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Oralité et syntaxe en littérature africaine

L'étude analyse les manifestations linguistiques de l'oralité et de l'oral au niveau du lexique et de la syntaxe dans des romans d'écrivains francophones africains. Elle compare les œuvres d'Ahmadou Kourouma de Côte d'Ivoire et de Patrice Nganang du Cameroun, et montre que le français de Nganang repose sur l'oral tandis que celui de Kourouma repose sur l'oralité.

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Oralité et syntaxe en littérature africaine

L'étude analyse les manifestations linguistiques de l'oralité et de l'oral au niveau du lexique et de la syntaxe dans des romans d'écrivains francophones africains. Elle compare les œuvres d'Ahmadou Kourouma de Côte d'Ivoire et de Patrice Nganang du Cameroun, et montre que le français de Nganang repose sur l'oral tandis que celui de Kourouma repose sur l'oralité.

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p.

159-177

Quelques aspects lexicaux et syntaxiques


de l’oralité et de l’oral dans le texte
littéraire d’Afrique francophone
Augustin Emmanuel Ebongue
Université de Buéa, Cameroun
ebongueaugustinemmanuel@[Link]

Reçu le 21-07-213 / Accepté le 12-09-2013


Résumé : La présente étude a pour principal objectif de décrire les manifestations
linguistiques de l’oralité et de l’oral au niveau du lexique et de la syntaxe dans le
texte littéraire francophone africain. L’auteur s’appuie ainsi sur cinq romans de deux
écrivains, Ahmadou Kourouma de Côte d’Ivoire, et Patrice Alain Nganang du Cameroun.
Les calques et décalques, les allongements vocaliques, les traits intonationnels, les
répétitions aspectuelles, le suremploi des déictiques là, ci, etc. sont ainsi présentés à
la fois comme des marques de l’oral et de l’oralité chez les deux écrivains. Établissant
la différence existant entre l’oral et l’oralité, il montre que le français de l’écrivain
camerounais Nganang repose sur l’oral, et celui de l’écrivain ivoirien, Ahmadou
Kourouma, sur l’oralité. Le premier choisit un français oral ou l’oral pour besoin de
réalisme linguistique, le deuxième l’oralité, pour préserver dans une langue altéritaire
sa culture ancestrale malinké. L’étude s’inscrit dans les perspectives descriptive et
contrastive de l’approche sociolinguistique.
Mots-clés : lexique, syntaxe, oralité, oral, réalisme linguistique
Algunos aspectos léxicos y sintácticos de la oralidad y de lo oral en el texto
literario del África francófona
Resumen: El presente estudio tiene como objetivo principal describir las manifesta-
ciones lingüísticas de la oralidad en los ámbitos del léxico y de la sintaxis en el texto
literario francófono africano, para lo cual, el autor utiliza cinco novelas de dos escri-
tores: Ahmadou Kourouma, de Costa de Marfil, y Patrice Alain Nganang, de Camerún.
Los calcos y sus omisiones, los alargamientos vocálicos, los rasgos de entonación, las
repeticiones aspectuales, el sobre empleo de los deícticos allí y aquí, etc., son presen-
tados a la vez como marcas de lo oral y de la oralidad en ambos escritores. Al establecer
la diferencia que existe entre lo oral y la oralidad, se muestra que el francés del
escritor camerunés Nganang se basa en lo oral, y el del escritor marfileño, Ahmadou
Kourouma, en la oralidad. El primero escoge un francés oral por necesidad de realismo
lingüístico, el segundo, la oralidad para preservar su cultura ancestral malinké en una
lengua que privilegia la alteridad. El estudio se inscribe en las perspectivas descriptivas
y contrastivas del enfoque sociolingüístico.
Palabras clave: léxico, sintaxis, oralidad, oral, realismo lingüístico
Some lexical and syntactic aspects of Orality and Oral in African French-Speaking
Literature
Abstract: This study tries to show that African oral textual genres like proverbs,
riddles, songs, stories, epics, legends, etc. are not the only literary forms of orality/
oral in African literary texts. It aims to prove that orality and oral have linguistic

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

manifestations. Thus, interferences of African languages, loan-words from African


languages, etc. are described as some lexical and syntactical of oral and orality in
African French-speaking literature. The author of the article argues also that we cannot
talk about orality in Patrice Nganang’s novel, Temps de chien, because his variety of
French expresses Cameroon popular urban culture, while the novels of the Ivorian
writer, Ahmadou Kourouma, are dominated by orality. This is due to the fact that
Patrice Nganang of Cameroon is motivated by the willing of French as it is spoken
in unformal situations, when Ahmadou Kourouma of Ivory Coast wants to give to his
variety of French a west-african or a malinke identity. The approach chosen is the
Sociolinguistic one in its descriptive and contrastive methods.
Key words: lexis, syntax, orality, oral, linguistic real usages

Introduction

Au-delà des aspects bien connus de l’oralité, nous aimerions, à propos du cas parti-
culier du roman francophone africain, nous intéresser non plus à l’oralité textuelle
ou diégétique qui est très souvent constituée des formes littéraires telles que les
proverbes, les images, les chants, les dictons, les contes, les légendes, etc., mais plutôt
à l’oralité et/ou oral linguistique qui apparaissent aussi avec saillance chez les auteurs
africains. Il s’agit des manifestations de l’oralité et de l’oral défini comme « la forme
écrite de la langue prononcée à haute voix » (Dubois et al., 2001 : 336). L’oralité, quant
à elle, « évoque le caractère non scriptural du discours ou d’un énoncé littéraire. Elle
présuppose un usage de la voix (conjugaison du rythme, de l’intonation, des sonorités et
des inflexions vocales) et s’étend à tout ce qui fait partie de l’environnement immédiat
d’un locuteur (mimique, interaction entre locuteur et auditoire). Le texte oral est fait
pour être dit » (Noumssi, 2009 : 32). L’oralité relève ainsi de la littérature orale ; elle
est à la fois un moyen de conservation de la culture traditionnelle africaine et « un art
entendu comme le fait pour une culture de privilégier, au détriment de l’écriture,
l’aspect oral dans l’acquisition et la transmission des connaissances » (Noumssi, 2009 :
32). Une de nos ambitions est de l’étendre à des faits de langue bien précis.

