrichissement que le
Languedoc goûtait depuis peu grâce aux mûriers que l’on avait commencé à y planter en grand
nombre depuis quinze ou vingt ans. Laffemas se fondait sur le témoignage de marchands
languedociens qui, venus à Paris pour débiter leurs soies, auraient rapporté que dans leur
province, les mûriers étaient en passe de devenir la plus profitable de toutes les plantes cultivées.
À propos de cet argument, le contrôleur général du commerce renvoyait à un « autre traicté »
qu’il avait publié la même année, intitulé Le tesmoignage du proffit et revenu des soyes2. Dans ce bref
opuscule in-8° de huit pages, Laffemas citait nommément des « hommes qualifiez de Languedoc
et Provence » qui témoignaient du « bien et utilité qu’apport[aient] depuis peu d’années lesdites
soyes en leur pays ». Il s’étendait particulièrement sur le cas de Simon d’Alméras, lieutenant de
Bagnols-sur-Cèze et député de la noblesse aux États généraux de la province de Languedoc. Sur
une mauvaise terre dont il ne tirait rien, celui-ci « certifiait » qu’il avait planté des mûriers qui
quelques années plus tard lui rapportaient annuellement « vingt escus de ferme sans main
mettre », car il vendait la feuille à des magnaniers. Le sieur d’Alméras assurait par ailleurs que
cette nouvelle culture était d’une très grande « facilité », si bien qu’elle n’était l’affaire que des
« enfans pauvres » et qu’elle ne risquait pas de « desbaucher » les hommes des labourages. Aucun
argument précis n’était mobilisé pour démontrer la véracité de ces dires. Le lecteur devait se fier
à une parole rapportée qui avait d’autant plus de poids qu’elle était celle d’un noble.
La noblesse, précisément, constituait la cible privilégiée de Laffemas, que l’on imagine
volontiers distribuant ses petits traités à la cour. Cet aspect de sa stratégie de propagande
apparaît par exemple dans Le plaisir de la noblesse et autres des champs, un autre petit livret de huit
pages in-8°, publié en 1603 3 mais aussi dans les Lettres et exemples de feu la Royne mère. Laffemas
flattait l’orgueil des nobles en insistant sur leur rôle de pionniers dans la diffusion des cultures
nouvelles. Si l’établissement en France du « plant des meuriers, soyes et manufactures » était
difficile, c’était principalement selon lui parce que les « grands » n’en avaient pas encore
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Lettres et exemples de feu la Royne mère… op. cit., p. 125.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le tesmoignage certain du profict et revenu des soyes… op. cit.
3
LAFFEMAS Barthélemy (de), Le plaisir de la noblesse et autres des champs, sur le profict et preuve certaine du plant des
meuriers, Paris, Pierre Pautonnier, 1603.
77
connaissance1. Les convaincre de l’utilité de la moriculture était la clef d’une diffusion sociale
plus large par imitation descendante.
Cette vague de traités de circonstance, imprimés à quelques mois d’intervalles chez
l’imprimeur du roi Pierre Pautonnier, renvoyant les uns aux autres et se copiant les uns les
autres, comptait aussi la Preuve du plant et profit des meuriers, pour les parroisses des généralitez de Paris,
Orléans, Tours et Lyon, pour l’année 1603. Ce livret in-8° de seize pages reprenait les précédents,
dont plusieurs passages comme celui consacré au sieur d’Alméras étaient copiés. Il était destiné à
être distribué, par les « commis » du contrôle général du commerce, aux curés de chacune des
paroisses où l’entreprise de Le Tellier et Chevalier devait délivrer mûriers et vers à soie 2. Ce texte
constituait donc un complément des Mémoires & instructions et devait convaincre les notables des
villages de l’utilité de la tâche à laquelle il leur était demandé de participer.
Le clergé faisait également l’objet d’une propagande ciblée, qui mettait en avant sa primauté
dans la partition de l’ordre social et son rôle déterminant de guide et d’exemple pour le peuple.
L’entreprise de fourniture de pépinières aux diocèses du royaume suscita son lot de discours
allant dans ce sens. Isaac de Laffemas, le fils de Barthélemy, rappelait à ces « messieurs du
clergé » le récit de Procope de Césarée, sur les deux moines qui auraient introduit la sériciculture
dans l’empire de Justinien3. Dans leur édition de l’instruction adressée au clergé, les
entrepreneurs Jean Vanderveckene et Bénigne Le Roy flattaient eux aussi les ecclésiastiques. En
payant pour l’établissement de pépinières de mûriers blancs, le clergé remplissait « le devoir »
auquel il était obligé par ses « dignitez & merites ». Grâce à lui « une infinité de pauvre peuple »
bientôt s’enrichirait et trouverait dans la récolte des soies un nouveau moyen de subsister 4. Plus
loin, les nobles et les bourgeois étaient invités à suivre l’exemple. Si le clergé, en plantant des
mûriers, se rendrait mieux capable d’exercer la charité, la noblesse quant à elle y trouverait un
moyen infaillible de cesser de se « plai[ndre] iournellement d’avoir faute d’argent ». Quant aux
« bourgeois des villes », libres de commercer, ils étaient invités à faire tisser les soies qu’ils
produiraient pour en tirer « double profit ». Finalement, tous ceux qui possédaient des fonds
devaient planter des mûriers et faire élever des vers à soie. Il en allait de « l’honneur de tous les
François » qui étaient moqués par les Espagnols et les Italiens parce qu’ils rechignaient à une
culture si facile et si profitable5.
78
soyes », la rattachait à une invention, à une nouveauté qu’il ne fallait pas accueillir avec crainte,
mais comme une promesse de progrès :
L’on doibt considerer qu’il y eu commencement en toutes choses, &
sans telles inventions les hommes fussent demeurés sauvages, les
terres non semées, & les mers & rivières sans naviguer. Par
nouveauté sont veneues les Sciences, les Loix, & la Police : les villes
& forteresses basties, l’or & l’argent en usage : car autrement la
France & tous pays au monde fussent demeurez infertilles ainsi que
les deserts1.
L’introduction en France de la sériciculture faisait partie de ces belles inventions qui, au gré
de l’histoire et des échanges entre les hommes, se transmettaient d’un pays à l’autre pour profiter
enfin à tous :
depuis peu d’années on a introduit en France les coqs d’Inde, choux-
fleurs et artichaux, comme le plant de la vigne, mouches à miel, or et
argent, imprimeries et canons, et autres bestes, fruits et métaux
incogneus du premier temps, ains de pays en pays et de royaume en
royaume. Ainsi est-il de la soye et plant desdits meuriers, venus en la
Provence et comtat d’Avignon, estant proches de l’Italye, et l’Italye
de païs du Levant, la Chine et autres lieux orientaux2.
Olivier de Serres, avec plus de clarté, ne disait pas autre chose dans son Théâtre d’agriculture :
Les histoires tesmoignent qu’au temps des Anciens Gaulois, la
France ne produisoit aucun vin : la voici aujourd’hui abondamment
pourveuë de tant exquise boisson, par la dextérité de ceux qui
opportunément y ont emploié leur profitable curiosité. Plusieurs
bestes & plantes estrangeres, consentent de vivre parmi nous avec
soin requis3.
L’exemple de l’introduction de la vigne en Gaule n’était pas pris au hasard, non seulement
parce que cette culture était généralement répandue dans le royaume, mais aussi en raison de
l’association et des affinités communément admises entre vignes et mûriers. La soie pouvait
« croistre belle & bonne par tout ce Roiaume, peu de lieux exceptés », assurait ainsi Olivier de
Serres, car « là où croist la vigne, là peut venir la Soie, demonstration tres-claire, suffisamment
verifiée par reïterées experiences en divers païs discordants de climats ». Dès lors, il ne pouvait
faire aucun doute que le mûrier blanc réussirait aux alentours de Paris.
Le climat était bien le nœud du problème. En 1602, déterminé à convaincre Henri IV de
renoncer à « l’entreprise des soyes », Sully aurait soutenu que la France disposait d’ « un climat,
une situation, une eslevation de soleil, une temperature d’air, une qualité de terroir, et une
naturelle inclination de peuples » contraire à la sériciculture4. Nombreux sans doute étaient ceux
qui partageaient alors l’idée selon laquelle les manufactures d’un royaume étaient déterminées
par la combinaison naturelle, et par-là même immuable, de ses atouts et faiblesses en termes de
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), La façon de faire & semer la graine des meuriers, op. cit., p. 3-4.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Lettres et exemples de feu la Royne mère… op. cit., p. 123-124.
3
SERRES Olivier (de), Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs… op.cit., p. 459.
4
SULLY Maximilien de Béthune (duc de), Mémoires des sages et royales oeconomies d’Estat…op.cit., vol. 16, p. 514-
515.
79
ressources et de climats. Ce principe d’un déterminisme climatique était bien sûr un obstacle de
taille à la propagation de la culture du mûrier, et Laffemas s’attachait traité après traité à le
contredire.
Celui-ci mobilisait régulièrement le topos de la France bénie de Dieu, disposant de sols et de
climats propices à l’abondance de toutes choses, capable dès lors de se passer de tous ses
voisins. Ayant très tôt mis en évidence la qualité des soies obtenues à Saint-Chamond ou encore
à Saint-Romain-au-Mont-d’Or, « villes scituées en pays froid & ez montagnes », et où l’on faisait
pourtant selon lui « des soyes escrües si belles & si fines qu’ils [sic] sont preferables à celles de
Messine1», le contrôleur général du commerce affirmait que la France bénéficiait de dispositions
climatiques idéales pour la sériciculture. Le « Climat de France », écrivait-il, se trouvait pour faire
de la soie « plus propre & temperé que autres païs de Chrestienté 2». Il appelait ses lecteurs, pour
appuyer son propos, à l’observation des cartes : la France n’était-elle pas située à la même
latitude que la Chine ? Que les soies françaises promettaient d’être plus belles que les italiennes,
on le reconnaîtrait aisément « en la carte generalle du monde, & au degré du Royaume de la
Chine d’où viennent toutes les plus belles, qui est en mesme climat & droite ligne que ce
Royaume, ce qui iuge semblable temperature 3». Peut-être Laffemas avait-il consulté, pour
conclure erronément que la France et la Chine partageaient une même latitude, la mappemonde
du Theatrum Orbis Terrarum d’Abraham Ortelius, qui représentait les villes de Lyon et de
Quanzhou à distance égale de l’équateur4.
Quoiqu’il en soit, Laffemas mêlait ici une conception de la notion de climat héritée de la
cosmographie antique et fondée sur la latitude, à une conception moderne fondée sur la
température de l’air. Le « climat de France » pouvait certes être lu entre les lignes horizontales
d’une mappemonde, mais celles-ci déterminaient surtout un certain équilibre entre « chaleurs »
et « froidures », qu’il jugeait en l’occurrence très adapté à la sériciculture. Les « païs plus chauts
ne font les soyes si belles & fines que les autres », écrivait-il, rapportant les témoignages de
marchands et ouvriers en soie de Paris, selon lesquels seule une moitié environ des soies de
Levant pouvait être employée pour la fabrique des plus fines étoffes, quand c’était le cas de
« toutes celles de France ». L’avis de ces experts, mobilisé pour sa légitimité, était partial. Ces
personnages, qui étaient sans doute en affaire avec Laffemas, avaient tout à gagner de
l’implantation de la sériciculture dans les campagnes parisiennes. Les facteurs autres que
climatiques qui auraient pu déterminer cette différence de qualité entre les soies de France et
celles de Levant – comme la possibilité que les marchands levantins eussent pu destiner à
l’exportation leurs soies les plus médiocres – n’étaient pas considérés.
C’est en polémiste préférant les exemples marquants aux raisonnements patients que
Laffemas entendait démontrer la supériorité française en matière de sériciculture. Aussi pouvait-
il conclure son exposé sur le climat de la France en faisant remarquer, cette fois sans aucun
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Reiglement general…, op. cit., p. 9.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Les Discours d’une liberté générale & vie heureuse pour le bien du peuple , Paris,
Guillaume Binet, 1601, p. 6.
3
LAFFEMAS Barthélemy (de), Preuve du plant et proffit des meuriers…, op. cit., p. 5.
4
ORTELIUS Abraham, Theatrum Orbis Terrarum, opus nunc tertio ab ipso auctore recognitum, multisque locis castigatum
et quamplurimis novis tabulis atque commentariis auctum, Anvers, Christophe Plantin, 1584.
80
élément de preuve, que « les soyes de Provence, Languedoc, & Contat d’Avignon, ne sont si
belles que celles de Paris, Tours, Lyon […] plustost à cause de trop de chaleurs que de
froidures1». Les « preuves » qu’il apportait reposaient sur des observations climatiques sans
doute exagérées, et dont il tirait des conclusions pour le moins hâtives. Ainsi, les neiges qui
recouvraient la Lombardie certains hivers constituaient à ses yeux la preuve irréfutable que le
froid ne nuisait en rien à la sériciculture :
Il court des bruicts que le climat de France n’est propre à la
nourriture des vers, à quoy ne faut avoir esgard, & pour preuve au
Duché de Millan, ou se fait si grand nombre de soye, aucunes années
il tombe si grande quantité de neiges, que l’on se pert dedans […] &
quelquesfois ne se fondent de trois mois, cause des froidures, si ce
n’est aux plus hautes montagnes, qui monstre le climat de France
estre aussi bon ou meilleur que les pays estrangers pour les soyes 2.
Les efforts du contrôleur général du commerce pour emporter l’adhésion des sceptiques
furent largement vains. L’entreprise de fourniture des généralités, puis celle des diocèses, se
heurtèrent à de nombreux obstacles que quelques traités de propagande ne pouvaient suffire à
surmonter.
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Preuve du plant et proffit des meuriers…, op. cit., p. 6.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Instruction du plantage des meuriers… op. cit., p. 6-7
81
les quittances des entrepreneurs. Un commis de Laffemas, qui devait tenir registre de l’opération
dans son ensemble, devait également assister à cette livraison pour en dresser un procès-verbal.
La répartition et la distribution incombaient ensuite aux élus : ces officiers, ordinairement
chargés de répartir la taille, apparaissaient en raison de leur bonne connaissance du territoire
comme les plus à même d’effectuer cette tâche. Le 7 décembre 1602, Henri IV leur ordonna
d’établir, à partir des rôles de taille et de la topographie des finages, un « département » du
matériel séricicole à fournir aux paroisses de leurs ressorts, « le fort portant le foible1». La
réussite de l’entreprise dépendait ainsi très largement du travail et de la coopération de ces
officiers, chargés enfin de convoquer les procureurs, syndics et autres fabriciens des paroisses
pour leur délivrer le lot qui devait faire germer la sériciculture dans les terroirs de leurs
communautés respectives. En bout de chaîne, ces notables des communautés d’habitants étaient
donc également mis à contribution. Vaisseaux capillaires de cette machine gouvernementale par
laquelle le pouvoir royal devait s’immiscer dans les champs, ils étaient chargés de distribuer le
matériel aux propriétaires fonciers et de veiller au bon usage qui en serait fait, avant visite des
commis du contrôleur général du commerce.
Bien vite la réalisation de ce beau projet, qui n’était encore que de papier, rencontra son
premier obstacle. En novembre 1602, le surintendant des jardins du roi Louis de Bourdeaux
menait à Fontainebleau, où résidaient alors le souverain et sa cour, une petite cabale destinée à
convaincre le roi et son Conseil de la nécessité de casser le contrat passé avec les entrepreneurs.
Il assurait notamment qu’il était « impossible de faire lever par des paysans quatre cens mil
meuriers ». Le commissaire du commerce Charles du Lis fut envoyé à la cour pour débrouiller
cette « traverse2». Il y fut reçu par Louis Potier de Gesvres, Nicolas Brulart de Sillery et Pierre
Jeannin, qui à l’instar du chancelier Bellièvre soutenaient l’entreprise depuis ses débuts. Ces relais
de poids permirent au commissaire d’être vite reçu par le roi. Henri IV aurait alors rappelé
publiquement son attachement au projet, et affirmé « qu’il ne permettroit qu’on donnast aucune
traverse à ceste bonne emprise3 et n’escouteroit plus ceulx qui en vouldroient faire plainte 4». Le
contrat fut donc maintenu, mais une clause importante y fut ajoutée, pour répondre à la
principale objection formulée par Louis de Bourdeaux : les entrepreneurs furent contraints
d’entretenir à leurs frais, dans chacune des quatre généralités, une pépinière de cinquante mille
1
Ibid., p. 28-29.
2
Quand le chancelier Bellièvre transmit à la commission les lettres patentes de ratification du contrat, il y
joignit une lettre par laquelle il demandait à Charles du Lis « d’aller trouver Sadite Majesté, avec les
marchans entrepreneurs, pour lui faire entendre à quel dessing [le] sieur de Bourdeaux désire et s’efforce
traverser l’entreprise des plans des meuriers, et de rompre ledit contrat fait auxdits entrepreneurs »
(CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 29, séance du 19
novembre 1602).
3
L’utilisation de ce terme doit être notée. La notion d’emprise renvoie à la conquête et au renforcement
d’un pouvoir. Elle est, comme l’a montré Hélène Vérin, très présente dans la conception de l’entreprise à
l’époque moderne, au point que les deux termes sont alors souvent employés comme synonymes l’un de
l’autre. Voir VÉRIN Hélène, Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idée, Paris, Presses universitaires de France,
1982.
4
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 40-42.
82
mûriers blancs destinés à remplacer les plants morts rapportés par les habitants, ce qui faisait
monter à six cent mille le nombre total des plants qu’ils étaient chargés de fournir1.
Par la suite, et avant que le printemps ne vienne sonner l’heure du début des opérations,
l’adversité rencontrée par l’entreprise au cœur même de l’État se fit plus pressante, plus efficace
mais aussi moins voilée. Sully était, nous l’avons vu, globalement hostile au projet porté par
Laffemas, et ne se priva pas d’user de son pouvoir pour faire administrativement obstruction à
l’exécution du contrat. En janvier 1603 il se montra inflexible sur le fait que le paiement des
entrepreneurs ne pût être effectué par les receveurs des tailles sans un mandement du trésorier
de l’épargne, Raymond Phélypeaux2. Or celui-ci refusait de délivrer ce sésame sans validation
préalable par la Chambre des comptes de son acquit-patent 3. En mars l’affaire n’était toujours
pas réglée. Le président des comptes, Jean Nicolaï, assurait que ces retards n’étaient pas de son
fait, tout en apprenant aux commissaires qu’il était désormais question de faire vérifier
l’intégralité du contrat par la Chambre 4. Sachant bien que le surintendant des finances
orchestrait cette obstruction administrative, les membres de la commission députèrent alors
Rebours et du Lis pour aller trouver Sully et lui « remonstrer le retardement qu’on apportoit à
l’establissement des meuriers et sçavoir sa volonté sur tel fait 5». Lors de leur rencontre avec le
ministre, ils lui présentèrent un « brief estat tant des fraictz advancés que de ceulx qu’il convient
continuer par estimation et par obligation », préalablement établi par les entrepreneurs 6. Ces
derniers, en effet, avaient déjà avancé des sommes importantes et attendaient avec d’autant plus
d’impatience leur paiement. Le 29 août 1603, ils se plaignaient encore de n’en avoir reçu qu’une
moitié7, alors même qu’ils avaient avancé plus de 100 000 l.t., somme considérable qu’ils avaient
essentiellement empruntée : l’état de leurs frais comprend en effet 6 000 l.t. pour « l’interest de
partie des deniers […] advancés et empruntés ».
1
Ibid., loc. cit.
2
Les receveurs ne pouvaient en effet décaisser aucune somme sans mandement, qui servait de justificatif à
produire au moment de la reddition de leurs comptes.
3
Ibid., p. 56.
4
Ibid., p. 71.
5
Ibid., p. 76.
6
Ce document a été conservé. Il est intégré dans un recueil factice de diverses pièces relatives au commerce
(BNF, Ms Fr 16740, f° 81-83).
7
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 116-118.
83
imposé aux dispositions contractuelles, ce document offre une vue d’ensemble sur la spatialité et
la matérialité de l’entreprise, et met en lumière la diversité des acteurs anonymes qui furent mis à
contribution pour implanter au cœur du royaume une production encore exclusivement
méridionale. Le poste de dépenses le plus important fut bien sûr l’achat des six cents mille plants
de mûriers, qui aurait été fait « à raison de cinquante livres le millier », soit un prix total de
30 000 l.t. Les 500 livres de graine avaient coûté 7 l.t. par unité, soit un total 3 500 l.t. La
« graine » de vers à soie, achetée en Espagne et en Italie, était autrement plus précieuse : Le
Tellier et Chevalier déboursèrent 11 000 l.t. pour en acquérir 120 livres. Les imprimeurs du roi
Jamet et Pierre Mettayer demandèrent quant à eux 1 000 l.t. pour produire 16 000 copies des
Mémoires et instructions pour l’establissement des meuriers & art de faire la soye en France, qui devaient être
distribués en double dans chacune des paroisses. La somme de 18 000 l.t. fut engagée pour le
salaire, le logement, la nourriture et le voyage des « cinquante hommes expertz […] faict venir
esprès de Languedoc et Contat d’Avignon avec leurs aides et valletz […] durant le temps de
quatre mois ». Pour le cas particulier de l’élection de Paris, l’expert était chargé d’établir deux
magnaneries dans la capitale, en plus de ses tournées d’instruction dans toutes les paroisses de la
circonscription, missions pour lesquelles il reçut des entrepreneurs la somme de 1500 l.t.
Ce type de comptes justificatifs doit être considéré avec précaution. Les chiffres avancés par
les entrepreneurs étaient-ils exacts ? Le Tellier et Chevalier peuvent-ils être suspectés de les avoir
volontairement grossis afin d’inciter la commission à tout mettre en œuvre pour les payer plus et
plus vite ? Deux actes notariés produits par l’entreprise permettent d’esquisser une réponse.
C’est d’abord une promesse de vente datée du 29 novembre 1602, par laquelle Gédéon de Serres
– le second fils et représentant en affaire d’Olivier – s’engageait à vendre aux entrepreneurs
quatre cents mille mûriers blancs âgés de deux à trois ans au prix de 45 l.t. le millier, ainsi que 30
livres de graine du même arbre pour 7,5 l.t. la livre 1. Ces prix sont inférieurs à ceux que les
entrepreneurs affirmèrent avoir payés, et il paraît vraisemblable que ceux-ci aient opéré des
approximations haussières de leurs dépenses avant d’en soumettre les comptes à la commission.
Le second document qui permet un recoupement avec l’état de leurs dépenses montre quant à
lui une correspondance exacte entre montant déclaré et montant effectivement dépensé. Il s’agit
du contrat d’engagement de l’expert parisien (et de son épouse), qui prévoyait bien un paiement
1
Arch. nat., M.C., étude 21, 66, f° 579-580 (voir la transcription, pièce justificative n°2). Le célèbre auteur
du Théâtre d’agriculture, qui avait opportunément fait paraître en 1599 un échantillon de son grand œuvre
exclusivement consacré à la sériciculture, semble bien avoir été un marchand d’arbres dont l’activité
éditoriale n’était pas sans soutenir d’importants intérêts commerciaux. C’est essentiellement du Comtat
Venaissin et du diocèse d’Uzès, régions où la sériciculture était déjà implantée, que provenait l’essentiel
des plants. Le ménager du Pradel n’avait assurément pas tiré tous les arbres qu’il comptait vendre à Le
Tellier et Chevalier de pépinières qu’il possédait en propre. Il les avait sans doute lui-même achetés,
notamment à des jardiniers de Bagnols-sur-Cèze. Cette ville du diocèse d’Uzès était alors une des plus
réputées pour ses grainiers et ses jardiniers spécialisés dans la production de mûriers blancs. Ce sont
d’ailleurs des « bourgeois de la ville de Bagnolles » qui se portent caution pour la moitié des arbres que
Serres promet de vendre, l’autre moitié étant cautionnée par le surintendant des jardins du roi Louis de
Bordeaux. Pour une étude spécifiquement consacrée à cette promesse de vente, voir VÉROT Jean-Baptiste,
« La première richesse du mûrier blanc : Olivier de Serres, fournisseur de ‘‘l’entreprise des soyes’’ de
1602 », Revue du Vivarais, CXXIII, n° 2, avril 2019, p. 173-182. Sur la réputation de la production moricole
de Bagnols-sur-Cèze, voir notamment LAFFEMAS Barthélemy (de), La façon de faire et semer la graine de meuriers,
Paris, Pierre Pautonnier, 1604, p. 35.
84
de 1 500 l.t. Ce couple originaire de Languedoc1, formé du docteur en droit Jacques Chabot et
de Marie de Greneuze, travaillait par entreprise pour Le Tellier et Chevalier, qui lui cédaient en
plus du prix fait de leur établissement la moitié de la soie qu’ils devaient produire, ainsi que le
droit d’acheter celle dont la production était attendue après les distributions de mûriers et de
vers à soie dans l’élection de Paris2. Cessible, le monopole dont jouissaient les deux marchands
en vertu de la volonté royale servait donc de moyen de paiement indirect pour ce couple
d’experts, qui intervenait en sous-traitant des deux entrepreneurs.
Ceux-ci devaient encore conditionner et acheminer des centaines de milliers de jeunes arbres
d’un bout à l’autre du royaume. « Pour les journées des hommes qui ont travaillé à deraciner
ledict plan » et à le mettre en caisses, Le Tellier et Chevalier durent débourser 400 l.t. L’achat des
caisses, de la corde, des clous et de « l’emballage », ainsi que les « sallaires d’hommes » pour le
conditionnement des arbres avant leur transport, coûtèrent encore 1 200 l.t. « Les voitures faites
par mulletz et chevaux depuis les villes d’Avignon, Baignolz, Carpentras et autres jusques à
Rouannes » nécessitèrent quant à elles l’avance de 1500 l.t. Le transport des mûriers fut
compliqué par les « gellées et glaces » qui rendaient impossible la navigation sur le Rhône. Il
fallut prendre les routes et les chemins jusqu’au port de Roanne, sur la Loire. La marchandise y
fut confiée à des « voituriers par eaus » chargés de la livrer dans les généralités de Tours, Orléans
et Paris, où d’autres transporteurs prirent le relais pour répartir les arbres dans toutes les
élections. Le Tellier et Chevalier affirmaient avoir dépensé 3 000 l.t. pour l’ensemble du
transport depuis Roanne. Du Languedoc à la Touraine, brassiers, bateliers et muletiers étaient
mis à contribution par l’entreprise, et devenaient le temps d’un transport des agents exécutant la
volonté royale, au même titre que les dizaines d’employés recrutés par Le Tellier et Chevalier.
Pour initier l’opération, les entrepreneurs avaient d’abord fait appel à quatre « hommes de
cheval » auxquels fut confiée pendant quatre mois la tâche de parcourir les provinces
méridionales du royaume à la recherche de mûriers à acheter au meilleur prix. Pour l’ensemble
de leurs dépenses et de leurs gages, Le Tellier et Chevalier avancèrent 2 880 l.t. En plus des
acheteurs, il fallait des messagers : dix autres cavaliers furent, pendant un mois et en échange de
1 800 l.t., « envoiez par lesdictz entrepreneurs pour porter les commissions, instructions et
memoires aux quarente neuf ellections des quatre generallitez ».
