Décoder les titres de presse
Les compétences de lecture
et les routines rédactionnelles en question
Laura Calabrese1
Dans cet article, nous présentons les mécanismes cognitifs et
langagiers qui se trouvent à la base d’une compétence de lecture
liée au discours médiatique: celle d’actualiser des toponymes,
des dates ou des noms communs dans un emploi événemen
tiel. Nous décrivons, dans un premier moment, le processus
par lequel un «désignant d’événement» encode la mémoire de
l’actualité (i. e. Tchernobyl, Mai-68, BHV, les caricatures de
Mahomet). Dans un deuxième temps, nous examinons quels
sont les indices qui guident le lecteur dans une actualisation
événementielle de ces expressions. Nous avançons l’hypothèse
que cet instruction de lecture est contenue dans les désignants
d’événements, et qu’elle s’active grâce à une série de dispositifs
sémiotiques et langagiers qui articulent la mémoire individuelle
avec celle, collective, des événements sociaux.
1 Chercheuse au Département de Langues et Littératures Romanes, Unité de
Recherche en Linguistique, Université Libre de Bruxelles.
Recherches en communication, n° 33 (2010).
116 Laura Calabrese
L’une des principales fonctions du discours d’information est de
nommer des événements. Le produit de cet acte de nomination, que
nous appelons les désignants d’événements (désormais DE), nous
intéressent par leur double statut de constructeur et de construit : tout
en étant le produit d’une description de l’actualité, ils constituent un
dispositif important dans la construction de notre histoire immédiate.
Ils nous semblent condenser l’un des principaux mécanismes discursifs
de la presse quotidienne : à un certain moment, le discours médiatique
produit une expression pour référer à un ensemble de faits perçu comme
unique et ayant une cohérence interne, dénomination qui encode rapi
dement les coordonnées événementielles, lesquelles seront plus ou
moins mémorisées par les lecteurs selon la saillance de l’événement en
question pour la communauté. Ce phénomène de mémoire discursive
peut être observé dans toute une série d’exemples1 :
–– 1) Banlieues : les médias américains sans complaisance (lemonde.
fr 14.11.05)
–– 2) L’infernal retour de Tchernobyl (Politis 12.12.02)
–– 3) La canicule a déjà fait 3000 morts ([Link] 14.08.03)
–– 4) Tibéhirine et après ([Link] 21.11.09)
–– 5) De Hiroshima aux Twin Towers (Le Monde diplomatique n°
582, 9.02)
L’énorme quantité d’information que transmettent ces expressions
n’échappe à aucun lecteur de la presse quotidienne généraliste. Malgré
la naturalité du phénomène, nous pouvons nous demander quels sont
les indices d’interprétation dont disposent les lecteurs pour actualiser le
programme de sens « événement » de Tchernobyl ou de 11-septembre,
et non, par exemple, le programme de sens initial « ville » ou « date ».
En termes cognitifs, cela revient à dire que nous sommes capables
d’interpréter une substance (un nom) comme un procès (un événement)
avec des coordonnées spatio-temporelles spécifiques.
1 Les exemples sont extraits d’un corpus de 1100 occurrences de désignants
d’événements. Ils ont été prélevés de journaux d’information générale belges
(francophones) et français, entre 2005 et 2009.
