Oralité et syntaxe en littérature africaine
Oralité et syntaxe en littérature africaine
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Introduction
Au-delà des aspects bien connus de l’oralité, nous aimerions, à propos du cas parti-
culier du roman francophone africain, nous intéresser non plus à l’oralité textuelle
ou diégétique qui est très souvent constituée des formes littéraires telles que les
proverbes, les images, les chants, les dictons, les contes, les légendes, etc., mais plutôt
à l’oralité et/ou oral linguistique qui apparaissent aussi avec saillance chez les auteurs
africains. Il s’agit des manifestations de l’oralité et de l’oral défini comme « la forme
écrite de la langue prononcée à haute voix » (Dubois et al., 2001 : 336). L’oralité, quant
à elle, « évoque le caractère non scriptural du discours ou d’un énoncé littéraire. Elle
présuppose un usage de la voix (conjugaison du rythme, de l’intonation, des sonorités et
des inflexions vocales) et s’étend à tout ce qui fait partie de l’environnement immédiat
d’un locuteur (mimique, interaction entre locuteur et auditoire). Le texte oral est fait
pour être dit » (Noumssi, 2009 : 32). L’oralité relève ainsi de la littérature orale ; elle
est à la fois un moyen de conservation de la culture traditionnelle africaine et « un art
entendu comme le fait pour une culture de privilégier, au détriment de l’écriture,
l’aspect oral dans l’acquisition et la transmission des connaissances » (Noumssi, 2009 :
32). Une de nos ambitions est de l’étendre à des faits de langue bien précis.
L’un de nos objectifs reste alors d’explorer de nouvelles formes de l’oralité de l’oral
qui ne sont plus uniquement concentrées dans le texte, mais aussi dans la langue de
l’auteur ; il s’agit des manifestations linguistiques de l’oralité chez Ahmadou Kourouma
et Patrice Nganang. Un autre objectif consiste également à les décrire dans une
perspective sociolinguistique. Ayant constaté qu’il y a un certain nombre de formes
linguistiques telles que les emprunts lexicaux aux langues africaines, les calques et
décalques de ces mêmes langues, certains faits énonciatifs, etc., qui sont évacuées
des études de l’oralité, nous voulons alors montrer que ces formes linguistiques sont
elles aussi des marques de l’oralité et de l’oral. Car, si la plupart des langues généti-
quement africaines ne sont réservées que dans les usages oraux, tout emprunt, quelle
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
que soit sa nature, à ces langues n’est-il pas déjà en lui-même une marque de l’oral
ou de l’oralité ? On voudrait ensuite vérifier l’hypothèse du réalisme linguistique chez
l’auteur camerounais et celle de l’affirmation identitaire chez l’Ivoirien Ahmadou
Kourouma, dans l’intégration des marques de l’oralité/oral dans leurs textes. On verra
ainsi que Nganang ne convoque que les façons de parler des Camerounais dans des
situations informelles ; ces façons de parler proviennent, pour l’essentiel, des langues
émergeant dans les villes de Yaoundé et Douala, respectivement capitales politique et
économique, qui présentent un brassage ethnique important. On y voit ainsi les langues
beti, française, mendumba, et autres langues camerounaises auxquelles s’ajoutent le
pidgin-english, le camfranglais et l’anglais. Nganang semble faire étalage de la culture
populaire camerounaise, quand Kourouma semblerait promouvoir une tradition orale
basée sur l’oralité. Il faudrait alors prendre l’adjectif « populaire » au sens dialecto-
logique qui « l’oppose à cultivé, à grossier, à trivial, à technique, etc., et caractérise
tout trait ou tout système linguistique exclu de l’usage des couches cultivées et qui,
sans être grossier ou trivial, se réfère aux particularités du parler dans les couches
modestes de la population » (Dubois et al., 2001 : 372).
Notre corpus est constitué de cinq œuvres romanesques : Temps de chien de l’écrivain
camerounais, Patrice Nganang, Les soleils des indépendances, Monnè, outrages et
défis , En attendant le vote des bêtes sauvages et Allah n’est pas obligé d’Ahmadou
Kourouma. Pourquoi avoir choisi Temps de chien de Patrice Nganang ? On observe que
cet écrivain écrit français tel qu’il est parlé dans les espaces populaires comme les
débits de boissons, les places de marchés, les quartiers populaires, etc. Il s’agit d’un
français oral ; on pourrait même dire qu’il est représentatif des pratiques du français au
Cameroun. Nous avons choisi les œuvres littéraires de Kourouma car cet écrivain ivoirien
ne s’est pas contenté de reproduire les façons de parler des Ivoiriens, encore moins de
son peuple immédiat qui est le peuple malinké. Il a voulu un français malinkisé, un
français qui revalorise l’identité et la culture malinké ; il a voulu un français africanisé.