L’un de nos objectifs reste alors d’explorer de nouvelles formes de l’oralité de l’oral
qui ne sont plus uniquement concentrées dans le texte, mais aussi dans la langue de
l’auteur ; il s’agit des manifestations linguistiques de l’oralité chez Ahmadou Kourouma
et Patrice Nganang. Un autre objectif consiste également à les décrire dans une
perspective sociolinguistique. Ayant constaté qu’il y a un certain nombre de formes
linguistiques telles que les emprunts lexicaux aux langues africaines, les calques et
décalques de ces mêmes langues, certains faits énonciatifs, etc., qui sont évacuées
des études de l’oralité, nous voulons alors montrer que ces formes linguistiques sont
elles aussi des marques de l’oralité et de l’oral. Car, si la plupart des langues généti-
quement africaines ne sont réservées que dans les usages oraux, tout emprunt, quelle

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

que soit sa nature, à ces langues n’est-il pas déjà en lui-même une marque de l’oral
ou de l’oralité ? On voudrait ensuite vérifier l’hypothèse du réalisme linguistique chez
l’auteur camerounais et celle de l’affirmation identitaire chez l’Ivoirien Ahmadou
Kourouma, dans l’intégration des marques de l’oralité/oral dans leurs textes. On verra
ainsi que Nganang ne convoque que les façons de parler des Camerounais dans des
situations informelles ; ces façons de parler proviennent, pour l’essentiel, des langues
émergeant dans les villes de Yaoundé et Douala, respectivement capitales politique et
économique, qui présentent un brassage ethnique important. On y voit ainsi les langues
beti, française, mendumba, et autres langues camerounaises auxquelles s’ajoutent le
pidgin-english, le camfranglais et l’anglais. Nganang semble faire étalage de la culture
populaire camerounaise, quand Kourouma semblerait promouvoir une tradition orale
basée sur l’oralité. Il faudrait alors prendre l’adjectif « populaire » au sens dialecto-
logique qui « l’oppose à cultivé, à grossier, à trivial, à technique, etc., et caractérise
tout trait ou tout système linguistique exclu de l’usage des couches cultivées et qui,
sans être grossier ou trivial, se réfère aux particularités du parler dans les couches
modestes de la population » (Dubois et al., 2001 : 372).

Notre corpus est constitué de cinq œuvres romanesques : Temps de chien de l’écrivain
camerounais, Patrice Nganang, Les soleils des indépendances, Monnè, outrages et
défis , En attendant le vote des bêtes sauvages et Allah n’est pas obligé d’Ahmadou
Kourouma. Pourquoi avoir choisi Temps de chien de Patrice Nganang ? On observe que
cet écrivain écrit français tel qu’il est parlé dans les espaces populaires comme les
débits de boissons, les places de marchés, les quartiers populaires, etc. Il s’agit d’un
français oral ; on pourrait même dire qu’il est représentatif des pratiques du français au
Cameroun. Nous avons choisi les œuvres littéraires de Kourouma car cet écrivain ivoirien
ne s’est pas contenté de reproduire les façons de parler des Ivoiriens, encore moins de
son peuple immédiat qui est le peuple malinké. Il a voulu un français malinkisé, un
français qui revalorise l’identité et la culture malinké ; il a voulu un français africanisé.
D’où son essai sur le processus d’africanisation de la langue française (Kourouma, 1970).
Kourouma, contrairement à Patrice Nganang, ne se serait pas contenté de s’approprier
simplement une langue dans le seul but d’y exprimer les marques de l’oral que l’on
retrouve dans toutes les cultures, il a opté pour une appropriation littéraire qui lui
permette de consigner son identité socioculturelle. Il faut prendre le terme « s’appro-
prier » au sens de Manessy (1994 : 407) pour qui l’appropriation « est l’adoption d’un
« usage familier, courant, socialement neutre » ».

Pour mener notre travail à bon port, nous convoquerons l’approche sociolinguis-
tique qui prend pour cheval de bataille la parole et le sujet parlant. Il s’agit d’une
approche scientifique des faits de langage qui consiste à les décrire dans leur relation
avec les phénomènes sociaux au sein desquels ils se manifestent. Elle opère, d’après

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

Dumont et Maurer (1995 : 4), « au niveau de l’individu parlant et le suit dans son
groupe d’appartenance ». Notre étude s’inscrira dans ses perspectives descriptive et
contrastive. Nous décrirons ainsi les manifestations syntaxiques et lexicales de l’oralité
et de l’oral observées dans notre corpus d’étude, tout en les comparant ponctuellement
à la syntaxe et au lexique du français standard

Dans l’optique d’explorer les manifestations linguistiques de l’oralité ou de l’oral


dans le corpus, et de vérifier nos hypothèses, nous décrirons d’abord le contexte de
production des deux littératures qui entrent dans le grand ensemble de la littérature
africaine ; ensuite nous rechercherons les marques linguistiques de l’oral chez Patrice
Nganang et celles de l’oralité chez Ahmadou Kourouma dans le but de montrer que le
premier se livre à l’écriture de l’oral, alors que le deuxième, Kourouma, est plutôt
porté vers l’écriture de l’oralité.

1. Contextes de production du corpus littéraire étudié

1.1. Le contexte du Cameroun

Le Cameroun présente une diversité linguistique et tribo-ethnique fort impression-