Décoder les titres de presse 117
Pratiques d’écriture, compétences de lecture
Pour pouvoir expliquer ce phénomène de reconnaissance il nous
faut d’abord décrire le processus de formation de ces expressions. Ce
processus témoigne de pratiques d’écriture propres au discours d’infor
mation, qui dépendent de routines rédactionnelles - comme la place
prépondérante dévolue aux toponymes et aux dates dans la nomina
tion d’événements - autant que de contraintes matérielles - l’espace
réservé à la rédaction des titres, par exemple. Cette pratique d’écriture
exige une compétence de lecture pour actualiser les sens capitalisés par
les DE, compétence qui témoigne de la coopération qui s’établit entre
le méta-énonciateur et les lecteurs. Ceux-ci sont amenés à faire une
série d’inférences, à partir d’indices textuels (linguistiques et sémio
tiques), pour « compléter » l’information manquante en surface. Nous
n’aborderons pas ici des problématiques liées à l’interprétation des
énoncés journalistiques (interprétation qui intervient même au niveau
des dénominations partagées), dans « l’espace mystérieux qui s’étend
entre texte et lecteur », pour reprendre les mots de Daniel Dayan (1981)
dans un article classique sur la réception. Car si c’est bien la réception
qui intéresse, en dernière instance, l’analyste du discours médiatique
—la réception des messages est la terre promise du chercheur, écrit
Jérôme Bourdon (2004, p.12)—, nous nous limiterons dans cet article
à observer non des pratiques de lecture effectives, mais des compé-
tences de lecture nécessaires pour décoder certains titres de presse qui
contiennent des désignants d’événements. L’observation des représen
tations qu’éveillent les DE dans le chef des lecteurs relèverait d’un tout
autre travail de recherche, qui porterait sur les images et les lexiques
associées aux expressions événementielles1.
Dans un premier temps, nous exposerons les règles de formation
des DE, en spécifiant les routines journalistiques qui interviennent dans
ce processus. Nous examinerons ensuite quels sont les mécanismes
1 Même si la valeur événementielle d’un toponyme ou une date est transparente,
les représentations associées varient d’une personne à l’autre, comme nous avons
pu le constater lors d’entretiens informels avec des étudiants de séminaire et des
collègues. Ces conversations, qui n’ont aucune valeur statistique, ont montré que
les représentations d’un toponyme tel que Tiananmen sont autant iconographiques
(la célèbre photo de Jeff Widener du « Rebelle inconnu » qui fait face au tank à la
place Tiananmen) que discursives (sont évoqués des noms tels que massacre ou
manifestations).
118 Laura Calabrese
qui participent dans la reconnaissance du contenu événementiel de ces
expressions, et, enfin, nous essaierons de définir cette compétence de
lecture à laquelle le discours d’information nous a habitués.
La formation des désignants d’événements
Lorsqu’un événement fait irruption dans l’espace public1, il doit
être nommé par une instance légitimée socialement, en l’occurrence,
les médias d’information. En dépit de l’évidence de certains désignants
tels que le 11 septembre, BHV, Tiananmen ou encore les caricatures
de Mahomet, ils ne surgissent pas tels quels dans le discours média
tique, puisqu’il s’agit de noms ou de syntagmes qui ont une référence
mondaine non événementielle. Il faut donc décrire le procédé métony
mique par lequel une date, un nom propre ou un nom commun se voient
investis de la mémoire d’un événement.
Dans le discours d’information, l’activité de nomination est une
activité de mise en forme du réel, de l’actualité, car elle classe et hiérar
chise les faits mondains. Comme le note P. Charaudeau :
Des morts sont des morts […], mais [leur] signification évé
nementielle, le fait que ces morts soient désignés comme fai
sant partie d’un « génocide », d’une « purification ethnique »
ou d’une « solution finale », qu’ils soient déclarés « victimes
du destin » (catastrophe naturelle) ou de la « méchanceté hu
maine » (crime), dépend du regard que le sujet porte sur ce fait
(Charaudeau, 2005, p. 82).
L’énonciateur journalistique va ainsi nommer l’événement en
même temps qu’il va spécifier sa nature, par le biais d’un nom commun,
puisqu’il faut tout d’abord donner une substance à ce qui dans le monde
phénoménal constitue un processus (une guerre, une manifestation, un
attentat, etc.). La première information contenue dans le DE est ainsi
un nom événementiel (guerre, émeutes, affaire, attentats, etc.), c’est-
à-dire un nom qui éveille l’idée d’événementialité2. Mais pour que ce
1 Ce n’est pas ici le moment de discuter sur la notion d’événement, dont la littérature
en sciences sociales est abondante. Nous entendons par événement médiatique
un fait qui survient dans l’espace public qui change le visage de l’actualité et qui
marque un avant et un après dans le vécu collectif.
