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Les villes canadiennes, entre bénéfices
naturels et inégalités environnementales
Jéréme Dupras
A REFLEXION SUR LA PLACE de la nature en ville, en
/Occident, remonte & plusieurs sigcles et est concomitante
4 la révolution industrielle, Cest lorsque les classes populaires
ct les élites se voient confrontées a la cohabitation avec les
‘machines, 3 la pollution continue et aux autres bouleverse-
ments de la vie quotidienne que se structure une réflexion
vvisant a rétablir le contact des citadin-es avec la nature,
Crest notamment en Angleterre, chef de file de V'industria-
lisation, que ce mouvement de réconciliation avec Ia nature
s‘amorce, principalement avec la création de jardins publics,
des espaces hyper aménagés oi les membres de la bourgeoisie
et de la classe politique se retrouvent. Ce double mouvement,
entre industrialisation et pares urbains, se développe & la
méme cadence ailleurs en Europe ~ par exemple, avec le bois
de Boulogne et les Buttes-Chaumont, a Paris — et en Amérique
du Nord - on peut penser a l’aménagement de Battery Park, &
New York, & la fin du xvint side.
Cette vision de la nature en ville demeure dominante
jusqu’a Paube du xx* sidcle. C’est avec son concept de cité-
jardin que Purbaniste anglais Ebenezer Howard remet en
question I'idée recue que les villes sont avant tout industrielles,
polluées, et qu'elles représentent une menace sanitaire pour la
population, Critique par-dessus rout du capitali
1¢ anglais,
LES VILLES, ENTRE BENEEICES ET INEGALITES 144
la cité-jardin d’ Howard repose sur cing piliers, dont une agri-
culture de proximité et le partage d’espaces naturels et d’équi-
pements. La recherche des avantages de la ville, combinés &
‘ceux de la vie campagnarde, mais sans leurs désagréments
respectifs, véhicule une certaine idée de Pautarcie.
La cité-jardin ne repose pas uniquement sur un dessin
urbanistique nouveau, elle invite & repenser Paceés 4 la nature
pour l'ensemble des citadin-es; cet accés a la nature n’est plus
le simple apanage des -désormais élargi a toutes les
classes sociales. La proposition politique d’Howard est nou-
velle et elle séduit. Sous son impulsion, des cités-jardins sont
créées,tels les garden cities de Lechworth (1903) et de Welwyn
(1919). Le concept essaimera, parvenant méme jusqu’au
Québec. Cet emprunt nord-américain Howard n'est pas
qu’urbanistique, il intégre aussi son fondement social’. A titre
exemple, ce dialogue entre concept et réalité, entre forme
urbaine et dialogue social, se cristallise dans la création de la
ville de Témiscaming, en 1917, Le mouvement donne méme
naissance au modele de la cité-jardin coopérative canadienne
frangaise & partir des années 1930"
De multiples défis, dont ceux de la collectivisation des
ressources, le systéme politique qu'il incarne, la taille limiée
des villes (autour de 30 000 habitant-es) et leur importante
demande spatiale, font que le modéle des cités-jardins a certes
6té dessin€ et mis en application, mais son développement est
demeuré limité jusqu’a la fin du mouvement, au tournant des
années 1950.
Née A Ia base d’un concept utopique, la révolution dans
Paménagement urbain a pris un virage pragmatique avec
Parrivée du mouvement des Ceintures vertes (Greenbelt) au
détour des années 1930, toujours en Angleterre, et centré sur
Londres. Conservant Pidée d'une bonne hygiéne de vie pour
les citadin-es, de la limitation de étalement urbain, d'un
acces universel A des espaces verts et d'une agriculture de
1. Barba Julien, La ete jardin au Québoe. Vidée 'une forme de ville pour
le xx sce, thse de doctora, Université da Québec & Montréal, 2012.
2. Jean-Pierre Collin, La cité coupérative camadionne-frangatse. Sant
Léonard-de-Port Maurice. 1995-1963, Montréal, Presses de TUniversité
du Québeefinsttu national dela recherche scientifique urbanisation, 1986LA NATURE DE LUNJUSTICE
proximité, la Ceinture verte est un modele simple, qui
entourer Ie tissu urbain d'une bande de verdure. S'il peut:
paraitre anodin aujourd'hui, il s'avére pourtant audach
pour ’époque et sous-tend des valeurs de justice sociale.
