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JANET WEBSTER, ANNE WHITWORTH, Davip Howarp
Evaluation et
traitement de Il’aphasie
Traduction de l'anglais et adaptation »
de Sonia Michalon
ogheeck BDe Boeck Supérieur
5, allée de la Deuxiéme Division blindée
75015 Paris
Retrouvez toutes nos publications sur
[Link]
© de Pédition originale Taylor & Francis Group : A Cognitive Neuropsychological
Approach to Assessment and Intervention in Aphasia - A clinician’s guide, 2" edition
(ISBN 9781848721425) by Anne Whitworth, Janet Webster, David Howard.
© de Pédition francaise : De Boeck Supérieur S.A.. Tue du Bosquet, 7, 1348
Louvain-la-Neuve
ISBN 9782807306240
Dépét légal :
Bibliotheque nationale de France : juillet 2021
Bibliotheque royale de Belgique : 2021/13647/089Une approche cognitive
et neuropsychologique
de l’évaluation et de intervention
dans l’aphasie
Ce livre est la traduction adaptée au contexte francophone de la deuxiéme édition de
Pouvrage de référence utilisé par les cliniciens et les étudiants dans l’évaluation et la
prise en charge de l’aphasie. Il fournit une solide base théorique et pratique aux
approches cognitives, non seulement 4 lintention des orthophonistes mais aussi
Pintention des autres thérapeutes travaillant avec des personnes atteintes d’aphasie.
Issu de Pactivité Pun groupe de cliniciens, cet ouvrage interpréte de fagon pratique
la littérature théorique relative a l'aphasie, en identifiant les évaluations disponibles
ainsi que les études d’intervention publiées.
La premiere partie présente Papproche cognitive en neuropsychologie et explique#
comment elle peut étre appliquée 4 Pévaluation et a Pinterprétation des troubles
du traitement du langage.
La deuxiéme partie décrit les déficits qui peuvent résulter de perturbations &
différents stades du traitement du langage, mais également Putilisation des outils
@évaluation utiles a identification des perturbations sous-jacentes.
La troisiéme partie passe en revue la littérature sur la thérapie et décrit les pro-
blémes auxquels les cliniciens sont confrontés lorsqu’ils s’appuient sur la théorie
neuropsychologique afin de planifier et d’évaluer les interventions auprés de patients
aphasiques.
Cette nouvelle édition adaptée a été étendue pour inclure P’évaluation et le traite-
ment des verbes ainsi que des noms. Elle comprend également une étude sur la fagon
de mener des évaluations et des interventions dans des contextes cliniques et de
recherche.Les auteurs
‘Anne Whitworth est professeur associé a 'université Curtin, en Australie occiden-
tale. Elle est chercheuse, clinicienne et éducatrice dans le domaine de l’orthophonie.
Janet Webster est maitre de conférences a l’université de Newcastle, au Royaume-
Uni, le Tavistock Aphasia Centre North East. Elle s’intéresse particuligrement au
traitement des phrases et aux difficultés de lecture des personnes atteintes daphasie,
etse concentre sur le développement d’évaluations et de matériel de thérapie pour un
usage clinique.
David Howard est professeur de recherche en sciences de la parole et du langage 4
Puniversité de Newcastle, au Royaume- Uni. Test un chercheur et un clinicien accom-
pli dans le domaine de ’aphasie et sintéresse particuligrement ala neuropsychologie
cognitive du langage et de la mémoire.
Sonia Michalon est docteur en neuropsychologie, orthophoniste libérale et hospita-
ligre au Centre Mémoire, du service de Neurologie du docteur Serveaux, du CHU
Félix Guyon, formatrice en neuroscience sur les questions du vieillissement cognitif
normal ou pathologique. Elle méne également des activités recherche au sein de deux
réseaux, tout @abord au sein du GREC-IIl (Groupe de réflexion sur les évaluations
cognitives commission illettrisme) auprés du professeur Anne-Marie Ergis (labora-
toire Neuropsychologie du vieillissement ; Paris-Descartes). Ou encore, au sein de
PIN-SCD (international Network On Social Cognition Disorders ; [Link]/
inscd) auprés du docteur Maxime Bertoux (laboratoire SCANN ; Social cognition.
neurosciences in neurodegeneration ; Lille). Elle est également co-auteur d'un
ouvrage collectif aux éditions De Boeck Supérieur sur les pathologies neurologiques
en orthophonie.« No method of treatment is better than the principles
on which it is based, and the search for principles should concern
us no less than the immediate clinical situation.
Aucune méthode de traitement n'est meilleure que les principes
sur lesquels elle repose, et la recherche des principes ne devrait pas
moins nous préoccuper que la situation clinique immédiate. »
(Zangwill, 1947, p. 7)BER eee eee eee eeeSommaire
Une approche cognitive et aloha tat de l’évaluation :
et de l’intervention dans l’aphasie .... eee aeataeatt
Les auteurs
PREFACE oa sesssesecssssessssesesssnieceess 9
PREMIERE PARTIE
Théories et principes généraux
Chapitre 1 Les apports de la neuropsychologie cognitive :
théories et modéles Reena 13
Chapitre 2 Identifier et caractériser les difficultés:
principes et recherche de PreuveS ...........cccecccseectsssssssssnen — 20g
: DEUXIEME PARTIE
Déficits et évaluation
Chapitre 3 Introduction a l’évaluation ..........0..cccceeeees 39
Chapitre 4 Compréhension lexicale orale 47
Chapitre 5 Production lexicale orale.. 59
Chapitre 6 Lecture a voix haute et compréhension écrit 71
Chapitre 7 Production lexicale écrite ............ 2 i 90
Chapitre 8 Reconnaissance visuelle des objets et des images...... . 108Evaluation et traitement de l'aphasie
Chapitre 9 Les thérapies de l’aphasie........
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Glossaire et Bibliographie disponibles en ligne
TROISIEME PARTIE
Les interventions orthophoniques
Thérapies pour la compréhension orale
Thérapies pour la production lexicale des NOMS ..............0 151
Thérapie pour la récupération et la production de verbes..... 240
Thérapies pour la lecture oo...
Thérapies pour I’écriture.
Les apports de la neuropsychologie cognitive a 'aphasie ... 415Préface
La premiére édition de ce livre est née de activité d’un groupe d’orthaphonistes de
Newcastle-upon-Tyne, au Royaume-Uni, qui se réunissaient, et se réunissent encore,
réguliérement pour évaluer les nouveaux développements dans le domaine de Papha-
sie, explorer de nouveaux outils et de nouvelles approches @’évaluation, échanger des
points de vue sur les stratégies de prise en charge, encourager la recherche clinique
et, en général, échanger leur expérience professionnelle avec des personnes
aphasiques.
Imprégnés d’une forte tradition en neuropsychologie cognitive, nous avons
décidé, au début des années 2000, de répondre a la frustration suscitée par le manque
de littérature accessible aux cliniciens dans ce domaine et d’essayer de rassembler ce
que nous faisions dans notre pratique quotidienne. Ce projet nous a profité a tous,
puis nous avons eu ambition de le rendre plus complet et accessible a un public plus
large de cliniciens et d’étudiants travaillant avec des personnes atteintes d’aphasie - ce
qui a donné lieu a la publication de la premiere édition de ce volume. Pour donn:
suite au succés de ce livre ressource important pour les cliniciens, les étudiants et lés
chercheurs dans de nombreux pays, et grace au soutien continu du Newcastle
Aphasia Study Group, cette deuxiéme édition poursuit Pobjectif initial de donner du
sens au vaste domaine de la recherche sur l’aphasie. Ce faisant, elle vise 4 améliorer
nos propres compétences en matiére de pratique clinique et de contribuer 4 interface
entre la neuropsychologie cognitive et la thérapie de Paphasie. Les membres du
Newcastle Aphasia Study Group qui ont contribué a des discussions animées tout au
long de ce processus sont, par ordre alphabétique, Deborah Annis, Jennifer Bell,
Helen Bird, Jessica Bristowe, Kirsty Bramley, Frauke Buerk, Ros Emerson, Gill
Everson, Louise Ferguson, Catherine Fishwick, Jane Giles, Liz Green, Ruth Hall,
Amanda Harris, Pat Heaney, Rose Hilton, Fiona Hinshelwood, Lisa Hirst, David
Howard, Louise Kelly, Louise Kellett, Anne-Marie Laverty, Rachael Leisk, Amy Lewis,
Christine Lucas, Jenny Malone, Selena Mathie, Aileen McDonald, Janet McWilliam,
Fiona Menger, Laura Mizzi, Jennie Morgan, Julie Morris, Kath Mumby, Helen Nazlie,
Chris Plant, Laura Quietch, Josie Roy, Jennifer Scott, Lucy Skelton, Lucinda
Sommerset, Bryony Stevens, Fiona Stewart, Susan Stewart, Jill Summersall, Clare
Telford, Julie Trimble, Sonja Turner, Jennifer Vigouroux, Julia Wade, HeatherEvaluation et traitement de l'aphasie
Waldron, Vicki Watts, Janet Webster, Anne Whitworth et Sheila Wight. Nous les
remercions vivement de leurs efforts et de leur soutien qui ont permis a ce livre de
voir le jour, ainsi que pour leur enthousiasme continu lors de nos discussions ani-
mées, Un remerciement spécial 4 Jenny Crinion pour ses idées utiles sur les récents
développements neurologiques de aphasie. En outre, nous souhaitons renouveler
nos remerciements 4 Lyndsey Nickels, Sue Franklin et Lisa Perkins pour leurs contri-
butions au volume original.
Anne Whitworth, Janet Webster et David Howard
Pour ma part, je repars également du constat quil n’existe pas, dans la littérature
francophone, @’ouvrage équivalent. I] manquait aux cliniciens une littérature acces-
sible qui leur permit d’intégrer la neuropsychologie cognitive A leur pratique, et les
aidat a mieux comprendre, évaluer et accompagner les personnes porteuses daphasie
en contexte de troubles neurocognitifs vasculaires a la suite d'un AVC. Cet ouvrage
est fondamental pour en comprendre les fondements théoriques, lesquels viennent
appuyer la pratique clinique quotidienne des cabinets d’orthophonie. Je tiens
remercier toutes mes collégues orthophonistes libéraux, Nathalie Carpentier,
Margaux Heuillet, Sarah Azghoud ou encore Aurélie Simoes de PUSINV du service
de neurologie du Dr Serveaux au CHU Félix Guyon de Saint-Denis-de-la-Réunion,
pour nos échanges de pratiques professionnelles. Un grand merci a toutes les ortho-
phonistes qui ont participé aux sessions de formation sur les apports des approches
cognitives a la prise en charge de l’aphasie ; ce travail m’a permis de m’approprier cet
ouvrage dense et de chercher a vous en retranscrire le message essentiel a notre pra-
tique clinique orthophonique. Merci a tous mes collégues formateurs en neurologic
pour nos échanges et notre intérét partagé pour la neurologie adulte. Merci a tous
pour vos retours et questionnements constructifs. Mercia Nathalie et 4 Margaux pour
votre relecture pertinente. Merci Amaury Derand pour sa confiance renouvelée. En
espérant que ce travail puisse poser les bases a sa poursuite vers Panalyse de la revue
de littérature de 2014 a nos jours.
