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Bécassine Mobilisée

Le document raconte les préparatifs de départ du lieutenant Bertrand de Grand-Air et de sa famille pour le front. Bécassine aide à l'organisation du voyage et prend place dans le taxi avec difficulté à cause du manque de place.

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Bécassine Mobilisée

Le document raconte les préparatifs de départ du lieutenant Bertrand de Grand-Air et de sa famille pour le front. Bécassine aide à l'organisation du voyage et prend place dans le taxi avec difficulté à cause du manque de place.

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Edition, de fa Setridine d&SlEdtlE SS Ciu^uótiiu-E^ù

BÉCASSINE
MOBILISÉE

Je reprends au­
jourd’hui le récit
de mes aventures.
Je reprends aussi mon stylo. Ja­ ... à le lâcher que quand il ne
mais il n’a si mal marché; un marchera plus du tout. Et en­
■porte-plume de deux sous serait bien plus core!... Pour l’instant, il s’amuse à cra­ Vers la fin de l’été dernier, mon jeune maître, le lieute­
commode ; mais comme cet outil de stylo m’a cher son encre sur mon papier et sur mes nant Bertrand de Grand-Air, a dit qu’il était tout à fait
coûté les yeux de la tête, je ne me déci­ doigts. Le temps de lécher tout ça, et je guéri de ses blessures et qu’il allait de mander
derai... commence. à repartir au front. Il a dit ça pendant le dé jeu-
" ner, au moment où je ser 'vais le
premier plat...

Mais j’ai
... qui était regardé
une tête de veau. Mme Thé­
D? émotion, j’ai rèse,la femme du J’ai renfoncé mes lar­
failli -la laisser lieutenant, et mes et mon mouchoir, j’ai repris ma
tomber, la tête de veau, sur celle du lieu­ Mme la marquise de tête de veau et j’ai fini de servir le
tenant. Je fai rattrapée bien juste à Grand-Air, sa tante, chez qui, pour lors, déjeuner. Je dois avouer que je l’ai —
temps; j’ai posé le plat sur le buffet nous étions tous installés. Elles ne pleu­ servi tout de travers, même qu’à la fin, le lieutenant m’ayant
et j’ai commencé à pleurnicher dans raient pas. De les voir si demandé le bocal de cerises à l’eau-de-
" mon mouchoir. courageuses, ça m’a fait vie,
honte de l’être si peu...

Que je devenais
de plus en plus
bête; que c’était
malheureux de
prendrel’argent
de notre mai-
tresse,' qui n’en
a pas plus qu’il ne
faut, pour lui rendre
si peu de services...
Là, j’ai raconté etc.,etc. Jecroisque
... je lui ai apporté celui des j’aurais repiqué une
cornichons. Il a ri et il m’a dit :< ce qui venait de se
passer à la vieille crise de larmes si
« J’espère que sur le front le mon ami Zidore n’é­
ravitaillement sera mieux fait. » Maria, la cuisinière. Elle m’a regardée avec un air de mé­
tait pas entré à ce
Comme j’étais toute décontenancée, je me suis pris comme je n’en aurais pas en regardant un chien,
et elle a bougonné des choses qui m’ont fait de la peine: moment-là.
sauvée à la cuisine.
2 QUESTIONS DE TAXI

Quelques
jours
après,
... de notre maîtresse M. Bertrand a
Zidore a dit je ne sais ... et je crois qu’elle m’aime qui n’a pas beaucoup d’ar­ reçu son ordre
plus quelle plaisanterie qui nous a fait rire toutes bien au fond, tout en m’attrapant gent et à qui je ne suis pas de départ. Il a été
les deux. Nous nous sommes donné une poignée à l’heure et à la course. Tout de utile, je me suis promis d’en content en le lisant,
de main en signe de réconciliation. Avec Maria, même, le soir, au moment où je toucher un mot à madame. parce qu’il était nommé à son
c’est dix fois par jour que nous nous fâchons et fais mes réflexions (c’est en me Comme je manque de mé­ ancien régiment. M me Thérèse,
nous réconcilions. Elle est grognon, mais pas déshabillant, avant ma prière), moire, j’ai noté ma résolu­ quoique bien émue de penser
méchante... j’ai repensé à ce qu’elle tion sur un bout de papier, que son mari allait être •
avait dit... avec le fameux stylo, qui de nouveau en
a encore craché, na­ danger,...
turellement !

... a été contente aussi parce


que son régiment est dans les
Vosges, et comme elle devait
aller elle-même chez son père,
en Alsace reconquise, ça leur
permettait de partir ensemble, Ils ont toujours à faire dans un autre quar-
tous les deux, ou plutôt tous Le jour du départ venu, j’ai eu toutes les peines du sier que celui où on veut aller : à Grenelle ou à
les trois, car Zidore suit son monde à trouver un taxi. C’est du drôle de monde que ces Vaugirard quand on a besoin de se faire conduire
officier. chauffeurs. On leur propose une course bien payée et ils à la gare de l’Est. Enfin j’en ai découvert un, ré­
vous répondent comme si on voulait les voler. formé avec croix de guerre, qui a consenti à mar­
cher, quand il a su...

« Et vous, la Bretonne, vous n’êtes


« pas de la promenade? Emse tassant
... que c’était pour un officier. Celui-là, « un peu, vous pourriez tenir sur le Pour tassés, c’est sûr qu’on fêtait, et que, dans
je dois le dire, était bien gentil et com­ « siège. »Vous pensez si ça me tentait. les tournants, j’avais de la peine à garder mon
plaisant. Avec nos deux dames, le lieu­ Mme la marquise s’en est aperçue et équilibre. Des fois Zidore avait :uste le temps de
tenant, Zidore et les bagages, ça faisait un plein char­ elle m’a dit : « Allons, montez, Bé- me retenir pour que je ne tombe pas du siège,
gement. Quand tout a été casé, les valises et les gens, « cassine, puisque le chauffeur y con- et d’autres fois, j’étais jetée sur le volant, ce qui
le chauffeur m’a dit : « sent. » gênait bien le chauffeur pour conduire.
LA CONVERSATION INTERROMPUE 3

Je ne vous dirai pas grand’chose des adieux à la ... qui encourageait celles
Enfin, on est arrivé sans gare. Depuis tant d’années que dure cette maudite qui restaient. Grâce à un employé supé­
accident sérieux: tout juste deux voitures qu’on guerre, qui donc n’a pas conduit quelqu’un qu’il aime rieur que connaissait Mme la marquise,
a accrochées et un trottoir sur lequel on est bien et qui part pour se battre ? Cette fois-là, comme nous avons pu passer sur le quai. Au dé­
monté. C’est des choses sans gravité à quoi on toujours, ç’a été celui qui allait se battre... part, nous avons remué nos mouchoirs et
est habitué avec les taxis du jour d’aujourd’hui. nous sommes restées à regarder...

Nous étions bien tristes tordes les deux, Je lui ai dît W Ce


et silencieuses. J’ai pensé qu’il fallait parler « t’y prendre la lifrërie dé" TÎémander a Madame
pour distraire ma chère maîtresse, et l’idée « ce qu’on va faire maintenant ? Sans doute que
... quelques minutes encore après « Madame va finir l’été dans sa propriété de
que le train avait disparu. « Allons, m’est venue que c’était le moment de lui
toucher un mot de ce que m’avait grogné « Roses-sur-Loire ? » Elle m’a répondu : « Non,
« Bécassine, a di+ Madame, il faut rentrer. » Nous « Bécassine. J’ai été obligée de louer Roses-sur-
avons retrouvé notre taxi et nous y sommes mon­ la vieille Maria.
« Loire. » v
tées, moi dans l’intérieur, cette fois, avec Madame.

C’était' visible
qu’elle était con­
tente que j’aie
abordé ce sujet, et
qu’elle était dispo­
sée à le continuer.
Mais, à ce moment,
le taxi s’est ar­ Il a fourgonné je ne sais quoi dans son moteur. Quand c’est pas le chauffeur qui refuse
rêté; le chauffeur J’étais descendue aussi, je le regardais : c’est utile de de marcher, c’est le moteur. Au bout d’un quart
nous a dit : « C’est s’instruire de ces mécaniques-là, vu que maintenant, d’heure, Madame s’est impatientée; elle a payé;
- une panne, ne vous inquiétez pas, à peu près chaque fois qu’on prend un taxi, on a une nous sommes parties à pied, et, tout en marchant,
j’en ai pour deux minutes. » panne. nous avons causé.
4 « OH ! I,A LA !... OH ! LA LA ! »

«... Je n’aurai
« plus qu’une
« seule installa- o — Taisez-vous donc, a fait Ma­
C’est Madame qui a renoué la conversation. « tion, très sim- . te dame ; j’ai horreur de me donner enspec-
« Bécassine, qu’elle m’a dit, non seulement j’ai « pie, très modeste, à Versailles. » _ En enten­
« loué Roses-sur-Loire, mais, comme je suis à fin de « tacle. » Elle a marché un peu en silence,
dant ça, je n’ai pas pu m’empêcher de crier : « Alors, avec moi bien penaude à côté d’elle, et
« bail pour mon appartement de Paris, je vais le « c’est vrai que Madame est ruinée ? » et je l’ai crié si
« quitter :il est trop grand et trop cher.. puis elle a repris : « Non, je ne suis pas
fort que les passants se sont retournés. « ruinée, gênée seulement et obligée de me
« restreindre...

... une voix qui criait : « Madame!


« Eh ! Madame ! » Nous avons re­
«... parce que, depuis la guerre, mes pro- gardé. C’était notre chauffeur qui ap­
« priétés ne me rapportent presque plus rien. Je ferai une pelait. Il riait, il disait :« Ça y est;
« première économie en n’ayant qu’un petit appartement ; « j’ai réparé. J’avais vu votre direc- « ... d’autant plus que la dame m’avait donné un
« cela me permettra aussi de n’avoir qu’une seule bonne. « tion et je vous ai rattrapées. Ça « bon pourboire. Montez, je vais vous remettre chez
« Et à ce propos, Bécassine... » Elle s’est arrêtée de marcher « m’ennuyait de vous laisser en plan « vous. » Madame disait que ça n’était pas la peine,
et de parler, comme hésitant à dire la fin, et moi j’attendais, « au retour de conduire un officier... mais il a insisté et elle a cédé pour ne pas le con­
le cœur battant bien fort, car je devinais ce qui allait sui­ trarier. z
vre. Mais à ce moment nous avons ’ entendu du
côté de la chaussée...

A peine j’ai eu dit ça, ç’a été plus fort que


____ Aussitôt dans le taxi, moi,' je me suis mise à sangloter. Je répétais : ^;Elle m’avait
comme je Voulais savoir ce que Madame pensait « Oh ! la la ! Oh ! la la ! Aller chez les autres, pris les mains; elle me . ^™,H^nsolait, mê­
pourlachoséxiSnt on parlait avant, c’est moi qui y « moi que je n’ai jamais quitté la famille ! Moi que me «elle |m’a tamponné les yeux, et avec son
suis revenue, et j’ai dit : « Alors, comme Madame « j’aime tant Madame, et M. Bertrand, et la jeune mouchoir à elle, son mouchoircouronne
« n’aplus besoin que d’une bonne, et que Maria la « Madame, et toutela famille ! Oh la la ! Oh lala ! » de marquise brodée dans le coin. Elle a dit : « Il
« servira mieux que moi, elle va me renvoyer. » Madame était tout émue. «jie s’agit pas de vous renvoyer. J’avais pensé...
L'IDÉE DE MARIA 5

une bonne place, dans


mon voisinage. Vous seriez
« venue souvent me voir; mais n’en parlons
« plus, puisque cela vous fait de la peine. Je
« m’arrangerai. » Nous étions si troublées que
nous ne nous étions pas aperçues que le taxi
était arrêté depuis un bon moment. Il a
fallu que le chauffeur... ... nous dise qu’on était arrivé. Nous sommes des •
cendues ; Madame a eu de la peine à lui faire accepter ... j'ai fait la réflexion que j’avais endort
une pièce de vingt sous; il se trouvait assez payé de dire du mal des chauffeurs et qu’il y a du
avec son pourboire d’avant. Comme bon monde partout. Je lui ai serré la main et,
je passe facilement d’une idée à pour plaisanter, je lui ai promis que si jamais
une autre... je devenais riche, ce serait lui
qui conduirait mon auto.

J’ai dit oui, par polites­


se, mais je ne pensais qu’à
ça. Jf vous le demande, à vous qui
Ça l’a fait bien rire et un peu aussi Madame. Elle est me connaissez : Est-ce que je suis une fille Non, vrai, je ne suis pas une fille
allée dans sa chambre où je l’ai suivie. Pendant que je l’ai­ à rester dans une maison où je ne sers à rien ? à faire ça. Seulement, être bonne chez
dais à mettre sa robe d’intérieur, elle m’a dit encore que je une fille à manger l’argent d’une maîtresse d’autres en quittant une place où
esterais avec elle, qu’il ne fallait plus penser à notre qui est bonne comme du pain, du j’étais quasiment comme de la fa­
conversation. pain d’avant la mille, je n’aurai pas pu. Alors quoi
faire? Après m’être tortillé la cer­
velle pendant plus d’une heure...

... je me suis décidée à demander conseil à Et moi aussi, je suis contente.


Maria. Elle m’a dit que le moyen de tout arran­ ... j’habite chez elle, et comme je gagnerais de quoi Je voudrais déjà être à Versail­
ger, c’était de chercher une place à Versailles, pas payer ma nourriture, je ne lui serais pas à charge. J’ai les et placée. Parce que, faut
une place de bonne, un emploi dans une adminis­ trouvé que c’était une idée admirable. Nous avons été en bien le dire, si j’aime ma maî­
tration ou une usine. Madame accepterait certai­ parler à Madame, qui a dit qu’elle voulait bien, qu’elle tresse, j’aime aussi le change­
nement que... serait contente de continuer à me voir. ment et les aventures.
(3 ON DÊMÊNA GE

Ce qu’il a fallu faire dès 'chiffons, et de


de malles et remplir de paniers! l’ouate, et despapiers, parce
Et puis les meubles fragiles à em­ que je n’ai pas beaucoup de
Les jours qui ont suivi, confiance dans les déména­ Ça me désolait de voir com­
on a préparé le déménagement de paqueter pour qu’ils ne soient pas
ibîmés dans le voyage. Moi sur- geurs. Ces gens-là, ça ne me ils faisaient valser le mobilier de ma
l’appartement de Paris. Il y en a connait pas ce qui est beau,
eu de l’ouvrage! Pensez donc, plus •out, je mettais aux moindres maîtresse, un mobilier artistique, et mê­
chaises... et ça n’a de respect pour me on peut dire historique, où y a des
de dix ans que Madame habitait là! rien. choses qui datent... je ne sais pas, moi:
peut-être du temps de Jeanne d’Arc, ou
Hp Clin-

« ... vous savez, à la place où je me


Tout en parlant, elle passait « mets toujours. — Oui, je sais, Madame. »
Madame nous a dit qu’elle son manteau, fermait son néces­ Faut dire que Maria a accompagné sou­
On a employé la semaine à ce vent Madame à Versailles quand elle al­
travail. Quand ça a été terminé, allait coucher à Versailles,à l’hô­ saire de nuit, et elle allait sortir,
tel; elle nous a recommandé de quand heureusement Maria, qui lait voir le travail des tapissiers dans le
Madame, un soir, nous a appelées, nouveau logement. Et quand il leur res­
Maria et moi, dans son petit salon. veiller le lendemain matin, au a de la tête, lui a demandé où
chargement des voitures et, dès on la retrouverait : « Dans le tait du temps, elles s^ promenaient en­
C’était triste à pleurer de voir semble.
comme ça, toute nue et en désordre, que ce serait fait, quand lesjiémé- « parc, qu’a répondu Madame,
cette pièce qu’on avait connue si nageurs se mettraient « près du bassin de Cérès;...
jolie et si soignée. en route, de venir la
SX rejoindre.

bien un peu étonnée


d’entendreparlerde
parc, de bassin et de ... que si ça avait été delà batterie de cuisine. Le lendemain, tout s’est passé comme
cette Gérés, mais je J’ai eu bien juste le temps de les lui prendre des c’était convenu. Vers dix heures, nous
n’ai pas fait grande attention sur le mo­ mains pour qu’il n’arrive pas un malheur. Même avons pris notre train, Maria et moi, aux Invali­
ment, parce que j’étais occupée d’un démé­ que je l’ai traité de vandale et qu’on a eu des des. Entre parenthèses, c’était bondé de militaires.
nageur qui maniait des potiches de Chine. mots ensemble. J’avais tort, mais de voir un Ça m’a surprise, et je l’ai dit au contrôleur
avec pas plus de respect... sans-soin pareil, ça me tournait les sangs. pendant qu’il faisait un trou dans mon billet.
L’ARRIVÉE A VERSAILLES 7

Et l’étonnement
que j’avais eu la
Et puis je vois une belle grille, veille en entendant pai-
vraiment du travail soigné, et une ler dépare, me reprend
maison de concierge tout ce qu’il y a en plus fort. Je n’en revenais pas que
... au bout de mes étonne­ d’élégant, qu’il y a bien des châteaux Madame, qui changeait de local pour
Il m’a répondu : « C’est comme ça se diminuer, puisse avoir un parc de
« à tous les trains, dans les deux sens ; ments. Nous arrivons, nous mar­ de mon pays qui paraîtrait des bico­
chons dix minutes par (des ques à côté. « L’entrée du parc, me cette importance. Tout ébaubie,
a c’est à croire que, chaque jour, tous
« les soldats de Paris vont à Ver- rues bien larges, bien droites, et « dit Maria. — C’est cossu, que je je m’étais arrêtée devant un bassin...
« sailles, pendant que tous les soldats avec de jolies boutiques. lui réponds. »
« de Versailles viennent à Paris. » Et
ça m’a surprise encore
lus, mais je n’étais pas..

« ... fasse connais-


« sance avec notre nou-
•»« velle résidence. »Nous
avons marché par une
« ... moins conséquente que le jardin; allée tournante, et tout
... grand comme un étang, « peut-être qu’elle est toute petite. C’est des d’un coup, je l’ai vue,
tout plein de bêtes et de gens en métal. « Ve- « choses qui arrivent. »Et j’étais bien curieuse la maison. Je vivrais cent ans que je n’oublierais pas
« nez donc, a bougonné Maria ; nous ne sommes de la voir, cette maison. Après qu’on a eu ma stupéfaction devant cette façade, qui n’en finit pas...
« pas en avance. Vous regarderez les estatues retrouvé Madame et qu’elle a eu un peu
« une autre fois. » Nous avons repris notre causé avec Maria, elle a dit : « Montons jus-
course. Je me raisonnais; je me disais : « Peut- « qu’à l’Esplanade pour que Bécassine...
« être que la maison est...

... avec des centaines de « ... ne pourra lui faire


fenêtres, et des colonnes, et « son service là dedans —
« Mais Bécassine, voyons, Je me suis arrêtée à bout de x souffle.
des statues. J’ai pas pu me Alors Madame a pu parler; elle m’a dit dou­
retenir; j’ai crié : « Madame parle de se dimi- « Bécassine, » disait Madame. Maria répétait:
« Ça y est, elle devient folle. » Mais j’étais lan­ cement:« Calmez-vous, ma bonne Bécassine;
« nuer, et c’est ça qu’elle a loué! Eh bien, avec « ce que vous avez sous les yeux, ce n’est pas
« tout le respect que je lui dois, Madame me per­ cée ; j’ai continué : « Même à nous deux, même
« en prenant une femme de ménage de temps en « ma maison; c’est le Palais de Versailles, le
te mettra de lui dire que jamais Maria, à elle
« temps, je ne sais pas si on suffirait. » « Palais du roi Louis XIV. »
« toute seule...

2
8 CÉSAR

Ce qui nous retardait, c’était le


peintre.Comme on manque d’hommes
Je ne peux pas m’empêcher de rire partout, l’entrepreneur n’avait donné
en pensant que j’ai pris le Palais pour qu’un ouvrier. Il s’appelait César,
le logement de Mme la marquise. Son Pendant plus d’une se­ qui est, à ce qu’on m’a assu­
vrai logement, c’est un appartement maine je n’ai pas pu m’oc­ ré, un nom ita­
dans une maison au bout de la ville, cuper de chercher une place lien. En voilà
presque à la campagne, dans un C’est petit, mais très parce que j’étais nécessaire un qui ne s’en
quartier qui s’appelle Clagny. gentil. Quand nous y sommes allées, à Madame. Il fallait défaire faisait pas.
après avoir déjeuné à l’hôtel, les voi­ les malles, les empaquetages,
tures arrivaient. Le déchargement a et tout mettre en place.
commencé et aussi mes rages contre
les déménageurs. Mais je vous en ai

Il arrivait sur les neuf heures; Alors, il retirait


ses espadrilles, remet­ La cérémonie des souliers et
il retirait ses souliers et mettait des dü rangement, ça recommençait Tout le temps il
espadrilles. Et puis, il installait ses tait ses souliers, rangeait son maté­
riel, et il allait déjeuner. après le déjeuner; ensuite il y chantait, très bien, ma foi, des airs de
tréteaux, ses pots de couleurs, avait le casse-croûte de trois son pays qui me plaisaient beaucoup,
sa colle, ses brosses, ses heures, et à cinq heures, il s’en surtout un qui s’appelle Sole mio et
papiers, tout ça sans se allait en disant que ça manquait un autre où on répète « funiculi, fu-
presser. Il peignait ou de jour. nicula ». Souvent je me mettais
collait un peu, au pied de son échelle
et ça le menait à l’écnntfir.

Il était bien habile aussi avec ses pinceaux. Ce qu’il a fait de


Il me disait : « Çantez lé refrain avé plus beau c’est les murs de la salle de bains, tout en imitation
« moi. » J’essayais, mais moi, vous savez, de marbre. D’abord ça ressemblait plutôt à de la galantine Il a passé encore tout
je ne suis pas très musicale. Alors il se truffée, parce qu’il avait mis des taches trop noires. Je lui en l’après-midi à emballer et em­
bouchait les oreilles en faisant une drôle ai fait la remarque. Il a dit : « C'est zouste!... la signorina Bé- porter les espadrilles, les brosses,
de grimace, et U criait : « Horrible! Hor- « cassine elle, est oune artiste. » Il a corrigé, et ça est devenu ma­ l’échelle, les tréteaux et les plan­
« rible ! Que cela est faux! » gnifique. Un jour, il a dit : « E finite, addio la signorina. » ches, et on ne l’a plus revu.
LE CONSEIL DE LA PETITE GAZETTE 9

... j’étais devant la porte à la


« Enfin! a dit Madame; mais je suis guetter. J’ai vu une petite femme
« lasse de vivre en camp volant. Pourache- toute jeune, toute ronde, toute « ... Bon- jour, ma- Je n’essaierai pas de vous répé­
« ver vite l’installation, j’ai engagé une blonde, avec une figure d’enfant, et « demoiselle Bécassine. Comment ter tout ce qu’elle a dit, à moi
a femme de journée ; elle viendra demain même autant dire de poupée. Du « allez-vous, mademoiselle Bé- d’abord, et puis à Madame et à
« matin. » J’étais curieuse de la connaître, plus loin qu’elle m’a aperçue,elle a « cassine? Moi, je vais bien, merci. Maria. Elle parle tout le temps,
et, le lendemain, dès sept heures... commencé: «C’est moi, Julie, « Mme la marquise est là? Oui. d’une petite voix tranquille, comme
« la fem- me de journée. « Bien. Allons voir Mme la si les paroles coulaient de sa bou­
« Et vous, ' vous êtes made- « marquise. Ne perdons pas de che ; ça me rappelait...
« moiselle Bécassine... « temps en bavardage. J’ai

seÿais toute petite, en gardant les oies,


et qui n’arrêtait pas de jaser. Seulement, , Elle est au courant de tout. Sans Maria et moi nous l’appelons presque toujours
au bout d’une heure, j’y étais si bien s arrêter de travailler, elle vous raconte le commu­
nique, la seance de la Chambre, les grands événe­ comme ça. Un jour, l’installation s’achevait. Par
habituée que je ne l’entendais plus; avec extraordinaire, la Petite Gazette se taisait. Pen­
la femme de journée, c’est pareil. ments du monde entier, les petits événements de dant que nous travaillions ensemble, j’ai dit : « Ça
Versailles. « Avec Julie, je n’ai plus besoin de lire « sera bientôt installé; je vais pouvoir m’occuper de
I Ips îmimonv /Aî + T\Æ/I~ ________ a-.