Un nombre impressionnant de villes adopteront ce mo
au fil des années, d’abord en Angleterre, puis un peu p
dans le monde. Les ceintures vertes de Séoul ou encore
de Sao Paulo, devenue Réserve mondiale de biosphere,
aujourd’hui iconiques. Au Canada, Parchitecte Jacques
proposa la Ceinture de verdure d’Ottawa en 1956 ety
récemment, en 2005, Toronto adopta sa propre Greenb
motifs soutenant adoption des ceintures vertes ici et al
demeurent la limitation de 'éralement urbain et acces
lité 4 la nature, mais V'argumentaire se modulera au
décennies. Aujourd’hui, lorsqu’on s‘attarde aux diff
argumentaires pour protéger, restaurer ou aménager la
en ville, de tout autres concepts et terminologies s'expi
pour faire avancer ce genre de programmes.
Les services écosystémiques et les infrastructures
naturelles, une vision contemporaine de la relation
étre humain-nature
Au cours des deux dernires décennies, la biodive
les écosystémes des villes, ainsi que les services
miques qu’ils générent, ont suscité un intérét croissant d
recherche, la politique et la planification environnementa
Les services écosystémiques font référence aux avai
tangibles et intangibles que les écosystémes procuren
communautés. Ce concept, développé par les néocons
“The Economics of Ecosystems and Biodiversity, The Economics af
systems and Dindversty: Ecological and Ecommic Foundations
arthscan, 2010; Yann Laurans etal, « Use of ecosystem services
valuation for decision making: questioning a literature blindspot
Of Environmental Management, vol. 119, 2013; Jerome Dupeas
‘Towards the Establishment of a Green Tnfrastructure in the
Montreal (Quebec, Cartada) =, Planning Practice & Research,
14,2015; Intergovernmental Science-Poiey Platform on Biodive
Ecosystem Services, Summary for Policymakers of the Global A
Report on Biodwersity and Ecosystem Services, Boon, IPBES, 201
LES VILLES, ENTRE BENEFICES ET INEGALITES 113,
jnnistes au détour des années 1970, visait d'abord a repenser
relation étre humain-nature, en s'appuyant sur les notions
Utilité et de bien-étre, chéres aux systémes politiques et éco-
niques occidentaux. C'est & la suite d'initiatives internatio-
les comme Evaluation des écosystémes pour le millénaire‘,
Ihe Economics of Ecosystems and Biodiversity (2010) et
IPBES (2019) que Vimportance des bénéfices produits par les
osystémes urbains a été reconnue et prise en considération
ns 'amménagement des villes. Ainsi, le concept a été mobilisé
ins de nombreuses initiatives locales et plans de développe
i de villes telles que New York, Berlin, Le Cap, Londres
Canberra’,
Une des premigres réactions a cette alliance entre science
services écosystémiques, conservation de la nature ct
agement du territoire fut de faire la démonstration de la
leur économique marchande de ces services écosystémiques,
Vinstar de travaux menés & international, on a mesuré les
leurs économiques des ceintures vertes et des écosystémes
bains de certaines villes canadiennes: 2,2 milliards de dol-
par an pour la Ceinture verte de Montréal’, 1,1 milliard
dollars par an pour les écosystémes urbains de Québec’ et
neau’. Dans un exercice mené en 2014,
Banque TD évaluait quant a clle la valeur combinée des
ts urbaines de Vancouver, Toronto, Montréal et Halifax a
milliards de dollars’.
Millennium Ecosystem Assessment, Ecosystems and Human Well being:
Synthesis, Washington, Island Pres, 2008,
Bs Rayfield, J- Dupras, X. Francoeur et al, Les infrastructures vertes. Un
ft adaptation ace changements climatiques pour le Grand Montreal,
‘Monteeal, Fondation David Sura, 2015,
Martine Dupras etal op. cit
5, Wood, J. Dupras,C. Bergevin et C. Kermagoret, « Captale nature. La
‘eur économique des geosystémes naturels ct agricoles dela Communauté
Iwétropolicaine de Québec», Ouranas, 2018.
(Chloe U'Ecuyer Sauvageau, jérdme Dupras, Jie He etal «The economic
Wilue of the Oteawa region Green Neework +, PlosOne, vo. 16, 1,
19 janvie 2021.