Sonia Michalon
10Premiere partie
Théories et principes générauxChapitre 1
Les apports de
la neuropsychologie cognitive:
théories et modéles
1. Perspective historique
La neuropsychologie cognitive est apparue pour la premiere fois comme une disci-
pline a part entire dans les années 1970, en réaction al'approche alors dominante en
neuropsychologie. Antérieurement, «I’approche classique» de la neuropsychologie
visait A caractériser les performances des personnes atteintes d’aphasie, en les définisy
sant en fonction de la localisation des lésions cérébrales (voir Shallice, 1988, pour une
analyse plus approfondie de cette approche). L’objectif était de comprendre les fonc-
tions psychologiques de certaines zones cérébrales, en étudiant les patterns spéci-
fiques des déficits observés chez des personnes cérébrolésées, permettant ainsi la mise
en évidence des grands syndromes anatomo-fonctionnels. Au cours des trente der-
niéres années, du moins au Royaume-Uni, la neuropsychologie cognitive s’est déve-
loppée pour devenir l'approche dominante en neuropsychologie. Cela s’explique en
partie par le fait que la neuropsychologie, au-dela des relations entre le comportement
cérébral et le cerveau, constitue une source importante de données probantes sur la
nature des traitements effectués. Une autre raison est qu’elle accorde une réelle atten-
tion a P’élaboration de comptes-rendus. Cela permet la description des comporte-
ments observables lors de lésions cérébrales, en utilisant des méthodes expérimentales
sophistiquées pour étudier les facteurs impliqués dans la performance.
On peut dater lorigine de la neuropsychologie cognitive a travers deux articles de
Marshall & Newcombe (1966, 1973) dans lesquels les auteurs décrivent des profils
distincts de trouble de la lecture. Deux caractéristiques essentielles émergent a la
lecture de ces articles.
13Evaluation et traitement de Vaphasie
Premiérement, Marshall & Newcombe se sont rendu compte que les personnes
atteintes de troubles de la lecture pouvaient présenter des patterns de déficits quali-
tativement différents, et que les sémiologies cliniques auraient été masquees, si on les
avait traitées dans un groupe. La deuxiéme caractéristique était que la nature des
déficits pouvait étre explicable par la modélisation des étapes effectuées en lecture,
grace au modéle 4 double voies. Trois des caractéristiques essentielles qui définissent
Papproche en neuropsychologie cognitive étaient ¢videntes ici: (1) la réalisation que
Ja performance de Pindividu, et non la moyenne d’un groupe, était la preuve impor-
tante; (2) que la nature des erreurs était informative; et (3) que les explications sur la
performance des individus devaient étre formulées a partir de la modélisation du
traitement du langage et non en termes de lésions cérébrales.
Lintérét pour cette approche concerne initialement les troubles dela lecture avant
de s’élargir & d’autres domaines comme, dans un ordre vaguement chronologique:
les troubles de orthographe, les troubles de la mémoire, les troubles sémantiques, les
troubles de la récupération lexicale, ou de la reconnaissance des objets et des images,
les troubles de la compréhension des mots, les troubles de Paction, les troubles exé-
cutifs, du traitement des phrases et le traitement des nombres et du calcul. Ces per-
turbations et leur modélisation s’'appuient essentiellement sur l’étude des perturbations
observées chez des personnes cérébrolésées, souvent a la suite d’un AVC, ou encore
un traumatisme cranien, ou plus rarement, lors de contexte infectieux comme dans
Pencéphalite herpétique. L’intérét se porte actuellement sur les troubles développe-
mentaux ou encore sur les troubles neurocognitifs dégénératifs comme dans la mala-
die d’Alzheimer ou d’autres syndromes dégénératifs apparentés.
Les méthodes ont progressivement évolué. Bien que les premiéres études aient été
des études de cas approfondies, on a de plus en plus recours a des normes constituées
par les performances obtenues par un groupe de personnes qui passe le méme pro-
tocole qui comprend la méme série de taches. Les données sont ainsi utilisées pour
faire émerger un modéle de performance pour les personnes analysées individuelle-
ment. Ici, les différences et les similitudes entre les individus constituent la preuve
pertinente. Les modéles théoriques ont également évolué. Bien que les modéles, en
forme de boites et de fléches, décrivant l’architecture cognitive, demeurent une source
importante de concepts explicatifs, on a de plus en plus recours 4 des modéles infor-
matiques, habituellement limités a des modélisations précises comme la lecture, la
recherche de mots ou la compréhension.
Enfin, ily a eu, depuis les années 1987 ~ année de développement de rimagerie fonc-
tionnelle pour le langage ~ un regain d’intérét pour la localisation des fonctions cogni-
tives dans le cerveau. Cela a été alimenté par le développement de méthodes P’imagerie
telles que la tomographie par émission de positons (TEP) et imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle (IRMf) qui peuvent étre utilisées pour mesurer les change-
ments du débit sanguin régional (reflétant activité synaptique locale) dans le cerveau
lorsque les personnes sont engagées dans des taches cognitives. Ces méthodes ont permis
@explorer comment et ot les modules de traitement de l'information sont représentés
dans le cerveau (pour exemple, voir les articles de Price et al., 2003; Price, 2012).
14Les apports de la neuropsychologie cognitive : théories et modéles
2. La neuropsychologie cognitive comme outil
de travail
L’abandon des théories qui établissaient des liens directs entre la localisation des
lésions cérébrales et les déficits de parole et du langage, a été progressivement rem-
placé par des modélisations qui permettent de s’appuyer sur les processus impliqués
lors du traitement de l'information, et les interconnexions entre ces processus.
Ceux-ci ont été illustrés pour la premiére fois dans la version du modéle des Logo-
genes de Morton & Patterson (1980). Morton & Patterson (1980) ont révis¢ et articulé
des versions antérieures du modéle des Logogénes (Morton, 1969) pour tenir compte
Ala fois des types d’erreurs et des facteurs qui influencent la performance en lecture
(par ex. imageabilité des mots) des personnes cérébrolésées atteintes de trouble sévére
de la lecture. :
La modélisation était un diagramme de traitement qui s’exprime en termes de
«boites et fléches» qui spécifiaient un certain nombre de processus (les boites) et leurs
interrelations (les fléches).
Le modéle auquel il est fait référence dans ce livre est illustré & la figure 1.1; ce
modeéle est une adaptation du modéle des Logogénes de Patterson & Shewell (1987).
Bien qu’un modéle de ce genre puisse sembler complexe, chacune de ces composantes
est nécessaire aux traitements effectués. Comme Coltheart, Rastle, Perry, Langdon &
Ziegler (2001) l'ont soutenu: « toutes les complexités du modéle sont motivées. Si une
case ou une fléche était supprimée, la conséquence serait un systéme qui échouerait
dans au moins une tache du traitement de la langue a laquelle les humains réus-
sissent habituellement ». A noter que les différents modules et connexions (boites et
fléches) de ce modéle peuvent étre altérées indépendamment les uns des autres, ceci
se traduisant par un trés grand nombre de profils possibles.
Compte tenu de ce grand nombre, on ne peut évidemment pas présumer que deux
personnes auront nécessairement le méme profil clinique. L’idée que Paphasie puisse
étre regroupée en un nombre limité de « syndromes » identifiables et homogénes doit
donc nécessairement échouer. Cela ne signifie pas, bien stir, quil n’y aura pas de
ressemblances entre les performances des différentes personnes atteintes d’aphasie;
dans la mesure oi elles ont les mémes composantes endommagées, c’est précisément
ce que nous pouvons prédire. Cela ne signifie pas non plus que certaines combinai-
sons de symptémes apparaissent plus fréquemment que d'autres. Cela signifie sim-
plement qu’on ne peut pas regrouper les données de personnes atteintes d’aphasie,
car la variabilité inter-individuelle est importante (Shallice, 1988). L’analyse des
données provenant d’individus isolés le montre bien.
Lutilisation de ce type de de modéle pour expliquer les profils cliniques de per-
sonnes atteintes d’aphasie implique plusieurs hypothéses, décrites et défendues entres
autres, par Caramazza (1986), Shallice (1988) et Coltheart (2001).
15Evaluation et traitement de l'aphasie
Figure 1. Adaptation francaise du modéle des Logogénes de Patterson & Shewell (1987)
Mot entendu Objet/image Motlu
+ | +
Analyse Reconnaissance des Analyse
- phonologique orthographique
objets
auditive visuelle
3
;
+ |
Lexique Lexique
phonologique orthographique
dentrée 7 dentrée
Conversion
orthographiqi
graphémique
Conversion !
Conversion :
shonologique- orthographique- :
phonologique nd = phonologique !
! Lexique Lexique : ‘
: phonologique orthographique : :
de sortie de sortie ‘ '
‘Assemblage Conversion
Teale phonologique- ~~ >|
ea ‘graphémique
+
Réalisation
allographique
(graphémique
= graphique)
+
Programmation Programmation
articulatoire graphique
| +
Mot parlé Mot écrit
16Les apports de a neuropsychologie cognitive : théories et modéles
Coltheart (2001) décrit quatre hypothéses:
1. Modularité fonctionnelle. Certaines des composantes du systéme cognitif sont
modulaires, ce qui signifie, quelles fonctionnent indépendamment, ou relati-
vement indépendamment, des autres composantes.
2. Modularité anatomique. Certains des modules du systéme cognitif sont loca-
lisés dans différentes parties du cerveau. Par conséquent, les lésions cérébrales
peuvent entrainer des déficits sélectifs lors du traitement de l'information, soit
en détruisant les tissus responsables de certains modules, soit en les déconnec-
tant. La modularité fonctionnelle n’implique pas nécessairement une modula-
rité anatomique.
3. Universalité des systémes cognitifs. Cette hypothése simplificatrice est que
toutes les personnes normalement constituées ont les mémes systémes cogni-
tifs. C’est une hypothése plausible pour le traitement du langage, par exemple,
mais qui n’est évidemment pas directement applicable dans des domaines dont
certaines personnes n’ont aucune expérience, par exemple la musique. A noter
qu'il n’est pas prétendu ici que toutes les personnes auront une expérience et
une expertise équivalente de leur systeme cognitif, mais plutét que des per-
sonnes différentes n’ont pas des architectures cognitives radicalement diffé-
rentes pour les mémes processus.
