Edgar P. Jacobs - Wikipédia
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Jacobs
Edgard Félix Pierre Jacobs, dit Edgar P. Jacobs, né le
30 mars 1904 à Bruxelles (province de Brabant), mort le Edgar P. Jacobs
20 février 1987 à Lasne (province du Brabant wallon), est un
auteur de bande dessinée belge, principalement connu pour la
série Blake et Mortimer, l'une des bandes dessinées
européennes les plus populaires du xxe siècle.
Perfectionniste et méticuleux, Edgar P. Jacobs s'attache au réalisme et à l'authenticité de ses récits en images, qu'il
appuie sur une abondante documentation, parfois établie par des déplacements sur les lieux de ses intrigues. Il
préfère travailler seul et ne sollicite que rarement l'aide de ses confrères, principalement pour des tâches mineures
comme l'encrage et la colorisation. Après sa mort, Les Aventures de Blake et Mortimer sont reprises par de
nouveaux auteurs, de sorte que la série compte maintenant plus d'albums inventés par les successeurs de Jacobs
que par le créateur de la série lui-même.
Biographie
Enfance
Edgard Félix Pierre Jacobs naît le 30 mars 1904 au domicile de ses parents rue
a 1
Ernest Allard, dans le quartier du Sablon, à Bruxelles . Son père, Jacques
François Jacobs, né en 1878, est d'origine paysanne. Orphelin à l'âge de 12 ans
et séparé de sa sœur, il travaille comme apprenti boulanger, puis à l'issue de
son service militaire, il réussit son examen d'entrée dans la police et devient
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sergent de ville à Bruxelles . Sa mère, Elvire Billestraet, gère un temps
l'épicerie située au rez-de-chaussée de leur domicile, avant de se consacrer à la
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tenue de son foyer et à l'éducation de ses enfants .
Des maisons de la rue Ernest Allard
La naissance d'Edgard, conçu deux mois avant le mariage du couple, n'est pas à Bruxelles, voisines de celle de la
a1 famille Jacobs.
désirée . Enfant, il est d'une attitude remuante qui contraste avec la discipline
sévère imposée par ses parents. Edgard est élevé à l'écart des autres enfants du
quartier. Son père lui interdit de sortir pour jouer avec eux dans les rues, mais
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il lui fournit le plus souvent du matériel pour dessiner , et lui transmet son goût pour la musique et la lecture .
En septembre 1910, il est inscrit par son père dans une école moyenne de Bruxelles. Ce type d'établissement,
payant, est réputé pour son excellence et majoritairement fréquenté par les enfants de la petite bourgeoisie.
Edgard Jacobs y subit les moqueries de ses camarades en raison de son origine sociale plus modeste, et très vite, il
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quitte cet établissement et intègre une école communale de la rue des Éburons . Jacques Jacobs suit de près la
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scolarité de son fils et se montre particulièrement exigeant lorsqu'il surveille ses devoirs . La famille s'agrandit
avec la naissance d'un garçon, André, le 9 décembre 1913, mais en raison de leur différence d'âge, les deux frères
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n'éprouvent aucune complicité .
Edgard Jacobs se passionne très tôt pour la lecture. Il se rend régulièrement à la bibliothèque municipale pour y
emprunter des volumes consacrés à l'histoire, la géographie ou l'histoire naturelle, mais aussi des pièces de
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théâtre . Il lit des magazines comme Lectures pour tous ou Je sais tout, de même que des illustrés pour la
a 5
jeunesse qu'il achète d'occasion, considérés comme les précurseurs de la bande dessinée . À cette époque, il
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affectionne notamment les dessins de Georges Omry . À l'âge de douze ans, son père le conduit un soir au
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Théâtre royal des Galeries où est donnée une représentation de Faust de Charles Gounod . Cette première
rencontre avec l'opéra et l'art lyrique enchante le jeune garçon : « Dès le lever du rideau, je fus comme envoûté.
Cet orchestre, les costumes chamarrés, les lumières. Tout était joué, chanté en même temps… Il ne m'a pas fallu
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attendre le deuxième acte pour être complètement tourneboulé ! » Dès le lendemain, il en achète le livret .
Malgré ses efforts, les résultats scolaires d'Edgard sont plutôt médiocres, notamment en mathématiques, et sa
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famille renonce à lui faire suivre des études supérieures . En septembre 1917, il entre au 4e degré commercial de
l'école de la rue des Sols, toujours à Bruxelles, une formation plus modeste qui doit lui permettre de postuler
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comme employé aux écritures comptables dans un commerce ou dans une banque . Il y fait la rencontre de
Jacques Van Melkebeke, un jeune homme originaire du quartier des Marolles et excellent dessinateur, comme lui.
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D'abord rivaux, les deux adolescents se rapprochent et finissent par nouer une amitié indéfectible .
Cette amitié est mal vue par les parents d'Edgard Jacobs, d'autant que ses résultats scolaires ne s'améliorent pas.
Pour autant, les deux amis, bien que de caractères dissemblables, sont réunis par leur passion commune pour les
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arts plastiques et la fiction fantastique, et deviennent très vite inséparables . Quand ils ne sont pas à l'école, ils se
plongent dans les sept volumes du Nouveau Larousse, fréquentent les musées du parc du Cinquantenaire ou
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assistent à de nombreuses projections cinématographiques . Jacques Van Melkebeke conseille à Edgard Jacobs
la lecture des romans de H. G. Wells, en particulier La Guerre des mondes qui le fascine. Les œuvres de l'écrivain
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britannique deviennent alors les livres de chevet préférés d'Edgard . Il apprécie également le romantisme
a 9
allemand, à travers les œuvres de Goethe et Hoffmann qui lui inspirent de nombreux dessins . En retour, il
transmet à Van Melkebeke sa passion pour l'opéra. Les deux hommes sont notamment capables de supporter près
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de cinq heures d'attente pour assister à une nouvelle représentation de Faust au Théâtre de la Monnaie .
En parallèle, Edgard Jacobs découvre la justesse et la puissance de sa voix et
rêve d'une carrière de chanteur lyrique, ce que ses parents désapprouvent
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fortement . À l'été 1918, la famille s'installe rue Louis Hap à Etterbeek, dans
la banlieue bruxelloise. Edgard Jacobs et Jacques Van Melkebeke continuent
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de se voir régulièrement . Ils se prennent alors de passion pour le cinéma
américain, notamment les films des grands acteurs burlesques comme Charlie
Chaplin, Buster Keaton et Harold Lloyd, mais également les œuvres de Cecil B.
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DeMille, ainsi que les premiers films du cinéma expressionniste allemand .
Edgard Jacobs multiplie les cachets en interprétant des sketchs de Sacha Guitry ou en se produisant dans des
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opérettes comme La Fille du tambour-major ou La Chaste Suzanne . Par l'intermédiaire de Jacques Van
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Melkebeke, il fait la rencontre de Jacques Laudy, fils du peintre Jean Laudy . Les trois hommes se lient d'amitié
et se retrouvent souvent pour discuter d'art et de littérature, mais aussi pour pratiquer des séances de
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spiritisme . À la fin de l'année 1923, les parents d'Edgard Jacobs, qui ne voient aucun avenir sur scène pour leur
fils, le contraignent à s'engager chez les joailliers bruxellois Wolfers afin qu'il y apprenne à dessiner l'argenterie. Il
démissionne pourtant après seulement quelques semaines et parvient à se faire engager comme dessinateur de
catalogue pour les Grands Magasins de la Bourse. Il y réalise des illustrations à la plume et au lavis qu'il exécute
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avec beaucoup d'application .
En parallèle, Edgard Jacobs étudie le chant lyrique à l'Académie de musique d'Etterbeek. Sa tessiture est si large
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qu'elle lui permet d'interpréter des rôles de baryton en plus de sa voix naturelle de ténor . Pour s'accompagner
dans l'exercice des gammes, il fait l'acquisition d'un accordéon, dont le coût est moins onéreux que celui d'un
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piano . Le mois de novembre 1924 marque pour lui un double changement : en plus de sa rupture avec
Madeleine, il est appelé à effectuer son service militaire dans le bataillon d'élite du 4e régiment de chasseurs à pied
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en garnison à Krefeld, en Allemagne . Il est rapidement promu au grade de caporal et se produit également avec
la troupe de théâtre de son régiment à partir de janvier 1925. Il interprète notamment les rôles de Julien Cicandel
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a 14
dans L'Anglais tel qu'on le parle, de Montjoyeux dans Le Moulin du chat qui fume et d'Abner dans Athalie . Son
ami Jacques Van Melkebeke lui fait régulièrement parvenir quantité de romans qui agrémentent son quotidien et
a 14
le nourrissent de nouvelles références littéraires .
La passion de l'opéra
La loi sur le contingentement des artistes étrangers travaillant en France contraint le couple à quitter l'opéra de
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Lille . Vient alors une période de désenchantement pour Edgard Jacobs, qui reprend son poste d'illustrateur
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pour les catalogues des Grands Magasins de la Bourse, dessinant parfois des vêtements ou des jouets . Il assiste
également Jacques Van Melkebeke dans la réalisation de dioramas pour le pavillon des sapeurs-pompiers de
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l'Exposition universelle de 1935 à Bruxelles . Sa passion du chant ne le quitte pas : il se produit à plusieurs
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reprises dans des enregistrements radiophoniques de l'INR .
Après avoir postulé sans succès à l'Opéra de Gand, il est engagé au Théâtre de la
Bourse pour créer sous le pseudonyme de Dalmas la revue Et ça donc !, dont l'accueil
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est très réservé . Il se produit également à l'Ancienne Belgique, puis intègre une
Le Théâtre de la Bourse.
chorale d'orchestre qui donne une série de concerts à Bruxelles et en province, en
qualité de soliste, avant d'interpréter son dernier rôle dans une représentation de
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Manon au Théâtre royal de Mons .
Faute d'emploi stable, il abandonne à contrecœur sa carrière de chanteur pour tenter de gagner sa vie dans
l'illustration. Il réalise d'abord une série de dessins pour les jeux de société Pergo, la couverture de quelques
romans sentimentaux pour les éditions Janicot, ainsi qu'une collection de cahiers à colorier pour Les albums de
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l'oncle Bimbo . À l'été 1941, il entame une collaboration avec l'hebdomadaire Terre et Nation, organe de
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propagande de la nouvelle Corporation nationale des paysans, dont le tirage atteint 350 000 exemplaires . Il
livre également un dessin au journal flamand Welkom pour célébrer le retour au pays des soldats démobilisés,
mais comme le soulignent ses biographes Benoît Mouchart et François Rivière, la motivation principale de ces
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travaux est « plus alimentaire qu'idéologique » .
En août 1941, par l'intermédiaire de son ami Jacques Laudy, Edgard Jacobs est
embauché comme dessinateur par le magazine Bravo !, un hebdomadaire pour la
jeunesse qui publie des contes, des nouvelles et des romans, ainsi que des Comic
strips américains comme Félix le Chat, Annie ou encore Kit Carson. Son travail
consiste dans un premier temps à livrer des illustrations de contes, principalement
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des légendes germaniques . En novembre 1942, la publication de Flash Gordon —
appelé Gordon l'Intrépide dans la version française — est menacée d'interruption :
depuis l'entrée en guerre des États-Unis, les communications avec les éditeurs
américains sont rompues et le stock de planches du comic dessiné par Alex Raymond,
importées et traduites chaque semaine, est épuisé. Jean Dratz, rédacteur en chef de
Bravo !, demande alors à Edgard Jacobs de terminer la série, un travail dont il
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s'acquitte avec succès . Toutefois, la série s'achève prématurément ; selon Jacobs,
c'est la censure allemande qui en interdit la publication, une thèse infirmée par ses
Jacobs est choisi pour
biographes Benoît Mouchart et François Rivière qui estiment qu'il s'agit d'un choix de achever la série Gordon
la rédaction de Bravo ! pour éviter d'éventuels ennuis juridiques avec King Features l'Intrépide en Belgique.
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Syndicate, l'éditeur américain de la série .