Graig Alexander et Brian DePratto, « The value of urban forests in cites
sieross Canada +, 7D Economies, 201414 LA NATURE DE LINJUSTICE
Les arbres et la végération associée dans les rues, les pa
les terrains privés et les zones naturelles sont directemen
iés a de nombreux bienfaits sociaux et sanitaires, tels
la réduction du bruit, de la pollution atmosphérique et des
ilots de chaleur, la promotion de Pactivité physique et la santé’
mentale, Les avantages sociaux, économiques, écologiques
et sanitaires issus de la nature en ville sont nombreux et ef
font l'une des principales contributrices a la qualité de vi
des 83% de Canadien-nes qui vivent en milieu urbain, Ceet
relation entre nature et bénéfices aux citoyennes, de méme que
ce référentiel & la notion de services, ont fait en sorte que les
milicux naturels en zones urbaines sont aujourd’hui considéné
par les aménagistes et décideur-ses comme des infrastructus
naturelles
Pourtant, malgré les multiples bénéfices associés at
milieux naturels, ceux-ci ont grandement diminué en quane
tiré et en qualité au courant des dernitres décennies. Par
exemple, les bénéfices liés aux infrastructures vertes on
diminué de moitié entre 1965 et 2010 dans la grande région
de Montréal, ce qui concourr avec une perte de 80% de
connectivité écologique sur le méme territoire ~ un indicate
clé pour mesurer lintégrité environnementale'', Sans com
{que les milieu naturels font actuellement face & de multi
pressions, que ce soit l'étalement urbain, la pollution,
‘changements climatiques ou les espéces invasives".
tuent le réchauffement climatique et 'arrivée d'espéces envahis
santes et d'insectes nuisibles, il est apparu essentiel d'accroitre
la résilience des écosys
Cependant, les institutions et organisa
siinscrit la gestion des
10, Jéxcme Dupras et Mahbubul Alam, « Urban speawi and ecosystem servicest |
A half century peespective in the Montreal area (Quebec, Canada) my
Journal of Encironmental Policy and Planming, vo. 17,2014
11, Jerdme Dupeas eta, The impacts of urban sprawl on ecological connec=
tivity n the Montreal Metropolitan Region =, Environmental Science
Policy, vol 38,2016, p. 61-73
12, Jérome Dupeas et Mahbubol Alam, op cit
LES VILLES, ENTRE BENEFICES ET INEGALITES 115,
leur aspect pratique, ou encore sur des considérations socio-
économiques et écologiques datant dune époque oi Vacuité
des crises climatiques et de la biodiversité n’étaient pas celle
aujourd'hui. Uhéritage du passé en termes d’environnement
Urbain pose aujourd'hui probleme bien des égards.
re d'exemple, les foréts urbaines au Canada ont été
considérées principalement pour leurs aspects esthétiques ou
pratiques durant des décennies. Les critéres biologiques et
écologiques ont peu été intégrées dans les pratiques de ges-
tion. Il en résulte aujourd'hui que les foréts de la plupart des
grandes villes canadiennes sont dominées par relativement peu
despeces, des variétés horticoles choisies pour leur esthétique
¢t leur résistance aux conditions propres & leur milieu urbain".
Cette situation donne lieu 4 une faible diversité spéciste et
génétique, ce qui accroit par le fait méme la vulnérabilité
des foréts aux menaces telles que le changement climatique
ct les espaces envahissantes". Dans les grandes villes comme
Québec, Montréal ou Ottawa, seules trois espéces représentent
prés de la moitié des arbres des rues et des pares urbains,
alors qu'il en existe plusieurs centaines qui pourraient étre
plantées'*. Les gestionnaires urbains choisissent souvent des
espéces d’arbres spécifiques afin d’éviter certains inconvénients
(par exemple, e pollen, la chute des feuilles) ou de promouvoir
des services écosystémiques spécifiques (par exemple, par
Pombrage, la floraison)'*.
13, Ame Sabo ot al, «The seletion of plant materials for street trees park
teees and ueban woodland, dans Ceail C. Konijnendifk etal, Urhan
Forests and Tyees: A Reference Book, Berlin, Speinger, 2005,
14, Thekla Mongensoth, Michelle K. Ryan et Kim Peters, « The motivational
thcory of role modeling: How role models influcnce role aspirant goal
Review of General Psychology, 2015.