4, Soustractivité. Le résultat d'une lésion cérébrale est de détruire, d’endommager
ou d’altérer une ou plusieurs composantes du systéme cognitif normal. Les
dommages n’entrainent pas la mise en place de nouveaux systémes de traite-
ment de l’information. D’un autre cdté, une personne cérébrolésée peut se fier
a différentes sources d’information pour accomplir une tache, mais celles-ci
utilisent des systémes de traitement qui étaient disponibles avant la maladié.
Par exemple, une personne atteinte d’un déficit de Ja reconnaissance des
+ _ visages (prosopagnosie) peut en venir & se fier A d’autres éléments perceptifs
comme la tenue vestimentaire ou la voix d’une personne pour faciliter sa
reconnaissance des personnes. Bien que les individus normaux ne cherchent
pas naturellement a se fier 4 ces stratégies pour reconnaitre les gens, ils peuvent
néanmoins le faire, si nécessaire.
Les modéles, comme celui de la figure 1.1 sont, sous cette forme, radicalement
sous-estimés. Le diagramme ne dit rien sur la fagon dont le traitement dans les boites
est réalisé. Chacun des modules cognitifs aura nécessairement une structure et pourra
comprendre tout un ensemble de processus sous-jacents, Par exemple, la figure 1.1
comporte une case intitulée «assemblage phonologique ». Levelt, Roelofs & Meyer
(1999) soutiennent qu'il existe un certain nombre de processus séparables impliqués
lors de Passemblage phonologique, avec des preuves qu’il peut y avoir des déficits
distincts de ces processus sous-jacents (Nickels & Howard, 2000).
Une hypothese de travail est que n’importe lequel des modules du diagramme peut
étre perdu ou endommagé & la suite de Iésions cérébrales. Une personne atteinte
17Evaluation et traitement de l'aphasie
@aphasie peut avoir perdu ou endommagé un ou plusieurs modules ou encore les
connexions entre ces modules. En raison de l'architecture fonctionnelle du cerveau,
les modélisations de certains déficits seront plus fréquentes que d’autres, mais comme
les lésions varient a la fois dans leur localisation anatomique sur l’étage cortical et
dans latteinte des fibres de substance blanche sous-corticales, il est peu probable que
deux personnes aient une modélisation identique des déficits. Dés lors, ’'un des objec-
tifs de ’évaluation peut étre @identifier les processus qui sont endommagés et ceux
qui sont intacts, ce qui permet d’obtenir une explication des performances pour toute
une série de taches.
Dans les chapitres 4 4 8, sont décrits, dans les grandes lignes seulement, la nature
des traitements effectués lors de certaines activités langagiéres. Il ne peut s’agir d'une
modélisation exhaustive des traitements langagiers. L’objectif de cet ouvrage est
beaucoup plus modeste, a savoir que le modéle de la figure 1.1 fournit un outil de
travail pour le traitement du langage. Il fournit un niveau de description qui peut étre
utilisé pour guider un processus d’évaluation permettant d'identifier les niveaux
dégradés, les processus intacts et ceux qui sont altérés, chez des personnes atteintes
de trouble de la parole et du langage.
3. Les modéles concurrents
Tl existe de nombreuses modélisations du traitement des mots isolés qui peuvent étre
utilisées, et qui ont été, pour mettre en évidence des profils linguistiques spécifiques
ou pour expliquer le fonctionnement normal. Beaucoup de ces modéles sont spéci-
fiques a une tache, traitant par exemple de la production lexicale orale (Foygel & Dell,
2000; Levelt et al., 1999; Rapp & Goldrick, 2000; Oppenheim, Dell & Schwartz,
2010), de la compréhension lexicale orale (Marslen-Wilson, 1987), des représenta-
tions sémantiques (par ex. Tyler, Moss, Durrant-Peatfield & Levy, 2000). L’evaluation
de ces modéles dépasse le cadre de l’objectif de cet ouvrage. Cependant, bien que ces
modéles tentent de fournir des comptes-rendus détaillés des représentations et des
processus liés 4 des taches particuliéres, ils fournissent peu d’informations sur la facon
dont les différentes taches sont reliées entre elles. Par exemple, le module d’assem-
blage phonologique du modéle lexical de la figure 1.1 est un processus de sortie
commun partagé par la dénomination des images, la lecture des mots et la répétition
des mots. Des perturbations a ce niveau devraient donner lieu a des déficits spéci-
fiques qualitativement similaires pour les trois taches (certaines différences quantita
tives peuvent étre attribuables a la nature différente des données d’entrée dans le
module). C’est la tendance observée chez de nombreuses personnes présentant des
déficits phonologiques en production lexicale orale (par ex. Caplan, Vanier & Baker,
1986; Franklin, Buerk & Howard, 2002).
Certains modéles mettent toutefois en évidence la nature commune des processus
et visent A rendre compte des profils de performance dans les différentes taches. En
18Les apports de la neuropsychologie cognitive : théories et modéles
1979, motivé par des modéles d’amorcage de répétition intermodale, Morton avait
révisé le modéle logogéne original de 1969 qui avait un lexique unique pour la recon-
naissance des mots parlés, la production de mots parlés, la reconnaissance des mots
écrits et la production de mots écrits, pour proposer quatre lexiques distincts
(Morton, 1979a) qui sont représentés dans la figure 1.1. Allport & Funnell (1981) ont
souligné que les données @’amorgage de Morton ne justifiaient qu'une séparation des
Jexiques orthographique et phonologique et ont suggéré qu’un seul lexique phonolo-
gique était utilisé pour la reconnaissance et la production des mots parlés, et un seul
lexique orthographique était utilisé pour la reconnaissance et l’écriture (voir égale-
ment Allport, 1985), Il y a eu des discussions sur la pertinence explicative de cette
proposition centrée sur un certain nombre de questions (voir Howard & Franklin,
1988; Monsell, 1987). Par exemple, il y a des personnes qui présentent des déficits
apparemment au niveau de la production lexicale avec une reconnaissance intacte
des mémes mots a Poral (par ex. Howard, 1995) et, inversement, @autres qui pré-
sentent un déficit dans la reconnaissance de mots parlés avec une dénomination orale
relativement intacte (Howard & Franklin, 1988). Cette dissociation semble impliquer
des lexiques phonologiques @’entrée et de sortie distincts. D’autre part, on a signalé
des difficultés de lecture et d’orthographe propres a certains phonémes qui pourraient
étre plus facilement compris en proposant un déficit au sein d’un lexique orthogra-
phique commun (Behrmann & Bub, 1992).
Martin, Dell et leurs collegues (Martin, Dell, Saffran & Schwartz, 1994 ; Schwartz,
Dell, Martin & Saffran, 1994) ont élaboré un modéle computationnel d’activation
interactive qui comprenait également un lexique unique de reconnaissance et de
production de mots. Dans la forme originale du modéle, la compréhension des mots
dépendait exactement des mémes composants que dans la production de mots,
fonctionnant a benvers. Ils »en sont servis pour modéliser le profil des erreurs dé
répétition et de dénomination d'une personne commettant des erreurs sémantiques
en répétition. Cependant, lorsque Dell, Schwartz, Martin, Saffran & Gagnon (1997)
ont tenté @utiliser ce modéle pour expliquer les erreurs de dénomination et de répé-
tition dans un autre groupe de personnes atteintes d’aphasie, ils ont constaté que le
modéle sous-estimait les erreurs en dénomination. Si l'on ajoute a cela le fait que le
modeéle n’était capable de comprendre correctement que les deux tiers des mots, qu'il
était incapable de répéter des non-mots et qu'il ne pouvait rendre compte des rela-
tions entre la compréhension et la production de la parole chez les personnes apha-
siques (Nickels & Howard, 1995b). Méme sa capacité rendre compte des profils
erreurs a été remise en question (Rum! & Caramazza, 2000). En raison de ces
problémes, la version 2000 de ce modéle, proposé par Foygel & Dell (2000), a limité
ses objectifs 4 la simple prise en compte des profils d’erreurs en dénomination des
images. Nozari, Kittreddge, Dell & Schwartz (2010) ont améliorer le modéle pour
tenir compte de la répétition des mots, en élaborant un itinéraire sous-lexical. Dell,
Nozari & Oppenheim (sous presse) donnent un résumé élégant de leur point de vue.
Ily a eu une variété d’articles sur la thérapie et les différentes interventions qui
découlent de ce modéle.
19Evaluation et traitement de l'aphasie
Enfin, nous devons examiner le modéle «en triangle» ou triangulaire élaboré par
McClelland, Plaut, Seidenberg, Patterson et leurs collégues (Plaut, McClelland,
Seidenberg & Patterson, 1996; Seidenberg & McClelland, 1989). II s’agit d'un modéle
informatique du traitement lexical qui, comme celui d’Allport & Funnell (1981), n’a
qu’un seul systéme phonologique servant a la fois la production et la compréhension
des mots parlés et un seul systéme orthographique pour les entrées et sorties écrites.
Linnovation radicale de ce modéle, cependant, est qu’il n’y a pas de représentation
lexicale. Un ensemble d’unités dans l’espace phonologique, par exemple, code toutes
les chaines phonologiques possibles, mot ou non mot. Les connexions, de la phono-
logie vers la sémantique ou vers l’orthographe, auront été appris en utilisant un
vocabulaire de mots réels. Au cours du processus d’apprentissage, les poids dans les
connexions entre les unités d’entrée et les unités cachées, et les poids entre les unités
cachées et Porthographe et la sémantique, auront été ajustés de maniére a obtenir les
correspondances correctes (voir Plaut et al., 1996, pour une description détaillée de
ce modéle). La connaissance des connexions de mots individuels n’est pas localisée
dans un lexique, mais répartie sur ensemble des poids dans tous les liens entre les
domaines.