2 La catégorie de nom événementiel est proposée par la sémantique lexicale ; voir par
Décoder les titres de presse 119
nom puisse référer à un événement concret il doit avoir un complé
ment, qui situe l’événement en spécifiant certaines de ses coordon
nées (géographiques, temporelles ou autres) : la guerre de Kippour, les
émeutes de Villiers-le-Bel, l’affaire du voile ou encore les attentats du
11 mars (2004 à la gare d’Atocha, Madrid). D’un point de vue stric
tement linguistique, il s’agit d’expressions définies complètes, qui ne
posent aucun problème de référenciation car, dans le cadre du discours
d’information, elles font référence à des entités existantes (il y a un
attentat et il a eu lieu le 11 mars).
Or, par un processus de condensation propre au discours média
tique, qui est particulièrement observable dans la presse écrite, le nom
événementiel se voit effacé du syntagme, pour des raisons d’éco
nomie linguistique propre à ce discours que l’on détaillera plus loin.
Le résultat de ce processus est un DE qui circulera aisément dans le
discours d’information, et ce malgré la concision de l’expression et
l’absence de support sémantique : le 11-mars, Kippour, Tchernobyl, ou
encore le voile (pour l’affaire du voile islamique). Nous appellerons
ces séquences hypersynthétiques mots-événements, à la suite de Sophie
Moirand : « précédés du déterminant défini, ils correspondent de fait à
des opérations de référence à des événements, ils fonctionnent comme
des dénominations partagées, ils renvoient à des connaissances emma
gasinées et ils servent, pour paraphraser le Petit Robert, à «éveiller»
l’idée d’un événement » (Moirand, 2004, p. 382). La description de ce
processus est celle de l’émergence, dans et par le discours de presse, de
référents sociaux communs, par le biais d’une mémoire des discours.
Par contre, certains événements sont nommés par les médias à
l’aide d’une expression définie incomplète, comme c’est le cas de la
canicule ou la crise. Ce type d’expressions s’interprète comme faisant
référence au contexte d’énonciation immédiat, c’est pourquoi elles
sont facilement désambiguïsées par les lecteurs (ex. 6), malgré le fait
qu’elles sont concurrencées par un emploi générique (ex. 7).
–– 6) La canicule a aussi tué en Belgique ([Link] 30.06.04)
–– 7) Météo France prépare un système d’alerte pour prévenir de
l’arrivée de la canicule ([Link] 30.4.04)
exemple Fabre & Le Draoulec, 2006.
120 Laura Calabrese
Les expressions définies incomplètes ont cependant tendance à
devenir complètes avec le temps, lorsqu’elles sont évoquées en dehors
du moment discursif1 correspondant. La raison en est qu’elles perdent
la référence au contexte d’énonciation, comme dans le cas de la cani-
cule de 2003, qui libère le nom pour la nomination de nouvelles cani
cules, et comme ce sera certainement le cas de la crise financière qui
a débuté en 2008, connue actuellement sous sa forme simple, la crise.
La question qui se pose dans le cas des expressions incomplètes
est précisément celle de la construction de la référence à l’échelle
sociale : comment une large communauté de lecteurs peut-elle identifier
les mêmes référents, malgré le fait que les noms n’ont pas de complé
ment prépositionnel servant à situer l’événement ? C’est également le
cas de certains emprunts linguistiques fréquemment utilisés dans les
médias, tels que l’intifada2 ou le tsunami. Nous décrirons par la suite le
phénomène de la mémoire discursive, qui se trouve à la base de cette
compétence de lecture qui nous permet d’actualiser pleinement le sens
événementiel de certaines expressions médiatiques.