» nw vcxj.1 v. » je
voyais déjà avec mon tonneau
Ça l’a remise en _ __ sous le bras, comme s’est repré­ ... Elle a ajouté :« Il
train de bavarder.« Une place, qu’elle a dit; senté sur les images d’autrefois. « y a des bureaux où on s’ins-
« vous voulez une place.Quelle place ? Une place Mais j’ai fait réflexion que ça ... qu on faisait appel aux femmes « crit.. J’en connais un pas loin
« de bonne ? — Non, pas une place en maison, n’était pas possible puisque je pour remplacer dans beaucoup d’em­ « de Versailles. Si vous voulez, je
« une place en fabrique ou dans une adminis- ne voulais pas quitter Madame. plois les hommes qui sont à la guerre, « vous y conduirai. «Avecla per­
« tration. — Il y a mieux que ça à faire, made- Alors, Julie m’a dit qu’il ne et elle m’a emmenée voir une affiche mission de Madame,on a convenu
« moiselle Bécassine : il faut vous mobiliser. » s’agissait pas de ça,... où c’était expliqué en belles phrases... d’y aller le lendemain.
IO AU BUREAU DES MOBILISATIONS FÉMININES

Le lendemain, donc, Julie m’a menée ... il y avait eu moins de demandes; j’avais donc
au bureau des mobilisations féminines. chance d’y obtenir plus vite une place. Elle m’a con­ Je suis entrée, et j’ai vu une pièce sans per­
Pendant le trajet, elle m’a expliqué que duite à la porte du bureau et elle m’a quittée, proba­ sonne dedans, avec un guichet fermé. C’est bête,
j’aurais pu aussi bien me faire inscrire blement pour aller bavarder quelque part, en me don­ mais un guichet fermé ça m’intimide toujours.
à Versailles, mais que dans le pays où nant rendez-vous dans la rue de la Gare. J’ai marché en faisant du bruit exprès, j’ai toussé,
nous allions, qui n’est pas si conséquent... personne ne s’est montré.

Alors, je me suis décidée à frapper, J’ai pas eu plutôt lâché que j’allais filer sans de­
doucement d’abord, puis de toute ma cette phrase, pas bien polie, mander mon reste, une
force. Rien n’a bougé; pourtant j’en­ faut l’avouer, que j’ai com­ petite porte à côté du ... comme d’un malade qui a de la peine à
tendais quelqu’un de l’autre côté. Ma mencé de m’en repentir, en guichet s’est ouverte ; parler. J’ai passé la porte, je me suis trouvée dans
foi, la moutarde m’a monté au nez ; faisant réflexion que le quel­ une voix m’a dit d’en­ le vrai bureau. Celui qui m’avait parlé y était seul.
j’ai crié : a C’est-y aujourd’hui ou de- qu’un qui était derrière le gui­ trer bien vite pour ne Malgré la chaleur, il était tout emmitouflé. Il avait
« main que vous vous décide- chet, c’était quelqu’un du pas faire de courant des cheveux et une barbe blond filasse, comme dé­
« rez à ouvrir votre boîte ? ». gouvernement, et que parler d’air, et j’ai été rassurée teints, et sa figure était presque de la même
sans politesse à quelqu’un du parce que la voix était couleur.
gouvernement, c’est grave. J’ai douce, douce, toute fai­
eu envie de m’ensauver... ble même...

Maintenant, je vais vous noter notre conver-5*' - «... Pensez donc, je suis seul toute la jour- « ... je ne mangeais plus, je ne dormais
sation en mettant ça comme dans les pièces de ’« née ; jamais il ne vient personne, et je n’ai « plus, je ne faisais qu’inscrire. Quelle
comédie ; ça sera plus clair et ça ira plus vite : « rien à faire; je m’ennuie atrocement. Quelle « existence ! Mais maintenant que toutes
,« existence ! — Moi. Ça ne marche donc pas « celles qui voulaient être inscrites le sont, il ne
« Moi. Monsieur, je viens pour m’inscrire comme « vient plus personne. Vous êtes la première depuis
« mobilisée. — Lui. Nous verrons cela tout à /« les mobilisations ? — Lui. Ça a marché
« très fort, au début. Il est venu du monde, en « deux mois. Deux mois sans voir personne ! Quelle
i l’heure;, mademoiselle, mais asseyez-vous ;
« causons un peu ; ça me fera du bien de causer. « flot, en foule ; je ne pouvais pas suffire... « existence!
PHARMACIE ET POÉSIE il

« Il a déménagé, le grand personnage ;


« il n’y avait plus rien à garder dans la
« Moi. Si vous n’avez rien à faire, pourquoi « maison. On a laissé le factionnaire. Na-
« que votre ministre ne vous donne pas un autre « poléon est tombé, mais le factionnaire « Moi. — Monsieur le fac-
« emploi ? — Lui. Je crois qu’il m’a oublié. « est resté ; je ne serais pas surpris qu’il « tionnaire... pardon, monsieur l’employé, je veux
« Ça arrive dans l’administration. Tenez, j’ai « soit encore devant la maison. Pour moi « dire, le temps passe ; ça serait-y un effet de votre
« lu l’histoire d’un factionnaire que, sur l’ordre « c’est pareil : je suis le factionnaire « bonté de m’inscrire ? — Lui. Vous voulez vous en
« de Napoléon, on avait placé à la porte d’une « oublié. Quelle existence ! « aller, déjà ? Ce n’est pas gentil. Vous n’êtes donc pas
« maison qu’habitait un grand personnage. « bien ici ? Allons, rasseyez-vous. Nous allons faire la
« dînette. Prenez un peu
« de cette pâte...

« ..r£lle' est parfaite pour le « Moi. Merci, avec la pâte, j’ai ma suffisance.
« rhume. — Moi. Je ne suis pas enrhumée. — Mais, à ce que je vois, vous êtes pharmacien ? « (Il prend des papiers sur sa table.) « Voici
« Lui. Moi non plus, mais nous pouvons l’être. — Lui. Je suis poète. Être poète et passer sa vie c ma dernière œuvre. J’y travaillais quand
« Prenez. —Moi. Vous êtes bien honnête ; j’en dans un bureau d’inscription où on n’inscrit pas, « vous avez frappé. J’étais en pleine inspira-
« prends pour ne pas vous désobliger. — Lui. quelle existence ! « tion. C’est pour cela que je vous ai fait atten­
« Prenez aussi ce sirop dé- te dre. Excusez-moi. Voulez-vous que je vous
« puratif. Coupé d’eau, « lise ma dernière œuvre ?
« c’est délicieux. Si vous
« préférez quelques pilule..
« laxatives...

v Et je vous lis
aussi l’avant-der­
nier poème. (H re­
déclame.)
Que faut-il pour
[avoir teint
[rose et
[langue
[nette ? —• «... Mais décidément vous êtes
« ... Voici mon dernier Simplement du sirop de « dans la pharmacie. — Lui. Dansla poé-
« Moi. Ça me fera plaisir et honneur poème. (Il déclame.) [pomme de reinette. « sie pharmaceutique. Je vais vous dire
mais je dois vous dire que je ne m’y con­ O jeune fille pâle, pour pren­ « Eh bien, mademoiselle, « comment l’existence—quelle existence.
nais pas. Je ne suis pas dans la poésie; je dre bonne mine, qu’en dites-vous ? — Moi. « —m’a contraint de m’y plonger. Repre-
suis dans la cuisine. — Lui. Tant mieux, A bsorbe de Deschiens la « J’aime ça, c’est facile à « nez un peu de pâte, charitable visiteuse,
Molière lisait ses vers à sa cuisinière... [douce Hémoglobine. comprendre et pas long... « et écoutez ma lamentable histoire. »
12 HISTOIRE DU POÈTE

Quand l’employé m’a offert de me Il a commencé : « Je m’appelle Bile (Alcide-Désiré). « Je fus aussi un poupon vigoureux. Deux
raconter son histoire, j’ai regardé la pen­ « Ma venue au monde fut une grande joie pour ma « nourrices suffisaient à peine à calmer mon
dule. J’ai vu qu’avec toutes ces conver­ «famille qui avait longtemps attendu un enfant. « appétit; parfois on y ajoutait un biberon,
sations le train que je comptais prendre « De là le second de mes prénoms : Désiré. Je fus un « avec lequel je jonglais. Jongler à six mois !
était manqué. Le suivant était dans une « C’est pour cela qu’on joignit à Désiré le
heure ; alors j’ai dit au monsieur : « Allez-y « poupon fêté et choyé...
« prénom d’Alcide qui est, vous le savez sans
« de l’histoire. » « doute, un de ceux d’Hercule.

« Parfois même, en proie


« C’est à ce mo- u « à l’inspiration, il m’arri-
« Je passe rapidement sur mon enfance « ment que se révéla ma voca-
« et ma jeunesse : elles furent heureuses; « vait de couper par des
c tion poétique. Elle fut la « fragments de poème les « Je ne fus pas renvoyé,
« elles n’eurent pas d’histoire. Mais depuis, « cause de mes malheurs. D’abord, elle arrêta « grâce à l’excellent sou-
« quelle existence!... Quand j’eus vingt ans, « rapports que j’étais char-
« mon avancement. Neuf fois sur dix, quand « gé de rédiger. L’un d’eux « venir que mon père avait
« mon père, qui était employé d’adminis- « mes chefs venaient surveiller mon travail, c laissé au ministère, mais,
« tration, me fit recevoir dans son ministère. « parvint en cet état au
« ils me trouvaient occupé à composer « ministre. Vous devinez « raillé par mes camarades,
« des vers. « sa surprise et son mé- « suspecté par mes chefs,
« j’étais dès lors condamné
« à végéter dans des emplois
« obscurs. Quelle existence!

« Enfin, un ami me signala, connue


« Je voulus m’en dédom- ... pour pouvoir examiner le mien. J’allai dans tous « accueillante aux débutants, une
« mager en me faisant, comme poète, un « les journaux, dans les principales revues. Quelques « publication intitulée : L'Esprit et le
« nom illustre. Un désir passionné me prit « directeurs eurent la bonté de m’autoriser a leur decla- « Corps, qui portait, en sous-titre,
« d’être publié. Je portai à un éditeur un « mer de mes vers. Us les trouvaient admirables, mais « cette devise : Le corps sain fait l’es-
« poème qui m’était particulièrement cher. « toujours le manque de place, ou quelque autre raison, « prit sain. Je volai plutôt que je ne
« L’éditeur me reçut fort aimablement, mais « ne leur permettait pas de les accepter. « courus chez le directeur.
« se déclara trop chargé de manuscrits...
LE NUMÉRO 3-917 13

« ... on ne peut plus s’en pas- « Ses clients pharmaciens, en-


« ser. Je continuai d’écrire, tou- « chantés, m’envoyaient, en re-
« jours dans Y Esprit et le Corps « merciement, leurs produits. A
« qui était, ai-je besoin de vous « force de les vanter, j’éprou-
« Il m’écouta, en manipulant des «... vous paierai généreusement : « le dire, un journal de réclame
« fioles et boîtes qui encombraient « vai le besoin de les goûter.
un sou le vers. » J’hésitai longtemps ; « pour les spécialités pharma- « Les meilleurs remèdes sont
« son bureau ; puis il me dit : « Très rabaisser mon talent à un tel sujet! « ceutiques. En vers vibrants,
« jolis vos vers, mais ce n’est pas le « dangereux quand on n’en a
Mais le désir d’être publié l’emporta. «j’y célébrais des sirops, des « pas besoin. Je n’avais besoin
« genre que je publie. Tenez (il me Les vers furent faits; ils parurent. « pilules, des cachets. « Vous
« tendit une fiole), écrivez « de rien, et je pris de tout, pê-
Avec quelle ivresse j’achetai le nu­ « avez le génie de la spécialité ! » « le-mêle, au hasard.
« quelque chose sur cet élixir it méro les contenant ! Quand on a « m’assurait le directeur.
« tonique; si c’est réussi, ça « goûté une telle joie...
« passera dans YEsprit
yx « et le Corps, et je...

« Maintenant, c’est une J’étais émue de voir « On n’a encore mobilisé que jusqu’au 721.
« manie enracinée. Elle a détruit ma santé. ce pauvre homme si malheureux, mais j’ai « vous aurez donc à attendre; mais je vais
« Si vigoureux naguère, je suis devenu l’être regardé de nouveau la pendule... Il ne me « mettre une mention spéciale sur votre fiche ;
« malingre que vous voyez. C’est pourquoi je restait qu’un quart d’heure pour mon train. Alors, « grâce à cela, j’espère que votre tour viendra
« signe mes vers : Alcide D. Bile. Débile, vous j’ai demandé une fois déplus à M. Bile de m’inscrire. « avant la fin de la guerre. » Je l’ai remercié,
« comprenez le jeu de mots. Voilà ma lugubre « Oui, oui, qu’il m’a dit, je ne veux pas abuser de il m’a remercié, il m’a forcée à emporter
J histoire... Quelle existence!... » « votre temps. » Il a écrit un tas de choses sur quelques-unes de ses boîtes et de ses fioles...
son registre. Puis il a ajouté : « Vous
« avez le nu-

nous cionnant
aes poignées 1 Nous étions en retard ; aussi, en arrivant à
de main. « J’avais déjà en­ Versailles, nous avons pris le tram. « J’y pense, a
comme des amis de dix ans. tendu parler de ce garçon-là ; il est gentil, « fait tout d’un coup Julie, ça vous irait-il de tra-
Dans la rue de la gare, j’ai retrouvé Julie, mais un peu fou. Avec tout ça, vous n’au­ « vailler dans les tramways ? Il paraît qu’on y de-
occupée à débiter ses histoires aux commères rez pas, avant longtemps, votre emploi « mande des employées. » J’ai accepté. Moi, tout
du pays. Je lui ai raconté ce qui s’était passé de mobilisée. En attendant,il faut chercher me va, pourvu que je ne reste pas plus longtemps
au bureau, elle m’a dit : autre chose. Je m’en occuperai. » à charge à ma chère maîtresse.
14 LE STYLO RÉCALCITRANT

Je vais interrompre ... dans la vie de « Madame, avec


le ré- cit de mes aven­ « — Prenez de la noire. » Je prends une « votre encre noire, le stylo
quelqu’un qui fait ses mémoires. Donc, petite fiole de noire, je rentre, je charge
tures de future mobilisée pour un matin, au moment de me mettre à « n’écrit pas. — C’est parce
vous raconter un petit accident mon stylo, et je veux écrire. Ça ne « qu’il est vieux et que l’encre
écrire, je m’aperçois que je n’ai plus marche pas. J’essuie la plume, je secoue
qui m’est arrivé. C’est encore une d’encre. Je descends chez la papetière : « noire est épaisse. Prenez de
histoire de stylo. Je vous demande mon outil; l’encre s’entête à ne pas « la bleue claire, elle est plus
« Madame, c’est pour de l’encre àsty- descendre. Me voilà repartie chez la
pardon de vous parler si souvent « lo. — Quelle couleur? — A votre « coulante. » Je prends une
de ce satané outil, mais il tient papetière. fiole de bleue claire ;
« idée : celle qui fait le plus lisible. »
une, grande
place...

_____ Je retourne encore


chez la papetière :
« Faites excuse, madame, de « — Bonne idée, je
... et je commence à écrire. vous déranger si souvent, mais votre « vas essayer. Merci
Cette fois, l’encre descend bien, bleue claire, c’est si clair que c’est comme « beaucoup, madame, et bien le
... je rentre, je vide mon mais elle est toute pâle, on la si c’était rien du tout. — Mélangez par « bonjour. » Je rentre, je vide le
stylo de la noire, je la rem­ voit à peine. moitié les deux encres, vous en aurez stylo de la bleue claire...
place par la bleue claire... une qui sera à la fois coulante et lisible. »

~ « il s’agit de mettre moitié Eh bien, ça n’a pas


« de la bleue dans la noire, et moi- «... c’est de verser la bleue dans la marché du tout comme
... je ’ pose les deux « tié de la noire dans la bleue. Si « noire, en même temps que tu ver- je pensais. Les deux encres, elles
fioles devant moi et je me dis : « tu verses la noire dans la bleue, « seras la noire dans la bleue. Allons- se sont bien mélangées, mais pas
« Voyons, Bécassine, ma fille, « ça débordera puisque la fiole bleue « y, les deux fioles inclinées bien pa- dans les bouteilles, dans une
« réfléchis et tâche de ne pas « est pleine ; et si tu verses la bleue « reil, pour que ça se vide et ça se grande flaque qu’elles ont faite
« t’embrouiller dans les feux de k dans la noire ça sera de même. « remplisse ensemble. » Ça me parais­ sur ma table, et que, par la suite,
« file. « Alors,il n’y a qu’une ch"»se à faire: sait géométrique et finement raisonné. j’ai eu bien de la peine à éponger.
BÉCASSINE EST ENGAGEE 15

encore que quand ,


j’écris, je metss ... poliment, mais sur un ton
toujours comme qu’elle ne me connaissait pas et
tapis le mouchoir a carreaux que je ... mais ça a protégé la table qui appartient à ma maî­ qui l’a fait filer sans demander son reste.
tiens de feu ma grand’tante Coren- tresse, et comme ça ma betise n’a fait tort qu’à moi. Dame! je ne suis pas disposée à me laisseï
tine, et qui est peut-être le seul héri­ C’est ce que j’ai dit à Maria qui est entrée dans ma attraper par elle, maintenant queme voilà mo­
tage que je recueillerai de toute ma chambre pendant que je finissais d’éponger, et qui me bilisée, que me voilà quelque chose
vie. Ça ne l’a pas arrangé, bougonnait après. Je lui ai rpnondu... comme fonctionnaire
mon héritage,... du gouvernement.

Pour l’énergie
et la décision, i
je ne sais si c’est « Y a rien
\le fait, que Le chef est venu.
Car, ça y est, je tout à fait juste, C’est un . vieux petit
mais ça m’a flattée. Seulement, a j’ai dit. Jamais je ne quitterai
suis engagée. Vous vous rappelez que a le costume démon pays. — C’est monsieur, * tout doux, tout
j’avais décidé de me présenter à l’admi- au moment de signei mon enga­ gentil, et soigné dans sa mise
gement, tout a failli manquer « ennuyeux, a répondu l’employé.
nistrati >n des tramways. J’y suis allée « Vovn me plaisez, je vous pren- comme une vieille demoiselle. Il
avec Julie et j’ai plu tout de suite à l’em­ parce que j’ai lu sur le papier tenait à la main cette espèce de
que les employés doivent porter « drais volontiers mais nous avons
ployé qui nous a reçues. Il a dit que j’a­ a notre règlement, comment ar- bonnet de police qu’on appelle un
vais l’air honnête et puisque j’avais une l’uniforme de la compagnie. calot et que portent les em-
« ranger ça ? Je vais
figure qui annonçait Vcnergie « consulter mon chef > , pioyées de tramway.
et la dé- cision.

Mettez ça survo-
' tre ç* coiffe,
« mon ~ _ enfant, J’ai fait ce qu’il de- ___ — Il m’a permis a'emporter le calot. Madame et Maria
qu ii a oit: nous allons voir si ça tient, mandait. Il a regardé, et il a repris ; « C’est un ont bien ri quand elles m’ont vue aveé cette drôle de
et l’effet que ça produit. Car, il n’y a ■ peu étrange, mais cela peut aller. En temps de coiffure. J’ai appris que le vieux petit nionsîëur *s't
pas à aire, il vous faut un calot; on ne x guerre il ne faut pas se montrer trop formaliste. un ami de madame et que je lui avais été recom­
peut pas concevoir une receveuse de « Vous êtes donc engagée: vous commencerez mandée. C’est probablement pour ça qu’il s’est
tramway sans calot. » « votre service lundi. » montré si accommodant.
i6 UNE NUIT TROUBLÉE

J’avais ordre de me trouver à sept « ... si je me mets en retard : tous les tramways
heures devant la gare des Chantiers, le « qui seront arrêtés, et tout Versailles qui me
lundi oùje devais prendre mon service. Y « criera après! » Ça me turlupinait tellement,
arriver si matin me préoccupait, vu que cette idée, que, pendant deux nuits, j’ai à peine Le résultat, c’est que, le dimanche soir, je tombais de
j’ai un sommeil de plomb et que je crai­ fermé l’œil. fatigue. En dînant avec Maria, je piquais du nez dans
gnais de ne pas me réveiller à temps. « Y mon assiette à chaque bouchée. J’ai fini par lui deman­
« en aura du grabuge, que je me disais,... der de me pincer de temps en temps, et ce n’est que
grâce à ça que j’ai pu manger un peu.

Le dîner achevé, j'ai prié


Maria de me prêter son réveille-matin; j’ai Un peu tranquillisée, je me suis couchée, et ... quand voilà qu’éclate un charivari dont
emprunté aussi celui de Madame. Avec le je vous prie de croire que je n’ai pas été lon­ vous ne pouvez pas vous faire idée, une sonne­
mien, ça faisait trois. Je les ai installés sur gue à ronfler. Je dormais comme une souche rie pire qu’un tocsin d’incendie. Je me dresse
des assiettes pour qu’ils donnent depuis je ne sais pas combien de temps, sans sur mon lit, réveillée en sursaut, tout affolée,
, plus de bruit. remuer ni pied ni patte,... me demandant si c’est les Gothas ou la fin du
monde.