Le modéle triangulaire est en développement depuis la proposition de
Seidenberg & McClellands (1989). Deux réalisations particuliérement remarquables
en ont résulté. Plaut & Shallice (1993) ont montré que, du moins avec un vocabulaire
limité, un modéle allant de l’orthographe a la phonologie en passant par la séman-
tique et la phonologie peut expliquer la plupart des caractéristiques que Pon retrouve
chez les personnes atteintes d’alexie profonde. Plaut et ses collaborateurs (1996) et
Plaut (1999) ont mis au point un modéle de correspondance directe entre Portho-
graphe et la phonologie pour les mots a une syllabe. Avec les bonnes représentations
dans les domaines orthographiques et phonologiques, ce modeéle a connu un succés
considérable dans la prise en compte des phénoménes de lecture normale et des pro-
fils de déficit observés chez les personnes présentant une alexie de surface et phono-
logique. Plus radicalement, le modéle montre qu’un seul mécanisme, formé
uniquement sur un vocabulaire de mots réels, est capable de générer la bonne pho-
nologie a la fois pour les mots irréguliers et pour les non-mots. Les modéles informa-
tiques de ce type présentent une nouvelle facon trés intéressante de comprendre
comment les connexions entre les processus pourraient étre mises en ceuvre. Les liens
systématiques et généralisables sont plus faciles 8 apprendre par le modéle, comme
pour les conversions graphémes-phonémes (ou, par exemple, la lettre M en entrée se
rapporte presque toujours a un phonéme/m/en sortie). Cela s’explique par le fait qu’il
est plus facile d’apprendre des conversions dans lesquelles des entrées similaires
donnent des résultats similaires (voir Plaut & Shallice, 1993). La ot, comme pour les
liens de Porthographe a la sémantique, il n’y a pas de systématisation de ce genre, le
modéle connexionniste trouve cela difficile 4 apprendre, méme si, finalement, il peut
réussir. Les enfants, par contre, apprennent 8 faire le lien entre les nouveaux mots et
leur signification avec une rapidité extraordinaire (Clark, 1993). La portée de ces
modéles est actuellement limitée. La plupart des modéles implémentés n’ont que des
20Les agports de la neuropsychologie cognitive: théorles et modéles
connexions en aval (c’est-a-dire quils n’utilisent que des connexions unidirection-
nelles entre les niveaux), bien que le modéle triangulaire utilise des connexions bidi-
rectionnelles entre les domaines. Comme nous savons que l’architecture des modéles
est d'une importance critique pour comprendre le comportement, nous ne savons
pas si un modéle qui pourrait traiter a la fois I’écriture, la dictée et la lecture 4 voix
haute, se comporterait de la méme maniére en lecture, que le modéle existant qui
niintégre que des connexions unidirectionnelles.
L’un des problémes de ces modéles connexionnistes est que leur comportement
west pas clair tant qu’ils ne sont pas mis en ceuvre. Etant donné que, dans les modéles
existants, seule la lecture 4 haute voix a été mise en ceuvre, on ne sait pas trés bien
comment elle pourrait s’étendre a d’autres taches, comme la répétition de mots et de
non-mots, la production lexicale orale ou la production d’écrits. L’un des résultats est
quils ne peuvent, dans leur forme actuelle, aborder les associations et les dissociations
intéressantes entre les taches contrairement au modéle de la figure 1.1. Un exemple
pour illustrer cela, est le fait que toute personne qui est incapable de répéter des non-
mots est également incapable d’écrire des non-mots ala dictée, mais peut étre raison-
nablement bon en lecture de non-mots (voir Howard & Franklin, 1988, pour une
discussion). Par contre, il y a des gens qui peuvent répéter des non-mots avec préci-
sion et les lire, mais qui sont incapables de les écrire en dictée (Shallice, 1981). Pour
ces raisons, en l’état actuel des connaissances, ’utilité du modéle triangulaire pour le
clinicien praticien dans lorientation de l’évaluation et Pidentification des déficits
sous-jacents demeure limitée. Il enléve en rien Pintérét des modéles computation-
nels pour mieux comprendre ’aphasie.
21Chapitre 2
Identifier et caractériser
les difficultés: principes
et recherche de preuves
Comme nous avons précisé, la neuropsychologie cognitive est fondée sur Phypo-
thése que, a la suite d'une lésion cérébrale, le systéme langagier peut étre altéré et
produire des profils de performances spécifiques et caractéristiques, qui peuvent étre
interprétés A aide de modélisations. C’est maintenant plus qu’une hypothése; au
cours des 30 derniéres années, un volume considérable de recherches a démontré
Putilité et la productivité de Papproche. Le but de ’évaluation, tant pour le chercheur
que pour le clinicien praticien, est d’identifier les processus intacts et ceux qui sont
altérés, et de montrer comment ils interagissent pour produire les profils cliniques
observés. La compétence pour l’évaluation réside dans la sélection des taches et ’in-
terprétation des données qui permettront d’atteindre cet objectif de maniére & la fois
révélatrice et économique.
1. Ala recherche de preuves
Le processus d’évaluation utilisé pour déterminer les déficits consiste a formuler et
vérifier des hypothéses; l’accent est mis sur la vérification de P’intégrité des compo-
santes du modéle. Pour évaluer les différents niveaux a ’aide de ce modele, on utilise
habituellement trois types de données probantes.
Une premiére source de preuves est l’effet de différentes variables (telles que la
longueur des mots, Pimageabilité, etc.) sur la performance. C'est ce que Shallice
(1988) décrit comme «l'approche des variables critiques» qui «cherche a établir les
variables qui influent sur la probabilité qu’une tache soit correctement exécutée»
(Nickels & Howard, 1995a, p. 1281) par un patient. Une deuxiéme source de preuve
est la nature des erreurs commises dans les différentes taches. Lorsque les taches
22identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
impliquent la production de mots écrits et parlés, les erreurs sont visibles et peuvent
étre classées. Dans les taches de compréhension, la nature des erreurs possibles peut
étre limitée par la tache. Par exemple, dans l’'appariement -mot entendu/image- les
erreurs dans la reconnaissance des mots 4 un niveau lexical ou pré-lexical, qui
entrainent une mauvaise reconnaissance d’un mot avec un autre mot lié phonologi-
quement, ne seront pas détectées lorsque les stimuli utilisent seulement des distrac-
teurs sémantiquement. Cependant, ils seraient détectés lors de ’appariement de mots
entendus/images a aide de distracteurs phonologiquement apparentés, ou lors d'une
tache de définition de mots parlés.
en que les erreurs soient caractéristiques, leur interprétation n’est pas nécessai-
rement simple. Par exemple, presque tous les patients qui font des erreurs séman-
tiques (par ex. ONCLE > ‘nevew’) en lecture de mots simples (‘alexie profonde’) font
aussi des erreurs visuelles (par ex. SCANDALE > ‘sandale’). L’interprétation évidente
de ces erreurs visuelles est qu’il y a un déficit dans la reconnaissance des lettres ou
dans le lexique orthographique d’entréé Mais, comme I'a montré Patterson (1979),
cette explication ne peut étre correcte (voir aussi Coltheart, 1980; Morton & Patter-
son, 1980) (voir le paradoxe SANDALE- SCANDALE-SMANDALE illustré dans
Pencadré 2.1). En général, les erreurs d'un type particulier suggérent qu’il y a un
déficit sur un traitement spécifique (comme la paraphasie sémantique qui suggére
des déficits lexico-sémantiques alors que la paraphasie phonologique suggere un
déficit lexico-phonologique). Néanmoins, d'autres données probantes sur les effets
des variables sur les performances dans les taches connexes sont normalement
requises.
La troisi¢me facon d’examiner le déficit sous-jacent consiste a contraster les per-
formances obtenues par des taches qui partagent certaines de leurs composantes. Par
exemple, comme dans l’encadré 2.1, Pexécution normale d'une décision lexicaleg
visuelle exige au moins la reconnaissance des lettres et l'accés lexical. Cette constata-
tionélimine immédiatement la prise en compte des erreurs visuelles au niveau lexical
ou pré-lexical. L-hypothése qu’elle refléte une atteinte corticale et plus précisément
les représentations sémantiques des mots abstraits permet de prédire que PW aura
de piétres résultats dans d'autres taches qui n’impliquent pas que la reconnaissance
visuelle des mots mais qui nécessitent l'accés a la signification des mots abstraits. Ceci
peut étre testé en utilisant a Poral des jugements de synonymes. Sur ces derniers,
comme prévu, PW obtient de piétres résultats avec les mots abstraits (Howard, 1985).
Iexiste donc trois sources principales de données probantes, pour la performance
des personnes atteintes d’aphasie, qui peuvent étre utilisées pour déterminer la nature
des déficits sous-jacents : (1) les effets des variables critiques, (2) la nature des erreurs
et (3) les preuves convergentes dans différentes taches qui utilisent des composantes
communes. En soi, aucune de ces preuves n’est concluante. Ensemble, cependant,
elles peuvent fournir des preuves trés solides qui permettent au clinicien didentifier
les processus altérés, Pour cela, bien stir, la spécification des relations entre les taches
qui est saisie par le modeéle « boites et fléches » de la figure 1.1 est essentielle.
23Evaluation et traitement de Vaphasie
2. Les variables critiques qui influencent
la performance
De nombreux facteurs peuvent étre manipulés, pour fournir de l'information, au
cours de l’évaluation. Ces variables donnent lieu 4 des profils d’erreur a partir des-
quels certaines hypotheses peuvent étre tirées. Ici, nous énumérerons simplement
quelques-unes des variables les plus couramment utilisées. D’autres sont abordées
lorsqu’elles sont pertinentes dans les chapitres 2 4 6.
2.1. Base lexicale en frangais
Open Lexicon FR est une base de données lexicales qui rassemble 19 bases de données
lexicales qui sont de fait interrogeable simultanément. Ces bases de données per-
mettent de contréler de nombreux effets comme la fréquence, l’ge d’acquisition, la
valence émotionnelle, Pimageabilité, Pexpérience sensorielle entre autres. Elles sont
ici répertoriées (tableaux issus de [Link]
__ENCADRE 2.1 LE PARADOXE SANDALE-SCANDALE-SMANDALE
PW était un homme atteint d'alexie profonde et d’aphasie. Son profil clinique a été plusieurs
fois décrit par Patterson et ses collegues (Morton et Patterson, 1980; Patterson, 1978,
1979; Patterson et Marcel, 1977). PW commet de nombreuses erreurs sémantiques en
lecture a voix hauite de mots isolés (par exemple, SOMBRE —>‘noir’ ; SEPULTURE — tombe’)
~ ce signe clinique est caractéristique des alexies profondes. Comme d autres personnes
‘souffrant d’alexie profonde, PW a également commis des erreurs visuelles en lecture.
Les hypotheses émises pour expliquer ces erreurs visuelles sont: (i) qu'il y a une altération
de la reconnaissance des lettres au niveau de l’analyse orthagraphique visuelle ; ou (i) qu'il
ya une alteration du lexique orthagraphique d'entrée de sorte que les mots sont parfols mal
reconnus. Ces deux hypotheses prédisent que: () la performance doit étre médiacre en
décision lexicale visuelle - @est-a-dire décider si une chaine de caractéres est un mot réel
ou non: (i) les non-mots peuvent étre reconnus comme étant des mots réels et des infé-
Fences lexicales vers des mots réels peuvent étre commises en lecture de non-mots ; et (ii)
les erreurs visuelles doivent étre aussi probables sur les mots a haute et 4 basse imageabilité
(comme limageabllité, variable oe qui ne concerne pas (e traltement lexical et
pre lexical).