Fanny Mauce etal, Le rile dee infrastructures naturelles dans ta préven-
fiom des inomdations dams la communauté meétropolitaine de Montréal,
Fondation David Suzuki et partenaires, 2018; Alain Paquertet Christian
Messer, Pour ne plantation gus auzmente la résilionce des arbres muni-
pans de Gatineau, rapport final de ls Ville de Gatineau, 2016; Alain
Paquette et Christian Messce, Diversté des arbres de la Ville de Quebec
Developpement dune statgie de plantation qui augmente la réxence de
la fore mrbaine, xappoet ial de la Ville de Quebec, 2016.
Paloma Caritanos c¢ Manu] Casarcs-Porcel,« Urban green rones and
tclated pollen allergy: A review, Some guidlines for designing spaces with
low allergy impact», Landscape and Urban Planning, vol. 1D1, 2011LA NATURE DE VINJUSTICE
car elles proviennent d'une seule pépiniére n’utilisant q
quelques génotypes”. Par exemple, dans 'lowa, prés d
deux-tiers de tous les érables rouges vendus proviennent d?
seul cultivar"*. Comme lont souligné Morton et Gruszkal
dans Vindustrie des pépinitres, les arbres vendus sont is
Wun petit nombre de cultivars sélectionnés en fonction’
qualités trés spécifiques, comme P’esthétique, et des conditio
environnementales réclles, produisant ainsi des plantes at
qualités connues mais avec une trés faible diversité génétig
Autrement dit, la sélection des espéces (arbres dans les fo
canadiennes n'a pas été effectuée dans le but de favoris
adaptation et la résilience aux pressions environnemente
Dans ce contexte marqué par une inadéquation entre
résilience environnementale des villes et les pressions au
quelles elles font face, plusiew
urbain au Canada soulignent I
de nouveaux programmes et politiques qui internalisent
valeurs économiques et non économiques des se
systémiques™, diversifienr ex connectent les écosys
visent & augmenter les superficies d’espaces verts et les bud
qui y sont consacrés. De tels outils peuvent prendre différem
formes, entre autres par l'angle de l’écofiscalité, avec des cf
7 Nicole R Plakowali, Vigna Loh Teresa Cem Koenig «Ss
those production mucenesindacs ned for more cichion i
Teportenct of plant soe dere. Arhoriniune o> Urbs
woh 37, 2011,;An Vanden Brock cf al Genetic diversity lous
Hemeogztaon in orben tres theese of ila x europa in Bega
the Netheriands, Biodiversity and Conseration, Yl. 27, 20185
‘olo els = Biodverse cic: The nursery industry, honeownety
‘ighborhood differences drive urban tree composition». Ecol
Monographs, vl. 8, 2018
5. efry Kes et Ana M. Vol, «Landscape te cukivar preference
Towa, US journal of Arborctur, vl 28m 6, 2003
(Gyntia M Morro et PaotrGrosaka, AFLP assesment of ence
yn old v- new London plane tes (lean x acer)» oral
Hreurd Sconce and Btecholog, e083, 2008
‘Jeeome Dupra ef aly Towards the enablnhment of cen
tore inthe repion of Montreal (Quehes, Canals) Planing Prat
Research, vol Hy0" 4, 2015, 9.395375
[JE Bsonnei al,» Moving forward in implementing een infest
tkehoidr percepons of opportnies and obactes in«ma
smerican metropolitan area yi, vo 1, 2018p 61-70,
UES VILLES, ENTRE BENEFICES ET INEGALITES
its de taxes fonciéres pour la protection de miliewx naturels
privés, des redevances liges a la restauration écologique, la
fianté des sols ou des remboursements pour la. restauration
le rones vertes. Bien que ces outils d’économie écologique
soient en pleine expansion a échelle internationale, les villes
canadiennes, et québécoises a fortiori, ne sont toutefois pas
feconnues pour les promouvoir ef les utilise
Malgré une ouverture des pouvoirs publics canadiens
pour la tcansition écologique, des enjeux organisationnels
‘et de gouvernance font en sorte que ladaptation ne se fait
pas a la vitesse qu'imposent les urgences environnementales.