Dans l’ap-
part ement,
j’entendais des allées «Qu’est-ce qu’il y a? demande Madame. Quel
et venues, des voix qui « est ce tapage ? » Maria avise les réveille-matin et Enervée comme j’étais, et les idées pas bien nettes,
disaient ; « Ça paraît venir de crie comme une furieuse : « Je le disais bien que je ne pouvais pas trouver le cran d’arrêt ; alors j’ai
« la chambre de Bécassine. » « c’était une manigance de cette toquée. C’est-y tassé mon oreiller sur mes trois tocsins; ça a un peu
Ma porte s’ouvre ; Madame et « permis de réveiller des chrétiens à des heures assourdi le bruit, on a pu à peu près s’entendre, et j’ai
Maria entrent. « pareilles! Faites taire vos instruments au moins. » expliqué ce que j’avais fait et pourquoi.
... j’ai V Vj fait ma toilette Eh bien! ça n a pas suffi. Ce qu’il y a de sûr, c’est que quand je suis
complète, le calot com­ Ce que c’est ennuyeux, des revenue à moi, j’étais étendue sur la descente
%*- « Bien, bien, a dit Ma- pris; et puis, comme je sentais fois, d’être dormeuse comme de lit et Maria me secouait en disant :
) « dame, ce n’est qu’une que le sommeil me gagnait et je suis! Je ne sais pas bien « Remuez-vous, ce coup-ci; il est la demie
« bonne intention qui a mal tourné. que je ne voulais pas faire du ce qui s’est passé. Probable « de six heures. Dormir ou _
« Maria, allons nous recoucher. Vous, bruit en me promenant dans ma que je me suis endormie sur « veiller, ces jeunesses d’à-
« Bécassine, reposez-vous un peu; chambre, je me suis tenue de­ un pied, et puis que j’ai « présent, ça fait tout à re- j
« vous avez le temps ; il fait à peine bout sur un seul pied, tantôt perdu l’équilibre sans que ça « brousse-poil. » > r p
« jour. » Mais j’avais trop peur de me l’un, tantôt l’autre. x' x me réveille.
rendormir; je me
•suis levée...

La demie de six heures! Et j’avais


tout Versailles à traverser! Je n’ai pas
été longue à sauter sur mes jambes et
à dégringoler l’escalier. Une fois dans
à la rue, je me suis mise à galoper Déjà des tramways passaient, vides, allant du dépôt
? ' en tenant mon calot qui me à leurs stations. Tant que j’ai lu dessus : Clagny- J’ai couru à côté, de toutes mes forces
dansait sur la tête. Orangerie ou Glatigny-Grandchamp, ça m’a été égal: mais il aurait fallu être un cheval de cours (
ça n’était pas mon tramway. Mais il est arrivé un pour le suivre. J’allais renoncer, n’en pouvant
Chanticrs-Porchefontaine,\e-imen; et, voyez la malchance, plus, quand j’ai eu l’idée de crier : « Arrêtez;
il roulait plus vite que les autres. « prenez-moi. » Le tramway a
ralenti...

••• j’ai sauté


i sur laplate-for-
2 'me d’avant, et o... dont on m’a parlé, la nommée Bécassine ? « ... Nous allons faire un peu de vitesse en
quand j’ai eu « — Soi-même en personne. — Moi on m’ap­ « votre honneur. » J’ai poussé la manette, on a pris
repris un peu de souffle, j’ai dit : te pelle le père Lemboîté, un surnom que je une allure de train express, et en un rien de temps
« Bien le merci, M’sieu le conducteur; « vous expliquerai... Joli métier d’être dans on est arrivé aux Chantiers. < Cinq minutes
vous me rendez un fier service en m’évi- « les tramways quand il fait beau temps, que « d’avance, a dit Lemboîté. Pendant que je casse
« tant un retard pour mon début dans les « les rails sont pas encombrés et qu’y a de « une croûte, allez faire connaissance avec Virginie
« tramways. — Vous seriez-t-y, qu’il a fait, « l’électro dans la mécanique. Tenez, amusez- « Patate, la receveuse, qui vous mettra au courant.
« notre nouvelle employée... _ « vous à pousser cette manette-là... « Je la vois devant la gare. »
18 UN DÉJEUNER SUR L’HERBE

Ça, c’était des sacs


qu’on déchargeait
Je suis allée vers ma ... d’où j’ai jugé que c’était unè personne d’un camion devant la gare. La ficelle d’un des sacs
receveuse, et je lui ai débité un petit fièreet pas bien polie. Enfin elle a répondu: était défaite et laissait voir des pommes de terre. Virginie
discours que j’avais préparé dans ma « Nous causerons du tram tout à l’heure; ça les couvait des yeux, les caressait, en répétant:« Lst-ce
tête. Je lui ai dit que j’étais contente « ne m’intéresse pas beaucoup, le tram. En « beau! Est-ce beau! » l’ai pris une pomme
d’être sous sa direction, que je ferais « attendant qu’il parte, regardez ça. de terre et, pour dire
mon possible pour la contenter, tcetera, « Est-ce quelque chose,..
tcetera. Ellem’é- coûtait à peine, « beau!»
même elle me ( tournait le dos...

Vous devinez si j’étais stu­ Je vous ra­


péfaite; même je me sentais conterai plus
un peu inquiète et je me de­ tard ce qui .
« Faites excuse, c’est plus fort que mandais si je n’avais pas s’y est
« moi. Je suis si contente de me trouver affaire à une folle. Heureuse­ passé; pour l’instant, il faut que
... j’ai dit : « C’est de la vitelotte, qua- j’achève de vous présenter ma
«lité/îs/m. »—De la quoi ? a demandé Vir- « avec quelqu’un qui s’y connaît en ment les embrassades ont été
« ginie.—Delà vitelotte. » Alors, brusque­ « pommes de terre! Vous avez dit de arrêtées par la grosse voix de nouvelle amie et que je vous
Lemboîté qui criait : « Eh ! dise la conversation que j’ai eueavec
ment, cette femme que je croyais fière et « la vitelotte. C’est bien ce mot-
pas polie, elle m’a prise dans ses bras, « là ? — C’est bien ce mot-là. « Patate! Eh! Bécassine).. <*lle.C’était à notre repos de midi.
elle m’a plaqué deux gros bai- « Merci de me l’avoir appris. « Venez, c’est l’heure. » Nous Virginie m’a proposé de déjeuner
les ioues.et ellem’adit : « Oue ie vous embrasse en- avons couru au tramxyay. sur l’herbe. Nous avons acheté du

... et ellç a dit : « Ah ! delà terre, de la belle


... et nous nous sommes installées dans un petit Elle regardait les arbres l’herbe et elle « terre comme ça, j’en mangera»! »Ey>ufs elle
coin bien frais et ombragé, à moins de cinquante répétait : « Est-ce beau! Est-ce beau1. Ah! est revenue vers' moi et elle m’â demandé:
mètres de la grille dé Porchéfoptaine où s’arrête « la campagne, les plantes, la terre, y a rien « Vous n’aimez donc pas tout ça, Vous ?—Que
notre tramway. D’abord, on ~ ne s’est pas .dit. « qui vaille ça. » A un moment elle s’est « si, que j’ai répondu, mais à Clocher-les-Bé-
grand’cho9e ; moi, je mangeais de bon appétit et on levée, elle a été préndre dans un champ voi­ « casses, le pays d’où je suis née native, j’en
m’a appris que c’est mal élevé de parler la bouche sin une poignée de bonne terre bien grasse, « ai tellement vu de la terre, des plantes et de
pleine. Virginie, elle, ne mangeait guère. elle l’a roulée dans ses mains... o la campagne...
VIRGINIE PATATE 19

... la soulager, et elle m’a raconté son


« ... qtie ça ne me produit plus guère d’effet. » Ëlië m’a pris les mains et, toute rouge, aussi hôU' histoire : que, toute petite, elle avait tra­
Comme je venais de lui faire confidence de mon pays
natal, j’ai pensé que je pouvais sans indiscrétion
teuse que si elle avouait un grand péché, ellem’a dit: vaillé dans la fabrique de chocolat Guérin-
« Vous allez me mépriser, vous qui êtes une paysanne: Boutron, rue du Maroc, qu’elle ne voyait
lui demander le sien. Nous étions à genoux, à ce « je suis de Belleville. » Je l’ai assurée qu’il n’y avait jamais que les grandes maisons tristes de
J moment-là, occupées à ramasser les papiers gras et pas de honte à ça, vu qu’enfmtout le monde ne peut son quartier et des cheminées d’usines;
1——--------- —----..— les restes de notre pas être né à Clocher-les-Bécasses. Ça a paru... comme campagne, tout juste l’herbe pas
déieuner. hipn hpflp dn talnQ Hpq

lit puis eue s était manee avec « ché des negres. Des negres,
un ouvrier de son usine. Un mois « la nuit, sur fond de choco- « Le plus beau jour de ma vie ç’a été
après, la guerre éclatait. Son mari, « lat, c’est effrayant; on les II était l’heure de re-
quand mon mari a trouvé un autre emploi, prendre notre service; nous étions sur
réformé, restait chez Guérin où on « voit à peine; on a toujours à Versailles, et que moi, je me suis mise
travaillait jouret nuit ;ilsétaient « peur qu’il en soit tombé un la route, près de la grille d’octroi. Vir­
dans les tramways. Je vois des arbres, des ginie m’a dit encore : « Patate, ça n’est
tous les deux de l’équipe de nuit. « dans la cuve au chocolat. plantes. Je sens autre chose que le choco­
« Vous ne pouvez pas vous figurer, « Alors, tout ce noir, ça me « pas mon nom ; c’est le père Lemboîté
lat. Tenez, sentez-vous l’odeur de ce tom­ « qui m’a surnommée comme ça, en plai-
« Bécassine, ce que c’est lugubre « faisait rêver de soleil, bereau qui vient là... C’est du fumier...
« de travailler la nuit, et dans « de srrand air, de cam- « santerie de mon amour pour les pom-
« Comme ça sent bon, le fumier! » « mes de terre... le seul
« le chocolat « ¡.agne.
« enco’*e... « légume que je sais re-
« connaître.

« il n aime que son tramway et ses mecam- Le père Lemboîté était cuô bvune humeur : « On e$f
<t ques. C’est un brave homme, mais il ne Il y avait pas mal de voyageurs qui cou­
« me comprend pas; vous, je vois que vous raient pour le prendre. « Drôles de gens, a fait « paré, qu’il a crié; j’ai de l’électro dans mon fuy juste;
« Virginie, ils pourraient se promener dans la « ce qu’y faut. Faut ce qu’y faut, pas trop n’en faut!
« me comprenez; vous êtes une paysanne;
« laissez-moi vous embrasser. » On s’est en­ « campagne et ils prennent le tramway pour « En avant...—En avant la brouette!» a terminé Vir­
core embrassées et on s’est hâtées vers le « venir en ville! Drôle de gens! » On est ginie avec un bon rire. Et le tramway a démarré si
tramway. monté tous ensemble. brusquement que j’ai failli dégringoler.
20 CHANTIERS-PORCHEFONTAINE

Je me suis laissé entraîner


à vous dire l’histoire de ma nouvelle amie
Virginie Patate; je reviens maintenant au ... Il a démarré un peu trop brusquement pour ... suivant T endroit où vont les gens, et sui­
moment où elle m’embrassait devant la mon goût, d’autant plus que c’était pas la peine vant qu’ils prennent ou non une correspondance.
gare et où le père Lemboîté nous a appe­ de tant se presser : il n’y avait pas un seul voya­ Ça n’est guère compliqué, à preuve que moi qui
lées. Nous avons couru, grimpé dans le geur. Virginie en a profité pour m’expliquer ce ne comprends pas vite, j’avais compris au bout
tram... de cinq minutes. Juste au moment que je
que j’aurais à faire : les sous à recevoir, les petits
papiers à donner, de couleur différente... comprenais...

... le tram s’est


arrêté, et Virgi­
nie a crié : « Tout
« le monde des-
« cend. » Elle a crié [pour son plai­
sir, ou bien par habitude, puisque
nous étions seules dans ... un petit tram bien tranquille. Il folies , Ah H u . e pe,re Lemboîté dans des colères
la voiture. Il y avait si va si doucement qu’il ne fait peur à
personne : c’est bien juste si îles gens et tol.es., Ah! les bandits, qu’il crie, ils se moquent de
peu de temps qu’on rou­
lait que j’ai cru à une les bêtes se décident à se déranger pour moi! Je finirai par en écraser un ou
panne; mais non, nous le laisser passer. deux pour leur apprendre la politesse. »
étions déjà arrivées.
Notre tramway, voyez-
vous, c’est...

C’est taçon déparier ; il est


fr si brave homme que je crois bien qu’il arrê­ Donc, notre petit tram, notre Aux Chantiers, encore un petit
terait sa voiture toute la journée plutôt que brouette, comme dit Virginie, avale quart d’heure d’arrêt, nouvelle ma­
ue passer même sur une puce. Quand, au
lieu d’une puce, c’est un chien endormi ou
en cinq minutes, sans se presser, la distance des nœuvre de la perche; on cause avec les
Chantiers à Porchefontaine. Là, on fait un bout de employés de la gare ou avec le courrier de
une poule affolée qui obstrue la voie, il des­ causette avec l’employé de l’octroi ; on change la Châteaufort ; on repart, et ça continue comme
cend, prend la bête et la met hors des rails perche de côté, et, au bout d’un petit quart ça toute la journée. C’est pas foulant, et c’est
9ans la bousculer. d’heure, on repart. pas ennuyeux.
BÉCASSINE S'AMUSE 21

Y a même des cho­ Pour finir de vous présenter mon tramway, je


ses amusantes, par vous dirai encore que c’est un tramway d’habitués;
exemple, de faire des on a tous les jours à peu près les mêmes voyageurs, et
belles étincelles en tirant à petits Lorsqu’il me voit, il se fâche, il de genre qui varie suivant le moment de la journée. Il
coups secs la corde de la perche (la perche, prétend que je saccage l’électricité, qu’il n’en y a l’heure des ouvriers d’usine,
c’est cette grande tringle, au-dessus de la restera plus pour sa mécanique, et il bou­ l’heure des militaires.
voiture, qui prend le courant dans le fil). gonne. Heureusement, Virginie vient à mon
Mais je n’ose jouer aux étincelles que quand secours. Depuis qu’elle me sait de la cam­
Lemboîté regarde d’un autre côté. pagne, elle prend toujours ma défense
et trouve bien tout ce que je fais.

Virginie m’a expliqué qu’ils habi­


tent le quartier. Leurs parents
Enfin, deux fois par jour, il y a l’heure des mioches, n’ayant pas le temps de les conduire,
Il y a l’heure des ménagères revenant du mar­ dont je vais avoir à vous parler un peu longuement. ils s’en vont ainsi chaquematin, tous
ché : on ne voit que des paniers débordant de lé­ Le matin de mes débuts, étant à Porchefontaine, et ensemble, à leur pension, près des
gumes et de fruits; on n’entend que des gémis­ sur le point d’en partir, nous avons vu arriver tout Chantiers ; ils en reviennent, ensem­
sements sur le prix des denrées; parfois il faut courants une dizaine d’enfants. ble aussi, le soir vers cinq heures.
faire la chasse à une volaille mal Les grands surveillent les petits.
attachée et qui échappe à sa pro­
priétaire.

De voir un ange mignon comme ça, Virginie m’a pris le blondin des bras
Vous savez si j’aime les enfants. Je suis ça m’a positivement remué le cœur. Je
allée à la rencontre de ceux-là. Ils étaient tous pour le faire monter dans le tram et elle m’a dit;
l’ai pris dans mes bras;il regardait le « Il vous a empaumée, comme tout le monde, mais
bien gentils, ie plus petit surtout, un blondin calot perché sur ma coiffe; il gazouil-
de six à sept ans, avec une frimousse de fille, « vous le verrez, votre chérubin, vous le verrez :
lait : « Tu es drôle, tues zentille. » Moi, « c’est un vrai diable. » Sur le moment j’ai pensé
toute rose, toute rieuse, et des yeux bleus de je répétais :« Oh! le chérubin! » et ie
petit Jésus. qu’elle plaisantait ; je ne devais pas tarder à m’aper­
£e me lassais pas de l’embrasser. cevoir qu’elle ne disait que la pure vérité.
22 LES FARCES DE CHÉRUBIN

jl ne puuvdis pas uiuiie que


mon petit ang de Chérubin était ... mais Virginie, plus accou­
capable d’autre chose que de tumée à ses manières, avait vu son
gentillesses. Il s’était assis au Je n’ai pas tardé à voir qu’il ne fallait geste, et il n’avait pas échappé non
fond de la voiture, à côté de la pas se fier à son air. Presque tout de suite « Si tu recommences, plus aux enfants. Ils riaient entre eux,
porte, et il s’y tenait bien sage, après le départ, je rentrais de recevoir les « Chérubin, je te battrai ils se poussaient du coude et ils par­
avec ses yeux couleur de ciel levés places sur la plate-forme quand brusque­ « comme blé en grange », laient tout bas en se montrant le Ché­
vers le ciel... je veux dire vers le ment la porte s’est refermée sur ma jupe a grogné Virginie. Il paraît rubin, plus Chérubin que jamais.
plafond. qu’elle a pincée. Ça m’a arrêtée dans mon que c’était lui qui avait
élan et j’ai failli m’asseoir par terre. refermé la porte sur moi.
Te ne m’en serai« nas dmi-

Eh bien! cette farce-là n’était rien à Ils étaient pres­


côté de ce qu’il me réservait pour le soir. que tous perchés
A cinq heures, nous avons revu la bande sur le marchepied ... quelque chose qu’il ne voulait pas que je voie.
des enfants. En nous attendant, ils jouaient de ce wagon. Je me suis de- mandé Mais à ce moment, le père Lemboîté nous a appelés.
autour d’un wagon de la voie ce qu’ils y faisaient. Je me suis approchée. Ils ont couru comme une volée de moineaux vers le
de garage qui est sur la place, Ils ont paru gênés et il m’a semblé que tram; ils ont grimpé dedans en se bousculant et en se
devant la gare. l’un d’eux cachait derrière son d-^s, puis faisant des niches.
passait au Chérubin...

Le Chérubin venait le dernier; il était le Quoique ayant Prsprit tendu à ne pas me


seul à marcher sagement et il avait un air ... et puis je n’ai plus eu Je temps de tromper, au bout de quelques instants j’ai remar­
tout sérieux. « Ayez l’œil sur lui, m’a recom- m’en occuper, vu que, cette fois, le tram qué qu’à mesure que j’avançais dans la voiture, il
« mandé Virginie; c’est lorsqu’il fait son petit était plein, et que même avec l’aide de ma y avait de l’agitation et des rires derrière moi.
« saint Tranquille qu’il faut s’en méfier le camarade, j’avais assez de peine à vérifier Ça a commencé par un militaire qui a dit :
« plus. »Je l’ai embrassé à la volée quand il a les billets, recevoir les sous et rendre la « Puisque c’est comme ça, je vais ouvrir la
passé devant moi,... monnaie des pièces blanches. « fenêtre. » Il l’a ouverte.
UNE RÉCONCILIATION 23

J-.C3 cl U.L1C3, dUlUUl VIC


lui, ont fait : « Très bien; c’est plus pru- ... qui est un
« dent »; ils ont ajouté des phrases comme: peu soupe-au-
« Pauvre fille, on ne croirait pas ça en lait. Elle s’est retournée vers les rieurs et
« la voyant. — C’est triste à son âge! — elle leur a dit d’un air pas commode : « Eh
« Pensez-vous que ça soit contagieux? » « bien, quoi ? Qu’est-ce que vous avez à rica- Moi, je m’étais retournée en même temps qu’elle; et
Et tous se tordaient. D’entendre ces plai­ « ner comme ça ? » Probablement, ça leur en alors ce sont les autres voyageurs, ceux à qui je faisais
santeries, ça a énervé Vir­ a imposé; ils n’ont pas répondu et ils ont face la minute d’avant, et qui maintenant me voyaient
ginie... repris leur sérieux. de dos, ce sont ceux-là qui se sont mis à se tordre à leur
tour.

C’était une de ces banderoles qu’on colle Comme nous arrivions à


Ça a donné idée à Virginie de me regarder sur les wagons et sur lesquelles il y a impri­ Porchefontaine au moment où sa farce se
dans le dos. Elle a crié : « Ça, c’est trop fort! » mé : a désinfecter a l’arrivée. Ce petit découvrait, il s’est faufilé, il s’est dépêché de
Elle a enlevé quelque chose qu’on m’avait épinglé monstre de Chérubin l’avait trouvée pendant descendre, et il s’est mis à galoper,sur la route,
à mon corsage et elle me l’a montré... Devinez ce qu’il jouait devant la gare ; il s’en était servi entouré des autres enfants qui riaient comme
que c’était... Mais non, vous vous creuseriez la vous savez comment, et des bienheureux. Virginie les a poursuivis un
tête six mois que vous ne trouveriez pas. voilà ce qui amusait instant...
tant les voyageurs.

... mais iis allaient trop vire.


Alors, elle s’est arrêtée et elle a
crié de loin : « Tu verras demain matin, Le lendemain, elle avait oublié et la farce et ses Moi aussi, j’ai embrassé mon Chérubin,
« Chérubin, je te donnerai la fessée menaces. Quand le Chérubin est arrivé, au lieu d’une et j’ai fait la paix avec lui. On ne peut pas
« avec le manche de ma bêche. » Elle fessée, elle lui a donné deux gros baisers. Il lui a dit, de en vouloir à un si joli petit ange. Il me
n’a jamais eu de bêche, mais vous sa­ son air malin :« Vous l’avez donc perdu, madame Vir- fera toutes les farces qu’il voudra : ça ne
vez, c’est sa manie de parler comme « ginie, le manche de votre bêche ?» Ça nous a fait rire. m’empêchera pas de dire que c’est un
si elle était une laboureuse. Chérubin.

4
24 L'HEURE DES ARBRES

... je lui ai dit que j’espérais que cet


... qui était de remettre argent l’aiderait dans la gêne où elle était
A la fin de ma première semaine Ça me peinait de me séparer pour la première fois à ma
de tramway, je suis allée toucher ma d’elle, vu qu’elle a été bien bonne pour le moment, et dont j’étais bien au
chère maîtresse la petite regret. « Merci, ma bonne Bécassine, m’a
paye à la direction. J’y suis allée en et complaisante. J’avais donc les somme convenue pour mon
compagnie de Virginie Patate, et en­ yeux humides en l’embrassant; « répondu Madame. Ne vous désolez pas
logement et ma nourriture. « pour mes petites misères financières.
suite nous nous sommes fait nos mais ça n’a pas duré, parce que Je me suis dépêchée de la
adieux : elle quitte j’avais aussi une grande joie,... « Comme dit le proverbe : Plaie d'argent
lui porter;... « n'est pas mortelle. »
Chantiers - Porchefon-
taine pour passer ins­
pectrice sur ane autre

Elle n’a pas été longue à m’en­ Mais je m’aperçois que . »’«"aKagnsmarey?;
voyer promener; auprès d’elle je vous ai parlé de l’heure des enfants, de celle des
Je ne connaissais pas ce proverbe; mon proverbe n’a eu aucun succès. Je l’ai chan­ militaires, des ménagères, et pas de l’heure des ar­
je l’ai trouvé si joli que je me suis mise à tonné en flânant dans le parc toute la journée du bres. Ça demande une petite explication.
le répéter pour mon plaisir, comme un vrai dimanche, où j’avais congé. Je ne me doutais pas A quelques mètres de notre terminus commence
perroquet. Je l’ai dit d’abord à Maria qui, du mauvais tour que ces cinq mots me joueraient le bois des Gonards. De tout temps, les pauvres gens
ne s’ÿ retrouvant pas dans ses comptes le lendemain, dans mon tramway, à l’heure des sont allés y ramasser du bois mort.
de cuisine, bougonnait qu’elle allait y être arbres.
de dix sous de sa poche.