Au-delà de ces missions ponctuelles, l’entreprise fut maintenue par un personnel salarié, et
une organisation qui se voulait pérenne et hiérarchisée fut mise en place. Depuis leur « bureau
general estably à Paris », Le Tellier et Chevalier commandaient à « quatre commis principaux
esdictes generallitez ». Ces derniers, aux gages annuels de 600 l.t., dirigeaient la cinquantaine de
commis établis dans chaque élection. Essentiellement chargés de retirer les quittances et les
procès-verbaux des distributions pour les transmettre au bureau parisien, ces employés étaient
les chevilles ouvrières de l’entreprise sur le terrain, qui pour 100 l.t. de gages annuels avaient la
responsabilité de l’exécution des contrats. Enfin, Le Tellier et Chevalier devaient établir un
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), Lettres et exemples de feu la Royne mère, comme elle faisoit travailler aux manufactures, et
fournissoit aux ouvriers de ses propres deniers, Paris, Pierre Pautonnier, 1602. Rééd. in LAFAIST Louis, Archives
curieuses de l’histoire de France depuis Louis XI jusqu’à Louis XVIII, Paris, Beauvais, 1836, vol. 9, p. 123-136
(p. 128).
2
Arch. nat., M.C., étude 23, 222, f° 36.
85
réseau de pépinières à travers les territoires couverts par leur fourniture : ils avancèrent 1 200 l.t.
pour louer une vingtaine de jardins et payer les gages d’autant de jardiniers. Acheteurs et
messagers, commis et jardiniers : si l’on ajoute à cet ensemble les experts instructeurs, ce furent
plus de cent trente individus qui furent employés par les deux marchands pour mener à bien leur
fourniture. Aux gages des employés s’ajoutaient nombre de frais de procédure indispensables au
bon déroulement administratif de l’entreprise : outre les émoluments des notaires (150 l.t.), les
frais de recouvrement des « estatz au vray de touttes les paroisses des eslections des quatre
generallités » (45 l.t.) et d’impression des « commissions, contractz, arrests du conseil et aultres
pieces » envoyées aux élus pour les informer de la volonté royale (600 l.t.), il fallait ajouter le
coût des voyages à Fontainebleau pour démarcher en cour (120 l.t.) et celui des commissions
payées à divers officiers de finance pour qu’ils ratifient les contrats et expédient leurs acquits-
patents (300 l.t.).
Les entrepreneurs devaient sans cesse démarcher, convaincre, et surtout rétribuer les agents
de l’État pour obtenir leur diligence. Aux sergents qui se rendirent dans chacune des paroisses
pour « semondre les habitants » à « venir recevoir [les] meuriers et graines », ils payèrent pour
plus de 6 600 l.t. de vacations1. À Barthélemy de Laffemas et à ses commis du contrôle général
du commerce, ils ne payèrent pas moins de 9 000 l.t. sous formes de « taxations » prévues par le
contrat. Enfin, Le Tellier et Chevalier prévoyaient de payer 4 500 l.t. de vacations aux élus et à
leurs greffiers, quand bien même ces officiers avaient été ordonnés de contribuer à l’entreprise à
titre gracieux. Cette rétribution officieuse – mais ouvertement déclarée – montre bien que les
élus n’étaient pas enclins à mettre gratuitement leur travail et leurs compétences au service d’une
mesure de politique économique étrangère à leurs prérogatives fiscales ordinaires. En mars, Le
Tellier et Chevalier prévoyaient la dépense de 300 l.t. supplémentaires pour l’expédition de
« lettres de cachet, et autres mendemens qu’il conviendra encore obtenir sur les difficultez à
l’execution des contractz » : en avril, l’inertie et la mauvaise volonté des élus leur donna raison.
Le président de l’élection de Paris rechignait à transmettre aux paroisses l’ordre d’envoyer leurs
syndics réceptionner leurs mûriers, et des centaines d’arbres furent laissés aux entrepreneurs 2. À
Chartres et à Blois les élus refusaient tout uniment de collaborer 3. Le greffier de l’élection de
Châteaudun, où la distribution des mûriers avait eu lieu au début du mois de mai, se présenta
peu après devant la commission pour obtenir paiement de ses vacations : comme il se vit
attribuer une modération de sa taille, un groupe d’élus des quatre généralités demanda quelques
jours plus tard la même rétribution indirecte4.
1
Sans doute d’agissait-il des sergents des tribunaux de baillages, qui réalisaient-là un travail d’huissier, payé
à la signification d’actes.
2
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 77-80.
3
Ibid., p. 81 et 88.
4
Ibid., p. 93.
86
productive. La question de la contrainte apparut comme le nœud du problème. Initialement, il
avait été prévu de ne pas laisser le choix aux paysans. Dans le vingtième article de son projet
d’édit, Laffemas avait imaginé d’employer la coercition la plus stricte, prévoyant que « sur
grosses peines, tous maistres & chefs de bien tenans, de quelque qualité ou conditions qu’ils
soient, seront tenus planter ou faire planter des meuriers blancs sur leurs terres 1». Le projet
initial du contrat entre les entrepreneurs et la commission du commerce prévoyait également un
système contraignant pour les paysans. Selon le contrôleur général, qui commit entre 1602 et
1604 pas moins de huit traités destinés à soutenir l’entreprise, il fallait avant tout « faire publier
& entendre aux habitans ce qui [était] de leur debvoir » mais aussi « apprendre, presser, &
solliciter le menu peuple, à cognoistre son bien & proffit 2». L’augmentation de l’impôt destinée
au financement des mûriers constituait un investissement collectif forcé dans l’établissement
d’une culture nouvelle, dont la nécessité avait été décrétée en haut lieu pour répondre à un
problème de commerce international. Ainsi, quand au printemps 1603 le roi commença à
s’impatienter et à blâmer « la longueur et paresse des marchands qui [devaient] fournir les
meuriers », son secrétaire Louis Potier de Gesvres rappela à la commission que « le peuple, qui
[avait] payé les dits meuriers, [y recevait] un notable intérest 3». Cet investissement imposé à la
population, tout comme la charge de travail supplémentaire qui devait en résulter, devaient être
compensés par le profit individuel que les paysans réaliseraient en vendant le fruit de leur labeur
aux entrepreneurs.
L’entreprise des soies n’alla pas sans l’élaboration d’un discours susceptible de légitimer cette
intervention inédite du pouvoir royal dans les champs : celle-ci devait mener à la conjonction
des profits particuliers et de l’enrichissement de l’État, synthèse qui constitue le fondement
même de l’économie politique. Ce discours tendait à façonner une nouvelle forme de légitimité
de l’État royal, qui intégrait les sujets à l’élaboration de ses projets de développement
économique. Rien ne l’illustre mieux que les Mémoires et instructions distribués dans les paroisses.
On y trouvait une adresse « au peuple françois » qui débutait ainsi :
L’entreprise d’establir l’art de faire la soye par toute la France, pour
estre nouvelle semblera fort estrange : mais outre que la beauté &
necessité en ont rendu l’usage commun & necessaire,
l’establissement s’en trouvera tres utile au public : tant pour eviter au
transport de grandes sommes de deniers qui se faict hors la France
pour l’achapt des soyes estrangeres […], que pour occuper une
infinité de peuple, qui gaignera sa vie aux manufactures & ouvrages
qui en dependent4.
Suivait un bref exposé des principales dispositions du contrat passé entre les entrepreneurs
et la commission du commerce, et une référence aux lettres patentes du 21 juillet 1602 en vertu
desquelles l’entreprise appliquait la volonté royale. Ces dernières furent publiées à la fin de
l’ouvrage, où elles étaient accompagnées de l’arrêt du Conseil qui validait le contrat et des lettres
1
LAFFEMAS Barthélemy (de), La commission, edit et partie des memoires…op.cit., première partie, p. 22.
2
LAFFEMAS Barthélemy (de), Preuve du plant et profit des meuriers… op. cit., p. 16.
3
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 86.
4
LE TELLIER Jean-Baptiste, Mémoires et instructions pour l’establissement des meuriers & art de faire la soye en
France…op. cit., p. 3.
87
patentes du 7 décembre 1602 adressées aux élus des généralités concernées 1, textes qui furent
par ailleurs imprimés sur des feuilles destinées à être lues aux prônes des paroisses2. Leur
diffusion devait bien sûr renforcer l’efficacité de leur vocation performative. Mais elle
contribuait aussi, au même titre que l’adresse « au peuple françois », à informer ce dernier. Le
sens de cette information était de convaincre le « peuple » du bien-fondé de l’entreprise à
laquelle on entendait le faire participer, mais aussi du profit qu’il en tirerait pour lui-même.
Fabrique du consentement indispensable à la réussite du projet, qui n’alla pas sans rencontrer de
tenaces résistances. À en croire les entrepreneurs, celles-ci furent d’autant plus fortes que Sully,
affichant son souci quant à la liberté des sujets du roi, obtint de ce dernier une déclaration
publiée le 24 mars 1603, qui précisait que nul propriétaire ne pourrait être contraint de planter
des mûriers dans ses fonds. Le surintendant des finances envoya deux de ses fidèles à la
commission, pour rappeler aux députés du commerce l’interdiction qu’avaient les entrepreneurs
d’user de toute forme de contrainte3.
Ce problème devint alors un véritable cheval de bataille pour Le Tellier, qui se présenta
devant la commission le 11 avril pour « remonstr[er] que la déclaration dernière du Roy [avait]
apporté beaucoup de troubles et empeschement à l’exécution de son entreprise » car elle
expliquait selon lui que « les païsans ne voul[ussent] prendre ni meuriers ni graines de vers à
soye4». Plus tard, il rapportait que dans l’élection de Blois « peu de paroisses [avaient] pris des
meuriers », la plupart desquels avaient été mis en pépinière 5. Si la résistance semblait donc avoir
essentiellement pris la forme de l’indifférence et de l’évitement, elle pouvait parfois aussi se
muer en hostilité frontale. L’expert envoyé par les entrepreneurs à Nemours, un certain sieur du
Pinceau, en fit l’amère expérience. Se présentant devant la commission le 15 avril 1603, il se
plaignit que les habitants des paroisses voisines, venus récupérer leurs colis, avaient « pris son
jardin » et l’avaient « de force, chargé de l’entretennement et nourriture tant [des] meuriers que
des vers à soye6». Le récit n’est pas clair, la scène difficile à imaginer, mais il semble que plusieurs
habitants de l’élection bousculèrent leur formateur, et le forcèrent à s’occuper lui-même des
arbres et des insectes dont on leur avait confié la culture, exprimant ainsi avec clarté qu’ils
n’entendaient pas se faire imposer cette nouvelle activité.
88
la conclusion d’un nouveau contrat. Le 29 août, les entrepreneurs sommèrent les commissaires
de désigner – comme ils y étaient tenus – les quatre prochaines généralités à fournir en 1604 1.
N’ayant toujours pas obtenu satisfaction, Le Tellier et Chevalier durent réitérer leurs plaintes le
10 octobre, menaçant cette fois de réclamer les dommages et intérêts prévus en cas de non-
respect du contrat2. Du Lis fut à nouveau envoyé à Fontainebleau où il fut entendu par Henri IV
et Sully. Ce dernier obtint une réduction drastique de l’entreprise : il fut décidé pour l’année
1604 de ne fournir que la généralité de Poitiers, et de n’y lever sur les tailles que 21 000 l.t. 3. Un
mois plus tard rien n’avait encore été rendu officiel. Sully, affirmant que de nouveaux
entrepreneurs proposaient de couvrir le Poitou de mûriers pour 18 000 l.t., décida finalement de
fixer la levée à cette somme4. Le Tellier, bien sûr, protesta. Il jurait que pareil prix garantissait sa
perte et multipliait les menaces devant la commission 5, qui se trouvait néanmoins impuissante.
Le contrat fut finalement signé le 23 décembre 1603 6. S’il reprenait l’essentiel des dispositions
du premier, certaines modifications avaient été apportées au fonctionnement des distributions,
en réponse aux problèmes rencontrés l’année précédente. Les collecteurs des tailles étaient mis à
contribution pour délivrer directement les graines de mûrier aux syndics des paroisses, qui
devaient ensuite les répartir entre les volontaires du village 7. Avec ce changement, les
commissaires espéraient rendre le dispositif plus fin et plus adapté aux réalités du terrain, en
évitant aux syndics d’avoir à se rendre exprès au bureau de l’élection dont ils dépendaient 8. Si la
distribution des plants demeurait confiée aux élus, elle fut dans les faits assurée par les commis
du contrôleur général du commerce, qui se rendaient pour cela directement dans les paroisses 9.
Malgré ces améliorations, la campagne poitevine apparut comme un échec cinglant, et bien trop
d’arbres retournèrent en pépinières. En plus des élus, qui ne se montrèrent pas plus diligents que
leurs confrères, les paysans firent preuve d’un grand désintérêt à l’égard de cette culture qu’une
entreprise royale voulait leur imposer. En mai 1604, un commis du contrôleur général du
commerce, chargé de la distribution des mûriers et des vers dans les paroisses de l’Aunis et de la
Saintonge, en Poitou, fit son rapport à la commission. Si « la pluspart [du] menu peuple […]
n’[avait] voulu prendre ceste charge ny peyne de cultiver lesdits meuriers », c’était tout
simplement qu’à cette saison il était « occupé en salines10». Un travail ajouté à celui des champs
pour servir de revenu complémentaire suffisait, s’occuper en plus des mûriers était impossible.
Ce nouvel échec rencontré en Poitou semble avoir signé l’arrêt de mort de l’entreprise.
Quand, en octobre 1604, Charles du Lis suggéra à Sully de choisir les deux généralités de
Normandie pour continuer le projet de plantation l’année suivante, il se vit adresser une fin de
1
Ibid., p. 116-118.
2
Ibid., p. 125.
3
Ibid., p. 127.
4
Ibid., p. 135-136 et p. 142 : C’est Jacques Chabot, l’expert engagé par Le Tellier et Chevalier pour établir
des ateliers de nourriture des vers à soie dans la capitale, qui démarcha la commission pour obtenir la
fourniture du Poitou.
5
Ibid., p. 132-134 et p. 158-159.
6
Ibid., p. 178-180.
7
Ibid., p. 139.
8
Ibid., p. 170.
9
Ibid., p. 191.
10
Ibid., p. 96.
89
non-recevoir. L’état des finances pour 1605 était déjà arrêté, il était selon le surintendant
impossible d’y inclure encore quelque levée destinée aux mûriers. Sully suggéra aux
commissaires d’adresser une requête aux États de Normandie, qui devaient s’ouvrir quelques
jours plus tard. Cette suggestion laissait transparaître le peu de cas qu’il faisait de l’entreprise, car
les États provinciaux considéraient alors, plus encore que les officiers du roi, que ce type de
demande était hors de leurs compétences. Les commissaires prièrent malgré tout Louis Potier de
Gesvres d’obtenir du roi qu’il commandât à cette assemblée de voter la levée de subsides pour
financer la continuation de l’entreprise 1. Le registre des délibérations de la commission s’arrête
malheureusement ici. La fourniture de la Normandie n’eut sans doute jamais lieu, d’autant plus
qu’à partir de 1604 fut mise en place une nouvelle entreprise destinée à couvrir le royaume de
mûriers. Celle-ci, qui pouvait sembler plus réaliste dans son ambition que la première, consistait
à établir des pépinières de mûriers blancs dans tous les diocèses du royaume.
90
L’Hospital1. Ce prélat s’était sans doute vu confier la tâche de faciliter la fourniture du clergé qui
se préparait : ses liens avec les entrepreneurs qui s’en saisirent sont en tout cas attestés 2. Dès le
début de mars 1604, Charles du Lis démarcha le cardinal Pierre de Gondi, afin « que messieurs
du clergé voulussent faire planter des meuriers blancs en toutes les abbayes et monastères » du
royaume. L’évêque de Paris se montra favorable à l’entreprise, et émit pour seule condition
l’absence de contrainte. Après que les entrepreneurs associés en mai lui eurent adressé un devis,
il envoya « à tous les abbés, abbesses, prieurs, prieuses, supérieurs et supérieures des monastères
et couvans de son diocèse3» un mandement par lequel il les enjoignait à planter des mûriers.
Plusieurs facteurs expliquaient le choix de se tourner vers l’Église pour couvrir le royaume
de mûriers blancs. La pratique du jardinage était très répandue chez les clercs, réguliers comme
séculiers. Florent Quellier la décrit comme profondément ancrée dans un habitus ecclésiastique
que la réforme tridentine vint exacerber au XVIIe siècle : dans les campagnes de l’époque
moderne, les jardins des curés – davantage que ceux des moines – jouèrent un rôle notable dans
l’introduction, l’acclimatation et la diffusion d’espèces et de variétés nouvelles 4. La commission
et les entrepreneurs s’étaient déjà en partie appuyés sur la notabilité locale des prêtres dans le
cadre de la fourniture des généralités, en sollicitant particulièrement l’intermédiation des curés
pour convaincre leurs ouailles de se plier à la volonté gouvernementale. En outre, et malgré les
campagnes d’aliénation de biens ecclésiastiques menées sous Charles IX et Henri III pour
soutenir le Trésor au temps des guerres de religion 5, les ordres réguliers disposaient encore de
possessions foncières considérables au tournant du XVIIe siècle. Dans certains diocèses
bourguignons ils possédaient encore 11 à 12 % de la superficie totale à la fin de l’Ancien
Régime. Les ordres les plus anciennement et richement dotés qu’étaient les bénédictins, les
cisterciens et les chartreux concentraient souvent l’essentiel des terres – tant en quantité qu’en
qualité – dans les paroisses rurales où ils jouissaient de droits seigneuriaux 6. Disséminées dans
tout le royaume, leurs possessions formaient ensemble un maillage qui pouvait apparaître, aux
yeux du pouvoir royal, comme un cadre pré-existant parfaitement propre à relayer une politique
de développement agricole pensée à l’échelle du territoire entier. Pour les entrepreneurs, un
1
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 146-147 et p. 152-153.
Par la même lettre Henri IV enjoint la commission de recevoir comme membre Jacques Nompar de
Caumont, duc de la Force et capitaine des gardes du roi. Jaloux, les commissaires firent quelques
difficultés et remontrèrent au roi que la « forme ordinaire » réclamait au moins des lettres de commission
particulière, sinon des lettres patentes.
2
En 1605 il louait son jardin de Saint-Germain-des-Prés à Jacques Chabot et François Traucat, alors tous
deux membres de l’association de « fourniture du plant des meuriers à messieurs du clergé de France ».
Ceux-ci étaient chargés d’y entretenir « toutes sortes d’arbres, plantes et grenes », parmi lesquels on
imagine bien sûr que se trouvaient quantité de mûriers blancs (Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 142,
16 mars 1605). Sur les marchés de jardinage passés entre ecclésiastiques et jardiniers parisiens au tournant
du XVIIe siècle, voir GURVIL Clément, « Les allées et venues des verdures à l’âme. Des jardins ecclésiastiques
parisiens au XVIe siècle », in PROVOST Georges et QUELLIER Florent (dir.), Du Ciel à la Terre. Clergé et
agriculture, XVIe-XIXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 15-25.
3
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 161-162.
4
QUELLIER Florent, « Le jardinage, une signature du bon prêtre tridentin ( XVIIe-XVIIIe siècles), in PROVOST
Georges et QUELLIER Florent (dir.), Du Ciel à la Terre…op. cit., p. 27-39.
5
CLOULAS Ivan, « Les aliénations du temporel ecclésiastique sous Charles IX et Henri III (1563-1587) »,
Revue d’histoire de l’Église de France, 1958, tome 44, n°141, p. 5-56.
6
DINET Dominique, « Les grands domaines ruraux des réguliers en France (1560-1790) : une relative
stabilité ? », Revue Mabillon, 1999, vol. 71, n°10, p. 257-269.
91
marché qui consistait à vendre des mûriers aux diocèses du royaume apparaissait assurément
comme plus réalisable – et sans doute aussi plus profitable – que la fourniture de l’ensemble des
ressources matérielles et immatérielles nécessaires à l’implantation dans chaque généralité de
tout « l’art de faire la soye ».
Les délibérations de la commission du commerce postérieures à la fin de l’année 1604 ayant
été perdues, il est nécessaire de s’appuyer sur d’autres sources pour étudier cette entreprise
tombée dans l’oubli. Nous avons identifié, dans le minutier central des notaires parisiens
conservé aux Archives nationales, une quarantaine d’actes notariés produits par les membres de
la société marchande formée pour la fourniture du clergé. Couvrant la période allant du premier
contrat d’association conclu le 24 mai 1604 à sa dissolution actée le 20 mars 1609, ce corpus non
exhaustif se compose de plusieurs types d’actes qui, analysés ensemble, permettent d’étudier en
détail la structure et l’évolution de la société. Le contrat d’association initial, qui répartissait les
parts et déterminait les statuts de la société, connut des modifications notables qui révèlent la
prise de pouvoir croissante de certains associés. Ce type d’évolution dans les rapports de forces
internes est également documenté par les actes de transport de parts, par lesquels plusieurs
membres de la société s’en retirèrent rapidement au profit de certains autres. Les procurations,
et plus encore les accords de sous-traitance, permettent d’identifier des rapports de
subordination qui aboutissaient parfois à des conflits formalisés par divers actes de sommation.
Enfin, plusieurs obligations et quittances complètent ce corpus et donnent à voir les échanges
marchands internes à la société, plusieurs de ses membres en ayant été eux-mêmes fournisseurs.
Bien mieux que les délibérations de la commission du commerce, ce corpus d’actes produits par
les entrepreneurs permet d’étudier les stratégies – souvent discordantes – qu’ils mettaient en
œuvre pour optimiser les chances de gain qu’offrait un marché conclu avec l’État royal. Une
trajectoire assez nette de dévoiement monopolistique et capitaliste se dégage, caractérisée par la
prise de contrôle progressive de l’entreprise par des investisseurs financiers, au détriment des
nombreux jardiniers qui en étaient initialement membres. Plonger dans le monde complexe de la
marchandise parisienne, pour analyser en détail cette dynamique, montre comment une politique
de développement agricole fut captée par des intérêts particuliers, qui visaient essentiellement à
réaliser des profits à court terme.
92
Tableau 1 : La société pour la fourniture de mûriers aux abbayes, prieurés et monastères
de France1
93
20 mai 1605, il se retira provisoirement de l’entreprise, arguant qu’il y avait « employé beaucoup
de travail et donné les principaulx advis […] depuis deux ans 1». Le marchand dauphinois César
Eustache était quant à lui capitaine des mulets des armées du roi et avait à ce titre saisi
d’importants marchés de fourniture militaire au cours de la guerre de Savoie, en 1600-16012.
Peut-être son expertise logistique incita-t-elle ses associés à lui confier l’organisation des
opérations de transport. Il joua aussi un rôle notable pour la fourniture de l’association en
graines de mûriers, usant sans doute de son réseau de partenaires commerciaux en Dauphiné3.
L’essentiel des achats fut néanmoins réalisé auprès d’autres membres de l’entreprise : les
jardiniers nîmois.
La forte présence de Nîmois au sein de la société – neuf au total – est un fait remarquable.
Parmi eux, quatre sont présents à Paris pour la signature du contrat. Il s’agit du jardinier
François Traucat, du bourgeois Jacques Chabot, du marchand François Clavel et du notaire Jean
Daremmes. Ce groupe, complété par un marchand de Bagnols-sur-Cèze nommé Henri
Bompart, disposait des procurations de Jean Pépin, Pierre Roussel, Jean Beaulaigue, Dominique
Roy et Georges Grégoire, cinq jardiniers nîmois dont ils se « portaient fort » devant le notaire.
Nous avons déjà vu Jacques Chabot participer à l’entreprise de Le Tellier et Chevalier, qu’il avait
tenté de concurrencer en proposant à la commission de se charger lui-même, et à moindre prix,
de la fourniture du Poitou. Bourgeois de Paris originaire de Nîmes et réputé pour son expertise
séricicole, il semble avoir été à l’origine de l’insertion de plusieurs de ses compatriotes dans
l’affaire, et avoir joué les intermédiaires avec les membres parisiens.
Le personnage central du réseau bas-languedocien qui animait la nouvelle société n’était
autre que le jardinier François Traucat. Demeurant à Nîmes, il résidait régulièrement à Paris pour
gérer ses affaires qui, jusqu’à sa mort en 1606, étaient essentiellement tournées vers l’exécution
de l’entreprise de fourniture de mûriers au clergé 4. Les autres jardiniers nîmois appartenant à la
société y consacraient manifestement moins de temps et lui déléguaient leurs signatures. Ainsi, le
7 mars 1605, suite sans doute au décès ou au retrait de Dominique Roy, Traucat renégocia la
part de profit qui leur était attribuée 5. Il apparaît bien comme le centre d’un réseau de jardiniers
qui, dominant sans doute la production et la vente de mûriers à l’échelle de leur région, comptait
écouler sa marchandise dans l’ensemble du royaume en saisissant l’opportunité de ce marché
public. Peut-être gênés par le monopole attribué à Le Tellier et Chevalier en 1602, qui interdisait
« à quelque personne que ce soit de transporter ou faire transporter aulcuns meuriers blancz ou
1
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 248, 20 mai 1605.
2
Arch. nat., M.C., étude 91, f° 344-345, 23 septembre 1606. Par cet acte, « Cezar Eustache […] cy devant
cappitaine des muletz, de l’atirail, des tentes des armées du roy durant les guerres dernières » règle
plusieurs de ses dettes grâce au paiement qu’il reçoit du souverain. Dès le 30 août 1604, Eustache associa
à sa part de l’entreprise Jacques Blatier, un marchand mercier suivant la cour qui lui avait prêté 400 écus,
« tant en denier que marchandise » (Arch. nat., M.C., étude 122, 1552, f° 92, 30 août 1604 ; Arch. nat.,
M.C., étude 91, 164, f° 344-345, 23 septembre 1606).
3
Il vendit à la société, le 2 juillet 1605, 800 livres de graine de mûrier blanc, au prix de 24 s. la livre (Arch.
nat., M.C., étude 21, 69, f° 311).
4
Il est signataire d’au moins 18 actes passés par les entrepreneurs au Châtelet de Paris entre mai 1604 et
décembre 1606. Il semble avoir effectué ces séjours à la capitale essentiellement aux mois de mars, de mai
et de décembre.
5
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 130, 7 mars 1605.
94
noirs, ni graine d’iceulx, de généralité en autre pour en revendre ou en faire trafiq 1», ces
jardiniers – dont on peut supposer qu’ils comptèrent parmi les fournisseurs de la première
entreprise – avaient décidé d’entrer eux aussi en affaire avec l’État. Pour leurs associés, mais
aussi pour la commission du commerce, leur présence dans la société constituait un précieux
avantage : elle garantissait une forte réduction des coûts. Le 17 mars 1605 Traucat vendit à
l’association « la quantité de deux cens mil meuriers blancs » et recevait un premier paiement de
1 260 l.t2. Par son intermédiaire, un dénommé Bernardin Bouchard, habitant de Bagnols-sur-
Cèze, fournit à l’association de la graine de mûrier blanc pour 35 sols la livre, ainsi que des
plants « à raison de trente livres le millier 3», soit un prix très largement inférieur à celui que
demandait Olivier de Serres pour sa vente aux premiers entrepreneurs. Subitement produits par
millions pour répondre à la commande royale, mais ne rencontrant qu’une demande effective
bien modeste, les plants perdirent vite en valeur monétaire 4. Traucat était encore plus compétitif
sur le prix des graines de mûrier : en mai 1605 il en vendit pas moins de 2 000 livres, soit
presque une tonne, au prix de 25 sols la livre5. En intégrant des jardiniers nîmois en son sein, la
société se rendait capable d’une réduction drastique des coûts. Bien plus que Le Tellier et
Chevalier, ses membres pouvaient envisager de réaliser des profits directs, sinon rapides, grâce
au marché qu’ils avaient conclu avec l’État royal.
