Interrelations Entre Oralité, Écriture Et Culture: Sandrine P
Interrelations Entre Oralité, Écriture Et Culture: Sandrine P
Sandrine PIAGET
Université de Neuchâtel
To what degree are spoken and written language different? Does this affect the
way people think and the way they communicate in society? How do people
actually use and perceive writing? This paper provides a synthesis of various
findings about a number of aspects concerning the theory of literacy, such as the
relations between spoken and written language, the cognitive consequences of
literacy, the role of social context and the connection between literacy and
societal change. Beginning with researchers for whom written language led to
abstract thinking and the sciences as found in the Western world, this paper then
presents the point of view of researchers who have shown how, in any culture,
there are different oral and written genres, all shaped according to the way in
which they are used in particular contexts, and not all geared towards academic
writing as the «best» written genre. The orality and literacy overview presented
here insists on the diversity of the various forms of spoken and written language
as well as on their various uses and outcomes in different cultures.
1. Introduction
Ecrire l’oral: un non-sens? Les liens entre l’oral et l’écrit ont fait couler
beaucoup d’encre. Pendant de nombreux siècles, l’écrit était considéré
comme l’aspect le plus important de la langue. C’était dans l’écrit que l’on
trouvait toute la littérature, c’était les textes écrits qui établissaient les normes
grammaticales. Cependant, au début de ce siècle, les structuralistes mirent
l’accent sur l’aspect oral de la langue. La primauté de la langue parlée ne
faisait à leurs yeux aucun doute; certaines raisons avancées en faveur de ce
point de vue comprenaient le fait qu’elle soit apparue plusieurs milliers
d’années avant l’écrit, et qu’elle se développe naturellement chez les enfants,
sans enseignement explicite. C’est ainsi que Bloomfield déclara que
«l’écriture n’est pas la langue; c’est un moyen de la consigner par des
marques visibles» (Bloomfield, 1933), en d’autres termes, l’écrit n’a d’autre
rôle que de représenter la langue parlée. Parallèlement aux recherches des
structuralistes, Chomsky développa sa théorie générativiste dont l’objet est le
langage en tant que système abstrait, étudié hors contexte. Ce système
abstrait, norme idéalisée de la langue, s’avéra en fait être le produit de la
langue écrite, ce qui marqua un retour à l’écrit comme référence de base dans
l’étude du langage.
26 Interrelations entre oralité, écriture et culture
2. L’oral et l’écrit
Différences
Considérons premièrement les principales différences généralement attri-
buées au code oral et écrit. Au niveau du support de la communication, le pre-
mier dépend du canal auditif (rythme, tempo, intonation, pauses, etc.), alors
que le second dépend du canal visuel (mise en page, ponctuation, typogra-
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1 «Integration/fragmentation».
2 «Involvement/detachment»
3 Le terme «unités idéationnelles» est une traduction de: «idea units». Selon Chafe, le
discours oral s’organise en unités idéationnelles composées de chacune une idée
nouvelle, d’environ 6 mots et d’une durée de 2 secondes environ: «Je suis rentré à la
maison, / j’étais épuisé», alors que le discours écrit se présente de façon intégrée: «Je
suis rentré à la maison complètement épuisé».
4 Voir par exemple la marque de l’opposition singulier/pluriel en français:
leurs livres étaient ouverts [lœr livr etE(t) uvEr]
+ + + + - - - -
Sandrine PIAGET 29
entre les deux codes. En effet, il semblait de plus en plus évident que
certaines caractéristiques habituellement attribuées à l’un des deux codes
seulement se retrouvaient aussi dans l’autre. Ainsi, dans la réalité, l’oral peut
présenter des caractéristiques de l’écrit (un discours formel très intégré), et
l’écrit peut présenter des caractéristiques de l’oral (une lettre personnelle
faisant appel à un arrière-plan commun et contenant nombre d’implicites).