D’où son essai sur le processus d’africanisation de la langue française (Kourouma, 1970).
Kourouma, contrairement à Patrice Nganang, ne se serait pas contenté de s’approprier
simplement une langue dans le seul but d’y exprimer les marques de l’oral que l’on
retrouve dans toutes les cultures, il a opté pour une appropriation littéraire qui lui
permette de consigner son identité socioculturelle. Il faut prendre le terme « s’appro-
prier » au sens de Manessy (1994 : 407) pour qui l’appropriation « est l’adoption d’un
« usage familier, courant, socialement neutre » ».
Pour mener notre travail à bon port, nous convoquerons l’approche sociolinguis-
tique qui prend pour cheval de bataille la parole et le sujet parlant. Il s’agit d’une
approche scientifique des faits de langage qui consiste à les décrire dans leur relation
avec les phénomènes sociaux au sein desquels ils se manifestent. Elle opère, d’après
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Dumont et Maurer (1995 : 4), « au niveau de l’individu parlant et le suit dans son
groupe d’appartenance ». Notre étude s’inscrira dans ses perspectives descriptive et
contrastive. Nous décrirons ainsi les manifestations syntaxiques et lexicales de l’oralité
et de l’oral observées dans notre corpus d’étude, tout en les comparant ponctuellement
à la syntaxe et au lexique du français standard
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
On peut dire que la configuration ethnique actuelle de la Côte d’Ivoire a été considé-
rablement influencée et modifiée par des mouvements migratoires. Ce pays d’Afrique
de l’Ouest apparaît ainsi comme un État multiethnique. La Côte d’Ivoire compte 60
ethnies différentes. Les ethnologues et les linguistes les regroupent souvent en quatre
grands groupes. Parmi ces groupes, l’on peut citer : le groupe mandé, le groupe Krou,
le groupe Gour ou voltaїque et le groupe Akan.
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Patrice Nganang choisit de reproduire des façons de parler des Camerounais qui sont
fortement marquées par des substrats linguistiques issus principalement des langues
beti, basaa, ngomàlà, mendumba, nguembà et fufulde. Celles-ci relèvent de la culture
urbaine populaire du Cameroun. Quant à Ahmadou Kourouma, il s’est beaucoup inspiré
de sa langue et de sa culture maternelles malinké dans lesquelles il puise l’essentiel des
marques de l’oralité qu’il intègre dans sa production littéraire. L’écrivain camerounais,
pour sa part, exploite le français oral de son milieu d’appartenance. Les deux contextes
de production littéraire sont des contextes francophones qui sont, on le sait, dominés
par un modèle linguistique émis et contrôlé par le Centre, la francophonie étant une
organisation franco-centrée qui glorifie la norme centrale de référence et sanctionne
tout écart en général, l’africanisme en particulier. C’est en principe toutes les marques
de l’oral et de l’oralité qui devraient être évacuées. Ce sont ces différentes présences
de l’oral et de l’oralité au niveau de la langue des deux auteurs que nous mettrons en
évidence dans cette étude.
L’oral, comme le disent Dubois et al. (2001), est l’écriture de la parole prononcée.
Dans Temps de chien de Patrice Nganang, nous relevons de nombreuses traces de l’oral
écrit. Il est constitué sur le plan lexical de nombreux traits intonationnels et allon-
gements vocaliques. Très souvent, ces manifestations linguistiques de l’oral sont le
résultat de la non maîtrise de la langue française par des personnages qui représentent
les Camerounais dans leurs pratiques quotidiennes du français.
[Link] intonationnels
(1) Massa Yo lui répondit indifférent : « Je mange la paix ? Si tu veux passer, passe
tranquillement-o » (Nganang, 2001 : 52).
(2) Pourtant-o, qu’il est difficile d’être un chacun ! Une chose est devenue sûre pour
moi, en effet (Ibid. : 130).
(3) J’entends la voix de mon maître lui dire : « Ne tue pas mon chien-o ! » (Ibid. : 56).