... on a eu l’heure des arbres. La voiture,


Au début, les gens, pour passer l’octroi, dis­ c’est comme une forêt qui roule. Mes voya­
La crise du charbon les a rendus plus simulaient leur bûche ou leur fagot. Et puis, ils geurs disparaissent derrière leurs branchages,
gourmands : ils se sont mis à couper des se sont enhardis; ils n’ont plus rien caché; ils ce qui m’oblige à leur dire des phrases comme
branches, püis des arbrisseaux; et peu à n’enlevaient plus même les feuilles; ceux qui celle-ci : « Allons, le bouleau, serrez-vous
peu des gens plus aisés ont fait comme eux; habitaient loin ont pris le tramway, et ainsi, « contre le chêne pour faire de la place à ce
ç’a été une vraie foule qui bûcheronnait. vers le coucher du soleil,... « noisetier qui vient de monter. »
PLAIE D’ARGENT 25

avec aes yeux pleins de malice. on la lui reclame, il tend a tra­


Ou bien : « Dites-moi, le sapin, Il coupe dans le bois pour re­ vers les piquants un billet de
« c’est-y avec ou sans correspon- vendre, et probable qu’il four­ cent sous, prétendant qu’il n’a
« dance que vous voulez? » Ou Le lundi qui a suivi le départ de
nit des fleuristes, car il ne pas de monnaie et espérant Virginie, enhardi de me voir seule pour
encore : « Tassez-vous dans le fond, prend jamais que du houx. qu’on n’en aura pas à lui ren­
« le houx; vous m’égratignez chaque la recette, il a dit : « Pas de monnaie »,
Aussitôt dans le tramway, il se dre : il sait bien, le brigand, que sans même tendre son billet. De fia
« fois que je passe. » Ce houx, qui réfugie derrière ses piquants nous en sommes toujours à
m’a fait tous mes ennuis, je monnaie, je n’en avais pas non plus;
comme un boche dans ses fils court. alors, j’ai dit : « C’est bon ; vous me
connais sa figure, et elle n’est barbelés. « paierez demain, plaie d'argent n'est
; mortelle. »

Le lendemain,
ça a recommencé
pareil. Le mercredi,
ça s’est aggravé. Il
y avait foule, à
monter dans le tram,
rien que des gens dans masqués de nouveau; sans même atten­
le genre de mon chemineau, probablement des ca­ dre que je réclame les places, ils ont crié
marades prévenus par lui; je les ai vus, au moment tous ensemble : « Pas de monnaie... Plaie Mais le soir, j’ai raconté
où, pour passer le marchepied, ils étaient obligés « d'argent n'est pas mortelle. » Je ne suis '’histoire à Maria ; elle m’a dit que de ce train-là
d’écarter leurs branches. pas regardante à l’argent : sur le mo­ j’allais droit à la ruine, et elle m’a calculé que
ment, j’ai ri; je leur ai donné leurs si ça continuait un jour de plus, je ne pourrais
tickets tout de même. pas, le samedi suivant, payer ma pension à
Madame. Cette idée de manquer à* mes engage­
ments avec ma maîtresse...

... ça m’a mise dans une


fureur dont vous n’avez pas
idée. Aussi, quand, le jeudi,
à l’heure des arbres, la co­ ... toutes les feuilles ont
médie de « Pas de monnaie » Et puis j’ai crié : « Ceux qui n’ont pas de tremblé, et ceux qui les por­ J’ai eu le plaisir d’offrir ma part
et de « Plaie d’argent » a re­ « monnaie, ils vont descendre, et tout de suite. taient se sont tellement pres­ à Madame, ce qui a compensé mes
commencé, j’ai ouvert la « Sans compter que je vois dans la rue un gen- sés de filer que certains ennuis et les sous que j’ai perdus.
porte de la plate - forme « darme à qui je pourrais dire un mot de l’affaire. » d’eux ont laissé là leur char­ Le proverbe a raison : Plaie d'ar­
avant; j’ai dit au père Lem- Et sans doute que j’étais bien terrible, car ç’a été gement. Pour qu’il ne soit gent n'est pas mortelle, mais il faut
boîté d’arrêter sa voiture et comme s’il passait un coup de vent sur la ¿forêt. pas perdu, nous nous le som­ choisir soigneusement les gens à
de venir avec moi. Tous les arbres ont remué... mes partagé avec Lemboîté. qui ont le dit.
26 RECEVEUSE ET CONDUCTEUR

... en haussant les épau­


Une chose me tracassait depuis que les; les voyageurs riaient
je suis à Chantiers-Porchefontaine, et me plaisantaient. C’est
c’était de ne pas savoir pourquoi tout plus fort que moi; il est
le monde appelait mon conducteur « Eh bien, quoi? qu’il faisait; Ça n’est pas pourtant le»
« qu’est-ce que vous me voulez ? — bien brave homme, bien
Lemboîté. Souvent, j’avais voulu le facile à vivre, et pourtant occasions de causer qui nous manquent.
lui demander; chaque fois je restais « J’vous... j’vous veux rien, m’sieur Tous les jours, à midi tapant, le père
« Lemboîté. — Alors, pourquoi que il m’intimide : probable­
devant lui, bouche bée. ment à cause de sa grosse Lemboîté passe le service à son rem­
«vous me regardez avec des yeux plaçant ; il lui recommande ses manet­
« comme le disque de notre tram ? :> moustache et de son ton
bourru. tes, son fil, sa perche
Il me tournait le dos... avec autant d’émotion...

« Bavarder J c’est
« perdre son tçïnps:
... que s’il les abandonnait pour dix près de la gare, nous nous attablons et nous « faut faire ce qu|on fait,
ans; puis il se tourne vers moi et il me restons tête-à-tête pendant quarante bonnes minutes. « quand je conduis mon tram, je suis à mon
dit : « A la soupe, la receveuse ; v’ià le On pourrait faire de la conversation, sortir, ses idees « uram ; quand je mange, je suis à mon man-
« moment de se remettre de l’électro dans sur les gens et les choses, si le père Lemboite était de « ger; je suis à table pour mâcher, je mâche. »
« le moteur. » C’est sa façon d’annoncer nature causante; il ne l’est pas; il dit : Et il ne s’arrête de mâcher que pour attrap-
l’heure du déjeuner. Nous al­ per la pa- tronne sur les portions
lons à un petit restaurant- qu’il trou- ve toujours trop pe­
traiteur... tites.

... elle a ajouté que c’était honteux de déjeuner II m’a dit en me faisant rasseoir : « C’est
Elle n’a pas la langue dans sa poche, notre tous les jours avec une jeune fille sans lui dire un « vrai, ma pauvre fille, vous ne devez guère
aubergiste; si elle est de bonne humeur, ça va seul mot, que ça n’était pas de la galanterie fran­ vous amuser avec moi. Faut pas m’en
bien : elle apporte une seconde portion; si elle çaise. J’ai cru qu’il allait se fâcher, et comme je vouloir ; je ne connais que mon tram et
est mal lunée, le père Lemboîté en entend de n’aime pas les disputes, je me levais déjà pour m’en mon électro; je ne sais pas causer. Un
dures. L’autre jour, elle était comme un crin; aller. Mais pas du tout, il a très bien pris l’obser­ « vieux comme moi, de quoi ça peut-il cau-
alors elle l’a traité de goinfre;... vation. « ser ? — Eh bien, parlez-moi de vous...
LES CONFIDENCES DE LEMBOÎTÉ 27

« ... que j’ai riposté, enhardie de le voir si gentil. ... ce qui m’a rendu toute confuse et « Je le suis dans mon rail, faut suivre mon
« Vous m’avez promis de m’expliquer votre surnom, que j’ai trouvé de la vraie galanterie « rail ; je suis emboîté, voilà. Ça a été comme ça
« et vous ne l’avez pas fait. C’est là-dessus qu’il faut française. Nous sommes sortis sur la « presque toute ma vie. Je n’ai été un peu ne maî-
« causer.—Si ça vous fait plaisir... »11 a réglé son ad­ place; alors, tout en faisant les cent « tre de mes mouvements qu’à mes débuts, dans
dition, même qu’il a tenu à m’offrir mon déjeuner... pas, il a repris : « Vous voulez savoir « les omnibus, tout jeune. Je
a Dourauoi on m’appelle Lemboîté; « conduisais le cheval de renfort

« Vous n’avez pas connu ça, vous « ... on criait des douceurs à
« êtes trop jeune. Après, j’ai passé co- « ceux qui tiraient bien et des
« cher sur le tram Paris-Versailles. « injures aux fainéants. Mais «... A mes premières pannes, « Regar- dez ces
« Commencement de l’emboîtage et « maintenant, avec la mécano, y « je m’agitais, je me tracassais, « gens autour de nous ; ils mar-
« diminution de la liberté. Y en avait « a pas à se fâcher ni à crier : ça « je remuais la perche, j’exami- « chent, ils s’arrêtent, ils vont à
« encore un peu pourtant : on faisait « marche ou ça ne marche pas ; y « nais le moteur dans tous les « droite, ils vont à gauche, à leur
« claquer son fouet, on soignait ses « a del’électrodans le fil ou y en « sens; maintenant, je ne m’en « plaisir, comme ça leur chante.
« chevaux;.. « a pas. Qu’est-ce que vous vou- « fais plus : j’attends les événe- « Moi, j’ai pas de volonté ni de
« lez que j’y fasse? J’y « ments. Notre métier, ça apprend « fantaisie : je vais tout
« peux rien. « la patience et la philosophie... « droit, je vais dans

Ce que j’ai pensé, je ne l’avouerai qu’à


« ... je ne fais même plus attention à l’en- vous : je me suis dit que le père Lemboîté, Il ne m’intimidait plus du tout, ce brave père
« droit où je mène mon tram. Les arrêts, les c’est quelque chose comme un instrument Lemboîté; même je lui ai dit sur un ton un peu
« départs, les aiguillages, ça regarde la recç- de manœuvre, tandis que moi, la rece­ sec, de se presser, au moment où il devait reprendre
« veuse. Mon métier, à moi, c’est d’être em- veuse, je commande, je peux faire aller le service à son remplaçant... Ce que c’est que
u boîté. Tant que je reste emboîté, on n’a rien le tram où ça me plaît. Alors, j’ai senti l’orgueil tout de même ! J’ai lu quelque part qu’il
« à me dire. Qu’est-ce que vous pensez de ça, une bouffée d’orgueil et je me suis re­ est toujours puni; pourvu que le mien ne soit pas
< jeune Bécassine ? » dressée de toute ma hauteur. puni trop fort!
28 L’ÉMOTION DE BÉCASSINE

Je m’en revenais quand, « — De chez nous ... je l’ai quitté, j’ai


sur la route, je me suis en­ « donc. Votre dame galopé. Je répétais : « Ma­
tendu appeler. « Eh! bonjour, « y déjeunait au- il dame qu’est dans mon
« mam’zelle Bécassine! » J’ai « jourd’hui. Comme « tram!... Madame qu’est
Le len- demain de ma reconnu le cocher d’une amie a elle n’avait pas de « dans mon tram!... » et
conversation avec Lemboîté, vers de Madame qui habite Jouy- « train commode ça me faisait un effet, une
cinq heures du soir, j’avais profité en-Josas. « Bien le bonjour, « pour s’en retour- émotion!... Pensez donc,
de l’arrêt à Porchefontaine pour « M’sieur Victor, que j’ai fait. « ner, je l’ai ramenée ce tram, c’est, autant dire,
pousser une pointe jusqu’au bois « D’où que vous arrivez « jusqu’à l’octroi. Elle vient de monter dans mon chez moi. Madame
des Gonards. Il faisait chaud à « comme ça avec votre ca- « votre tram. — C’est-y Dieu possible! » Sans avait la bonté d’v venir
cuire un homard sans feu, ce qui « lèche? » prendre le temps de dire au en visite...
me donnait envie de voir des ar­ revoir...
bres et de la verdure.

J ai Cllt • « iVlttUdlllC la inaiviuijv, -------


tais même pas «bien de l’honneur... Je suis confuse... » Et
là pour l’ac­ tout en parlant, j’ai été frappée de la salete ... et j’ai commencé d’astiquer à tour de bras.,Ça
cueillir et l’ins­ de notre voiture : les bouts de cigarettes par a fait une poussière, un vrai nuage. Madame s est
taller' Je suis montée en coup de vent. terre, les vitres brouillées, les morceaux de levée: elle toussait: elle disait : « C’est inutile... ne
« Bonjour, ma bonne Bécassine! » qu’a journaux qui traînaient. J’ai sauté sur ma « vous donnez donc pas tant de peine, ma bonne
dit Madame. Elle avait son air aimable de brosse et mon torchon... « Bécassine. » Moi, je continuais d’y aller de toute
toujours, et, toute marquise qu’elle est, la vigueur de mes bras.
elle était assise dans ce tram bien simple­
ment, comme une personne ordi­
naire.

Pour une fois que Ma­


dame ' '.Venait diez moi, ... il tortillait sa casquette tout en sa­
' j’aurais eh honte de la lais­ ... et je l’ai présenté comme j’ai vu que fait Madame luant; mais il a été très bien; il a dit :
ser dans un pareil fu­ dans ses réceptions : « Le père Lemboîté, notre ccn- « Marne la marquise, le conducteur, l’élec-
mier. Quand ça a été un « ducteur... Ma bonne maîtresse, Madame la mar- « tro et la mécano, on est aux ordres de
peu rapproprié, comme il res­ « quise de Grand-Air. » Il n’a pas l’habitude de cau­ « marne la marquise. » Elle lui a répondu
tait quelques instants avant le départ, ser avec des marquises, ce brave père Lemboîté; il qu’elle était enchantée de voyager dans sa
j’ai appelé Lemboîté, il est venu... était intimidé.,. voiture...
COMME CHEZ MADAME 29

mais d’autres ne voulaient pas. Ça a fait


... et elle a ajouté d’autres choses quelques disputes, surtout avec un’ de mes clients
que je ne saurais pas même répéter, ... et ça m’a fait plaisir. Il est monté quelques de l’heure des arbres. J’ai tenu bon : Je ne pou­
tant c’était gentil et bien tourné. Il en voyageur«. Au heu de les laisser s’asseoir à leur vais pas permettre, n’est-ce pas, que Mme la mar­
était tout ému, et, en regagnant sa fantaisie, comme d’habitude, je leur montrais leur quise elle soit assise tout contre ces cro-
plate-forme, il m’a glissé dans l’oreille : place, je leur disais : « Mettez-vous ici, mettez-v^us * quants-là. C’était bien le
« Votre patronne, c’est pur métal, « là. » Il y en avait qui obéissaient... moins...
« sans alliage. »

Ça n’est pas tout à ... et, chaque fois que ... et je m'amusais Puis, en me tendant son
fait exact de dire que je je passais près d’elle, d’avance de la surprise porte-monnaie, elle a ajouté :
... qu’elle ait un petit coin ne m’occupais pas de elle me disait : « Prenez que Madame allait avoir. « Tenez, payez-vous. » Mais
pour elle toute seule. L’heure Madame. Tout en tou­ « ma place, Bécassine... Quand j’ai eu fini ma j’ai refusé et j’ai dit : « C’est
de partir est venue, on a dé­ chant mes sous et en « Combien est-ce? » Je recette, elle m’a appelée, « payé. — Comment, c’est
marré, et pendant quelques distribuant mes tickets, faisais celle qui n’entend et elle m’a dit : « Vous « payé? Je ne vous ai pas
instants je n’ai pas pu m’oc­ je la guignais de l’œil et pas, mais j’entendais « m’avez oubliée, Bécas- « donné d’argent. — C’est
cuper de Madame, vu que les je riais sous cape, parce très bien... « sine. » « payé tout de même, Ma­
affaires sont les affaires, et que qu’elle avait sorti son il dame. » Les voyageurs
j’avais mes places à recevoir. porte-monnaie... s’étaient rapprochés.

« ... j’aimerai mieux me couper les


« . Et la compagnie, elle y perd-v quelque « mains. — Comme vous voudrez, ma
Mon croquant de l’heure des arbres a com­ « chose? » Puis, revenant à Madame, j’ai ex­ « bonne Bécassine, a dit Madame ; je
mencé de grogner : « Alors, y a des voyageurs qui ne pliqué : « Quand Madame reçoit chez elle, « vous remercie. » Et elle a remis le
« payent pas, et c’est les plus riches! C’est-y de l’éga- « elle ne fait pas payer, n’est-ce pas? Et pour porte-monnaie dans son sac. J’étais
« lité, ça ? » Ah ! je ne l’ai pas laissé causer longtemps, « une fois que Madame me fait l’honneur de contente; ça allait très bien, ce petit
celui-là. Je lui ai crié : « Et si ça me plaît de payer « venir chez moi, je prendrais ses sous! Ça voyage; malheureusement, ça ne de­
« de mes sous, c est-y mon dioit ?... « serait du joli... vait pas tarder à tourner au drame.
30 L’ORAGE

Moi, j’ai couru à Madame. « En v’ia un orage, Et, en


Nous étions à moi- tié à peu près du trajet, « que je lui ai dit. Madame a-t-elle au moins effet, le matin, Madame m’avait dit
quand brusquement Je ciel s’est noirci, il y a eu un coup « son parapluie et son manteau impermouilla- qu’elle déjeunait en ville, qu’elle
de tonnerre, de grosses gouttes de pluie, et tout de suite « ble ? — Mais non, ma bonne Bécassine, je n’ai hésitait sur sa toilette, que moi
après, une averse à vous traverser en une « pris ni parapluie ni manteau; vous qui étais de la campagne, je de­
seconde. Tout le monde s’est précipité « m’aviez assuré ce matin qu’il vais m’y connaître au temps qu’il
* pour fermer les fenêtres. « ferait beau. » ferait, et que ie le
lui dise.

Tout de suite, j’avais couru


à notre basse-cour ; j’avais pris
le coq, je l’avais bien regardé ... risquait d’être gâtée et
Alors Madame avait com­ saccagée, sans compter les
au toupet et sous l’aile gauche; mandé à Maria de préparer la robe Les plus croquants
j’avais vu que les plumes ne rhumes, entériques et autres
et le chapeau neufs : la robe, elle des croquants, rien qu’à la regarder pas­ choléras qu’une dame d’âge est
frisaient pas, ce qu’on m’a ap­ est en mousseline de soie sur ser, sont obligés de dire : « Cette dame-là,
pris être un signe sûr et cer­ sujette à prendre d’une pluie
transparent, et le chapeau, c’est « c’est une marquise, à moins que ça pareille. Tout ça par la faute
tain, et j’étais remontée dire à une grande capeline couverte de « soit une princesse. » Seulement, c’est
Madame : « Y a pas d’erreur, de ce maudit coq qui n’avait
chantilly. On ne peut pas voir fragile ; une goutte d’eau dessus, et tout pas frisé ses plumes'... J’étais
« c’est du beau temps. » plus joli. Quand Madame est ha­ est perdu. J’avais la mort dans le cœur sur la plate-forme avant, guet­
billée comme ça, el e res­ de penser que cette belle toilette... tant une éclaircie;...
semble à un tableau
dp mncpo *

... mais au lieu de cesser, le déluge re­ « ... Je vais tâcher de lui avoir un fiacre. » Des
doublait; Lemboîté et moi, on ruisselait Quoi faire ? Le tram de correspondance n’ar­
fiacres, par le temps de malheur où nous vi­ rivait pas; et puis il ne va pas du côté de Cla­
eomme les statues des bassins un jour de vons, on n’en trouve jamais quand on en a be­
grandes eaux. A l’arrêt aux Chantiers, j’ai gny, il faudrait changer encore, et le temps; de
soin. J’en ai vu un en tout. Je lui ai crié : ces changements, c’était assez pour que Madame
crié : « Tout le monde descend. » Tout de « Pour Clagny; bon pourboire. » Il a refusé.
suite, j’ai ajouté : « Pas Madame; faut soit transformée en fontaine. Je suis remontée.
Il allait relayer, naturellement, et à l’autre Madame était en train d’arranger son mou­
« qu’elle reste à l’abri... bout de la ville, à Grandchamp. choir pour protéger son chapeau.
A
LE TRAMWAY VAGABOND

à chaque voyage. Je lui ai


... malgré là pluie qui le dit : « Laissez tout en place,
fouettait au visage. Il avait son «on repart en avant. » Et
air de souvent, l’air de ne rien comme je voyais qu’il hé­ J’avais le .cœur battant
voir, de ne rien sentir et de sitait, j’ai ajouté : « Ordre d’émotion, vu qu’elle était bien au-
Elle m’a dit : « Je ne peux pas dormir tout éveillé. Je lui ai « de la direction. En avant ; dacieuse* mon idée. Je suis encore à
« vous retenir toute la soirée ; je vais demandé ; « Père Lemboîté, y me demander comment j’ai pu
« descendre. A la grâce de Dieu ! — Non, « de la vitesse et pas d’ar-
« a-t-y de l’électro dans la mé- « rêts. — C’est bon, qu’il a l’avoir : probablement un reste de ce
« non, que j’ai crié, que Madame ne « cano ? — Y a c’ qu’y faut, — mouvenient d’orgueil que je vous ai
« bouge pas. J’ai une idée! » Alors j’ai « fait; ne vous fâchez pas;
« Bon, alors, on repart. » Il « en avant, en arrière, raconté, quand je m’étais vue maî­
passé sur la plate-forme avant. Le père allait ramasser son tresse de tout commander
Lemboîté y était resté... « j’m’en moque. J’suis
gouvernail... emboîté; j’ vais où dans ma voiture... On rou-

... et puis nous criaient ¿es sottises Elle m’a demandé « Qu’est-ce que ça signi- Cinq maintes _ après nous
parce qu’on ne stoppait pas. J’allais de Madame, « fie?... Un Chantiers-Porchefontaine pai étions au terminus de Clagny. Notre maison,
qui n’y comprenait rien, à Lemboîté à qui je ré­ « ici?... » Pendant qu’elle parlait, je manœu­ est à détffc pas. Justement, l’orage cessait, fl
pétais : « Plus vite. » Malgré ma hâte, il a fallu vrais l’aiguille, je remontais, nous repartions, ne pleuvait plus. J’ai dit : « Madame peut
cependant s’arrêter aux croisements, rue des Tri­ et elle faisait encore ses questions que nous « descendre; la voilà chez elle. J’ai réparé la
bunaux, puis rue Duplessis. Là, Virgi­ étions déjà loin. Une fois ces passages-là « bêtise de notre coq. Ni Madame ni sa toi-
nie Patate est arrivée sous son para­ franchis, ça devenait facile. « lette n’auront de mal. » Elle était tout en
pluie.

...d’un air tout « vous voudrez, M’sieur Lem-


confus. Ah! il « bqîté, je ne me mêle plus de com-
_. ... cette chère Madame. était bien passé. « mander. — Alors, plus personne
Elle m’a dit : « C’est fou, ma pauvre mon orgueil, et il était bien puni, com­ « pour me dire de partir ou d’arrêter.
« fille, ce que vous avez fait. Un tramway qui sort me j’en avais eu le . pressentiment. « C’est la fin de tout ! » Il levait les
« de son parcours, quel scandale!... Vous allez vous * Courons à la direction, a reprisMadame, je vais bras d’un air désolé. Et puis, il s’est
' faire renvoyer, vous allez faire perdre sa place « tâcher d’arranger les - choses. Si Madame calmé, i-1 a conclu : « Ma foi, j’ reste
« à ce brave M. Lemboîté. » Je n’avais pas pensé « veut. » Mais au moment que nous partions, le
à ça; ça m’a fait peine; j’ai baissé le nez... « où que j’suis em oîté; je ne bouge
père Lemboîté a crié ; « Et moi... « plus. » Et il a bourré sa pipe.