C’est ainsi que la conversation et les textes académiques ont finalement été
reconnus comme représentant en réalité les pôles d’un continuum.
Le continuum oral/écrit
Dans cette perspective, Tannen (1982) pour sa part postule des stratégies
orales et écrites que l’on retrouve à la fois dans la langue parlée et écrite.
Pour ce faire, elle se positionne par rapport à deux hypothèses jusque là
courantes. Elle rejette premièrement l’hypothèse consistant à dire que
l’expression écrite est décontextualisée, alors que l’expression orale est
dépendante du contexte. Rappelons que la décontextualisation de l’écrit
signifie que l’auteur et le destinataire sont séparés dans le temps et l’espace,
l’auteur doit donc être explicite dans la présentation de son message puisque
aucune question ne peut être posée, et puisqu’il ne peut pas présupposer un
arrière-plan commun. La contextualisation de l’oral signifie pour sa part que le
locuteur peut se référer aux environs immédiats, visibles pour chacun; il
pourra ainsi accompagner d’un geste l’énoncé: regarde ça! De plus il n’a pas
besoin d’être explicite puisque le destinataire peut interrompre et demander
des clarifications, et finalement, il peut compter sur des présupposés
socioculturels communs facilitant la compréhension de son message. Tannen
affirme que ce n’est pas l’écrit en soi qui est décontextualisé, mais bien plutôt
les textes académiques. En effet, si l’on analyse un conte, on ne trouvera que
très peu de déictiques se référant au contexte immédiat. De même, des
messages écrits personnels dépendent très souvent de l’arrière-plan commun
des interactants pour leur compréhension. Ainsi, on constate que les
différences concernent bien plus des genres de communication différents – et
donc des préférences culturelles pour tel ou tel type de communication – que
les canaux de communication eux-mêmes. La deuxième hypothèse concerne
la cohésion d’un texte, c’est-à-dire son caractère intégré. A cet égard, Tannen
(1982, 1985) considère que les traits paralinguistiques fonctionnent comme
marqueurs de la cohésion dans le discours oral, discours dans lequel ce sont
le ton, l’expression du visage, etc. qui permettent de transmettre les
sentiments du locuteur à l’égard de ses propos; c’est ainsi qu’à l’oral le sens
serait communiqué de manière implicite. A l’écrit, par contre, c’est la
verbalisation qui permet d’établir la cohésion du texte; en d’autres termes, la
relation entre les idées et l’attitude du scripteur à leurs égards doit être mise
en mots; d’autre part les relations entre propositions doivent être exprimées
explicitement à l’aide de connecteurs ou encore par le biais de structures syn-
30 Interrelations entre oralité, écriture et culture
définir leur structure respective. Il s’agit dès lors de déterminer quels sont les
différents genres (oraux ou écrits) reconnus dans une société, et quelles sont
leurs caractéristiques respectives. Biber montre également que, non seule-
ment la contextualisation caractérise la conversation de par sa référence à la
situation immédiate et aux participants, mais elle caractérise aussi le discours
académique, qui ne peut être compris que par une communauté partageant
les mêmes connaissances préalables sur le sujet traité. Il ajoute encore que
certaines études ont réfuté l’idée que l’écrit serait plus complexe et élaboré
que l’oral, en montrant par exemple que dans certains cas, le nombre de
subordonnées est plus ou moins le même dans les deux modes. Selon Biber
(1986), ces résultats contradictoires proviennent de problèmes méthodolo-
giques6, et c’est la raison pour laquelle il propose une nouvelle approche
méthodologique quantitative, approche intitulée «analyse pluridimension-
nelle7».
Le but de Biber est de fournir, pour une langue donnée, une description com-
plète des similitudes et différences présentes dans tous les genres parlés ou
écrits de cette langue, et de définir quelles sont les dimensions cruciales qui
permettent de distinguer les genres disponibles dans une société donnée.