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
L’oralisation des mots apparaît comme une autre représentation de la parole dans
le lexique du texte littéraire africain à l’exemple de celui de Patrice Nganang. Certains
sont en français comme l’illustrent les exemples suivants :
(4) Mini Minor piétinait la marre de pipi : « vraaaaaaiiiiiiiment, même les cauchemars
ont des limites » (Ibid.: 81).
(5) Je coinçai mes reins, je reculai avant d’aboyer « chchhhhhhhhuuuuuuuut » fit une
voix de femme, quelqu’un est là. (Ibid. : 264).
D’autres sont en langues locales africaines. Ils marquent alors soit la désolation, soit
la surprise.
- Wombo-o s’était écriée une femme, chassez les enfants ! (Ibid. : 71).
(7) « Bo-o tu veux obtenir ta part toi aussi, dit Massa Yo peureux » (Ibid. : 85).
(8) Woyo-o ! cria la voix de mon maître de l’intérieur. Woyo-o la porte de son bar
s’ouvrit avec fracas (Ibid. : 307).
Les allongements vocaliques mis en italique sont constitués dans cette série
d’exemples des mots issus de la langue medumba, une langue parlée dans la région de
l’Ouest du Cameroun. Les évènements énonciatifs offrent ainsi à la syntaxe du français
littéraire un parfum oral pour la simple raison qu’ils sont généralement convoqués
dans les conversations orales quotidiennes. Par souci de réalisme linguistique, ils sont
investis dans l’œuvre littéraire par les écrivains africains.
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Les déictiques –là / -ci jouent un rôle très important dans la situation d’énonciation.
Ils servent à désigner les objets, les êtres selon que ceux-ci sont rapprochés ou éloignés
du locuteur. Ils ont à cet effet une valeur monstrative. La caractéristique principale
de ce type de déictiques est qu’ils convoquent à la fois des références linguistiques
et extralinguistiques. Ils sont donc employés en situation concrète d’énonciation et
impliquent l’oral/la parole. À titre illustratif, considérons les énoncés ci-après :
(9) Qu’il est Camerounais d’abord ? demanda une autre voix : un rire sec se fit
entendre : « Oui, Biya-là est un Français » (Ibid.: 292).
(10) Et Mini Minor piétinait la mare « vraaaaiiiiiment, même les cauchemars ont des
limites. Moi la femme de ce cancrelat-ci ! » (Ibid. : 48).
(11) Et je vis l’homme soudain argumenter dans le vide, certainement avec son
invisible et éplorée main qui le maudissait, le maudissait, le maudissait et
n’achevait pas encore de le maudire (Nganang, 2001 : 74).
(12) La femme disait en avoir marre, marre, marre et vraiment marre (Ibid. : 256).
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
types d’interrogation marquant l’écriture de l’oral, à savoir les interrogations qui font
appel au pronom interrogatif « quoi », celles qui emploient l’adverbe « non » et celles
que l’on pourrait appeler les pseudo-interrogations.
(13) Ils s’écrièrent chacun à tour de rôle « Lâcheté de quoi ? Moi j’ai mes enfants à
nourrir, hein ! » (Ibid. : 180).
(14) Mon maître éclata de rire « Domicile de quoi, dit-il, parce que toi, tu as déjà un
domicile ? (Ibid. : 90).
(15) Ils s’écrièrent chacun à tour de rôle « de quelle lâcheté s’agit-il ? Moi j’ai mes
enfants à nourrir, hein ! »
(16) Mon maître éclata de rire « de quel domicile s’agit-il ?, dit-il, parce que toi, tu
as déjà un domicile ?
Dans les groupes verbaux, le pronom interrogatif « quoi » est très souvent postposé
au verbe. Ce qui confirme le constat selon lequel l’inversion de sujet a tendance à
disparaître à l’oral. Nous obtenons les occurrences ci-après :
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- Qu’as-tu déjà vu ?
(21) Le spectacle de la jeune femme momifiée en pleine rue était trop captivant. « Il
fallait rester là, non ? » lui dit une voix de femme (Ibid. : 255).
(22) C’est mon vélo. Où est pour toi non ? (Ibid. : 58).
L’adverbe « non » dans les énoncés marque tantôt l’assurance (21), (22), tantôt
l’approbation (23) ou la méfiance. Le suremploi de cet adverbe frise l’oralité et rappelle
les conversations tenues dans le quotidien. En contexte écrit, on peut tout simplement
se passer de cette particule (non).
c) Les pseudo-interrogations
(24) C’est aux Biya que l’on devrait retirer la nationalité camerounaise !