Le travail de Jacobs ayant donné pleinement satisfaction, Jean Dratz lui commande une nouvelle série dont
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l'hebdomadaire aura l'exclusivité : la première planche du Rayon U paraît en février 1943 . Pour la première
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fois, le dessinateur signe sous le nom « Edgar P. Jacobs » , supprimant la lettre finale de son prénom pour lui
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donner une consonance plus anglo-saxonne . Le style de ce récit, mêlant aventure et science-fiction, est
proche de celui de Gordon l'Intrépide. Dans un premier temps, Jacobs reprend les codes graphiques et les
thématiques du comic d'Alex Raymond, notamment la même typologie de personnages, comme le gentil militaire
représenté par le major Walton, le bon savant à travers le personnage du professeur Marduk, sans oublier le traître
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au service des méchants militaires sous les traits du capitaine Dagon . Mais au fil des planches, il « s'affranchit
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de son modèle pour laisser s'épanouir [...] son imaginaire propre » . Le dessinateur convoque les références
littéraires et cinématographiques de sa jeunesse pour tisser le fil de son histoire et maintenir son lecteur sous
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tension dans un univers étrange . Tout en s'inspirant des personnages d'Alex Raymond, Edgar Jacobs s'appuie
sur ses proches pour les représenter : sa femme pose à de nombreuses reprises pour camper le personnage de
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Sylvia, pendant que Jacques Laudy apparaît sous les traits de Lord Calder .
Le succès du Rayon U, dont la publication s'achève le 13 avril 1944, n'est pas sans effet sur la progression des
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ventes du magazine Bravo ! qui dépassent alors les 300 000 exemplaires .
Le début de cette collaboration intervient à une période où Edgar P. Jacobs rencontre des difficultés dans sa vie
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privée : son père meurt le 15 février 1944, tandis que sa femme, « Ninie », envisage de le quitter . Il se rend
chaque matin à Boitsfort, lieu de résidence et de travail d'Hergé, où sa première tâche consiste à mettre en
couleurs Le Trésor de Rackham le Rouge, dont il enrichit quelques décors. L'ambiance de travail est chaleureuse.
Jacobs y retrouve le plus souvent Jacques Van Melkebeke, qui assiste Hergé dans l'écriture de ses scénarios, et se
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lie d'amitié avec Germaine Remi, la femme du dessinateur . L'implication de Jacobs et Van Melkebeke dans
l'écriture des Sept Boules de cristal, qui paraît dans Le Soir à partir du 16 décembre 1943, est bien plus importante
car les deux hommes puisent dans leurs références littéraires, picturales et cinématographiques, dont Hergé est
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dépourvu, de nombreux ingrédients pour renforcer la noirceur et le mystère de l'intrigue . C'est d'ailleurs
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Jacobs qui apporte l'idée des boules de cristal et le titre de cette nouvelle aventure . En échange, Hergé apporte
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ses conseils à Jacobs pour la mise en image des dernières planches du Rayon U .
Edgar P. Jacobs porte une attention particulière à la précision des détails dans
l'exécution des Sept Boules de cristal et de sa suite, Le Temple du Soleil. Il s'inspire
notamment d'une maison bourgeoise devant laquelle il passe chaque matin pour
dessiner la villa du professeur Bergamotte et réalise de nombreux croquis aux Musées
royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles pour enrichir la documentation dans laquelle
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Hergé puise pour dessiner son aventure .
Ensemble, Hergé et Jacobs réalisent trois planches d'essai pour des séries réalistes, qu'ils envisagent de signer
sous le pseudonyme Olav : un western dont le synopsis est repris plus tard par Paul Cuvelier, une aventure dans le
Grand Nord et une aventure policière se déroulant à Shanghai. Ces trois récits, proposés à différents journaux, ne
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voient finalement jamais le jour .
En parallèle, et jusqu'en août 1946, Edgar P. Jacobs poursuit ses travaux d'illustrations pour divers magazines ou
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journaux tels que ABC ou AZ, les signant parfois du pseudonyme Edgard Jackson .
En 1946, Edgar P. Jacobs fait partie de l'équipe réunie par l'éditeur Raymond
Leblanc pour créer le Journal de Tintin, dont Hergé assure la direction
artistique tandis que Jacques Van Melkebeke en est le rédacteur en chef. En
plus d'Hergé et de Jacobs, les dessinateurs Paul Cuvelier et Jacques Laudy sont
Logo du Journal de Tintin à sa recrutés, et l'équipe gagne rapidement le surnom des « quatre
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création. mousquetaires » . Le premier numéro paraît en Belgique le
a 31
26 septembre 1946 . Aux côtés des premières planches de la nouvelle
aventure de Tintin, Le Temple du Soleil, figure la première page du Secret de
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l'Espadon, une aventure signée Edgar P. Jacobs . Hergé lui confie également la réalisation de chromos pour la
rubrique Voir et savoir du magazine, ainsi qu'une série d'illustrations pour accompagner la publication en
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feuilleton du roman La Guerre des mondes, de H. G. Wells puis Les Frères de la côte . Comme il l'avait fait
pour Les Sept Boules de cristal, Jacobs fournit à Hergé plusieurs idées pour alimenter le scénario du Temple du
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Soleil, notamment celle du train qui dégringole ou des souterrains qui permettent d'accéder au temple . Il prend
parfois la pose pour qu'Hergé réalise des croquis d'attitude et saisisse l'expression la plus juste de ses
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personnages .
Dans un premier temps, Edgar P. Jacobs avait proposé un récit médiéval historico-légendaire intitulé Roland le
Hardi, une idée finalement rejetée par Hergé car plusieurs histoires du journal se déroulent à cette même
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époque : « Je fus prié d'écrire incontinent une histoire contemporaine réaliste. C'est sans enthousiasme que,
faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je m'attelai à ce nouveau scénario. Nourri de lectures de Conan Doyle et
j1
de H.G. Wells, je choisis, comme un moindre mal, la science-fiction et ce fut Le Secret de l'Espadon . » Les vingt
premières planches de cette nouvelle aventure sont réalisées dans la douleur. D'une part, alors qu'il était habitué à
dessiner six images chaque semaine pour Le Rayon U, Jacobs doit désormais livrer une planche d'au moins neuf
cases, en plus de ses autres commandes. D'autre part, alors qu'il aimerait réaliser le dessin et la colorisation sur le
même support, sans encrage, il doit céder à la demande d'Hergé qui lui impose d'appliquer sa propre méthode, à
savoir d'exécuter les planches originales en noir et blanc avant que les couleurs soient appliquées sur une épreuve
imprimée. Aussi, pour satisfaire son directeur artistique et respecter les délais, il choisit de confier l'encrage à
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Jacques Van Melkebeke pour les premières planches de son aventure .
De fait, Edgar P. Jacobs s'implique entièrement dans son travail, sans compter ses heures. Il héberge d'ailleurs
Jacques Van Melkebeke, poursuivi par la justice belge pour ses activités pendant l'Occupation, dans le grenier de
l'immeuble qu'il occupe avenue du Couronnement à Bruxelles depuis sa séparation avec « Ninie » au cours de
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l'année 1946 . Du fait de cette surcharge de travail, Jacobs cesse sa collaboration aux Aventures de Tintin le
31 janvier 1947 pour se consacrer à ses propres activités. Bien des années plus tard, après la disparition d'Hergé, il
explique à l'écrivain Benoît Peeters l'autre raison de cette séparation : « Hergé m'avait demandé de travailler avec
lui à cent pour cent. Pour ma part j'étais assez réticent […]. Je lui ai dit que j'accepterais de rester avec lui si nous
pouvions cosigner les albums. La semaine suivante, il m'a dit que, chez Casterman, les responsables n'étaient pas
c1
d'accord. En fait, je crois que ça l'aurait gêné, lui . »
Blake et Mortimer
Le Secret de l'Espadon
Dès sa parution, Le Secret de l'Espadon rencontre un grand succès, ce qui étonne positivement le directeur du
magazine, Raymond Leblanc : « On s'attendait à ce que tout le monde dise : « Ah ! Hergé paraît dans un journal ! »
Mais les réactions en faveur de Jacobs étaient probablement aussi nombreuses et aussi importantes, à ma grande
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surprise d'ailleurs ! » Pour satisfaire la demande du public, cette première aventure est ensuite éditée en album ,
ce qui oblige Edgar P. Jacobs à remanier son récit pour respecter le format de deux volumes de soixante-deux
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pages dont il dispose . En décembre 1950, la parution du premier volet de l'aventure, sous le titre La Poursuite
a 36, d 2
fantastique, devient le premier album édité par Le Lombard . Malgré son apparent soutien à son ancien
collaborateur, Hergé jalouse le succès de Jacobs, comme il l'avoue à son directeur : « Un album de Blake et
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Mortimer acheté est un album de Tintin que je ne vendrai pas ! »
En mars 1950, le Journal de Tintin commence la publication du Mystère de la Grande Pyramide, le deuxième
a 37 a 37
épisode des aventures de Blake et Mortimer . Fasciné par l'art et l'histoire de l'ancienne Égypte ,
Edgar P. Jacobs met sur pied une histoire d'archéologie-fiction dont l'action se déroule au Caire et sur le plateau
de Gizeh. Il imagine la découverte par le directeur du service des Antiquités du Caire d'un papyrus, écrit de la main
du prêtre et historien Manéthon, révélant la présence d'une chambre secrète
au cœur de la pyramide de Khéops. Cette pièce renfermerait le trésor funéraire
du pharaon Akhenaton, une découverte attirant la convoitise d'un groupe de
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trafiquants dirigé par Olrik .
Pourtant, accablé par la charge de travail et en proie à des crises d'angoisse, l'auteur s'accorde une pause qui
entraîne l'interruption de la publication du Mystère de la Grande Pyramide pendant sept semaines entre juin et
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août 1950 . L'aventure est finalement menée à son terme, malgré deux nouvelles courtes interruptions qui
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contribuent à forger l'image d'un auteur perfectionniste, et sa publication prend fin en mai 1952 . Cet épisode
rencontre un vif succès. Selon l'écrivain Gérard Lenne, c'est avec lui que le cycle Blake et Mortimer prend « son
véritable départ » au cœur d'une histoire « véritablement fantastique puisqu'elle accrédite quelques prodiges
c3
parfaitement surnaturels » .
La Marque jaune
L'Énigme de l'Atlantide
Sensible aux critiques sur le didactisme excessif qui ont visé Le Mystère de la
Grande Pyramide et aux attaques contre La Marque jaune pour son
j 3
atmosphère morbide , Edgar P. Jacobs choisit le style du « space opera »
pour sa nouvelle aventure, L'Énigme de l'Atlantide, et renoue ainsi avec un
univers entrevu dans Le Rayon U. Il s'appuie principalement sur les travaux
d'Alexandre Braghine, auteur d'un ouvrage du même nom en 1939, et sur les
écrits du philosophe grec Platon, pour situer le continent disparu à l'ouest de
Gibraltar. Edgar P. Jacobs construit son scénario autour de deux postulats :
Carte fantaisiste de l'Atlantide
d'une part, les analogies ethnographiques, religieuses et architecturales
d'Athanasius Kircher, en 1678 (le
relevées entre les civilisations précolombiennes et l'Égypte ancienne, d'autre
nord est en bas).
part l'existence de l'orichalque qui, d'après le Critias de Platon, était le métal le
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plus précieux après l'or . Le récit de Jacobs s'inscrit par ailleurs dans la
tradition populaire, tant les publications sur le mythe de l'Atlantide sont nombreuses dans la première moitié du
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xxe siècle .
L'Énigme de l'Atlantide fait coexister deux ethnies différentes, l'une très évoluée et l'autre « barbare », suivant
ainsi les suppositions de l'écrivain américain Ignatius Donnelly, auteur d'un ouvrage sur l'Atlantide qui n'a
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cependant jamais été traduit en français . Le premier projet de Jacobs situe ce qui subsiste d'une ancienne
colonie atlante dans un site sauvage et inaccessible d'Amérique centrale, mais pour des raisons de vraisemblance,
il choisit toutefois « d'enterrer » l'action. Alors qu'il prévoit de commencer son histoire en évoquant l'apparition de
soucoupes volantes et de phénomènes extra-terrestres, Edgar P. Jacobs apprend que son confrère Willy
Vandersteen prépare une histoire intitulée Les Martiens sont là. Il décide alors de réorganiser son récit en
sabordant la première partie du scénario, une décision qu'il finit par regretter, d'autant plus que l'histoire de
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Vandersteen n'est qu'une « mystification humoristique » n'ayant aucun rapport avec son propre sujet .