La reconnaissance des désignants d’événements
De quoi avons-nous besoin pour identifier un nom ou un syntagme
nominal comme un DE ? Quels sont les indices qui nous permettent
d’opérer la référence de Tiananmen, BHV ou Mai-68 malgré leur faible
contenu sémantique ? Dans le cas des expressions définies incomplètes
comme la crise, quels sont les indices qui nous autorisent à opérer une
référence située spatio-temporellement malgré le manque d’expansion
du nom (i. e. la crise irakienne, la crise financière, etc.) ?
1 Le concept de moment discursif, proposé par Sophie Moirand, désigne une
production discursive intense « à propos d’un fait du monde réel qui devient dans
et par les médias un ‘événement’ : par exemple, la coupe du monde de football de
1998, les tempêtes de décembre 1999 en France, ‘la surprise’ du premier tour de
l’élection présidentielle le 21 avril 2002 en France […] le début de la guerre en Irak
en mars 2003, la canicule de l’été 2003, l’attentat à la gare de Madrid le 11 mars
2004 » (Moirand, 2007, p. 4).
2 Comme la canicule de 2003, l’intifada a reçu une dénomination spécifique à partir
de la deuxième intifada, expansion du nom qui sert à la distinguer de la première.
Décoder les titres de presse 121
Le processus de condensation des expressions définies complètes,
ainsi que la construction du sens des expressions définies incomplètes,
se situe dans la continuité du discours journalistique, lequel bâtit l’ac
tualité progressivement d’un numéro à l’autre du journal. Comme nous
l’avons dit plus haut, les événements sont d’abord nommés à l’aide
d’une expression définie (complète ou incomplète), car cela fait partie
des routines journalistiques1, mais ces expressions ont tendance à se
condenser pour donner lieu à un mot-événement. Ceux-ci conservent
cependant une référence au nom événementiel effacé, car ils s’inscri
vent dans le flux d’une mémoire des discours qui se développe d’un
numéro du journal à l’autre. D’après cette hypothèse, le 11 septembre
aurait enregistré l’information qu’il s’agit d’un attentat, Tchernobyl
celle qu’il s’agit d’une catastrophe/accident nucléaire et Mai-68 est
associé, bien que plus vaguement, à une série de noms événementiels
tels que émeutes, mouvement, révolte ou encore révolution. La mémoire
dont il s’agit serait donc de nature lexicale, et se construirait interdis
cursivement, c’est-à-dire par référence à des dires antérieurs.
On peut donc considérer le phénomène en termes de mémoire
discursive, concept forgé par l’analyste du discours Jean-Jacques
Courtine (1981) pour rendre compte du fait qu’un énoncé peut faire
appel à des énoncés antérieurs, et ce à l’insu de l’énonciateur. Le
concept de Courtine suggère que la mémoire est logée dans l’énoncé
et non chez l’individu. Travaillant sur le concept de mémoire dans des
textes journalistiques, Sophie Moirand se demande également : « ce
seraient donc les mots qui ont une mémoire » ? (Moirand, 2007, p. 51).
Or, force est de constater que certains DE n’éveillent aucune image
chez nous, puisque nous ne disposons pas des informations interdiscur
sives suffisantes. Autrement dit, nous ne pouvons faire appel à aucun
prédiscours, concept sous lequel Marie-Anne Paveau subsume des
savoirs, des représentations doxiques, des croyances et des pratiques
« qui donnent des instructions pour la production et l’interprétation du
sens en discours » (2006, p. 118). Observons ces quelques exemples, en
dehors du répertoire des DE les plus célèbres :
1 Voir à ce sujet l’article de Michel Palmer (1996) sur les protocoles de nomination
des agences de presse.
122 Laura Calabrese
–– 8) Tricastin : Borloo veut contrôler les nappes phréatiques autour
de toutes les centrales nucléaires ([Link] 17.7.08)
Une semaine après la fuite radioactive autour de la centrale
de Tricastin, le ministre de l’Ecologie a aussi demandé à la
PDG d’Areva Anne Lauvergeon de se rendre à l’usine Socatri et
de faire un audit interne.