Les énoncés ci-dessus véhiculent des idées contraires à celles qu’ils semblent
exprimer sur le plan formel. La particularité de ce type d’interrogations est qu’elles
ont en position frontale un « que » qui n’appelle pas l’usage du subjonctif, ou qui
n’introduit aucun cas de subordonnée, encore moins ne marque d’exclamation. On
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
pourrait alors croire qu’il s’agit de l’influence des langues africaines camerounaises sur
le français des personnages.
(26) C’est aux Biya que l’on devrait retirer la nationalité camerounaise !
3. L’oralité
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(28) C’est ainsi que dans cet état-major, on trouve généralement le génie méchant
Gommo (le gouverneur), le Zeneral Malia (le général militaire), le King Zuzi (le
roi des juges), le sekter (le secrétaire de l’administration) et le kaporal Gardi
(le caporal des gardes) (Kourouma, 1998 : 150).
- Pendant huit soleils et soirs, j’ai voyagé pour venir vous annoncer que les Toubabs
de « fadarba » descendent vers le sud (Kourouma, 1990 : 18).
Les emprunts linguistiques relevés chez bon nombre d’auteurs africains proviennent
des langues africaines qui sont des langues essentiellement orales, pour la raison qu’elles
sont très rarement langues officielles dans leurs pays respectifs et sont très peu utilisées
à l’écrit5. Le contexte francophone étant fondé sur un seul français de référence,
celui légitimé par l’Académie française, les emprunts que le français fait aux langues
africaines sont tout simplement dépourvus de légitimité, et ils ne peuvent intégrer les
écrits officiels. Ils sont condamnés à n’exister qu’à l’oral, en attendant qu’un écrivain
vienne les utiliser dans son œuvre littéraire par souci d’affirmation identitaire. C’est du
moins la lecture que suscitent les occurrences suivantes qui expriment diverses réalités
de l’univers socioculturel malinké :
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
(30) Vous étiez le seul à pouvoir le faire parce que le riz, le mil, le dolo, le vin,
la bière parce que on vous avait payé une partie de votre pécule d’ancien
combattant d’Indochine (Kourouma, 1998 : 76).
(31) Au petit déjeuner, vous ne vous êtes pas contenté de votre tasse de café habituel,
vous vous êtes alourdi de foutou au gibier et avez absorbé deux calebasses de
bissap (Ibid. : 340).
b) L’univers de la chasse
(32) Les mois de réjouissance commencent par la rencontre des chasseurs, le dankun
nous réunit tous (vous, chasseur, et nous, griots de chasseurs) tous les ans, dès
les premiers frissons de la bonne saison (Ibid. : 311).
(33) Sakouna leur a enseigné par la pratique la technique de la chasse, les rites, les
mythes, l’idéologie et l’organisation de la confrérie des chasseurs malinkés et senoufos,
le donso-ton (Ibid. : 312).
c) L’univers du surnaturel
(34) Elle était née avec des dons de la divination, était possédée par le génie de la
divination, le fa (Ibid. : 60).
(35) On allait apporter tous ces objets de sacrifices au fils de l’exciseuse qui avec sa
mère avait lancé par jalousie le mauvais sort, le koroté contre la jambe droite
de ma mère (Kourouma, 2000 : 26).
La plupart de ces emprunts sont au stade de xénisme, qu’Edema (2004 : 227) présente
comme « des mots étrangers à la langue française utilisés dans un texte francophone,
quel que soit le stade d’entrée ou la nature d’usages : emprunts et pérégrinismes ».
L’on peut déjà percevoir, à partir des métaplasmes qui rappellent les tout premiers
contacts de langues européennes et africaines et les emprunts lexicaux qui renvoient
aux référents culturels ouest-africains ou malinké, l’oralité chez Kourouma. En plus,
s’agissant des emprunts, ceux-ci désignent des realia ouest-africaines, et plus particu-
lièrement les realia malinké. Ces premières manifestations de l’oralité chez Kourouma
reprennent l’univers culturel du peuple qui est un peuple de chasseurs si l’on s’en tient
aux histoires de chasses qui sont racontées dans la prose romanesque de l’écrivain
ivoirien d’ethnie malinké.