Si le texte de celui-ci n’a pas été retrouvé, ses principales dispositions sont connues grâce au
nouveau contrat qui fut passé par la commission du commerce avec la société en 1607. Par
lettres patentes du 12 septembre 1604, adressées aux syndics et députés généraux du clergé de
France, Henri IV ordonna
à tous evesques, abbez, abbesses, prieurs, prieuses, curez et tous
aultres benefices estant de l’ordre ecclesiastique, qu’ilz eussent à faire
planter et semer la quantité de meuriers que chacun de leur benefice
pourroit porter selon qu’elle seroit despartie et limittée en chacun
diocese par les Commissaires à ce depputtez, lesquelz meuriers leur
seroient dellivrez par les entrepreneurs qui en avoient entrepris la
fourniture6.
À ce stade, l’ordre n’était adressé qu’aux évêques ressortissant du bureau général des décimes
de Paris, et ne concernait donc que seize des cent-vingt diocèses que comptait alors le royaume 7.
Les quatorze entrepreneurs associés n’avaient donc plus qu’à préparer leur fourniture, dont la
répartition devait être réglée par un département établi par les commissaires du commerce. Les
1
CHAMPOLLION-FIGEAC Jacques-Joseph (éd.), Collection de documents inédits… op. cit., p. 14.
2
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 126, 17 mars 1605.
3
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 144, 14 mars 1605.
4
En 1607, alors que le manque de succès de l’entreprise auprès du clergé était déjà manifeste, le jardinier
Antoine Ducroc vendit au fils de Jean Vanderveckene les deux tiers des mûriers qu’il possédait dans un
jardin des Tuileries, au prix de 50 s. le millier, soit un tarif vingt fois inférieur à celui que les diocèses
devaient payer aux entrepreneurs (Arch. nat., M.C., étude 14, 1, 9 octobre 1607).
5
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 244, 18 mai 1605.
6
Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 20 juillet 1607.
7
Les diocèses dont les bureaux particuliers de décimes relevaient du bureau général de Paris étaient ceux
d’Amiens, Auxerre, Beauvais, Boulogne, Châlons, Chartres, Laon, Meaux, Noyon, Orléans, Paris, Reims,
Senlis, Sens, Soissons et Troyes. Le diocèse de Blois, érigé en 1697, y fut rattaché. Voir CANS Albert,
L’organisation financière du clergé de France à l’époque de Louis XIV, Paris, Picard & fils, 1910, p. 196-209 et
p. 298-300.
95
opérations semblent avoir véritablement débuté au printemps 1605. La société décida d’établir
un bureau à Paris, pour y dresser et conserver « registres et livres de raison comprenant les
achaptz, poitz, voittures et distributions et aultres effetz de ladicte societté 1». Celui-ci devait être
tenu par le mercier flamand Jean Vanderveckene, « marchant et bourgeois de Paris demeurant
rue Quinquempoix2». La tenue d’un « bon et fidelle registre » n’était pas accompagnée de gages,
mais de l’octroi d’une portion du profit, qui devait être deux fois supérieure à celle des autres
associés, sans que Vanderveckene entre pour autant au capital de l’entreprise, ni qu’il s’engage à
« porter sur luy » les pertes éventuelles. Par le même acte, le nouveau tenancier du bureau
vendait à l’association 60 livres de graines de mûrier. Il les avait lui-même achetées à un autre
marchand de Paris, un certain Bénigne Le Roy3. Celui-ci aurait été à l’origine de l’accord entre
Vanderveckene et la société d’entrepreneurs4. Par la suite les deux marchands agirent de concert
pour prendre progressivement le contrôle de l’entreprise, objectif que la position stratégique de
comptable pouvait assurément faciliter.
96
provoquée par deux départs qui renforcèrent la position de François Traucat. Par un acte de
« transport » de parts, le marchand de Bagnols Henri Bompart lui céda sa part en échange de
530 l.t., réalisant ainsi un petit profit purement spéculatif 1. Claude Mollet, déclarant qu’il ne
pouvait plus « vacquer au fait de ladite association pour estre commandé ordinairement par Sa
Majesté ès affaires et travail de son jardin », vendit également sa part au jardinier nîmois 2. Si
Traucat semble s’être alors trouvé en position de force, tout fut bouleversé quelques mois plus
tard, après que le roi eut ordonné que la fourniture de mûriers au clergé, jusqu’alors limitée aux
diocèses ressortissant du bureau de Paris, soit étendue à l’ensemble du royaume.
Le 16 novembre 1605, Henri IV promulgua un édit qui ordonnait l’achat, par tous les
diocèses du royaume, de cinquante mille mûriers blancs aux entrepreneurs ayant contracté avec
la commission du commerce sur cet objet 3. Le préambule revenait sur le succès mitigé du projet
depuis qu’il avait été initié, un an plus tôt. Certains évêques s’étaient montrés prompts à obéir,
mais d’autres avaient adressé un mandement aux « ecclesiastiques & beneficiers » de leurs
diocèses, leur précisant que l’achat des mûriers n’était pas une obligation. La plupart des
destinataires de ce texte l’auraient alors « prins […] comme une semonce de n’en prendre point
du tout », en conséquence de quoi les « pauvres Entrepreneurs », sans doute fortement appuyés
dans leurs démarches par Laffemas, s’étaient plaints au roi qu’ils risquaient une « ruine entière ».
C’était pour leur donner satisfaction que le souverain ordonna
que lesdits Entrepreneurs non seulement establissent en chacun
Diocese dependant dudit Bureau de Paris ; mais generalement par
tous les Dioceses de France, au lieu le plus commode que faire se
pourra, une pepiniere de cinquante mil Meuriers blancs au moins, &
un Bureau auquel ils tiendront un Commis suffisant & capable, pour
livrer & distribuer lesdits Meuriers & graines à ceux des
Ecclésiastiques qui en voudront prendre de gré à gré suivant les
departemens qui en seront faicts par les Evesques en chacun
Diocese4.
L’édit accordait en outre aux entrepreneurs, pour une durée de deux ans et dans toute
l’étendue du royaume, un monopole sur la vente de plants et graines de mûriers blancs. L’affaire
prenait une toute autre ampleur, à l’échelle du royaume entier, qui comptait alors pas moins de
cent-vingt diocèses : il fallait donc fournir au total six millions de mûriers, nombre qui fut
substantiellement augmenté en 1607 quand le roi fit passer à soixante mille le nombre des plants
de chaque pépinière diocésaine 5. Dès la publication de l’édit, la compagnie semble avoir pris des
dispositions rapides. Dès le 18 novembre, elle engagea le jardinier Antoine Ducroc pour « se
1
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 240, 17 mai 1605. Bompart n’avait en effet avancé que 380 l.t., soit un
peu plus de la moitié de sa part : en la cédant à François Traucat il réalisa un profit de 150 l.t.
2
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 248, 20 mai 1605.
3
FONTANON Antoine, Les Edicts et Ordonnances… op. cit., tome 4, p. 1051-1052.
4
Ibid., loc. cit.
5
Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 20 juillet 1607.
97
acheminer en la ville de Dijon [pour] travailler au plan et culture des meuriers 6», et l’on peut
supposer que des dizaines d’autres commis furent ainsi recrutés.
6
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 492, 18 novembre 1605. Antoine Ducroc, « natif de la ville de Nymes »,
était auparavant le jardinier que Traucat et Chabot avaient engagés pour entretenir le jardin que
l’archevêque d’Aix possédait au faubourg de Saint-Germain-des-Prés. Sa mission dijonnaise pour les
entrepreneurs lui valut des gages de 27 l.t. par mois.
1
Cet acte fut passé devant Luc Rouveau, dont l’étude, non cotée, n’est pas consultable. Il est mentionné
dans plusieurs autres actes produits par la société (voir par exemple Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 77,
16 février 1606). Il semble par ailleurs que le contrat passé entre la commission et Vanderveckene le 20
juillet 1607 n’en soit qu’une réitération sans modification majeure.
2
Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 20 juillet 1607. Depuis le règne de Philippe Auguste, le roi prélevait
régulièrement une taxe d’un dixième sur les revenus ecclésiastiques, justifiant par la guerre sainte cette
exception au principe de leur immunité fiscale. C’est également la lutte contre l’hérésie qui servit à justifier
la pérennisation de ce système à partir de 1579. Le paiement des décimes ordinaires au roi était fait contre
établissement de rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris. Voir MICHAUD Claude, L’Église et l’argent sous l’Ancien
régime : les receveurs généraux du clergé de France aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Fayard, 1991, p. 105-131 et
MOUSNIER Roland, Les institutions de la France sous la monarchie absolue, Paris, Presses universitaires de France,
1974, tome 1, p. 290-293.
3
Arch. nat., M.C., étude 21, 69, f° 531-532, 6 décembre 1605 ; Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 36,
18 janvier 1606 et Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 77, 16 février 1606.
98
Tableau 2 : L’association pour la fourniture d’une pépinière de 50 000 mûriers à chaque
diocèse du royaume1
Nom Capital avancé (l.t.) Part du profit (%) Part des pertes éventuelles (%)
Jean 3000 28 18,18
Vanderveckene
Bénigne Le Roy 3000 22,2 18,18
Claude Mollet 3000 22,2 18,18
Jacques Chabot 0 11,1 18,18
B. de Laffemas 0 5,5 9,1
François Traucat 0 5,5 9,1
César Eustache 0 5,5 9,1
Total 9000 100 100
Seuls Vanderveckene, Le Roy et Mollet prenaient part au capital initial de l’entreprise. Cet
investissement devait leur être compensé par les premiers profits réalisés. Par ailleurs, une partie
de leurs parts du capital social ne pouvait être chargée de pertes, ce qui n’était pas le cas des
autres associés. Vanderveckene, en vertu du contrat qu’il avait passé en son nom seul avec la
commission du commerce, et comme tenancier du bureau de la société, se réservait la plus
grosse part des profits. Bénigne Le Roy, qui faisait son entrée dans la société, y jouait un rôle de
simple investisseur financier. Quant à Claude Mollet, il s’engageait à vendre à ses associés la
totalité des mûriers présents dans ses jardins, au prix de 6 l.t. le millier. Ce tarif, cinq fois moins
élevé que celui pratiqué par les Languedociens qui fournissaient l’association quelques mois plus
tôt, montre que le jardinier du roi avait fait réaliser de très importants semis de mûriers blancs
dans les jardins qu’il exploitait à Paris et dans ses environs 2. Jacques Chabot, qui avait donné
procuration à Vanderveckene pour la signature de l’acte 3, apparaissait comme le chef
opérationnel de l’entreprise. Le marchand flamand l’avait en effet « constitué son procurateur
general especial », et lui avait ordonné de « se transporter par tous les diocezes » du royaume
pour y « composer avecq toutes personnes qu’il appartiendra pour l’effect et execution desdictes
pepinieres4». Barthélemy de Laffemas, François Traucat et César Eustache étaient relégués à des
positions marginales, n’ayant « aucune vois ny deliberation5», et ne pouvant céder leurs parts
sans accord préalable. Le contrôleur général du commerce, qui monnayait ainsi ses conseils et
son influence à la cour6, devait la sienne à « l’advertissement qu’il [avait] donné audict
1
Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 77, 16 février 1606.
2
En 1607, il louait en association avec Bénigne Le Roy et Jean Vanderveken deux terrains à La Briche et à
Saint-Denis, où il entretenait deux pépinières de plus de deux millions cinq cents mille plants de mûriers
blancs (Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 10 août 1607).
3
Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 26, 13 janvier 1606.
4
Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 31, 15 janvier 1606. Chabot était également chargé de faire publier les
lettres patentes du roi ordonnant l’entreprise et de recruter des commis dans chaque diocèse.
5
Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 77, 16 février 1606.
6
Quelques mois plus tard, César Eustache céda 200 écus à Laffemas pour les « plaisirs » qu’il disait avoir
« receus de luy ». Le roi, pour payer la fourniture des armées pendant la guerre de Savoie, venait alors
d’attribuer au marchand dauphinois une assignation de plus de 6 800 l.t. sur les revenus qui devaient
revenir « de la vente des offices de maître visiteur jaugeur de draps, serges, estametz et autres
manufactures de layne ». Il semble fort probable que le contrôleur général du commerce joua un rôle
déterminant dans cette affaire (Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 344-345, 23 septembre 1606).
99
Vandervekeng de cette entreprinse ». Le rôle essentiel que jouait l’accès à la faveur princière
pour l’attribution des marchés publics à l’époque moderne, phénomène que les travaux
d’Aurélien Ruellet sur le patronage 1 ou ceux de Raphaël Morera sur l’assèchement des marais 2
ont récemment éclairé, ne fut donc pas moins déterminant dans le cas de la fourniture de
mûriers au clergé.
François Traucat et César Eustache, quant à eux, se voyaient attribuer des parts de
l’entreprise au motif qu’ils avaient « jà pris peyne et travail, et prandront cy apres, au faict dudict
contract ». Ils furent en effet mis à contribution, avec d’autres, pour prendre en charge comme
sous-traitants de vastes portions de l’entreprise. Vanderveckene ne se chargea d’aucune des cent-
vingt pépinières qu’il s’était engagé à fournir à autant de diocèses. Plusieurs contrats de sous-
traitance furent établis pour assurer la couverture de l’ensemble du royaume. La répartition des
diocèses entre les différents sous-contractants fut opérée selon un découpage qui obéissait à une
logique régionale. Le marchand gascon Matthieu Birac, résident de la ville de Condom, entreprit
la fourniture de treize diocèses du sud-ouest du royaume 3. César Eustache prit en charge
quatorze diocèses couvrant la Bourgogne, le Dauphiné et la Provence4. François Traucat se vit
successivement attribuer vingt-deux5, puis trente-trois6, et enfin trente-quatre diocèses 7 pour la
plupart languedociens. Sa mort étant survenue peu après, seules vingt-huit de ces
circonscriptions furent finalement reprises par le marchand nîmois Jacques Malin8.
Modifications d’importance, apportées parfois à quelques jours d’intervalle, qui révèlent sans
doute un manque de préparation face à l’ampleur géographique de la tâche. Celle-ci pesait tout
particulièrement sur le jardinier du roi Claude Mollet, qui prit en charge la fourniture des
soixante-cinq diocèses restants9. Les dispositions de ces contrats de sous-traitance étaient
identiques : ceux qui les entreprenaient devaient réaliser à leurs frais l’ensemble des obligations
auxquelles Vanderveckene s’était obligé envers la commission. Aussi s’engageaient-ils, pour
chacun des diocèses au sein desquels ils agissaient en qualité de « procureur général et commis10»
de la société dirigée par le marchand flamand, à louer les jardins, planter les pépinières, engager
un commis et distribuer les mûriers aux religieux selon le département que les évêques devaient
1
RUELLET Aurélien, La Maison de Salomon… op. cit., p. 285-287.
2
MORERA Raphaël, L’assèchement des marais… op. cit., p. 74-79.
3
Arch. nat., M.C., étude 21, 70, f° 156, 4 avril 1606. Il s’agissait des diocèses de Bordeaux, Sarlat, Condom,
Périgueux, Agen, Bazas, Aix, Lectoure, Tarbes, Dax, Bayonne, Aire et Toulouse.
4
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 176-177, 21 avril 1606 ; f° 196-197, 3 mai 1606 et f° 211-212, 23 mai
1606. La fourniture entreprise par César Eustache portait sur les diocèses de Langres, Autun, Chalon-sur-
Saône, Mâcon, Vienne, Grenoble, Valence, Die, Embrun, Gap, Senez, Sisteron, Digne et Riez.
5
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 174-175, 21 avril 1606.
6
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 194-195, 3 mai 1606.
7
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 220-221, 22 mai 1606.
8
Arch. nat., M.C., étude 88, 29, 15 janvier 1607. Les diocèses fournis par Jacques Malin sont ceux de
Nîmes, Uzès, Viviers, Montpellier, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne, Narbonne, Alet, Saint-Pons,
Vabres, Saint-Papoul, Rieux, Pamiers, Mirepoix, Albi, Montauban, Cahors, Rodez, Lavaur, Castres, Aix,
Arles, Marseille, Toulon et Lyon.
9
Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 10 août 1607. Cela représentait un espace bien trop important pour que le
jardinier du roi puisse y pourvoir seul. Aussi fit-il établir et entretenir plusieurs des pépinières de son
ressort par des entrepreneurs payés à la tâche. L’un d’entre eux n’était autre que César Eustache, qui prit
en charge selon cette modalité la fourniture des diocèses de Sens et de Tours (Arch. nat., M.C., étude 91,
164, f° 180, 22 avril 1606 et f° 194, 24 avril 1606).
10
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, f° 211-212, 23 mai 1606.
100
leur transmettre. Moyennant cela, ils devaient toucher la moitié du paiement reçu par
Vanderveckene pour chacun des arbres qu’ils s’engageaient à livrer. En somme, la totalité des
risques et des peines était portée par ces sous-entrepreneurs, qui devaient se répartir au prorata
de leur fourniture la moitié du paiement total, soit 150 000 l.t., pour couvrir leurs frais. L’autre
moitié des 300 000 l.t. constituait grâce à cette organisation un profit assuré qui devait être versé
dans les caisses de la société et réparti entre les associés en fonction des dispositions prévues par
le contrat.
1
THIRSK Joan, Economic Policy and Projects… op. cit., p. 51-59. Prompts à défendre chèrement leurs monopoles
et à étouffer toute concurrence, agissant en véritables capitalistes cherchant des profits rapides, ces
projectors d’un nouveau genre s’attirèrent de fortes critiques, et firent l’objet dans l’Angleterre du XVIIe siècle
de discours stéréotypés qui mettaient en avant leurs motivations égoïstes et contraires au bien public. Sur
ce phénomène qui ne semble pas avoir eu d’équivalent comparable en France, voir YAMAMOTO Koji,
Taming Capitalism before its Triumph : Public Service, Distrust, and ‘‘Projecting’’ in Early Modern England, Oxford,
Oxford University Press, 2018, notamment p. 175.
2
MORERA Raphaël, L’assèchement des marais… op. cit., p. 69-74.
3
Arch. nat., M.C., étude 14, 1, 18 janvier 1608. La quantité de « cinq cens mil ou environs », raturée, donne
une idée de l’ampleur de la tâche.
101
La position dominante des deux marchands était par ailleurs renforcée par les relations de crédit
qui les unissaient à plusieurs de leurs associés. François Traucat et César Eustache prévoyaient
de rembourser les dettes qu’ils avaient contractées auprès de Vanderveckene sur les deniers qui
leur proviendraient de l’entreprise1. Le second se trouva vite en grande difficulté financière, et
dut céder ses parts de la société à un de ses créanciers, le marchand de Paris Olivier Pequet2.
Claude Mollet avait quant à lui contracté auprès de ses associés-commanditaires un prêt de 2 300
l.t.., destiné à financer les travaux pour lesquels ils l’avaient engagé. Impitoyables, Vanderveckene
et Le Roy lui enjoignirent de rembourser cette somme le 30 mars 1609, comme il n’avait « pu
satisfaire de sa part » du contrat, et que toute « l’entreprise dudict plan et culture n’[avoit] pas
reussy selon qu’ils l’esperoient3». Ce dernier acte du corpus confirme l’échec final du projet, et
révèle que ses conséquences furent essentiellement portées par les sous-traitants.
Mais à quoi était-il dû ? L’organisation générale de l’entreprise, détournée au profit
particulier de deux investisseurs financiers, expliquait sans doute bien des dysfonctionnements.
Mais ce fut surtout le manque de coopération des prélats qui rendit impossible la réussite. Déjà
formulé en 1605, le rejet de toute forme de contrainte fut à nouveau exprimé le 6 février 1606
par l’assemblée générale du clergé, en réponse aux injonctions de deux commissaires du
commerce que le roi lui avait envoyés4. En juin, cinq évêques furent commis par Henri IV pour
procéder « au departement et taxe de la quantité de meuriers qu’ilz jug[eaient] pouvoir estre
plantez en chacun dioceze5». Mais ce document, indispensable à l’exécution de l’entreprise,
semble n’avoir jamais vu le jour. Le 18 janvier 1608, Claude Mollet adressait à Jean
Vanderveckene et Bénigne Le Roy une sommation devant notaire, se plaignant qu’ils « ne luy
auroient put fournir le departement general bien et deuement expedié par messieurs du Clergé
de la quantité totalle qu’il convient planter en chacun desdits diocèses 6».
Ainsi, alors que la première entreprise de fourniture des généralités avait révélé que l’État
royal ne disposait pas des capacités gouvernementales et administratives nécessaires à la
diffusion de l’arbre d’or et de la sériciculture sur l’ensemble de son territoire, la seconde
entreprise qui modérait cette ambition en concentrant les efforts sur les seuls mûriers et en
s’appuyant sur le relais du clergé échoua également. La cause principale en était sans doute la
démesure initiale du projet porté par Laffemas et son cercle. L’« entreprise des soyes » entendait
se projeter trop vite et à une échelle trop vaste pour son pouvoir réel. L’État royal apparaissait
comme fragmenté, imprévisible et bien mal outillé pour gouverner les plantations. Les
défaillances et manquements de certains entrepreneurs mobilisés vinrent encore grever les
chances de réussite. À travers son « entreprise des soyes », le pouvoir royal avait créé de toute
pièce un marché national, monopolistique et captif pour un arbre qui, dans la plus grande partie
du royaume, était encore rare et coûteux. S’en saisir constituait une opportunité de profit qui
1
Arch. nat., M.C., étude 91, 164, 31 août 1606 et 23 septembre 1606.
2
Arch. nat., M.C., étude 36, 86, f° 818, 4 octobre 1606.
3
Arch. nat., M.C., étude 14, 1, 30 mars 1609.
4
MOREAU Gabriel-François (éd.), Collection des procès-verbaux des assemblées générales du clergé, Paris, Guillaume
Desprez, 1767, vol. 1, p. 765.
5
Arch. nat., M.C., étude 14, 3, 20 juillet 1607.
6
Arch. nat., M.C., étude 14, 1, 18 janvier 1608.
102
n’échappa pas à quelques investisseurs financiers, qui par leurs stratégies d’optimisation des
gains opérèrent un dévoiement capitaliste et spéculatif de cette politique économique d’un genre
nouveau, qui malgré son échec ne manqua pas de faire des émules.
1
Pour ce passage, voir MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 104-111 ; PECK Linda L., Consuming
Splendor Society and Culture in Seventeenth-Century England, Cambridge, Cambridge University Press, 2005,
p. 85-99 et THIRSK Joan, Alternative Agriculture. A History From the Black Death to the Present Day, Oxford,
Oxford University Press, 1997, p. 118-130.
2
GEFFE Nicholas, The perfect vse of silk-vvormes, and their benefit With the exact planting, and artificiall handling of
mulberrie trees whereby to nourish them, Londres, Felix Kyngston, 1607.
3
STALLENGE William, Instructions for the Increasing of Mulberie Trees, and the Breeding of Silke-Wormes for the
Making of Silke in This Kingdome, Londres, Felix Kyngston, 1609.
103
exemple au savant Jacob Rathgeben une traduction de la Cueillette de la soye d’Olivier de Serres qui
parut en 16031. Ce solide allié luthérien d’Henri IV avait l’intention d’implanter la sériciculture
dans le comté de Montbéliard, à en croire Matthieu Bonafous2. Le projet entrepris dans les Pays-
Bas espagnols est mieux connu. En 1607, les archiducs Albert et Isabelle d’Autriche octroyèrent
un monopole de dix ans pour l’importation des mûriers blancs à un certain Thomas Grammaye,
échevin du pays franc de Bruges. Celui-ci avait proposé d’introduire la sériciculture, « comme
[…] se praticqu[ait] en France », pays où il avait préalablement « reconnu » les régions où il
comptait se procurer des mûriers blancs, dont il s’engageait dans un premier temps à fournir
quatre cents mille spécimens3.
Ces exemples montrent que malgré son échec manifeste, « l’entreprise des soyes » menée
sous Henri IV avait constitué un événement remarqué dans le monde des affaires et créé un
précédent dont les répercussions dépassaient le seul cadre du royaume. La forte activité de
publication imprimée qu’elle avait engendrée, la mobilisation d’experts et de marchands dans
tout le royaume avaient fait connaître la possibilité d’entrer en affaire avec les autorités politiques
en faisant commerce de mûriers, de vers à soie et de savoir-faire séricicoles. Dans certains États
voisins où la soie faisait cruellement défaut, le projet d’en implanter la production séduisait les
souverains et ouvrait des opportunités similaires. En France, même après l’échec cuisant de la
fourniture de pépinières au clergé, la possibilité d’une nouvelle tentative suscitait convoitises et
projets, qui apportaient leur lot de propositions nouvelles pour améliorer les techniques de
gouvernement arboricole.
1
RATHGEBEN Jacob, Seydenwurm : Von Art, Natur, Eigenschafft, vnd grosser Nutzbarkeit dess Edlen Seydenwurms,
auch Pflantzung vnnd Erhaltung dess, zu seiner Nahrung hochforderten Maulbeerbaums, Tübingen, Ehrad Cellius,
1603.
2
BONAFOUS Matthieu, « Bibliotheca Serica », Bib. Mun. de Lyon, Ms Pa 332, vol. 1, p. 50.
3
Arch. dép. du Nord, B 1836, Ordonnance des Archiducs Albert et Isabelle d’Autriche, 16 mars 1607 et
SIMON Nicolas, « Chacun pour soi(e) ? Lobbying, stratégies économiques et commerce international dans
le secteur de la soie aux Pays-Bas espagnols (1618) », C@hiers du CRHiDI. Histoire, droit, institutions, société,
2016, vol. 39 (en ligne).
104
Proposer la reprise de « l’entreprise des soyes » sous une forme nouvelle, en prenant acte des
échecs antérieurs, fut d’abord le projet d’un certain Marc Marressé. Nous ne savons rien de ce
personnage, outre qu’il était un ancien archer des gardes du corps d’Henri IV, et qu’il publia en
1610 une Proposition faite au Roy, un bref livret largement ignoré des bibliographes comme des
historiens, par lequel il demandait au souverain de le faire « Entrepreneur General1» du plant des
mûriers. Il assurait qu’il avait acquis en Espagne les « secrets de […] faire venir grands en peu
d’années dans toutes les terres de France » ces arbres précieux, et que Laffemas l’avait en
conséquence invité à s’installer à Paris pour mettre son expertise au service de l’entreprise
languissante des soies. Insistant sur l’échec qu’avaient rencontré les tentatives des années
passées, Marressé affirmait qu’il ne fallait surtout pas « penser faire ledit plant [des mûriers]
comme il a[vait] esté commencé », et proposait « un ordre plus certain pour l’executer avec plus
de facilité & moins de fraiz ». Son « secret » reposait d’abord sur des techniques qui n’avaient
rien d’étranger à l’arboriculture fruitière de ce temps, mais qui n’étaient selon lui pas appliquées
à la culture des mûriers blancs en France : le greffage, l’émondage et le labourage des plants, qui
donnaient à l’en croire des feuilles « plus grandes, tendres, & delicates pour la nourriture des
vers2». Il préconisait également de faire plus grand cas de l’instruction séricicole des paysans, que
Le Tellier et Chevalier avaient négligé, la considérant à tort comme « chose facile ». Mais
Marressé se gardait bien de livrer dans son petit livre le détail de ses précieux « secrets ». Il
offrait de les « apprendre & enseigner » à tous ceux qui le souhaiteraient, « quand les conditions
qu’il demand[ait] lui ser[aient] accordées ». L’ancien archer détaillait ainsi les privilèges
économiques considérables qui devaient être attachés à la charge « d’Entrepreneur General du
plant des meuriers », qu’il espérait se voir attribuée « pour le temps & espace de douze années ».