5
32 UNE GRAVE AFFAIRE

Ça n’était plus ça du tout quand nous y sommes ... il répétait : « C’est incroyable!
Je connaissais bien l’admi­ arrivées, Madame et moi. Toutes les figures étaient « Quelle aventure ! En quel temps vi-
nistration des tramways; consternées; tout le monde était en émoi, même le « vons-nous! » Puis, se tournant vers
j’avais eu souvent à y aller pour porter ma gros caissier, un homme si calme! Il avait quitté Madame, il l’a saluée, et il lui a dit :
recette ou pour des affaires de service. son fauteuil à rond de cuir, et, debout, les bras au ciel... « Madame, ce qui nous arrive est
C’était, d’ordinaire, un endroit bien tran­ « inimaginable. On le verrait au ci-
quille où les employés faisaient leur « néma, on crierait à
besogne paisiblement et sans bruit. « l’invraisemblance. Je
« vais vous raconter... »

le groom qui annonce les visites, a passe. v.e CLteilUC clivi. 1.CUUUA puui IVI-----Ici 111CU.V£U1OV VIV \J1CU1U-

bout d’homme avait, lui aussi, un air d’affole­ Air. Le nom et le titre lui ont fait de l’impression. Si je n’avais pas été obsé­
ment ; il ne voulait pas s’arrêter; je l’ai pris « J’y vais, qu’il a dit, mais je ne sais pas si je dée par la pensée de ma bêtise, j’au­
par le bras et, malgré sa résistance, « pourrai vous obtenir ça : rais bien ri de l’air d’importance de
' je l’ai amené à Madame. « M. Ledoux est si occupé... Pierrot. C’est en se redressant dans
« comme nous tous, du reste. » sa livrée trop grande qu’il a annoncé,

.« dramati- « C’est fantastique!...


1 que : ... un ... deviner ce qu’on lui
disait, par ses propres paroles, « Qui l’a vu ?... EnvoyezVir-
$ tramway dis- « ginie Patate... Ce Lemboî-
irparu... volé que je vais répéter: « Allô!...
« Oui, c’est moi... Alors, ce « té, cette Bécassine, pen­
t - ê t r e. ti sez-vous qu’ils aient agi
BjflB^lle audace « tramway ?... Vous dites, un
IWnt ces malfaiteurs!... « Chantiers- Porchefontaine... « pour le compte des Bo­
’■ce vieux' « Le conducteur?... la rece- tt ch es ?... Hein ? Quoi ?...
« Ah! le téléphone... Je vais
iSxîSasKss saers « sans doute avoir des rensei- « veuse ?... Lemboîté, Bécas-
« sine... Bien !... On l’a vu rue
« A Clagny ? Vous en êtes
«certain?... Ah! je respi­
il lui a dit : « Excusez-moi de vous mal
« recevoir, ma chère marquise; je suis très
« gnements... Vous permet-
« tez ? » Il a pris l’appareil. « Duplessis ? Un Chantiers-Por- te re. » Alors il a reposé
C’était facile de... « chefontaine rue Duplessis!... l’appareil, et, avec l’air...
z troublé... une aventure extraordinaire...
CE BON M. LEDOUX 33

’ ... ma faute si grande.


Comme Votis connaissez F histoire aussi bien que X^était probablement l’a­
... d’eire'«K> soulagé d'un moi, je ne vous répéterai pas le discours de Madame; vis aussx de M. Ledoux :il
poids de cent kilos, il a expliqué : « Mar- jè"vous diraiseuîjpnient. que é*étâîf joliment bien tour­ me regardait d’un air indulgent. Il a dit:
qujse, les malfaiteurs ont échoué dansïêUrs né ; pas un aVbbàt au monde ne nous aurait défendus, « Brave fille... Nature des serviteurs
¿projets criminels : le tramway est retrouvé. le père Lemboîté et moi, comme Madame a fait. Même « d’autrefois... Cœur d’or! » Et ça m’a
— Il n’a jamais été perdu, a riposté Ma- qu’entrée dans ce bureau toute confuse, peu à peu, je tellement .touchée que j’en ai sangloté
({ dame; personne n’a tenté de le voler. Je relevais le nez. ie ne trouvais plus... dans mon mouchoir.
e vais, mon cher ami. vous raconter ce oui
(( s’est passé... »

« non... Kendez-moi votre ca-


« ldt, ma pauvre enfant. » « ... parce que c était une em-
Un calot c’est rien du tout ... mon « ployée très utile. Tout Versailles
un ¿bout d’étoffe, une coiffure, tram , mes « la connaissait; on prenait son
pas bien belle; pourtant, amis de tra­
vail, mes voyageurs, des gens
«
«
tramway par curiosité, pour la
voir ; elle devenait une attraction,
Calmez-vous, mon enfant », a fait avant de me séparer du mien,
je n’ai nas pu me retenir de et des choses que j’aimais « un out de promenade, et nos
M. Ledoux en me tapotant les mains. « recettes s’en ressentaient... J’au-
Il a ajouté:« Ih faut conclure, ^Lem- l’embrasser : il me représen­ bien. M. Ledoux m’a dit en­
« boité ensera quitte avec une semonce... tait... core quelques mots gen­ « rai bien de la peine à trouver
« Mais il y a eu manquement grave au tils, et il a ajouté, en se « une autre receveuse-phéno-
« rèelement. scandale public; si loua- tournant vers Madame : « mène. »
« blés qu’aient été vos « Je ne regrette

Tout étant'
réglé et ter­ Elle racontait qu’elle voulait ... et nous de­
miné, nous avons quitter aussi les tramways parce viendrions très ri­
pris congé. Virginie attendait dans l’anti­ que, moi n’y étant plus, elle ne pourrait plus ches. Peu à peu, elle me décidait ; j’allais dire
chambre. M. Ledoux n’ayant plus besoin parler d’agriculture avec personne; alors il oui ; mais comme nous entrions chez Madame,
de l’interroger, elle est partie avec nous. fallait réunir nos économies, nous associer, Maria m’a remis une lettre qui venait d’arriver
Je ne disais pas grand’ch ose, encore émue prendre ensemble une petite ferme, planter pour moi. Je l’ai ouverte, et, après l’avoir lue,
de tous ces incidents; Virginie, elle, n’ar­ des pommes de terre, des vitelottes surtout ; j’ai crié : « C’est de M. D. Bile .. Bonne nou-
rêtait pas de causer. et nous serions très heureuses... « velle !... Paraît que je suis mobilisée. »
34 R. A. L. E. P. E. U. P. P. S. T.

... après quoi elle


m’a rendu le papier en
me disant que l’envie de
« ... entre parenthèses : dormir lui brouillait
La journée mouvementée que je « Madame m’excusera de la déranger, que je « R. A. L. E. P. E. U. P. P. S. T.
vous ai racontée avait fatigué Ma­ « lui ai dit : je voudrais lui demander avis sur les idées, qu’elle aurait
«Je devine bien que ça désigne sans doute l’esprit plus
dame. Après le dîner, je suis allée « ma lettre, où il y a des choses que je ne comprends « mon administration, mais
lui montrer la lettre où M. D. Bile net le lendemain ma­
« pas. C’est là, à la fin, quand M. D. Bile me dit « c’est tout ce que je devine. — tin. Et on a été se cou­
m’annonçait ma mobilisation. Ma « de me rendre lundi à l’administration où je « Voyons cette lettre, Bécas-
bonne maîtresse somnolait dans sa cher.
« serai employée. Il ajoute... « sine. » Madame l’a prise, elle
bergère, et j’ai eu regret de l’avoir a lu deux fois, tout haut, cette
réveillée. fin mystérieuse, elle l’a
copiée sur son calepin,...

Quoique fatiguée aussi, j’ai passé une J’en ai été tirée par Maria. Plus J’ai trouvé Madame installée à tra­
mauvaise nuit. Dès que je m’assoupissais, je bougonneuse que jamais, elle m'a vailler. Elle avait sur son secrétaire une
voyais l’R., l’A., l’L., etc., danser autour de fait honte d’être encore au lit. grande feuille de papier avec mes fa­
moi, courir sur mon lit, et ça me réveillait en Elle a ajouté que Madame était meux R. A. L. E... etc., écrits dessus,
sursaut; ce n’est que vers le matin que j’ai déjà levée et me demandait. Vous pensez que je n’ai et des mots à côté, tout à fait comme font
pu faire un bon somme. pas été longue à ma toilette. les petites filles quand elles cherchent
les devinettes de la
Semaine de Suzette.

.J’aichei ché;
j’ai mis z comme
Madame ' les let-
.... dire- : Réservistes ar- '• tres par écrit, et puis, à côté,
<p.tJïritiq ues, laborieux et je
« ... que suis nqtmnee. Je vas tous les mots commençant
Bécassine-, ce que vous a « pàMrîotes. — yim. Des àr- „ voir^si -nWÂ.^etx4S^l:h4ère sont par R. A... etc., qui me ve­
« écrit M. D. Bile est un vrai casse-tête. Je « thritiques, c’est des mala- « encore en état. — m'ar- naient à l’esprit; mais en réu­
« crois avoir trouvé le sens des cinq premiè- « des, n’est-ce pas? — Ma- « rétant. Ne vous pressez pas tant; nissant les mots, ça ne signi­
« res lettres, mais je ne puis déchiffrer la « dame. Oui c’est synonyme « je ne suis pas absolument certaine fiait jamais rien. Voyant qu’il
« suite. — Moi. Et quoi que Madame a « de rhumatisants. — Moi, me « de ma solution. Cherchez vous- me fallait renoncer à deviner
« trouvé pour les cinq premières? — Madame. « précipitant vers la porte. « même et consultez d’autres per- toute seule, je me suis deman­
« Voici : R. A. L. E. P. me semble vouloir... « Alors, c’est à un hôpital... « sonnes. » dé qui je pourrais consulter.
AUTANT DE TÊTES, AUTANT D’AVIS

« Ça signifie : Réservistes ar- Il a cher


Et tout « thritiques, laborieux et patrio­ ché quel­
d’un coup j’ai ti tes. Mais la suite? Vous vient-il
pensé au bra­ ques ins­
« une idée pour la suite ? — Voyons tants en crayonnant, et il a repris :
ve père Lemboîté, qu’à philosophique et de bon raisonne­ « ça, qu’il a fait en ajustant ses lu­
l’heure qu’il était j’étais ment. Comme j’espérais, il était au res­ « Je crois que j’y suis. Voilà ce que
ce nettes. On va tâcher d’avoir de « je trouve : Réservistes arthriti-
presque certaine de trouver taurant. Après lui avoir fait mes excuses « l’électro dans la caboche et de
à son petit restaurant. Tout pour l’histoire de la veille, je lui ai mon­ « ques laborieux, et patriotes. E :
« piquer droit dans le « encore, U : utilisabes, P : pour,
en y allant, je me disais tré mes R. A. L. E...I etc. « Suivez-moi « rail du devinage.»
qu’un homme comme lui, qui « bien, que je lui ai dit ; le commence- « P : paver, S : stati on, T : tram-
retourne les mots dans sa « ment, y a pas à s’en occuper. Madame « ways. Jeune Bécassine, vous se-
bouche avant de les lâcher, « a deviné : « rez quel-
ça devait être un homme.... i « que cho-.

Là-dessus, est arrivée Virginie : elle


ient souvent, manger à ce petit restaurant. Mais je tenais à avoir l’avis de
On va lui demander si elle pense que je cette bonne Virginie, qui est une femme
« ... comme le caporal de l’escouade des réser- serai caporal-arthritique-paveur, que bien capable. J’ai ressorti mon problème; j’ai
« vistes-arthritiques-paveurs. » La patronne nous j’ai dit. — Pas la peine de lui en parler, a dit ce que Lemboîté avait trouvé. Tout de
avait écoutés, et, comme elle était dans un bon jour, fait Lemboîté; c’est une affaire sûre et suite Virginie a crié : « Ça ne peut pas être
elle a félicité Lemboîté. Il était content, il certaine. » « la bonne explication. Paver une station
se rengorgeait, et, par manière de plaisan- « de tramways, c’est trop dur pour des
il .. _________1

... ou dans la culture. « Je n’en


« sais rien du tout, a répondu Mada-
« Elle va être cheffesse « me; le seul moyen de le savoir, c’est
« Encore s’il s’agissait « de culture! » Elle a dis­ « de prier M. D. Bile de vous dire ce
« d’un travail doux et bien sain, d’un travail à cuté avec Lemboîté et la patronne, chacun dé « que signifient R. A. L. E. P. E. U.
« la campagne... Eh! mais... passez-moi votre crayon, fendant mordicus son idée. En voyant qu’ils « P. P. S. T. » Après un moment de
« père Lemboîté... Oui, la voilà la bonne explication : ne pouvaient pas se mettre d’accord, je me suis réflexion, elle a ajouté : « Quand je
« Réservistes arthritiques, laborieux et patriotes encore esquivée, je suis rentrée chez nous, j’ai raconté « pense que cet usage d’écrire seu^e-
« utilisables, P : pour, P : planter, S : salsifis, T : l’affaire à Madame, je lui ai demandé si elle « ment les initiales des mots a été créé
« tomates. Chançarde de Bécassine!... pensait que j’allais être infirmière, ou caporal,.. « pour économiser le temps ! »
36 LA TRANSFORMATION DE M. D. BILE

ne répon­
dait pas, je
suis entrée
J’avais hâte de revoir M. D. bien tran-
Bile, pour le remercier de Dans ce bureau, tout comme à ma ... ni par la pensée de parler à quilleme .t dans la partie ré­
m’avoir obtenu ma mobilisa­ première visite, il n’y avait personne, quelqu’un du gouvernement : car servée. Là, personne encore.
tion, et puis pour connaître en­ et les guichets étaient fermés, mais, moi aussi, comme mobilisée, j’allais Je me suis assise, j’ai regar­
fin mon emploi. Aussi, le len­ cette fois, je ne me suis pas sentie un être, du gouvernement ; cette dé autour de moi, et j’ai re­
demain du jour où sa lettre intimidée du tout par les guichets,... idée-là me donnait de la hardiesse. marqué beaucoup de chan­
m’était parvenue, je me suis J’ai frappé, et pas de main gements dans cette pièce.
mise en route de bonne heure morte, je vous le garantis...
pour aller à son bureau.

il touche ]
Une pancarte était placée bien presque la mai- son. Mais ça
Tout y était net et brillant.; plus de flacons ni en évidence sur la table à écrire. J’y n’est pas com- mode de
déboîtés de pilules ; par contre, il y avait un peu ai lu : « M. Alcide Bile se promène trouver quelqu’un dans un
partout de ces instruments qu’on voit dans les « dans le bois. Prière d'aller Vy cher- bois. Aussi, après avoir regardé dans deux
salles de gymnastique : des haltères, des « cher. » Je commençais à m’ennuyer ou trois routes sans rien voir, j’ai commencé
bâtons, un gros ballon... d’attendre toute sçiÿ^J’ai fait ce que ^’appeler de toute ma force : a Monsieur
j^mm^âdait îâ 'pjftfiO'afte ; je suis allée « D. Bile... Monsieur D. Bile. » Je cripis
brtiif on marrlianf I

Vrai, j ai vu bwn des choses


Et voilà que j’ai entendu au- curieuses dans m.a vie, mais
dessus üj moi une voix qui disait ; aucune né m'a autant surprise
«Je suis là, mademoiselleCBécasr que celle-là: un chef de bu­
« sine... Attendez, je descends. reau ^califourchon dans un ... si vite et si adroitement qu’un acrobate n’aurait
levé le nez, et qu’est-ce que j’ai aper-^ arbre..J’étais encore pas fait mieux. En un clin d’œil, il a été près de moi;
çu ? Mon protecteur assis sur tout «ébahie, qu’il il m’a pris les mains, il me les a secouées d’une
une grosse branche, à cinq dégringolait de son force à me les arracher, et il m’a dit : « Que je suis
mètres du Sol, et qui me arbre... « eontent de vous revoir!... Vous me trouvez changé,
faisait des signes d’amitié. « n’est-ce pas ? »
QUELQUES EXERCICES 37

Ecoutez comment je la célèbre dans


• « mes ■ * derniers vers, ceux que
« je composais sur mon arbre. »
(Déclamant.) ... que ça consistait' en
« Haine au produit pharmaceutique, J’ai dit que je trouvais les vers mouvements combinés pour
bien jolis et poétiques, mais que je fortifier toutes les parties du
C’est vrai que je le recon­ « Il ruinerait votre santé; ne les comprenais pas très bien, vu corps; qu’ayant eu des récla­
naissais à peine, tant il était ra­ « Mais vous aurez force et beauté que je ne savais pas ce que c’était mes à composer sur cette in­
jeuni et avait un air de vigueur et « Grâce à la culture physique. » que cette fameuse culture phy­ vention, il en avait essayé,
d’entrain. Il a repris : « Sauvé, sique. Alors, tout en rentrant au et que, deux jours après, il
« Bécassine! Je suis sauvé. D. Bile bureau, M. Bile m’a expliqué... s’en était trouvé si bien qu’il
« est redevenu Alcide. Et com- avait jeté au feu toutes ses
« ment ? Tout simplement en fai- drogues. « Jamais plus, Bé-
« sant de la culture physique. « cassine,..

Je me suis assise toute souf­


«... Pour éviter les varices, sau- flante. Alors, pendant que je me
« tillement sur place, les pieds reposais, l’objet de ma visite
« croisés alternativement... Fai- m’est revenu en tête. « Mon­
« tes com- me moi... Plus haut... te sieur Bile, que j’ai dit, ça serait-
« ... je ne prendrai une pilule
a ni un sirop. Vivent la culture physique et le « De la souplesse, de la grâce!... » J’ai fait « y un effet de votre bonté de
« grand air!... Ça suffit à tout, ça guérit tout. Te- comme lui. Je ne sais pas si ça améliorera ma « m’expliquer la fin de votre mot
< nez, pour la digestion, voici le mouvement : digestion ou si ça mévitera les varices, mais, « d’écrit, l’endroit où il y a une
« flexion en avant, les jambes raides et les bras ce que je sais bien, c’est qu’en arrivant ribambelle de lettres ? ..
« tendus... Faites comme moi... auburcau, j’étais complètement éreintée.

' « ... Nous nous sommes.dgfia&é ■ PeMaKt-que Jê


Ia W?sans y rien" comprendre. - -C-rirrk « ... Ça saute aux yeux. » C est vrai lais clopm^clof/ant,à^Tâùse du sautillement
* ment^qjriï a fait tqut surpris, vous n’avez pas que c’est clair et que ça saute aux yeux sur place qui m’av^flt cQupédes jambes, il m’a
« dçviïié? C’est staftnple cependant, et ces abré- une fois qu’on sait ce que ça veut dire. crié de de sa porte î^Jün^large mouvement res-
« viations sont si claires et si commodes. R. A. Je me suis sentie honteuse de n’avoir « piratoire... Faites comme moi. » J’ai fait le
« L. E. P. E. U. P. P. S. T, signifie Réserve d'Au- pas deviné... J’ai remercié M. Bile;il m’a large mouvement respiratoire, mais, comme
« mobiles Légèrement Endommagées Pouvant encore un peu arraché les poignets en ma future R. A., j’étais L. E..., légèrement
« Etre Utilisées Pour Petit Service Temporaire... me disant au revoir. endommagée, je veux dire.
3« A LA RALEP

Presque à la porte Arrivée de bonne heure, le jour de


V7 de Versailles, sous les son début dans son nouvel emploi, notre
arbres d’une des larges ave­ Les bureaux sont installés dans héroïne se vit en avance de quelques
nues qui ayonnent de la un bâtiment en bordure de l’avenue. Au-dessus minutes, et, pour passer le temps, ins­
* .ville du grand roi, on voit, alignées de la porte; on lit les lettres qui mirent à une si pecta une à une les autos, qualifiées de
en longue file, des automobiles ayant_ dure épreuve la perspicacité de Bécassine. Elles « légèrement endommagées ». A la qua­
un lamentable aspect de intriguent la plupart des passants qui discutent trième voiture, elle fit une moue dédai­
vieille ferraille. C’est le dépôt de la longuement de leur signification. gneuse et résuma son opinion en ces ter­
mes : ;< Tout ça, c’est des
R. A. L. E. P. E. U. P P, S. T. « clous »

« ... On dit Ralep pour abréger les « ... Nous, on y a renoncé depuis
« — Dites des clous rouillés, fit une voix demère « abréviations, c’est plus commode. Et vous, « longtemps. » Maubec parlait lente­
« elle, des clous affreux. » (La voix prononçait « vous êtes probablement lanomméeBécas- ment mais intarissablement. * Sans
¿affreux, sans liaison.) Bécassine se retourna, et vit « sine. Comme vous avez été dans les trams, laisser à Bécassine le temps de placer
un homme grand et de large carrure avec des yeux o le chef compte sur vous pour faire mar- un mot, il reprit en regardant le ciel :
vifs dans une figure placide. Il se présenta : « cher ses clous rouillés. Vous serez maline « Jolie matinée aujourd’hui. Va faire
a Maubec, secrétaire du chef de la Ralep : o si vous y arrivez... « un beau temps, ¿affreux. » Il dis-
Mnrnt lnncnipmpnt

multipliant le mot ¿affreux, Bécassine inspectait le bureau.


qu’il affectionnait et qu’il ap­ « Faudra du plu-
Bécassine profita d’un moment de Il ne présentait de remarquable « meau et du balai dans tout ça »,
pliquait indistinctement à □autisme de Maubec pour parler à son’ qu’un tableau noir chargé de
tout ce qui, en bien ou en fit Bécassine en prenant machi­
tour. « Le chef, denianda-t-elle, c’est figures géométriques et un extra­ nalement un livre. » Touchez à
mal, dépassait la moyenne. « un officier?— C’est pas un officier, ordinaire amoncellement de li­
Pendant le monologue du « rien, cria Maubec. Ah bien!
« il porte un veston. — C’est donc un vres et de paperasses. Cela s’ac­ « il en ferait une musique le
secrétaire, nos deux person­ « civil ? — C’est pas un civil, il a un cumulait en paquets poussiéreux
nages étaient entrés dans les « képi. — Alors quoi que c’est ? — « chef, s’il vous voyait remuer
sur les meubles, sur les sièges, « ses bouquins. Ça serait ¿af-
bureaux de l’administration. « C’est le chef, voilà tout. » par terre, au long des murs. « freux! »
OU L'ON VOIT LA~ COLONELLE 39

« ... que c'en


« est /¿affreux, et le
« moment d’après, il est mé- .. en écho: « Bonjour Cependant, la porte
Bécassine se sentit bles­ « chef. » Le chef entrait. Il répondit avec s’était ouverte de nou­
sée dans ses instincts de bonne « chant que c’en est /¿affreux
« aussi. Ça dépend si la colonelle l’accent le plus doux et le ton le plus affa­ veau. « La colonelle !...
ménagère. Elle demeura un instant ble : « Bonjour, mes enfants », et il adressa « murmura Maubec
figée, son livre à la main, puis elle « est là. » Il ne put s’expliquer
davantage: la porte s’ouvrait. à la nouvelle venue quelques paroles de « Ça va être /¿af-
questionna : « Il est donc méchant le bienveillant accueil : « J’ai de bons ren­ « freux. » Celle qu’il
chef? » Maubec parut faire un grand Maubec dit : « Bonjour, chef »
st Bécassine répéta... seignements sur vous; je suis certain nommait la colonelle,
effort de réflexion et répondit : « — On « que nous nous entendrons très et qui n’était autre
« ne sait jamais : à des moments il « bien. » que la femme du chef,
« est gentil... fit son entrée.