Cette rigidité des institutions publiques et privées se traduit
par des freins et obstacles a adoption de stratégies résilientes
daptées au contexte social et environnemental
Les enjeux sociaux, le parent pauvre de la gestion
par infrastructures naturelles
Malgré une situation préoccupante sur le plan environnemen-
tal, la prise de conscience des pouvoirs publics est réelle et se
transpose dans des politiques et programmes aux objectifs
ambiticux. On peut penser notamment & la grande région de
Montréal, oi la Communauté métropolitaine a adopté, en
2022, un reglement fort en matire de protection des espaces
haturels, ou au gouvernement du Canada qui, depuis 2015,
met a la disposition des villes des enveloppes importantes
pour la protection et la restauration d’écosystémes en milieux
Uurbains, en reconnaissant les infrastructures naturelles dans
Jes programmes traditionnels dédiés aux infrastructures, tels
que le Fonds vert des municipalités. Cependant, alors qu’en
milieu urbain la population interagit quotidiennement avec
ses infrastructures naturelles, ses préoccupations et ses besoins
‘ne sont généralement pas pris en compte dans la fagon dont
sont investis ces fonds publics. Or, Pintégration des préférences
Jerome Dopeas et Bert Klein, « Lintégration des services Gcosystémiques
dans des dspositifs politiques au Quebec», dans Jérdme Dupras ex Jean-
Prerec Revérte (dit), Nature t eonomie. Un regard su les écosystimes da
‘Quebec, Québec, Presses de PUniversté du Quebec, 2015, p. 277118 LA NATURE DE INJUSTICE
des résidentes dans les plans de verdissement des villes est |
pourtant essenticlle pour parvenir une gestion équitable des
foréts urbaines, accroitre leur résilience et améliorer le bien=
étre de la population.
Les décideur-ses devraient investir en se souciant de Pace
ceptabilité sociale et de la répartition équitable des bénéfices,
Pour ce faire, il faut d’abord reconnaitre la réelle demande
sociale pour la nature en ville et son aménagement. Dans une
série de rapports dévoilés en 2021 et 2022, Landry, Messier et
‘moi-méme"" démontrons, au moyen d'une enquéte menée dans
les villes de Toronto, Ottawa, Gatineau, Montréal et Québec,
quelles sont les préférences des citoyen-nes en matiere de forét
urbaine, par rapport a des attributs spécifiques comme la den=
sité, la diversité, la proportion coniféres/feuillus, aspect visuel
ct les coats associés. Les résultats de cette enquéte, menée
auprés de plus de 3 300 répondantes, ont montré que les
habitants des villes étudiges préféreraient une forét urbaim
plus dense que les niveaux actuels, plus diversifie, miew
distribuée sur le territoire et comprenant davantage d'arb
au niveau de Ia ruc. Ces préférences s'avérent en adéquatio
avec les meilleures pratiques de la foresterie urbaine pour
forét équitable et résiliente aux changements globaux, mi
elles different de la configuration actuelle des arbres cn mil
urbain,
La demande pour des villes plus vertes s'exprime a
par une riche littérature scientifique que dans les processt
de consultation publique des villes. Toutefois, malgré
demande claire, les citoyen-nes des villes canadicnnes non
pas aceés aux memes ressources et aménités environs
tales. Ltanalyse de 1 874 secteurs de recensement des r6
de Toronto, Ottawa, Montréal et Québec montre que
Felix Landry, Je Dupras et Christian Messier, « Convergence of
forest and socio-economic indicators of resilience: A study of e
mental inequality in four major cities in eastern Canada =, Lands
and Urban Playning, vol. 202, 2020; 1. Landry e al, =Verdir Mont
pour augmenter la réslience ce Fequité. Eade des prekrenees cio
| Pégard de la foréeurbaine », Fondation David Suzuki, 2021; L. La
aly «Verdir Québec pour augmenter la résiience et ISquité. Emde d
préférences citoyennes 3 Végard de la forét urbaine™, Fondation D
Suzuki, 2021
LES VILLES, ENTRE BENEFICES EINEGALITES 119
paramétres clés associés a la vulnérabilité sociale— notamment
a proportion de locataires d’un quartier, d'immigrantes,
de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, de personnes
utilisant des transports actifs, de déménagements récents, de
personnes agées vivant seules — sont corrélés avec les quartiers
présentant une moins grande couverture de canopée et des
sols majoritairement artificialisés*. A inverse, des paramétres
associés ala tichesse économique, dont le revenu médian et la
Yaleur moyenne des propriétés, sont positivement reliés aux
quartiers les plus verts.