Il demandait d’abord que lui soit octroyée l’exploitation exclusive dans tout le royaume des
« turcies, & levée du long des rivieres », ainsi que des « terres vaines & vagues, & communes »,
dont le roi ne tirait « aulcun proffit ». Il souhaitait encore jouir d’un privilège qui devait faire du
marché des plants de mûrier un monopole centré sur son entreprise, requérant que soient faites
« tres-expresses inhibitions & deffences à toutes personnes […] de vendre, achepter, distribuer,
ny transporter desdits Meuriers, ne en faire aucune pepinieres pour en faire vente ». La troisième
condition qu’il mettait à son entreprise reprenait la volonté de contrainte stricte qu’avait
formulée Laffemas dès 1601 : il exigeait de pouvoir « contraindre tous les habitans des Villes,
Bourgs, Bourgades & Paroisses [du] Royaume, de prendre par ses mains ou de ceux qui de luy
auront charge, certain nombre de Meuriers, chascun selon ses facultez, & commoditez, terres, &
possessions », au prix fixe d’un sol par plant. Ceux qui n’entretiendraient pas bien leurs mûriers
et les feraient périr devraient être contraints d’en racheter et de payer une amende. Pour
Marressé, l’absence de coercition expliquait l’échec des précédentes tentatives : les paysans, « à
cause qu’il n’y avoit pas de peine ny d’amende, pour les retenir en leur debvoir, feurent si mal
1
MARRESSÉ Marc, Proposition, faite au Roy, par Marc Marresse, nagueres archier des gardes du corps de sa Maiesté :
contenant les moyens de rendre la Soye aussi commune en France, Navarre, Béarn, qu’elle est en la Chine, & par toute
l’Italie, & Espagne. Reglement General, & bon ordre, qui se peut faire, pour oster toute fraude, abus, & malversations qui
se sont commises cy devant, & se commetront, sur le departement du Plant des Meuriers, comme il est cy apres declaré , s. l.,
s. n., 1610, p. 3.
2
Ibid., p. 13.
105
soigneux, & mesmes desobeissans, qu’ils negligarent [sic] le commandement 1» du roi. Après
avoir détaillé ses conditions, celui qui se rêvait « Entrepreneur General » présentait l’ordre qu’il
comptait donner à sa fourniture. Celui-ci reprenait l’essentiel des dispositions du contrat
qu’avaient signé, huit ans plus tôt, Jean-Baptiste Le Tellier et Nicolas Chevalier : l’entrepreneur
s’engageait à établir dans chaque élection du royaume une pépinière de mûriers, à y employer un
commis pour former la population à l’art de faire la soie, et à fournir la semence des vers.
Cependant, son projet reposait sur un changement majeur : il ne devait pas être financé par une
hausse de la fiscalité, mais par l’entrepreneur lui-même, grâce aux avantages commerciaux
extraordinaires qu’il comptait se faire attribuer. Ainsi, s’il poussait à l’extrême l’idée selon
laquelle l’État royal devait piloter et coordonner l’activité productive de ses sujets en proposant
un projet particulièrement coercitif, son système reposait également sur la suppression des
intermédiaires entre le roi et le particulier qui devait faire appliquer sa volonté. « Entrepreneur »
devait devenir une véritable charge : avec ce projet l’entreprise capitaliste privée et le
gouvernement des activités productives apparaissaient plus que jamais comme confondus et
synonymes. Le 14 mai 1610, l’assassinat du roi anéantit cependant les espoirs de son ancien
garde du corps, dont le grand programme séricicole ne vit jamais le jour.
1
Ibid., p. 21-23.
2
Arch. mun de Lyon, BB 146, f° 130-134, 9 décembre 1610. Aux questions concernant les mûriers, le
consulat répondit : « Le surplus des aultres articles de ladite lettre concernant la quantité du plan de
meuriers qui peult estre en lyonnois, le moyen d’en faire planter davantage et les contrées qui sont
propres, à cela depend de l’information que lesdits sieurs tresoriers peulvent sur ce faire de leur office »
(f° 133 v°).
106
d’efforts qu’une décennie plus tôt, quand le programme protectionniste et manufacturier de
Laffemas était en marche. Une période de trouble politique intense commençait, qui donnait au
pouvoir royal des préoccupations fort éloignées des mûriers blancs. Malgré tout, quand revenait
le calme et le temps des consultations, l’écho de « l’entreprise des soyes » se faisait entendre.
Marie de Médicis avait confié à son favori, Concino Concini, des pouvoirs que lui jalousèrent
les Grands du royaume. Les décisions de la régente florentine en matière de politique extérieure,
favorables à l’Espagne et fortement pro-catholiques, suscitèrent la défiance du parti huguenot
que le prince du sang Henri II de Bourbon-Condé appela en 1613 à prendre les armes. L’année
suivante, beaucoup fut fait pour rétablir l’ordre : un traité de paix fut signé, la majorité du roi fut
déclarée, et des États Généraux furent convoqués à Paris. C’est à l’occasion de cette assemblée
des trois ordres, close en 1615, qu’Antoine de Montchrestien publia son célèbre Traicté de
l’œconomie politique, dédié au jeune roi et à sa mère. Le poète entrepreneur espérait les convaincre
de reprendre le chemin du gouvernement économique qu’avait selon lui engagé Henri IV. Le
premier livre de son traité, consacré aux manufactures, contenait quelques pages relatives aux
mesures de développement séricicole, qu’il jugeait urgent de reprendre. On y trouve l’essentiel
de ce qui est au principe de l’économie politique telle qu’elle prenait forme sous sa plume. Usant
d’un argumentaire déjà bien connu, typiquement « mercantiliste », Montchrestien affirmait que
l’importation des soieries constituait un des maux les plus graves dont souffrait le royaume. Il
fallait en « commander et disposer l’entiere fabrique » pour éviter la fuite de métaux précieux
qu’entraînaient les achats à l’étranger, et mettre au travail les indigents. C’était au roi que revenait
l’initiative de mener pareille entreprise. Rappelant qu’Henri IV, « prince d’immortelle mémoire »
avait pris « fort à cœur le dessein de faire abonder la soye », Montchrestien attribuait son échec à
ceux sur qui « Sa Majesté se reposoit de la conduite de ceste affaire », tout en affirmant que
l’entreprise n’avait pas été totalement infructueuse. « Sans doute », écrivait-il, « si la main royale y
eust espandu son nuage d’or, de cest arrouzement elle eust fait naistre des forests de séres 1»,
c’est-à-dire de soie. Cette référence au mythe de Jupiter fécondant Danaé par une pluie de pièces
d’or, omniprésente dans l’œuvre de Montchrestien, sert de métaphore pour représenter l’action
du pouvoir politique sur l’économie.
Pour le philosophe italien Nicola Panichi, le tour de force conceptuel du Traicté consistait à
autonomiser l’économie en tant que catégorie « considérée comme science de l’acquisition des
biens, ‘‘espace’’ pragmatique commun à la famille et à l’État2». Ainsi « l’œconomie », domestique,
tendait-elle à devenir « l’économie » de tout le royaume. L’analogie entre le domaine domestique
et l’État, fondée sur une commune recherche d’enrichissement, était particulièrement mobilisée
par Montchrestien dans ses réflexions sur l’entreprise des soies. Pour réussir dans tout le
royaume « l’établissement » de cet « artifice », le souverain devait prendre l’exemple du « bon
laboureur » qui, « avant de commettre sa semence à la terre, en recherche et recognoist
diligemment la qualité, afin de cognoistre quel grain y sera le plus propre ». Le roi était comparé
1
MONTCHRESTIEN Antoine (de), Traicté de l’œconomie politique, Genève, Slatkine Reprints, 1970 (1ère éd. 1615),
p. 77.
2
PANICHI Nicola, « Danaé et Jupiter. De la politique à l’ « œconomie politique » : Bodin et Montchrestien »,
art. cit.
107
à un bon ménager de son peuple, qui l’inciterait par son « courage » et sa « persévérance » sur le
chemin de l’enrichissement à dépasser la paresse qui le caractérisait. Finalement, Montchrestien
concluait ce passage sur les soies par une métaphore hydraulique, qui faisait de la circulation des
espèces le lien unissant richesses privées et richesse de l’État :
Ainsi tant d’or et d’argent qui sort des mains de vos subjects y
rentrera, une mesme eau entretenant perpetuellement le cours de
ceste fontaine de Hieron1. Grand artifice au bon politique, qui
cherche sur tout, en tout et par tout le profit et l’enrichissement de
son peuple2!
Tout novateur qu’il pouvait être sur le plan des idées, le Traicté de Montchrestien ne connut
aucune application concrète, et fut semble-t-il ignoré par le souverain auquel il était destiné. Le
jeune Louis XIII et sa mère semblent cependant avoir soutenu les projets d’un personnage
méconnu, qui avait lui aussi saisi l’occasion des États Généraux pour attirer leur souveraine
attention : François du Noyer de Saint-Martin3. Très jeune, ce rejeton de la petite noblesse
blésoise avait été placé par son protecteur, l’oncle d’Henri IV Charles de Bourbon, sous
l’autorité de Laffemas, dont il apparaît à bien des égards comme le successeur. Principal
animateur de la commission du commerce, il se vit attribuer en 1616 la charge de contrôleur
général dont le tailleur avait obtenu la création, et publia comme lui nombre de brochures
imprimées destinées à appuyer ses projets. Peu de place pour les soies dans ceux-ci : associé à
Samuel de Champlain, François du Noyer œuvra principalement à la création d’une « Royale
compagnie des voyages de long cours » mise sur pied dès 1618, mais qui ne parvint jamais à
lever les fonds nécessaires à son fonctionnement. Du Noyer l’imaginait unique et universelle,
jouissant d’un monopole exclusif pour le commerce extérieur, rassemblant les participations des
riches comme des pauvres, et adossée à une « banque royale et générale ». Inspiré par les
compagnies des Indes orientales récemment formées au début du siècle dans les Provinces-
Unies (la Vereenigde Oostindische Compagnie) et en Angleterre (l’East India Company), son projet
préfigurait « l’utopie totalisante » que fut un siècle plus tard le « Système » de John Law4. Il
formulait de manière très aboutie la conception du pouvoir politique que l’entreprise des soies
avait contribué à mettre en œuvre : le souverain devait gouverner et ordonner les activités
productives et commerçantes de ses sujets, pour que l’État tende tout entier vers son propre
enrichissement.
1
Héron d’Alexandrie, physicien du IIe siècle av. J.C., décrivait dans ses Pneumatica une fontaine de son
invention, qui par un système de compression à circuit fermé donnait l’illusion d’un mouvement
perpétuel.
2
MONTCHRESTIEN Antoine (de), Traicté de l’œconomie politique… op. cit., p. 79.
3
BOITEUX Louis-Augustin, « Un économiste méconnu : Du Noyer de Saint-Martin et ses projets (1608-
1639) », Revue d’histoire des colonies, 1957, tome 44, n° 154, p. 5-68. Cet article, malgré une approche datée et
complaisante qui fait la part belle au « génie » d’une œuvre tombée dans l’oubli, présente l’immense mérite
de la mettre en lumière, d’en présenter les traits principaux, et d’établir une bibliographie des imprimés et
manuscrits dus à Du Noyer. Une étude plus approfondie et renouvelée de ces textes présenterait un très
grand intérêt pour l’histoire intellectuelle de l’économie politique telle qu’elle prenait forme dans le
royaume de France au XVIIe siècle, histoire dont bien des chapitres demeurent à écrire.
4
ORAIN Arnaud, La politique du merveilleux. Une autre histoire du Système de Law (1695-1795), Paris, Fayard,
2018, p. 132-148.
108
Les distributions de mûriers commandées par l’État royal sous le règne d’Henri IV, par
l’intermédiaire de la commission du commerce, apparaissent comme une entreprise royale au
sens où l’entendaient les donneurs d’avis de ce temps, de Turquet à Montchrestien en passant
par Laffemas. Il s’agissait d’un projet ambitieux qui s’inscrivait dans un « programme global
susceptible de redonner un sens collectif à la production et aux échanges des richesses, en les
intégrant dans un dessein et un savoir centralisés », qui devait « déboucher sur une action
intégrée, presque planifiée, au nom d’un ‘‘grand dessein’’ susceptible de refonder la cohésion
sociale », pour reprendre les mots de Christian Lamouroux1.
Dans l’argumentation en faveur du « plantage des meuriers » s’opérait un glissement vers
l’idée que le roi était avant tout bon « mesnager » du royaume. Cette image pouvait puiser à
l’envi dans celle, médiévale, du roi père de son peuple. Mais elle donnait un nouvel usage,
économique autant que politique, à ce mythe de l’amour paternel du souverain pour ses sujets.
Dans l’« adresse au peuple françois » placée en ouverture de ses Mémoires et instructions, Le Tellier
indiquait que c’était « comme père » que le roi ordonnait son entreprise. Le souverain, ayant
« plus ample cognoissance de la verité », gouvernait en vue de « l’accroissement de son royaume
& enrichissement de ses subjects 2». Voulue par le roi pour le bien de l’État, l’entreprise des soies
devenait dans les discours qui la justifiaient un point de cristallisation d’une conception
économique de la communauté politique, en appelant à l’union par et dans le profit. Ce
qu’Antoine de Montchrestien appela quelques années plus tard « économie politique » prenait
forme dans une mesure concrète qui consistait en une orientation de « l’occupation des
peuples » en direction de l’accroissement mêlé des richesses individuelles et étatiques.
Mais si le roi soutenait bel et bien l’entreprise, celle-ci apparaissait surtout comme le résultat
d’un efficace travail de persuasion mené avec acharnement par Laffemas et ses partenaires en
affaires. L’étude approfondie des associations marchandes qui se succédèrent pour fournir les
mûriers commandés par le roi a clairement montré la collusion entre intérêts privés et politiques
publiques. Plus qu’il n’entreprenait, l’État était entrepris par des individus qui saisissaient
l’occasion de son soutien financier, appuyé sur l’impôt, pour faire fructifier leurs affaires. Cette
opération s’avéra globalement être un mauvais calcul pour ces entrepreneurs. La fourniture des
généralités, dans un premier temps, portait une ambition démesurée et reposait sur un dispositif
inadapté de distribution directe. Le concours indispensable de l’administration fiscale, tant au
cœur de la monarchie que dans ses relais provinciaux, fit cruellement défaut, et l’État se révéla
être un partenaire d’affaires insaisissable, divisé, imprévisible et mauvais payeur.
L’entreprise de fourniture de pépinières au clergé tirait les leçons de ce premier échec. Ce
dispositif moins risqué, qui déléguait aux diocèses la distribution des arbres prêts à être
1
LAMOUROUX Christian, « L’entrepreneur, l’entreprise et l’ordre social. Cantillon, Montchrestien et la Chine
médiévale », in GUERY Alain (dir.), Montchrestien et Cantillon… op. cit., p. 177-212 (p. 200).
2
LE TELLIER Jean-Baptiste, Mémoires et instructions pour l’establissement des Meuriers, & Art de faire la Soye en
France, Paris, Jamet et Pierre Mettayer, 1603, p. 4.
109
transplantés, reposait sur une collaboration entre marchands de soie, financiers et pépiniéristes.
Mais captée par un marchand flamand qui entendait minimiser ses risques de pertes grâce à un
système de sous-traitance qui ne lui laissait qu’un rôle d’investisseur financier, cette entreprise
échoua également, notamment parce que rien ne lui permettait de contraindre l’institution
ecclésiastique à collaborer.
Cette question de la contrainte s’imposait comme le nœud du problème en matière de
gouvernement moricole. Si les plus ardents partisans des plantations rivalisaient d’imagination
pour concevoir des programmes autoritaires, les officiers royaux – y compris ceux qui comme
Louis Potier de Gesvres soutenaient le projet – s’y refusaient. C’était une question de moyens,
bien autant que de principes : forcer les propriétaires à planter tel arbre plutôt qu’un autre dans
leurs fonds était impossible en l’état des forces dont disposait le pouvoir royal. Il fallait donc
communiquer et convaincre, notamment en usant massivement de l’imprimé, pour inciter les
cultivateurs à collaborer à l’entreprise qui se présentait comme un dessein royal.
L’entreprise des soies apparaît finalement comme une forme de politique économique aussi
marginale qu’éphémère, portée par un groupe d’entrepreneurs. Engageant le pouvoir royal sur
un terrain foncièrement nouveau, ce projet s’apparentait à une expérience de gouvernement
assez secondaire aux yeux du prince et de ses principaux conseillers. Le mener à bien requérait
une continuité dans le soutien financier et dans l’adaptation des dispositifs aux réalités
rencontrées. Ce travail de long terme demandait une volonté politique ferme et un contexte de
stabilité intérieure que l’assassinat d’Henri IV vint brutalement anéantir en 1610, alors même
que l’échec de l’entreprise était déjà consommé, laissant sans doute dans les mémoires
administratives comme un air de scandale qu’il valait mieux oublier.
110
Chapitre 2 : Les mûriers sans l’État royal au
e
XVII siècle ?
Dès le milieu du XVIIIe siècle, alors que les écrits sur les mûriers et la soie commençaient à
inclure quelques considérations historiques sur l’intervention de l’État royal pour favoriser la
sériciculture, un récit s’imposa qui suivait le fil des règnes. Puisant abondamment dans l’article
consacré aux mûriers par Pierre Daubenton dans L’Encyclopédie, Jean-Louis-Auguste Loiseleur
Deslongchamps en donnait au temps de la monarchie restaurée un exemple typique :
Henri IV chargea […] les députés généraux du commerce d’aviser
aux moyens les plus prompts et les plus faciles de fournir
abondamment le royaume de mûriers. En 1602, il passa un contrat
avec des marchands, pour qu’ils en procurassent aux généralités de
Lyon, d’Orléans, de Tours et de Paris. La culture des mûriers et des
vers à soie fut négligée en France sous Louis XIII ; mais elle fut
ranimée, sous le règne suivant, par Colbert, qui faisoit
principalement consister la prospérité d’un État dans les
manufactures et le commerce1.
Il est vrai qu’au gré de la succession des rois et de leurs principaux ministres, l’attention
accordée à l’arbre d’or par le pouvoir central varia beaucoup, connaissant des périodes d’éclipse
presque totale qui suivaient des phases de grande intensité. À cet égard, tout le XVIIe siècle, après
1610, est caractérisé par l’absence de politiques menées par l’État central pour développer la
sériciculture dans l’ensemble du royaume. Sous le règne de Louis XIII, même si Richelieu
accordait une certaine importance aux manufactures, le poids financier des guerres faisait passer
les politiques de développement économique à l’arrière-plan. L’idée d’un grand dessein royal qui
aboutirait à une plantation générale de mûriers n’avait pas disparu, et ressurgissait dans des
projets qui demeuraient sans lendemain.
Sous Louis XIV, mis à part l’intermède des temps troublés de la Fronde qui oblitéra
complètement ce type de mesures, le soutien apporté aux manufactures du royaume se fit de
plus en plus fort et contribua à l’essor des productions françaises de soieries. Alors même que la
demande intérieure en soies grèges augmentait conséquemment, le développement de la
sériciculture redevint-il un objectif de l’État royal ? Le succès des encouragements que Colbert y
aurait apportés relève, nous le verrons, plus du mythe que de la réalité. En fait, la moriculture se
développait sans le concours de l’État, principalement en Bas-Languedoc, pour répondre à la
demande croissante des manufactures nîmoises. Si nous concentrerons notre attention sur cette
région, il est probable qu’une étude consacrée aux autres provinces séricicoles du royaume,
comme le Bas-Dauphiné et la Basse-Provence, montrerait un phénomène de croissance
comparable, porté par l’essor de l’industrie de la soie jusqu’à la crise de la fin du XVIIe siècle.
Dans les autres régions du royaume en revanche, nulle tentative de diffusion coordonnée de
l’arbre d’or à cette période. La construction de l’empire colonial faisait peut-être obstacle aux
1
LOISELEUR-DESLONGCHAMPS Jean-Louis-Auguste, Essai sur l’histoire des mûriers et des vers à soie, et sur les moyens
de faire chaque année plusieurs récoltes, Paris, F. G. Levrault, 1824, p. 30.
111
politiques d’introduction de nouvelles cultures en France, tant les îles d’Amérique semblaient
prometteuses à cet égard. Là, tout était incertain, mais tout paraissait possible, et la sériciculture
pouvait être envisagée par l’administration coloniale comme une alternative à la monoculture
sucrière portée par le système des plantations esclavagistes. Plusieurs tentatives furent faites dans
le dernier tiers du XVIIe siècle, dont nous examinerons les dispositifs et les acteurs, tout en
interrogeant les causes d’un échec qui fut vite manifeste.
1
RICHELIEU Armand-Jean du Plessis (duc de), Testament politique, Amsterdam, Henry Desbordes, 1688, p. 9.
L’authenticité de ce texte a donné lieu à une âpre controverse érudite au XVIIIe siècle, essentiellement
alimentée par Voltaire, avant que Gabriel Hanotaux en établisse la preuve en 1880. Voir AVEZOU Laurent,
« Autour du Testament politique de Richelieu : à la recherche de l’auteur perdu (1688-1778) », Bibliothèque de
l’École des chartes, 2004, vol. 162, n°2, p. 421-453.
112
en 16261, il conseilla au roi de convoquer une assemblée de notables réunie aux Tuileries, devant
laquelle il présenta les grandes lignes de la politique économique qu’il entendait mener. Conseillé
par le chevalier de Malte Isaac de Razilly (qu’il fit vice-roi de Nouvelle-France en 1632), il
appelait de ses vœux une revalorisation morale des activités commerciales et, surtout, un
renforcement de la marine royale destiné à entreprendre colonisation et commerce atlantiques. Il
accorda sa protection à deux compagnies commerciales, la Compagnie des cent associés et la
Compagnie de la nacelle de Saint-Pierre, tout en s’opposant à la poursuite du projet porté par
François Du Noyer, qu’il jugeait sans doute trop ambitieux. À la suite de l’assemblée de notables
de 1626-1627, une célèbre ordonnance fut promulguée le 15 janvier 1629. Le « Code Michau » –
qui devait son nom au chancelier Michel de Marillac, auquel Richelieu avait commandé d’en
diriger la rédaction – autorisait la noblesse à commercer sans déroger, prohibait la sortie des
matières premières comme les laines, mais aussi l’entrée dans le royaume des manufactures
étrangères. Cependant, en ce qui concernait les soies, nulle disposition n’était prévue pour
favoriser leur production dans le royaume.
2
HAUSER Henri, La pensée et l’action économiques du cardinal de Richelieu, Paris, Presses universitaires de France,
1944, p. 185-187.
1
BOITEUX Louis-Augustin, Richelieu, grand maître de la navigation et du commerce de France, Paris, Ozanne, 1955.
2
Anonyme, Advis au Roy, et à Nosseigneurs de son conseil, pour augmenter les manufactures des draps d’or, d’argent et de
soyes en France, Paris, Joseph Guerreau, 1627.
3
HENNEZEL Henri (d’), Claude Dangon. Essai sur l’introduction des soieries façonnées en France d’après des documents
inédits, 1605-1613, Lyon, A. Rey, 1926, p. 31-48.
113
quelque entrepreneur auquel il s’était associé, mais il semble encore plus net qu’il ait été aussi, ou
peut-être seulement, commandé par le prévôt des marchands et les échevins de la ville, qui par
ce texte « demandent qu’il plaise au Roy » de « faire revivre » l’édit de prohibition des soieries
étrangères promulgué en 15991.
Fortement ancré dans les réminiscences du règne du « bon roy » Henri IV, l’argumentaire
était construit autour d’une réflexion sur l’échec de cet édit. L’opposition qu’avait alors
manifesté à son encontre le consulat lyonnais avait en son temps été justifiée, selon l’auteur, par
deux « fondements » qui étaient depuis devenus caducs. D’abord, l’absence en France de soies
grèges : les plantations de mûriers sous Henri IV avaient montré que le remède en était facile.
L’auteur affirmait que dans de nombreuses provinces, « quelques Gentilhommes des champs &
bons Bourgeois des villes » en avaient planté quantité et produisaient depuis des soies superbes.
S’il n’y avait pas encore dans le royaume « des soye [sic] à suffisance pour [se] passer des
Estrangers », la faute en revenait aux « Laboureur[s] des champs » qui avaient négligé ces
plantations, voire « arraché les Meuriers ». Suivait un exposé classique des richesses infinies
qu’une implantation généralisée de la sériciculture ne manquerait pas d’apporter au peuple et à
l’État.
Le second argument qui, s’il avait été valable en 1599 pour s’opposer à une prohibition des
soies étrangères, ne l’était plus en 1627 selon l’auteur, était le manque d’ouvriers capables de
tisser des brocarts, satins, et damas susceptibles de rivaliser en beauté avec ceux d’Italie. Là
encore, le « grand roi » Henri n’avait pas manqué d’y pourvoir, en faisant « multiplier & instruire
les Ouvriers par des grands privileges octroyés à aucuns des plus iudicieux & inventifs qui
s’addonneroient à introduire la manufacture des estoffes qui se font à la Tire ». Sans qu’il soit
nommé, c’est à Claude Dangon et à ses associés que le texte faisait ici référence, avant de noter
que ceux-ci avaient été imités par nombre d’autres « maistres meus de ialouzie ou peut estre de
honte ». Le succès avait été tel qu’il était « à present […] chose averée & cognuë de tout le
monde » que « Lyon & Tours » disposaient du « nombre des ouvriers non seulement suffisant,
mais aussi capable de fournir la France de toutes les estoffes que l’Italie sçait faire2».
Le temps était donc revenu d’interdire leur importation, de « faire planter des Meuriers, de
maniere que si une fois la manufacture des soyes establies, nous n’auront besoing des
Estrangers ». En « douze ou quinze ans », grâce à un grand programme de plantations, l’auteur
promettait qu’il y aurait « du peuple qui en vivront autant qu’il en peut avoir en aucun estat
souverain d’establir ». Il terminait la première partie de cet Advis au Roy par une belle métaphore
d’arboriculture politique, affirmant que le dessein qu’il proposait revenait à « enter un autres
Estat, dans cest Estat3». Suivait l’exposé de ce qui se présentait comme un véritable projet d’édit.