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(36) Ce sont des épouses qui n’ont été librement offertes, des femmes dont les
attachages de colas et les mariages ont été régulièrement accomplis (Kourouma,
1990 : 247).
(37) Il faut se réveiller de bonne heure quand on doit dans sa journée marcher une
longue piste (Kourouma, 1998 : 42).
(38) Le marabout et ses disciples courbèrent les prières d’une manière différente des
pratiques de la région (Ibid. : 51).
(39) Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahim, de race
malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume…
(Kourouma, 68 : 9).
(40) Tu ne connais pas la honte et la honte est avant tout, ajouta-t-il en reniflant
(Ibid. : 15).
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
(41) Des mains tremblantes se tendaient mais les chants nasillards, les moignons, les
yeux pesants, les oreilles et nez coupés, sans parler des odeurs particulières,
refroidissez le cœur de Fama (Ibid. : 26).
(42) Tout commença le soir même que Fama arriva à Togobala. Il alla saluer, se
courba, se pencha à la porte de la case où les veuves asseyaient le deuil […]
(Ibid.: 123).
(43) Il était venu pour vous accueillir, vous emmener avec lui et vous ne pourriez
pas faire autrement parce que lui, l’Empereur, était votre vrai, votre vrai grand
frère de sang (Kourouma, 1998 : 209).
(44) L’Empereur avait alors fait arrêter les tambours, les trompettes, les guitares
et les chants, mais ce fut pour s’égarer dans un discours interminable sur votre
fraternité. Vous étiez son vrai frère, son frère de sang et d’armes (Ibid. : 215).
(45) Bakary, un garçon un peu plus âgé que Moussokoro, qui avait été un compagnon
de jeu et pour lequel elle avait de l’estime proposa ses colas (Kourouma, 1990 :
135).
(46) Un soir, une griotte s’introduisit dans la case de sa mère. Moussokoro n’avait pas
encore onze ans. Un garçon de son groupe d’âge aimait Moussokoro et offrait
des colas pour la retenir comme femme de groupe d’âge. Il était ennuyeux, les
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Nous avons en outre les calques stylistiques qui sont des expressions imagées et
analogiques chez Ahmadou Kourouma. Elles sont souvent directement puisées dans les
langues locales et elles sont traduites en langue d’écriture. Ces calques participent eux
aussi de la réalisation d’un projet littéraire qui repose sur l’africanisation du français
littéraire. Il est alors aisé de voir que la plupart des calques stylistiques attestés dans le
corpus sont extraits du patrimoine culturel malinké et ouest-africain. Nous avons relevé
un premier ensemble d’exemples dans le roman Les soleils des indépendances :
(47) Les plus grands chasseurs de la fête avalèrent leurs fusils et trophées (Kourouma,
1968 : 124).
(49) Fama subodorait les premières fumées de l’incendie qui le menaçait, il pouvait
s’enfuir. « Mais un Doumbouya, un vrai, ne donne pas le dos au danger », se
vanta-t-il (Ibid. : 157).
(50) Les soleils ne se couchaient pas pour lui, il n’approchait pas une femme plus
d’une fois pour lui appliquer un enfant (Kourouma, 1990 : 98).
(51) Un authentique Kuruma se reconnaît à ceci qu’il croit aux paroles et se dévoue
toujours à des causes qui ne valent pas le pet d’une vieille grand-mère (Ibid. :
183).
Il arrive souvent que le romancier Ahmadou Kourouma fasse passer des proverbes
malinkés ou ouest-africains en français. Les constructions obtenues à la suite de l’opé-
ration de traduction exigée dans cet exercice révèlent en filigrane la structure profonde
de la langue maternelle de l’auteur. Dans la prose romanesque de cet auteur, on en
rencontre une quantité non négligeable, mais nous contenterons de quelques exemples :
(52) Nous les repousserons quand nous saurons tout refuser, tout sacrifier. Ne nous
dissimulons pas la vérité ; la fumée de la hutte qui brûle ne se cache pas. Sachons
avancer, reculer aussi. Le combat final doit être soigneusement préparé. Pour
sauter loin, sachons attacher la ceinture et retrousser les pieds du pantalon
(Ibid. : 27).
(53) Et jamais un africain ne sera assez mesquin pour chercher à savoir ce qui se trace
sur les comptes du chef que le suffrage universel a désigné. On ne regarde pas
chez nous dans la bouche de celui qu’on a chargé de décortiquer les arachides
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
de la communauté ou dans la bouche de celui qui fume les agoutis chassés par
tout le village (Kourouma, 1998 : 195).