Les résultats décrits par Patterson (1979) ont montré que ces hypothéses devaient étre
fejetées. PW a été en mesure d exécuter dans des performances normales la tache de
décision lexicale, tache dans laquelle une personne doit décider si une chaine de lettres est
un mot réel ou un non-mot. Pour SCANDALE, il le classifierait comme etant un mot, et
jugerait SMANDALE comme étant un non-mot. Par contre, pour fa lecture du non-mots
24identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
_ SMANDALE, il n’a pas dit ‘sandale’, mais ‘ce n'est pas un mot, je ne peux pas le lire’. Et,
~ comme le discutent Morton et Patterson (1980), les erreurs visuelles ont tendance a se
produire sur des cibles d'imageabilité plus faible et les erreurs ont tendance 4 étre plus
Glevées que les cibles ; ainsi, par exemple, PW a lu SCANDALE comme «sandale ». Crest ce
qu'on appelle parfols le paradoxe SANDALE- SCANDALE-SMANDALE. {| montre clairement
que l'erreur visuelle en lecture ne peut étre attribuée a une difficulté de reconnaissance des
mois ou de perception des lettres. Les effets sémantiques sur les erreurs visuelles sont la
preuve qu'il s'agit de niveaux de traitement post-lexical.
La solution au paradoxe proposé par Morton et Patterson (1980) est la suivante:
SCANDALE active l’entrée correcte dans le lexique orthographique d’entrée mais, en
raison d’un déficit sémantique pour les mots abstraits, ne peut activer la représenta-
tion sémantique associée. Ensuite, le seuil du lexique orthographique d’entrée est
réduit afin que l’entrée suivante la plus active - SANDALE - puisse récupérer sa
représentation sémantique (concréte) et entrainer une réponse qui entraine erreur
«visuelle ». Cette explication, qui s’appuie, comme dans le modéle logogéne de Mor-
ton (1969, 1979a), sur des entrées lexicales qui doivent atteindre un niveau seuil avant
de pouvoir passer a d’autres modules, pourrait étre reformulée en termes de modéles
qui permettent la cascade d’informations entre les niveaux, comme Coltheart et col-
légues (Coltheart, Curtis, Atkins & Haller, 1993; Coltheart, Langdon & Haller, 1996;
Coltheart et al, 2001) avec le modéle DRC (dual-route cascade). Au niveau lexical,
SCANDALE est entrée la plus activée et son niveau d’activation est suffisant pour
produire une réponse correcte en décision lexicale. Cependant, SANDALE, en raison
de sa trés grande similarité, a également un niveau élevé d’activation. Toutes les unités
actives dans le lexique d’entrée visuelle envoient l’activation au syst¢me sémantique.
Parce que les aspects sémantiques des mots abstraits sont altérés, la représentationg
sémantique de SANDALE est plus fortement activée que celle de SCANDALE, et
done la sémantique de SANDALE conduit la récupération d’une réponse en lecture
a voix haute.
Nom (Open Lexicon) Référence none Population
et principaux champs ___ de mots
Les bases généralistes
[Lexique New et al. (2004) 140000
té et al. (2004) 49000 Enfants
| Gimenes et al. (under |
press) |
Lexique-Infra
| Diphones New & Spinelli (2013)
_Manulex-Infra
25Evaluation et traitement de l'aphasie
‘Nom (Open Lexicon)
Nombre
et principaux champs oe de mots ee
La fréquence
WorldLex Gimenes & New 188000
Lage @acquisition
AoA_Fam_1225 Lachaud (2007) 1225
‘AcA_400 Alario & Ferrand 400
(1999)
‘AoA_FreqSub_1493 | Ferrand (2008) 1493
‘AoA_Concr_FreqSub_ | Bonin et al. (2003) 866
Tmag_Valemo_866
La valence
émotionnelle
‘AoA_Concr_FreqSub_ | Bonin et al. (2003) 866
Imag_Valemo_866
ValEmo_Arous_1286 | Gobin et al. (2017) 1286
ValEmo_Arous_ Gilet et al. (2012) 835
Tmag_835
ValEmo_Adulte_735 | Syssau & Font (2005) | 735
ValEmo_Enfant_600 | Syssau & Monnier 600 Enfants
(2009)
ValEmo_Ado_ Monnier & Syssau 720 Enfants/Ado
Enfants_720 (2017)
Limageabilité/
Concrétude
‘AoA_Coner_FreqSub_ | Bonin et al, (2003) 866
Imag_Valemo_866
Imag_1493 Bonin et al. (2011) 1493
Concr_1659 Bonin et al. (2018) 1659
FreqSub_Imag_3600 | Desrochers et 3600
‘Thomson (2009)
FreqSub_Imag_1916 | Desrochers et 1916
Bergeron (2000)
La fréquence
subjective/Familiarité
AoA_Coner_FreqSub_ | Bonin et al. (2003) 866
Imag_Valemo_866
FreqSub_Imag_3600 | Desrochers et 3600
‘Thomson (2009)
FreqSub_Imag_1916 | Desrochers et 1916
Bergeron (2000)
26Identifier et caractériser les dificultés: principes et recherche de preuves
Nom (Open Lexicon) Référence Dheinaia Population
et principaux champs de mots
“AoA_FreqSub_1493 __| Ferrand (2008) 1493
FFreqSub_660_| Robertetal (2012) 660 Jeunes/Agés
Dexpérience
sensorielle ee |
SensoryExp_1659 Bonin etal. (2014) Es _1659 fe | 7
Les normes |
d’associations |
verbales a
"Assoc_366 Ferrand & Alario 366 :
L fe (1998)
Assoc_520 Bonin et al. (2013) 520
Lestempsdelecture | _
French _Lexicon_ Ferrand et al. (2010) 38840
Project sea _ ae
French_Lexicon_ Ferrand et al. 2011) 1492
Project_Mono
“Megalex Ferrand et al. (2018) ye fom
Nom abrégé : ___Signification
Assoc cea 1 ‘Associations verbales is
‘AOA \'Age @acquisition i ae
Coner [Concrétude ae
| Freqsub | Fréquence Subjective é
Fam i | Familiarité
Hiniag : Imageabilité
SensoryExsp 2 | Expérience Sensorielle
ValEmo : ~ | Valence Emotionnelle
Tableaux issus de l’OpenLexicon FR, [Link].
2.2. La fréquence des mots
Lorsque l’on teste les effets de fréquence, la méthode habituelle consiste 4 comparer
la performance d’un ensemble de mots de haute fréquence a un ensemble de mots de
basse fréquence, en comparant avec d’autres variables telles que la longueur, la com-
plexité phonologique, Pimageabilité, et ainsi de suite. Néanmoins, il est important de
se rappeler que les termes, haute et basse fréquence, sont relatifs et non absolus. Selon
les expériences, la fréquence moyenne d’un ensemble de mots a haute fréquence peut
varier de 500 mots par million (mpm) 4 30 mpm, et les mots a basse fréquence de 504
27Evaluation et traitement de 'aphasie
1 mpm; ainsi, le mot a basse fréquence d’un chercheur peut étre le mot a haute fré-
quence d’un autre chercheur. Cela refléte en partie la tache utilisée. Bien que n’im-
porte quel mot 4 haute fréquence puisse étre utilisé en lecture, il y a trés peu de mots
avec une fréquence de plus de 200 mpm qui peuvent étre utilisés dans une tache de
dénomination orale d'images.
La fréquence des mots est fortement associée 4 l’'age d'acquisition (c’est-a-dire
PAge auquel un mot est susceptible @’avoir été acquis) et il est difficile, mais pas
impossible, de faire varier ces facteurs indépendamment. On a fait valoir que les effets
apparents de la fréquence des mots sont en fait des effets de Page d’acquisition (Ellis
et Morrison, 1998). La fréquence des mots est également trés fortement liée 4 la fami-
liarité. Cela n’est pas surprenant, car la familiarité est évaluée en fonction de la fré-
quence a laquelle un mot est rencontré ou utilisé (Gernsbacher, 1984).
La localisation modulaire des effets de fréquence des mots sur la précision du
modéle en dénomination nest pas tout a fait claire. Dans presque toutes les taches
avec des personnes normales, les temps de réaction sont plus courts pour les mots &
haute fréquence (McCann et Besner, 1987; McCann, Besner et Davelaar, 1988 ; effet
est dans les fléches) dont les représentations lexicales sont plus accessibles (Morton,
1979b; c.-a-d. que effet est dans les boites). En cas d’altération du traitement, les
effets de fréquence sur la performance ont souvent été pris pour indiquer une altéra-
tion a un niveau lexical (p. ex., Lesser & Milroy, 1993). Cependant, dans les troubles
neurocognitifs langagiers sémantiques, oii la principale difficulté semble se situer au
niveau sémantique, les effets de fréquence sont trés importants, ce qui suggére que
les représentations sémantiques correspondant aux mots a basse fréquence sont plus
susceptibles d’étre endommagées (Lambon Ralph, Graham, Ellis & Hodges, 1998). Tl
est probable que des effets de fréquence sur la performance, chez les personnes ayant
des troubles du langage, puissent survenir a plusieurs niveaux, lexical ou sémantique,
ou encore dans les interrelations qui les séparent.
2.3. L’imageabilité
Lorsqu’on demande aux gens d’évaluer l'imageabilité des mots (la facilité avec laquelle
le mot évoque une image visuelle ou auditive), certains mots obtiennent des notes
Alevées (p. ex. chat, livre) et autres mots plus abstraits sont jugés comme ayant une
faible imageabilité (p. ex. bonheur, idée). Ces mots sont utilisés pour déterminer la
présence d’un effet d’imageabilité. L’imageabilité est étroitement liée au concret et, en
fait, ces dimensions peuvent étre impossibles a distinguer (voir Marcel & Patterson,
1978, pour la preuve que Pimageabilité peut étre le facteur déterminant). Ia été suggéré
que les effets d’imageabilité peuvent refléter la richesse des représentations séman-
tiques, les mots concrets ayant plus de caractéristiques sémantiques que les mots abs-
traits, qui de fait, deviennent moins imaginables (Plaut & Shallice, 1993). Une autre
proposition est que les mots a forte imageabilité ont des significations beaucoup plus
clairement définies et cohérentes que les mots a faible imageabilité, qui ont tendance a
28identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
avoir des significations qui dépendent de leur contexte linguistique (Breedin, Safran
et Coslett, 1994).