1
Anonyme, Advis au Roy, et à Nosseigneurs de son conseil… op. cit., p. 23. Outre ce passage qui indique
clairement l’origine consulaire du texte, un autre indice est sa rhétorique de soumission au roi, typique des
discours alors adoptés par le consulat dans son rapport au souverain. Le peuple de Lyon est ainsi présenté
d’emblée comme un « exemple de fidelité à toutes les autres Villes de cest estat ». Sur la question du
rapport entre les autorités municipales lyonnaises et la monarchie, voir LIGNEREUX Yann, Lyon et le Roi. De
la « bonne ville » à l’absolutisme municipal (1594-1654), Seyssel, Champ Vallon, 2003, p. 454-460.
2
Anonyme, Advis au Roy, et à Nosseigneurs de son conseil… op. cit., p. 10.
3
Ibid., p. 22.
114
Il fallait d’abord confirmer les privilèges octroyés aux ouvriers en soie les plus habiles, pour
attirer les étrangers. Il fallait aussi défendre l’entrée des soies manufacturées et la sortie des
grèges, dont l’importation devait être maintenue et même libérée de tout impôt. Il fallait enfin,
et c’était là la plus urgente des mesures à prendre :
qu’il soit ordonné à toutes personnes Ecclesiastiques, Gentils-
hommes, Bourgeois des Villes, gens des champs, & autres de
quelque qualité & condition qu’ils soient, qui ont des fonds &
heritages és Villes & Paroisses de ce Royaume, ou les Vignes sont
cultivées utilement de planter en iceux dans un an au plus-tard pareil
nombre de Meurier qu’ils auront d’arpens de vignes, de prez, de
terres, de bois & autres heritages1.
Les opérations de répartition et de contrôle devaient échoir aux « officiers & consuls » des
communautés concernées, qui rendraient compte dans chaque généralité au trésorier de France.
Comme dans le projet de Marc Marressé, le système prévu se voulait particulièrement coercitif,
et une échelle progressive des amendes était prévue. En suivant un tel programme, une douzaine
d’années devait suffire selon l’auteur pour rendre possible la prohibition complète des soies
étrangères. Alors verrait-on « les pauvres devenir riches, les invalides puissans, & les Enfans de
cinq à six ans capables de gaigner leur vie […] nos villageoises changer leurs habis de Burreau à
des étoffes de fleuret provenu des feuïlles de leur Arbre ainsi qu’en Italie2».
Cette utopie d’enrichissement séricicole ne trouva cependant pas grâce aux yeux du
souverain et de son principal ministre, si tant est qu’ils en aient jamais pris connaissance.
Richelieu, s’il ne manquait pas d’intérêt pour ce qui avait trait au commerce et aux manufactures,
ne considérait pas l’importation de soies grèges comme un mal. De manière plus générale, s’il
adhérait aux principes mercantilistes d’un Laffemas ou d’un Montchrestien qui donnaient la
priorité au développement du travail et des manufactures, il se montrait bien moins velléitaire en
matière de protectionnisme, et jugeait naturel que les matières premières qui n’étaient pas
produites dans le royaume fussent importées. Ceux qui s’y entendaient quant au commerce entre
les peuples savaient, faisait-il écrire dans son Testament politique :
Que les Soyes & les Cotons filez qui sont les principales
Marchandises qui viennent du Levant, se manœuvrent en France, &
se transportent aprés aux Païs Estrangers, avec Profit de Cent sur le
prix de l’Achat de la Manufacture3.
Aussi était-il plus pertinent à ses yeux de concentrer les efforts fournis par l’État royal pour
atteindre « l’opulence » sur des mesures destinées à favoriser les phases urbaines de la
production textile, dont le travail ajoutait tant de valeur à la matière première, et qui donnait tant
de « profit ». Sans que cela puisse être uniquement imputé à ce qu’Henri Hauser appelait
« l’action économique » du cardinal, les manufactures de soieries du royaume connurent au XVIIe
siècle un essor manifeste, qui faisait croître mécaniquement le besoin en soies grèges.
1
Ibid., p. 33-34.
2
Ibid., p. 39.
3
RICHELIEU Armand-Jean du Plessis (duc de), Testament politique… op. cit., p. 145-146.
115
I.B. Développement des industries de la soie et hausse des importations
I.B.1. Les fabriques de Lyon et de Tours au premier XVIIe siècle
Toute une partie de L’Advis au Roy publié en 1627 pour faire interdire les importations de
soies et soieries étrangères consistait à vanter les progrès extraordinaires réalisés par les
manufactures de Tours et de Lyon au cours des années précédentes 1. L’auteur assurait que l’on
dénombrait alors à Lyon mille deux cents ouvriers en draps de soie actionnant plus de deux
mille cinq cents métiers, dont une partie était néanmoins contrainte au chômage par les
importations italiennes. Chaque métier donnait en fait du travail à « pour le moins neuf
personnes » : en comptant les compagnons et leurs familles, les apprentis, les dévideuses,
c’étaient en tout trente mille individus qui auraient alors vécu du tissage. Outre la manufacture
des soieries, celle des rubans et passements de soie était également florissante et requérait selon
l’auteur au moins autant de travailleurs, tant dans Lyon que « es lieux circonvoisins », comme
Saint-Chamond, où la passementerie était déjà particulièrement développée. Dans son exposé
des différents emplois qui allaient de pair avec une fabrique florissante de soieries, l’auteur
n’oubliait pas la fabrication et l’apprêt du fil. Il comptait plus de sept cent cinquante moulins à
Lyon et dans ses environs, de chacun desquels pouvaient selon lui « despendre cinquante
personnes, tant Maistre que leurs familles, que compagnons, apprentis, & pour les dehvidages
[sic] ». Les teinturiers et les plieurs de soies étaient quant à eux « près de deux cens Maistres » qui
faisaient chacun travailler une quinzaine de personnes ; les cardeurs une soixantaine de maîtres
entourés pour chacun d’environ quatre compagnons, ouvriers et apprentis. À tous ces emplois il
fallait ajouter les ouvriers de calandre pour les moires et les tabis 2, les « bailleurs d’eau », et bien
sûr les marchands qui dominaient la fabrique, faisant « venir les soyes d’Italie » pour les « faire
travailler », dont le nombre était estimé à deux cents.
La manufacture de soieries tourangelle était jugée encore plus florissante par l’auteur. On y
aurait trouvé « deux fois le nombre d’ouvriers des mesmes arts […] qui est un nombre infiny ».
Selon Louis-Auguste Bossebœuf, dont les chiffres paraissent toutefois exagérés, on estimait à
Tours le nombre de métiers à tisser la soie à huit mille, pour trois mille métiers de passementiers
et sept cents moulins à organsiner3. Les manufactures tourangelles bénéficièrent de l’attention
toute particulière du principal ministre de Louis XIII. Pour en faire battre les métiers, il passa
d’importantes commandes destinées à embellir le château qu’il se faisait construire dans la ville
nouvelle de Richelieu, non loin de Tours4. Des soieries de cette ville le cardinal vantait, non sans
fierté, la qualité des pannes 5, le grand débit des taffetas unis qu’on appelait « gros de Tours », les
velours rouges qu’on y faisait selon lui « plus beaux qu’à Gênes ». Ces exemples étaient destinés
à prouver que la France était « assez industrieuse » pour se passer « des meilleurs Manufactures
1
Anonyme, Advis au Roy, et à Nosseigneurs de son conseil… op. cit., p. 19-20.
2
Le calandrage des soieries entre deux rouleaux de cuivre, pour écraser le grain du textile, permettait
d’obtenir des moires que caractérisait un éclat ondé et chatoyant.
3
BOSSEBŒUF Louis-Auguste, Histoire de la fabrique de soieries de Tours des origines au XIXe siècle, Tours, Paul
Bousrez, 1901, p. 255.
4
HAUSER Henri, La pensée et l’action économiques du cardinal de Richelieu… op. cit., p. 153.
5
Les pannes étaient des étoffes mélangées de soie, de laine et de coton travaillées à la manière du velours,
utilisées pour le vêtement mais aussi l’ameublement.
116
de ses Voisins1». Bien sûr, il est indispensable de considérer avec beaucoup de précaution les
chiffres avancés dans l’Advis au Roy de 1627 : ils n’étaient pas connus avec précision, et étaient
sans doute largement exagérés afin de convaincre le souverain de la nécessité qu’il y avait à
prendre en considération les demandes d’ouvriers dont dépendait la pitance de tant de peuple. Il
faut adopter la même prudence à l’égard des superlatifs dont usait Richelieu, comme en son
temps Laffemas, pour assurer le roi de la supériorité des soieries françaises. Cependant, ainsi
mises en avant, ces considérations montrent que les acteurs et les observateurs de la filière
vécurent le premier XVIIe siècle comme un temps de développement et de progrès rapides, ce
dont témoignent également plusieurs récits de voyageurs qui, s’étant rendus à Lyon ou à Tours,
ne manquaient pas de décrire la richesse de leurs fabriques de soieries 2. Outre les
encouragements de l’État royal et une demande accrue, ce développement devait beaucoup à
des innovations techniques. À Tours par exemple, un entrepreneur installa en 1638 de nouvelles
calandres qui permettaient de concurrencer les moires d’Angleterre3. Mais, dans le domaine des
techniques, c’est surtout le métier à la grande tire mis au point par Claude Dangon à Lyon qui
fut à l’origine de l’essor des soieries françaises au XVIIe siècle, car il permettait d’obtenir des
façonnés comparables à ceux des cités italiennes, tout en introduisant un gain de productivité
notable dans leur fabrication. La diffusion de son usage fut néanmoins assez lente : seuls
quarante-et-un des neuf cent quarante-trois métiers inspectés par la jurande en 1621 à Lyon
étaient à la grande tire4. L’industrie de la soie se développait dans le royaume sans la
sériciculture, qui restait rare et cantonnée à quelques cantons du Languedoc, de la Provence et
du Dauphiné.
1
RICHELIEU Armand-Jean du Plessis (duc de), Testament politique… op. cit., p. 128.
2
HAUSER Henri, La pensée et l’action économiques du cardinal de Richelieu… op. cit., p. 154.
3
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the XVIIth Century : Two Models
Compared », Journal of European Economic History, 1981, n° 10, p. 167-199 (p. 170).
4
Ibid., p. 172.
5
Voir notamment COLE Charles W., Colbert and a Century of French Mercantilism, New York, Columbia
University Press, 1939.
6
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the XVIIth Century : Two Models
Compared », art. cit., p. 178-179.
117
de l’industrie de la soie dans cette ville, amorcé dès le milieu du siècle 1. Outre ces mesures
protectionnistes, la politique menée par Colbert en matière de manufactures était caractérisée
par la promulgation de règlements de fabrication, destinés à garantir la qualité des produits. En
1669, le règlement général des draperies imposa l’établissement de bureaux de visite et de
marque dans toutes les villes manufacturières du royaume, mit en place des bureaux de contrôle
dans les villes où se tenaient les marchés, et décidait de l’envoi dans chaque province de
« commis aux manufactures » – qu’on appela inspecteurs au XVIIIe siècle – chargés de veiller au
respect de cette réglementation nouvellement unifiée dans tout le royaume 2. Dans le domaine
des soieries, les statuts des différentes jurandes impliquées dans le processus de fabrication
connurent une importante refonte à Paris, Lyon et Tours en 1667, imposant des règles strictes
sur la sélection des soies, le nombre de fils employés pour la trame et la chaîne des différentes
étoffes, et maintes prescriptions particulièrement précises portant sur chaque étape de la
fabrication3. À Nîmes, une maîtrise fut créée en 1672 pour la fabrication des bas de soie, et une
autre fut approuvée en 1682 pour la fabrique des draps d’or, d’argent et de soie, dont les statuts
furent calqués sur ceux de la fabrique lyonnaise dans un souci d’unification 4. La création de ce
corps fut suivie de peu par la première grande crise de la fabrique nîmoise de soieries, sur
laquelle nous reviendrons plus loin.
Bien plus que l’effet du protectionnisme et de la réglementation, c’est essentiellement une
hausse soutenue de la demande qui propulsa l’essor du travail de la soie en France au second
XVII siècle. Le faste somptuaire de la cour louis-quatorzienne assurait à la Fabrique de Lyon des
e
commandes massives5. Les modes et l’imitation sociale descendante qui entraînaient leur
renouvellement distinctif rapide constituaient comme nous l’avons vu un phénomène ancien,
que la construction d’une société de cour de plus en plus centralisée contribuait à exacerber 6.
Les marchands-fabricants de Lyon, comme l’a montré Carlo Poni, surent parfaitement exploiter
et alimenter cette dynamique dans les dernières décennies du XVIIe siècle, en programmant
annuellement des renouvellements importants pour les armures et surtout les motifs des
façonnés qu’ils faisaient fabriquer, que caractérisaient notamment les thèmes floraux 7. Sous
Louis XIV, Lyon devint ainsi le centre européen de la production de soieries. Partout en Europe
occidentale, les possédants cherchaient à s’illustrer en portant les façonnés en vogue de l’année,
que les ateliers de Venise, Valence, Haarlem et Spitalfields se firent une spécialité d’imiter au
mieux. Ce mouvement d’extension du pouvoir exercé par la mode sur les façons de consommer
1
TEISSEYRE-SALLMANN Line, « L’industrie lainière à Nîmes au XVIIe siècle : crise conjoncturelle ou
structurelle ? », Annales du Midi, 1976, n° 129, p. 383-400 (p. 398-399) ; BOISSONNADE Prosper, « La
restauration et le développement de l’industrie en Languedoc au temps de Colbert », Annales du Midi,
1906, n° 18, p. 441-472 ; DUTIL Léon, « L’industrie de la soie à Nîmes jusqu’en 1789 », Revue d’histoire
moderne et contemporaine, 1908, tome 10, n° 4, p. 318-343.
2
MINARD Philippe, La fortune du colbertisme… op. cit., p. 20-25.
3
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the XVIIth Century : Two Models
Compared », art. cit., p. 176-177.
4
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 86 et 104.
5
THORNTON Peter, Baroque and Rococo Silks, Londres, Faber & Faber, 1965, p. 21. Ce beau volume, qui
permet de dater et d’identifier les soieries conservées, a joué un rôle décisif dans la mise en évidence de la
centralité et de la particularité des motifs et dessins lyonnais à partir de la fin du XVIIe siècle.
6
BELFANTI Carlo M., Histoire culturelle de la mode… op. cit., p. 71-88 ; ELIAS Norbert, La société de cour… op. cit..
7
PONI Carlo, « Mode et innovation : les stratégies des marchands de soie de Lyon au XVIIIe siècle », art. cit.
118
était loin d’être cantonné au monde restreint de la cour. Dès le Moyen Âge, les petits articles de
soie étaient entrés dans les intérieurs bourgeois. Mais l’époque moderne, surtout à partir des
dernières décennies du XVIIe siècle, fut marquée par une forte diversification des consommations
quotidiennes1.
Au-delà des seuls textiles, nombre de produits anciennement rares et extrêmement coûteux
devenaient de plus en plus courants et demandés, au moins sous des formes nouvelles qui les
rendaient accessibles aux bourses modestes 2, donnant lieu à l’émergence de consommations de
masse3. La constitution d’empires coloniaux fondés sur l’exploitation esclavagiste, l’économie de
plantation et le commerce au long cours permit aux Européens d’agrémenter leur quotidien de
sucre4, de café, de thé et de chocolat5, de tabac6 et de cotonnades peintes7. Ces produits venus
des « Indes », mais aussi d’autres qui, produits en Europe, étaient auparavant réservés aux plus
riches, faisaient l’objet d’une demande de plus en plus forte et connaissaient une diffusion
sociale croissante8, donnant lieu à l’émergence d’une catégorie de biens que les historiens de la
consommation qualifient de « demi-luxe » et de « populuxe », phénomène plus particulièrement
marqué au XVIIIe siècle9. Inventaires après-décès et livres de raison de cette époque témoignent
partout en Europe d’une recrudescence des consommations qui répondaient à des besoins
nouveaux, davantage tournés vers le plaisir et le confort que vers l’utilité.
Les étoffes de soie tenaient dans cette économie du paraître et du plaisir une place de choix,
et leurs formes les plus accessibles faisaient l’objet d’une demande de plus en plus forte. Déjà en
1615 Montchrestien remarquait que l’usage de porter des bas de soie était de plus en plus
répandu. « Le temps et le monde ont changé », écrivait-il à ce propos avant de conclure qu’il ne
fallait point « blasmer l’usage » de telles superfluités, « pourveu que le profit nous en demeure10».
La fabrication des bas de soie par les bonnetiers connut un essor fulgurant au XVIIe siècle,
notamment grâce à la diffusion des métiers à tricoter, dont le premier fut mis au point vers 1590
par William Lee. Dans les années 1650, des métiers anglais étaient secrètement introduits en
France. En 1700, pas moins de mille trois cents machines de ce type étaient en fonctionnement
1
COQUERY Natacha, « La diffusion des biens à l’époque moderne. Une histoire connectée de la
consommation », art. cit.
2
DE VRIES Jan, The Industrious Revolution. Consumer Behavior and the Household Economy, 1650 to the Present,
Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 1-39.
3
SCHAMMAS Carole, « Changes in English and Anglo-American consumption from 1500 to 1800 », in
BREWER John et PORTER Roy, Consumption and the World of Goods, Londres - New York, 1993, p. 177-205
(p. 199).
4
MINTZ Sydney, Sweetness and Power. The Place of Sugar in Modern History, New York, Penguin Books, 1985,
p. 74-150.
5
SMITH Woodruff D., Consumption and the Making of Respectability, 1600-1800, Londres - New York,
Routledge, 2002, p. 121-129.
6
KWASS Michael, Louis Mandrin. La mondialisation de la contrebande au siècle des Lumières, Paris, Vendémiaire,
2016 (1ère éd. 2014), p. 43-54.
7
RIELLO Giorgio, Cotton. The Fabric that Made the Modern World, Cambridge, Cambridge University Press,
2013, p. 110-135.
8
PECK Linda L., Consuming Splendor… op. cit., p. 345-355.
9
COQUERY Natacha, Tenir boutique à Paris au XVIIIe siècle. Luxe et demi-luxe, Paris, Éditions du Comité historique
et scientifique, 2011 ; FAIRCHILDS Cissie, « The Production and Marketing of Populuxe Goods in
Eighteenth-Century Paris », in BREWER John et PORTER Roy (dir.), Consumption and the World of Goods,
Cambridge, Cambridge University Press, p. 228-248.
10
MONTCHRESTIEN Antoine, Le Traicté de l’œconomie politique… op. cit., p. 75.
119
à Nîmes1. Les bas n’étaient pas les seuls produits par lesquels la consommation de soie se
diffusait socialement. La bourgeoisie, notamment, consommait de plus en plus d’étoffes pleines
ou mélangées, unies ou façonnées, autrefois réservées aux plus riches. Pour illustrer ce
phénomène, Line Teisseyre-Sallmann prend l’exemple d’un petit notaire nîmois « peu fortuné »
qui vivait au temps de Louis XIV, un certain Etienne Borrelli. Son livre de raison nous apprend
qu’en 1673, ses tours de lits et ses chaises étant recouverts de tapisseries de soie d’un jaune
démodé, il décida avec son épouse de dépenser « neuf livres de soye […] plus deux livres dix
sous paiée à un passementier » pour les « metre […] à la mode », qui cette année-là était à la
couleur d’or. Quelques années plus tard, il achetait à sa fille aînée un habit en « petite étoffe de
soie à fleurs, comme on fait maintenant 2». À travers cet exemple aussi anecdotique que
représentatif transparaît un changement social majeur, caractérisé par l’effacement, dans le
système des valeurs attribuée aux choses, de la dureté et de la rareté au profit de l’attrait
éphémère et de l’obsolescence3. Quelques édits somptuaires vinrent afficher la volonté royale de
limiter pareille diffusion sociale des apparences luxueuses, comme en 1656 et en 1660. Mais les
interdictions portées par ces textes demeurèrent, comme déjà au siècle précédent, parfaitement
vaines4.
Pour répondre à cette demande accrue, les marchands-fabricants cherchaient à produire des
étoffes de genres nouveaux, moins coûteuses, souvent obtenues par des mélanges de soie, de
laine et de coton. À Lyon, un règlement avait autorisé pareils assemblages dès 16195, et l’Advis
au roy de 1627 mentionnait, à côté des « pures soyes », les « meslange de leine, cotton, fillet &
autre6». Si les marchands-fabricants lyonnais restèrent essentiellement spécialisés dans les
productions luxueuses, la fabrique nîmoise dut son essor, au second XVIIe siècle, à une
spécialisation marquée dans la production de ce type d’étoffes bon marché. Dès les années
1650-1660 – avant que les mesures protectionnistes de Colbert ne viennent intensifier ce
décollage – le travail de la soie commençait à dépasser celui de la laine à Nîmes. Dans cette ville,
outre la façon de rubans par les passementiers et le tricotage de bas par les bonnetiers, se
développait au second XVIIe siècle le tissage des burates, petites étoffes légères dont la chaîne
était faite de filoselle et la trame de laine peignée 7. Quant aux étoffes de soie comme les taffetas,
satins et velours, leur production augmenta dans tout le royaume au cours des dernières
décennies du siècle. Les centres de production déjà réputés comme Lyon, Tours et Paris
connurent un développement remarquable, complété par l’émergence de nombreux centres de
1
THIRSK Joan, « Knitting and Knitware, c. 1500-1780 », in JENKINS David (dir.), The Cambridge History of
Western Textiles… op. cit., vol. 1, p. 562-584 (p. 576).
2
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 44-45.
3
ROCHE Daniel, La culture des apparences… op. cit., p. 210.
4
Ibid., p. 177-178.
5
CLOUZOT Henri, Le métier de la soie en France (1466-1815), Paris, Devambez, 1914, p. 55.
6
Anonyme, Advis au Roy… op. cit., p. 30.
7
TEISSEYRE-SALLMANN Line, L’industrie de la soie en Bas-Languedoc… op. cit., p. 85-97 et p. 245-262. La filoselle
désignait de manière générique plusieurs types de fibres obtenues à partir des déchets de soie produits aux
différentes étapes du processus de transformation. La filoselle de première qualité, utilisée pour la
fabrique des burates, provenait notamment des cocons percés par leur chenille. Les filoselles de second
choix, comme celles obtenues avec les premières fibres tirées du cocon ou au contraire celles qui restaient
attachées aux vers morts, étaient utilisées pour la fabrique des popelines ou encore des ras.
120
production secondaires comme Rouen, Troyes, Nîmes, Montpellier, Alès, Uzès, Montauban ou
encore Toulouse où s’installèrent en 1669 des taffetassiers tourangeaux 1. L’augmentation du
nombre de moulins et de métiers à Nîmes est particulièrement significative. On y comptait
quatorze moulins à soie en 1664, contre cent trente-deux en 1681, date à laquelle on dénombrait
dans cette ville pas moins de mille cent métiers destinés au tissage des taffetas 2. Mais c’est la
fabrique lyonnaise qui jouait un rôle moteur dans cet essor général des manufactures de soieries
dans le royaume. Son volume total d’activité aurait triplé entre 1665 et 1690, et le nombre de
métiers à tisser dans la dernière décennie du siècle est estimé à environ dix mille3. Les
productions lyonnaises, recherchées dans toute l’Europe, étaient de plus en plus tournées vers
l’export, alors même que les grandes villes soyeuses d’Italie connaissaient un important déclin 4.
Dans le dernier quart du siècle, les exportations d’étoffes de pure soie depuis la France
augmentèrent jusqu’au triplement, alors même que les importations des mêmes produits depuis
l’Italie se rétractaient fortement5.
1
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the xvii th Century : Two Models
Compared », art. cit., p. 179.
2
LE ROY LADURIE Emmanuel, Les paysans de Languedoc, op. cit. vol. 1, p. 441.
3
GASCON Richard et LATTA Claude, « Une crise urbaine au XVIIe siècle. La crise de 1693-1694 à Lyon :
quelques aspects démographiques et sociaux », Cahiers d’histoire, 1963, n° 8, p. 371-404 (p. 371-373) ;
GARDEN Maurice, « Le Lyonnais, première région industrielle de France » in LATREILLE André (dir.), Histoire
de Lyon et du Lyonnais, Toulouse, Privat, 1975, p. 233-255 (p. 235-236).
4
CIPOLLA Carlo M., « Il declino economico dell’Italia », in CIPOLLA Carlo M. (dir.), Storia dell’economia italiana :
saggi di storia economica, Turin, Einaudi, 1959, vol. 1, p. 605-623 ; BATTISTINI Francesco, L’industria della seta in
Italia nell’età moderna… op. cit., p. 22-25 et p. 199. Plusieurs facteurs contribuèrent à la crise traversée par
l’industrie de la soie en Italie au XVIIe siècle. Celle-ci ne peut être comprise en dehors d’une conjoncture
économique généralement déprimée par la forte inflation qui suivit la croissance démographique du XVIe
siècle. Plus spécifiquement, le coût élevé de la main-d’œuvre des fabriques de soieries que maintenaient
dans la péninsule la multiplication et le renforcement des corps de métier ; mais aussi la compétitivité
croissante des productions nouvellement établies en France et en Angleterre, contribuèrent au déclin des
manufactures italiennes de soieries.
5
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the XVIIth Century : Two Models
Compared », art. cit., p. 189-190.
6
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 171.
7
CIRIACONO Salvatore, « Silk Manufacturing in France and Italy in the XVIIth Century : Two Models
Compared », art. cit., p. 175.
121
achetées en Italie n’étaient concernées par cette nouvelle barrière 1. L’année précédente, un édit
avait imposé que toutes les soies amenées en France par voie maritime fussent débarquées à
Marseille2. Ce texte avait été conçu par Colbert comme un moyen de sécuriser et de renforcer
l’approvisionnement des fabriques françaises en soies grèges en provenance du Levant, et était
assorti de dispositions favorables à l’installation de marchands spécialisés dans ce négoce,
notamment arméniens3.
D’après une estimation proposée par Ben Marsh à partir de chiffres publiés par Jacques
Savary des Bruslons dans son Dictionnaire universel de commerce, sur les mille trois cent vingt balles
de soie enregistrées dans la cité phocéenne en 1688, seules 11 % avaient été produites en
Provence. Un tiers provenait du Levant (principalement de Smyrne et d’Alep), un quart de Sicile
et d’Italie méridionale, un autre quart des îles grecques de l’archipel des Cyclades, et environ 7 %
avaient été produites en Espagne4. Les soies enregistrées à Lyon étaient elles aussi très
majoritairement importées. En 1697, l’intendant de la généralité de Lyon Henri-François
Lambert d’Herbigny en fit établir ce que l’historiographie considère comme la première
statistique. Leur quantité avait presque doublé depuis la fin des années 1630. Sur les quelques six
mille balles de 160 livres qui furent comptabilisées, mille six cents venaient de Sicile, mille deux
cents du royaume de Naples et mille cinq cents du reste de l’Italie. Le Levant arrivait en
deuxième position avec mille quatre cents balles, quand seulement trois cents provenaient
d’Espagne. La moitié de cette matière première était travaillée à Lyon, l’autre était vendue à
travers le royaume, principalement à Tours où étaient envoyées annuellement environ mille cinq
cents balles, quand Paris en recevait sept cents et Rouen deux cents. Pour faire travailler les
moulins à organsiner, les métiers à tisser les étoffes ou encore ceux destinés à tricoter les bas,
dont l’activité était en plein essor dans le royaume, la production française de soies était
fortement insuffisante, et ne représentait qu’environ 20 % des besoins5. Presque un siècle après
« l’entreprise des soyes », la sériciculture était encore bien trop peu développée en France pour
qu’il soit envisageable de se passer des importations. Contrairement au récit que la geste
colbertienne a pu imposer dans l’historiographie, le grand ministre de Louis XIV ne semble pas
s’être véritablement intéressé à ce problème.