Chez un auteur comme Ahmadou Kourouma, les proverbes sont très nombreux. Nous
n’avons retenu qu’un échantillon de trois proverbes calqués sur le modèle linguistique
malinké. L’examen des emprunts, des calques et des décalques chez l’écrivain ivoirien
permet d’observer une volonté manifeste de l’écrivain de mettre en valeur la culture
ouest-africaine en général, malinké en particulier. C’est d’ailleurs ce qui semble carac-
tériser l’écrivain et l’œuvre ouest-africains qui sont très attachés à leurs aires socio-
culturelles, si l’on s’en tient à Semujanga (1999 : 20) qui affirme que « le roman ouest-
africain actuel correspond, dans sa forme et dans son contenu, aux structures mentales
de l’Africain de transition qui affectivement reste attaché à la culture traditionnelle
et dans la pratique tente de créer – il y est obligé – une nouvelle culture ». L’oralité
ouest-africaine ou malinké constitue un des moments de cet attachement affectif.
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d’être décrits dans la présente étude constituaient une échappée à la norme en franco-
phonie qui, on le sait, est génératrice du sentiment d’insécurité ?
Bibliographie
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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone
L’Harmattan.
Nganang, P. 2001. Temps de chien. Paris : Serpent à plumes.
Noah, I.-J. 1982. Les Contes du Cameroun. Paris : Hachette.
Noumssi, G.-M. 2009. La Créativité langagière dans la prose romanesque d’Ahmadou Kourouma.
Paris : L’Harmattan.
N’Sougan, A. 1969. Sociologie des sociétés orales d’Afrique noire. Paris/La Haye : Mouton.
Provenzano, F. 2006. « Francophonie et études francophones : considérations historiques et
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2009)
Renaud, P. 1979. « Le français au Cameroun ». Annales de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences
Humaines. n° 7, pp. 17-41.
Semujanga, J. 1999. Dynamique des genres dans le roman africain. Paris : L’Harmattan.
Tabi-Manga, J. 2000. Les politiques linguistiques au Cameroun. Paris : Karthala.
Notes
1 Pour avoir une idée nette sur le nombre de langues identitaires pratiquées au Cameroun, lire par
exemple Tabi-Manga (2000).
2 Il faut relever que le pidgin-english se pratique aussi dans les zones francophones notamment
dans les régions de l’Ouest et du Littoral. De même, le camfranglais, parler des jeunes franco-
phones, est aussi pratiqué par les jeunes anglophones aussi bien des zones anglophones que des
zones francophones, à condition qu’ils aient une culture francophone et qu’ils soient en contact
avec la jeunesse francophone.
3 Pour Ebongue (2012), ce choix d’écriture émane d’un sentiment d’insécurité linguistique que
nourrit tout écrivain francophone. Lire à cet effet Klinckenberg (1994), Provenzano (2006),
Ebongue (2010), etc.
4 Dans un continuum linguistique, le basilecte désigne une variété de langue qui se situe au bas
de l’échelle et qui est parlée par les locuteurs très peu lettrés. Biloa (2008 : 11) affirme à cet
effet que « la variété basilectale est parlée par des gens peu lettrés ou presqu’analphabètes.
Ses locuteurs se recrutent dans la paysannerie, le prolétariat urbain et rural et le lumpen-prolé-
tariat ». Au-dessus du basilecte se trouvent le mésolecte et l’accrolecte qui sont respectivement
des variétés linguistiques des moyens lettrés et des locuteurs lettrés. Pour Dubois et al. (2001 :
63), le basilecte est « la variété autochtone la plus éloignée de l’acrolecte ». Il faudrait, en
français du Cameroun, une étude pour déterminer les distributions des marqueurs d’intonations,
[o] et [a], en fonction d’un certain nombre de variables telles que le niveau scolaire, l’origine
tribo-ethnique, âge, etc. On observe cependant que ces deux sons sont utilisés à l’oral et dans des
contextes informels par des locuteurs très peu scolarisés.
5 Ce qui fait des Africains de parfaits locuteurs de leurs langues maternelles à l’oral ; très peu
d’entre eux sont capables d’écrire celles-ci. La raison est qu’ils n’ont pas été scolarisés dans ces
langues.
6 Langue étrangère n’est pas à prendre ici au sens didactique du terme.
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