Si, par le passé, le lien entre la distribution de la canopé
(t des indicateurs socioéconomiques comme le revenu a été
clairement érabli, les résultats de notre étude démontrent
qu'une personne plus vulnérable socialement habite de fagon
générale dans des quartiers abritant une forét urbaine moins
diversifiée et done moins résiliente aux ravageurs, aux per-
urbations climatiques et autres facteurs de pression. Ces per-
tonnes sont done a risque de perdre leur forét urbaine et les
Inénéfices qu’elle procure (par exemple, une protection contre
Jes extcémes climatiques). Autrement dit, les populations
vyulnérables ont moins acces aux infrastructures naturelles,
profitent moins des bénéfices que celles-ci générent en raison
Wune distribution défavorable, en plus d’étee davantage
fensibles aux multiples pressions environnementales. Une
forét moins grande et moins diversifige est moins résiliente
ux ravageurs, aux perturbations climatiques et autres fac-
eurs de pression, ce qui méne a une spirale négative pour les
populations cibles
Ces résultats concordent avec une littérature de plus en
lus foisonnante sur les inégalités environnementales dans
Hp vlles canadicnnes cx partout ailleurs dans le monde.
Macets ct la distribution des infrastructures naturelles sont
jimement liés aux conditions socioéconomiques, le revenu
la race étant les variables dominantes. En effet, une cor-
lation positive a été démontrée entre augmentation des
faces darbres et de végétation associée, et un groupe
ThadLA NATURE DE INJUSTICE
de variables associées a la richesse. Dans cette optique,
récentes études ont mis en évidence le « paradoxe des esp:
verts », selon lequel des stratégies municipales d’aménager
(restauration de milieux dégradés, création despaces
déploicment d’infrastructures adaptées au climat) amélior
Pattractivité d'une zone, ce qui a pour effet de favor
Paugmentation des prix de 'immobilier et, conséquem
le déplacement des populations vulnérables vers des 2
43 faible canopée. Ce phénoméne est conn sous le nom
«gentrification verte’
La justice sociale, nouvelle frontitre du développemer
dans aménagement du territoire ?
Alors que de nombreux projets avec une vision étriquée
‘intégration de la nature en ville ont vu le jour au cours de
demniéres décennies, 'aménagement des infrastructures nat
relles requiert plus que jamais, au-dela de la prise en comy
des inégalités environnementales, une réflexion approfoné
sur les impacts sociaux qui en découlent ct, de fagon ph
globale, sur Pintégration de la justice sociale dans les process
de planification et de prise de décision. A ce titre, la
Line, a New York, est réguligrement citée comme un exemy
probant de gentrification verte: cette ancienne ligne ferrovial
transformée en parc linéaire urbain suspendu attire plus dé
cing millions de visites par année depuis son inauguration, en
2009, et a forcé plusieurs résident-es de 'arrondissement dé
Manhattan a se relocaliser a la suite d’une hausse de la valeur
du foncier, contribuant ainsi a la ségrégation résidentielle.
Les préoccupations liges 4 la gentrification verte engendrent
de nouveaux défis dans la planification de 'aménagement,
25, Jennifer R, Wolch, Jason Byrne et Joshua P. Newell, «Urban green spacey
‘public heal, and environmental justice: The challenge of making cities
nt grcen enough», Landscape and Urban Planning, vol. 125, 20145
Iaabelle Anguclovski tal, Green gentrification in European and North
American cites», Nature Communications, vol 13, a° 1, 2022; Kennet
Gould et Tammy Lewis, « The environmental injastice of greem gente
cation: the case of Brooklyn's prospect park », The World iv Broolyn:
Gorefcation. Inomieration, and Ethnic Puitic a Global Cty, Lanham
(Ma), Lexington Books, 2012, p 113-146.