Néanmoins, on s’entend pour dire que les effets d’imageabilité se produisent 4 un
niveau sémantique. L’aphasie se caractérise trés souvent par une meilleure perfor-
mance avec des mots 4 haute qualité d’image que les mots & faible qualité d’image
(Franklin, 1989). Les effets peuvent se produire au niveau sémantique ou dans les
processus d’entrée et de sortie du syst#me sémantique (Franklin, Howard & Patterson,
1994, 1995; Franklin, Turner, Lambon Ralph, Morris & Bailey, 1996). Il ya, cependant,
des personnes atteintes dvaphasie ou de troubles progressifs qui présentent beffet
inverse, @est-a-dire une meilleure performance avec des mots abstraits a faible
imageabilité qu’avec des mots concrets a forte imageabilité (p. ex. Breedin et al., 1994;
Marshall, Chiat, Robson & Pring, 1996; Warrington, 1975, 1981). Cela suggére qu’il
peut y avoir une représentation des mots a forte et a faible imageabilité, partiellement
indépendante du syst¢me sémantique.
2.4. La longueur des mots
La longueur des mots et des non-mots peut varier (p. ex. mots d’une, deux ou trois
syllabes), tout en tenant compte d’autres variables, comme la fréquence et limagea-
bilité. Ces effets croisés sont utilisés pour déterminer la présence d'un effet de lon-
gueur, lorsque des mots plus longs et/ou des non-mots sont répétés ou consultés avec
plus ou moins de précision. Chercher lorigine des effets de longueur n’est pas simple.
Comme les mots avec plus de syllabes ont plus de phonémes, leffet de longueur est-il
da au nombre de syllabes ou au nombre de phonémes? Le test évident est @utiliser
des mots qui différent par leur nombre de syllabes mais qui maintiennent le nombre
de phonémes constant, par exemple en comparant la performance sur quatre
phonemes, des mots d'une syllabe avec quatre phonemes (ex. truite), des mots de
deux syllabes. Le résultat est que les effets de longueur peuvent étre trés difficiles a
déméler. En se basant sur neuf personnes qui ont commis des erreurs phonologiques
en production orale, Nickels et Howard (2004) présentent des données qui suggérent
que le nombre de phonémes est le seul facteur important. En revanche, Romani et
Calabrese (1998) soutiennent dans leur étude que la complexité phonologique est le
facteur déterminant.
Avec des stimuli présentés visuellement, la situation est encore plus complexe.
Alors qu’en général le nombre de lettres dans un mot est fortement lié au nombre de
phonemes, cette relation est loin d’étre parfaite. Par exemple, CHAT a quatre lettres
mais seulement deux phonémes, alors que KART, posséde également quatre lettres,
mais avec quatre phonemes. De méme, certains mots d’une syllabe et d’autres de trois
syllabes ont le méme nombre de lettres.
Ces échanges théoriques semblent étre moins importants pour le clinicien; en
général, une meilleure performance avec des mots ayant moins de phonemes sug-
gere un probléme dans la production phonologique, plus probablement dans les
29Evaluation et traitement de l'aphasie
processus d’assemblage phonologique. A noter néanmoins la présentation clinique
inverse, a savoir des personnes qui produisent mieux des mots longs que des mots
courts (Best, 1995; Lambon Ralph & Howard, 2000); cela pourrait trés probable-
ment s’expliquer par une difficulté d’accés au lexique phonologique de sortie (parce
que les mots longs, avec moins de voisins, sont plus distincts dans leur représenta-
tion phonologique).
Les effets de longueur des mots en reconnaissance lexicale orale n’ont pas souvent
été rapportés, peut-étre parce qu’ils ont rarement été étudiés. II semble que les per-
sonnes ayant des déficits au niveau du lexique phonologique d’entrée ou de Paccés au
systéme sémantique comprennent mieux les mots longs (Franklin et al., 1996;
Howard & Franklin, 1988). C’est probablement parce que les mots plus longs sont
plus distinctifs dans l’espace phonologique et activent moins de concurrents simi-
laires pendant le processus d’accés lexical.
2.5. La régularité des mots
La régularité des mots consiste 4 comparer la performance entre des ensembles de
mots dont la correspondance graphéme-phonéme est prévisible ou réguliére (p. ex.
TABLE, LIVRE) et des mots dont la correspondance grapheéme-phonéme est moins
prévisible (p. ex., FEMME, PAON). Ces mots sont utilisés pour déterminer si !’on a
la présence d'un effet de régularité en lecture, qui traduirait une meilleure lecture des
mots réguliers que des mots irréguliers. Lorsque les personnes atteintes d’aphasie
savent mieux lire ou épeler des mots réguliers que des mots irréguliers, cela suggere
quelles utilisent des correspondances sub-lexicales pour la tache. Il s’ensuit que les
mécanismes de traitement lexical sont altérés 4 un moment donné.
2.6. La lexicalité
Le modéle posséde des systémes de traitement différents en fonction del’accés lexical;
par exemple, la lecture via le lexique orthographique d’entrée ne sera possible que
pour les mots réels, car seuls les mots familiers et connus sont représentés dans ce
systéme. Les non-mots ne peuvent étre traités qu’avec l'aide de processus qui incor-
porent des régles générales de mise en correspondance entre les entrées et les sorties
(par exemple, la lecture de non-mots nécessite butilisation du processus de conver-
sion graphemes-phonémes qui peut dépendre des régles relatives aux graphémes et
A leur correspondance phonémique). Les mots réels peuvent étre traités par la méme
procédure, ce qui permet généralement d’obtenir une exécution correcte, sauf s'il
sagit d’exceptions aux régles. Ainsi, par exemple, tous les mots réels seraient répétés
correctement a Paide de la « conversion phonologique entrée et de sortie», car cette
correspondance est parfaitement cohérente et réguliére. En lecture, en revanche, tout
mot réel avec des relations graphémes-phonémes exceptionnelles (par exemple
30identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
PAON, MONSIEUR, FEMME) serait mal interprété (‘régularisé’) si sa sortie est
générée par la procédure de conversion sous-lexicale.
Les comparaisons de performance entre des mots réels et des non-mots appariés
pour la longueur et la complexité phonologique peuvent donc fournir des informa-
tions utiles sur la fagon dont une tache est exécutée. Un effet de lexicalité est observé
lorsque la performance avec des mots réels est meilleure qu’avec des non-mots. Deux
conclusions s’ensuivent: premiérement, qu'il y a un déficit 4 un moment donné dans
la procédure sous-lexicale; deuxiémement, les procédures lexicales sont impliquées
dans le traitement de texte réel. Une meilleure performance avec des non-mots que
des mots réels est un résultat beaucoup moins probable mais peut se produire, par
exemple, dans la « dysgraphie de surface » (Behrmann & Bub, 1992; Weekes, Davies,
Parris & Robinson, 2003). Cela signifie qu’il y a un deficit 4 un certain point de la
procédure lexicale et que la personne se fie donc a des procédures sublexicales. Par
exemple, par écrit en dictée, une personne qui se fie a des procédures sous-lexicales
aura des production phonologiquement plausibles (et donc correctes) pour les non-
mots. En revanche, les mots réels seront trés souvent mal orthographiés bien que
phonologiquement plausiblement (par exemple, l’orthographe FAME pour femme).
2.7. Les catégories grammaticales
Ils'agit généralement de noms, de verbes, d’adjectifs (mots de contenu) ou encore de
mots de fonction (nécessaires pour la grammaire) qui sont utilisés pour déterminer
la présence d’un effet de classe grammatical. [I existe des différences systématiques
dans limageabilité des mots entre les classes de mots. Les noms sont généralement
considérés comme étant beaucoup plus imaginables que les verbes; les adjectifs se
situent habituellement entre les deux. Les mots de fonction sont 4 la fois beaucoup
moins imaginables et beaucoup plus fréquents que les mots de contenu. Ils sont aussi
souvent plus courts. La question de savoir si les effets de classe de mots sont réels ou
la conséquence des effets de variables confusionnelles telles que limageabilité, a sou-
vent été soulevée. Allport et Funnell (1981) ont montré que les différences entre les
noms et les verbes en lecture pouvaient disparaitre lorsque limageabilité des mots
était contrélée (Berndt, Haendiges, Burton et Mitchum, 2002; Bird, Howard et Fran-
klin, 2000). Conroy, Sage et Lambon Ralph (2006), Matzig, Druks, Masterson et
Vigliocco (2009), et Vigliocco, Vinson, Druks, Barber et Cappa (2011) examinent plus
largement les différences entre les noms et les verbes. Avec le contraste entre les mots
de contenu et les mots de fonction, la question de savoir si les différences trouvées
sont dues 4 des confusions avec limageabilité ou encore la fréquence, est encore
moins facile 4 déterminer. II est certain que les différences entre les mots de contenu
et les mots de fonction peuvent disparaitre lorsqu’on utilise des listes dont la fré-
quence et la qualité d’image correspondent (Bird, Franklin et Howard, 2002; Howard
et Franklin, 1988). L’un des problémes réside dans le fait que lorsque des listes appa-
riées sont utilisées a cette fin, les mots de contenu (trés haute fréquence et trés faible
31valuation et traitement de l'aphasie
qualité d’image pour les mots de contenu) et les mots de fonction (trés haute qualité
image et trés basse fréquence pour les mots de fonction) sont atypiques.
3. La nature des erreurs
{Ta nature des erreurs est une autre source d'information qui peut étre utilisée dans la
recherche d'information convergente pour faire émerger un profil clinique qui iden-
tifie les traitement intacts et altérés. Ainsi une premiere analyse approximative des
erreurs orientera sur les premiéres hypothéses sous-jacentes. Les erreurs sémantiques,
par exemple, suggérent que le déficit sous-jacent réside dans les représentations
sémantiques ou dans le processus d’entrée ou de sortie du systéme sémantique. De
méme, les erreurs phonologiques en production correspondent a un déficit au niveau
du lexique phonologique de sortie ou a des niveaux plus périphériques de la produc-
tion phonologique. Toutefois, la nature des erreurs ne peut jamais, en soi, constituer
une preuve concluante du niveau de déficit sous-jacent} Nous avons déja souligné
dans le paradoxe SANDAL-SCANDAL-SMANDAL (voir encadré 2.1) que, dans le
cas d'une personne souffrant d’alexie profonde, les erreurs visuelles en lecture ne
peuvent étre attribuées a des difficultés de reconnaissance de lettres ou de mots. Il y
a plusieurs mises en garde prendre en compte{Dans de nombreuses taches de com-
préhension, la possibilité d’erreurs est limitée par les distracteurs utilisés. Les erreurs
phonologiques ou visuelles dans la reconnaissance des mots ne seront remarquées
que lorsque des distracteurs phonologiques ou visuels sont utilisés. De méme, les
erreurs sémantiques ne seront commises que si l’on utilise des distracteurs séman-
tiques apparentés. En outre, les risques d’erreurs sont directement liés au nombre de
distracteurs utilisés dans le domaine concerné.\Par exemple, dans 'appariement mot/
image, le taux d’erreurs sémantiques sera tres différent si quatre distracteurs séman-
tiques apparentés sont disponibles que s’il n’y a qu’un seul distracteur sémantique.
