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La quête d'Elisa pour retrouver ses frères

Le document raconte l'histoire des onze fils d'un roi transformés en cygnes par une méchante reine. Leur sœur Elisa part à leur recherche dans la forêt et les retrouve finalement transformés en cygnes le jour et humains la nuit.

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La quête d'Elisa pour retrouver ses frères

Le document raconte l'histoire des onze fils d'un roi transformés en cygnes par une méchante reine. Leur sœur Elisa part à leur recherche dans la forêt et les retrouve finalement transformés en cygnes le jour et humains la nuit.

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Hans Christian Andersen (1805-1875)

Bien loin d'ici, là où s'envolent les hirondelles quand nous sommes en hiver,
habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze fils, quoique
princes, allaient à l'école avec décorations sur la poitrine et sabre au côté ; ils
écrivaient sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient tout
très facilement, soit par cœur soit par leur raison ; on voyait tout de suite que
c'étaient des princes. Leur sœur Elisa était assise sur un petit tabouret de
cristal et avait un livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah ! ces
enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.
Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal disposée à
leur égard. Ils s'en rendirent compte dès le premier jour : tout le château était
en fête ; comme les enfants jouaient « à la visite », au lieu de leur donner, comme
d'habitude, une abondance de gâteaux et de pommes au four, elle ne leur donna que
du sable dans une tasse à thé en leur disant « de faire semblant ».
La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan et elle ne
tarda guère à faire accroire au roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa
Majesté ne se souciait plus d'eux le moins du monde.
- Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même ! dit la méchante reine,
volez comme de grands oiseaux, mais muets.
Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu'elle l'aurait voulu : ils
se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, poussant un étrange cri, ils
s'envolèrent par les fenêtres du château vers le parc et la forêt.
Ce fut le matin, de très bonne heure qu'ils passèrent au-dessus de l'endroit où
leur sœur Elisa dormait dans la maison du paysan ; ils planèrent au-dessus du toit,
tournant leurs longs cous de tous côtés, battant des ailes, mais personne ne les
vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre très haut, près des nuages,
loin dans le vaste monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant
jusqu'à la grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer
avec une feuille verte - elle n'avait pas d'autre jouet -, elle s'amusait à piquer
un trou dans la feuille et à regarder le soleil au travers, il lui semblait voir
les yeux clairs de ses frères.
Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand la méchante
reine vit combien elle était belle, elle entra en grande colère et se prit à la
haïr, elle l'aurait volontiers changée en cygne sauvage comme ses frères, mais elle
n'osa pas tout d'abord, le roi voulant voir sa fille.
De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et garni de
tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, elle dit :
- Pose-toi sur la tête d'Elisa quand elle entrera dans le bain, afin qu'elle
devienne engourdie comme toi.- Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin
qu'elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.- Pose-
toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu'elle devienne méchante et qu'elle
en souffre.
Elle lâcha les crapauds dans l'eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre,
appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l'eau. A l'instant le premier
crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa
poitrine, sans qu'Elisa eût l'air seulement de s'en apercevoir. Dès que la jeune
fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent à la surface ; si les bêtes
n'avaient pas été venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais
fleurs elles devaient tout de même devenir d'avoir reposé sur la tête et le cœur
d'Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque pouvoir sur elle.
Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, enduisit
son joli visage d'une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses superbes cheveux
qu'il était impossible de reconnaître la belle Elisa.
Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que c'était là sa
fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce
sont d'humbles bêtes dont le témoignage n'importe pas.
Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin d'elle.
Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le jour à travers champs
et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, mais dans sa grande tristesse et
son regret de ses frères, qui chassés comme elle erraient sans doute de par le
monde, elle résolut de les chercher, de les trouver.
La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, elle
s'étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche d'arbre.
Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur enfance,
écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or et feuilletaient le
merveilleux livre d'images qui avait coûté la moitié du royaume ; mais sur les
tableaux d'or ils n'écrivaient pas comme autrefois seulement des zéros et des
traits, mais les hardis exploits accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vécu.
Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne pouvait le voir
car les grands arbres étendaient leurs frondaisons épaisses, mais ses rayons
jouaient là-bas comme une gaze d'or ondulante.
Elle entendait un clapotis d'eau, de grandes sources coulaient toutes vers un étang
au fond de sable fin. Des buissons épais l'entouraient mais, à un endroit, les
cerfs avaient percé une large ouverture par laquelle Elisa put s'approcher de l'eau
si limpide que, si le vent n'avait fait remuer les branches et les buissons, elle
aurait pu les croire peints seulement au fond de l'eau, tant chaque feuille s'y
reflétait clairement.