LES VILLES, ENTRE BENEFICES BT INEGALITES
dans un contexte de justice environnementale et climatique
gia complexe. En effet, les initiatives de verdissement urbain
peuvent devenir un probléme épineux, soulignant a la fois
|a présence de puissants intéréts concurrents (par exemple,
le développement résidentiel ou industriel), sous-tendus par
des structures de pouvoir inégales et la nécessité d’analyser
ses impacts sociaux au-dela des avantages de Patténuation et
de Padapration au changement climatique*. Ainsi, la faible
prise en compte des impacts sociaux de la végétalisation par
les urbanistes et les administrations municipales, ainsi qu'un
sentiment général de mauvaise communication entre les per-
sonnes et entités impliquées, entravent la mise en ceuvre d’ini-
tiatives innovantes en matiére de verdissement urbain, dans
tine perspective de viles résilientes, durables et équitables. Une
approche plus horizontale du verdissement, réunissant 3 la
fois les leaders communautaires, les ONG et les municipalités,
permettrait de limiter ces obstacles, en amenant plus de voix
pertinentes a la table des discussions, et favoriserait une meil-
leure intégration des efforts de verdissement dans l'adaptation
au changement elimatigque.
‘A cesujet, on a pu observer, au cours des dernires années,
Pémergence d'une nouvelle tendance dans les projets de ver-
dissement: viser 4 améliorer la qualité environnementale et
Ja santé publique d’un quartier, sans toutefois en modifier le
caractére socioéconomique. Cette stratégie est qualifige par
Curran et Hamilton de «ust green enough” ». Elle a été obser-
vée et analysée par les auteurs dune étude sur Greenpoint,
une communauté de Brooklyn oi les résident-es de la classe
ouvriére et les personnes plus aisées ayant récemment emmé-
nagé ont collaboré pour exiger des stratégies d’assainissement
de environnement (nettoyage du ruisseau et développe-
ment d'espaces verts aux abords de celui-ci) permettant d
poursuivre les utilisations industrielles et de préserver le trav:
des cols bleus. Dans leur démarche, iels ont explicitement
26, Jnbelle Anguelovski etal op. ct
27. Winifred Curran et Trina Hamilton, «Just green enough: Contesting envi
ronmental gentriication in Greeapoint, Brooklyn», Local Environment,
vol. 17,209, 2012LA NATURE DE INJUSTICE
évité ce qu’ils appellent le modele de ville verte « pares,
et promenade fluviale ». Cette stratégie avait pour object
parler de la question de la justice environnementale et soci
mais aussi d’éviter de nouveaux cycles de développem
spéculatif qui sous-tendent habituellement ce type de proj
daménagement,
Les éléments auxquels il faut accorder de impor
dans le cadre des processus de planification et de prises
décision en matigre d'aménagement des espaces verts 80
la fois multiples et variés. Ngom et al. rappellent que I
séographique et la qualité des espaces verts pourraient
plus importants qu'une simple considération de leur s
torale par habitant-e™, Selon eux, les défis que pose la
de ces espaces restent complexes, en raison des autres atten
sociales et écologiques dont il faut aussi tenir compte.
ailleurs, les stratégies de verdissement ont intérét 4 étre $0
niues par des politiques de lutte contre la gentrification, te
que des mesures visant 4 maintenir Putilisation indus
un endroit, un programme de stabilisation des loyers,
incitations flnancitres pour accession & la propriété
Le rejet d’éléments pouvant contribuer a l'embourgeoisem
(comme des aménagements riverains luxucux}, l'impli
des résident-es et autres membres de la communauté di
processus de planification, les projets plus petites él
ainsi que l'implémentation graduelle de changements ont
Jement été identifiés comme des éléments favorables au d
loppement et a la mise en aeuvre de projets de verdissem
allant dans le sens de la résilience,
ct la justice sociale.
La collaboration entre ensemble des parties prenat
(autorités locales, groupes communautaires, résident-es,
nistes, écologistes, etc.) et la participation active de
s'avérent essentielles afin de pouvoir articuler des strate
d'aménagement des espaces verts faisant explicitement
28, Jennifer R. Wolch, Jason Byene et Joshua P. Newell, op. cit
28. Roland Nzom, Pieire Gosselin et Claudia Blas, = Reduction of disp
in access to green spaces: Their geographic insertion and rccreat
functions matte», Applied Geography, vol 66, 2016.
Jennifer R. Wolch, jason Bye et Joshua P. Newell, op. cit
LES VILLES, ENTRE BENEFICES EV INEGALITES 125,
Jwresser a la fois la santé publique, Péquité environnementale
fla justice sociale dans les communautés urbaines. Seulement
alors pourrons-nous parvenir a créer de véritables villes rési-
Hientes, durables et équitables.