Par ailleurs, la réalisation graphique de cette nouvelle aventure est retardée par
l'installation d'Edgar Jacobs et de sa nouvelle compagne dans une nouvelle
maison, située à l'écart du village de Lasne, une commune rurale située à une
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vingtaine de kilomètres de Bruxelles . La première planche de L'Énigme de
l'Atlantide paraît finalement le 19 octobre 1955 dans la nouvelle formule du
magazine Tintin, qui compte désormais 32 pages. Sa publication se poursuit
sans heurts malgré les nouvelles difficultés que rencontre Edgar Jacobs avec la
censure du journal : plusieurs vignettes sont jugées trop agressives,
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notamment par l'éditeur français Georges Dargaud .
Cette quatrième aventure de Blake et Mortimer est saluée par la critique. Selon
l'écrivain Gérard Lenne, il s'agit d'une « fresque magistrale, spectaculaire à
souhait, propre à frapper l'imagination d'adolescents pour qui, souvent, ce sera
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la première et hallucinante description d'un monde futuriste ». La cité de
l'Atlantide telle que Jacobs la dessine semble en effet inspirée des œuvres de
his 5
maîtres italiens du futurisme . L'œuvre est également saluée par Jacques
Bergier, qui considère que « par la qualité du détail, l'importance de la
recherche, les animaux préhistoriques, les grands cataclysmes, les engins
scientifiques extraordinaires, L'Énigme de l'Atlantide est […] le meilleur de Une œuvre futuriste d'Antonio
11 Sant'Elia.
Jacobs sur le plan science-fiction ».
S.O.S. Météores
SOS Météores, qui paraît à partir du 8 janvier 1958, diffère des précédentes aventures car pour la première fois
Edgar P. Jacobs tente de coller au plus près du réel pour établir son scénario. Il s'éloigne ainsi du réseau de
références culturelles et littéraires qu'il s'est constitué, comme le remarquent Benoît Mouchart et François
Rivière : « Les références directes à la fiction sont ici remplacées par une franche transcription du sentiment de
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paranoïa qu'éprouve l'auteur depuis la fin des années 1940 . » L'auteur transpose le souvenir de vacances
désastreuses dans le sud de la France au cours de l'hiver 1954, particulièrement rude, pour bâtir une œuvre
fantastique digne des meilleurs romans d'espionnage alors en vogue. Il y intègre une peur nouvelle et largement
répandue dans les milieux populaires, liée à la crainte du péril atomique dans le contexte de la Guerre froide. À
cette époque, des scientifiques, américains comme soviétiques, se livrent en secret à des expériences visant à
modifier le climat. Il est d'ailleurs surpris d'apprendre, quand il soumet son hypothèse de manipulation du climat
par une puissance étrangère à un responsable de la DST française, que cette idée est sérieusement étudiée par ses
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services .
Dans cette aventure, où la tension est permanente, le dessinateur s'attache à retrouver le réalisme expressif
entrevu dans La Marque jaune. Pour Benoît Mouchart et François Rivière, ce récit « s'impose comme l'un des plus
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brillants exercices de manipulation visuelle du neuvième art ». L'album est publié en 1959 mais, curieusement,
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ne sera pas réédité pendant les huit années suivantes .
Le Piège diabolique
Les différentes séquences du récit offrent une vision pessimiste et anxieuse de l'avenir de l'humanité. Comme
auparavant dans Le Secret de l'Espadon et L'Énigme de l'Atlantide, Edgar Jacobs laisse transparaître sa peur du
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déclin de l'Occident . Sa publication s'étale du 22 septembre 1960 au 21 novembre 1961 .
L'accueil critique est peu favorable à cette nouvelle aventure et surtout, Le Piège diabolique est confronté aux
foudres de la censure officielle française. Le 25 juin 1962, le Secrétariat d'État à l'information, invoquant la loi du
16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, informe les Éditions Dargaud que la Commission de
Surveillance et de Contrôle de la presse enfantine émet un avis défavorable à la vente de l'album en France, « en
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raison des nombreuses violences qu'il comporte et de la hideur des images illustrant ce récit d'anticipation ».
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L'interdiction n'est levée que cinq ans plus tard, notamment grâce à l'appui de René Goscinny .
L'Affaire du Collier
Les déboires d'Edgar P. Jacobs avec la censure le découragent et le conduisent à prendre du retard dans la
préparation d'une nouvelle aventure. Celle-ci ne paraît dans le journal Tintin qu'à partir du 24 août 1965, soit près
de quatre ans après la fin de la précédente. Pour ne pas s'exposer à la censure et afin d'éviter l'incompréhension
des critiques ou des lecteurs, il choisit par prudence d'aborder un thème plus simple de « police-fiction », aux
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accents historiques .
Afin d'assister Jacobs dans son travail, le rédacteur en chef de Tintin, Marcel Dehaye, contacte le dessinateur
Gérald Forton. Celui-ci réalise l'encrage des premières planches, de même que le dessin de la plupart des décors et
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des scènes de foule, dans un style assez éloigné de celui de l'auteur de Blake et Mortimer . Cette
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substitution déplait fortement aux lecteurs et la collaboration est interrompue à la douzième planche . Pour
autant, Jacobs ne parvient pas à renouer avec son propre style dans la suite de l'aventure, comme si le caractère
figé des poses photographiées qu'il utilise pour le dessin de ses cases l'éloignait du charme graphique de ses
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premiers albums .
Le résultat déçoit d'autant plus les lecteurs que l'auteur renonce à introduire dans son récit les éléments
fantastiques auxquels il a songé, par crainte d'une nouvelle censure. Il livre ainsi une simple fiction policière,
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presque désuète , tandis qu'Olrik perd de sa superbe, relégué au rang de simple chef d'une bande de
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malfrats . Le critique Numa Sadoul considère qu'il s'agit là d'un « temps faible dans l'œuvre de Jacobs […] Une
intrigue banalement policière, des personnages transparents en leur manichéisme de tradition, un dessin soigné
cbd 2
mais souvent terne, un texte lourd et que les ans ont affublé de rides ».
Le dessinateur présente son scénario à son rédacteur en chef Michel Greg le 24 avril 1967, mais les deux premières
planches de l'album ne paraissent que le 5 octobre 1971 dans un numéro spécial de 100 pages marquant les 25 ans
his 12, a 58
du Journal de Tintin . La publication se poursuit jusqu'au 30 mai 1972 mais ne soulève pas le même
a 58
enthousiasme que les premières aventures de la série, notamment en raison du manque de rythme de l'action .
Les 46 planches du premier volet ne sont éditées en album qu'en août 1977 sous le titre Mortimer à Tokyo, tandis
a 58, his 11
que Jacobs se lance dans la rédaction du storyboard de la deuxième partie du récit .
Derniers projets
En 1974, Edgar P. Jacobs épouse Jeanne Quittelier, qui est sa compagne depuis
1952 et avec qui il vivait à Bruxelles dans un appartement de l'avenue Hoover
jusqu'en 1955 avant de s'établir à Lasne dans une propriété nommée « le Bois
his 13
des Pauvres » .
Questionné à maintes reprises sur la parution de ce deuxième tome, Edgar P. Jacobs assure à ses lecteurs qu'il ne
c5
les oublie pas . Bien qu'il en ait terminé la rédaction du storyboard, il n'entame pas sa réalisation graphique en
a 60
raison des problèmes de santé qui l'affectent . Il envisage alors de faire appel à Gilles Chaillet, qui ne donne pas
a 60
suite, puis à Bob de Moor, qui se heurte au refus de son employeur, Hergé .
Un Opéra de papier
Dans cet ouvrage, Jacobs, très pudique, ne fait aucune mention de sa vie
privée. Par ailleurs, pour éviter toute polémique, il s'efforce de minimiser « les histoires de critiques, de crocs-en-
jambe et autres petites vacheries qui ont jalonné [sa] carrière et se contente de décrire en détail le processus de ses
15
travaux ». En guise de conclusion, il tire un bilan doux-amer de ses activités, évoquant « soixante années de
quête alimentaire, dont trente-six exclusivement consacrées à cette satanée bande dessinée ! Seule la lointaine et
éphémère « séquence lyrique », toute rayonnante de jeunesse, d'enthousiasme… et d'illusion, vient illuminer cette
j6
grisaille » . Quelques lignes plus loin toutefois, il explique : « Ma tâche de « conteur d'histoires » n'aura pas été
entièrement négative. Puisque grâce à elle il m'aura été accordé le rare privilège d'être à la fois l'auteur, l'interprète
j7
et le metteur en scène d'un singulier, mais bien passionnant, opéra… de papier »
Un Opéra de papier paraît en décembre 1981 avec une abondante iconographie, sous une couverture réalisée par
a 61
Jacques Tardi . En mars de l'année suivante, Gallimard organise à Paris une série de réceptions au cours
desquelles Edgar P. Jacobs accorde plusieurs entretiens et qui culmine par une séance de dédicaces au Salon du
a 61
livre .
Le réalisateur Guy Lejeune, de la RTBF, lui propose peu après de réaliser une émission sur son œuvre. Jacobs
s'implique avec zèle dans ce projet, qu'il considère comme le complément animé et sonore de son Opéra de papier.
La préparation dure plusieurs mois et le tournage a lieu pendant l'été 1982, au domicile de l'auteur, qui l'évoque
avec humour comme sa nécrologie. Sous le titre Des planches aux planches, le film est présenté en deux parties les
a 62
11 et 18 janvier 1984 .
Le 23 octobre 1983, Edgar P. Jacobs dépose chez le notaire bruxellois Jean-Marie Gyselinck les statuts de la
Fondation Jacobs, dont le but est d'assurer la conservation de son œuvre artistique et littéraire. En parallèle, il
dépose lui-même ses planches et ses dossiers dans un coffre au nom de sa fondation à la Banque Bruxelles
Lambert, afin, comme il le précise dans son testament, d'« éviter la dispersion anarchique de [son] œuvre ou la
a 65, 16
mainmise de celle-ci par certains affairistes de la bande dessinée ». Selon Pierre Lebedel, l'un des
administrateurs de la Fondation Jacobs, ce dépôt réunit plus de 700 planches, mais aussi des centaines de
17
crayonnés et des calques .
Fin de vie
Entre 1974 et 1975, Edgar P. Jacobs doit subir deux interventions chirurgicales pour soigner l'arthrose de hanche
qui le fait souffrir. Le 31 décembre 1975, sa deuxième épouse, Jeanne Quittelier, fait une chute à leur domicile et se
fracture le col du fémur. L'état de santé de sa femme n'est pas sans conséquence sur celui de l'auteur qui, pour sa
part, souffre également de problèmes de vue et d'arthrose des doigts qui ne lui permettent plus de dessiner avec
a 60
autant de précision que par le passé . Jeanne Quittelier s'affaiblit encore : elle décède le 31 octobre 1977. Dans
une lettre à son ami journaliste Michel Daubert, Jacobs évoque son « profond désarroi » et le « vide affreux » dans
lequel le plonge ce deuil brutal, qui « [le] laisse complètement désemparé […] face à une tâche inachevée qui a
c 6, a 60
perdu tout intérêt pour [lui] » .
Edgar P. Jacobs est également touché par la mort à quelques semaines d'intervalle de ses deux amis Hergé, le
a 66
3 mars 1983, et Jacques Van Melkebeke le 8 juin suivant .
Durant l'hiver 1985-1986, la santé d'Edgar P. Jacobs décline à son tour. Il est sujet à plusieurs angines de poitrine
qui entraînent son hospitalisation en urgence à l'hôpital d'Ottignies. Il refuse alors de suivre les recommandations
des médecins qui l'incitent à entrer en maison de retraite. Il effectue sa dernière apparition publique le
a 67
16 avril 1986 lors de l'inauguration du Centre belge de la bande dessinée . Le dessinateur se dit également
accablé par des soucis professionnels, administratifs et financiers, qui le conduisent notamment à créer le Studio
a 67
Jacobs, société détentrice des droits de la série Blake et Mortimer après un redressement fiscal en 1985 . Peu à
peu, il refuse les invitations et les entretiens, s'isolant à son domicile de Lasne. Ses confrères le décrivent « comme
18
un aigri, un ermite, un homme invisible, le reclus du Bois des Pauvres ».
a 67
Edgar P. Jacobs meurt à son domicile le 20 février 1987 . Il est enterré dans le cimetière communal, où un
mausolée à sa mémoire, financé par les propriétaires du Studio Jacobs et les Éditions Blake et Mortimer, est érigé
et inauguré le 2 février 1988. Sa tombe est surmontée d'un imposant monument funéraire représentant un sphinx,
lequel évoque le Grand Sphinx Rê-Harmakhis qu’il a dessiné dans Le Mystère de la Grande Pyramide. À la base
his 14
de la sculpture, un texte gravé évoque les talents d'Edgar P. Jacobs :
« Edgar P. Jacobs
1904 - 1987
Artiste lyrique, peintre, illustrateur et créateur de la bande dessinée Blake et Mortimer. »
his 14
La maison du couple Jacobs, au « Bois des Pauvres », est finalement détruite .