–– 9) Un Ghislenghien bis reste encore possible (Metro, édition
belge 26-27.7.06)
La répétition d’un scénario catastrophe comme celui de
Ghislenghien en 2004 n’est pas à exclure. D’après la confédéra
tion flamande de la construction, la cartographie des conduites
doit encore être améliorée.
Pour un lecteur qui ne serait pas au courant de l’actualité française,
le titre de l’exemple 8 peut - et pouvait même à l’époque - sembler
obscur. Méconnaissant le référent du désignant, n’ayant pas assisté au
moment de baptême et ne s’inscrivant pas dans le moment discursif
correspondant à l’événement, le lecteur ne pourra pas actualiser le DE.
Dans la situation de lecture, cependant, une série d’éléments viennent à
son secours. Comme l’a montré M. Lecolle (2009), le sens du toponyme
est repérable dans le contexte de l’article de presse, où l’on retrouve une
série d’informations sur la nature du référent (autrement dit, dans le
cotexte environnant le DE). Dans le cas de nos exemples, le nom événe
mentiel (fuite radioactive), la construction temporelle (une semaine
après) et des occurrences qui rappellent des éléments passés (centrale
de Tricastin renvoie à centrale de Tchernobyl) nous aident à identifier
le référent. De la même manière, le titre 9 peut difficilement être actua
lisé par un lecteur qui ne serait pas au courant de l’actualité belge, mais
des éléments du cotexte peuvent contribuer à l’actualisation, malgré le
fait que le premier paragraphe (celui qui est censé contenir le noyau
de l’information) ne contient pas de nom événementiel, mais un nom
adjectivé qui rappelle la nature des faits (scénario catastrophe).
Nous sommes donc obligés de constater que ce ne sont pas les
désignants eux-mêmes qui contiennent la mémoire des faits, car la
reconnaissance repose sur les informations préalables dont dispose le
sujet. Le phénomène de nomination des événements médiatiques que
nous décrivons s’explique donc certes en termes de mémoire, mais il
Décoder les titres de presse 123
serait difficile de souscrire à une vision désincarnée d’une mémoire
contenue dans les énoncés au-delà des sujets1.
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici est le fait
que, même si nous n’identifions pas le référent d’un DE, nous sommes
capables de reconnaître qu’il s’agit d’un DE… En absence de cotexte
- comme c’est souvent le cas de la « une » des versions électroniques
des journaux ou de newsletters -, nous pouvons nous rendre compte
que Tricastin (ex. 8) ou Ghislenghien (ex. 9) font référence à des événe
ments sans pour autant les situer ou même identifier leur nature, et non,
par exemple, à des endroits (que nous risquons de ne pas connaître).
Nous les actualisons, a minima, comme l’endroit auquel un événement
- dont nous ne connaissons pas la nature - a eu lieu, car chaque DE
comporte une information concernant le type d’événement dont il s’agit,
déclenchée par les propriétés sémantiques de chaque mot ou expres
sion (date, toponyme, emprunt linguistique, expression dénominative
complète ou incomplète). Cette compétence implique la connaissance
- théorique - que le toponyme ou la date constituent une des coordon
nées de l’événement en question2. Tout cela nous mène au constat que,
malgré l’absence de prédiscours, un lecteur peut reconnaitre des DE à
une série d’indices. Ils contiennent donc une instruction de lecture nous
enjoignant à les interpréter comme des DE ayant un ancrage spatio-
temporel.
Nous voyons ainsi que le décodage des DE, et notamment des
mots-événements, qui ne contiennent aucun nom événementiel expli
cite, implique une véritable compétence de lecture des textes média
tiques, laquelle, nous l’avons dit, est basée sur notre connaissance de
l’interdiscours et, plus largement, sur nos prédiscours.
Nous avons décrit plus haut comment se forge le sens des mots-
événements à partir d’un sédiment lexical interdiscursif qui reste (ou
pas) dans la mémoire publique, mémoire déclenchée par les désignants.