Dès qu'elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si laid ! Mais
quand elle eut mouillé sa petite main et s'en fut essuyé les yeux et le front, sa
peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l'eau
fraîche et vraiment, telle qu'elle était là, elle était la plus charmante fille de
roi qui se pût trouver dans le monde.
Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à la source
jaillissante, but dans le creux de sa main et s'enfonça plus profondément dans la
forêt sans savoir elle-même où aller.
Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne
l'abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages pour nourrir
ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches
ployaient sous le poids des fruits; elle en fit son repas, plaça un tuteur pour
soutenir les branches et s'enfonça au plus sombre de la forêt. Le silence était si
total qu'elle entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille
sous ses pieds. Nul oiseau n'était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer
les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns près des
autres, qu'en regardant droit devant elle, elle eût pu croire qu'une grille de
poutres l'encerclait. Jamais elle n'avait connu pareille solitude !
La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n'éclairait la mousse. Elle se coucha
pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s'écartaient, que Notre-
Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges
passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s'éveillant, si elle avait
rêvé ou si c'était vrai.
Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies dans un
panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n'avait pas vu onze princes
chevauchant à travers la forêt.
- Non, dit la vieille, mais hier j'ai vu onze cygnes avec des couronnes d'or sur la
tête nageant sur la rivière tout près d'ici.
Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu'à un talus au pied duquel serpentait
la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers les autres leurs
branches touffues.
Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière jusqu'à son
embouchure sur le rivage.
Toute l'immense mer splendide s'étendait devant la jeune fille, mais aucun voilier
n'était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle
considéra les innombrables petits galets sur la grève, l'eau les avait tous polis
et arrondis en les roulant.
- L'eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s'adoucit, moi, je veux
être tout aussi inlassable qu'elle. Merci à vous pour cette leçon, vagues claires
qui roulez ! Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu'à mes frères
chéris.
Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées,
elle en fit un bouquet, des gouttes d'eau s'y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût
pu le dire ? La plage était déserte mais Elisa ne sentait pas sa solitude, car la
mer est éternellement changeante, bien plus différente en quelques heures qu'un lac
intérieur en une année.
Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d'or sur la
tête. Ils volaient vers la terre l'un derrière l'autre, et formaient un long ruban
blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson, les
cygnes se posèrent tout près d'elle et battirent de leurs grandes ailes blanches.
Mais à l'instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba
subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères.
Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais ... elle savait
que c'était eux, son cœur lui disait que c'était eux, elle se jeta dans leurs bras,
les appela par leurs noms et ils eurent une immense joie de reconnaître leur petite
sœur, devenue une grande et ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.
- Nous, tes frères, dit l'aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant que dure le
jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre apparence humaine, c'est
pourquoi il nous faut toujours au coucher du soleil prendre soin d'avoir une terre
où poser nos pieds car si nous volions à ce moment dans les nuages, en devenant des
hommes, nous serions précipités dans l'océan profond.
Nous n'habitons pas ici, de l'autre côté de l'océan existe un aussi beau pays mais
le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser la mer et il n'y a pas
d'île sur le parcours où nous puissions passer la nuit, un rocher seulement émerge
de l'eau, si petit qu'il nous faut nous serrer l'un contre l'autre pour nous y
reposer et quand la mer est forte, l'eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous
remercions cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme
humaine, s'il n'était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère patrie car il
nous faut deux jours - et les deux plus longs de l'année - pour faire ce voyage.
Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos aïeux. Nous
pouvons y rester onze jours ! onze jours pour survoler notre grande forêt et
apercevoir de loin notre château natal où vit notre père, la haute tour de l'église
où repose notre mère. Les arbres, les buissons nous sont ici familiers, ici les
chevaux sauvages courent sur la plaine comme au temps de notre enfance, ici le
charbonnier chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre
chère patrie, ici enfin nous t'avons retrouvée, toi notre petite sœur chérie. Nous
ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous envoler pardessus la
mer vers un pays certes beau, mais qui n'est pas notre pays. Et comment
t'emmènerons-nous ? Nous qui n'avons ni barque, ni bateau ?
- Et comment pourrai-je vous sauver ? demanda leur petite sœur.
Ils en parlèrent presque toute la nuit.
Elisa s'éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de nouveau
métamorphosés volaient au-dessus d'elle, puis s'éloignèrent tout à fait ; un seul,
le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur les genoux de la jeune fille
qui caressa ses ailes blanches. Tout le jour ils restèrent ensemble, le soir les
autres étaient de retour, et une fois le soleil couché ils avaient repris leur
forme réelle.