< — Je vous di-


« sais donc, reprit-il, que nous nous enten -
’ .e" nez Ie ton « drons très bien. » Puis, roulant des yeux
« militaire J’aime le ton militaire. J’ai été
« habituée au ton militaire par mon pre- qui tentaient d’être féroces, enflant la voix
Maigre, jaune de peau, noire de cheveux, vêtue « mier mari, le brave colonel Gonzalès de façon à la rendre terrifiante, il conclut :
de couleurs criardes scintillante de bijqux baroques, « Ippo, des chasseurs de l’armée patagone. « Et n’oubliez pas qu’à la moindre faute,
elle regarda longuement, à travers son face-à-main’ « — Vous avez raison, Carmencita », fit le « je pourrais parfaitement vous faire fu-
Bécassine interdite; puis, s’adressant chef qui paraissait très troublé. Il « siller. »
au chef, elle dit d’une voix qui en se tourna vers
même temps zézayait et faisait rouler Bécassine
les r : « Agénor, vous parlez en core

« C’est mieux, daigna qu’il prit dans une pile de pa­


« approuver la colonelle. perasses : « Le voilà, fit-il, le brave
« Agénor, vous me rappe- ... sans paroles, à demi somnolent. « Il en « colonel Gonzalès. Il est /¿affreux.
« lez Gonzalès. » Elle opéra une retraite aussi « a pour un quart d’heure à être comme ça », « Dire qu’on serait si tranquille si
majestueuse que son entrée. Epuisé par sa dé' murmura Maubec à Bécassine. Il entraîna « sa veuve était restée à le pleurer
pense d’énergie, Agénor s’était effondré sur son fau­ celle-ci près de la fenêtre et, lui montrant « en Patagonie. Mais elle est ici.
teuil, et il y demeurait sans forces,.. une photographie... « Alors... c’est /¿affreux! » *

6
40 LE PAUVRE M. TÉNUSE !

XIX. xvuuoc ------ V C3L diXioi 4 U il bc


nomme — était, avant la guerre, pro­ ... de répéter plus d’une fois
Agénor somnole dans son fauteuil; cesseur de sciences au collège de Piton- l’explication des théorèmes de
Maubec et Bécassine n’osent parler, par le-Causse. Il s’occupait beaucoup de ses géométrie et des équations algé­
crainte de troubler son repos. Profitons de élèves, jeunes montagnards, auxquels il briques; son temps libre, il le
leur silence pour esquisser l’histoire du était nécessaire... consacrait à de longues prome­
chef de la Ralep. ... et il était rare
nades dans la campagne, fort qu’il en détachât les
belle en ce pays accidenté, mais yeux. Cela lui valait

... à Vichy pour se soigner ou pour y trouver un


... et partit pour la célèbre ville d’eaux. A l’hôtel mari? Nous penchons pour la seconde hypothèse.
M. Ténuse eût vécu pendant de où il descendit, trônait la colonelle Carmencita Toujours est-il qu’elle éblouissait la table d’hôte par
longues années, en pleine félicité, cette Ippo. Un ami commun les présenta. Veuve depuis ses toilettes et par ses récits, où revenaient
paisible existence, si, au début des va­ deux ans, désireuse de convoler en secondes noces, sans cesse le nom du brave colonel Ippo et
cances de 1913, il ne s’était senti atteint Carmencita venait-elle... des grands personnages...
d légers troubles de la digestion. Il
consulta le médecin, qui lui ordonna
une cure à Vichy,

... terrorisé. Sans Gonzalès était le vrai


... qu'il fréquentait de son vivant. Ebloui, ... î ia table de l’hôtel, en l’honneur -.esse, et avec quel dé­ maître du logis; constam­
Agénor le fut plus que personne. Timide et des fiançailles. Le mariage fut célébré dain ! elle le comparait ment, sa veuve vantait son
modeste, il fut flatté de voir celle qu’il pre­ à la fin des vacances. Et dès lors, la à son premier mari. Le bel air sous l’uniforme, sa
nait pour une grande dame lui prodiguer ses maison du professéur devint un enfer. nom de Gonzalès était distinction, son énergie.
sourires. Un matin, il confia à l’ami qui avait Carmencita retira son masque d’ama­ à tout instant sur ses « Loui, disait-elle en son
fait la présentation, que son cœur était pris. bilité et se montra telle qu’elle était : lèvres. Le portrait de « jargon, il était oune homme
Peu de jours après, on débouchait le cham­ acariâtre, violente et hautaine. Elle Gonzalès trônait dans « pour lé commandement;
pagne... accabla de son mépris le professeur... toutes les pièces; « vous...
AGÉNOR ET GONZALÈS 41

nues de sa femme.
Il dut même join­
dre à son nom
celui du terrible « femme. » Dans un
colonel et s’appeler M. Ippo-Ténuse, « un vrai nom ... Agénor jugeait avec raison que son mouvement tragi­
de géomètre »,disaient en riant ses collègues du lycée. devoir était de continuer à instruire de que, s’adressant au portrait de Gonzalès,
La guerre éclata. Bon patriote, mais n’étant ni son mieux ses élèves. Carmencita en dé­ elle ajouta :« Vous serez content, colonel;
| d’âge ni de santé à porter les armes, cida autrement. « Zé vous veux oune « il aura Y ouniforme! » Que pouvait faire le pauvre Ippo-
« ouniforme, prononça-t-elle... Ténuse contre ces deux volontés réunies ?

« ... doit avoir des apti*| Or, „ce chef d’une réser-?
« tudes pour la mécanique. r*ve' automobile n’avait
« Nommons ce M. Ippo® pour ainsi dire jamais vu
« Ténuse à la direction dtf d’automobiles : Piton-le -
« la R. A. L. E. P. E? Causse est la plus arriérée ,
« U. P. P. S. T., cette ’ t et Id plus hauf perchée de .
« grande création de mon nos' îK)us-préKjRurjgs. Lè j
Il rédigea et envoya une demanda ... auxquels se mêlaient des sourires. Ainsi, « ministère. » Deux jours plus|biprudent oeS chauf-J
d’emploi. La réponse tardant à venir, elle parvint jusqu’à notre vieille connaissance, après, le professeur rece­ feurirn’aurait pas osé s’a­
Carmencita partit pour Paris. Elle le ministre de l’Utilisation des Aptitudes. vait sa nomination et le venturer dans ses ^Ups
assiégea, avec sa fougue habituelle, « Femme charmante, dit celui-ci à son secré- soir même le ménage pre­ escarpées et pierreuses.
les bureaux du ministère. Les huis­ « taire, à la fin de l’auoience. Faisons-lui plaisir. nait le train.
siers les plus inflexibles étaient Un professeur de sciences...
sans force devant ses éclats
de voix...

... les ferrailles disloquées Dans les moments de prostration qui sui­
très ferré sur les théories de la Ralep. Et Carmencita
scientifiques, était incapable vent les scènes avec sa femme, Agénor se re­
aussi fut désespérée, mais, mémore toute cette histoire. C’est ce qu’il
d’en saisir les applications pratiques. Il ne com­ pour une autre cause : parce qu’elle apprit qu’à
prenait et n’aimait que les figures et les calculs vient de taire une fois de plus. Enfin il secoue
la Ralep on ne portait pas d’uniforme. « Pas son engourdissement, se lève d’un air accablé.
de son tableau noir. Aussi eut-il un désespoir « d’ouniforme ! dit-elle, ze souis déshonorée. » En
touchant, quand il se vit chargé de remettre en « Pauvre monsieur ! murmure Maubec à l’o-
maniéré de consolation, elle força son pauvre « reille de Bécassine, c’est ^affreux; mais je le
état et de faire marcher.. époux à s’affubler d’un képi. « vengerai de Gonzalès et de sa colonelle. »
42 LE CLASSEMENT DES DOSSIERS

Âgénor sortit de
Sun faüteuil, s’étira les bras, se passa « ... en partant de la fenêtre. » Bécassine compta douze
... qui lui était habituelle quand il ne se puis compta sept, regarda le titre du volume qu’elle avait
les mai^s sur les yeux, comme fait un trouvait pas sous l’œil de sa terrible moi­
homme mal éveillé qui veut chasser pris : c était bien celui désiré. Stupéfaite de voir que le
tié, il demanda : « Jeune fille, auriez-vou- chef se retrouvait si bien dans l’apparent désordre de
un mauvais rêve : « Travaillons ! » « l’extrême obligeance de me donner l’ou-
dit-il; puis il se tourna vers Bécas­ son bureau, elle dit : « Ça, c’est plus fort que tout ce
sine. et. de la "VOIY trèc rlnnf'n « vrage intitulé : Théorie du mouvement dans « que j’ai vu...

« des fâiseurs de tours, à la foire Suivant son habitude, il


« de Clocher-les-Bécasses, mon pays sauta sans transition à un autre su­
« natal. » Amusé, Agénor sourit, puis il jet et reprit : « Puisque vous n’avez
se mit au travail. Tenant son livre «... et sans être plus avancé pour faire « rien à faire, aidez-moi donc à clas-
d’une main, et le consultant de temps « marcher ses autos... Mais quel brave « ser mes dossiers. » Il la conduisit
en temps, il couvrait son tableau noir « homme!..' On serait heureux ici sans la dans le coin du bureau qui lui était
de dessins et de formules. Maubec murmura en « colonelle... Patience! elle ne se doute réservé. L’encombrement y était
a parte : « Il en a pour une « pas du tour que Maubec lui mijote. Vous plus grand encore que...
« heure à user sa craie et à « verrez, jeune Bécassine, vous verrez. »
« travailler sa théorie du
« mouvement. Il y a six
« mois qu’il la travaille,
« oue c’en est ¿affreux, à

... dans les: autres par­ « le lire, et encore, quand j’ai le temps.-
ties de la pièce et, une fois de « On en fait des dosssiers. Tençz, comme Quand elle les eut terminés, Maubec écri­
pjus, Bécassine se sentit accablée par cette « ça. » Il prit une poignée de circulaires, vit « urgent » sur la moitié environ et les ran­
débauche de paperasses. « Quoi que c’est tout ça ? les plaça sous une chemise qu’il ficela gea sur sa table-bureau ; les autres allèrent s’en­
« demanda-t-elle. — C’est les circulaires du ministre ; avec soin. Entraînée par son exemple, fouir dans un placard. « Ceux-là, expliqua-t-ilj
« il en vient de dix à vingt par jour. Voilà la dernière Bécassine se mit avec ardeur à confec­ « ça ne vaut pas la peine de s’en occuper, puis-
« arrivée; elle est numérotée 5.217. tionner des dossiers. « qu’ils ne sont pas urgents. »
LA CORVÉE DE MANIVELLE 43

«— Manœuvre de ma-
« nivelle ! répéta Agé-
« nor d’une voix aussi
A ce moment, la paix du bureau fut « tonnante qu’il le put. Tout le monde de-
«—Et les autres? de- troublée par une nouvelle entrée de la colonelle. « Chef, « hors; vous aussi Bécassine. Et, poursuivit-
« manda Bécassine. — Les autres, eh bien, « cria-t-elle à son mari, vous né serez donc jamais oune « il en hésitant, je... je... je... ferai fusiller
« dans huit jours, ils auront cessé d’être ur- « militaire! Vous avez laissé passer l’heure de la ma- « les retardataires. » Le personnel de la Ra-
'< gents; alors je les mettrai aussi dans le pla­ « nœuvre de manivelle» Commandez le mouve- lep, composé en tout de cinq personnes...
ce card. » Bécassine, charmée par l’ingéniosité « ment! » ,
de ce procédé, regarda avec admiration Mau- (
bec qui, flatté, se ren- gorgea. 4

... , se précipita dans


Paventre, s’aligna devant cinq des ... d’un départ de moteur
vieilles autos. Chacun prit en main une mani­ Cette» manœuvre était de son invention. Igno­ qui ne se produisait jamais. « Fixe »,
rante de toutes choses, plus particulièrement des daigna-t-elle enfin commander. Elle vint
velle, et, au commandement du chef, commença de
tourner. « Plous fort, plous vite », ordonnait Carmen- automobiles, elle savait seulement qu’on met en alors à Bécassine et lui dit : « Vous êtes
cita, impitoyable, quand elle voyait faiblir un des tour­ marche ces voitures en tournant les manivelles; « ici pour faire marcher les autos ; si, dans
au cours d’une scène orageuse, elle avait décidé « huit jours, oune auto ne marche
neurs. « pas... fousïllêe. Nest-ce pas,
son mari à faire tourner chaque matin, dans
l’pçnnir « chef ? Mais...

... concéda sans


conviction Agénor. Puis, sa L’homme qu’il dé­
femme s’étant éloignée, il reprit son air de h rave signait, type de chemineau à barbe ... en mettant un doigt sur sa
homme et rentra dans son bureau. « Voilà la broussailleuse, s’approcha de Maubec et bouche. Notre héroïne le regarda s’éloigner, en
■ « vie qu’elle nous fait mener, dit Maubec à sa fui dit, à mi-voix : « L’enquête avance, se demandant ce que signifiait ce signe mysté­
« nouvelle amie : c’est /¿affreux ; mais on se dé- « il y aura bientôt du nouveau. » Puis, rieux et où elle avait pu rencontrer déjà cet homme,
« barrassera d’elle; et voilà celui qui m’y ai- apercevant Bécassine, il la fixa avec dont il lui semblait bien que la figure ne lui était
♦ « dera. » insistance... pas inconnue.
44 L’AIMABLE M. DUMARTEAU

...un homme,
qui, du plus loin qu’il
les aperçut, se mit à
sourire à son compa­
... elle avait fait ses débuts dans gnon et à elle, avec «Salut, monsieur Dumarteau »,
la culture physique. Tandis qu’elle une expression de fit Maubec. M. Dumarteau accentua encore
Après la seance de manivelle, se frictionnait les reins et exécutait joie extrême. Il ten­ son sourire, esquissa une révérence dont la
Maubec et Bécassine restèrent à se quelques flexions pour rendre à ses dit vers eux des grâce rappelait le Versailles de Louis XV, et
promener sous les arbres de l’ave­ bras et à ses jambes leur élasticité mains qui semblaient pria Monsieur et Mademoiselle d’agréer ses
nue. Notre héroïne se sentait pres­ naturelle, elle vit venir... avides de serrer les humbles hommages.
que aussi ankylosée que le jour où, leurs.
sous la direction de M. Bile,..

Bécassine se sentit prise d’une sou­


daine sympathie pour cet homme si
poli et de si belles manières. A sa ré­
vérence, elle répondit par une autre,
moins gracieuse peut-être, mais plus
profonde encore; puis elle s’écarta uri ... afin de ne pas être indiscrète. Elle en­ Bécassine, retenue par son scrupule
peu... tendit que Maubec disait au nouveau venu : de discrétion, resta dans l’avenue; elle s’ap­
« Vous venez voir si nous avons de vieilles autos à ven- procha des vieilles autos et en considéra quel­
« dre. Oui, il y en a une dizaine. » Tout en causant, les ques-unes groupées à part, qui étaient plus
deux hommes entrèrent dans les bureaux de la Ralep. lamentablement rouillées encore que les au-

à nos lectrices. M. Dumarteau exerce


« Ça doit-être celles-là qu on va la profession de commissaire-priseur.
•« vëttdre. — Justement celles-là! » approuva Peu habituée à soulever des sentiments Il est toujours gracieux, toujours
M. Dumarteau, qui, à ce moment, sortait des d’admiration, la brave fille rougit de plai­ souriant, toujours aimable; il pro­
bureaux. « Quelle perspicacité! » ajouta-il; et sir; elle répondit par un plongeon jusqu’à terre au salut cède aux moindres inventaires avec
son sourire se fit extasié, comme si Bécassine d’adieu qui lui était adressé, et son cœur déborda de des façons raffinées d’homme du
avait proféré des paroles vraiment géniales. gratitude pour cet homme délicieux. Il est temps... monde. Il triomphe...
CHARRIGOU ENTRE EN SCÈNE 45

... la circulaire ministérielle


... dans les ventes d’objets d’art, où se pressent n° 4.885 venait de prescrire qu’il
les belles danj.es et les amateurs élégants. Il semble y aurait vente, tous les quinze
pénétré de gratitude pour qui lui donne une enchère, Par hasard, un de ces sourires était jours, des autos reconnues décidément inuti­
et quand il prononce le mot : « adjugé », il l’accompa­ tombé sur Carmencita, un jour que, par lisables, la colonelle avait exigé d’Agénor que
gne d’un sourire ému et reconnais­ désœuvrement, elle était entrée a la salle les adiudications se fissent par le ministère
sant à l’adresse de l’acquéreur. des ventes et y avait acheté quel- dp M. Dumarteau.

celui-ci était devenu le com­ Aidé de Bécassine, il les placarda Mais Maubec répara rapi­ ... cette occasion de revoir le si
missaire-priseur de la Ralep. bien en vue sur le mur du bâti­ dement cette erreur. Bécassine sympathique commissaire-priseur.S’ac-
Peu après le départ de ment. Il y eut une petite discussion se mêla alors aux passants qui coxdant quelques minutes encore de
l’homme au sourire, Maubec entre les deux colleurs parce que s’étaient arrêtés; avec eux, elle récréation, elle regarda le petit groupe
reparut sur l’avenue. Il était Bécassine, distraite par la première lut que la vente serait faite qui, peu à peu, s’était formé devant
porteur de deux grandes affi­ affiche, qu’elle s’efforçait dç lire, aux enchères, le lendemain, à les affiches. Au premier rang, elle re­
ches et de l’attirail nécessaire plaça la seconde la tête en bas. deux heures de relevée, par marqua un ferrailleur, nommé Charri-
pour les coller. M. Dumarteau. Elle se promit gou, qu’elle connaissait...

« Il est malin, Fouillade, reprit


« Charrigou; mais je ne chuts pas
« chot. J’ai une combinaison que
... parce qu’au temps où elle « 7’êchepliquerai demain au commi-
était employée de tramway, elle passait « chaire-prigeur. Vous verrez cha! »
matin et soir devant son magasin et cau­ «... répondit Charrigou, avec le plus Il éclata d’un bon gros rire, et Bé­
sait parfois avec lui. Elle lui demanda s’il c pur accent de Saint-Flour... Cha dépendra chi Fouillade ne cassine sentit redoubler son envie
avait l’intention de faire des achats à la « me pouche pas les prix. » Fouillade était son compatriote, d’assister à la vente, où elle pres­
vente du lendemain. « Pochible que oui, son concurrent et son voisin; de boutique à boutique, les sentait que des incidents curieux
« mademoiselle Bécachine... deux hommes se chamaillaient une-bonne partie de la journée. se produiraient.
46 LA COMBINAIJON DE CHARRIGOU

1 CL V et w V*. V w
située la Ra- ... était un
lep , quand bon client ; il
Charrigou l’a­ lui répondit
borda : « Par- donc, en épa­
« don, echecuge, nouissant enco­
« monchieur le re son sourire,
M. Dumarteau déjeunait rapi- z « commichaire, qu’il serait po- .
dement afin de ne pas manquer l’heure fixes pour M. Dumarteau sait que « dit-il, j’ai une combinavjon sitivement ravi de causer avec lui,
la vente. Comme un acteur, avant d’entrer en son sourire est pour beau­ que, toutefois, étant en retard, ils
« à vous échepliquer. » M. le
scène, répète ses expressions de physionomie, coup dans ses succès de commissaire fut contrarié de causeraient tout en marchant. « CM
M. Dumarteau souriait. Il souriait à la bonne qui commissaire-priseur, aussi cette cause de retard; mais « va, cha va, riposta Charrigou...
le servait, et, quand celle-ci rentrait s’exerce-t-il constamment « Ch'est de D vente qu’il ch agit...
le ferrailleur...
dans sa cuisine, il souriait à sa cô­ à renforcer et nuancer son
telette. ou à la ca- r/Aiirirn Qnn HpiPllTlPr

c Et cha chera trop cher. Alors


« je ne vais pas jà la vente, j’y ... et M. Dumar­
« J’ai envie de chinque « envoie ma cougine; Fouillade « ... vous mettre chent chous teau reprit sa course précipitée.
* des autos; pas pour m’y prome- « ne la connaît pas ; vous la « d’enchère, et la vente chera Deux heures venaient de sonner
(< ner, bien chur (ici, cet homme « reconnaîtrez à .che qu’elle est « faite au nom qu’elle vous donnera. quand il arriva devant la Ralep.
” jovial éclata de son gros rire), « habillée en payjane. Quand « Comme cha, Fouillade ne che dou- « Mesdames, messieurs, dit-il, avec
« mais pour les mettre à la fer- « elle vous regardera en faijant « tera de rien. Vous voulez bien ? — « un sourire doucement contrit, je
(< raille. Cheulement, chi mon con- « un chourire et un chigne de « Comment donc, mon cher monsieur « suis légèrement en retard ; veuil-
“ current Fouillade me les voit « tête, tenez comme cha... « Charrigou!... Trop heureux de vous « lez m’excuser. Nous commen-
<( poucher, il les pou- chera « être agréable. » Les deux interlocu­ « çons... » L’adjudication des pre­
auchi, hichetoire de me teurs se séparèrent... mières...
« faire une

Au troisième rang, il aper­


çut une paysanne; la jugeant
intimidée, ou peu au courant « Est-ce la cousine? se
des usages des ventes, il la « demandait M. Dumarteau
salua d’un signe de tête et « perplexe. Faut-il mettre
... machines se fit ra­ l’encouragea d’un sourire « une enchère ? Elle a fait
pidement et sans incident. engageant. La femme répon­ « le signe de tête, mais je
La sixième était une de . celles que désirait Char­ dit par un signe de tête « m’y connais en sourires,
rigou. Peut-être son ennemi Fouillade le devina-t-il, car il se porta acquéreur à cent semblable ; sa face maussade « et cette grimace n’a rien
francs. « A cent francs, répéta le commissaire. Quelqu’un met-il au-dessus ? Pressons et ridée se contracta; une « d’un sourire, donc ce n’est
« les enchères, mesdames et messieurs. A cent francs, c’est donné. » Tout en faisant sorte de rictus se dessina « pas la cousine. Où peut
son petit discours, il cherchait des yeux la cousine de Charrigou. autour de ses lèvres. « être la cousine ? »
UNE VENTE MOUVEMENTÉE 47

<e voyant nulle autre pay-


onne, ni personne qui lui ... lui avait confié, elle avait, à son grand
adressât le moindre signe, il al­ regret, manqué le début de la vente. Maintenant,
lait adjuger l’auto à Fouillade, désireuse de se rattraper, elle jouait des coudes, Encore reconnaissante de l’amabilité que celui-ci lui
quand Bécassine fit son appari­ se faisait place. Non sans soulever de vio­ avait témoignée la vedle, elle lui adressa son plus aimable
tion Retenue dans le bureau lentes réclama- tions, elle parvint au pre­ sourire et son salut le plus profond. Le commissaire fut
par un travail que le chef.. mier rang, juste l en face de M. Dumar- persuadé que, cette fois, il se trouvait en présence de la
cousine. « Il y a acheteur à cent cinq francs » dit-il.