Vie privée
Comme le soulignent ses biographes Benoît Mouchart et François Rivière, Edgar Jacobs s'est toujours montré
discret sur sa vie privée, n'abordant qu'en de très rares occasions les liens affectifs qui ont ponctué sa vie, de
l'enfance à l'âge adulte. À titre d'exemple, les prénoms de ses parents ne sont pas mentionnés dans ses mémoires,
Un Opéra de papier. Pour les deux auteurs, « ce silence appuyé révèle surtout un trait de caractère qui hantera
a 68
Jacobs jusqu'à la fin de sa vie : la crainte obsessionnelle de trahir sa propre nature » . Cette position est
assumée par Jacobs qui déclare dans un entretien avec la journaliste Michèle Cédric en 1982 : « J'estime qu'un
auteur ou un acteur doit être connu par ce qu'il écrit, par ce qu'il évoque ou par ce qu'il représente quand il est sur
scène. Il y a souvent une déception du lecteur ou du spectateur, quand il connaît le personnage en chair et en
a 68
os .»
Edgar Jacobs connaît sa première relation amoureuse en 1922 avec une choriste prénommée Madeleine, qui figure
a 13
comme lui dans la troupe de la revue Bonjour Paris de Mistinguett . Refusant le mariage, il décide de rompre
a 69
deux ans plus tard, juste avant son départ pour le service militaire . En 1928, il rencontre Léonie Bervelt, une
a 16
chanteuse d'opérette bruxelloise âgée de sept ans de moins que lui, surnommée « Ninie » . Il l'épouse le
1, a 16
27 septembre 1930 à l'église Sainte-Catherine de Bruxelles , puis le couple s'installe à Lille où il se produit à
a 19
l'opéra pendant deux saisons, avant de rentrer à Bruxelles . Leur relation est d'autant plus houleuse que la jeune
femme semble alors reprocher à Edgar Jacobs ses nombreux échecs, lui qui ne parvient pas à percer dans le métier
a 19
de chanteur lyrique . Selon Benoît Mouchart et François Rivière, la stérilité de leur union contribue
certainement au désordre de leur couple : « Comme si elle cherchait à compenser son désir inassouvi de maternité,
a 22
Ninie retrouve la frivolité de sa jeunesse, sans rien cacher de ses aventures à son mari . » Dès lors, ils se
a 70 a 71
montrent infidèles, l'un comme l'autre , jusqu'à leur rupture en août 1945 . Leur divorce n'est pourtant
a 72
prononcé que le 20 octobre 1951 et le couple se quitte en bons termes, conservant de forts liens amicaux . Edgar
a 73
Jacobs se montre ainsi particulièrement affecté par la mort de son ex-femme le 18 juillet 1969 .
Dès la fin des années 1940, il entame une nouvelle relation amoureuse avec Jeanne Quittelier, une de ses voisines
qui donne des cours particuliers de piano et qui lui propose dans un premier temps de l'accompagner lorsqu'il
s'entraîne à chanter. Jeanne finit par s'installer au domicile du dessinateur, avenue du Couronnement à Bruxelles,
a 74
au cours de l'année 1952 . Jalouse et possessive, elle finit par le convaincre de s'éloigner de la capitale : au mois
de juin 1955, le couple achète un petit cottage à l'écart du village de Lasne, dans la banlieue bruxelloise, au lieu-dit
a 48
le « Bois des Pauvres » . Le dessinateur s'y aménage un atelier où il vit parfois comme un reclus pendant
plusieurs jours, le temps de réaliser ses dessins. Il apprécie également la compagnie de la petite-fille de Jeanne,
note 4 a 75
Viviane , qui séjourne régulièrement chez eux .
Tous les deux divorcés, ce qui ne manque pas d'attiser les commérages du voisinage, Jeanne et Edgar Jacobs
finissent par régulariser leur situation et se marient le 5 juin 1974 au Château Malou, à Woluwe-Saint-
a 60
Lambert .
Portrait
« Afin de masquer du mieux possible sa véritable personnalité, Jacobs aimait se draper dans la pose
d'un créateur ténébreux aux pensées impénétrables. Les photographies officielles reproduites sur
ses albums l'immortalisent dans cette affectation où le dessinateur semble vouloir se montrer à la
hauteur de son œuvre. Ceux qui ont eu la chance de l'approcher conservent pourtant de lui une
image bien différente de ces clichés hiératiques. »
a 68
— Benoît Mouchart et François Rivière, Edgar P. Jacobs, un pacte avec Blake et Mortimer
Dans les Témoignages d'amitiés vraies publiés dans Tintin après la mort du
dessinateur, de nombreux confrères le décrivent comme une personnalité
19
involontairement comique, un gaffeur, « roi des catastrophes ambulantes » ,
ce que ses biographes Benoît Mouchart et François Rivière confirment en
a 2
évoquant un homme « affable, chaleureux et volontiers rieur » . Dans son
introduction au Manuscrit E.P. Jacobs, l'historien de la bande dessinée
Charles Dierick observe que le portrait laissé par Jacobs est « fort contrasté et
donc sans nuances […]. En société il était […] théâtral, flamboyant, drôle et
enjoué […], la parole facile et le rire communicatif. Par contre
Fausses fenêtres en hommage à professionnellement, Jacobs était connu pour sa minutie obsessionnelle, ses
Blake et Mortimer, à Angoulême. 18
scrupules excessifs […] voire sa maniaquerie pure et simple ».
Le soin du détail d'Edgar P. Jacobs se porte également sur la décoration de sa maison. Sa dernière demeure, au
Bois des Pauvres, s'apparente pour ceux qui l'ont visité à un véritable musée. Collectionneur d'armes, une passion
qu'il partage avec son ami Jacques Laudy, il possède également deux armures, l'une d'origine britannique, l'autre
ayant appartenu à un samouraï. Ses objets de collection s'entassent également dans son propre atelier, à tel point
qu'il ressemble, selon l'expression de François Rivière, à l'appartement de l'explorateur Marc Charlet dans Les
a 77
Sept Boules de cristal .
Par ailleurs, la discrétion d'Edgar P. Jacobs nourrit un certain fantasme quant à sa véritable nationalité. Ainsi,
dans les années 1960, bon nombre de ses lecteurs le considèrent comme un citoyen britannique. D'une part, le
pseudonyme qu'il choisit a une forte consonance anglo-saxonne, tout comme ses héros Francis Blake et Philip
Mortimer sont anglais. D'autre part, la photographie présentée en quatrième de couverture de ses albums le
montre vêtu d'un costume pied-de-poule rehaussé d'un nœud papillon, dans un style qui rappelle celui de Sherlock
20
Holmes .
La passion de l'art lyrique n'aura jamais quitté Jacobs, et c'est notamment elle qui le rapproche de sa seconde
a 74
épouse Jeanne, professeur de piano à Bruxelles . Bien que pleinement impliqué dans son travail d'auteur de
bande dessinée, il ne manque aucune occasion de s'adonner à sa passion pour le chant, comme lorsqu'il rend visite
a 78
à son confrère parisien Jean Trubert .
La carrière d'Edgar P. Jacobs est marquée par un irrépressible besoin de reconnaissance longtemps insatisfait, ce
que Benoît Mouchart et François Rivière expliquent par un traumatisme de l'enfance : « Paralysé par l'autorité de
son père, blessé par l'indifférence de sa mère très soumise, il brûle de jouir d'une reconnaissance que seuls les
a 79
applaudissements du public des théâtres semblent pouvoir lui offrir . » Il souffre notamment de la comparaison
avec son jeune frère André, qui obtient de meilleurs résultats scolaires que lui et se destine à une carrière
a7
d'instituteur, pendant qu'Edgar Jacobs mène une vie de « bohème » en poursuivant ses rêves de gloire lyrique .
François Rivière pense également que l'origine modeste de l'auteur est déterminante dans sa carrière : « Même si
par la suite, Jacobs a fait un considérable bond en avant, culturellement et socialement, il a toujours conservé une
21
forme de complexe à cet égard » . Ce besoin de reconnaissance, qui s'accompagne d'un certain manque de
confiance et d'estime de soi, conduit Edgar Jacobs à se montrer particulièrement soucieux de son apparence.
Narcissique, il se distingue dès l'adolescence par sa recherche d'une tenue distinguée en toute circonstance, lui qui
a 80
apparaît alors comme « un marginal romantique » .
Les succès qu'obtient Jacobs dans la bande dessinée ne suffisent pas à lui faire oublier le regret d'une carrière de
chanteur d'opéra avortée, comme l'expliquent Benoît Mouchart et François Rivière : « Sa chute dans les récits en
images, parce qu'elle l'oblige à renoncer aux altitudes de l'art lyrique, constitue une preuve supplémentaire de sa
damnation dans l'enfer des travaux alimentaires. À ses propres yeux, Jacobs ne fait que se compromettre dans une
a 27
forme d'expression que le monde artistique ignore quand il ne la méprise pas . » François Rivière évoque même
la bande dessinée comme une « contrainte terrifiante » pour le dessinateur, d'autant plus que Hergé le pousse à
adopter le style ligne claire quand la préférence de Jacobs va au dessin avec des crayons gras, de manière à donner
21
plus de volume et d'épaisseur au trait . Les dessinateurs Fred et Liliane Funcken affirment que l'auteur donnait
l'impression de ne pas avoir confiance en son immense talent : « En réalité, il ne s'est jamais senti solide dans son
métier de dessinateur. Il avait débuté sur le tard. Il avait déjà passé la quarantaine à la naissance de Blake et
dbd 5
Mortimer. Il se sentait mieux sur une scène d'opéra. Là il rayonnait .»
Benoît Mouchart insiste sur les difficultés rencontrées par l'auteur, pour qui le dessin n'est ni naturel ni spontané.
Jacobs s'appuie sur de nombreuses photographies pour travailler ses images, élaborées par la superposition de
nombreux calques pour saisir la meilleure composition. L'auteur lui-même n'a jamais caché que le dessin était
pour lui un exercice contraignant : « Je ne dessine pas facilement. Tout est pour moi un boulot de longue haleine.
a 81
C'est mon tempérament . » De même, Benoît Mouchart révèle une difficulté dans l'écriture : « Face à un tel
exercice, il était complètement empêtré, emprunté, ne serait-ce que lorsqu'il devait rédiger une lettre, pour
22
laquelle il usait de nombreux brouillons » . Jacobs va même jusqu'à payer son ami Jacques Van Melkebeke pour
22
22
qu'il réponde à des courriers de lecteurs jugés trop littéraires . Le manque d'assurance d'Edgar P. Jacobs
transparaît non seulement dans son travail mais également dans ses relations publiques. Chaque interview devant
un micro ou une caméra se traduit pour lui par une forme d'angoisse, aussi le dessinateur exige parfois une
a 81
répétition avant l'enregistrement, tout en conservant ses propres fiches sous les yeux .
Par ailleurs, Michka Assayas, journaliste de Libération, souligne que la pudeur de Jacobs s'affirme dans ses
mémoires, Un Opéra de papier : « Une des questions auxquelles [ce livre] aurait pu répondre est : Jacobs a-t-il des
intentions d'auteur ? Or à aucun moment il ne cherche à les exposer, ces intentions […]. Toute son inspiration
vient d'un versant obscur de sa personnalité, qu'il se refuse à explorer : seule l'exécution, opération quantifiable,
23
lui semble digne de commentaire . »
Le style Jacobs
Le rythme de parution hebdomadaire des aventures de Blake et Mortimer permet à Jacobs d'adopter le mode de
travail des grands feuilletonistes du xixe siècle et du xxe siècle, laissant libre cours à des récits de grande
21
ampleur . Comme le souligne François Rivière, la série débute par « deux aventures interminables », d'une
21
densité incomparable avec les standards de son époque .