Mais dans le fonctionnement propre au discours médiatique, d’autres
éléments contribuent à actualiser le sens événementiel de ces expres
1 Ce qui ne veut pas dire que les souvenirs sont individuels ; bien au contraire, ils sont
façonnés collectivement par les discours et les images qui circulent dans l’espace
public. Voir à ce sujet le travail de Marie-Anne Paveau sur les prédiscours (Paveau,
2006).
2 Au sujet des dates en fonction événementielle, que nous appelons héméronymes
pour les distinguer des chrononymes (noms de périodes), voir (Calabrese, 2008).
124 Laura Calabrese
sions, et notamment la présence de DE en titre et, plus particulièrement,
le rôle qu’y jouent les noms propres.
Le rôle du titre
Dans la presse écrite, l’événement surgit dans le titre, espace de
nomination par excellence. C’est là qu’il est présenté aux lecteurs, qu’il
est nommé selon l’économie linguistique propre aux médias écrits et
qu’il est légitimé en tant qu’information d’actualité. C’est encore à cet
endroit de grande visibilité que l’événement, que nous méconnaissons,
auquel nous n’avons pas d’accès direct, se présente à nous comme un
« déjà-là ». C’est dans le titre que s’instaure la convention de dénomi
nation, qui dit que dorénavant, étant donné un événement x, il portera
le nom X. Or, dans la presse écrite (sur papier mais notamment en
version électronique) les titres omettent plus qu’ils ne disent, car ils
sont construits sur le principe de condensation de l’information. Le
texte exige ainsi « du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir
les espaces de non-dit ou de déjà-dit restés en blanc », comme l’écrivait
Umberto Eco dans Lector in fabula (1985, p. 27).
Les titres de la presse d’information générale n’ont pas une forme
universelle. Selon la langue de rédaction, les habitudes culturelles et
l’identité du quotidien, ils adoptent une syntaxe et un style particuliers.
Dans la presse francophone généraliste, ce phénomène est particulière
ment visible dans la configuration classique des « titres bisegmentaux à
deux points », comme les appellent les linguistes Bosredon et Tamba1.
Dans cette forme titrale, soit le deux-points sépare deux termes nomi
naux, soit le deux-points sépare un nom d’une proposition :
URSS : l’agitation dans les Républiques
Chômage : Mme Aubry dénonce les « faux débats »
Les deux termes sont reliés par une relation d’à propos (aboutness),
c’est-à-dire que le premier segment peut être identifié comme un
« dossier d’actualité, susceptible de regrouper à travers une durée indé
terminée toute une succession de faits consignés jour après jour dans
la presse » (Bosredon & Tamba, 1992, p. 37), tandis que le deuxième
1 Dans un article de 1982 sur les titres du Monde, M. Mouillaud développe une
hypothèse très similaire.
Décoder les titres de presse 125
segment consigne un élément nouveau qui doit être rapporté à l’ac
tualité, peut-être même à la date à laquelle il a été énoncé. Bosredon
et Tamba décrivent ces titres comme un « dispositif scriptovisuel »
(ibidem, p. 41), car ils contribuent à hiérarchiser l’information pour les
lecteurs et ont donc des conséquences sur leur perception de l’actualité.