1
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 177.
2
Rouen partageait en vérité cette prérogative avec Marseille, mais cette dernière, en raison de sa situation
méditerranéenne, constituait le principal point d’entrée maritime de soies et soieries dans le royaume.
3
TAKEDA Junko T., Between Crown and Commerce : Marseille and the Early Modern Mediterranean, Baltimore, Johns
Hopkins University Press, 2011, p. 97-99. Plus précisément, ces marchands étaient des Choffelins, c’est-à-
dire des Arméniens originaires de la Nouvelle-Djoulfa, une localité fondée en 1605 près de la capitale
perse Ispahan par des habitants de Djoulfa, en Arménie, qui avaient été déportés par le Shah. Sur la
présence à Marseille de cette communauté marchande dont les réseaux contrôlaient l’importation des
soies du Levant, voir RAVEUX Olivier, « Entre réseau communautaire intercontinental et intégration locale :
la colonie marseillaise des marchands arméniens de la Nouvelle-Djoulfa (Ispahan), 1669-1695 », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 2012, vol. 59, n°1, p. 83-102.
4
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 177.
5
Pour ces données, voir CAYEZ Pierre, « Le commerce français des soies et soieries ( XVIIIe-XXe siècles) », in
CAVACIOCCHI Simonetta (dir.), La seta in Europa… op. cit., p. 595-632 (p. 598).
122
I.C. La construction d’une filiation séricicole mythique : de Sully à Colbert
I.C.1. L’introuvable gratification de Colbert
À l’article « Mûrier (jardinage) » de L’Encyclopédie, Pierre Daubenton1 retraçait brièvement
l’histoire de l’introduction du mûrier blanc dans le royaume de France, en insistant sur le rôle
décisif des mesures prises par les rois pour favoriser la culture de cet arbre. Après avoir
brièvement loué l’entreprise du « grand roi » Henri IV, « père du peuple [qui] a tenté le premier
d’exécuter la chose en grand », il s’attardait plus longuement sur le rôle de Louis XIV et de
Colbert, qu’il jugeait décisif :
Ensuite a paru avec tant d’éclat Louis XIV, ce roi grand en tout,
attentif à tout, & connoisseur en tout. Il avoit choisi pour ministre
Colbert : ce vaste génie qui préparoit le bien de l’état pour des
siecles, sans qu’on s’en doutât, fit les plus grandes offres pour la
propagation des mûriers dans les provinces méridionales du
royaume ; car il étoit raisonnable de commencer par le côté
avantageux. Autant il en faisoit planter, autant les paysans en
détruisoient. Ils n’envisageoient alors que la privation d’une lisiere de
terre, & ne voyoient pas le produit à venir des têtes d’arbres qui
devoient s’étendre dans l’air. Le ministre habile imagina le moyen
d’intéresser pour le moment le propriétaire du terrein. Il promit
vingt-quatre sols pour chaque arbre qui seroit conservé pendant trois
ans. Il tint parole, tout prospéra. Aussi par les soins de ce grand
homme, le Lyonnois, le Forès, le Vivarez, le bas Dauphiné, la
Provence & le Languedoc, la Gascogne, la Guyene & la Saintonge,
ont été peuplées de mûriers. Voilà l’ancien fond de nos manufactures
de soieries2.
À en croire le subdélégué de Montbard, une prime ou gratification accordée aux particuliers
pour avoir planté avec succès des mûriers blancs dans leurs fonds, habilement et efficacement
mise en œuvre par Colbert, aurait été à l’origine d’un important développement de la
sériciculture dans les provinces méridionales du royaume. Ce récit fut amplement repris au XIXe
siècle, dans plusieurs traités relatifs à la culture du mûrier et à l’éducation des vers à soie 3, mais
aussi dans la monumentale Histoire de Colbert et de son administration de Pierre Clément4, ou encore
1
Pierre Daubenton (1703-1776) était le frère du naturaliste Louis Daubenton. Maire de Montbard où il fut
également subdélégué de l’intendant de la généralité de Dijon, il collaborait avec Buffon et établit dans sa
ville une importante pépinière. Il signa quarante-cinq articles dans L’Encyclopédie, presque tous consacrés à
l’arboriculture. Voir KAFKER Frank A., « Notices sur les auteurs des dix-sept volumes de ‘‘discours’’ de
L’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 1989, n° 7, p. 125-150 (p. 135).
2
DAUBENTON Pierre, « MURIER, s. m. (Jardinage) », in D’ALEMBERT Jean Le Rond, DIDEROT Denis et al.,
Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des des sciences, des arts et des métiers, Neuchâtel, Samuel Faulche, 1765,
vol. 10, p. 870-875.
3
Voir notamment LOISELEUR-DESLONGCHAMPS Jean-Louis-Auguste, Essai sur l’histoire des mûriers et des vers à
soie… op. cit., p. 30 ; GASPARIN Adrien (de), Essai sur l’introduction du ver à soie en Europe… op. cit. ; CABANIS F.,
Le mûrier. Ses avantages et son utilité dans l’industrie, Paris, E. Donnaud, 1866, p. 5.
4
CLÉMENT Pierre, Histoire de Colbert et de son administration, Paris, Didier et Cie, 1874, vol. 2, p. 59. Pierre
Clément, qui consacra une vie de recherches et d’érudition à consulter et éditer des milliers de documents
produits par Colbert, reconnaissait dans une note qu’il n’avait trouvé aucune preuve de mesures destinées
à encourager la culture du mûrier.
123
dans divers mémoires publiés par des sociétés savantes 1, ce qui explique qu’il soit encore
répandu dans l’historiographie spécialisée 2. Il doit néanmoins être considéré avec précaution.
L’existence de la gratification de 24 sols n’ayant jamais été prouvée par des sources d’époque, il
est possible qu’elle n’ait en fait jamais eu cours, et que Pierre Daubenton ait à tort attribué à
Colbert une mesure comparable que prirent en vérité les États de Languedoc cinq ans après la
mort du surintendant des manufactures de Louis XIV3. Par ailleurs, il est certain que cette
gratification, si tant est qu’elle existât jamais, ne put avoir l’effet formidable que lui attribuait le
subdélégué de Montbard : n’aurait-elle pas en ce cas attiré l’attention et les commentaires de ses
contemporains ?
Pierre Daubenton écrivait au temps où l’État royal, plus que jamais, soutenait la culture du
mûrier, notamment par le financement de pépinières publiques. Le passage historique de son
article devait avant tout inscrire cette ambition gouvernementale dans une filiation glorieuse,
tout en proposant une vision irénique de l’action du pouvoir royal sur l’économie du royaume.
Dans cette perspective, invoquer la figure tutélaire du grand ministre de Louis XIV, tout en
exagérant ses succès, relevait de l’artifice rhétorique plus que de l’argument historique. La mise
en avant de l’ancienneté des encouragements royaux à la culture du mûrier servait ainsi à étayer
la construction mémorielle d’une continuité dynastique animée par un même souci
d’enrichissement des peuples, et qui trouvait ses origines dans l’action du premier Bourbon,
dont la mémoire fut particulièrement glorifiée au second XVIIIe siècle, parallèlement à celle de son
ministre Sully4.
De son vivant déjà, Colbert construisit de lui-même une figure de grand commis de l’État
qu’il entendait léguer à la postérité, et que les historiographes du XVIIIe siècle comme Voltaire5 ou
encore les historiens positivistes du XIXe siècle comme Pierre Clément consacrèrent sans tarir
d’éloges6. À la fois contrôleur général des finances, surintendant des bâtiments, arts et
manufactures, secrétaire d’État à la Marine et surintendant des mines du royaume, Colbert
apparaît dans le roman national comme un grand réformateur de l’économie française, et les
historiens parlent volontiers de « colbertisme » pour désigner la version française du
mercantilisme7. Aussi ne serait-on pas surpris, à l’instar sans doute des lecteurs du XVIIIe siècle, de
le voir jouer un rôle de premier plan dans une histoire de la culture du mûrier, dont le
développement velléitaire constitua dès le règne d’Henri IV un pan pionnier et marquant des
1
Voir par exemple les Travaux de la société d’émulation du département du Jura pendant les années 1840-1841,
Frédéric Gauthier, Lons-le-Saunier, 1842, p. 200 ; Publications de la société d’agriculture, sciences et arts de Meaux
de mai 1635 à mai 1636, Meaux, A. Dubois, 1837, p. 6.
2
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 173 ; SCHUI Florian, Early Debates about Industry. Voltaire and his
Contemporaries, Londres, Palgrave MacMillan, 2005, p. 25.
3
Nous n’avons trouvé aucune mention de cette mesure dans les sources que nous avons pu consulter.
Cependant, des recherches plus poussées, peut-être dans la série E des Archives nationales renfermant
diverses collections d’arrêts du Conseil, permettraient peut-être d’en retrouver la trace.
4
AVEZOU Laurent, Sully à travers l’histoire. Les avatars d’un mythe politique, Paris, École des chartes, 2001, p. 221-
290.
5
SCHUI Florian, Early Debates about Industry… op. cit., p. 81-85.
6
DESSERT Daniel, Colbert ou le serpent venimeux, Paris, Complexe, 2000 ; DESSERT Daniel, Colbert ou le mythe de
l’absolutisme, Paris, Fayard, 2019.
7
Pour une mise au point sur le concept de colbertisme, voir MINARD Philippe, La fortune du colbertisme…
op. cit., p. 15-20
124
interventions de l’État royal dans l’économie. Il semble pourtant que l’arbre d’or n’occupa que
fort peu le principal ministre de Louis XIV. Peu, mais non nullement. Le seul soutien qu’il
apporta au développement de la sériciculture dont nous ayons pu trouver des preuves tangibles
mérite d’autant plus d’attention qu’il est presque totalement absent de l’historiographie 1, et qu’il
contribua grandement à la construction mémorielle d’une filiation entre les politiques
d’enrichissement du royaume menées par Henri IV et Louis XIV.
1
André-Jean Bourde le mentionne rapidement dans sa somme de référence sur l’agronomie : BOURDE
André-Jean, Agronomie et agronomes… op. cit., p. 705. Récemment, Ben Marsh lui a consacré une réelle
attention : MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 173-176.
2
ISNARD Christophe, Mémoires et instructions… op. cit., préface n. p.
3
Ibid., loc. cit.
125
grâces1, celle qu’il lui offrit de ses Mémoires et instructions mêlait flatteries flagorneuses, promesses
de postérité glorieuse et soumission de l’humble auteur devant le grand homme dont il implorait
le patronage. Un autre indice de la parcimonie avec laquelle Colbert soutenait l’affaire se trouve
dans un poème que Christophe Isnard adressa au roi en 1669, à propos des vers à soie de
Madagascar, qui devaient être acclimatés en France à la suite d’une expédition de la jeune
Compagnie des Indes orientales. L’entrepreneur provençal promettait que ceux-ci seraient d’un
grand rapport dans le royaume, à condition que le « sage Colbert, digne de cent lauriers,
ordonne que pour eux on plante des Meuriers, et que chaque famille en la saison s’employe à les
biens eslever, pour en tirer la Soye2». Sans doute faut-il voir dans cette supplique la preuve que le
surintendant des manufactures était en fait peu enclin à mettre en œuvre une telle mesure. À
bien des égards, le projet de Christophe Isnard semble avoir été déçu dans ses ambitions. Certes,
celui-ci se présentait, sur la page de titre de la seconde édition de ses Mémoires et instructions,
publiée en 1670, comme le « directeur general » des « manufactures de soyes » dont Louis XIV
avait ordonné l’établissement dans Paris. Mais son entreprise d’un « establissement general du
plant des meuriers, nourriture des vers à soye, et l’art d’aprester les soyes », qui devait concerner
d’abord les « peuples » de la capitale et de ses environs avant d’être étendue jusqu’à ce que ceux
« de toute la France s’adonnent à cette occupation », apparaissait encore, cinq ans après sa
première formulation, comme une pure velléité de papier, qui ne semble pas avoir reçu d’autre
soutien que quelques subventions3.
126
des soyes ». Ses recherches furent sans doute facilitées par le soutien du Surintendant des
manufactures : il paraît en tout cas certain qu’il put consulter les registres de délibération de la
commission du commerce, dont il mentionnait les treize députés avant de s’appuyer sur les
lettres patentes du 21 juillet 1602 par lesquelles ceux-ci avaient « contracté pour & au nom de
sadite Majesté, avec [des] Marchands reconnus & experimentez ». Isnard montrait que
« l’entreprise des soyes » avait bénéficié d’un important soutien institutionnel et financier, et
suggérait implicitement à Louis XIV et à Colbert d’égaler cette ambition. Seule la mort brutale
du Béarnais avait selon lui précipité l’abandon de l’entreprise, dont il ignorait ou passait sous
silence les difficultés et les échecs. Sans l’assassinat du roi en 1610, la France n’aurait eu selon lui
« plus rien à souhaiter sur le sujet » de l’établissement de la sériciculture. Il fallait absolument
reprendre ce qui avait été entrepris sans être achevé : « ce dessein qui n’a pas esté entierement
consommé, peut s’executer presentement avec beaucoup plus de facilité & de commodité »,
écrivait-il, et ce alors même que les importations de soies dans le royaume avaient
considérablement augmenté depuis lors.
S’il flattait Louis XIV en vantant sa volonté « d’imiter les actions de ce grand Prince Henry
IV son ayeul […] & d’executer entierement tous ses plus beaux & illustres desseins », il
proposait à Colbert l’exemple de Sully, et non celui de Laffemas. Au vu de la bonne
connaissance qu’il avait de l’entreprise menée par Le Tellier et Chevalier, il est difficile de croire
qu’Isnard ait pu ignorer l’hostilité que lui avait témoigné le surintendant des finances d’Henri IV.
Il lui attribuait pourtant d’avoir « sagement considéré » qu’il était nécessaire de préférer les
mûriers à tous les autres arbres, et de favoriser leur plantation dans tout le royaume. Le nom et
l’action de Laffemas étaient en revanche complètement occultés : sans doute l’obscur et
brouillon contrôleur général du commerce ne constituait-il pas un modèle suffisamment
glorieux pour être proposé en exemple à un ministre aussi puissant que Colbert. Ainsi les
exigences de la flatterie, inhérentes aux logiques du patronage, déterminaient la construction
d’une mémoire déformée des encouragements étatiques en faveur de la sériciculture, pour établir
des filiations plus désirées que réalisées, plus mythiques que véritables.
En 1673, malgré tous ces beaux arguments, le projet de Christophe Isnard paraissait
grandement réduit dans ses ambitions originelles, à travers un poème publicitaire que
l’entrepreneur adressa « à Messieurs de tous les Estats de la Ville & Fauxbourgs de Paris, & à
tous ceux qui ont Palais, Metairies, Fermes & Maisons à la Campagne 1». Il ne s’agissait alors plus
que d’un Plant de Meuriers blancs d’establissement royal. Ce bref opuscule rimé, avant de consacrer
successivement ses strophes aux clercs, aux nobles, aux magistrats, aux « partisans2», aux gens de
finances, aux marchands et aux bourgeois pour les convaincre tous de se procurer des mûriers
blancs, réservait la première au « puissant roy » qui avait accordé à l’auteur « le Privilege d’en
planter seul », ou encore « la licence d’en planter par toute la France ». S’il se félicitait de ce
1
ISNARD Christophe, Plant de meuriers blancs d’establissement royal, Paris, s. n., 1673.
2
Il semble que l’auteur ait voulu désigner par ce termes les membres de compagnies engagées notamment
dans les dessèchements de marais et les défrichements : « A vous de mesme, grand partisant / Qui tirez
du Niveau des Herbes, / Si promptement Palais superbes, / Et qui malgré terrain ingrat / Forcez à force
de Ducatz, / La Nature pour rendre utiles, / Les Campanges plus infertilles, / Qui des niches à
limaçons, / Faites de merveilleux buissons ».
127
monopole dont il assurait qu’il lui permettait de subvenir à ses besoins, il semble néanmoins
évident qu’Isnard n’obtint jamais tout le soutien qu’il espérait initialement. Cependant, premier
historiographe des mesures d’encouragement à la sériciculture, il joua un rôle déterminant dans
la fabrication d’une historicité propre à cette forme d’action publique, définie par la continuité
dynastique, la reprise assidue des œuvres inachevées et le caractère déterminant de l’action
royale.
1
Sur les intendants, voir ANTOINE Michel, « Genèse de l’institution des intendants », Journal des savants, 1982,
vol. 3, n°1, p. 283-317 ; BARBICHE Bernard, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris,
Presses universitaires de France, 2012 (1ère éd. 1999), p. 383-398 et EMMANUELLI François-Xavier,
L’intendance du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle. France, Espagne, Amérique : un mythe de l’absolutisme
bourbonien, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 1981.
128
finances lui fit part de sa satisfaction, même si ces soies normandes avaient été trouvées de
qualité médiocre. Jugeant que « l’introduction des vers à soye » en Normandie ne pouvait qu’être
« très-avantageuse aux sujets du roy », il précisait néanmoins que son succès dépendait « du plant
des meuriers, et de connoistre si le climat est propre à faire venir ces arbres en peu de temps »,
et encourageait conséquemment l’intendant à « port[er] les peuples à [en] planter 1». Des
recherches dans les fonds d’archives produites par l’intendance de la généralité de Caen
permettraient peut-être d’étudier ce qu’il advint de cette suggestion formulée par Colbert. Il est
probable néanmoins qu’elle resta lettre morte, dans une généralité où la sériciculture ne fut
jamais véritablement implantée.
Dans les régions où cette activité était déjà répandue, les intendants semblent avoir
encouragé son développement de manière plus systématique, quoiqu’indirecte. C’est ce qui
transparaît notamment à travers une lettre imprimée qui fut adressée à de nombreuses
communautés d’habitants du Dauphiné par l’intendant de la généralité de Grenoble Étienne-
Jean Bouchu, le 23 novembre 16872. Par « ordre du Roy », ce texte aux allures de véritable
circulaire transmettait aux consuls des communautés dont la « situation » était jugée adaptée la
volonté qu’avait le souverain d’accroître la culture des mûriers en Dauphiné. Pour « en faire
planter le plus que faire se pourra », les consuls étaient dès lors invités par l’intendant à choisir
les modalités qu’ils jugeraient les plus propres. Trois voies étaient suggérées : les consuls
pouvaient ordonner que des plantations soient faites sur des terres appartenant à la
communauté, « exciter » les particuliers à faire de même sur leurs fonds, ou encore le long des
chemins. Dans ce dernier cas, Bouchu souhaitait être averti pour contrôler le respect de
certaines règles concernant la voirie : les plantations devaient respecter des distances minimales
entre chaque arbre, mais aussi entre leur rang d’alignement et la chaussée. La demande de
l’intendant fut parfois suivie d’effets. Les consuls de Livron, après avoir fait afficher la lettre de
l’intendant sur la porte de l’église, délibérèrent d’acheter soixante mûriers à un jardinier de
Valence, au prix de 5 sols par pied, « pour les planter à la place du marché et autres endroictz 3».
L’intendant servait ici d’intermédiaire entre le souverain et les communautés d’habitants, qui
se trouvaient incitées à mettre en œuvre par elles-mêmes des mesures destinées à développer la
sériciculture. Ce fonctionnement témoignait de l’intervention croissante du pouvoir royal, par
l’intermédiation des intendances, dans les affaires ordinaires des communautés. En 1683, un édit
les avait notamment chargés de contrôler les finances de ces corps, ce que Bouchu semble avoir
entrepris avec zèle dans la généralité de Grenoble4. Basville, en Languedoc, fournirait un autre
exemple d’un intendant qui agissait dès la fin du XVIIe siècle pour favoriser la culture du mûrier.
1
Lettre de Colbert à Guy Chamillart, 28 août 1670, in CLÉMENT Pierre (éd.), Lettres, instructions et mémoires de
Colbert, Paris, Imprimerie Impériale, 1867, tome 4, pièce 40, p. 233.
2
Lettre de l’intendant Bouchu aux consuls d’Estoile, 23 novembre 1687, Arch. dép. de la Drôme, E 3927.
Voir également LÉON Pierre, La naissance de la grande industrie en Dauphiné (fin du XVIIe siècle – 1869), Paris,
Presses universitaires de France, 1954, tome 1, p. 44.
3
Arch. mun. de Livron-sur-Drôme, BB 31, Délibérations consulaires, f° 11 v° (25 janvier 1688) et f° 18
(25 avril 1688).
4
Ordonnance de Bouchu sur l’acquittement des dettes des communautés d’habitants, 4 août 1686, Arch.
dép. de la Drôme, E 3927.
129
Mais parmi les commissaires départis, ceux qui s’occupèrent le plus de l’arbre d’or sous Louis
XIV furent peut-être les intendants des Îles-du-Vent de l’Amérique.
1
ANOM, COL C 8A 1, f° 260, lettre de Jean-Charles de Baas-Castelmore au secrétaire d’État à la Marine,
8 février 1674.
2
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 180-203.
3
WALLERSTEIN Immanuel, The Modern World-System II. Mercantilism and the Consolidation of the European World-
Economy, 1600-1750, Berkeley, University of California Press, 2011 (1 ère éd. 1980) ; FINDLAY Ronald et
O’ROURKE Kevin H., Power and Plenty : Trade, War and the World Economy in the Second Millenium, Princeton,
Princeton University Press, 2007, p. 227-246 ; BIHR Alain, Le premier âge du capitalisme (1415-1763). La
marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme (tome 2), Lausanne-Paris, Éditions Page 2 et Syllepse, p. 267-
277.
4
CLÉMENT Alain, « English and French mercantilist thought and the matter of colonies during the 17 th
century », Scandinavian Economic History Review, 2006, vol. 54, n°3, p. 291-323.
130
l’Amérique un des principaux pans biologiques de « l’échange colombien » mis en évidence par
Alfred Crosby1. La volonté de capter et de dominer les savoirs indigènes sur les plantes
américaines motiva le financement d’enquêtes naturalistes dès le XVIe siècle2, et une
historiographie récente a montré combien la botanique, dans ses principes comme dans ses
pratiques, fut façonnée par les usages impériaux et commerciaux qui en étaient faits 3. Le
problème de l’appropriation et de la maîtrise des plantes utilisées, inégalement réparties sur
l’espace terrestre, posait un problème crucial de politique économique aux colonisateurs animés
par une conception mercantiliste du monde : dès le XVIIe siècle, « rêvant en quelque sorte de
substituer le voyage des plantes à la circulation des monnaies », les puissances européennes
engagèrent une « véritable partie d’échecs botanique […] pour la maîtrise des ressources
végétales de la planète » et mirent en place des stratégies d’acclimatation des plantes les plus
recherchées4, alors que l’engouement des Européens pour les « produits tropicaux » suscitait une
demande massive5.
L’intégration de plantes américaines comme le chocolat et le tabac dans les pratiques de
consommation européennes, à travers de multiples transformations marchandes, est un
phénomène bien connu qui a donné lieu à de nombreuses recherches dans le sillage
historiographique de la commodity history6. Dans les Antilles françaises, les premiers colons
entreprirent d’abord des plantations de tabac 7. Par ailleurs, des plantes issues de régions très
éloignées de l’Amérique, et notamment d’Asie du Sud-Est, y furent largement introduites pour y
être cultivées à grande échelle. Avant l’exploitation impériale massive du théier et du caféier, celle
de la canne servit de cadre à la formation du « complexe » social, économique et politique de la
plantation coloniale esclavagiste, qui au second XVIIe siècle intégrait les activités de culture, de
transformation et de conditionnement de la plante 8. Mais outre ces végétaux d’usage à la fois
1
CROSBY Alfred Jr., The Columbian Exchange. Biological and Cultural Consequences of 1492, Wesport, Praeger,
2003 (1ère éd. 1972), chapitre 3.
2
BOUMEDIENE Samir, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-
1750), Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, p. 103-116.
3
Voir notamment REGOURD François, « Maîtriser la nature : un enjeu colonial. Botanique et agronomie en
Guyane et aux Antilles (XVIIe-XVIIIe siècles) », Revue française d’histoire d’outre-mer, 1999, vol. 86, n°322, p. 39-
63 ; SCHIEBINGER Londa et SWAN Claudia (dir.), Colonial Botany. Science, Commerce, and Politics in the Early
Modern World, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2007. Pour une mise au point
historiographique récente sur ces questions, voir BLAIS Hélène et MARKOVITS Rahul, « Introduction. Le
commerce des plantes, XVIe-XXe siècle », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, 2019, n°66-3, p. 7-23.
4
BONNEUIL Christophe et BOURGUET Marie-Noëlle, « De l’inventaire du monde à la mise en valeur du globe.
Botanique et colonisation (fin XVIIe – début XXe siècle) : Présentation », Revue française d’histoire d’outre-mer,
1999, vol. 86, n°322, 1999, p. 9-38. (p. 10).
5
SCHAMMAS Carole, « The Revolutionnary Impact of Demand for Tropical Goods » in MCCUSKER John J. et
MORGAN Kenneth (dir.), The Early Modern Atlantic Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,
p. 163-185 (voir notamment p. 169-177).
6
Voir notamment NORTON Marcy, Sacred Gifts, Profane Pleasures : A History of Tobacco and Chocolate in the
Atlantic World, Ithaca, Cornell University Press, 2008 ; COSNER Charlotte A., The Golden Leaf. How Tobacco
Shaped Cuba and the Atlantic World, Nashville, Vanderbilt University Press, 2015 ;
7
BIHR Alain, Le premier âge du capitalisme (1415-1763). L’expansion européenne (tome 1), Lausanne-Paris,
Éditions Page 2 et Syllepse, p. 210-211.
8
MINTZ Sydney, Sweetness and Power… op. cit., p. 33-46 ; CURTIN Philip D., The Rise and Fall of the Plantation
Complex, Cambridge, Cambridge University Press, 1998 (1 ère éd. 1990), p. 73-85 ; BLACKBURN Robin, The
Making of New World Slavery. From the Baroque to the Modern, 1492-1800, Londres, Verso, 1998 (1ère éd. 1997),
p. 332-344.
131
alimentaire et médicinal, qui peuvent pour certains être qualifiés de drogues psychotropes 1, la
partie d’échec botanique jouée par les puissances coloniales à l’échelle du globe concernait aussi
des plantes d’usage industriel, et en premier lieu tinctorial. Outre la cochenille parasite des cactus
oponces, dont le commerce mondialisé dès le XVIe siècle reposait essentiellement sur le savoir-
faire et le travail intensif des communautés indiennes de la vallée d’Oaxaca 2, la forte demande
européenne de teintures rouges donna lieu à l’exploitation coloniale de végétaux indigènes, avec
l’extraction portugaise du pernambouc ou « bois de Brésil3», ou encore l’exploitation en Guyane
et aux Antilles du roucouyer4. Pour la réalisation de teintures bleues, la culture du pastel dit
toulousain fut introduite aux Antilles et au Mexique dès le début du XVIe siècle5, avant que lui soit
préférée celle de l’indigotier, aux vertus colorantes supérieures, qui fit l’objet de plantations
intensives au Guatemala et dans les Antilles, notamment sous domination française, dès le XVIIe
siècle6. Fondement arboricole de la production de soie, la culture du mûrier fut elle aussi
introduite par les colons européens sur le continent américain. L’historien Ben Marsh, qui a
consacré un ouvrage récent à l’étude de ce phénomène en comparant les colonies espagnoles,
anglaises et françaises dans l’espace atlantique, le considère comme un révélateur des limites de
la commodity projection typique des politiques économiques impériales7.