Besnier (1988) poursuit cette ligne de pensée dans son étude des différents
genres utilisés chez un peuple polynésien vivant dans l’Atoll Pacifique de
Nukulaelae. La communauté comprend 310 locuteurs de la langue tuvaluan.
Besnier identifie 5 registres parlés et 2 registres écrits (conversations infor-
melles, rencontres politiques, lettres personnelles, sermons religieux, etc.). A
partir d’un corpus de 222 textes, il analyse la fréquence d’occurrence de 42
traits linguistiques (pronoms personnels, adverbes d’intensification, nominali-
sations, etc.) supposés distinguer entre code oral et écrit. Au lieu d’une dis-
tinction entre genre oral et genre écrit, il met en évidence trois autres dimen-
sions cruciales servant à positionner les différents genres les uns par rapport
aux autres. Nous n’en citerons qu’une ici, il s’agit de la dimension opposant
une focalisation sur l’interaction à une focalisation sur l’information. Besnier
montre que certains textes se concentrent sur la présentation et la manipula-
tion des informations, alors que d’autres se concentrent plutôt sur la nécessité
d’impliquer l’audience. Ce qui retiendra notre attention ici, c’est le fait que les
lettres personnelles présentent plus de marques d’implication et d’appel au
contexte que les conversations ordinaires; on y trouve un plus grand nombre
de marques d’affect, d’émotion et de sentiments interpersonnels8. Besnier
montre par là que le fait qu’un registre soit oral ou écrit n’a pas d’incidence sur
son positionnement par rapport à une focalisation informationnelle ou interac-
tionnelle. Son analyse va ainsi plus loin que la théorie de Tannen qui liait, d’un
côté, focalisation sur l’implication et langage oral, et, d’un autre côté, focalisa-
tion sur l’information et langage écrit.
Les travaux de Street, Besnier et Biber représentent la troisième phase de la
recherche sur la relation entre oral et écrit, à savoir une approche sociocultu-
relle du problème, approche mettant en évidence l’importance du contexte et
des différents types de tâches communicatives en jeu. On cherche à montrer
comment des caractéristiques telles que, par exemple, le fait d’être explicite
sont plus le résultat de pratiques sociales – régissant entre autres la composi-
tion de lettres, de discours formels, d’articles académiques –, que des modes
eux-mêmes.
Pour résumer la discussion, citons Akinnaso qui, pour sa part, affirme que
«l’oral et l’écrit proviennent d’une même base sémantique, [qu’]ils utilisent le
même système lexico-sémantique, et [qu’]ils varient principalement dans le
choix et la distribution du vocabulaire et des schémas syntaxiques, ceci en
fonction de contraintes pragmatiques liées à leur modalité spécifique» (1982,
p. 119). Ainsi, selon lui, le fait de disposer ou non d’un feed-back immédiat, de
connaître son audience ainsi que ses présuppositions, ou encore de pouvoir
ou non se référer à d’autres textes, ainsi que l’appel à la mémoire, sont autant
de contraintes qui ont un impact sur la structure de l’oral et de l’écrit. Par
conséquent, l’analyse des différences entre l’oral et l’écrit devrait se faire dans
le cadre de la gestion du discours dans son ensemble, et non seulement dans
le cadre étroit de différences lexicales ou syntaxiques.
Cependant, s’il est vrai que dans l’étude des différences entre l’oral et l’écrit il
est important de prendre en compte la situation de communication, il importe
également de prendre en compte le contexte à un niveau plus large, à savoir
la culture et les coutumes du groupe «parlant et écrivant».
C’est ainsi que Ong (1982), à partir de textes oraux tels que les récits épiques,
décrit ce qui pour lui caractérise les cultures orales.