L'œuvre de Jacobs est marquée par la science-fiction, qu'il assimile au « merveilleux moderne ». Cependant, dans
ce domaine, il n'éprouve que peu d'attraits pour le « space opera ». Sa préférence va à ce qu'il nomme le « mystère
24
quotidien », que l'on côtoie à chaque instant sans s'en rendre compte : en d'autres termes, les « petits moments
a 82
de mystère qui font basculer la banalité du quotidien dans une atmosphère fantastique » . Ses aventures se
rapprochent donc du fantastique et abordent « l'inexplicable présent » où se retrouvent « [les] phénomènes qui
déconcertent en attendant d'être analysés, décryptés et catalogués comme le furent auparavant l'électricité, le
24
magnétisme, la radio-activité, etc . »
Pour autant, la fantaisie des récits n'exclut pas leur réalisme et Edgar P. Jacobs les construit à partir d'une
abondante documentation à propos des grandes découvertes scientifiques de son époque et des interrogations
25
qu'elles suscitent .
Edgar P. Jacobs se démarque également des autres auteurs de son époque, en particulier Hergé, par sa conception
même de la bande dessinée et notamment la réception de celle-ci auprès du jeune lectorat. Dans un entretien
accordé à François Rivière en 1971, il explique : « [J]e n'ai jamais écrit en pensant à un enfant, mais plutôt au
jeune homme que j'étais. Je cherche toujours à me faire plaisir, parce que je suis plus exigeant avec moi-même que
les autres. Le grand secret, c'est de conserver la spontanéité de sa jeunesse le plus longtemps possible : c'est ça qui
a 83
permet de faire des histoires pour les jeunes . » Il ajoute : « On ne peut pas tricher avec les jeunes lecteurs : ils
sentent quand on fait des choses pour leur faire plaisir. Certains éditeurs se croient par exemple obligés, pour faire
un succès, de publier des histoires mettant en scène des héros jeunes. L'enfant ne réclame pas ça ! […] Les jeunes
a 83
a 83
d'aujourd'hui savent qu'aucun enfant de leur âge ne pourrait accomplir pareils exploits ! » De fait, François
Rivière estime que Jacobs a permis d'amener la bande dessinée « à sortir de la nurserie et des cours de récréation
21
grâce à des personnages adultes et des intrigues plus sombres qu'à l'accoutumée ».
Influences
Les œuvres d'Edgar P. Jacobs se nourrissent de toutes les références qui l'ont séduit depuis l'adolescence. Elles se
constituent de nombreux mythes de la tradition populaire que l'auteur s'approprie et dont il fait la synthèse :
« Précurseur aux apparences classiques, Jacobs s'affirme comme un auteur postmoderne avant l'heure : chacune
de ses œuvres recèle une foule d'influences littéraires, graphiques et cinématographiques qui témoignent de sa
culture en même temps que de sa faculté à reconstruire, par son sens aigu de l'esthétique maniériste, un univers
a 84
personnel, en dépit des situations référentielles qui le traversent . » Le mythe de Faust, et plus particulièrement
j8
l'opéra de Charles Gounod, imprègnent durablement les travaux de Jacobs .
Dans le domaine de la peinture, les grands maîtres découverts à l'Académie royale des
L'écrivain H. G. Wells, en beaux-arts influencent sa technique, en particulier Albrecht Dürer et Hans Holbein,
a 13
1920. ou encore Gustave Doré . Il s'inspire également d'artistes moins renommés, comme
Arthur Rackham, qui lui donne le goût du dessin au crayon ou à la plume et du
a 13
lavis . Plus loin dans sa jeunesse, amateur d'illustrés, il se passionne pour les
a2
dessins de Georges Omry .
Le cinéma influence également l'œuvre de Jacobs, lui qui fréquente les salles
a 11
obscures bruxelloises avec Jacques Van Melkebeke pendant l'adolescence .
Ses principales références viennent du cinéma expressionniste allemand, en
particulier les films de Fritz Lang, mais également Le Cabinet du docteur
Caligari de Robert Wiener et Faust, une légende allemande de F. W.
a 11
Murnau .
Méthode de travail
Pour Jacobs, l'écriture occupe une place majeure dans la construction de son œuvre et l'auteur rédige longuement
a 40
son scénario avant d'aboutir à un storyboard , si bien que, pour Benoît Mouchart et François Rivière, « la bande
dessinée, dans l'esprit de Jacobs, consiste d'abord en une forme de littérature où l'image n'est que la dernière
a 40
étape d'un long processus de création .»
L'apport de Jacques Van Melkebeke dans la construction du scénario est essentiel mais non décisif. À partir du
thème général et du point de départ du récit décidé par Jacobs, les discussions menées par les deux amis
permettent à l'auteur d'échafauder l'intrigue. Mais, si Van Melkebeke apporte ses suggestions, c'est bien Jacobs
a 40
qui, en dernier lieu, décide du scénario . Selon Benoît Mouchart, pour qui il semble difficile de démêler
l'influence de Van Melkebeke sur le travail de Jacobs, tant les deux hommes sont comme « des sortes de
jumeaux », « l'auteur soumettait à son ami des désirs d'images, et Van Melkebeke l'aidait à trouver une structure
22
narrative à ses récits » . Le rôle de Van Melkebeke s'apparente donc à celui d'un script doctor, comme il le
reconnaît lui-même en 1979 dans un entretien avec le journaliste Daniel Fano : « Je ne veux pas nier ce travail ,
mais je ne tiens pas à me gonfler en prétendant avoir joué un rôle qui n'a jamais été le mien. Ce n'est pas de la
modestie, c'est de l'honnêteté. Un scénariste occasionnel comme moi se modèle forcément en fonction de l'esprit
du dessinateur. […] Jacobs est vraiment l'auteur de Blake et Mortimer ; il a toujours l'idée générale, qu'il rédige en
synopsis. Ma présence se situe au moment où son histoire est déjà jetée dans les grandes lignes. Je ne lui donne
que des suggestions et, quand je lui livre un prédécoupage, il retient l'esprit des situations et des dialogues pour se
a 40
les approprier complètement .»
Jacobs multiplie donc les cahiers de synopsis, les découpages graphiques et les croquis préparatoires avant
d'entamer la réalisation graphique de ses aventures. De même, le dessin n'a pour lui rien de spontané : il s'impose
la superposition de calques pour trouver la composition graphique la plus expressive et ainsi la reporter sur le
a 81
crayonné . Il s'assure parfois de l'impact de ses images en les projetant sur les murs de son atelier à l'aide d'un
a 81
épiscope . Le découpage retenu par l'auteur ne subit guère de modifications, sauf pour améliorer le tempo du
27
récit, un élément essentiel pour lui . Malgré sa maîtrise du trait et l'attention qu'il porte au moindre détail, la
mise en image du récit est pour l'auteur la tâche la plus ingrate de son travail, comme le rapporte Albert Weinberg,
qui fut son assistant sur Le Mystère de la Grande Pyramide : « Je crois que le dessin était une forme de souffrance
a 81
pour lui. Je ne suis pas sûr qu'il prenait un plaisir sensuel à mettre en image ses scénarios » .
Jacobs reconnaît aussi l'utilisation d'un magnétophone dans son atelier, qui lui permet d'enregistrer les textes de
a 77
ses dialogues et de vérifier leur impact sonore .
Le fétichisme du détail
« Il était d'une exigence envers lui-même qui n'a jamais cessé de me surprendre. J'étais plus
approximatif que lui et je m'émerveillais d'une telle patience, d'un tel scrupule dans le travail… »
28
— Hergé
Dans l'esprit d'Edgar P. Jacobs, « pour être crédible, pour parler au lecteur, la bande dessinée de science-fiction
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doit être fortement branchée sur le réel » . Cette obsession du détail authentique le conduit à multiplier les
recherches, les déplacements sur le terrain et les rencontres avec des scientifiques, tout en accumulant une riche
documentation sur le sujet qu'il entend traiter. Contrairement à d'autres dessinateurs de son époque, Jacobs ne
s'inspire pas seulement du document choisi mais le recopie minutieusement en utilisant le plus souvent la
29
technique du quadrillage pour reporter pas à pas les différents éléments de l'image . Benoît Mouchart et François
Rivière considèrent que le « fétichisme du détail » dont il fait preuve constitue l'apport principal d'Edgar P. Jacobs
a 13
à la bande dessinée belge . Cette inclination trouve probablement son origine dans les travaux d'illustrations
a 13
que l'auteur réalisait avant la Seconde Guerre mondiale pour les catalogues des Grands Magasins de la Bourse .
Pour satisfaire à cette exigence d'authenticité, Jacobs s'appuie systématiquement sur des photographies ou des
croquis de décors existants, comme le rappelle le professeur d'université Benoît Grevisse : « Partageant avec Hergé
le rôle de figure tutélaire de la ligne claire et d’un certain réalisme, Jacobs avait également en commun avec le père
30
de Tintin un souci presque maniaque du détail référentiel réaliste » .
L'écrivain Jean-Paul Dubois, prenant l'exemple de La Marque jaune, estime que cette précision du détail est au
service de l'univers fantastique que le dessinateur met en place, dans la mesure où elle renforce la ligne de rupture
entre le réel et l’étrange : « Les vues ressemblent à la réalité, nous permettent d’identifier les lieux. Mais elles
fonctionnent avant tout comme des images-signes, chargées d’un sens extraordinairement puissant. Le Londres
quotidien a disparu, pour faire place à l’univers imaginaire jacobsien. C’est ce qui rend d’ailleurs à proprement
parler fantastique un récit comme La Marque jaune : la normalité et les éléments science-fictionnels s’y
31
interpénètrent intimement. Ce fonctionnement, Jacobs le mettra en œuvre dans à peu près tous ses récits. »
L'auteur pousse parfois le souci de vraisemblance à l'extrême. À titre d'exemple, Jacques Van Melkebeke rapporte
que Jacobs abandonne finalement une scène du Mystère de la Grande Pyramide, dans laquelle un de ses
personnages doit prendre le bus vers la Pyramide de Mykérinos, après avoir appris qu'il n'y avait pas de bus
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circulant à l'heure prévue dans son récit . Par ailleurs, pour Les Trois formules du Professeur Satō, ses
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recherches afin d'obtenir la description précise des poubelles japonaises l'immobilisent plus de trois semaines .
De même, Hergé se souvient de la refonte du Lotus bleu : « pour colorier des colonnes de laque, il voulait une
petite pointe de vermillon avec un soupçon d'ocre, afin d'obtenir vraiment le rouge-laque parfait ! […] À
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l'impression, c'est naturellement un tout autre rouge qui est sorti ! »
Assistance ponctuelle
Dans un entretien avec Michèle Cédric pour la RTBF, en 1982, Edgar P. Jacobs
reconnaît son horreur de devoir être précipité dans son travail : « J'aime pouvoir
travailler à mon aise, doucement. Je n'aime pas être bousculé, sinon c'est horrible, je
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ne sais plus rien faire » . Aussi l'auteur a-t-il parfois recours à l'assistance de
collaborateurs auxquels il sous-traite certaines tâches. Dès Le Secret de l'Espadon, il
fait appel à son ami Jacques Van Melkebeke pour encrer les premières planches de
l'aventure. Dans Le Mystère de la Grande Pyramide, c'est à Albert Weinberg qu'il
confie le soin d'écrire et de dessiner les pages didactiques qui introduisent le récit, de
a 41
même que de finaliser certains décors du Musée égyptien du Caire .
Plus tard, dans Le Piège diabolique, il sollicite Fred et Liliane Funcken pour la
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réalisation des pages de l'épisode médiéval de l'aventure . C'est à partir de ce même
album que Jacobs a recours à des membres des Studios Hergé pour la colorisation des
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planches, en particulier Josette Baujot, France Ferrari et Roger Leloup .
Albert Weinberg, en 2011.
Enfin, le dessinateur Gérald Forton réalise l'encrage des premières planches, de même
que le dessin de la plupart des décors et des scènes de foule, dans L'Affaire du
a 55
collier , mais le résultat n'est pas conforme aux attentes des lecteurs, comme l'explique Jacobs lui-même : « dès
les trois premières planches parues dans le journal, un courrier abondant, spontané et sans ménagement me
faisait savoir que la substitution avait été décelée et surtout rejetée sans nuance par les lecteurs. (…) D'ailleurs les
nombreux va-et-vient et les corrections me prenaient finalement plus de temps et d'efforts que par le passé. J'avais
13
compris, j'étais condamné à travailler seul ! »
Ces différentes collaborations ne sont donc qu'éphémères et l'auteur les envisage uniquement en dernier recours et
a 41
de manière ponctuelle, afin de respecter le délai de livraison de ses planches .