nante. Les linguistes et les ethnologues avancent unanimement des chiffres qui oscillent
entre 250 et 300 unités-langues avec autant d’ethnies1. D’après Biloa (1998 : 64), cette
multitude de langues se répartit dans trois des quatre grandes familles linguistiques
qui sont « attestées en Afrique [à savoir] Niger (Bénoué Congo, Adamawa estern),
Nilo-Saharian (Chari-Nilo), Afro-Asiatic (Tchadic) ». À cette diversité linguistique
sont venus s’ajouter le français et l’anglais, deux langues officielles héritées de la
double colonisation, britannique et française. Les contacts multiples entre les langues
camerounaises et les langues officielles ont donné naissance à deux langues nées desdits
contacts, à savoir le camfranglais chez les francophones, et le pidgin-english chez les
anglophones2. Le bilinguisme officiel camerounais a voulu que chacune des deux commu-
nautés linguistiques anglophone et francophone ait son sous-système éducatif. D’où
l’existence au Cameroun de deux sous-systèmes éducatifs : l’un anglophone s’inspirant
du modèle anglo-saxon et l’autre francophone qui est calqué sur le modèle français.
Depuis la fin de la décennie 80, le Cameroun traverse une sévère crise économique
qui a sérieusement affecté la qualité du français, comme dans la plupart des pays
francophones. D’où la publication de Mendo Zé (1990) qui s’intitule Une crise dans les
crises. Le français en Afrique noire francophone : Le cas du Cameroun. La diversité
linguistique et tribo-ethnique et la baisse de la qualité du français ont provoqué des
dynamiques linguistiques diverses que les écrivains reproduisent tout simplement
dans leurs œuvres littéraires. Renaud (1979 : 19) observait déjà plus tôt qu’ « il y
a trois forces au moins qui concourent au morcellement du français en ses variétés

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

camerounaises : a. la diversité des langues nationales, b. la diversité des modèles


enseignés, c. les apports des diverses situations de communication en français ». Plus
tard, Djoum Nkwescheu (2000) identifiera dans sa thèse quatre accents de français au
Cameroun, à savoir l’accent/français beti, l’accent/français basaa, l’accent/français
bamiléké et l’accent/français « nordiste ». À côté de ces quatre français que l’on peut
dire ethniques se développe un français populaire camerounais, véhicule d’une culture
populaire camerounaise. C’est dans ce français qu’écrit l’écrivain camerounais dans
Temps de Chien.

1.2. Le cas ivoirien

On peut dire que la configuration ethnique actuelle de la Côte d’Ivoire a été considé-
rablement influencée et modifiée par des mouvements migratoires. Ce pays d’Afrique
de l’Ouest apparaît ainsi comme un État multiethnique. La Côte d’Ivoire compte 60
ethnies différentes. Les ethnologues et les linguistes les regroupent souvent en quatre
grands groupes. Parmi ces groupes, l’on peut citer : le groupe mandé, le groupe Krou,
le groupe Gour ou voltaїque et le groupe Akan.

La Côte d’Ivoire ne compte que quelque soixante-dix langues. Les soixante-dix


langues sont issues de la grande famille linguistique nigéro-congolaise. Conformément
aux quatre groupes ethniques examinés plus haut, on distingue les langues kwa, gour,
krou et mandé. Cependant, en Côte d’Ivoire, seules dix-sept langues sont parlées par
100 000 locuteurs ou plus. Les autres cinquante-trois langues enregistrent un nombre de
locuteurs inférieur à cent mille. Le baoulé occupe une position privilégiée. Ses emplois
fonctionnels font d’elle une langue véhiculaire. Elle est largement utilisée dans les
échanges commerciaux. Le français est l’unique langue officielle. Lafage a isolé trois
variétés de français en Côte d’Ivoire. Il s’agit du français des « peu ou non lettrés »,
du français des « élites » et du français des « lettrés ». Le premier niveau de français
appelé français des « peu ou non lettrés » correspond à la variété basse, le basilecte.
Le deuxième niveau ou le français des « élites » quant à lui correspond à la variété
mésolectale. Le dernier niveau est considéré comme la variété haute ou l’acrolecte.
L’hétérogénéité du français en Côte d’Ivoire et son extrême dynamique ont amené
Lafage à parler non pas d’une seule variété linguistique que l’on pourrait appeler le
français ivoirien, mais plutôt de deux variétés de français assumant les fonctions de
véhicules d’idées et de messages. Le choix d’un de ces véhiculaires est déterminé par
le niveau d’études. Lafage (1995 : 105) affirme que « Le FPI des peu ou non scolarisés (…)
des « scolarisés » est marqué par toute une gamme de niveaux différents de possession
et de normalisation en fonction de la durée des études, de la profession exercée, du
niveau de vie, de la fréquence d’utilisation ». Le français d’Ahmadou Kourouma n’entre

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

dans aucune des classifications proposées ci-dessus. Il a inventé un français et un style


d’écriture qui lui permettent de traduire les schèmes culturels malinké3.

Patrice Nganang choisit de reproduire des façons de parler des Camerounais qui sont
fortement marquées par des substrats linguistiques issus principalement des langues
beti, basaa, ngomàlà, mendumba, nguembà et fufulde. Celles-ci relèvent de la culture
urbaine populaire du Cameroun. Quant à Ahmadou Kourouma, il s’est beaucoup inspiré
de sa langue et de sa culture maternelles malinké dans lesquelles il puise l’essentiel des
marques de l’oralité qu’il intègre dans sa production littéraire. L’écrivain camerounais,
pour sa part, exploite le français oral de son milieu d’appartenance. Les deux contextes
de production littéraire sont des contextes francophones qui sont, on le sait, dominés
par un modèle linguistique émis et contrôlé par le Centre, la francophonie étant une
organisation franco-centrée qui glorifie la norme centrale de référence et sanctionne
tout écart en général, l’africanisme en particulier. C’est en principe toutes les marques
de l’oral et de l’oralité qui devraient être évacuées. Ce sont ces différentes présences
de l’oral et de l’oralité au niveau de la langue des deux auteurs que nous mettrons en
évidence dans cette étude.

2. Les traces de l’oral dans la langue écrite

L’oral, comme le disent Dubois et al. (2001), est l’écriture de la parole prononcée.
Dans Temps de chien de Patrice Nganang, nous relevons de nombreuses traces de l’oral
écrit. Il est constitué sur le plan lexical de nombreux traits intonationnels et allon-
gements vocaliques. Très souvent, ces manifestations linguistiques de l’oral sont le
résultat de la non maîtrise de la langue française par des personnages qui représentent
les Camerounais dans leurs pratiques quotidiennes du français.

[Link] intonationnels

Pour Antoine Lipou (2001 : 124), « l’ancrage du français vernacularisé dans le


discours interjectif constitue un facteur favorable à l’apparition de multiples phéno-
mènes intonationnels. Ceux-ci trahissent des attitudes des personnages à l’égard
de leurs propres discours et de leur référence ». Bon nombre d’énoncés présentent
quelques-uns de ces traits intonationnels :

(1) Massa Yo lui répondit indifférent : « Je mange la paix ? Si tu veux passer, passe
tranquillement-o » (Nganang, 2001 : 52).