3. Cultures orales
Les travaux de Ong (1982) s’insèrent dans un contexte différent de ceux
mentionnés jusqu’ici. En effet, jusque là les recherches présentées relevaient
du domaine de l’analyse du discours et cherchaient à identifier principalement
les différences structurales et pragmatiques entre les deux modes. Ong, ainsi
que Havelock (1963) et Goody & Watt (1963) se penchent quant à eux
principalement sur les conséquences cognitives de la maîtrise de l’écrit.
Auparavant, les recherches anthropologiques distinguaient les cultures à
l’aide de termes aujourd’hui condamnés tels que la dichotomie «culture
Sandrine PIAGET 33
Formules et mémorisation
Définition de la formule chez Parry (Goody, 79, p. 200): «un groupe de mots
employés régulièrement dans les mêmes conditions métriques pour exprimer
une idée essentielle.»
Parry a développé cette notion dans son travail sur l’épopée yougoslave et
ses analogies de structure avec les poèmes homériques.
Son premier point, repris de Milman Parry (1971), Lord (1960) et Havelock
(1963), concernant les récits épiques, insiste sur le fait que, dans une culture
orale, la pensée et l’expression n’existent qu’au travers de formules, c’est-à-
dire qu’elles dépendent d’une série de phrases ou expressions fixes sans
cesse répétées et répondant aux besoins de la versification10; ceci à l’inverse
de la pensée écrite, qui, elle, est linéaire, séquentielle, et analytique. La
9 «Great Divide».
10 Par exemple: «œil pour œil, dent pour dent», «qui vole un œuf vole un bœuf».
34 Interrelations entre oralité, écriture et culture
Autres caractéristiques
Ong suggère ensuite une série de points qui, selon lui, caractérisent la pensée
et l’expression orale.
11 «Formulaic structure».
12 «Bard-and-formula oral tradition».
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3) redondante
A l’écrit, la cohésion du texte, l’enchaînement des idées se trouvent dans le
texte; la pensée y est exprimée de façon linéaire et analytique. Le lecteur qui
n’aurait pas suivi l’argumentation peut revenir en arrière et relire le texte. A
l’oral par contre, l’orateur établit la cohésion de son texte par le biais de
répétitions. La redondance y est essentielle, et ce surtout devant une
audience importante; elle permet en effet de s’assurer que le message a été
bien reçu, tout en marquant l’enchaînement des idées13. Goody (1979) ajoute
que la répétition permet également à l’orateur de gérer la rapidité d’exécution
des récits oraux; en effet, alors qu’il prépare la suite de son récit, il peut
momentanément se rabattre sur des combinaisons toutes faites, ne
nécessitant pas toute son attention créatrice.
4) conservatrice ou traditionnelle
Pour pouvoir être conservé, le savoir dans une culture orale doit sans cesse
être répété. L’effort fait pour maintenir ce qui a été appris à travers les âges
instaure un état d’esprit traditionaliste et conservateur qui empêche l’expéri-
mentation intellectuelle. Un des grands apports de l’écrit est d’avoir pris en
charge la fonction de conservation du savoir; cette technologie a ainsi libéré
l’esprit humain des besoins de la mémorisation et lui a permis de se tourner
vers de nouvelles spéculations. Ong souligne cependant que l’on trouve aussi
de l’originalité dans les cultures orales, mais celle-ci se manifeste essentielle-
ment dans l’adaptation du texte à l’audience.
6) agonistique
Un grand nombre de cultures orales sont «agonistiques» dans leur style de
vie et dans leurs performances verbales. Le terme «agonistique» recouvre
deux aspects. Le premier se traduit par une description enthousiaste et
exagérée de violence physique ou de louanges excessives. Le deuxième
aspect fait référence à la dynamique de la pensée orale, c’est-à-dire au genre
oratoire, aux polémiques et argumentations à la base de la pensée
occidentale et institutionnalisés par la rhétorique (Socrate et Platon).