« Adjugé à quatre cents francs,


K — Cent dix » cria Fouillade, M. Dumarieau regarda, « prononça M. Dumarteau, et pas ... avec les voitures suivantes. Mais il ne
avec son perpétuel sourire, Bécassine, qui, ne voulant pas « à M. Fouillade. » Il exultait, le put en obtenir une seule, le même jeu des
être en reste, sourit aussi. « Cent quinze, fit-il. — Cent doux commissaire : jamais auto sourires ayant recommencé et maintenu le
« vingt, » riposta Fouillade. Les sourires, suivis d’enchè­ de la Ralep n’avait atteint pareil commissaire dans son erreur. Quand ce fut
res, se succédèrent rapidement. A quatre cents francs, le prix. Vexé, Fouillade serrait les fini, M. Dumarteau demanda son nom à Bécas­
ferrailleur lâcha pied. dents et les poings, se promettant sine, puis il prononça : « Les voitures 6 à io...
d’avoir sa revanche...

«... sont adjugées pour la somme globale de 3.722 irancs,


nlus les frais, à Mlle Annaïk Labomez, dite Bécassine. — Cette déclaration souleva un tumulte comme jamais n’en vit vente
Hein ? Quoi ? cria celle-ci au comble de la stupéfaction et de publique. La colonelle, la cousine, M. Dumarteau, qui en avait perdu le
l’émoi J’ai rien acheté! Et avec quoi que je paierais? J’ai soupire, entouraient et invectivaient la malheureuse Bécassine. Comme eje
que 122 francs et treize sous d’économie. » æ fait dans toutes les circonstances critiques, elle fondit en larmes.

7
4« BÉCASSINE REPREND SES MÉMOIRES

... de vous en faire le récit. Nous en


Maintenant que mes nerfs sont étions restés
plus au calme, je reprends mes au moment en prison;
mémoires. J’espère bien que rien où, sans m’en douter, j’avais à l’idée aussi de toute cette
ne me forcera plus à les inter­ acheté dix vieilles autos de la ferraille qui me tombait sur
Toutes ces dernières semai­ rompre : j’ai déjà tracé dix Ralep. Dame! je n’avais pas en­ les bras et dont je serais
nes, émotionnée par mon changement de lignes sans un seul pâté, c’est vie de rire, à l’idée de l’argent à bien empêtrée. Sans comp­
situation, je ne pouvais pas écrire; alors je bon signe. payer, que je n’avais pas, ce qui ter que tout le monde était
racontais mes aventures à un monsieur de la risquait de me faire à me crier après, et pas pré­
Semaine de Suzette qui vient souvent chez fourrer, cisément des compli­
M me de Grand-Air et ments: quand
qui se chargeait... m ne m’ap­
pelait que
sotte...

... je pouvais encore me ...tout au- tour de la tête,


tenir pour flattée. Enfin, M. Dumar- «... elle paiera la différence Je ne perdais ni un mot ni un geste de ...s’arran­
teau a repris son calme et son sourire, « de sa poche. Nous commençons ce qui se passait dans l’assistance. Eh gent le mieux. La
li a dit : « Il y a eu folle enchère. Nous « par l’auto n° 9. » Vous pensez bien! voilà une preuve qu’il ne faut paysanne a commencé de mettre
> allons reprendre l’adjudication aux si le cœur me battait. Afin que jamais désespérer et que les choses, des enchères ; quelqu’un a prévenu
« risques de cette jeune fille : si les le commissaire ne prenne pas en apparence les plus catastrophales, Fouillade qu’elle était la sœur de
« prix sont moins forts, tant pis pour cette fois un sourire ou un signe c’est souvent celles qui... son concurrent Char-
« elle : ... involontaire pour un achat, _ rigou;..
je lui tournais le dos, mais
c’était comme si j’avais
eu des yeux et des
oreilles...

Il m’a même appelé sa chère


, cliente, et tous ceux qui m’attrapaient
Et qui en a profité, de ces cinquante quelques minutes avant sont venur me
... ça l’a rendu comme un furieux; ils francs? C’est votre servante. M. Dumarteau féliciter. Je riais d’aussi bon cœur que
se sont enragés l’un contre l’autre; ils se sont tellement me les a remis avec le plus beau des sourires j’avais pleuré quand je m’étais cru me­
acharnés que, pour l’ensemble des autos, on a fait cin- que je lui aie vus, et Dieu sait si je lui en nacée de ruine et de prison. Quand je
quac te francs de plus qu’à la fois d’avant. ai vu! vous dis qu’il ne faut...
LES MENACES DE CARMENCITA 49

Il y avait quelqu’un pour­ Sa figure, qui est ordinairement citron,


tant qui ne me faisait pas était devenue orange, et même orange san­
bonne figure : c’était la colo­ ... que jamais. Maubec m’a expli­
... jamais désespérer de qué après pourquoi : c’est qu’elle est guine, à croire qu’elle allait prendre upe jau
nelle. Elle paraissait plus nisse. Elle déchiquetait son mouchoir en char­
rien! Le bonheur et le mal­ méchante et elle me regar­ vaniteuse et aime à tirer toute l’atten­
heur, ça vient comme ça tion. Comme on s’était occupé sur­ pie, elle marmonnait : « Oune fille dé rien...
dait avec des yeux plus
plaît au Bon Dieu. furieux... tout de moi et que c’est à moi que le
commissaire avait fait le plus de

« ... qui achète des autos!... Et qu’au lieu ... est sorti de la foule, est venu à moi
« qu’elle est pounie, elle a de l’argent... c’est « ... ou bien, vous, fousillée. » Et elle est partie J’ai reconnu le chemineau que j’avais vu
« oune escándale. » Et puis elle est venue à moi, en gesticulant. Déjà Maubec était près de moi; de déjà. « N’ayez pas peur, ma bonne Bé-
et, roulant les yeux et les r, elle a crié : « Je son air tranquille, il me disait : « Faut pas vous en « cassine, qu’il a fait ; je veille, je tra­
« rrrépéte : oune auto marrcherra avant houit « faire, elle est folle! » Et puis, un homme que je ce vaille ; bientôt, vous et vos camarades,
« jours... n’avais pas remarqué jusque-là... « serez débarrassés de cette mégère. » II
s’est éloigné...

... une brave fille parce qu’une ... j’ai levé la Et puis j’ai commencé de ré­
auto marche ou ne marche pas. main, ce qui est la forme des ser­ fléchir aux moyens de tenir mon
... en m’adressant, Comme à la rencontre Sauf en ce qui concerne les Bo­ ments solennels dans la famille
précédente, un signe de discrétion. Ses serment. Quand je réfléchis, ce
ches, on n’est plus au temps des Labomez, d’où que je suis issue qui n’est pas tous les jours, ça
paroles et celles de Maubec m’ont fait Huns et des Iroquois. Au lieu de et native, seule et unique des­
plaisir. C’est pas que j’avais peur : j’ai me prend du temps et ça me
me faire peur, la menace de cette cendante. J’ai dit : « Foi de Bè­ fatigue énormément. Alors il faut
beau être simple et peut-être un peu bor­ méchante femme m’a mise en co­ te cassine, je ferai marcher une
née, je sais bien qu’on ne fusille pas.. me mettre à mon aise. D’abord
lère; alors j’ai craché par terre... « auto ! » je me suis assise ;
5° BÉCASSINE RÉFLÉCHIT

'1“'' j
effarée. C’était
Maubec qui me « — Fai-
secouait. Il m’a c tes excuse,
Je ne sais pas dit : « C’est Aaf- « m’sieuiviau-
Puis, je me suis pris la tête dans combien de temps « freux ce que « bec, je dor-.
les mains, et je me suis appuyé je suis restée ainsi, « vous m’avez fait « mais pas: *
les coudes sur une petite auto perdue dans mes réflexions, m’y donnant « peur. J’avais « mes nuits sont
arrivée, le matin même, une de toute ma force, si bien que j’étais « beau vous appeler, vous étiez « bonnes ; j’ai jamais de somno-
auto moins rouillée que les quasiment aveugle et sourde. Je suis « comme une estatue. Je vous ai « lence entre mes repas, preuve
autres, d’assez bon aspect même, revenue au sentiment des choses parce « cru évanouie. Vous dormiez ? » « d’une conscience tranquille et
du moins pour une auto que quel qu’un me secouait par le bras. « d’un estomac conséquent. Je
de la Ralep. « réfléchissais au moyen de faire
« marcher la petite auto, sur

« A moi aussi, ça me fera


« plaisir, » a ajouté le chef; et il s’est
«... que j’étais appuyée. » A ce mo- « C’est très bien, mon enfant, m’a-t-il dit, tâchez de éloigné en lisant son livre et en faisant
F ment, Maubec a rectifié la position et a dit : « mettre cette voiture en marche, cela fera plaisir à ma machinalement le geste d’écrire sur un
« Bonjour, chef. » Jel’ai imité. C’était le bon « femme. » Ici, je me suis dit que s’il n’y avait que ça pour tableau noir. Ses dernières paroles ont
M. Ippo-Ténuse qui passait près de nous, al­ me faire travailler... Et Maubec a eu une espèce de glous­ achevé de me décider. Je serais con­
lant à la promenade, un livre à la main, comme sement. comme chaque fois qu’il rit en dedans. tente de lui faire
de coutume. Il avait entendu nos plaisir.
paroles.

<jui panais y von r aoul


... parce qu’il est très bon et que simplement le père Lem-
je l’aime bien. J’ai demandé à Mar bec boîté. Je m’étais dit dans
mes réflexions, que pour Je lui ai raconté ma petite
s’il avait besoin de moi au bureau; il affaire au complet. « Dame! qu’il a fait, je suis
m’a répondu qu’il avait fini de fourrer réussir, il me fallait le se­
cours de quelqu’un de capable dans la mécanique « plutôt-pOUf l’électro, mais on's’y connaît un peu
les anciens dossiers urgents dans l’ar­ « aussi dans les choses à essence. Enfin, on tâchera
moire des non urgents, que c’était tout et j’allais demander son aide à mon brave
conducteur. Je suis arrivée aux Chantiers en même « moyen de tnoyenner, quand ça serait que pour
le travail du jour. Alors, je suis partie « vsins éviter la fusillade. » Et il s’est...
bon train dans Versailles. temps que son tramway.
LEMBOITÉ REPARAIT 51

« qui peut marcher, c’est


« celle-là. » Ça m’a rendue
fière, vu que ç’avàît été aussi ma pensée. Je ne
suis pas savante et pas trop maligne, mais j’ai Ayant parlé comme je vous ai rapporté, '*
du flair, c’est sûr et certain. J’ai dû prendre Lemboîté a ajusté ses lunettes ; il a ouvert le
ça à jouer avec le chien de chasse de mon
oncle Corentin, du temps que j’étais toute capot et il a commencé de regarder et de
... mis à rire de son bon gros rire de tâter tout partout dans le moteur. C’était
brave homme. Le lendemain étant pour lui petite. *
jour de congé, il est arrivé à la Ralep. Il a amusant de voir comme ses gros­
jeté un coup d’œil sur les voitures, et puis il ses mains, qui paraissent gour­
a été tout droit à celle que j’avais remar­ des, se faisaient adroites et dé­
licates.
quée la veille, et il a dit : « S’il y en a
f une... ___

à cause des boutons d’or sur


sa vareuse et des galons, en or
Il me rappelait un médecin qui m’a aussi, sur la casquette. Car
examinée, une fois que j’avais un Le bruit s’était répan­ ... à ce qu’elle parlât à Lem­ cette femme, qui se dessèche
rhume tourné à la bronchite ; et alors, du qu’une de nos autos boîté en femme pas bien polie qu’elle de faire la militaire, elle n’est
la langue, le pouls, les petits coups allait peut- être marcher; est. Pas du tout, elle lui a fait toutes pas capable de distinguer un
tapés dans le d?s... Lemboîté, il exa­ ça avait soulevé bien de la curio­ ses grâces et ses sourires. Et elle l’ap­ cuirassier d’un aviateur, ni
minait son moteur avec autant de soin sité dans nos bureaux. Maubec et pelait : « Monsieur le Militaire. » Je n’ai un caporal du maréchal Foch.
qu’une personne vivante. les autres employés sont venus pas tardé à comprendre que c’était à Où je n’ai plus compris...
regarder mon ancien conduc­ cause de la tenue n° i qu’avait mise
teur. Et puis la co- mon vieil ami,...
I lonelle a fait son ap-
' parition. Je m’at­
tendais...

« ... une distinction qu’on donne


... du tout, par exemple, c’est à un moment où, ... de rire en dedans, plus fort que je ne « aux meilleurs régiments, et que ça
après avoir causé avec Maubec, elle est revenue à les avais jamais entendus. Il m’a expliqué, une fois signifiait Troupes Vaillantes. » Il était
Lemboîté et l’a appelé < Monsieur le Militaire des Carmencita partie : « Voila, elle a remarqué sur la enchanté de sa plaisanterie, il riait de
« troupes vaillantes ». Il en était tout ahuri, le brave « casquette de votre ami, les lettres T. V. : Tram- tout son cœur, et nous avons fait comme
Lemboîté. Quant à Maubec, il faisait ses glousse­ « ways de Versailles. Quand elle m’a questionné là- lui; mais nous nous sommes arrêtés en
ments... « dessus, je lui ai dit que c’était... voyant M. Ippo-Ténuse venir à nous.
52 LE TABLEAU NOIR

« Ça c’est les cylindres,


« ça, c’est le carburateur ; voi-
ils ont com­ « là la magnéto; ça marche
mencé de causer de « comme ci, ça marche comme
Copime notre brave homme de chef a cons­ bonne amitié. Je crois que mon con­
tamment l’esprit occupé de sa théorie et de « ça; et quand ça ne marche A son tour, il a voulu don­
ducteur était flatté de se voir si bien « pas, c’est qu’il y a telle ou
ses calculs, il est toujours le dernier informé écouté par un savant, un professeur. ner des explications, des ex­
de ce qui se passe à la Ralep. Il arrivait donc « telle chose qui cloche. — plications sui- la théorie, na­
Il lui montrait une à une les pièces « Comme c’est intéressant,
apres tous les autres pour voir travailler du moteur et il lui expliquait bien turellement. Ça a moins bien
Lemboîté. Je le lui ai présenté... « faisait le chef, comme je marché, vu que la théorie et
clairement leur fonctionnement: « m’instruis avec vous ! » les formules, ça n’est pas le

tention, mais en voyait que nen


n’entrait dans sa caboche. « Vous allez me « ... je désigne par X... » Ce qu’il prenait pour
« comprendre, disait le chef. Ce serait plus un tableau noir, c’était l’arrière d’un fiacre qui stationnait Peu à peu, le chef a oublié et
« clair, si j’avais un tableau noir... Ah! en sur l’avenue. Il le couvrait de dessins et de lettres, tout en sa démonstration, et l’endroit où
« voici un... Je figure un cylindre P, rempli parlant et en consultant son livre. « Vous me suivez ? deman- il se trouvait; il s’est absorbé dans
« d’un mélan- ge ga- « dait-il de temps en temps. — Oui, oui, allez toujours », ré­ ses calculs et sa théorie, et il a con­
« zeux M... pondait Lemboîté qui ne suivait rien du tout. tinué de travailler sur...

Le cocher de fiacre, ayant fini


... son dos de fiacre. Lemboîté en a de déjeuner, était remonté sur
profité pour achever son démontage et son siège, avait démarré bon
son examen de moteur. Puis, se redressant, il a « ... exempte de pannes et d’erreurs dans train. Et M. Ténuse, les bras au
dit à Maubec et à moi : « Ça pourra marcher, « l’aiguillage. » Mais, pendant qu’il nous tenait ciel, criait d’une voix navrée :
« à condition qu’on change une pièce dont je vais vous ce discours, tout d’un coup, nous avons entendu « Mes calculs perdus!... Mon
« écrire le nom. Voilà l’opinion du père Lemboîté, qui est une une grande clameur qui nous a fait sursauter et « tableau noir qui se sauve ! » Il
« opinion de bon modèle... nous retourner. lui a fallu quelques instants...
LA CIRCULAIRE 3-721 53

avait entendus. Il était


tout déconfit, le pauvre
Agénor. Il s’est remis
seulement quand sa ter­
rible femme a été partie,
et il a murmuré : « Ah ! il n’y a
« pas qu’elle qui déplore la mort
... pour comprendre ce qui s’était passé. Soudain, son rire s’est figé. Une voix sèche disait : « du brave colonel Gonzalès ! » Ayant
Quand on le lui a eu expliqué, comme il n’y « Agénor, vous me faites honte ; vous faites honte à mon re- exprimé...
a pas d’homme meilleur, il a ri d’aussi bon « gretté colonel Gonzalès; jamais le regretté colonel il
cœur que nous faisions. « n’avait oune pareille familiarité avec ses inférieurs. » C’était
Carmen cita...

...ce re- gret, il est revenu à


l’auto. « Il faut la faire marcher, cette voiture ;
« il faut acheter la pièce qui manqne. Voulez- ... mais Maubec a protesté. « Minute qu’il Ah ! il est ferré sur le règle­
« vous vous en charger, monsieur Lemboîté ? « a dit ; c’est une voiture de l’Etat, et avec ment et les circulaires, ce Mau-
« les voitures de l’Etat, ça ne se passe pas si bec! Nous sommes rentrés au
« Qu’est-ce que ça peut coûter ? — Dans les bureau, et il a commencé de chercher sa 3.721. Ça
« io fr. 50, » a répondu Lemboîté. Déjà, notre « simplement. Faut observer les règlements.
« Nous avons une circulaire sur les cas de ce n’était pas commode à trouver dans tout le tas
chef tirait l’argent de sa poche,,.. de paperasses. Ce qu’il a tallu
« genre, la circulaire 3721; nous allons la lire
« oncomhlo « en remuer de paquets et en

que tous ces


... d’après les modèles A23, B51, C27 bis, etc., etc. Nous ministres et chefs de bureau se
« La voilà! » a-t-il dit enfin, et il nous a nous somme? mis tous les quatre à faire les demandes et réunissent pour causer de notre
lu sa fameuse circulaire. Pour obtenir une pièce états et on y a travaillé sans seulement lever le nez jus­ ustensile de 10 fr. 50. La réponse
de rechange, il faut la demander à quatre minis­ qu’à la fin de la journée. On a usé certainement pour plus peut être longue à arriver.
tères, dans chacun à deux ou trois services, tout de 10 fr. 50 de papier, mais la demande était bien dans Pourvu que, d’ici qu’elle vienne,
ça avec état descriptif, évaluation de la dépense, les règles. Le plus grincheux des contrôleurs n’aurait rien à Carmencita ne me fasse pas
explication du mode d’emploi... y redire. fusiller !
54 LEMBOITÉ SE REMBOITE

Eh bien! « aussi, vous étiez des Trou-


a réponse « pes Vaillantes! » Donc, un « C’est /¿affreux ce
des minis­ Je devais cette douceur, je crois, à ce matin, le facteur nous ap­ « qu’on est injuste avecl’Ad-
tres s’est fait attendre beaucoup qu’un jour j’avais dit devant elle que Lem- porta une lettre, couverte de « ministration. Je sais bien
moins que je ne pensais. Nous l’avons boîté dirigeait l’affaire. « Lemboîté, avait- je ne sais combien de cachets, « que le plus simple, ç’aurait
eue au bout de huit jours. Et je n’ai « elle demandé, c’est bien le militaire des nous autorisant à prendre « été de nous faire prendre
pas été fusillée. Carmencita n’a pas « Troupes Vaillantes?... » Puis, se tournant dans une usine de Billan­ « notre mécanique de io fr. 50
renouvelé ses menaces. Même elle me vers le portrait de feu Gonzalès, elle avait court notre pièce de re­ « à Versailles, où il en a un
parlait presque aimablement. ajouté : change. Maubec, après avoir « dépôt. Mais il y en P un
lu, me dit : « aussi à Perpignan;..

« ... l’admi-
« nistration
« pouvait nous
« faire trotter à
« Perpignan, et elle _ Nous avons attendu, pour notre
« ne nous envoie qu’à Billancourt : course, le jour de congé de Lemboîté, « Ça y est, me v’ià feignant, me ... il a commencé de bou­
« faut pas raconter qu’elle compli- et, un beau matin, nous sommes allés « v’ià rentier. » Il s’était mis à la gonner : « C’est de l’ouvrage
« que les choses. » J’ai trouvé qu’il prendre le tramway, tous les trois : place près de la plate-forme avant, « loupé, du travail d’appren­
lui, Maubec et moi. Lemboîté était et, par habitude, il surveillait la ti tie. » Elle avait bien l’air
avait bien raison, vu que, moi, je
ne suis jamais pour les réclama­ tout étonné et un peu gêné d’être manœuvre. Et puis, comme il y a eu d’une apprentie, en effet, no­
tions et les critiques, qui sont si­ dans un tramway sans y avoir rien à des départs trop brusques et des tre conductrice,bien gentille,
gnes de mauvais cœur. faire. Il disait : ____ montées où la voiture peinait faute mais toute jeune et timide.
d’avoir pris son élan à la descente,..

S<tfis les inédits Bo­


ches, elle serait restée chez
elle à faire la soupe de « Attention donc ! Du liant dans la manette, « Ce n’est pas un apprenti, celui-là, c’est un fa-
mari et de ses mioches dont < « du moelleux dans le frein. » Comme ses con­ « meux; il sait son affaire. » Moi, j’étais fière de mon
avait le portrait en broche, et ça aurait seils ne faisaient qu’ahurir davantage la petite vieil ami comme si j’avais été encore sa receveuse, et
mieux valu pour tout le monde, le tramway jeune femme, il a ajouté : « Je vais vous mon- lui, content, répétait : « Mon rail, à moi, c’est de
compris. N’y tenant plus, Lemboîté à ou­ « trer! » C’est lui qui a conduit jusqu’à Billan­ « travailler. J’étais sorti de mon rail, me v’ià rem-
vert la nortp; il g crié : court, et joliment bien. Les vovageurs disaient : « boîté. »
LES ÉMERVEILLEMENTS DE BÉCASSINE 55

Pour avoir notre


_ ustensile, il a fallu
sortir la paperasse du ministère et donner une ... Maubec a demandé si l’on pouvait
bonne douzaine de signatures. Paraît que quand visiter l’usine. L’employé à qui nous avions
Nous n’avons guère eu plus de cinq minutes notre chef paiera les iofr. 50, ça fera encore au­ affaire, a répondu que ça n’était pas régulier,
à marcher de la station du tram à l’usine, une tant de formalités. Les nôtres terminées.... mais que, vu notre qualité de mobilisés on pou­
usine énorme, avec je ne sais pas combien vait faire une exception pour nous.
de milliers d’ouvriers et combien
de kilomètres d’ateliers.