132
sériciculture dans les grandes Antilles un des remèdes qu’il proposait au roi Charles pour en
faciliter le peuplement et la mise en valeur. Quatre ans plus tard, les possibilités séricicoles des
côtes de l’actuelle Caroline du Nord, mises en avant par l’explorateur Lucas Vázquez de Ayllón,
lui permettaient d’obtenir la permission d’y établir une colonie, qui fut vite décimée 1. Malgré ces
nombreux échecs, de nouvelles tentatives furent entreprises sur le continent.
Plusieurs conquistadores, conscients des récompenses que pouvait leur valoir l’implantation
d’une industrie aussi profitable que celle de la soie, s’en attribuaient la primauté. Hernán Cortés
était de ce petit groupe de pionniers. Ayant fait venir à Mexico une séricicultrice espagnole, il
faisait cueillir par les Indiens de son encomienda la feuille des mûriers indigènes, tout en
ordonnant des plantations massives de mûriers blancs et noirs qu’il avait fait venir d’Espagne.
Dans les années 1540, il fit établir d’importantes pépinières de ces arbres à Cuernavaca, au sud
de Mexico2. L’évêque de cette ville, Juan de Zumárraga, comme le vice-roi de Nouvelle-Espagne
Antonio de Mendoza, encourageaient particulièrement l’introduction de la sériciculture en
Amérique. En 1538, le second contracta avec Hernando Marin Cortés, un expert originaire de
Murcie, qui s’engageait en échange de l’attribution d’une encomienda à planter cent mille mûriers
dans les provinces de Huejotzingo, Cholula et Tlaxcala ainsi qu’à diriger les Indiens dans
l’élevage des vers à soie3.
La sériciculture, dans les années 1540, connut en Nouvelle-Espagne un développement
remarquable qui reposait sur le travail forcé des populations autochtones 4 et sur l’installation de
manufactures de soieries dans les villes de Mexico, puis de Puebla et d’Antequera5. Ce
phénomène ne fut néanmoins durable que dans la vallée d’Oaxaca, et surtout dans le haut pays
mixtèque6 où certains pueblos comme celui de Texupa adoptèrent une organisation séricicole
communautaire7. Selon Ben Marsh, l’introduction réussie de la sériciculture dans certaines
régions de Nouvelle-Espagne s’explique par la combinaison de trois facteurs : un soutien fort
des autorités, la présence parmi les colonisateurs d’individus maîtrisant les savoir-faire
indispensables à la culture du mûrier et à l’éducation des vers à soie, et enfin le bon accueil
réservé à cette nouvelle activité par plusieurs peuples autochtones, comme les Mixtèques mais
aussi les Nahua et les Zapotèques 8. Cependant, après un rapide développement et une phase de
stabilisation à partir des années 1560, qui permit un temps d’alimenter intégralement les
manufactures de soieries de Nouvelle-Espagne, l’interconnexion marchande du monde entraîna
1
Pour tous ces exemples, voir BORAH Woodrow, Silk Raising… op. cit., p. 1-4.
2
Ibid., p. 6-7 et 18-19.
3
Ibid., p. 9-13.
4
Ibid., p. 39-44.
5
Ibid., p. 32-38.
6
Ibid., p. 17, p. 25-26 et p. 31. De nombreux facteurs expliquent le succès rencontré par la sériciculture
dans cette région, notamment l’absence de mines d’envergure accaparant toute la main-d’œuvre
disponible, des conditions climatiques adaptées, et l’exploitation ancienne par les Mixtèques de la
cochenille du cactus. La sériciculture est encore pratiquée de nos jours dans certaines localités de la
Mixteca : voir à ce propos GRACE Leslie, « 460 Years of Silk in Oaxaca, Mexico », Textile Society of America
Symposium Proceedings, 2004, p. 459-464 (en ligne) et KATZ Esther, « Du mûrier au caféier : Histoire des
plantes introduites en pays mixtèque (XVIe-XXe siècle) », Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique
appliquée, 1994, vol. 36, n°1, p. 209-244.
7
BORAH Woodrow, Silk Raising… op. cit., p. 45-52.
8
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit. p. 59-66.
133
dès les années 1570 le déclin brutal de la sériciculture dans la vice-royauté 1. Les productions
américaines ne pouvaient rivaliser en prix et en qualité avec les soies et soieries chinoises que le
galion de Manille débarquait à Acapulco, de plus en plus massivement après la réunion des
couronnes espagnole et portugaise de 1581, qui facilita l’ouverture du marché américain aux
marchands portugais installés à Macao2.
134
La plus forte rentabilité du tabac, l’hostilité des Algonquins et le manque de main-d’œuvre
qualifiée précipitèrent l’échec de ces tentatives, qui fut mis en avant comme un des motifs
justifiant la suppression de la Compagnie de Virginie, en 1625 1. Le projet reprit vie au milieu des
années 1650, donnant alors lieu à une importante vague de publications 2. Virginia Ferrar menait
alors de nombreuses expériences séricicoles en Angleterre, annotait les passages de son Atlas de
Mercator relatifs à la soie chinoise 3, enquêtait par correspondance sur la soie produite dans la
colonie dont elle portait le nom4. Ses découvertes, au premier rang desquelles la possibilité
d’exploiter des vers à soie sauvages, furent publiées par son père John et largement relayées par
le célèbre savant Samuel Hartlib et son cercle 5. Cette véritable campagne de presse mettait
particulièrement en avant les vertus civilisatrices de la sériciculture. Conçu comme une activité
féminine et douce, comme un moyen d’enrichissement moral et pacifique, l’art de faire la soie
devenait sous la plume de ces projectors un moyen propre à régénérer la colonie et à intégrer les
Indiens au sein de la Chrétienté et du Commonwealth 6. Les années 1650 virent se multiplier les
mesures prises pour favoriser la sériciculture dans la colonie : la Chambre des Bourgeois
ordonna notamment que chaque exploitation comptât au moins 10 mûriers pour 100 acres de
terre, quand le gouverneur Edward Digges organisait l’installation de sériciculteurs arméniens,
embauchés par l’intermédiaire de l’East India Company7. En 1666, un mémoire fut lu devant la
société royale des sciences qui proposait divers moyens pour la « progagation » des mûriers en
Virginie8. Culminant avec le Mulberry Act du gouverneur William Berkeley, qui imposait à chaque
propriétaire de planter un certain nombre de mûriers tous les trois ans, ces mesures permirent la
production de plusieurs centaines de livres de soie en Virginie. Les projets séricicoles
sombrèrent dans l’abandon dans cette colonie dès les années 1680, la majorité des colons ne les
ayant jamais considérés comme une alternative rentable à la culture du tabac 9. Ils avaient
néanmoins établi un précédent mémorable, qui put être réactivé au XVIIIe siècle : le rêve de
produire de la soie en Amérique était une véritable obsession gouvernementale au temps des
1
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 131-136.
2
FERRAR John, A Perfect Description of Virginia, Londres, R. Wodenoth, 1649 ; WILLIAMS Edward, Virginia’s
Discovery of Silk-Worms with their Benefit and the Implanting of Mulberry Trees, Londres, J. Stephenson, 1650 et
Virgo Triumphans or Virginia Richly and Truly Valued, Londres, T. Harper, 1650 ; HARTLIB Samuel, A Rare and
New Discovery of a Speedy Way and Easie Means, Found out by a Young Lady in England […] for the Feeding of
Silk-Worms in the Woods, on the Mulberry-Tree-Leaves in Virginia, Londres, R. Wodenothe, 1652 et The Reformed
Virginian Silk-Worm, Londres, G. Calvert, 1655 ; HAMMOND John, Leah and Rachel, Or, the Two Fruitfull Sisters
of Virginia and Maryland, Londres, T. Mabb, 1656.
3
NERI Janice et SKEEHAN Danielle, « The Mystery of the Silk Worm : Conversations in the Reading Room
and Beyond », I Found it at the JCB, Online Journal of the John Carter Brown Library, Août 2012 (en ligne).
4
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 142-143.
5
PECK Linda L., Consuming Splendor… op. cit., p. 103-107.
6
BIGELOW Allison M., « Colonial industry and the language of empire... », art. cit., p. 21 et MARSH Ben,
Unravelled Dreams… op. cit., p. 141-143 et 144-145.
7
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 150 ; HATCH Charles E. Jr., « Mulberry Trees and
Silkworms… », art. cit., p. 53.
8
« Manière de propager les mûriers pour les vers à soie dans la Virginie » (1666), in GIBELIN Jacques (éd.),
Abrégé des transactions philosophiques de la Société Royale de Londres. Botanique, Paris, Buisson, 1790, tome 2,
p. 146.
9
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 152-157.
135
premiers empires coloniaux. Dans le cas français, des projets similaires, mais sans lien connu
avec ces essais anglais en Virginie, furent formulés sous le règne de Louis XIV1.
1
Deux travaux consacrés à cet échec ont été récemment publiés : MARIE-LUCE Manuel, « La manufacture de
soie et ses tentatives d’implantation dans le domaine colonial des Antilles françaises. L’exemple de la
Martinique de la fin de la compagnie des Indes occidentales à l’orée du XVIIIe siècle », Études caribéennes,
2015, n°30 (En ligne) ; MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit., p. 180-187. Les pages qui suivent, issues
d’une recherche personnelle, les complètent sans amender leurs conclusions.
2
ANOM, COL B13, f° 11 v°, Lettre du marquis de Seignelay à du Maitz de Goimpy, 19 mars 1687.
3
SAINTON Jean-Pierre (dir.), Histoire et civilisation de la Caraïbe. Guadeloupe, Martinique, petites Antilles : la
construction des sociétés antillaises des origines au temps présent structures et dynamiques, tome 1, Le temps des genèses, des
origines à 1685, Paris, Maisonneuve & Larose, 2004, p. 210-214.
4
Voir notamment ROULET Éric, La Compagnie des îles de l’Amérique, 1635-1651. Une entreprise coloniale au XVIIe
siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, dont le premier chapitre est consacré à la Compagnie
pour les îles créée en 1626.
136
puissances européennes rivales, et notamment les Provinces-Unies 1, les prises de possession de
la Martinique et de la Guadeloupe en 1635, de Sainte-Lucie en 1637, de Saint-Martin et Saint-
Barthélemy en 1648 et de la Grenade en 1650 avaient donné lieu à la constitution de sociétés
coloniales esclavagistes, structurées par une économie de plantation essentiellement tournée vers
la production sucrière2. Le gouvernement de ces territoires ne fut exercé directement par la
couronne qu’à partir de 1674, date de la suppression de la Compagnie des Indes occidentales3.
Quelques années plus tôt, en 1669, Colbert avait été nommé secrétaire d’État à la Marine.
Comme son fils et successeur le marquis de Seignelay, celui-ci dirigeait une administration
coloniale récemment construite, caractérisée par une forme dyarchique originale, le gouverneur
général et l’intendant agissant conjointement 4. À la suite de cette reprise en main monarchique
des colonies antillaises, le pouvoir royal projeta sur ces territoires des ambitions de
développement agricole déterminées dans leurs principes par des considérations mercantilistes 5.
L’acclimatation des plantes jugées utiles dans des écosystèmes extrêmement éloignés de leurs
milieux d’origine requérait néanmoins des moyens et des savoirs dont ne disposaient pas encore
les colons : ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’un réseau impérial de jardins botaniques fut
progressivement construit et mis au service de la politique agricole coloniale6. En l’absence de
semblable dispositif, l’introduction de nouvelles cultures dans les colonies reposait
considérablement sur la mobilisation des représentants de l’autorité royale sur place, ainsi que
sur les encouragements et récompenses donnés aux quelques habitants qui décidaient de
montrer l’exemple en secondant les vues du gouvernement. En septembre 1683, Louis XIV
enjoignait le gouverneur général et l’intendant de considérer « l’establissement des vers à soye
dans les Isles comme le plus grand service qu’ils [pouvaient] rendre à la colonie ». Jugeant le
climat « tres bon », considérant sur la foi de premiers rapports que « les muriers y v[enaient] avec
grande facilité », le roi prédisait une réussite certaine et demandait au gouverneur, le comte de
Blénac, ainsi qu’à l’intendant Michel Bégon, de donner l’exemple en entreprenant sur leurs terres
« un defrichement pour y faire planter des muriers, et faire nourir des vers à soye afin d’exciter
[...] les habitans à la mesme chose 7». Deux ans plus tard, quand Bégon fut remplacé par Gabriel
du Maitz de Goimpy, celui-ci reçut des instructions similaires : la plantation exemplaire de
l’intendant devait être maintenue et agrandie 8. Ces administrateurs semblent d’abord avoir fait
1
WALLERSTEIN Immanuel, The Modern World-System II… op. cit., p. 75-80.
2
SAINTON Jean-Pierre (dir.), Histoire et civilisation de la Caraïbe… op. cit., p. 255-282.
3
L’échec financier de cette compagnie, comme l’hostilité qu’elle suscita chez les planteurs qu’elle privait de
lucratifs échanges avec les Hollandais, ne doivent pas faire oublier l’accomplissement de son principal
objectif, l’établissement de liens commerciaux réguliers entre la France et ses colonies antillaises. Voir
PETITJEAN ROGET Jacques, La société d’habitation à la Martinique : un demi siècle de formation, 1635-1685, Lille,
Atelier de reproduction des thèses de l’université Lille III, 1980, p. 1322 ; SAINTON Jean-Pierre (dir.),
Histoire et civilisation de la Caraïbe… op. cit., p. 342-344 ; BLACKBURN Robin, The Making of New World
Slavery… op. cit., p. 282-283.
4
SAINTON Jean-Pierre (dir.), Histoire et civilisation de la Caraïbe… op. cit., p. 345-346.
5
REGOURD François, « Maîtriser la nature : un enjeu colonial... » art. cit., p. 47-52.
6
MCCLELLAN James III et REGOURD François, The Colonial Machine. French Science and Overseas Expansion in the
Old Regime, Turnhout, Brepols, 2011, p. 303-401.
7
ANOM, COL B10, f° 21, Lettre de Louis XIV au chevalier de Saint-Laurent et à Michel Bégon, 24
septembre 1683.
8
ANOM, COL B11, f° 156 r°, Instructions à du Maitz de Goimpy, 1er mai 1685.
137
preuve d’un certain zèle pour seconder les vues du monarque concernant l’implantation de la
sériciculture dans les colonies antillaises. Cependant, ils firent rapidement part, dans les lettres
qu’ils adressaient régulièrement au roi et au secrétaire d’État à la marine, de leurs doutes quant à
la réussite de l’entreprise. La culture de la canne, peu coûteuse et d’un bon rapport, avait conduit
la plupart des colons à investir dans la construction de sucreries, dont la production était
devenue la marchandise de référence, qui structurait si bien l’économie coloniale naissante que
nombre d’habitants des îles avaient « des debtes en sucre » et n’avaient ainsi pas intérêt à
diversifier leurs cultures. Blénac et du Maitz craignaient par ailleurs que les propriétaires ne
fussent « degoustés par le long temps qu’il faut pour faire venir des meuriers assez grands qui
puissent donner des feuilles ». Pour surmonter cette difficulté, ils proposaient au ministre de
faire récompenser par le roi les quelques pionniers qui prendraient le risque d’entreprendre de
grands élevages de vers à soie.
Ceux-ci étaient peu nombreux, et appartenaient à la notabilité de l’île. Le gouverneur et
l’intendant recommandaient en particulier à Seignelay François Piquet de La Calle, conseiller au
Conseil souverain de la Martinique, qui avait « fait venir des muriers du Comtat », et avait
effectué la première récolte de soie en Martinique, en faisant élever les vers que lui avait fourni
l’intendant Michel Bégon. Par l’intermédiaire de ce dernier, l’intéressé avait adressé un placet au
roi, le suppliant de bien vouloir lui accorder l’érection de sa terre en fief ainsi qu’une exemption
de la capitation pour les deux cents esclaves qu’il possédait 1. La sériciculture n’était pas inconnue
de ce fils de la petite noblesse provençale, proche des milieux bancaires de Lyon, qui avait
rejoint la Martinique en 16642. Fait capitaine du fort Saint-Pierre en 1671, il avait échangé à ce
titre avec Colbert et Louis XIV à propos de la défense de l’île contre les Hollandais et les
Anglais3. En 1674, il était devenu commissaire général de la Compagnie des Indes occidentales,
dont il géra la liquidation4. Éminent notable parmi les colons, il était « proprietaire d’une
habitation considerable appellée vulgairement la Place à Madame » située dans le quartier du fort
Sainte-Marie, qu’il avait pour une partie acquise à la Compagnie en 1674, et pour une autre
obtenue par concession de l’intendant Patoulet en 1679. Sur cette propriété d’une superficie
avoisinant les 100 hectares, La Calle avait fait « des depenses considerables […] notamment pour
la construction de deux grandes sucreries […] et plus de quatre mil arbres meuriers qu’il y [avait]
fait planter5». Son épouse Anne, ainsi que ses trois filles, dirigeaient la nourriture des vers à soie,
à laquelle travaillaient essentiellement des esclaves noirs.
Outre La Calle, seul un autre colon semble avoir mené des expériences séricicoles de quelque
envergure sur ses terres martiniquaises. François Hurault de Manoncourt, fils d’un commissaire
1
ANOM COL C 8A 4, f° 58, Mémoire de MM. de Blénac et du Maitz de Goimpy au roi, 1 er octobre 1685 ;
f° 120 v°-121 v°, Mémoire de MM. de Blénac et du Maitz de Goimpy au roi, 20 mars 1686.
2
LABAT Jean-Baptiste, Nouveau voyage aux Isles de l’Amérique, Paris, Guillaume Cavelier, 1722, tome 3, p. 487-
488 ; LÉRANDY Luc, « On a fabriqué de la soie à Sainte-Marie », Bélia Sainte-Marie. Histoire, géographie,
patrimoine, janvier 2018 (en ligne).
3
ANOM, COL B6 f° 11, Lettre de Colbert au sieur de La Calle, 24 janvier 1674 ; COL B6 f° 25, Lettre de
Louis XIV au sieur de La Calle, 24 mars 1674.
4
PETITJEAN ROGET Jacques, La société d’habitation à la Martinique… op. cit., p. 1321-1322. Selon cet auteur, La
Calle aurait appartenu à une famille de banquiers lyonnais.
5
ANOM, COL B13, f° 40, Lettres patentes érigeant en fief la propriété du sieur de La Calle, août 1687.
138
des poudres de Nancy, appartenait à l’une des plus anciennes familles de colons français établis à
la Martinique1. Sans doute encouragé dans sa démarche par le soutien que le gouverneur et
l’intendant accordaient à La Calle, il fit parvenir au roi un placet le suppliant de bien vouloir
ériger ses terres en vicomté pour le récompenser de « l’aplication qu’il [avait] eüe à fere planter
des meuriers pour contribuer à l’establissement des manufactures de soyes à la Martinique », et
s’engageait à accroître sa mûreraie de cinq mille nouveaux arbres si sa requête était entendue2.
Ces deux personnages obtinrent presque entière satisfaction. En août 1687, les héritages de La
Calle furent érigés en dignité de simple fief et ceux de Manoncourt en vicomté 3. Ces
récompenses étaient le fer de lance d’un dispositif plus ambitieux. En 1687, l’ambition
d’introduire la sériciculture aux Antilles prit un tournant plus programmatique et systématique
dans les ordres donnés par Seignelay à l’intendant et au gouverneur. Jugeant bien trop faibles les
progrès réalisés en la matière, constatant que les voisins du sieur de La Calle n’avaient pas suivi
son exemple, le secrétaire d’État était prompt à accuser ses subalternes de négligence et à
formuler des menaces à peine voilées pour les pousser à l’action4.
139
dispositif comportait des failles majeures, notamment parce qu’il reposait sur la bonne volonté
des négociants qui finançaient les voyages transatlantiques, et qui n’avaient que bien peu intérêt à
servir ainsi la volonté royale. Le transport de quelques fusils était bien plus simple, et
représentait un manque à gagner bien plus faible sur une cargaison marchande que celui d’autant
de jeunes arbres qu’il fallait entretenir durant le voyage. Toute la réussite de ce transfert reposait
donc sur le crédit et les réseaux personnels de l’intendant, et sur ses capacités à obliger les
armateurs. Conscient de l’insuffisance de ces dispositions, Seignelay ne tarda pas à les renforcer
en adressant directement dans différents ports méditerranéens des ordres pour que soient
envoyés à l’intendant des îles mûriers et « graines de meures blanches » tirées de Provence1.
Par ailleurs, pour introduire la sériciculture dans de nouveaux territoires, il ne suffisait pas d’y
apporter des mûriers et des vers à soie : encore fallait-il organiser le transfert des savoirs
nécessaires à leur exploitation profitable. Aussi Seignelay invita-t-il d’abord du Maitz à se
procurer, par le biais des armateurs de sa connaissance, des « memoires exacts » écrits par des
personnes entendues », c’est-à-dire par des sériciculteurs méridionaux. De ces textes, l’intendant
devait faire un résumé sur lequel les habitants pourraient se « conformer2». Un mois plus tard, le
ministre adressait directement à l’intendant un bref mémoire instructif sur le semis et la
transplantation du mûrier3. Graines et plants de mûriers, œufs de vers à soie et mémoires
instructifs : l’État royal organisait la diffusion dans ses territoires coloniaux des éléments
matériels et immatériels nécessaires à l’introduction de la sériciculture. Une fois parvenus en
Martinique et réceptionnés par l’intendant et le gouverneur, ceux-ci étaient chargés d’en assurer
la distribution dans toutes les îles de l’Amérique. En 1687, le comte de Blénac avertissait du
Maitz qu’il avait fait parvenir « aux gouverneurs dans toutes les isles des graines de murier avec
les memoires necessaires pour les faire semer », précisant néanmoins que les huit cents jeunes
plants qu’il avait fait préparer pour compléter cette distribution avaient été décimés par de
« grandes pluyes4». En Guadeloupe, le gouverneur Pierre Hinselin fit procéder à une première
distribution de seulement vingt-deux plants en août 1687 5. Semblables introductions eurent lieu
à la même période à Saint-Domingue6 à la Grenade7, à Saint-Christophe8, à Saint-Martin9, où les
premiers essais de moriculture purent être réalisés. Ainsi malgré bien des difficultés, des variétés
provençales et languedociennes de mûriers blancs furent diffusées à travers les petites Antilles.
La méthode des distributions, employée pour la fourniture des généralités dans le cadre de la
140
première « entreprise des soyes » sous Henri IV, se passait ici d’entrepreneurs pour être
directement prise en main par l’administration. Le dispositif mis en place pour implanter la
sériciculture aux Antilles était surtout déterminé par la spécificité du contexte colonial. Alors
qu’en France le pouvoir royal n’avait jamais envisagé de contraindre les propriétaires, il en allait
autrement dans les îles de l’Amérique.
Pour s’assurer que les graines et les plants transférés depuis la Provence et le Languedoc
jusqu’aux colonies antillaises y serviraient bel et bien à l’introduction de la sériciculture, fut prise
une mesure en apparence contraignante et systématique, mais en vérité très inefficace. Le
22 août 1687, un arrêt du Conseil d’État ordonna que toute concession de terres cultivables
dans les îles d’Amérique fût conditionnée à la plantation d’une « certaine quantité de meuriers, à
proportion de l’étendue1». Ainsi, chaque exploitation devait idéalement contribuer à la
production séricicole des îles, dont les soies encore rarissimes furent le même jour exemptées du
droit de poids. Mais cette mesure était encore jugée très insuffisante par le gouverneur et
l’intendant. Ils firent remarquer son inanité à Seignelay, en lui rappelant que « toutes les terres
des Isles » avaient déjà été concédées, et en réclamant que leur pouvoir de contrainte soit étendu
« sur tout le terrain des isles à proportion de l’estendüe, sans avoir esgard à celuy qui a esté
concedé ou qui reste à conceder2».
Les fortes réserves sur la sériciculture qui furent émises par le Conseil souverain de la
Martinique lors de l’enregistrement de l’arrêt montrent à quel point la plupart des principaux
colons de l’île étaient peu enclins à risquer leur fortune pour faire de la soie. Ses membres
mirent notamment en avant deux difficultés susceptibles selon eux d’empêcher le
développement séricicole des colonies antillaises 3. La première était d’ordre climatique : à cause
des « vents impétueux » et des « orages […] très fréquents », l’élevage des vers à soie pourrait
être compromis et impliquerait des investissements de départ conséquents pour construire des
magnaneries « comme en Languedoc ». La seconde était liée à la structure esclavagiste des
exploitations coloniales. On craignait d’abord que les vers souffrent du « peu d’attention des
Esclaves auxquels on seroit obligé d’en commettre le soin » sans qu’ils disposent d’aucune
expérience en la matière. Par ailleurs, mêlant des considérations profondément racistes aux
croyances sur la sensibilité olfactive des vers à soie 4, le Conseil ajoutait que ces derniers
« auroient bien de la peine à supporter l’odeur forte & dégoûtante des Negres de nos Colonies 5».
À travers ce discours transparaît le manque d’enthousiasme des colons, peu enclins à prendre les
risques d’un investissement aussi incertain, alors même que l’exploitation du travail des esclaves
dans les plantations de canne à sucre garantissait des profits réguliers.
1
DESSALLES Pierre-François-Régis, Annales du Conseil souverain de la Martinique, ou Tableau historique du
gouvernement de cette colonie, tome 1, Bergerac, J.-B. Puynesge, 1786, p. 296.
2
ANOM, COL C 8A 4, f° 245, Mémoire de MM. de Blénac et du Maitz de Goimpy au roi, 6 mars 1687.
3
À la fois cour souveraine de justice et chambre d’enregistrement de la législation royale, ce Conseil
remplissait les fonctions d’un Parlement dans les îles d’Amérique, mais n’était pas constitué intégralement
de magistrats professionnels. Hormis les membres de droit (le gouverneur et l’intendant), le Conseil était
composé de colons ou « habitants » fort prompts à défendre leurs intérêts de planteurs : voir SAINTON
Jean-Pierre (dir.), Histoire et civilisation de la Caraïbe… op. cit., p. 346-347.
4
CLAVAIROLLE Françoise, Le magnan et l’arbre d’or… op. cit., p. 177.
5
DESSALLES Pierre-François-Régis, Annales du Conseil souverain de la Martinique… op. cit., p. 297.