8) homéostatique
Ce point, également développé dans Goody & Watt (1963), met en évidence
le fait que les sociétés orales vivent dans un présent en équilibre constant, ou
en homéostasie culturelle, c’est-à-dire que les éléments de la tradition sociale
qui ne sont plus pertinents sont éliminés. Un exemple tout simple est la
mémoire des différents sens accumulés par les mots au cours de l’histoire.
Dans un monde oral, un mot n’a que le sens que lui confère son utilisation
actuelle, alors que dans un monde lettré, un mot peut accumuler différents
sens – certains désuets –, en les répertoriant dans les dictionnaires. Pour
Goody, l’homéostasie se traduit par le fait que l’individu a tendance à se
souvenir seulement de ce qui est important dans son expérience des relations
sociales. C’est ainsi par exemple que les généalogies des vainqueurs
Sandrine PIAGET 37
politiques sont plus facilement mémorisées que celles des perdants. De façon
similaire, on observe un réajustement des croyances qui ne sont plus adap-
tées au présent, réajustement qui n’est pas possible – toujours selon Ong et
Goody – avec des documents écrits. En effet, ces derniers, de par leur fixité,
mettent en lumière les contradictions et conduisent ainsi au scepticisme.
Conclusion
Ong décrit les cultures orale et écrite en assumant l’existence de différences
fondamentales dans leur façon de penser. Certains points soulevés corres-
pondent à ce qui a été dit sur les différences entre oral et écrit dans l’analyse
du discours. D’autres vont plus loin, prenant en compte des aspects comme la
capacité d’opérer des abstractions. Quoiqu’il en soit, cette approche du Grand
Partage est fortement critiquée par les tenants de l’approche socioculturelle
du problème. En effet, la théorie du Grand Partage ne fait que remplacer la
dichotomie «civilisé/primitif», par la dichotomie «lettré/non-lettré», et ne tient
pas compte des autres aspects socioculturels en jeu, tels que par exemple les
relations de pouvoir14, ou les spécificités de chaque groupe.
C’est ainsi que la présentation que Ong (1982) fait de la «tradition orale des
bardes et formules» apparaît comme une généralisation, généralisation qui ne
remarque que les enfants des classes inférieures noires racontent des
histoires par association15. Dans leurs récits, le lien entre plusieurs éléments
est signalé par association implicite à un thème ou événement particulier; les
narrateurs se fient aux inférences que l’audience fera sur la base d’un arrière-
plan commun, sans compter qu’ils donnent à leurs récits une structure
rythmée, à l’aide de formules, répétitions et parallèles syntaxiques. Par contre,
les enfants des classes moyennes – noirs ou blancs – racontent des histoires
centrées sur un thème particulier16. Ces récits sont lexicalement explicites, ils
comportent un haut degré de cohérence thématique ainsi qu’une progression
thématique très claire; enfin ils sont courts et concis. On constate ainsi que les
enfants des classes moyennes apprennent très tôt à communiquer dans des
styles qui contiennent l’intégration et le détachement typiques de la prose
essayiste, alors que les enfants des classes défavorisées apprennent à
communiquer dans un style fragmenté et très impliqué socialement, style qui
entre en conflit avec la culture écrite occidentale.