Les taux d’erreurs sémantiques peuvent également étre différents lorsqu’une gamme
plus limitée de distracteurs est utilisée dans la verification des mots-images, ot la
personne évaluée doit décider si le mot présenté est le nom d’une image et comparer
le nom présenté avec tous les noms possibles. En compréhension, la possibilité de
commettre diverses erreurs est maximisée lorsqu’on demande au patient de définir
un mot présenté. Le clinicien doit donc choisir soigneusement les évaluations en
fonction des hypothéses concernant les déficits du patient et interpréter les perfor-
mances en gardant a l’esprit le niveau d’exigence de la tache.
‘fn production, il est relativement simple de classer les réponses en (i) erreurs
sémantiques, (ii) erreurs phonologiques et (iii) erreurs non liées. Dans les erreurs
phonologiques et sans rapport, on peut faire la distinction entre les réponses au sein
des mots réels et les néologismes. Cependant, aucune de ces classifications n’est
exempte de problemes. Par exemple, dans quelle mesure une erreur doit-elle étre
étroitement liée pour que Je résultat soit lié sémantiquement? Comme il n’existe pas
32tdentifier et caractériser les difficultés: principes et recherche de preuves
de mesure indépendante de la relation sémantique, la limite est, essentiellement, une
question de choix.\De méme, le degré de parenté phonologique requis pour classer
une erreur comme étant liée phonologiquement varie radicalement entre les études.
En adoptant un critére hérité de Morton et Patterson (1980), Nickels et Howard
(1995b) reconnaissent que les réponses sont liées phonologiquement lorsqu’elles
partagent au moins 50 % de leurs phonémes avec la cible et dans le méme ordre.
Martin et ses collaborateurs (1994) adoptent un critére beaucoup moins rigoureux,
Cest-a-dire qwune réponse qui ne partage qwun seul phoneme avec la cible est consi-
dérée comme étant lige phonologiquement{La manieére dont les erreurs doivent étre
classées est, dans une large mesure, une question de jugement. Il n’y a pas de bonnes
réponses qui peuvent étre identifiées Pavance. C’est l'une des raisons pour lesquelles,
a notre avis, les erreurs ne constituent qu’une source de preuves. Des conclusions
solides sur les processus intacts et altérés pour toute personne atteinte d’aphasie ne
peuvent étre tirées que de preuves convergentes provenant des effets des variables
critiques et de la performance dans des taches connexes, bien évidemment associées
Ala nature des erreurs faite: 4
Ilest également important de réaliser que, comme I’a fait remarquer Cutler (1981),
les erreurs sont déterminées de fagon multiple. En d’autres termes, une erreur peut
avoir plus d’une source. Ainsi, par exemple, des erreurs sémantiques dans la produc-
tion peuvent se produire lorsque le systéme sémantique est altéré ou lorsque la forme
lexicale du mot cible mest pas disponible (Caramazza & Hillis, 1990).
4. Comparaisons entre les taches
La comparaison des performances pour différentes taches, lorsque ces différent&
taches partagent des composantes de traitement de l'information, est la dernigre
soutce critique d’éléments probants pour déterminer Porigine du déficit. Une grande
partie du contenu des chapitres 4 4 8 aborde ces comparaisons. Il existe de nom-
breuses fagons d’y parvenir, qui dépendent toutes d'une analyse des taches qui déter-
mine les processus nécessaires a l’exécution d’une tache particuliére. Des comparaisons
utiles sont présentées ci-dessous.
4.1. Comparaisons entre les modalités
Des comparaisons des mémes taches mais dans différentes modalités comme dans la
compréhension orale et écrite sont souvent utilisées pour déterminer si les difficultés
qwune personne atteinte d’aphasie présente se situent 4 un niveau commun aux deux
modalités (lorsqu’un niveau de performance similaire, une distribution similaire des
erreurs et des effets similaires des variables psycholinguistiques sur la performance
devraient se retrouver dans les deux modalités) ou sont spécifiques a une seule moda-
lité. Des comparaisons similaires peuvent étre faites entre la dénomination orale et
33Evaluation et traitement de l'aphasie
écrite (les deux impliquant nécessairement un traitement sémantique), ou entre la
dénomination, la lecture a haute voix et la répétition des mots (toutes impliquant une
assemblée phonologique).
4.2, Comparaison de taches faisant appel a différents niveaux
d’une méme modalité
Franklin (1989) a montré comment déterminer lorigine du deficit en compréhension
lexicale orale par une évaluation comprenant un ensemble de taches qui exploitent
Paccés a différents niveaux. I] a ainsi été utilisé trois types de taches: (i) les paires mini-
males sans mots, qui n’exigent que l’accés aux résultats de l’analyse phonologique
auditive; (ii) la décision lexicale auditive, qui exige l’accés au lexique phonologique
@entrée; et (iii) les tiches de compréhension des mots, y compris l'appariement de
mots-images et les jugements de synonymes (nécessitant I’accés 4 la sémantique).
Tableau 2. Compréhension lexicale orale et relation entre les niveaux de perturbations et les taches
faisant appel a ces différents niveaux (Franklin, 1989).
Niveaux de perturbation
: Analyse Lexique peter ha
Taches phonolo- | phonolo- | Beet
7 : | depuis te lexique | Systeme
eae Bique phonologique | sémantique
auditive | dentrée 7
dentrée
Paires minimales sans mots -- + | + +
écision lexicale audit -- 7 + +
Compréhension orale 7 ‘i a
Compréhension é + + z
Franklin a fait valoir que, si le modéle de la figure 1.1 est correct dans les étapes
qu il postule pour la compréhension lexicale orale, il existerait une organisation telle
qu'une baisse de performance 4 un niveau quelconque entrainerait une baisse de
performance dans toutes les taches des niveaux suivants (voir tableau 2.1). Cest la
tendance quia été constatée (voir les résumés des patients au chapitre 4). Cette étude
démontre a quel point une réflexion approfondie sur les taches et les niveaux de trai-
tement peut permettre d’identifier les niveaux du déficit.
Pour la production lexicale, les taches qui exploitent différents niveaux sans néces-
siter le recours aux niveaux suivants sont moins faciles a identifier, bien qu'il existe
quelques comparaisons de ce genre qui peuvent étre utiles. Par exemple, les juge-
ments d’homophones sur des paires de mots écrits (p. ex. VERT et VERRE sont-ils
identiques?) exigent l’accés 4 des représentations phonologiques sans sortie vocale.
34Identifier et caractériser les difficuités : principes et recherche de preuves
~ ne bonne performance sur les jugements d’homophones et une mauvaise lecture
orale des mots correspondants suggérent que la difficulté de lecture réside dans les
processus de sortie de assemblage phonologique ou de la programmation articula-
toire. Inversement, si la performance dans les deux cas est altérée, cela montre que le
processus de lecture est altéré 4 un niveau plus précoce, commun a la fois a la lecture
A voix haute et aux jugements d’homophones.
4.3. Comparaison de taches qui partagent un niveau
de traitement commun
Ce point est mieux illustré par Pexemple. Un premier exemple est celui de 'assem-
blage phonologique ot, dans le modéle de la figure 1.1, il s'agit d’un processus partagé
par la dénomination orale d'images, la répétition des mots et des non-mots, et la
lecture des mots et des non-mots. Lorsqu’il existe un profil d’altération similaire pour
toutes ces taches (par ex. une performance inferieure avec des mots longs), des erreurs
similaires (erreurs phonologiques identifi¢es principalement par des omissions et des
substitutions de phonémes), alors, il existe des preuves solides que le déficit se situe
dans le processus d’assemblage phonologique.
Un deuxiéme exemple est celui de la conversion sublexicale graphémes-phonémes
requise pour la lecture de non-mots. Ce processus est également nécessaire pour les
jugements homophones non écrits (p. ex. décider que VERRE et VERT sont des
homophones) et pour les décisions lexicales phonologiques. Des déficits similaires
dans les trois taches suggérent un déficit dans leur processus commun de conversion
sous-lexicale des graphémes en phonémes.
Un troisigme exemple est évident lorsque, encore une fois dans le modéle de Ié
figure 1.1, le traitement sémantique est nécessaire pour un certain nombre de proces-
susyy compris la compréhension des mots parlés et écrits et la dénomination des
images par écrit et par oral. Un déficit commun dans toutes ces taches, avec des
caractéristiques similaires, suggére un deficit au niveau sémantique (Hillis, Rapp,
Romani & Caramazza, 1990; Howard & Orchard-Lisle, 1984). II ne faut toutefois pas
oublier que lorsqu’on compare les taches d’entrée et de sortie (en Poccurrence, la
compréhension et la dénomination), le rendement dans les taches de compréhension
peut étre moins affecté parce que la possibilité de faire des erreurs est limitée par les
distracteurs utilisés.
35,Deuxiéme partie
Déficits et évaluation
37Chapitre 3
introduction a l’évaluation
Les cing chapitres suivants explorent le modéle a travers cing domaines, la compré-
hension lexicale orale, la production lexicale orale, la lecture, ’écriture et la recon-
naissance des objets/images. Chaque chapitre se concentrera sur un seul domaine,
exposant le modéle et son implication lors du traitement langagier, ainsi que les
lacunes qui peuvent découler des perturbations.
L’évaluation est ensuite abordée pour chaque domaine, en identifiant:
«Les facteurs a contréler/exclure;
+ Les types de mots a utiliser et les effets a observer;
* Les indicateurs de déficit pour chaque module ou processus;
e Les méthodes et les outils d’évaluation disponibles;
+ Les autres options dans I’évaluation avec la préconisation d’évaluationg
complémentaire;
+ Linterprétation clinique de P’évaluation;
e Des études de cas tirés de la littérature scientifique qui illustrent les
perturbations.
1. Hypothéses, démarche déductive et choix des tests
Le bilan d’évaluation doit proposer de vérifier des hypothéses en sélectionnant spé-
cifiquement certains outils, ce qui aboutirait 4 une évaluation concise et concréte
(voir Nickels, 2008, pour une analyse détaillée). La vérification d’hypotheses va per-
mettre de déterminer la ou les causes sous-jacentes aux perturbations langagiéres, en
soulevant les composantes du modéle qui sont altérées.