Ambiance graphique
Edgar P. Jacobs accorde une grande importance au décor de ses aventures. Pour Benoît Mouchart et François
Rivière, il se distingue des autres auteurs de son époque par sa conception novatrice de l'utilisation de la couleur :
« il expérimente le potentiel expressionniste du dessin imprimé en quadrichromie : loin de l'enluminure
a 27
décorative, sa technique amplifie l'atmosphère singulière du récit » . C'est notamment parce que Jacobs est l'un
des premiers dessinateurs à avoir compris les effets dramatiques qui peuvent naître de la couleur qu'Hergé le
a 27
sollicite et en fait son collaborateur au début des années 1940 .
Comme le souligne Frédéric Soumois, qui le qualifie d'ailleurs de « dramaturge de la couleur », Jacobs met en
32
place une ambiance qui devient un élément dramatique du récit par son usage subtil de la couleur . Ainsi le
violent orage qui permet l'évasion de Mortimer dans Le Secret de l'Espadon, le soleil écrasant du Mystère de la
Grande Pyramide, la pluie et le brouillard londoniens de La Marque jaune, les perturbations atmosphériques de
23
SOS Météores, le crépuscule sinistre qui pèse sur La Roche-Guyon au début du Piège diabolique . C'est ce
qu'Hergé nomme « l'usage psychologique de la couleur », c'est-à-dire les dominantes étendues à une séquence
33
entière . Bien que Jacobs respecte dans l'ensemble les codes occidentaux du symbolisme de la couleur, Frédéric
Soumois constate que « son emploi d'une couleur dominante dans une case ou une planche entière afin de
32
parvenir à des effets stylistiques précis est innovateur, fréquent et […] très réussi » . En s'affranchissant de la
a 27
fonction figurative de la couleur, l'auteur se rapproche ainsi des recherches du courant abstrait .
Jacobs se distingue donc des auteurs de son époque par la mise en place de ce que le sémiologue Pierre Fresnault-
Deruelle appelle des « ambiances chromatiques » et qui trouvent leur origine dans Le Rayon U, qui apparaît
comme la « véritable matrice des séries à venir ». Pour le sémiologue, des auteurs comme Moebius, Floc'h et Tardi
34
poursuivent cet « art de la couleur » créé par Jacobs .
Son traitement de la couleur des récitatifs interroge également dans la mesure où l'auteur abandonne le
« traditionnel et sage jaune » pour du mauve, du rose ou encore du vert. Frédéric Soumois affirme que l'auteur
choisit ainsi une couleur complémentaire à celle qui domine la planche, tout en évitant d'envahir celle-ci de blanc,
32
couleur réservée aux seuls dialogues .
Par ailleurs, Jacobs excelle dans l'art de créer « une ambiance indicible où sourdent le mystère et le fantastique à
35
partir de décors très simples du quotidien, en particulier dans l'utilisation de la pénombre et de la nuit ». Pierre
Fresnault-Deruelle résume « l'intelligence graphique » de l'auteur dans la formule : « les dessins de l'auteur de La
36
Marque jaune - lorsqu'ils sont aggravés d'ombres et de lumières - basculent vite dans un réalisme « inquiété » . »
Découpage et composition
a 39
Edgar P. Jacobs manifeste un goût prononcé par la composition symétrique de ses planches . Dans la mesure
où ses aventures sous publiées chaque semaine, sous forme de feuilleton, il conçoit chacune d'elles comme un
a 39
objet harmonieux, « admirable pour lui-même et en dehors de sa continuité dans le fil du récit » . Comme le
remarque Pierre Fresnault-Deruelle, qui qualifie le travail du dessinateur « d'hyperclassique », le principe
d'équilibre gouverne chaque page des aventures de Blake et Mortimer : « toute planche, pareille à un petit jardin à
37
la française, commande que les cases, pareilles à des parterres, viennent trouver leur juste place » . Selon Benoît
Peeters, l'auteur trouve dans ces mises en page « d'ingénieuses solutions de cadrages ou de découpages pour faire
38
coïncider le récit avec ses préoccupations esthétiques » . Hergé critique notamment cette construction
symétrique qu'il juge trop rigide : « Ça ne me paraissait pas juste parce que ça partait d'une arrière-pensée
39
décorative qui n'a rien à voir avec ce que nous faisons. Moi, c'est en fonction de la narration que je pense » .
Sur un autre plan, la composition des planches d'Edgar P. Jacobs doit beaucoup à sa passion pour le cinéma et la
mise en scène, en ne donnant à voir au lecteur que ce qu'il juge nécessaire à la construction d'une vision globale de
son œuvre. La mise en scène s'élabore donc à partir de « fragments », dans une « économie subordonnée à la
a 52
terreur de l'artiste face au travail surhumain qui lui est demandé » . Comme chaque plan d'un film, chaque
vignette restitue un pan de la réalité telle que l'auteur la perçoit. Dans une analyse détaillée, Stéphane Thomas met
en évidence ce style proprement cinématographique : découpage, voix off, cadrage et utilisation des gros plans,
40
ellipses, suspense et « grammaire hitchockienne ». En outre, alors qu'un réalisateur dirige ses acteurs, Jacobs
40
utilise ses amis ou son propre reflet dans un miroir pour mettre en scène ses personnages .
S'il adopte en effet les préceptes de ce style, notamment dans l'effort de lisibilité de ses dessins, Edgar P. Jacobs y
apporte un certain nombre d'innovations formelles. Dès Le Mystère de la Grande Pyramide, il transpose le
procédé cinématographique de la vue subjective pour permettre au lecteur de s'identifier à Mortimer en lui
a 39
proposant plusieurs cases où des détails sont montrés à travers la vision du héros lui-même . Par ailleurs, plutôt
que de rappeler certains éléments antérieurs de l'intrigue à travers les dialogues, l'auteur propose également des
récits enchâssés à la manière des flashbacks qui sont en rupture avec l'unité de temps et la linéarité chronologique
a 39
alors en vogue dans la bande dessinée .
Récitatifs et phylactères
Les aventures conçues par Edgar P. Jacobs commencent parfois par un prologue qui résume des évènements qui
ne sont pas rappelés dans la suite du récit. Cela permet à l'auteur « d'évacuer des scènes d'exposition qu'il juge
a 26
embarrassantes et inutiles », comme l'expliquent Benoît Mouchart et François Rivière . Selon Claude Le Gallo,
b 5
les récitatifs qui abondent dans son œuvre sont indispensables dans sa conception de la bande dessinée et
a 86
participent à la mise en place d'une atmosphère mystérieuse et déstabilisante pour le lecteur . Il s'agit de la
partie la moins bien comprise du travail de l'auteur, car certains n'y voient qu'une redondance par rapport au
32
dessin ou la trace d'un didactisme inutile . Mais pour François Rivière, les récitatifs créent souvent une soudure
essentielle entre deux cases dont l'enchainement ne serait pas compréhensible avec le dessin. De plus, ils
empêchent le regard du lecteur de sauter trop rapidement d'une case à l'autre, comme une invitation à savourer la
a 45
« composition complexe » de chaque dessin .
Comme le rappelle Stéphane Thomas, le didactisme de Jacobs et le caractère imposant de certaines explications
technico-scientifiques ou historiques données par les personnages sont liés à une volonté pédagogique assumée de
l'auteur. À la différence de certains de ses confrères, il ne s'adressait pas seulement à des enfants, mais aussi à des
41
adolescents ou à des adultes : « [I]l n'y a rien de plus vexant, quand on est enfant, que de se faire interpeller
« jeune homme ». Je me rappelle avoir été furieux à cause de ça, en tant que jeune lecteur ! J'évite donc de faire
a 83
des babillages et je m'adresse à eux comme j'aurais aimé qu'on s'adresse à moi ». Par ailleurs, Benoît Mouchart
et François Rivière relèvent qu'Edgar P. Jacobs s'exprime « dans une langue conservatrice, parfois ampoulée mais
généralement débarrassée de tout belgicisme ». Pour lui comme pour Hergé, la suppression de tout élément
régionaliste est nécessaire dans la mesure où ils s'adressent à un public français largement plus nombreux que le
a 86 32
public belge . L'utilisation d'un ton professoral est l'une des critiques les plus souvent formulées à l'auteur .
Thèmes récurrents
Avec la série Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs mélange les genres. Tandis
que les premiers tomes s'apparentent au policier et aux romans d'espionnage,
la série est marquée par l'empreinte de la science-fiction et dévoile des
éléments futuristes. Des thèmes comme le clonage humain ou la guerre
météorologique sont abordés, de même qu'une Troisième Guerre mondiale
dans Le Secret de l'Espadon. L'auteur fait également voyager l'un de ses héros
jusqu'en 5060 dans Le Piège diabolique, tandis que des centaines de fusées
d4
géants conduisent les Atlantes vers l'espace dans L'Énigme de l'Atlantide .
dbd 6
Le Douglas X-3 Stiletto, dont le Tout comme son biographe François Rivière , l'écrivain et commissaire
fuselage rappelle celui de d'exposition Thierry Bellefroid qualifie Edgar P. Jacobs de visionnaire : « En
42
l'Espadon. avance sur son temps […] et toujours en recherche » . Cet aspect est présent
dès la naissance de la série. Selon Claude Le Gallo, dans Le Secret de
b6
l'Espadon, l'auteur « fait preuve de qualité de graphiste visionnaire » . Son
Espadon, avion à réaction submersible et supersonique, trouve un écho quelques années plus tard : en 1952, soit
six ans après le début de son aventure, le Douglas X-3 Stiletto, premier avion à fuselage effilé, est lancé aux États-
43
Unis .
Pour Le Mystère de la Grande Pyramide, l'auteur choisit de situer l'action sur le plateau de Gizeh et imagine
l'existence d'une chambre secrète au cœur de la pyramide de Khéops. En cela, il décide de ne pas suivre les conseils
de l'égyptologue Pierre Gilbert, qui l'assure que le plateau, fouillé depuis des siècles, ne recèle plus aucun secret.
Pour autant, quatre ans après la rédaction de cette aventure, des archéologues découvrent sur le plateau, à quinze
mètres sous le sable, l'une des barques solaires de Khéops. D'autres découvertes sur le site ont lieu dans les
décennies suivantes. Ainsi, en 2016 et 2017, une amorce de couloir puis une vaste cavité sont découvertes au cœur
44, 45, a 87
de la pyramide par la mission scientifique franco-égyptienne ScanPyramids .
Edgar P. Jacobs fait preuve d'une grande curiosité et d'une dilection particulière pour tous les domaines de la
science, comme l'explique Thierry Bellefroid : « Il avait une vraie fascination pour la science. Il s'abonnait à toutes
les revues. Il pouvait passer des mois à dialoguer avec des scientifiques, des spécialistes. S'il n'avait pas le détail
qui lui manquait, il s'arrêtait de dessiner pendant des semaines, jusqu'à trouver. Il ne voulait pas qu'une erreur
42
puisse faire douter de sa fiction ». Thierry Bellefroid prend notamment l'exemple de l'album SOS Météores :
« Pour le climat, il aurait pu prendre un ou deux articles, mais il préfère aller plus loin, interroger, questionner la
science, et même avec cette incroyable prescience, devancer la science. Tout comme Hergé enverra Tintin sur la
Lune avant l’Homme, il va prendre ce qui existe, l’extrapoler, et imaginer demain, il l’a fait avec le changement
46
climatique. C’est sa grande force et sa modernité encore aujourd’hui ».
Jacobs voit dans la science-fiction une « anticipation romancée » des réalisations et des découvertes à venir et
définit précisément le rôle qu'il entend jouer dans ce cadre : « Tout l'art consist[e] à extrapoler le sujet choisi
47
jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes, à mi-chemin entre le réel et l'insolite » .