La même problématique réapparait dans l’étude de Scollon & Scollon (1981,
1984). Ces derniers se sont penchés sur la tradition narrative des
Athabaskans de l’Alaska ainsi que sur les problèmes posés par la rencontre
de ce groupe ethnique avec la culture écrite nord-américaine. Considérons
premièrement la nature de cette tradition orale. Le narrateur athabaskan ne
ressemble guère au barde décrit par Ong. Il n’utilise que très peu de formules
ou d’épithètes, et il ne brode pas autour du récit pour l’embellir à sa guise. Au
contraire, sa production vise à fournir à son audience un résumé du récit et à
laisser à cette dernière le soin de construire sa propre interprétation du texte
présenté. En fait, la meilleure narration consiste à ne suggérer guère plus que
les thèmes de façon à ce que l’audience puisse construire sa propre histoire
en fonction de son vécu. Cette tradition de non-intervention se fonde sur le
respect de l’individu, valeur essentielle de cette culture. On peut dès lors
facilement imaginer les problèmes que les élèves athabaskans rencontrent
lors de leur scolarisation dans le système nord-américain. Dans ce système,
on exige une narration avec des informations complètes, un développement
des motivations des caractères, une évaluation de ces caractères, ainsi que
l’aptitude à faire des inférences. On se trouve typiquement en présence de la
décontextualisation typique de la prose essayiste, prose où les relations
cruciales ne sont pas celles entre le texte et les participants, mais entre les
phrases du texte. Pour Scollon & Scollon, il s’agit non pas de la rencontre
entre l’oralité d’une part, et la culture écrite d’autre part, mais bien plutôt de la
rencontre entre une culture non-lettrée particulière et une culture lettrée
15 «Topic-associating stories».
16 «Topic-centered stories».
40 Interrelations entre oralité, écriture et culture
particulière. Scollon & Scollon vont même plus loin en affirmant qu’il est en fait
question de distinguer non pas entre oralité et littéracie, mais entre deux
visions du monde différentes. Pour les auteurs, les schémas discursifs
présents dans différentes cultures reflètent la vision du monde de ces
cultures; ils expriment l’identité culturelle et personnelle de façon très profonde
et sont appris très tôt dans la vie. Ils impliquent donc différentes manières
d’acquérir le savoir, et d’interpréter l’expérience humaine. Par conséquent,
passer d’un système discursif à un autre peut entraîner une crise de l’identité.
Pour ce qui est des Athabaskans, Scollon & Scollon suggèrent que la
scolarisation à l’occidentale signifie pour eux un changement dans leurs
schémas discursifs, c’est-à-dire dans leur manière d’utiliser la langue (orale ou
écrite) pour communiquer, et ils suggèrent de comparer les deux systèmes de
communication, non par le biais de la distinction oral/écrit, mais par le biais
d’une distinction entre situation focalisée et situation non focalisée.
Selon cette terminologie, les Athabaskans communiquent de façon non focali-
sée, c’est-à-dire que c’est l’implication interpersonnelle qui a le plus d’impor-
tance dans toute communication. En conséquence, on cherche dans cette
culture à construire un sens commun par une participation active de tous les
interactants. Pour les Nord-Américains, par contre, la communication se situe
principalement en situation focalisée, c’est-à-dire que l’on se concentre sur le
contenu du message plus que sur les relations entre les participants; la
négociation entre participants est de ce fait limitée. Une telle distinction met en
évidence le fait que l’enjeu se situe dans la manière d’appréhender les valeurs
humaines fondamentales, les Athabaskans insistant sur l’importance, vitale
dans leur culture, du respect de l’individu. Pour eux, le fait d’écrire selon le
mode occidental peut engendrer une crise de leur identité ethnique. Par
exemple, leur vision du monde implique qu’ils évitent la conversation lorsqu’ils
ne connaissent pas le point de vue de l’autre, ceci pour éviter de heurter ce
dernier. Si l’on considère que la composition de textes écrits selon le mode
occidental implique une fictionalisation à la fois de l’auteur et de l’audience,
ainsi qu’une décontextualisation du message, on peut comprendre que les
Athabaskans affrontent des problèmes qui menacent leur identité en tant que
groupe ethnique17. Ce type de communication représente quelque chose de
17 Selon Scollon & Scollon (1981) fictionaliser l’auditoire et l’auteur signifie que le texte
doit être compréhensible en dehors de toute situation d’énonciation, à savoir pour tout
lecteur tel que se le représente l’auteur (on peut citer pour exemple les questions in-
cluses dans les informations pour patients concernant les médicaments; l’auteur re-
construit les questions que, selon lui, le patient «type» se pose; il adopte également un
rôle de médecin «type» capable de vulgariser son savoir). Cette notion est liée à celle
de décontextualisation, quoique Scollon & Scollon préfèrent parler de «contextualisa-
tion réflexive»; expression qui traduit mieux l’idée selon laquelle le texte lui-même
fournit le contexte nécessaire à son interprétation
Sandrine PIAGET 41
très peu naturel pour eux, et ceci n’est pas lié au problème de la maîtrise de
l’écrit en soi, mais bien aux différents présupposés culturels sur ce qu’est la
communication.