Le clinicien doit étre sélectif lorsqu’il décide des évaluations a utiliser pour distin-
guer la performance (ou la performance relative) des taches auxquelles contribuent
les différentes composantes du traitement. Un clinicien n’essaierait donc pas
39Evaiuation et traitement de !'aphasie
dévaluer toutes les composantes du modéle en vue d’obtenir un tableau complet,
mais viserait plutét a déterminer les évaluations les plus pertinentes pour un patient
donné, pour expliquer ses troubles.
2. Observation du langage conversationnel spontané
‘Lors de Pétablissement des hypotheses initiales, le clinicien doit tenir compte des
informations individuelles obtenues sur le patient lors du premier contact/échange
conversationnel, telles que les difficultés apparentes a comprendre les questions ou
les difficultés lexicales évidentes. II faut également envisager d’éventuels déficits sen-
soriels, comme ceux de la vue ou de l’ouie, car ils peuvent influer sur la performance
de la personne lors de l’évaluation.
3. Affiner le niveau de l’évaluation
Que l’accent soit mis sur le traitement des entrants ou des sortants, il faut d’abord
examiner l'ensemble du parcours avant d’évaluer les composantes spécifiques du
traitement et d’affiner le niveau de décomposition.
La compréhension lexicale orale doit étre évaluée en premier lieu, avec une tache
@appariement parole-image (désignation lexicale), par exemple. Si elle est intacte, les
processus d’identification des sons de la parole (nécessitant une analyse phonolo-
gique auditive) et de reconnaissance des mots (s’appuyant sur le lexique phonolo-
gique d’entrée) peuvent alors étre considérés comme intacts. Si le patient éprouve des
difficultés, les processus sous-jacents doivent étre mis a essai afin d’établir les raisons
a Porigine de la panne. Autrement dit, l’analyse phonologique auditive est-elle alté-
rée? Le lexique phonologique d’entrée est-il altéré? Ou est-ce dé a un déficit au
niveau sémantique?
De méme, la production lexicale orale doit d'abord étre évaluée avec une tache de
dénomination qui permet d’évaluer l'ensemble du parcours de sortie. Ici, le patient doit
s'appuyer sur des représentations sémantiques, des représentations lexicales, des pro-
cessus impliqués dans la planification et assemblage phonologique, ainsi que sur la
programmation articulatoire. Encore une fois, si la désignation est réussie, des hypo-
théses peuvent étre faites quant a la nature intacte des processus sous-jacent. En cas de
difficultés, les processus peuvent étre ciblés de maniére sélective en vue d’une évaluation
plus approfondie. Dans une tache de dénomination, analyse des types d’erreurs et des
variables critiques affectant la performance peut aider a réduire les hypotheses.
Les taches qui nécessitent un niveau de fonctionnement plus précis peuvent étre
sélectionnées en premier lieu lors de ’évaluation d'une composante particuliére. Par
exemple, la discrimination de paires de mots peu contrastées peut étre utilisée au
départ pour évaluer les capacités d’analyse phonologique auditive d’une personne,
40Identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
plutot que des mots qui ont un contraste maximal. Si la performance est médiocre, il
serait raisonnable de passer ensuite 4 des mots trés contrastés pour identifier le niveau
auquel le rendement se détériore. Si, cependant, la performance était bonne, on peut
supposer que la performance sur la tache la plus facile le serait également.
De méme, lorsqu’il s’agit d’évaluer Pintégrité du systéme sémantique a partir de
données auditives, une tache nécessitant la manipulation de synonymes entendus
serait plus exigeante que de choisir parmi un choix d'images en réponse 4 un mot
entendu. Le succés chez le premier implique le succés chez le second, 4 condition que
Ic patient n’ait pas de difficultés supplémentaires liées au matériel pictural. On peut
ainsi commencer par une tache telle qu’un jugement de synonymies. Néanmoins,
Jorsqu’un patient présente des perturbations sémantiques, une tache d’appariement
mots-images peut l’exposer a moins d’échecs au début; une tache de jugement de
synonymies peut étre un niveau trop élevé pour commencer une évaluation.
4. Choix des tests pour I’évaluation francophone
Un facteur & prendre en compte dans le choix et l’administration des évaluations est
le nombre d’éléments utilisés pour mesurer la performance. La capacité d'un test 4
détecter effet d’une variable est fonction du nombre d’éléments du test (plus précisé-
ment, lampleur d'un effet qui est susceptible d’étre détecté dépend de la racine carrée
du nombre d’éléments). Lorsqu’il est important @’établir si une variable a ou non un
effet, il convient @utiliser un nombre suffisamment important d’éléments, Cependant,
une fois que les composants altérés sont identifiés, P’évaluation doit étre effectuée en
utilisant un nombre suffisamment important d’éléments qui permettront de detecter,
tout changement (ou absence de changement) du pré-traitement au post-traitement
(ceciest examiné plus en détail au chapitre 9). Une distinction peut donc étre faite par
le clinicien entre le bilan 4 orientation diagnostic et le bilan de suivi.
Nous détaillons ensuite quelques outils d’évaluation du langage; ces outils ont
appuyé leur développement en partie sur
4.1, DTLA — Dépistage des troubles du langage chez l’adulte
et la personne agée
Auteurs
Macoir, J., Fossard, M., Lefebvre, L., Monetta, L., Renard, A., Tran, T.M. & Wilson,
M.A. (2017)
Proposition @’évaluation
| Domaine cognitif Sous-test
| Acces lexical en production orale Dénomination :
IEvaluation et traitement de 'aphasie
Production orale et mémoire phonologique 8 | Répétition
court terme |
Production orale et fonctions exécutives Eluence verbale orthographique
Production écrite Ecriture sous dictée
Ecriture spontanée
Lecture i : Lectureavoixhaute :
Compréhension de phrases Appariement de phrase entendue- |
Mémoire sémantique Appariements de mots écrits i
Mémoire de travail verbale ‘Alpha-span
NE: niveau d’éducation (nombre d’années)
4.2. BECLA
Auteurs
Macoir, J., Jean, C., Gauthier, C. (2015)
Taches explorant la reconnaissance des mots entendus et écrits
Nom de la tache
Discrimination auditive
Décision lexicale orale
Décision lexicale écrite
Taches explorant le traitement sémantique
Nom de la tache
Appariement sémantique d'images
Appariement mot entendu-image
Appariement sémantique de mots écrits
Taches explorant le systeme de production orale des mots
Nom dela tache
Dénomination orale d'images
Jugement de rimes sur images
Jugement de rimes sur mots écrits
Repetition de mots
Répétition de non-mots
Repetition differée de mots
Répétition differée de non-mots
42Identifier et caractériser les difficultés: principes et recherche de preuves
Taches explorant la lecture et la production écrite
[Nom de la tache
4.3. BETL
Auteurs
Tran, T.M., Godefroy, O. (2015, 2018)
‘Taches explorant le traitement sémantique
fee seareaearel
_Nom dela tache
‘Appariement sémantique
Questionnaire sémantique
‘Appariement sémantique de mots &
Taches explorant la compréhension lexicale orale et écrite
Nom de la tache |
Désignation d'images 4
Désignation de mots écrits
Taches explorant le systéme de production orale des mots
Nom de la tache
Dénomination orale d'images
Taches explorant la lecture et la production écrite
Nom delatache
Lecture de mots
Dénomination écrite d'images
43,Evaluation et traitement de !'aphasie
4.4. GREMOTS — batterie d’évaluation des troubles
du langage dans les maladies neurodégénératives
Auteurs
Bézy, C., Renard, A., Pariente, J. (2016)
Les traitements linguistiques explorés dans la batterie GREMOTS
Expression | Compréhension
| Expression orale spontanée Compréhension orale
Traitement discursif Entretien dirigé conversationnelle
Discours narratif oral
Compréhension de textes écrits
‘Traitement syntaxique
Elaboration de phrases & oral
| Transposition: répétition et dictée
Exécution d’ordres oraux
Compréhension orale et écrite
de phrases
Traitement lexical
Production lexicale orale de noms,
verbes et noms propres
‘dénomination de photos)
Fluences grammaticales,
catégorielles et littérales
‘Transpositions: répétition, lecture
A voix haute, dictée de mots
Compréhension lexicale orale
et écrite
Vérification mot oral/photo
Vérification mot écrit/photo
Tableau récapitulatif des épreuves de la batterie GREMOTS
Tests
Sous-tests
Entretien
Langage spontané
Répétition de mots
Répétition de phrases
Fluences
Exécution d’ordres
Dénomination orale
Fluence grammaticale: verbes
Fluence sémantique: fruits
Fluence littérale: lettre V
De substantifs
De verbes
De noms propres
Elaboration de phrases
| Discours narratif
Compréhension syntaxique
r
Lecture a haute voix
De mots
De pseudo-mots et de non-mots
| Compréhension orale
(Vétification mot entendu-photo)
Ecriture automatique
44Identifier et caractériser les difficultés : principes et recherche de preuves
Ecriture sous dictée De mots
De non-mots et de logatomes
De phrases
Compréhension de textes écrits
Compréhension écrite
(Vérification mot écrit-photo)
4.5. PEGV
Auteurs
Agniel, A., Joanette, Y., Doyon, B., Duchein, C.
En diffusion gratuite: [Link]
[Link]
Tableau récapitulatif des épreuves de la batterie PEGV
Tests _ |
Test des figures identiques _
‘Test des figures enchevétrées
Test d’appariement fonctionnel
[ Test d’appariement catégoriel |
4.6. VOSP — Batterie de perception visuelle
et spatiale des objets
Auteurs
Wafrington, E., James, M.
Version francaise publige en 2000 aux EAP, Editions et Applications psychologiques.
Tableau récapitulatif des épreuves de la batterie VOSP
Tests
tion de formes
ettres inachevées
| Test 2: silhouettes
Test 3: Choix d’objets réels
Test 4: Silhouette progressives
[Test 5: dénombrement de points
| Test 6: discrimination de position
| Test
7: localisation de chiffres
Test 8: Analyse de cubes
45Chapitre 4
Compréhension lexicale orale
4. Modélisation cognitive de la compréhension
lexicale orale
1.1. Les composantes cognitives
La figure 4.1 montre les processus impliqués dans la compréhension auditive
des mots connus. De la perception auditive 4 l’accés au sens, on reléve 3 étapes :
Yanalyse phonologique auditive, le lexique phonologique d’entrée et le systeme
sémantique.
Mots entendus
5 x
Analyse phonologique
x
Lexique phonologique d’entrée
|
x
Systeme sémantique
Permet Identification des sons grace & Tanalyse
perceptive des chaines sonores entendues.
Permet Faccés a un stock d'unités auditives sonores
constitutives des mots parlés ; permet Laccés & la
familiarité des mots.
Représentations sémantiques des mots activés +
permet la reconnaissance et Fidentification des
mots ; permet de mettre du sens sur ce qui est pergu,
47
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