Mademoiselle de Maupin, ma thèse et moi
Martine LAVAUD
[Link]
Résumé | Texte | Citation | Auteur
Résumés
FRANÇAIS
ENGLISH
Cet article montre comment Mademoiselle de Maupin de Gautier a inspiré une thèse
consacrée à « Théophile Gautier, militant du romantisme ». Gautier fait du
travestissement un état d’esprit, une sorte de souplesse mentale qui, refusant les
limites imposées, défait le militantisme de sa rigidité.
This article shows how Mademoiselle de Maupin by Gautier inspired a doctoral thesis
entitled « Th. Gautier, a staunch advocate of Romanticism ». For Gautier,
transvestism is a frame of mind, a kind of intellectual lissomness which, hating
imposed limits, also refuses a short-sighted militancy.
Haut de page
Texte intégral
PDF
Partager par e-mail
1
Mademoiselle de Maupin (1835) de Théophile Gautier fait partie de ces grands
classiques que l’on se doit, quand on est une spécialiste de littérature, d’avoir
lus. La préface du roman surtout, cet affront lancé à la face des bourgeois
empêtrés dans leur morale, leur passion de l’utile et leur sclérose identitaire,
fait entrer Gautier dans le Panthéon grisâtre du Lagarde et Michard.
2
Donc, j’ai lu la préface de Mademoiselle de Maupin. J’ai étudié sa rhétorique de
l’insulte, sagement appris ma leçon d’histoire littéraire, puis me suis lancée dans
la lecture du roman dont les critiques bien-pensants parlent déjà beaucoup moins.
Au début, rien de franchement original : d’Albert, un héros pseudo-romantique dont
le génie s’écrase contre la réalité lamentable, se répand en gémissements, tout
déconfit qu’il est de ne pas rencontrer ici-bas l’absolue Beauté... Une veuve
libertine et sensuelle, qui répond au fâcheux prénom de Rosette, noie quelque temps
ce désir inassouvi dans la griserie des sens. Jusqu’à ce que surgisse Théodore de
Sérannes, jeune homme dont Rosette s’est autrefois passionnément éprise, mais qui
pour des raisons mystérieuses n’a pu répondre à son amour. Et là d’Albert panique
lui aussi parce qu’il doit s’avouer qu’il succombe au charme de Théodore.
“Naturellement”, Théodore n’est autre que Madeleine de Maupin, superbe jeune femme
qui a conçu le projet fou de s’enfuir de son couvent dans les habits d’un homme.
But du stratagème : s’introduire dans les groupes masculins afin de reconnaître,
parmi les mâles d’autant plus misogynes qu’ils sont « entre eux », la perle rare.
Et puis un jour d’Albert met en scène As you like it de Shakespeare, une belle
histoire de travestissement, là encore. Lorsque Théodore joue le rôle de Rosalinde
dont il endosse le costume, les rondeurs féminines de sa silhouette éblouissent
l’assistance, et d’Albert, qui pousse un immense soupir de soulagement, peut alors
lui avouer son amour. Seulement cette révélation est un faux sacrifice à la
bienséance, parce que c’est “en homme” que Théodore plaît tour à tour à d’Albert et
à Rosette, le temps d’une nuit : l’amante travestie part en effet aux premiers
rayons de l’aube, afin de garder intacte la beauté d’un amour que la satiété eût
jour après jour flétrie.
3
Autant la préface m’a amusée, autant le roman m’a fascinée parce que tout y est
travestissement, “réellement” et “symboliquement”. Il est vrai qu’en 1835 le sujet
est à la mode : 1829 avait vu naître la Fragoletta de Latouche, 1830 la Sarrasine
de Balzac. Un article de Castil-Blaze paru dans l’Artiste en 1831 raconte les
folles aventures de Madeleine d’Aubigny. Le Figaro du 12 avril 1833 enfin parle de
femmes duellistes, de Sophie Arnould et de Madeleine de Maupin. Or la Maupin a
réellement existé. Lorsque Le Monde dramatique avait annoncé le roman de Gautier,
il avait d’ailleurs pris le parti de la falsification publicitaire en promettant
une biographie libertine de cette travestie bisexuelle. On inséra donc l’annonce
dans le cadre d’une chronique consacrée à la biographie de Mademoiselle d’Aubigny–
Maupin (1673-1707) par Rochefort, livre qui n’épargnait ni les travestissements, ni
les étreintes saphiques, ni enfin cette insolite anecdote selon laquelle l’héroïne
déguisée en homme aurait été l’amant(e) de l’abbé de Choiseul déguisé en femme.
Rochefort racontait notamment que Madeleine épousa un sieur de Maupin avant de
s’enfuir avec un prévôt de salle, Séranne, qui lui apprit à manier l’épée. Mais
comme elle manifestait également un réel don pour le chant, André Campra, fasciné
par les accents mâles de sa voix, fit d’elle la première contralto parisienne et
créa pour elle le rôle de Clorinde dans Tancrède. C’est d’ailleurs lors d’une
représentation que Madeleine subjugua une jeune femme. Elle l’enleva ensuite d’un
couvent qu’elle prit soin d’incendier avant de fuir à travers l’Europe, offrant aux
écrivains futurs un matériau romanesque facilement exploitable « tel quel ».