141
Pour pallier le manque de coopération des colons, mais aussi pour déterminer les terrains les
plus adaptés, les administrateurs coloniaux étaient chargés de contrôler avec minutie, au cas par
cas, l’avancement des plantations de mûriers, et plus généralement des autres cultures de
diversification que le pouvoir royal souhaitait développer dans les colonies1. De véritables
enquêtes de projection agricole furent également effectuées pour préparer l’introduction en
grand de la moriculture. Les superficies insulaires réduites, le faible nombre des exploitations, la
situation même d’une société coloniale en construction permettaient d’envisager la formation de
connaissances administratives précises sur l’état de la population et des cultures, et de faire des
Antilles un véritable laboratoire de la statistique démographique et économique 2. Gouverneurs,
lieutenants du roi et majors des îles de l’Amérique reçurent l’ordre d’effectuer des « visites »
pour « examin[er] la qualité de différents terrains, et les succès qu’[avaient] pu avoir les
meuriers3». À Saint-Martin, le lieutenant du roi fit dresser un « memoire des habitans qui
[avaient] de la force et de la terre propres pour la plantation des meuriers, spécifié le nombre de
meuriers » qu’il jugeait possible de leur faire cultiver. Ce document fut envoyé au gouverneur
général, en même temps que le recensement de l’île4. Quant au gouverneur de Marie-Galante, il
mena une enquête similaire : après avoir effectué une visite de toutes les exploitations de l’île et
consulté les propriétaires qu’il avait fait s’assembler pour l’occasion, il estimait à douze mille le
nombre de mûriers qu’ils pourraient cultiver5. À la Martinique, où plusieurs milliers de plants
étaient déjà cultivés par une poignée de propriétaires, le gouverneur réfléchissait aux meilleurs
moyens de faciliter leur diffusion dans toutes les exploitations de l’île. Dans les instructions qu’il
adressait à son lieutenant en octobre 1688, il lui suggérait d’« ordonner aux capitaines de milice
de commander des noirs » pour qu’ils aillent chercher des mûriers chez le sieur de La Calle, afin
de procéder ensuite à leur « distribution aux habitans les plus en estat de prendre ce soin ». Mais,
remarquant qu’il était préférable de se procurer les arbres au plus près du lieu prévu pour leur
transplantation, il indiquait aussi la possibilité de se fournir chez un certain sieur Collard, sur les
côtes de la baie du Cul-de-Sac-Royal, ainsi que dans « quelques maisons particulieres » dans le
quartier du fort Saint-Pierre6. Si la culture du mûrier s’était donc quelque peu répandue, elle
demeurait extrêmement marginale, et ses faibles progrès étaient d’une grande fragilité. La visite
de la plantation du sieur de La Calle, effectuée par le gouverneur général en personne, s’avéra
extrêmement décevante : à peine plus de deux mille arbres y furent dénombrés, beaucoup ayant
péri, ce que le principal intéressé attribuait aux vents marins, alors que Blénac y voyait plutôt une
conséquence de la faible profondeur du sol7.
1
ANOM, COL B13, f° 11 v°, Lettre du marquis de Seignelay à du Maitz de Goimpy, 19 mars 1687.
2
DUPÂQUIER Jacques et VILQUIN Éric, « Le pouvoir royal et la statistique démographique », dans Pour une
histoire de la statistique, tome 1 : Contributions, Paris, INSEE, 1977, p. 83-101 ; MALÈGUE Fanny, « L’empire en
tableaux. Recenser et gouverner les colonies antillaises après la guerre de Sept Ans », Histoire & Mesure,
2018, n°2, vol. 33, p. 93-114.
3
ANOM, COL C 8A 5, f° 9 v°, « Mémoire des sieurs Comte de Blénac et Dumaitz au Roy pour luy rendre
compte de ce qui se passe en regard de l’Amérique sur le spirituel et le temporel », 8 mai 1688.
4
ANOM, COL C 8A 4, f° 390, Lettre du chevalier de Rionville au comte de Blénac, 29 décembre 1687.
5
ANOM, COL C 8A 4, « Copie du procez verbal de la visite des terres de Marie-Galande propres pour
planter des meuriers blancs », 10 décembre 1687.
6
ANOM, COL C 8A 5, f° 190, Copie des instructions remises par le comte de Blénac à Charles de
Guitaud, 20 octobre 1688.
142
II.B.3. Expliquer l’échec
Au tournant des années 1690, l’échec général des différents projets séricicoles aux Antilles
était ainsi manifeste1. Plusieurs causes étaient pointées du doigt par les administrateurs coloniaux
pour justifier l’absence de résultats. Les problèmes posés par l’adaptation des mûriers et des vers
à soie au climat tropical, minimisés dans le discours royal, étaient un premier obstacle
absolument majeur. En 1687, Seignelay invitait ainsi du Maitz à « consulter » sur les
modifications à apporter aux instructions produites par des sériciculteurs français, « à cause de la
difference des climats2». L’auteur du bref mémoire sur la culture du mûrier blanc que le
secrétaire d’État avait transmis à l’intendant était resté fort prudent sur la question : « le plantage
se fait en France dans le mois de fevrier en vieille lune », y lisait-on, « et aux Isles l’on croit qu’il
faudra le faire dans l’hiver de ce pais la3». Le manque de connaissances relatives aux sols et aux
saisons des colonies antillaises constituait un obstacle majeur à l’introduction de nouvelles
plantes cultivées, en particulier quand la technique du semis était privilégiée. Semer et élever des
pépinières de mûriers, seul véritable moyen de multiplier rapidement les spécimens dans un
nouveau territoire, nécessitait un savoir-faire que peu de colons possédaient, et exigeait surtout
que la semence fût reçue avant les premières chaleurs estivales. Le gouverneur de la Grenade
Nicolas de Gabaret eut beau distribuer la graine qu’il avait reçue de la Martinique à « huit des
meilleurs abitans » de l’île, aucune pousse ne sortit des semis, car la « saizon » était déjà trop
« avancée4». Les administrateurs coloniaux menaient des expériences arboricoles de plein champ,
notamment pour tenter de déterminer les sols les plus adaptés à la moriculture sur les îles dont
ils avaient la charge. Ainsi le gouverneur de Saint-Domingue, qui à réception des plants qui lui
avaient été envoyés par du Maitz de Goimpy ordonna de les cultiver « en differends terrains,
pour connoistre les lieux où ils viendr[aient] le mieux 5». Si ceux qui avaient été plantés dans « de
bonne terres graces » réussirent assez bien, la plus grande partie périt des suites d’un « coup de
mer6». Outre les aléas météorologiques propres au climat tropical et insulaire des petites Antilles,
la forte population d’insectes prédateurs de chenilles, notamment plusieurs espèces de fourmis
et de blattes, était régulièrement mise en avant comme une difficulté insurmontable : du Maitz
de Goimpy, selon lequel il n’était possible de combattre ces ennemis du Bombyx qu’en y
employant « nombre de negres occupés à cet ouvrage », en fit même un argument pour montrer
au secrétaire d’État à la Marine combien il était nécessaire de faire parvenir un plus grand
nombre d’esclaves en Martinique7.
Mais c’était surtout la guerre qui, d’après l’intendant et le gouverneur des îles du vent,
rendait impossible le développement séricicole des territoires dont ils avaient la charge. À partir
7
ANOM, COL C 8A 5, f° 22 v°, « Extrait des lettres des Isles de l’Amérique receues pendant l’année 1688
de Mr le comte de Blénac ».
1
ANOM COL C 8A 5, f° 303 v°-304 r°, Mémoire de MM. de Blénac et du Maitz de Goimpy au roi, 25
mai 1689.
2
ANOM, COL B13, f° 7, Lettre du marquis de Seignelay à du Maitz de Goimpy, 19 mars 1687.
3
ANOM, COL B13, f° 11 v°, Lettre du marquis de Seignelay à du Maitz de Goimpy, 23 février 1687.
4
Ibid., loc. cit.
5
ANOM, C9A1, Lettre de Pierre-Paul Tarin de Cussy au marquis de Seignelay, 10 janvier 1686.
6
ANOM, C9A1, Lettre de Pierre-Paul Tarin de Cussy au marquis de Seignelay, 27 août 1687.
7
ANOM COL C8A8, f° 152 v°, Lettre de l’intendant du Maiz de Goimpy à Louis II Phélypeaux de
Pontchartrain, 1er mars 1694.
143
du dernier tiers du XVIIe siècle et jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, des conflits
armés presque continuels opposaient dans les Antilles la France et l’Angleterre1. En octobre
1691, alors que la guerre de la Ligue d’Augsbourg battait son plein en Europe et avait des
répercussions dans l’espace caribéen, du Maitz considérait qu’il était bien trop téméraire de
vouloir « promettre à Sa Majesté pendant la guerre quelque succes de l’establissement des vers à
soye2». Les conflits armés engendraient une conjoncture économique particulièrement instable
et peu propice aux investissements risqués. Quelques années plus tard, le mémoire envoyé au roi
par le gouverneur et l’intendant était encore plus pessimiste :
Dans la conjoncture presente les habitans sont uniquement occupez
à cultiver les establissemens qui contribuent à les faire journellement
subsister, et comme celuy des vers à soye ne leur promet que des
profits imaginaires, que la terre refuse les arbres, et que les insectes
traversent cet establissement, il n’est pas à croire que quelque soin
qu’on y apportera, l’on y puisse reussir3.
Le constat semblait sans appel : l’introduction de la sériciculture aux Antilles apparaissait
comme une chimère qui devait être abandonnée. En 1696, le nouvel intendant François-Roger
Robert n’hésita pas à écrire au roi qu’il avait trouvé, après s’être « informé à fonds », des
« difficultez […] insurmontables » qui empêchaient « la fabrique de la soye » dans les îles. Son
diagnostic s’avérait fort complet. Si les mûriers venaient bien, leurs feuilles étaient trop dures
pour les vers à soie. Le cycle de vie de ces derniers, surtout, était dérangé par les fortes
températures qui rendaient impossible le contrôle, indispensable à leur élevage, de leur éclosion.
Enfin, l’intendant ajoutait un argument d’ordre économique. Outre le fait, déjà maintes fois mis
en avant, que la culture de la canne était bien plus rentable à court terme que la sériciculture,
cette dernière apparaissait comme profondément inadaptée à la situation démographique et à
l’organisation économique des colonies antillaises. Culture du mûrier et élevage des vers à soie
reposaient en France, et notamment en Languedoc, sur la pluriactivité de nombreux ménages
pauvres, qui trouvaient dans la récolte des cocons un moyen de se procurer du numéraire. Dans
les îles américaines, la main-d’œuvre servile n’était pas soumise aux logiques d’une économie
familiale, mais à celle du capitalisme, et devait nécessairement être employée aux activités les
plus profitables pour les propriétaires d’esclaves :
il n’y a pas en ce pays cy des peuples et des familles nombreuses
comme en France, à se pouvoir occuper à ces sortes de soins, et tout
le travail s’y fait par les negres dont il faut que les journées
rapportent à leur maistres la despense qu’ils font pour les achetter et
1
SAINTON Jean-Pierre (dir.), Histoire et civilisation de la Caraïbe (Guadeloupe, Martinique, Petites Antilles), tome 2,
Le temps des matrices : économie et cadres sociaux du long XVIIIe siècle, Paris, Karthala, 2012, p. 27 ; CROUSE Nellis
M., The French Struggle for the West Indies, 1665-1713, New York, Columbia University Press, 1943. Des
travaux récents nuancent néanmoins la vision traditionnelle et simpliste d’un « choc des empires » dont la
Caraïbe aurait été le théâtre, en étudiant les relations de neutralité entre les colonies : voir notamment
CHAUNU David, « Rivalités impériales et neutralité au XVIIe siècle : la diplomatie par le bas des colons de
Saint-Christophe », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, juin 2018 (En ligne).
2
ANOM, COL C8B2 n°14, Mémoire adressé par MM. de Guitaud et du Maitz de Goimpy au roi, 4 octobre
1691.
3
ANOM COL C8A6 f° 17, Mémoire adressé par MM. de Blénac et du Maitz de Goimpy au roi, 19 avril
1694.
144
les entretenir […] en sorte que led. Sr Robert ne peut pas se
promettre de faire reussir ce projet, n’estant pas possible de faire
entreprendre à des particuliers un commerce qui ne peut aller qu’à
leur perte1.
Tout semblait concourir à entraver les rêves de soie des administrateurs coloniaux. Pourtant,
le projet revenait sans cesse, comme une antienne indémodable. Le père dominicain Jean-
Baptiste Labat, qui débarqua sur les côtes martiniquaises en janvier 1694, déplorait dans son
célèbre Nouveau voyage aux Isles de l’Amérique que la sériciculture y ait été complètement
abandonnée, à cause des « fourmis et ravets [qui] s’attachoient aux vers, aux cocons & aux
œufs ». Le missionnaire assurait qu’il était aisé de protéger les vers à soie de ces insectes, et
qu’entreprendre à nouveau l’introduction de la sériciculture aux Antilles serait d’autant plus
profitable que « les meuriers étant toûjours chargez de feüilles », une « recolte continuelle » était
envisageable2. Noyée parmi bien d’autres propositions relevant de la commodity projection,
concernant entre autres le coton, l’indigo, la vigne et bien sûr la canne à sucre, cette réitération
d’un projet déjà failli révèle la permanence des ambitions séricicoles dans les colonies françaises
de l’espace atlantique. Au temps de la Régence et du fameux « Système » de John Law, la vague
de publications destinées à convaincre les potentiels actionnaires d’acheter des parts de la
Compagnie du Mississippi ne faisait-elle pas la part belle aux possibilités séricicoles de la
Louisiane, jugées extrêmement prometteuses en raison du grand nombre de mûriers rouges qu’y
avaient trouvé les premiers colons3?
Si les premières colonisations européennes reposaient en grande partie sur l’exploitation de
plantes souvent exogènes et introduites par les colons dans le cadre d’économies esclavagistes de
plantation, les différentes tentatives entreprises pour implanter la sériciculture révélaient les
limites de ce modèle. Mûriers et vers à soie, dont la symbiose indispensable pour qu’ils soient
profitables requérait des conditions environnementales précises, étaient difficiles à acclimater
dans les zones tropicales où ils souffraient de la présence d’insectes ravageurs. Les outils de
connaissance et de maîtrise agricole du territoire colonial, qui n’en étaient qu’à leurs premiers
balbutiements, ne permettaient pas de relever ce défi, alors même que l’intervention de l’État
était encore plus indispensable qu’en métropole compte tenu de l’absence de débouchés locaux
pour les soies produites. Le modèle esclavagiste et capitaliste des plantations coloniales, tout
tourné vers la profitabilité de court terme, était par ailleurs incompatible avec l’introduction
d’une culture dont les retours sur investissement promettaient d’être lents et incertains, et dont
le succès requérait des savoir-faire complexes que ne possédaient pas les esclaves. Enfin, dans le
contexte d’économies fortement interconnectées, l’investissement destiné à introduire une
nouvelle production n’était intéressant que si celle-ci ne pouvait être produite ou achetée ailleurs
à moindre prix. Les premiers succès séricicoles rencontrés dans l’Amérique espagnole n’avaient-
ils pas été balayés par les cargaisons de soie du galion de Manille ? Dans le cas français, c’est
1
ANOM, COL C8A9, f° 328 v°-329v°, « Mémoire pour servir de response aux ordres du Roy contenus
dans l’instruction de Sa Majesté du 12 e octobre 1695 remise au Sr Robert lors de son départ pour les Isles
de l’Amérique », 12 mai 1696.
2
LABAT Jean-Baptiste, Nouveau voyage aux Isles… op. cit., tome 3, p. 488-189.
3
MARSH Ben, Unravelled Dreams… op. cit…, p. 190.
145
plutôt la croissance de la production des « soies originaires », notamment en Languedoc, qui
s’ajoutait au nombre des obstacles à la sériciculture coloniale.
146
distingués en vendant des centaines de milliers de plants de mûriers, sans doute essentiellement
dans les diocèses de Nîmes et d’Uzès. Sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, tout en
poursuivant sa croissance dans ces derniers diocèses, la sériciculture connaissait une progression
notable dans d’autres régions du Bas-Languedoc, et notamment dans les campagnes du Vivarais,
du Lodévois et du Biterrois. L’évolution de la recette des mûriers possédés par le chapitre de la
cathédrale de Béziers, étudiée par Emmanuel Le Roy Ladurie, montre une hausse constante et
rapide entre les années 1620 et 1650, suivie de quelques années de stagnation et d’une reprise
marquée jusqu’à la crise de la fin des années 1680 : si les chanoines multipliaient ainsi les mûriers
dans les fonds de leurs bénéfices, c’est que la soie rencontrait une demande en hausse
constante1. C’est surtout dans le Bas-Languedoc que la sériciculture progressa de manière
significative au XVIIe siècle. Vers 1675, une description géographique de la province produite à la
demande de l’intendant Henri d’Aguesseau relevait l’importance de la production de soies
grèges dans les diocèses de Nîmes, d’Uzès et de Viviers2. Dans son mémoire destiné à
l’instruction du duc de Bourgogne, qu’il écrivit dans les dernières années du siècle, l’intendant
Nicolas de Lamoignon de Basville insistait sur les différences marquées entre Haut et Bas-
Languedoc pour ce qui regardait l’agriculture et le commerce 3. Le premier, jouissant de terres
« communement bonnes & fertiles », d’un climat « doux & temperé » aux chaleurs modérées par
de « frequentes pluyes », avait pour principale caractéristique d’être « très-abondant en bleds » :
la sériciculture y était encore inexistante. Le second, n’ayant « pas le même avantage pour la
bonté du terroir qui y est ordinairement sec & aride », était déficitaire en blés, mais compensait
ce handicap grâce à d’autres « récoltes » qui y « donn[aient] presque toujours à travailler, & le
moyen de tirer profit de son travail4» : celle de la soie contribuait de manière notable à la richesse
du Bas-Languedoc. Si Basville notait qu’il était impossible de mesurer exactement cette
production tant elle était « casuelle », c’est-à-dire variable d’une année sur l’autre, il avançait
l’estimation qui fut reprise par Savary des Bruslons dans son Dictionnaire, soit entre 1200 et 1500
quintaux annuels5. Les diocèses de Nîmes, d’Uzès et de Viviers en étaient principalement
responsables, mais la sériciculture gagnait du terrain, et l’intendant notait par exemple que dans
le diocèse d’Agde « l’on commen[çait] à voir des Meuriers » et à faire « travailler les vers à soye6».
1
LE ROY LADURIE Emmanuel, Les paysans de Languedoc… op. cit., vol. 2, graphique n°28.
2
Ibid., vol. 1, p. 441.
3
« La première division du Languedoc est en haut et bas », écrivait Basville, qui fut intendant de la province
de 1685 à 1718. Le Haut-Languedoc, dont la principale ville était Toulouse, comprenait onze diocèses,
dans le Toulousain, l’Albigeois et le Lauragais. Les douze diocèses du Bas-Languedoc, dont la capitale était
Montpellier, étaient quant à eux répartis dans les pays de Narbonne, de Béziers, de Nîmes, de l’Uzège et
des Cévennes : LAMOIGNON DE BASVILLE Nicolas (de), Mémoires pour servir à l’histoire de Languedoc,
Amsterdam, Pierre Boyer, 1734, p. 37-38. Sur ce texte, rédigé par Basville dans les années 1696-1697, et
qui appartient à l’ensemble des mémoires rédigés par plusieurs intendants du royaume pour servir à
l’instruction du duc de Bourgogne, que l’on croyait alors appelé à régner après Louis XIV, voir l’édition
critique de MOREIL Françoise, L’intendance de Languedoc à la fin du XVIIe siècle. Édition critique du mémoire « pour
l’instruction du duc de Bourgogne », Paris, C.T.H.S., 1985.
4
LAMOIGNON DE BASVILLE Nicolas de, Mémoires… op. cit., p. 39-40.
5
Ibid., p. 238.
6
Ibid., p. 266.
147
III.A.2. La progression de la culture du mûrier en Bas-Languedoc
À l’échelle locale des terroirs, la progression des mûriers dans les finages de certaines
communautés cévenoles peut être mesuré à l’aide des compoix terriens 1. Ces livres fonciers, qui
enregistraient les biens-fonds redevables de la taille dans le finage d’une communauté,
s’apparentent à des documents cadastraux qui réunissent l’arpentage des parcelles et l’estimation
de leurs revenus. Renouvelés avec plus ou moins de régularité, ils constituaient en Languedoc
l’outil principal pour le prélèvement de la taille 2. Ces documents comportent un certain nombre
de limites quand ils sont mis à contribution pour documenter l’évolution de la moriculture.
D’abord, ils ne recensaient pas toujours l’ensemble des terres : les biens nobles, exempts de la
taille, en étaient souvent absents, en particulier jusqu’au XVIIe siècle3. Par ailleurs, le niveau de
détail dans la description de la mise en valeur des terres pouvait être très variable d’un compoix
à un autre, et l’arboriculture était souvent négligée : les arbres plantés dans les jardins, les haies
ou encore le long des chemins n’étaient pas systématiquement relevés.
Malgré ces lacunes, les compoix les plus détaillés faisaient apparaître quelques mûriers dans
les descriptions qu’ils donnaient des possessions taillables. Ainsi celui de Thoiras, au cœur des
Cévennes, non loin de Saint-Jean-du-Gard, réalisé en 1630, et dans lequel quelques « amouriers »
sont mentionnés, bien qu’ils demeurent extrêmement marginaux comparativement aux
omniprésents châtaigniers et aux nombreuses olivettes 4. Même constat à Cros, près de Saint-
Hippolyte-du-Fort. Le compoix de 1637, qui constitue la trace la plus ancienne attestant
d’activités séricicoles dans cette communauté, relève la présence de mûriers blancs dans vingt-
sept parcelles, sur un total de mille deux cent soixante, soit à peine plus de 2 %. La sériciculture
n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements dans cette localité, mais les compoix qui
suivent révèlent sa lente progression : si celui de 1672, très imprécis, décrit peu l’arboriculture, ce
n’est pas le cas de celui de 1700, qui permet une comparaison avec celui de 1637. À l’aube du
XVIII siècle, c’étaient quarante-quatre parcelles sur mille cinq cent soixante-neuf qui comptaient à
e
Cros suffisamment de mûriers pour que les estimateurs les relèvent dans le compoix, soit
presque 3 % : progression lente, mais réelle, d’un arbre qui investissait de plus en plus les
paysages cévenols5.
En 1688, ce phénomène est net à l’échelle de l’ensemble du Bas-Languedoc. Il peut être
observé grâce aux centaines de déclarations de plantations de mûriers adressées par des
particuliers aux États de Languedoc, afin de bénéficier de la gratification que ces derniers
avaient décidé d’accorder pour favoriser la sériciculture6. Dressées par les consuls des
1
À bien distinguer des compoix cabalistes, qui recensaient les biens meubles soumis à l’impôt. Devenus de
plus en plus rares au cours de l’époque moderne, ils portaient sur une base fiscale minime en comparaison
des compoix terriens.
2
JAUDON Bruno, Les compoix de Languedoc… op. cit., p. 37.
3
OLIVIER Sylvain, « Terriers des seigneurs et compoix des communautés en Languedoc oriental », in ABBÉ
Jean-Loup (dir.), Estimes, compoix et cadastres. Histoire d’un patrimoine commun de l’Europe méridionale, Toulouse,
Le Pas d’oiseau, 2017, p. 105-120.
4
Arch. dép. du Gard, 2 E 10 886, cité par JAUDON Bruno, Les compoix de Languedoc… op. cit., p. 350.
5
CASTANET Roland, Cros et la soie. Pour le meilleur et pour le pire, Saint-Hippolyte-du-Fort, Les Amis de Clio,
2020, p. 4-8.
6
Arch. dép. de l’Hérault, C 11893 à C 11895. La suite de ce chapitre sera consacrée à une étude
spécifiquement consacrée à cette mesure d’encouragement à la moriculture.
148
communautés après une double visite des fonds concernés – avant et après la plantation de
nouveaux mûriers – ces déclarations décrivaient précisément les parcelles et dénombraient les
arbres qui y avaient été plantés avant 1688. Cette source particulièrement riche ne donne en
aucun cas une photographie complète de la culture du mûrier en Languedoc à la fin du XVIIe
siècle, car elle laisse dans l’ombre les biens-fonds de tous ceux qui ne saisirent pas l’occasion
offerte par les États en 1688, et donne seulement à voir les pièces de terre ayant fait l’objet cette
année-là de plantations déclarées1. Malgré cette lacune, cet ensemble documentaire permet
d’avancer avec quelque certitude un nombre minimum de mûriers alors exploités dans chaque
communauté, et donne surtout à voir d’importantes disparités locales dans la répartition des
plantations. Nous avons pu effectuer un traitement systématique de ces déclarations pour le
diocèse de Nîmes, qui comportait alors encore sa partie occidentale et cévenole, retranchée en
1694 pour former le diocèse d’Alès. Un total de quatre cent soixante-dix-sept déclarations y
furent adressées au receveur général des tailles de Saint-Hippolyte-du-Fort par quatre cent vingt-
et-un individus, avant d’être transmises au syndic général des États dans la sénéchaussée. Au
total, près de douze mille « vieux » mûriers, plantés avant 1688, avaient été dénombrés sur les
neuf cent soixante-douze parcelles visitées. Leur répartition au sein du territoire du diocèse était
très inégale, comme le montre la carte ci-dessous, qui représente également les quelques
communautés des diocèses de Montpellier et d’Uzès dont des particuliers déclarèrent leurs
plantations auprès du receveur du diocèse de Nîmes.
1
À Cros par exemple, quand le compoix de 1700 indiquait la présence de mûriers dans quarante-trois
pièces de terre, la gratification de 1688 n’avait concerné que vingt parcelles.
149
Cette carte confirme que la sériciculture était alors largement cantonnée à la moitié cévenole
du diocèse, sans qu’elle y ait été uniformément diffusée. Encore peu présente dans le piémont
du massif, autour de Quissac, elle semblait même quasiment absente des hauteurs occidentales
du diocèse, dans les communautés de l’archiprêtré de Meyrueis que dominaient le Mont Aigoual
et le Causse Méjean. La culture du mûrier et l’élevage des vers à soie apparaissaient concentrées
autour de communautés qui s’étaient déjà imposées comme des centres séricicoles, notamment
Valleraugue, qui comptait au moins mille cinq cent sept mûriers déjà plantés en 1688, Lasalle (au
moins mille cent quatre-vingt-dix-sept) et Anduze (au moins six cent quatre-vingt-dix-huit).
Dans les vallées du Gardon, du Vidourle et de la Salendrinque, les champs et les prés étaient
gagnés par les mûriers complantés et, sur les versants aménagés en terrasses, un peu de place
avait été faite pour l’arbre d’or au milieu des vignes et des olivettes. La sériciculture cévenole,
dont le développement spectaculaire n’intervint qu’au XVIIIe siècle, commençait son essor pour
répondre à une demande croissante de soie grège, alimentée par les progrès des fabriques
lyonnaise et nîmoise.
1
LAMOIGNON DE BASVILLE Nicolas de, Mémoires… op. cit., p. 239.
2
SAVARY DES BRUSLONS Jacques, Dictionnaire… op. cit., p. 1585-1586.
150
d’étoffes légères comme les ferrandines1, les grisettes2 ou les gazes3, ils faisaient également
travailler des métiers à tisser des taffetas imitant ceux d’Avignon ou de Florence, ainsi que des
tabis, sortes de taffetas épais et moirés à la calandre 4. Ainsi, en à peine plus d’un siècle, s’était
constitué en Bas-Languedoc un système productif de la soie qui, schématiquement, intégrait en
amont la sériciculture rurale et cévenole, et en aval les activités urbaines de transformation
dominées par les marchands-fabricants nîmois. Malgré la conjoncture économique globalement
défavorable du XVIIe siècle, marquée par de fortes crises de subsistance qui contractaient
régulièrement les marchés des produits manufacturés en même temps qu’elles voyaient s’en