Cet attrait pour les sciences transparaît également dans le grand nombre de savants présents dans les aventures
d'Edgar P. Jacobs. Tous semblent inspirés de la figure de Faust, dont l'auteur est passionné depuis l'enfance, qu'ils
aient choisi de « céder aux tentations du Mal comme Septimus ou Miloch », ou qu'ils se posent au contraire en
a 27
« garants de l'ordre et du Bien, comme Mortimer, Labrousse ou Sato » . Par ailleurs, l'omniprésence des
sciences chez Jacobs témoigne de la volonté pédagogique de l'auteur : « Tout l’art du conteur consiste à mener le
sujet choisi jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes sans jamais perdre de vue que le but d’un récit de science-
fiction est de raconter une histoire, de distraire, de dépayser, de faire jouer l’imagination et, subsidiairement,
24
d’engendrer une curiosité durable. [...] Bref il faut instruire en amusant . »
Ésotérisme et fantastique
« Depuis la Seconde Guerre mondiale, tout homme normal et conscient ne peut s'empêcher de
constater le lent déclin de la civilisation occidentale et de ressentir une terrible angoisse quant à
l'avenir de notre malheureux continent. C'est un remake de la chute de l'Empire romain. On
n'attend plus que l'invasion des barbares. »
50
— Edgar P. Jacobs
Tout en étant fasciné par les sciences, Edgar P. Jacobs s'inquiète des conséquences néfastes du progrès
technologique et du danger qu'il est susceptible de représenter pour la civilisation occidentale. Il se méfie
notamment du renouveau esthétique incarné par l'architecture, les automobiles et les objets de la vie quotidienne
dans les années 1950. Comme ses héros Blake et Philip Mortimer, Jacobs « survit avec élégance et nostalgie dans
a 88
un monde qui n'est plus le sien » . Avec la menace de l'Empire jaune dans Le Secret de l'Espadon et les
inventions des professeurs Septimus et Miloch dans les albums suivants, l'auteur laisse penser à son lecteur « que
a 89
le monde à venir sera pavé de périls terrifiants » . Dans les aventures de Blake et Mortimer, Jacobs traite donc
la question de la puissance de la science et entend alerter le lecteur sur les dangers qui peuvent naître d'une
47
technologie quand l'humanité, devenue malfaisante, se détourne de la morale . En garant de la civilisation
occidentale et d'un Empire britannique en déclin, les héros jacobsiens parviennent in extremis à réduire à néant
a 89
les tentatives de l'ennemi . Ainsi, la plupart de ses œuvres offrent une vision anxieuse et pessimiste de l'avenir
a 90, 20
de l'humanité .
Le critique Gérard Lenne rappelle que, né en 1904, Jacobs a vécu les deux guerres mondiales : « Ceci explique déjà
une tendance à l'eschatologie, à mettre en scène des guerres, des catastrophes, la chute des empires et une
aspiration au repli sur la tranquillité de la tradition ». Claude Le Gallo rejoint cette analyse et constate que, face au
totalitarisme, l'auteur recommande la fermeté du discours politique, telle que l'exprime Blake au début du Secret
de l'Espadon : « L'œuvre d'Edgar P. Jacobs est tout entière portée vers la personne humaine et son
épanouissement. Aux yeux de cet humaniste déclaré, la science comme la démocratie constituent la meilleure et la
pire des choses. L'une et l'autre peuvent servir l'individu ou l'asservir. L'auteur craint tant le totalitarisme
b7
scientifique que la décadence démocratique : entre l'ordre et le désordre, le salut est dans l'homme . »
L'écrivain et journaliste Daniel Riche affirme que le choix de héros britanniques n'a rien d'anodin de la part
d'Edgar Jacobs, qu'il décrit comme un « conservateur » pour qui la culture américaine, qui déferle sur l'Europe dès
la fin de la Seconde Guerre mondiale, est fondée sur « des valeurs matérielles, donc forcément aliénantes » qui
symbolise « un changement voué à favoriser le désordre, ne pouvait que
susciter méfiance et hostilité ». De fait, pour Edgar P. Jacobs, le Royaume-Uni
offre un visage rassurant, car ce pays concilie d'une part « la tradition de la
monarchie et le libéralisme du système politique », et représente d'autre part le
monde libre, « responsable de la chute de l'oppresseur nazi » et donc « l'ultime
espoir de la civilisation occidentale face aux assauts des barbares de tous
poils ». Autrement dit, le Royaume-Uni apparaît pour l'auteur comme « une
sorte de Belgique magnifiée qui n'aurait pas eu à subir les humiliations de la
défaite et de l'occupation, un refuge pour la civilisation (occidentale, cela va
sans dire) et un recours contre le désordre issu du changement et de la
51
modernité » .
Blake et Mortimer, comme figés dans le temps, incarnent une image presque
fantasmée d'une nation en pleine mutation et de ce qu'elle fut jadis. À l'époque
où se déroulent leurs aventures, des années 1950 aux années 1960, la
puissance britannique se délite face à la montée des nationalismes dans ses
colonies et à l'hégémonie grandissante des États-Unis au sein du bloc
Une du quotidien Excelsior en 1911 occidental. De même, la société britannique évolue, et l'émergence d'une
illustrant la menace du « Péril 52
certaine contre-culture n'est pas évoquée dans la série .
jaune ».
Si le Royaume-Uni est présenté de manière idéalisée, à l'inverse,
Edgar P. Jacobs offre une vision très négative de l'Extrême-Orient dans Le
Secret de l'Espadon, qui mêle aux souvenirs encore très présents de la Seconde Guerre mondiale la menace du
53, his 15
« Péril jaune », une peur ancienne et très ancrée dans la culture occidentale depuis le début du xxe siècle .À
cette époque, la menace d'une invasion militaire venue d'Extrême-Orient, renforcée par le conflit russo-japonais
entre 1904 et 1905, devient une source d'inspiration pour de nombreux auteurs de fiction dont les récits
his 15
nourrissent les lectures d'enfance de Jacobs .
Les souterrains
Les nombreux exégètes ont mis en évidence une obsession qui parcourt toute son œuvre : celle des souterrains. La
base secrète de L'Espadon est creusée sous le détroit d'Ormuz, une bonne partie des séquences du Mystère de la
Grande Pyramide se situe dans les entrailles de celle-ci, le laboratoire du docteur Septimus se situe au sous-sol de
sa maison et Mortimer y accède après un périlleux cheminement dans les égouts, L'Atlantide est bâtie dans une
caverne souterraine, la station 001 du réseau Cirrus de SOS Météores se trouve sous le château de Troussalet, le
voyage de Mortimer dans Le Piège diabolique commence dans une crypte et se poursuit dans un monde
entièrement souterrain, L'Affaire du Collier se déroule en partie dans le sous-sol parisien et les installations du
23, his 16
professeur Satō sont aménagées sous sa villa .
Benoît Mouchart et François Rivière, comme d'autres analystes de l'œuvre de Jacobs, mettent cette récurrence des
décors souterrains sur le compte d'un accident de jeunesse du dessinateur. À l'âge de deux ou trois ans, alors qu'il
joue dans le jardin de son oncle, Charles Billestraet, Edgard Jacobs passe à travers le couvercle vermoulu d'un
a 91
vieux puits désaffecté et fait une chute de sept mètres, avant d'être secouru quelques heures plus tard . L'auteur
relate lui-même cet incident dans Un Opéra de papier, sans paraître envisager qu'il ait pu avoir une quelconque
a 91
influence sur son travail .
Censure
Le style réaliste des aventures de Blake et Mortimer vaut à son auteur d'être plusieurs fois censuré au regard de la
loi française sur les publications destinées à la jeunesse. En 1957, l'éditeur français du magazine Tintin s'inquiète
des scènes effrayantes de L'Énigme de l'Atlantide, mais c'est finalement Le Piège diabolique qui est pointé du
d5
doigt cinq ans plus tard. Son contenu étant jugé trop choquant, l'album est finalement interdit en France . C'est
en réaction à cette décision et dans la crainte d'une nouvelle censure qu'il écrit ensuite L'Affaire du collier, une
d5
aventure plus innocente et anodine et qui constitue selon de nombreux spécialistes son album le moins réussi .
La censure s'applique parfois au sein même de l'équipe du Journal de Tintin. Ainsi, Hergé, comme l'ensemble du
comité de rédaction du magazine, s'oppose à la couverture réalisée par Edgar Jacobs pour le lancement de La
Marque jaune, jugée trop effrayante pour le jeune public en raison de la sombre silhouette recouvrant le ciel de
a 92, d 5
Londres et le revolver tenu par Francis Blake sur l'image . Dans cette même aventure, le dessin d'une case lui
est reproché car il fait apparaître une ballerine en tutu sur la couverture d'un magazine tenu par le professeur
Septimus. Le détail, pourtant insignifiant, est inacceptable pour le comité de censure français, qui juge ce contenu
d3
érotique et en demande la modification .
Cette pression constante de la censure explique en grande partie pourquoi les personnages féminins sont si peu
nombreux dans les aventures d'Edgar P. Jacobs, tout comme dans les séries des autres dessinateurs de cette
d 6
époque . Ancien directeur du Centre belge de la bande dessinée, Charles Dierick rappelle que « Blake et
Mortimer n'étant évidemment pas destiné à un public de jeunes filles et il était publié dans Tintin, un magazine
d6
catholique » . Comme le souligne Geert de Weyer, dans Blake et Mortimer, « leurs apparitions se limitent à de
fugaces silhouettes, à peine reconnaissables ». Seule Agnès de la Roche, dans Le Piège diabolique, bénéficie de
quelques lignes de dialogue, tandis que quelques femmes élégamment vêtues apparaissent dans les premières
d6
planches de L'Affaire du collier, tout en restant muettes .
Postérité
Si le travail d'Edgar P. Jacobs, qui figure selon Geert De Weyer parmi les trois grands de l'École de Bruxelles avec
d7
Hergé et Jacques Martin , est salué dès ses premières aventures, il souffre comme d'autres auteurs du manque
de reconnaissance de la bande dessinée, longtemps déconsidérée. Elle connaît cependant une première forme de
consécration vers la fin des années 1960. Une première exposition consacrée au « neuvième art » est organisée du
29 juin au 25 août 1968 à la Bibliothèque royale Albert Ier. Le catalogue en est rédigé par Jean Van Hamme et
a 93
présente Edgar Jacobs comme l'une des références de la bande dessinée belge . Des clubs d'amateurs de bande
a 94
dessinée se créent en France comme en Belgique et des fanzines sont éditées . Comme l'écrit Hergé, « Le temps
du dédain semble révolu. Les gens « sérieux » reconnaissent eux-mêmes, aujourd'hui, dans la bande dessinée, un
cbd 4
langage nouveau, un moyen d'expression autonome ».
François Rivière estime que peu d'auteurs contemporains de Jacobs ont témoigné de l'admiration pour son travail,
ce qui l'affectait beaucoup. Pour autant, Hergé considérait Le Secret de l'Espadon comme un chef-d'œuvre devant
servir de modèle aux collaborateurs du magazine Tintin, et Michel Greg comme André Franquin le tenaient en
21
haute estime, ce dernier considérant les dessins de Jacobs comme « des images inoubliables » .
En 1969, un supplément aux Cahiers de la bande dessinée rassemble la cinquantaine d'illustrations de La Guerre
des mondes réalisées par Edgar Jacobs pour les premiers numéros du magazine Tintin, accompagnées d'un texte
de présentation intitulé « Edgar P. Jacobs ou la logique des rêves », préfacé par Hergé lui-même qui rend
a 94
hommage à son ancien collaborateur et ami . L'année suivante, les journalistes du Figaro, Pierre Lebedel et
Michel Daubert, se rendent à Bruxelles pour y rencontrer trois auteurs reconnus comme des « classiques » de la
bande dessinée belge : Hergé, Michel Greg et Edgar Jacobs. Leurs articles sont publiés le 22 août 1970 et
contribuent à faire sortir la bande dessinée du ghetto de la presse enfantine dans lequel elle était enfermée
54
jusqu'alors aux yeux des médias . Jacobs. En mars 1971, à l'occasion de la Foire du livre de Bruxelles, le premier
Grand prix Saint-Michel est attribué à Edgar Jacobs. Le 12 octobre suivant, le magazine Tintin lui consacre un
a 94
Dossier spécial dans son supplément .
Par ailleurs, à cette époque, des fidèles lecteurs, « jeunes gens fascinés par la stature d'un créateur mystérieux et
passeur d'un monde auquel certains aimeraient bien accéder », sollicitent le dessinateur pour venir le rencontrer à
a 77
son domicile. Quelques-uns sont sélectionnés pour être reçu au « Bois des Pauvres » . En 1984, Claude Le Gallo
publie Le Monde de Edgar P. Jacobs, premier volet de la collection « Nos auteurs » chez Le Lombard et première
a 94
véritable étude de l'œuvre du dessinateur .