(2) Pourtant-o, qu’il est difficile d’être un chacun ! Une chose est devenue sûre pour
moi, en effet (Ibid. : 130).

(3) J’entends la voix de mon maître lui dire : « Ne tue pas mon chien-o ! » (Ibid. : 56).

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

L’intonation porte, comme on peut le remarquer, sur les mots tranquillement,


pourtant, chien, etc. auxquels est affecté le son [o] qui confère ainsi à ces mots une
dimension orale et renforce la consignation de l’oral dans l’écrit. En français parlé
camerounais, cette intonation est montante et on observe un allongement de ce son. Ce
niveau de langue correspond au français basilectal4 qui trouve d’autres manifestations
dans l’oralisation d’un certain nombre de mots.

2.2 Des allongements vocaliques

L’oralisation des mots apparaît comme une autre représentation de la parole dans
le lexique du texte littéraire africain à l’exemple de celui de Patrice Nganang. Certains
sont en français comme l’illustrent les exemples suivants :

(4) Mini Minor piétinait la marre de pipi : « vraaaaaaiiiiiiiment, même les cauchemars
ont des limites » (Ibid.: 81).

(5) Je coinçai mes reins, je reculai avant d’aboyer « chchhhhhhhhuuuuuuuut » fit une
voix de femme, quelqu’un est là. (Ibid. : 264).

D’autres sont en langues locales africaines. Ils marquent alors soit la désolation, soit
la surprise.

(6) – Il veut se tuer !

- Mon frère, ne nous couvre pas de sang-o, s’écria un homme.

- Wombo-o s’était écriée une femme, chassez les enfants ! (Ibid. : 71).

(7) « Bo-o tu veux obtenir ta part toi aussi, dit Massa Yo peureux » (Ibid. : 85).

(8) Woyo-o ! cria la voix de mon maître de l’intérieur. Woyo-o la porte de son bar
s’ouvrit avec fracas (Ibid. : 307).

Les allongements vocaliques mis en italique sont constitués dans cette série
d’exemples des mots issus de la langue medumba, une langue parlée dans la région de
l’Ouest du Cameroun. Les évènements énonciatifs offrent ainsi à la syntaxe du français
littéraire un parfum oral pour la simple raison qu’ils sont généralement convoqués
dans les conversations orales quotidiennes. Par souci de réalisme linguistique, ils sont
investis dans l’œuvre littéraire par les écrivains africains.

Au niveau de la syntaxe, nous avons d’autres manifestations de la parole écrite.


Celle-ci se compose des interrogations orales, des répétitions aspectuelles, du suremploi
des déictiques -là /-ci.

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2.3. Le suremploi des déictiques -là /-ci

Les déictiques –là / -ci jouent un rôle très important dans la situation d’énonciation.
Ils servent à désigner les objets, les êtres selon que ceux-ci sont rapprochés ou éloignés
du locuteur. Ils ont à cet effet une valeur monstrative. La caractéristique principale
de ce type de déictiques est qu’ils convoquent à la fois des références linguistiques
et extralinguistiques. Ils sont donc employés en situation concrète d’énonciation et
impliquent l’oral/la parole. À titre illustratif, considérons les énoncés ci-après :

(9) Qu’il est Camerounais d’abord ? demanda une autre voix : un rire sec se fit
entendre : « Oui, Biya-là est un Français » (Ibid.: 292).

(10) Et Mini Minor piétinait la mare « vraaaaiiiiiment, même les cauchemars ont des
limites. Moi la femme de ce cancrelat-ci ! » (Ibid. : 48).

Le suremploi des déictiques –là et –ci dans la littérature africaine d’expression


française traduit l’influence notoire de la parole, de l’oralité sur l’écrit qui ne saurait
se défaire totalement d’elle.

2.4. Les répétitions aspectuelles

Antoine Lipou (2001 : 126) définit la répétition aspectuelle comme « un mode


d’expression du répétitif, du duratif, du fréquentatif, de l’intensif ou de l’insistance ».
Elle porte sur la quasi-totalité des catégories grammaticales. Les répétitions aspec-
tuelles participent de l’oralisation du français écrit. Elles traduisent principalement le
duratif, le répétitif et l’insistance. Les phrases ci-après illustrent ce phénomène :

(11) Et je vis l’homme soudain argumenter dans le vide, certainement avec son
invisible et éplorée main qui le maudissait, le maudissait, le maudissait et
n’achevait pas encore de le maudire (Nganang, 2001 : 74).

(12) La femme disait en avoir marre, marre, marre et vraiment marre (Ibid. : 256).

Les répétitions aspectuelles permettent aux personnages de marquer la durée d’un


acte ou d’une action, l’insistance parfois pour signifier un désaccord. Elles constituent
des façons de marquer les aspects à l’oral.

2.5. Des interrogations orales

Dans un souci de réalisme linguistique, Nganang reproduit exactement la manière


dont une langue est parlée, le français en l’occurrence. Les interrogations des person-
nages des différentes diégèses rappellent l’oral. Ainsi retrouve-t-on à ce niveau trois

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

types d’interrogation marquant l’écriture de l’oral, à savoir les interrogations qui font
appel au pronom interrogatif « quoi », celles qui emploient l’adverbe « non » et celles
que l’on pourrait appeler les pseudo-interrogations.

a) L’emploi du pronom interrogatif QUOI

On observe un usage singulier du pronom « quoi » dans certains groupes verbaux et


nominaux. Un tel usage informe sur un contexte oral. Nous avons des constructions du
genre « lâcheté de quoi ? », « domicile de quoi ? », etc.

(13) Ils s’écrièrent chacun à tour de rôle « Lâcheté de quoi ? Moi j’ai mes enfants à
nourrir, hein ! » (Ibid. : 180).

(14) Mon maître éclata de rire « Domicile de quoi, dit-il, parce que toi, tu as déjà un
domicile ? (Ibid. : 90).