Notons par ailleurs que la distinction entre situation focalisée et situation non
focalisée rejoint les conclusions de Tannen concernant une focalisation rela-
tive, soit sur l’interaction avec l’audience, ou soit sur le contenu du message,
ainsi que les conclusions de Besnier concernant la dimension interactionnelle
vs informationnelle servant à délimiter les frontières entre différents genres.
La troisième étude ne fait pas état de communication interethnique, mais bien
plutôt de l’appropriation d’un mode de communication importé par un groupe
récemment lettré. C’est ainsi que Besnier (1993) décrit les deux usages
principaux de l’écrit observés dans un peuple polynésien vivant sur l’Atoll de
Nukulaelae. L’écriture est tout d’abord apparue sur l’atoll par le biais de
missionnaires protestants, sous la forme de sermons écrits. Les habitants de
l’Atoll ont reçu favorablement ce nouveau mode de communication ainsi que
le christianisme. Moins de 20 ans plus tard, tous les habitants savaient lire et
écrire. C’est alors qu’une nouvelle forme d’écriture est apparue, à savoir les
lettres personnelles.
Une analyse des deux fonctions principales de l’écriture dans cette culture
permet de mettre en lumière l’interaction entre culture et écriture.
Le sermon, tout d’abord, a gardé les caractéristiques introduites par les mis-
sionnaires. Il sert en premier lieu de support à un sermon en partie lu, en
partie créé devant l’assemblée. De par son contenu (abstrait) ainsi que le ton
sur lequel il est déclamé (autoritaire, accusateur même), il diffère des modes
de communication habituels sur l’Atoll, à savoir la recherche d’un consensus,
primordial dans cette société de type égalitaire.
Quant au deuxième usage de l’écrit, les lettres personnelles, il a été déve-
loppé par les habitants de Nukulaelae eux-mêmes, ceci afin de répondre à
leurs propres besoins. Ces lettres servent ainsi principalement à communiquer
avec les membres de la famille ayant quitté l’Atoll pour des raisons économi-
ques. Elles servent principalement à demander de l’aide financière, à informer
les autres des événements liés à la famille et surtout à témoigner son affec-
tion. Ces lettres sont ainsi chargées d’émotions fortes, émotions qui sont lexi-
calisées et grammaticalisées. Besnier remarque encore qu’elles ont un effet
de catharsis: elles permettent aux gens d’extérioriser leurs émotions, et cela à
un degré supérieur à celui de la communication en face-à-face. Notons fina-
lement qu’un tel usage de l’écrit est par ailleurs passablement éloigné des
buts de la prose essayiste.
Selon Besnier, la littéracie est devenue intimement liée à la notion de per-
sonne telle qu’elle est perçue par ce peuple. En effet, pour ces derniers, il est
nécessaire de savoir lire et écrire pour être une personne socialement com-
pétente. Besnier remarque également que ces deux modes de communication
42 Interrelations entre oralité, écriture et culture
écrite, très différents, reflètent divers aspects de la personne. Ainsi les lettres
permettent la mise en évidence des liens affectifs et des émotions, alors que
les sermons mettent en évidence l’autorité de l’auteur, et donc des relations
de pouvoir inégales. Si les lettres se fondent tout à fait dans cette culture de
type consensuelle et égalitaire, les sermons sortent quelque peu des schémas
habituels de communication. Il est intéressant de noter que ces derniers ont
subi certaines adaptations, adaptations qui les rendent acceptables dans cette
société. L’exemple le plus frappant concerne la transmission de ces textes: les
nouveaux prédicateurs empruntent les sermons des anciens, sans que cela
ne pose problème. Cette façon de faire s’aligne avec la transmission de
l’héritage culturel, transmission qui se fait principalement par emprunt,
observation et imitation. Le sermon est ainsi intégré dans les schémas
culturels habituels.