Les premières aventures de Blake et Mortimer ne suscitent pas seulement l'admiration des lecteurs d'Edgar P.
Jacobs mais aussi celle de ses collègues. Ainsi, dès le milieu des années 1950, une nouvelle génération d'auteurs
influencés par le style graphique et narratif de Jacobs apparaît, comme Jacques Martin, Albert Weinberg ou
a 95
François Craenhals .
Edgar P. Jacobs n'a jamais manifesté d'opposition au fait que ses héros lui survivent. À sa mort, le scénario du
second tome des Trois Formules du professeur Satō est finalisé et les crayonnés largement ébauchés. La
Fondation Jacobs décide d'achever son travail et de publier l'album. Jacques Martin est sollicité pour une planche
d'essai, tandis que Ted Benoit et André Juillard sont pressentis, mais le choix se porte finalement sur Bob de
c 7
Moor, qui avait semble-t-il la préférence de Jacobs . Il est assisté de Geert de Sutter. L'album, tiré à
500 000 exemplaires, paraît en avril 1990 et rencontre un grand succès malgré les faiblesses relevées par des
a 96
spécialistes de l'œuvre de Jacobs .
Au fil des ans, une mésentente se fait jour entre Claude Lefrancq, propriétaire
des Éditions Blake et Mortimer, et Philippe Biermé qui possède le Studio
Jacobs, détenteur des droits d'exploitation de l'œuvre. Les éditions Dargaud,
sous l'impulsion de leur directeur général Claude de Saint-Vincent, rachètent
finalement les deux sociétés en 1992 et décident de poursuivre la série Blake et
Mortimer en lançant une nouvelle production. Jean Van Hamme est choisi
pour le scénario et Ted Benoit pour le dessin. Ce nouvel album, intitulé
L'Affaire Francis Blake, est largement inspiré par le graphisme de La Marque
jaune, et développe une aventure teintée d'espionnage située en Angleterre
dbd 7, a 96
dans les années 1950 .
Hommages et récompenses
En 1971, Edgar P. Jacobs reçoit le Grand Prix Saint-Michel pour l'ensemble de son œuvre, puis le Prix Saint-Michel
a 94
du meilleur dessinateur de science-fiction pour Les Trois Formules du professeur Satō l'année suivante .
Toujours en 1971, il remporte le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles-Cros pour le disque de La Marque
56, his 17
jaune .
En 2004, à l'occasion du centenaire de la naissance d'Edgar P. Jacobs, l'Hôtel des Monnaies de Bruxelles édite une
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médaille à l'effigie de Blake et Mortimer . La même année, l'exposition « Blake et Mortimer à Paris ! » est
a 96
organisée au Musée de l'Homme , tandis que le Centre belge de la bande dessinée organise une exposition du
23 mars au 12 septembre, retraçant le parcours artistique et la vie de l'auteur. Elle s'accompagne de la publication
d'un livre au format bande dessinée, intitulé Le manuscrit E.P. Jacobs, une édition de luxe et richement
57
documentée, co-écrite par Charles Dierick, Guy Lejeune et Pierre Lebedel . À la fin de l'année 2021, une
exposition intitulée « Le Secret des Espadons » se tient dans ce même musée, réunissant des planches originales,
des maquettes, des photographies, des archives et des objets personnels de l'auteur, ainsi qu'une iconographie
58
inédite sur ce premier volet des aventures de Blake et Mortimer . C'est également la couverture de cet album qui
d9
est utilisée pour rendre hommage à l'auteur dans le Parcours BD de Bruxelles .
Du 5 décembre 2014 au 15 février 2015, la Maison Autrique de Bruxelles propose une exposition originale,
intitulée « Edgar P. Jacobs et l’Espadon », qui évoque l'atmosphère fantastique et mystérieuse des albums de
59
l'auteur et met en regard des sérigraphies inédites réalisées par André Juillard et Gilles Ziller . Du 26 juin 2019
60
au 5 janvier 2020, l'exposition « ScientiFiction » est organisée au Musée des Arts et Métiers de Paris . En 2022,
le château de La Roche-Guyon, qui sert de cadre au Piège diabolique, organise l'exposition « MachinaXion,
61
Mortimer prisonnier du temps », consacrée à l'album et qui présente près de 200 documents .
Plusieurs ouvrages retracent le parcours de l'auteur. En 2012, les éditions Delcourt font paraître La Marque
62
Jacobs, une bande dessinée biographique réalisée par Rodolphe et Louis Alloing . En 2021, les éditions Glénat
publient une autre bande dessinée biographique, Edgar P. Jacobs, le Rêveur d'apocalypses, de François Rivière et
63
Philippe Wurm . De même, plusieurs documentaires retracent la vie et l'œuvre de l'auteur. En 1995, Jean-Loup
Martin et Guy Lehideux réalisent La Marque de Jacobs, un film coproduit par Cendranes Films et 8 Mont-Blanc,
64
d'une durée de 40 minutes . En 2004, le documentaire Francis Gillery, E.P. Jacobs, Blake ou Mortimer ?, est
65
coproduit par Artline Films et France 5, pour une durée de 55 minutes .
66
Par ailleurs, la bibliothèque de Lasne, la dernière commune de résidence du dessinateur, porte son nom .
Dans l'édition en couleurs des Cigares du pharaon, Hergé fait allusion à son
ancien collaborateur en momifiant un certain E.P. Jacobini dans le tombeau du
pharaon Kih-Oskh. Cette allusion se double de la présence sur la couverture
d'un dénommé Grossgrab, qui évoque le personnage du docteur
70
Grossgrabenstein, créé par Jacobs pour Le Mystère de la Grande Pyramide .
Philippe Wurm signe avec François Enfin, dans L'Affaire Tournesol, Hergé le représente comme un spectateur de
Rivière une bande dessinée en l'opéra de Szohôd, puis l'évoque en faisant apparaître le nom Jacobini sur une
71
hommage à Jacobs. affiche figurant derrière le colonel Sponsz dans la loge de Bianca Castafiore .
Reprises et parodies
Tout comme d'autres grands classiques de la bande dessinée, la couverture de La Marque jaune est souvent
d 10
victime de parodie, parfois sous couvert d'hommage au dessinateur . À titre d'exemple, elle est notamment
reprise dans deux albums de la bande dessinée flamande De Kiekeboes, sur la couverture de La Marque du Chat
de Philippe Geluck ou celle de Paniek in Stripland de Tom Bouden, ainsi que dans des caricatures politiques et
d 10
sociales réalisées par Johan De Moor .
Au début des années 1980, Yann et Didier Conrad publient des histoires courtes et parodiques dans le magazine
d 11
Spirou, notamment Talk et Baltimore, un pastiche des personnages de Blake et Mortimer . En 2005, les
éditions Dargaud lancent à leur tour une parodie, intitulée Les Aventures de Philip et Francis, réalisée par Pierre
Veys et Nicolas Barral. Dans cette série, qui se veut un hommage humoristique à l'œuvre de Jacobs, les femmes
britanniques remettent en cause l'autorité masculine et les deux héros sont chargés de les ramener à la raison. Le
célèbre M de La Marque jaune signifie alors « Macho », tandis que les noms des principaux protagonistes ont été
d 12
conservés, y compris Olrik .
Œuvres
Bandes dessinées
Gordon l'Intrépide : cinq planches en couleurs inspirées de l'œuvre
d'Alex Raymond, publiées dans le journal Bravo ! du no 50 au no 54 de
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1942 .
Le Rayon U, publié dans Bravo ! du no 5 au no 52 de 1943, puis du no 1
au no 15 de 1944. Il est édité en album par Le Lombard en 1974, et
connaît deux rééditions en fac-similé en 2011, l'une par la librairie
« L'Âge d'or » à Bruxelles, l'auteur par l'association « Les Amis de
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Jacobs » à Angoulême .
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Blake et Mortimer : huit aventures publiées en douze albums .
Autres travaux
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Edgar P. Jacobs a signé quantité d'illustrations exécutées pour différents journaux . Celles qu'il réalise pour La
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Guerre des mondes, parues dans Tintin entre 1946 et 1947, sont notamment rééditées par Glénat en 1971 . En
2012, la libraire L'Âge d'or édite Roland le Hardi, Dossier Chevalerie, un ouvrage qui rassemble le manuscrit de
l'aventure qui aurait dû paraître dans Tintin en 1946, avant d'être rejetée, ainsi que des illustrations médiévales de
a 97, 72
l'auteur . En 2013, l'association « Les Amis de Jacobs » publie Les Contes, illustrations d'Edgar P. Jacobs, en
deux tomes qui rassemblent l'intégralité des aquarelles du dessinateur pour le journal Bravo !, ainsi que deux
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volumes intitulés Esquisses & Dessins .
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Les mémoires de l'auteur, Un Opéra de papier, sont publiées en 1981 chez Gallimard .
Notes et références
Notes
1. Jacques Van Melkebeke choisit quant à lui l'option « dessin linéaire ».
2. Les saisons des spectacles à l'opéra de Lille ne durent que six mois, de la mi-octobre à la mi-avril. Le reste de
l'année, Edgard Jacobs et Léonie Bervelt vivent à Bruxelles, d'abord rue de Flandres puis rue Charles-Quint.
Voir Mouchart et Rivière 2021, p. 59.
3. Eugène van Nijverseel
4. De son premier mariage avec Henri Quittelier, Jeanne, née à Schaerbeek en 1903, a deux enfants : René, né
en 1929, et Laurette, née deux ans plus tard. Viviane est la fille de René. Voir Mouchart et Rivière 2021,
p. 139-140.
Références
Références bibliographiques
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2. Christian Viard, « Jacobs sa vie : Edgar P. Jacobs le chanteur d'histoires ».
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Marque jaune au cinéma ».
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6. François Rivière (propos recueillis par Frédéric Bosser), « Témoignage : Edgard et moi ».
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Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire : Les événements qui ont inspiré l'œuvre d'Edgar P.
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dans l'histoire, p. 8-15.
2. Jacques Langlois, « Jacobs + Hérgé = Olav », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire,
p. 16.
3. François Rivière, « En 1946, E.P. Jacobs », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 29.
4. « Les ciseaux d'Hergé », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 49.
5. « Une cité empreinte de futurisme », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 59.
6. Didier Pasamonik, « Miloch, le savant fou », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 67-
68.
7. Rémy Goavec, « Un album de transition ? », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 88.
8. Rémy Goavec, « Un policier inspiré par un fait divers », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans
l'histoire, p. 89.
9. Rémy Goavec, « Jacobs sur le pavé parisien », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire,
p. 89.
10. François Rivière, « En 1965, E.P. Jacobs », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 93.
11. « Des difficultés d'obtenir de la documentation nippone », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans
l'histoire, p. 99.
12. François Rivière, « En 1971, E.P. Jacobs », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 103.
13. François Rivière, « En 1955, E.P. Jacobs », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 63.
14. Jacques Langlois, « D'un tombeau à l'autre », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire,
p. 37.
15. François Pavé, « Le péril jaune, histoire d'une peur blanche », dans Les personnages de Blake et Mortimer
dans l'histoire, p. 26-31.
16. Rémy Goavec, « Un dessinateur très undergound », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans
l'histoire, p. 88.
17. « D'ondes en ondes », dans Les personnages de Blake et Mortimer dans l'histoire, p. 55.
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2. Jacobs 1981, p. 110.
3. Jacobs 1981, p. 138.
4. Jacobs 1981, p. 157.
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6. Jacobs 1981, p. 187.
7. Jacobs 1981, p. 187}..
8. Jacobs 1981, p. 30-31.
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34. Mouchart et Rivière 2021, p. 115-125, 133.
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4. Le Gallo 1984, p. 82.
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2. Lenne 1990, p. 37.
3. Lenne 1990, p. 35.
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Autres références
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(ISSN 1991-9336 (https://portal.issn.org/resource/issn/1991-9336),
DOI 10.4000/ejas.12402 (https://dx.doi.org/10.4000/ejas.12402), lire en ligne (http://journals.openedition.org/ej
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Voir aussi
Articles connexes
Blake et Mortimer
Les Aventures de Tintin
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6_num_24_1_1365)).
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