Il s’agit ci-dessus d’autres usages basilectaux du français au Cameroun qui seraient


issus des langues maternelles des Camerounais. L’observation des pratiques du français
révèle que de tels usages sont l’apanage du locuteur camerounais peu scolarisé ; il
arrive aussi qu’ils soient convoqués par un locuteur scolarisé par simple conformité aux
pratiques linguistiques en usage. En contexte surveillé ou écrit on pourrait dire :

(15) Ils s’écrièrent chacun à tour de rôle « de quelle lâcheté s’agit-il ? Moi j’ai mes
enfants à nourrir, hein ! »

(16) Mon maître éclata de rire « de quel domicile s’agit-il ?, dit-il, parce que toi, tu
as déjà un domicile ?

Dans les groupes verbaux, le pronom interrogatif « quoi » est très souvent postposé
au verbe. Ce qui confirme le constat selon lequel l’inversion de sujet a tendance à
disparaître à l’oral. Nous obtenons les occurrences ci-après :

(17) N’est-ce pas ton maître a de l’argent ? aboient-ils à notre passage.

- Tu as déjà vu quoi ? (Ibid. : 17).

(18) Laissons seulement « Et tu as fait quoi alors ? » lui demandait le vendeur de


cigarettes (…) (Ibid. : 92).

À l’oral, le pronom interrogatif subit quelques transformations. En usage surveillé,


c’est-à-dire écrit, il se présente sous la forme « que » et se place en début de phrase. Il
prend la forme « quoi » à l’oral et apparaît généralement après le verbe. On aura alors
les énoncés ci-après :

(19) N’est-ce pas ton maître a de l’argent ? aboient-ils à notre passage.

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

- Qu’as-tu déjà vu ?

(20) Laissons seulement « Qu’as-tu fait alors ? » lui demandait le vendeur de


cigarettes.

À l’observation, ces phrases sont morphologiquement des modalités interrogatives,


alors que sémantiquement elles sont des négations. En (19), le personnage veut dire
« Tu n’as encore rien vu. » et en (20) il veut dire « tu n’as rien fait. ».

b) L’emploi de l’adverbe non

(21) Le spectacle de la jeune femme momifiée en pleine rue était trop captivant. « Il
fallait rester là, non ? » lui dit une voix de femme (Ibid. : 255).

(22) C’est mon vélo. Où est pour toi non ? (Ibid. : 58).

(23) C’est comme ça les hommes non ? (Ibid. : 60).

L’adverbe « non » dans les énoncés marque tantôt l’assurance (21), (22), tantôt
l’approbation (23) ou la méfiance. Le suremploi de cet adverbe frise l’oralité et rappelle
les conversations tenues dans le quotidien. En contexte écrit, on peut tout simplement
se passer de cette particule (non).

c) Les pseudo-interrogations

On regroupe sous le titre de pseudo-interrogations, les phrases qui, sur le plan


morphologique, se comportent comme de véritables interrogations alors que sur le plan
sémantique et énonciatif, elles sont des affirmations feintes. Elles sont toutes formées
de que qui pourrait avoir une valeur adverbiale, à la différence qu’il n’est pas intro-
ducteur du subjonctif. À titre illustratif, considérons les constructions ci-après :

(24) C’est aux Biya que l’on devrait retirer la nationalité camerounaise !

- Qu’il est un Camerounais ? demanda une autre voix (Ibid. : 292).

(25)Toi aussi, il invite le Président que c’est son ami ?

- Que le Président va faire quoi ici ?

- Que le Président va même s’asseoir où ?

- Qu’il va lui donner quoi ? (Ibid. : 344).

Les énoncés ci-dessus véhiculent des idées contraires à celles qu’ils semblent
exprimer sur le plan formel. La particularité de ce type d’interrogations est qu’elles
ont en position frontale un « que » qui n’appelle pas l’usage du subjonctif, ou qui
n’introduit aucun cas de subordonnée, encore moins ne marque d’exclamation. On

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

pourrait alors croire qu’il s’agit de l’influence des langues africaines camerounaises sur
le français des personnages.

L’écrit surveillé offrirait les exemples suivants :

(26) C’est aux Biya que l’on devrait retirer la nationalité camerounaise !

- Il n’est pas Camerounais, demanda une autre voix.

(27) Toi aussi, il invite le Président, ce n’est pas son ami.

- Le Président ne va rien faire ici.

-Le Président n’aura où s’asseoir.

- Il ne va rien lui donner.

La présence des interrogations se construisant autour du pronom interrogatif


« quoi », de l’adverbe « non » et des pseudo-interrogations marquées par « que »
participe de l’influence des langues africaines, de la parole sur le français des person-
nages de Nganang qui se soucie d’un certain réalisme linguistique dans les écritures
africaines de langue française. L’auteur procède tout simplement à des transcriptions
des manières de parler des locuteurs africains du français. Ce qui fait penser à une
esthétique de l’oral. L’extrême récurrence des interrogations orales et surtout leur
extrême abondance trahit la prééminence de la parole sur l’écrit dans le texte littéraire
africain. Ce qui amène Innocent-Jourdain Noah (1982 : 18) à affirmer que la parole
« possède en Afrique une extraordinaire prééminence sur les instruments du pouvoir
politique, religieux, intellectuel et pédagogique. Elle est la clé par excellence de
toute autorité, le moyen de domination d’autrui ». Il apparaît de toute évidence que
le suremploi des déictiques -là /-ci, les répétitions aspectuelles et les interrogations
orales qui se retrouvent principalement chez l’écrivain camerounais, Patrice Nganang,
rappellent les conversations orales. Ce qui ne semble vraiment pas être le cas des
calques et décalques chez Ahmadou Kourouma. Chez Nganang, les autres faits langa-
giers renvoient juste à un contexte oral d’utilisation d’une langue, et non à l’oralité. Ils
participent de la culture populaire ou de l’usage populaire d’une langue.

3. L’oralité

Contrairement au Camerounais, Patrice Nganang qui s’investit dans l’écriture de


l’oral, l’Ivoirien, Ahmadou Kourouma, lui, se consacre à l’oralité qui est, d’après
Noumssi (2009), un art. Toutes les traces de parole que l’on rencontre dans son œuvre
littéraire renvoient à de véritables techniques « par lesquelles [une] société organise
et relie ses divers agencements sociaux, modèle ses types de significations, résout
les conflits sociaux, prévient la communauté de la dislocation […]. Au-delà des noms,
des proverbes, des devinettes, des chansons […] c’est une philosophie, une manière

169
Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

de vivre » (N’Sougan, 1969 : 20-21). L’oralité perceptible au niveau de la langue de


Kourouma est constituée des métaplasmes, des emprunts, des calques et décalques qui
sont d’autres stratégies de malinkisation du français.