Dans les deux exemples cités plus haut, URSS et chômage ne
renvoient pas à des situations de discours concrètes mais à des réalités
mentales. Or, dans les cas où la première position est occupée par un
DE (comme dans les exemples suivants mais également les ex. 1 et 8
cités précédemment), la séquence renvoie toujours à un référent concret,
même si le lecteur n’est pas capable de le reconnaître immédiatement,
par manque d’information par exemple :
–– 11) 11 mars : Zapatero met l’ETA hors de cause ([Link]
18.12.04)
–– 12) Affaire Parmalat : onze responsables du groupe condamnés à
des peines d’emprisonnement ([Link] 28.06.05)
–– 13) Tsunami: les Indiens rendent hommage à leurs victimes un an
après ([Link] 25.12.2005)
–– On peut les reformuler comme suit :
–– 11’) Zapatero met l’ETA hors de cause dans les attentats du 11
mars
–– 12’) Onze responsables du groupe condamnés à des peines d’em
prisonnement dans l’affaire Parmalat
–– 13’) Les Indiens rendent hommage à leurs victimes un an après
le tsunami
Néanmoins, même en cas de méconnaissance de l’événement en
question, la structure du titre bisegmental nous aidera à interpréter le
premier élément comme un DE, car il posera cette réalité comme un
présupposé. C’est effectivement un effet de la relation d’à-propos dont
parlent Bosredon et Tamba : si l’on parle de quelque chose, on doit
d’abord poser son existence. Dans le cadre du discours d’information
générale, la dimension réaliste des référents est présupposée par le
contrat de lecture ; la partie thématique du titre renvoie ainsi à une
réalité référentielle. Même si la relation d’à propos ne spécifie pas la
relation entre les deux termes, dans le discours d’information ce rapport
est souvent de l’ordre de l’événementiel, ne fût-ce que sous une forme
minimale (il se passe quelque chose par rapport à ce dont on parle).
Comme le notent Mouillaud et Tétu dans leur étude classique sur le
126 Laura Calabrese
journal quotidien, le titre transmet une information « dans des formes
de reconnaissance qui appartiennent à la culture du journal ainsi qu’à
la reconnaissance de son lecteur » (Mouillaud & Tétu, 1989, p. 115).
Le rôle des « mots-clés »
Des recherches ont montré que les chances de mémoriser des
parties de phrases sont plus élevées pour la première partie de la phrase
que pour la deuxième (Douël, 1987). Un lecteur moyen retiendrait seule
ment la moitié des mots de la première moitié d’une phrase de quarante
mots, et le dixième seulement des mots de la seconde moitié (ibidem, p.
82-83). Pour cette raison, J. Douël, auteur d’une étude sur les pratiques
de lecture journalistiques, conseille de placer les « mots-clés » en début
de phrase. La forme titrale décrite par Bosredon et Tamba rend en effet
plus aisée la détachabilité de certains éléments qui participent de la
nomination de l’événement, tels que la localisation géographique ou
temporelle. Dans son usage minimal, cette configuration autorise une
lecture événementielle temporaire de certains toponymes, lesquels ne
peuvent pas rester associés à un événement de façon permanente :
–– 14) Pékin : et après ? [éditorial] ([Link] 25.08.08)
Cette forme titrale propre à la presse écrite francophone nous permet
d’observer l’un des cas les plus intéressants de coopération interpréta
tive chez les lecteurs, car si le texte peut être représenté comme « un
système de nœuds ou de joints, [il faut] indiquer où - à quels nœuds - la
coopération du Lecteur Modèle est attendue et stimulée » (Eco, 1985,
p. 84)1. Très codifiée, cette structure est un signal d’événementialité,
notamment en présence de noms propres toponymiques, de dates et de
noms événementiels (canicule, tsunami, manifestation, etc.).
La plupart des manuels de techniques rédactionnelles destinés aux
journalistes expliquent le processus de condensation de l’information
1 Si la notion de « lecteur modèle » (amplement critiquée et dépassée depuis,
voir Dayan, 1981) ne permet pas d’anticiper les appropriations, les lectures, les
interprétations qu’en font les lecteurs (en d’autres termes, la réception), elle reste
toujours opérationnelle pour observer les compétences de lecture que le texte exige
d’un éventuel lecteur.