L’étude de Besnier est particulièrement intéressante en ce qu’elle révèle
qu’une culture nouvellement lettrée peut faire usage de deux discours écrits
fort différents, quoique répondant tous deux aux besoins du groupe. Ces types
de communication écrite ne peuvent être compris que dans leur relation à leur
contexte d’utilisation, et en particulier par rapport à l’importance de l’affectif
dans la définition de la personne chez ce peuple polynésien.
Cette recherche a finalement permis de montrer que la culture écrite occiden-
tale ne s’impose pas partout et peut être redéfinie selon les besoins d’une
culture différente.
5. Conclusion
Ce survol des recherches sur les relations entre l’oral et l’écrit nous a permis
de voir différentes manières d’aborder le problème. Dans un premier temps,
l’accent a été mis sur les différences syntaxiques et pragmatiques entre les
deux modes. Puis, Chafe a entrepris de présenter les caractéristiques des
deux pôles du continuum oral/écrit, à savoir la conversation ordinaire et le
texte académique, ce qui a conduit à d’autres recherches se concentrant sur
des genres nettement moins polarisés. C’est ainsi que Tannen observe de
nombreuses ressemblances entre l’oral et l’écrit, notamment lors de la compa-
raison d’un récit oral et écrit. Jusque là l’intérêt portait sur les relations entre
l’oral et l’écrit au niveau des produits eux-mêmes. Avec Havelock, Goody et
Ong, l’intérêt se focalise sur une distinction entre culture orale et culture écrite,
le mode écrit permettant, selon eux, une restructuration cognitive de la pensée
de l’homme, sa réalisation ultime étant le discours académique.
Les tenants de la théorie du Grand Partage entre culture orale et culture écrite
affirment que c’est la maîtrise de la langue écrite en elle-même qui permet à
l’être humain de penser de façon décontextualisée et de s’exprimer de façon
explicite. Ils voient là une évolution unilinéaire de la pensée humaine vers le
progrès. Néanmoins, il est important de rappeler à ce point que des dichoto-
Sandrine PIAGET 43
18 «Modern consciousness».
19 «Bush consciousness».
44 Interrelations entre oralité, écriture et culture
prenant comme référence pour cette dernière l’écrit tel qu’il est pratiqué dans
les universités occidentales. Diverses études (Biber, Besnier, Street, Scollon
& Scollon) nous ont ensuite permis de mettre en évidence le fait qu’il existe
différents genres d’oral et différents genres d’écrit, tous prenant leur forme
spécifique dans leur contexte et utilisation respective. Si dans notre monde
actuel, on ne peut pas faire l’économie d’apprendre à maîtriser le mode de
communication du groupe dominant, il est important de mettre en évidence la
valeur de toutes les autres formes de communication. C’est pourquoi, la
recherche actuelle concernant la littéracie s’oriente non plus vers la mise en
évidence d’une dichotomie oral/écrit avec une progression vers la «meilleure»
forme d’expression et de pensée, mais elle s’oriente vers une étude des
formes et utilisations diverses de la langue, orale ou écrite, dans leur contexte
culturel. On observe ainsi qu’il existe dans les sociétés du monde toute une
panoplie de genres oraux et écrits et que l’évolution de ces genres ne conduit
pas nécessairement au développement du discours académique.
Bibliographie
Akinnaso, F. N. (1982). On the differences between spoken and written language. Language
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Sandrine PIAGET 45