3.1. Des métaplasmes

C’est un des phénomènes de contact de langues qui se manifeste dans la forme


des mots. Il existe plusieurs types de métaplasmes, à savoir l’apocope, l’épenthèse,
l’aphérèse, etc. que nous avons appelés les métaplasmes lexicaux. Dubois et al. (2001 :
183) définissent l’épenthèse comme « le phénomène qui consiste à intercaler dans un
mot ou un groupe de mots un phonème non étymologique pour des raisons d’euphonie,
de commodité articulatoire, par analogie, etc. ». Il en va ainsi des occurrences zeneral
(général), sekter (secrétaire), gardi (gardes), fadarba (Faidherbe), pratati (pestataire),
progressi (progressiste), etc.

(28) C’est ainsi que dans cet état-major, on trouve généralement le génie méchant
Gommo (le gouverneur), le Zeneral Malia (le général militaire), le King Zuzi (le
roi des juges), le sekter (le secrétaire de l’administration) et le kaporal Gardi
(le caporal des gardes) (Kourouma, 1998 : 150).

(29) Le messager libre de ses mouvements, effaré, se prosterna :

- Pendant huit soleils et soirs, j’ai voyagé pour venir vous annoncer que les Toubabs
de « fadarba » descendent vers le sud (Kourouma, 1990 : 18).

3.2. Les emprunts

Les emprunts linguistiques relevés chez bon nombre d’auteurs africains proviennent
des langues africaines qui sont des langues essentiellement orales, pour la raison qu’elles
sont très rarement langues officielles dans leurs pays respectifs et sont très peu utilisées
à l’écrit5. Le contexte francophone étant fondé sur un seul français de référence,
celui légitimé par l’Académie française, les emprunts que le français fait aux langues
africaines sont tout simplement dépourvus de légitimité, et ils ne peuvent intégrer les
écrits officiels. Ils sont condamnés à n’exister qu’à l’oral, en attendant qu’un écrivain
vienne les utiliser dans son œuvre littéraire par souci d’affirmation identitaire. C’est du
moins la lecture que suscitent les occurrences suivantes qui expriment diverses réalités
de l’univers socioculturel malinké :

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

a) Les habitudes alimentaires

(30) Vous étiez le seul à pouvoir le faire parce que le riz, le mil, le dolo, le vin,
la bière parce que on vous avait payé une partie de votre pécule d’ancien
combattant d’Indochine (Kourouma, 1998 : 76).

(31) Au petit déjeuner, vous ne vous êtes pas contenté de votre tasse de café habituel,
vous vous êtes alourdi de foutou au gibier et avez absorbé deux calebasses de
bissap (Ibid. : 340).

b) L’univers de la chasse

(32) Les mois de réjouissance commencent par la rencontre des chasseurs, le dankun
nous réunit tous (vous, chasseur, et nous, griots de chasseurs) tous les ans, dès
les premiers frissons de la bonne saison (Ibid. : 311).

(33) Sakouna leur a enseigné par la pratique la technique de la chasse, les rites, les
mythes, l’idéologie et l’organisation de la confrérie des chasseurs malinkés et senoufos,
le donso-ton (Ibid. : 312).

c) L’univers du surnaturel

(34) Elle était née avec des dons de la divination, était possédée par le génie de la
divination, le fa (Ibid. : 60).

(35) On allait apporter tous ces objets de sacrifices au fils de l’exciseuse qui avec sa
mère avait lancé par jalousie le mauvais sort, le koroté contre la jambe droite
de ma mère (Kourouma, 2000 : 26).

La plupart de ces emprunts sont au stade de xénisme, qu’Edema (2004 : 227) présente
comme « des mots étrangers à la langue française utilisés dans un texte francophone,
quel que soit le stade d’entrée ou la nature d’usages : emprunts et pérégrinismes ».
L’on peut déjà percevoir, à partir des métaplasmes qui rappellent les tout premiers
contacts de langues européennes et africaines et les emprunts lexicaux qui renvoient
aux référents culturels ouest-africains ou malinké, l’oralité chez Kourouma. En plus,
s’agissant des emprunts, ceux-ci désignent des realia ouest-africaines, et plus particu-
lièrement les realia malinké. Ces premières manifestations de l’oralité chez Kourouma
reprennent l’univers culturel du peuple qui est un peuple de chasseurs si l’on s’en tient
aux histoires de chasses qui sont racontées dans la prose romanesque de l’écrivain
ivoirien d’ethnie malinké.

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

3.4. Des calques et décalques

La volonté manifeste d’offrir au français, langue étrangère6, une âme africaine


en général, malinké en particulier, conduit l’écrivain ivoirien à l’africanisation ou la
malinkisation littéraire du français qui se matérialise par l’introduction volontaire des
calques et décalques de la langue malinké. Ngalasso (2001 : 37) définit d’ailleurs le
calque comme « un mode d’emprunt par traduction de la forme d’une langue étrangère
à la langue dans laquelle se tient le discours (métalangue), ici le français : les mots
sont français alors que la structure syntagmatique dans laquelle ils s’intègrent n’est
pas française, elle est malinké ». Pour ce qui est des décalques, il les définit comme
des « constructions énonciatives incompréhensibles du francophone ordinaire parce
que calquées du malinké » (Ngalasso, 2001 : 37). Ils sont sentis comme des expressions
idiomatiques. Il s’agit de « toute forme grammaticale dont le sens ne peut être déduit
de sa structure en morphèmes et qui n’entre pas dans la constitution d’une forme plus
large » (Dubois et al., 2001 : 239). On relève les calques traductionnels qui consistent
en la transposition des constructions d’une langue à une autre :

(36) Ce sont des épouses qui n’ont été librement offertes, des femmes dont les
attachages de colas et les mariages ont été régulièrement accomplis (Kourouma,
1990 : 247).

(37) Il faut se réveiller de bonne heure quand on doit dans sa journée marcher une
longue piste (Kourouma, 1998 : 42).