4
Or Gautier n’a pas recherché l’exactitude biographique. Il n’a pas non plus cédé
aux facilités de toute une littérature du travestissement dans laquelle Marivaux
avait déjà fait ses preuves. Ce qui n’aurait fait que m’amuser dans le cadre d’un
roman picaresque, mais banal, multipliant les duels, exploitant le thème du masque
à dessein stratégique et matrimonial (chez Marivaux on se travestissait pour
s’approcher de la belle, pour “mieux” connaître et “mieux” épouser), m’a semblé
chez lui plus profond. D’abord parce que la dynamique du travestissement est
complexe, l’être engendrant la forme et vice versa (voilà d’ailleurs qui renforce
aux yeux de Gautier la thèse d’une détermination culturelle des sexes). On peut
soupçonner Madeleine de prendre les habits d’un homme afin, sous couvert
d’arguments logiques mais spécieux, d’être en adéquation avec son sexe psychique.
Mais en même temps le vêtement engendre ce sexe psychique. Une métamorphose
captivante se produit chez la récente travestie et déjoue ses projets : une virile
ironie déforme sa bouche habituée aux gentils sourires virginaux, et un désir
insidieux des femmes s’immisce aussi, lentement, lui fait caresser Rosette
étrangement complaisante, et l’abandonner lâchement lorsque la découverte de son
“vrai” (?) sexe se fait imminente. Je suis d’un troisième sexe qui n’a pas de nom,
déclare-t-il (elle), le travestissement lui permettant de supprimer la séparation
radicale des sexes : dans son vêtement masculin Théodore est une femme “a
fortiori”, ce qui lui permet d’inventer une sorte de sexe “gigogne” et vertigineux,
où rien n’est jamais définitivement arrêté. Pour elle le travestissement n’est pas
exactement un passage de “l’autre côté”, une inversion identitaire, mais la voie
d’accès à l’androgyne, figure idéale de la totalité.
5
Sur ce point il m’est apparu que Gautier jouait le jeu jusqu’au bout à une époque
qui, plus encore qu’aujourd’hui – ce qui n’est pas peu dire –, s’accroche aux
catégories constituées. Son roman épistolaire à trois voix est calqué sur une
tripartition sexuelle (le masculin, le féminin, et le “neutre”). Gautier parle
notamment par la bouche de d’Albert, sorte de misogyne rudimentaire, et par celle
de Madeleine, qui assassine le mâle dont elle fait le portrait en sanglier abject.
Il ne s’agit pas d’un jeu précaire, parce que je me suis aperçue plus tard qu’on
retrouvait ce double discours dans la critique de Gautier : à la fois la
condamnation du misogyne mal dégrossi, et celle des féministes qu’une hyperpilosité
caricature et discrédite. Seulement cette répartition rudimentaire s’estompe
progressivement dans le roman : d’Albert se découvre féminin, Madeleine apprend les
gestes d’une liberté “mâle”, et les contours identitaires, insidieusement, sont
détruits, faisant de l’être une réalité mouvante plutôt que le produit figé d’une
classification arbitraire. Wilde retiendra la leçon, jouant très sérieusement avec
les masques et maniant les paradoxes qui sont une sorte d’androgynie de l’esprit.
6
Après lecture du “roman de l’androgyne”, j’ai décidé de me lancer dans cette
entreprise obsessionnelle et parfois dépressogène qu’on appelle une thèse. Sur
Gautier bien sûr, mais pas seulement sur Mademoiselle de Maupin ou sur le
travestissement : sur le militantisme. “Théophile Gautier, militant du
romantisme”... Parce que pour Gautier, la réflexion sur les identités sexuelles est
indissociable d’une réflexion sur les catégories en général. Pour cet ardent
défenseur des “valeurs” romantiques, ce farouche ennemi des “ philistins ”, raides
comme leurs préjugés, se pose ainsi cette question essentielle : comment être
militant sans être borné, choisir son camp sans devenir aussi bête et laid que le
bourgeois d’en face ? J’ai découvert chez Gautier les enjeux profonds du
travestissement comme état d’esprit, sorte de souplesse mentale permettant
d’envisager librement l’envers et l’endroit, tout et son contraire. Ce qui
n’implique nullement que l’on s’embourbe dans une sorte de scepticisme permanent
qui empêche d’agir. Le travestissement est plus qu’un jeu carnavalesque qui fait
rire le bourgeois : il est une attitude militante.
Haut de page
Pour citer cet article
Référence électronique
Martine LAVAUD, « Mademoiselle de Maupin, ma thèse et moi », Clio [En ligne],
10 | 1999, mis en ligne le 22 mai 2006, consulté le 22 novembre 2023. URL :
[Link] ; DOI : [Link]
Haut de page
Auteur
Martine LAVAUD
Martine LAVAUD enseigne les lettres à Angers, dans le secondaire. Particulièrement
intéressée par la constitution de certains stérétotypes dans la littérature du XIXe
siècle (le romantique et le bourgeois, la « sexuation » de la science virile et de
la littérature féminine...), elle vient par ailleurs de soutenir à l’Université de
Paris III une thèse dirigée par Philippe Berthier et intitulée Théophile Gautier,
militant du romantisme. Celle-ci sera publiée l’année prochaine aux éditions
Champion (coll. « Romantismes et modernité »). Martine Lavaud va également
participer, toujours chez Champion, à l’édition des œuvres complètes de Gautier qui
devrait s’étaler sur les quatre prochaines années.
Haut de page
Droits d’auteur
Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont
« Tous droits réservés », sauf mention contraire.