- Demain, nous nous envolerons d'ici pour ne pas revenir de toute une année, mais
nous ne pouvons pas t'abandonner ainsi. As-tu le courage de venir avec nous ? Mon
bras est assez fort pour te porter à travers le bois, comment tous ensemble
n'aurions-nous pas des ailes assez puissantes pour voler avec toi par dessus la
mer ?
- Oui, emmenez-moi ! dit Elisa.
Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule et de
joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y étendit et lorsque
parut le soleil et que les frères furent changés en cygnes, ils saisirent le filet
dans leurs becs et s'envolèrent très haut, vers les nuages, portant leur sœur
chérie encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient juste sur son visage,
l'un des frères vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui
fassent ombrage.
Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s'éveilla, elle crut rêver en se voyant
portée au-dessus de l'eau, très haut dans l'air. A côté d'elle étaient placées une
branche portant de délicieuses baies mûres et une botte de racines savoureuses, le
plus jeune des frères était allé les cueillir et les avait déposées près d'elle,
elle lui sourit avec reconnaissance car elle savait bien que c'était lui qui volait
au-dessus de sa tête et l'ombrageait de ses ailes.
- Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux semblait une
mouette posée sur l'eau. Un grand nuage passait derrière eux, une véritable
montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-même et de ses onze frères en une
image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose qu'elle n'en avait
jamais vu, mais à mesure que le soleil montait et que le nuage s'éloignait derrière
eux, ces ombres fantastiques s'effaçaient.
Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l'air, moins vite
pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur sœur. Un orage se préparait, le
soir approchait ; inquiète, Elisa voyait le soleil décliner et le rocher solitaire
n'était pas encore en vue. Il lui parut que les battements d'ailes des cygnes
étaient toujours plus vigoureux. Hélas ! c'était sa faute s'ils n'avançaient pas
assez vite. Quand le soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes,
tomber dans la mer et se noyer.
Alors, du plus profond de son cœur monta vers Dieu une ardente prière. Cependant
elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se rapprochaient, des rafales de
vent de plus en plus violentes annonçaient la tempête, les nuages s'amassaient en
une seule énorme vague de plomb qui s'avançait menaçante.
Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le cœur d'Elisa frémit, les
cygnes piquèrent une descente si rapide qu'elle crut tomber, mais très vite ils
planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à moitié sous l'eau, alors
seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d'elle, pas plus grand qu'un
phoque qui sortirait la tête de l'eau. Le soleil s'enfonçait si vite, il n'était
plus qu'une étoile - alors elle toucha du pied le sol ferme - et le soleil
s'éteignit comme la dernière étincelle d'un papier qui brûle. Coude contre coude,
ses frères se tenaient debout autour d'elle, mais il n'y avait de place que pour
eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en
cascades, le ciel brûlait d'éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses
coups répétés.
Alors la sœur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un cantique où ils
retrouvèrent courage.
A l'aube, l'air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes s'envolèrent
avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu'ils furent très haut dans l'air,
l'écume blanche sur les flots d'un vert sombre semblait des millions de cygnes
nageant.
Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l'air,
un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d'au
moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres. A ses
pieds se balançaient des forêts de palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme
des roues de moulin. Elle demanda si c'était là le pays où ils devaient aller, mais
les cygnes secouèrent la tête, ce qu'elle voyait, disaient-ils, n'était qu'un joli
mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée Morgane où ils n'oseraient
jamais amener un être humain. Tandis qu'Elisa le regardait, montagnes, bois et
château s'écroulèrent et voici surgir vingt églises altières, toutes semblables,
aux hautes tours, aux fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l'orgue
mais ce n'était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et
devinrent une flotte naviguant au-dessous d'eux, et alors qu'elle baissait les yeux
pour mieux voir, il n'y avait que la brume marine glissant à la surface.
Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, pays de
belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de châteaux. Bien avant le
coucher du soleil, elle était assise sur un rocher devant l'entrée d'une grotte
tapissée de jolies plantes vertes grimpantes, on eût dit des tapis brodés.
- Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus jeune des
frères en lui montrant sa chambre.- Si seulement je pouvais rêver comment vous
aider ! répondit-elle.
Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment Dieu de
l'aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il lui sembla qu'elle
s'élevait très haut dans les airs jusqu'au château de la fée Morgane qui venait
elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté et cependant semblable à la
vieille femme qui lui avait offert des baies dans la forêt.
- Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu assez de courage et de
patience ? Si la mer est plus douce que tes mains délicates, elle façonne pourtant
les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts
souffriront, elle n'a pas de cœur et ne connaît pas l'angoisse et le tourment que
tu auras à endurer.
« Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de cette sorte
autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent
sur les tombes du cimetière sont utilisables - cueille-les malgré les cloques qui
brûleront ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les
en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes
sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n'oublie pas qu'à l'instant où tu
commenceras ce travail, et jusqu'à ce qu'il soit terminé, même s'il faut des
années, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un
poignard meurtrier frappera le cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie.
N'oublie pas ! »
La fée effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brûlure l'éveilla. Il faisait
grand jour, et tout près de l'endroit où elle avait dormi, il y avait une ortie
pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux et remercia Notre-Seigneur
puis elle sortit de la grotte pour commencer son travail.
De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu
formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était
contente de souffrir pourvu qu'elle pût sauver ses frères. Elle foula chaque ortie
avec ses pieds nus et tordit le lin vert.
Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s'effrayèrent de la trouver muette,
craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante belle-mère, mais voyant ses
mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle faisait pour eux. Le plus jeune des
frères se prit à pleurer et là où tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de
douleur, les cloques brûlantes s'effaçaient.
Elle passa la nuit à travailler n'ayant de cesse qu'elle n'eût sauvé ses frères
chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient absents, elle demeura
à travailler solitaire mais jamais le temps n'avait volé si vite. Une cotte de
mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde.
Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout inquiète, le
bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. Effrayée, elle se
réfugia dans la grotte, lia en botte les orties qu'elle avait cueillies et démêlées
et s'assit dessus.
A ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et d'un autre
encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au bout de quelques
minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte et le plus beau d'entre eux,
le roi du pays, s'avança vers Elisa. Jamais il n'avait vu fille plus belle.
- Comment es-tu venue ici, adorable enfant ? s'écria-t-il.
Elisa secoua la tête, elle n'osait parler, le salut et la vie de ses frères en
dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour que le roi ne vît
pas sa souffrance.
- Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que belle, je
te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d'or sur ta tête et tu
habiteras le plus riche de mes palais !
Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se tordait les
mains, alors le roi lui dit :
- Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras !
Et il s'élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et
suivi au galop par les autres chasseurs.
Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles
s'étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le palais où les jets
d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds
rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas d'yeux pour ces merveilles; elle
pleurait et se désolait. Indifférente, elle laissa les femmes la parer de vêtements
royaux, tresser ses cheveux et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.
Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté que toute
la cour s'inclina profondément devant elle et que le roi l'élut pour fiancée,
malgré l'archevêque qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des bois
ne pouvait être qu'une sorcière qui séduisait le cœur du roi.
Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les plus rares.
Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la conduisit à travers des
jardins embaumés dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui
venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y régner pour l'éternité.
Le roi ouvrit alors la porte d'une petite pièce attenante à celle où elle devait
dormir, qui était ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la
grotte où elle avait habité. La botte de lin qu'elle avait filée avec les orties
était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà terminée, -
un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.
- Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le roi, voici
ton ouvrage qui t'occupait alors, ici, au milieu de tout ton luxe, tu t'amuseras à
repenser à ce temps-là.
Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à cœur, un sourire joua sur ses
lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au salut de ses frères et
baisa la main du roi qui la pressa sur son cœur et ordonna de sonner toutes les
cloches des églises. L'adorable fille muette des bois allait devenir reine.
L'archevêque avait beau murmurer de méchants propos aux oreilles du roi, ils
n'allaient pas jusqu'à son cœur, la noce devait avoir lieu. C'est l'archevêque lui-
même qui devait mettre la couronne sur la tête de la mariée et, dans sa
malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle étroit sur le front d'Elisa
qu'il lui fit mal, mais une douleur autrement lourde lui serrait le cœur, le
chagrin qu'elle avait pour ses frères. Sa bouche demeurait muette puisqu'un seul
mot trancherait leur vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si
bon et si beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle
s'attachait à lui davantage. Oh ! si elle osait seulement se confier à lui, lui
dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, muette elle devait
achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller
dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de
mailles après l'autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.
Elle savait que les orties qu'il lui fallait employer poussaient au cimetière, mais
elle devait les cueillir elle-même, comment pourrait-elle sortir ?
« Oh ! qu'est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de mon cœur,
pensait-elle, il faut que j'ose, Dieu ne m'abandonnera pas ! » Le cœur battant
comme si elle commettait une mauvaise action, elle sortit dans la nuit éclairée par
la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes
jusqu'au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe
de hideuses sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d'elles et elles la
fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, cueillit des
orties brûlantes et rentra au château.
Une seule personne l'avait vue : l'archevêque resté debout tandis que les autres
dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons malveillants sur la
reine, elle n'était qu'une sorcière !
Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu'il avait vu, ce qu'il
craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, les saints de bois
sculptés secouaient la tête comme s'ils voulaient dire que ce n'était pas vrai,
qu'Elisa était innocente.
Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui avec un doute
au cœur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de dormir mais il ne trouvait pas
le sommeil, il remarquait qu'Elisa se levait chaque nuit et chaque nuit il la
suivait et la voyait disparaître dans sa petite chambre.
Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne se
l'expliquait pas ; elle s'inquiétait cependant et que ne souffrit-elle alors en son
cœur pour ses frères ! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale,
elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les dames de la cour qui
voyaient toute cette magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.
Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne manquait plus
qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus de lin et plus une seule
ortie. Il lui fallait encore une fois, la dernière, s'en aller au cimetière en
cueillir quelques poignées. Elle redoutait cette course solitaire et les terribles
sorcières, mais sa volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.
Elisa partit donc, mais le roi et l'archevêque la suivaient ; ils la virent
disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s'en approchèrent, ils
virent les affreuses sorcières assises sur la dalle comme Elisa les avait vues.
Alors le roi s'en retourna, il se la figurait parmi les sorcières, elle dont la
tête avait, ce même soir, reposé sur sa poitrine.
- C'est le peuple qui la jugera, dit-il.
Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.
Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot sombre et
humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la fenêtre ; au lieu du
velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa tête, la botte d'orties qu'elle
avait cueillie, les rudes cottes de mailles brûlantes qu'elle avait tricotées
devaient lui servir de couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui
être plus cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.
Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les barreaux :
c'était le plus jeune des frères qui l'avait retrouvée. Alors elle sanglota de joie
et pourtant elle savait que cette nuit serait sans doute la dernière de sa vie.
Mais maintenant, l'ouvrage était presque achevé et ses frères étaient là ...
L'archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle - il l'avait promis au
roi - mais elle, secouant la tête, le pria par ses regards et sa mimique de s'en
aller, cette nuit même il fallait que son travail fût terminé, sinon tout aurait
été inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevêque la
quitta sur quelques méchantes paroles, mais continua sa besogne.
Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties jusqu'à ses
pieds afin de l'aider de leur mieux, et un merle se posa devant la fenêtre et
siffla toute la nuit pour qu'elle ne perdît pas courage.
Ce n'était pas encore l'aube - le soleil ne se lèverait qu'une heure plus tard -
quand les onze frères se présentèrent au portail du château. Ils demandaient qu'on
les mène auprès du souverain mais on leur répondit que c'était tout à fait
impossible. Sa majesté dormait et nul n'eût osé le réveiller. Ils supplièrent, ils
menacèrent jusqu'à ce que la garde parût et le roi lui-même. A cet instant, le
soleil se leva, plus de frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages
volaient à tire-d'aile.
Maintenant la foule se pressait aux portes de la ville, tout le peuple voulait voir
brûler la sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l'avait
assise vêtue d'une blouse de grosse toile à sac, ses admirables cheveux tombaient
autour de son visage d'une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement tandis
que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la mort, elle
n'abandonnerait pas l'œuvre commencée, dix cottes de mailles étaient posées à ses
pieds, elle tricotait la onzième.
Voyez la sorcière, qu'est-ce qu'elle marmonne, elle n'a bien sûr pas de livre de
psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries, arrachez-lui ça, mettez
tout en pièces.
Ils se ruaient et pressaient pour l'atteindre, mais voici venir par les airs onze
cygnes blancs, ils se posèrent autour d'elle dans la charrette en battant de leurs
larges ailes. La foule, épouvantée recula.
- C'est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout bas,
pourtant, personne n'osait le dire tout haut.
Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes
de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus
jeune avait une aile de cygne à la place d'un de ses bras car il manquait encore
une manche à la dernière tunique qu'elle n'avait pu terminer.
- Maintenant j'ose parler, s'écria-t-elle, je suis innocente.
Et le peuple ayant vu le miracle s'inclina devant elle comme devant une sainte,
mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée par l'attente,
l'angoisse et la douleur.
- Oui, elle est innocente ! dit l'aîné des frères. Il raconta tout ce qui était
arrivé et, tandis qu'il parlait, un parfum se répandait comme des millions de
roses. Chaque morceau de bois du bûcher avait pris racine et des branches avaient
poussé formant un grand buisson de roses rouges. A sa cime, une fleur blanche
resplendissait de lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la
poitrine d'Elisa. Alors elle revint à elle, la paix et la béatitude dans le cœur.
Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d'elles-mêmes et les oiseaux
arrivèrent volent en grandes troupes. Le retour au château fut un nouveau cortège
nuptial comme aucun roi au monde n'en avait jamais vu

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