Décoder les titres de presse 127
dans la titraille. Pour composer un titre, le journaliste doit se demander
ce que le lecteur doit absolument retenir de l’article. Pour cela, il faut
conserver uniquement les informations essentielles, celles qui décrivent
au mieux l’événement sans risque de sous-informer ou de sur-informer
le lecteur ; parmi ces informations essentielles on trouve souvent des
toponymes. Plusieurs manuels (Douël, 1987 ; Furet, 2006) pointent le
défaut de certains titres de presse qui mentionnent un anthroponyme
plutôt qu’un toponyme. Citons cet exemple commenté par Douël :
dans l’affaire dite de Bruay-en-Artois, la jeune Brigitte Dewévre est
retrouvée morte, crime avoué par Jean-Pierre X, qui reviendra plus tard
sur ses aveux. Un grand quotidien eut la mésaventure de titrer « Jean-
Pierre face aux Dewévre ». De tous les titres produits à la une dans la
couverture de l’affaire, celui-ci a été lu par un très faible nombre de
lecteurs. Ce taux de lecture (calculé lors d’un sondage) s’explique par
le fait que les lecteurs n’avaient pas mémorisé les anthroponymes, le
titre ayant omis de mentionner le « mot repère » (ou « mot-signal »),
comme l’appelle Douël, « Bruay-en-Artois », c’est-à-dire le toponyme
où eut lieu le crime. En effet, dans les titres journalistiques, l’anthro
ponyme annonce souvent un événement discursif, suivi d’une citation1.
Au contraire, le toponyme est un indice d’événementialité.
Dans la grammaire du discours de presse, les noms propres et les
dates jouent un rôle particulier en titre, car ils font référence à une des
coordonnées de l’événement. Il est donc clair pour nous que la compé
tence de lecture nait d’une série de routines rédactionnelles des journa
listes. Ces routines les conduisent à privilégier des unités langagières
qui peuvent éveiller rapidement l’idée d’événement et qui y renvoient
directement, comme c’est le cas des noms propres et des dates - que
nous pouvons assimiler à des noms propres en raison de leur absence de
sens lexical (cfr. Calabrese, 2008).
1 Comme dans ce titre du Soir : Bart De Wever : « Je suis épuisé » ([Link] 22.12.10).
128 Laura Calabrese
Conclusion
Nous avons essayé de montrer que la problématique des DE
doit être abordée à la fois dans ses dimensions linguistique, discur
sive, sémiotique et cognitive, puisque dans la reconnaissance des DE
interviennent l’information contenue dans certains mots-événements
(toponymes et héméronymes), la position du désignant dans l’aire de
la page, la mémoire discursive et la présence d’indices dans le cotexte.
La compétence de lecture qui nous permet de désambiguïser des topo
nymes (Tchernobyl ne réfère pas à la ville mais à l’explosion) ou des
dates (le 11 septembre ne désigne pas une date mais des attentats), et
d’actualiser de simples noms communs comme faisant allusion à des
événements (le voile par rapport à l’affaire du voile, banlieues par
rapport à émeutes dans les banlieues), est ainsi une véritable compé
tence culturelle fondée sur des usages, des connaissances du monde,
des genres et des discours. Le fonctionnement linguistique du processus
de nomination d’événements, et la compétence de lecture qu’il exige
des lecteurs, témoigne plus largement d’une des principales fonctions
du discours d’information, celle de créer des domaines de connaissance
communs.
Nous voyons donc que la notion de compétence ne se résume pas
uniquement à des connaissances ou des savoirs, mais à des routines
de lecture, auxquelles nous a habitués le discours d’information. La
compétence de lecture est ainsi directement liée aux routines d’écriture
journalistiques, lesquelles développent chez les lecteurs des façons de
lire le texte médiatique. Il reste à creuser ce qui, dans l’actualisation des
DE, ne relève pas de la compétence de lecture mais de la représenta
tion, c’est-à-dire les images façonnées collectivement (mais aussi selon
l’expérience individuelle) que les lecteurs relient à chaque désignant,
et donc à chaque événement. Comme nous l’avons suggéré (voir note
3), ces images sont de toute évidence sémiotiquement hétérogènes, car
elles contiennent une part de verbal et une part d’iconique. Ce passage
de la compétence à l’interprétation contribuerait à approfondir notre
connaissance des pratiques effectives d’un lectorat largement fantasmé
par les études sur la réception.
Décoder les titres de presse 129
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