(38) Le marabout et ses disciples courbèrent les prières d’une manière différente des
pratiques de la région (Ibid. : 51).

Chez Ahmadou Kourouma, la langue française côtoie les langues ouest-africaines,


et plus particulièrement la langue malinké qui est sa langue maternelle, de laquelle
sont tirés des calques et décalques tels que « danseurs de cadavres, femme porteuse
de pagne, un voyage au mauvais sort, attachage de colas, marcher une longue piste,
vivre chacune de ses épouses, courber les prières, etc ». L’échantillon prélevé dans le
roman Les soleils des indépendances est constitué des occurrences telles que « soutenir
un petit rhume, connaître la honte, refroidir le cœur, conserver le cœur froid, asseoir
le deuil », etc.

(39) Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahim, de race
malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume…
(Kourouma, 68 : 9).

(40) Tu ne connais pas la honte et la honte est avant tout, ajouta-t-il en reniflant
(Ibid. : 15).

172
Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

(41) Des mains tremblantes se tendaient mais les chants nasillards, les moignons, les
yeux pesants, les oreilles et nez coupés, sans parler des odeurs particulières,
refroidissez le cœur de Fama (Ibid. : 26).

(42) Tout commença le soir même que Fama arriva à Togobala. Il alla saluer, se
courba, se pencha à la porte de la case où les veuves asseyaient le deuil […]
(Ibid.: 123).

Ces décalques offrent au français de Kourouma une couleur ouest-africaine malinké.


Il en est de même des calques expressifs qui sont considérés par Edmond Biloa (2003)
comme des calques lexico-sémantiques ou calques sémantiques. Il s’agit de construc-
tions courantes dans les langues africaines qui visent à apporter un peu plus d’expres-
sivité. On se dit qu’ils sont pour la plupart issus de la langue malinké, langue maternelle
de l’auteur ; ils constituent à cet effet différents visages de la malinkisation de la prose
romanesque de Kourouma. On relève un premier ensemble dans le roman En attendant
le vote des bêtes sauvages :

(43) Il était venu pour vous accueillir, vous emmener avec lui et vous ne pourriez
pas faire autrement parce que lui, l’Empereur, était votre vrai, votre vrai grand
frère de sang (Kourouma, 1998 : 209).

(44) L’Empereur avait alors fait arrêter les tambours, les trompettes, les guitares
et les chants, mais ce fut pour s’égarer dans un discours interminable sur votre
fraternité. Vous étiez son vrai frère, son frère de sang et d’armes (Ibid. : 215).

La plupart des calques expressifs renvoient à la parenté. En plus de ce type de


calques, l’on rencontre dans le corpus littéraire des calques de style qui peuvent
également être classés dans le registre de calques sémantiques, les calques que l’on
qualifierait de « calques symboliques », parce que permettant à l’écrivain de dire in
extenso une sémantaxe qui est spécifique à la culture des locuteurs en s’aidant des
mots français. Syntaxiquement, il s’agit de groupes syntagmatiques « corrects », mais
qui sémantiquement et socioculturellement requièrent une compétence culturelle
pour qu’ils soient compris. Ce type de calques est constitué dans la plupart des cas de
locutions verbales. Peuvent être considérées comme telles les occurrences ci-dessous,
extraites du roman Monnè, outrages et défis :

(45) Bakary, un garçon un peu plus âgé que Moussokoro, qui avait été un compagnon
de jeu et pour lequel elle avait de l’estime proposa ses colas (Kourouma, 1990 :
135).

(46) Un soir, une griotte s’introduisit dans la case de sa mère. Moussokoro n’avait pas
encore onze ans. Un garçon de son groupe d’âge aimait Moussokoro et offrait
des colas pour la retenir comme femme de groupe d’âge. Il était ennuyeux, les

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

colas furent refusés (Ibid. : 135).

Nous avons en outre les calques stylistiques qui sont des expressions imagées et
analogiques chez Ahmadou Kourouma. Elles sont souvent directement puisées dans les
langues locales et elles sont traduites en langue d’écriture. Ces calques participent eux
aussi de la réalisation d’un projet littéraire qui repose sur l’africanisation du français
littéraire. Il est alors aisé de voir que la plupart des calques stylistiques attestés dans le
corpus sont extraits du patrimoine culturel malinké et ouest-africain. Nous avons relevé
un premier ensemble d’exemples dans le roman Les soleils des indépendances :

(47) Les plus grands chasseurs de la fête avalèrent leurs fusils et trophées (Kourouma,
1968 : 124).

(48) Toute la journée il devenait intraitable comme un âne nouvellement circoncis.


Pour arrêter cette mauvaise humeur et les palabres gâtées par les bouffées de
colère, les deux vieillards spontanément payèrent (Ibid. : 127).

(49) Fama subodorait les premières fumées de l’incendie qui le menaçait, il pouvait
s’enfuir. « Mais un Doumbouya, un vrai, ne donne pas le dos au danger », se
vanta-t-il (Ibid. : 157).

On relève une autre série dans le roman Monnè, outrages et défis :

(50) Les soleils ne se couchaient pas pour lui, il n’approchait pas une femme plus
d’une fois pour lui appliquer un enfant (Kourouma, 1990 : 98).

(51) Un authentique Kuruma se reconnaît à ceci qu’il croit aux paroles et se dévoue
toujours à des causes qui ne valent pas le pet d’une vieille grand-mère (Ibid. :
183).

Il arrive souvent que le romancier Ahmadou Kourouma fasse passer des proverbes
malinkés ou ouest-africains en français. Les constructions obtenues à la suite de l’opé-
ration de traduction exigée dans cet exercice révèlent en filigrane la structure profonde
de la langue maternelle de l’auteur. Dans la prose romanesque de cet auteur, on en
rencontre une quantité non négligeable, mais nous contenterons de quelques exemples :

(52) Nous les repousserons quand nous saurons tout refuser, tout sacrifier. Ne nous
dissimulons pas la vérité ; la fumée de la hutte qui brûle ne se cache pas. Sachons
avancer, reculer aussi. Le combat final doit être soigneusement préparé. Pour
sauter loin, sachons attacher la ceinture et retrousser les pieds du pantalon
(Ibid. : 27).