..."dès ateliers tout tran­


Le père Lemboîté a passé quilles, tout silencieux,
par-dessus le marché. Non, vrai­ propres, astiqués, vernis comme
ment, même du temps que, Figurez-vous qu’à des moments c’était comme l’enfer : des four­ un salon. Des ouvrières étaient assises
toute petite fille, je lisais des naises à y faire rôtir des troupeaux, du métal fondu qui coulait dans devant des établis et elles n’avaient
contes de fée, jamais je n’avais des rigoles comme des ruisseaux de feu; et puis, un peu plus loin... qu’à pousser un bouton pour que les
imaginé des choses pareilles à mécanique^se^vgmt à leur travail...
ce que j’ai vu pendant cette
visite.

... se mettent à marcher toutes


seules. Si je pouvais avoir un système Après ça, nous avons vu encore des machines à tra­ J’en avais ramassé un, je me disposais
comme ça pour ma machine à coudre, au vailler le fer. Tout doucement, sans seulement avoir à me le mettre en poche comme souvenir,
lieu de pédaler comme cycliste en montée, l’air de peiner, ça vous rabote des barres énormes, et quand le contre-maître est venu à moi
probable que ça me donnerait plus de goût ça fait des copeaux jolis comme tout, brillants, tout avec un air, ah ! mais, un air tout à fait
à la couture. enroulés sur eux-mêmes. extraordinaire.
56 UN RÈGLEMENT REDOUTABLE

... c’était à vous faire devenir


De lui voir cet air, je suis les cheveux comme ¡des piquants
restée toute saisie, tenant de porc-épic : que tout ce qui es$
toujours mon copeau. Il a dans une usine de guerre, ça
regardé autour de nous, appartient à l’armée ; qu’en pren­
puis il a fait un grand sou­ ... tout de suite, lui donnaient dre la moindre chose, c’est pas
pir, et ii a dit : « L’inspec- «... car sans ça, vous
chaque fois des tapes dans le dos, un vol seulement, mais une tra- î
« teur n’est pas là; per- « n’y coupiez pas d’ Conseil de guerre. »
en l’appelant satané farceur. Il m’a hison, et que vu les articles tant *
« sonne ne vous a vue... D’abord, j’ai cru que c’était une plaisanterie,
devinée, il a repris : « Je ne plai- et tant du Code pénal...
« C’est de la chance... vu que ce contremaître n’avait pas cessé, pen­
« santé pas, je vais vous le prouver. »Et
dant la visite, de dire des mots bien spirituels
et à s’en tordre de rire, même que Maubec et il m’a conduite devant une affiche
Lemboîté, avec qui il était devenu ami... placardée dans l’atelier.
Ce que j’ai lu là...

... et du Code militaire, ça .. mes


vous expose à toutes sor­ compagnons
tes de peines plus épouvantables les étaient sor
unes que les autres. J’ai pas eu plus tôt tis. Quand je
lu ça que la ven ttf m’a prise. J’ai les ai re­
couru dans le coin de l’atelier où .. bien exactement, et j’ai joints, il m’a
j’avais ramassé mon copeau : je l’ai pris les ouvriers qui étaient là à témoin. « Vous semblé qu’ils
remis à la même place.., « voyez, que je leur ai dit, je le remets, ce copeau;
« faudra le dire à l’inspecteur, s’il vous en parle. » Ça
interro Ri­
paient une conversation où il était question de moi.
a paru un peu les surprendre. Pendant ce temps-là... Tous trois riaient. Lemboîté et Maubec tapaient
plus que jamais dans le dos du contremaître. « Me
« voilà en règle, que j’ai dit...

« Ça vous
« fait ... j’ai demandé à mes
... J’ai rendu
b « mal ? a de- i compagnons de regarder
« le copeau mandé Mau­ dans mon œil, de tâcher
«'et je me ferais couder les mains plutôt ... plus de poussisr que de bons mor­ bec J’ai répondu : « PasTrop; c’est de voir ce qui y était
« que de prendre rien d’autre, même ça ceaux. Juste au moment que je prononçais « pas grave ; y a pas à s’en occuper. » entré, de me dire si c’était
« ne vaudrait-il que le centième d’un ces paroles, il y a eu un coup de vent qui Mais aussitôt, il m’est venu une ré­ une poussière ou un char­
« centième de centime. » Je causais ainsi, a soulevé un petit nuage de poussière; flexion affolante; j’ai crié « Mais si, bon. Ils ont regardé.
adossée à un gros tas de charbon, où j’ai senti que quelque chose m’entrait sous « qu’il faut s’en occuper! Peut-être que Lemboîté a dit : « J’ai
il y avait, comme dans tous les charbons la paupière, je me suis mise à me frotter « si que c’est grave. » Alors, tirant « pas mes lunettes, je ne
dv jour d’aujourd’hui,... et me tamponner l’œil. mes paupières avec mes doigts... « vois rien. »
LE CHARBON DANS L’ŒIL 57

C’est gris, a fait Maubec, c’est une poussière. —


« C’est noir, a riposté le contremaître; c’est du char­ « ... et bien soigneusement, sans le faire tom- « ... Quelle catastrophe!... J’suis-
bon. » Ils se sont un peu disputés, et puis Maubec a « ber, sans le perdre... » Ils ont essayé, mais, dame, « t’y malheureuse! » Sans m’en ren­
regardé de nouveau et il a convenu que c’était du ils n’ont pas des mains d’infirmières; ils n’ont dre compte, j’avais élevé la voix ; je
charbon. « Ah! mon Dieu! que j’ai crié, pas réussi, et ils me faisaient mal; mais la pré­ gémissais, je criais presque. Des ou­
« du charbon! Il faut le retirer... occupation que j’avais me tour- vriers se sont assemblés; l’un d’eux

... le mé- decin, eji


D’avoir frotté l’œil ma­ souriant,me - — tendait « et je dirai votre nom dans
lade, ça avait enflammé, l’autre. J’allais un papier sur lequel il y avait « mes prières. »Sans lui laisser
à tâtons, comme une aveugle. J’ai deviné, Ça a été vite fait, son opération, le temps d’autres questions,
et bien; je n’ai rien senti que l’eau un point noir gros à peine
plutôt que je l’ai vu, le médecin-major. comme une tête d’épingle. « Voi- j’ai galopé jusqu’au tas de
« Monsieur, que je lui ai dit, je vous en qu’une gentille infirmière, aide du poussier, j’y ai remis le petit
major, me seringuait dans l’œil pour « là le précieux charbon. — Oh !
« prie et supplie, ne perdez pas mon « oui, monsieur, que j’ai ripos- grain noir. Alors, j’ai pousse
« charbon; gardez-le moi. » Déjà il me me le laver. A côté d’eiie... un ouf de soulage-
té, bien précieux; il pouvait

__ . .. Maubec et le contre­ ues uieuneu-


maître m’ont rejointe. « Vrai, m’a dit le reux. Je les regardais toute surprise,
« premier, vous en avez fait des grimaces, « ... ne l’avait pas enlevé, je l’emportais, je faisais pire quand, tout d’un coup, j’ai reçu dans
« c’en a été une comédie. » Ça m’a mise en co­ « qu’un vol; alors, les tribunaux, la prison... Et voilà ce le dos une tape si forte qu’elle a failli
lère. J’ai crié : « Mais, malheureux, ce que j’a- « que vous appelez une comédie! » Je me suis arrêtée, me jeter par terre. C’était le contre­
« vais dans l’œil, c’était du charbon de l’Etat, un peu honteuse de lui parler sur ce ton, me disant que j’al­ maître qui m’appelait satanée farceuse.
« du charbon de l’armée; si on... lais l’avoir fâché. Pas du tout, lui et les autres, ils riaient... Je n’ai pas encore compris pourquoi.
58 LE GRAND SUCCÈS DE LA RALEP

... et avec lui, Carmencita,


dont nous nous serions bien
passés. On était tous rangés
autour de la voiture ; et, vous
En rentrant de l’usine de Bil­ ... c’était d’y essayer. Il a ... dans le réservoir, puis il a empoigné la me croirez si vous voulez, on
lancourt avec l’ustensile que nous quitté sa vareuse, a passé une manivelle, et il a dit : « Ouvrez vos yeux et vos était émus comme si ce tacot
y avions été chercher, nous étions cotte, et s’est mis à travailler « oreilles; c’est le moment, c’est l’instant! — de rien du tout ç’avait été une
tous à nous demander si ce bout comme il sait faire, sans perdre « Tournez pas, m’sieu Lemboîté, que j’ai fait. machine à finir la guerre. Le
d’accessoire ferait marcher notre une minute, ni lever le nez de « Faut que le chef voie ça. » Je suis allée le cher­ chef avait la voix...
auto. Lemboîté, qui est plein de son ouvrage.il n’a pas été long à cher dans son bureau;
sagesse, a observé que le meil- ajuster la pièce neuve sur lemo- il est venu...

« prie, monsieur Lemboîté. » Lemboîté a tourné, pas Le chef a ajouté : « Une voiture de
longtemps, tout juste un demi-tour, qu’il a fini par un Elle criait : « Bravo, l’auto! Bravo le senor
« la Ralep qui marche! Je croyais bien « Lemboîté ! » Elle a même crié : « Bravo Bécas-
coup sec du poignet. Ça a suffi ; le moteur s’est mis à « que, de ma vie, je ne verrais cela! » On
ronfler. J’ai crié : « Ça marche; » les autres ont répété : « sine! » Et ça a commencé de me réconcilier
sentait qu’il était content,mais sa femme avec elle. J’ai fait réflexion, qu’au fond, ça
<Ça marche.» l’était plus que lui encore. Elle trépignait n’était peut-être pas une méchante femme, mair
de joie; elle faisait des sauts, des bras seulement une femme emportée...

Elle nous faisait des sourires ;


la satisfaction la rendait presque
jolie. En la voyant si changée, C'est toujours au moment qu'on va manger
tout à fait aimable et gentille, je son potage qu'il tombe dedans une poignée de
... et un peu folle. Quand elle a eu fini ses gesticulations, elle a me disais que la vie à la Ralep cheveux. Vous m’excuserez de vous citer ce
dit qu’il fallait fêter, verre en main, la grande souccès de la Ralep. allait devenir un vrai paradis. Ah ! proverbe, peut-être pas bien distingué. C’est
Elle nous a emmenés dans la salle à manger, où on a trinqué, et je ne me doutais pas de la catas­ Marie, la cuisinière de Mme de Grand-Air,
avec du champagne, encore! Ça m’a enlevé mon reste de rancune trophe qui nous guettait. Comme qui me l’a appris. Elle le répète à tout bout
contre la oolonelle. dit le proverbe : de champ.
AU BORD DE LA CATASTROPHE 59

dessus ; je i. .ou quelque chose


reviens à la A un moment il a murmuré, si
catastrophe... Pendant la scène de bas que j’ai été seule à l’enten­
Même, l’autre jour, j’ai été ennuyée parce qu’elle l’a dit en traversant trinquerie qui précède, j’avais re­ dre : « Voilà ma vengeance ». Il
la cour du château, juste à côté de Louis XIV; j’ai pensé que ça n’était marqué que Maubec était agité, in­ est sorti précipitamment et, quel­
pas des paroles à prononcer devant un si grand roi; heureusement, que quiet. Il regardait souvent parlafe- ques instants après, il est revenu,
lui et son cheval, ils sont en bronst; alors, les paroles, ça... nêtre,semblant guetter quelqu’un... tenant une lettre. Il l’a remise
au chef en lui disant que

q ui un cii i ciuuc auu h


« oune honte !
petit ? Probable «Qu’il
que vous n’avez jamais vu ça. Moi non plus, « entre, — —
du reste. On assure que c’est terrible : je ne « l’homme qui veut me chasser !
... et que si on avait besoin pense pas que ça le soit plus que l’état dans
d’explications,l’hommequiappor- « Je vais le touer! » Le pauvre ... tout son calme. Même,
lequel Carmencita est entrée brusquement. Agénor cherchait en vain à la il paraissait satisfait, ce que
taitle billet les fournirait. Le chef Elle rugissait, elle écumait, elle criait :
a lu ; son expression a changé ; on calmer. Moi, j’en avais la pe­ je ne trouvais pas charitable.
voyait qu’il était contrarié, cha­ tite mort dans les veines. Mau­ Il a dit, avec son air de rire
griné; puis sa bec, au contraire, avait re- en dedans qu’il a souvent :
fommoc’oct on- Dris... « Te vais chercher l’homme.

ai parlé plu­
sieurs fois Il a ajouté : « Nous
déjà. J’au­ ... aussi des pressen­ c: aurons sans doute à eau- ... ça m’énerve, ça me
rais dû être timents. Il a salué « ser confidentiellement. » coupe l’appétit, ça me trouble
surprise de très correctement Carmencita et le chef; il leur a J’ai compris que Maubec le sommeil. Et il n’y avait
voir un individu si mal mis in­ dit : « Je suis désolé d’avoir a remplir auprès de et moi étions de trop. Je qu’à voir l’air de la colonelle
tervenir dans cette affaire. Eh « vous une mission qui vous sera pénible », et j’ai été me suis empressée de sortir pour deviner qu’elle n’allait
bien ! pas du tout, je l’atten­ frappée du contraste de ses paroles et de ses ma­ avec mon collègue, et j’en pas précisément raconter des
dais presque : je n’ai pas seu­ nières, qui étaient de quelqu’un du grand monde, étais bien contente, parce douceurs au chemineau mys­
lement du flair, j’ai souvent... avec ses habits de galvaudeux. que les scènes violentes... térieux.
6o LE REPENTIR DE CARMENCITA

Nous y étions à peine


qu’on a entendu à travers
la porte des éclats de
voix de la colonelle, tout
un brouhaha de disputes,
qui a duré assez long­ Nous sommes entrés à sa suite. Elle
Je* voulais des­ temps. Et puis le calme Brusquement, la porter était comme en délire; elle se frappait la
cendre au bureau, mais Mau- s’est fait, auquel a suc­ s’est ouverte, Carmencita poitrine, elle se jetait aux pieds d’Agénor
bec a prétendu qu’on pouvait cédé un bruit de sanglots. a paru, une Carmencita méconnaissable, éche­ en lui demandant pardon; puis, tout à
avoir besoin de nous. Nous J’avais le cœur si chaviré velée, les yeux bouffis de larmes, accablée, coup, elle a pris, dans la cheminée, un res­
sommes donc restés dans l’an­ que je pleurais presque. lamentable. Elle a crié . « Venez, ye veux tant de bûche brûlée et elle s’en est coiffée
tichambre qui touche la salle à - ï faire ma confession devant en disant : « Ye me...

Et elle a fondu en lar­


mes. Je ne l’avais pas at­
< ... couvre la tête de cen- tendue pour en faire au­
« dres, comme on fait dans tant. Mais il faut que je
« mon pays, en signe de re- ... de sa femme, il lui di­ vous explique le motif de
« pentir. » Elle était si drôle sait : « Calmez-vous. Vous n’êtes cou- toute cette scène. La let­
ainsi que, tout en étant « pable que d’un peu d’exagération, ce tre remise par Maubec était
émue, j’avais peine à ne « n’est pas un crime. Vous allez retour - tout simplement l’avis d’un Au lieu de s’incliner, elle s’était mise
pas rire. Mais l’envie de « ner chez nous, à Piton-le-Causse ; je ièglement récent, interdi­ en colère: elle avait dit des injures à
rire m’a passé en regardant « donnerai ma démission et j’irai bien- sant aux femmes d’origine l’homme chargé d’apporter l’avis. Il s’était
Agénor. Il était bouleversé, « tôt vous rejoindre. » Elle a crié : étrangère d’habiter des fâché à son tour.
le pauvre cher homme. Il « Merci! Ye vous ai mé- locaux où on travaille pour
pressait les mains... « connou, homme magna- la guerre. En conséquence,
« nime! » Carmencita devait quitter

Etant, à ce que j’ai appris, depuis


un agent de la police secrète, chargé ... d’une révolution .. rendait s&V euve3» ... ça n’est pas une méchante femme.
des enquêtes sur les étrangers, il qui avait éclaté en Patagonie ; honteuse. Pour en finir avec elle, La bonne ajoutait qu’elle continue à se
connaissait toute l’histoire de notre au bout de deux heures, une car je crois bien que je n’aurai plus mettre des cendres sur la tête, ce qui
cheffesse et de son premier mari et autre révolution avait triom­ l’occasion de vous en parler, une oblige à balayer tout le temps derrière
il l’a racontée. Il paraît que ce fa­ phé et Gonzalès était redevenu lettre de sa bonne m’a appris elle. Ça, c’est une exagération que,
meux colonel avait été colonel de ce qu’il était avant : chasseur qu’une fois rentrée à Piton-le- comme domestique, au point de vue
chasseurs, juste pendant deux encore, mais de restaurant. Causse, elle y a vécu dans les lar­ de la propreté et du ménage, je ne
heures, nommé par les chefs... C’est cette révélation qui... mes et le repentir. Décidément... peux pas approuver.
LA PROPOSITION DU CHEMINEAU 61

En une annee d existence, elle


avait fait marcher juste une auto :
ça mettait cher le tour de moteur.
Par suite de tous ces incidents, je Mais en attendant, je n’avais rien à faire que d’accompagne..'
Peu de jours après le me suis trouvée sans emploi. J’ai ma bonne maîtresse dans ses promenades au parc, qui est de­
départ de sa femme, le écrit une belle lettre à M. Bile, pour venu bien triste depuis que, par crainte des avions, on a entouré
chef nous a fait ses adieux à son tour : sa le prier de me caser quelque part. de fagots les belles sta ues. L’oisiveté et surtout le manque
démission avait été acceptée et, du reste, la J’en ai écrit une autre à mon ami d’aventures me pesaient beaucoup.
Ralep était supprimée : on s’était enfin aper­ Zidore, lui deman­
çu, au ministère, qu’elle ne servait pas à dant de me souffler
grand’chose. une idée, lui qui en a
tant.

Un jour, comme je portais le thé à madame, je « ...pour


l’ai trouvée en conversation, devinez avec qui?... « l’Angleterre et qui a ... suivant sa
Avec mon chemineau. Et j’ai été bien surprise de «... parlé de moi, dans Bé- « adopté votre chien Hin- vieille manie. Il m’a arrêtée il a
voir ma maîtresse, qui ne reçoit que du beau monde, » cassine pendant la guerre et « denbourg. » Ç’a a été un eu la gentillesse de m’aider à me re­
s’entretenir de bonne amitié avec ce loqueteux. A « Bécassine chez les A Uiés. Rap- trait de lumière, j’ai crié : coiffer; en même temps, il m’expli­
mon entrée, il a dit : « Voilà notre jeune fille! » Il « pelez-vous : le monsieur qui « M. Proey-Minans! »Et quait : a Je ne m’occupe plus de
est venu à moi et il a repris : « Vous ne me recon- « vous a reconduite à Paris en déjà, je retirais ma coiffe « phrénologie ; je m’occupe de po-
» naissez pas ? Pour- tant vous m’avez vu « août 1914... le monsieur qui pour qu’il puisse tâter « lice secrète, surveillance des
« souvent,_vous avez beaucoup.. « vous a embarquée mes bosses de tête... « étrangers et des suspects, recher-
« l’an dernier.. « ch es des es- pions...

... d’oceu-
... qu’il avait en vue un pations, et
'* C’est pour cela que vous me voyez Je l’étais aussi. A ce moment, emploi pour moi; l’autre, qu’il était plein mes pressentiments me garantis­
.< dans ce costume peu reluisant... Mes Maria est venue m’appeler d’idées et que, venant en permission sent que j’aurai encore bien des
« fonctions sont passionnantes, et vous parce que le facteur apportait dans quelques jours, il me les dirait à histoires, bien des aventures à
« pouvez m’y aider. » Puisse tournant ven, pour moi deux lettres sur les­ ce moment. Alors je suis rentrée dans le vous raconter. Nous allons nous
madame, il a dit : « Consentez, chère amie, quelles il y avait écrit : très salon, j’ai demandé à M. Proey-Minans séparer pour quelque temps, mes
« à ce que Bécassine devienne ma secré- pressé. Je les ai lues. C’étaient un petit délai pour me décider. Ce que bonnes petites chéries, mais je
« taire : elle a du flair ; le flair c’est tout, les réponses de M. Bile et de je ferai, je ne le sais pas encore, mais je ne vous dis pas adieu, je vous
« dans la police. ? Madame était hésitante. Zidore. Ils me disaient, l’un... suis sûre de ne pas manquer. dis au revoir.
TABLE DES MATIERES

Questions de taxi......................................................... 2 Une grave affaire.............................................................. 32


La conversation interrompue.............................. . 3 Ce bon M. Ledoux.............................. 33
« Oh! la la!... Oh! la la! »......................................... 4 R.A.L. E.P. E. U. P.P. S. T.......................................34
L’idée de Maria ......................................................... 5 Autant de têtes, autant d’avis....................................... 35
On déménage................................................. 6 La transformation de M. D. Bile................................... 36
L’arrivée à Versailles................................................. 7 Quelques exercices.................................................. 37
César............................................................................ 8 A la Ralep...................... 38
Le conseil de la Petite Gazette..................................... 9 Où l’on voit la colonelle...................................................39
Au bureau des mobilisations féminines........................10 Ce pauvre M. Ténuse!.................................................. 40
Pharmacie et poésie...................................................... 11 Agénor et Gonzalès..........................................................41
Histoire du Poète............................................................. 12 Le classement des dossiers.............................................. 42
Le numéro 3917..............................................................13 La corvée de manivelle.................................................. 43
Le stylo récalcitrant...................................................... 14 L’aimable M. Dumarteau.............................................. 44
Bécassine est engagée...................................................... 15 Charrigou entre en scène...............................................45
Une nuit troublée......................................................... 16 La combinaijon de Charrigou...........................................46
Le retard réparé................................................. ... . 17 Une vente mouvementée...................................... 47
Un déjeuner sur l’herbe.................................................. 18 Bécassine reprend ses mémoires.............................. 48
Virginie Patate.............................. ...................... ... . 19 Les menaces de Carmencita...........................................49
Chantiers Porchefont aine.............................................. 20 Bécassine réfléchit.......................................................... 50
Bécassine s’amuse..........................................................21 Lemboîté reparaît........................................................... 51
Les farces du Chérubin.................................................. 22 Le tableau noir.......................... ............................... 52
Une réconciliation..........................................................23 La circulaire 3721...................... 53
L’heure des arbres..................................... 24 Lemboîté se remboîte...................................................... 54
Plaie d’argent................................................................. 25 Les émerveillements de Bécassine...................................55
Receveuse et conducteur.............................................. 26 Un règlement redoutable...............................................56
Les confidences de Lemboîté...........................................27 Le charbon dans l’œil.......................................... ... . 57
L’émotion de Bécassine..................................................28 Le grand succès de la Ralep........................................... 58
Comme chez Madame......................................................29 Au bord do la catastrophe.............................................. 59
L’orage........................................................ 30 Le repentir de Carmencita.............................................. 60
Le tramway vagabond..................................................31 La proposition du chemineau.......................................... 61

Corbeil. Imprimerie Crété.


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