(53) Et jamais un africain ne sera assez mesquin pour chercher à savoir ce qui se trace
sur les comptes du chef que le suffrage universel a désigné. On ne regarde pas
chez nous dans la bouche de celui qu’on a chargé de décortiquer les arachides

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Quelques aspects lexicaux et syntaxiques de l’oralité et de l’oral dans le texte littéraire d’Afrique francophone

de la communauté ou dans la bouche de celui qui fume les agoutis chassés par
tout le village (Kourouma, 1998 : 195).

(54) En tout, un fils de chef et un musulman conservent le cœur et demeurent


patient car à vouloir tout mener au galop, on enterre les vivants, et la rapidité
de la langue nous jette dans de mauvais pas d’où l’agilité des pieds ne peut
nous retirer (Kourouma, 1968 : 22).

Chez un auteur comme Ahmadou Kourouma, les proverbes sont très nombreux. Nous
n’avons retenu qu’un échantillon de trois proverbes calqués sur le modèle linguistique
malinké. L’examen des emprunts, des calques et des décalques chez l’écrivain ivoirien
permet d’observer une volonté manifeste de l’écrivain de mettre en valeur la culture
ouest-africaine en général, malinké en particulier. C’est d’ailleurs ce qui semble carac-
tériser l’écrivain et l’œuvre ouest-africains qui sont très attachés à leurs aires socio-
culturelles, si l’on s’en tient à Semujanga (1999 : 20) qui affirme que « le roman ouest-
africain actuel correspond, dans sa forme et dans son contenu, aux structures mentales
de l’Africain de transition qui affectivement reste attaché à la culture traditionnelle
et dans la pratique tente de créer – il y est obligé – une nouvelle culture ». L’oralité
ouest-africaine ou malinké constitue un des moments de cet attachement affectif.

Il apparaît au bout du compte que les formes littéraires traditionnelles – généra-


lement appelées genres oraux – telles que les proverbes, les images, les chansons, les
dictons, les contes, les légendes, etc., ne sont pas les seuls représentants de l’oral et
de l’oralité dans l’œuvre littéraire d’Afrique francophone. Nous venons de voir qu’il
existe bien d’autres ambassadeurs de l’oralité et de l’oral ; ils sont dans la langue
de l’écrivain et non dans le texte. On a appelé cette oralité et cet oral, l’oralité et
l’oral linguistiques. Il s’agit à titre de rappel des traits intonationnels, des allongements
vocaliques, des emprunts lexicaux et des calques et décalques que l’on a retrouvés chez
le Camerounais Patrice Nganang et chez l’Ivoirien Ahmadou Kouroum. Il apparaît aussi
que si les deux écrivains font une part belle à l’oral et à l’oralité, leurs motivations
sont différentes. L’écrivain camerounais exploite l’oral pour faire œuvre de témoignage
linguistique ; il se soucie d’un réalisme linguistique. On ne pourrait donc pas parler de
l’oralité chez lui, mais plutôt de l’oral populaire. Son roman fait étalage d’une culture
urbaine populaire camerounaise. L’écrivain ivoirien, Ahmadou Kourouma, quant à lui,
ne se préoccupe pas d’un réalisme linguistique ; c’est chez lui que l’on doit parler
d’oralité qui se justifie par sa volonté manifeste de donner à son œuvre littéraire une
place de choix de la culture ouest-africaine ou malinké, dans le souci d’une affirmation
identitaire. L’auteur ne se contente pas de reproduire les façons de parler des Ivoiriens,
comme le fait Nganang au Cameroun, il veut marquer son français d’un sceau identi-
taire qui rappelle l’Afrique traditionnelle. Il milite pour une affirmation de l’identité
africaine dans un texte littéraire en français. Et si l’oralité et l’oral tel qu’ils viennent

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Synergies Mexique n°3 - 2013 p. 159-177

d’être décrits dans la présente étude constituaient une échappée à la norme en franco-
phonie qui, on le sait, est génératrice du sentiment d’insécurité ?

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Notes

1 Pour avoir une idée nette sur le nombre de langues identitaires pratiquées au Cameroun, lire par
exemple Tabi-Manga (2000).
2 Il faut relever que le pidgin-english se pratique aussi dans les zones francophones notamment
dans les régions de l’Ouest et du Littoral. De même, le camfranglais, parler des jeunes franco-
phones, est aussi pratiqué par les jeunes anglophones aussi bien des zones anglophones que des
zones francophones, à condition qu’ils aient une culture francophone et qu’ils soient en contact
avec la jeunesse francophone.
3 Pour Ebongue (2012), ce choix d’écriture émane d’un sentiment d’insécurité linguistique que
nourrit tout écrivain francophone. Lire à cet effet Klinckenberg (1994), Provenzano (2006),
Ebongue (2010), etc.
4 Dans un continuum linguistique, le basilecte désigne une variété de langue qui se situe au bas
de l’échelle et qui est parlée par les locuteurs très peu lettrés. Biloa (2008 : 11) affirme à cet
effet que « la variété basilectale est parlée par des gens peu lettrés ou presqu’analphabètes.
Ses locuteurs se recrutent dans la paysannerie, le prolétariat urbain et rural et le lumpen-prolé-
tariat ». Au-dessus du basilecte se trouvent le mésolecte et l’accrolecte qui sont respectivement
des variétés linguistiques des moyens lettrés et des locuteurs lettrés. Pour Dubois et al. (2001 :
63), le basilecte est « la variété autochtone la plus éloignée de l’acrolecte ». Il faudrait, en
français du Cameroun, une étude pour déterminer les distributions des marqueurs d’intonations,
[o] et [a], en fonction d’un certain nombre de variables telles que le niveau scolaire, l’origine
tribo-ethnique, âge, etc. On observe cependant que ces deux sons sont utilisés à l’oral et dans des
contextes informels par des locuteurs très peu scolarisés.
5 Ce qui fait des Africains de parfaits locuteurs de leurs langues maternelles à l’oral ; très peu
d’entre eux sont capables d’écrire celles-ci. La raison est qu’ils n’ont pas été scolarisés dans ces
langues.
6 Langue étrangère n’est pas à prendre ici au sens didactique du terme.

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